Descriptif des textes pour l’épreuve anticipée de
français orale
Lycée de Cachan Professeur : Mme Dupui-Castérès
63, av du Pdt Wilson 94230
Classe de 1ère G3 Année scolaire 2025/2026
Nom :
Prénom :
Œuvre choisie :
Notions de grammaire abordées à travers les textes : Les propositions.
Propositions indépendantes, principales et subordonnées. L’Interrogation. La
négation.
Ce descriptif contient trois séquences et 15 textes en lecture linéaire.
Signature du professeur Signature du chef d’établissement
Objet d'étude : La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Étude d’une œuvre intégrale
Gargantua
La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel
Rabelais
Parcours associé : Rire et savoir.
Lectures linéaires :
Lecture linéaire 1 : Le prologue.
Lecture linéaire 2 : « La harangue de Janotus de Bragmardo », chp. 19
Lecture linéaire 3 : « Les conquêtes de Pichrocole », chp.33
Textes du parcours :
Lecture linéaire 4 : chp.1 Candide, Voltaire.
Lectures complémentaires :
« Lettre de François Rabelais à Érasme », le 30 novembre 1532. De la dignité de l’Homme, Pic
de la Mirandole. L’homme de Vitruve, De Vinci.
Lectures cursives : Micromégas, Voltaire.
Ubu Roi, Jarry.
Candide, Voltaire.
Objet d'étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Étude d’une œuvre intégrale
Manon Lescaut
L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut
L’Abbé Prévost
Parcours associé : Personnages en marge et plaisirs du romanesque.
Lectures linéaires :
Lecture linéaire 5 : La rencontre Des Grieux et Manon Lescaut.
Lecture linéaire 6 : Le coup de théâtre.
Lecture linéaire 7 : L’arrestation.
Textes du parcours :
Lecture linéaire 8 : Lettre LXXXI, Les Liaisons dangereuses, Laclos
Lecture obligatoire :
Le Bonheur dans le crime,1874 Barbey d’Aurevilly
Lectures cursives au choix :
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Zweig.
La Dame aux Camélias, Dumas fils.
Objet d'étude : Le théâtre du XVIIème siècle au XXIème siècle
Étude d’une œuvre intégrale
On ne badine pas avec l’amour
Musset
Parcours associé : Les jeux du cœur et de la parole.
Lectures linéaires :
Lecture linéaire 9 : Acte II, scène 1
Lecture linéaire 10 : Acte III, scène 3
Lecture linéaire 11 : Acte III, scène 8
Texte du parcours :
Lecture linéaire 12 : Acte II, scène 13 Les Fausses confidences, Marivaux
Lecture cursive obligatoire :
Les Fausses Confidences, Marivaux.
Lectures cursives au choix :
L’Ecole des Femmes, Molière. Beaucoup de bruit pour rien, Shakespeare.
Songe d’une nuit d’été, Shakespeare. Le Barbier de Séville, Beaumarchais.
Les Fausses Confidences, Marivaux. La réunification des Deux Corées, Pommerat.
Objet d'étude : La poésie du XIXème siècle au XXIème siècle
Cahiers de Douai, 1870.
Rimbaud
Parcours associé : Emancipations créatrices
Lectures linéaires :
Lecture linéaire 13 : « Ma Bohème »
Lecture linéaire 14 : « Le Mal »
Lecture linéaire 15 : « Vénus anadyomène »
Textes du parcours :
Lecture complémentaire : « Réponse à un acte d’accusation », Les Contemplations,1856
Hugo
Lecture linéaire 1
Prologue de Gargantua, Rabelais
C’est pourquoi il faut ouvrir le livre, et soigneusement peser ce qui y est exposé. Alors vous
comprendrez que la drogue qui est contenue dedans est d’une bien autre valeur que ne le promettait
la boîte. C’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas aussi folâtres que le titre au-dessus le
prétendait. Et à supposer qu’au sens littéral vous trouviez des matières assez joyeuses et
correspondant bien au titre, toutefois, il ne faut pas en demeurer là, comme en un chant de sirènes,
mais à plus haut sens interpréter ce que d’aventure vous pensiez avoir été dit en gaieté de cœur.
N’avez-vous jamais débouché de bouteilles ? Nom d’un chien ! Rappelez-vous la contenance que vous
aviez. Mais vous n’avez jamais vu un chien rencontrant quelqu’os à moëlle ? C’est comme dit Platon
au livre II de La République, la bête du monde la plus philosophe. Si vous l’avez vu, vous avez pu
remarquer avec quelle dévotion, il guette son os, avec quel soin il le garde, en quelle ferveur il le tient,
avec quelle prudence il l’entame, avec quelle passion il le brise, avec quelle application il le suce. Qui
le pousse à faire cela ? Quel espoir guide un tel travail ? A quel bien prétend-il ? A rien de plus qu’un
peu de moëlle. Il est vrai que ce peu est plus délicieux que le beaucoup de tout le reste, car la moelle
est un aliment élaboré selon la perfection de la nature, comme le dit Galien au livre III des Facultés
naturelles et au livre XI de L’Usage des parties du corps.
A l’exemple de ce chien, il vous convient d’avoir la sagesse de flairer, sentir, et estimer ces beaux livres
de haute graisse, légers à l’approche et hardis à la rencontre ; puis par une lecture minutieuse et une
méditation assidue, de rompre l’os, et sucer la substantifique moelle – c’est ce que j’entends par ces
symboles pythagoriques, avec l’espoir certain de vous rendre sages et vertueux par ladite lecture.
Lecture linéaire 2
Chapitre 19, Gargantua
La harangue de Janotus de Bragmardo
« Oh, monsieur Seigneur, clochidonnaminez-nous. Vraiment c’est le bien de la ville.
Tout le monde s’en sert. Si votre jument s’en trouve bien, notre Faculté aussi, laquelle a été
justement comparée aux juments ignorantes, et rendues pareilles à celle-ci, dans ce psaume,
(je ne sais plus lequel), pourtant je l’avais bien noté sur mon papelard, et c’est un argument
invincible (c’est mon meilleur Achille), hen, hen, huhum, harch !
« Là, je vais vous prouver que vous devez me les rendre. Ainsi voici ma thèse :
« Toute cloche sachant clocher devant clocher dans un clocher fait clocher, clochant
clochativement, les clochantsclochabilitants. Le Parisien a des cloches. CQFD. Ha haha ! voilà
qui est parlé ! C’est ce qu’il y a dans le troisième mode de la première figure chez Darius (ou
ailleurs). Par mon âge, j’ai passé l’âge où je faisais des miracles en discours. Aujourd’hui, je ne
fais plus que délirer. Et il ne me faut plus, dorénavant, que du bon vin, un bon lit, le dos au feu,
le ventre à table, et une assiette bien remplie.
« Hé, Seigneur, je vous prie, au nom du père et du fils et du Saint-Esprit Amen, de nous rendre
nos cloches. Et que Dieu vous garde du mal, et Notre Dame vous garde en santé, qui vit et
règne dans tous les siècles et les siècles, amen, hen, hen, harch, eharch, grenhenharch ! « A
la vérité, en effet, en vérité, attendu que sans doute, ma foi, puisque, ainsi, certes, par Dieu qui
préside à la bonne foi, une ville sans cloches est comme un aveugle sans bâton, un âne sans
croupière, et une vache sans clarine. Jusqu’à ce que vous nous les ayez rendues, nous ne
cesserons de crier après vous comme un aveugle qui a perdu son bâton, de brailler comme un
âne sans croupière, et de brâmer comme une vache sans clarine.
Lecture linéaire 3
La conquête de Pichrocole Chapitre 33
« Et puis, vous combattrez les royaumes de Tunisie, de Bizerte, d’Alger, d’Hippone, de
Cyrène, et hardiment toute la Barbarie. Passant outre, vous aurez en main Majorque, Minorque, la
Sardaigne, la Corse, et les autres îles du golfe de Gênes et des Baléares. « Tirant à gauche, vous
dominerez toute la Gaule narbonnaise, la Provence et les Allobroge, Gênes, Florence, Lucques, et à
nous deux, Rome ! Le pauvre monsieur du Pape meurt déjà de peur.
-Par ma foi, dit Pichrocole, je ne baiserai même pas sa pantoufle.
- L’Italie prise, voilà Naples, la Calabre, l’Apulie, et la Sicile tout à sac, et Malte avec. « Je voudrais bien
que les plaisants ex-chevaliers de Rhodes aient l’idée de vous résister, pour voir la couleur de leur
urine.
- J’irais, dit Pichrocole, volontiers à Lorette.
- Pas question, pas question, dirent-ils, ce sera au retour.
« De là, nous prendrons la Crète, Chypre, Rhodes et les îles Cyclades, et nous assaillirons le
Péloponnèse. Nous la tenons. Par Saint Treignan, que Dieu garde Jérusalem, car le Sultan n’est pas
comparable à votre puissance.
-Je ferai donc, dit-il, bâtir le temple de Salomon.
-Non, dirent-ils, pas encore, attendez un peu. Ne soyez jamais si pressé en vos entreprises. Savez-vous
ce que disait Octavien Auguste ? Festina lente. Il vous convient d’abord d’avoir l’Asie Mineure, la Carie,
la Lycie, la Pamphilie, la Cilicie, la Lydie, la Phrygie, la Mysie, la Bithynie, Sardes, Antalya, Samarcande,
Castamena, Luga, Sebasté, jusqu’à l’Euphrate.
-Verrons-nous, dit Pichrocole, Babylone et le Mont Sinaï ? (…) Par
ma foi, dit-il, nous sommes perdus ! Ha, pauvres de nous !
-Qu’y a-t-il ? dirent-ils.
-Que boirons-nous par ces déserts ? Car Julian Auguste et toute son armée y moururent de soif, comme
on le raconte.
-Nous avons déjà donné ordre à tout, dirent-ils. Dans la mer de Syrie, vous avez neuf mille quatorze
grands navires chargés des meilleurs vins du monde, ils sont arrivés à Jaffa. Là, ils ont rejoint deux
millions deux cent mille chameaux, et seize cents éléphants, que vous aurez pris lors d’une chasse aux
environs de Ségelmesse, lorsque vous êtes entré en Lybie ; et bien davantage, vous avez capturé toute
la caravane de la Mecque. Ne vous fournirent-ils pas suffisamment de vin ?
-Certes, mais, dit-il, nos ne bûmes point frais…
-Crénom d’un petit poisson, dirent-ils, un preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l’empire
universel ne peut toujours avoir ses aises !
Lecture linéaire 4
Chapitre I Candide,
Voltaire
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie. Il prouvait admirablement
qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de
monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car tout étant fait pour une fin,
tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des
lunettes ; aussi avons-nous des lunettes[3]. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées,
et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux
; aussi monseigneur a un très-beau château : le plus grand baron de la province doit être le mieux logé
; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par conséquent,
ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise : il fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment : car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement
belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron
de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la
voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la
province, et par conséquent de toute la terre.
Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu’on appelait parc, vit
entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme
de chambre de sa mère, petite brune très-jolie et très-docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup
de disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut
témoin ; elle vit clairement la raison suffisante[4] du docteur, les effets et les causes, et s’en retourna
tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être
la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
Lecture linéaire 5
Rencontre Des Grieux et Manon
J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus
tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter
cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche
d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre
motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort
jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir
de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que
moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention,
moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un
coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais
loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût
encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce
qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si
éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup
mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était
bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans
doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs
et les miens.
Lecture linéaire 6
Coup de théâtre
Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et ma complaisance me
faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu’on vint l’avertir que le prince de ….. demandait à la voir. Ce
nom m’échauffa jusqu’au transport. Quoi donc ? m’écriai-je en la repoussant. Qui ? Quel prince ? Elle
ne répondit point à mes questions. Faites-le monter, dit-elle froidement au valet ; et se tournant vers
moi : Cher amant, toi que j’adore, reprit-elle d’un ton enchanteur, je te demande un moment de
complaisance, un moment, un seul moment. Je t’en aimerai mille fois plus. Je t’en saurai gré toute ma
vie.
L’indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses instances, et je cherchais des
expressions pour les rejeter avec mépris. Mais entendant ouvrir la porte de l’antichambre, elle
empoigna d’une main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de l’autre son miroir
de toilette ; elle employa toute sa force pour me traîner dans cet état jusqu’à la porte du cabinet, et
l’ouvrant du genou, elle offrit à l’étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au milieu de la chambre,
un spectacle qui ne dut pas lui causer peu d’étonnement. Je vis un homme fort bien mis, mais d’assez
mauvaise mine. Dans l’embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une profonde
révérence. Manon ne lui donna pas le temps d’ouvrir la bouche. Elle lui présenta son miroir : Voyez,
monsieur, lui dit-elle, regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l’amour. Voici
l’homme que j’aime, et que j’ai juré d’aimer toute ma vie. Faites la comparaison vous-même. Si vous
croyez lui pouvoir disputer mon cœur, apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare
qu’aux yeux de votre servante très humble, tous les princes d’Italie ne valent pas un des cheveux que
je tiens.
Lecture linéaire 7
L’arrestation
Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus longtemps. Ils avaient un
carrosse à la porte. Je tendis la main à Manon pour descendre. Venez, ma chère reine, lui disje,
venez vous soumettre à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au Ciel de nous rendre
quelque jour plus heureux. Nous partîmes dans le même carrosse. Elle se mit dans mes bras.
Je ne lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de l’arrivée de G…
M… ; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me dit mille tendresses en se reprochant
d’être la cause de mon malheur. Je l’assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant
qu’elle ne cesserait pas de m’aimer. Ce n’est pas moi qui suis à plaindre, continuai-je. Quelques
mois de prison ne m’effraient nullement, et je préfèrerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare.
Mais c’est pour toi, ma chère âme, que mon cœur s’intéresse. Quel sort pour une créature si
charmante ! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus parfait de vos ouvrages ?
Pourquoi ne sommes-nous pas nés, l’un et l’autre, avec des qualités conformes à notre misère
? Nous avons reçu de l’esprit, du goût, des sentiments. Hélas : quel triste usage en faisons-
nous, tandis que tant d’âmes basses et dignes de notre sort jouissent de toutes les faveurs de
la fortune ! Ces réflexions me pénétraient de douleur ; mais ce n’était rien en comparaison de
celles qui regardaient l’avenir, car je séchais de crainte pour Manon. Elle avait déjà été à
l’Hôpital, et quand, elle en fût sortie par la bonne porte, je savais que les rechutes en ce genre
étaient d’une conséquence extrêmement dangereuse. J’aurais voulu lui exprimer mes frayeurs
; j’appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser l’avertir du danger, et
je l’embrassais en soupirant, pour l’assurer, du moins, de mon amour, qui était presque le seul
sentiment que j’osasse exprimer.
Lecture linéaire 8
Lettre LXXXI, La marquise au Vicomte de Valmont.
Les liaisons dangereuses
Laclos
Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue
m’écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? Je dis mes
principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés
au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes
réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et
à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou
distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais
avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.
Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler ; forcée
souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider
les miens à mon gré : j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez
loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers
mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la
sérénité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires,
pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même
soin et plus de peine, pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai
su prendre sur ma physionomie, cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.
J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt ; mais je n’avais à moi que ma pensée,
et je m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces
premières armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je
m’amusais à me montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j’observais mes
discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant
mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus
que celle qu’il m’était utile de laisser voir.
(…)
Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de
nos politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers éléments
de la science que je voulais acquérir.
Lecture linéaire 9
On ne badine pas avec l’amour, Musset
Acte II, scène 1
Perdican
Déjà levée, cousine ? J’en suis toujours pour ce que je t’ai dit hier ; tu es jolie comme un cœur.
Camille
Parlons sérieusement, Perdican ; votre père veut nous marier. Je ne sais ce que vous en pensez ; mais je
crois bien faire en vous prévenant que mon parti est pris là-dessus.
Perdican
Tant pis pour moi si je vous déplais.
Camille
Pas plus qu’un autre, je ne veux pas me marier : il n’y a rien là dont votre orgueil puisse souffrir.
Perdican
L’orgueil n’est pas mon fait ; je n’en estime ni les joies ni les peines.
Camille
Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mère ; je retourne demain au couvent.
Perdican
Il y a de la franchise dans ta démarche ; touche là et soyons bons amis.
Camille
Je n’aime pas les attouchements.
Perdican, lui prenant la main.
Donne-moi ta main, Camille, je t’en prie. Que crains-tu de moi ? Tu ne veux pas qu’on nous marie ? eh
bien ! ne nous marions pas ; est-ce une raison pour nous haïr ? ne sommes-nous pas le frère et la sœur ?
Lorsque ta mère a ordonné ce mariage dans son testament, elle a voulu que notre amitié fût éternelle,
voilà tout ce qu’elle a voulu. Pourquoi nous marier ? voilà ta main et voilà la mienne, et pour qu’elles
restent unies ainsi jusqu’au dernier soupir, crois-tu qu’il nous faille un prêtre ? Nous n’avons besoin que
de Dieu.
Camille
Je suis bien aise que mon refus vous soit indifférent.
Perdican
Il ne m’est point indifférent, Camille. Ton amour m’eût donné la vie, mais ton amitié m’en consolera.
Ne quitte pas le château demain ; hier, tu as refusé de faire un tour de jardin, parce que tu voyais en moi
un mari dont tu ne voulais pas. Reste ici quelques jours, laisse-moi espérer que notre vie passée n’est
pas morte à jamais dans ton cœur.
Camille
Je suis obligée de partir.
Perdican
Pourquoi ?
Camille
C’est mon secret.
Perdican
En aimes-tu un autre que moi ?
Camille
Non ; mais je veux partir.
Perdican
Irrévocablement ?
Camille
Oui, irrévocablement.
Perdican
Eh bien ! adieu. J’aurais voulu m’asseoir avec toi sous les marronniers du petit bois et causer de bonne
amitié une heure ou deux. Mais si cela te déplaît, n’en parlons plus ; adieu, mon enfant.
(Il sort.)
Lecture linéaire 10
Acte III, scène 3
Camille, cachée, à part.
Que veut dire cela ? Il la fait asseoir près de lui ? Me demande-t-il un rendez-vous pour y venir causer
avec une autre ? Je suis curieuse de savoir ce qu’il lui dit.
Perdican, à haute voix, de manière que Camille l’entende.
Je t’aime, Rosette ! toi seule au monde tu n’as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule tu te
souviens de la vie qui n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant ;
voilà le gage de notre amour.
(Il lui pose sa chaîne sur le cou.)
Rosette
Vous me donnez votre chaîne d’or ?
Perdican
Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette fontaine. Nous vois-tu tous les
deux, dans la source, appuyés l’un sur l’autre ? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la
mienne ? Regarde tout cela s’effacer. (Il jette sa bague dans l’eau.) Regarde comme notre image a
disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l’eau qui s’était troublée reprend son équilibre ; elle tremble
encore ; de grands cercles noirs courent à sa surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de
nouveau tes bras enlacés dans les miens ; encore une minute, et il n’y aura plus une ride sur ton joli
visage : regarde ! c’était une bague que m’avait donnée Camille.
Camille, à part.
Il a jeté ma bague dans l’eau.
Perdican
Sais-tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? Écoute ! le vent se tait ; la pluie du matin roule en perles sur
les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t’aime ! Tu
veux bien de moi, n’est-ce pas ? On n’a pas flétri ta jeunesse ; on n’a pas infiltré dans ton sang vermeil
les restes d’un sang affadi ? Tu ne veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d’un
jeune homme. Ô Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c’est que l’amour ?
Rosette
Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.
Perdican
Oui, comme tu pourras ; et tu m’aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es, que
ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur, et qui sortent des cloîtres
pour venir répandre dans la vie l’atmosphère humide de leurs cellules ; tu ne sais rien ; tu ne lirais pas
dans un livre la prière que ta mère t’apprend, comme elle l’a apprise de sa mère ; tu ne comprends même
pas le sens des paroles que tu répètes, quand tu t’agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends bien
que tu pries, et c’est tout ce qu’il faut à Dieu.
Rosette
Comme vous me parlez, monseigneur !
Perdican
Tu ne sais pas lire ; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces beaux
champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers
de frères, et moi pour l’un d’entre eux ; lève-toi, tu seras ma femme et nous prendrons racine ensemble
dans la sève du monde tout-puissant. (Il sort avec Rosette.)
Lecture linéaire 11
Acte III, scène 8, (Un oratoire.)
Entre Camille, elle se jette au pied de l’autel.
M’avez-vous abandonnée, ô mon Dieu ? Vous le savez, lorsque je suis venue, j’avais juré de vous être
fidèle ; quand j’ai refusé de devenir l’épouse d’un autre que vous, j’ai cru parler sincèrement devant
vous et ma conscience, vous le savez, mon père ; ne voulez-vous donc plus de moi ? Oh ! pourquoi
faites-vous mentir la vérité elle-même ? Pourquoi suis-je si faible ? Ah ! malheureuse, je ne puis plus
prier !
(Entre Perdican.)
Perdican
Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu’es-tu venu faire entre cette fille et moi ? La voilà pâle
et effrayée, qui presse sur les dalles insensibles son cœur et son visage. Elle aurait pu m’aimer, et nous
étions nés l’un pour l’autre ; qu’es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se
joindre ?
Camille
Qui m’a suivie ? Qui parle sous cette voûte ? Est-ce toi, Perdican ?
Perdican
Insensés que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles vaines
paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux ? Lequel de nous a
voulu tromper l’autre ? Hélas ! cette vie est elle-même un si pénible rêve ! pourquoi encore y mêler les
nôtres ? Ô mon Dieu ! le bonheur est une perle si rare dans cet océan d’ici-bas ! Tu nous l’avais donné,
pêcheur céleste, tu l’avais tiré pour nous des profondeurs de l’abîme, cet inestimable joyau ; et nous,
comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait
l’un vers l’autre avait une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si
tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers
informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous
nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô insensés ! nous nous aimons.
(Il la prend dans ses bras.)
Camille
Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s’en
offensera pas ; il veut bien que je t’aime ; il y a quinze ans qu’il le sait.
Perdican
Chère créature, tu es à moi !
(Il l’embrasse ; on entend un grand cri derrière l’autel.)
Camille
C’est la voix de ma sœur de lait.
Perdican
Comment est-elle ici ? je l’avais laissée dans l’escalier, lorsque tu m’as fait rappeler. Il faut donc qu’elle
m’ait suivi sans que je m’en sois aperçu.
Camille
Entrons dans cette galerie ; c’est là qu’on a crié.
Perdican
Je ne sais ce que j’éprouve ; il me semble que mes mains sont couvertes de sang.
Camille
La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s’est encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; hélas !
tout cela est cruel.
Perdican
Non, en vérité, je n’entrerai pas ; je sens un froid mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la
ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier ! Vous voyez
ce qui se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort ; mais
notre cœur est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste ! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute, elle
est jeune, elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants.
Eh bien ! Camille, qu’y a-t-il ?
(Camille rentre.)
Camille
Elle est morte. Adieu, Perdican !
Lecture linéaire12 Acte II, Scène XIII
DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS.
(…)
DORANTE, d’un air inquiet.
Je n’ai que votre appui, madame.
ARAMINTE.
Il ne vous manquera pas. Mais je vous conseille une chose : ne leur paraissez pas si
alarmé ; vous leur feriez douter de votre capacité, et il leur semblerait que vous m’auriez
beaucoup d’obligation de ce que je vous garde.
DORANTE.
Ils ne se tromperaient pas, madame ; c’est une bonté qui me pénètre de reconnaissance.
ARAMINTE.
À la bonne heure ; mais il n’est pas nécessaire qu’ils le croient. Je vous sais bon gré de
votre attachement et de votre fidélité ; mais dissimulez-en une partie ; c’est peut-être ce qui
les indispose contre vous. Vous leur avez refusé de m’en faire accroire sur le chapitre du
procès ; conformez-vous à ce qu’ils exigent ; regagnez-les par là, je vous le permets.
L’événement leur persuadera que vous les avez bien servis ; car, toute réflexion faite, je suis
déterminée à épouser le comte.
DORANTE, d’un ton ému.
Déterminée, madame ?
ARAMINTE.
Oui, tout à fait résolue. Le comte croira que vous y avez contribué ; je le lui dirai même,
et je vous garantis que vous resterez ici ; je vous le promets. (À part.) Il change de couleur.
DORANTE.
Quelle différence pour moi, madame !
ARAMINTE, d’un air délibéré.
Il n’y en aura aucune. Ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ;
il y a tout ce qu’il faut sur cette table.
DORANTE.
Eh ! pour qui, madame ?
ARAMINTE.
Pour le comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et que je vais surprendre bien
agréablement par le petit mot que vous allez lui écrire en mon nom. (Dorante reste
rêveur, et, par distraction, ne va point à la table.) Eh ! vous n’allez pas à la table ! À quoi rêvez-
vous ?
DORANTE, toujours distrait.
Oui, madame.
ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place.
Il ne sait ce qu’il fait ; voyons si cela continuera.
DORANTE, à part, cherchant du papier.
Ah ! Dubois m’a trompé.
ARAMINTE, poursuivant.
Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE.
Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE, allant elle-même.
Vous n’en trouvez point ! En voilà devant vous.
DORANTE.
Il est vrai.
ARAMINTE.
Écrivez. « Hâtez-vous de venir, monsieur ; votre mariage est sûr… » Avez-vous écrit ?
DORANTE.
Comment, madame ?
ARAMINTE.
Vous ne m’écoutez donc pas ? « Votre mariage est sûr ; madame veut que je vous
l’écrive, et vous attend pour vous le dire. » (À part.) Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il
ne parlera pas ? « N’attribuez point cette résolution à la crainte que madame pourrait avoir
des
suites d’un procès douteux. »
DORANTE.
Je vous ai assuré que vous le gagneriez, madame. Douteux ! il ne l’est point.
ARAMINTE.
N’importe, achevez. « Non, monsieur, je suis chargé de sa part de vous assurer que la
seule justice qu’elle rend à votre mérite la détermine. »
DORANTE, à part.
Ciel ! Je suis perdu. (Haut.) Mais, madame, vous n’aviez aucune inclination pour lui.
ARAMINTE.
Achevez, vous dis-je. « …qu’elle rend à votre mérite la détermine. » Je crois que la main
vous tremble ; vous paraissez changé. Qu’est-ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?
DORANTE.
Je ne me trouve pas bien, madame.
ARAMINTE.
Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et mettez : « À Monsieur le comte
Dorimont. » Vous direz à Dubois qu’il la lui porte. (À part.) Le cœur me bat ! Il n’y a pas
encore là de quoi le convaincre.
DORANTE, à part.
Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne m’a averti de rien.
Lecture linéaire 13
Ma Bohème
Cahiers de Douai Rimbaud
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Lecture linéaire 14
Le Mal
Cahiers de Douai Rimbaud
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
— Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… —
— Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Lecture linéaire 15
Vénus anadyomène
Cahiers de Douai Rimbaud
Comme d’un cercueil vert en fer-blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort.
— La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
Et les rondeurs des reins semblent prendre l’essor…
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement, — on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus ;
— Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.