A Radition Liturgique DE L Glise ET SES Traditions: Frère Léopold-Marie D
A Radition Liturgique DE L Glise ET SES Traditions: Frère Léopold-Marie D
INTRODUCTION
« Le principal instrument de la tradition de l’Église est renfermée dans ses
prières »1. Cette phrase de Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) nous indique
que c’est d’abord par sa prière – sa liturgie – que l’Église transmet ce qu’elle a
reçu du Seigneur2. Alors que nous avons déjà vu que la Tradition assure la
transmission fidèle du dépôt révélé, nous allons découvrir qu’il existe un autre
mode de transmission de ce même contenu : la liturgie.
Dans notre première partie, nous verrons que la liturgie rend présent le
mystère du Christ. Mais si la liturgie est célébration de la foi, laquelle ne change
pas au cours de l’histoire, comment comprendre l’existence de différents rites
dans l’Église ? Le rite romain, auquel nous sommes habitués, n’est pas la seule
manière de célébrer la liturgie : les orientaux connaissent ainsi différentes fa-
milles liturgiques. La liturgie peut-elle se développer ? Fallait-il une réforme li-
turgique en 1970 ? De fait, la liturgie cristallise les débats autour du concile Va-
tican II et de sa réception, devenant souvent un ferment de division entre chré-
tien. Entre ceux qui estiment que la liturgie est une fabrication de chaque com-
munauté, au gré des modes et des sentiments du moment, et ceux qui re-
fusent absolument la réforme promue par le concile, nous voudrions accueillir
l’appel de Benoît XVI à promouvoir une troisième voie, celle qui considère la li-
turgie comme un organisme vivant, qui se développe au cours de l’histoire : ce
sera l’objet de notre deuxième partie. Nous voudrions ainsi montrer que la li-
turgie rénovée d’après le souhait des pères du concile Vatican II appartient bien
à la Tradition de l’Église, et qu’il est tout à fait raisonnable d’y être attaché : ce
sera l’objet de notre deuxième partie3.
1
J.B. BOSSUET, Instructions sur les états d’oraison, I, VI, n°1, cit. in F. CABROL, « Liturgie », in
E. AMAN, A. VACANT, E. MANGENOT (dir.), Dictionnaire de théologie catholique, vol. 9/1, Paris, Letou-
zey et Ané, 1926, col. 787-845 [col. 788].
2
Par « prière de l’Église », c’est bien-sûr la prière liturgique qu’il faut d’abord entendre. Bos-
suet anticipe ainsi une expression d’A.G. Martimort, qui intitula son manuel de liturgie L’Église
en prière.
56 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
3
« La question de la célébration juste de la liturgie est devenue toujours plus ces dernières an-
nées le point central du combat pour le concile Vatican II, pour son évaluation et pour sa récep-
tion dans la vie de l’Église. Il y a les défenseurs impitoyables de la réforme, pour qui s’est un in -
supportable péché que d’avoir concédé à nouveau sous certaines conditions la célébration de la
sainte eucharistie selon la dernière édition du missel d’avant le Concile – 1962. En même temps,
il est vrai, la liturgie est considérée comme Semper reformanda au point qu’en fin de compte c’est
la communauté hic et nunc qui fait sa propre liturgie par laquelle elle s’exprime. […] Mais il y a en
revanche ceux qui critiquent avec acharnement la réforme liturgique – non seulement sa mise
en œuvre concrète mais encore ses fondements conciliaires. Ils ne voient de salut que dans le re-
fus total de la réforme. Entre les deux groupes, celui des réformateurs radicaux et celui de ceux
qui la nient radicalement, les voix ont diminué de ceux qui considèrent la liturgie comme
quelque chose de vivant et qui du début à la fin doit demeurer en croissance et se renouveler,
mais qui en vertu de la même logique tiennent à ce que cette même croissance ne se fasse pas
sans maintenir son identité et soulignent encore qu’un développement juste n’est possible qu’en
respectant consciencieusement les lois internes de construction propre à cet « organisme » :
J. RATZINGER, « Le développement organique de la liturgie » in ID., Opera omnia, t.11 : Théologie de
la liturgie, Paris, Parole et Silence, 2019 [= OCJR], p. 623-624.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions| 57
l’homme, préparé dès la création et préfiguré dans les grandes œuvres accom-
plies au bénéfice du peuple élu, culmine dans l’envoi du Fils sur la terre. Par
toute sa vie – ses miracles, ses enseignements, son exemple – et plus encore
par sa mort et sa résurrection, le Verbe incarné a parfaitement glorifié son Père
tout en réalisant l’œuvre admirable de notre rédemption. Tel est le contenu es-
sentiel de notre foi4.
4
Cf. aussi Ep 1, 3-9 ; 2 P 1, 4. Le concile résume ainsi : « le Dieu invisible s’adresse aux hommes
en son immense amour ainsi qu’à des amis ; il s’entretint avec eux pour les inviter et les ad-
mettre à partager sa propre vie » (Constitution dogmatique Dei Verbum, n°2 ; cf. BENOÎT XVI, Ex-
hortation apostolique post-synodale Verbum Domini, 30-09-2010, n°6).
58 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
évènements de l’histoire arrivent une fois, puis ils passent, engloutis dans le passé. Le
mystère Pascal du Christ, par contre, ne peut pas rester seulement dans le passé,
puisque par sa Mort, il a détruit la mort, et que tout ce que le Christ est, et tout ce
qu’Il a fait et souffert pour tous les hommes, participe de l’éternité divine et
surplombe ainsi tous les temps et y rendu présent. L’Évènement de la Croix et de la
Résurrection demeure et attire tout vers la Vie. (CEC 1085)
5
Le même numéro ajoute : « Durant ce temps de l’Église, le Christ vit et agit désormais dans
son Église et avec elle d’une manière nouvelle, propre à ce temps nouveau. Il s’agit des sacre-
ments ; c’est cela que la Tradition commune de l’Orient et de l’Occident appelle « l’économie
sacramentelle » ; celle-ci consiste en la communication (ou “dispensation”) des fruits du mys -
tère Pascal du Christ dans la célébration “sacramentelle” de l’Église. »
6
Sur le rôle des apôtres et leurs successeurs dans l’Église, cf. aussi CONCILE VATICAN II, Constitu-
tion dogmatique Lumen Gentium [LG], n°18-19.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions | 59
***
7
Expression tirée du Missale romanum, secrète du IX e dimanche après la Pentecôte (aujour-
d’hui, prière sur les offrandes du 2e dimanche du T.O.).
8
SAINT LÉON LE GRAND, Sermo 74, 2, cit. in CEC 1115. Cf. aussi CEC 1116 : « “Forces qui sortent”
du Corps du Christ, toujours vivant et vivifiant, actions de l’Esprit-Saint à l’œuvre dans son
Corps qui est l’Église, les sacrements sont “les chefs-d’œuvre de Dieu” dans la nouvelle et éter-
nelle alliance. »
60 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
La liturgie est donc avant tout action du Christ, qui s’associe son épouse,
l’Église, comme corps hiérarchiquement organisé. En chaque célébration litur-
gique, c’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit. À cette œuvre du Sei-
gneur, les fidèles sont appelés à s’unir, non seulement pour en recevoir les
fruits de salut, mais aussi pour apprendre à s’offrir eux-mêmes, afin de devenir
de plus en plus semblable au Christ, but ultime de toute vie chrétienne 9. Nous
pouvons ainsi accueillir la définition de la liturgie donnée par le concile, reprise
en bonne partie à Pie XII :
C’est à juste titre que la liturgie est considérée comme l’exercice de la fonction
sacerdotale de Jésus-Christ, exercice dans lequel la sanctification de l’homme est
signifiée par des signes sensibles et réalisée d’une manière propre à chacun d’eux, et
dans lequel le culte public intégral est exercé par le Corps mystique de Jésus-Christ,
c’est-à-dire par le Chef et par ses membres. Par conséquent, toute célébration
liturgique, en tant qu’œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Église, est
l’action sacrée par excellence dont nulle autre action de l’Église ne peut atteindre
l’efficacité au même titre et au même degré10. (SC 7)
Mais si la liturgie rend présent l’unique mystère du Christ ; si les rites sont le
moyen concret par lesquels le mystère est exprimée, faut-il en conclure que la
liturgie catholique est immuable ? Y a-t-il une place pour un développement
historique ? Jusqu’ici, nous avons présenté la nature de la liturgie. À présent, il
nous faut expliquer comment cette unique tradition liturgique – l’actualisation
de l’œuvre de notre rédemption en tous les temps de l’histoire – se déploie en
diverses traditions liturgiques.
9
Cf. LG 11.
10
« Médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tm 2, 5), Grand Prêtre qui a pénétré les cieux, Jé -
sus, Fils de Dieu (cf. He 4, 14), en entreprenant l’œuvre de miséricorde qui devait combler le
genre humain de bienfaits surnaturels, eut certainement en vue de rétablir entre les hommes
et leur Créateur l’ordre troublé par le péché et de ramener à son Père céleste, principe pre-
mier et fin dernière, l’infortunée descendance d’Adam, souillée par la faute originelle. […] Le
divin Rédempteur voulut ensuite que la vie sacerdotale, qu’il avait commencée dans son corps
mortel par ses prières et son sacrifice, fût continuée sans interruption au cours des siècles
dans son Corps mystique qui est l’Église. […] L’Église, fidèle au mandat reçu de son fondateur,
continue donc la fonction sacerdotale de Jésus-Christ, principalement par la sainte liturgie. […]
La sainte liturgie est donc le culte public que notre Rédempteur rend au Père comme Chef de
l’Église ; c’est aussi le culte rendu par la société des fidèles à son chef et, par lui, au Père éter -
nel : c’est, en un mot, le culte intégral du Corps mystique de Jésus-Christ, c’est-à-dire du Chef
et de ses membres. » : PIE XII, Mediator Dei, op. cit., p. 353 ; 354 ; 360.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions | 61
fin du monde, c’est cette mystérieuse actualisation du mystère pascal sous les
signes sacramentels du pain et du vin11.
Mais comment célébrer ? Jésus a certes institué la liturgie de l’Église, non
dans le sens où il a édicté lui-même des règles cultuelles à observer sans alté-
ration jusqu’à la fin des temps, mais dans le sens où il en a établi le cœur :
rendre présent son sacrifice de la croix 12. L’Église est liée pour toujours à cet
ordre : elle doit faire ce que le Seigneur lui-même a fait, non autre chose. En ce
sens, toute liturgie est célébration d’un seul et unique mystère, immuable au
cours des temps : le mémorial du mystère pascal. Mais les formes rituelles sont
confiées aux apôtres : à eux et à leurs successeurs, il appartient de les dévelop-
per, sous la conduite de l’Esprit-Saint, afin que le mystère célébré soit adéqua-
tement manifesté par les paroles et par les rites. Par conséquent, il convient de
distinguer entre le noyau de la liturgie – la célébration du mystère pascal – qui
est immuable, et les formes changeantes par lesquelles il est célébré 13.
La liturgie chrétienne s’enracine donc dans la nouveauté accomplit par Jésus
lors de la dernière Cène. Il ne s’agit pas de répéter celle-ci – sinon seuls les
hommes pourraient la célébrer, étendues sur des divans… Ce noyau essentiel
s’est déployé au cours de l’histoire jusqu’à former différentes familles litur-
giques, comme nous allons le voir maintenant.
11
Cf. BENOÎT XVI, Exhortation apostolique post-synodale Sacramentum caritatis, 22-02-2007, n°11.
12
« Ce que le Seigneur fait ici, est quelque chose de nouveau, qui est enrobé dans une confi -
guration ancienne – celle du repas rituel juif – mais on lui reconnaît clairement une valeur
propre ; quelque chose qui est fait pour qu’on le répète, et qui se détache du contexte dans le-
quel il se produit. Si nous allons au fond de ce diagnostic, il apparaît que cet enchevêtrement
de l’ancien et du nouveau n’est pas dû au hasard, mais qu’il exprime exactement et impérieu-
sement ce qui se passe dans l’histoire du salut. Une nouvelle prière prend place à l’intérieur
de la liturgie juive. […] Parce que ce qui est chrétien en tant que tel n’existe pas encore, mais
seulement selon une forme historique encore ouverte à l’intérieur du judaïsme ; la structure
chrétienne n’existe pas encore en tant que réalité propre et autonome. Voilà qui nous conduit
à affirmer que sont erronées toutes les tentatives pour faire dériver, en droite ligne et sans
critique, la structure liturgique chrétienne de la dernière Cène. Nous devons dire maintenant
que la dernière Cène de Jésus est ce qui fonde la liturgie chrétienne, mais que celle-ci n’existe
pas encore comme telle. » : J. RATZINGER, Structure et contenu de la célébration eucharistique
[1981], in OCJR, p. 328.
13
« Dans la liturgie, surtout celle des sacrements, il existe une partie immuable – parce qu’elle
est d’institution divine –, dont l’Église est gardienne, et des parties susceptibles de change-
ment, qu’elle a le pouvoir, et parfois même le devoir, d’adapter aux cultures des peuples ré-
cemment évangélisés. » : JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Vicesimus quintus annus, 16, cit. in CEC
1205 (cf. SC 21). Cf. aussi CEC 1200.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions | 63
14
« Il n’y a aucun doute, par exemple, qu’un rituel élémentaire du baptême et de l’eucharistie a
dû nécessairement exister très tôt. On relève de substantielles coïncidences entre les rituels ar-
chaïques de Rome, de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie. En ce qui concerne la messe, en
particulier : la lecture de l’Évangile, la liaison de l'’eucharistie à la réunion de prière, les oraisons
solennelles, le baiser de paix, le rôle des diacres, l’Amen du peuple, l’envoi aux absents, sont au -
tant de traits communs, étrangers à l’Écriture et aux usages juifs. On peut tenir pour probable
qu’ils viennent de l’organisation primitive du culte à Jérusalem. » : B. CAPELLE, « Autorité de la litur-
gie chez les Pères », Recherches de théologie ancienne et médiévale, 21 (1954), p. 20.
15
Cf. CEC 1203.
64 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
époque16. Par ailleurs, comme c’est toujours le même mystère qui est célébrée,
cette diversité ne nuit pas à l’unité de l’Église.
16
Cf. CEC 1200, 1204-1209.
17
« [Le jour qu’on appelle jour du soleil, a lieu le rassemblement en un même endroit de tous
ceux qui habitent la ville ou la campagne. On lit les mémoires des Apôtres et les écrits des Pro-
phètes, autant que le temps le permet. Quand le lecteur a fini, celui qui préside prend la pa-
role pour inciter et exhorter à l’imitation de ces belles choses. Ensuite, nous nous levons tous
ensemble et nous faisons des prières] pour nous-mêmes… et pour tous les autres, où qu’ils
soient, afin que nous soyons trouvés justes par notre vie et nos actions et fidèles aux com-
mandements, pour obtenir ainsi le salut éternel. Quand les prières sont terminées, nous nous
donnons un baiser les uns aux autres. Ensuite, on apporte à celui qui préside les frères du
pain et une coupe d’eau et de vin mélangés. Il les prend et fait monter louange et gloire vers le
Père de l’univers, par le nom du Fils et du Saint-Esprit et il rend grâce (en grec : ‘‘eucharistian’’)
longuement de ce que nous avons été jugés dignes de ces dons. Quand il a terminé les prières
et les actions de grâce, tout le peuple présent pousse une acclamation en disant : Amen.
Lorsque celui qui préside a fait l’action de grâce et que le peuple a répondu, ceux que chez
nous on appelle diacres distribuent à tous ceux qui sont présents du pain, du vin et de l’eau
‘‘eucharistiés’’ et ils en apportent aux absents (S. JUSTIN, Apol. 1, 65 [le texte entre crochets est
du chapitre 67]). » (CEC 1345)
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions | 65
2. La période franco-germanique
Cette liturgie de la ville de Rome cohabite donc, en Europe, avec d’autres
rites, jusqu’aux carolingiens. Avec eux commencent une nouvelle période de la
liturgie romaine (IXe-XIIe s.).
Charlemagne, subjugué par la beauté de la liturgie romaine, et désireux
d’unifier les territoires de l’Empire grâce à une même liturgie, demande au
pape Hadrien Ier une copie d’un sacramentaire pontifical (785) et impose ce
missel dans tout l’empire.
Cette réforme liturgique va poser problème. La liturgie romaine est sobre :
peu de gestes, peu de paroles, peu d’accessoire : la concision et la précision du
latin suffisent à dire l’essentiel ; on ne s’embarrasse pas de sentiments. L’an-
cienne liturgie gallicane, au contraire, aimait les symboles, la profusion des
mots et la poésie : les prêtres de l’Empire ne se sentaient donc pas à l’aise avec
cette nouvelle liturgie. Leur foi et leur piété ne parvenaient pas à s’exprimer.
Deux conseillers de Charlemagne comprirent la situation proposèrent une
solution. Alcuin et saint Benoît d’Aniane intégrèrent aux éléments romains des
éléments locaux. Par exemple :
66 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
4. La réforme tridentine
Nous arrivons à l’époque du concile de Trente (1545-1563). En ce temps, la
liturgie connaît une période de décadence. Les erreurs protestantes se sont
diffusées et influencent certaines prières de la messe ou certains rites. Les er-
reurs d’impression des missels ne favorisent pas une célébration digne des sa-
crements. C’est dans ce contexte que le concile promeut une importante ré-
forme liturgique, qui s’enracine dans un enseignement très complet sur les 7
sacrements.
Du point de vue de la célébration, le concile veut favoriser une liturgie qui ex-
prime correctement le mystère, sans empêcher la participation des fidèles. La
question de la langue à employer est longuement débattue par les Pères. Le
concile encourage la communion fréquente. Plus important encore, il est deman-
dé au Pape la promulgation d’un missel qui s’imposerait à toute la chrétienté.
Ce missel sera promulgué par Pie V en 1570. Pour le préparer, une commis-
sion fut mise en place. Elle procéda à une révision du calendrier liturgique, pour
que le dimanche revienne à la première place. On réglemente les messes votives
(qui font mémoire d’un aspect du mystère de la foi : le Précieux Sang par ex.) ; on
supprime un certain nombre de séquences (méditation poétique sur un mystère
en particulier) pour n’en garder que 5 ; on réordonne les gestes et prières que le
prêtre dit à voix basse. En tout cela, ceux qui travaillèrent à cette réforme vou-
lurent œuvrer ad pristinam sanctorum patrum normam : en vue de restaurer les
normes reçues des saints Pères [de l’Église]. Saint Pie V put ainsi imposer ce mis-
sel rénové à toute l’Église, ne laissant subsister que les rites pouvant justifier plus
de 200 ans d’âges. Dans les faits, le rite romain fut accepté partout, quoique len -
tement : en certains endroits, il faudra 3 siècles pour qu’il soit reçu.
68 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
18
Ainsi, le cardinal Ratzinger remarquait : « [Il] n’existe pas de liturgie tridentine et [avant]
1965, cette expression n’aurait rien représenté pour personne. Le concile de Trente n’a pas
‘‘fabriqué’’ de liturgie et au sens strict il n’existe pas de missel de Pie V. Le missel paru en 1570
par décret de Pie V se différenciait en peu de choses seulement de la première édition impri -
mée du missel romain parue juste cent ans auparavant. Dans la réforme de Pie V il s’agissait
au fond uniquement de supprimer les proliférations du Moyen-Âge tardif qui s’y étaient glis-
sées […]. Pour la liturgie catholique, quatre cents ans d’âges seraient trop peu : elle remonte
en réalité au Christ et aux Apôtres, et c’est de là qu’elle nous est parvenue à la faveur d’un
mouvement unique et continu » : J. RATZINGER, La liturgie est-elle changeable, oui ou non ?, in
OCJR, p. 557.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions| 69
19
J. RATZINGER, Mon concile Vatican II, enjeux et perspectives, Artège, 2011, p. 150. Le même au-
teur ajoute un autre exemple : « En purifiant la parole de son caractère rituel pour lui redon-
ner son caractère de parole, la réforme liturgique a accompli un acte d’une importance déci -
sive. Nous nous apercevons aujourd’hui progressivement de tout ce qu’il y avait, en fin de
compte, de non-sens, de douteux, de malhonnête lorsque, avant l’Évangile, le prêtre deman -
dait à Dieu de lui purifier son cœur et ses lèvres, comme il avait purifié les lèvres du prophète
Isaïe avec un charbon ardent, pour qu’il puisse annoncer la Parole de Dieu avec dignité et
compétence. En effet, il savait bien qu’ensuite il murmurerait pour lui seul cette parole de
Dieu, sans penser à l’annoncer, tout comme il avait murmuré cette même prière. Ou bien,
lorsqu’il disait Dominus vobiscum, ce “vous” auquel s’adressait cette salutation n’existait pas. La
parole s’était vidée en devenant rite, et ici la réforme liturgique n’a rien fait d’autre que de re-
mettre en valeur le sérieux de la parole et, en même temps, du culte lié à la parole. » : Ibid.,
p. 267-268. Dom Botte donnait l’exemple de la communion données tous les quarts d’heure :
B. BOTTE, Le mouvement liturgique, témoignages et souvenirs, Paris, Desclée, 1973, p. 10-11. On
peut penser aussi à R. Guardini, qui, jeune prêtre, était exaspéré par ces religieuses qui réci-
taient pieusement leur chapelet pendant qu’il leur célébrait la messe devant le Saint Sacre-
ment exposé, cf. H.-B. GERL-FALKOVITZ, Romano Guardini, 1885-1968 : sa vie et son œuvre, Paris,
Salvator, 2012, p. 118.
70 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
20
Dès 1685, Mgr François Harley, évêque de Paris, avait publié pour son diocèse un missel
propre, fruit d’un travail visant à revenir aux traditions liturgiques du diocèse. Au XVIII e siècle,
90 des 139 diocèses de France avaient une liturgie néo-gallicane, la plupart reprenant le mis-
sel de Paris.
21
PIE XII, Discours aux participants au Congrès international de liturgie pastorale (Assise),
22-09-1956.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions | 71
22
On notera que Mgr Lefebvre, qui a voté la constitution conciliaire sur la liturgie, admettait lui
aussi la nécessité d’une réforme : « Quelque chose était à réformer et à retrouver. Il est clair
que la première partie de la Messe faite pour enseigner les fidèles et leur faire exprimer leur
foi avait besoin d’atteindre ces fins d’une manière plus nette et d’une certaine manière plus in-
telligible. À mon humble avis deux réformes dans ce sens semblaient utiles : premièrement
les rites de cette première partie et quelques traductions en vernaculaire. Faire en sorte que
le prêtre s’approche des fidèles, communique avec eux, prie et chante avec eux, se tienne
donc à l’ambon, dise en leur langue la prière de l’oraison, les lectures de l’Épître et de l’Évan -
gile ; que le prêtre chante les divines mélodies traditionnelles le Kyrie, le Gloria et le Credo
avec les fidèles. Autant d’heureuses réformes qui font retrouver à cette partie de la Messe son
véritable but » : Mgr M. LEFEBVRE, « Perspective conciliaire entre la 3e et la 4e session », Itinéraires
95 (1965), p. 78-79, cit. in Y. CHIRON, Annibale Bugnini (1912-1978), réformateur de la liturgie, Pa-
ris-Perpignan, Desclée de Brouwer, 2016, p. 106, n. 124.
72 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
le peuple chrétien, autant qu’il est possible, puisse facilement les saisir et y participer
par une célébration pleine, active et communautaire. (SC 21)
23
PAUL VI, Motu proprio Sacram liturgiam, 25-01-1964 ; lettre de la Secrétairerie d’État du 29 fé-
vrier 1964.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions| 73
24
« Pour que le peuple chrétien bénéficie plus sûrement des grâces abondantes dans la litur-
gie, la sainte Mère l’Église veut travailler sérieusement à la restauration générale de la liturgie
elle-même » (SC 21 ; nous soulignons). Cf. aussi SC 1 ; 3…
25
J. RATZINGER, Introduction à l’esprit de la liturgie, Genève, Ad solem, 2001, p. 9-10.
74 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
Le même Esprit qui a conduit les Apôtres à développer dès l’origine la litur-
gie chrétienne guide encore son Église pour que l’eau vive de la liturgie puisse
toujours abreuver les fidèles :
En regardant l’histoire bimillénaire de l’Église de Dieu, guidée par l’action sage de
l’Esprit-Saint, nous admirons, plein de gratitude, le développement, ordonné dans le
temps, des formes rituelles par lesquelles nous faisons mémoire de l’événement de
notre salut. Depuis les multiples formes des premiers siècles, qui resplendissent
encore dans les rites des antiques Églises d’Orient, jusqu’à la diffusion du rite romain ;
depuis les indications claires du Concile de Trente et du Missel de saint Pie V jusqu’au
renouveau liturgique voulu par le Concile Vatican II : à chaque étape de l’histoire de
l’Église, la célébration eucharistique, en tant que source et sommet de la vie et de la
mission de l’Église, resplendit de toute sa richesse multiforme dans le rite liturgique.
(SacCar 3)
La liturgie héritée du travail de Paul VI n’est donc pas une nouvelle liturgie,
mais le fruit d’un développement organique. Comme l’expliquait le cardinal
Ratzinger :
Je considère […] comme malheureux d’avoir éveillé l’idée d’un livre nouveau au lieu
de présenter l’ensemble dans son unité avec l’histoire de la liturgie. Je crois par
conséquent qu’une nouvelle édition devrait signifier et dire clairement que le missel de
Paul VI n’est rien d’autre qu’une version renouvelée du missel unique, auquel Pie X ;
Urbain VIII, Pie V et leurs prédécesseurs jusqu’aux temps de l’Église naissante ont
contribué. La conscience de l’unité interne et ininterrompue de l’histoire et la foi, qui se
manifeste dans l’unité toujours actuelle d’une prière qui vient de cette histoire même,
est essentielle pour l’Église26.
26
J. RATZINGER, La liturgie est-elle changeable, op. cit., p. 557. C’est en raison de cette continuité
que le cardinal Ratzinger estimait qu’il fallait laisser la liberté de pouvoir user de l’ancien mis-
sel : cf. J. RATZINGER, « Bilan et perspectives », in OCJR, op. cit., p. 596. Il met toutefois en garde
contre le risque d’une Église fondée sur la subjectivité, où l’on choisit son groupe d’amis plutôt
que d’accueillir ses frères et sœurs, cf. ibid., p. 597.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions| 75
nature, lorsqu’il ne s’agissait pas de fabriquer des textes, d’inventer des actions et des
formes, mais de redécouvrir le centre vivant, de pénétrer dans le tissu proprement dit
de la liturgie, pour que l’accroissement de celle-ci soit issue de sa substance même. La
réforme liturgique, dans sa réalisation concrète, s’est éloignée toujours davantage de
cette origine. Le résultat n’a pas été une réanimation mais une dévastation27.
27
J. RATZINGER, « Klaus Gamber, l’intrépidité d’un vrai témoin », préface à K. GAMBER, La réforme
liturgique, Le Barroux, Éditions Sainte Madeleine, 1992, p. 6.
28
Jean-Paul II était conscient du scandale suscité parmi les fidèles par certaines innovations :
« […] je voudrais demander pardon – en mon nom et en votre nom à tous, vénérés et chers
Frères dans l’épiscopat – pour tout ce qui, en raison de quelque faiblesse humaine, impa -
tience, négligence que ce soit, par suite également d’une application parfois partielle, unilaté-
rale, erronée des prescriptions du Concile Vatican II, peut avoir suscité scandale et malaise au
sujet de l’interprétation de la doctrine et de la vénération qui est due à ce grand sacrement. Et
je prie le Seigneur Jésus afin que désormais, dans notre façon de traiter ce mystère sacré, soit
évité ce qui peut affaiblir ou désorienter d’une manière quelconque le sens du respect et de
l’amour chez nos fidèles. » : JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Domenicae cenae, 24-02-1980, n°12.
76 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
29
BENOÎT XVI, Lettre aux évêques accompagnant la Lettre apostolique Summorum pontificum,
07-07-2007.
30
J. RATZINGER et al., Autour de la question liturgique, op. cit., p. 180.
31
[D]ans ce progrès réel qu’a porté le Mouvement liturgique – qui a guidé vers Vatican II, vers Sa-
crosanctum Concilium – il y avait aussi un danger : le mépris du Moyen-Âge comme tel, de la théo-
logie scolastique comme telle. […] Ces idées unilatérales ont été ensuite popularisées avec des
slogans très tristes et très dangereux ; ainsi disait-on déjà – je m’en souviens bien – : « le Pain
consacré n’est pas là pour être regardé avec les yeux mais pour être mangé. » C’était un slogan
contre l’adoration eucharistique ; on pensait que toute la réalité, tout le développement effectué
au Moyen âge était erroné. Il y avait donc un rigorisme et un archéologisme liturgiques qui fina-
lement, sont devenus un grand danger. On ne pouvait plus comprendre que même les nouveau-
tés du Moyen Âge – l’adoration eucharistique et puis la piété populaire, tout cela, – était réelle -
ment des développements légitimes. Donc cette question […] reste encore ouverte : quelle est la
synthèse possible et la vision profonde commune entre la théologie médiévale et les Pères ? Je
pense que saint Thomas d’Aquin est à la fois un théologien qui ouvre la porte à une nouvelle vi-
sion de la théologie, avec l’intégration de l’aristotélisme, et un théologien parfaitement patris-
tique : en partant de lui, on devrait avoir la possibilité de trouver cette synthèse » : J. RATZINGER,
« Bilan et perspectives », in OCJR, op. cit., p. 594.
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions| 77
CONCLUSION
À la lumière de ce que nous venons de dire, la notion de liturgie et son rap-
port à la Tradition devrait mieux nous apparaître.
Dans notre première partie, nous avons vu que la liturgie est la communica-
tion du mystère de la foi. Ce que Jésus a dit et fait aux jours de sa vie terrestre ; et
au plus haut point, le mystère de sa mort et de résurrection, sont rendus pré-
sents sous le voile des rites 33. La parole de Dieu y est proclamée pour nourrir la
foi des fidèles ; tandis que la vie divine que le Christ est venu apporter aux
hommes est communiquée par les sacrements, tout spécialement dans l’Eucha-
ristie. En ce sens, on pourrait dire que la liturgie est le principal organe de la Tra-
dition. Par elle, le Christ agit, dans l’Église, pour que l’œuvre de la Rédemption
s’accomplisse aujourd’hui. Par ces rites, la foi est transmise, dans le double sens
qu’ils mettent en relation avec Dieu et qu’ils expriment des vérités de foi (par ex :
le signe de croix proclame la foi en Dieu-trinité tout comme le mystère du salut
par la croix auquel le baptême nous a unis). Dès lors, la liturgie doit être considé-
rée comme le premier lieu de la transmission de la foi : à travers les lectures, les
prières et les rites, c’est le contenu de notre foi qui est révélée, c’est pourquoi, la
première des catéchèses est la messe bien célébrée34 : la célébration est procla-
mation de la foi reçue des apôtres et communication du contenu même de cette
foi : le mystère du Christ Jésus : lex orandi, lex credendi35.
Dans notre deuxième partie, nous avons approfondi le développement orga-
nique de la célébration liturgique au cours de l’histoire, en nous arrêtant particu-
lièrement sur le rite romain. Nous avons vu que l’œuvre entreprise par le concile
32
L’expression, chez Benoît XVI, ne désigne donc pas une tentative de négation de la réforme
liturgique.
33
Comme l’écrit Congar, « le rite lui-même est ici un merveilleux conservateur de l’intégrité
d’un dépôt. » : Y. CONGAR, La tradition et la vie de l’église, coll. « Traditions chrétiennes », Paris,
Cerf, 19842, p. 102.
34
« La meilleure catéchèse sur l’Eucharistie est l’Eucharistie elle-même bien célébrée » :
BENOÎT XVI, Exhortation apostolique post-synodale Sacramentum caritatis, 22-07-2022, n°64. Il
s’agit de la reprise d’une proposition synodale.
35
« Quand l’Église célèbre les sacrements, elle confesse la foi reçue des apôtres. De là l’adage
ancien : “Lex orandi, lex credendi” (ou : “Legem credendi lex statuat supplicandi” selon Prosper
d’Aquitaine [Ve siècle]). La loi de la prière est la loi de la foi, l’Église croit comme elle prie. La li-
turgie est un élément constituant de la sainte et vivante Tradition. » (CEC 1124). Sur l’histoire
de l’adage lex orandi, lex credendi et son application chez les Pères, cf. par ex. B. CAPELLE, « Au-
torité de la liturgie chez les Pères », op. cit.
78 | Actes de la Session - La Tradition et les traditions
Vatican II s’inscrit dans une histoire plus ample. La réforme liturgique a voulu
rendre son éclat à la grande fresque de la liturgie, d’une manière qui soit à la fois
fidèle à son histoire et ouverte à la mentalité de l’homme contemporain. Accep-
ter le missel de Paul VI, c’est reconnaître la richesse de cet enseignement du
concile, sans prétendre mettre fin au développement historique de la liturgie :
Le renouveau liturgique, réalisé de façon juste dans l’esprit de Vatican II, est donc
en un certain sens la mesure et la condition pour mettre en œuvre l’enseignement de
ce Concile Vatican II, que nous voulons accepter avec une foi profonde, convaincus
que, par lui, l’Esprit-Saint « a dit à l’Église » les vérités et a donné les indications qui
servent à l’accomplissement de sa mission à l’égard des hommes d’aujourd’hui et de
demain36.
Comme nous l’avons vu, la mise en œuvre de ce beau projet n’a pas tou-
jours été heureuse. L’issue de la crise liturgique demande de retrouver le pri-
mat de Dieu qui agit dans la liturgie. Celle-ci est un don, que l’on reçoit par
l’Église : « la grandeur de la liturgie tient à ce qu’elle échappe à l’arbitraire »37.
Au long des âges, elle a toujours été célébration, actualisation, de l’unique mys-
tère du Christ, qui inaugure en sa propre vie le véritable culte en esprit et en
vérité. C’est lui qui a laissé à ses apôtres et à leurs successeurs le soin d’en dé-
velopper la forme rituelle, leur assurant le don du Saint-Esprit pour que l’Église
soit fidèlement et pour toujours associée à cette œuvre si grande. Certes, les
hommes sont imparfaits et l’histoire de l’Église illustre cette alternance entre
authentique développement et décadence. En nos temps, le concile a juste-
36
JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Dominicae cenae, op. cit., n°13. Le Pape ajoutait : « Nous conti-
nuerons à consacrer un soin particulier à promouvoir et à suivre le renouveau de l’Église selon la
doctrine de Vatican II, dans l’esprit d’une Tradition toujours vivante. À la substance de la Tradi -
tion, si elle est bien comprise, appartient aussi en effet une relecture correcte des « signes des
temps », selon lesquels il faut tirer du riche trésor de la Révélation « de l’ancien et du nouveau ».
En agissant dans cet esprit, conformément à ce conseil de l’Évangile, le Concile Vatican II a ac-
compli un effort providentiel pour renouveler le visage de l’Église dans la sainte liturgie, en se re-
liant le plus souvent à ce qui est « ancien », à ce qui provient de l’héritage des Pères et qui est ex-
pression de foi et de doctrine de l’Église unie depuis tant de siècles. Pour pouvoir continuer à
mettre en pratique, dans l’avenir, les directives du Concile en matière liturgique, et en particulier
dans le domaine du culte eucharistique, il est nécessaire de réaliser une collaboration étroite
entre le dicastère compétent du Saint-Siège et chaque Conférence épiscopale, une collaboration
vigilante et en même temps créative, le regard fixé sur la grandeur du très saint mystère et, si-
multanément, sur les courants spirituels et les changements sociaux, si significatifs à notre
époque, car non seulement ils créent parfois des difficultés, mais ils disposent aussi à un nou-
veau mode de participation à ce grand mystère de la foi. » (Ibid.)
37
J. RATZINGER, L’esprit de la liturgie, op. cit., p. 134. Cf. aussi ID., La célébration de la foi ; essai sur
la théologie du culte divin, Paris, Téqui, 1985, p. 74 : « Ce que [la liturgie] a d’exaltant, c’est
qu’elle nous conduit hors de la petitesse et nous fait participer à la vérité. »
La Tradition liturgique de l’Église et ses traditions | 79
ment fait sien et porté à son accomplissement un mouvement qui visait à res-
taurer l’authentique liturgie de l’Église. Pour ses meilleurs exposants, il ne
s’agissait pas de tourner le dos au passé en fabriquant une nouvelle liturgie. Il
s’agissait de dépoussiérer le trésor reçu de nos Pères pour que son éclat brille
de nouveau pour l’homme d’aujourd’hui. Cela pouvait exiger de renoncer à cer-
tains trésors culturels, en vue d’un bien plus grand : l’accès des fidèles à la
grâce. Cependant, il ne s’agissait ni simple retour à un passé idéalisé, ni d’un
saut en avant pour s’adapter naïvement à l’homme d’aujourd’hui : l’œuvre du
concile se voulait une réforme, ou mieux, une restauration. L’arbitraire ou le
manque de confiance dans l’autorité ecclésiale, ont souvent empêché ce travail
de porter ses fruits. De fait, l’équilibre entre fidélité au passé et ouverture aux
exigences propres à chaque époque n’est pas évident. Vis-à-vis de la liturgie,
l’Église a reçu la mission difficile du jardinier, qui doit prendre soin de la graine
pour qu’elle porte tout le fruit qu’elle contient :
Comme un jardinier accompagne une plante dans son épanouissement en faisant
attention à son énergie propre et à sa nature, ainsi l’Église doit-elle accompagner
respectueusement le chemin de la liturgie à travers les temps, distinguant ce qui
pourra aider et guérir des violences et des destructions. […] Le Pape n’est pas un
monarque absolu dont la volonté ferait loi mais il est le gardien de la tradition
authentique et à cet effet le premier garant de l’obéissance. Il ne peut pas faire ce
qu’il veut et il peut avoir aussi à affronter ceux qui voudraient faire ce qui leur passe
par la tête. Sa règle n’est pas de faire n’importe quoi mais de rester dans l’obéissance
de la foi. À l’endroit de la liturgie il exerce la fonction du jardinier, non pas celle du
technicien qui construit de nouvelles machines et jette les anciennes au rebut. Le rite,
soit ce qui structure la prière et la célébration et qui a mûri dans la foi et la vie de
l’Église, condense la tradition vivante où le tout de la foi et de la prière se trouve
exprimé et rend possible la communion vitale avec ceux qui ont prié avant nous et
ceux qui le feront après nous38.
Il s’agit donc d’un travail délicat, exigeant patience, humilité, sagesse. Alors
seulement, ce qui devrait nous unir cessera de nous diviser.
38
J. RATZINGER, « Le développement organique de la liturgie », in OCJR, p. 624-625.