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Le Paradis Perdu

Ce document présente un livre ancien numérisé par Google, désormais dans le domaine public, permettant un accès élargi au patrimoine littéraire mondial. Il souligne l'importance de respecter les conditions d'utilisation, notamment l'interdiction d'utilisation commerciale et les requêtes automatisées. Le service Google Recherche de Livres vise à promouvoir la diversité culturelle et à faciliter la découverte d'ouvrages littéraires en ligne.

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Le Paradis Perdu

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e
89
414634

269

334h
ARTS
SCIENCES LETTRES

BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.

MILTON

LE

PARADIS PERDU

TOME II

PARIS
LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
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Lettres..... 8 -Paroles d'un Croyant........ 1
Cyrano de Bergerse. Choix.... 2 La Rochefoucauld. Maximes... 1
D'Alembert. Encyclopédie...... I Lesage. Gil- Blas..... 8
-Destruction des Jésuites.... 1 Diable boiteui....
Dante L'Enfer.... - Bachelier de Salamanque..
Démosthènes. - Philippiques et Turcaret. Crispin...
Olyn biennes... Lingues. La Bastille...
Descartes. De la Méthode... 1 Longus. Daphnis et Chloé..... 1
Desmoulins (Camille). Euvre . 8 Mably Droits et Devoirs. 1
Diderot. Neveu de Rameau., 1 Entretiens de Phocion... 1
-Paradoxe sur le comédien. 1 Machiavel. Le Prines...... 1
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MILTON

LE PARADIS PERDU

TRADUCTION DE DUPRÉ DE SAINT- MAUR

TOME II

PARIS
LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE
2, RUE DE VALOIS , PALAIS - ROYAL, 2

1882
Tous droits réservés
LE PARADIS PERDU

LIVRE HUITIEME

ARGUMENT
Adam fait diverses questions sur les mouvements célestes.
Il reçoit une réponse douteuse, et une exhortation de chercher
plutôt à s'instruire de ce qui lui peut être utile. Il y sous-
crits rets pour retenir Raphael, il lui rapporte ses premières
idées après sa création. Comment il fut enlevé dans le Para-
dis terrestre. Son entretien avec Dieu touchant la solitude.
Il obtient une compagne, et raconte à l'Ange quels furent ses
transports en la voyant. Raphaël fui fait là-dessus une leçon
utile et retourne au Ciel.

L'ange finit ; sa voix laissa dans l'oreille


d'Adam une impression si charmante, qu'il
croyait toujours l'entendre, et qu'il contínuait
d'être attentif : enfin il revint à lui comme
quelqu'un qui s'éveille, et il fit ainsi éclater
sa reconnaissance.
Non, je ne saurais te rendre assez de grâce,
divin interprète ; tu as pleinement etanché
la soif de science dont j'étais altéré, et ta
bonté nous a appris des choses que sans toi
nous n'eussions jamais pénétrées : elles nous
3 ont frappés iusqu'au ravissement; il est juste
que nous en rendions gloire au Très-Haut ;
mais il me reste encore un doute que tu peux
seul me résoudre. Quand je considère l'admi-
rable structure et la grandeur de ce monde,
composé du ciel et de la terre. Quand je songe
LE PARADIS PERDU
que cette terre, comparée au firmament, n'est
qu'une motte de terre, un grain, un atôme :
forsque d'un autre côte j'envisage ces étoiles
nombreuses qui semblent parcourir des es-
paces incompréhensibles ; car la distance de
ces astres et la promptitude de leur retour
journalier en sont une preuve, je me perds
dans mes raisonnements. Et-il possible, dis-
je, que tant de merveilleuses substances
soient uniquement faites pour répandre jour
et nuit la lumiere sur un objet si petit ? Com-
ment la nature économe et sage est-elle tom-
bée dans de telles disproportions ? Pourquoi
d'une main peu discrète a-t-elle créé pour un
usage qui paraît si borné, tant de corps , plus
grands et plus sublines ? Fallait-il sans au-
Gun relâche imposer a leurs orbes une sem-
blable course qu'ils recommencent tous les
jours, tandis que la terre, qui pourrait faire
an moindre circuit en tournant sur son cen-
tre, servie par des êtres plus nobles qu'elle-
meme, reste dans un profond repos, arrive
sans peine à ses fins, et tire à tous moments
un tribut de chaleur et de lumière qui par-
viennent jusqu'à elle avec une activité dont
les corps ne sont point capables et dont les
nombres mêmes ne sauraient exprimer la
vitesse?
Notre premier père parla de la sorte. Sa
contenance fit connaître qu'il allait se livrer
à des spéculations abstraites et profondes.
Exe, que la bienséance avait retenue jus-
qu'ici avec eux, mais que la modestie avait
empêchée d'entrer dans la conversation, s'en
aperçut. Elle se leva avec humilité, mais en
même temps avec grâce, et elle se retira
pour visiter les fruits, les plantes et les fleurs
qui désiraient sa présence. Ce n'est pas
qu'elle s'ennuyât de leurs discours, ou que
des entretiens 'si sublimes fussent au- dessus
LIVRE VIII
de sa portée. Elle se réservait le plaisir d'en
entendre le récit de la bouche d'Adam quand
elle serait seule avec lui. Elle crut qu'il con-
venait mieux d'exposer ses doutes à son
époux et qu'elle serait plus en droit de lui
faire des questions qu'au céleste ministre.
Elle savait bien qu'il entremêlerait cet en-
tretien sublime de digressions agréables et
de témoignages d'amitié : les paroles d'Adam
eussent été peu sensibles pour elle sans mar-
ques de tendresse. Quand trouverons-nous
des époux dans qui l'amour égale le respect,
dans qui le respect égale l'amour. Elle se re-
tira avec une démarche divine ; les grâces la
suivirent et laissèrent à leur place le regret
de son départ. Après qu'elle se fut éloignée,
Raphaël répondit avec une douce complaisance
aux doutes qu'Adam avait proposés .
Je ne blâme point l'envie que tu as de
t'instruire. Le ciel est comme le livre de
Dieu : il est placé devant toi pour que tu y
lises ses merveilles et pour que tu con-
naisses les saisons, les heures, les jours, les
mois et les années. Mais il n'importe point
de savoir si le ciel se meut ou la terre,
pourvu que tu comptes juste. Le Grand Ar-
chitecte fit sagement de cacher plusieurs
choses aux hommes comme aux anges et de
ne point prodiguer ses secrets ; on doit
plutôt les admirer que chercher à les appro-
fondir. Peut- être même a-t-il abandonné
cette structure céleste aux jugements des
humains, pour se jouer de leurs vagues et
folles opinions, lorsqu'ils viendront dans la
suite des temps à faire le plan des cieux et
à calculer les étoiles. Il se rira des vains
efforts de leur esprit, quand ils travailleront
à remuer la puissante machine de l'univers .
Que n'imagineront- ils point pour expliquer
les divers phénomènes? Ils construiront, ils
LE PARADIS PERDU
renverseront, ils ceindront la sphère embar-
rassée de concentrique, d'excentrique , de
cycle, d'épicycle, d'orbe l'un dans l'autre.
Par tes raisonnements, je conjecture ceux de
tes descendants, car ta conduite entraînera
ta postérité. Tu trouves mauvais que les
corps plus grands et lumineux en servent
un moindre qui n'est pas brillant, et que le
ciel fasse tant de chemin pendant que la
terre se repose toujours, quoiqu'elle reçoive
seule tout l'avantage . Considere d'abord que
le grand ou le brillant ne sont pas des mar-
ques assurées de l'excellence. La terre
quoique ? si petite et si sombre en com-
paraison des cieux, peut posséder quelque
chose de plus parfait que le soleil qui n'a
que l'éclat et dont la vertu inutile à soi-
même, opère seulement sur la terre fertile,
C'est la premièrement que ses rayons, d'ail-
leurs oisifs , exercent leur vertu, encore ses
feux ne sont-ils point faits pour le service de
la terre, mais pour toi habitant de ce globe.
La vaste circonférence du ciel publie la ma-
gnificence de l'auteur qui l'a formé : son
étendue annonce à l'homme qu'il ne possede
point en propre ce monde, édifice trop spa-
cieux pour lui : aussi n'en occupe-t-il qu'une
petite portion, le reste est ordonné pour des
usages mieux connus à son souverain, At-
tribue la rapidité, quoique inconcevable de
ces cercles, à la toute-puissance, qui pouvait
donner aux substances corporelles une acti-
vité presque spirituelle. Si cela t'étonne
quelle sera ta surprise quand je te dirai
que, après l'aurore levée, je suis parti des
palais où réside. l'Eternel, et que je suis ar-
rivé avant le midi en Eden, distance que tous
les nombres connus ne sauraient exprimer.
Tuvois par la comme est faible cequi t'aexcité
à douter, cependant je t'avertis que je n'ai fait
LIVRE VII 7
que supposer ce mouvement du ciel, je ne
l'affirme point, quoi qu'en disent tes yeux.
Mais les sens sont trompeurs . L'Eternel a
placé des espaces immenses entre le ciel et
la terre, afin que la vue humaine, si jamais
elle veut trop embrasser, se perde comme
dans un abîme, sans tirer aucun avantage de
ses efforts. Que dirais-tu si le soleil était le
centre du monde et si les autres étoiles, ré-
pondant par une propriété merveilleuse à sa
vertu attractive, roulaient autour de lui en
différents cercles . Tu remarques des mouve-
ments inégaux dans six de ces astres, tu les
vois tantôt hauts, tantôt bas, puis cachés,
directs, rétrogrades ou stationnaires. Eh !
quoi, si la terre, étant elle-même pour les
autres une septième planète , quoiqu'elle
semble si stable, se mouvait insensiblement
de trois mouvements différents, tu ne serais
plus obligé alors de rapporter ces irrégula-
rités à différentes sphères mues en des sens
contraires et qui se croisent obliquement :
car c'est ce que tu es obligé d'admettre
si tu fais tourner le soleil et le grand mo-
bile que tu places sans le voir au-dessus des
étoiles, comme la roue du jour et de la nuit.
Tu n'as plus besoin de toutes ces sphères,
s'il est vrai que la terre industrieuse se pro-
cure elle-même le jour voyageant à l'orient,
et qu'elle aille au devant de la nuit en déro
bant un hémisphère aux rayons du soleil ,
tandis que ces memes rayons éclairent l'au-
tre moitié de son globe. La lune, avec son
flambeau dissipant les ténèbres, égaie pen-
dant la nuit l'obscurité de la terre, Que
dirais-tu si la terre, renvoyant vers la lune
cette lumière qui lui vient de jour à travers
les champs transparents de l'air, était, pen-
dant que tu jouis du soleil, un astre nocturne
pour cette planète. Conçois-tu que toutes
8 LE PARADIS PERDU
deux peuvent être de même nature ; que la
lune peut avoir des campagnes et des habi-
tants? Tu vois ses taches comme des nuages,
les nuages se fondent en pluie, et la pluie,
ramollissant son terrain, pourrait produire des
fruits destinés pour la nourriture de quel-
ques habitants. Peut-être même découvríras-
tu un jour d'autres soleils, et dans leurs
tourbillons d'autres lunes , qui formeront
ensemble un mélange de lumière mâle et fe-
melle qui sait si ces deux sexes qui ani-
ment le monde ne sont point placés dans
chaque planète ; car que tant de corps im-
menses dans la nature soient dénués d'âmes
vivantes, déserts, et seulement faits pour
briller, et que cependant chaque orbe con-
tribue à peine un rayon de clarté arrivant
de si loin, à cette partie habitable qui leur
renvoie de nouveau la lumière ; c'est ce qui
fournira toujours un champ pour la dispute.
Mais de quelque manière que soient les
choses, soit que le soleil dominant le ciel se
lève pour la terre, ou que la terre se lève à
l'égard du soleil, soit qu'il entre par l'orient
dans sa carrière ardente, ou quê, tournant
sur son axe de l'occident au levant, la terre
s'avance d'un pas ferme et réglé et qu'elle
t'emporte doucement avec l'air fluide, n'é-
tends point tes recherches au delà des bor-
nes que Dieu t'a prescrites : laisse - lui son
secret, songe seulement à le servir et à le
craindre, qu'il dispose à son gré des autres
créatures, quelque part qu'elles soient pla-
cées ; jouis de ce qu'il te donne, jouis de ce
paradis et de ta belle Eve. Le ciel est trop
haut pour que tu puisses distinguer ce qui
s'y passe. Sois humblement sage, songe uni-
queinent à ce qui te regarde. Ne t'occupe
point d'autres mondes, des créatures qui s'y
trouvent, de leur état, de leur condition , ni
LIVRE VIII 9
de leurs degrés, mais contente-toi de la con-
naissance des choses qui t'ont été révélées
sur la terre et dans le ciel.
Adam, satisfait de sa réponse, lui répli-
qua : Quelle obligation ne t'ai je point, pure
intelligence ? De quel embarras ne m'as-tu
point tiré ? Tu m'as enseigné à vivre de la
manière la plus douce, sans me livrer à des
pensées épineuses qui ne sont propres qu'à
troubler le repos de la vie ; le Seigneur a
voulu éloigner de nous les soins pénibles, il
nous épargnera les chagrins, à moins que
nous les cherchions nous-mêmes dans l'égare-
ment de nos pensées et de nos vaines notions .
Mais l'esprit et l'imagination sont sujets à
s'emporter, s'ils ne sont tenus en bride, et ils
ne cessent point de s'égarer jusqu'à ce que,
instruits par l'expérience , ils apprennent
que la vraie sagesse n'est point de savoir
une infinité de choses éloignées de l'usage,
obscures et subtiles, mais de connaître ce
qui se rencontre tous les jours de la vie en
notre chemin : le reste n'est que fumée, n'est
que vanité, et nous laisse sans expérience et
toujours indecis dans les points qui nous in-
téressent le plus ; consens donc a descendre
de ce haut degré, prenons un vol plus bas,
peut-être des objets plus simples me donne-
ront-ils lieu de te demander d'utiles éclair-
cissements, si tu veux bien le souffrir en me
continuant tes bontés. Je t'ai ouï raconter ce
qui a précédé ma création. Ecoute mainte-
nant mon histoire, peut-être n'est-elle point
venue jusqu'à toi. Le jour n'est point encore
près de finir. Tu vois ce que je fais pour te
retenir. Pourquoi parlerais-je, si je n'espé-
rais pas de t'engager à me répondre ? Pen-
dant que je suis avec toi, je m'imagine être
dans le ciel, et ton discours est plus doux à
mon oreille que les fruits du palmier ne sont
10 LE PARADIS PERDU
agréables au retour du travail à l'heure du
repas. Ces fruits, quoique savoureux , las-
sent et rassassient, mais tes paroles rem-
plies d'attraits plaisent sans pouvoir causer
de dégoût .
Père des hommes, lui répondit Raphaël,
avec une douceur céleste, tes lèvres ne sont
point sans charmes, ni ta langue sans élo-
quence. Tu es créé à l'image de Dieu ; il a
versé abondamment sur toi ses dons, tant
intérieurs qu'extérieurs ; les grâces accom-
pagnent tes paroles, et la noblesse de ton
origine se fait sentir jusque dans ton silence.
Dans le ciel même, nous ne te regardons pas
autrement que comme notre compagnon, de
service sur la terre, et nous recherchons
avec plaisir les voies de Dieu envers
l'homme; car nous voyons que la Providence
t'a couronné de gloire et qu'elle a répandu
sur toi son amour. Dis donc, le jour de ta
création je me trouvai chargé d'un voyage
fâcheux je fus envoyé en detachement avec
une légion choisie pour faire une excursion
vers les portes de l'enfer. Nous marchâmes,
tandis que Dieu était à son ouvrage. Il fal-
lait empecher de sortir du Tartare les trou-
pes ou les espions des rebelles . de peur que le
Tout-Puissant indigné ne fût forcé dejoindre
la destruction à la création. Ne t'imagine
pas pourtant qu'ils osent rien entreprendre
sans sa permission. S'il nous envoie porter
ses ordres suprêmes, ce n'est que pour mon-
trer sa grandeur, et pour nous tenir dans
l'obéissance que l'on doit à son souverain.
Nous trouvâmes les portes effroyables de
T'enfer étroitement fermees et barricadées ;
mais, de loin, nous entendîmes au dedans des
sons tristes et lugubres, le bruit des tourments,
de hautes lamentations, une rage furieuse.
Nous retournâmes avec joie aux côtés de la
LIVRE VILL 143
lumière avant le soir du sabbat : tel était
notre ordre. Mais raconte maintenant, si tu
as eu quelque plaisir à m'entendre, je n'en
aurai pas moins a t'écouter.
La [Link] s'exprima de la sorte,
et notre premier pere prit la parole : Il est
difficile pour l'homme de dire comment la vie
humaine a commencé. Connaît-on avant que
d'exister? Mais le désir de converser plus
longtemps avec toi m'engage à te conter ma
naissance. Comine nouvellement éveillé du
plus profond sommeil, je me trouvai douce-
ment couché sur l'herbe fleurie , trempé
d'une sueur embaumée, que le soleil qui s'a-
breuve de l'humidité légère, sécha bientôt
par ses rayons. Aussitôt je tournai vers le
ciel mes yeux étonnés, et je regardai pen-
dant un espace de temps le vaste firmament,
jusqu'à ce que, poussé par un subit mouve-
ment distinct, je me dressai comme tendant
là haut, et je me tins debout . sur mes pieds.
Autour de moi, de toutes parts, je vis des
montagnes, des vallées, des bois épais, des
plaines découvertes et des ruisseaux qui
fuyaient en murmurant ; j'aperçus encore
des créatures qui vivaient, qui se remuaient,
qui marchaiant ou qui volafent. Des oiseaux
chantaient sur les branches, l'air était par-
fumé ; tout riait, non cœur nageait dans la
joie. Je m'examinai moi-même, et je consi-
dérai les diverses parties de mon corps.
Quelquefois j'allais, quelquefois je courais
pour me dénouer les membres et pour
éprouver ma force ; mais je ne savais point
qui j'étais, où je me trouvais, ni comment
j'existais. J'essayai de parler, et d'abord je
parlai, ma langue obéit , et sur-le-champ
nomma tout ce qui se présenta à mes yeux.
Toi, soleil, dis -je, belle lumière, et tui, terre,
séjour enchanté, montagnes, vallées, rivières,
12 LE PARADIS PERDU
bois, plaines, et vous qui vivez et qui remuez,
belles créatures, dites, si vous l'avez vu, com-
ment ai-je reçu l'être? Comment suis-je venu
ici ? Ce n'est point de moi-même, j'ai donc été
formé par quelque grand createur préémi-
ment en bonté et en puissance. Dites- moi
comment puis - je le connaître? Comment
dois-je adorer celui de qui j'ai reçu tant de
grâces, la vie, le mouvement et le sentiment
d'un bonheur plus grand que je ne saurais
l'exprimer ?
A ces mots, je partis sans savoir où j'al-
lais, je m'éloignai de l'endroit où j'avais d'a-
bord respiré l'air et envisagé pour la pre-
mière fois cette heureuse lumière ; enfin,
comme je ne recevais nulle réponse, je m'as-
sis pour méditer à l'ombre, sur un banc de
verdure garni de fleurs. Là, un tendre som-
meil pour la première fois me surprit et sai-
sit d'un doux accablement mes sens assou-
pis, sans aucun trouble, quoique je crusse
alors que je repassais insensiblement à mon
premier état et que je rentrais dans le néant.
Soudain je sentis se placer sur ma tête un
songe dont la vision agréable me fit croire
quej'existais encore et que je vivais. Quelqu'un
dont le port me semblait divin s'approcha et
dit : Adam, père des hommes et le premier
d'entre eux, lève-toi ta demeure t'attend.
Je viens à tes cris pour te conduire au Jar-
din de délices que je t'ai préparé.
11 me prit par la main, me leva, et, par-
dessus les campagnes et les rivières, me
transportant doucement en l'air sans remuer
les pieds, il me remit sur une montagne cou-
verte d'un bois charmant. Le sommet for-
mait une grande plaine : je vis un enclos
vaste et planté des plus beaux arbres, avec
des promenades et des berceaux tels, que je
ne trouvais presque plus rien de beau dans
LIVRE VIII 13
ce que j'avais auparavant admiré sur la
terre. Chaque arbre, chargé des fruits les
plus exquis et les plus tentants, excita en
moi un appétit soudain de cueillir et de man-
ger. Je m'éveillai, et je trouvai réellement
devant moi tout ce que j'avais vu en songe.
J'aurais ici recommencé ma course vaga-
bonde, si la divine présence de celui qui m'a-
vait conduit sur la hauteur ne m'eût apparu
entre les arbres. Plein de joie, mais en même
temps de crainte et de respect, je me jetai à
ses pieds en l'adorant.
Il me releva et me dit avec douceur : Je
suis celui que tu cherches, auteur de tout
ce que tu vois au-dessus, alentour et au-
dessous de toi. Je te donne ce paradis, c'est
à toi de le cultiver. Mange librement de tous
les fruits qui croissent dans le jardin ; ne
crains point ici de disette ; seulement tu ne
Loucheras point à l'arbre qui donne la con-
naissance du bien et du mal, et qui est placé
au milieu du jardin, près de l'arbre de vie. Je
t'en défends l'usage. Cette légère abstinence
sera le gage de ta foi et la preuve de ton obéis-
sance. Qu'il te souvienne de l'avertissement
que je te donne. Abstiens-toi d'en goûter ;
sache qu'au jour que tu en mangeras et que
tu trangresseras mon ordre unique, tu mour-
ras. Dévoué dès l'heure même à la mort, et
privé de cet état heureux, tu seras relégué
dans un monde de malheur et de tristesse.
Il prononça d'un ton sévère la défense ri-
gide, dont non oreille retentit encore, d'une
façon terrible, quoiqu'il soit en mon pouvoir
de n'en point encourir l'effet ; mais bientôt
il reprit un aspect serein .
Je ne t'abandonne pas seulement, me dit-
il, cette belle enceinte, je te livre encore
toute la terre. J'en donne la souveraineté à
toi et à tes enfants. Possède- là en commun
14 LE PARADIS PERDU
avec eux et domine sur tout ce qui respire
ici-bas, dans la mer ou dans l'air : bêtes sau-
vages, poissons et " animaux domestiques.
Pour t'en assurer par un signe, voilà les oi-
seaux et les animaux des différentes espèces,
je te les amène pour recevoir de toi leurs
noms, et pour t'offrir leurs hommages avec
une humble sujétion . Ton empire s'étendra
aussi sur les poissons qui restent dans leur
demeure aquatique ; ils ne se présentent pas
ici, l'air est trop subtil pour eux.
Comme il achevait ces mots, les oiseaux et
les animaux s'approchérent deux à deux,
ceux- ci se traînant contre terre, d'une ma-
nière caressante ; ceux-là battant des ailes
en s'abaissant vers moi ; je les nommais à
mesure qu'ils passaient, je connaissais leur
nature telle était la pénétration que Dieu
m'avait donnée ; mais parmi toutes ces créa-
tures, je ne trouvais point ce qui me manquait
encore, comme il me semblait; ainsi je pris
la liberté de parler à la céleste vision.
O ! par quel nom t'appellerai-je, car au̟-
dessus de toutes ces especes, au-dessus du
genre humain ou de ce , qui est encore plus
haut que le genre humain, tu surpasses tous
les noms queje peux donner. Comment puis
je t'adorer, auteur de cet univers créé en fa-
veur de l'homme, pour le bonheur duquel tu
as si abondamment préparé de tes mains lim
bérales toutes ces choses ; mais je ne vois
personne qui les partage avec moi. Quelle
félicité peut-on goûter dans la solitude, et seul
dans la jouisssance de tout, quel conten-
tement peut-on trouver ? Je fus assez pré
somptueux pour parler ainsi, et la vision
brillante, avec un sourire qui en relevait
l'éclat, me répondit :
Qu'appelles- tu solitude ? La terre et l'air ne
sont-ils pas remplis de diverses créatures ?
LIVRE VIIL 15
Ne sont-elles pas toutes à ton commande-
ment pour contribuer à tes plaisirs ? N'en-
tends-tu pas leur langage ? Leurs façons d'a-
gir ne te disent-elles rien ? Elles ont un ins-
tinct qui égale presque la science, et elles
s'expriment d'une manière si prochaine du
raisonnement,3 qu'elles peuvent t'amuser.
Fais-en donc tes plaisirs et gouverne-les.
Ton royaume est suffisamment étendu. Ainsi
parla le Seigneur universel, ainsi semblait-il
ordonner; mais après avoir demandé avec
une humble prière la permission de parler,
je répondis :
Que mes paroles ne t'offensent pas, céleste
puissance, mon créateur, sois-moi propice
tandis que je parle : ne m'as-tu pas ici com-
mis à ta place ? ceux-ci ne sont-ils pas des
inférieurs au-dessous de moi ? Entre inégaux,
quelle société peut s'assortir? Quelle harmo-
nie ou quel vrai plaisir peut s'y trouver ?
L'amitié veut des engagements réciproques :
elle se fonde sur un juste rapport d'humeur
et de condition ; celui qui domine et celui qui
doit obéir ne se plairont jamais, mais il s'en-
nuieront bientôt l'un l'autre . Je parle d'une
société telle que je la cherche, propre à par-
tager les plaisirs raisonnables que la brute
ne connaît point. Chacun des animaux s'a-
muse avec son semblable : ils s'attachent à
leur espèce. L'oiseau ne pourrait pas si bien
se satisfaire avec les bêtes sauvages, ni les
poissons avec les animaux domestiques, ni
le cygne avec le boeuf l'homme peut encore
moins converser avec les animaux.
Le Tout-Puissant me répondit avec bonté :
Je vois, Adam, que tu te proposes un plaisir
fin et délicat dans le choix de tes associés et
que tu ne saurais goûter de plaisir dans la
solitude, quoiqu'ils te suivent partout. Que
penses-tu donc de moi et de mon état ? Je
IS
16 LE PARAD PERDU
suis seul de toute éternité ; car je ne con-
nais ni second, ni semblable, encore moins
d'égal : avec qui donc puis-je m'entretenir,
si ce n'est avec mes productions, qui ont
plus de disproportion avec moi que les moin-
dres de mes créatures n'en ont avec toi?
II cessa. Je répondis humblement : Toute
pensée humaine est bien éloignée de pou-
voir pénétrer la hauteur et la profondeur de
tes võies éternelles ; suprême entre les êtres,
tu es parfait et rien ne manque à ton bon-
heur ; il n'en est pas ainsi de l'homme ; borné
de sa nature, il sent en lui-même un désir
secret de remédier ou de se dérober à son
imperfection par la conversation avec son
semblable; il n'est pas besoin non plus que
tu te multiplies, étant déjà infini et absolu
de tout point, quoique unique. Mais l'homme,
trop défectueux pour l'unité, doit faire voir
par le nombre sa propre insuffisance. Il faut
donc qu'il produise son semblable de son
semblable, et qu'il soit soutenu par un amour
mutuel et par une compagnie qu'il puisse
chérir. Quoique seul, tu es excellemment
accompagné de toi-même, et tu n'as besoin
de sociéte ni de communication ; cependant
si tu le voulais tu pourrais porter tes créa-
tures à telle hauteur qu'il te plairait, et tu
pourrais les rapprocher de plus en plus de
ta divinité. Pour moi, je ne saurais par la
conversation élever ceux-ci de rampants qu'ils
sont vers la terre, ni trouver de plaisir dans
leur commerce. J'usai de la liberté qui m'a-
vait été accordée, je parlai de la sorte, et je
fus écouté. J'obtins cette réponse :
Adam, j'ai voulu voir jusqu'où allait ta pé-
nétration, et je trouve que tes lumières ne
se bornent point à connaître la nature des
animaux. Les noms que tu leur as donnés
expriment leurs divers caractères tu te
LIVRE VILL 17
connais encore toi-même. L'esprit qui t'a-
nime se fait voir en tes discours . Mon image,
empreinte sur ton front, n'a point passé jus-
qu'aux animaux. Tu as raison de mépriser
leur société elle est peu convenable pour
toi, pense toujours de même. Avant que tu
parlasses, je savais qu'il n'était pas bon pour
l'homme d'ètre seul, aussi ne te destinais-je
pas pour compagnie celle que tu as vue. Je
ne te l'ai montrée que pour t'éprouver et
pour voir comment tu jugeais de la conve-
nance des choses. Celle que bientôt je te
présenterai te plaira, tu peux t'en assurer :
tu trouveras en elle ta ressemblance, un aide
convenable, une autre toi-même exactement
conforme aux désirs de ton cœur.
Il cessa de parler ou bien je n'entendis
plus. Ma faiblesse ne put soutenir plus long-
temps ce sublime entretien . Accablée de sa
divinité et éblouie de sa gloire, elle tomba
dans une espece d'étourdissement j'appelai
le sommeil à mon aide, je me jetai dans ses
bras pour réparer mes esprits épuisés : il
vint à moi et ferma mes yeux. Il ferma mes
yeux, mais il me laissa le libre usage de l'i-
magination, qui est ma vue intérieure. Par
elle transporté comme en extase, tout en-
dormi que j'étais, je vis auprès de moi l'Etre
glorieux en présence duquel je m'etais trouvé
pendant que je veillais : il se baissait contre
moi, m'ouvrait le côté gauche et en prenait
une côte fumante de sang spiritueux, prin-
cipe de la vie. La blessure fut large, mais
soudain remplie de chair, elle fut guérie. Il
pressa la côte et la façonna de ses mains.
Entre ses mains artistes crût une créature
pareille à l'homme, mais d'un sexe différent,
si belle, si aimable, que tout ce qu'il y avait
de beau dans le monde s'éclipsait devant elle
ou se trouvait réuni en sa personne. Je trou-
18 LE PARADIS PERDU
vai tout en elle : ses regards inspirèrent à
mon cœur une tendresse inconnue. Sa pré-
sence répandait partout l'esprit d'amour et
de joie. Elle disparut et la tristesse me saisit.
Je me réveillai en sursaut, résolu de la trou-
ver ou de déplorer à jamais sa perte et de
renoncer à tous autres plaisirs. Je commen-
çais presque à me désespérer, quand je l'a-
perçus à quelques pas, telle que je l'avais
vue dans mon songe, ornée de tout ce que la
terre ou le Ciel pouvaient verser sur elle
pour la rendre aimable. Elle vint à moi con-
duite par son divin créateur, tout invisible
qu'il était, et instruite des devoirs de son
état. La grâce était dans ses pas, le Ciel
dans ses regards et, dans chaque geste, la
dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne
pus m'empêcher de crier à haute voix :
Voilà mon souhait ; tu as accompli tes pa-
roles, créateur bon et bienfaisant. Tu m'as
donné une infinité de biens ; mais voici le
plus beau des dons que tu m'as faits . Je vois
maintenant l'os de mes os, la chair de ma
chair, moi-même devant moi, elle tirera son
nom de l'homme, parce qu'elle a été prise
de l'homme ; il abandonnera donc son père
et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils
ne feront qn'une chair, qu'un cœur et qu'une
âme.
Ellem'entendit ; une puissance surnaturelle
l'entraînait vers moi : cependant l'innocence
et la modestie virginale, sa vertu, et je ne
sais quel sentiment intérieur lui firent con-
naître qu'elle devait se laisser rechercher, et
que ce n'était point à elle à faire les premiè-
res démarches, ou pour dire tout, la loi de
la nature gravée dans son cœur innocent
l'obligea à baisser la vue et à se détourner.
Je la suivis, elle fut touchée de l'honneur
que je lui rendais, et avec une majesté com-
LIVRE VIII 193
plaisanten elle m'accepta pour époux. Je la
conduisis au berceau nuptial. L'incarnat de
son teint effaçalt les plus vives couleurs de
l'aurore. Le ciel et ses constellations verse-
rent sur cette heure leurs plus douces in-
fluences. La terre et les montagnes tressail-
lirent, les oiseaux marquèrent leur joie ; les
zéphirs charmants firent entendre aux bois
leurs tendres soupirs, et de leurs ailes se-
couèrent en badinant les roses et les par-
fums des arbrisseaux. Enfin l'oiseau dont
les tons réjouissent la nuit chanta l'hyménée
et pressa l'étoile du soir d'arriver sur le som-
met du mont pour allumer la lampe nup-
tiale, Je t'ai découvert ma situation et l'excès
de félicité dont je jouis sur la terre. Je con-
viens que je trouvai du plaisir dans tout ce
que la nature présente à mes yeux ; mais ce
plaisir est tel, que soit que je prenne, ou
non, il ne produit, dans mon esprit aucun
changement, aucun désir véhément ; je veux
dire ces délicatesses qui flattent le goût, la
vue, l'odorat : telles sont les plantes, les
fruits, les fleurs, les promenades et le doux
chant des oiseaux : mais j'ai peine à modé-
rer les mouvements qui m'entraînent vers
ma compagne. Le calme et la supériorité que
je conserve dans la jouissance de tout le
reste m'abandonne en la voyant. Je conçois,,
il est vrai, que suivant le but de la nature,
elle m'est inférieure quant à l'esprit, et aux
facultés internes qui sont les plus excellen-
tes : elle ressemble moins aussi dans
l'extérieur à l'image de celui qui nous a faits
tous deux, et elle exprimemoins ce caractère
d'empire qui nous a été donné sur les autres
créatures. Cependant quand je l'envisage,
elle semble si parfaite et si remplie de la
connaissance de ses droits, que ce qu'elle
veut faire ou dire, paraît le plus sage, le
20 LE PARADIS PERDU
plus vertueux, le plus discret, le meilleur. La
science se déconcerte en sa présence, la sa-
gesse discourant avec elle se démonte, et
ressemble à la folie. L'autorité et la raison
l'accompagnent comme si elle eût été conçue
dans les idées de Dieu indépendamment de
moi pour être la première enfin les grâces
ont élu leur demeure dans sa personne aima-
ble, et elles ont placé autour d'elle comme
une garde angélique, le respect et la crainte.
N'accuse point la nature, lui répondit l'an-
ge en resserrant le front, elle a fait son de-
voir, fais seulement le tien, et ne renonce
point à la sagesse, elle ne t'abandonnera
pas au besoin, si tu ne l'abandonnes, attri-
buant beaucoup trop aux choses les moins
excellentes , comme tu viens toi-même de
t'en apercevoir. Qu'admires-tu, et qu'y-a-t-il
en elle qui doive te transporter de la sorte ?
Est-ce son extérieur? Elle est belle, sans
doute, et mérite bien ta tendresse, ton esti-
me et ton amour, mais non ta soumission.
Compare-toi avec elle et prononce. Souvent
rien ne profite plus que l'estime de soi-mê-
me, quand elle est bien ménagée et qu'elle
se trouve fondée en raison. Plus tu auras
l'esprit de sentir ta supériorité, plus elle te
reconnaîtra pour son chef : alors elle fera
céder aux réalités cette belle apparence dont
elle n'est ornée que pour augmenter tes
plaisirs, et qui n'est si respectable que pour
que tu puisses avec honneur aimer ta com-
pagne. Au reste, sache qu'elle s'aperçoit de
tes faiblesses et qu'elle pourra s'en préva-
loir : mais si les choses de ce monde ont
pour toi tant d'attraits, songe que ces mêmes
biens ont été accordés aux divers animaux,
et qu'ils ne leur auraient point été partagés,
s'ils contenaient en soi quelque chose qui
fût digne de soumettre le cœur de l'homme,
LIVRE VIII 21
ou de lui inspirer de la passion . Ce que tu
trouves de plus relevé dans sa société at-
trayante, douce et raisonnablé , estime- le
toujours. Tu fais bien de l'aimer, non d'en
être passionné ; car ce n'est point dans la
passion que consiste le véritable amour.
L'amour raffine les pensées et agrandit le
cœur ; il a son siège dans la raison, il est
judicieux, il sera l'échelle par où tu pourras
t'élever à l'amour céleste, pourvu que tu
ne te laisses point absorber dans la volupté.
Aussi n'as-tu point trouvé parmi les animaux,
de compagnie digne de toi.
Adam à demi déconcerté, lui répondit : Je
ne suis point transporté dé la beauté, ni du
plaisir qui nous est commun avec les ani-
maux. Je pense du lit nuptial avec une vé-
nération mystérieuse, et j'en conçois de plus
hautes idées. Ce qui me charme le plus dans
ma chaste compagne, c'est la grâce répandue
sur ses lèvres et qu'elle fait passer dans
toutes ses actions ; c'est une décence infinie
dans ses manières ; l'amour donne du prix à
tout ce qu'elle fait, et une complaisance mu-
tuelle est la marque sincère de l'union de nos
esprits, et la preuve qu'un seul et même
esprit nous anime. Harmonie admirable en-
tre deux époux , harmonie, dis-je, bien plus
agréable que celle des sons mélodieux:l'une
soumet le cœur, l'autre ne flatte que l oreille.
Je te découvre ce qui se passe au fond de
mon cœur. Je ne perds pourtant point ma li-
berté ; une multitude infinie d'objets font sur
mes sens une diversion agréable ; mon es-
prit toujours à lui, toujours le maître ap-
prouve le meilleur, et suit ce qu'il approuve.
Tu ne me blâmes point d'aimer ; l'amour,
dis-tu, conduit aux cieux. Il est tout à la fois
et le guide et le chemin. Pardonne-moi donc
si la demande que je vais te faire n'est pas
22 LE PARADIS PERDU
raisonnable. Les esprits célestes aiment-ils ?
S'ils aiment , comment expriment-ils leur
amour ? Est-ce par un doux commerce de.
tendres regards, ou bien confondent-ils leurs
rayons par un attouchement ineffable?
L'ange lui répondit avec un souris enflam,
mé d'un rouge de roses célestes, vrai coloris :
de l'amour Qu'il te suffise de savoir que
nous sommes heureux, et qu'il n'est point
de bonheur sans amour. Nous possédons, au
souverain degré toute la pureté de la jouis
sance que tu connais nonobstant ton corps
(car tu as été créé pur), et nous ne rencon
trons point d'obstacles. Si les esprits s'em-
brassent, ils se joignent entièrement. Ils
trouvent plus de facilité à se mêler ensem-
ble que l'air avec l'air, et ils s'unissent par
des désirs purs, sans être obligés de s'ap
procher matériellement comme la chair avec
la chair, qui sépare l'âme d'avec l'âme. Mais
il faut que je te quitte. Le soleil passé au-
dessus du Cap-Vert et des îles Hespérides
me donne en se couchant le signal du dé
part. Persiste dans le bien , vis heureux, et
aime; mais plus, que toutes choses, aime ce-
lui dont on remplit les commandements par
l'amour. Prends garde que la passion n'en-
gage ton jugement à faire quelque chose
d'indigne de toi ; ton sort et celui de tes enr
fants est en ta main. Sois sur tes gardes : ta
persévérance fera ma joie et celle de tous ,
les bienheureux. Tiens-toi ferme il est au
pouvoir de ton libre arbitre de te soutenir
ou de te laisser tomber. Dieu, t'a accordé les
moyens nécessaires pour persévérer.
En achevant ces mots, il se leva, Adam
lui donna cette bénédiction : Puisqu'il te faut
partir, va, hôte céleste, messager divin, en-
voyé par celui dont j'adore la bonté souve-
raine. Ta condescendance : pour moi a été
LIVRE VIII 23
excessive, et elle sera honorée à jamais de
ma reconnaissance. Sois toujours protecteur
et ami du genre humain, et reviens souvent
vers nous.
Ils se séparèrent de la sorte ; l'ange se re-
tira au ciel, et Adam à son berceau.

FIN DU HUITIÈME LIVRE.


LIVRE NEUVIÈME

ARGUMENT
Satan ayant parcouru le terre et s'étant armé de malice,
revient de nuit comme un brouillard épais dans le Paradis, It
s'insinue dans le serpent tandis qu'il dormait. Adam et Eve
sortent au lever de l'aurore pour leurs occupations ordinaires.
Eve propose de s'écarter l'un de l'autre, et de travailler sépa-
rément. Adam s'y oppose, alléguant le danger prochain et la
crainte qu'il a que l'ennemi dont ils ont été avertis ne vienne
la tenter quand elle sera seule. Eve, touchée de ce qu'il ne la
croit pas assez circonspecte ni assez ferme, persiste dans la
première idée, afin de faire preuve de sa vertu. Le serpent
la trouve seule et l'aborde avec souplesse. D'abord il la re-
garde, ensuite il lui parle en termes flatteurs et l'élève au-
dessus de toutes créatures. Eve, surprise de l'entendre parler,
lui demande comment il a acquis la voix et la raison humaines
qu'il n'avait point dans son origine. Le serpent répond que
le fruit d'un certain arbre du Jardin lui a procuré ces avan-
tages. Eve le prie de la conduire à cet arbre. Elle trouve que
c'est celui de la science qui leur était interdit. Le serpent
l'engage à manger du fruit ; elle le trouve exquis, et elle dé-
libère quelque temps si elle en fera part à Adam ou non.
Enfin elle lui porte une branche garnie de ses fruits. Adam
est d'abord consterné ; mais, par un excès d'amour, il prend
la résolution de périr avec elle, s'aveuglant lui-même,
mange du fruit. Quels en furent les effets. Ils cherchent
d'abord à couvrir leur nudité, ensuite la discorde se met
entre eux et ils en viennent aux reproches.
Ce temps n'est plus, cet heureux temps
où Dieu et les anges, hôtes indulgents de
l'homme , venaient familièrement converser
avec lui , et partager à sa table un frugal
repas , sans lui faire sentir le poids de
leur supériorité il me faut aujourd'hui
changer ces récits en histoires tragiques.
Mon objet sera désormais la défiance indi-
gne, la perfidie, la révolte, et la désobéis-
26 LE PARADIS PERDU
sance de la part de l'homme ; l'aversion, la
colère, le juste reproche, et la rigueur de la
part du ciel irrité. Je vais chanter ce mo-
ment fatal qui fit entrer dans le monde une
foule de malheurs, le péché et la mort, suite
du péché, et la misère qui prépare les voies
de la mort. Triste emploi ! mais la colère de
l'inexorable Achille contre son ennemi indi-
gnement traîné autour des murailles de
Troyes, ni la rage de Turnus perdant son
épouse Lavinie, ni le courroux de Neptune
et de Junon qui désola si longtemps les
Troyens et le fils de Cithérée, n'offrirent ja-
mais de si grandes images. Puisse la divi-
nité qui me protège me fournir des expres-
sions dignes d'un si grand sujet. Elle me
dicte au milieu du sommeil, ou m'inspire
dans mes veilles des vers qui coulent sans
travail , depuis que mon choix, longtemps
incertain, s'est fixé à des objets vraiment
sublimes, et trop négligés. Chante qui vou-
dra les combats consacrés à Calliope dans
l'opinion des hommes ; qu'il produise pour
chef-d'œuvre un long et . ennuyeux carnage
de chevaliers supposés dans des batailles :
imaginaires , tandis que la patience des
martyrs, et leur force invincible restent dans
l'oubli. Qu'il décrive, j'y consens, les courses ,
les jeux, l'appareil des tournois , les bou-
cliers, les armoiries, les tentes et les cour-
siers qu'il s'attache à peindre la broderie
des housses, l'éclat des harnais, et la magni-
ficence des champions rangés à la barrière ;
qu'il varie la description de ces jeux mili
taires, par le détail d'un repas servi dans
une salle enchantée, l'ordonnance de ces
pompes où préside le faste, peut distinguer
des hommes du commun ; pour moi, je re-
nonce à ces frivoles peintures, elles sont au-
dessous de l'héroïque. Je parcours à grands
LIVRE IX $27
pas des sentiers non encore battus par l'é-
popée jamais elle n'entonna des airs si gra-
ves ni si majestueux ; mais dans le déclin du
monde vieillissant, mes forces engourdies
par le froid du climat et des ans, seraient
bientôt épuisées, si l'intelligence qui m'ins-
pire cessait de me soutenir.
Le soleil était tombé ; Hespérus, l'avant-
coureur du crepuscule qui concilie pour
quelques moments la lumière et les ténèbres
commençait à disparaître dejà d'un bout
de l'hémisphère à l'autre, la nuit avait investi
T'horizon, quand Satan, que les menaces de
Gabriel avaient contraint de s'enfuir, re-
tourna vers les contrées du paradis. Ármé
de fraude et de malice, il s'avançait sans
crainte pour s'employer à la destruction de
l'homme, et la considération de tout ce qu'il
pouvait attirer sur lui-même de plus rigou-
reux, n'était point capable de l'arrêter. Les
ténèbres tombaient lorsqu'il partit : il fit le
tour de la terre, et revint a l'heure que la
nuit déploie son voile le plus épais. Il eut
soin d'éviter le jour ; trop instruit qu'Uriel,
conducteur de l'orbe du soleil, l'avait décou-
vert la première fois, et qu'il avait averti de
son entrée les chérubins qui gardaient la
porte du paradis. Chassé du jardin de déli-
ces, il roula avec l'obscurité pendant sept
nuits continues. Trois fois il tourna autour
de la ligne équinoxiale. Quatre fois il croisa
le char de la nuit d'un pôle à l'autre, en
suivant chaque colure ; la huitième nuit
le ramena, et il se glissa furtivement par
une entrée, dont les chérubins placés de l'au-
tre côté de la montagne, ne se méfiaient
point. Ce fut à la faveur du gouffre où le
fleuve du Tigre se précipitait. La rapidité de
sa chute faisait jaillir une fontaine près de
l'arbre de vie. Satan se plongea dans le
28 LE PARADIS PERDU
gouffre. L'onde qui se relevait, l'introduisit
dans le jardin : le brouillard lui servit d'en-
veloppe. Il songea ensuite à s'avancer sans
être connu. Il avait parcouru la mer et la
terre depuis Eden jusque par delà le Pont-
Euxin, les Palus Méotides et le fleuve d'Oby
en montant. De là il était descendu jusqu'à
l'Antarctique . Il s'était aussi transporté de l'o-
rient au couchant depuis Oronte jusqu'à la
la barrière de Darien qui partage l'océan, et
poursuivant sa route, il avait passé dans les
pays qu'arrosent l'Indus et le Gange. Pen-
dant qu'il faisait le tour du globe terrestre ,
il avait tout observé ; et après avoir mû-
rement pesé quelle créature serait la plus
propre à seconder ses desseins, il avait trouvé
que le serpent était le plus fin de tous les
animaux ; il le choisit comme le meilleur sup-
pôt de fraude. L'esprit et la subtilité natu-
relle du serpent éloignaient le soupçon, au lieu
que dans un autre animal on aurait pu re-
connaître la puissance du démon produisant
des actions au-dessus de la capacité des bru-
tes. Il songea donc à trouver le serpent :
mais son coeur forcené exhala auparavant
sa tristesse en ces plaintes :
Que tu approches du ciel, ô terre, si tu n'es
même une demeure préférable, une habita-
tion plus digne des dieux. La main qui t'a
construite aura sans doute enchéri sur ses
premiers chefs - d'œuvres. Un Dieu voudrait-
il faire un moindre_ouvrage, après en avoir
fait un meilleur ? Tu as toutes les perfec-
tions du ciel. Autour de toi tournent d'au-
tres cieux brillants. Leurs lampes officieuses
élançant lumières sur lumieres, se meuvent
uniquement pour ton service. Leurs rayons
précieux, leurs influences se concentrent en
toi. Dieu, dont la circonférence illimitée em-
brasse l'univers, est en même temps le cen-
LIVRE IX 29
tre de tout ce qui existe ; de même tu reçois
tribut sur tribut de ces orbes, dont la vertu
se rapporte entièrement à ton globe. Ils ne
pourraient rien sans ton secours tu es
T'heureux terme de leur fécondité merveil-
leuse tu leur prêtes ton sein pour toutes
leurs productions. La charmante verdure, les
plantes, les créatures plus nobles, qui possè-
dent suivant divers degrés de vie la végéta-
tion et le sentiment, seraient des ouvrages
inconnus sans ta coopération. De combien
l'homme ton souverain est-il encore plus
admirable? avec quel plaisir aurais -je par-
couru ton vaste contour, si le plaisir pouvait
encore trouver quelque entrée dans mon
cœur si je pouvais goûter l'agréable variété
de tes decorations, montagnes , vallées, ri-
vières, bois, plaines, îles, mers, continents ?
Ici des côtes couronnées de forets, là des ro-
chers, des grottes et des antres : hélas ! je
n'ai trouvé nul asile, nul refuge, et plus je
vois d'objets admirables, plus je souffre in-
térieurement : telle est la fatalite de ma des-
tinée. Les biens mêmes dont le ciel abonde
me seraient encore plus insupportables , si
l'on me forçait à en être le témoin ; j'y re-
nonce, à moins que je n'en surmonte le grand
monarque. Il m'est inutile de pretendre
adoucir mes malheurs : rendons les autres
misérables, dussent encore leurs peines re-
tomber sur moi ce n'est qu'en détruisant
que je puis soulager mon coeur implacable,
et si je viens à bout de détruire celui pour
qui tout a été créé, ou si je l'engage à faire
ce qui peut causer sa perte, la ruine de tout
s'ensuivra. L'homme est le chef du monde, à
son sort dans le bien ou dans le mal, est en-
chaîné le sort de tous les êtres ; précipitons-
le dans le mal, afin que la destruction soit
universelle. J'aurai seul parmi les infernales
30 LE PARADIS PERDU
'puissances la gloire d'avoir renverse en un
moment ce que le Tout-Puissant a été six
jours et six nuits à former. Eh ! qui sait si
ce grand ouvrage n'a point été l'objet de ses
' méditations éternelles ? Peut-être aussi n'y
a-t-il pensé que depuis la nuit où j'affranchis
d'une servitude ignominieuse la moitié des
esprits célestes. Peut-être ne saurait- il plus
produire d'anges, si pourtant il a produit les
anges. Ceux qui m'ont suivi ne sont plus à
lui; il en veut réparer la perte, ou bien il veut
combler notre désespoir, en nous faisant rem-
placer par des créatures qu'il élève d'une si
basse origine, pour les revêtir de nos dé-
pouilles célestes. J'ignore ses desseins, mais
ils sont effectués. Il a créé l'homme, c'est
'pour lui qu'il a construit ce monde magnifi-
que, et la terre, lieu de sa résidence : il l'a
déclaré souverain ; et de plus, ô indignité !
les anges sont chargés de veiller à sa con-
servation. Ils m'ont déjà repoussé, je veux
les surprendre ; le brouillard me dérobe à
leur connaissance : les replis du serpent me
cacheront encore mieux. O comble de mi-
sère ! j'ai disputé l'empire au Fils de l'Eter-
nel, aujourd'hui je suis trop heureux d'en-
fermer dans un vil animal cette essence qui
aspirait à la divinité. Mais à quoi ne se con-
traignent pas l'ambition et la vengeance ?
Pour se satisfaire, doit-on craindre de s'a-
baisser? Vains scrupules, éloignez-vous. Je
me soumets à tout, pourvu que mes coups
accablent celui qui excite mon envie. Je ne
puis atteindre le céleste monarque, frappons
son nouveau favori, cet enfant du dépit que
le créateur a tiré de la poussière pour nous
insulter : il faut repousser l'injure par l'in-
jure.
A ces mots, ainsi qu'un noir brouillard, il
se coule terre à terre dans les ténèbres, et
LIVREIX 31
traverse les buissons, les plaines et les ruis-
seaux, en cherchant le serpent, il le trouva
profondément endormi. Sa tête, féconde en
S finesse et en subtilité, reposait au milieu de
plusieurs cercles que formaient les replis de
son corps. Il ne se tenait point caché dans
une ombre horrible ou dansun antre affreux ;
il n'était point encore nuisible, il dormait
sur l'herbe sans craindre et sans se faire
craindre. Satan s'insinua avec l'air qu'il res-
pirait, et prenant possession du cœur et de
la tête, il répandit sur ses sens l'esprit d'in-
telligence; mais il ne voulut point interrom-
pre son sommeil, et il attendit patiemment
la venue du jour.
Des que la lumière sacrée commença à do-
rer dans Eden les humides fleurs qui exha-
laient leurs encens matinal, au temps que
tout ce qui respire envoie en haut du grand
autels de la terre ses louanges tacites au
créateur, et porte jusqu'à son trône une
odeur agréable, nos premiers pères sortirent
et joignirent leur adoration vocale à l'hom-
mage tacite des créatures muettes. Ils profi-
tèrent des moments où la fraîcheur et le
baume de l'air se font le mieux sentir ; en-
suite ils délibérèrent sur les moyens d'avan-
cer leur ouvrage qui s'augmentait de jour en
jour, et auquel la main de deux personnes
seules dans un si grand jardin ne pouvait
suffire. Eve adressa ces mots à son mari:
Adam, ne nous rebutons point de cultiver
ce jardin et de prendre soin des plantes et
des fleurs que Dieu nous a confiées : cet em-
ploi n'a rien que d'agréable ; mais que pou-
vons-nous, seuls comme nous sommes ? L'on
dirait que nos travaux ne font que nous en
préparer de plus grands . Les branches su-
perfues que nous coupons, que nous étayons
ou que nous lions dans le cours de la jour-
32 LE PARADIS PERDU
née, repoussent en une nuit ou deux et ren-
dent nos soins inutiles : dis -moi donc ce
qu'il nous faut faire, ou écoute ce que jè
viens d'imaginer. Partageons-nous ; suis ton
inclination ou va au plus pressé : amuse-toi
à tourner le chèvrefeuille autour de cet ar-
bre, ou dirige le lierre qui ne demande qu'à
monter ; pour moi, dans ce buisson de roses
entremêlees de myrthe, je trouverai suffisam..
ment de quoi m'occuper jusqu'à l'heure du
repas. Pendant que nous travaillons à côté
l'un de l'autre, faut-il s'étonner que notre
ouvrage n'avance pas ? Les regards et les
sourires viennent à la traverse, ou de nou-
veaux objets nous engagent dans des dis-
cours imprévus ; ainsi nous sommes détour-
nés à tout moment, et quoique nous nous
levions du matin, nous n'avons presque rien
fait quand la journée finit.
Adam lui répondit : Eve, ma seule asso-
ciée ; car ta compagnie me fait oublier toutes
les créatures qui vivent sur la terre, ton pro-
jet est juste, et tu ne saurais mieux faire
que de songer aux moyens d'avancer l'ou-
vrage que le Seigneur a confié à nos soins :
aussi je ne manquerai point à te donner les
louanges que tu mérites ; rien de plus aima-
ble dans une femme qué de savoir s'occuper
utilement et de le disputer ainsi à un époux
laborieux ; mais le Seigneur ne nous a pas si
étroitement imposé le travail qu'il nous ait
interdit toute récréation ; il nous a permis
de prendre quelquefois un relâche néces-
saire et d'entremêler à nos occupations la
nourriture du corps ou la conversation qui
est la nourriture de l'esprit, ou ce doux com-
merce de regards et de sourires. Les souri-
res refusés aux stupides animaux, sont un
ecoulement de la raison, et servent à rani-
mer l amour, qui n'est pas l'objet le moins
LIVRE IX 33
noble de l'homme. Il ne nous a pas créés
pour un travail pénible, mais agréable. Nos
mains s'employant de concert , entretien-
dront assez pour nos besoins ces berceaux
et ces routes, où nous faisons notre demeure
et nos promenades. Bientôt de plus jeunes
mains viendront nous seconder. Mais si trop
de conversation te fatigue, je consentirai à
une courte absence. La solitude est quelque-
fois préférable à la société, et un peu de re-
traite fait mieux sentir la douceur de la
compagnie je t'avouerai pourtant qu'une
chose me fait peine . je crains qu'il ne t'arrive
quelque mal si tu te sépares de moi, tu sais
l'avertissement qui nous a été donné. Nous
avons un ennemi dangereux, jaloux de notre
bonheur et désespérant du sien, il médite
notre perte sans doute qu'il veille et nous
observe de pres. Il ne songe qu'à prendre
ses avantages. C'est le seconder que de nous
séparer. Il ne saurait nous surprendre tant
que nous serons ensemble : chacun au be-
soin pourrait donner à l'autre un prompt se-
cours. Je m'imagine que son but est de nous
rendre infidèles à Dieu, ou de troubler l'a-
mour conjugal, qui peut- être plus que toute
autre bénediction dont nous jouissons, ex-
cite son envie ; mais soit qu'il ait ce dessein,
soit qu'il se propose encore quelque chose de
plus fatal, ne quitte point un époux à qui tu
dois la vie et qui ne manquerajamais de pren-
dre ta défense . Quand il y a quelque danger ,
quelque déshonneur à craindre, une femme
est avec plus de sûreté et de bienséance au-
près de son mari qui la garde ou qui souffre
avec elle tout ce qui peut arriver de plus
triste.
Eve, avec une majesté virginale, compo-
sant son visage d'une manière douce, mais
austère, comme une personne qui aime et
PARADIS PERDU -- T. II 2
34 LE PARADIS PERDU
qui pourtant est fâchée de se voir contrariée,
repondit :
Adam, je le sais que nous avons un en-
nemi, je sais qu'il cherche notre ruine : vous
m'en avez instruite et je l'ai entendu de la
bouche de l'ange même au moment qu'il vous
quittait. J'étais alors derrière une touffe
d'arbrisseaux et je m'en revenais à l'heure
que les fleurs du soir ferment leurs calices
odoriférants ; mais que vous deviez douter
de ma fidélité pour Dieu ou pour vous, sous
le prétexte que nous avons un ennemi à re-
douter, c'est à quoi je ne me serais point at-
tendue. Nous n'avons déjà rien à craindre de
sa violence, immortels et impassibles comme
nous le sommes ses artifices sont donc le
sujet de votre frayeur. De telles alarmes me
font trop apercevoir que vous ne comptez
pas assez sur ma foi et sur mon amour. C'est
en accuser la faiblesse que d'en craindre
Finconstance. Comment une pensée injurieuse
à celle qui vous aime tant, a-t-elle trouvé
place dans votre cœur ?
Adam adoucit en ces termes ses avis salu-
taires Fille de Dieu et de l'homme, Eve que
l'innocence et la pureté rendent immortelle,
si je veux te retenir, 4 ce n'est point que ta
vertu me soit suspecte, je songe seulement
à éviter toute insulte de la part de notre en-
nemi. Celui qui tente, quoique sans succès,
déshonore toujours celui qu'il attaque, en
supposant qu'il peut se laisser corrompre.
Tu ressentirais toi-même avec dépit et avec
indignation une telle injure, dans le temps
même où tu triompherais de ses lâches arti-
fices. Ne prends point en mauvaise part l'en-
vie que j'ai de te préserver d'un tel affront.
Je connais l'audace de notre ennemi ; mais
il n'osera jamais la pousser jusqu'à nous at-
taquer ensemble, où s'il l'ose, il tournera
LIVRE IX 35
contre moi ses premiers traits : sa malice et
sa fraude demandent toute notre attention.
Il doit être fort subtil, puisqu'il a pu séduire
des anges : ne rejette point mon secours . Je
reçois de l'influence de tes regards un ren-
fort de vertu. Ta presence me rendrait plus
sage, plus vigilant, plus fort, s'il était be
soin d'une force extérieure. Tandis que tes
yeux seraient tournés sur moi, la honte que.
j'aurais à me laisser vaincre ou surprendre ,
animerait mon courage et m'inspirerait une
vigueur nouvelle. Pourquoi ma vue ne fe
rait-elle pas même impression sur toi, et
pourquoi refuses-tu d'essuyer en commun le
péril ? Peux-tu souhaiter un témoin plus at-
tentif et plus sensible à ta victoire ?
Adam, s'intéressant pour saa compagne,
exprima de la sorte les mouvements que lui
inspirait l'amour conjugal ; Eve crut qu'il
faisait tort à la sincérité de sa foi et ré-
pliqua :
Si nous avons toujours à craindre un en-
nemi subtil ou violent, et qu'il puisse nous
vaincre séparément, nous ne saurions goûter
de tranquillité. En nous tentant, dis-tu, no-
tre ennemi nous offense ; mais la mauvaise
opinion qu'il peut concevoir de nous n'im-
prime point de déshonneur sur notre front
toute l'infamie en rejaillit sur lui : pourquoi
donc le fuir ou le craindre? Hâtons -nous bien
plutôt de le confondre ; par- la nous obtien-
drons la paix intérieure du cœur, la faveur
du ciel, un triomphe glorieux après notre
victoire. Qu'est-ce que la foi, l'amour et la
vertu, qui n'ont point été tentés ou qui n'ont
point combattu sans un surveillant ? Ne soup-
Connons point notre sage créateur d'avoir
laissé notre félicité assez imparfaite, pour que
nous ne soyons pas en sûreté séparés comme
réunis. Notre bonheur serait faible, et notre
36 LE PARADIS PERDU
paradis n'aurait plus rien de divin, s'il était
ainsi exposé à la surprise.
Adam répondit avec chaleur ; Eve, gar-
dons- nous de rien reprendre aux ouvrages
de Dieu ; il a sagement ordonné toutes cho-
ses. En formant l'univers, sa main n'a point
laissé ses créatures imparfaites ni défectueu-
ses. Sa bonté se serait- elle resserrée pour
l'homme ? Non sans doute. Il ne lui a rien
refusé de ce qui peut assurer le bonheur de
son état. L'homme est en sûreté contre toute
violence extérieure. Le danger est au dedans
de lui ; cependant son salut est entre ses
mains ; il n'est point sujet au mal, s'il ne
s'y livre par un acte de sa volonté. Cette vo-
lonté est libre, le Seigneur l'a ainsi ordonné :
elle obéit librement à la raison et il a pourvu
la raison d'une droiture qui distingue le vrai
d'avec le faux ; mais en nous mettant par
sa grâce en état de défense , il nous re-
commande d'être sur nos gardes. Il faut que
notre raison veille toujours, de peur qu'elle
ne s'égare, et que suivant la fausse lueur
d'une apparence de bien, elle n'engage la
volonté a faire ce que Dieu a expressément
defendu. Cesse d'attribuer mes conseils à
une défiance que je n'eus jamais mon ten-
dre amour me les a dictés. Avertis-moi de
même nous sommes bien affermis ; cepen-
dant nous pouvons tomber et nous laisser
surprendre évite donc la tentation et ne
t'écarte point de moi. L'épreuve viendra sans
être cherchée. Veux-tu prouver ta constance ?
Prouve d'abord ton obéissance. Qui saura si
tu as triomphé, quand on ne t'aura pointvue
dans le combat ? Qui rendra temoignage de
ta fidélité? Mais si tu crois qu'une attaque
imprévue serait plus dangereuse pour nous,
va, restant contre ton gré, tu n'en serais
que plus absente ; va, conserve le précieux
LIVRE IX 37
dépôt de ton innocence ; ne démens point ta
vertu. Dieu a fait ce qu'il devait à ton égard :
c'est à toi de remplir à présent ton devoir
envers lui.
Le patriarche du genre humain parla dans
ces termes ; Eve persista. Cependant déférant
en quelque sorte à la volonté de son mari,
elle répliqua pour la dernière fois : C'est donc
avec ta permission que je te quitte : j'y suis
surtout déterminée par la raison que tu as
touchée dans tes dernières paroles. Si nous
étions surpris, peut-être aurions-nous plus
de peine à résister. Armee de tes conseils, je
me présente au combat. Je ne crains point
qu'un ennemi si orgueilleux cherche d'abord
le côté le plus faible : s'il tourne là son atta-
que, sa défaite n'en sera que plus honteuse.
En achevant ces mots , elle dégagea dou-
cement sa main de celle d'Adam , et telle
qu'une légère nymphe des bois , orcade, ou
dryade, ou de la cour de Diane, elle s'avança
vers les bocages. Son port majestueux sur-
passait celui même de Délie. Elle n'était
point comme elle armée d'arc et de carquois,
mais d'instruments propres au jardinage,
soit que la simplicité de ces premiers temps
de l'innocence les eût formés grossièrement
sans le secours du feu, soit qu'ils leur eus-
sent été apportés par les anges . Ornée de la
sorte, elle ressemblait à Pales ou à Pomone,
quand elle fuyait devant Vertumne, ou à Cé-
res, dans la fleur de sa virginité, avant qu'elle
eût eu Proserpine de Jupiter. Adam la suivit
longtemps d'un ceil satisfait, mais qui lais-
sait entrevoir le regret de son départ. Sou-
vent il lui répétait de revenir bientôt, et elle
lui répondait autant de fois qu'elle retourne-
rait avant la moitié du jour préparer le re-
pas du midi, et pour se reposer avec lui
pendant la chaleur du jour.
38 LE PARADIS PERDU
O séparation fatale ! Malheureuse Eve, tu
te flattes en vain d'un agréable retour. Tu
ne trouveras plus dans le paradis ni de doux
repas ni de tranquille repos. Tu vas te pré-
cipiter dans le piège caché sur ton chemin
parmi les fleurs et les ombrages . La colère
infernale t'attend au passage pour te couper
la retraite ou pour te renvoyer dépouillée
d'innocence, de foi et de félicité.
Déjà depuis le point du jour le prince des
démons, pur serpent en apparence, était en
marche il cherchait nos deux premiers
pères, et se préparait à attaquer en eux tout
le genre humain : il allait et venait dans les
berceaux et dans la campagne, partout où
les bosquets étaient les plus vifs ; il conjec-
turait avec raison qu'ils ne pouvaient être
loin de ces lieux charmants par la fraîcheur
des ruisseaux et des ombrages. Il les cher-
chait tous deux, mais il souhaitait de trouver
Eve séparée de son mari ; il le souhaitait,
sans pourtant espérer ce qui arrivait si ra-
rement, quand, selon son désir et contre son
espérance, il aperçut Eve seule au milieu
d'un nuage de parfums. On ne l'y voyait
qu'à demi : les roses épaisses s'empressaient
de croître sous ses yeux : elle se courbait
pour relever les faibles tiges des fleurs, dont
fa tête colorée des plus belles nuances, et
enrichie de pourpre, d'azur et d'or, pendait
languissamment sans pouvoir se soutenir :
elle les étayait délicatement avec des ba-
guettes de myrthe ; mais elle ne songeait
point qu'elle-même, la plus belle fleur de tou-
tes, sans support, était si loin de son meil
leur appui, et que la tempête était si proche.
Le séducteur s'avança vers elle, et traversar
plusieurs allées de cèdres, de pins ou de pal-
miers qui formaient un couvert admirable.
Tantôt il se roulait avec hardiesse, tantôt il
LIVRE IX 39%
se cachait ; puis il se découvrait tout à coup
parmi les arbrisseaux entrelacés et parmi
fes fleurs dont Eve avait bordé de sa main
les diverses routes. Tout riait dans ce ter-
rain, mille fois plus délicieux que ces jardins
imaginaires, ou d'Adonis ressuscité, ou du
fameux Alcinous , hôte du fils du vieux
Laërte cet autre jardin, mais plus réel, aù
le sage monarque folâtrait avec la belle Egyp
tienne, son épouse, n'en aurait point encore
approché. Il admira la campagne, et plus
encore la personne : tel après avoir été long-
temps renfermé dans une grande ville, où
les égoûts et les immondices corrompent la
pureté du ciel, quelqu'un qui profite d'un
beau jour d'été pour aller dés le matin res-
pirer un air plus pur dans une charmante
campagne, est réjoui de tout ce qu'il ren--
contre. L'or des moissons, l'herbe fleurie, le
bêlement des troupeaux, le doux chant des
oiseaux, chaque objet, chaque son cham-
pêtre , tout l'enchante. Si par hasard une-
jeune beauté vient à passer avec la démar-
che d'une nymphe, ce qu'il admirait, lui de-
vient plus sensible à cause d'elle ; mais elle
le ravit encore plus que tout le reste ; il
trouve dans elle mille attraits nouveaux . Tel
fut le plaisir que prit le serpent, en contem-
plant dans ce bosquet fleuri la beauté, qui
dès le point du jour avait choisi cette re-
traite solitaire. Son air divin comme celui
des anges, mais accompagné d'une aimable
douceur, sa simplicité gracieuse , ses ma-
nières et ses moindres actions engageaient
insensiblement le séducteur, et calmaient sa
férocité. Une stupide extase endormant sa
malice, lui tint lieu de bonté, et désarma
quelque temps l'inimitié, la fraude, la haine,
l'envie et la vengeance ; mais l'enfer qu'il
porte partout, et qui le suivait jusque dans
40 LE PARADIS, PERDU
le ciel, termina bientôt ses délices ; et la vue
de tant de plaisirs qui n'étaient point faits
pour lui, ne servit qu'à le déchirer plus vi-
vement. Il rappela la haine et la fureur, et
s'encourageant de la sorte, il ranima les fu-
nestes projets qu'il avait conçus.
Où m'entraînez-vous, vaines pensées d'ad-
miration? Par quel charme séduisant me
faites-vous oublier ce que je dois exécuter
ici ? Ni l'amour, ni l'espérance de changer
mon triste sort, ne m'amènent en ces lieux :
je n'y viens point chercher le plaisir, mais
ruiner tout plaisir, excepté celui qui se trouve
à détruire ; toute autre joie est perdue pour
moi l'occasion me rit, ne la laissons point
échapper. Voici la femme seule exposée à
mes traits ; je n'aperçois point son mari , que
je craignais le plus. Son intelligence plus re-
levée, son courage mâle, son port héroïque,
sont soutenus d'une force invincible. Quoi-
qu'il soit formé de terre, ce n'est point un
ennemi à mépriser : il est invulnérable ; mes
plaies saignent encore, et l'enfer a entière-
ment changé ma nature ; sa compagne pos-
sède des grâces infinies, et pourrait donner
de l'amour aux dieux, mais elle ne m'inti-
mide point. Si la beauté peut inspirer le res-
pect et la crainte, est- ce à moi qui ne con-
nais que la haine ? Haine d'autant plus fu-
neste, que pour la mieux cacher, j'emprunterai
le langage même de l'amour.
A ces mots, l'ennemi des hommes intime-
ment uni au serpent, fatale société ! s'avance
vers Eve. Il ne se traînait point alors en
rampant contre terre ; il se portait en avant
sur sa croupe, ainsi que sur une base circu-
laire de divers contours qui, recourbés les
uns sur les autres, se confondaient comme
un vrai labyrinthe : sa tête parée d'une crête
superbe, ses yeux d'escarboucle, et son col
LIVRE IX 4t
doré, luisant et verdâtre, se relevaient avec
éclat, tandis que l'extrémité de son corps,
replié en spirale, flottait sur l'herbe.
Jamais le temps n'a produit rien de si beau
dans l'espèce des serpents. On opposerait en
vain la métamorphose d'Hermione et de Cad-
mus arrivée en Illyrie, cu celle de la divinité
qui se rendit visible dans Epidaure, ou la
forme que prit Jupiter Ammon ou le Dieu du
Capitole celui-là avec Olympie, celui-ci avec
l'héroïne qui donna le jour à Scipion, le sou-
tien de Rome.
Il vint en tournoyant, comme quelqu'un
qui voudrait exposer ses raisons, mais qui
craint d'être importun. Tel, près de l'embou-
chure d'une rivière, ou bien à la vue d'un
cap où le vent tourne continuellement, un
vaisseau conduit par un habile pilote, lou-
voye, et change à tout moment ses voiles;
ainsi il variait son allure, et s'entortillant
en cent façons, il formait devant Eve plu-
sieurs lacs d'amour, afin d'attirer ses re
gards .
Occupée de son ouvrage, elle entendit l'a-
gitation des feuilles, mais elle n'y fit d'abord
aucune attention. Elle était accoutumée à
voir badiner au milieu de la campagne les
différentes espèces d'animaux, plus dociles à
sa voix que le troupeau déguisé n'était à
l'ordre de Circe.
Il sentit augmenter par là sa confiance, et
se présenta devant elle sans être appelé, puis
il resta comme saisi d'admiration on le
voyait plier et replier en signe de caresses
sa tête glorieuse et son col délié, qui repré-
sentait une infinité de vives couleurs ; if lé-
chait d'une maniere flatteuse les vestiges de
ses pas. Enfin, ses expressions muettes et
pleines de grâces attirerent les yeux d'Eve
sur son badinage : il fut charmé d'avoir ob-
42 LE PARADIS PERDU
tenu son attention, et par le moyen de la
langue du serpent, dont il se servit comme
d'un organe, ou par l'impulsion de l'air, qu'il
sut modifier, il employa ces trompeuses pa-
roles pour la tenter.
Ne vous étonnez pas, souveraine de l'Uni-
vers, vous qui seule dans la nature devez
causer de l'étonnement, ne vous étonnez pas
de ma liberté vos yeux plus sereins que le
ciel le plus calme sont le siège de la dou-
ceur, les armeriez-vous contre moi de sévé-
rité? Rassurez un sujet que la majesté de
votre front, et votre solitude respectable , ont
déjà confondu . Si j'ai fait un crime en m'ap-
prochant de vous pour vous contempler
c'est le crime de vos charines ; vous êtes la
plus noble image du Créateur ; vous méritez ,
comme lui, le tribut de nos hommages . L'E-
ternel vous a soumis toute la terre ; tout ce
qui l'habite trouve son bonheur à se ranger
sous votre sceptre, tout adore votre céleste
beauté, qui ne saurait avoir trop d'admira-
teurs je vous vois à regret au milieu d'une
troupe grossière d'animaux , incapables de
discerner et le nombre et l'étendue de vos
divines perfections : un seul homme en con-
naît le mérite ; mais tant d'attraits ne doi-
vent-ils avoir qu'un seul adorateur ? Déesse
incomparable , vous êtes digne de comman-
der aux anges : quand verrai-je les dieux
marchant à votre suite se disputer l'honneur
de vous servir ?
Tel fut le prélude artificieux du tentateur.
Ses paroles.s'insinuerent dans le cœur d'Eve :
l'étonnement où elle était de l'entendre par-
ler, lui fit d'abord garder le silence , mais
bientôt elle marqua ainsi sa surprise.
Qu'entends-je ? le langage de l'homme em-
ployé par une brute; sa voix exprime des
pensées raisonnables. Je croyais du moins
LIVRE IX 43
que Dieu avait refusé la parole aux animaux ;
quant à la raison, je suspendais mon juge-
ment, car souvent il paraît beaucoup d'es-
prit dans leurs regards et dans leurs ac-
tions . Je savais bien que le serpent était le
plus subtil des animaux ; mais j'ignorais qu'il
eût la faculté de peindre, comme nous, ses
idées. Redouble donc ce miracle ; dis - moi,
comment as- tu acquis la parole, et qui t'a
rendu si passionné pour moi ? Qu'est-ce qui
t'attache plus à moi que les autres créatures
qui se présentent tous les jours à ma vue ?
Explique-moi ce mystère , une telle merveille
mérite bien qu'on y fasse attention.
Reine de ce beau monde, reprit le fourbe
tentateur, je puis facilement vous répondre,
et il est juste que vous soyez obéie. Sem-
blable aux animaux qui paissent l'herbe
rampante sur la terre, je n'avais au com-
mencement que des pensées grossières , ter-
restres et conformes à ma nourriture. La
nature, pour toute science, m'avait donné
l'instinct de connaître ce qui servait à me
sustenter ou à perpétuer mon espèce ; je ne
concevais rien au-dessus. Un jour, errant a
l'aventure , ma vue tomba sur un arbre
chargé d'un fruit doré, vermeil et du plus
beau coloris que l'on vit jamais. Je m'appro-
chai pour le regarder. Une odeur suave, se
répandant des branches, excita mon appétit.
Mês sens ne furent jamais si flattés par le
doux parfum du fenouil, ou par le lait que
distille, à la fin du jour, sur la terre une
brebis ou une chèvre, que leurs petits folâ-
trant trop longtemps ont oublié de tirer. Je
résolus, sans différer, de satisfaire le désir
ardent que j'avais d'en goûter. La faim et la
soif, puissants motifs de persuasion , réveil-
lées par l'odeur de ce fruit attrayant, me
donnèrent de l'industrie. Je m'entortillai au-
44 LE PARADIS PERDU
tour du tronc pour atteindre aux branches ,
il faudrait avoir ou votre stature ou celle
d'Adam. D'autres animaux que moi, enfilam-
més du même désir, mais n'ayant pas la
même adresse, me regardaient avec une es-
pèce d'envie. Dès que je me vis à portée de
ce fruit tentant, qui pendait en abondance,
je cueillis, je mangeai ; je trouvai un goût si
savoureux, une fraîcheur si exquise, que ja-
mais le suc des plantes, jamais l'eau des
plus claires fontaines ne m'avaient paru si
délectables. J'aperçus aussitôt en moi- même
un changement étrange un nuage épais,
qui m'enveloppait la tête, se dissipa comme
une vapeur; je fus frappé d'un rayon de lu-
mière jusqu'alors inconnu, je sentis la raison
se développer dans mes facultés intérieures;
des idées nettes et solides s'arrangèrent
d'elles-mêmes ; la parole vint naître sur ma
langue ; de tout ce que j'etais autrefois, il ne
m'est resté que la seule figure. Depuis ce
temps, je me suis livré tout entier à des
spéculations sublimes et profondes ; je me
suis élevé sur les ailes de mes pensées jus-
qu'au sanctuaire de la vérité. J'ai vu, j'ai
comparé, dans le ciel et dans l'air, sur la
terre et sur l'onde, les objets les plus dignes
d'attention ; mais rien ne m'a tant frappé
que vous. L'éclat de vos beaux yeux efface
les clartés célestes : vous êtes la beauté
même, et vous en serez toujours le plus par-
fait modèle ; voilà ce qui m'a attiré ; voilà ce
que je contemple, transporté, hors de moi-
même; et si mes regards importuns vous
fatiguent, recevez au moins més adorations,
elles vous sont dues à juste titre ; l'univers
vous reconnaît pour sa divinité.
Par ce discours , le serpent subtil aug-
menta encore l'étonnement d'Eve, qui ré-
pondit imprudemment :
LIVRE IX 45
Serpent, les louanges excessives dont tu
m'accables me font douter que ce fruit ait
véritablement la vertu de donner la sagesse ;
tu es le premier de qui je les aie reç[Link]
cet arbre est-il loin d'ici ? Où se trouve- t-il,
dis-moi ? Il en croît dans ce séjour une mul-
titude si variée, que nous n'avons pas eu le
temps de les connaître ni de savoir ce qu'ils
produisent; leurs fruits se gardent incorrup-
tibles pour les hommes qui doivent naître
et nous aider à les consommer.
Reine adorable, reprit l'imposteur avec un
་ -malin contentement, le chemin est beau et
court il n'y a qu'une allée de myrtes à
traverser ; l'arbre est sur un terrain plat,
proche d'une fontaine, au milieu d'un bos-
quet de myrtes et de baume fleuris : si
vous voulez me suivre, je vous y conduirai
bientôt.
Mene-moi donc, dit Eve. Aussitôt il prend
les devants ; son ardeur pour le crime préci-
pite sa marche ; à peine peut-il se contenir ;
sa crête en paraît plus animée la joie luí
donne un nouvel éclat. Tel un météore formé
d'exhalaisons terrestres que le froid de la
nuit condense et que l'air promène de place
en place, s'enflamme par l'agitation son
globe, s'il est permis de le croire, dirigé par
quelque mauvais esprit, répand en tour-
moyant une lueur trompeuse , détourne du
chemin le voyageur pendant la nuit et le
mène dans des terres grasses et maréca-
geuses, quelquefois dans des etangs et dans
des lacs, où il se trouve subitement englouti,
loin de tout secours. Ainsi brillait le ser-
pent séducteur en conduisant Eve, notre
crédule mère, à l'arbre défendu, d'où pendait
le germe fatal de nos maux. Elle l'aperçut
bientôt et dit à son guide :
Serpent, nous aurions pu épargner nos
46 LE PARADIS PERDU
pas; ce fruit n'est point propre pour nous,
conserve-le pour toi il est véritablement
merveilleux s'il produit des effets si surpre-
nants, mais nous n'en pouvons faire aucun
usage. Cet ordre est la seule défense qui soit
émanée de la bouche de Dieu ; tout le reste
est en notre pouvoir; nous n'avons d'autres
lois à suivre que celle de notre raison.
Quoi, reprit le tentateur, Dieu vousmandé-
fendu de manger du fruit des arbres de ce
jardin ! Il vous a cependant déclarés les maî-
tres de tout sur la terre ou dans l'air.
Eve, encore exempte du péché, lui répon-
dit : Nous pouvons manger de tous les fruits
du paradis ; mais le Seigneur nous a défendu
de toucher au fruit de ce bel arbre qui est
au milieu du Paradis, de peur que nous ne
mourions.
A peine eut-elle fini ce discours, que le
tentateur plus hardi, sous une apparence de
zèle et d'amour pour l'homme, et comme in-
digné du tort qu'il souffrait, dressa une nou-
velle batterie. Il parut touché de compassion,
agité, toublé ; puis il se leva avec grâce,
comme quelqu'un qui doit traiter une affaire
d'importance. Ainsi l'on voyait autrefois ,
dans Athènes et dans Rome, où l'éloquencé
fleurissait au temps de la liberté, avant que
la servitude l'eût abatardie , un orateur
chargé d'un grand intérêt se recueillir en
lui-même. Son air, son maintien, chaque
mouvement, chaque geste préparaient l'at-
tention du peuple avant qu'il parlât. Quel-
quefois, commençant avec emphase, il en-
trait tout d'un coup en matière, comme si
son ardeur pour la justice l'eût forcé de sup-
primer un préambule inutile. Ainsi le tenta-
teur s'arrêtant, se remuant ou se dressant
de toute sa hauteur, disposait Eve à l'écou-
ter, et commença d'un ton passionné ;
LIVRE IX 47
O plante sacrée, source de sagesse, vraie
mère de la science, je sens à cette heure la
puissance qui opère en moi. Par toi, je pé-
nètre non seulement les choses jusque dans
leurs principes, je démêle encore les voies
des anges les plus hauts, malgré leur impé
nétrable profondeur. Reine de cet univers,
n'ajoutez point de foi à ces rigoureuses me-
naces de mort, vous ne mourrez point.
Qu'est- ce qui vous ferait mourir? Serait-ce
le fruit ? Il vous ouvre l'entrée de la science.
Serait-ce celui qui a fait la menace ? Jetez les
yeux sur moi ; j'ai touché, j'ai mangé, et ce-
pendant je vis, et je suis parvenu à une vie
plus parfaite, pour m'etre élevé, par une
noble audace au-dessus de ma condition . Ce
qui est permis aux animaux serait-il interdit
à leurs rois ? Ou la colere de Dieu s'allume-
rait-elle pour un sujet si léger ? Ne louera-t-il
pas plutôt votre courage, que la menace de
la mort n'a point empeché de mériter une
vie plus heureuse par la connaissance du
bien et du mal ? Du bien, pour le pratiquer,
rien n'est plus juste ; quant au mal, si le mal
est quelque chose de réel, pourquoi ne le
pas connaître ? C'est le meilleur moyen de
l'éviter. Dieu ne saurait vous punir à être
juste; s'il est injuste, il n'est pas Dieu; il ne
faut point le craindre, il ne faut point lui
obéir. Que prétend-il donc, en cherchant à
vous intimider ? Eh! ne de voyez-vous pas ?
Il veut vous tenir dans l'ignorance et dans
l'humilité pour se conserver des adorateurs.
Il sait qu'au jour que vous en mangerez, vos
yeux que vous croyez bons, mais qui sont
encore troubles, seront parfaitement ouverts
et éclairés. Vous serez comme des dieux, et
vous connaîtrez comme eux le bien et le mal.
Si, de l'état de brute, ce fruit m'a rendu inté-
rieurement semblable à l'homme, il faut, par
48 LE PARADIS PERDU
une juste proportion, qu'il vous rende sem-
blables aux dieux , ainsi peut - être vous
mourrez en quittant l'humanité pour vous
revêtir de la divinité. Qui ne souhaiterait
'une mort dans la suite si fortunée ? Qui pour-
rait en craindre le moment , malgré les
frayeurs qu'on a voulu vous en donner ? Que
sont les dieux , pour que l'homme ne puisse
parvenir à leur rang ? Usez de ce qu'on sert
à leur table, et vous serez bientôt leur égale.
Ils se sont trouvés les premiers dans le
monde; ils vous ont fait accroire que tout
procédait d'eux, j'en doute ; car je vois que
cette terre merveilleuse, échauffée par les
rayons du soleil, produit chaque espèce et je
ne vois rien faire aux dieux. S'ils ont tout
fait, pourquoi la connaissance du bien et du
mal se trouve-t- elle dans cet arbre, afin que
quiconque en mange obtienne la sagesse
sans leur permission? L'homme peut-il com-
mettre un crime en tâchant d'acquérir des
lumières ? Quel tort fait votre science au
Seigneur? Si tout dépend de lui , qu'est- ce
que peut produire cet arbre sans sa volonté?
Est-ce l'envie qui l'a engagé à vous faire
cette défense? Mais l'envie peut-elle trouver
place dans ces cœurs célestes ? Il est donc évi-
dent que cefruit vous sera d'une utilité infinie.
Déesse humaine, prenez et goûtez hardiment.
Il finit. Ses paroles artificieuses firent,
hélas ! trop d'impression dans le cœur d'une
femme trop faible. Elle regarda fixement le
fruit; la vue seule en était tentante, et le son
de ces mots persuasifs retentissait encore
dans son oreille ; cependant l'heure de midi
s'approchait et éveillait en elle un ardent
appetit, que redoublait l'odeur exquise de ce
fruit, sa beauté sollicitait son œil avide ; elle
commençait à succomber, mais auparavant
elle s'entretint de la sorte :
LIVRE IX 49
Divin fruit , ta vertu , sans doute, est
grande; mais pourquoi nous es- tu interdit ?
Pourquoi t'avons-nous si longtemps négligé?
Dès le premier essai, tu as donné la parole aux
stupides et aux muets : par toi, la langue au-
paravant embarrassée se trouve en état de pu-
blier tes louanges. Celui qui nous défend ton
usage ne nous a point caché ton prix, puis-
qu'il t'a nommé l'arbre de la science du bien et
du mal. Sa défense relève ton mérite , elle nous
laisse pressentir tes vertus et nos besoins ;
car sûrement on n'a point le bien que l'on
ignore, ou si on le possède et qu'on l'ignore,
cette ignorance est égale à la privation . Il est
donc sensible que celui qui nous défend la
science, nous défend aussi le bien, qu'il nous
défend d'être sages : de telles défenses n'o-
bligent point ; mais si la mort vient nous
frapper, à quoi nous serviront les connais-
sances que nous aurons acquises ? Au jour
que nous mangerons de ce fruit, nous som-
mes condamnés à mourir. Eh ! quoi, le ser-
pent est-il mort? Il a mangé, il vit, il sait, il
parle, il raisonne, il discerne, lui qui jusque
là était privé de la raison . La mort a-t - elle
été faite uniquement pour nous? Ou les bêtes
seules ont-elles droit sur une nourriture di-
vine refusée à l'homme? Le serpent, le pre-
mier et le seul qui en ait goûté, nous invite
à partager son bonheur exempt de toute
envie , il nous transporte ses droits. Le ser-
pent n'est point un garant suspect; ami de
l'homme, il est éloigné de toute tromperie et
de toute malice. Qu'est-ce donc queje crains?
Mais plutôt dans cette ignorance du bien et
du mal, de Dieu ou de la mort, de la loi ou
de la peine, sais-je ce qu'il faut craindre ?
Instruisons-nous. Ce fruit divin possède la
vertu de rendre sage ; il renferme et l'utile
et l'agréable. Qui nous empêche donc d'en
50 LE PARADIS PERDU
prendre et de nourrir à la fois le corps et
l'esprit?
A ces mots, dans une heure fatale, portant
au fruit sa main téméraire, elle cueillit, elle
mangea. La terre sentit la funeste blessure ;
et la nature, poussant de profonds soupirs,
annonça que tout était perdu .
Le serpent, ayant consommé son crime, se
déroba dans les bois, et il le pouvait aisé-
ment. Eve donnait toute son attention à ce
fruit délicieux . Il surpassait à son goût tous
ceux qu'elle connaissait ; peut-être avait-il,
en effet, plus de saveur; peut-être se l'ima-
ginait-elle par la haute attente qu'elle avait
de la science, et par l'idée qu'elle se formait
de sa divinité prochaine. Elle ignorait qu'elle
faisait passer la mort en son sein . Enfin ras-
sasiée et comme enivrée de son crime, elle
se livra aux transports les plus vifs de joie
et de confiance.
O le plus précieux de tous les arbres ! tu
conduis heureusement à la sagesse ! Pouvais-
tu être condamné à l'obscurité? On t'avait
diffamé devant nous, et ton beau fruit pen-
dait inanimé comme nuisible . Arbre divin,
je vais réparer ta gloire. Au lever de l'au-
rore, je viendrai chaque jour, dens la joie de
mon cœur, chanter tes louanges et publier tes
mérites. Mon premier soin sera de soulagere
tes branches, qui offrent libéralement à toute
la nature leurs fruits abondants. Je ne ces-
serai point de te visiter, jusqu'à ce que ton
suc, coulant dans mes veines avec mon sang,
ait fait passer dans mon esprit la science
universelle des dieux . Ils nous envient ce
qu'ils ne sauraient donner. Si la science était
en leur pouvoir, elle ne croîtrait pas sur cet
arbre. Quelles obligations ne t'ai-je point, ô
expérience, incomparable guide ? Sans toi,
l'ignorance était pour toujours mon partage :
LIVRE IX 154
tu m'as donné l'accès à la sagesse qui prend
plaisir à se cacher. Peut-être suis-je devenue
invisible comme les dieux ; ils ignorent mon
changement. Le Ciel est trop haut et trop
éloigné, pour qu'ils puissent voir distincte-
ment ce qui se passe sur la terre. D'autres
soins ont détourné les yeux de notre grand
législateur. Peut-être ses espions sont-ils tous
rassemblés autour de lui. Mais comment me
dois-je montrer à Adam? Lui déclarerai-je
dès aujourd'hui mon bonheur? Lui appren-
drai-je les moyens de s'élever comme moi ?
Qu plutôt lui en ferai- je un mystère? Ne se-
rait-il pas plus prudentdegarder sans partage,
en mon pouvoir, l'avantage de la science?
Par là, j'attirerais davantage son amour ; je
serais son égale, et peut- être, ce qui n'est
point à mépriser, obtiendrais-je cette supé-
riorité qu'il a sur moi et qui m'oblige de lui
céder sans cesse. Mais quoi ! si, tandis que
je m'applaudis, Dieu me préparait des chati-
ments, s'il me donnait le coup de la mort, si
je rentrais dans le néant, Adam formerait de
nouveaux liens avec une nouvelle Eve et
trouverait son bonheur avec elle. Ah ! cette
pensée seule me fait mourir le sort en est
jeté. Adam partagera avec moi le bien ou le
mal. Je l'aime si tendrement, que je pourrais
endurer avec lui toutes les morts : sans lui,
je ne pourrais goûter la vie..
Elle dit, et, après une inclination devant
cet arbre, dont l'ambroisie devait l'élever au
rang des dieux ; elle part pour aller rejoin-
dre son époux. Adam l'attendait avec impa
tience il avait tressé une guirlande de
fleurs choisies, pour orner ses cheveux et
pour couronner ses travaux rustiques, comme
les moissonneurs ont coutume de couronner
la reine de leur moisson.
Cette légère absence animait ses senti-
32 LE PARADIS PERDU
ments et lui promettait de nouveaux plai →
sirs au retour de sa belle compagne. Cepen-
dant le battement inégal de son cœur lui
présageait quelque chose de sinistre : ses
alarmes ne lui permirent pas de différer ; il
vole au devant d'elle par la route même
qu'elle avait suivie en le quittant.
Cette route conduisait vers l'arbre de la
science. Il la vit, hélas ! elle tenait en main
une branche de cet arbre funeste : le fruit
avait encore toute sa fleur et répandait une
odeur charmante. Elle courut à lui : le trou-
ble de son visage annonçait par avance et dé-
clarait ouvertement son crime. Sa bouche le
publia bientôt, avec des mots flatteurs qui
ne lui manquaient jamais au besoin.
Adam, ne t'es - tu point étonné de mon re-
tardement ? J'ai été séparée de toi, privée de
ta présence, et ce temps m'a paru un siècle .
Je ne connaissais pas encore les impatiences
de l'amour, et je ne m'y exposerai plus : non,
je te le proteste, je ne ferai de ma vie un
essai qui m'a coûté si cher. Je n'avais point
éprouvé jusqu'ici les inquiétudes de l'éloi-
gnement, quand on perd de vue tout ce que
l'on aime ; mais j'ai été retenue par quelque
chose de surprenant. Cet arbre n'est pas,
comme on nous l'a dit, un arbre dangereux
et mortel; ses vertus sont admirables : il a
la vertu de dessiller les yeux et d'élever à la
divinité ; j'en ai pour garant l'expérience
même. Le plus subtil des animaux, le ser-
pent, soit qu'on ne lui eût point fait de dé-
fense, soit qu'il n'ait pas craint de désobéir,
a mangé du fruit, et il n'est pas mort, sui-
vant la menace qui nous a été faite. Depuis
ce temps, il parle, il raisonne. et, par la force
de ses discours, il m'a si bien convaincue,
que j'en ai goûté, et j'ai trouvé que les effets
répondaient à ce qu'il me disait. Il m'a paru
LIVRE IX 53
que l'on m'ôtait un bandeau de dessus les
yeux; ce fruit a porté la lumière dans mon
esprit et l'élévation dans mon cœur. J'ai
senti qu'il m'approchait du rang des dieux :
je n'ai cherche cette grandeur que pour te la
procurer. La divinité même, si je ne la par-
tageais avec toi, perdrait à mes yeux son
plus bel avantage. Prends donc ce fruit, afin
qu'un même sort, une même joie, nous unis-
sent comme l'amour nous lie maintenant : si
tu me refuses, je crains qu'une inégalité de
conditions ne nous sépare. et qu'alors, mais
trop tard, je ne veuille pour toi renoncer à
la divinitê, quand le destin ne le permettra
plus.
Eve se justifia de la sorte : elle affectait de
montrer de la joie ; mais son œil inquiet dé-
couvrait le malheur de son état. Adam, dès
qu'il eût entendu la désobéissance où sa
femme s'était portée, demeura surpris, in-
terdit, déconcerté ; une froide horreur courut
dans ses veines et la faiblesse s'empara de
ses membres. La guirlande qu'il avait tres-
sée pour Eve tomba de ses mains appesan-
ties, et les roses se flétrirent subitement. Il
resta longtemps pâle et sans voix ; mais en-
fin il rompit le silence par ces lamentations :
O toi, dont la beauté faisait jusqu'ici l'orne-
ment de la nature ; toi, le dernier et le meil-
leur des ouvrages de Dieu, créature en qui ex.
cellait tout ce qui pouvait être formé pour la
vue ou pour la pensée, de saint, de divin, de
bon, d'aimable et d'attrayant; dans quel abîme
t'es-tu précipitée ? Comment te vois-je en un
instant pervertie, dégradée, avilie et livrée
la mort? Eve a-t-elle pu consentir à violer la
défense du Très-Haut? Eve a-t-elle pu se ré-
soudre à porter une main criminelle sur le
fruit sacre? Ah ! je reconnais ici le funeste
ouvrage d'un ennemi inconnu. Ma résolution
54 LE PARADIS PERDU
est prise je te suivrai dans les bras de la
mort. Puis-je vivre sans toi ? Comment re-
noncer au charme de tes entretiens et à l'a-
mour qui formait entre nous de si douces
chaînes? Irai - je encore traîner une vie er-
rante et solitaire dans ces bois déserts ?
Quand l'Eternel pourrait se résoudre à créer
une seconde Eve ; quand il la formerait en-
core d'une partie de moi-même, pour me
donner une compagne, ta perte ne s'effacerait
jamais de mon cœur. Non, non, je sens que
la chaîne de la nature m'entraîne, tu es
chair de ma chair, os de mes os : un même
sort nous est réservé.
Après ces exclamations, il se calma un
peu, et comme un homme qui commence à
revenir d'un triste accablement et qui, s'é-
tant d'abord livré à la douleur, se soumet
enfin à une chose sans remède, il adressa ce
discours à Eve :
Téméraire, quelle tempête viens-tu de sou-
lever contre nous ? Nos regards même au-
raient dû, par respect, s'abstenir de contem-
pler ce fruit, et tu as osé y porter une main
profane, en manger, malgré la malédiction
que tu savais y être attachée : quelle faute !
mais enfin elle est commise, et qui peut em-
pêcher que ce qui est fait ne soit arrivé ? Le
Tout-Puissant même et le destin ne sau-
raient renverser l'ordre des actions passées.
Peut-être cependant tu ne mourras point :
peut-être l'action n'est- elle pas si odieuse,
après que le fruit a été profané par le ser-
pent. Cet attentat l'aura sans doute flétri, et
privé de sa sainteté avant que l'homme en
ait goûté ; j'envisage encore qu'il n'a point été
mortel pour lui : le serpent vit, comme tu le
dis, et il a l'avantage de posséder une vie
plus parfaite. Cette induction est forte pour
nous; en le mangeant, nous pourrions deve-
LIVRE IX 55
nir des dieux ou des anges demi-dieux. Com-
ment croire que le sage créateur veuille sé-
rieusement effectuer sa menace et nous dé-
truire ? Nous sommes ses meilleures créa-
tures : il nous a constitués en dignité et pré-
posés sur tous ses ouvrages. Comme ils ont
êté créés pour nous, par une dépendance né-
cessaire ils périraient avec nous; ainsi l'Eter-
T nel, trompé dans ses desseins, ferait, defe-
rait et perdrait le fruit de ses productions.
Cette idée est indigne de Dieu : quoiqu'il pût
recommencer sa creation, il serait pourtant
fâché de nous exterminer. Son adversaire en
triompherait et serait en droit de dire : L'état
de ceux que le Seigneur favorise le plus est
peu assuré. Qui peut se flatter de lui plaire
longtemps ? Il m'a ruiné le premier, il ruine
aujourd'hui le genre humain. Qui doit-il rui-
ner encore apres nous ? Il se gardera bien de
donner à notre ennemi ce sujet d'insulter sa
providence. Mais j'ai lie mon sort avec le
tien je suis résolu de subir même juge-
ment ; si la mort m'unit avec toi, la mort
est une vie pour moi ; la nature (je le sens
dans mon cœur), avec ses liens puissants,
m'entraînant vers toi, me ramène à moi-
même ; tout ce que tu es vient de moi. Notre
état ne peut être séparé un seul esprit
nous anime nous ne sommes qu'une chair
te perdre, ce serait me perdre moi-même.
O glorieuse preuve d'un amour excessif, ré-
pondit Eve, illustre témoignage, exemple re-
levé qui m'engage à l'imiter ! Mais étant si
éloignée de ta perfection comment y parvien-
drai -je, Adam, du cher côté duquel je me
vante d'etre issue ? Quelle est ma joie, quand
je t'entends rappeler notre union : un cœur,
une âme en nous deux ! Tu m'en donnes en
ce jour une preuve bien marquée : tu te sou-
mets à la mort et à tout ce qu'il y a de plus
56 LE PARADIS PERDU
terrible, plutôt que de laisser rompre notre
union, que l'amour a formée. Tu déclares
que tu es résolu de t'engager avec moi dans
la même faute, dans le même crime, si c'en
est un de goûter de ce beau fruit. C'est lui (car
du bien procède toujours le bien), c'est lui
qui, par sa vertu, t'a présenté un moyen de
signaler ton amour d'une manière éclatante.
Si je croyais que mon expérience dût être
suivie de la mort dont nous avons été me-
nacés, je m'offrirais seule à ses plus rudes
coups. Je ne te proposerais point de marcher
sur mes traces , et j'aimerais mieux mourir
que de t'obliger à faire quelque chose de per-
nicieux à ton repos, surtout après que tu
viens de me donner une si authentique
assurance de ton amitié ; mais ce que j'é-
prouve m'engage à te presser de suivre mon
exemple. Loin que la mort m'ait anéantie, je
sens ma vie augmentée, mes yeux ouverts,
de nouvelles espérances, de nouvelles joies,
un goût si divin, que tout ce que j'ai connu
de voluptueux jusqu'ici me semble insipide
au prix de ce fruit ? Mange- s-en donc, Adam,
sur mon expérience, et livre aux vents la
crainte de la mort.
En disant ces mots, elle l'embrassa, et,
ravie de le voir s'exposer volontairement à
la colère divine ou à la mort plutôt que de
l'abandonner, elle versa des larmes de ten-
dresse. Pour marque de sa reconnaissance,
elle lui donna libéralement du fruit seduc-
teur de la branche qu'elle tenait en main.
Il n'hésita point à manger, malgré ce qu'il
savait ; il en mangea, non par ignorance,
mais par faiblesse pour les charmes de sa
femme.
La terre trembla, comme étant de nouveau
dans les douleurs, et la nature poussa un
second mugissement. Le tonnerre gronda,
LIVRE IX 57
le Ciel s'attrista et versa quelques larmes à
S la consommation du crime dont tous les
hommes devaient être infectés. Adam n'y fit
point d'attention ; il était tout occupé du
goût de ce fruit.
Eve ne craignit point de redoubler sa pre-
mière faute ; elle voulait rassurer son époux
par son exemple. Les voilà tous deux eni-
vrés, ils nagent dans la joie. Ils s'imaginent
sentir la divinité qui leur donne des ailes
pour voler dans les Cieux ; mais ce fruit
trompeur produisit un effet bien contraire.
Il enflamma pour la première fois en eux une
ardeur criminelle ; les soupirs commencèrent
à être les interpretes de leur amour, et bien-
tôt Adam découvrit en ces termes l'égare-
ment de son esprit :
Ma chère compagne, le goût n'est pas une
des moindres parties de la sagesse. Je t'admire
par là. Nous perdions tout en nous abste-
nant de ce fruit, et nous ne connaissions
pas le meilleur mets du monde. S'il se
trouve tant de plaisir dans les choses qui ne
sont pas permises , il serait à souhaiter
qu'au lieu d'un seul arbre, il y en eût dix de
défendus. Réjouissons-nous de la decouverte
que nous avons faite. Jamais, depuis le pre-
mier jour que je t'ai vue et que je t'épousai,
ornée de toutes les perfections imaginables,
ta beauté n'enflamma mes sens d'une pareille
ardeur. Tu dois à la vertu de ce fruit mille
nouvelles grâces que je n'avais point aper-
çues dans toi.
Eve lui répondit par des regards pleins de
langueur. Il saisit sa main, qu'elle fui aban-
donna sans résistance pour se laisser con-
duire à son gré.
Un berceau riant les enveloppa de son
ombre épaisse. Les fleurs, les pensées, les
violettes, l'asphodèle et l'hyacinthe, doux et
58 LE PARADIS PERDU
nouveaux tapis de la terre leur servirent de
couche:
Le sommeil, versant sur eux son humide
rosée , mit fin à leurs plaisirs, et les songes,
funestes enfants de l'intempérance, commen-
cérent à les tourmenter. Ils s'éveillèrent, ac-
cablés de fatigue, ils se regardèrent l'un l'au-
tre et virent leur honte et leur nudité:: leurs
yeux s'étaient ouverts. L'innocence, dont le
voile autrefois leur ôtait la vue du mal,, les
avait abandonnés. La juste confiance, la. pu-
reté naturelle et l'honneur s'étaient éloignés
d'eux. Tel l'Hercule Danite, le fort Samson,
se leva d'entre les bras impurs de la Philis-
tine Dalila et s'éveilla, privé du don de force
qu'il avait reçu du Ciel.
Dépouillés comme lui, et dénués de toute
leur vertu, ils gardèrent longtemps un morne
silence, comme s'ils eussent perdu la voix.
Adam la recouvra le premier, et, malgré la
confusion dont il était couvert, il fit entendre
ces plaintes :
Pourquoi as-tu prêté l'oreille aux faux, rai-
sonnements de ce reptile séducteur ? Il disait
bien que nous changerions. Où est l'éléva-
tion qu'il nous promettait? Nos yeux se sont
ouverts en effet, nous connaissons le bien et
et le mal : le bien que nous avons perdu et
le mal où nous sommes livrés. Funeste
science, si c'en est une,, de savoir que nous
sommes dénués d'honneur, d'innocence, de
foi, de pureté. C'étaient là nos premiers or-
nements : ils sont maintenant flétris et souil-
lés. Nous portons sur le front les signes évi-
dents de l'infame concupiscence, d'où dérivent
le mal et la honte qui marchent toujours à
la suite du crime. Comment soutiendrai-je la
face de Dieu ou des anges, que je voyais au-
trefois si souvent avec joie et avec trans-
port ? Ces figures célestes éblouiront désor-
LIVRE IX 59
mais de l'éclat insupportable de leurs rayons
cette substance terrestre..
O! puissé-je vivre, errant et solitaire, dans
quelque retraite obscure, où les bois impéné-
trables à la lumière du jour entretiennent
une nuit perpétuelle ! Couvrez-moi, vous,
pins, cèdres, cachez-moi sous vos branches
innombrables ; épargnez à mes yeux la clarté
du soleil. Mais dans l'état déplorable où nous
sommes réduits, songeons à dérober à nos
yeux ce qui nous ferait rougir. Couvrons-
nous de feuilles, afin que la honte que nous
commençons à connaître ne nous reproche
pas sans cesse notre impureté .
Tel fut son conseil, et tous deux ils s'en-
foncèrent ensemble dans le bois le plus
épais. Ils y choisirent le figuier; non cette
espèce renommée pour le fruit, mais cette
autre que connaissent encore aujourd'hui
les Orientaux en Malabar ou Decan. Ses ra-
meaux courbés prennent, dit-on, racine en
terre, et croissant à l'ombre de la principale
tige, comme des filles qui se rassemblent
autour de leur mère, forment des portiques
où résident les échos : c'est là que le berger
indien se garantit de l'ardeur du jour ; ce-
pendant il observe à travers les ouvertures
ses troupeaux qui paissent l'herbe tendre.
Ils en cueillirent des feuilles larges comme
un bouclier d'amazone, et les ajustant sur
leurs corps, ils essayèrent, mais en vain, de
se dérober la honte de leur crime.
Quelle différence entre cet état et celui de
l'innocence? Ainsi, dans ces derniers siècles,
le voyageur génois trouva les Américains
portant une ceinture de plume, du reste nus,
et dispersés parmi les forêts qui sont sur les
rivages des îles.
Enveloppés de la sorte, mais sans avoir les
contentement et le repos de l'esprit, ils s'as-
604 LE PARADIS PERDU
sirent une pluie de larmes tomba de leurs
yeux; il s'éleva cncore au dedans de rudes
et de furieuses tempêtes. viz 91-03
Les passions tumultueuses , la colère, la
haine, la méfiance, le soupçon et la discorde
ébranlerent violemment l'assiette de leur es-
prit ; région calme autrefois et paisible, main-
tenant agitée et turbulente. L'entendement
ne gouvernait plus , la volonté n'écoutait
plus sa voix : elle se trouvait soumise à
l'appétit sensuel, qui, soulevé contre l'em-
pire de la raison, prétendait alors domi-
ner. Adam voulut parler ; il ne put que se
plaindre.
Pourquoi n'as tu pas déféré à mes paroles,
dit-il, en s'adressant à Eve ? Pourquoi n'es-tu
pas demeurée avec moi, comme je t'en priais
quand un dérèglement d'esprit te faisait
courir à ta perte ? Nous ne serions pas,
comme nous le sommes dépouillés de tout,
honteux, nus, misérables. Que personne dé-
sormais ne s'expose sans nécessité à mettre
sa foi à l'épreuve quiconque en cherche
l'occasion, est déjà criminel.
Eve, sensible à ce reproche, lui répondit :
Quels mots sont sortís de ta bouche, cruel
Adam? Tu me fais un crime de mon malheur ;
ta présence ne l'eût point détourné ; peut-
être même serais-tu tombé le premier ; tu
n'aurais pu découvrir de fraude dans le ser-
pent. Il n'y a point de sujet d'inimitié entre
nous pourquoi devait il me vouloir du mal
ou chercher à me nuire ? Fallait-il jamais ne
m'éloigner de toi ? Mais puisque j'étais si fai-
ble et que tu étais mon chef, pourquoi ne
me commandais-tu pas absolument de res-
ter? Tu savais que je m'exposais à un si
grand danger ; ta facilité nous a perdus : si
tu m'avais marqué un peu de fermeté, nous
serions encore innocents.
LIVRE IX 61
Ingrate, reprit Adam, courroucé pour la
première fois, est- ce là ta tendresse, est-ce
là le prix de mon amour? Je t'en donnai
une preuve certaine , quand il n'y avait en-
core que toi de criminelle. J'aurais pu jouir
de l'heureux état de l'immortalité; cepen-
dant j'ai préféré la mort avec toi, et mainte-
nant tu me fais des reproches comme si j'é-
tais la cause de ta chute. Je n'ai pas été as-
sez sévère à te retenir : Que pouvais-je faire
de plus ? Je t'ai prévenue, je t'ai avertie, je
t'ai fait connaître le danger et l'ennemi caché
qui te menaçait. Si j'en eusse fait davantage,
j'aurais employé la violence, et la force n'a
point de droits sur la volonté ; elle est libre
de sa nature, mais la présomption t'a em-
portée le desir d'une vaine gloire t'a fait
mépriser le danger : hélas ! je me suis trop
reposé sur tes perfections ; j'ai cru, sans rai-
son, que le mal n'aurait point de prise sur
toi; je suis la victime de mon erreur, et tu
oses maintenant être mon accusatrice. Il en
arrivera de même à quiconque se fiant trop
au mérite de sa femme, lui laissera faire sa
volonté ; elle suivra ses caprices, et après
qu'elle aura fait ce qu'elle se proposait, s'il
en arrive quelque mal, elle accusera d'abord
la faiblesse de son mari.
Ainsi dans une accusation mutuelle ils pas-
saient le temps sans fruit aucun d'eux ne
se condamnait lui-même, et leur vaine dis-
pute semblait ne devoir jamais finir.

FIN DU NEUVIÈME LIVRE


LIVRE DIXIÈME

ARGUMENT
Aussitôt que les Anges ont connu la désobéissances de
l'homme, ils abandonnent le Paradis et remontent au Ciel
pour justifier leur vigilance. L'Eternel déclare qu'ils ne pou-
vaient empêcher l'entrée de Satan. Le Fils de Dieu, envoyé
pour juger les coupables, descend, prononce le jugement et,
touche de compassion, il les habille tous deux et remonte.
Le Péché et la Mort, assis jusque-là aux portes de l'Enfer,
sentant, par une sympatie merveilleuse, le succès de Satan
dans ce nouveau Monde et lercrime de ceux qui l'habitent,
prennent la résolution de ne pas rester davantage aux Enfers,
mais de se transporter vers la demeure de l'homme pour
trouver Satan. Ils font une communication de l'Enfer à ce
monde et construisent un pont à travers le chaos, en suivant
la route que Satan avait d'abord tenue ; ensuite se préparant
à descendre sur la terre, ils le rencontrent qui revenaittout fler
de ses succès. Leurs congratulations mutuelles. Satan arriveà
Pandaemonium ; il raconte avec vanité, dans une pleine
Assemblée, la victoire qu'il a remportée sur l'homme. Au lieu
des applaudissements qu'il comptait recevoir, il entend un
sifflement général. Les Anges de Ténèbres sont changés tout
à coup en serpents : ils rampent tous, suivant le jugement
prononcé, dans le Paradis. Un bois de la même nature que
l'Arbre défendu s'élève auprès d'eux. Ils montent avidement
sur les branches pour prendre du fruit et mâchent de la
poussière et des cendres amères. Le Péché et la Mort in-
fectent la nature. Dieu prédit que son Fils les détruira un
jour tous deux. Il commande à ses Anges de faire diverses
altérations dans les Cieux et parmi les Eléments. Adam
s'apercevant de plus en plus du changement de son état
pleure amèrement et repousse Eve, qui met tout en usage
pour le consoler. Elle redouble ses efforts et l'apaise enfin :
elle songe à détourner la malédiction qui devait tomber sur
leur postérité et propose à Adam des moyens violents ,. qu'il
n'approuve points I conçoit de meilleures espérances, il lui
rappelle la promesse qui leur a été faite, que sa race tirera
vengeance du Serpent, et il l'exhorte à se joindre avec lui
pour apaiser, par la pénitence et par les prières, la Divinité
offensée.
Déjà le crime que Satan venait de consom-
mer dans Eden, était connu de l'Eternel. I
64 LE PARADIS PERDU
savait comment, sous la figure du serpent,
il avait séduit Eve, qui, après avoir mangé
du fruit fatal, en avait fait encore goûter à
son mari ; car qu'est-ce qui peut échapper à
l'oeil qui voit tout, ou qui pourrait tromper
l'Esprit saint, à qui rien n'est caché ! Cet
Etre souverainement sage n'empêcha point
Satan de tenter nos premiers pères. Les lu-
mières et les forces qu'ils tenaient de Dieu.
suffisaient pour découvrir et pour repousser
les pièges d'un ennemi déclaré ou d'un ami
contrefait. Ils savaient l'un et l'autre, et ils
devaient toujours avoir devant les yeux l'or-
dre qu'ils avaient reçu d'en haut, de ne point
toucher à ce fruit, malgré les tentations qui
pouvaient se présenter. Au moment qu'ils
tombaient dans la désobéissance , ils encou-
raient la peine prononcée suivant l'oracle
infaillible, et par une complication de crime
ils méritaient la mort. Les anges, qui étaient
répandus dans le Paradis terrestre, montè-
rent promptement vers le ciel leur morne
silence marquait assez à quel point ils étaient
sensibles au malheur de l'homme. Sa faute
leur était connue ; mais ils ne concevaient
point comment le subtil ennemi s'était glissé
à leur insu. Des que les funestes nouvelles
arrivèrent aux portes de l'empyrée, tous
ceux qui les entendirent furent attendris. Le
front des bienheureux se couvrit d'une sainte
tristesse, mais qui n'altérait point leur béa-
titude. Le peuplé céleste, curieux d'appren-
dre le détail, courut en foule autour des
nouveaux venus. Ceux- ci, chargés de rendre
compte au Trône suprême, s'avancèrent avec
respect, et ils justifierent aisement leur ex-
trême vigilance ; alors le Pere Tout-Puissant,
du fond de son tabernacle, qu'une obscurité
majestueuse environne, fit entendre le ton-
nerre de sa voix.
LIVRE X 65
Esprits immortels, et vous Puissances,
dont le zèle n'a point été secondé par le suc-
cès, ne soyez point abattus ni découragés.
Vos soins les plus sincères ne pouvaient pré-
venir ce qui vient d'arriver sur la terre : je
vous le prédis, lorsque le tentateur sorti des
enfers, traversait les gouffres de l'abîme. Je
vous fis entendre qu'il réussirait dans ses
mauvais desseins : que l'homme serait sé-
duit et perdu par la flatterie, et qu'il écoute-
rait plutôt l'esprit de mensonge que son
créateur; cependant mes décrets ne concou-
raient point à nécessiter sa chute ou à ébran-
ler par le moindre degré d'impulsion son
libre arbitre. Je l'avais laissé à sa propre
disposition, pour en conserver ou pour en
rompre l'équilibre : il est tombé. Que reste-
t-il, sinon de fulminer contre lui la sentence
irrévocable de la mort, dénoncée au jour de
sa transgression ? Il regarde déjà la menace
comme frivole, parce qu'elle n'a point eu
son effet immédiatement après sa désobéis-
sance ; mais avant la fin du jour il verraque
mes coups, pour être suspendus, n'en sont
pas moins certains. S'ils ont méprisé ma
bonté, je leur ferai redouter ma justice : c'est
à toi, ô mon Fils, de prononcer leur arrêt ;
je t'ai remis mes jugements au ciel, sur la
terre et dans les enfers. La clémence et la
justice marcheront devant toi. Quel juge
plus favorable les hommes pourraient-ils
souhaiter ? Tu en es le médiateur, la rançon ,
le rédempteur, et la nature humaine, dont tu
consens à te revêtir, te constitue leur juge
naturel.
L'auguste Père s'énonça dans ces termes,
Ket dévoilant sa gloire dans tout son éclat, il
répandit à sa droite les rayons sereins de la
divinité de son Fils, qui représenta digne-
ment la splendeur paternelle.
PARADIS PERDU - T. II 3
66 LE PARADIS PERDU
Mon Pére, répondit-il avec une douceur
toute divine, c'est à vous de commander , à
moi d'exécuter votre volonté suprême : mon
obéissance répondra toujours à votre amour.
J'irai juger sur la terre ces coupables , aux-
quels, malgré leur crime, vous daignez en-
core prendre intérêt, la peine de leur crime
tombera sur moi, quand les temps seront
accomplis ; je m'y suis engagé devant vous,
bet je ne m'en repens point. En vertu de ce
sacrifice volontaire , j'ai obtenu le pouvoir
d'adoucir leur châtiment, mais j'accorderai
la justice avec la miséricorde , en sorte qu'el-
les brilleront toutes deux avec éclat, et que
Vous serez parfaitement apaisé. Je ne pren-
drai nulle escorte, nulle suite : personne ne
rosera témoin de mes arrêts, hormis l'homme
que je jugerai. Le démon est déjà condamné ,
il est convaincu par sa fuite. Quant au ser-
pent, il n'a pas besoin de conviction .
A ces mots, il se leva de son siège rayon-
nant à côté de celui du Tout-Puissant, dans
un même degré de gloire . Les trônes, les ver-
tus , les principautés et les dominations qui
composent sa cour, l'accompagnèrent aux
portes du ciel , d'où l'on découvrait distinc-
tement Eden, et les provinces voisines ; il
descendit tout à coup en bas. La vitesse des
dieux n'est point mesurée par le temps,
quoique porté sur les rapides ailes des
heures.
Le soleil incliné vers l'Occident, s'éloignait
du midi, et les zéphirs s'éveillant à l'heure
Cordinaire , 1envoyaient leurs douces haleines
pour rafraîchir la terre et pour introduire la
tranquille soirée, quand le Fils juge et in-
tercesseur tout à la fois, vint prononcer à
l'homme l'arrêt décisif de son W sort. Ils se
promenaient tous deux dans le jardin : la
Voix de Dieu portée sur les ailes des vents, à
LIVREIXA 670
l'heure que le jour commençait à tomber,
frappa leurs oreilles : ils l'entendirent, et se
cachant de sa présence, ils s'enfoncèrent
parmi les arbres les plus épais. Vains pro
jets, inutile fuite ! Dieu s'approche il les
joint et parle en ces mots :
Où es tu, Adam? A mon arrivée tunavaisu
coutume d'accourir avec joie pour me reces
voir. Je ne suis pas content de voir que tuv
manques ici. Autrefois ton devoir empressé
t'amenait sans te faire chercher? Peux-tu mep
méconnaître ? Ma gloire n'est- elle plus lat
même? Quel changement te fait absenter, ou
quel malheur te retient ? Parais, je l'or-
donne.
Il parut, et avec lui Eve plus timide, quoi-o
qu'elle, eût été la premiere à désobéir; tous
deux interdits et déconcertés. Leurs regards
ne marquaient nul amour pour leur créateur;
nulle charité mutuelle : on n'y voyait que le
crime, la honte, le trouble, le désespoir, la
colère, l'obstination, la haine, la tromperie.
Adam, après avoir longtemps hésité, repon→→
dit en peu de mots.
J'ai entendu votre voix dans le Jarding
mais, saisi de frayeur, parce que j'étais nu,
je me suis caché.
Le divin juge repartit avec modération :
Tu as souvent entendu ma voix, et tu n'en
étais point effrayé ; au contraire, elle t'inspi-1
rait de la joie? Comment est- elle devenue au-
jourd'hui si terrible pour toi ? Qui t'a dit que
Tuétais nu? As-tu mangé du fruit de l'arbre,
où je t'avais défendu de toucher?
Adam répondit avec peines: Osciel! je suis
aujourd'hui devant mon juge dans la fâcheuse
obligation de prendre sur moi tout le crime, i
ou d'accuser une autre moi-même, la moitié
de ma vie ! Pendant qu'elle me reste fidèle, i
je devrais cacher sa faute, sans l'exposer au
68 LE PARADIS PERDU
blâme par ma plainte; mais l'étroite nécessité
me soumet : j'obéis à la dure contrainte, de
peur que la faute et la punition ne tombent
entièrement sur ma tête incapable de la sup-
porter, et quand je m'obstinerais à garder le
silence, votre ceil pénétrant discernerait bien-
tôt ce que je voudrais cacher. Cette femme
que vous avez fait pour être mon aide, et que
vous m'avez présentée comme un don parfait,
si bonne, si convenable, si aimable, si divine,
que de sa main je ne pouvais soupçonner
aucun mal, et dont les grâces semblaient
justifier toutes les actions, m'a donné du fruit
de l'arbre et j'ai mangé.
Etait-elle ton Dieu, répondit l'Etre suprême,
était- elle ton Dieu, pour lui obéir préféra-
blement à moi ? Etait- elle même ton égale,
pour lui céder ainsi le rang où ton Créateurs
t'avait élevé ? Ne l'a-t- il pas tirée de ta subs-
tance, et formée pour ton service ; et n'étais- T
tu pas bien plus excellent qu'elle en toutes
sortes de perfections ? Elle fut ornée en effet,
et avantagée de la beauté pour attirer ton
amour, mais non pas pour te soumettre à ses
caprices. Tous ses attributs portaient un ca-
ractère de subordination, et non d'autorité.
C'était à toi de dominer si tu eusses su te
connaître.
Il adressa ensuite à Eve ces paroles :
Femme, qu'as-tu fait?
Eve accablée de tristesse et de honte, con-
fessa bientôt sa faute, mais avec la soumis-
sion et la retenue convenables devant son
juge ; et elle répondit : le serpent m'a trom-
pée, et j'ai mangé.
Quand Dieu les eut entendus, il prononça
l'arrêt contre le serpent accusé, quoique brute
et incapable de rejeter le crime sur celui qui
l'avait rendu l'instrument de sa méchanceté
et qui en avait abuse pour une fin contraire
LIVRE X 69
à celle de sa création. S'il fut donc maudit,
ce fut avec justice. I n'importait pas a
l'homme d'en savoir davantage, puisque sa
pénétration ne s'était pas étendue plus loin,
et cela n'aurait pas changé la nature de son
crime. Cependant Dieu, en termes mystérieux
qu'il choisit à dessein , disposa son jugement
de sorte qu'il comprît Satan l'auteur du pé-
ché, en faisant tomber sa malédiction sur le
serpent.
Parce que tu as servi de vase à l'iniquité,
tu es maudit entre tous les animaux et tou-
tes les bêtes des champs : tu ramperas sur
le ventre, et tu mangeras la poussière cha-
que jour de ta vie. Je mettrai une inimitié
entre toi et la femme, entre sa race et la
tienne ; elle te brisera la tête, et tu lui brise-
ras le talon .
L'oracle se vérifia, lorsque Jésus, fils de
Marie, la seconde Eve, vit Satan , prince de
l'air, tomber du haut du Ciel comme un
éclair. Le divin Messie, sortant de son tom-
beau, dépouilla les principautés et les puis-
sances : il en triompha publiquement, et
dans une ascension brillante il mena la cap-
tivité captive à travers les airs . C'est là qu'au
milieu de son propre empire, le prince des
ténèbres se trouvera un jour foulé sous nos
pieds, grace au Dieu de paix qui doit com-
battre pour nous : puis il tourna sa sentence
sur la femme.
Je multiplierai considérablement tes peines
dans tes grossesses ; tu enfanteras dans la
douleur, et tu seras soumise à la volonté de
ton mari ; il dominera sur toi . Il finit par ce
jugement prononcé contre Adam.
Parce que tu as écouté la voix de ta femme,
et que tu as mangé du fruit de l'arbre où je
t'avais défendu de toucher, la terre est mau-
dite à cause de toi tu en mangeras pénible-
7027 LE PARADIS PERDU
ment les fruits tous les jours de ta vie : elle
te produira d'elle-même des épines et des
chardons , l'herbe des champs sera ta nourri
ture. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton
front, jusqu'à ce que tu rentres dans cetters
même terre dont tu as été tiré. Connais tar
naissance : tu es poudre et tu retourneras en
poudre.
Il fit ainsi l'office de juge et de sauveur; ills
condamna l'homme et il recula le coup de la
mort qui devait les frapper au jour de leur
désobéissance : puis ayant pitié de l'état mi-
sérable où ils se trouvaient nus, et exposése
auxinjures de l'air dont la température allaite!
souffrir de grands changements, il ne dédai
gna pas de commencer dès lors à prendre la
forme d'un serviteur, plein de cette bonté
qui lui fit laver dans la suite les pieds de ses r
disciples, il les revêtit en ce jour, ainsi qu'un
bon père de famille, aux dépens des animaux
qu'il égorgea pour en avoir la dépouille, ou
qu'il dédommagea en leur donnanten
-échange une peau nouvelle, comme au sered
pent. Il ne garantit pas seulement la nudité
extérieure de ses ennemis, mais il couvrit
leur nudité intérieure, qui est la plus igno
minieuse à ses yeux. Il remonta ausCiel, et
rentra dans le sein bienheureux de son père,p
au milieu de sa gloire, où il réside éternelle-
ment. Après qu'il l'eut apaisé par une douce d
intercession, il lui raconta tout ce qui s'était a
passésentre lui et l'homme.
Cependant avant que le crime eût étéb
commis, et jugé sur la terra, lespéché et la
mort se tenaient en présence l'un de l'autre,!
au dedans des portes de l'enfer, dont l'énormé
ouverture vomissait au loin dans le chaos
un torrent de flammes. Ils avaient toujours
gardé l'entrée depuis que le prince des dés
mors était sorti panellentremise du péché, D
LIVRE X 171
quand ce dernier s'adressa ainsi à la mort ?
30 mon fils, pourquoi nous tenons-nous ici
monchalamment assis ? Pourquoi perdons-
nous le temps à nous regarder l'un l'autre,
Dependant que Satan, notre grand auteur, pros-
père dans d'autres mondes, et qu'il nous pré-
49 pare un plus heureux établissement? Le suc-
cès sans doute l'accompagne ; autrement
-chassé avec furie par les ministres des ven-
geances célestes , il serait déjà de retour en
ices tristes régions. Il n'est point de lieu plus
convenable pour son châtiment, ni plus au
ocgré de leur fureur ; je m'imagine sentir en
moi une nouvelle force ; il me semble qu'il
me croît des ailes, et que j'entre en posses-
-son d'un vaste empire, audelà de cet abîme.
Quelque chose m'attire, je ne sais si c'est
sympathie ou un effet de la nature assez
puissante pour agir à la plus grande distance,
et pour unir d'une amité secrète, par un
mouvement inexprimable , les choses qui ont
3 du rapport ensemble. Il faut que tu te joignes
à moi rien ne doit diviser la mort d'avec le
péché. La difficulté de repasser à travers ce
gouffre impraticable pourrait arrêter notre
grand souverain. Entreprenons un ouvrage
hardi, mais facile à notre puissance unie :
essayons de faire un pont sur l'abîme, depuis
l'Enfer jusqu'à ce nouveau monde, où Satan
triomphe à cette heure. Ce monument nous
rendra recommandables à toute l'armée in-
fernale ; il lui servira de passage pour aller
et venir, ou pour se transporter ailleurs, si le
destin le permet. Je ne saurais manquer le
chemin le nouvel instinct qui opère en moi,
m'attire trop vivement.
Va, repartit à l'instant le squelette hideux,
vasoù ton penchant et la gloire t'appellent :
je ne resterai point en arrière ; et je ne me
perdrai point avec un tel guide. Le goût du
72 LE PARADIS PERDU
carnage, la proie immense et l'odeur de mort
que répandent toutes les créatures qui vivent
au monde, nous marquent notre route. Je ne
me refuse point à l'ouvrage que tu te pro-
poses ; j'en veux partager l'honneur avec
toi.
En achevant ces mots, il respira avec dé-
lices l'odeur du fatal changement qui était
arrivé sur la terre ; ainsi les oiseaux carnas-
siers, malgré l'éloignement, démêlent l'exha-
laison des cadavres vivants qui sont desti-
nés à la mort pour la journée suivante, dans
un sanglant combat. Ils s'avancent en troupe
et se rendent vers le champ où les armées
se trouvent campées à la veille d'une bataille.
Tel, éventant sa proie d'une distance prodi-
gieuse, le spectre affreux renversait en haut
ses larges narines et se complaisait à sentir
la corruption de l'air empesté.
Soudain franchissant les portes de l'enfer,
ils s'envolent dans la confuse anarchie du
chaos vaste, sombre et fangeux et planant
au-dessus des eaux avec une force surpre-
nante, ils rassemblent tout ce qu'ils peuvent
trouver de solide ou de visqueux, épars et
dispersé, ainsi que dans une mer orageuse :
ils en font comme un banc de sable, puis ils
le tirent, chacun de leur côté, vers la bou-
che de l'Enfer. Ainsi deux vents contraires
soufflant sur la mer Cronienne, dans la bande
du pôle rassemblent des montagnes de glace,
qui bouchent le passage imagine de Petzora,
vers l'Orient, aux côtes opulentes du Cathai .
La mort, de sa pesante massue, battit ce ter-
rain, le rendit aussi fixe que Delos, autrefois
flottante ses regards plus glaçants que ceux
de la Gorgone, cimenterent le reste avec un
mastie plus fort que le bitume asphaltite. Ils
attachèrent solidement aux fondations de
l'enfer , la chaussée, dont la largeur répon-
LIVRE X 73
dait à celle des portes, et ils construisirent
en arcade sur l'abîme ecumant le mole im-
mense; énorme pont, qui s'étendait jusqu'aux
solides remparts de ce monde, maintenant
démantelé, ouvert, dévoué à la mort, etjoint
à l'enfer par une communication large et
facile. Ainsi Xerxès, pour asservir la liberté
de la Grèce, si l'on peut comparer les gran-
des choses aux petites, partit de Suze, l'an-
cien palais de Memnon, s'avança jusqu'à la
mer, jeta un pont sur le Bosphore, joignit
l'Europe à l'Asie et soumit sous ses coups les
vagues indignées.
Ils poussèrent d'une façon merveilleuse, en
suivant la trace de Satan, une chaîne de ro-
chers supendus en forme de voûte audessus
de l'abime désolé. L'arcade immense s'ap-
puyait d'un bout sur les enfers et de l'autre
sur l'aride surface de ce monde sphérique,
au même lieu où le prince des démons s'était
• impunément abattu au sortir du chaos. Ils
affermirent le tout avec des clous et des
chaînes de diamant : hélas ! ils le firent trop
solide et trop durable.
Arrivés sur la plage qui fait la séparation
du monde terrestre et de l'empyrée, ils voient
d'un même point les régions du Ciel, de la
Terre, des Enfers . Trois chemins condui-
saient à chacun de ces empires. Les deux
monstres envisageaient la demeure de nos
premiers pères ; quand ils aperçurent Satan
qui montait au Zénith, entre le Centaure et
le Scorpion, pendant que le Soleil se levait
dans le Bélier, il s'était travesti sous la
figure d'un ange de lumière. La mort et le
pěché reconnurent bientôt leur père, quoi-
qu'il eût pris toutes les mesures possibles
pour derober sa marche. Apres avoir séduit
la mère du genre humain. Il se glissa furti-
vement dans le bois prochain, et changeant
74 LE PARADIS PERDUO
de forme, sans perdre de vue les criminels,
il vit Eve qui engageait, mais sans aucunes
mauvais dessein, un époux trop complaisant
dans le piège où elle s'était laissé surprendre :
il remarqua leur honte et leur confusion ,
mais quand il reconnut le fils de Dieu qui ☆
descendait pour les juger, il s'enfuit épou-
vanté. Ce n'est pas qu'il espérât échapper au
châtiment; il ne cherchait qu'à retarder les h
coups dont la colère céleste aurait pu fou-
droyer à l'heure même la tête coupable. Après
le jugement, il revint de nuit et il écouta !
les discours que nos premiers pères te-a
naient entre eux. Leurs plaintes fui appri-
rent sa propre condamnation ; mais il enten-
dit qu'elle était sursise et reculée au temps
à venir. Là dessus portant avec lui lajoie etal.
la nouvelle du succès, il part pour l'enfer, eter
rencontre au bord du chaos, près de ce pont
merveilleux, ses redoutables enfants, qui,
sans être attendus, venaient audevant ded
lui. A cette rencontre la joie fut grande dee
part et d'autre, et la sienne augmenta à lais
vue de cet édifice surprenant il fut long-te
temps en admiration, jusqu'à ce que l'ombre
enchanteresse du péché rompit le silence ent
ces mots :
O mon père ! ce sont là tes ouvrages ma-
gnifiques? Ne reconnais-tu pas tes propres
trophées ? Sans toi, cet arc de triomphe n'au
rait point été construit. Mon cœuf qui sem
remue toujours avec le tien par une secrète
harmonie, a d'abord eu un pressentiment de
ta victoire. J'ai compris que tu avais pros
péré sur la terre, tes regards le témoignent
clairement. Aussitôt, quoique séparée de toi
par l'intervalle de plusieurs mondes , j'ai
senti que je devais marcher à ta suite avec
ce fils qui s'offre a tes yeux. Tel est le fatal.
rapport qui nous unit. Les barrières de l'en
LIVRE 'X $75
fer m'ont point été capables de nous retenir,
et les ténèbres de l'abîme impraticable n'ont
punous détourner de suivre tes illustres
vestiges. Tu nous as rendu notre liberté, au-
paravant resserrée dans une infâme prison,
tugas étendu nos limites, set tu nous a mis
en état de nous y maintenir, et de construire
sau-dessus du noir abîme, ce pont énorme.
Ta valeuroa gagné ce que tes mains n'ont
point fait, et ta sagesse, recouvrant avec
avantage ce que la guerre t'avait enlevé, a
pleinement vengé notre défaite dans le ciel.
Icitus regneras en monarque, là tu ne ré-
ygnais point. Laisse dominer là - haut le vain-
queur, comme la bataille en a décidé ; aussi
bien il te cède la souveraineté de ce nouveau
monde. Il l'a aliéné par les arrêts qu'il a ful-
minés lui-même ; et partageant avec toi la
monarchie de toutes choses, il sépare par les
bornes de l'empyrée ses régions supérieures
d'avecentes domaines infé[Link] - le
donc en paix, ou plutôt éprouve contre son
trône ta puissance plus redoutable que ja-
mais.
Mes enfants, répondit avec joie le prince
des ténèbres, vous venez de montrer d'une
manière signalée que vous êtes la race de
Satan : tel est mon nom; et je me glorifie
d'être l'antagoniste du Tout-Puissant. Que
one mériterez- vous point de moi et de l'em-
pire infernal ? Cet ouvrage, que vous avez
sapoussé près des portes du ciel, couronne mes
1 exploits guerriers, et joint vos trophées aux
miens. Par là vous avez fait de l'enfer et de
duce monde , un même empire , un même
royaume soumis à nos lois,U un continent
d'une communication aisée. Allez-donc jouir
du fruit commun de nos travaux, tandis que
traversant les ténèbres à la faveur de la
nouvelle route que vous avez frayée, j'irai
76 LE PARADIS PERDU
joindre mes guerriers pour les informer de
nos succes, et pour leur faire part de notre
joie. Allez vers ces nouveaux mondes ; ils
vous sont dévolus. Etablissez-vous, et régnez
dans la béatitude. Exercez votre domination
sur le globe terrestre, dans les airs, et prin-
cipalement sur l'homme, à qui l'Eternel avait
donné la monarchie de la terre : assurez-
vous d'abord de lui comme de votre esclave,
jusqu'à ce que, par un coup fatal, vous tran-
chiez le fil de ses jours. Je vous envoie en
mon nom, et je vous donne un plein pouvoir :
rien ne vous résistera : vous êtes issus de
moi. Ne divisez point vos forces ; c'est sur
elles que je fonde la conservation de ce nou-
vel empire, que le péché, grâce à mes ex-
ploits, a livre à la mort. Si vous etes victo-
rieux, l'enfer ne saurait manquer de pros-
pérer. Allez, et faites sentir partout votre
puissance.
Les deux monstres à l'instant courant à
travers les constellations, répandirent leur
poison. Les étoiles infectées pâlirent, et les
planètes souffrirent de véritables eclipses.
Le prince des démons prit l'autre route, et
descendit le long du nouvel ouvrage aux
portes de l'enfer. Des deux côtés, le chaos di-
visé gémissait sous la structure, et de ses
vagues bondissantes assaillait les solides
arcboutants qui se moquaient de son indi-
gnation.
Satan arriva, il entra ; les portes étaient
ouvertes et sans défenses : tout marquait la
désolation. Ceux qui devaient garder l'hor-
rible entrée, abandonnant leur poste, avaient
pris leur vol vers le monde supérieur ; le
reste s'était retiré dans le cœur du pays, sous
les murailles du château de Pandemonium ,
superbe demeure de Lucifer. Le monarque
orgueilleux doit ce nom à l'étoile brillante
LIVRE, X 77
qui tombe à l'aspect du soleil, et figure la
chute de Satan.
Là les légions faisaient une garde vigilante.
Cependant les grands, assemblés au conseil ,
examinaient ce qui pouvait arrêter si long-
temps leur empereur : il leur avait donné
cet ordre en partant, et ils l'observèrent.
C'est ainsi que les Tartares, évitant la ren-
contre des Russiens leurs ennemis, se reti-
rent à la vue d'Astrakan , dans les plaines
couvertes de neige. Tel encore le Sophi
Bactrien, fuyant le croissant de Bysance, ra-
vage le pays qu'il laisse derrière lui au-dela
du royaume d'Aladule, afin d'assurer sa re-
traite vers Tauris ou Casbin.
Ainsi ces légions , nouvellement bannies
des cieux, désertérent les provinces fron-
tières de l'enfer, et se renfermèrent dans
leur capitale, en attendant leur grand géné-
ral qui était allé, en qualité de volontaire,
pour découvrir d'autres mondes.
Il passa au milieu d'eux sous la forme d'un
ange militant du plus bas ordre, et traver-
sant l'assemblée d'une manière invisible, il
monta sur son trône. Il les observa quelque
temps sans se découvrir : Enfin sa taille au-
guste se produisit , et son front étincelant
d'un reste de gloire, ou plutôt d'une fausse
lueur qu'il avait conservée par la permission
divine, se montra comme une étoile qui sort
d'un nuage. A cet éclat subit, la foule sty-
gienne reconnut son prince. Les anges téné-
breux poussèrent des cris de joie, quand ils
virent leur puissant chef, dont ils souhai-
taient ardemment le retour.
Les pairs infernaux qui tenaient le con-
seil, se levèrent, coururent vers leur souve-
rain, et le félicitèrent par des acclamations.
Sa main leur imposa silence, et sa voix ob-
tint leur attention .
178 LE PARADIS PERDU
Trônes , dominations, principautés, vertus,
puissances ; non seulement ces titres émi-
nents vous sont légitimément acquis , mon
expédition, dont le succès a passé ma propre
espérance, doit J encore vous faire jouir des
droits qui y sont attachés. Je reviens pour
vous conduire triomphants hors de ce gouf-
fre. Allez dominer comme souverains dans
un monde spacieux, et peu inférieur à notre
ciel natal. Je l'ai conquis en bravant le dan-
ger et la peine. Il serait trop long de vous
dire ce que j'ai fait et ce que j'ai souffert ;
avec quelle fatigue j'ai voyagé dans l'im-
mense et vide profondeur de l'horrible con-
fusion . Vous y trouverez maintenant une
route que le péché et la mort ont préparée
pour faciliter votre glorieuse marche : mais
quelles difficultés n'ai-je point rencontrées
(dans mon voyage? J'ai été forcé de m'ouvrir
un chemin au travers de l'abîme intraitable :
je me [Link] plongé dans le sein de la nuit
néternelle, et du chaos barbare, qui jaloux de
leurs secrets, et fièrement opposés sur mon
passage, portaient avec des clameurs tumul-
stueuses, au trône du destin, leurs protesta-
tions contre mes entreprises. Je ne finirais
point, si je voulais vous apprendre comment
jai trouvé la nouvelle création, que la re-
nnommée nous avait autrefois annoncée dans
le ciel. Je ne vous en raconterai point les
beautés, ni comment j'ai rencontré au mi-
lieu d'un paradis, l'homme qui devait son
bonheur à votre exil. La nature du crime
Jest quelque chose d'inconcevable ; mais l'E-
ternel a livré en proie sa créature chérie, sa
postérité, et tout ce monde au péché et à la
mort : nous en sommes donc les maîtres ,
sans qu'il nous ait fallu essuyer aucun dan-
ger, aucune fatigue, aucunes alarmes . Il ne
tient qu'à nous de nous y transporter, de
LIVRE X 7939
nous y établir, et d'aller exercer sur l'hom
me, l'empire que le ciel lui avait déféré sur
toutes les créatures. Il est vrai que ce Dieu,
à qui j'ai enlevé ces nouveaux sujets, m'ai
aussi jugé, ou plutôt ce n'est pas moi, mais ,
le serpent, dont j'ai emprunté les organes
pour exécuter mes desseins. Ce qui me con
cerne, c'est l'inimitié qu'il veut mettre entre
moi et l'homme. Je dois briser son talon;
mais sa race (le temps n'en est pas marqué)
me brisera la tête. Qui ne voudrait pas ache
ter un monde au prix d'une blessure ou
d'une peine encore plus rude? Voici le dé
tail de mon expédtion. Que vous reste- t-il à
faire à présent, célestes divinités ? Levez-
vous, partez, jouissez de la béatitude que jen
vous ai préparée .
Il dit, et son orgueil suspendit son dis- r
cours, pour goûter au milieu des acclama-
tions, les applaudissements qu'il croyait mé-
riter, quand il entendit de tous côtés d'é
pouvantables sifflements, signe du mépris
général. Il s'étonna, mais son étonnement
redoubla encore en se regardant Il sentit !
son visage s'allonger et se diminuer ; seser
bras se collèrent à ses côtés, et ses jambes
s'entrelacèrent l'une dans l'autre, jusqu'à ce
que, transformé en un serpent monstrueux,
il tomba étendu sur le ventre. Il fit tout son
possible pour résister , mais en vain; une
plus grande puissance disposait de lui. Ré
duit par une juste condamnation à la figure !
dont il s'était servi pour séduire l'innocence,
il voulut parler ; mais sa langue fourchue ne
produisit que des sifflements comme les au
tres ; ils se trouvèrent tous pareillement⠀⠀
transformés en serpentsat
On n'entendit plus que des voix aiguës et
perçantes : la salle était remplie de mons
tres pêle-mêle confondus, scorpions, aspics,vi
80 LE PARADIS PERDU
cruelles amphisbènes, céractes cornus, hy-
dres, ellopes et dipsades terribles ; jamais le
terrain humecté du sang de la Gorgone, ni
l'île d'Ophiuse, ne fourmillèrent de tant de
reptiles.
Au milieu de tous , Satan se distinguait
par sa grandeur. Dragon effroyable, et bien
plus monstrueux que l'enorme python, celui
que dans les champs pythiens le soleil en-
gendra du limon de la terre, il semblait en-
core conserver sa supériorité.
Ils le suivirent dans la campagne; ceux
qui étaient au dehors en faction ou en ordre
de bataille, l'attendaient avec impatience, et
se livraient au plaisir de songer qu'ils al-
laient voir leur chef dans toute sa gloire,
quand il sortirait pour la cérémonie du
triomphe. Ils le virent : un spectacle bien dif-
férent de ce qu'ils se promettaient frappa
leurs regards ; ils ne trouvèrent qu'une
troupe de serpents affreux. L'horreur et la
contagion les saisit : ils sentirent en eux un
semblable changement : leurs armes, leurs
lances et leurs boucliers tombèrent par
terre ; ils tombèrent eux-mêmes. Le cruel
sifflement se renouvela ; ils prirent tous par
sympathie cette forme hideuse : ils avaient
concouru dans le crime, ils en partagerent
la peine. Ainsi l'applaudissement qu'ils se
proposaient fut changé en un bruit de déri-
sion, le triomphe en opprobre, et leurs pro- .
pres bouches servirent à les couvrir eux-
mêmes d'ignominie.
Au moment qu'ils furent transformés, on
vit croître, auprès d'eux, un bois chargé de
fruits semblables à ceux que portait dans le
paradis, l'arbre dont le tentateur s'était servi
pour séduire Eve. Dieu l'avait ainsi ordonné,
pour aggraver leurs tourments. Ils attaché-
rent fixement leurs yeux sur cet objet im-
LIVRE X 81
prévu ; et au lieu d'un arbre défendu, ils s'i-
maginèrent en voir lever une forêt, pour les
accabler de honte et de douleur.
Tourmentés par une ardente soif et par
une faim cruelle que Dieu leur envoya pour
les faire donner dans le piège, ils ne purent
s'abstenir de ces fruits décevants ; ils se
roulèrent en troupe, et s'entortillèrent au-
tour de l'arbre. Bientôt ses branches, pa-
reilles aux tresses qui formaient la cheve-
lure de Mégère , furent couvertes de ces
abominables reptiles, ils arrachèrent avide-
ment le fruit plus trompeur que cet autre,
qui crût depuis près du lac d'Asphalte, où
Sodome fut embrasée. L'un n'abusait que
l'œil , l'autre abusait encore le goût. Ils
croyaient soulager leur faim ; mais leur
bouche empoisonnée n'était remplie que de
cendres, qu'ils étaient forcés de vomir avec
des contorsions épouvantables. L'homme ne
tomba qu'une seule fois ; pour eux, ils re-
tombaient à tous les moments dans la même
illusion, et leur faim n'était point rassasiée.
Le sifflement dura jusqu'au terme prescrit
par le Tout-Puissant, pour les rendre à leur
forme naturelle. Ils sont obligés tous les ans,
à ce que disent quelques-uns, de subir la
même peine pendant un certain nombre de
jours, pour punir leur orgueil et pour dimi-
nuer la joie qu'ils ont d'avoir séduit l'hom-
me. Nonobstant cette humiliation , ils se
sont vantés de leur conquête ; et pour en
conserver la mémoire, ils ont publié dans le
monde païen que le serpent Ophion , avec
Eurinome, peut-être la même qu'Eve, qui fit
tant de mal à l'univers, gouverna d'abord le
haut Olympe, d'où il fut chassé par le vieux
époux de Rhéa, avant que la Crête eût vu
naître Jupiter.
Les deux monstres arrivèrent dans le pa-
8219 LE PARADIS PERDU
radis ; hélas? ilssay
s arrivèrent pour notre
malheur! Le péché en prit possesion pour co
étendre de là. son empire sur la terre. La
mort marchait derriere lui pas à pas elle
n'était point encore montée sur son chevalu
pâle le péché lui dit en s'adressant à elle :
Second rejeton de Satan, puissante mort,
que penses-tu de cet empire qui nous appar-
tient ? Regrettes - tu la fatigue du voyage? News
sommes nous pas ici beaucoup mieux que simi
nous fussions restés aux sombres portes deui
l'enfer, pour les garder d'une manière ser
vile, inconnus, méprisables, et toi-même
mourant de faim ?
Le monstres hideux lui répondit : Il m'im
porte peu du ciel, du paradis ou de l'enfer
pourvu que ma faim soit satisfaite ; je serai
le mieux où il y aura le plus à dévorer. L'a- u
bondance qui se trouve ici ne suffira pas
encore aux besoins de ce corps vaste et dé-
charné.
Commence donc, dit le péché, à te repaî
tres de ces herbes, de ces fruits et de cesa!!
fleurs; prends ensuite pour ta nourriture lesi
quadrupedes, les poissons et les oiseaux :
ne fais aucun scrupule de dévorer tout cepi
que la faulx du temps peut , moissonner, jus-
qu'à ce qu'établissant ma résidence dans la
race de l'homme, j'infecterises pensées, ses
regards, ses paroles et ses actions, pour en
faire ta dernière et ta plus douce proie
A ces mots, ils se séparerent et prirent dif
férentes routes ; mais dans le même dessein
de ruiner tout, en répandant sur les diverent
ses créatures de la terre les semences em
poisonnées d'une destruction inévitable. Les i
Tout-Puissant les observant de son trônem
sublime au milieu de ses saints, fit entendre
sa voix à ses cohortes brillantes.
Voyez avec quelle ardeur s'avancent ces
EINRE X 83
monstres d'enfer ; ils ne songent qu'à rava-
ger et qu'à détruire ce monde parfait que
j'ai créé, et que j'aurais conservé dans le
• même état, si la témérité de l'homme n'eût
introduit ces furies dévorantes qui Rosent
m'accuser de folie : elles ne [Link]-
cevoir comment je leur ai permis de sap--
procher et de se saisir d'une demeure si ce-
leste. Il leur semble que, par une indigne
connivence, je me suis F déterminé à centrer
dans les vues de mes fiers ennemis, et que
dans un transport de colère j'ai indiscrète-
ment remis et abandonné tout à leur dispo-
sition. L'enfer ne sait pas que si je souffre
ses monstres dans ces lieux, ils y sont des-
tinés à consumer les immondices que la dés-
obéissance de l'homme a répandues . sur ce
qui était pur dans son origine. Apres qu'ils
en auront tiré le venin, un jour viendra, mon
fils, mon bien-aimé, que le péché, la mort et
le sépulcre insatiable renversés d'un seul
coup de ton bras victorieux, seront précipi-
4 tés à travers le chaos ainsi tu fermeras la
descentesde l'enfer, met l'ouverture de sa
gueule ravissante se trouvera scellée pour
jamais : alors la terre et les cieux renouve-
lés, sbrilleront d'une sainteté que rien ne
pourra plus souiller; mais il faut aupara-
vant que la malédiction prononcée ait son
deffet.
Il finit, et la célestes assemblée chanta des
cantiques plus élevés que le mugissement
des mers : tous s'étaient 1 réunis pour célé-
brer l'Eternel.
Tes voies sont justes et tes décrets sont
remplis d'équité. Qui pourrait donner atteinte
à ta gloire Ton trône inébranlable par lui-
-même, est encore soutenu par un fils qui sera
le rédempteur du genre humain, et qui dans
les siècles futurs tirera de l'abîme, ou fera
84 LE PARADIS PERDU
descendre de l'empyrée, un nouveau ciel et
une terre nouvelle : tels étaient leurs chants.
Le créateur appelant les premiers entre
ses anges, leur donna les ordres les plus con-
venables à l'état présent des choses. Ils en-
joignirent d'abord au soleil de changer son
cours, et de luire d'une manière qu'il pût af-
fecter la terre d'un froid et d'une chaleur à
peine supportables, amenant du nord l'hiver
décrépit et du midi les rudes chaleurs du
solstice. Ils réglèrent les fonctions de la
lune, et ils prescrivirent aux cinq autres
planetes leurs bizarres mouvements et leurs
nuisibles aspects, le sextil, le quadrat, le
trine et l'opposé, en leur indiquant des
temps pour s'unir dans une conjonction ma-
ligne. Les étoiles fixes apprirent à verser
leurs influences malfaisantes ; quelques-unes
en se levant, d'autres en tombant avec le
soleil, furent préposées pour exciter les tem-
pêtes. Ils rangèrent les vents dans leurs di-
vers quartiers , les laissant maîtres de con-
fondre à grand bruit la mer, l'air et la terre ,
et de rouler terriblement le tonnerre par les
régions ténébreuses de l'air. On dit qu'il or-
donna à ses anges d'éloigner les pôles de la
terre deux fois dix degrés et plus de l'axe du
soleil; aussitôt, avec un rude effort, ils pous-
sèrent obliquement le globe central. D'au-
tres prétendent que le soleil eut ordre de
détourner dans la même distance de la route
équinoxiale les rênes de son char. Il passe
donc par le Taureau pour visiter les sept
sœurs Atlantiques et les jumeaux de Sparte,
en montant au tropique du Cancer, et descend
par le Lion, la Vierge et la Balance jusqu'au
Capricorne. Cette marche nouvelle causa un
changement de saisons dans les divers cli-
mats ; autrement la terre toujours ornée de
fleurs naissantes, même après le péché, au-
LIVRE X 85
rait joui d'un printemps éternel et les jours
se seraient trouvés égaux aux nuits, excepte
pour les pays situés au-delà des cercles po-
faires. Pour eux le jour eût brillé sans nuits,
et pour les dédommager de sa distance, le
soleil toujours présent à leurs yeux et circu-
lant dans leur même plan, aurait perpétuel-
lement terminé leur horizon, sans qu'ils eus-
sent pu distinguer ni levant ni couchant :
ainsi son aspect constant aurait préservé
des neiges le froid Estotiland, et les terres
australes également éloignées au-dessous du
detroit de Magellan.
A la vue du crime de nos premiers pères,
le soleil, frappé d'horreur, se jeta hors de sa
route, comme il fit depuis au festin de
Thyeste ; ou bien il faudrait croire que, même
dans l'état d'innocence, le monde destiné à
être rempli d'un bout à l'autre, se serait
trouvé sujet au rude froid de l'hiver et aux
chaleurs excessives de l'été.
Ces changements, qui arrivèrent dans les
cieux, produisirent avec le temps des muta-
tions aussi considérables dans la mer et sur
la terre. Les astres répandirent ici bas la fa-
mine, les vapeurs, les brouillards et les exha-
laisons chaudes, corrompues et pestilentiel-
les. Les vents crevèrent leur prison d'airain .
Du côté du nord de Norumbeca et des rives
Samoyedes, Borée, Cœcias, le bruyant Ar-
geste et Thracias armés de glace, de neige,
de grêle, de pluie et de tempetes, arrachent
les bois et soulèvent les mers. Avec un souf-
fle contraire, se mutinant du côté du midi
Rivers Serraliona, le Sud et l'Aser chassèrent
devant eux des nuages chargés de tonnerres
et bouleversèrent les flots de l'Ocean. Non
moins furieux lés vents du levant et du cou-
chant, Eurus et Zéphirus, et leurs fougueux
collatéraux Sirocco et Libecchio, se jetèrent
286 LE PARADIS PERDU
và da traverse : ainsi le désordre commença
par les choses inanimées. La discorde, fille
odu péché, introduisit une cruelle antipathie
parmi les créatures brutes et privées de rai-
son. Les animaux se déclarèrent languerre,
tous cessant de paître l'herbe, se dévorèrent
l'un l'autre. Ils n'eurent plus de déférence
pour l'homme; mais ils s'enfuirent de lui, ou
avec une contenance affreuse ils flrent étin-
celer leurs yeux sur son passage. C Adam, ca-
acché au milieu de l'ombrage le plus épais , où
il s'abandonnait au désespoir, voyait une
partie de ces maux qui le menaçait au
dehors ; mais il en sentait intérieurement de
plus rudes; et se laissait emporter par l'o-
rage de ses passions, il chercha dans ces
tristes plaintes un soulagement à son cœur
Jaffligé.
Malheureux que je suis, de quel degré et
7 dans quel abîme me vois je précipité ? Est- ce
là la fin de ce monde glorieux , quine
fait que de naître ? à peine créé je péris, et
je vois ma félicité changée en malédiction.
Qui me cachera de la face de Dieu? Sa vue
faisait autrefois mon bonheur le plus sensi-
ble. Je me consolerais encore si ma misère
devait se terminer dans moi. Je l'ai méritée,
et je porterais la peine de ma faute; mais il
n'en sera pas ainsi. Tout ce qui m'environ-
nera et tout ce qui proviendra de moi, nefera
que perpétuer ma confusion. " O paroles ci .
devant entendues avec joie Croissez et mul-
tipliez, que vous me désespérez maintenant !
Que puis je faire croîtreou multiplier, since
n'est des malédictions sur ma tête ? Tous
zomes enfants souffriront de mon crime. ha-
ncun d'eux s'écriera : Maudit soit l'auteur
corrompu de notre impure naissance ; il est
la cause de nos malheurs. Ainsi, outre ma
propre malédiction qui me restera toujours
LIVRE X 8723
attachée, toutes celles de mes descendants
retourneront vers moi comme à leur centre.
naturel et m'accableront un jour. O joies of
courtes du paradis ! y a-t-il la moindre pro-
portion entre votre plaisir passager et des
peines continuelles ? Te priai-je, mon créa
teur, de me donner l'être, quand tu me for
mas du limon ? Te. sollicitai-je de me tirer
des ténèbres ou de me placer dans ce jardin
délicieux ? Comme ma volonté ne concourut
point à mon existence, ta justice devrait seor
contenter de me réduire en poussière. Incasso
pable d'accomplir tes conditions trop dures
et de garder le bien que je ne cherchais pas,
je t'offre de te rendre tout ce que j'ai reçu.
La privation de ce bien n'est-elle pas une
peine suffisante? Pourquoi me tourmentes tu
par une cruelle idée de 1 malheurs sans fin? !?
ta justice semble inexprimable. J'avoueran
cependant que je me plains trop tard. J'ai sus
sous quelles conditions mon bonheur m'était
accordé, il fallait alors les refuser ; je les ai
acceptées, j'ai dû les observer. Dieu m'a fait
sans ma participation ; mais quoi, si ton
fils se révoltait contre toi, s'il osait te dire 1
Pourquoi m'as-tu mis au monde, je ne t'ai
point demandé la vie, admettrais - tu [Link]
justification cette orgueilleuse excuse ? Ce neco
serait pourtant point ton choix, mais la né-11
cessité naturelle qui l'aurait formé. Dieuctia ast
fait de son propre mouvement et pour le serbe
vir à son gré. Tu tenais de sa grâce tous les
biens dont tu jouissais ; il est donc le maître
deste punir comme il lui plaît Eh bien ! je
me soumets à ses jugements ; ils sont tous
équitables je suis poudre et je retournerai
en poudre. Quand arrivera cette heure dési
rée ? Pourquoi sa main diffère-t- elle d'exécu= 1/
ter ce que ses décrets ont fixé en ce jour ;D
pourquoi suis-je frustré de la mort et réu
88 LE PARADIS PERDU
servé par dérision à des peines qui n'auront
point de fin ! Avec quelle joie affronterais -je
le trépas en subissant ma sentence avecam
quel plaisir me verrais-je réduire en une
terre insensible et me coucherais -je comme
dans le giron de ma mère ! là je me repose-
rais et je dormirais en pleine sûreté. La voix
terrible du Tout-Puissant ne tonnerait plus
à mon oreille ; nulle crainte de plus grands
maux pour moi et pour ma postérité ne mese
tourmenterait par une attente cruelle. Ce-
pendant un doute m'embarrasse encore : je
crains de ne pouvoir mourir tout entier : je
crains que ce pur souffle de vie et que cette
portion de l'esprit que Dieu lui-même a ins-
piré à l'homme ne survive à cette argile cor-
porelle. Que sais-je si dans le tombeau, où
dans quelque autre place effroyable, je ne
mourrai point d'une mort vivante ? O pensée
terrible, si je dois me trouver dans cette
triste situation ! Mais non, cette partie su-
périeure de moi-même qui veut, qui pense,
qui agit, est celle qui a peché. Le corps pro-
prement n'a fait ni l'un ni l'autre, je mour-
rai donc tout entier. Tenons-nous -en là,
puisque l'esprit humain n'en sait pas davan-
tage. Dieu est infini, mais s'ensuit il que sa
colere le soit de même ? Et quand cela serait,
l'homme est un être fini. Il est condamné à
la mort ; comment donc l'Eternel peut-il exer-
cer sa colère sans fin sur l'homme que la
mort doit finir ? Peut-il faire la mort immor-
telle ? Cela se contredit, est impossible à
Dieu, et marquerait plus de faiblesse que de
puissance. Allongera-t-il, pour punir l'homme,
le fini jusqu'à l'infini, afin de satisfaire sa
rigueur qui ne pourrait jamais être assou-
vie ? Ce serait aller contre la loi de la na-
ture, suivant laquelle tous les agents con-
sultent moins la portée de leur pouvoir que
LIVRE X 89
du suje sur lequel ils agissent . Que sais-je,
après tout, si la mort est ce que j'imagine
ici ? Que sais-je si c'est un coup subit qui
me privera de tout sentiment, où si la mort
n'est point cette chaîne de maux qui se dé-
clarent en moi et hors de moi, pour durer
peut-être toute l'éternité ? Malheureux, cette
pensée revient sans cesse m'epouvanter : je
ne puis la rejeter. Plus je raisonne. plus je
me confirme dans l'opinion que la mort me
tourmentera éternellement. Enfants infortu-
nés d'un père coupable, quel patrimoine
vais-je vous laisser ! O si je pouvais seul
consumer ce triste héritage et ne vous point
laisser une portion si funeste !
Quelles obligations ne m'auriez-vous pas
de vous avoir épargné tant de malheurs ?
Pourquoi la faute d'un seul entraîne-t-elle la
ruine de tout le genre humain qui en est in-
nocent? Que dis-je, innocent ? Peut-il sortir de
moi autre chose que de la corruption, une
âme et un cœur assez dépravés pour tomber
et pour se précipiter volontairement comme
j'ai fait dans le mal? Pourraient-ils donc
être quittes aux yeux de Dieu ? Je suis forcé
de l'absoudre. Mes vains subterfuges et mes
détours embarrassés, ainsi que des labyrin-
thes, ne servent qu'à me confondre moi-
même. De quelque côté que je me tourne, je
me trouve l'origine de toute iniquite, et tout
le blâme tombe sur moi . Plût a Dieu que
toute sa colère fondît aussi sur moi ! Témé-
raire souhait ; pourrais - tu supporter ce far-
deau plus pesant que la terre et que tout
l'univers, quand même tu en partagerais le
poids avec la compagne de ta fortune? Ainsi
ce que tu désires et ce que tu crains, détruit
également ton esperance, et montre que tu
es au comble du malheur, seul semblable à
Satan en crime et en châtiment. O conscience !
(990 LE PARADIS PERDU
dans quel gouffre d'alarmes et d'horreurs
rm'as-tu réduit ? Je ne trouve aucune issue
pour en sortir, et je tombe d'abîmes en
abîmes.
Adam faisait entendre ses plaintes lamen-
Totables dans le silence de la nuit : elle ne
50ressemblait plus à ces nuits fraîches et tem-
opérées, où la nature innocente semblait at-
oftentive à ménager à son souverain toutes
fles douceurs du repos . Elles était embar-
rassée d'une obscurité lugubre et l'effroi
arqu'elles répandait contribuait encore à lui
faire mieux sentir l'horreur de son crime. Il
était accablé sous le poids de sa douleur et
tristement étendu sur une terre humide, il
maudissait sans cesse l'heure de sa nais-
sance. Il accusait à tout moment la lenteur
de la mort; la menace l'avait jointe de plus
près à l'offense. Pourquoi la mort, disait-il,
suspend-elle si longtemps un coup si désiré ?
Que ne vient-elle trancher mes tristes jours ?
La vérité peut-elle se démentir ? La justice
evéternelle ne se hâtera-t-elle pas de s'accom-
biplir? Mais, sourde à ma voix, l'inexorable
o mort se refuse à mes désirs. Les cris ni les
prières ne changent point l'ordre que la jus-
tice divine s'est prescrit. O bois, fontaines,
montagnes, vallées, je faisais naguère reten-
ttir vos échos des sentiments de mes plaisirs
ret de ma reconnaissance ; je ne leur apprends
plus qu'à gémir.
Eve, qui pleurait, assise à l'écart, vit son
affliction : elle se leva et s'approcha de lui,
pours tâcher de calmer ses transports fu-
rieux, mais il la repoussa d'un ton sévère.
bentRetire-toi, dangereux serpent ; ce nom te
iconvient après la ligue que tu as faite avec
lui : tules ni moins fausse, ni moins
odieuse. Pourquoi ne lui ressembles-tu pas
par l'extérieur et par la figure, afin qu'à l'a-
LIVREUXAM 91
venir toutes les créatures, averties de ta ma
lice intérieure, se reculent à ta vue , et.
qu'elles ne se laissent point surprendre par
tes charmes trompeurs qui couvrent une
malignité infernale? Je serais heureux si
ton orgueil n'eût cherché dans des écarts)
imprudents à se satisfaire malgré mes salu-
taires avis. L'ambition de te faire voir au
démon même, dont tu prétendais triompher,
t'a fait rejeter mon conseil; mais au premier
abord le serpent t'a vaincué : tu m'as ensuite
séduit,bet je me repens maintenant d'avoir
compté sur ta vertu . Hélas ! je ne concevais
point que tu ne possédais que des perfec
tions apparentes. Pourquoi le sage Créateur,
ayant peuplé le ciel d'esprits mâles, a- t-il
placé cette nouveauté sur la terre, ce beau
défaut de la nature ; que n'a-t-il créé tout à
la fois les hommes, comme il a fait les
anges, sans aucune différence de sexe? Ou
pourquoi n'a-t-il pas trouvé quelque autre✨{
voies pour perpétuer le genre humain ? Lev
monde n'aurait point essuyé les maux où je
suis plongé, ni les troubles innombrables a
qui arriveront dans la suite des temps par
les artifices et par le commerce des femmes;
car tous ceux qui s'y attacheront le feront
par aveuglement ou pour leur malheur; et
l'homme, par le caprice de ce sexe, rarement
possédera celle qu'il souhaiterait, mais elle
sera gagnée par quelqu'un qui vaudra moins
que lui; our si elle répond à son amour, ses
parents traverseront son f choix , et il la
verra, mais trop tard, maîtresse de son sort,
déjà enchaîné, et lié par le mariage à une
cruelle ennemie qui le comblera de honte et
qui méritera son aversion. Ainsi la vie hu-
maine sera exposée à des calamités infinies,!
et il n'y aura point de paix domestique.
Il finit et se détourna d'elle. Eve ne se re
92 LE PARADIS PERDU
buta point. Fondant en larmes et les cheveux
épars, elle se jeta humblement à ses pieds,
qu'elle embrassa ; elle demanda grâce êt elle
excita ainsi sa pitie.
Ne m'abandonne pas, Adam, le ciel m'est'
témoin de l'amour sincere et du respect que
je te porte en mon cœur. J'ai péché inno-
cemment, j'ai été malheureusement trompée :
je te conjure, je te supplie, j'embrasse tes
genoux ; dans cette extrémité fàcheuse, ne
me prive point de ce qui me donne la vie, de
tes regards consolants, de ton aide et de ton
conseil; c'est là ma seule force et mon uni-
que soutien. Si tu m'abandonnes, quel sera
mon recours ? Que vais-je devenir ? Nous n'a-
vons peut-être plus que quelques moments à
vivre, passons - les en paix. L'outrage de
notre cruel ennemi nous est commun . Joi-
gnons-nous dans un même ressentiment :
unissons-nous pour la ruine de ce cruel ser-
pent, qu'un jugement solennel nous donne à
combattre. N'exerce pas sur moi ta haine, à
cause du malheur qui nous est arrivé. Je
suis plus à plaindre, plus misérable que toi.
Nous sommes tous deux coupables, mais tu
as péché contre Dieu seul ; j'ai péché contre
Dieu et contre mon époux : je me rendrai au
lieu du jugement, là j'importunerai le ciel
par mes cris ; je tâcherai d'éloigner de ta
tête notre condamnation et je demanderai
qu'elle tombe sur moi, qui suis la seule
cause de ton malheur et qui mérite par là
d'être le seul objet de sa colère.
Elle finit en versant un torrent de larmes.
Son humble posture et sa persévérance à
demander grâce d'une faute qu'elle recon-
naissait et qu'elle déplorait , excitèrent la
pitié d'Adam; son cœur s'attendrit en voyant
une si belle créature, qui naguère était sa
vie et son unique plaisir, maintenant sou-
LIVRE X 93
mise à ses pieds, dans l'affliction, et cher-
chant l'amitié, le conseil et l'aide de celui à
qui elle avait pu déplaire ; il sentit sa colère
désarmée, et relevant sa compagne , il lui
adressa ces douces paroles :
Imprudente, oses-tu encore désirer ce que
tu ne connais point ? Peux-tu souhaiter d'at-
tirer sur toi toute la punition ? Contente- toi
des maux qui te sont préparés. Tu ne sau-
rais soutenir mon indignation ; comment sou-
tiendrais-tu la colère de Dieu, dont tu ne
sens encore que les premieres atteintes ? Si
je croyais pouvoir changer les décrets d'en
haut, je me hâterais de me rendre avant toi
au lieu du jugement, et je tâcherais d'ob-
tenir que toute la peine tombât sur ma
tête. Je demanderais grâce pour toi, en con-
sidération de la faiblesse et de la fragilité de
ton sexe qui m'avait été confié et que j'ai
mal à propos exposé. Mais levons-nous, ne
disputons plus, et ne nous blâmons plus l'un
l'autre. Nous sommes déja trop confondus,
sans que nous nous accusions encore. Son-
geons bien plutôt, par des services mutuels,
à nous entr'aider dans les maux que nous
devons supporter ensemble. Autant que je
prévois, la mort ne nous frappera point si
tôt; mais elle viendra pas à pas nous dé-
truire lentement pour augmenter notre sup-
plice, et elle s'étendra sur nos descendants.
O postérité infortunée !
Eve, reprenant courage , lui répondit :
Adam, je sais par une triste expérience
combien mon conseil doit avoir peu de poids
auprès de toi ; tu sens combien il est peu
sage et combien il t'en coûte pour l'avoir
suivi ; cependant, puisque, malgré mon indi-
gnité, tu as bien voulu me recevoir en grâce,
je dois songer à regagner ton amour, qui
sera le seul contentement de mon cœur à la
940 LE PARADIS PERDIT
vie et à la mort. Je ne te cacherai donca
point les pensées qui se sont présentées à
mon âme inquiete elles ont pour objet l'a-D
doucissement ou la fin de nos maux. Le
parti est violent, mais il est supportable etva
moins dur que la situation où nous sommes.
Notre postérité, condamnée à des malheurs
certains et qui doit être enfin dévorée par la
mort, est ce qui nous touche le plus. Il se
rait douloureux de causer la misère d'au
trui, de nos propres enfants, et de mettre au
monde une race malheureuse qui, après une
viesinfortunée, se trouverait enfin la pâture}{
d'un monstre si effroyable. Nous n'avons
point encore de postérité il est en ton pous
voir de prévenir le malheur de notre race
encore à naître. Tu es sans enfants, reste
sans enfants ; ainsi l'avidité de la mort sera
trompée, et sa bouche insatiable n'aura que
nous, à dévorer. Mais si tu crois que, con
versant ensemble, nous voyant, nous aimant
l'un l'autre, il serait difficile de nous abstes
nir du devoir conjugal et des doux embras-<
sements que l'hymen autorise, si tu regardes
comme une peine insupportable de languir
de désir, sans espoir, en présence de l'objet
languissant d'un pareil désir; ce qui serait,
en effet, un tourment aussi rude que tous
ceux que nous craignons; pour nous déli-
vrer tout d'un coup, nous et notre postérité,
abrégeons nos frayeurs, cherchons la mort ;
ou nenda trouvant point, faisons avec nos
propres mains son office sur nous-mêmes.
Pourquoi hésitons-nous à prendre notre part,
puisque nous ne voyons à nos maux d'autres
fin que la mort, et que, choisissant le plus
court de tous les chemins qui y mènent il
est en notre pouvoir d'empêcher de plus
grands [Link]
Le desespoir lui coupa la parole : son es
LIVRE X 6095
sprit s'était si fort occupé des pensées de la
mort, que l'on en voyait la pâleur sur ses
joues. Adam ne se laissa point aller à de
semblables conseils ; son âme plus élevée
conçuts des meilleures espérances, 1 et il ré-
topondit :
Eve, ton mépris de la vie et du plaisir
s'offre comme une grandeur d'âme et n'est
qu'un effet de la faiblesse. L'envie de se dé-
truire soi-même ne provient point d'une in-
difference pour les choses de ce monde; elle
marque le chagrin et le regret que tu as de
te voir privée du plaisir pour lequel tu as
trop d'attache. Si tu souhaites la mort
comme la dernière fin de ta misère et que tu
croies par là éluder les jugements d'en haut,
ne doute point que Dieu n'ait trop sagement
armé sa colère vengeresse, pour qu'aucune
surprise puisse lui dérober sa victime. Je
craindrais plutôt, en abrégeant nos jours,
qu'un tel désespoir, loin de nous délivrer dé
la peine où nous sommes condamnés, ne
provoquâtyle Très-Haut à éterniser notre
mort. Cherchons donc quelque consolation
plus raisonnable; j'en trouve une, ce me
semble, dans la derniere partie de notre ju-
gement, qu'heureusement je me rappelle. Ta
race écrasera la tête du serpent. Faible sa-
tisfaction ! à moins que nous n'entendions
notre grand ennemi Satan, qui, sous la
figure du serpent nous a tendu le piège fatal.
Ce serait une vraie vengeance que d'écraser
sa têter orgueilleuse. En précipitant notre
-mort, ou en nous séparant comme tu le pro-
poses, nous perdrions cette satisfaction. No-
tre ennemi échapperait au châtiment qui lui
estpréparé, et nous augmenterions nos peines
au lieu de les éviter. Ne songeons donc plus
à exercer aucune violence sur nous-mêmes,
et ne nous condamnons point à une stérilité
*96 LE PARADIS PERDU
volontaire. De telles résolutions nous ôtent
tout espoir et sentent seulement l'obstina-
tion, l'orgueil, le depit et la révolte contre
Dieu et contre le juste joug qu'il nous a im-
posé. Souviens-toi de la modération et de la
bonté avec laquelle il nous a entenduset
jugés, sans nous marquer ni colère ni em-
portement. Nous nous attendions à être
plongés dans le néant de la mort, quand il
s'est réduit (songes-y bien) à t'annoncer seu-
lement les peines de l'enfantement , qui se-
ront bientôt adoucies par la joie de voir le
fruit de tes entrailles. La malédiction pro-
noncée contre moi est tombée indirectement
sur la terre je dois gagner mon pain à la
sueur de mon front ; l'oisiveté eût été plus
fâcheuse, mon travail me fera subsister. Sa
bonté ineffable a prévenu nos prières ; il a
daigné prêter ses mains pour nous garantir
de l'incommodité du froid et du chaud ; c'est
lui-même qui nous a revêtus, malgré les su-
jets de colere que nous lui avions donnés ; il
a eu pitié de nous même en nous jugeant..
Combien plus, quand nous le pricrons, son
oreille, s'ouvrira-t-elle et son cœur sera-t-il
sensible? Il nous enseignera encore des
moyens pour éviter l'inclémence des sai-
sons, les pluies, les frimas, les grêles et les
neiges que le ciel changé de face commence
à nous montrer sur cette montagne, tandis
que les vents nous soufflent le froid et l'hu-
mide et brise les branches des arbres. Ces
tristes révolutions de l'air nous engagent à
chercher quelque meilleur abri, quelque cha-
leur étrangère pour rejouir nos membres en-
gourdis avant que le soleil, se couchant, in-
troduise la froide nuit. Nous en viendrons
peut-être à bout en rassemblant ses rayons
réfléchis que nous entretiendrons avec des
matieres combustibles, ou par la collision de
LIVRE X 97
deux corps, nous pourrons enflammer l'air,
comme les nuages, poussés violemment par
les vents impétueux, ont fait tout à l'heure
en se choquant l'un l'autre. Les flammes qui
en sont descendues obliquement ont em-
brasé à nos yeux l'écorce résineuse du pin et
du sapin et nous ont fait sentir une chaleur
agréable qui pourrait suppléer au défaut du
soleil. Quand nous prierons le Seigneur et
que nous implorerons sa misericorde , il
nous apprendra les moyens de faire un feu
semblable et de soulager ou de guérir les
maux que nos propres fautes nous ont atti-
rés. Ainsi nous n'avons point à appréhender
de ne point passer commodement cette vie ;
il nous soutiendra par plusieurs consola-
tions, jusqu'à ce que nous rentrions dans la
poussière où est notre dernier repos et notre
maison natale. Que pouvons -nous faire de
mieux que de nous transporter au lieu où il
nous a jugés, de nous y prosterner avec
soumission devant lui, d'y confesser hum-
blement nos fautes et d'en demander le
pardon en arrosant la terre de nos larmes
et en poussant avec un cœur contrit nos
soupirs vers le ciel, en signe d'un regret
sincère et d'une parfaite humiliation ; sans
doute qu'il s'attendrira sur nous et que sa
colère se calmera ; car dans son regard
serein, même quand il semblait le plus sé-
vère et le plus courroucé, la faveur, la
grâce et la miséricorde brillaient souverai-
nement.
Notre premier père, animé d'un esprit de
pénitence, parla de la sorte . Eve ne se sentit
pas un moindre remords. Aussitôt, se trans-
portant au lieu où ils avaient été jugés, ils
se prosternèrent avec soumission devant
leur créateur ; tous deux ils confessèrent
humblement leur faute et en demanderent
LE PARADIS PERDU - T. II
98- LE PARADIS PERDU
le pardon, en arrosant la terre de larmes,
et en poussant avec un cœur contrit leurs
soupirs vers le ciel, en signe d'un regret
sincère, et d'une parfaite humiliation.

FIN DU DIXIEME LIVRE


LIVRE ONZIÈME

ARGUMENT
Le Fils de Dieu intercède pour nos premiers Pères, qui
confessent leur faute ; il présente leurs prières à son 'Père,
Le Seigneur les exauce, mais il déclare qu'ils ne sauraient
rester plus longtemps dans le Paradis. Il envoie Michel avec
une légion de Chérubins, pour les chasser du Jardin de dé-
lices : il lui ordonne cependant de révéler auparavant à Adam
ce qui arrivera dans la suite des temps. Descente de Michel.
Adam fait observer à Eve quelques signes funestes. Il discerne
l'arrivée de Michel et s'avance au devant de lui. L'Ange lui
annonce l'arrêt de son exil. Lamentation d'Eve. Adam tâche
d'obtenir grâce ; enfin il se soumet. L'Ange le conduit sur une
hauteur du Paradis et lui découvre, dans une vision, ce qui
doit arriver jusqu'au déluge.
Touchés d'un repentir sincère, ils priaient
dans la plus humble posture. La grâce pré-
venante , qui était descendue sur eux du
trône de la miséricorde, avait fondu la pierre
de leur cœur, et elle y avait fait naître une
chair nouvelle. Leurs soupirs animés par
l'esprit de la prière, s'elevaient avec un pro-
grès plus rapide que celui de l'éloquence
la plus impétueuse ; cependant ils conser-
vaient encore dans leurs soumissions un air
de dignité . Tels, si l'on en croit la fable ;
Deucalion et la chaste Pirrha, ces deux
époux vénérables par leur ancienneté, quoi-
que modernes, en comparaison de ceux dont
nous parlons, se prosternerent dévotement
dans le temple de Thémis, pour réparer la
race du genre humain submergé. Les prières
de nos premiers peres volerent au ciel, et
elles ne furent point detournées en chemin ,
100 LE PARADIS PERDU
ni dispersées par les vents envieux ; elles
percerent les portes célestes, puis parfumées
par le divin pontife de l'encens qui fumait
sur l'autel d'or , elles parurent devant le
trône du père ; et le fils les présentant avec
joie, commença ainsi son intercession :
Mon père, voyez les effets que votre grâce
a produits sur la terre . En vertu du sacer-
doce dont vous m'avez revêtu , je vous offre
dans l'encensoir d'or les soupirs de l'homme,
et ses prières mêlées d'encens ces fruits
provenant de la semence que vous avez je-
tée dans son cœur sont pour vous plus pré-
cieux que tous les parfums des arbres qu'il
cultivait dans le paradis, et qu'il aurait pu
vous offrir au temps de son innocence. Ou-
vrez votre oreille à ses cris ; il ne sait point
encore comment il doit vous invoquer : en-
tendez ses soupirs muets ; souffrez que je les
interprète pour lui ; je suis et son juge et
son défenseur, et une victime de propitiation
pour ses péchés. Transportez sur moi toutes
ses œuvres, bonnes et mauvaises, mes mé-
rites donneront aux premières une heureuse
perfection, et ma mort expiera les autres.
Acceptez-moi, et recevez l'odeur agréable de
la paix, dont je demande à être le médiateur
entre vous et les hommes tournez la vue
sur eux ; leurs jours seront assez tristes,
sans que votre colère les accable qu'ils vi-
vent jusqu'à ce que la mort, conformément
à vos lois, que je ne dois point abroger,
mais adoucir, les conduise à une meilleure
vie, où tous mes élus demeureront dans la
joie et dans la béatitude, unis avec moi ,
comme je suis uni avec vous .
Mon fills, reprit le père, avec une sérénité
qui répandit la joie dans le ciel , je t'accorde
ce que tu demandes ; tes désirs sont mes
décrets ; mais la loi que j'ai imposée à la na-
LIVRE XI 101
ture ne permet pas à l'homme de demeurer
plus longtemps dans les jardins du paradis .
Ces lieux sacrés qui ne souffrent point de
mélange impur, le rejettent à présent qu'il
a perdu son innocence ; ils n'ont plus de
rapport avec lui ; je l'enverrai donc respirer
un air immonde ; son crime a infecté l'uni-
vers, et dépravé ce qui était parfait dans
son origine ; son crime l'assujettit à souffrir
la dissolution de sa substance ; il faut l'y
disposer par une nourriture corrompue. Je
lui avait fait au moment de sa création deux
dons excellents, la beatitude et l'immortalité .
Apres avoir perdu la première par sa faute,
l'autre n'aurait servi qu'à éterniser son mal-
heur ma bonté y a pourvu je lui ai préparé
la mort, comme la fin de ses maux. C'est
elle qui après une vie éprouvée dans de du-
res tribulations, et puriflée par la foi et par
les bonnes œuvres, lui ouvrira l'entrée à
une seconde vie; lorsqu'à la fin des temps
les justes s'éveilleront pour partager ma
gloire. Mais rassemblons les citoyens cé-
lestes ; ils ont vu comment j'ai traité les
anges rebelles, je veux aujourd'hui leur
montrer de quelle manière j'exerce mes ju-
gements sur le genre humain, afin de les
confirmer mieux dans leur état, quelque af-
fermi qu'il soit.
Il dit, et le fils donna le signal au ministre
brillant qui veillait auprès du trône aussi-
tôt l'ange emboucha la trompette qui sonna
quand Dieu descendit sur le mont Horeb, et
qui doit au grand jour appeler les morts
de leur tombeau : elle fut entendue jusques
aux extrémités du ciel.
Les enfants de lumière accoururent de
leurs retraites délicieuses ombragées d'ama-
rante ; et quittant les torrents de joie qu'ils
goûtaient à longs traits au bord des fontai-
1102 LE PARADIS PERDU
1
nes et des sources de vie, ils se présentèrent
devant l'Eternel, et ils se placèrent suivant
leurs rangs. Du haut de son trône suprême,
le Tout-Puissant énonça sa volonté souve-
raine.
Voilà l'homme devenu comme l'un de
nous : il sait, mes enfants, le bien et le mal
depuis qu'il a goûté ce fruit défendu ; mais
qu'il se vante de la connaissance du bien
qu'il a perdu, et du mal qu'il a attiré sur sa
tête l'ignorance lui était plus avantageuse.
Maintenant il s'afflige , il m'adresse ses
prières dans la contrition 2 de son cœur ;
c'est ma grâce qui produit en lui ses mouve-
ments. Si elle cessait d'agir, et qu'ilfût livré
à lui-même, vous verriez combien il rest
Avain et changeant. Empechons donc qu'il ne
porte encore une main audacieuse à l'arbre
de vie, qu'il n'en mange et qu'il ne vive, ou
ne vienne à se figurer qu'il doit vivre éter-
nellement. Je veux l'envoyer hors du jardin
pour labourer la terre, d'où il a été tiré, et
qui est un séjour plus convenable pour lui .
Michel, execute mes ordres, prends avec toi
d'entre les chérubins une troupe choisie de
guerriers flamboyants, de peur que le prince
des tenebres niexcite quelques nouveaux
troubles à l'occasion de l'homine, ou qu'il ne
songe à envahir sa demeure déserte. Hâte-
toi, et sans te laisser attendrir, conduis hors
du paradis le couple pecheur ; éloigne les
profanes d'une région sacree ; prononce- leur
l'arrêt d'un bannissement perpétuel pour
eux et pour leur posterité mais comme ils
pourraient succomber au désespoir, traite-
les avec douceur ; car je vois qu'ils sont
touchés, et qu'ils pleurent leur faute. Révèle
à Adam ce 15qui arrivera dans la suite des
temps, selon que je t'inspirerai ; présente
lui pour consolation mon alliance renouvelée
LIVREUXIA 103
dans la race de las femme tempère ainsi
leurs regrets sur la perte de l'heureux sé-
jour dont tu les feras sortir tu posteras un
corps de chérubins à l'orient du jardin, du
côté que se trouve le degré; tu y placeras
l'épée étincelante pour effrayer tout auda
cleux qui voudrait entrer dans ce lieu de
volupté, et s'approcher de l'arbre de vie ; &au
trement le paradis deviendrait le repaire des
esprits impurs, et ils ne manqueraient pas
d'en dépouiller encore les fruits, pour séduire
l'homme crédule et fragile.
Il cessa, l'archange se prépara pour une
prompte descente ; une cohorte redoutable
de chérubins actifs le suivit : chacun avait
quatre faces, ainsi qu'un double Janus. Leurs
corps étaient parsemés d'yeux plus nom
breux que ceux d'Argus : la flûte de Mery
cure, ou les charme de sa baguette, endor
mit ce berger ; la vigilance des autres,
était assurée contre toute surprise.
Cependant Leucothée s'éveillant pour ré
pandre la lumière agréable à toute la na
ture, embaumait la terre de fraîches rosées.
Après que nos premiers pères eurent im-
ploré la miséricordes de l'Eternel, ils senti
rent en eux une force qui leur était venue
d'en haut ; un nouveau rayon d'espérance,
et des mouvements de joie, mais d'une joie
encore mêlée de crainte. Adam s'adressant à
sa compagne lui dit :
Eve, nous pouvons aisément concevoir que
tout le bien dont nous jouissons descend du
ciel; mais que nos paroles montent là-haut,u
et soient capables d'occuper l'esprit de Dieu
souverainement heureux, ou de toucher sa
volonté, cela semble difficile à croire ; il faut
cependant que la prière ou les faibles sou-
pirs que poussent les humains, parviennent
jusqu'au trône de l'Eternel. Depuis que j'ai
104 LE PARADIS PERDU
cherché à calmer sa colère, depuis que je me
suis prosterné, et que mon cœur s'est humi-
lié devant le Seigneur, il me semble que je
le vois apaise, attendri, prêt à m'exaucer.
Je me persuade même qu'il m'a écouté favo-
rablement la paix est entrée dans mon
âme, et sa promesse me revient en mémoire :
ta race écrasera notre ennemi . Cette pro-
messe que nous avions perdue de vue , en
nous livrant au désespoir , m'assure que
l'amertume de la mort est passée, et que
nous vivons. Ainsi je te salue, Eve, appelée
à juste titre mère du genre humain. Mere de
tous les vivants puisque l'homme pour qui
vivent toutes les créatures sortira de ton
sein. Ce titre , lui répondit Eve, d'un ton
plein de douceur et de tristesse, ce titre me
convient mal après mon crime. J'étais faite
pour être ton aide, je t'ai entraîné dans le
précipice le reproche, la méfiance et le
blâme devraient être mon unique partage ;
mais mon Juge est infini en miséricorde.
Apres que j'ai introduit la mort ici-bas, il
me laisse la consolation de devenir la source
de la vie. Avec quelle bonté ne me traites-tu
point aussi ? Comment peux-tu te résoudre
a me donner ce titre honorable, malgré les
noms odieux que je mérite ? Cependant la
campagne nous appelle rigoureusement au
travail,quoique la nuit ne nous ait point donné
le repos ordinaire. L'aurore peu touchée de
notre insomnie, entre en souriant dans sa
carrière semée de roses marchons, je ne
m'écarterai plus désormais de ton côté, en
quelque endroit que l'ouvrage nous conduise
dans le courant de la journée. Je sais qu'à
présent nos occupations doivent être accom-
pagnées de peine , mais tant que nous de-
meurerons ici, que peut-il y avoir de péni-
ble dans ces agréables promenades ? Le
LIVRE XI 105
changement de notre état n'empêche point
que nous ne puissions vivre contents.
Eve remplie de sentiments d'humilité,
forma ces souhaits ; mais le destin n'y sous-
crivit pas. Il parut des signes dans toute la
nature, les oiseaux et les animaux, l'air
même annonça un changement fatal. Le ciel
s'obscurcit tout d'un coup après la courte
rougeur du matin : elle apercut en même
temps l'oiseau de Jupiter : il fondait du haut
des airs, et poursuivait deux oiseaux du
plus riche plumage ; et du haut de la mon-
tagne le lion, monarque des bois, entreprit
le plus noble couple de toute la forêt, le cerf
et la biche ; ils prirent la fuite droit à l'o-
rient vers la porte du jardin. Adam observa
le chemin qu'ils tenaient ; il en tira un triste
présage.
Chère épouse, lui dit-il, nous sommes me-
nacés de quelque grand événement. Le ciel
nous marque par ces signes muets, avant-
coureurs de ses décrets, que notre fortune
est sur le point d'être renversée. Peut-être
veut-il nous avertir que nous nous abusons,
si nous comptons sur l'impunité de notre
crime, parce que notre mort à été suspendue,
et que nous avons un délai pour quelques
jours . Qui sait combien il durera, et quelle
sera cependant notre vie ? Ou que savons-
nous de plus, sinon que nous sommes pou-
dre, et que nous retournerons en poudre, et
que nous ne serons plus ? Autrement pour-
quoi d'un même côté, à la même heure, nos
yeux auraient ils été frappés de cette double
fuite dans l'air et sur la terre ? Pourquoi la
nuit vient- elle de l'orient, avant que le jour
soit à la moitié de sa course ? Et pourquoi
l'aurore se lève-t-elle pour la seconde fois
dans cette nue à l'occident ? Vois comme ce
nuage efface l'azur du firmament par sa
106 LE PARADIS PERDU
blancheur éblouissante, et comme il descend
avec une lenteur majestueuse sans doute il
contient quelque chose de divin.
Il ne se trompait pas , les célestes légions
sortirent de cette nuée, ainsi que d'un fir-
mament de jaspe ; elles descendirent dans
le paradis, et firent halte sur le sommet de
la montagne.
Avec quel plaisir Adam n'aurait il point
observé cette glorieuse apparition, si la mé-
fiance et la crainte charnelle n'eussent en
4 ce jour obscurci ses yeux.
La vision de Jacob n'eut rien de plus au-
guste, quand les anges vinrent à sa rencon-
tre en Manahim, où la cainpagne couverte
de pavillons et d'éclatantes cohortes s'offrit
à ses regards ; elle ne cedait point non plus
à celle qui parut sur le mont flamboyant de
Dothan, lorsque le serviteur d'Elysée vit un
camp de feu prêt à dévorer le roi Syrien ,
qui pour surprendre un seul homme avait
mis une armée en campagne, et commencé
comme un brigand la guerre sans la dénon-
cer.
Le prince des hiérarchies lumineuses posta
ses puissances, et les avertit d'être prétes à
se mettre en possession du jardin. Pour lui,
il marcha tout seul vers l'ombrage où notre
premier pere s'était retiré. Adam le vit ve-
nir, et il tint à Eve ce discours, pendant que
le divin messager s'approchait :
Eve, prépare-toi à de grandes nouvelles :
peut- etre vont-elles decider de notre sort,
lou nous imposer de nouvelles lois. De ce
nuage suspendu au-dessus de la montagne,
je võis arriver quelqu'un de l'armée céleste.
A juger de lui par son port et par la no-
blesse de sa démarche, ce ne peut être un
des esprits inférieurs , c'est quelque grand
4 potentat, l'un des trônes du ciel; son appa-
LIVRE XI 107
rence majestueuse et sublime n'est point si
terrible, qu'il me faille trembler ; mais il n'a
point non plus cet air doux et sociable de
Raphaël ; je ne dois point avoir une entière
assurance : prenons garde de l'offenser.
J'irai respectueusement à sa rencontre ton
devoir est de te retirer.
Il finit l'archange arriva, non dans sa
taille céleste, mais sous la figure de l'homine.
Sur ses armes luisantes flottait un habil-
lement militaire de pourpre, plus vive que
celle de Mélibée, ou que la teinture de Sarra
portée par les rois, et par les héros anciens
dans les jours de rejouissance. Iris en avait
teint la trame. A travers l'ouverture de son
casque étincelant, on entrevoyait son visage
glorieux dans la fleur de la virilité, à l'âge
que finit la jeunesse. Son épée, terreur de
Satan, pendait à son côté comme dans un
zodiaque brillant, et il tenait une lance à la
main. Adam se prosterna : l'ange soutint la
dignité de son caractere ; et sans s'incliner,
il déclara ainsi le sujet de son arrivée.
Adam, les hauts messages du ciel n'ont
pas besoin de detours; qu'il te suffise que tes
prières ont été écoutées. La mort que, sui-
vant la menace, tu devais subir au moment
de tandésobéissance, a été reculée pour un
nombre de jours. ils t'ont été donnés 1 dek
grâce, afin que tu aies le temps de te repen
tir, et d'expier ton crime par un nombre de
bonnes œuvres alors le Seigneur apaisé
pourrait t'affranchir entièrement des droits
que la mort a sur toi ; mais il ne te permet
pas de demeurer dans ce paradis je viens
pour t'en éloigner, et pour te conduire hors
du jardin, afin que tu laboures la terre d'où
tu as été tiré : cet autre séjour est plus con-
venable pour toi..
Il s'arrêta. Adam, frappé de ces paroles
108 LE PARADIS PERDU
comme d'un coup de tonnerre, tombait en
défaillance, et la douleur suspendait l'usage
de tous ses sens. Eve, qui avait tout entendu
sans se faire voir, découvrit bientôt par ses
lamentations l'endroit où elle s'était cachée.
O coup imprévu, plus rude que la mort !
faut-il donc te quitter, Paradis charmant,
lieu divin, où nous avons reçu le jour ? Heu-
reuses promenades, agréables ombrages , ha-
bitation propre pour des dieux, faut-il se sépa-
rer de vous ? J'espérais passer ici tranquille-
ment, quoique dans la tristesse, le délai qui
nous a été accordé jusqu'au jour de notre
mort. Vous ne croîtrez jamais en d'autres
climats, belles fleurs que je visitais tous les
matins, que je retournais voir le soir, que
j'appuyais soigneusement de ma main des
que vous cominenciez à vous épanouir, et
que j'avais pris tant de plaisir à caractériser
par des noms convenables. Qui vous présen-
tera maintenant au soleil ? Qui rangera vos
diverses tribus ? Qui vous arrosera de la fon-
taine d'ambroisie ? Toi enfin , berceau nup-
tial, que j'avais orné de tout ce qui pouvait
réjouir la vue ou l'odorat, comment m'éloi-
gnerai-je de toi ? Où porterai-je mes pas, dans
un monde enterré, obscur et sauvage, au
prix de celui-ci ? Comment pourrons-nous
respirer dans un air moins pur ? Comment
nous réduire à des aliments grossiers, nous
qui sommes accoutumés à des fruits immor-
tels?
L'ange lui répliqua Eve, ne te désespère
point, mais renonce patiemment à ce que tu
as justement perdu : il ne faut pas avoir
tant d'attache pour ce qui ne t'appartient
point ea propre ; tu ne vas point seule, ton
mari part aussi bien que toi ; tu ne saurais te
dispenser de le suivre ; songe qu'en quelque
endroit qu'il demeure, là est ton pays natal.
LIVRE XI 109
Adam, revenu de son saisissement, adressa
au grand archange ce discours plein de sou-
mission :
Habitant du Ciel, comment te dois-je nom-
mer ? Tu es un des Trônes ou le premier
d'entre eux; l'éclat qui t'accompagne annonce
un prince élevé au-dessus des princes. Si
nous vivons encore, nous en devons rendre
grâce à la douceur avec laquelle tu nous
as annoncé ton message : sa rigueur suffi-
sait pour nous donner la mort. Il nous livre
en proie au chagrin, à la tristesse, au déses-
poir ; nous allons être exclus de cette heu-
reuse demeure, notre douce retraite, et la
seule consolation qui pût nous rester ; toutes
autres places nous paraîtront inhabitables
et désolées, nous ne les connaissons point,
et elles refuseront de nous connaître. Si,
par une prière continue, je pouvais espérer
de changer la volonté divine de celui qui
peut tout, je ne cesserais point de le fati-
guer par mes cris redoubles ; mais contre
son décret absolu, les soupirs, les plaintes,
les larmes, ne sont qu'un souffle léger dont
le vent se joue ; ainsi , je me soumets à
son ordre irrévocable. Ce qui m'afflige le
plus, c'est que, partant d'ici, je serai loin
de Dieu et privé de sa vue bien heureuse ;
ici , j'aurais pu lui rendre mes adorations
dans chaque endroit où il daigna m'accor-
der sa présence divine ; j'aurais dit à mes
enfants : Sur ce mont il m'apparut, sous cet
arbre il se rendit visible, parmi ces pins
j'entendis sa voix, je conversai avec lui au
bord de cette fontaine. J'aurais dressé, en
reconnaissance, plusieurs autels de gazon et
j'aurais amassé les pierres naturelles des
ruisseaux pour servir de monument aux siè-
cles futurs ; j'y aurais offert des parfums;
d'encens odoriférant, des fruits et des fleurs
110 LE PARADIS PERDU
mais dans cet autre bas monde, où cherche-
rai-je ses apparitions brillantes ? Où trou-
verai-je la trace de ses pas ? Car, quoique
j'essuie sa colère, maintenant qu'il me rap-
pelle à la vie, qu'il prolonge mes jours et
qu'il me console par l'espoir d'une postérité
glorieuse, je me fais un plaisir d'envisager
l'extrémité de sa gloire immense, j'adore de
loin ses moindres vestiges.
Michel lui répondit avec un regard favo-
rable Ne sais-tu pas, Adam, que la terre
est à lui, aussi bien que le ciel ? Ce mont
n'est pas le seul endroit honoré de sa pré-
sence. Son immensité remplit la terre, la mer
et l'air. Toutes les creatures vivantes sont
pleines de sa puissante vertu, qui les fo-
mente et les conserve. Il a remis en tes
mains l'empire du globe terrestre : tu dois
en être content. Ne crois donc pas sa divi-
nité resserrée dans ces bornes étroites du
Paradis ou d'Eden: Si tu avais conservé ton
innocence, cette montagne aurait peut-être
été la capitale de ton empire ; de fà, toutes
les générations se seraient répandues sur la
terre , et peut- être tes arrière-petits-fils y
seraient venus des quatre coins du monde,
pour te révérer comme leur grand auteur;
tu as perdu cette prééminence : tu es main-
tenant réduit à demeurer dans le même ter-
rain que tes fils. Cependant ne doute point
que Dieu ne soit également dans les plaines
et dans les vallées ; plus gnes de sa
présence t'y suivront : tu seras toujours
environné de sa bonté et son amour pa-
ternel ; tu y verras sa face empreinte et la
trace divine de ses pas : et, afin que tu puis-
ses croire et que tu sois console avant ton
départ, sache que je suis envoyé pour te
montrer ce qui arrivera dans les jours à ve-
nir. Prépare-toi à voir le bien et le mal, et la
LIVRE XI *111
grâce surnaturelle combattant avec la cor-
ruption de l'homme ; par la tu pourras ap-
prendre à conserver la véritable patience , à
tempérer la joie par la cra nte et par une
pieuse componction , et tu verras qu'il faut
accoutumer également à supporter avec
moderation l'état de la prospérité comme
celui de l'adversité . Ainsi, tu adouciras tes
malheurs , et tu seras préparé à soutenir ton
passage mortel , quand le terme sera venu.
Monte sur cette éminence : qu'Eve (car j'ai
appesanti ses yeux) dorme ici- bas pendant
que tu veilles pour la vision : tu dormis au-
trefois pendant qu'elle fut formée à la vie.
Adam, pénétré de reconnaissance , lui ré-
pliqua Monte, je te suivrai, divin, guide,
partout où tu me conduiras. Je me soumets
au bras de Dieu, quelque pesant qu'il soit.
Je m'armerai de patience pour surmonter le
mal, et par une entière résignation, je tâ-
cherai de moissonner le repos dans le tra-
vail.
Ainsi tous deux ils montèrent dans les vi-
sions de Dieu : c'était la plus haute monta-
gne du Paradis : de son sommet on décou-
vrait distinctement un hémisphère entier,
qui présentait une magnifique perspective.
Cet autre mont sur lequel, par un motif
bien différent, le Tentateur transporta, dans
le désert, notre second Adam, pour lui mon-
trer les royaumes de la terre et leur gloire,
n'était ni plus haut, ni d'un aspect plus
étendu.
De là, les yeux d'Adam commandaient sur
tous les pays, occupés depuis par des villes
renommées. Il vit les provinces des plus
puissants empires, depuis les murs de Cam-
balu, siège du khan de Cathay, et depuis
Samarcande, où fut le trône de Thémir, près
du fleuve Oxus, jusqu'a Pékin , capitale des
112 LE PARADIS PERDU
rois chinois, et de là à Agra et Lahor, du
grand Mogol, en descendant vers la Cher-
sonèse dorée.
Il reconnut la résidence du Persan, jadis
Ecbatane, maintenant Ispahan ; Moscou, sou-
mis au czar de Russie, et Byzance, où règne
le grand Seigneur issu du Turkestan.
Son œil put encore discerner l'empire de
Negus et son port le plus éloigné, Erocco,
aussi bien que les autres petits Etats mari-
times, depuis Monbaza , Quiloa, Mélinde et
Sofala, que l'on croit être Ophir, jusqu'au
royaume d'Angola, vers le midi.
Ensuite, se portant du fleuve Niger au
mont Atlas, il observa les royaumes d'Al-
manzor, Fez, Sus, Maroc , Alger et Tremizen .
De là sa vué se tourna sur l'Europe et sur
les pays du monde où Rome devait dominer .
II vit peut-être aussi, en esprit , le riche
Mexique, siège de Montézuma, et Cusco, dans
le Pérou, connu par les fécondes mines qu'y
possédait le grand Atabalippa, et la Guyane
encore entière, dont les enfants de Gerion
appellent la grande cité Eldorado.
Mais, pour lui faciliter de plus nobles vi-
sions, Michel ôta des yeux d'Adam la taie
dont le fruit séducteur avait offusqué sa vue,
malgré les flatteuses promesses du serpent.
Ensuite, il lui purgea le nerf optique avec
l'euphrasie et la rue, car il avait beaucoup
de choses à voir, et il lui versa dans les yeux
trois gouttes d'eau puisées dans les sources
de vie.
La vertu de ce collyre perça jusqu'au siège
le plus interne de la vue mentale : Adam ,
forcé de fermer les yeux, tomba, et ses es-
prits devinrent comme engourdis ; mais
l'ange leranima en le touchant, et il rappela
ainsi son attention :
Adam, regarde les effets que ton crime a
LIVRE XI 113
produits sur tes descendants. Quoiqu'ils
n'aient jamais touché à l'arbre défendu, quoi-
qu'ils n'aient point conspiré avec le serpent
ni commis ton péché, ce même péché a ré-
pandu sur eux toute la corruption qui doit
avoir des suites plus violentes.
Il ouvrit les yeux, et vit un champ dont
une partie était labourée et couverte de ja-
velles nouvellement coupées ; l'autre partie
était en pâturages et paraissait remplie de
moutons et de porcs. Un autel rustique de
gazon s'élevait au milieu, comme une borne.
Sur cet autel, un moissonneur, echauffé du
travail, apportait les prémices de son labou-
rage, les épis nouveaux et la javelle dorée,
telle que le hasard l'avait fait trouver sous
sa main.
Un berger, d'un extérieur plus doux, vint
ensuite pour offrir en sacrifice au Seigneur
les premiers nés et l'élite de ses troupeaux.
Il étendit, sur du bois qu'il avait coupé, les
entraiiles et la graisse, et il mit par dessus
un lit d'encens, puis il fit toutes les céré-
monies requises. Bientôt le feu propice du
Ciel descendit avec rapidité sur son offrande
et la consuma entièrement ; elle rendit une
odeur agréable. Le présent de l'autre ne fut
point regardé il n'était pas sincere. Cette
distinction excita sa rage, et, suivant les
mouvements de sa colère, il lui porta contre
la poitrine un coup de pierre qui rompit le
fil de ses jours. Il tomba, et, frappé d'une
pâleur mortelle, il jeta par la bouche des
ruisseaux de sang et rendit l'âme en soupi-
rant. A cette vue, Adam fut saisi d'une ex-
trême frayeur ; il poussa un grand cri, et dit
à l'ange :
Divin interprète, sans doute quelque grand
malheur est arrivé à cet homme pacifique,
qui avait offert un si digne sacrifice ; est-ce
114 LE PARADIS PERDU
ainsi que la piété et la dévotion sont recom-
pensées ?
Michel, pareillement touché, lui dit : Adam ,
ceux- ci sont deux frères qui doivent sortir de
tes reins l'injuste a trempé ses barbares
mains dans le sang du juste. L'envie lui a
fait sentir que le ciel avait agréé l'offrande
de son frère ; mais le coup sanguinaire sera
vengé, et la foi de l'autre, approuvée, ne
perdra point sa récompense, quoique tu le
voies ici mourir, étendu sur la poussière et
baigné dans son sang.
Hélas ! dit notre premier père, quelle action
et quel en est le motif? Je connais donc la
mort. Est-ce en cette manière que je dois re-
tourner à la poudre natale ? O vue terrible !
Si la mort est un objet qu'on ne peut envi-
sager sans horreur, si l'idée seule en fait
frémir, quelle sera la rigueur de ses coups?
Tu viens de voir, répliqua Michel, com-
ment la mort fera sa première apparition à
l'homme ; mais la mort a plusieurs faces et
plusieurs routes conduisent à sa triste ca-
verne. Elles paraissent toutes effroyables ;
cependant l'entrée est ce qu'il y a de plus
terrible pour les sens. Quelques-uns mour-
ront d'un coup violent, par le feu, l'eau, la
faim ; il en mourra encore davantage par les
excès de la bouche, qui amèneront sur terre
de cruelles maladies . Leur troupe mons-
trueuse va passer en reyue devant toi, afin
que tu puisses connaître combien l'intempé-
rance d'Eve va répandre de maux sur les
hommes.
A l'instant, un lieu triste, infect et sombre,
ainsi qu'une infirmerie, parut devant ses
yeux il y vit un nombre infini de mou-
rants ; toutes sortes de maladies syncopes
affreuses, douleurs aiguës, défaillances, file-
vres de toute espèce, convulsions, épilepsies,
LIVRE XL. 115
catarrhes, pierre intestine et ulcères ; les
tranchées de la colique, la frénésie démonia-
que, la noire mélancolie et la folie lunatique ;
la phtisie languissante, la consomption et la
peste qui fait tant de ravages ; hydropisies,
asthmes et rhumes insupportables : l'agita
tion était cruelle, les soupirs lamentables..
Le désespoir allait de lit en lit visiter les
malades, et sur eux la mort triomphante se-
couait son dard ; mais elle différait de frap-
per, quoiqu'ils l'invoquassent souvent comme
feur plus grand bien et leur dernière espér
rance.
Quel cœur de rocher aurait pu longtemps
soutenir d'un ceil sec une vue si hideuse?
Adam n'y put rester davantage il pleura,
quoiqu'il n'eût pas été conçu dans le sein
d'une femme. La pitié l'attendrit et fit couler
de ses yeux une source de larmes, jusqu'à ce
que, des pensées plus fermes en modérant le
cours, il recouvra enfin la parole.
Misérable genre humain, à quel point te
trouves-tu dégrade ? A quels maux es-tu
destiné ? Ce serait un bien pour toi de ne
point voir le jour. Pourquoi la vie nous est-
elle donnée pour nous être ainsi arrachée,
ou plutôt pourquoi nous est-elle imposée
Si nous en savions le poids, nous refuserions
de l'accepter ou nous ne demanderions qu'à
nous en délivrer au plus tôt, heureux de
nous voir renvoyés en paix. L'image de Dieu
qui se trouve en nous , cette image autrefois
si belle et si relevée, doit-elle être abaissée
par des tortures inhumaines à des souffran-
ces dont la seule vue fait horreur ? Pourquoi
l'homme, conservant toujours en partie la
ressemblance divine, n'est-il pas affranchi de
telles difformités ? Pourquoi n'en est-il pas
exempté, en considération de l'image de son
créateur?
116 LE PARADIS PERDU
L'image du créateur, répondit Michel, les
abandonne quand ils se rendent esclaves de
leurs appétits déréglés et qu'ils se livrent au
démon de la gourmandise, qui a été la prin-
cipale cause du péché d'Eve. Les peines qu'ils
souffrent défigurent donc leurs traits et non
pas ceux de la divinité ; ou si les traits de
Dieu sont altérés en eux, lorsqu'ils excèdent
les règles de la nature, ils ont ce qu'ils mé-
ritent, puisqu'ils n'ont pas révéré l'image de
Dieu qui les animait.
Je me soumets, reprit Adam, et je sens
qu'ils sont punis avec justice ; mais outre
ces passages pénibles, n'y a-t-il point d'autre
porte pour arriver à la mort et pour nous
rejoindre à la poudre d'où nous tirons notre
origine ?
I en est une plus douce, dit Michel, si tu
observes cette règle : rien de trop, et que tu
conserves la tempérance dans le boire et
dans le manger, cherchant seulement à sa-
tisfaire le besoin de la nature et non les fan-
taisies déréglées de la gourmandise . Si tu te
conduis de la sorte, après plusieurs années
révolues sur ta tête, tu viendras, comme un
fruit mûr, à tomber de toi -même dans le
sein de ta mère, et tu seras cueilli sans au-
cune violence. Ce chemin, qui te disposera
insensiblement à la mort s'appelle la vieil-
lesse, mais alors tu dois survivre à ta vi-
gueur, à ta beauté. Tu changeras entière-
ment ton visage se décharnera. La fai-
blesse s'emparera de tes membres, tes che-
veux deviendront gris et tes sens émoussés ;
tout sentiment de plaisir t'abandonnera au
lieu de cet air de fraicheur, d'embonpoint et
de gaîté, une mélancolie languissante de
froid et de sécheresse règnera dans ton sang,
appesantira tes esprits et consumera enfin
le baume de ta vie.
LIVRE XI 117
Désormais, repartit notre premier père, je
ne fuis point la mort et je ne me soucie P us
de prolonger mes jours ; je ne songe qu'alu
moyen le plus doux et le plus facile de me
délivrer de ces entraves corporelles qu'il me
faut porter patiemment , jusqu'à ce qu'il
plaise à la Providence de m'en affranchir.
N'aime point la vie, ne la hais point aussi,
reprit Michel , songe seulement à bien
vivre ; le ciel décidera du temps que tu res-
teras sur la terre mais prépare-toi pour
une autre vision.
Il regarda, et vit une plaine remplie de
tentes de diverses couleurs. Près de quel-
ques-unes des troupeaux paissaient. L'on en-
tendait à côté des autres le son mélodieux
des instruments de la harpe et de l'orgue, et
l'on voyait celui qui faisait mouvoir leurs
cordes ou leurs touches. Ses doigts légers
versés dans toutes les proportions volaient
haut et bas, et poursuivalent, en courant
d'un côté à l'autre une fugue sonore .
Dans un autre endroit paraissait un labo-
rieux forgeron il travaillait deux barres
massives de fer et d'airain. Soit qu'un in-
cendie fortuit, après avoir embrasé les bois
d'une montagne ou d'une vallée , jusque
dans le cœur de la terre, lui eût livré par
l'ouverture de quelque cavité ces lingots
tout fondus ; soit qu'un torrent dechaussant
la terre qui les couvrait, eût produit un
jour leur métal, il coula dans des moules
préparés la matière liquide ; il en forma ses
outils , et du reste il fit divers ouvrages
qu'il façonna par le moyen du feu ou du ci-
seau.
Immédiatement après, Adam aperçut d'au-
tres hommes, qui du haut des montagnes
voisines où ils étaient établis, descendaient
dans la plaine : à l'extérieur ils paraissaient
118 LE PARADIS PERDU
justes , et entièrement appliqués à servir
Dieu, à l'adorer et à etudier ses ouvrages
qu'il a abandonnés à nos spéculations ; ils
recherchaient aussi les moyens de maintenir
la paix et la liberté.
Ils se promenèrent quelque temps dans la
plaine, et bientôt une troupe de belles fem-
mes en habits riches et galants sortit des
tentes. Elles chantaient au son des harpes,
et des chansons tendres et amoureuses, elles
s'approchaient en dansant. Les hommes ,
quelques graves qu'ils fussent, les contem-
plèrent; et se laissant emporter sans aucun
frein à la concupiscence de leurs yeux, ils
s'engagerent bientôt dans les filets de l'a-
mour, et conçurent de folles passions. Cha-
cun prit celle qui l'avait charmé les voilà
qui s'enivrent des désirs sensuels, jusqu'à ce.
que l'étoile du soir, favorable aux amants,
parut sur l'hémisphère. Alors pleins d'ar-
deur, ils allumèrent la torche nuptiale, et ils
invoquèrent l'hymen, appelé pour la pre-
mière fois en ce jour aux cérémonies du ma
riage. Les tentes retentirent du bruit de :
leurs fêtes et de leur musique.
Une si agréable entrevue et une union si
heureusement conclue entre l'amour et la
jeunesse, les chansons, les guirlandes, les
fleurs et les charmantes symphonies, enga-
gèrent Adam . à se livrer au plaisir, où le
cœur de l'homme se porte facilement, et il
découvrit ainsi ses sentiments intérieurs :
O toi qui as véritablement ouvert mes yeux,
prince des anges , cette vision me semble
plus favorable que les deux précédentes :
elle promet des jours plus paisibles. Celles-
là ne m'ont présenté que la haine, la mort
ou des peines encore plus fâcheuses : ici la
nature paraît accomplie dans toutes ses
fins..
LIVRE XI $119
Ne juge pas des choses, reprit Michel, par
le plaisir quoiqu'il paraisse fait pour la na-
ture, tu es venu au monde pour une plus
noble fin tu as été créé saint et pur à l'i-
mage divine. Ces tentes si charmantes que
tu as vues, sont les tentes de la méchan-
ceté les enfants du meurtrier de son frère
y demeureront. Occupés à perfectionner les
arts qui polissent la vie, ils font admirer leur
invention, mais ils oublient leur Créateur ;
et quoique son esprit leur ait donné toutes
leurs connaissances , ils ne veulent point lui
en rapporter la gloire. Ceux-ci mettront au
monde une postérite véritablement ornée de
beauté ; mais ces femmes que tu viens de
voir, semblables à des divinités, si douces,
si gaies, si agréables, ont renoncé à la vertu
et à la modestie, qui fait le plus grand mé-
rite du sexe : elles se trouvent seulement
formées et accomplies pour la débauche.
Elles ont appris uniquement à chanter, à
se parer et à tendre des filets dans l'arran-
gement de leurs paroles et de leurs regards.
Pour elles, ces hommes sobres, qui par une
vie religieuse avaient mérité le nom de Fils
de Dieu, prostitueront ignominieusement
leur vertu et leur renommée aux artifices de
ces belles impies. Ils nagent dans la joie, ils
vont être plongés dans la tristesse et bien-
tôt des torrents de larmes expieront leurs
transports insensés.
Adam, privé de sa courte joie, lui répon-
dit : Se peut-il que ceux qui étaient si bien
entrés dans la carrière, se détournent pour
marcher dans des voies indirectes ou suc-
combent en chemin ; mais je vois l'enchaîne-
ment de notre malheur ; il vient toujours de
la même source, et toujours il commence
par les femmes.
Il commence, répliqua l'ange, par la mol-
120 LE PARADIS PERDU
lesse de l'homme efféminé, qui devrait mieux
garder le rang où l'éleve la sagesse et les
dons supérieurs qu'il a reçus du ciel ; mais
dispose-toi pour une autre scène.
If regarda , et vit devant ses yeux une
vaste campagne, des ville et des ouvrages
de terre au devant, des cités peuplées avec
des tours et des portes superbes ; un con-
cours d'hommes en armes, des visages fu-
rieux qui annonçaient la guerre, des géants
puissants et hardis pour l'exécution. Quel-
ques-uns éloignes hors des files, ou rangés
en ordre de bataille, tant à pied qu'à cheval,
font briller leurs armes ; d'autres retiennent
leur coursier écumant, et moderent pour un
temps son ardeur. D'un côté, un détache-
ment choisi retournant d'un fourrage, ra-
mène des vaches, des boeufs et des génisses
que les cavaliers ont surpris dans les grasses
prairies d'autres enlevent dans la plaine
saccagée un troupeau riche de sa toison, des
brebis et leurs agneaux bêlants. A peine les
bergers peuvent-ils se sauver par la fuite.
Les cris dont ils remplissent les airs, font
prendre les armes aux habitants d'alentour ;
on en vient aux mains. Les escadrons se char-
gent avec fureur. Les champs où les bes-
tiaux naguère paissaient tranquillement, se
trouvent maintenant ensanglantés , déserts
et jonchés d'armes et de cadavres. Là une
armée investit une ville forte et l'attaque par
batteries, par mines et par escalades. Les
assiégés se défendent en jetant du haut de
la muraille des dards , des javelots , des
pierres et des torrents enflammés de soufre
et de bitume. Des deux côtés, le carnage et
des faits gigantesques .
D'une autre part, les hérauts, le sceptre
en main, convoquent un conseil aux portes
de la ville. Des vieillards graves et blanchis
LIVRE XI 121
par les années se mêlent avec les guerriers ;
les harangues sont entendues mais bientôt
la faction met tout en désordre.
Un homme de moyen âge , remarquable
par son air sage, se leva : 11 parla beaucoup
de l'injustice, de la force, de la violence, de
l'équité, de la religion, de la vérité, de la
paix et des jugements d'en haut. Les jeunes
et les vieux ne respectèrent point ses sages
discours ; et ils auraient porté sur lui leurs
mains forcenées , si un nuage descendant
pour le rendre invisible, ne l'eût dérobé à
leur fureur. Ainsi la violence, la force et l'op-
pression régnèrent par toute la plaine, et il
n'y avait point de [Link]
Adam fondit en larmes, et pénétré de tris-
tesse, il se tourna vers son guide : O qui
sont ces barbares qui s'égorgent si cruelle-
ment l'un l'autre ? Ce sont des ministres de
la mort, non des hommes. Ils multiplient
dix mille fois le péché de celui qui tua son
frère. De qui font- ils un tel massacre, și ce
n'est de leurs frères ? Mais quel est ce juste
que sa vertu aurait fait périr, si le ciel ne
l'eût délivré.
Ceux-ci, lui répondit Michel, sont les fruits
de ces mariages mal assortis que tu as vus ;
de ces mariages , où le bien et le mal, qui
d'eux-mêmes ont horreur de se joindre , fu-
rent imprudemment unis. Leur mélange a
formé ces productions monstrueuses de
corps et d'esprit. C'est de là que sont venus
ces géants renommés ; car dans ces jours la
force seule admirée , passera pour une vertu
héroïque ; on fera consister la gloire à ga-
gner des batailles , à subjuguer les nations ,
et à ériger des trophées de leurs dépouilles
sanglantes . Ceux qui se signaleront de la
sorte , seront appelés par honneur grands
conquérants , protecteurs des empires, dieux
12241 LE PARADIS PERDU
et fils des dieux, tandis qu'il faudrait les
nommer destructeurs et fléaux des humains.
Voilà par quelle route on se fera de grands
et de superbes noms sur la terre, et la re-
nommée publiera ce qui mériterait d'être...
étouffé dans un silence éternel. Mais Dieu.
n'abandonne point ceux qui espèrent en
lui. Il a protégé visiblement le septième d'a-
près toi, qui dans un monde pervers était le
seul juste, et qui se trouvait presque accablé
sous les coups de ses ennemis, parce qu'il
osait annoncer à ces impies la vérité dure
et odieuse à leurs oreilles , que Dieu vien-
drait pour les juger avec ses saints ; des
coursiers ailés l'ont enlevé dans un nuage
éclatant de lumière. Il ne payera point le
tribut à la mort. Le Très-Haut l'en affranchit,
et l'appelle pour cheminer glorieusement
avec lui dans le salut et dans les climats de
la béatitude. Tu as vu quelle récompense at-
tendent les bons, vois quelle punition est ré-
servée aux méchants.
Aussitôt il vit changer la face des choses.
La guerre, avec sa gorge d'airain, avait cessé
de rugir tout avait été converti en plaisirs,
en jeux, en excès, en festins et en danses
par le mariage, la débauche, le rapt ou l'a-
dultère, selon que de belles prostituées less
attiraient, mais bientôt la dissension se mêla
dans leurs réjouissances .
Enfin un vénérable vieillard vint parmi
eux : il montra une grande aversion pour
leur conduite, et rendit hautement témoi-
gnage contre leurs débordements. Il fré-
quenta leurs assemblées, où il ne trouva
que triomphes et que fêtes. Il leur prêcha la
conversion et la pénitence : il leur fit en-
tendre que Dieu allait exercer contre eux
ses jugements; mais ses remontrances furent
vaines.
LIVRE XI 123
Quand il eut reconnu que ses discours ne
trouvaient aucune entrée dans leurs cœurs ,
il prit le parti du silence, et pleura en se-
cret leurs égarements. Il éloigna ses tentes ;
puis sur la montagne coupant de grosses pou-
tres, il se mit à construire un vaisseau pro-
digieux, dont toutes les dimensions, la fon-
gueur, la largeur et la hauteur contenaient
un nombre de coudées. Il l'enduisit de bi-
tume, et il pratiqua une porte dans un des
côtés ; ensuite il y fit un amas considérable
de provisions.
Tout à coup un spectacle étonnant se pré-
senta ; des animaux de chaque espèce, des
oiseaux , et jusqu'aux moindres insectes ,
vinrent sept à sept en paires. Ils s'y place-
rent conduits par un instinct surnaturel. Le
vieillard y entra le dernier avec ses trois
fils et leurs quatre femines : Dieu scella lui-
même l'entrée du vaisseau.
Cependant le vent du midi s'éleva, et dé-
ployant ses ailes noires , rassembla les
nuages. A leur renfort, les montagnes en-
voyerent en haut un amas d'épaisses va-
peurs et d'exhalaisons humides. Les cieux
parurent une voûte obscure et noire ; la
pluie impétueuse fondit, e continua jusqu'à
ce que la terre devînt invisible. Bientôt l'é-
difice flottant roula sur les eaux, et de sa
proue avancée en pointe lutta contre les
ondes. Les autres habitations furent entiè-
rement submergées par le déluge leur
pompe se trouva entraînée sous les flots. La
mer couvrit la terre, ses côtes disparurent ;
et dans les palais où le luxe regnait peu au-
paravant, les monstres marins établirent leur
demeure.
Les débris du genre humain, naguère si
nombreux , voguaient embarqués dans un
frêle bâtiment. Quel fut alors ton chagrin,
124 LE PARADIS PERDU
Adam, quand tu vis la terre dépeuplée, et ta
postérité finir d'une manière si triste ? Un
autre déluge, un déluge de larmes et de tris-
tesse pensa te submerger comme tes en-
fants : l'ange te secourut, il te toucha ; tu
revins à la vie, quoique privé de tout es-
poir, comme un père qui pleure ses enfants
qu'une mort violente a détruits tout à coup
à ses yeux ; et tu pus à peine proférer cette
plainte
O visions malheureuses, il aurait mieux
valu pour moi vivre dans l'ignorance de l'a-
venir ; je n'aurais essuyé les maux que suc-
cessivement? Chaque jour en aurait fourni
sa mesure. C'en était assez pour moi ; mais
par ma connaissance anticipée, tous les mal-
heurs réservés aux siècles futurs fondent
sur moi , et ma prévision leur donne une
naissance prématurée pour me tourmenter,
même avant qu'ils existent. Que personne
désormais ne cherche à percer dans l'avenir ;
il n'y verra que des sujets d'affliction dont
il ne pourra se parer, et le mal ne sera pas
moins sensible pour lui dans l'appréhension
que dans la réalité. Passons à d'autres ob-
jets, je vois bien que les avertissements ne
nous sauvent point. Ce petit nombre d'hom-
mes échappés au déluge, et errants sur ces
plaines liquides , seront bientôt consumés
par la faim et par la tristesse. J'espérais que
tout prospérerait quand j'ai vu le doux
règne des plaisirs succéder aux fureurs de
la guerre, et je croyais que la paix produi-
rait une longue suite de jours heureux.
Quelle était mon erreur ? La paix introduit
la corruption, comme la guerre cause la dé-
solation. Céleste guide, éclaircis-moi ce mys-
tère, dis-moi si ce déluge est le dernier tom-
beau des hommes?
Michel lui répondit : Ces superbes que tu
LIVRE XI 125
as vus se signaler dans les combats et triom-
pher dans l'opulence, remplissaient la terre
de leur renommée , mais leur cœur était vide
de toute vertu. Après s'être abreuvés de
sang, après avoir ravagé le monde et subju-
gué les nations, après avoir acquis un nom,
de hauts titres et des tresors immenses, ils
s'abandonneront aux plaisirs, à la joie, à la
mollesse, aux exces et à la debauche, jusqu'à
ce que l'incontinence et l'orgueil les divisent
entre eux et leur fassent prendre les armes.
Les vaincus, en perdant leur liberté, per-
dront aussi la crainte de Dieu, qui, rejetant
leur fausse piété, les a livrés en proie à leurs
ennemis. Leur zele se refroidira ; ils devien-
dront mondains et dissolus, et ils ne songe-
ront plus qu'à vivre tranquillement des biens
dont leurs vainqueurs les laisseront jouir ;
car la terre prodiguera ses biens, afin que la
tempérance soit éprouvée ainsi tous dégé-
néreront, tous se depraveront. La justice, la
modération, la vérité et la foi seront aban-
données, excepté d'un seul homme, unique
enfant de lumiere dans un siècle de ténè-
bres ; l'exemple et les insultes d'un monde
ennemi declaré de la vertu ne pourront rien
sur lui ; sans crainte du reproche, du mé-
pris ou de la violence, il les reprendra de
feurs méchantes voies, et il leur exposera
combien les sentiers de la justice sont plus
sûrs et plus doux. Enfin leur dénonçant la
colère prete à fondre sur leur impénitence,
il se retirera blâmé des hommes, mais con-
sidéré de Dieu, comme le seul juste vivant.
Par son ordre, il construira, comme tu viens
de voir, une arche merveilleuse pour se sau-
ver avec sa famille du milieu d'un monde.
dévoué à une destruction universelle. Des
qu'il se sera placé dans l'arche et mis à cou-
vert avec ce peu d'hommes et d'animaux
126 LE PARADIS PERDU
choisis pour la vie, les cataractes du ciel
s'ouvrant sur la terre, verseront la pluie
jour et nuit . Les réservoirs de l'abîme se
crèveront, et l'Océan surmontera ses bornes
jusqu'à ce que l'inondation s'élève au-dessus
des plus hautes montagnes. Alors le mont
sacré du Paradis cédant à la violence des
eaux, sera renversé ; sa verdure disparaîtra :
les arbres entraînés par le courant des on-
des seront engloutis, et ce jardin voluptueux
formera dans le fond des eaux une île salée
et aride qu'habiteront les orques et les ba-
leines ; par là tu connaîtras que Dieu n'attri-
bue point de sainteté à aucun lieu, si elle
n'y est portée par les hommes : mais mainte-
nant regarde ce qui doit ensuite arriver.
Il tourna les yeux et vit l'arche élevée sur
les eaux qui commencèrent à s'abaisser : les
nuages se dissipèrent ; l'aquilon leur fit
prendre la fuite, et la sécheresse de son
Souffle resserra peu à peu la face du déluge.
Aussitôt le soleif dévoilé jeta un œil ardent
sur la vaste étendue de son miroir aquati-
que, et but amplement des vagues humides :
ainsi les eaux marchant avec un mouvement
réglé comme celui du reflux, se déroberent
doucement et descendirent de plus en plus
vers l'abîme, après que ses écluses et les ca-
taractes du ciel eussent été refermées . Enfin
Parche cessant de flotter, sembla fixée sur le
sommet d'une montagne, et les pointes pa-
rurent ainsi que des rochers, d'où les ondes
furieuses, avec de rapides courants, se reti-
rèrent à grand bruit vers la mer.
A l'instant il vit voler hors de l'arche un
corbeau, et après lui un messager plus sûr,
une colombe qui avait déjà été envoyée pour
reconnaître si les arbres paraissaient, et si
l'on trouverait où mettre le pied sur la terre.
Elle revint pour la seconde fois, portant dans
LIVRE XI 127
son bec un rameau d'olivier, signe pacifique :
alors la terre sèche parut.
Le vénérable vieillard sortit de l'arche avec
toute sa suite ; puis levant dévotement en ac-
tion de grâces les mains et les yeux vers le
ciel, il vit sur sa tête un nuage humide, et
dans le nuage un arc remarquable, orné
d'une écharpe de trois vives couleurs, pour
marquer la paix de Dieu et la nouvelle al-
liance. Adam fut consolé par cette vision, et
sa joie éclata en ces termes :
Céleste interprète, qui peux représenter les
choses futures comme présentes, cette der-
nière vision me ranime; elle m'assure que
l'homme vivra aussi bien que toutes les créa-
tures, et que le Seigneur conservera leur
race. Je suis moins affligé d'avoir vu détruire
un monde entier d'enfants criminels, que je
ne me réjouis de trouver un homme si par-
fait et si juste, que Dieu daigne en sa faveur
faire un autre monde et qu'il oublie sa co-
lère. Mais dis-moi, que signifient ces bandes
colorées dans le ciel? Nous représentent-elles
par leur extension les sourcils de Dieu
apaisé, ou sont-elles destinées comme une
bordure fleurie à lier les extrémités fluides
de ce nuage, de peur qu'il ne se fonde en-
core une fois en pluie, et qu'il n'inonde la
terre.
Tu as fort bien conjecturé, reprit l'ar-
change; le Très-Haut désarme sa colère,
quoiqu'il se fût repenti d'avoir fait l'homme
et qu'il fût fâché dans le fond du cœur, quand
jetant les yeux en bas, il vit la terre remplie
de violence, et que toute chair avait cor-
rompu sa joie. Tu viens de voir exterminer
les méchants. Un homme juste est si agréa-
ble aux yeux de l'Eternel qu'il s'engage à ne
plus répandre sa malédiction sur le genre
humain. Il fait serment de ne plus détruire
128 LE PARADIS PERDU
la terre par le déluge et de ne point laisser
la mer franchir ses bornes, ni la pluie sub-
merger le monde, les hommes où les ani-
naux ; mais quand il amenera les nuages
sur la terre, il y placera son arc de trois
couleurs pour servir de témoignage et pour
rappeler le souvenir de son alliance. Le jour
et la nuit, le temps de la semence et de la
moisson, le froid et le chaud garderont entre
eux un ordre constant, jusqu'à ce que dans
le renouvellement de toutes choses, le feu
purifie le ciel et la terre où les justes habi-
teront.

FIN DU ONZième livre

‫نداق‬
LIVRE DOUZIÈME

ARGUMENT
Michel expose, dans une narration, ce qui suit le Déluge.
Abraham lui donne occasion d'expliquer quelle sera la race
de la femme, suivant la promesse qui leur avait été faite dans
le jugement prononcé par le Fils de Dieu, son incarnation,
sa mort , sa résurrection , son ascension, l'état de l'Eglise
jusqu'à son second avènement. Adam, consolé, remercie
l'Archange ; descend de la montagne avec Michel. Il éveille
Eve, qui avait dormi pendant tout ce temps, mais dont l'es-
prit avait été calmé par des songes favorables. Michel les
prend tous deux par la main et les conduit hors du Paradis.
On voit l'épée de feu flamboyante derrière eux et les Chéru-
bins placés dans le jardin pour en garder les avenues.
Semblable à un voyageur que les besoins
de la nature obligent de se reposer sur le
milieu du jour, quoiqu'il soit pressé par le
temps, l'archange s'arrêta entre le monde
détruit et le monde réparé. Il voulut donner
à Adam le temps de se reconnaître ; ensuite
il prit la parole et dit :
Tu as vu jusqu'ici un monde commencer ,
finir et renaître je pourrais encore faire
passer devant toi une foule d'événements ;
mais j'aperçois que ta vue mortelle com-
mence à se lasser les sens ne sont point ca-
pables de soutenir longtemps les objets que
le ciel leur présente : ainsi je te raconterai
ce qui arrivera dans la suite des temps :
écoute moi :
Tant que cette nouvelle souche aura peu
de rejetons, et que la terreur des jugements
de Dieu ne sera point dissipée, les mortels
s'humilieront devant le Seigneur et se gou-
PARADIS PERDU - T. II
130 LE PARADIS PERDU
verneront suivant les lois de la justice et de
l'équité. Leur nombre se multipliera de jour
en jour; ils cultiveront la terre et ils feront
des récoltes abondantes de blé, de vin et
d'huile. Souvent du milieu de leurs trou-
peaux, on les verra tirer des génisses gràs-
ses, des agneaux et de tendres chevreaux
pour les offrir en sacrifice. Les effusions de
vin ne seront point épargnées aux saintes
fêtes qu'ils célébreront ; leurs jours s'écoule-
ront dans une innocente joie ; la paix régnera
parmi eux. Ils demeureront longtemps divi-
sés par familles et par tribus sous le gou-
vernement paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève
un homme ambitieux et superbe, qui renver-
sant l'aimable égalité de l'état fraternel,
s'arrogera une injuste domination sur ses
frères. Il bannira la concorde et la tranquil-
lité de la terre ; il étouffera la voix de la nă-
ture, et renonçant à la chasse des animaux
pour persécuter les hommes, il emploiera la
force et la surprise contre ceux qui refuse-
ront de se soumettre à son empire tyranni-
que. Le titre de puissant chasseur qu'il ob-
tient devant le Seigneur, déclare que son au-
torité vient du ciel ou qu'il l'usurpe contre
la volonté du Très Haut. Il traite les autres
de rebelles ; mais il sera lui-même caracté-
risé par un nom dérivé de la rébellion. Cet
impie avec une troupe que rassemble l'am-
bition de régner avec lui ou sous lui, mar-
chant de l'orient à l'occident, trouvé une
plaine où l'enfer vomit à gros bouillons un
noir bitume sur la terre. Ce bitume leur sert
de ciment ; ils y joignent des briques pour
construire une ville et une tour, dont la hau-
Leur s'élévant jusqu'au ciel, puisse trans-
mettre leur nom à la postérité. Ils veulent
s'immortaliser avant que de se disperser dans
des terres étrangères, sans considérer que
LIVRE XTI 131
la mémoire des pervers, ou meurt avec eux,
ou ne laisse que des idées d'horreur. Mais
Dieu, qui, tout invisible qu'il est, visite sou-
vent les hommes, et se promène à travers
leurs habitations pour observer leurs cu-
vres, les aperçoit. Il descend pour voir leur
ville, avant que leur tour offüsque les vues
célestes, et par dérision il envoie parmi eux
un esprit de discorde, qui confondant leur
langage naturel, lui substitue un mélange
bizarre de mots inconnus : aussitôt la dis-
sension bruyante se mêle parini les entre-
preneurs, ils s'adressent la parole et ne s'en-
tendent point ; mais ils commencent par des
cris, ils finissent par des coups. Les immor-
tels regardèrent en pitié le tumulte et l'agi-
tation de ces orgueilleux ; ils se rirent de
leurs vains projets ; la mésintelligence les fit
échouer ; l'édifice fut abandonné, et l'ouvrage
imparfait, monument éternel de la folie, prit
le nom de confusion.
Les entrailles de père s'émurent dans
Adam , et transporté d'une juste colère, il
s'écria : Fils execrable, peux-tu donc sans
remords écraser tes frères et t'attribuer sur
eux une autorité que tu n'as point recne
de l'Eternel ! Il nous adonné l'empire absolu
sur les animaux ; mais il abhorre l'injuste
oppresseur. Malgré cela, cet ambitieux estle
fleau des humains ; sa tour même outrage le
Tout- Puissant et lui déclare la guerre. Ché-
tif mortel! quelle nourriture partera- t-il au-
dessus des nuées pour subsister avec som
armée téméraire? L'air trop subtil déchirena
ses poumons grossiers, et il perira faute de
respiration, quand même il ne manqueraît
pas d'aliment.
Tu as justementen horreur, reprit Michel,
ce is qui trouble le repos de la terre, en
s'efforçant d'asservir la liberté naturelle :
132 LE PARADIS PERDU
cependant sache que depuis la chute origi-
nelle, ta liberté n'est plus la même et que ta
raison est sensiblement affaiblie. Sitôt que
les hommes etouffent ou rejettent cette lu-
mière intérieure, les désirs désordonnés et
les passions s'élevant en tumulte, prennent
l'ascendant sur la raison et la réduisent en
servitude; alors le Très-Haut, par un juste
jugement, soumet encore leurs membres
corporels à des maîtres violents, qui les res-
serrent dans un dur esclavage. Dieu hait la
tyrannie, mais elle est nécessaire. Les peu-
ples se plongent quelquefois dans un débor-
dement si affreux, qu'une fatale et juste ma-
lediction les dégrade de leur liberté exté-
rieure après qu'ils ont renoncé à leur liberté
intérieure : témoin le fils insolent de celui
qui construisit l'arche l'affront que cet in-
digne fils fait à celui qu'il devait le plus res-
pecter, condamne par la bouche paternelle
sa postérité vicieuse à être l'esclave même
des esclaves .
Ce dernier monde, ainsi que le premier, dé-
génère de jour en jour. Enfin, Dieu fatigué
de l'iniquité des hommes, les abandonne, et
détournant ses yeux saints, forme la résolu-
tion de les livrer à la dépravation de leurs
cœurs. Il choisit entre tous pour y placer
son culte, un peuple particulier, un peuple
descendu d'un homme fidèle, né dans le mi-
lieu de l'idolâtrie, sur les bords de l'Euphrate.
Croirais-tu que les mortels pendant la vie du
patriarche sauvé du déluge, fussent devenus
assez stupides pour abandonner le Dieu vi-
vant, et pour adorer comme de vraies divi-
nités leurs propres ouvrages, le bois et la
pierre?
Le Très- Haut parle dans un vision à ce
juste, dont il adopte les enfants : il lui or-
donne de renoncer à la maison de son père,
309 LIVRE XII སྙན 133
à sa famille, à ses faux dieux, pour aller
dans une terre qu'il doit lui montrer ; il sus-
citera de lui une nation puissante, et il ré-
pandra par lui ses bénédictions sur tous les
peuples du monde. A la voix de Dieu il obéit
sans hésiter, et quoiqu'il ne sache point
quelle est cette terre, il croit fermement. Je
vois, mais tu ne le saurais voir, avec quelle
foi il quitte ses dieux, ses amis et son pays
natal, Ur de Chaldée. Il passe maintenant le
gué à Haran, suivi d'une multitude de trou-
peaux, de bestiaux et d'esclaves nombreux.
Ce n'est pas le besoin qui lui fait entrepren-
dre ce voyage : il remet ses biens entre les
mains de la Providence, qui l'a appelé dans
une terre inconnue. Le voilà qui entre en
Chanaan . Je vois ses tentes plantées aux
environs de Sichem, dans la plaine voisine
de Moreh : il y découvre, dans une vision,
l'ange du Tout- Puissant qui promet à sa pos-
térité toute cette terre, depuis Hamath, au
Nord, jusqu'au desert, vers le Midi (j'appelle
les choses par le nom qu'elles auront un jour)
et depuis Hermon au levant, jusqu'à la
grande mer de l'Occident. Regarde bien, voilà
Le mont Hermon : voici la mer ; sur la côte
est le mont Carmel : ici le fleuve du Jourdain,
qui tire ses eaux d'une double fontaine, et
dont le cours servira de limites vers l'Orient.
Ses enfants s'étendront jusques en Senir,
c'est cette longue chaîne de montagnes. Pe-
sez bien ceci ; les nations de la terre seront
bénies en sa race. Cette race signifie ton
grand libérateur, dont tu auras bientôt une
révélation plus claire, celui qui écrasera la
tête du serpent. Ce bienheureux patriarche,
qui dans la suite du temps sera nommé le
fiděle Abraham, laisse un fils, et de son fils
un petit fils, tous deux héritiers de sa foi, de
sa sagesse et de sa renommée. Le petit-fils
134 LE PARADIS PERDU
avec douze enfants, part de Chanaan pour
une terre qui prendra le nom d'Egypte, et
qui sera divisée par le fleuve du Nil. Vois de
quel côté il coule, se dégorgeant par sept
bouches dans la mer. En un temps de fa-
mine il vient pour séjourner dans cette terre,
où il est invité par un de ses plus jeunes
enfants, un fils que ses dignes actions ont
élevé dans cet empire au degré le plus haut,
où puisse aspirer un heureux sujet. C'est la
que meurt le saint vieillard. Sa famille de
vient un peuple et cause de l'ombrage à un
nouveau roi. Ce monarque les considère
comme des hôtes dangereux par leur nom
bre, et suivant les conseils d'une cruelle po
litique, il se propose d'arrêter leur multipli
cation : il leur impose un dur joug, et pro-
nonce un arrêt de mort contre tous leurs
enfants mâles. Enfin sous la conduite de
deux frères, que l'Eternel envoie pour retirer
son peuple de l'esclavage (ces deux frères
s'appellent Moïse et Aaron), ils retournent
couverts de gloire et charges de dépouilles, à
la terre qui leur avait été promise ; mais au-
paravant il faudra que le parjure tyran, qui
prétend ne point connaître leur Dieu, et qui
ne veut point avoir d'égard à son message,
soit forcé par des signes et par des jugements
terribles ; il faudra que les rivières soient
changées en sang, qui n'aura point été rés
pandu; il faudra que les grenouilles, la ver-
mine et les mouches inondent ses royaumes
et son palais et que la mortalité frappe ses
bestiaux. Des pustules et des ulcères sillon
neront toute la chair de son corps et celle de
son peuple. Le tonnerre joint à la grêle et la
grêle mêlée de feu, désoleront le Ciel de l'E
gypte et ravageront la terre. Un nuage épais
de sauterelles descendra en essaims nom-
breux; elles dévoreront tout ce qui se trou-
LIVREXH 135
vera sur leur passage, et rongeant les her-
bes, les fruits et les blés échappés à la grêle,
elles ne laisseront aucune verdure. Des té-
nèbres palpables par leur épaisseur, couvri-
ront ses Etats d'un bout à l'autre, et étein-
dront la lumière pendant trois jours : en-
suite les premiers nés d'Egypte seront égor-
gés d'un même coup vers la moitié de la nuit.
Frappé de dix plaies, le dragon des fleuves
se soumet : il consent à laisser partir ses
hôtes ; mais son cœur se rendurcit aussitôt,
ainsi que la glace après un faux dégel. Il re-
tracte sa parole , et poursuit ceux dont il ve-
nait de jurer la liberté . Il s'avance pour périr
dans les flots , tandis que le peuple chéri
passe à pied sec entre l'onde qui se retire
des deux parts, et forme comme un mur de
cristal. Docile à la verge de Moïse, elle reste
divisée, jusqu'à ce que ceux qu'il délivre aient
gagné le rivage . Tel est le pouvoir merveil-
leux que l'Eternel remet à son prophète.
Mais Dieu ne se repose point sur l'homme
du salut de son peuple ; il est lui-même le
conducteur de ses enfants , et toujours pré-
sent dans la personne de son ange ; il marche
devant eux de jour dans un nuage et de nuit
dans une colonne de feu : il leur trace le
chemin et il sert de barrière entre eux et
leurs ennemis, pendant qu'un roi endurci
marche sur leurs pas. Le prince furieux les
poursuit toute la nuit ; mais les ténèbres ve-
nant à la traverse, l'empêchent de s'appro-
cher. Il attend que l'aurore paraisse. Le jour
vient le Tout- Puissant se produit à travers
le nuage, et la colonne de feu : il regarde
l'armée impie, la met en désordre, et brise
les roues de ses chariots. Par son ordre,
Moïse étend encore sa puissante verge ; la
mer obéit ; les vagues retournent sur les ba-
taillons de l'Egypte et submergent leurs
136 LE PARADIS PERDU
troupes guerrières . Cependant l'Israélite
sauvé des mains de ses ennemis, s'avance
du rivage vers Chanaan , par le désert aride.
Il n'a point pris le plus court chemin, ode
peur que la guerre ne l'épouvantât , s'il fût
entré sans expérience sur les terres du Cha-
nanéen alarme, et que la crainte le ramenant
en Egypte ne lui fît préférer aux fatigues de
la guerre une vie ignominieuse dans la ser-
vitude ; car la vie plaît aux braves et aux
lâches, avant que par une cruelle habitude
ils aient pris du goût pour les armes. Leur
long séjour dans le vaste désert leur produit
encore un bien : ils y fondent le plan de leur
gouvernement , et ils y choisissent par les
douze tribus leur grand Sénat, pour gouver-
ner suivant les règles que Dieu leur prescrit
lui-même sur le mont de Sina. Le sommet
nébuleux de cette montagne s'ébranle au
moment que l'Eternel descend dans le ton-
nerre à la lueur des éclairs et au son éclatant
des trompettes , pour leur donner des lois.
Les uns règlent la justice civile , les autres
établissent la forme des sacrifices . Il les dis-
pose par des figures et par des types, à la
serp entssance
connai , et cons ommerqui
de celui lat ecraser le
délivrance du
genre humain. Mais la voix du Seigneur est
terrible aux oreilles des mortels : ils le prient
de permettre que Moïse leur rapporte sa vo-
lonté, et de faire cesser la terreur. Le Très-
Haut leur accorde ce qu'ils demandent ; il
leur apprend par là que l'on ne peut avoir
d'accès auprès de lui, sans un médiateur ;
Moïse en représente le caractère ; mais il
doit en introduire un plus grand : il prédira
sa venue, et tous les prophètes chanteront
en leur temps le jour du Messie. La bonté
de Dieu ne se borna pas à établir leurs lois
et leurs cérémonies : il se plaît tellement
LIVRE XII 137
parmi les hommes qui obéissent à sa vo-
fonté, qu'il daigne placer entre eux son ta-
bernacle, et le Très- Saint veut bien demeu-
rer avec les mortels. Suivant ce qu'il or-
donne, ils fabriquent un sanctuaire de cèdre
revêtu d'or, pour y mettre une arche ; et
dans l'arche ils déposent le témoignage et
les titres de son alliance . Par-dessus tous
ils élèvent en or un trône de miséricorde en-
tre les ailes de deux chérubins . Sept lampes,
en forme de zodiaque, représentant les feux
célestes, brillent devant ce trône, un nuage
pendant le jour, et un sillon de feu pendant
la nuit demeurent sur la tente, excepté lors-
qu'ils sont en marche. Enfin conduits par
son ange, ils arrivent à la terre promise à
Abrahau et à sa postérité. Je ne finirais
point, si je voulais te raconter toutes les ba-
tailles livrées, les noms des rois détruits et
des royaumes conquis, ou comment le so-
leil, au milieu des cieux, s'arrêtera un jour
entier, et reculera l'arrivée de la nuit à cet
ordre émané de la bouche d'un homme. So-
leil, arrête- toi en Gabaon, et toi, Lune, dans
la vallée d'Ajalon, jusqu'à ce qu'Israël rem-
porte une entière victoire. Le fils d'Isaac, en-
fant d'Abraham, s'appellera de la sorte, et
son nom passera à la postérité, qui s'établira
en Chanaan.
Adam prit ici la parole : Divin envoyé, qui
viens dissiper ines ténèbres, combien m'as-
tu révélé de choses agréables, et surtout
celles qui concernent le juste Abraham et
sa postérité ? Mes yeux commencent à s'ou-
vrir; mon cœur, auparavant inquiet de mon
sort et de celui du genre humain, se sent
infiniment soulagé. Je vois maintenant le
jour de celui en qui toutes les nations seront
bénies, tout indigne que je suis de cette fa-
veur, après avoir cherché par des voies dé-
1381 LE PARADIS PERDU
fendues une connaissance qui m'était inter-
dite. Cependant je ne conçois point encore
pourquoi l'on donne tant de lois différentes
à ceux parmi lesquels Dieu daignera demeu-
rer sur la terre ce grand nombre de lois
prouve une furieuse inclination pour le mal.
Comment le Seigneur pourra-t-il leur accor-
der sa présence ?
Ne doute pas, reprit Michel, que le péché
ne règne parmi eux; ils sont tes descen-
dants. La loi ne leur a été donnée que pour
leur faire sentir leur perversitè naturelle ,
qui excitera sans cesse le péché à combattre
contre la loi. Ainsi, voyant que la loi peut
bien donner la connaissance du péché, mais
qu'elle ne saurait lui opposer que des expia-
tions faibles et figuratives, le sang des tau-
re aux et des boucs, ils concluront d'eux-
m êmes qu'un sang plus précieux doit satis-
fa re pour l'homme, le juste pour l'injuste.
Ce sera par le moyen de cette justice étran
gère, qui leur sera rendue propre par une
foi vive accompagnée d'œuvres saintes, qu'ils
trouveront leur justification devant Dieu, et
la paix intérieure de la conscience, que
toutes les cérémonies de la loi ne sauraient
apaiser : l'homme aussi ne pourrait pas de
lui-même en accomplir les maximes ; et ne
les accomplissant pas, il ne saurait avoir
de part à la vie. L'insuffisance de la loi est
donc sensible : son objet unique est de pré-
parer les nations à entrer un jour dans une
plus glorieuse alliance, à passer des types
figuratifs à la vérité, de la chair à l'esprit,
de l'imposition des lois étroites à une libre
acceptation de grâces abondantes , de la
crainte servile à la filiale, des œuvres de la
loi aux œuvres de la foi. Moïse est particu
lièrement chéri de Dieu mais il n'est que le
ministre de la loi. Il ne conduira point son
NEVREANI 139
peuple en Chanaan, ce sera Josué que les
Gentils appellent Jésus. Cet homme portant
le nom, et remplissant l'office de celui qui
doit écraser le serpent, et ramener en triom-
phe au séjour éternel du repos, l'homme
longtemps égaré dans le désert du monde,
les introduira dans la terrestre Chanaan, où
ils demeureront longtemps en paix : ils y
vivront heureusement , jusqu'à ce que les
péchés de la nation, interronpant le cours
de leurs prospérités, provoquent Dieu à leur
susciter des ennemis. Cependant toutes les
fois qu'ils se repentiront, il les sauvera de
leurs mains, d'abord par des Juges, ensuite
sous des monarques. Le second de ces rois
renommé tant par sa piété que par ses hauts
faits, recevra une promesse irrévocable, que
son trône durera pour jamais. Toutes les
prophéties chanteront pareillement que de
la souche royale de David (tel est le nom de
ce roi) il sortira un fils : ce fils est ce re-
jeton qui t'a été prédit, qu'Abraham a en-
trevu; ce sauveur, l'espoir des nations, an-
noncé aux rois, et le dernier des rois; car
son règne n'aura point de fin ; mais aupara-
vant il y aura une longue suite de souverains.
Le fils qui succède à ce roi si pieux, sera
célébré dans tout le monde par son opulence
et par sa sagesse il placera dans un temple
superbe l'arche nébuleuse de Dieu , retirée
jusque- là sous un tabernacle errant. Ceux
qui le suivent, seront représentés dans les
Chroniques , les uns bons , les autres mé-
chants. La plus longue liste est des méchants.
Leurs infâmes idolatries, et leurs prévarica-
tions accumulées sur celles du peuple, en-
flamment la colère du Tout-Puissant. Il s'é-
loigne d'eux ; il abandonne leur terre et leur
ville, son temple, sa sainte arche, avec tous
ses vases sacrés comme des objets de mé-
140 LE PARADIS PERDU
pris ; et il les livre en proie à cette ville su-
perbe , dont les hautes murailles sont res-
tées dans la confusion, et qui de là a pris le
nom de Babylone. Il les y laisse dans la cap-
tivité l'espace de soixante-dix ans ; puis se
ressouvenant de sa miséricorde et de l'al-
liance qu'il a jurée à David, et qui est stable
comme les jours du ciel, il les ramène dans
la cité sainte. A leur retour de Babylone,
sous le plaisir des rois leur maîtres , que
Dieu dispose en leur faveur, ils relèvent la
maison du Seigneur. La modération met
pendant quelque temps un frein à leurs dé-
sirs ; mais leur multitude et les richesses 've-
nant à s'augmenter, forment entre eux di-
verses factions. C'est dans le temple qu'on
voit d'abord naître la dissension au milieu
des prêtres et des ministres de l'autel, dont
la paix devait être le précieux ouvrage.
Leurs divisions introduisent l'abomination
jusque dans le lieu saint. Enfin, sans avoir
d'égard pour le fils de David, ils se saisis-
sent de la couronne : le sceptre sort de leurs
mains et passe dans celles d'un étranger,
afin que le véritable Oint de Dieu , le Messie,
naisse dans l'abjection. A son avènement,
une étoile que l'on n'avait jamais vue dans
le ciel, annonce sa venue et guide les sages
d'Orient. Ils s'informent de l'endroit où il
devait naître, et viennent lui offrir l'or, la
myrrhe et l'encens. Un ange publie solen-
nellement le lieu de sa naissance à de sim-
ples bergers qui veillaient pendant la nuit.
Ils y courent avec joie, et ils entendent ses
louanges chantées par les célestes chœurs.
Une vierge est sa mère ; mais son père est
la vertu du Très-Haut. Il montera sur le
trône héréditaire ; son empire s'étendra jus-
qu'aux extrémités de la terre, et les bornes
de sa gloire seront celles des cieux.
LIVRE XII 141
A ce récit , Adam fut saisi d'un saint
transport. L'excès de sa joie faisait couler
de ses yeux des larmes de tendresse : il en
suspendit le cours, pour faire éclater en ces
termes sa reconnaissance :
Agréable prophète, tu mets le comble à
mon espérance : tu me dévoiles clairement
le grand ouvrage de ma rédemption. Je ter
salue, vierge mère, la bien-aimée du Tout-
Puissant. Tu viendras de mes reins, et le
fils du Très-Haut sortira de tes entrailles.
Ainsi Dieu s'unissant avec l'homme, le ser-
pent ne saurait éviter d'avoir la tête brisée
d'un coup mortel. Dans quel lieu, en quel
temps sera leur combat ; quelle plaie meur-
trira le talon du vainqueur ?
Ne te représente point, lui répliqua Mi-
chel, leur combat comme un duel. La tête et
le talon ne sont que des figures. Ce n'est
point pour combattre son ennemi avec plus
d'avantage que le fils joint l'humanité à la
divinité. Satan n'est pas ainsi surmonté. La
blessure qu'il s'est faite en tombant du ciel,
ne l'a point mis hors d'état de te donner le
coup de la mort. C'est ce coup que ton Sau-
veur doit guérir, non en détruisant son ou-
vrage. Cette œuvre ne sera consommée que
par une entière soumission à la volonté de
Dieu, que tu n'as point respectée . Il faut que
ton libérateur se mette en ta place qu'il
s'immole pour ton crime, et pour ceux que
tes descendants commettront à ton exem-
ple : ainsi la justice divine sera satisfaite.
il accomplira exactement la loi de Dieu par
l'obéissance autant que par l'amour, quoique
l'amour seul accomplisse parfaitement la
loi. Il prendra une chair ; et s'exposant à
une vie honteuse et à une mort infâme, il
souffrira pour toi une dure punition. Il an-
noncera la vie à tous ceux qui fonderont
142 LE PARADIS PERDU
leur espérance en sa rédemption et en sa
justice, et qui ne mettant de leur part aucun
obstacle, croiront que pour participer à la
gloire , leurs mérites ne suffiraient pas ,
quand même ils satisferaient aux oeuvres
légales, si les mérites de leur rédempteur
n'y donnaient le prix. Que le salut des hom-
mes lui coûtera cher ! il sera haï, blasphêmé,
arrêté, jugé, condamné à une peine ignomi-
nieuse. Il sera cloué sur la croix par ceux
de sa propre nation et mis à mort pour don-
ner la vie au monde : mais il attachera tes
ennemis à cette même croix : il effacera de
son sang le décret de ta condamnation et de
celle du genre humain. La loi, imparfaite
avant lui, sera parmi les dépouilles dont il
ornera le trophée de sa croix, et sa rigueur
ne nuira plus à ceux qui espéreront ferme-
ment en sa satisfaction. Il meurt donc, et
bientôt il ressuscite. La mort n'usurpera pas
un long empire sur lui. Avant que la troi-
sième aube du jour retourne, l'étoile du ma-
tin le verra sortir du tombeau , brillant
comme l'aurore , après qu'il aura payé la
rançon qui rachete l'homine du trépas.
insi il sauvera tous ceux qui ne néglige-
ront point la vie et qui embrasseront sa
grâce par la foi accompagnée d'oeuvres. Cet
acte divin annule ta condamnation ; cet acte
brisera la tête de Satan et ruinera sa force en
détruisant le péché et la mort, ses deux plus
terribles suppôts. Par là, les propres dards
de ces deux monstres sont enfoncés dans la
tête de ton ennemi beaucoup plus profondé-
ment que la mort temporelle ne blesserait
le talon du vainqueur ou celui des prédes-
tinés. La mort qu'ils souffriront, semblable
au sommeil, ne sera qu'un doux passage à
une vie plus heureuse. Après sa résurrec-
tion, il ne restera sur la terre qu'un certain
LIVRE XIL 143
temps, pour se montrer aux disciples qui le
suivirent toujours pendant sa vie. Il les
chargera d'enseigner aux nations ce qu'ils
ont appris de lui et de leur donner la con-
naissance du salut. Ils baptiseront dans l'eau
pure. Ce signe sacré lavé les hommes de la
Souillure du péché et les réconcilie avec
Dieu. Ils instruiront les nations ; car depuis
ce jour le salut sera prêché dans toute l'é-
tendue du monde, non seulement aux en-
fants des reins d'Abraham, mais aux enfants
de la foi d'Abraham ; c'est ainsi que les na-
tions seront bénies en sa race ; il montera
au ciel des cieux triomphant par les airs, de
ses ennemis et des tiens. Dans ce vaste es-
pace, il saisira le serpent, prince de l'air, et
le traînant chargé de chaînes à travers son
royaume, il le précipitera pour jamais. En-
suite, il entrera dans la gloire, et reprendra
sa place à la droite de Dieu, exalté au-des-
sus des noms les plus respectables du ciel.
De là, quand le temps fatal de la dissolution
du monde sera résolu, il viendra revêtu de
gloire et de puissance pour juger les vivants
et les morts, pour punir le mort infidèle,
mais pour récompenser les justes et pour les
recevoir dans la beatitude.
Le grand archange, parvenu à ce période
qui achève les destins du monde, s'arrêta, et
notre premier père s'écria dans une sainte
extase :
O bonté immense que tu es adorable ! Du
mal même, tu sais tirer les plus grands
biens. L'effort qui , au premier moment de
la création , tira la lumière du sein des
ténèbres , mérite moins d'être admiré. Je
doute maintenant si je dois m'attrister en-
core du péché que j'ai commis et occasionné;
ma faute fait d'autant mieux éclater la
gloire de Dieu , sa bonne volonté pour
144 LE PARADIS PERDU
l'homme, et la grâce abonde sur la colère.
Mais, dis-moi, si notre libérateur s'en re-
tourne au ciel, que deviendra le petit trou-
peau des fidéles qu'il aura laissé parmi la
foule des infidèles ennemis de la vérité ?
Dans son absence, qui est- ce qui guidera
son peuple, qui le défendra ? Ne traiteront-ils
pas plus durement ses serviteurs qu'ils ne
l'ont traité?
Ils le feront certainement, dit l'ange ; mais
du haut du ciel il enverra à ses disciples
un consolateur, la promesse de son père,
son esprit qui demeurera en eux. Il gra-
vera sur leur cœur la loi de foi qui opère
par l'amour, afin de les guider dans les
voies de la vérité et de les couvrir d'une ar-
mure spirituelle capable de résister aux at-
taques de Satan et d'amortir ses dards les
plus aigus. Avec ces secours, ils regarde-
ront la mort d'un ceil tranquille. Ils brave-
ront les tourments que la rage des hommes
pourra inventer contre eux. Au fort des
supplices, ils seront soutenus par des con-
solations intérieures. Leur fermeté étonnera
leurs plus cruels persécuteurs . L'esprit, d'a-
bord répandu sur ses apôtres et ensuite sur
ceux qui seront baptisés, leur communi-
quera des dons surprenants , comme celui de
parler les langues et de faire les miracles
que leur Maître faisait avant eux. Ainsi ils
engageront un grand nombre d'hommes de
toutes nations à recevoir avec joie la céleste
doctrine. Enfin, ayant rempli leur ministère,
après avoir glorieusement fourni leur car-
rière et laissé par écrit leur doctrine et leurs
actes, ils s'endormiront dans le Seigneur ;
mais à leur place, comme ils le prédisent,
s'élèveront de temps à autre pour pasteurs
des loups affamés qui feront servir les mys-
tères les plus sacrés à des. vues sordides
LIVRE XII 145
d'intérêt et d'ambition. Ils infecteront de su-
perstitions la vérité déposée dans les livres
sacrés ; ils ne chercheront qu'à se prévaloir
des noms, des places et des titres, et qu'à
introduire avec une main charnelle leurs
nouveautés impies. De là s'élèveront de
rudes persécutions contre ceux qui voudront
persister à adorer en esprit et en vérité. Les
autres, dont le nombre sera le plus grand,
croiront satisfaire à la religion par des rites
extérieurs et par des formalités spécieuses.
La vérité, percée des traits de la calomnie,
disparaîtra, la foi languira, et les actions
des hommes ne seront plus animées de ce
qui les peut vivifier. Ainsi le monde, con-
traire aux bons et favorable aux méchants,
succombera sous le poids de l'iniquité jus-
qu'au temps où les justes respireront enfin,
et où les méchants disparaîtront pour ja-
mais. L'avènement de celui qui t'a été d'a-
bord annoncé d'une manière obscure , mais
que tu connais à présent pour ton sauveur
et pour ton maître, amènera ce grand jour.
C'est lui qui doit à la fin des temps se ma-
nifester dans les nues au milieu de la gloire
paternelle. Il viendra mettre en poudre Satan
avec son monde pervers , et il formera de la
masse purifiée par le feu un nouveau ciel et
une nouvelle terre. Les siècles qu'il ordon-
nera seront inébranlablement fondés sur la
droiture, la paix et l'amour et porteront pour
fruits la joié et la béatitude éternelle.
Il finit, et pour la dernière fois Adam ré-
pondit : Avec quelle promptitude , esprit
bienheureux, ta prédiction n'a-t-elle point
parcouru ce monde passager et la carrière
où le temps vole jusqu'à ce qu'il vienne à se
fixer? Ce qui se trouve au delà n'est qu'un
grand abîme ; c'est l'éternité dont nul œil ne
peut voir le terme. Grâce à tes instructions,
146 LE PARADIS PERDU
mon désespoir s'est calmé, la paix renaît
dans mon cœur, et j'emporte avec moi au-
tant de connaissances que ce vase d'argila
en peut contenir. Quelle était ma folie de les
vouloir étendre sans bornes ; désormais, je
me contenterai de savoir que la meilleure
chose est d'obéir à Dieu, de l'aimer avec
crainte, de marcher sans cesse comme si
l'on était en sa présence, de tourner ton-
jours les yeux vers sa Providence et de
placer en lui son espoir. Sa miséricorde s'é-
tend sur tous ses ouvrages, surmonte tou-
jours le mal par le bien, et choisissant les
plus vils et les plus méprisables selon le
monde, il confond les puissants de la terre
par des instruments faibles en apparence, et
les sages mondains par les simples de cœur.
Je conçois aussi qu'il est plus glorieux de
souffrir pour la cause de la vérité que de
vaincre ses ennemis ; et qu'aux fideles la
mort est la porte de la vie. J'en suis con-
vaincu par l'exemple de celui que je connais
aujourd'hui pour mon rédempteur, que je
veux glorifier sans cesse, et que je prends
pour principe de mes actions comme pour
terme unique de mon bonheur.
L'ange lui répondit aussi pour la dernière
fois : Si tu as bien appris ces vérités, tu es
parvenu au comble de la sagesse. N'espère
pas d'aller plus haut, quand même tu con-
naîtrais par leurs noms toutes les étoiles,
toutes les puissances célestes, tous les se-
crets de l'abîme et tout ce qui existe dans le
ciel, dans l'air, sur la terre ou dans la mer.
L'étendue de ce monde que tu possèdes sous
ton empire n'empêche pas que tu sois borné.
Ajoute seulement des oeuvres qui répondent
à tes connaissances ; ajoute la foi, ajoute la
vertu, la patience, la tempérance, ajoute l'a-
mour qui portera un jour le nom de charité;
LIVRE XIL 147
ce sera l'âme de tout le reste. Tu ne seras
point fâché de quitter ce séjour, tu possé-
deras en toi un paradis bien plus heureux.
Mais descendons maintenant de ce sommet
de spéculation, l'heure précise exige que
nous partions : vais les gardes que j'ai cam-
pés sur ce mont, ils sont tout prêts à mar-
cher. Regarde l'épée flamboyante ; son mou-
vement terrible est le signal de la retraite,
nous ne saurions rester plus longtemps. Va,
éveille Eve ; je l'ai aussi calmée par des son-
ges consolants et j'ai disposé son esprit à la
soumisson. Toi, dans un temps convenable,
fais-lui part de ce que tu as entendu et sur-
tout de ce qu'il importe à la foi de savoir.
Explique-lui le grand mystère de la rédemp-
tion. C'est du sein de la femme que sortira
le salut du genre humain. Méritez tous deux
par la sainteté de votre vie qu'elle vous soit
prolongée. Vivez unis dans une même foi ;
gémissez au souvenir de votre crime, mais
réjouissez-vous en songeant à votre heu-
reuse délivrance .
A ces mots, ils descendirent du haut de la
montagne. Sitôt qu'ils furent arrivés en bas, 1
Adam courut au berceau où Eve s'était en-
dormie; il la trouva éveillée, et elle le recut
avec ces paroles qui marquèrent que sa tris-
tesse était calmée.
Je sais d'où tu viens et où tu allas. Dieu
conduit le sommeil, et les songes, quand il
lui plaît, sont un langage divin : il m'en a
envoyé de propices et de favorables, au mo
ment qu'accablée de chagrin et d'affliction
de cœur, je me suis assoupie. Mene-moi, je
ne recule point ; le paradis me suivra par-
tout où tu seras. Si je restais ici sans toi, la
beauté de ces jardins me toucherait peu ; tu
me tiens lieu de tout. C'est pour l'amour de
moi que tu as perdu ce séjour délicieux.
148 LE PARADIS PERDU
J'emporte encore cette consolation, quoique
mon crime m'ait rendue indigne d'aucune
grâce le ciel me favorise à tel point que
le Sauveur du monde sortira de mes en-
trailles.
Adam l'entendit avec plaisir, mais il ne
répondit pas. L'archange le pressait et les
chérubins, en ordre brillant, descendaient
vers le poste qui leur était marqué. On les
voyait couler sur la surface de la terre
comme des météores. Ainsi le brouillard s'é-
levant d'un fleuve à la fin du jour s'avance
sur les marécages et fait doubler le pas au
laboureur qui regagne sa cabane. L'épée de
l'Eternel marchait à leur tête. Telle une co-
mète trace sa route par des flammes ; les
feux qu'elle jetait allaient tout dévorer.
L'ange, se hâtant, prit par la main nos pre-
miers pères, dont la fuite aurait été trop
lente. Il les conduisit à la porte du côté de
l'Orient, et après les avoir remis dans la
plaine au pied du rocher, il disparut. Ils
tournèrent les yeux et virent la partie orien-
tale du Paradis, naguère leur heureux domi-
cile, couverte du cercle rapide de cette épée
de feu. La porte, chargée de fronts redouta-
bles et d'armes étincelantes, s'offrit à leurs
regards. La nature leur fit verser quelques
larmes, mais bientôt ils les essuyèrent. Le
monde entier se présentait devant eux ; ils y
pouvaient choisir un lieu pour s'établir, et
la Providence était leur guide. Ils se donnè-
rent la main, et traversant la campagne
d'Eden, ils s'avancèrent à pas lents dans un
monde inconnu.

FIN DU DOUZIÈME ET DERNIER LIVRE


VIE DE MILTON

TIRÉE DE L'ANGLAIS

Jean Milton naquit en 1608. L'éditeur de ses


Ouvrages en prose, avance sa naissance de
deux années ; mais comme il se contredit
ensuite, je me suis rendu aux raisons qui ont
engagé M. Baile à la rapprocher. Sa famille
était originaire d'une ville de même nom
dans la province d'Oxford .
Son père, nommé comme lui Jean Milton,
exerça la profession de notaire, et fut déshé-
rité fort jeune par ses père et mere, pour
avoir abandonné la communion de l'Eglise
romaine. Il eut de Sara Caston, sa femme,
deux fils, Jean, dont nous écrivons la vie,
Christophe qui suivit le barreau et une fille
nommée Anne. Christophe demeura fidele au
roi ; et comme il se prêtait à toutes les
maximes de la cour sur le spirituel et sur
le temporel, il obtint, sous le règne de Jac-
ques II, la place de juge des plaidoyers com-
muns, qu'il exerça jusqu'à sa mort. Jean, qui
est le sujet de ce discours, laissa voir , dès
sa plus tendre enfance, un esprit au- dessus
de son âge. Son père, observant en lui des
dispositions si heureuses, résolut de ne rien
épargner pour son éducation : il lui donna
un maître, dont le pupille a célébré la capa-
cité dans une excellente élégie latine.
Le jeune Milton joignit à une grande ou-
verture d'esprit l'amour du travail. Il pas-
sait sur les livres une grande partie de la
nuit, et on ne le déterminait qu'avec peine à
les quitter. Les longues lectures le rendirent
non seulement sujet à de fréquents maux de
150 VIE DE MILTON
tête, mais elles affaiblirent encore sa vue et
lui en causèrent enfin la perte entière. Il
apprit les premiers principes dans la maison
paternelle et fit ses humanités au collège de
Saint-Paul, sous le docteur Gilles. Au bout
de quelque temps, on l'envoya à Cambridge,
au collège de Christ, où il se distingua dans
toutes sortes d'exercices académiques. Lors-
qu'il eût été reçu maître-es- arts, il sortit de
l'Université et retourna auprès de son père,
qui avait abandonné la ville pour s'établir à
Horton, prés de Colebrooke, dans la province
de Berck.
Il y resta quelques années enfoncé dans la
retraite et continuant ses études avec suc-
cès. Sur ces entrefaites, sa mère mourut, et
il obtint de son père la permission de voya-
ger dans les pays étrangers. M. Henri Wot-
ton, prévôt du collège d'Eaton, lui donna par
écrit des avis sur la manière dont il devait
se conduire ; mais, faute d'en observer une
excellente maxime, il se vit dans un très
grand danger. 11 pensa lui en coûter cher,
pour avoir voulu disputer sur la religion aux
portes du Vatican. Ayant employé environ
deux années en France et en Italie à satis-
faire sa curiosité, il s'en retourna au bruit *
de la guerre civile qui s'élevait dans sa pa-
trie. Il renonça à la Grèce et à la Sicile, qui
étaient entrées dans le plan de ses voyages.
Le lord vicomte Scudamore, ambassadeur
du roi Charles Ier à la cour de France, lui
donna la connaissance du fameux Grotius,
que la reine Christine de Suede avait aussi
honoré du caractère de son ambassadeur
dans la même cour.
A Rome, à Gênes, à Florence et dans d'au-
tres villes d'Italie, il fit amitié avec les per
sonnes les plus célebres dans les sciences.
Plusieurs lui ont donné des témoignages
VIE DE MILTON 151
d'estime et d'amitié, qui sont imprimés à la
tête de ses poèmes latins. Le premier de tous
fut écrit par Manso, marquis de Villa, pa-
tron du Tasse, qui, par reconnaissance, a
fait entrer, dans sa Jerusalem délivrée, le
nom de son protecteur.
Il y a toute apparence que ce noble Napo-
litain lui fit le premier naître l'idée d'entre-
prendre un poeme épique, et il paraît par
quelques vers latins adressés au marquis
sous le titre de Mansus, qu'il avait jeté les
yeux sur le roi Artus ; mais ce monarque
était réservé à une autre destinée .
En arrivant chez lui, il trouva l'Angleterre
remplie de sang et de désordre. On s'éton-
nera qu'un homme si bouillant et si hardi
se soit abstenu de prendre les armes dans
une crise si violente. Je suppose que l'extrême
déférence qu'il avait pour son pere l'empêcha
d'écouter ses mouvements naturels . Le loge-
ment qu'on avait arrêté pour lui dans la ville
était commode. Il y reçut les fils de sa sœur
et quelques jeunes gentilshommes, et il se
chargea de leur éducation . L'on dit qu'il les
forma sur le plan qu'il a publié dans un traité
dédié à son ami M. Hartlieb.
Il vécut ainsi en philosophe jusqu'à l'année
1643 qu'il épousa Marie Powell, fille de Ri-
chard Powell de Foresthil, dans la province
d'Oxford . C'était un gentilhomme considé-
rable par le bien et par le mérite. Ses senti-
ments étaient si opposés à ceux de son beau-
fils, qu'il faut plutôt s'étonner de la conclu-
sion de ce mariage, que de la rupture qui ar-
riva peu après le premier mois .
Milton fit tout ce qu'il put pour engager sa
femme à retourner avec lui. Voyant qu'il ne
gagnait rien sur elle, il écrivit divers traités
sur le divorce, et il s'engagea dans la re-
cherche d'une jeune personne très belle et
152 VIE DE MILTON
très spirituelle ; mais avant qu'il eût pu la
disposer au mariage, en entrant chez un de
ses amis, il rencontra sa femme qui se jeta
à ses pieds, lui demanda pardon et le pria de
la recevoir en grâce. Sans doute qu'une sem-
blable entrevue, à laquelle il ne s'attendait
pas, le frappa extrêmement, et peut-être
l'impression qu'elle fit sur son esprit contri-
bua-t-elle à lui faire trouver ces termes vifs
et tendres dont Eve se sert pour fléchir
Adam. L'entremise de ses amis acheva de
l'apaiser il se rendit après une courte ré-
sistance, et il sacrifia par générosité son
ressentiment aux larmes d'une épouse repen-
tante.
Cette réconciliation fut si sincère de sa part,
que bien loin de conserver le moindre levain
d'aigeur, il prit sous sa protection le père de
sa femme et toute sa famille enveloppée dans
la ruine du roi, pour avoir fidèlement sou-
tenu ses intérêts : il ne les laissa manquer
de rien, et il les garda dans sa maison jus-
qu'à ce qu'il eût ménagé leur accommode-
ment avec le parti victorieux.
La considération qu'il s'était attirée par
divers ouvrages sur les affaires du temps ,
lui donnait beaucoup de crédit dans l'Etat,
et de part au gouvernement.
On dissimulerait en vain, et je me garde-
rai bien de vouloir justifier son engagement
dans une ligue formée pour la destruction
de la monarchie ; mais laissant à discuter
si sa religion ne fut point surprise, me sera-
t-il permis d'observer en sa faveur, que son
zèle, tout furieux et outré qu'il était, ne fut
jamais inspiré par des vues d'un intérêt par-
ticulier ? La preuve en est sensible ; car quoi-
qu'il eût toujours vécu dans une grande re-
traite, et qu'avant sa mort il eût vendu sa
bibliothèque, dont la collection devait être
VIE DE MILTON 153
fort considérable, il ne laissa pour tout bien
que quinze cent livres sterling. Tout homme
qui fera attention aux postes qu'il a remplis
et aux conjonctures des temps où il s'est
trouvé en place, conviendra sans doute qu'il
aurait pu amasser de plus grandes riches-
ses. Enfin, quoiqu'il se soit trouve dans le
conseil des méchants, un juge impartial et
sans passion conclura qu'il n'a jamais foulé
aux pieds les dépouilles de son pays, et qu'il
n'a point trahi sa conscience et son honneur
pour s'enrichir.
On lui promit une commission d'adjudant
général, pareille à celle du sieur Guillaume
Waller, mais elle fut arrêtée par la cassation
de Waller, lorsque ceux qui gouvernaient
l'Etat eurent jugé à propos de faire un nou-
vel arrangement dans l'armée. La beauté de
ses écrits l'avait mis si avant dans l'estime
de Cromwell, que quand il prit en main les
rênes du gouvernement, il lui donna le secré-
tariat du latin, tant pour sa personne, que
pour le Parlement. Il posséda le premier de
ces emplois sous l'usurpateur et son fils, et
garda l'autre jusqu'au rétablissement du roi
Charles II.
Il eut pendant quelque temps un apparte-
ment à Whitehall pour lui et pour sa famille ;
mais comme sa santé demandait un plus
grand air, il quitta ce palais et se transporta
dans une maison qui donnait sur le parc de
Saint-James. Quelque temps après qu'il s'y fut
établi, sa femme mourut en couche. Ce fut
aussi dans le même temps qu'une goutte se-
reine, qui allait toujours en empirant depuis
quelques années, le priva entièrement de la
vue. Dans cette triste situation, il se laissa
facilement déterminer à prendre une autre
femme. Il épousa donc en secondes noces
Catherine, fille du capitaine Woodcock de
154 VIE DE MILTON
Hackney. Après une année de mariage, il la
perdit de la même manière que la première,
et dans son vingt-troisième sonnet il en
parle honorablement.
Le changement qui se préparait dans l'Etat
lui rendit encore ses malheurs domestiques
plus sensibles. Tout conspirait au rétablis-
sement du roi, et cette nouvelle révolution
ne pouvait lui être indifférente. Milton avait
montré trop de chaleur pendant l'usurpation
pour attendre aucune faveur de la cour. Il
se cacha prudeminent jusqu'à la publication
de l'acte d'amnistie, par lequel on se con-
tenta de le déclarer incapable de posséder
aucun emploi dans la nation. Plusieurs
grands, qui détestaient d'ailleurs ses prin-
cipes, ne laissaient pas de l'estimer pour son
érudition et pour ses rares talents : ils sol-
licitèrent en sa faveur, et l'on expédia ses
lettres de pardon. Je souhaiterais que l'his-
toire eût mis dans tout son jour la grâce de
cette abolition, pour conserver la mémoire
du crime qui lui fut remis : Ne tanti facinoris
immanitas, aut extitisse, aut non vindicata
fuisse videatur.
Après qu'il eut obtenu une entière aboli-
tion, grâce plus considerable qu'il n'aurait
pu raisonnablement espérer, il parut en pu-
blic comme autrefois , et le docteur Paget
s'entremit pour lui choisir une troisième
compagne. Il épousa à sa recommandation
Elisabeth, fille de M. Minshfull, gentilhomme
de la province de Chester, dont il n'eut point
d'enfant. Il avait eu de sa première femme
trois filles qui vivaient pour lors. On dit que
les deux aînées lui ont beaucoup servi dans
ses ouvrages ; car ayant été instruites à
prononcer non seulement les langues mo-
dernes, mais encore le grec et l'hébreu ; elles
lui lisaient dans les propres originaux les
VIB DE MILTON 155
auteurs qu'il avait besoin de consulter, quoi-
qu'elles n'entendissent que la langue de leur
pays. Ces occupations étaient fort désagréa
bles pour elles ; aussi les en dispensa- t-il,
et il leur permit d'apprendre des choses
plus convenables à leur sexe et à leur goût.
Nous allons le considérer dans ce point de
vue où il sera toujours regardé avec autant
de plaisir que d'admiration. Il avait déjà
écrit une vingtaine d'années auparavant le
Masque de Comus, l'Allegro il Penseroso et
Lycidas pieces d'une si grande beauté
qu'elles auraient suffi pour immortaliser son
nom, quand même il n'aurait point laissé
d'autre preuve de son grand génie ; mais ni
les infirmités de l'âge et du tempérament, ni
les vicissitudes de la fortune ne purent étouf-
fer la vigueur de son esprit. ni le détourner
d'entreprendre un poème épique, dessein
qu'il avait formé depuis longtemps .
Il avait d'abord choisi la chute de l'homme
pour sujet d'une tragédie, et il se proposait
de la faire suivant la forme des anciens.
Quelques-uns, avec assez de probabilités ,
disent que la piece commençait par le dis
cours du quatrième livre, où Satan s'adresse
au soleil.
Je pourrais encore produire d'autres pas-
sages qui paraissent avoir été originairement
travaillés pour une piece de théâtre. Quoi-
qu'il en soit, il est toujours certain qu'il ne
commença son poème épique qu'après avoir
fini ses disputes avec Saumaise et Moor,
quand il eut entièrement perdu l'usage de la
vue et qu'il fut obligé d'emprunter la main
du premier venu qui lui rendait visite.
Malgré ces difficultés, malgré plusieurs
chagrins qu'il eut à essuyer, il publia l'an
mil six cent soixante-neuf son Purudis perdu,
le plus beau poème que l'esprit humain ait
156 VIE DE MILTON
produit depuis Homère et Virgile. Je me con-
tenterai de rapporter, à sa louange, que les
plus grands esprits qui lui ont succédé se
sont fait un mérite d'en sentir et d'en éclair-
cir les beautés. Il n'est peut-être pas hors de
propos d'observer qu'entre tous ceux qui,
par estime pour lui, se sont attachés à l'imi-
ter, il ne s'en est trouvé aucun, du moins de
ma connaissance, qui ait osé lui disputer le
pas. L'ingénieux M. Philips, qui a travaillé
dans le goût de ce fameux modèle, se tient
derrière lui avec un respect filial, et il a res-
treint son ambition , comme Lucrèce a fait à
l'égard de celui dont il ne se regardait que
comme disciple.
Non ita certandit cupidus, quam propter amorem,
Quod te imitari aveo : quid enim contendat hirundo
Cycnis ?
On ne me croira point, quoique le fait soit
très vrai , quand je dirai que Milton eut peine
à trouver quinze livres sterling de son ma-
nuscrit ; encore le payement d'une somme
si modique ne devait-il se faire qu'après la
vente de trois éditions nombreuses, tant il
est vrai que le ressentiment contre la per-
sonnne, quelque mérite qu'elle ait d'ailleurs,
porte coup à ses ouvrages les plus achevés.
Deux années après qu'il eut donné au pu-
blic le Paradis perdu, il mit au jour Samson
Agoniste, tragédie digne du théâtre grec,
quand Athènes était dans toute sa gloire, et
il publia en même temps le Paradis regugné :
mais quelle différence ! Cependant l'auteur
préférait ce poème au Paradis perdu. Ce juge-
ment est une preuve remarquable de la fra-
gilité de la raison humaine, qui se laisse
aisément surprendre. Il n'en faut pas davan-
tage pour faire sentir combien les meilleurs
VIE DE MILTON 157
écrivains doivent se défier des décisions
qu'ils portent sur le mérite de leurs propres
ouvrages.
Nous l'avons suivi pas à pas jusqu'à la
soixante-sixième année de son âge, autant
que la retraite et le peu de communication
qui tiennent d'ordinaire les gens de lettres
dans un jour assez sombre, nous l'a permis .
Il nous reste à rendre compte de sa mort.
Une violente attaque de goutte finit ses
jours à Bunhil, proche de Londres . Son corps
fut transporté dans cette ville. Il y est en-
terré dans le choeur de l'église de Saint-
Gilles, située près de la porte nommée Crip-
plegate ; mais il n'a point de monument pour
perpétuer sa mémoire, aussi ne lui en faut-
il point.
Il avait les cheveux châtains , les traits ré-
guliers, le tour du visage bien pris, l'air
agréable et animé. Son teint engagea le mar-
quis de Villa à composer sur lui une épi-
gramme à peu près semblable une autre
qui avait été faite plus de mille ans aupara-
vant par saint Grégoire, pape, à la louange
d'un jeune Anglais, avant qu'il fût converti
à la religion chrétienne. Sa taille, comme il
nous la décrit lui-même, était moyenne,
mais bien proportionnée. Il aimait l'exercice
des armes, et il joignait ensemble le courage
et l'adresse. Quant à son régime, il buvait
peu de vin, encore moins de liqueurs ; il
était peu délicat sur le manger. Convaincu,
par une triste expérience, que les études et
les veilles de sa jeunesse avaient fort altéré
sa santé, il prit l'habitude de se coucher à
neuf heures du soir, et de se lever à cinq
heures du matin. On rapporte, et il y a un
passage dans une de ses élégies latines qui
confirme cette tradition, que son esprit pro-
duisait plus heureusement dans une saison
168 VIE DE WILTON
que dans l'autre. Un de ses neveux raconte,
comme une observation de Milton lui-même,
que son imagination était dans la plus
grande vivacité depuis le mois de septembre
jusqu'à l'équinoxe du printemps. Les inéga-
lités que l'on remarque dans ses ouvrages,
sont des preuves incontestables qu'en cer-
tains temps il était un homme ordinaire.
Quand la privation de la vue l'eut obligé de
s'abstenir de ses premiers exercices, il fit
faire une machine sur laquelle il se balan
çait, afin de se donner quelque mouvement,
et il s'amusait dans sa chambre à jouer de
l'orgue. Son port était , assuré , ouvert , af-
fable; sa conversation aisée, amusante, ins
tructive ; son esprit toujours présent et fé
cond sur toutes sortes de matières. Il se
montrait plaisant, grave ou satirique, sui-
vant que le sujet l'exigeait. Son jugement,
dégagé des spéculations de religion et de
politique, fut juste et pénétrant : sa concep
tion vive, sa mémoire admirable ; mais sa
lecture n'était pas aussi étendue que son
génie, car il était universel. Comme sa vue
ne s'éteignit qu'après qu'il eut fait un très
grand fond de science, peut- être les facultés
de son âme acquirent- elles de nouvelles vi-
gueurs par cet accident. Dès lors, son ima-
gination, naturellement sublime et échauffée
par la lecture des romans qu'il aimait pas
sionnément dans sa jeunesse, fut retirée des
objets matériels et se trouva plus en liberté
de faire ces étonnantes excursions dans le
monde idéal, quand dans la composition de
ce divin ouvrage il fut obligé de s'élancer
par delà la sphere du jour.

FIN DE LA VIE DE MILTON.


plas

TABLE

LIVRE VIII... 300


Page 3
IX.... 25
X..... 63
-- XI....... 99
XII ...... 129
VIE DE MILTON.. 149

Paris.- Imprimerie Nouv. (assoc. ouvr. ), 11, rue Cadet.


G. Masquin, directeur."

WESTIN O
C 114634

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