Femmes, soyez soumises à vos maris,
VOLTAIRE (1735)
L’abbé de Châteauneuf me contait un jour que Mme la maréchale de Grancey était fort
impérieuse ; elle avait d’ailleurs de très grandes qualités. Sa plus grande fierté consistait à se
respecter soi-même, à ne rien faire dont elle pût rougir en secret ; elle ne s’abaissa jamais à
dire un mensonge : elle aimait mieux avouer une vérité dangereuse que d’user d’une
dissimulation utile ; elle disait que la dissimulation marque toujours de la timidité. Mille
actions généreuses signalèrent sa vie ; mais quand on l’en louait, elle se croyait méprisée ; elle
disait : « Vous pensez donc que ces actions m’ont coûté des efforts ? » Ses amants l’adoraient,
ses amis la chérissaient, et son mari la respectait.
Elle passa quarante années dans cette dissipation, et dans ce cercle d’amusements qui
occupent sérieusement les femmes ; n’ayant jamais rien lu que les lettres qu’on lui écrivait,
n’ayant jamais mis dans sa tête que les nouvelles du jour, les ridicules de son prochain, et les
intérêts de son cœur. Enfin, quand elle se vit à cet âge où l’on dit que les belles femmes qui
ont de l’esprit passent d’un trône à l’autre, elle voulut lire. Elle commença par les tragédies de
Racine, et fut étonnée de sentir en les lisant encore plus de plaisir qu’elle n’en avait éprouvé à
la représentation : le bon goût qui se déployait en elle lui faisait discerner que cet homme ne
disait jamais que des choses vraies et intéressantes, qu’elles étaient toutes à leur place ; qu’il
était simple et noble, sans déclamation, sans rien de forcé, sans courir après l’esprit ; que ses
intrigues, ainsi que ses pensées, étaient toutes fondées sur la nature : elle retrouvait dans cette
lecture l’histoire de ses sentiments, et le tableau de sa vie.
On lui fit lire Montaigne : elle fut charmée d’un homme qui faisait conversation avec elle, et
qui doutait de tout. On lui donna ensuite les grands hommes de Plutarque : elle demanda
pourquoi il n’avait pas écrit l’histoire des grandes femmes.
L’abbé de Châteauneuf la rencontra un jour toute rouge de colère. « Qu’avez-vous donc,
madame ? » lui dit-il.
— J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je crois,
quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai
jeté le livre.
— Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul ?
— Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très impoli. Jamais Monsieur le maréchal ne
m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à
vivre. Était-il marié ?
— Oui, madame.
— Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil
homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était
contenté de dire : Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un
homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey,
nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni
lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un
homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui
quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très grandes
douleurs un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois
sujette tous les mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que,
pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la
mort sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez ?
« Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des
hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que
l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! Parce qu’un homme a le
menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon
menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu’en général
les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de
poing mieux appliqué : j’ai peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité.
« Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d’être
plus capables de gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me
parlait ces jours passés d’une princesse allemande qui se lève à cinq heures du matin pour
travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres,
encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu’elle a de lumières. Son courage
égale ses connaissances ; aussi n’a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui
nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre. Pour
moi, si j’avais un État à gouverner, je me sens capable d’oser suivre ce modèle. »
L’abbé de Châteauneuf, qui était fort poli, n’eut garde de contredire madame la maréchale.
« À propos, dit-elle, est-il vrai que Mahomet avait pour nous tant de mépris qu’il prétendait
que nous n’étions pas dignes d’entrer en paradis, et que nous ne serions admises qu’à
l’entrée ?
— En ce cas, dit l’abbé, les hommes se tiendront toujours à la porte ; mais consolez-vous, il
n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’on dit ici de la religion mahométane. Nos moines
ignorants et méchants nous ont bien trompés comme le dit mon frère, qui a été douze ans
ambassadeur à la Porte.
— Quoi ! il n’est pas vrai, monsieur, que Mahomet ait inventé la pluralité des femmes pour
mieux s’attacher les hommes ? Il n’est pas vrai que nous soyons esclaves en Turquie, et qu’il
nous soit défendu de prier Dieu dans une mosquée ?
— Pas un mot de tout cela, madame ; Mahomet, loin d’avoir imaginé la polygamie, l’a
réprimée et restreinte. Le sage Salomon possédait sept cents épouses. Mahomet a réduit ce
nombre à quatre seulement. Mesdames iront en paradis tout comme messieurs, et sans doute
on y fera l’amour, mais d’une autre manière qu’on ne le fait ici : car vous sentez bien que
nous ne connaissons l’amour dans ce monde que très imparfaitement.
— Hélas ! vous avez raison, dit la maréchale : l’homme est bien peu de chose. Mais, dites-
moi ; votre Mahomet a-t-il ordonné que les femmes fussent soumises à leurs maris ?
— Non, madame, cela ne se trouve point dans l’Alcoran.
— Pourquoi donc sont-elles esclaves en Turquie ?
— Elles ne sont point esclaves, elles ont leurs biens, elles peuvent tester, elles peuvent
demander un divorce dans l’occasion ; elles vont à la mosquée à leurs heures, et à leurs
rendez-vous à d’autres heures : on les voit dans les rues avec leurs voiles sur le nez, comme
vous aviez votre masque il y a quelques années. Il est vrai qu’elles ne paraissent ni à l’Opéra
ni à la comédie ; mais c’est parce qu’il n’y en a point. Doutez-vous que si jamais dans
Constantinople, qui est la patrie d’Orphée, il y avait un Opéra, les dames turques ne
remplissent les premières loges ?
— Femmes, soyez soumises à vos maris ! disait toujours la maréchale entre ses dents. Ce Paul
était bien brutal.
— Il était un peu dur, repartit l’abbé, et il aimait fort à être le maître : il traita du haut en bas
saint Pierre, qui était un assez bonhomme. D’ailleurs, il ne faut pas prendre au pied de la lettre
tout ce qu’il dit. On lui reproche d’avoir eu beaucoup de penchant pour le jansénisme.
— Je me doutais bien que c’était un hérétique, dit la maréchale ; » et elle se remit à sa toilette.