ENFANT DE STAR
Par Xavier Raguin
Résumé
C
HARLOTTE, Camille, Sophie, François... ces enfants ont en commun
d’avoir un parent célèbre, qu’il s’agisse de Caroline ou de Stéphanie de
Monaco, d’Yves Mourousi ou de Claire Chazal. Au contraire des autres Devant le problème de la
protection de l’image et
mineurs qui n’apparaissent dans l’actualité qu’en raison de circonstances tra-
de la vie privée de
giques qui les ont d’abord désignés à l’attention de la justice avant d’intéresser l’enfant de star, le juge
la presse, ces enfants figurent régulièrement dans la presse spécialisée, dite est souvent placé face à
“people” avant d’intéresser la justice. un arbitrage parfois déli-
cat à opérer entre les
Baignant dans le halo de notoriété qui entoure son géniteur, l’enfant amplifie agissements d’une presse
le phénomène d’appropriation de la star par le public puisqu’il ouvre davantage la sans conscience et la res-
ponsabilité des parents
fenêtre donnant sur son intimité familiale. En raison de l’intérêt qu’il suscite,
qui exposent délibérément
l’enfant de star est donc recherché par la presse. Il arrive même qu’il lui soit leurs enfants au yeux du
offert. Cependant, l’enfant n’en demeure pas moins titulaire de droits de la per- public.
sonnalité. Cette attitude est de natu-
re à favoriser un recul de
Au plan international, des textes spéciaux lui sont dédiés : ainsi, la déclaration la protection de l’enfant et
de Genève de 1924 sur les droits de l’enfant ou la déclaration des droits de on a déjà vu dans ces
situations, l’indemnisation
l’enfant adoptée par l’assemblée générale des Nations unies le 20 novembre
réduite au franc symbo-
1959. Plus récemment, la convention de New York signée le 26 janvier 1990 et lique. Les textes de droit
publiée en France par décret du 8 octobre 1990, consacre dans son article 16 interne qui organisent la
la protection de l’enfant contre les atteintes à sa vie privée, son honneur et sa protection de la vie privée
réputation (1). comme les conventions
internationales qui visent
Au plan interne, l’enfant bénéficie naturellement des dispositions de l’article 9 à garantir le droits des
enfants prévoient tous
du code civil, siège du droit au respect de la vie privée, mais également par
pourtant la protection des
voie prétorienne du droit à l’image (2). La mise en œuvre de ces principes pro- droits de la personnalité
tecteurs s’avère toutefois délicate. des mineurs.
L’incapacité légale qui frappe le mineur peut rendre complexe l’action en justice
nécessaire au respect de ses droits (I). En outre, la minorité correspondant à une
phase de construction de la personnalité, on peut s’interroger sur le contenu exact Les dispositions du droit
des droits de cette nature. Enfin au phénomène de dépossession violente de ses français qui protègent la
droits par une traque journalistique, s’oppose une dépossession complaisante, favo- vie privée et l’image sont
risée par les parents, ce qui n’est pas sans incidence sur le préjudice subi (II). naturellement applicables
au mineur.
1. La jurisprudence constante de la Cour de devant les juridictions nationales. Crim., 18 juin
cassation limite cependant la portée de ce texte 1997. Bull. 1997 n° 244, p. 806.
qui, ne créant d’obligation qu’à la charge des 2. Cass. civ. I, 13 janvier 1998, Légipresse juin
États, ne saurait être invoqué directement 98, n° 152-III, p. 77. Bull. Civ. I, n° 14.
LÉGICOM N° 20 – 1999/4 – 45
Vie privée et droit à l’image
I – LA REPRÉSENTATION DU MINEUR
EN JUSTICE
Conformément à l’article 8 du code civil qui n’opère à ce sujet aucune dis-
tinction, tout Français jouit des droits civils et le mineur bénéficie donc de la
capacité de jouissance de ses droits patrimoniaux et extrapatrimoniaux. En rai-
son de sa minorité, il est frappé d’une incapacité légale d’exercice qui rend
nécessaire la définition des personnes habilitées à le représenter en justice.
Le droit au respect de la vie privée et le droit à l’image constituent des droits
fondamentaux de la personnalité. Bien que les actions destinées à réparer les
atteintes portées à ces droits tendent essentiellement au versement de sommes
d’argent sous forme de dommages-intérêts, ces actions ne revêtent pas de carac-
tère patrimonial. Elle demeurent extrapatrimoniales en raison de la nature du
droit violé qu’elles empruntent.
Cette classification emporte des conséquences. Selon la situation de ses parents,
le mineur se trouve soumis à un régime d’administration légale pure et simple,
d’administration légale sous contrôle judiciaire ou à un régime de tutelle.
L’exercice d’une action extrapatrimoniale par le représentant légal du mineur
Les actions extrapatrimo-
nécessite :
niales destinées à réparer
les atteintes à la vie pri-
– en cas de tutelle, l’autorisation du conseil de famille, le tuteur ne pouvant
vée ou au droit à l’image agir seul (art. 466 du code civil) ;
seront exercées par le – en cas d’administration légale sous contrôle judiciaire, l’autorisation du juge
représentant légal de des tutelles (art. 389-6 du code civil) ;
l’enfant, autorisé par le – en cas d’administration légale pure et simple, la présence des deux parents
conseil de famille en cas agissant conjointement (art. 389-5 du code civil).
de tutelle ou le juge des
Le défaut de pouvoir régulier du représentant légal du mineur constitue une nul-
tutelles en cas d’adminis-
tration légale sous contrô- lité de fond susceptible d’être couverte avant que le juge statue (art. 117 et 121
le judiciaire. du nouveau code de procédure civile).
La situation devient plus complexe lorsqu’intervient un élément d’extranéité
tenant soit à la nationalité étrangère du mineur soit à la domiciliation à l’étran-
ger d’un mineur ressortissant français. Rappelons d’abord que, selon l’article 3
du code civil, les règles relatives à l’incapacité du mineur et à sa représenta-
tion relèvent de son statut personnel et donc de sa loi nationale. Cette loi régit
le régime de protection du mineur, en détermine l’organisation et définit les
pouvoirs de son représentant.
Pour revendiquer devant les juridictions françaises le bénéfice de l’article 9 du
Dans le cas d’un mineur
code civil – droit dont la jouissance est reconnue aux étrangers en France puis-
français résidant dans un
pays signataire de la
qu’aucune disposition contraire ne leur refuse – le mineur étranger devra donc
convention de La Haye du satisfaire aux conditions du régime de protection définies par sa loi nationale.
5 octobre 1961, les auto- S’agissant du mineur de nationalité française résidant à l’étranger, il est néces-
rités locales sont compé- saire d’opérer une distinction selon que le pays de résidence est ou non signa-
tentes pour organiser la taire de la convention de La Haye du 5 octobre 1961. Dans l’affirmative, les
protection du mineur et de articles 1 et 2 de la convention donnent compétence aux autorités de la rési-
ses biens.
dence habituelle du mineur pour prendre, selon leur loi interne, les mesures
nécessaires à la protection de sa personne et de ses biens.
Il y a donc alignement des compétences législative et judiciaire. Cependant,
l’article 3 de la convention impose aux États contractants la reconnaissance du
rapport d’autorité résultant de plein droit de la loi interne de l’État dont le
mineur est ressortissant, ce qui signifie que restent soumis à la nationalité du
mineur l’autorité parentale, l’administration légale et la tutelle ainsi que la défi-
nition des pouvoirs du représentant légal.
46 – LÉGICOM N° 20 – 1999/4
Enfant de star
Il n’existe pas de difficultés pour admettre sur la base de ces textes la compé- Les règles relatives à
tence juridictionnelle des autorités du pays de la résidence habituelle du mineur. l’autorité parentale,
Pourtant, aucune solution certaine n’est actuellement dégagée par la doctrine ou l’administration légale et
la tutelle restent soumises
la jurisprudence, pour désigner la loi applicable devant le juge étranger. Une
aux lois du pays d’origine
nouvelle convention, conclue à La Haye le 19 octobre 1996, est censée mettre du mineur.
un terme à la confusion existante. Elle n’est cependant pas applicable à la
France qui ne l’a pas ratifiée.
Dans les cas où la convention de La Haye ne s’applique pas et à défaut de
convention bilatérale spécifique, on trouve dans les articles 14 et 15 du code Pour les pays non signa-
taires de la convention de
civil le principe de la compétence des juridictions françaises pour organiser le
La Haye, le code civil
régime de protection du mineur et les habilitations nécessaires à sa représenta- français prévoit la com-
tion en justice. Cependant, à défaut de domicile en France et le juge pouvant, pétence des juridictions
en matière gracieuse, relever d’office son incompétence territoriale (art. 93 du françaises.
nouveau code de procédure civile), il sera nécessaire d’argumenter sur les cri-
tères de rattachement plausibles à la juridiction élue (attaches familiales par
exemple).
II – LE CONTENU DES DROITS DU MINEUR
ET L’INDEMNISATION DES PRÉJUDICES
Une distinction doit être opérée entre le droit à l’image et le droit à la vie
privée.
• L’image est l’ensemble des traits physiques qui caractérisent un individu et le
rendent identifiable aux yeux des tiers. La protection bénéficie au mineur ins-
tantanément dès sa naissance. L’image est un concept global, protégé, dès que
sa représentation est révélatrice d’une identité ; il peut s’attacher aussi bien au
visage qu’à une silhouette à la seule condition que celle-ci soit caractéristique
et aisément identifiable. Dans la pratique, elle se confond avec le visage qui est
le siège de l’expression et donc de l’identité.
La protection de l’image
du mineur est assurée dès
Aussi, afin d’échapper à toute critique, se développe le procédé consistant à
sa naissance et son ano-
brouiller les traits des visages des mineurs par la mise en place d’une mosaïque nymat doit être respecté
leur restituant leur anonymat. Si cette technique paraît opportune, ses effets peu- par tout moyen technique
vent être limités dès lors que, par l’emploi d’éléments extrinsèques (légendes, (brouillage d’images etc.).
présence de proches à leurs côtés), il demeure possible de les identifier.
• Au contraire de celle de l’image, la notion de vie privée concernant un mineur
présente certaines difficultés. En effet, en raison de son manque de maturité
physique, intellectuelle et affective, l’enfant n’acquiert que progressivement
l’autonomie qui lui permettra d’affirmer une individualité distincte de celle de
ses parents et de revendiquer une vie personnelle indépendante.
La sphère de la vie privée
de l’enfant de star est dif-
Durant cette phase d’élaboration l’enfant tire sa substance d’un environnement ficile à déterminer dans la
familial dont il ne se distingue pas. Ainsi, son domicile, sa religion, sa scola- mesure où elle est totale-
rité, ses vacances résultent des choix de l’adulte ; ils sont imposés au mineur ment dépendante des
dont le libre arbitre est très réduit. choix des parents.
Les intérêts des parents se superposent à ceux de l’enfant et les absorbent tota-
lement dans la notion d’éducation. Aussi, toute atteinte à des éléments relevant
de l’éducation dispensée à l’enfant constitue-t-elle une immixtion dans la vie
privée des parents. Mais elle ne se double pas nécessairement d’une atteinte à
la vie privée du mineur puisque l’éducation qu’il reçoit ne résulte pas de choix
qui lui sont personnels exprimant sa propre liberté.
LÉGICOM N° 20 – 1999/4 – 47
Vie privée et droit à l’image
Le domaine de la vie privée de l’enfant apparaît donc sensiblement plus réduit
que celui du majeur (3). Il recouvre cependant son patrimoine moral (4), par
exemple, l’ensemble des souvenirs qui rattachent un orphelin à ses parents
défunts. Il s’étend également aux activités physiques, intellectuelles ou récréa-
tives qui traduisent son accomplissement personnel intime.
Loin de pouvoir énoncer une règle absolue, c’est donc en fonction de la capa-
cité de discernement du mineur, de sa maturité et des circonstances qui l’expo-
sent au regard des médias que le juge appréciera si l’atteinte alléguée touche
réellement la vie privée du mineur et dans l’affirmative son indemnisation.
Le préjudice subi par le mineur est évidemment de nature morale. Mais il prend
un relief particulier du fait de la vulnérabilité de l’enfant.
Sans reprendre ici les développements consacrés par les spécialistes au processus
de structuration de la personnalité, la dépossession de l’intimité du mineur, contre
son gré, est susceptible d’avoir un retentissement sur son évolution et de rejaillir
sur la perception que les tiers qui le côtoient ont de lui. La jurisprudence fait preuve
Pour assurer la protection d’une politique d’indemnisation nuancée. Les sommes allouées sont en général
des mineurs les juges d’un faible montant lorsque le mineur, très jeune, ne présente dans l’article qu’un
choisissent de prononcer intérêt accessoire par rapport à ses parents qui en sont l’objet principal. L’atteinte
de très lourds dommages-
poursuivie ne porte en général que sur le droit à l’image et ne justifie l’allocation
intérêts sensés décourager
les médias. Ils peuvent que de sommes variant entre 1000 et 10 000 francs.
aussi tirer des consé- L’indemnisation est beaucoup plus substantielle lorsque le mineur, vers l’âge de
quences de l’attitude des douze ans, présente un degré d’autonomie et une personnalité suffisamment
parents, qui choisissent marquée pour intéresser les médias en tant qu’objet principal d’un article.
délibérément d’exposer Retenant la double atteinte portée au droit à l’image et à la vie privée, les juri-
leurs enfants lors de
dictions se montrent sévères. Les décisions rendues prennent soin de souligner
manifestations publiques,
et atténuer alors le la gravité du préjudice causé à l’enfant, les facultés de discernement qui leur
préjudice. permettent de le ressentir de façon aiguë, la privation de la discrétion néces-
saire à leur épanouissement. Les indemnités allouées s’étagent de 50 000 francs
à plus de 150 000 francs en fonction des circonstances de chaque espèce et du
caractère réitéré des atteintes portées. Elles peuvent s’accompagner de mesures
de publication judiciaire (5).
Pourtant il arrive que certains mineurs soient ostensiblement exposés aux
médias, à l’occasion de manifestations sportives et/ou mondaines fréquentées
par la presse, circonstance parfaitement connue des parents ou de leurs proches.
Il n’appartient pas au juge de sonder les motivations personnelles auxquelles
obéissent les adultes dans ces hypothèses, mais d’en tirer certaines consé-
quences. Les premières concernent l’appréciation du préjudice. L’exposition de
l’enfant étant délibérée et de nature à provoquer un phénomène de curiosité, il
est clair que le risque de préjudicier à l’enfant apparaît nul à la personne qui
l’exhibe ainsi.
Le juge doit-il l’apprécier différemment et se substituer au parent dans un
domaine qui ne met pas l’enfant en réel danger ? La jurisprudence a eu l’occa-
sion de se prononcer à de nombreuses reprises et de réduire l’indemnisation au
franc symbolique (6).
3. Sur ce point. TGI Nanterre (1re ch. A), 10 novembre 1999 : 100 000 francs + publica-
31 juillet 1997 (inédit) C. Grimaldi agissant au tion.
nom de ses enfants mineurs c/ Prisma Presse et TGI Nanterre (1re ch. A), Charlotte et Pierre
jurisprudence constante. Casiraghi, 10 novembre 1999 : 60 000 francs
4. CA Paris, 16 mars 1955, M. Dietrich c/ chacun + publication
France Dimanche D. 55, p. 295. TGI Paris (chambre de la presse), Charlotte
5. TGI Nanterre (1re ch. A), Sophie Mourousi, Casiraghi, 17 novembre 1999 : 100 000 francs
28 juillet : 80000 francs et 4 novembre 1998 : + publication
160 000 francs. 6. TGI Nanterre (1re ch. A), 26 mai 1999 :
TGI Nanterre (1re ch. A), Andréa Casiraghi, Sophie Mourousi – 31 mars 1999 : François
20 octobre 1999 : 150 000 francs + publication, Chazal – 16 juin 1999 François Chazal.
48 – LÉGICOM N° 20 – 1999/4
Enfants de star
Mais allant plus loin, il est possible de se demander si l’exposition de l’enfant
dans un cadre sportif et/ou mondain qui constitue en lui-même un événement
d’actualité, est de nature à porter atteinte à ses droits de la personnalité, alors
notamment que la présence de la presse dans ce genre de manifestation est par-
faitement connue des parents.
L’interrogation n’est pas purement spéculative. Elle est précisément posée par
la cour d’appel de Paris dans un arrêt intervenu, il est vrai, en matière de réfé-
ré. Elle est actuellement sans réponse certaine au fond. Cependant la position
adoptée n’en est pas moins riche dans l’expression d’une position à la fois favo-
rable à la liberté de l’information et restrictive à l’égard des limites de la vie
privée.
L’enfant doit d’abord sa protection à la vigilance de ses parents et leur respon-
sabilité à cet égard doit être rappelée.
La constatation d’attitudes conduisant délibérément le mineur sous le regard des
médias est de nature à favoriser un recul de sa protection. Faut-il dénoncer plu-
tôt les appétits commerciaux d’une presse sans conscience ou l’incohérence de
parents ou de proches poursuivant de façon audacieuse ou cynique la satisfac-
tion d’intérêts personnels ? La jurisprudence se montre en tout cas réticente à
entrer dans un jeu qui pourrait s’apparenter à une manipulation.
En dépit de ces dérapages, heureusement marginaux et qui seront certainement
corrigés dans l’avenir, il faut réaffirmer qu’il n’existe pas d’enfant médiatique
par nature et que chacun d’entre eux, même enfant de star, doit conserver le
plus largement possible son droit à l’anonymat.
Xavier Raguin
Vice-Président du TGI de Nanterre
7. CA Paris (14e ch. A, 9 septembre 1958. HFA
c/ N. Baye agissant en qualité d’administratrice
légale de sa fille mineure Laura Smet (inédit).
LÉGICOM N° 20 – 1999/4 – 49