02.calendar Girl Printemps
02.calendar Girl Printemps
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Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnages ou des lieux
réels serait utilisée de façon fictive. Les autres noms, personnages, lieux et événements sont issus de
l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait
totalement fortuite.
ISBN : 9782755627794
Copyright
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
À PROPOS DE L’AUTEUR
– Salut, Beauté.
Ce sont les premiers mots qui sortent de sa bouche – qui, au passage,
est terriblement sexy. Dommage que ses paroles et la façon dont ses yeux
me reluquent des pieds à la tête me fassent bouillir… de rage. Adossé à
sa limousine, Mason Murphy porte des lunettes de soleil d’aviateur, ses
cheveux sont châtain foncé avec des reflets roux, et son sourire en coin
fait sans doute fondre les culottes de ses fans. Heureusement pour moi, je
suis désormais habituée à être entourée de mecs canon.
Je lui tends la main, et il m’étudie en remontant ses lunettes sur sa
tête, révélant de magnifiques yeux verts.
– Quoi, tu m’embrasses pas ?
Je le dévisage en fronçant les sourcils et en croisant les bras.
– Tu es sérieux ? C’est ça, ton plan drague ?
Il enlève ses lunettes et mordille une branche en me matant de
nouveau des pieds à la tête.
– Cette fougue ? J’aime les nanas coriaces.
Je cligne plusieurs fois des yeux pour m’assurer que je ne rêve pas.
Peut-être le somnifère que j’ai pris avant de décoller fait-il encore effet.
Je suis toujours sur les nerfs quand je prends l’avion, mais ce n’est rien à
côté de ce que je ressens maintenant.
Il écarquille les yeux et sourit jusqu’aux oreilles. Il a vraiment un très
beau visage, des pommettes hautes, un petit creux dans le menton, des
yeux étincelants et diaboliques. Il fait un pas vers moi, passe un bras
autour de mon cou et m’embrasse sur la tempe, pendant que je me
retiens de ne pas lui en coller une.
– Tu vas enlever ton bras et reculer. Tu as oublié tes bonnes
manières ou quoi ?
Mason ancre fermement ses pieds dans le sol et approche son visage
comme pour me confier un secret.
– Je sais ce que tu fais et ça me va parfaitement. J’en suis ravi,
même. On va beaucoup s’amuser, toi et moi.
Je pose ma main entre ses pectoraux et le pousse pour éloigner son
visage du mien. Reprenons à zéro.
– Écoutez, Monsieur Murphy…
– Monsieur Murphy ? Hmmm, ça me plaît.
J’inspire lentement et je serre la mâchoire. Ce type est insupportable.
– Ce que j’essayais de dire avant que vous ne m’interrompiez, c’est
que vous faites erreur à mon sujet. Je suis une escort, ce qui signifie que
je dois vous accompagner à divers événements publics et que je vous
tiendrai compagnie de manière amicale.
Il se rapproche de nouveau, saisit mes hanches et les plaque contre
les siennes.
– J’ai hâte qu’on soit amicaux, susurre-t-il en frottant son bassin
contre le mien, me faisant sentir son érection grandissante.
Je soupire et le repousse en décidant de lâcher l’affaire.
– Contente-toi de prendre mes sacs.
C’est alors qu’il siffle son chauffeur, comme un chien, et je grimace en
enlevant ses mains de mes hanches.
– T’en fais pas, Bébé, tu t’habitueras tôt ou tard, dit Mason.
Je lève les yeux au ciel et j’ouvre moi-même la portière pour me
faufiler à l’intérieur. Il me suit et, une fois installé en face de moi, frappe
dans ses mains.
– Tu veux un petit remontant ?
J’écarquille les yeux.
– Il n’est même pas midi ?
– Il est midi quelque part dans le monde, lance-t-il en me faisant un
clin d’œil.
Il ouvre le minibar et en sort une bouteille de champagne en se
léchant les lèvres. Mon corps réagit instantanément, je ressens des
fourmillements entre les jambes. Je secoue la tête et croise les cuisses.
Ce type est un enfoiré, mais je ne peux pas nier que c’est un très bel
enfoiré. Mason Murphy doit mesurer un mètre quatre-vingts et quelques,
et son corps mérite toutes les unes de magazines qu’il a déjà faites. Les
muscles de ses biceps sont délicieusement gonflés sous sa chemise et ses
quadriceps grossissent quand il coince la bouteille entre ses cuisses pour
faire sauter le bouchon.
– Maintenant, ma douce, mettons une ou deux choses au clair,
annonce-t-il.
J’écarquille les yeux en haussant sévèrement les sourcils. Il me tend
une coupe de champagne et, même s’il n’est que dix heures du matin, je
décide de la prendre en espérant qu’elle me détende un peu.
– Tu es ici pour être ma petite amie. Donc, si nous voulons que mes
fans, mes sponsors potentiels et les médias y croient, toi et moi allons
devoir être très amicaux, et vite. Et à te regarder…
Il se lèche de nouveau les lèvres en promenant ses yeux de mes
bottes jusqu’à mes seins. Quel porc ?
– … je vais adorer.
Ce mec ne va pas être facile. Il est arrogant, sexy, hyper-agaçant,
cochon, bougrement sexy et immature. J’ai oublié quelque chose ? Ah
oui, il est terriblement sexy.
Il recule dans son siège, sourit et boit sa coupe cul sec. Il est hors de
question que ce gamin ait le dernier mot, alors je décide d’en faire de
même et de vider mon champagne. Il hausse les sourcils et ses yeux
étincellent d’approbation.
Je m’avance vers lui, saisis la bouteille pour me resservir un verre,
puis je lui fais signe de lever le sien.
– Ok. Écoute-moi bien parce que je ne le répéterai pas, dis-je en
remplissant sa coupe et en le fusillant du regard. J’ai peut-être été
embauchée pour jouer le rôle de ta petite amie pendant un mois, mais je
ne suis pas ta pute. Coucher avec toi est une option, et ce n’est pas dans
mon contrat. Tu aurais dû le lire correctement, mon pote, parce que tu
es sur le point de vivre un mois d’abstinence.
Il me regarde bouche bée, les yeux ronds.
– Tu te fous de ma gueule ?
– Pas du tout. Va falloir t’habituer à passer du temps avec ta main,
parce que si la presse te voit au bras d’une des pimbêches qui sont prêtes
à vendre leur mère pour une nuit avec toi, elle saura que notre histoire
n’est qu’une mascarade, et les cent mille dollars que tu as payés pour
m’avoir n’auront servi à rien. J’imagine que tes sponsors n’aimeraient pas
que tu n’arrives pas à garder ta nouvelle copine plus d’un jour. Ah, et
souviens-toi que mon salaire n’est pas remboursable.
Je recule dans mon siège, croise les bras et sirote mon champagne,
laissant les bulles danser sur ma langue et chatouiller mes sens.
Mason me dévisage d’un air confus.
– Alors, qu’est-ce que tu proposes, ma douce ?
– D’abord, arrête de m’appeler ma douce.
– Je ne peux pas avoir un surnom affectueux pour ma copine ?
– Peut-être, mais ta façon de le dire te donne l’air plouc.
Mason éclate de rire, ce qui détend soudain l’atmosphère. Peut-être
que si j’entends son rire tous les jours, le mois à venir ne sera pas si
affreux. Il se lèche les lèvres et je sens mon entrejambe mouiller de plus
belle en imaginant sa bouche entre mes cuisses. J’ordonne mentalement
à ma libido de se calmer. Depuis ma folle nuit avec Wes, il y a deux
semaines, je suis plus chaude que jamais, or, je n’ai pas la moindre
chance d’assouvir mes envies. Comme il est hors de question que mon
nouveau client devienne un compagnon de chambre, il semblerait que je
doive, moi aussi, accepter un mois d’abstinence. Merde.
Je finis par lui dire :
– Écoute, ce n’est pas grave, laisse tomber. Je crois qu’on devrait
apprendre à mieux se connaître. Parle-moi un peu de toi.
Il pose une immense main sur son genou et regarde par la fenêtre.
– Il n’y a pas grand-chose à dire. Ma famille est irlandaise. Mon père
est éboueur alors que je lui ai dit qu’avec mon salaire il n’avait plus
besoin de travailler, mais il refuse d’arrêter. Il est trop fier et trop têtu.
– Il m’a l’air d’être quelqu’un de bien.
Contrairement à mon propre père. Je regrette immédiatement cette
pensée car, techniquement, ce n’est pas vrai. Il a fait du mieux qu’il
pouvait étant donné les circonstances. Il s’est effondré lorsque ma mère
l’a quitté, certes, mais personne n’est réellement équipé pour supporter
la perte de l’amour de sa vie.
Mason sourit, révélant des dents blanches et une canine juste assez
tordue pour donner du caractère à son sourire.
– Mon père est génial, mais il travaille trop. Il a toujours bossé
comme un malade pour nous nourrir, mes frères et moi.
– Tu as combien de frères ?
Il lève trois doigts tout en avalant une gorgée de champagne.
– Mes frères sont complètement tarés, mais je les adore. Ils vont
adorer que je cohabite avec une nana aussi bonne que toi.
Et revoilà l’enfoiré. Je secoue la tête et je respire lentement.
– Ok, trois frères. Plus jeunes ou plus vieux ?
– Plus jeunes. Brayden a vingt et un ans, Conner dix-neuf et Shaun
dix-sept. Il est encore au lycée.
– Waouh, quatre garçons, dis-je en posant mon verre vide.
– Ouais. Brayden est barman le soir et il va à la fac la journée. Il a
engrossé une nana juste après le lycée. Cette garce lui a laissé le gamin
et elle s’est barrée.
Je le dévisage, bouche bée. Comment une femme peut-elle
abandonner son propre enfant ? Cela dit, c’est précisément ce qu’a fait
ma mère. Toutefois, entendre que c’est arrivé à un autre gamin me met
hors de moi.
– Du coup, Bray habite avec papa et sa fille, Eleanor.
– C’est vieux jeu comme prénom, non ?
– Ouais, dit-il en regardant par la fenêtre. C’était le prénom de
maman. Elle est morte il y a dix ans d’un cancer du sein. Donc, ça fait
longtemps qu’on n’est qu’entre mecs.
Je me penche un peu pour poser ma main sur son genou.
– Je suis désolée. Je ne savais pas.
– C’était il y a longtemps… Bref. Connor est à l’université de Boston
et Shaun passe ses journées à fourrer ses doigts dans des minous
d’adolescentes.
Je pousse un grognement dégoûté.
– Quoi ?
– Rien.
À quoi bon lui expliquer que je me serais volontiers passée de cette
dernière information ?
– Alors, quels sponsors et quelles pubs tu vises ? je demande.
*
* *
Lorsque nous arrivons chez lui, je suis surprise d’être accueillie par
une belle blonde un peu trop maigre. Je considère que j’ai un poids
plutôt normal pour une femme de mon âge, or celle-ci est taillée comme
un mannequin. Elle ressemble un peu trop à une Barbie, à mon goût : ses
cheveux blond platine sont attachés dans un chignon parfait, ses yeux
bleus sont étincelants, sa bouche rose, son tailleur noir impeccable. Elle
respire le fric et l’efficacité, mais sa façon de regarder Mason est loin
d’être professionnelle.
– Euh, Monsieur Murphy, commence-t-elle avant de bouder lorsqu’il
passe devant elle sans un regard.
Je m’arrête sur la marche devant Barbie, et lorsqu’elle cesse enfin de
mater le cul de Mason, elle daigne tourner la tête vers moi.
– Chéri, cette jolie blonde essaie d’attirer ton attention, dis-je à mon
client sans quitter l’autre femme des yeux. Et tu as oublié mes valises,
enfoiré, je marmonne à voix basse.
– Je vous demande pardon ? dit-elle en tendant l’oreille.
– Je suis Mia Saunders, la petite amie de Mason.
La blonde ferme les yeux et inspire lentement comme pour se calmer.
– Je sais qui vous êtes, Mia, c’est mon équipe et moi qui lui avons
suggéré de vous embaucher. Je suis Rachel Denton, sa chargée de
relations presse. Je vais travailler avec vous pour vous aider à convaincre
le public que vous êtes ensemble. Normalement, ce serait le rôle de son
agent, mais je me suis proposée de le remplacer, explique-t-elle en se
mordant la lèvre.
– Dans ce cas, nous nous serrerons les coudes, il a un sacré caractère,
je réponds en souriant.
C’est alors que Mason apparaît de nouveau à la porte.
– Tu t’es perdue, Beauté ? demande-t-il d’une voix moqueuse.
Je lève les yeux au ciel et saisis Rachel par l’épaule pour l’attirer à
mes côtés.
Mason semble la remarquer pour la première fois – et quand je dis
remarquer, je veux dire de la tête aux pieds… deux fois.
– Rachel, qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que c’était Val qui devait
bosser avec nous ?
Elle secoue la tête en rougissant.
– Non, Val est super-occupé avec les sponsors et les pubs.
– Ok. Je ne peux pas dire qu’il va me manquer, répond-il simplement.
Soudain, cette femme à l’attitude si sérieuse se met à glousser en
réaction à la réponse de Mason. Quant à lui, son regard semble s’adoucir
en la regardant. Il ouvre la porte et nous invite toutes deux à entrer.
– Euh, mes valises ?
– Ah oui.
Il s’arrête, regarde Rachel, fait un pas en arrière et se cogne à la
porte, puis il sourit bêtement.
– Je vais juste… euh… chercher les sacs, dit-il enfin.
Je regarde partir ce pervers trop confiant qui semble se liquéfier en
présence de Barbie. Quant à elle, je ne peux pas dire qu’elle masque
mieux l’intérêt qu’elle porte à son client. Ses joues sont rosées et elle se
mord toujours la lèvre.
– Tu le kiffes ? je lui demande en désignant Mason.
Elle hoche la tête en silence avant d’écarquiller les yeux.
– Non ? Quoi ? Tu te trompes ? Notre relation est purement
professionnelle, s’empresse-t-elle de dire.
Elle croise fermement les bras, mais je ne peux m’empêcher de rire.
– Si tu le dis…
Et j’entre dans la maison. Je creuserai cette histoire plus tard,
histoire de m’occuper un peu. Si je dois faire vœu d’abstinence pendant
un mois, autant m’amuser, non ?
Mason largue mes affaires dans le hall d’entrée de sa maison
typiquement bostonienne. Dans le centre du salon se trouve un canapé
en cuir noir, et en face, suspendu au mur, il y a un énorme écran plat,
entouré de maillots de base-ball signés et encadrés. Apparemment, il
prend soin des choses auxquelles il tient. Peut-être Mason Murphy a-t-il
deux faces. En tout cas, je l’espère, si je dois passer un mois à faire
semblant d’être sa copine.
– Alors, qu’est-ce qui t’amènes ici, Rach ? demande-t-il.
Rach. Il a raccourci son prénom. Seuls les gens qui se connaissent
bien ou qui sont intimes se donnent des surnoms.
Elle s’assied sur le canapé et croise les jambes, faisant remonter sa
jupe sur ses cuisses, ce que Mason ne manque pas de remarquer. Je
ricane, mais aucun des deux ne semble m’avoir entendue. D’ailleurs, ils
ont l’air d’avoir oublié que je suis là.
– Je voulais juste m’assurer que vous étiez tous les deux prêts pour
demain. Ce sera votre première apparition en public en tant que…
Elle se racle la gorge et remet une mèche derrière son oreille. Celle-
ci refuse d’y rester et retombe sur sa joue, sous le regard fasciné de
Mason qui semble vouloir la toucher ou caresser sa joue.
– … euh, en tant que couple. Il faut que ce soit réaliste, que vous
vous teniez la main, que vous vous touchiez, que vous souriiez… euh…
que vous vous embrassiez, ajoute-t-elle en se raclant la gorge. Est-ce que
ça vous pose un problème, Mademoiselle Saunders ?
Je la regarde en écarquillant les yeux.
– Et vous, est-ce que ça vous pose un problème ? je répète d’une voix
incrédule.
Ça ne fait que dix minutes que je les ai rencontrés, mais il est évident
qu’ils sont fous l’un de l’autre. Pourquoi font-ils semblant, bon sang ?
Rachel recule comme si je venais de la gifler.
– Je vous demande pardon ? Pourquoi ça me poserait problème ?
– Vous êtes sérieuse ? je rétorque en secouant la tête.
– Je crois que Mia veut savoir si les démonstrations d’affection en
public posent problème aux sponsors ou à l’agence, intervient Mason.
Non, ce n’est pas du tout ce que je demande. Sur quelle planète ai-je
atterri en descendant de cet avion ? Je soupire et décide de jouer leur jeu
jusqu’à ce que je comprenne leur véritable relation.
– Ouais, c’est ça, je réponds.
Rachel serre les dents, et je vois ses épaules se crisper.
– Notre équipe a longuement réfléchi à cette stratégie. Nous sommes
conscients que c’est une approche inhabituelle, mais pour l’instant
Monsieur Murphy n’a pas l’étoffe d’une idole. Il faudra, entre autres, qu’il
cesse les barathons, les soirées trop alcoolisées et même ses cigarettes
occasionnelles. Notre équipe pense que la horde de femmes avec qui il a
été aperçu la saison dernière n’aide en rien son image, d’autant plus qu’il
n’a jamais été vu deux fois avec la même. Nous sommes déterminés à
changer les choses, et vous êtes la première étape, conclut-elle en me
regardant.
Je regarde enfin Mason, dont les coudes sont sur ses genoux et la tête
dans ses mains. Si ça, ce n’est pas une posture de défaite… Je me
rapproche de lui et pose ma main dans son dos pour le caresser de haut
en bas.
– Bon sang, j’ai vraiment merdé, dit-il en tournant la tête vers moi.
Je le rassure.
– On merde tous de temps en temps. Tu as bien fait d’embaucher
Rachel, et ton agent pense que tu peux changer les choses. C’est déjà
bien.
– Ouais, tu as peut-être raison. Alors, tu veux des démonstrations
d’affection en public ? demande-t-il à Rachel, qui hoche la tête. Ça
roule ?
Il se tourne vers moi et me regarde d’un air déterminé.
– C’est parti ?
Il pose ses mains sur mes joues, et sa bouche s’empare de la mienne.
Je retiens ma respiration et ouvre la bouche par accident, ce qu’il prend
pour une invitation. Ce n’en était pas une, mais lorsque sa langue au goût
de champagne titille la mienne… je ne peux que lui répondre. Cela ne
fait que deux semaines, mais j’ai l’impression qu’on ne m’a pas embrassée
depuis des mois, et je me noie dans son parfum viril. Il plonge sa langue
plus loin dans ma bouche, exigeant que je lui réponde, ce que je
m’empresse de faire en agrippant sa chemise pour le tirer à moi. Je
penche la tête sur le côté, exigeant plus davantage. Merde, ça ne fait pas
partie du plan, ça.
Lorsque nous rompons enfin le baiser, nous sommes tous deux
haletants.
– C’était bien comment, ça ? demande Mason en tournant la tête vers
le fauteuil de Rachel.
Rachel n’est pas là, mais ses talons aiguilles résonnent dans le
couloir.
– Rachel ? s’écrie-t-il.
– À demain ? C’était génial ? répond-elle deux secondes à peine avant
que la porte d’entrée ne claque derrière elle.
Mason s’avachit dans le canapé.
– Eh merde ?
– Qu’est-ce qui s’est passé ? je demande.
– J’embrassais une escort canon, pourquoi ? répond-il en me toisant
du regard.
Heureusement pour moi, j’ai récemment appris qu’une attirance
physique et un intérêt sincère pour un homme sont deux choses
complètement différentes.
– Elle te plaît, dis-je enfin.
– Bien sûr qu’elle me plaît. Elle est sympa et je la paie bien. La
situation plaît à tout le monde.
– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, et tu le sais.
– Écoute, je meurs de faim et toi, tu dois défaire tes bagages. Rachel
et Val t’ont acheté une tonne de fringues et tous les sacs sont sur ton lit.
Je n’ai rien rangé. Ça faisait partie du deal, non ? Ça te va, de la pizza ?
Il se lève brusquement et s’éloigne avant de se raviser.
Il se tourne vers moi et me tend la main.
– Merci d’avoir accepté ce boulot, dit-il en m’aidant à me lever. À
moins que tu ne veuilles partager la mienne, ta chambre est au premier
étage à droite.
Je secoue la tête, exaspérée, puis je tourne les talons.
– Tu as vraiment un joli petit cul, Mia, dit-il en me mettant une
fessée.
Je m’arrête et me tourne vers lui en le fusillant du regard.
– Écoute, petit. Si tu ne veux pas devenir manchot, je te conseille de
ne plus jamais toucher mes fesses.
Il recule face à moi, mains levées.
– Ok, d’accord. Je m’entraînais juste pour demain. Y a pas de mal,
ok ?
– Ouais c’est ça, garde plutôt tes forces pour demain.
Je gravis l’escalier, contente d’avoir eu le dernier mot, mais sa
réponse me parvient lorsque j’atteins le premier étage.
– Chérie, tu apprendras vite que je ne manque jamais de forces avec
les femmes.
Bon sang, je ne sais pas si je vais réussir à le supporter un mois.
CHAPITRE 2
*
* *
Je suis tout de suite envoûtée par l’odeur de hot dogs, de pop-corn et
de bière. Je suis dans le stade des Red Sox et, pour une fan comme moi,
c’est le paradis. Mason prend ma main et me guide dans les tunnels
souterrains. Je fais de mon mieux, mais je n’arrive pas à rester calme
lorsqu’il m’emmène aux vestiaires, où des mecs quasi nus et gaulés
comme des dieux discutent tranquillement en se préparant pour le
match. Une autre femme que moi se couvrirait sans doute les yeux, mais
c’est le plus beau jour de ma vie et je reluque les joueurs un à un, comme
un adolescent pervers qui mate sa voisine par la fenêtre de sa chambre.
– Eh, Junior, je te présente ma copine, dit Mason à Junior Gonzalez,
le premier receveur des Boston Red Sox.
Je serre fort le biceps de Mason comme une fan hystérique et j’essaie
de rester cool. Il pose sa main sur la mienne, la tapote et me regarde en
me lançant un clin d’œil.
– Mon pote, dit-il, je crois que tu as une nouvelle fan.
Junior est taillé comme une armoire à glace. Son corsaire moulant
s’étire sur ses cuisses énormes, et un fourmillement naît entre mes
jambes. Ses cheveux sont noirs, courts et épais. Ses yeux sont marron
foncé et ses dents tellement blanches qu’elles paraissent étincelantes à
côté de sa peau bronzée.
– Salut ma poule, ça roule ? me demande-t-il en jouant des sourcils.
Je me laisse aller contre Mason comme une adolescente dans une
comédie romantique. Les deux hommes éclatent de rire, mais c’est la
bouche de Junior que je mate. Il est le meilleur receveur de l’histoire du
base-ball, et c’est un des plus beaux hommes sur terre.
– Tu es incroyable, je finis par bégayer.
Il me regarde des pieds à la tête, puis il sourit à son ami.
– Tu es plutôt canon, toi aussi. Tu sais, tu devrais laisser tomber ce
minet et sortir avec un vrai homme.
Mason éclate de rire et je fais non de la tête alors que je rêve de me
jeter dans ses bras. Si je pouvais passer une nuit avec Junior Gonzalez, je
n’aurais aucun mal à oublier ma conversation avec un certain surfeur
blond, qui est occupé à se taper une déesse pour laquelle tous les
hommes de la planète se battraient.
– Mason m’a dit que tu… euh… que tu es avec nous pour un mois ?
chuchote-t-il pour me faire comprendre qu’il connaît la véritable raison
de ma présence ici.
– Ouaip, je réponds en frappant le torse de Mason.
– Eh, tout doux, rétorque ce dernier en se massant les pectoraux.
Mais tu sais quoi, mec ? C’est la meuf la plus belle du service d’escorts,
et elle fait la mijaurée.
Junior ferme les yeux, baisse la tête et la secoue lentement en
regardant Mason d’un air dépité.
– Mec, quand est-ce que tu vas apprendre que tu ne peux pas traiter
les femmes comme des objets ? Ma belle Mia, j’espère que tu vas
l’éduquer à mieux se comporter, dit Junior.
– Tu peux compter sur moi ?
Je lui fais un clin d’œil, puis je pousse Mason vers la sortie des
vestiaires.
– Bonne chance, ricane Junior. Tu vas en avoir besoin.
– Hélas, je réponds par-dessus mon épaule, la chance n’a jamais été
de mon côté par le passé, et je ne pense pas qu’elle vienne à moi
maintenant ?
– Pourquoi aurait-elle besoin de chance quand elle m’a, moi ?
rétorque Mason en souriant.
– Allez, Chéri, viens me montrer ma place, je murmure d’une voix
mielleuse en me collant contre lui.
Il passe son bras autour de mes épaules et m’embrasse sur la tempe.
*
* *
J’ai beau être fan de ce sport depuis toujours, il y a quelque chose
que je ne savais pas à propos du base-ball. Il existe un club d’élite qui
s’appelle le WAG – pour Wives And Girlfriends 1. Comme nous sommes en
retard, Mason me dépose avec les WAG et m’abandonne en me fourrant
une liasse de billets dans la main. Ça lui aurait coûté moins cher de me
traiter directement de prostituée, non ? Rien que pour ça, je décide de
dépenser la totalité des deux cents dollars en bières, souvenirs et hot
dogs.
Je trouve un siège vide et m’y installe discrètement pour ne pas me
faire remarquer. Une horde de femmes parlent toutes en même temps et
à la vitesse de la lumière, ce qui ne les empêche pas de me reluquer des
pieds à la tête. Elles ont à peu près mon âge, certaines un peu plus,
d’autres un peu moins.
Je décide de tenter l’approche amicale d’abord.
– Salut, je lance avec un signe de la main. Je m’appelle Mia.
Quatre têtes se tournent dans ma direction et l’une d’entre elles, sans
doute la meneuse, se penche vers moi.
– C’est toi la nana de Mason pour la soirée ?
Je fronce les sourcils en la dévisageant.
– Euh non, je reste ici un mois. J’arrive de Vegas. On est de vieux
amis, mais on tente notre chance pendant un mois, pour voir si notre
relation peut durer ou pas.
Une blonde, assise à deux sièges du mien, fait mine de se retenir de
rire.
– Durer ?
– Mason n’a jamais été en couple, reprend la meneuse de la meute.
C’est plutôt le genre à se taper des nanas dont il ne connaît même pas le
prénom.
– Je suis sûre que les nanas savaient à quoi s’attendre, je réponds en
lui montrant que je ne vais pas me laisser faire.
Une femme au visage gentil et aux cheveux blond vénitien pose sa
main sur mon genou.
– Ne l’écoute pas. Elle ne connaît pas Mace. Moi si, et je sais qu’il
peut s’engager s’il trouve la bonne fille, et je suis sûre que c’est toi.
Elle a le sourire et la voix d’un ange, et ses yeux chocolat sont
infiniment doux.
– Je suis Mia Saunders, dis-je en lui tendant la main.
– Moi, c’est Kristine, répond-elle en la serrant. Mais tu peux
m’appeler Kris. Je suis avec Junior, ajoute-t-elle en rougissant
légèrement. Ça ne fait que trois mois, mais je suis dingue de lui. C’est
pour ça que je connais bien Mason. Junior et lui sont comme des frères –
et c’est sans compter les frères de Mason et le clan de Junior.
– Junior a une grande famille ? je demande en souriant.
– Ha ? Un peu, oui. Junior a huit frères et sœurs.
– Waouh ?
J’aperçois un vendeur de hot dogs qui vient vers nous.
– Eh toi, là-bas ? Viens par ici ? Je meurs de faim. Tu veux un hot
dog et une bière ?
Le visage angélique et adorable de Kris s’illumine et je comprends
pourquoi elle plaît à Junior.
– Je veux bien, merci, c’est gentil. Vous voyez, les filles, Mia n’est pas
une pimbêche, elle est cool ? annonce-t-elle aux autres.
– Ouais, on verra, dit la brune aux deux autres.
Je hausse les épaules.
– Peu importe. Je ne suis pas là pour elles. Je suis venue voir mon
mec envoyer la pâtée ? Entre ses lancers et les réceptions de Junior… on
va gagner les doigts dans le nez ? je m’exclame en levant ma main pour
que Kris tape dedans.
– Mon mec est le meilleur première base du pays, dit une jolie
rousse. Je m’appelle Chrissy.
– Ravie de faire ta connaissance, Chrissy.
– Et moi, je suis Morgan ? s’exclame une jeune femme aux cheveux
châtains.
La meneuse du groupe marmonne dans sa barbe, clairement agacée
de perdre du terrain alors que je suis accueillie chaleureusement par les
WAG.
– Elle, c’est Sarah, dit Morgan en la désignant. Elle est de mauvais
poil parce qu’elle et Brett, son mec, se sont engueulés à propos d’une
groupie, hier soir. Brett joue en seconde base.
Je hoche la tête.
– Ah oui, il est canon, je réponds en hochant la tête. Je comprends
que les groupies se jettent sur lui.
Ses épaules s’affaissent légèrement.
– Cette salope a eu le culot de s’asseoir sur ses genoux quand je suis
partie aux toilettes. Il n’a rien fait… enfin, pas grand-chose. Mais il a pris
ça pour un jeu et il l’a attrapée par les hanches ? s’exclame Sarah en
fronçant les sourcils avant de pousser un cri étouffé.
Apparemment, il n’est pas très difficile de se faire de nouvelles amies.
Pendant toutes ces années, je n’ai eu que Gin et Maddy, or à présent, j’ai
Jennifer qui est enceinte à Malibu, et Angie, la sœur de Tony, enceinte
elle aussi. Cette expérience est donc assez nouvelle pour moi –
apparemment, il suffit de se plaindre de son mec pour faire partie de la
clique. C’est noté. Je laisse donc Sarah râler et pleurer à propos de son
copain qui est un connard, et à la fin du premier tour de batte, je suis
devenue sa meilleure amie.
Je les fournis toutes en bières et en hot dogs, dépensant avec plaisir
les deux cents dollars que j’ai empochés gratos, et je m’offre même un
énorme gant en mousse rouge avec un index géant. J’en ai toujours voulu
un et je décide que, dorénavant, je l’emporterai partout avec moi.
Lors du premier strike de Mason, je me lève brusquement et je hurle
aussi fort que possible en agitant mon gigantesque index.
– Mason ? C’est ça, montre-leur, Bébé ? C’est mon mec, ça ?
Soudain, j’entends des dizaines de cliquetis et je réalise que plusieurs
photographes ont tourné leur appareil vers moi. Show time. Je souffle des
baisers à Mason et il enlève sa casquette pour la placer sur son cœur.
Bon sang, on est sacrément bons à ce petit jeu. Il l’a à peine remise qu’il
évince un autre joueur de l’équipe adverse.
Durant le septième tour de batte, Mason rejoint les remplaçants sur
leur banc, qui n’est qu’à quelques mètres du carré réservé aux WAG. Je
descends les marches jusqu’à lui et il se penche par-dessus la rambarde
pour m’empoigner par la nuque. Il sourit jusqu’aux oreilles puis il
m’embrasse, offrant aux photographes un superbe spectacle. Hélas,
sincèrement, je ne ressens aucune excitation, pas la moindre bouffée de
chaleur. C’est juste un baiser sympa avec un beau gosse.
Lorsque je recule, il me regarde en fronçant les sourcils.
– Tu ne ressens strictement rien, c’est ça ? Putain, tu vas anéantir
mon ego, ma douce, rouspète-t-il en plongeant son regard dans le mien.
Le problème, c’est que ce ne sont pas les yeux verts dans lesquels je
veux me perdre. Je souris néanmoins et je passe mes bras autour de sa
nuque. Il soulève la visière de ma casquette et j’appuie mon front au sien.
– Je suis désolée, je pense à Rachel, c’est tout.
Ce n’est pas tout à fait vrai, bien sûr. Je suis triste pour elle parce
qu’elle est clairement dingue de Mason, c’est vrai, mais je suis surtout
anéantie par ma conversation avec Wes.
Mason pose une main sur mon cou et il m’embrasse sur le front avant
de me lancer un clin d’œil.
– Ne le sois pas. Moi, je ne pense pas à elle, dit-il d’une voix
faussement assurée. À tout à l’heure, ma douce.
Je le regarde partir en faisant mine d’être éperdument amoureuse de
ma star de base-ball. Normalement, un mec aussi sexy que lui
m’exciterait à n’en plus finir. Mais je ne suis pas moi-même depuis que
Gina DeLuca a répondu au téléphone de Wes. J’ai l’impression d’avoir
perdu un morceau de mon cœur, et l’énergie qui bouillonne d’habitude
en moi a disparu.
C’est injuste et parfaitement ridicule de supposer qu’il allait
m’attendre, surtout quand, de mon côté, je baise avec qui je veux. Or
pour moi, quelque chose a changé lorsqu’il m’a fait la surprise de venir à
Chicago. J’ai pensé que je pourrais peut-être l’attendre. J’aime le sexe
comme toutes les filles de mon âge, mais avec Wes, c’est bien plus que
ça. Des sentiments y ont toujours été mêlés, ce qui n’était pas le cas avec
Alec.
Maintenant, j’ai peur que tôt ou tard Gina comprenne à quel point ce
mec est génial, et c’est alors moi qui perdrai la bataille. Hélas, je n’ai pas
le choix. Je dois faire ce job pour ma famille, et c’est ça la priorité.
Tant que je n’aurai pas remboursé la dette de mon père, je dois me
concentrer sur mon boulot qui consiste à rendre la vie d’un autre plus
facile. Ce mois-ci, c’est Mason, et je refuse de penser qu’il est une cause
perdue. Je sais qu’un gentleman se cache sous ses manières de cochon. Je
pense qu’il a choisi de vivre l’instant présent et que tout l’argent qu’il
gagne lui a fait oublier le respect des autres.
Je me demande s’il est vraiment heureux. J’ai du mal à croire qu’il le
soit s’il doit embaucher une escort pour jouer sa copine. Après tout, il est
suivi en permanence par une horde de femmes qui crient son nom.
Je dois en apprendre plus à son sujet – ce qui l’agace, ce qui lui plaît,
pourquoi il est devenu le coureur de jupons qu’il est ou qu’il fait
semblant d’être. Quoi qu’il en soit, je vais passer un mois avec lui et il est
hors de question que je passe mon temps à chialer. Je vais en profiter
pour m’amuser avec un des joueurs de base-ball les plus beaux du pays et
ses amis plus sexy les uns que les autres.
À moi de jouer ?
1. Femmes et copines.
CHAPITRE 3
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
C’est paradisiaque. Prends quelques vagues pour moi, tu veux ? Ça me
manque de ne pas surfer avec toi.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tu es vivante ? Bon sang, ma chérie, j’ai bien cru que tu n’allais plus
jamais me parler. Je suis ravi que ce ne soit pas le cas. Comment tu vas ?
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Base-ball, bières, bouffe, Boston… ça ne pourrait pas aller mieux.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
C’est un rêve devenu réalité pour toi. Et les autres lettres de l’alphabet ?
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Les autres n’ont pas d’importance puisque j’ai tout ce dont j’ai toujours
rêvé ?
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Même si le reste, c’est la Californie, les Câlins et les Cabrioles avec les
Channing… ?
J’éclate de rire. C’est tout lui, ça, de mélanger le sérieux aux blagues.
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
J’ai déjà goûté aux cabrioles d’un Channing, et c’était génial.
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Espèce de fou ? Va surfer ? ne laisse pas les vagues t’échapper. On se
reparle dans quelques jours. Le devoir m’appelle.
De : Wes Channing
À : Mia Saunders
Fou oui, mais de toi.
C’est la dernière chose qu’il m’écrit. Fou de moi. Je suis folle de lui,
moi aussi, mais je ne veux pas me lancer dans une conversation aussi
sérieuse. Il nous faut du temps – beaucoup de temps – pour nous
remettre de nos déceptions. Il sait que je me tape d’autres mecs, et je sais
qu’il se tape Gina.
– D’où vient ce sourire, ma douce ? demande Mace en entrant dans
ma chambre d’hôtel, vêtu d’un sublime costume trois-pièces.
Bon sang, ce mec est canon dans un uniforme de base-ball comme
dans un jean troué, mais en costard… il a un côté professionnel qui me
plaît et qui m’excite. Mason sourit et fait jouer ses sourcils en faisant
lentement un tour sur lui-même.
– Ça te plaît ?
– Tu sais bien que oui. J’ai hâte que Rachel te voie. Elle a passé la
semaine à se planquer.
Mason fronce les sourcils.
– Tu te trompes à propos de Rachel et moi, tu sais. Il va falloir que tu
lâches l’affaire.
– C’est hors de question. J’ai vu comment vous vous regardez, tous
les deux. Elle te kiffe. Je ne sais pas pourquoi elle ne dit rien.
– Elle ne me kiffe pas. Elle devrait bientôt arriver pour nous
emmener à Power Up.
Nous entendons alors frapper à la porte, et je souris jusqu’aux oreilles
avant d’aller ouvrir aussi vite que mes talons aiguilles me le permettent.
Rachel est en tailleur, comme d’habitude, mais celui-ci est gris. Une
chemise rose pâle met en valeur la fraîcheur de ses joues et sa peau
légèrement hâlée. Cette fois, ses cheveux sont attachés dans une queue-
de-cheval basse et l’élastique est caché par ses cheveux. Il faudrait que je
lui demande comment elle fait – ça pourrait me servir et je pourrais
l’apprendre à Gin et Maddy, aussi.
– Salut Rachel, comment tu vas ? je demande en ouvrant grand la
porte.
Elle me regarde de haut en bas plusieurs fois. Je suis vêtue d’une jupe
crayon taille haute en cuir, assortie d’un chemisier blanc très ample et
bouffant. La jupe moule mes fesses et le chemisier laisse entrevoir une
bonne dose de décolleté sans que ce soit trop aguicheur. Je pense que
c’est le genre de tenue que choisirait la copine d’un joueur de base-ball
sexy.
– Ta tenue est ouvertement sexy, dit Rachel en grimaçant. Cette jupe
est censée être assortie d’une chemise cintrée, ajoute-t-elle.
– Euh, d’accord, mais je n’ai apporté aucune chemise cintrée parce
que je pensais qu’elles allaient avec les pantalons, je réponds d’une voix
coupable.
Mason fait son apparition et j’entends Rachel retenir sa respiration.
Ses yeux scintillent et elle se mord la lèvre. Cette nana est complètement
folle de lui. Pourquoi Mason ne le voit-il pas ? Lorsque je me tourne vers
lui, il fait un tour sur lui-même pour la deuxième fois en cinq minutes.
– Alors ? Est-ce que j’ai l’air du nouveau porte-parole de Power Up et
de Quick Runners ?
Rachel hoche la tête en silence.
– Apparemment, toi tu es parfait et moi j’ai l’air d’une traînée, je
marmonne en empoignant ma pochette.
Mason fronce les sourcils et me prend par la taille pour me ramener
contre lui. Il baisse la tête et me regarde d’un air inquiet. Je tourne la
tête vers Rachel qui fuit mon regard.
– Eh ma douce, tu es superbe, méga-sexy. Les médias t’ont vue en
jean et en t-shirt toute la semaine, il est temps qu’ils te voient en tenue
habillée. C’est comme ça que j’aime les femmes de toute façon. Tu crois
vraiment que les boss le croiraient s’ils me voyaient au bras d’une nana
frigide qui a un balai dans le cul ?
Les épaules de Rachel s’affaissent soudain et elle détourne la tête.
Sans doute se dit-elle qu’elle est la définition même d’une nana frigide
avec un balai dans le cul. Ma mission secrète « Aider Rachel Et Mason À
Se Choper ? ne va pas être facile. Il me faut une nouvelle stratégie.
J’embrasse Mason sur la joue, puis je l’essuie pour enlever la trace de
rouge à lèvres.
– En parlant de sexy, tu ne trouves pas Rachel jolie dans son
tailleur ?
Mason sourit en la matant des pieds à la tête.
– Je cracherais pas dessus… dit cet abruti, méritant le coup que je lui
mets dans le bras.
– Combien de fois je t’ai dit de ne pas te comporter comme un
enfoiré ? je demande.
– Désolé, Rachel, répond-il en se frottant l’épaule. Mais tu sais bien
que je me ferais un plaisir de te choper. Aïe ? s’exclame-t-il quand je le
frappe de nouveau. Arrête de me cogner, bon sang ?
– Alors, arrête d’être un enfoiré ?
– Arrêtez, tous les deux, intervient Rachel. Mia, c’est rien, je suis
habituée aux cochonneries de Mason, depuis le temps.
– Ça ne change pas le fait qu’il est immature et dégoûtant.
Rachel éclate de rire, et je réalise que même son rire est adorable.
– C’est vrai. Je vous remercie néanmoins du compliment, Monsieur
Murphy.
– Combien de fois je t’ai dit de m’appeler Mason ou Mace, Rachel ?
grogne-t-il. On se connaît depuis deux ans. On est plus que de simples
collègues, du moins je l’espère.
Elle lève les yeux dans les siens et joint les mains devant elle en se
triturant les doigts.
– Oui, euh, vous avez raison. Enfin, tu as raison. Je suis désolée, c’est
une vieille habitude. On y va ?
– Est-ce que je dois me changer ? je demande.
Je suis là pour redorer son image, or apparemment je n’ai rien
compris en termes d’habillage approprié.
Rachel me reluque une nouvelle fois avant de répondre.
– Tu es très belle, Mia. Comme toujours. Je suis désolée, j’ai mal
réagi. Tout va bien. Ne faisons pas attendre nos sponsors potentiels.
Elle ouvre la porte et nous sortons tous les trois.
*
* *
Pour une entreprise de boissons énergisantes qui cible des jeunes
athlètes, l’équipe de Power Up est étonnamment ennuyeuse. Les murs
des bureaux sont noirs et blancs avec des photos montrant la bouteille de
leur boisson sur un fond blanc. Je n’y connais rien, mais je m’attendais
plutôt à des photos de sportifs extrêmes en pleine action. À mon avis, ils
ont plus besoin de Mason que ce dernier n’a besoin d’eux. S’ils veulent
une chance de rivaliser avec les gros de l’industrie, comme Gatorade, ils
ont sérieusement besoin de rajeunir leur image.
Rachel n’est pas là pour être jolie, comme moi, et je comprends vite
pourquoi elle peut se permettre des tailleurs haute couture. Lorsqu’elle
finit de parler, les dirigeants de Power Up – tous des hommes – lui
mangent dans la main. Elle leur promet que Mason sera beaucoup plus
présent dans les médias, mais que ses statistiques sur le terrain prouvent
qu’il n’est pas que de passage chez les pros. Elle leur explique également
que les jeunes adorent les bad boys qui ont retrouvé le droit chemin, et
elle leur présente différentes manières de redorer leur image à travers
Mason. Elle leur promet que son équipe marketing travaillera avec la
leur afin de créer des campagnes de pub qui seront bénéfiques aux deux
entreprises. Enfin, l’agent de Mason parle argent.
Apparemment, le job de porte-parole d’une boisson sportive vaut des
millions. Lorsqu’ils se mettent à parler chiffres, je manque m’étouffer. Je
ne comprends pas que quelques pubs, une dizaine de photos et de
poignées de main valent autant d’argent. Cela dit, je suis payé cent mille
dollars pour avoir l’air jolie au bras de quelqu’un. Les gens sont
complètement fous.
Lorsque nous avons fini chez Power Up, dont les patrons répondent
qu’ils vont réfléchir et qu’ils prendront une décision dans la semaine,
nous nous rendons en limousine au siège de Quick Runners.
Apparemment, ce sont les prochains Reebok ou Nike, et ils ont besoin
d’un peu de pub pour les mettre au-devant de la scène. Mason Murphy, le
meilleur lanceur de base-ball du moment, est justement celui qu’il leur
faut, et Rachel s’assure qu’ils le comprennent.
Quick Runners n’a rien à voir avec Power Up, où les cadres étaient en
costard. Ici, les gens semblent tout juste sortis de la fac et ils sont tous en
jean, polo et baskets. Nous quittons leurs bureaux avec un accord verbal
pour une montagne de millions de dollars et, du moment que Mason
garde une image impeccable, ils respecteront leur part du deal.
Les portes de l’ascenseur sont en train de se refermer lorsque nous les
voyons se taper dans la main pour se féliciter. De son côté, Mason se
tourne vers Rachel et pose ses mains sur ses joues.
– Tu es une femme in-croy-able ?
Il l’attire dans ses bras et l’embrasse sur la joue, et je reste dans un
coin de l’ascenseur, les mains sur la poitrine, essayant de ne pas hurler
de joie. Lorsqu’il recule, Rachel semble étourdie. Ensuite, il me saisit par
la taille pour me prendre dans ses bras et je sautille en criant comme une
folle.
– Tu as vu ça ? Ils étaient suspendus aux lèvres de Rachel ? C’était
génial ?
Mason prend Rachel par les épaules et la tire à ses côtés pour avoir
une femme à chaque bras.
– Mesdemoiselles, aujourd’hui est une grande victoire pour la Team
Murphy 2.
– La Team Murphy ? je ricane.
Il hoche vigoureusement la tête.
– Ouaip, la Team Murphy. Toi, dit-il en secouant mon épaule, notre
reine Rachel et, bien sûr, le superbe visage de l’équipe, moi.
Rachel et moi soupirons à l’unisson.
– Ça va, les chevilles ?
– Nickel. Maintenant, il faut fêter ça ?
Rachel écarquille les yeux et le dévisage.
– Mason, on ne peut pas aller traîner dans les bars. Tout le monde te
connaît et tu as un match demain.
– C’est vrai, tu as raison. Dans ce cas, invitons les mecs et leurs
copines dans notre suite. On commande des pizzas, on achète des bières
et on se fait une petite soirée sympa. Vous êtes partantes ?
Des bières, des mecs, de la pizza…
– Carrément ouais ? je m’exclame. Allez Rachel, viens faire la fête,
détends-toi un peu.
– Écoute-la, Rach. Je ne t’ai encore jamais vue détendue, répond
Mason. Qu’est-ce que j’aimerais voir tes cheveux lâchés, tombant en
cascades dorées sur ton joli visage, chuchote-t-il au creux de son oreille.
Rachel a l’air sur le point de s’évanouir de surprise, et peut-être aussi
de peur.
– Bon sang, tu sens tellement bon, poursuit Mason en la reniflant.
C’est ça, ce parfum d’amande qui me suit partout ?! C’est toi, ça a
toujours été toi ? Tu sens tellement bon que j’ai envie de te manger.
Il grogne dans son cou et inspire bruyamment avant de reculer en
regardant Rachel comme un lion affamé devant un steak bien saignant.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et le sort est soudain rompu.
Rachel déguerpit aussi vite que le permettent ses talons aiguilles et elle
émerge dans l’air frais new-yorkais.
– Allons acheter ces pizzas et ces bières. Tu veux appeler tes amis,
Mason ? demande-t-elle en sortant son téléphone, ignorant son air
confus.
Il ferme les yeux, puis monte dans la limousine.
– Ouais, Rachel, je vais les appeler.
Je m’assieds à côté de lui et pose ma main sur son genou.
– Tu vois, je te l’avais dit, me chuchote-t-il avant de sortir son
téléphone de la poche de sa veste.
*
* *
Notre suite est pleine de joueurs des Red Sox et, étrangement, des
joueurs des Yankees. Nous avons commandé deux fûts de bière et environ
trente pizzas, qui disparaissent à la vitesse de la lumière. Bizarrement, il
y a plus de femmes que d’hommes. Apparemment, certains des joueurs
célibataires ont invité leurs groupies qui ont fait passer le message à
leurs amies, et ainsi de suite. Il y a celles qui sont habillées
normalement, en jean et en débardeur, et les salopes qui collectionnent
les joueurs et qui sont prêtes à tout pour ajouter un nom à leur liste.
La fête finit par déraper un peu – voire beaucoup – à tel point que
Rachel et moi finissons enfermées dans ma chambre, assises sur mon lit,
à nous passer une bouteille de whisky.
– Tu sais, si tu voulais être avec Mason, il te suffirait de le lui dire,
dis-je à ma nouvelle amie, maintenant que l’alcool a anéanti mon filtre.
Elle grimace et soupire en gonflant ses joues et en désignant sa tenue
débraillée.
– Tu crois qu’il a envie de ça ?
Elle porte toujours sa jupe, mais sa chemise rose est froissée. Sa
queue-de-cheval est tirée sur le côté et son mascara a coulé sous ses
yeux. Quant à moi, je dois faire peur à voir. J’ai enlevé mon chemisier
haute couture et je l’ai troqué contre un débardeur, mais j’ai gardé ma
jupe parce que je la trouve « guedin 3 ?, comme dirait Ginelle, ma
meilleure amie.
Je me dresse sur les genoux, me place derrière Rachel et défais sa
queue-de-cheval.
– Waouh. Tu es vraiment canon ? je m’exclame en buvant une gorgée
avant de lui repasser la bouteille.
J’attrape un mouchoir dans la boîte sur la table de chevet et j’essuie
son mascara.
– Voilà, maintenant tu es encore plus canon ? Mais il faut que tu te
détendes un peu. Tu te fais trop de soucis, je bafouille avant de me
laisser tomber sur les oreillers.
Rachel se pince fermement les lèvres, ce que j’ai pris l’habitude de la
voir faire. Cela signifie qu’elle réfléchit sérieusement à ce que je viens de
lui dire.
– Ouais, tu as raison. Il faut que je sois un peu plus comme toi. Libre,
jeune et prête à croquer la vie à pleines dents ?
Elle lève un bras en l’air en fermant le poing, mais son manque
d’entrain lui donne l’air de tenir une torche, comme la Statue de la
Liberté. Je me mets à rire en la regardant et je ne peux bientôt plus
m’arrêter. Je ris si fort qu’un grognement de cochon m’échappe, et
Rachel éclate de rire à son tour en me pointant du doigt.
Lorsque j’arrive enfin à me calmer, je prends sa main et la regarde
sérieusement.
– Tu devrais foncer, tu sais. Ce soir.
– Quoi ? ! s’exclame-t-elle en écarquillant les yeux.
– Sans rire ? Tu devrais aller le voir et lui dire qu’il te plaît ?
Rachel secoue la tête, bouche bée.
– Tu crois que je devrais lui dire que je le kiffe ?
– Je vais t’aider ? je m’écrie en descendant du lit et en l’obligeant à se
lever.
Je tire sur sa chemise et je défais les premiers boutons pour révéler
un beau décolleté.
– Qu’est-ce que tu fais ? gronde-t-elle en enlevant ma main.
– À ton avis ? Il y a quatre choses qu’aiment les hommes. La
première, c’est les seins ? Tu en as, donc tu devrais les montrer.
Elle hoche la tête et avance la poitrine.
– Voilà, c’est bien ? Fais ça quand tu es face à Mason. Ok. Ensuite, les
hommes aiment les cheveux, dis-je en ébouriffant les siens. Parfait.
Je pince mes lèvres entre mes doigts et je vacille légèrement.
– Les fesses ? je crie en désignant les siennes.
Je la retourne pour qu’elle soit dos à moi, puis je saisis sa jupe et je
la déchire pour agrandir la fente sur le côté de sorte à révéler ses jambes,
puis je lui mets une petite fessée.
– Excellent ?
– Je ne sais pas, Mia…
– Mais si, tu vas voir, ça va être génial ? Bon, je ne sais plus où j’en
étais, mais la bouche ? Ça, c’est important aussi, les hommes aiment les
bouches.
Je me précipite sur ma trousse de maquillage pour en sortir mon
gloss et en mettre à Rachel.
– Les hommes adorent les lèvres brillantes. Ça les fait fantasmer que
tu vas leur tailler une pipe. Tu aimerais tailler une pipe à Mason ?
Ses joues deviennent soudain écarlates.
– Ouais, chuchote-t-elle néanmoins.
– Ok. Alors, ce sera la phase deux. La première, c’est de faire en sorte
qu’il te regarde et de lui dire qu’il te plaît.
Je saisis la bouteille de whisky et j’en bois une bonne gorgée avant de
la tendre à Rachel.
– À toi maintenant.
Elle m’obéit, puis nous retournons au cœur de la fête. J’ai une
mission à accomplir et je suis convaincue que je vais réussir.
Bon sang, je n’aurais pas pu me tromper davantage.
J’ai souvent entendu que l’enfer est pavé de bonnes intentions, mais
c’est la première fois que je saisis vraiment le sens de cette expression. Je
ne me doutais pas de ce que nous allions trouver en quittant le
sanctuaire qu’était devenue ma chambre. L’ambiance de notre petite
soirée tranquille a sacrément changé. Il y a des gens partout et des
nuages de fumée – qui ne proviennent pas seulement de cigarettes –
remplissent la pièce.
Des corps nous écrasent de part et d’autre et je dois m’agripper à
Rachel pour ne pas la perdre dans la foule. Qu’est-ce qui s’est passé, bon
sang ? Combien de temps sommes-nous restées dans ma chambre ? À
voir la façon dont je titube en marchant… je dirais que nous y sommes
restées un bon moment. Je ne reconnais personne autour de nous, mais
je finis par atteindre la chambre de Mason.
Si je ne suis pas préparée à ce que nous découvrons, Rachel – cette
pauvre et naïve Rachel qui est amoureuse de Mason Murphy – l’est
encore moins que moi. La pièce est plongée dans le noir et la musique
est si forte que je ne peux rien voir ni entendre. Je tire Rachel par la
main et je la fais entrer, pensant que Mason est parti se coucher. Quelle
belle surprise ce sera pour lui d’être réveillée par une femme superbe
dont il est déjà dingue ? Bien évidemment, ce n’est pas ainsi que se
passent les choses.
Lorsque mes yeux s’habituent à la pénombre, je découvre que Mason
est bien au lit, mais qu’il n’est pas seul, je veux dire par là qu’il est avec
deux femmes très peu habillées. Choquée – et soudain excitée –, je
regarde Mason se faire sucer par une femme brune qui, dans mon
cerveau imbibé d’alcool, me semble avoir une sacrée technique. Elle
arrive à le prendre profondément dans sa gorge, ce qui n’est pas rien. La
deuxième protagoniste est une blonde pulpeuse qui est face à la tête de
lit et qui chevauche le visage de Mason en balançant son bassin tandis
qu’il semble engloutir sa chatte. Il semble être pro en la matière,
dévorant sa chair comme s’il était affamé. C’est une des scènes les plus
érotiques que j’aie vues de ma vie. Je suis même en train d’envisager de
m’asseoir dans un coin pour les regarder – et pourquoi pas me masturber
au passage – lorsque j’entends un sanglot parmi les gémissements.
Des larmes coulent sur les joues de Rachel et elle couvre sa bouche
de sa petite main délicate. Je suis sur le point de l’accompagner dehors
lorsque la blonde s’écrie « Je vais jouir ? ? et je ne peux m’empêcher de
regarder la scène. Mason saisit ses hanches en grognant dans sa chatte
pendant qu’elle jouit, puis il soulève son bassin alors que la brune plonge
sa main entre ses cuisses pour se masturber à son tour. Mason éjacule
dans sa bouche et son foutre dégouline sur son menton tandis qu’elle
l’accompagne dans l’orgasme. Putain, je n’ai jamais vu quelque chose
d’aussi chaud. Lorsque je me tourne vers Rachel, elle n’est plus là. La
porte est ouverte, mais je suis trop ivre pour lui courir après et la
consoler.
– Merde, je soupire.
– Tu es qui, toi ? s’exclame la brune en se redressant et en s’essuyant
la bouche.
Je croise les bras, et Mason dégage la blonde de son visage pour me
regarder.
– Mia, ma douce. Je te présente, euh… Chatte Juteuse et Super
Suceuse, conclut-il en riant, faisant sourire les nanas.
– Tu es sérieux mec ? ! Je t’avais apporté un cadeau ? je réponds en
tapant du pied.
Ses yeux vitreux révèlent que non seulement il est joyeusement ivre
mais qu’il est défoncé, aussi. Heureusement, nous sommes dans notre
suite et pas en public, sinon il risquerait de perdre ses sponsors.
– Dis-moi que tu le caches sous tes vêtements, alors. Je serais ravi de
virer ces deux meufs pour goûter ta superbe chatte.
– Mais quel PORC ? Arrête de penser avec ta bite, bon sang ?
En parlant de bite, la sienne est clairement dure et prête pour un
deuxième round. En l’inspectant un peu, je découvre qu’elle est longue et
épaisse, et très tentante. La brune l’empoigne et la branle lentement.
Mason grogne, mais il ne me quitte pas des yeux.
– Tu es sûre que tu n’en veux pas un peu ? C’est moi qui offre.
Je secoue la tête.
– J’avais amené Rachel. Elle allait te dire que tu lui plais. Mais elle
t’a vu avec ces pétasses et elle s’est enfuie.
Tiens, je semble avoir trouvé les mots magiques, car il dégage la
brune puis la blonde et se lève du lit.
– Rachel était là, dit-il en pointant le sol à ses pieds. Ici ?
Je hoche la tête.
– Elle m’a vu avec elles ?
Je hausse les sourcils en le regardant comme l’abruti qu’il est.
– Merde ? Sortez d’ici ? aboie-t-il aux deux nanas.
Elles ne comprennent pas, et la brune passe ses bras autour de son
cou en frottant ses faux seins dans son dos.
– Allez viens, Bébé, on va te réconforter, comme tout à l’heure.
– Partez tout de suite ? grogne-t-il en allant dans sa salle de bains.
– Vous êtes sourdes ? je demande en ouvrant la porte de la chambre.
– C’est juste parce que tu le veux pour toi toute seule.
– Eh bien, étant donné que je suis sa petite amie… je vais répondre
oui. Maintenant, dégagez.
J’ai à peine refermé la porte que Mason revient, vêtu d’un jean. Il
fouille dans sa valise et en sort un t-shirt.
– Il faut que je la retrouve.
Je masse mon front un instant, puis je prends sa main.
– Pour lui dire quoi ? « Je suis désolé que tu m’aies surpris en plein
plan à trois ? ? Je ne pense pas que ça va marcher, Mace.
Il passe ses mains dans ses cheveux, puis il tombe assis sur le lit.
– Je ne peux pas la laisser comme ça.
– Techniquement, tu ne lui dois rien du tout. De toute façon, c’est de
ma faute.
– Mais non, tu voulais juste m’aider. Comme d’habitude, je me suis
mis à penser avec ma bite.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? je demande.
Quand je suis partie dans ma chambre, il traînait avec ses potes en
mangeant des pizzas.
– Ben… j’étais en train de discuter avec les gars… et tout à coup, j’ai
réalisé que Rachel et toi vous étiez parties. Les deux groupies me
tripotaient sans arrêt, et plus je buvais, plus je m’en fichais. Je voulais
juste… sentir… quelque chose. Tu comprends ? Je t’ai cherchée, j’ai
cherché Rachel, mais elles ne me lâchaient pas… alors, j’ai faibli. Est-ce
que tu me détestes ? demande-t-il.
– Mais non, je ne te déteste pas, dis-je en le prenant par les épaules.
Ce que j’ai vu était super-excitant.
Il glousse doucement et je réalise qu’il est magnifique lorsqu’il rit de
manière sincère.
– Mais je ne pense pas que ta nana, celle que tu veux vraiment, a
trouvé ça aussi chaud que moi. Elle était super-triste. Elle pleurait, et
tout…
– Elle pleurait ? s’exclame-t-il en levant brusquement la tête.
Honnêtement, Mia, je savais qu’elle me kiffait peut-être, mais ça n’a
jamais été comme ça entre nous. Elle a toujours été intouchable.
Parfaite, professionnelle, jolie, le gros lot, quoi. Une nana comme ça
n’aurait jamais envie d’un mec comme moi. On est dans des catégories
complètement différentes.
Il se gratte le menton, et le bruit me file des frissons en me
replongeant aux côtés d’un autre homme, à une époque qui me semble
désormais lointaine.
– Je comprends. Il y a un mec qui me plaît, moi aussi. Il est beaucoup
trop bien pour moi, mais j’aime penser que quand le moment sera venu,
on sera dans la même catégorie au même moment. Je pense que tu peux
le faire, toi aussi.
– Tu kiffes un gars ?
Je souris, j’aurais dû me douter que c’est là-dessus qu’il s’arrêterait.
– Oui, mais ce n’est pas le bon moment. Et quand ça le sera – si ça
l’est un jour – ça se fera, et ça marchera. Il faut que je le croie. La
différence entre toi et moi, c’est que toi, tu peux agir maintenant.
Mason réfléchit un instant, puis il plonge son regard dans le mien. Il
est doux, presque désespéré, comme si je détenais les réponses à toutes
ses questions.
– Montre-lui quel genre d’homme tu peux être, quel homme tu es au
fond de toi, et elle reviendra vers toi.
– Tu crois ?
Je souris jusqu’aux oreilles et je l’attire contre moi. Il pue le sexe et
le parfum bon marché. Beurk.
– J’en suis sûre.
– Merci Mia. Tu n’es pas si mal, tu le sais, ça ?
J’éclate de rire contre son cou.
– Ouais, toi non plus en fin de compte, mais tu sens la pute. Rends-
moi service, va te doucher. Je m’occupe de Rachel. Toi, occupe-toi de
toi.
Il se lève et me tend la main pour que je me lève à mon tour.
– Je m’occupe de moi, répond-il.
– Et pendant que tu t’occupes de toi, tu peux t’occuper de te
débarrasser de tous ces gens qui sont dans notre suite ? Je n’arriverai pas
à dormir si des gens baisent sur le canapé, fument des joints et écoutent
la musique à fond.
Il ouvre la porte de sa chambre et observe la fête.
– Bordel ? Je ne referai plus jamais la fête.
– Il ne faut jamais dire jamais, je ricane.
*
* *
Je ne vois pas la fin de notre séjour à New York passer. L’équipe joue
trois matchs et en remporte deux. Pour l’instant, leur classement est très
prometteur. Quick Runners a engagé Mason pour être le porte-parole
officiel de leur nouvelle basket multisport qui est faite pour courir,
marcher, jouer au tennis et ainsi de suite. Nous n’avons toujours pas de
nouvelles de Power Up, mais on nous a expliqué qu’ils avaient su que
Mason allait faire la pub de Quick Runners et qu’ils voulaient s’assurer
que cela ne ternissait pas leur image. Ce n’est pas nécessairement une
mauvaise chose cependant, car, en attendant, d’autres opportunités se
sont présentées : l’une pour un équipementier de base-ball, l’autre pour
des barres énergisantes. Les nouvelles circulent vite, on dirait.
Maintenant, il ne nous reste plus qu’à attendre. Mason donne tout ce
qu’il a sur le terrain et fait en sorte que les médias ne le voient pas dans
des situations compromettantes. Rentrer chez son père fait partie du
plan, et c’est là que nous nous rendons. Je vais enfin rencontrer la famille
de Mason.
Lorsque nous arrivons à la petite maison en périphérie de Boston,
Mason entre sans frapper.
– Par ici, fiston ? crie une grosse voix accompagnée des cris stridents
d’un enfant.
Mason tient ma main et me guide à travers la maison, dont le sol est
jonché de peluches et de poupées abandonnées par l’enfant qui a soudain
vu quelque chose de plus intéressant. Les pièces sont tamisées et
chaleureuses. Les photos accrochées aux murs révèlent qu’une femme a
vécu un jour dans cette maison, mais l’épaisse couche de poussière qui
les recouvre prouve que cela fait longtemps qu’elle n’habite plus là. Sur
une des photos, une femme rousse, pâle et très belle se tient en robe de
mariée traditionnelle aux côtés d’un homme brun baraqué, au regard
infiniment doux. Un homme qui est le portrait craché de Mason.
Nous arrivons à la cuisine, où nous sommes immédiatement assaillis
par une délicieuse odeur de romarin, de sauge et de viande qui me met
l’eau à la bouche. Un gros rôti est posé sur le plan de travail et un
homme, dos à nous, est en train de le couper en tranches. Une petite fille
rousse, avec d’immenses yeux bleus, se redresse sur sa chaise lorsqu’elle
me voit et frappe dans ses mains.
– Tu es là ? s’écrie-t-elle d’une voix si aiguë que c’est presque
douloureux pour les oreilles.
Je lui souris quand l’homme nous fait face. Bon sang, je ne m’étais
pas trompée. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à Mason – ou plutôt
à Mason dans vingt-cinq ans.
– Salut, Papa, je te présente Mia. C’est ma… euh…
Monsieur Murphy sourit et me tend la main.
– Vous êtes celle que tout le monde décrit comme la copine de mon
fils.
Je ne sais pas ce que Mason veut révéler ou cacher à son père, donc
je décide d’en rester là.
– Je suis ravie de vous rencontrer, Monsieur Murphy.
– Appelez-moi Mick, comme tout le monde. Enfin, tout le monde sauf
mes fils, parce qu’ils savent que je leur botterais le cul s’ils osaient me
manquer de respect.
– Ton père est génial, dis-je à Mason en lui mettant un coup de coude
dans les côtes.
– Ouais. Hélas, quand il est là, je suis automatiquement moins cool.
– Et tâche de ne pas l’oublier, fiston ? Maintenant, mets la table, tu
veux ?
Mason obéit à son père pendant que je me présente à Eleanor, qui
aime qu’on l’appelle Ellie. Elle déambule dans la maison en me montrant
un à un tous ses jouets, puis sa chambre de princesse dont elle est
particulièrement fière.
Je balaie la pièce du regard en me disant que je n’avais pas cela
lorsque j’avais son âge – une pièce où je pouvais enfermer tout ce à quoi
je tenais. Maddy et moi avons toujours partagé notre chambre, et ni l’une
ni l’autre n’avions quoi que ce soit que l’on pouvait déclarer comme étant
à nous. Cela m’attriste de penser à tout ce que je n’ai pas eu, et en même
temps, je suis heureuse de voir que même si Ellie est élevée par des
hommes, ils la chouchoutent comme la meilleure des mamans.
– Tu peux être la reine et moi je serai la princesse, déclare Ellie en
posant une couronne sur ma tête.
Elle en met une à son tour et je hoche la tête en la prenant dans mes
bras. Elle me serre fort contre elle lorsqu’un autre sosie de Mason nous
interrompt. Est-ce qu’ils ressemblent tous les quatre à leur père ?
– Tu dois être Mia ?
Je hoche la tête et me lève sans lâcher la main d’Ellie.
– Papa, elle c’est la reine Mia, et moi, je suis la princesse Ellie. Tu
veux être le roi ou le prince ? demande-t-elle très sérieusement.
– Moi, je voudrais que princesse Ellie se lave les mains avant de
passer à table et qu’on laisse la reine Mia retrouver son roi, répond-il.
Ellie me regarde avec ses grands yeux bleus, – qu’elle doit tenir de sa
mère car son père a les mêmes yeux émeraude que son père et son
grand-père.
– Tu me gardes une place à côté de toi, reine Mia ?
– Bien sûr, princesse Ellie, ce serait un honneur, je réponds en lui
faisant une révérence.
Elle applaudit plusieurs fois, puis elle tourne les talons et disparaît
dans le couloir en courant.
– Désolé, dit le sosie de Mason. Ellie voit peu de femmes… Je suis
Brayden.
– Je comprends, y a pas de souci. Ça fait des années que je n’ai pas
joué avec un enfant.
Il n’y a pas d’enfants dans ma famille ni dans mon cercle d’amis. C’est
vraiment la première fois que je passe du temps avec un enfant, et je me
suis beaucoup amusée.
Brayden m’accompagne dans la cuisine, où je m’installe pour me
joindre à la discussion avec son père, Mason et lui.
Monsieur Murphy vient de nous servir lorsqu’une tornade débarque
par la porte arrière de la maison, s’arrête en glissant sur le sol et laisse
tomber son sac à dos avec un bruit sourd.
– Putain, Mace, ta nana est super-bonne ? s’exclame le grand
gringalet roux avec les mêmes yeux verts que les autres, tandis que les
autres Murphy rouspètent.
– Surveille ton langage ? crie Mick en pointant sa fourchette en
direction de son fils.
– Désolé Papa, mais… ta meuf est canon, Mace, dit-il en me
reluquant des pieds à la tête. Je suis Shaun, comment vas-tu, ma douce ?
C’est une blague ? Il vient vraiment de m’appeler ma douce ?
– Eh bien, je vois qui a influencé ce pauvre esprit adolescent, dis-je
en fusillant Mason du regard.
– Shaun, n’appelle pas les nanas « ma douce ?, répond l’aîné de la
fratrie. Elles n’aiment pas.
– Bien sûr que si, et la nana que j’ai bouffée aujourd’hui ne s’en est
pas plainte.
J’écarquille les yeux alors que Brayden plaque ses mains sur les
oreilles d’Ellie.
– Mec, je te jure que si tu ne fais pas attention à ce que tu dis en
présence de ma fille, je vais te raccourcir de cinq centimètres. Et arrête
de parler des femmes comme ça, tu lui montres le mauvais exemple ?
Ellie frappe les mains de son père.
– Papa, arrête, j’entends pas quand tu fais ça ? Est-ce qu’Oncle Mace
te fait ça, toi aussi ? me demande-t-elle.
Les quatre hommes éclatent de rire et je souris en lui tapotant le nez.
– Non, parce que je suis grande. Ton papa veut te protéger pour ne
pas que tu entendes des bêtises. C’est un très bon papa, tu sais.
Elle hoche lentement la tête avant d’enfourner une énorme bouchée
de purée. Ses joues se gonflent comme celles d’un hamster. Je secoue la
tête en regardant Shaun.
– Si un jour tu veux rester avec une femme plus de trois jours, tu
apprendras qu’il vaut mieux lui donner des noms qui lui donnent le
sentiment d’être spéciale, et pas juste une parmi tant d’autres. Tu ferais
bien de t’en souvenir.
Il me reluque avec le regard typique d’un ado qui ne pense qu’au
sexe.
– Si ça m’aide à choper une meuf aussi bonne que toi, je ferai tout ce
que tu dis, ma douce.
Mason frappe son front sur la table et Brayden secoue la tête tandis
que je me retiens de jurer. Quant au chef de famille, il traîne le benjamin
par l’oreille dans la pièce d’à côté et il ne mâche pas ses mots. Lorsqu’ils
reviennent, Mason et Brayden sourient bêtement, apparemment ravis
que leur petit frère se soit fait gronder.
Quant à Ellie, elle finit son assiette de purée et en redemande
joyeusement.
– Je suis désolé d’avoir été impoli, Mia. J’essaierai de faire preuve de
plus de respect, marmonne Shaun d’un air bougon.
– Merci, Shaun. C’est gentil de t’excuser. Maintenant, j’aimerais que
vous me racontiez les histoires les plus embarrassantes de Mason.
Tous les Murphy, à l’exception de Mason bien évidemment, sourient
et s’empressent de partager leurs anecdotes.
Lorsque Mike se lève pour débarrasser la table et servir le
cheesecake, j’ai tellement ri que j’ai mal au ventre et que je suis bien
incapable de goûter au dessert. J’ai appris que lorsque Mason était petit,
il était le clown de la classe, il pensait être le plus grand inventeur de
tous les temps et il n’avait strictement aucun talent avec les filles. Je
trouve cette dernière information particulièrement difficile à croire, vu
qu’il a toujours été beau et bien taillé. Cela dit, il est vrai que même s’il
est attirant, il faut parvenir à passer outre son attitude de play-boy à
deux balles pour voir que c’est un mec bien. Heureusement, il fait
beaucoup d’efforts et il a fait de grands progrès, pas assez pour que
Rachel change d’avis sur lui, mais je suis sûre qu’il arrivera à la séduire
avec le temps.
Les quatre hommes font la vaisselle et rangent la cuisine après
m’avoir expliqué que chez eux, les invités ne doivent pas lever le petit
doigt. Je suppose qu’ils sont habitués à tout faire eux-mêmes depuis que
Eleanor est décédée. Ainsi, pendant qu’ils sont occupés en cuisine, je
regarde les photos. Il y en a beaucoup d’Eleanor avec chacun des garçons,
avec les quatre en même temps, ou juste avec son mari. Ils ont tous l’air
très heureux et leur famille semble soudée. Voilà une femme qui s’est
battue contre son cancer et qui aurait sans doute tout donné pour rester
avec sa famille, alors que ma mère, en bonne santé, a abandonné la
sienne pour assouvir ses désirs égoïstes. À ce jour, je ne sais toujours pas
où elle est et j’ai beau faire comme si ça m’était égal, c’est faux, je suis
toujours aussi furieuse.
Mason arrive derrière moi et pose une main sur mon épaule sans dire
un mot.
– Ta mère était magnifique.
– Oui. En plus c’était la meilleure mère au monde. Elle était prête à
tout pour nous. Quand les médecins ont diagnostiqué son cancer, il était
déjà tellement avancé qu’on n’a rien pu faire. Elle avait à peine trente-
cinq ans quand elle est morte. Papa s’en veut terriblement de ne pas
l’avoir obligée à se faire dépister plus tôt. Il dit qu’ils ont vécu dix-sept
années parfaites ensemble. Puis, elle nous a quittés. Elle pensait se faire
dépister à quarante ans comme tout le monde, mais pour elle, c’était
déjà trop tard.
Mason parle d’une voix triste, et je pense à la belle Eleanor qui est
partie si jeune alors que ses quatre enfants et son mari avaient besoin
d’elle. Heureusement pour eux, ils se serrent les coudes et ils sont restés
une famille.
– On devrait faire quelque chose en son honneur.
– Comment ça ? demande Mason en fronçant les sourcils.
Plus j’y pense, plus je trouve l’idée géniale.
– Je parle du cancer du sein. Tu devrais t’impliquer auprès d’une
association. Tu es un joueur professionnel de base-ball. On devrait lancer
une collecte de fonds ou quelque chose comme ça, on verserait tout à
l’association de dépistage de Boston. On pourrait faire faire des bracelets
roses qu’on porterait tous les deux, et des t-shirts pour moi et les autres
WAG. Toute l’équipe pourrait s’impliquer, si tu penses que ça peut les
intéresser. Ce serait une belle chose à faire en souvenir de ta mère et ça
pourrait inciter les femmes à se faire dépister plus jeunes, surtout si elles
ont des antécédents familiaux. Et, cerise sur le gâteau, ce serait super
pour ton image.
Mason sourit en me regardant d’un air fasciné.
– On pourrait aider les femmes comme ma mère. J’adore. Tu es un
génie ? s’exclame-t-il en me soulevant dans ses bras et en me faisant
tourner dans les airs. Alors, tu penses qu’on devrait commencer par
quoi ?
Nous passons l’heure qui suit à dévorer le cheesecake de Mick – qui
était le préféré d’Eleanor – et nous parlons des différents moyens de
faire passer notre message en utilisant la renommée de Mason.
CHAPITRE 5
*
* *
Rachel n’a pas adoré la vente aux enchères des joueurs, mais Mason a
trouvé l’idée brillante. Il s’est empressé d’appeler tous les mecs de son
équipe, et lorsqu’il a eu fini, ses vingt coéquipiers s’étaient engagés à
participer. J’ai trouvé des bretelles roses pour chacun d’entre eux et je
leur ai demandé de mettre un beau costume. L’idée est qu’ils enlèveront
leur veste, puis leur chemise, et qu’ils seront torse nu avec les bretelles
roses. J’ai aussi prévu de peindre le ruban rose qui symbolise la lutte
contre le cancer du sein juste au-dessus de leur cœur pour rester dans le
thème.
Nous échangeons tous les trois nos idées tout en préparant à dîner,
Mason fait griller des steaks sur le balcon tandis que je m’occupe de
l’accompagnement, et nous trouvons plein de moyens de faire passer le
mot à propos du gala. Nous invitons également le père et les frères de
Mason, puisque l’idée de départ est d’honorer Eleanor. Je dis à Mason de
demander à son père de trouver sa photo préférée de sa femme et de la
faire agrandir pour expliquer au public la raison de ce gala. Enfin, nous
nous assurons que le président de l’Association de lutte contre le cancer
sera là et pourra faire un discours.
– Mia, Rachel, vous êtes les reines de l’organisation de dernière
minute, dit Mason en souriant.
Il me prend par l’épaule et m’embrasse sur la joue, puis il avance vers
Rachel, qui se crispe immédiatement.
Il a beau lui parler à voix basse, j’entends ce qu’il lui dit.
– Je suis désolé pour ce que tu as vu la semaine dernière. Ça n’aurait
pas dû arriver. Ce n’est pas le genre d’homme que j’ai envie d’être,
admet-il en la regardant droit dans les yeux.
Elle hoche la tête en silence, puis il se rapproche encore un peu et
sent ses cheveux avant de l’embrasser sur la joue.
– Merci de nous avoir aidés. Tu n’y étais pas obligée.
Rachel lève la tête et cligne plusieurs fois des yeux, envoûtée par le
regard vert de Mason. Il suffit de voir ces deux-là pour savoir qu’ils se
plaisent. Il faut vraiment que j’arrive à les rapprocher.
– Mason, je t’aiderais avec n’importe quoi, murmure Rachel à son
tour.
Il plonge sa main dans ses cheveux et saisit sa nuque tout en posant
son autre main sur sa joue. Elle retient son souffle avec un cri aigu et je
les regarde, fascinée, espérant qu’il est sur le point de l’embrasser.
– Ce que tu fais pour aider ma mère… compte beaucoup pour moi.
Je ne l’oublierai pas. Si tu as besoin de moi un jour, je serai là. Tu peux
m’appeler à tout moment, je viendrai. N’importe où. Compris ?
Il se penche et l’embrasse délicatement sur le front, comme si elle
était quelque chose de précieux.
C’est alors que je comprends qu’aux yeux de Mason, Rachel est trop
précieuse. Elle compte trop pour lui. Elle n’est pas comme les autres
femmes et il a l’impression de devoir la manipuler avec des gants, de la
toucher comme si elle était faite de verre ou de sucre. Waouh ? Mason a
peut-être couru tous les jupons de la ville, mais je crois qu’il se voit à
long terme avec Rachel. Je crois également qu’il ne sait pas comment s’y
prendre dans ce genre de situation, face à une femme qui n’a pas juste
envie de coucher avec lui. Heureusement, j’ai encore une quinzaine de
jours pour les aider.
– Compris, Mace, dit-elle en souriant.
Il recule et retourne sur le balcon pour surveiller la cuisson des
steaks sous le regard fasciné de Rachel.
– Tu vas vraiment me faire croire que tu ne le kiffes plus ? lui dis-je
en souriant.
Elle tourne brusquement la tête vers moi et fronce les sourcils.
– Je ne vois pas de quoi tu parles. J’étais bourrée la semaine
dernière, et j’ai dit n’importe quoi. Je t’ai sans doute donné une mauvaise
impression quant aux sentiments que j’ai pour mon client, dit-elle en
insistant sur le dernier mot.
Je penche la tête sur le côté en buvant une longue gorgée de bière.
– Je ne gobe pas tes mensonges, et Mace est loin d’en être convaincu,
lui non plus. Il a deviné ton secret, ma belle. Et bientôt, il passera à
l’attaque.
Rachel grogne et secoue la tête.
– Il faut que tu arrêtes avec ça, Mia. Au cas où tu l’aurais oublié, c’est
toi sa copine.
– Sa fausse copine, ma belle, ne l’oublie pas toi non plus. Je fais mon
job. Les fans l’adorent, on organise un gala qui va redorer son image
professionnelle et qui lui fait du bien sur un plan personnel. Il aimait
beaucoup sa mère et elle lui manque. Le fait que tu l’aides autant à
réaliser ce souhait ne fait que prouver que tu n’es pas seulement là pour
soigner l’image de Mason. Je pense que tu as beaucoup plus qu’un petit
béguin pour lui, avoue-le.
Elle se mord la lèvre et finit par hocher la tête en soupirant.
– Très bien, je l’avoue. Ça fait longtemps que je tiens à lui. Je crois
que je suis tombée amoureuse de lui dès que je l’ai rencontré, il y a deux
ans. Mais ça ne change rien au fait que je l’ai vu enchaîner les femmes,
que je l’ai vu ivre mort bien trop de fois et que j’ai passé beaucoup trop
de temps à nettoyer derrière lui. Ça change l’opinion qu’on a de
quelqu’un, je t’assure.
– Je sais, je suis d’accord. Mais, à l’évidence, ça ne change pas ce que
tu ressens pour lui, sinon tu ne ferais pas ce que tu fais. Tu ne te serais
pas proposée pour l’aider à retrouver le droit chemin. Tu tiens
sincèrement à lui et tu as beau essayer de le cacher, tu n’y arrives pas. Je
vois comment tu le regardes, comment ton visage s’illumine quand il
entre dans une pièce. Tu es transparente, Rachel. Ça fait peut-être deux
ans que tu lui caches ton jeu, mais c’est fini. Il a enfin ouvert les yeux et
il est ravi de ce qu’il a découvert.
Elle frotte délicatement ses joues et me regarde d’un air inquiet.
– Comment tu peux en être sûre ? Je ne veux pas juste être une
énième femme sur sa liste. Je préfère ne pas l’avoir du tout et rester dans
sa vie pour toujours plutôt que de goûter à lui et de le perdre à jamais
quand il se rendra compte que je ne suis pas le genre de femme qu’il
aime. Si tu voyais les femmes avec qui il a été, tu saurais que je ne suis
pas son genre. Sans vouloir te vexer, il aime les femmes comme toi,
belles, sexy, sûres d’elles.
Elle soupire et laisse tomber sa tête entre ses mains.
– Ma chérie, je ne suis pas le genre de femme qu’on épouse. Je suis le
genre avec qui on flirte et on baise. Mason ne veut pas s’engager avec
une femme comme moi. Il veut ce que son père a connu : une femme,
une maison, des enfants. Toi, tu es le genre à lui offrir tout ça, pas moi.
Je suis une escort dont le talent est de servir dans des bars, de baiser et,
peut-être, de jouer dans des films. Je ne dis pas que je ne suis pas fière
de moi, mais ça ne va pas forcément m’obtenir un mec pour la vie –
plutôt des mecs pour un soir. Je crois que tu devrais être plus sincère
avec Mason.
– Ok… Alors, si tu étais moi, comment ferais-tu le premier pas ? Je
ne sais pas comment m’y prendre, surtout après la tentative désastreuse
de la semaine dernière.
– Ouais, c’était une catastrophe, je le concède. Mais tu sais, Mason
est un mec assez facile.
– C’est le moins qu’on puisse dire, rétorque-t-elle en m’arrachant un
éclat de rire. J’aimerais savoir comment… Je n’ai pas beaucoup
d’expérience en matière de… tu sais…
– De baise ? je demande.
– Mon Dieu ? Non. Enfin si, mais j’allais dire de flirt ou de drague.
Bon sang, tu es aussi vulgaire que lui.
Mince, est-ce qu’elle a raison ? Est-ce que je suis comme Mason ?
Non, c’est juste que Rachel est un peu coincée, en tout cas, c’est ce que je
choisis de me dire.
J’entortille mes boucles en un chignon approximatif et je les attache
avec la pince qui pend au bas de mon t-shirt.
– Voilà ce que tu vas faire. Au gala, ce week-end, tu vas boire un ou
deux verres de champagne pour te détendre. Tu flirteras avec lui toute la
soirée. Rien de trop flagrant, mais effleure-le de temps en temps.
Je promène mon index depuis le haut de son épaule jusqu’à son
coude, puis je remonte lentement.
– Peut-être que tu pourrais lui prendre la main, dis-je en prenant
celle de Rachel et en la promenant dans le salon.
Je m’arrête, je me déhanche et je la regarde en battant des cils, puis
je tourne la tête.
– Assure-toi de lui donner l’occasion de profiter de tes atouts.
Sur ces paroles, Rachel se mord la lèvre.
– C’est que… je n’en ai pas, marmonne-t-elle.
Je la dévisage comme si un troisième œil lui poussait au milieu du
front.
– Ma chérie, toutes les femmes ont un organe qui attire le sexe
opposé, je déclare en la regardant de la tête aux pieds. Tu as des jambes
sublimes. Mets une robe courte. Mets un soutien-gorge push-up et choisis
une robe qui montre ton décolleté.
Elle hoche la tête, alors je poursuis.
– Ah, et lâche tes cheveux. Tu te souviens qu’il a dit qu’il rêvait de
voir tes cheveux détachés ? Fais-toi des grosses boucles pour qu’elles
tombent dans ton dos. Si la robe est dos-nu, ce sera encore mieux.
– Pourquoi ? demande-t-elle.
Bon sang, cette femme peut-elle vraiment être aussi naïve au sujet
des hommes ? Elle a vingt ans passés, bon sang. Elle doit forcément avoir
une petite idée de la manière dont pensent les hommes, non ? Bien
évidemment, je ne dis rien de tout ça.
– Parce que quand il verra ta peau nue, il pensera au sexe. Et s’il
pense au sexe en même temps qu’il pense à toi, c’est une bonne chose.
– Mais j’ai vraiment envie d’être avec Mason, pas juste de coucher
avec lui.
Cette fois-ci, je ne peux réprimer un soupir exaspéré.
– Les hommes associent le sexe aux bons moments qu’ils pourraient
passer avec une femme. Pour eux, les deux vont ensemble, compris ?
Alors, tu vas séduire Mason à la soirée ce week-end ? je demande en
souriant.
– Je vais y réfléchir, répond-elle.
Je fronce les sourcils, mais je comprends que je ne peux pas pousser
Rachel davantage. Elle a sa façon de faire, et je pense qu’après avoir
réfléchi quelques jours, elle aura assez de courage pour prendre la bonne
décision.
– Promis ? j’insiste.
Elle sourit jusqu’aux oreilles.
– Promis.
Mason entre dans la pièce et referme la porte derrière lui.
– Est-ce que les deux plus belles femmes au monde ont faim ?
Je secoue vigoureusement la tête.
– Tu ne peux vraiment pas t’empêcher de draguer ? je réponds en
riant.
Cette fois-ci, Rachel se joint à moi alors que je m’attendais à ce
qu’elle lève les yeux au ciel, comme d’habitude.
Il y a du progrès, non ?
CHAPITRE 6
*
* *
Les trois heures suivantes défilent à toute vistesse. Je passe mon
temps à serrer des mains, goûter des petits fours, boire du champagne,
danser et rire avec les WAG. Tout le monde s’éclate et, la dernière fois
que j’ai vérifié, la table des voyages et autres cadeaux de luxe avait déjà
récolté des centaines de milliers de dollars. Ainsi, même si les enchères
des joueurs font un flop, l’association empochera quand même un demi-
million de dollars.
Je me déhanche sur la piste de danse en sirotant mon champagne
rosé – toutes les boissons de la soirée sont roses et coulent à flots –
lorsque Rachel vient me trouver et me tire par la main.
– Ne me regarde pas comme ça, dit-elle lorsque je fais mine de
bouder. C’est l’heure des enchères des joueurs ? Je nous ai gardé une
bonne place.
Bien joué, Rachel. Je n’arrive pas à croire que certains des hommes
les plus beaux de la planète vont se désaper devant moi et que c’est dans
le cadre de mon travail. Je sors mon téléphone de mon décolleté et
Rachel me regarde en secouant la tête.
– Je n’en reviens pas que tu puisses cacher ton portable dans ton
soutif. Les hommes doivent adorer ta poitrine.
Je baisse la tête pour étudier mes seins.
– Je n’ai jamais eu de réclamations, je réponds en souriant.
Le commissaire-priseur que nous avons embauché monte alors sur
scène.
– Mesdemoiselles et Mesdames ? lance-t-il. Ce soir, nous vous avons
préparé une petite surprise rien que pour vous. En effet, étant donné que
c’est une soirée de charité qui concerne les femmes, nous avons souhaité
vous faire une proposition… que vous aurez du mal à refuser ?
Messieurs, c’est à vouuuuuuuuus ? crie-t-il dans le micro.
Les vingt joueurs de base-ball arrivent sur scène et se mettent en
ligne face à la salle. Le spectacle est superbe. Tous sont sublimes.
– Nous vous proposons donc de miser sur le jeune homme de votre
choix pour remporter un rendez-vous avec un de ces splendides joueurs
de base-ball ? Ils vous offriront quatre heures et vous emmèneront là où
vous le désirerez – du moment que c’est en public, Mesdames, ajoute le
commissaire-priseur en faisant un clin d’œil à la salle.
Le DJ lance un morceau digne des meilleurs strip-teases de Las Vegas,
et un joueur de troisième base s’avance.
– Mon Dieu ? C’est Jacob Moore ? crie une femme en brandissant
dans les airs la carte rose qui porte son numéro.
– Eh bien, répond le commissaire, il semblerait que l’enthousiasme
soit au rendez-vous. Et si tu enlevais ta veste, Jake, pour nous montrer ce
que tu caches en dessous ?
Jacob joue le jeu et enlève sa veste en souriant et en déambulant sur
le podium.
– Et si nous commencions les enchères à mille dollars ? lance le
commissaire.
Waouh. Mille dollars pour commencer ? Je n’en reviens pas. Bien
évidemment, c’est loin d’être fini. Jacob commence à peine à
déboutonner sa chemise que les enchères grimpent déjà à quarante mille
dollars.
– Il faut croire que les femmes pleines aux as n’ont pas moins de
libido que les pauvres, je dis à Rachel en prenant Jake en photo pour
l’envoyer à Gin, qui répond immédiatement.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Je te déteste. Tellement jalouse de toi. Mais n’arrête pas, c’est ce que je
dirais à ce demi-dieu si je passais une nuit avec lui.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Doux Jésus. Je croquerais à pleines dents son petit cul en chocolat. Je me
demande s’il fondrait dans ma main avant d’arriver dans ma bouche.
Sur ce, dans mon état d’ébriété avancé, j’éclate de rire de manière si
incontrôlée que je rate un des joueurs. Je ne le dis pas à Gin, toutefois,
car ça l’énervera à coup sûr, et je prends ses menaces très au sérieux.
– Alors, Rachel, on devrait semer la pagaille un peu, tu crois pas ?
Obliger ces femmes à augmenter leur mise ?
– Ouais, on pourrait, mais elles s’en sortent plutôt bien sans nous.
D’après mes calculs, huit mecs sont passés et on a déjà récolté trois cent
mille dollars. Les deux derniers sont partis pour cinquante mille dollars
chacun.
Je regarde ensuite Junior venir à l’avant de la scène et Kris, sa jolie
petite amie, accourir vers nous.
– Junior m’a autorisée à miser sur lui ? s’écrie-t-elle en souriant.
Voilà qui devrait être intéressant. Presque toutes les femmes ont le
béguin pour Junior Gonzalez.
– Désolée, Kris, je dis en prenant son homme en photo lorsqu’il
révèle ses superbes tablettes de chocolat.
– Moi, moi ? hurle Kris. Je veux l’acheter ? Moi ? insiste-t-elle.
Je dois avouer que, cette fois-ci, je ne me contente pas que d’une
seule photo. Je le prends de face, de profil, et de dos, bien sûr. Je les
envoie à Gin, et mon téléphone sonne alors que des dizaines de femmes
crient leur enthousiasme pour Junior.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
OMG ? Junior ? Je t’aime Junior ? Dis-lui que je l’aime.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Ce cul ? Que Dieu ait pitié de mon âme de salope. Je laisserais cet
homme me lancer et me rattraper autant de fois qu’il le veut du moment
qu’il le fait à poil et qu’il me baise à me faire perdre la tête.
Les enchères s’enflamment pour Junior et, à chaque mise, Kris fait la
moue, jusqu’à ce qu’elle se mette vraiment en colère. Elle lève sa carte
rose et l’agite en direction du commissaire-priseur qui ne la remarque
pas, tout en fusillant les autres femmes du regard.
– Cent mille dollars ? crie-t-elle enfin.
Je manque tomber en arrière. Heureusement, Rachel me rattrape et
m’aide à retrouver l’équilibre.
– Kristine ? Tu as le droit de dépenser autant d’argent ? je demande,
inquiète qu’elle s’attire de sérieux ennuis avec Junior.
Elle hoche vivement la tête sans abaisser sa carte et en continuant à
intimider les autres femmes, ce que je trouve hilarant.
– Il voulait faire un don à l’association, de toute manière, explique-t-
elle, et de cette façon, personne ne me vole mon homme. Il m’a dit qu’il
a toujours voulu faire quelque chose en l’honneur de la maman de Mace.
– Vendu à la petite blonde pour cent mille dollars ? annonce le
commissaire-priseur.
Kris sourit jusqu’aux oreilles et sautille sur place. Puis, au lieu de
retourner à sa place, Junior bondit au pied de la scène et, sans quitter
Kris des yeux, il avance jusqu’à elle pour la prendre dans ses bras.
– Tu as été géniale, Bébé ? s’exclame-t-il.
Elle couvre son visage de baisers et je me dis que ces deux sont faits
l’un pour l’autre. Je sais que d’habitude, un homme comme Junior – qui
est hispanique et qui vient d’une famille pieuse et vieux jeu – choisirait
d’être avec une femme latina comme lui, or il a l’air fou de Kris. Je serais
curieuse de savoir comment ça va se passer lorsqu’il la présentera à sa
mère. Cela dit, j’ai comme l’impression qu’il n’a rien à faire de ce que
pensera sa famille.
Les joueurs continuent de se présenter un par un et aucun n’est vendu
à moins de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Le record est déjà de
cent cinquante mille dollars pour un joueur lorsque c’est au tour de
Mason, qui passe en dernier.
– Très bien, Mesdames, c’est désormais le tour de celui que vous
attendez toutes. Mason « Mace ? Murphy ? Il peut lancer une balle à cent
soixante kilomètres heure, il a été en tête de toutes les listes des mecs
les plus sexy de la planète, et ce soir, il est ici pour votre plus grand
plaisir ? Commençons les enchères à cinquante mille dollars ? annonce le
commissaire-priseur.
Des dizaines de cartes sont brandies dans les airs à travers la salle.
– Ah, alors ce n’est pas assez pour ces dames. Alors, disons cent
mille ?
Dix cartes restent encore levées.
Lorsque le commissaire-priseur annonce deux cent cinquante mille
dollars, il ne reste plus qu’une carte en l’air.
– Est-ce que j’entends deux cent cinquante mille dollars ? Une fois,
deux fois, trois fois pour la dame en satin rose ?
J’écarquille les yeux et je tourne la tête vers Rachel, dont le bras est
levé. Mason fait un clin d’œil à la foule et descend de la scène, marchant
d’un pas ferme vers elle.
– Tu viens vraiment de m’acheter pour un quart de million de
dollars ? demande-t-il d’une voix pleine d’admiration.
– La boîte m’a dit combien je pouvais miser. Tu es sur le point de
décrocher plusieurs contrats pour des pubs et des sponsors, donc ce n’est
qu’une goutte d’eau à côté de la commission qu’on va gagner.
Un quart de million de dollars n’est qu’une goutte d’eau ? Bon sang,
j’ai vraiment choisi la mauvaise carrière.
– Je ne sais pas quoi dire, répond Mason.
– Tu peux commencer par « merci ?, rétorque-t-elle en souriant en
coin.
Il tient son visage dans ses mains, mais les photographes prennent
déjà des photos, ce qui n’est pas bon. Il la serre donc dans ses bras, lui
chuchote un « merci ? à l’oreille et vient à mes côtés pour m’embrasser
sur la joue.
– Rachel, ce n’est pas fini. J’aimerais qu’on soit seuls ce soir, après le
gala. Ne pars pas. Retrouve-moi dans ma chambre, il faut qu’on parle.
Promets-moi que tu viendras, murmure-t-il.
– Je te le promets, répond-elle.
Mason m’embrasse de nouveau sur la joue, puis il part serrer les
mains de celles qui ont misé aux enchères.
*
* *
La soirée s’écoule tranquillement et les invités continuent de danser
et de s’amuser. Lorsque Mason monte sur scène pour annoncer la fin de
la soirée, il est minuit passé et j’ai les pieds en compote. J’ai besoin d’un
bon bain bien chaud, et c’est justement ce que j’ai l’intention de faire dès
que j’aurai regagné ma chambre d’hôtel. Mason nous a réservé une suite
avec deux chambres dans ce même hôtel pour qu’on n’ait pas à conduire
ou à prendre un taxi pour rentrer chez lui.
Il se racle la gorge et le bruit résonne dans les haut-parleurs tout
autour de la salle de bal.
– Puis-je avoir votre attention, s’il vous plaît ?
La foule se dirige vers la scène tandis qu’un spot vient éclairer son
visage.
– Je tenais simplement à remercier tout le monde pour être venu ce
soir et pour votre soutien à l’Association de lutte contre le cancer du sein
de Boston. Il y a dix ans, mon père a perdu sa femme et mes trois frères
et moi avons perdu notre mère. Elle n’avait que trente-cinq ans, et je
pense à elle tous les jours. Elle n’avait jamais fait de mammographie
parce qu’elle n’avait pas quarante ans et que, même avec des antécédents
familiaux, elle pensait qu’elle serait épargnée. Or, c’est arrivé. Ne
perdons plus les femmes que nous aimons à cause de cette maladie.
Les applaudissements de la foule sont assourdissants.
– Même si cette soirée est en l’honneur de ma mère, Eleanor Murphy,
elle est surtout pour toutes les femmes qu’il reste à sauver. C’est pour
cela que j’ai l’immense plaisir d’accueillir sur scène le président de
l’Association de lutte contre le cancer du sein de Boston afin de lui
remettre le chèque pour toutes les donations qui ont été faites ce soir.
Mason regarde le chèque qu’il tient entre les mains et, même de loin,
je vois qu’il a les larmes aux yeux.
– Je crois que j’ai quelque chose dans l’œil.
La foule rit, et moi aussi. Il secoue la tête et sa main tremble. La salle
entière semble estomaquée de voir un homme si fort et sûr de lui dans
un tel état.
Mick Murphy saute sur scène, passe son bras autour des épaules de
son fils et le serre fort contre lui. Il est là pour lui, l’aidant à se tenir
droit et fier durant ce moment chargé d’émotion. Si seulement mon père
était comme lui.
– C’est avec un plaisir immense que je vous offre ce chèque d’un
montant d’un million deux cent soixante-dix mille dollars, dit Mason
alors que des rugissements, des cris, des sifflements et des
applaudissements retentissent à travers la salle.
Je frissonne de la tête aux pieds. Nous avons levé presque un million
trois cent mille dollars en une soirée ? Le président de l’association
prend le chèque, visiblement très ému, et se confie à Mason.
– Fiston, ma femme est morte d’un cancer il y a quelques années. Elle
aurait été fière de voir ce que vous avez fait. Si ma fille est en vie
aujourd’hui, c’est grâce au travail que nous faisons et au dépistage
précoce qu’elle a eu à vingt ans. Je ne vous remercierai jamais assez pour
l’attention que vous avez attirée sur notre cause. Merci à toute l’équipe
des Red Sox, merci à tous. À tous ceux qui sont présents ce soir et qui
ont contribué à cette belle soirée. Nous allons nous empresser d’utiliser
cet argent à bon escient ? conclut-il en essuyant ses larmes.
Je crois qu’aucune femme ne peut résister face à des hommes adultes
qui pleurent. Toutes les femmes autour de moi se tamponnent les yeux
avec des mouchoirs, et je ne fais pas exception.
Cela faisait vraiment longtemps que je n’avais pas passé une aussi
belle soirée.
*
* *
J’ai le plus grand mal à sortir du bain tiède. Cela fait un moment qu’il
n’y a plus de bulles, que ma bouteille de champagne est vide et que j’ai
fini mon panier de fraises couvertes de chocolat. J’enfile mon kimono
Aubade pour aller souhaiter une bonne nuit à Mason. Il était occupé avec
ses frères lorsque je suis partie et je lui ai dit que je le verrais dans sa
chambre plus tard ou demain matin au petit déjeuner. Il m’a embrassée
sur la bouche pour le plus grand plaisir des journalistes, il a pris mes
mains dans les siennes et il m’a remerciée pour tout. Une des WAG et
moi sommes montées dans nos chambres, laissant les hommes entre eux.
De façon générale, je suis surprise que les choses se soient déroulées sans
encombre. Nous avons récolté une somme énorme, l’événement a fait un
bien fou à l’image de Mason ainsi qu’à celle des Red Sox, et un tas de
gens riches auront des déductions fiscales. Surtout, la mémoire de la
mère de Mason a été célébrée, et davantage de femmes seront dépistées
et, je l’espère, sauvées.
J’ai l’impression d’être une Mère Teresa des temps modernes, en plus
jeune et plus baisable. Je ricane toute seule en titubant dans le salon. Il
est vide, mais la veste de Mason est posée sur le dossier du canapé, donc
il a dû rentrer. J’arrive devant sa chambre sur la pointe des pieds et je
vois une faible lumière dans la fente étroite de sa porte entrouverte.
Je me rapproche et j’entends des bruits que mon cerveau ne parvient
pas à déterminer jusqu’à ce que je sois confrontée à la scène – Mason,
allongé sur une femme, la prenant sauvagement par-derrière.
– Putain oui, tu es tellement serrée, grogne-t-il.
Quant à moi, je les regarde, incapable de tourner la tête. Mason
remonte sa main le long du dos de la femme et il la plonge dans ses
cheveux blonds. Il les pousse sur un côté et c’est alors que je vois qui est
à quatre pattes. Rachel. La douce et pure Rachel en train de reculer son
petit cul parfait contre Mason qui la baise brutalement.
– Tu es à moi, maintenant, Rachel. Et je vais profiter de ta chatte
parfaite jusqu’à la fin de mes jours.
– Oui, bon sang, oui, Mace. Je vais… je vais… Mon Dieu ?
– C’est ça, Bébé, répond Mason.
Il relève son torse et pince ses tétons entre ses doigts. Ses seins sont
petits, mais ils tiennent parfaitement dans ses mains et il ne semble pas
s’en plaindre. Je sais que je devrais partir. Je ne devrais vraiment pas
rester là, à les regarder, mais je les trouve magnifiques. Rien à voir avec
le dernier spectacle auquel j’ai vu Mason participer avec deux autres
femmes. Avec Rachel, j’ai l’impression d’être face à un acte d’amour
sincère.
Je me mords la lèvre et je serre les cuisses alors que Mason continue
de titiller les tétons de Rachel. Mon entrejambe fourmille de manière
insupportable, mais je ne peux pas faire ça. Je refuse de me masturber en
les regardant. Ce serait aller trop loin.
Je commence à reculer pour les laisser en paix lorsque Mason plonge
sa main entre les jambes de Rachel pour masser son clitoris. Elle se
cambre tandis qu’il accélère ses allers-retours, et ils crient à l’unisson en
jouissant tous les deux. C’est exotique et sensuel, c’est quelque chose que
j’ai désespérément envie de vivre. Seulement, je ne sais ni quand ni avec
qui. J’ai brièvement cru connaître un tel amour, mais maintenant, je suis
de retour à la case départ et je suis libre. J’ai le droit d’être avec qui je
veux, tout comme Wes.
Wes. Mon Dieu, je mouille de plus belle rien qu’en pensant à lui.
Je me dépêche de retourner dans ma chambre et je ferme la porte
avant de me jeter sur mon lit. Je ne devrais pas, mais je ne peux pas
m’empêcher. Je sors mon téléphone pour afficher les photos que j’ai
prises de Wes et d’Alec. Il me suffit alors de me toucher pendant trente
secondes et je crie sous l’effet de mon orgasme, étouffant ma voix contre
mon bras, mordant mon peignoir alors que je tressaille de la tête aux
pieds.
Hélas, la joie que cela me procure n’est que de courte durée et,
étendue sur mon lit dans ma chambre silencieuse, je me sens
affreusement seule. Pour la première fois de ma vie, je me sens
véritablement seule au monde.
CHAPITRE 7
*
* *
Notre vol a été retardé par la pluie, qui nous accueille en trombe
lorsque nous atterrissons à Seattle. Cela fait une heure que le match
aurait dû commencer, mais cela n’a pas découragé les fans des Mariners 1
qui ont attendu – sans doute sont-ils habitués à la pluie.
À : Alec Dubois
De : Mia Saunders
Salut Frenchie… Je suis en ville pour deux jours. Tu es libre ce soir ?
Je n’arrive pas à croire que je fais ça. Je n’ai pas parlé à Alec depuis
que je suis partie il y a bientôt deux mois.
À : Mia Saunders
De : Alec Dubois
Ma jolie, je te retrouve où tu veux. Est-ce que c’est ce qu’on appelle un
« plan cul ? ?
J’éclate de rire en imaginant Alec prononcer ces paroles avec son
accent français. Je serre mon téléphone contre moi, me sentant déjà
infiniment plus légère et beaucoup moins seule.
À : Alec Dubois
De : Mia Saunders
Ça t’intéresse ?
À : Mia Saunders
De : Alec Dubois
Tu as vraiment besoin de poser la question ? Ne t’habille pas trop. Je
veux voir ta peau parfaite dès que tu ouvriras la porte.
*
* *
J’ouvre la porte, et voilà Alec Dubois, mon Frenchie. Je n’ai pas le
temps de lui dire bonjour qu’il passe son bras autour de ma taille pour
m’attirer contre lui et me soulever dans ses bras. Sa bouche s’empare de
la mienne et je passe mes jambes autour de sa taille. Il se tourne, claque
la porte et m’appuie contre le bois. Son sexe dur se frotte contre mon
entrejambe mouillé. Je gémis et j’ouvre plus grand la bouche pour y
accueillir sa langue.
J’avais oublié à quel point j’aimais les baisers d’Alec. Quand il
m’embrasse, c’est de tout son corps et de toute son âme, avec toute sa
passion, son désir, sa grâce et sa beauté. Il finit par reculer la tête pour
poser son front contre le mien.
– Ma jolie. Ton amour m’a manqué, chuchote-t-il.
Des larmes emplissent mes yeux et je plonge mon regard dans ses
superbes pupilles ambrées. Je mordille sa lèvre et promène la pointe de
mon nez dans son cou.
– Tu m’as manqué, toi aussi. Je ne savais pas à quel point jusqu’à ce
que je te voie devant moi.
Il pose ses mains dans mon cou et caresse mes lèvres avec ses pouces
tandis que ses yeux semblent faire l’inventaire de mon visage pour en
cataloguer le moindre détail.
– Tu as été triste, ma chérie. Pourquoi ?
Je secoue la tête, car je n’ai pas envie de parler de ça maintenant.
– On en parlera plus tard. Pour l’instant, est-ce que tu as faim ? Je
peux t’offrir quelque chose ?
Alec appuie son érection contre mon ventre et mon sang se met à
bouillir dans mes veines. Je resserre mes jambes pour le rapprocher de
moi alors que son regard brille avec une intensité qui m’a manqué. C’est
le regard d’un homme qui est impatient de posséder une femme.
– Je n’ai faim que de toi et de ton sexe sucré, ma jolie.
Et revoilà mon Frenchie cochon.
Sans plus un mot, il m’emmène à ma chambre et ferme la porte
derrière nous. Il pose un genou sur le lit et se penche en avant pour
m’allonger avec une délicatesse infinie – comme si j’étais aussi précieuse
qu’une de ses toiles.
– Déshabille-toi, dit Alec en se redressant. Je veux te voir révéler ta
lumière.
Sa façon de parler et son regard de braise m’excitent à n’en plus finir.
Sans la moindre pudeur, je me dresse sur les genoux et je passe ma
minuscule robe au-dessus ma tête. Je ne porte rien dessous.
– Tu es encore plus belle qu’avant, dit Alec en français.
Ses mots glissent sur mon corps comme une caresse. Je n’ai pas
besoin de parler sa langue pour savoir ce qu’il a dit. Ses yeux révèlent
tout ce que j’ai besoin de savoir.
– Il n’y a que toi qui le penses, je réponds en secouant la tête.
– Tu ne te vois pas comme le reste du monde te voit, ajoute-t-il en
posant une main sur ma joue.
– Tu n’es pas le reste du monde, Frenchie, je rétorque en riant.
Alec tapote ma lèvre, et je prends son pouce dans ma bouche pour le
sucer et le titiller avec ma langue. Soudain son regard s’assombrit.
– Oh, Chérie, as-tu oublié ce que tu as appris pendant que tu étais
avec moi ? chuchote-t-il en enlevant son t-shirt, révélant ces pecs carrés
et ces abdos que j’aimais tant mordre.
– Je n’ai pas oublié combien j’aimais ton corps, je réponds alors que
ma respiration accélère.
Il tend les mains et empoigne mes seins, serrant et massant mes
globes lourds comme s’il redécouvrait mon corps. Un cri m’échappe
lorsque ses pouces effleurent mes pointes dures, et il inspire
profondément dans mon cou comme pour avaler mon odeur.
Je ferme les yeux et gémis en penchant la tête en arrière pour
m’offrir à lui.
– J’adore que tu me touches.
Une sensation mouillée couvre mon sein droit, puis je sens ses dents
mordiller ma peau sensible. Une nouvelle décharge de désir électrifie
mon corps lorsqu’il mord plus fort mon téton, et des frissons se
propagent tout droit entre mes cuisses. Mon clito se met à pulser en se
languissant de ses caresses, impatient qu’Alec le dévore. Il passe de
longues minutes sur mes seins, à les sucer, les pincer, les mordre. Mon
bassin dessine des cercles, cherchant n’importe quoi pour s’y frotter.
– Alec, je gémis.
Je le vois sourire contre mon téton, puis il recule la tête et me
regarde. Je suppose qu’il voit une femme prête à être baisée. Seulement,
Alec ne baise pas. Il fait l’amour.
Ses mains descendent sur son jean, qu’il déboutonne et qu’il baisse,
libérant son sexe épais qui perle déjà en son sommet. Je me penche en
avant pour lécher la petite goutte crémeuse et je souris en redécouvrant
son goût.
– Oui mon amour, soulage-moi pour que je puisse te savourer.
Je suis à quatre pattes face à lui et il plonge sa main dans mes
cheveux pour enfoncer sa queue dans ma bouche. Je l’avale
profondément dans ma gorge, comme il l’aime tant.
– Si bon, chuchote-t-il.
Il n’a pas tort. Tailler une pipe à Alec est incroyable. Son goût et son
odeur me rappellent de merveilleux moments de sexe, de rires, d’amour
et d’amitié – toutes les choses qui me manquent aujourd’hui. Avec Alec,
je n’étais pas seule.
Je redouble d’efforts en prenant sa queue dans ma bouche, titillant
son gland, lapant chaque goutte de liquide pré-séminal comme un chaton
devant un bol de lait. Il me regarde l’engloutir et lorsque je lève la tête,
je découvre que ses narines sont dilatées, ses yeux entrouverts et que sa
bouche est tordue par le plaisir que lui procure ma bouche. Ensuite, sans
prévenir – mais Alec ne prévient jamais –, il se déverse en moi et
remplit ma bouche de son essence chaude. Je l’avale en le vénérant
jusqu’à ce que sa main empoigne mes cheveux pour se retirer de ma
bouche.
– Oh, ma jolie, ce soir, je vais t’aimer pour te rappeler comment tu
dois t’aimer toi-même. Ce que tu viens de faire, ma superbe Mia, c’est le
début parfait pour cette soirée.
*
* *
Nous venons de nous doucher après deux superbes parties de jambes
en l’air.
– Merci d’être venu ce soir, dis-je en me nichant contre son torse nu.
Il promène sa main sur mon bras et mon épaule, dessinant des motifs
invisibles, puis il frotte sa mâchoire barbue sur le dessus de ma tête.
– Pourquoi es-tu si seule alors que tu es payée pour être avec
quelqu’un ? demande-t-il d’une voix curieuse.
Je lèche son téton, puis je l’embrasse avant de répondre.
– Je ne couche pas avec tous mes clients, Alec.
– Ah bon ? Vraiment ?
– Vraiment, je réponds en riant.
– Je ne comprends pas. Pourquoi – alors qu’ils te paient pour être
avec eux – tu n’es pas avec eux de la plus belle manière qui soit ?
Je glousse de nouveau contre son torse. Je ne suis pas surprise
qu’Alec ne comprenne pas.
– Tu sais, je n’étais pas obligée de coucher avec toi.
Il étudie mon visage et je sais qu’il essaie de comprendre quelque
chose.
– Chérie, toi et moi étions faits pour nous aimer. Il n’y a jamais eu le
moindre doute, si ?
– Non, je réponds. Mais ce n’est pas le cas avec tout le monde. Je ne
suis pas payée pour baiser.
– Je ne baise pas, rétorque-t-il en grognant.
Je lève la tête, pose mes mains sur son torse, puis j’appuie mon
menton sur mes mains.
– Je sais. Et j’adore ça chez toi. Tu m’as appris comment aimer la
personne avec qui on est, mais ça ne veut pas toujours dire qu’on doit
systématiquement coucher avec elle.
Il fronce les sourcils et me regarde d’un air stupéfait.
– Pourquoi pas ? Tout le monde a besoin de se détendre et d’une
connexion physique. Faire l’amour est le meilleur moyen d’être apaisé.
Je ne suis pas surprise que mon Frenchie voie les choses ainsi.
– Eh ben, le client après toi était homo, et en couple, je réponds en
haussant les sourcils.
– Et alors ? Tu aurais pu leur faire l’amour à tous les deux.
Il me tire sur lui de sorte que je le couvre entièrement, puis il
empoigne mes fesses et écarte mes jambes. Je le sens durcir sous moi.
Alec est de loin l’homme le plus viril que je connaisse. Il a dit qu’il me
ferait l’amour toute la nuit et je ne doute pas que je m’évanouirai
d’épuisement avant qu’il en ait fini avec moi.
Du bout de la langue, je dessine un trait d’un téton à l’autre et je les
suce jusqu’à ce qu’ils durcissent.
– Ç’aurait été une première, c’est sûr, mais ce n’était pas comme ça
avec eux.
– Je n’arrive pas à comprendre. Mais peu importe. Continue.
Je penche la tête sur le côté et retrace sa moustache et sa barbe du
bout du doigt. Ses longs cheveux châtain roux ont séché et sont
superbement ondulés.
– Ensuite, il y a le mec avec qui je suis maintenant. Le joueur de
base-ball. Au début, je pensais vouloir coucher avec lui. Mais, en fait, il
aime quelqu’un d’autre.
– Ah. Et l’autre femme n’aime pas partager. Alors pourquoi a-t-il
besoin de toi ? demande-t-il.
J’ai du mal à me concentrer sur sa question, car il choisit ce moment
pour plonger un doigt en moi par-derrière. Ensuite, il me doigte
lentement jusqu’à ce que je mouille assez pour accueillir un second doigt.
– Tu disais ? insiste Alec en souriant jusqu’aux oreilles.
– Euh… ouais. Eh bien, il s’est comporté comme un enfoiré quand on
s’est rencontrés, et ensuite je l’ai aidé à… Mon Dieu, Alec…
Je laisse tomber ma tête sur lui et je recule les fesses contre ses
doigts pour l’aider à toucher le bon endroit.
– … euh… séduire celle qu’il voulait.
– Dommage pour lui, mais c’est mieux pour moi, répond Alec en se
léchant la lèvre.
Il enfonce profondément ses doigts en moi et j’écarte les jambes
autant que je peux en gémissant. Je suce ensuite son téton et le mordille
alors qu’un orgasme se prépare dans mon bas-ventre. Lorsque je lève
brusquement la tête pour crier, il me fait rouler sur le dos et descend
entre mes jambes en déposant en route de petits baisers.
– Je veux ta crème sur ma langue, ma jolie. J’ai besoin de me rappeler
ton goût. Maintenant, je vais te manger. Tu as fini de raconter tes
histoires ?
Bon sang, quel talent ? Je pousse sur mes talons pour approcher mon
sexe contre son visage, et il pousse un grognement en plongeant sa
langue aussi loin que possible dans ma chatte. Ses doigts écartent mes
lèvres alors qu’il frotte sa moustache et sa barbe partout sur mon sexe.
– Je veux ton odeur sur moi quand je dors. Comme ça, je rêverai de
ma superbe Mia. Oui, ma chérie ?
– Putain, oui ? je grogne avant de pousser un cri strident lorsqu’il
suce mon clitoris plus fort.
Alec prend son temps entre mes jambes, me suçant, me baisant avec
un doigt, me mordillant. Il dépose même un suçon sur l’intérieur de ma
cuisse. Il m’emmène au bord de l’orgasme plusieurs fois avant de faire
marche arrière, et je suis bientôt folle de désir, désespérée de jouir enfin.
Je mouille tellement que des gouttes glissent entre mes fesses, et Alec ne
les gaspille pas. Il aplatit sa langue sur l’orifice qu’il aime tant et il boit
mon jus. Mes joues se creusent et je me cambre, puis, lorsqu’il mordille
mon clito, je jouis enfin en hurlant comme une hystérique. Je jouis
encore lorsqu’il enfile un préservatif pour s’enfouir en moi et me baiser
plus fort que jamais. Nous sommes sauvages, hors de contrôle, et nous
baisons comme si nous n’allions plus jamais en avoir l’occasion.
– J’aime ton corps.
– J’aime ton sexe.
– J’aime ton cœur.
– J’aime ton âme.
– Je t’aime, Mia.
Nous passons la soirée et la nuit à faire l’amour. C’est une des
expériences sexuelles les plus passionnées de toute ma vie. Il nous fait
jouir de nouveau et, lorsque les vestiges de son essence ont fini de se
déverser dans mon sexe chaud et pulsant, il s’effondre sur moi. Nous
nous endormons tous les deux, toujours liés physiquement,
émotionnellement et mentalement.
*
* *
Mason et les Red Sox remportent leur match à Seattle. Tout le
monde est de super-bonne humeur, et cela se voit. Lorsque nous rentrons
à Boston, nous descendons de l’avion et prenons un taxi pour nous rendre
au Black Rose, le pub où Brayden, le frère de Mason, travaille. Il est
temps de fêter la victoire et toute l’équipe est prête. Des dizaines de
mecs sortent de leur taxi, un par un, et remplissent peu à peu le pub.
« We are the Champions ?, de Queen, retentit dans le bar, lancée sur
le jukebox par une jolie serveuse. À seize heures un jour de semaine, le
bar était pratiquement vide avant que l’équipe arrive, et celle-ci se fiche
du jour et de l’heure. Ils ont joué comme des stars sur le terrain et,
maintenant qu’ils ont quelques jours de repos, ils sont prêts à se
détendre, une bière à la main. Les WAG prennent leur place à côté ou
sur les genoux de leur joueur, et tout le monde se met à boire.
Plusieurs heures plus tard, je me sens particulièrement heureuse.
– Mace, je vais rentrer, dit Rachel en s’approchant de lui, mais pas
assez pour éveiller les soupçons des joueurs.
Personne en dehors de Junior ne sait que Mason se tape Rachel, et
pas moi.
– Bébé, non, tu ne veux pas m’attendre chez moi ? demande-t-il en
lui lançant le regard d’un chaton abandonné.
– Je travaille demain, répond-elle en secouant la tête. J’ai de la
lessive à faire et j’ai envie d’être en forme au boulot. Si tu veux, je
passerai demain midi ?
Il hoche la tête et pose une main sur son cou. Rachel ouvre grand les
yeux, tout comme moi, et nous regardons autour de nous pour nous
assurer que personne ne nous regarde, or tout le monde est occupé à
boire et à s’amuser.
– Mace ? je gronde.
Heureusement, il se contente de tapoter son épaule.
– Tu vas me manquer, Bébé. À demain.
Rachel sourit tendrement et me prend dans ses bras.
– Tu t’occupes de lui ?
Je la regarde en fronçant les sourcils bien trop sérieusement, puis je
lève ma main sur ma tempe en guise de garde-à-vous.
– Oui, M’dame ?
– Je vous jure, vous êtes vraiment des enfants, répond-elle en
secouant la tête avant de tourner les talons.
Mason la regarde partir en matant son cul qui est très beau, je dois
l’avouer. Il est petit, mais elle sait le mettre en valeur.
– Bon sang, regarde-moi ce cul. Je meurs d’envie de le mordre,
grogne-t-il avant de finir sa bière cul sec. Ça te dit qu’on se la colle et
qu’on rentre en taxi ?
C’est alors que Brayden fait le tour du bar pour venir à nous.
– Ça va, vous deux ? demande-t-il.
– On va passer aux choses sérieuses. Il va nous falloir des shots et des
bières. Mia, on va jouer à un jeu ?
– J’adore les jeux. Comment ça s’appelle, j’ai peut-être déjà joué ? je
réponds en me hissant sur un tabouret.
– Ça s’appelle le Biskit.
– Ça roule, ma poule. Ma pote Gin et moi en avons pratiquement
écrit les règles ?
Mason sourit, diabolique.
– Allez, frérot, sors-nous les dés et prépare-nous à boire ?
J’enlève mon sweat à capuche des Red Sox et je le mets sur le dossier
de mon tabouret, ce qui me laisse en débardeur noir et moulant. Mes
seins fabuleux sont clairement à la vue de tous, et Mason baisse les yeux
en souriant.
– Tu triches, dit-il. Tu essaies de me distraire, ou quoi ?
– Eh bien, il va nous falloir d’autres joueurs, je réponds en riant.
Junior et Kris sont assis près de nous, alors nous les incluons au jeu
et Mason leur explique les règles. C’est alors que la fête commence
vraiment.
*
* *
– Biskit ? s’exclame Mason lorsqu’il fait un double trois avec les dés.
Ce qui veut dire qu’il est enfin libéré de son sort.
Le jeu consiste à lancer deux dés. Le résultat obtenu indique ce que
doit faire le joueur. Par exemple, si le total des chiffres est neuf, le voisin
de droite du lanceur doit boire une gorgée. Mason a été le premier à
obtenir un trois, donc il a eu la malchance d’être le Biskit, ce qui signifie
que dès qu’un autre joueur a obtenu un trois, il a dû boire un shot cul
sec. Son double trois vient enfin de le libérer, et ce n’est pas trop tôt, car
il est ivre mort.
À la fermeture du bar, je suis aussi ivre que Mason, car j’ai pris le
relais du Biskit. Nous n’avons pas vraiment dîné, même si nous avons
grignoté des frites et des nachos durant le jeu. J’ai essayé de boire un
verre d’eau chaque fois que Brayden en a posé un devant moi, mais je
crois que les verres d’eau ont été séparés par au moins trois bières et
deux shots.
Brayden nous appelle un taxi, donne au chauffeur plusieurs billets
qu’il prend dans le portefeuille de Mason, puis il dit au chauffeur où nous
emmener.
Nous animons notre retour à la maison en chantant à tue-tête des airs
et des hymnes de base-ball. Nous sortons du taxi, remontons l’allée
jusqu’à la porte de Mason en titubant et nous appuyons à la porte en
bois.
– Comment on fait pour rentrer ? bafouille-t-il.
Je vacille et je regarde autour de moi. Sa rue est super-jolie. Des
taches colorées égaient la nuit et le vent fait voler mes cheveux et me
donne la chair de poule.
– J’adore ta rue. Elle est comme une œuvre d’art.
Je commence à redescendre une marche, mais Mason saisit mon bras
avant que je ne dévale l’escalier sur les fesses.
– Les clés ? s’exclame-t-il comme s’il venait de gagner au loto.
Il plonge sa main dans sa poche et il en sort un trousseau de clés qu’il
agite fièrement.
– Yes ? je crie à mon tour.
J’essaie de taper dans sa main, mais je la rate et je frappe la porte à
la place.
Nous parvenons à ouvrir la porte, non sans difficulté, et nous titubons
dans le hall d’entrée. Nous nous appuyons l’un sur l’autre pour gravir
l’escalier jusqu’au premier étage.
– Chhhut, tu vas réveiller Rachel, chuchote Mason en se cognant
contre un mur.
J’emploie tous mes efforts pour me concentrer et je le pousse en
avant.
– Elle n’est pas là ?
Tout son visage devient triste.
– Oh non, ça craint ? J’avais super-envie de baiser…
– Ohhh, ça va, c’est pas grave, tu pourras baiser demain ? je réponds
en avançant vers ma chambre.
Soudain, il me plaque contre le mur et m’écrase avec son torse.
– Tu sens super-bon, Mia. Je te l’ai déjà dit ?
Je secoue la tête et je cligne des yeux plusieurs fois.
– Non, mais c’est super-gentil. Tu devrais être gentil plus souvent. Je
t’aime bien quand tu ne te comportes pas comme un connard.
Il pose ses mains sur mes hanches et me ramène contre lui.
– Rachel me manque, dit-il en posant sa joue contre mes seins.
Je tapote son dos et passe une main dans ses cheveux.
– Ne t’en fais pas. Elle sera bientôt là. Elle va probablement nous
faire à manger, parce qu’elle est trop mignonne.
Je n’ai pas la moindre idée de ce que je raconte. Bon sang, j’ai
vraiment beaucoup trop bu. Soudain, je réalise que j’ai abandonné la fac.
Mais peu importe. Je gagne cent mille dollars par an. Par mois. Bref. Je
gagne une fortune.
Pendant que je pense à tout ça, Mason a remonté ses mains sur mes
seins, qu’il palpe en les regardant d’un air fasciné.
– Tu as des seins géniaux. Rach a des petits seins, mais je les aime
bien. Les tiens sont les plus beaux du monde, j’te jure. Je peux baiser tes
seins ? Ce serait trop cool ? s’exclame-t-il.
Je le repousse et il se cogne au mur de l’autre côté du couloir.
– Mais non, espèce d’idiot. Tu ne peux pas baiser mes seins. Mais
merci, je réponds en souriant et en soutenant mon énorme poitrine. Je
sais qu’ils sont géniaux. Les mecs les aiment beaucoup. C’est un de mes
plus beaux atouts.
Mason secoue la tête tellement de fois que dans mon état d’ivresse
bien trop avancé, je m’inquiète que son cou se brise.
– Non, non, non. Tu as des seins géniaux et un super-cul, c’est clair.
Mais tes cheveux et tes yeux sont ton plus bel atout. Tes yeux sont
comme des amandes vertes, dit-il en prenant mon menton pour lever ma
tête vers la lumière. Ouais, on dirait des émeraudes. Tu as des yeux de
bijoux précieux ?
Il frotte sa mâchoire dans mon cou, et tout son corps semble s’écraser
contre le mien.
– Je suis fatigué, dit-il.
Il a à peine prononcé ces paroles que tout mon corps me semble
soudain très lourd, comme si je portais un carton de cailloux dans chaque
main et qu’un autre était attaché à mon torse. Mon cerveau arrive à
comprendre que ce poids, c’est Mason qui s’endort debout contre moi.
– Non, il faut que tu ailles au lit.
J’arrive à le traîner dans sa chambre, où l’attend son lit géant.
– Maintenant, prépare-toi.
Il lève la tête et il enlève son t-shirt. Bon sang, son torse est doré et
parfaitement musclé. Je repense à mon Frenchie, qui a un corps
magnifique, comme Mason.
– À ton tour.
Je ne sais pourquoi, dans mon état, sa requête ne paraît pas absurde.
J’enlève mon débardeur, et nous baissons nos pantalons en même temps.
Je suis en soutif-culotte et il est en boxer.
– Est-ce qu’on va baiser ? demande-t-il en vacillant.
Je baisse la tête pour inspecter son matos, mais mon corps ne réagit
pas.
– Non ? Espèce d’imbécile, je réponds en retirant la couverture de
son lit. Et puis ta bite est bourrée, je glousse en me glissant sous la
couette.
Ma tête vient à peine de toucher l’oreiller que je commence à
sombrer.
J’entends Mason fouiller dans sa chambre, puis il se glisse sous la
couette à côté de moi.
– Pas bitée ma bourre, marmonne-t-il.
J’éclate de rire en me blottissant plus profond dans la couette.
– Je veux dire pas bourrée ma bite, bafouille-t-il.
Il saisit ma taille et m’attire contre son torse.
– Bonne nuit, Rach, dit-il.
– Pas Rach. Suis Mia, je réponds en frottant ma joue contre la chaleur
de son pec.
– D’ac. Bonnuit, Mia.
Nous sombrons tous deux dans un profond sommeil que seul l’alcool
peut provoquer.
*
* *
J’entends vaguement des bruits au rez-de-chaussée, et je me dis que
Mason doit être en train de préparer le petit déjeuner. J’ai l’impression
qu’une batucada entière a élu domicile dans ma tête. Plutôt que d’ouvrir
les yeux, je m’enfonce sous la couette, blottie dans la chaleur qui
m’enveloppe.
– Putain, j’ai tellement mal à la tête, marmonne Mace.
Cependant, sa voix ne me parvient pas de la cuisine ni de l’autre côté
de la pièce. Plutôt, elle ronronne juste à côté de mon oreille, aggravant
le vacarme qui résonne déjà dans ma tête.
Je cligne plusieurs fois des yeux pour les ouvrir. Je m’éloigne du
corps qui est collé au mien, et la couette tombe sur mes hanches, me
laissant à moitié nue en sous-vêtements.
– Qu’est-ce que… je commence en regardant Mason, qui ouvre
lentement les yeux à son tour.
Il est torse nu. Rien de tout ceci n’a de sens. Des rugissements
retentissent dans ma tête et j’appuie sur mes tempes en essayant
désespérément de soulager la pression et en cherchant à me rappeler ce
qui s’est passé hier soir.
C’est alors que la porte s’ouvre et que Rachel, dans son tailleur
habituel, entre en souriant joyeusement.
– Debout là-dedans… commence-t-elle.
Elle me voit, et Mace s’assied brusquement dans le lit, révélant son
torse nu lorsque la couette tombe sur ses hanches.
– Mon Dieu ? s’exclame Rachel alors que les larmes remplissent déjà
ses yeux.
Elle se couvre la bouche, le regard horrifié.
– Non… marmonne-t-elle en tremblant des pieds à la tête.
Mason me regarde, confus, puis il regarde Rachel et il bondit hors du
lit, comme si ses fesses étaient en feu. Hélas, cela ne fait qu’empirer la
situation parce qu’il n’est vêtu que de son boxer. Rachel s’étouffe, et je
secoue la tête.
– Non, Rach, s’il te plaît. Ce n’est pas ce que tu crois, dis-je en me
levant à mon tour.
Hélas, encore une fois, cela n’arrange rien parce que je ne suis vêtue
que d’un tanga en dentelle blanche qui ne couvre rien et d’un soutif
demi-lune assorti dont mes seins débordent. Je suis sûre que si je me
penche, mon téton va faire son apparition. J’empoigne la couette et je
m’enroule dedans.
– Je crois que tu viens de coucher avec mon copain, crache-t-elle en
me pointant du doigt. Cela dit, j’aurais dû m’y attendre vu que tu es la
pute que j’ai embauchée ?
Ses paroles me vont droit au cœur et me font l’effet d’une gifle,
ruinant en quelques secondes tout le travail d’estime de moi que j’ai fait
ces derniers temps.
– Rachel, il ne s’est rien passé ? dit Mason en allant vers elle.
Elle tend le bras pour l’arrêter.
– Je n’arrive pas à croire que je t’aie fait confiance. Tu as toujours été
un salaud, mais je pensais que tu avais changé. Mais tu faisais semblant,
sanglote-t-elle alors que les larmes coulent à flots sur ses joues. J’étais
amoureuse de toi, Mason ? J’allais te le dire quand Mia serait partie et
qu’on serait tous les deux ? hurle-t-elle avant de tourner les talons et de
partir en courant. Vous vous êtes bien trouvés ? crie-t-elle depuis les
escaliers.
Mason et moi restons plantés dans la chambre, écoutant le bruit de
ses pas s’éloigner puis la porte claquer.
CHAPITRE 9
*
* *
Joindre Rachel s’avère beaucoup plus difficile que je m’y attendais. Je
pars dans deux jours et Mason n’a toujours pas réussi à lui parler. Tous
mes appels vont directement sur sa messagerie, où je la supplie de me
rappeler, de rappeler Mason, de parler à l’un d’entre nous. Pas de
réponse. Cette femme est têtue comme une mule. Je commence vraiment
à croire qu’elle ne va pas laisser de seconde chance à Mason, et ça me
fend le cœur.
Même si Rachel m’a dit des choses affreuses, je comprends pourquoi
elle les a dites. Quand on semble sur le point de perdre tout ce dont on a
rêvé, on passe à l’attaque, et la femme dans le lit avec son mec est une
bonne cible. Cependant, je n’aime pas qu’elle pense que je suis une pute,
car c’est un point qui me dérange, moi aussi, en tant qu’escort. Une
escort qui a couché avec ses deux premiers clients. Je n’ai pas couché
avec les deux derniers, mais ça, Rachel ne le sait pas.
Mon téléphone sonne dans ma main.
– Allô ?
– Bonjour, ma poupée, tu es prête pour le client suivant ?
La voix de Tante Millie me fait l’effet d’un baume apaisant. J’ai passé
les deux derniers jours à me sentir affreuse en sachant que Mason et
Rachel souffrent tous les deux, consciente du rôle que je joue dans leur
malheur. J’ai beau être prête à les aider, je ne sais pas par où
commencer.
– Eh ben, ouais, le plus tôt sera le mieux, je réponds pour la
première fois depuis que j’ai commencé ce job.
Je n’ai jamais autant eu envie de passer à autre chose. Fuir le
problème me semble être une bonne idée.
– Qu’est-ce qui se passe, ma chérie ? Le beau gosse du base-ball ne te
traite pas bien ?
– Si, il est cool, une fois qu’on ignore ses manières de macho et
maintenant qu’il a appris comment on traite une femme, il est même
plutôt fun.
– Très bien, alors je dois m’attendre à recevoir le bonus d’un jour à
l’autre, n’est-ce pas ?
– Tante Millie ? Bon sang, tu penses que je couche avec tous mes
clients ?
– Poupée, tu es jeune, canon, et tu escortes des hommes riches et
incroyablement beaux. Donc, oui, je m’attends à ce que tu en profites.
C’est ce que je ferais à ta place, en tout cas. J’ai eu mon lot de beaux
hommes riches par le passé, tu sais.
Je m’assieds en écarquillant les yeux.
– Tu étais escort, toi aussi ?
– Poupée, comment tu crois que j’en sais autant sur ce milieu, sur les
tarifs à appliquer, sur les hommes en qui je peux avoir confiance ? J’ai dû
être escort avant de monter la première boîte d’escorts du pays. J’ai tout
fait, ma chérie, mais à l’époque, il n’y avait pas de bonus. Les hommes
pensaient que c’était inclus, c’est tout. Aujourd’hui, comme tu le sais,
tout est légal et je paie mes impôts. Mes comptes sont audités
régulièrement et tout est sous contrôle. Si mes filles veulent faire des
extras, les hommes doivent récompenser leurs efforts en leur offrant un
bonus. Tu vois, c’est simple.
– Je vois. Je pensais que tu gérais une boîte, c’est tout.
– C’est le cas, mais il y a vingt ans, j’étais à ta place. Mais je n’étais
pas très maligne, vois-tu. À l’époque, je suis tombée amoureuse d’un de
mes clients et il m’a fait un sale coup.
On pourrait presque dire que l’histoire est en train de se répéter,
mais je ne suis pas tout à fait prête à dire que je suis amoureuse de Wes.
– Aujourd’hui, je traite les hommes comme ils traitent les femmes.
J’en profite tant qu’ils sont là, rien de plus. Je ne m’attends à rien à part
à passer du bon temps.
Sa façon de voir les choses n’est pas illogique. C’est ce que j’essaie de
faire sans y arriver, parce que mon cœur s’embrouille dans les détails.
Avec Wes, je suis perdue dans mes sentiments. Avec Alec, les choses sont
fun et simples et je n’ai pas l’impression de perdre quelque chose parce
qu’il n’a jamais été à moi. J’aime le temps que je passe avec Alec, car
lorsque nous nous séparons, nous trouvons d’autres moyens d’être
heureux sans nous sentir coupables.
Si seulement j’étais capable de ça avec Wes.
Je décide de reconstruire le mur qui protégeait mon cœur et qui s’est
effrité avec Wes. Rien n’est comparable à ce que je vis avec Wes. Là où il
est évident qu’Alec et moi ne sommes pas faits pour durer – ce qui rend
notre relation pleine de passion et crée de merveilleux souvenirs – tout
avec Wes semble lourd de sens et lié à des sentiments qu’aucun de nous
deux n’aurait dû ressentir pour l’autre. C’est là que nous avons fait fausse
route. Avec Wes, les choses sont automatiquement sérieuses. Or, les
choses doivent être claires. Il doit y avoir des limites. Bien évidemment,
c’est un autre problème que je n’ai aucun espoir de résoudre bientôt.
– Tu as raison. Merci du conseil, Tante Millie.
– De rien, répond-elle alors que j’entends ses ongles tapoter son
clavier. Je suis désolée que le base-ball ne se soit pas passé comme tu
l’espérais. Le mois a dû te sembler long.
Je souris en repensant à Alec.
– Eh bien, en fait, j’ai retrouvé un vieil ami quand on était à Seattle.
– Ah, et tu t’es bien amusée avec ton vieil ami ?
– Absolument.
Je change vite de sujet, parce que je ne connais pas trop les règles sur
le fait de revoir d’anciens clients, même si j’ai revu Alec et Wes en tant
qu’amis et que cela n’a rien à voir avec mon travail d’escort.
– Alors, tu vas me dire où je vais le mois prochain ou tu veux que je
le devine ?
– Oh, ma poupée, tu vas t’éclater. Tu es déjà allée à Hawaii ?
Du surf, du soleil et de la crème solaire.
– Tu es sérieuse ? Je vais à Hawaii ?
– Oui, ma poupée, et tu vas être modèle ?
Je grogne.
– Comme je l’étais pour Alec ?
Je me suis pas mal amusée, mais cette expérience a eu un effet
cathartique qui n’a pas été de tout repos. La dernière chose dont j’aie
besoin, c’est un deuxième round.
– Non ma belle. Tu vas être mannequin de maillots de bain pour le
plus grand designer de bikinis au monde. Il s’appelle Angel D’Amico. Il t’a
demandée parce qu’il t’a vue dans les magazines people avec des
célébrités. C’est génial pour ceux comme lui qui apportent des
nouveautés au monde de la mode. Sans parler du fait qu’il crée des
maillots pour les vraies femmes.
– C’est-à-dire ?
– Ses créations ne commencent pas au trente-deux, mais au trente-
huit. Il veut plus de femmes avec des formes dans ses pubs. Tu sais, une
femme avec une paire de seins qui ne peut pas rentrer dans deux
minuscules triangles. Il a adoré que tu fasses du quatre-vingts D et que tu
aies une morphologie en huit. Je crois qu’il veut prouver que la beauté
vient sous toutes sortes de formes et de tailles.
Hmm. Plutôt cool, en fait. Un designer qui se concentre sur des
tailles réalistes.
– Ça a l’air chouette. Et puis… Hawaii ? C’est génial ? je m’exclame
en sautillant dans ma chambre.
– Le vol va être long, ma puce. C’est six heures depuis Boston, puis
cinq heures depuis la Californie. Tu passeras deux nuits chez toi pour te
reposer.
Immédiatement, je pense à Wes et au fait que je pourrai peut-être le
voir s’il n’est pas en tournage, mais je rejette aussitôt l’idée, car ça va
rendre les choses plus difficiles. J’ai envie de m’amuser à Hawaii – de
choper un surfeur bien gaulé dans le but de baiser pendant un mois.
Ouaip, c’est mon nouveau projet.
– Je peux faire escale à Vegas, plutôt ? Comme ça, je peux voir
Maddy, Ginelle et mon père ?
Gin m’a dit que Maddy pourrait bientôt perdre sa virginité avec son
nouveau mec et peut-être veut-elle parler seule à seule à sa grande
sœur ?
– Je pourrais redemander à Ginelle de prendre les rendez-vous pour
les trucs de beauté.
Tante Millie retient sa respiration et la relâche avec un sifflement.
– À ce propos, tu vas devoir te faire épiler.
– Ouais, comme d’hab.
– Non, ma belle. Je veux dire partout. Tu vas être mannequin pour
maillots de bain – il ne peut pas y avoir le moindre poil qui dépasse ou
qui se voit quand tu poses dans l’océan.
– Ça craint… et ça va faire mal, je grogne.
Je sens déjà les bandes de cire sur ma peau si sensible.
– Oui, ma poupée, ça fait mal. Mais la bonne nouvelle, c’est que le
couturier est un Italien de cinquante ans qui est marié à une ex-
mannequin qui s’occupe des filles. Et tu ne vas pas travailler tout le
temps. Tu poseras un jour ou deux et tu auras le reste de la semaine
libre. Apparemment, tu auras un bungalow sur la plage pour toi toute
seule.
– Pour moi seule ? Je ne vais pas vivre chez eux ?
– Non, mais ils ne te donneront pas de vêtements, c’est la
contrepartie. Comme tu ne seras avec eux que pour les shootings photo
et peut-être pour quelques soirées, tu seras libre la plupart du temps et
tu pourras porter ce que tu veux. En revanche, tu pourras garder les
maillots de bain.
Génial ? Je vais passer un mois à Hawaii. Ma vie vient de devenir
mille fois plus belle.
– Tu crois que je pourrais emmener Gin et Maddy ?
Avec les vingt mille dollars supplémentaires que j’ai gagnés avec Wes
et Alec, j’ai mis assez de sous de côté pour payer leurs vols. Elles
pourraient rester avec moi, donc on n’aurait à payer que les vols et la
nourriture.
– Du moment que tu es disponible pour les jours de shooting, tu peux
faire ce que tu veux. Tu veux que je leur réserve des billets ?
– Ouais, mais il faut que je te rappelle pour te dire quand, parce que
je ne sais pas quand sont les vacances de Maddy ni si Gin peut poser des
jours de congé. Mon Dieu, je vais à Hawaii avec ma sœur et ma meilleure
amie ? C’est le plus beau jour de ma vie, je crie dans le téléphone, faisant
hurler de rire ma tante.
– Je suis contente que tu sois heureuse, ma poupée. Tu t’en
souviendras quand tu te feras arracher tous tes poils. Je t’envoie un mail
avec les infos de ton vol. Tu veux partir à l’aube, comme d’habitude ?
– Ouais, j’aime partir tôt.
En vérité, c’est simplement que j’aime m’échapper avant que mes
clients sachent que je m’en vais. Ça a marché les trois dernières fois,
donc il n’y a pas de raison que cette fois-ci soit différente.
– Je t’aime, Tante Millie.
– Moi aussi, ma poupée, répond-elle avant de raccrocher.
Maintenant que c’est réglé, il ne me reste plus qu’à trouver un moyen
de rabibocher Rachel et Mason.
Je suis en train de ranger mon téléphone dans la poche arrière de
mon jean lorsqu’il sonne de nouveau.
– Allô ?
– Suis-je bien sur le portable de Mia Saunders ? demande une voix
sérieuse et douce à la fois.
– Oui, qui êtes-vous ?
– J’appelle depuis l’hôpital Mass General. Nous avons votre copain
aux urgences, Mason Murphy.
– Mon Dieu ? je m’exclame en regardant autour de moi, prise de
panique.
J’aperçois mon sac à main sur la commode et je le saisis avant de
dévaler les escaliers.
– Est-ce qu’il va bien ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Il a quelques contusions et une légère commotion. Il a eu un petit
accident de voiture avec deux autres joueurs qui sont aussi chez nous.
Est-ce que vous pouvez venir ? Il a aussi demandé une certaine Rachel
Denton, mais elle ne décroche pas.
– Je vais la trouver. Vous êtes sûre qu’il va bien ?
– Oui, Madame. Il pourra sortir dans quelques heures, il faudrait que
quelqu’un vienne le chercher.
– Bien sûr, bien sûr. Je vais appeler sa famille, au cas où.
– Très bien, Madame. À tout à l’heure.
Je raccroche et je regarde autour de moi. Je suis debout sur un
trottoir de Boston, devant la maison de Mason, et je ne sais pas par où
commencer. Je n’ai pas le numéro ni l’adresse de son père, et Rachel ne
répond pas quand je l’appelle. Je me rappelle alors que son frère travaille
au Black Rose. Il y aura forcément quelqu’un dans le pub qui saura me
donner le numéro de son frère.
J’appelle les renseignements et ils me mettent en ligne avec le bar.
– Le Black Rose Pub, Brayden à l’appareil, répond le frère de Mason.
Ouf, quelle chance ? Je m’assieds sur le perron de Mason et je fais de
mon mieux pour parler calmement.
– Brayden, c’est Mia. Ton frère a eu un petit accrochage et il est à
l’hôpital Mass General.
– Quoi ? Il va bien ?
– Oui, il va bien. Des contusions et une commotion, rien de grave. J’y
vais tout de suite, mais je dois d’abord trouver Rachel, sa copine, je dis
en oubliant mon rôle.
– Je croyais que c’était toi, sa copine ? demande-t-il d’une voix
étrange.
Je soupire et je me lève pour héler un taxi.
– Non, ce n’était que du cirque. Rachel, la blonde de l’autre soir, est
sa vraie copine, mais elle est furax contre nous deux. Elle croit que
Mason l’a trompée avec moi, et maintenant elle ne répond plus à nos
coups de fil. Il souffre et il veut la femme qu’il aime à ses côtés. Il faut
que je la retrouve.
C’est alors que Brayden fait quelque chose à quoi je ne m’attendais
pas, étant donné les circonstances. Il éclate de rire.
– Tu ne m’as pas entendue ?
– Mia, Mia, cette belle blonde qui gravite toujours autour de lui ?
Avec les grands yeux bleus, mince et toujours en tailleur ?
Un taxi me voit enfin et s’arrête devant moi. Je monte dedans et je
m’apprête à lui dire d’aller à l’hôpital quand Brayden m’explique
pourquoi il rit.
– Elle est ici, dans le bar, en train de picoler. Tu veux que j’arrête de
la servir ?
Apparemment, le Ciel est de mon côté, ce soir. Je n’ai jamais autant
de chance, d’habitude.
– Ouais, fais-lui boire de l’eau. J’arrive dans quinze minutes.
Je raccroche et je range mon téléphone.
– Je voudrais aller au Black Rose Pub, s’il vous plaît. Et je vous donne
un bonus de vingt dollars si vous vous dépêchez ?
– Ça roule, ma p’tite dame. Ma femme râlait justement parce qu’on
n’a pas de fric. Vingt balles de plus vont nous faire du bien ?
– Je vous en donne quarante si j’y suis dans dix minutes.
Le chauffeur s’insère brusquement dans la circulation et fait demi-
tour avant d’accélérer en direction du bar. Il doit vraiment avoir besoin
d’argent parce qu’il m’y emmène en onze minutes. Je règle la note et je
lui donne quarante dollars supplémentaires.
– Merci, mon pote ? je m’exclame en sortant de la voiture.
J’ouvre la porte du pub et je scanne la pièce à la recherche d’une tête
blonde.
Assise au bar, avachie sur son tabouret, ses cheveux tombant de son
chignon sophistiqué, Rachel boit pour oublier son malheur.
– Dieu merci ? je m’écrie en allant vers elle.
Elle fronce les sourcils et grimace, mais elle n’en est pas moins jolie.
C’est une de ces femmes qu’on voit faire ses courses ou faire la queue à la
poste et qu’on admire pour son élégance naturelle.
– Rach, Dieu merci, je t’ai trouvée ? je me réjouis en m’asseyant sur
le tabouret à côté du sien.
– Hourrah, déclare-t-elle sans le moindre enthousiasme. Je ne peux
pas dire que je sois contente de te voir, voleuse de mec, répond-elle en
me fusillant du regard.
– Rach…
– Tu n’as pas assez de mecs, avec ton job ? Tu t’es vue ? demande-t-
elle en me regardant des pieds à la tête. Tu es parfaite. Tu es justement
le genre de femme qui mérite d’être avec Mason Murphy. Il est parfait,
lui aussi. Vous allez bien ensemble.
Rachel boit une grosse gorgée du cocktail fruité qu’elle tient à la
main et elle se lèche les lèvres.
– Tu sais, poursuit-elle. Je suis contente que ça soit arrivé. Au moins
maintenant, je sais que je ne peux pas être avec un homme comme lui.
Les apollons comme Mason ne peuvent pas être heureux avec une fille
comme moi, pas quand ils sont des nanas exotiques à portée de main ?
Je pousse un grognement et la saisis par les épaules. Elle se mord la
lèvre et se tait, enfin.
– Écoute-moi, dis-je en la secouant légèrement. Mason t’aime. Toi ?
Elle écarquille les yeux et ils se remplissent de larmes, mais elle les
retient.
– Si ? j’insiste lorsqu’elle secoue la tête. Il est amoureux de toi et si tu
l’écoutais ne serait-ce que cinq secondes, tu le saurais ? Est-ce qu’au
moins tu as écouté les messages vocaux qu’on t’a laissés ?
Elle se met à trembler et elle fait non de la tête alors que quelques
larmes coulent sur ses joues.
– Bon sang, pour une femme aussi intelligente que toi, tu peux
parfois être une vraie imbécile ?
Elle croise les bras, baisse la tête et se renferme sur elle-même.
– Va-t’en, tu veux ?
– Je ne peux pas ? je grogne. Mason est à l’hôpital et il demande à
voir sa copine. Sa vraie copine ?
CHAPITRE 10
*
* *
Lorsque nous arrivons aux urgences, c’est un véritable chaos.
Apparemment, un semi-remorque s’est plié en deux et a provoqué un
carambolage de quatorze voitures. Il y a des gens avec des bandages
ensanglantés à la tête, aux bras et aux jambes, partout. Je grimace en
courant à l’accueil.
– Je suis Mia Saunders, nous venons voir Mason Murphy.
La secrétaire cherche son nom sur l’ordinateur.
– On l’a déplacé dans une chambre temporaire. Au deuxième étage,
chambre cent trente.
– Merci.
Rachel et moi allons à l’ascenseur, où nous attendons en vain.
– Eh merde, je m’exclame.
Nous prenons les escaliers et arrivons au deuxième étage. Nous ne
ralentissons que lorsque nous trouvons sa chambre. Je tiens la main de
Rachel et nous nous regardons quelques secondes, liées par notre
inquiétude, comme des sœurs ou des meilleures amies qui cherchent à se
réconforter. Nous calmons notre respiration et nous tournons vers la
porte. J’entre la première, suivie par Rachel.
Mason est allongé dans le lit, les yeux fermés. Les lumières sont
tamisées et son père est assis sur une chaise dans un coin.
– Mia, ma puce, ils ont enfin réussi à te joindre, dit Mick en me
prenant dans ses bras.
Rachel s’approche du lit et Mason ouvre les yeux en se léchant les
lèvres. Une plaie avec des points de suture s’étend sur deux centimètres
sur son front. Plusieurs petites coupures et égratignures couvrent ses
bras, mais il ne semble pas y avoir de casse.
– Rachel…
Il tend la main et elle la prend dans les siennes. Les larmes qu’elle a
retenues pendant le trajet en taxi coulent enfin sur ses joues et tombent
sur leurs mains jointes.
– Bébé, je vais bien. C’est pour toi que je m’inquiète…
– Euh, je crois que j’ai raté quelque chose, dit Mick en se raclant la
gorge.
Il me serre plus fort contre lui comme pour me protéger. Cet homme
est adorable. Il s’inquiète pour son fils et pour la fausse copine de son
fils. Je le serre contre moi à mon tour et je secoue la tête.
– Ça va, je chuchote.
Rachel tourne la tête vers lui avec l’air d’une petite souris morte de
peur.
– Eh, ma belle, regarde-moi, dit Mason. Je suis désolé. Il ne s’est rien
passé, je te le jure, dit-il. Il ne pourrait jamais rien se passer. Il n’y a que
toi que je veux. Tu es la femme de ma vie.
– Chut, ne dis rien, tu dois te reposer, dit-elle d’une voix rauque.
Il secoue la tête et grimace. Elle caresse la joue du côté qui semble
avoir été épargné. Sa tête a dû frapper la vitre et la briser – ça
expliquerait toutes ses microcoupures.
– Je n’ai pas besoin de repos. Ce dont j’ai besoin, c’est que la femme
que j’aime m’écoute ? grogne-t-il.
Son père et moi restons parfaitement immobiles, regardant la scène
se dérouler sous nos yeux. Pour moi, c’est magnifique. Pour son père,
c’est incompréhensible.
– Mason, commence-t-elle d’une voix tremblante.
Il tire sur sa main pour la rapprocher de lui.
– Tu m’as entendu ? Je t’aime. Je t’aime depuis le premier soir. Et
jamais je ne foutrais ça en l’air. Avec Mia, c’était parfaitement innocent ?
s’exclame-t-il.
– Elle me l’a déjà dit, répond-elle. Et je te crois. Je suis désolée
d’avoir douté de toi.
– Tu avais tes raisons, mais, Bébé, après cet accident… ça aurait pu
être pire. Et à présent, je ne supporterai pas de ne pas t’avoir à mes
côtés… J’ai besoin de toi. Toujours. Tout le temps.
Les grands yeux bleus de Rachel ne semblent voir que l’homme
devant elle, comme si plus rien n’existait sur cette terre.
– Alors, je serai là. Je ferai tout ce que tu voudras. Je t’aime aussi, tu
le sais.
J’ai envie de crier et de sauter de joie, mais je me contente de sourire
jusqu’aux oreilles.
– Fiston, dit Mick en se rapprochant du lit, il va falloir que tu
t’expliques, dit-il d’une voix amusée.
– Papa, je te présente Rachel. Elle sera ma publiciste à plein-temps, si
elle accepte le poste.
Elle hoche la tête en souriant.
– Et en plus de ça, poursuit Mason, c’est ma copine. Ma vraie copine.
Rachel est rayonnante de joie, et son sourire semble illuminer la
pièce.
– Bonjour, Monsieur Murphy. Je suis Rachel Denton et je suis
amoureuse de votre fils.
Mick regarde Rachel, puis son fils, puis moi.
– Et elle ? demande-t-il en me désignant.
– Mia est une escort, répond Mason simplement.
J’ai envie de me frapper la tête contre un mur alors que Mick
écarquille les yeux.
– Ah non. Non, non, ce n’est pas ce que vous croyez ? s’exclame
Rachel.
– Papa, non. On l’a embauchée pour booster mon image. Il me fallait
une copine sérieuse et, à l’époque, Rachel et moi n’étions pas ensemble.
D’ailleurs, c’est Mia qui nous a rapprochés.
– Je suis désolée de ne pas vous avoir dit toute la vérité, Mick, mais
ça faisait partie de mon rôle. Vous pouvez me pardonner ? je demande
en le suppliant du regard.
– Nous pardonner ? ajoute Mason en lui faisant ses yeux de chaton
abandonné.
Mick pousse un grognement et pose une main sur l’épaule de son fils
en signe de soutien, comme toujours.
– Fiston, si cette jolie dame est avec toi et que tu l’aimes comme tu le
dis, alors je suis sûr que je l’aimerai aussi. Mais si tu t’avises de me
mentir de nouveau, ce ne sont pas des microcoupures que tu auras,
compris ?
Rachel et moi éclatons de rire et Mason fronce les sourcils.
– Oui, j’ai compris, Papa.
*
* *
Le soleil n’éclaire pas encore l’horizon lorsque je ferme ma valise et
que je la descends en silence dans le hall d’entrée. Mason et Rachel
dorment dans sa chambre. Après que les médecins ont autorisé Mason à
sortir de l’hôpital, nous sommes tous rentrés avec lui et son père nous a
préparé un bon repas. Selon lui, pour guérir un rhume, il faut le nourrir.
Mason a eu un accident de voiture, pas la grippe, mais personne n’a osé
le lui faire remarquer. Je crois que son père avait besoin de se sentir
utile et de passer du temps avec son fils pour s’assurer qu’il va bien.
Après dîner, les frères de Mason sont venus le voir. Shaun est passé
avec sa nouvelle copine, pas celle que j’ai vue en photo la dernière fois.
Après tout, les relations adolescentes ne sont jamais de très longue
durée. Cela dit, je ne peux pas dire que mes relations soient beaucoup
plus stables, en ce moment. Il faut dire que je passe d’un homme à un
autre tous les mois sans savoir où je vais ni quand.
Ses frères sont restés suffisamment longtemps pour se moquer de son
accident et du fait qu’il avait deux copines, ce qui a mis Rachel très mal à
l’aise. Elle n’est pas encore habituée au clan Murphy, mais je sais qu’elle
y trouvera sa place en peu de temps. Sans doute Ellie aura-t-elle son rôle
à jouer, car elle a immédiatement déclaré que Rachel était la princesse
parfaite. Comme Eleanor, Rachel est élégante, elle parle doucement et
elle a une beauté classique ainsi qu’une élégance naturelle. Je crois
qu’elle et Mason sont faits pour être ensemble et j’espère que,
contrairement aux événements récents, ils arriveront à se parler lors des
moments difficiles.
Je traverse la maison plongée dans le noir pour me préparer un café,
et je le sirote en regardant par la fenêtre. Le moins que l’on puisse dire,
c’est que mon séjour avec Mason a été intéressant. J’ai adoré assister à
ses matchs, rencontrer les joueurs et trouver ma place parmi les WAG.
Surtout, j’ai découvert la vie d’une équipe soudée. Celle des Red Sox est
faite d’hommes qui se soutiennent les uns les autres et qui sont virtuoses
de la balle ou de la batte. Je suis encore plus fan des Red Sox que je ne
l’étais avant de venir à Boston, je ne pensais pas que c’était possible.
Les WAG vont me manquer aussi. Elles ont leur propre petite clique
et j’ai beaucoup aimé faire partie de leur club pendant un mois. Je
n’oublierai pas Sarah, Morgan, ni bien sûr la petite Kris. Toutes ses
femmes soutiennent leurs hommes à cent pour cent et je leur souhaite à
toutes d’être heureuses.
Plus que tout, j’ai pu voir deux personnes tomber amoureuses l’une
de l’autre. Deux personnes qui ne pensaient pas pouvoir être ensemble et
qui ont découvert que la seule chose qui ne leur convenait pas était
d’être séparées. Rachel et Mason se complètent parfaitement.
Je suis ravie que Mason ait perdu ses manies de Don Juan, mais en
fin de compte, je crois que c’était sa façon de se protéger. C’était un mur
qui repoussait les femmes sérieuses, peut-être parce qu’il ne pensait pas
les mériter. Toutefois, lorsqu’il a changé ce qui n’allait pas dans sa vie et
qu’il a commencé à découvrir qui il était vraiment, il a vu qu’il n’avait
plus besoin de jouer un rôle. Désormais, il sait qu’il peut être lui-même,
et cela lui a sacrément bien réussi puisqu’il est avec l’adorable Rachel,
qui est prête à s’occuper de lui, professionnellement, physiquement,
psychologiquement et émotionnellement.
Quant à Rachel, je crois qu’il a fallu qu’elle pense avoir perdu Mason
pour se rendre compte qu’elle lui suffisait amplement. La femme
ambitieuse que tout le monde connaît est justement celle dont Mason est
tombé amoureux, et je suis persuadé qu’elle est celle avec qui il passera
sa vie.
Je finis mon café et je sors mon papier à lettres de mon sac.
Mason,
Il y a quelque chose que tu ne sais pas sur moi, et c’est que je n’aime pas
les adieux. Ils sont tristes et gênants, et c’est pour ça que je te quitte alors
que tu dors à poings fermés dans les bras de la femme que tu aimes. Celle qui
est faite pour être avec toi.
Je suis flattée que tu m’aies choisie pour être ta fausse copine. Ça faisait
longtemps que je ne m’étais pas autant amusée. J’ai appris plusieurs choses,
aussi. Je pars en sachant qu’il faut toujours se présenter sous son meilleur
jour et savoir accueillir les opportunités qui se présentent à soi. Je sais
désormais qu’il est important de prendre des risques pour trouver son
bonheur et que bien trop de gens se laissent piéger par la routine en pensant
que leur vie ne peut s’améliorer, même quand ils ont conscience de ne pas
être heureux. Tu as choisi le bonheur avec une belle et adorable femme aux
cheveux blonds. Chéris-la. Elle prend des risques, elle aussi, en s’offrant à toi.
Rachel,
Prends soin de lui. Il a besoin d’une femme forte qui refusera d’encaisser
ses conneries. Je sais que tu es la femme parfaite pour cela.
Vous allez tous les deux me manquer et je penserai souvent à vous. Merci
de m’avoir montré à quoi peut ressembler la vie lorsqu’on choisit son
bonheur. Un jour, je trouverai le mien, et ce jour-là, je ne le lâcherai plus.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
On est toujours amis ?
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Je ressens la même chose. Y a-t-il encore une chance que nous soyons plus
qu’amis ? Ou bien t’ai-je perdue à jamais ?
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Tu ne pourras jamais me perdre. Pour l’instant, nous suivons chacun
notre chemin.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Alors, on garde le même plan ?
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Oui.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Quand est-ce que je peux te revoir ?
À PROPOS DE L’AUTEUR
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À : Wes Channing
De : Mia Saunders
La prochaine fois que nos chemins se croiseront.
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit,
sous n’importe quelle forme.
Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnages ou des lieux
réels serait utilisée de façon fictive. Les autres noms, personnages, lieux et événements sont issus de
l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait
totalement fortuite.
C’est le pire voyage de tous les temps ? Je suis partie de Boston, j’ai fait
escale à Chicago puis à Denver, où je remercie le Ciel d’avoir mis mes
bottes de moto, aussi confortables que des pantoufles, parce que je me
retrouve à traverser l’aéroport en courant. Je suis à deux doigts de rater
mon vol pour Las Vegas, mais j’y parviens à temps. Je suis cette personne
qui met tout le vol en retard et qu’on déteste devoir attendre. Lorsque je
monte dans l’avion et que je cherche ma place en traînant mon bagage à
main, trois cents yeux me fusillent du regard. Hélas, les choses ne
s’arrangent pas, car je suis assise entre un homme très enrobé et une
gamine de huit ans terriblement curieuse, qui voyage seule. Ses parents
sont divorcés, et elle a désormais deux familles. Elle déteste la nouvelle
« sorcière » de son père et sa fille plus âgée qu’elle décrit comme étant
une brute.
Elle retourne chez sa mère, qui est strip-teaseuse à Vegas. De toute
façon, les gens qui vivent à Vegas même travaillent soit dans les casinos,
soit dans les restaurants, soit auprès des touristes. Ceux qui habitent en
dehors de la ville ont d’autres types d’emplois. J’apprends tout ça de la
petite Chasteté, parce qu’elle a décidé de me raconter tout ce qu’il y a à
savoir sur elle. Tout. Je sais que sa couleur préférée est le violet, mais
pas le foncé, le plus clair ? celui qu’on appellerait lavande. Les animaux
sont son truc, surtout les chevaux. Ce qu’il y a de mieux à Denver, chez
son père, c’est le terrain et les animaux, parfait pour une gamine de huit
ans. Le désavantage, c’est qu’il y a la sorcière et qu’elle gâche le temps
qu’elle passe avec son père. Et puis… il y a la culpabilité. La mère de
Chasteté a très peu d’amis et aucune famille. La petite fille considère
donc qu’il est de son devoir de tenir compagnie à sa mère, parce que
« Personne ne veut être seul. Les gens ont besoin des gens ».
Lorsque le pilote annonce que nous atterrissons dans vingt minutes,
je prie pour que Chasteté et sa mère trouvent un moyen d’être heureuses.
Je prends aussi un moment pour remercier la recherche scientifique
d’avoir inventé la contraception. Tout ce temps passé avec une môme de
huit ans a renforcé mon sentiment que je suis loin d’être prête à
procréer. D’ailleurs, peut-être que je n’aurai jamais d’enfants. Toutes les
femmes ne sont pas faites pour être mères, et j’ai déjà l’impression
d’avoir élevé Maddy, ma petite sœur.
Au retrait des bagages, je récupère mon énorme valise remplie de
vêtements aux couleurs des Red Sox, de jeans et de fringues haute
couture que je traîne depuis Chicago. Je laisserai tout chez Papa, et Mads
pourra choisir ce qu’elle préfère entre les tenues de princesse d’Hector ou
la version plus branchée proposée par Rachel.
Une série de sonneries retentissent lorsque je rallume mon
téléphone.
À : Mia Saunders
De : Mason Murphy
Ta lettre est cool, ma douce, mais ç’aurait été encore mieux que tu nous
dises au revoir en personne. Rach et moi voulions t’emmener à l’aéroport.
Elle est vexée. Je suis déçu. Trouve un moyen de te rattraper. ;-)
Ce n’est pas la première fois qu’un client, ou plutôt qu’un « ami »,
n’aime pas ma façon de faire mes adieux. Si Wes l’avait anticipé et
qu’Alec était resté aussi cool que d’habitude, Hector avait pleuré comme
une madeleine. Il m’avait laissé un message dans lequel il m’expliquait en
sanglotant que j’avais ruiné les adieux parfaits. Apparemment, il avait vu
ça dans un film et il avait tout prévu, jusqu’à l’envol des colombes
blanches. Tony avait ensuite saisi le téléphone pour me gronder parce
que je l’avais abandonné avec un fiancé en larmes.
Le message suivant vient de mon amie Ginelle.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Yo. Suis dehors. Je fais des tours. Ne m’oblige pas à m’arrêter et à
prendre un billet pour ta sale tronche.
*
* *
– On va à Hawaii ?! s’écrie Ginelle d’une voix si aiguë que je suis
surprise que les verres n’éclatent pas.
– Bon sang, calme-toi, tu veux ? je réponds en me couvrant les
oreilles.
– Tu te fous de moi ? Je vais à Hawaii ? Je ne suis sortie du Nevada
qu’une fois pour venir te voir en Californie, et maintenant je vais
traverser un océan plein de baleines, de poissons et de je ne sais quoi ?
Putain, je vais à Hawaii ? crie Ginelle.
Elle prend un nouveau chewing-gum avant de boire une énorme
gorgée de bière. Beurk. Ce doit être dégoûtant, mais je ne dis rien parce
que je suis trop heureuse qu’elle ne se soit pas remise à fumer.
– Respire, Gin, je dis en buvant moi aussi une gorgée. Oui, je vous
emmène toutes les deux à Hawaii. Il ne vous reste plus qu’à trouver le
meilleur moment pour venir. Prévoyez une semaine ou deux, vous
pourrez rester dans mon bungalow. Mais, je dis en levant la main pour
qu’elles ne m’interrompent pas, je ne sais pas dans quelles conditions ce
sera. Il faudra peut-être qu’on dorme toutes les trois dans le même lit.
– On s’en fout, putain ? Je veux bien dormir par terre si c’est à
Hawaii ?
– Eh Gin, tu peux te calmer sur les putains quand Maddy est là ?
– Roh, ça va, je ne suis plus une petite fille, Mia. D’ailleurs, depuis le
week-end dernier… je suis officiellement une femme, dit Maddy d’un ton
hautain.
Waouh, ce n’est absolument pas ce que j’ai envie d’entendre de la
bouche de ma petite sœur. Je ferme les yeux et je renverse sans faire
exprès ma bouteille de bière. Heureusement, Ginelle la rattrape avant
qu’elle ne se déverse partout.
– Mads… je chuchote.
Elle sourit timidement et promène son doigt sur la table.
– On peut parler de ça plus tard ? demande-t-elle en regardant
brièvement Ginelle.
Ginelle a beau être pour moi une seconde sœur, Maddy et elle ne
sont pas aussi proches. Elles s’aiment, mais elles ne se confient pas tous
leurs secrets comme Maddy et moi le faisons.
Ginelle regarde ouvertement sa montre.
– Eh bien voyez-vous ça, il est l’heure de partir ? s’exclame-t-elle. Il
semblerait que j’aie des maillots de bain à acheter demain. Ah, et on a
rendez-vous à l’institut de beauté à treize heures, toutes les trois, c’est
ok ?
– Gin… merci. Pour tout. Tu sais que…
Comme d’habitude, Ginelle ne se vexe pas que Maddy veuille me
parler seule à seule. Elle passe un bras autour de moi et me serre
brièvement contre elle, puis elle embrasse Maddy sur la tête avant
d’ébouriffer ses cheveux.
– À demain, mes salopes ?
Maddy et moi répondons à l’unisson :
– Ciao ?
Un silence de plomb s’abat sur la pièce, mais il n’est ni pesant ni
gênant. C’est simplement le genre de silence qui précède une
conversation importante.
– Je n’avais pas prévu que ça arriverait… commence Maddy, les
larmes aux yeux. Je voulais t’en parler d’abord, mais on est tellement
bien ensemble et il m’aime tellement… Je l’aime, et…
Je pose ma main sur la sienne et je la regarde dans les yeux.
– Et… c’était comment ?
Elle se lèche les lèvres et baisse la tête.
– Ça a fait mal, au début. J’ai un peu saigné, mais il a vraiment pris
son temps, à tel point qu’il tremblait, d’ailleurs. Mais la douleur est
partie peu à peu.
Je souris et je suis tout émue moi aussi de réaliser que ma petite
sœur est devenue une femme.
– Ça t’a plu ?
Elle secoue vivement la tête.
– On l’a fait deux fois depuis, dit-elle en riant, et c’était… un million
de fois mieux ?
Je ris et hoche la tête, consciente de ce qu’elle veut dire.
– Et votre relation ? Comment ça se passe ? C’est toujours aussi
bien ?
Son regard s’illumine comme un gâteau d’anniversaire entièrement
recouvert de bougies.
– Il est tellement cool, Mia. Il me dit tous les jours que je suis la plus
belle fille au monde, et qu’il m’aime, et qu’un jour on se mariera.
Elle joint ses mains sur sa poitrine.
– Il est tout, Mia. Tout ce dont j’ai rêvé chez un homme. Tout ce que
tu m’as dit de trouver avant de franchir ce cap. Je ne pourrais pas être
plus heureuse.
Je rapproche ma chaise de la sienne et je la prends dans mes bras.
– Je suis ravie que ça se soit bien passé et que l’homme avec qui tu es
t’aime pour qui tu es. C’est le cas, n’est-ce pas ? Il t’aime pour toute ta
beauté intérieure et pas seulement la beauté de ton visage ?
Maddy hoche la tête contre la mienne alors que je lui caresse les
cheveux.
– Je crois, oui. Il me le dit tout le temps. D’ailleurs, il voudrait te
parler. Je lui ai dit que ce n’était pas possible ce soir, mais que peut-être
demain tu voudrais bien dîner avec ses parents ? Ils veulent rencontrer
ma famille et… tu es la seule que j’ai.
Soudain, je me sens coupable de ne pas avoir été là. Cependant, je
suis aussi en colère contre notre mère de nous avoir abandonnées, et
triste que notre père n’ait pas été assez fort pour être là durant les
grandes étapes de notre vie. Au moins pour Maddy, c’est elle qui le
mérite.
J’attrape le visage de ma petite sœur et je l’embrasse sur la bouche.
– Je serai ravie de rencontrer les parents de ton copain et de discuter
avec lui.
Une fois de plus, son visage rayonne. Elle se lève pour aller à la
cafetière et je la regarde y mettre deux cuillerées de décaféiné en se
tortillant en rythme avec une chanson dans la tête.
– Ça mérite une fête chocolatée ? s’exclame-t-elle.
– Tu as raison, ma puce. Tu sais, je rêve de cette tarte depuis la
dernière fois que tu l’as faite pour mon anniversaire.
Nous passons la soirée à parler de sœur à sœur, à se raconter nos
vies. Je lui parle de chacun de mes clients en lui avouant je me suis
attachée à chacun d’entre eux. En tant que digne fan des Red Sox, elle
demande surtout que je lui parle de Mason et je sais qu’elle va adorer le
t-shirt, la casquette et la photo que j’ai fait dédicacer par lui et tous les
autres joueurs.
Lorsque nous en arrivons à parler de Wes, je lui raconte tout dans le
moindre détail, comme si j’avais besoin d’en parler.
– Quel connard ? s’indigne-t-elle lorsque je lui dis que la star de son
film avait décroché son téléphone et qu’il avait admis qu’il se la tapait.
– Tu es mignonne de le penser, et crois-moi, j’ai eu la même réaction
au début. Mais en fait, réfléchis une seconde : est-ce que Wes devrait
attendre sagement en Californie que je règle mes problèmes et que je
m’éclate avec tous les mecs que je veux ?
– Non, ce ne serait pas très juste, dit-elle.
– Exactement. Je ne dis pas que je n’en ai pas souffert pendant une
bonne semaine, mais en fin de compte, je le comprends. En plus,
quelques jours plus tard, j’ai retrouvé Alec et… tu sais… une chose en
entraînant une autre…
Maddy fronce les sourcils.
– Comment ça, une chose en entraînant une autre ? Comment il
savait que tu serais en ville ?
Je regarde au loin en sirotant mon café.
– Euh… je ne sais plus, les détails sont flous…
– N’importe quoi ? Tu l’as appelé pour batifoler, c’est ça ? s’exclame-
t-elle sur un ton à la fois accusateur et amusé.
– Batifoler ? Qu’est-ce donc ? Je crois que le terme officiel est un
plan cul, Maddy, et crois-moi, ce mec a un des plus beaux culs que j’aie
vus de toute ma vie.
Je recule dans ma chaise en souriant, plutôt fière, et je continue de
dévorer la délicieuse tarte de ma sœur.
Maddy rouspète, outrée, et je ris. Elle est si jeune, si naïve. J’espère
que son copain est un mec bien et qu’il ne profitera pas d’elle. Je suppose
que je le découvrirai demain soir quand je rencontrerai ses parents. Un
frisson d’angoisse parcourt mon dos et je me demande si c’est ce que
ressentent tous les parents lorsqu’ils rencontrent la belle-famille de leur
enfant pour la première fois. Après tout, ce n’est pas comme s’ils allaient
se marier ? c’est un simple repas. C’est ce que font les familles normales,
non ?
Je n’en ai pas la moindre idée.
Plus tard, lorsque je me couche enfin, je sors mon téléphone pour
contacter Angie, la sœur de Tony. Nous sommes devenues très proches à
Chicago, et s’il y a une personne qui saura tout de la rencontre des
beaux-parents, c’est elle.
À : Angelina Fasano
De : Mia Saunders
Salut Angie, c’est Mia. Désolée pour l’heure. J’ai une question. Quand les
parents d’un garçon invitent les parents de sa copine à dîner, est-ce que c’est
une grosse affaire ?
À : Mia Saunders
De : Angelina Fasano
Salut ma belle. Question bizarre, mais ouais, c’est assez formel. Ils
veulent s’assurer que la fille est assez bien pour leur fils en rencontrant sa
famille. Pourquoi ?
À : Angelina Fasano
De : Mia Saunders
C’est le premier vrai copain de ma sœur. Beurk.
À : Mia Saunders
De : Angelina Fasano
Ha ? J’aimerais pas être à ta place ? Lol.
CHAPITRE 2
*
* *
Les parents de Matt sont ce genre de parents qu’on voit à la télé, que
tout le monde veut mais que personne n’a. Matt Rains a les parents
parfaits. Sa mère, Tiffany, est grande avec des cheveux bruns et des yeux
marron. Son père mesure une tête de plus qu’elle et il est brun
également, mais avec des yeux bleus très clairs. Matt, le jeune homme
que ma petite sœur regarde avec des étoiles dans les yeux, est canon. Il
est vêtu d’une chemise cintrée qui montre ses épaules musclées, révélant
qu’il prend soin de lui et qu’il fait de la muscu. Ses cheveux bruns sont
ondulés et coiffés de sorte à ne pas cacher son visage, et il porte des
lunettes à bords rectangulaires et noirs qui lui donnent un air geek et
chic. Il a les mêmes yeux bleus que son père, et les siens n’ont pas quitté
ma sœur depuis le début du repas.
– Mia, j’ai cru comprendre que votre père était à l’hôpital ? demande
Trent Rains lorsque nous passons au dessert.
– Oui, il a eu un accident. Cela fait plusieurs mois qu’il est dans le
coma, mais nous prions chaque jour pour qu’il se réveille.
Les traits de Tiffany s’adoucissent et elle pose une main sur mon
épaule.
– Je suis désolée de l’entendre. Ce doit être dur pour deux jeunes
femmes de se retrouver seules.
Elle secoue la tête, attristée, et je dois me retenir de lui rétorquer
que je suis seule depuis que j’ai dix ans et que je m’en sors très bien,
merci. Cependant, j’arrive à ravaler ma remarque acerbe, car ils essaient
seulement d’être gentils. Au lieu de me comporter comme une garce, je
souris et je sirote mon décaféiné. Bon sang, même leur café est meilleur
que celui que nous avons à la maison. Ils achètent sans doute une
marque chic qu’il faut moudre tous les jours.
– Bon, tout le monde, j’ai une annonce à faire, dit Matt en se levant
et en tenant la main de ma sœur qui le regarde amoureusement.
Merde, ce genre de déclaration n’est jamais bonne. Horrifiée, je vois
Matt se rapprocher de ma sœur, en la serrant fort contre lui, un peu trop
à mon avis. Il baisse la tête et la regarde avec une dévotion totale.
– J’ai demandé à Madison de m’épouser, et elle a accepté ? dit-il en
souriant jusqu’aux oreilles.
Sa mère pousse des cris de joie et son père frappe dans ses mains.
Quant à moi… je n’arrive plus à respirer.
Putain de bordel de merde.
Je n’ai jamais vu Maddy aussi souriante et radieuse. Toutefois,
lorsqu’elle tourne la tête vers moi, son sourire s’efface aussitôt. Sa lèvre
tremble et des larmes remplissent ses yeux.
– S’il te plaît, Mia… je l’entends chuchoter.
Je secoue la tête, je me lève et je sors me réfugier sur le porche, face
au désert, pour respirer l’air frais de la soirée. Si j’étais restée assise à
table, j’aurais pété un câble. J’aurais arraché ma sœur des griffes de cette
banlieue proprette et je ne me serais arrêtée que quand elle aurait laissé
tomber pour de bon cette idée absurde qu’elle va se marier… à dix-neuf
ans. Putain ?
Je fais les cent pas sous le porche, bouillante de colère, et des perles
de sueur couvrent mon front et le dessus de ma lèvre. Je réfléchis à un
moyen de kidnapper Maddy sans passer pour la vilaine sœur quand
j’entends la porte d’entrée se refermer. Je me tourne et je me retrouve
nez à nez avec Matt. Il semble avoir des remords, mais pas assez pour me
laisser croire qu’il va retirer son annonce.
– Je suis désolé de ne pas t’avoir demandé avant, mais après le week-
end dernier…
– Tu veux dire quand tu as dépucelé ma petite sœur ? je hurle d’une
voix qui ne ressemble pas à la mienne.
On dirait une Banshee 2.
Il recule comme si je venais de le gifler.
– Non pas que ça te regarde, mais Madison est une adulte. Une adulte
que j’aime énormément. Ce qu’elle m’a donné est un cadeau, et je le
chérirai toute ma vie. Et tant que je suis en vie, c’est un cadeau que je
veux qu’aucun autre homme ne touche.
Il parle avec une telle assurance qu’il se tient presque plus droit
lorsqu’il a fini. Toutefois, s’il pense m’avoir convaincue, il se trompe. Il
ne sait pas à qui il a affaire.
– Qu’est-ce qui te fait penser que tu dois l’épouser ? Tout de suite ? je
demande en m’adossant à la rambarde.
Il fait un pas vers moi.
– Pas tout de suite ? on va d’abord obtenir nos licences. C’est dans
plus de deux ans.
Ma peur s’apaise aussitôt et ma colère devient plus gérable.
– C’est l’engagement que je voulais. Je veux qu’elle sache que je suis à
elle et qu’elle est à moi. Et je veux qu’elle ait quelque chose de concret,
parce qu’on a l’intention d’emménager ensemble… bientôt.
Ma frustration redouble d’intensité.
– Tu plaisantes ? je grogne.
– Pas du tout. Je n’aime pas où elle vit, surtout parce qu’elle y est
toute seule. Quand elle n’avait pas de voiture, je devenais dingue de
savoir qu’elle traversait ce quartier la nuit. Puis tu lui as acheté une
voiture et c’était super, mais ton père n’est pas là, Mia. Et toi, tu n’es pas
là non plus.
Sa dernière phrase me fait l’effet d’une douche froide, et le visage de
Matt devient dur.
– Elle est toute seule. Sans protection. C’est inacceptable, ajoute-t-il
en se donnant un air beaucoup plus âgé.
Je relâche les épaules, vaincue. Il n’a pas tort. Il a même raison, en
fait. Je n’aime pas que Maddy soit seule, moi non plus. Je déteste ça.
C’était une source de stress permanent ces derniers mois. C’est pour cela
que Ginelle passe devant la maison tous les soirs en rentrant du boulot,
pour s’assurer que tout va bien.
Je respire lentement par le nez pour calmer mon rythme cardiaque.
– Tu as raison, Matt. Le quartier est craignos.
Il hoche la tête, mais reste silencieux, et je lui suis reconnaissante de
me laisser dire ce que j’ai à dire, de me permettre de lui faire part de
mes inquiétudes. Nous sommes à Las Vegas, ils auraient pu s’enfuir et se
marier dans n’importe laquelle des millions de chapelles de la ville.
– C’est simplement que je ne veux pas qu’elle fasse d’erreur. Vous
êtes tellement jeunes.
– Mais on va prendre notre temps, Mia. On va d’abord habiter
ensemble, pour voir comment ça se passe. On va se soutenir durant nos
études et on obtiendra nos licences ensemble. Il nous reste encore deux
années après celle-ci.
Je bondis sur l’occasion, parce que ce qu’il dit n’est plus vrai puisque
Maddy veut faire un doctorat. La première de la famille ?
– Et Maddy veut aller en master, puis en doctorat. Tu vas la soutenir
quand vous serez mariés ?
Matt hoche vigoureusement la tête.
– Absolument, c’était mon idée ? Elle est première de sa classe. Elle a
de bien meilleures notes que moi alors que je travaille comme un
malade. Ses capacités naturelles et son intelligence sont du jamais-vu
dans cette université. Elle va devenir une chercheuse célèbre, et c’est moi
le chanceux qui serai à ses côtés lorsqu’elle récoltera ses prix et qu’elle
fera tous ces superbes discours. C’est moi qui serai à ses côtés pour
l’encourager, et elle en fera de même pour moi, bien sûr.
Matt pose sa main sur mon bras et me regarde dans les yeux.
– On ne prend pas les choses à la légère et on n’est pas bêtes. Mais on
est amoureux, et je ne veux pas risquer de la perdre.
Son regard est si déterminé que je ne peux plus rester en colère.
Toutefois, je me sens vidée à présent.
– Est-ce que je peux sortir, maintenant ? demande la petite voix de
Maddy à travers la porte.
– Oui, ma puce, viens. Montre-moi la bague, je dis en m’efforçant de
paraître enjouée. J’espère qu’il y a une bague, au moins ? j’ajoute en
fronçant les sourcils.
Lorsque Maddy sort de la maison en sautillant et en me tendant sa
main gauche, je ne peux me retenir de sourire. La bague n’est pas
énorme, mais elle n’est pas petite non plus.
– Elle était à ma grand-mère. Maman me l’a donnée le jour où j’ai
amené Maddy à la maison, dit Matt en riant.
– Elle est superbe.
Je lève la tête pour regarder ma petite sœur, qui a soudain l’air
nerveuse et pleine de doutes. Bon sang, j’espère que Matt pourra lui
apprendre à avoir confiance en elle. Cela dit, s’il peut affronter la sœur
tarée que je suis, il doit bien pouvoir insuffler un peu d’assurance à ma
petite puce.
– Je suis tellement heureuse, Mia, dit Maddy, et des larmes coulent
sur son beau visage. Je t’en supplie, sois heureuse pour moi. Je ne
supporte pas de te décevoir.
Depuis qu’elle est petite et que notre mère est partie, je suis sa seule
influence féminine. Au fil du temps, elle a de moins en moins supporté
de penser qu’elle m’avait déçue ou blessée d’une manière ou d’une autre.
Cette fille préférerait marcher sur des charbons ardents plutôt que de
voir que je n’approuve pas une de ses décisions.
– Oh, ma belle, tu es bête ? Viens ici, je dis en la prenant dans mes
bras.
Elle pleure doucement contre moi, libérant sa peur et son stress alors
que je chantonne sa chanson. Après le départ de maman, papa a écouté
« Three Little Birds », de Bob Marley, en boucle, et je l’ai apprise par
cœur. Il écoutait surtout « No Woman No Cry » quand il était ivre, mais
c’est la première que j’ai retenue parce qu’elle me laissait penser que les
choses iraient bien… un jour ou l’autre.
Maddy relève la tête, et j’essuie ses larmes avec mes pouces.
– Je suis désolée d’avoir réagi comme ça. Tes parents doivent penser
que je suis folle, je dis en regardant Matt.
– Non, ne t’en fais pas. Je crois qu’ils comprennent notre impulsivité
et aussi ta réaction. Ils se sont mariés trois mois après s’être rencontrés,
alors pour eux, je suis simplement aussi spontané qu’ils l’ont été. Mais je
t’assure que je ne le suis pas, Mia. Nous allons finir l’école d’abord,
promis. Je veux juste qu’elle porte ma bague et qu’elle soit en sécurité
chez moi, en face de la fac.
– Tu habites en face de la fac ?
Mon côté maternel ressort quand il s’agit de ma petite sœur, et ce
que vient de dire Matt me réjouit.
Il sourit et hoche la tête en prenant Maddy dans ses bras.
– Ça va, mon soleil ? il chuchote assez fort pour que je l’entende.
J’observe l’attention avec laquelle il touche ma sœur et l’inquiétude
qu’il a pour elle, et je me dis qu’il a l’air d’être un bon gars.
– Du moment que Mia va bien, alors moi aussi, dit-elle en me
regardant.
– Très bien, je réponds en grognant. Je vous donne ma bénédiction.
Fidèle à elle-même, Maddy pousse un cri de joie strident et sautille
sur place comme une adolescente.
Je leur fais une ou deux leçons de morale supplémentaires, puis nous
retournons dans le salon où Tiffany et Trent nous attendent patiemment.
– Mon fils prendra bien soin de votre sœur, je vous le promets, dit
monsieur Rains fièrement. Il a la tête sur les épaules, mais on n’arrête
pas un homme amoureux. Quand les Rains tombent amoureux, la chute
est rapide et elle dure toute la vie, dit-il en prenant sa femme par la
taille. C’est un fait ? ajoute-t-il joyeusement.
Je m’assieds et regarde les deux couples heureux devant moi.
– Maddy et moi n’avons pas eu une enfance facile, vous savez. Nous
n’avons pu compter que l’une sur l’autre. Donc… quand j’ai entendu que
ma petite sœur allait épouser votre fils, à dix-neuf ans… quelque chose
en moi a craqué. Je n’ai pas très bien géré la situation et j’en suis navrée.
Tiffany se lève pour s’asseoir à mes côtés.
– Ne vous inquiétez pas. Nous avons été choqués, nous aussi, lorsque
Matt nous a parlé de ses intentions en début de semaine. Enfin, nous
savions qu’il l’aimait, bien sûr. Après tout, cela fait deux mois qu’ils ne se
sont pas quittés.
Deux mois. Ils sont ensemble depuis deux mois, et ils sont fiancés. Je
n’arrive pas à le croire.
– Ça semble tellement rapide…
– Ce genre de chose arrive, dans la famille Rains, dit Tiffany en
souriant jusqu’aux oreilles.
Elle pose sur son mari un regard plein d’amour, de dévotion et de
loyauté, et je souhaite que ma sœur connaisse cela, elle aussi. Peut-être
que ce sera le cas en faisant partie de cette famille. J’espère seulement
que ce sera une fois qu’elle aura sa licence.
Tiffany passe sa main dans mon dos et le frotte de haut en bas, un
geste tendre et maternel que je n’ai pas connu depuis des années.
– Tout ira bien. Ils vont attendre d’avoir leur diplôme, et ce n’est
qu’après que nous prévoirons le mariage. Nous avons le temps.
Le temps.
J’ai l’impression que c’est justement ce qui me manque, ces jours-ci.
*
* *
Je ne vois pas le reste de mon séjour à Vegas passer. Bien
évidemment, Gin trouve l’annonce des fiançailles de Maddy hilarante.
Cette garce sait quoi faire pour m’agacer et elle ne cesse de le faire
jusqu’à la fin de mon séjour, disant que Matt et Maddy s’enfuiront pour
être mariés par un sosie d’Elvis Presley, ou bien que Maddy sera enceinte
d’ici quelques mois. C’est cette dernière blague qui me pousse à avoir
une petite conversation avec ma sœur afin qu’elle comprenne
l’importance de ne jamais oublier. Sa. Pilule. Elle me promet qu’elle ne
ratera jamais un jour et qu’elle la prend tous les soirs avant de se
coucher. Après cette conversation gênante – pour elle, pas pour moi –, je
l’oblige à me promettre « juré-craché » qu’elle ne se mariera pas sans
moi, car c’est mon seul moyen de m’assurer que les choses se dérouleront
comme prévu. Durant nos dix-neuf ans ensemble, jamais l’une d’entre
nous n’a rompu une promesse après que nous avons craché.
Une fois installée dans l’avion, je repense à la manière dont j’ai réagi
à l’annonce de leurs fiançailles. Est-ce que c’est parce que ma petite sœur
va avoir son conte de fées avant moi ? C’est ce que Gin a dit, pour
plaisanter. Cependant, je ne crois pas que ce soit la raison, puisque je
n’ai jamais voulu les mêmes choses qu’elle.
En vérité, si je creuse suffisamment, la réponse est simple : c’est
parce que je ne peux pas la perdre.
Je suis responsable de Maddy depuis toujours. Le fait qu’elle vive
avec un homme et qu’elle compte sur son soutien n’est que la première
étape. Sa famille m’a dit qu’ils payaient le loyer de leur fils et que Maddy
n’aurait besoin que d’argent de poche. Apparemment, ils sont ravis
d’augmenter le budget « courses » de leur fils parce qu’ils considèrent
déjà que Maddy est des leurs. C’est aussi simple que ça. Ma sœur fait
désormais partie de leur famille et ils la soutiennent financièrement.
La nourrir, l’habiller pour qu’elle n’ait pas froid… ce sont mes
responsabilités, et cela fait dix-neuf ans qu’elles le sont. Je ne sais pas
comment gérer la situation.
Je vais continuer à payer le loyer de papa et je vais envoyer de
l’argent à Maddy pour ses sorties, ses fournitures et tout ce dont elle peut
avoir besoin. Elle le mérite, ma sœur travaille dur pour ses cours et je ne
veux pas qu’elle soit tentée de chercher un travail en plus. Je veux qu’elle
ait toutes ses chances d’accomplir ses rêves. À présent, je dois
simplement accepter que c’est Matt Rains qui lui tiendra la main.
Heureusement, nos vacances à Hawaii sont toujours à l’ordre du jour.
Matt a eu l’air anéanti quand elle lui a dit, et secrètement, j’ai été ravie.
Je suis vraiment une garce, mais je n’ai aucun remords. D’après Maddy, il
comprend notre besoin de passer du temps « entre filles », surtout après
leur annonce qui m’a choquée. Il semblerait qu’à la fin de leur
conversation, ce petit con me félicitait d’avoir eu cette idée et me
donnait sa bénédiction. Comme si j’en avais besoin. Il est drôle, celui-là,
mais il apprendra vite qui est le patron. J’espère seulement qu’en fin de
compte, ce sera encore moi.
À SUIVRE…
1. « La fille d’à côté » : archétype culturel et sexuel américain qui désigne une femme à la
féminité modeste et non prétentieuse.
2. Créature féminine surnaturelle de la mythologie celtique irlandaise qui se met à crier quand
quelqu’un est sur le point de mourir.
Édition originale publiée par Audrey Carlan
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit,
sous n’importe quelle forme.
Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnages ou des lieux réels
serait utilisée de façon fictive. Les autres noms, personnages, lieux et événements sont issus de
l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait
totalement fortuite.
ISBN : 9782755627800
Titre
Copyright
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
À PROPOS DE L’AUTEUR
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE 2
CHAPITRE PREMIER
C’est le pire voyage de tous les temps ! Je suis partie de Boston, j’ai fait escale à
Chicago puis à Denver, où je remercie le Ciel d’avoir mis mes bottes de moto, aussi
confortables que des pantoufles, parce que je me retrouve à traverser l’aéroport en courant. Je
suis à deux doigts de rater mon vol pour Las Vegas, mais j’y parviens à temps. Je suis cette
personne qui met tout le vol en retard et qu’on déteste devoir attendre. Lorsque je monte dans
l’avion et que je cherche ma place en traînant mon bagage à main, trois cents yeux me
fusillent du regard. Hélas, les choses ne s’arrangent pas, car je suis assise entre un homme très
enrobé et une gamine de huit ans terriblement curieuse, qui voyage seule. Ses parents sont
divorcés, et elle a désormais deux familles. Elle déteste la nouvelle « sorcière » de son père et
sa fille plus âgée qu’elle décrit comme étant une brute.
Elle retourne chez sa mère, qui est strip-teaseuse à Vegas. De toute façon, les gens qui
vivent à Vegas même travaillent soit dans les casinos, soit dans les restaurants, soit auprès des
touristes. Ceux qui habitent en dehors de la ville ont d’autres types d’emplois. J’apprends tout
ça de la petite Chasteté, parce qu’elle a décidé de me raconter tout ce qu’il y a à savoir sur
elle. Tout. Je sais que sa couleur préférée est le violet, mais pas le foncé, le plus clair ; celui
qu’on appellerait lavande. Les animaux sont son truc, surtout les chevaux. Ce qu’il y a de
mieux à Denver, chez son père, c’est le terrain et les animaux, parfait pour une gamine de huit
ans. Le désavantage, c’est qu’il y a la sorcière et qu’elle gâche le temps qu’elle passe avec son
père. Et puis… il y a la culpabilité. La mère de Chasteté a très peu d’amis et aucune famille.
La petite fille considère donc qu’il est de son devoir de tenir compagnie à sa mère, parce que
« Personne ne veut être seul. Les gens ont besoin des gens ».
Lorsque le pilote annonce que nous atterrissons dans vingt minutes, je prie pour que
Chasteté et sa mère trouvent un moyen d’être heureuses. Je prends aussi un moment pour
remercier la recherche scientifique d’avoir inventé la contraception. Tout ce temps passé avec
une môme de huit ans a renforcé mon sentiment que je suis loin d’être prête à procréer.
D’ailleurs, peut-être que je n’aurai jamais d’enfants. Toutes les femmes ne sont pas faites pour
être mères, et j’ai déjà l’impression d’avoir élevé Maddy, ma petite sœur.
Au retrait des bagages, je récupère mon énorme valise remplie de vêtements aux couleurs
des Red Sox, de jeans et de fringues haute couture que je traîne depuis Chicago. Je laisserai
tout chez Papa, et Mads pourra choisir ce qu’elle préfère entre les tenues de princesse
d’Hector ou la version plus branchée proposée par Rachel.
Une série de sonneries retentissent lorsque je rallume mon téléphone.
À : Mia Saunders
De : Mason Murphy
Ta lettre est cool, ma douce, mais ç’aurait été encore mieux que tu nous dises au revoir en
personne. Rach et moi voulions t’emmener à l’aéroport. Elle est vexée. Je suis déçu. Trouve un
moyen de te rattraper. ;-)
Ce n’est pas la première fois qu’un client, ou plutôt qu’un « ami », n’aime pas ma façon
de faire mes adieux. Si Wes l’avait anticipé et qu’Alec était resté aussi cool que d’habitude,
Hector avait pleuré comme une madeleine. Il m’avait laissé un message dans lequel il
m’expliquait en sanglotant que j’avais ruiné les adieux parfaits. Apparemment, il avait vu ça
dans un film et il avait tout prévu, jusqu’à l’envol des colombes blanches. Tony avait ensuite
saisi le téléphone pour me gronder parce que je l’avais abandonné avec un fiancé en larmes.
Le message suivant vient de mon amie Ginelle.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Yo. Suis dehors. Je fais des tours. Ne m’oblige pas à m’arrêter et à prendre un billet pour ta
sale tronche.
J’éclate de rire. J’aperçois sa Hyundai dehors. Je lui fais un grand signe de la main et elle
s’arrête dans la zone de dépose minute en faisant crisser ses pneus.
— C’est parti, ma p’tite pute ! s’écrie-t-elle pendant que je hisse mon énorme valise et
mon bagage à main sur le siège arrière de sa voiture.
Lorsque je me jette sur le siège passager, ses boucles blondes rebondissent sur ses épaules
et un chewing-gum vert apparaît entre ses dents blanches quand elle sourit.
— Salut ma chérie, merci d’être venue me chercher, je dis d’un ton mielleux.
D’un coup de poignet, elle sort en trombe de sa place de parking et elle s’insère dans le
trafic de l’aéroport. Ginelle n’a jamais eu une conduite souple, d’ailleurs je pense qu’elle
pourrait gagner des rallyes. Ses manœuvres semblent toujours pressées et saccadées et elle a
le chic pour prendre des décisions de dernière seconde. Elle compte énormément sur la
chance qui, jusqu’à présent, ne lui a pas fait défaut. En tout cas, c’est ce que je me répète en
m’accrochant à la poignée au-dessus de la portière.
Lorsque nous arrivons sur l’autoroute, je reprends lentement ma respiration et je me
détends en profitant du silence. Ginelle et moi n’avons pas toujours besoin de parler, et c’est
pour cela qu’on s’entend aussi bien. Il est important, dans une amitié, d’apprécier les silences.
Je l’écoute claquer ses bulles de chewing-gum, je sens son shampoing au citron et j’en ai
presque les larmes aux yeux, parce que je suis enfin à la maison. C’est ici que j’ai grandi. Je ne
vivrai peut-être pas ici toute ma vie, mais j’aime ce lieu de tout mon cœur.
Ginelle semble deviner que je suis en pleine réflexion nostalgique et elle ne cherche pas à
combler le silence. Cependant, elle me regarde tendrement à plusieurs reprises et elle prend
ma main, tout simplement. Une solidarité de sœurs. Nous ne sommes pas liées par le sang,
mais c’est tout comme. Ce n’est que lorsque je lui chuchote que je l’aime que je réalise à quel
point je suis d’humeur émotive. Elle me regarde, le visage plein d’amour, et j’attends qu’elle
me dise qu’elle m’aime aussi.
— Je sais, dit-elle simplement.
J’éclate de rire et je la remercie une fois de plus de savoir que c’est de rire que j’ai
besoin. La journée a été longue : j’ai pris trois avions, j’ai dit adieu à mon dernier client que
je considère désormais comme un frère, et je ne suis ici que trois petits jours avant de
reprendre l’avion pour rencontrer mon prochain client. Je suis restée à Boston deux jours de
plus. D’habitude, je reste environ vingt-quatre jours chez un client afin d’avoir six jours pour
m’occuper de mes affaires personnelles et deux pour me rendre d’un endroit à un autre. Je ne
suis pas rentrée en Californie depuis janvier, et voilà que dans trois jours nous serons en mai.
Un autre mois, un autre chèque de cent mille dollars pour Blaine.
Je tends justement l’enveloppe à Ginelle.
— Tu peux déposer ça à l’accueil de l’hôtel ? Ça m’évitera de payer un timbre.
— Bien sûr ma poule, dit-elle en prenant l’enveloppe.
Elle la range dans son sac en se garant devant ma maison d’enfance.
— Tu dois avoir faim. Mads prépare un dîner de retrouvailles. Du pain de viande, de la
purée, du maïs, et la fameuse tarte aux cerises et au chocolat de ton père.
Elle fait le tour de la voiture pour sortir un pack de bière du coffre.
— Je t’aime vraiment, tu sais, je répète.
Je regarde la bière dans ses mains, puis ma minuscule maison délabrée dont le porche
minuscule est éclairé par une simple ampoule. Derrière les rideaux en dentelle, je vois mon
adorable petite sœur mettre la table, pour moi, parce que je rentre à la maison. Tout est
parfait.
Gin me prend par les épaules et me tire vers la maison.
— Sans déconner, meuf, je sais que tu m’aimes. Tu ne m’as pas entendue la première
fois ? dit-elle en levant les yeux au ciel.
Je secoue la tête et la serre contre moi. Lorsque j’ouvre la porte, je suis assaillie par une
délicieuse odeur de viande cuite, de légumes et d’ail.
— Mads ! Je suis là ! j’annonce en posant mon sac à main sur la petite table de l’entrée.
J’attends son cri aigu, car Maddy hurle toujours comme une fillette quand elle est excitée,
et elle ne me fait pas faux bond. Le cri vient d’abord, puis ma petite sœur déboule pour se
jeter dans mes bras.
— Ma petite puce ! Tu m’as manqué !
Je la serre fort contre moi. Ça fait presque deux mois que je ne l’ai pas vue et j’ai déjà
l’impression qu’elle a plus de courbes qu’avant, elle perd sa maigreur d’adolescente pour
devenir davantage comme maman. Ce qui est certain, c’est qu’elle a plus de poitrine et que
ses hanches semblent plus formées. Je respire son parfum d’amande et de cerise une dernière
fois et je recule pour la regarder dans les yeux alors qu’elle sourit jusqu’aux oreilles.
— La plus belle fille au monde, mais seulement quand elle sourit.
C’est la phrase que je lui ai répétée durant toute son enfance.
Elle rougit en me regardant tendrement et elle me reprend dans ses bras, me serrant
beaucoup plus fort, cette fois-ci, comme si elle ne voulait plus me lâcher.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? je demande en prenant son visage dans mes mains et en la
regardant dans les yeux.
Maddy secoue la tête, faisant tomber une mèche sur son front.
— Rien, je suis super-contente que tu sois là. J’ai préparé ton repas préféré.
— Oui, je le sens ! je réponds en souriant.
C’est le moment que choisit mon estomac pour gargouiller, informant ma sœur et ma
meilleure amie que je meurs de faim.
— Le dîner est prêt, dit Maddy en prenant ma main pour m’emmener dans la cuisine.
Ouais. C’est parfait. J’avais vraiment besoin de rentrer à la maison.
*
* *
— On va à Hawaii ?! s’écrie Ginelle d’une voix si aiguë que je suis surprise que les verres
n’éclatent pas.
— Bon sang, calme-toi, tu veux ? je réponds en me couvrant les oreilles.
— Tu te fous de moi ? Je vais à Hawaii ? Je ne suis sortie du Nevada qu’une fois pour
venir te voir en Californie, et maintenant je vais traverser un océan plein de baleines, de
poissons et de je ne sais quoi ? Putain, je vais à Hawaii ! crie Ginelle.
Elle prend un nouveau chewing-gum avant de boire une énorme gorgée de bière. Beurk.
Ce doit être dégoûtant, mais je ne dis rien parce que je suis trop heureuse qu’elle ne se soit
pas remise à fumer.
— Respire, Gin, je dis en buvant moi aussi une gorgée. Oui, je vous emmène toutes les
deux à Hawaii. Il ne vous reste plus qu’à trouver le meilleur moment pour venir. Prévoyez une
semaine ou deux, vous pourrez rester dans mon bungalow. Mais, je dis en levant la main pour
qu’elles ne m’interrompent pas, je ne sais pas dans quelles conditions ce sera. Il faudra peut-
être qu’on dorme toutes les trois dans le même lit.
— On s’en fout, putain ! Je veux bien dormir par terre si c’est à Hawaii !
— Eh Gin, tu peux te calmer sur les putains quand Maddy est là ?
— Roh, ça va, je ne suis plus une petite fille, Mia. D’ailleurs, depuis le week-end
dernier… je suis officiellement une femme, dit Maddy d’un ton hautain.
Waouh, ce n’est absolument pas ce que j’ai envie d’entendre de la bouche de ma petite
sœur. Je ferme les yeux et je renverse sans faire exprès ma bouteille de bière. Heureusement,
Ginelle la rattrape avant qu’elle ne se déverse partout.
— Mads… je chuchote.
Elle sourit timidement et promène son doigt sur la table.
— On peut parler de ça plus tard ? demande-t-elle en regardant brièvement Ginelle.
Ginelle a beau être pour moi une seconde sœur, Maddy et elle ne sont pas aussi proches.
Elles s’aiment, mais elles ne se confient pas tous leurs secrets comme Maddy et moi le faisons.
Ginelle regarde ouvertement sa montre.
— Eh bien voyez-vous ça, il est l’heure de partir ! s’exclame-t-elle. Il semblerait que j’aie
des maillots de bain à acheter demain. Ah, et on a rendez-vous à l’institut de beauté à treize
heures, toutes les trois, c’est ok ?
— Gin… merci. Pour tout. Tu sais que…
Comme d’habitude, Ginelle ne se vexe pas que Maddy veuille me parler seule à seule.
Elle passe un bras autour de moi et me serre brièvement contre elle, puis elle embrasse
Maddy sur la tête avant d’ébouriffer ses cheveux.
— À demain, mes salopes !
Maddy et moi répondons à l’unisson :
— Ciao !
Un silence de plomb s’abat sur la pièce, mais il n’est ni pesant ni gênant. C’est
simplement le genre de silence qui précède une conversation importante.
— Je n’avais pas prévu que ça arriverait… commence Maddy, les larmes aux yeux. Je
voulais t’en parler d’abord, mais on est tellement bien ensemble et il m’aime tellement… Je
l’aime, et…
Je pose ma main sur la sienne et je la regarde dans les yeux.
— Et… c’était comment ?
Elle se lèche les lèvres et baisse la tête.
— Ça a fait mal, au début. J’ai un peu saigné, mais il a vraiment pris son temps, à tel
point qu’il tremblait, d’ailleurs. Mais la douleur est partie peu à peu.
Je souris et je suis tout émue moi aussi de réaliser que ma petite sœur est devenue une
femme.
— Ça t’a plu ?
Elle secoue vivement la tête.
— On l’a fait deux fois depuis, dit-elle en riant, et c’était… un million de fois mieux !
Je ris et hoche la tête, consciente de ce qu’elle veut dire.
— Et votre relation ? Comment ça se passe ? C’est toujours aussi bien ?
Son regard s’illumine comme un gâteau d’anniversaire entièrement recouvert de bougies.
— Il est tellement cool, Mia. Il me dit tous les jours que je suis la plus belle fille au
monde, et qu’il m’aime, et qu’un jour on se mariera.
Elle joint ses mains sur sa poitrine.
— Il est tout, Mia. Tout ce dont j’ai rêvé chez un homme. Tout ce que tu m’as dit de
trouver avant de franchir ce cap. Je ne pourrais pas être plus heureuse.
Je rapproche ma chaise de la sienne et je la prends dans mes bras.
— Je suis ravie que ça se soit bien passé et que l’homme avec qui tu es t’aime pour qui tu
es. C’est le cas, n’est-ce pas ? Il t’aime pour toute ta beauté intérieure et pas seulement la
beauté de ton visage ?
Maddy hoche la tête contre la mienne alors que je lui caresse les cheveux.
— Je crois, oui. Il me le dit tout le temps. D’ailleurs, il voudrait te parler. Je lui ai dit
que ce n’était pas possible ce soir, mais que peut-être demain tu voudrais bien dîner avec ses
parents ? Ils veulent rencontrer ma famille et… tu es la seule que j’ai.
Soudain, je me sens coupable de ne pas avoir été là. Cependant, je suis aussi en colère
contre notre mère de nous avoir abandonnées, et triste que notre père n’ait pas été assez fort
pour être là durant les grandes étapes de notre vie. Au moins pour Maddy, c’est elle qui le
mérite.
J’attrape le visage de ma petite sœur et je l’embrasse sur la bouche.
— Je serai ravie de rencontrer les parents de ton copain et de discuter avec lui.
Une fois de plus, son visage rayonne. Elle se lève pour aller à la cafetière et je la regarde
y mettre deux cuillerées de décaféiné en se tortillant en rythme avec une chanson dans la tête.
— Ça mérite une fête chocolatée ! s’exclame-t-elle.
— Tu as raison, ma puce. Tu sais, je rêve de cette tarte depuis la dernière fois que tu l’as
faite pour mon anniversaire.
Nous passons la soirée à parler de sœur à sœur, à se raconter nos vies. Je lui parle de
chacun de mes clients en lui avouant je me suis attachée à chacun d’entre eux. En tant que
digne fan des Red Sox, elle demande surtout que je lui parle de Mason et je sais qu’elle va
adorer le t-shirt, la casquette et la photo que j’ai fait dédicacer par lui et tous les autres
joueurs.
Lorsque nous en arrivons à parler de Wes, je lui raconte tout dans le moindre détail,
comme si j’avais besoin d’en parler.
— Quel connard ! s’indigne-t-elle lorsque je lui dis que la star de son film avait décroché
son téléphone et qu’il avait admis qu’il se la tapait.
— Tu es mignonne de le penser, et crois-moi, j’ai eu la même réaction au début. Mais en
fait, réfléchis une seconde : est-ce que Wes devrait attendre sagement en Californie que je
règle mes problèmes et que je m’éclate avec tous les mecs que je veux ?
— Non, ce ne serait pas très juste, dit-elle.
— Exactement. Je ne dis pas que je n’en ai pas souffert pendant une bonne semaine, mais
en fin de compte, je le comprends. En plus, quelques jours plus tard, j’ai retrouvé Alec et… tu
sais… une chose en entraînant une autre…
Maddy fronce les sourcils.
— Comment ça, une chose en entraînant une autre ? Comment il savait que tu serais en
ville ?
Je regarde au loin en sirotant mon café.
— Euh… je ne sais plus, les détails sont flous…
— N’importe quoi ! Tu l’as appelé pour batifoler, c’est ça ? s’exclame-t-elle sur un ton à la
fois accusateur et amusé.
— Batifoler ? Qu’est-ce donc ? Je crois que le terme officiel est un plan cul, Maddy, et
crois-moi, ce mec a un des plus beaux culs que j’aie vus de toute ma vie.
Je recule dans ma chaise en souriant, plutôt fière, et je continue de dévorer la délicieuse
tarte de ma sœur.
Maddy rouspète, outrée, et je ris. Elle est si jeune, si naïve. J’espère que son copain est
un mec bien et qu’il ne profitera pas d’elle. Je suppose que je le découvrirai demain soir
quand je rencontrerai ses parents. Un frisson d’angoisse parcourt mon dos et je me demande si
c’est ce que ressentent tous les parents lorsqu’ils rencontrent la belle-famille de leur enfant
pour la première fois. Après tout, ce n’est pas comme s’ils allaient se marier ; c’est un simple
repas. C’est ce que font les familles normales, non ?
Je n’en ai pas la moindre idée.
Plus tard, lorsque je me couche enfin, je sors mon téléphone pour contacter Angie, la
sœur de Tony. Nous sommes devenues très proches à Chicago, et s’il y a une personne qui
saura tout de la rencontre des beaux-parents, c’est elle.
À : Angelina Fasano
De : Mia Saunders
Salut Angie, c’est Mia. Désolée pour l’heure. J’ai une question. Quand les parents d’un garçon
invitent les parents de sa copine à dîner, est-ce que c’est une grosse affaire ?
Mon téléphone sonne presque immédiatement et je regarde l’heure. Il est trois heures du
matin ici, donc cinq heures chez elle.
À : Mia Saunders
De : Angelina Fasano
Salut ma belle. Question bizarre, mais ouais, c’est assez formel. Ils veulent s’assurer que la
fille est assez bien pour leur fils en rencontrant sa famille. Pourquoi ?
Merde. J’appellerai Hector demain pour savoir quoi mettre. Il saura, lui. Premièrement,
je dois avoir l’air d’une grande sœur normale et responsable. Je ne peux pas parler de mon
travail, bien évidemment. Je ne dois pas non plus parler du fait que mon très cher père
alcoolique est dans un centre de convalescence payé par l’État parce que mon ex-copain, un
usurier, l’a tabassé à mort. Bon sang, ça a l’air sacrément tordu, même pour moi.
Je pousse un grognement et je réponds à Angie.
À : Angelina Fasano
De : Mia Saunders
C’est le premier vrai copain de ma sœur. Beurk.
À : Mia Saunders
De : Angelina Fasano
Ha ! J’aimerais pas être à ta place ! Lol.
CHAPITRE 2
Ma dernière envie, après avoir passé la journée à me faire bichonner comme une reine
avec Gin et Maddy, c’est de passer la soirée avec des étrangers. Cependant, j’ai surtout peur
que ces étrangers me jugent inférieure à eux, ce qui explique pourquoi je grogne non-stop en
me préparant pour le grand dîner de ce soir. Quant à ma petite sœur, elle volette joyeusement
dans la maison, s’arrêtant ici et là pour se regarder dans un miroir, lissant sa robe d’été,
rangeant des mèches invisibles dans sa queue-de-cheval.
Elle a l’air jeune, insouciante et magnifique. Il fait suffisamment bon à Las Vegas à la fin
du mois d’avril pour mettre cette robe légère qui, sur elle, est carrément élégante. Je m’arrête
pour l’observer et je me dis qu’elle est l’incarnation parfaite de la girl next door 1 avec ses longs
cheveux blonds et ses grands yeux verts, le seul trait que nous avons en commun. Je sais
qu’elle fera une épouse parfaite et qu’elle rendra un homme très heureux. D’ailleurs, pour
autant que je me souvienne, elle a toujours voulu se marier, avoir une ribambelle d’enfants et
vivre dans une banlieue calme. Tout l’inverse de mes rêves.
— Alors, quelle est la spécialisation de Matt ? je demande en bouclant la dernière mèche
de mes longs cheveux noirs.
— La science des plantes, tu te souviens ?
Elle s’assied sur le lit et joint ses mains devant elle, je croise son regard dans le reflet du
miroir.
— Et toi, tu as décidé ? Je sais qu’il y a quelques mois tu t’intéressais aux sciences, toi
aussi.
Dans ma tête, je la supplie surtout de ne pas devenir médecin légiste. S’il te plaît, Maddy.
J’entends déjà les questions. Que fait ta sœur, dans la vie ? Oh, elle découpe les morts. Une
grimace surgit sur mon visage, mais je me dépêche de la cacher. J’ai beau vouloir prendre
toutes les décisions importantes à sa place, je sais que je dois la laisser vivre. Ma petite sœur
est adulte, et il est temps que je la traite comme telle.
Elle inspire lentement et glisse son pied sous ses fesses.
— Eh ben oui. J’aimerais me spécialiser en biochimie.
Je me tourne vers elle en réfléchissant. La biochimie… ça doit être lié à la biologie…
mais ça ne veut pas dire que c’est du médico-légal, si ? Pourvu que non…
— D’accord, et qu’est-ce que tu ferais exactement avec ce genre de diplôme ?
Maddy se lèche les lèvres et se lance. Plus elle parle, plus son visage s’anime. Elle sourit
jusqu’aux oreilles, et ses joues rougissent alors que son regard s’illumine. J’ai honte de dire
que je n’écoute pas tout ce qu’elle dit, parce qu’elle se met à parler geek et que mon filtre est
allumé.
— … donc, en gros, les biochimistes étudient les différents aspects du système
immunitaire, l’expression des gènes, et ils peuvent isoler, analyser ou synthétiser différents
produits. Je pourrais travailler sur les mutations du cancer, gérer un labo ou diriger une
équipe de recherche. Les options sont infinies !
Je souris si grand en entendant toutes les possibilités qui se présentent à elle que j’en ai
mal aux joues.
— Je suis super-fière de toi, Mads. La biochimie a l’air difficile, mais ça semble fait pour
toi. Combien d’années d’études vas-tu faire ? Tu vises toujours le master, n’est-ce pas ?
Elle se mord la lèvre et baisse les yeux.
— Maddy, je sais que tu t’inquiètes pour tes frais de scolarité, mais tu ne devrais pas. J’ai
déjà payé ton inscription cette année, en plus de ce qu’il restait de l’an dernier.
Elle écarquille les yeux et me regarde, bouche bée.
— D’ici la fin de l’année, j’aurai sauvé les fesses de Papa et j’aurai assez d’argent pour
payer la suite de tes études. Je ne veux pas que tu fasses de concessions, Maddy. Compris ?
Pas comme moi, je me retiens d’ajouter. Cependant, je dois accepter que ma vie est
incertaine. Pour l’instant, je gagne l’argent nécessaire à la survie de ma famille.
Maddy se lève brusquement pour me serrer dans ses bras et elle me regarde avec des
larmes aux yeux.
— Je t’aime. Quand je serai riche, je t’achèterai une maison juste à côté de la mienne
pour que tu saches toujours que ta maison est près de moi.
Je caresse le côté de sa tête et elle embrasse ma tempe.
— Maintenant, ne t’inquiète pas. Je vais également postuler à des bourses, parce que
pour aller où je veux dans ce domaine, il va me falloir un doctorat.
Un doctorat. Les poils de mes bras se hérissent et je deviens hystérique.
— Un docteur ! je m’exclame sur un ton plein de fierté et d’émerveillement.
Maddy lève les yeux au ciel.
— Je ne serai pas docteur, Mia. J’aurai simplement un doctorat. En science, ricane-t-elle.
— Je m’en fous ! Ma petite sœur va être docteur et scientifique ! C’est le plus beau jour
de ma vie !
Je secoue la tête en pensant à l’avenir, et j’imagine Maddy sur scène, obtenant ses
diplômes en étant major de sa promo, ou prenant un poste dans une entreprise où elle portera
une blouse blanche. Ma petite sœur a une belle carrière devant elle, et je vais tout faire pour
que tous ses rêves soient réalisés. Mon regard se perd au loin, et je sursaute quand Maddy
chatouille mon bras.
— Je me suis dit que ce projet te plairait. On peut y aller, maintenant ? J’ai hâte de voir
Matt.
Matt. Le copain. Celui avec qui elle vient de perdre sa virginité. Il a intérêt à la mériter,
sinon il aura affaire à moi. Rien n’empêchera Maddy de réussir. Rien.
*
* *
Les parents de Matt sont ce genre de parents qu’on voit à la télé, que tout le monde veut
mais que personne n’a. Matt Rains a les parents parfaits. Sa mère, Tiffany, est grande avec des
cheveux bruns et des yeux marron. Son père mesure une tête de plus qu’elle et il est brun
également, mais avec des yeux bleus très clairs. Matt, le jeune homme que ma petite sœur
regarde avec des étoiles dans les yeux, est canon. Il est vêtu d’une chemise cintrée qui montre
ses épaules musclées, révélant qu’il prend soin de lui et qu’il fait de la muscu. Ses cheveux
bruns sont ondulés et coiffés de sorte à ne pas cacher son visage, et il porte des lunettes à
bords rectangulaires et noirs qui lui donnent un air geek et chic. Il a les mêmes yeux bleus que
son père, et les siens n’ont pas quitté ma sœur depuis le début du repas.
— Mia, j’ai cru comprendre que votre père était à l’hôpital ? demande Trent Rains
lorsque nous passons au dessert.
— Oui, il a eu un accident. Cela fait plusieurs mois qu’il est dans le coma, mais nous
prions chaque jour pour qu’il se réveille.
Les traits de Tiffany s’adoucissent et elle pose une main sur mon épaule.
— Je suis désolée de l’entendre. Ce doit être dur pour deux jeunes femmes de se
retrouver seules.
Elle secoue la tête, attristée, et je dois me retenir de lui rétorquer que je suis seule
depuis que j’ai dix ans et que je m’en sors très bien, merci. Cependant, j’arrive à ravaler ma
remarque acerbe, car ils essaient seulement d’être gentils. Au lieu de me comporter comme
une garce, je souris et je sirote mon décaféiné. Bon sang, même leur café est meilleur que
celui que nous avons à la maison. Ils achètent sans doute une marque chic qu’il faut moudre
tous les jours.
— Bon, tout le monde, j’ai une annonce à faire, dit Matt en se levant et en tenant la main
de ma sœur qui le regarde amoureusement.
Merde, ce genre de déclaration n’est jamais bonne. Horrifiée, je vois Matt se rapprocher
de ma sœur, en la serrant fort contre lui, un peu trop à mon avis. Il baisse la tête et la regarde
avec une dévotion totale.
— J’ai demandé à Madison de m’épouser, et elle a accepté ! dit-il en souriant jusqu’aux
oreilles.
Sa mère pousse des cris de joie et son père frappe dans ses mains. Quant à moi… je
n’arrive plus à respirer.
Putain de bordel de merde.
Je n’ai jamais vu Maddy aussi souriante et radieuse. Toutefois, lorsqu’elle tourne la tête
vers moi, son sourire s’efface aussitôt. Sa lèvre tremble et des larmes remplissent ses yeux.
— S’il te plaît, Mia… je l’entends chuchoter.
Je secoue la tête, je me lève et je sors me réfugier sur le porche, face au désert, pour
respirer l’air frais de la soirée. Si j’étais restée assise à table, j’aurais pété un câble. J’aurais
arraché ma sœur des griffes de cette banlieue proprette et je ne me serais arrêtée que quand
elle aurait laissé tomber pour de bon cette idée absurde qu’elle va se marier… à dix-neuf ans.
Putain !
Je fais les cent pas sous le porche, bouillante de colère, et des perles de sueur couvrent
mon front et le dessus de ma lèvre. Je réfléchis à un moyen de kidnapper Maddy sans passer
pour la vilaine sœur quand j’entends la porte d’entrée se refermer. Je me tourne et je me
retrouve nez à nez avec Matt. Il semble avoir des remords, mais pas assez pour me laisser
croire qu’il va retirer son annonce.
— Je suis désolé de ne pas t’avoir demandé avant, mais après le week-end dernier…
— Tu veux dire quand tu as dépucelé ma petite sœur ? je hurle d’une voix qui ne
ressemble pas à la mienne.
On dirait une Banshee 2.
Il recule comme si je venais de le gifler.
— Non pas que ça te regarde, mais Madison est une adulte. Une adulte que j’aime
énormément. Ce qu’elle m’a donné est un cadeau, et je le chérirai toute ma vie. Et tant que je
suis en vie, c’est un cadeau que je veux qu’aucun autre homme ne touche.
Il parle avec une telle assurance qu’il se tient presque plus droit lorsqu’il a fini. Toutefois,
s’il pense m’avoir convaincue, il se trompe. Il ne sait pas à qui il a affaire.
— Qu’est-ce qui te fait penser que tu dois l’épouser ? Tout de suite ! je demande en
m’adossant à la rambarde.
Il fait un pas vers moi.
— Pas tout de suite ; on va d’abord obtenir nos licences. C’est dans plus de deux ans.
Ma peur s’apaise aussitôt et ma colère devient plus gérable.
— C’est l’engagement que je voulais. Je veux qu’elle sache que je suis à elle et qu’elle est
à moi. Et je veux qu’elle ait quelque chose de concret, parce qu’on a l’intention d’emménager
ensemble… bientôt.
Ma frustration redouble d’intensité.
— Tu plaisantes ? je grogne.
— Pas du tout. Je n’aime pas où elle vit, surtout parce qu’elle y est toute seule. Quand
elle n’avait pas de voiture, je devenais dingue de savoir qu’elle traversait ce quartier la nuit.
Puis tu lui as acheté une voiture et c’était super, mais ton père n’est pas là, Mia. Et toi, tu n’es
pas là non plus.
Sa dernière phrase me fait l’effet d’une douche froide, et le visage de Matt devient dur.
— Elle est toute seule. Sans protection. C’est inacceptable, ajoute-t-il en se donnant un
air beaucoup plus âgé.
Je relâche les épaules, vaincue. Il n’a pas tort. Il a même raison, en fait. Je n’aime pas
que Maddy soit seule, moi non plus. Je déteste ça. C’était une source de stress permanent ces
derniers mois. C’est pour cela que Ginelle passe devant la maison tous les soirs en rentrant du
boulot, pour s’assurer que tout va bien.
Je respire lentement par le nez pour calmer mon rythme cardiaque.
— Tu as raison, Matt. Le quartier est craignos.
Il hoche la tête, mais reste silencieux, et je lui suis reconnaissante de me laisser dire ce
que j’ai à dire, de me permettre de lui faire part de mes inquiétudes. Nous sommes à Las
Vegas, ils auraient pu s’enfuir et se marier dans n’importe laquelle des millions de chapelles
de la ville.
— C’est simplement que je ne veux pas qu’elle fasse d’erreur. Vous êtes tellement jeunes.
— Mais on va prendre notre temps, Mia. On va d’abord habiter ensemble, pour voir
comment ça se passe. On va se soutenir durant nos études et on obtiendra nos licences
ensemble. Il nous reste encore deux années après celle-ci.
Je bondis sur l’occasion, parce que ce qu’il dit n’est plus vrai puisque Maddy veut faire un
doctorat. La première de la famille !
— Et Maddy veut aller en master, puis en doctorat. Tu vas la soutenir quand vous serez
mariés ?
Matt hoche vigoureusement la tête.
— Absolument, c’était mon idée ! Elle est première de sa classe. Elle a de bien meilleures
notes que moi alors que je travaille comme un malade. Ses capacités naturelles et son
intelligence sont du jamais-vu dans cette université. Elle va devenir une chercheuse célèbre, et
c’est moi le chanceux qui serai à ses côtés lorsqu’elle récoltera ses prix et qu’elle fera tous ces
superbes discours. C’est moi qui serai à ses côtés pour l’encourager, et elle en fera de même
pour moi, bien sûr.
Matt pose sa main sur mon bras et me regarde dans les yeux.
— On ne prend pas les choses à la légère et on n’est pas bêtes. Mais on est amoureux, et
je ne veux pas risquer de la perdre.
Son regard est si déterminé que je ne peux plus rester en colère. Toutefois, je me sens
vidée à présent.
— Est-ce que je peux sortir, maintenant ? demande la petite voix de Maddy à travers la
porte.
— Oui, ma puce, viens. Montre-moi la bague, je dis en m’efforçant de paraître enjouée.
J’espère qu’il y a une bague, au moins ! j’ajoute en fronçant les sourcils.
Lorsque Maddy sort de la maison en sautillant et en me tendant sa main gauche, je ne
peux me retenir de sourire. La bague n’est pas énorme, mais elle n’est pas petite non plus.
— Elle était à ma grand-mère. Maman me l’a donnée le jour où j’ai amené Maddy à la
maison, dit Matt en riant.
— Elle est superbe.
Je lève la tête pour regarder ma petite sœur, qui a soudain l’air nerveuse et pleine de
doutes. Bon sang, j’espère que Matt pourra lui apprendre à avoir confiance en elle. Cela dit,
s’il peut affronter la sœur tarée que je suis, il doit bien pouvoir insuffler un peu d’assurance à
ma petite puce.
— Je suis tellement heureuse, Mia, dit Maddy, et des larmes coulent sur son beau visage.
Je t’en supplie, sois heureuse pour moi. Je ne supporte pas de te décevoir.
Depuis qu’elle est petite et que notre mère est partie, je suis sa seule influence féminine.
Au fil du temps, elle a de moins en moins supporté de penser qu’elle m’avait déçue ou blessée
d’une manière ou d’une autre. Cette fille préférerait marcher sur des charbons ardents plutôt
que de voir que je n’approuve pas une de ses décisions.
— Oh, ma belle, tu es bête ! Viens ici, je dis en la prenant dans mes bras.
Elle pleure doucement contre moi, libérant sa peur et son stress alors que je chantonne
sa chanson. Après le départ de maman, papa a écouté « Three Little Birds », de Bob Marley,
en boucle, et je l’ai apprise par cœur. Il écoutait surtout « No Woman No Cry » quand il était
ivre, mais c’est la première que j’ai retenue parce qu’elle me laissait penser que les choses
iraient bien… un jour ou l’autre.
Maddy relève la tête, et j’essuie ses larmes avec mes pouces.
— Je suis désolée d’avoir réagi comme ça. Tes parents doivent penser que je suis folle, je
dis en regardant Matt.
— Non, ne t’en fais pas. Je crois qu’ils comprennent notre impulsivité et aussi ta réaction.
Ils se sont mariés trois mois après s’être rencontrés, alors pour eux, je suis simplement aussi
spontané qu’ils l’ont été. Mais je t’assure que je ne le suis pas, Mia. Nous allons finir l’école
d’abord, promis. Je veux juste qu’elle porte ma bague et qu’elle soit en sécurité chez moi, en
face de la fac.
— Tu habites en face de la fac ?
Mon côté maternel ressort quand il s’agit de ma petite sœur, et ce que vient de dire Matt
me réjouit.
Il sourit et hoche la tête en prenant Maddy dans ses bras.
— Ça va, mon soleil ? il chuchote assez fort pour que je l’entende.
J’observe l’attention avec laquelle il touche ma sœur et l’inquiétude qu’il a pour elle, et je
me dis qu’il a l’air d’être un bon gars.
— Du moment que Mia va bien, alors moi aussi, dit-elle en me regardant.
— Très bien, je réponds en grognant. Je vous donne ma bénédiction.
Fidèle à elle-même, Maddy pousse un cri de joie stri-dent et sautille sur place comme une
adolescente.
Je leur fais une ou deux leçons de morale supplémentaires, puis nous retournons dans le
salon où Tiffany et Trent nous attendent patiemment.
— Mon fils prendra bien soin de votre sœur, je vous le promets, dit monsieur Rains
fièrement. Il a la tête sur les épaules, mais on n’arrête pas un homme amoureux. Quand les
Rains tombent amoureux, la chute est rapide et elle dure toute la vie, dit-il en prenant sa
femme par la taille. C’est un fait ! ajoute-t-il joyeusement.
Je m’assieds et regarde les deux couples heureux devant moi.
— Maddy et moi n’avons pas eu une enfance facile, vous savez. Nous n’avons pu compter
que l’une sur l’autre. Donc… quand j’ai entendu que ma petite sœur allait épouser votre fils, à
dix-neuf ans… quelque chose en moi a craqué. Je n’ai pas très bien géré la situation et j’en
suis navrée.
Tiffany se lève pour s’asseoir à mes côtés.
— Ne vous inquiétez pas. Nous avons été choqués, nous aussi, lorsque Matt nous a parlé
de ses intentions en début de semaine. Enfin, nous savions qu’il l’aimait, bien sûr. Après tout,
cela fait deux mois qu’ils ne se sont pas quittés.
Deux mois. Ils sont ensemble depuis deux mois, et ils sont fiancés. Je n’arrive pas à le
croire.
— Ça semble tellement rapide…
— Ce genre de chose arrive, dans la famille Rains, dit Tiffany en souriant jusqu’aux
oreilles.
Elle pose sur son mari un regard plein d’amour, de dévotion et de loyauté, et je souhaite
que ma sœur connaisse cela, elle aussi. Peut-être que ce sera le cas en faisant partie de cette
famille. J’espère seulement que ce sera une fois qu’elle aura sa licence.
Tiffany passe sa main dans mon dos et le frotte de haut en bas, un geste tendre et
maternel que je n’ai pas connu depuis des années.
— Tout ira bien. Ils vont attendre d’avoir leur diplôme, et ce n’est qu’après que nous
prévoirons le mariage. Nous avons le temps.
Le temps.
J’ai l’impression que c’est justement ce qui me manque, ces jours-ci.
*
* *
Je ne vois pas le reste de mon séjour à Vegas passer. Bien évidemment, Gin trouve
l’annonce des fiançailles de Maddy hilarante. Cette garce sait quoi faire pour m’agacer et elle
ne cesse de le faire jusqu’à la fin de mon séjour, disant que Matt et Maddy s’enfuiront pour
être mariés par un sosie d’Elvis Presley, ou bien que Maddy sera enceinte d’ici quelques mois.
C’est cette dernière blague qui me pousse à avoir une petite conversation avec ma sœur afin
qu’elle comprenne l’importance de ne jamais oublier sa pilule. Elle me promet qu’elle ne
ratera jamais un jour et qu’elle la prend tous les soirs avant de se coucher. Après cette
conversation gênante – pour elle, pas pour moi –, je l’oblige à me promettre « juré-craché »
qu’elle ne se mariera pas sans moi, car c’est mon seul moyen de m’assurer que les choses se
dérouleront comme prévu. Durant nos dix-neuf ans ensemble, jamais l’une d’entre nous n’a
rompu une promesse après que nous avons craché.
Une fois installée dans l’avion, je repense à la manière dont j’ai réagi à l’annonce de leurs
fiançailles. Est-ce que c’est parce que ma petite sœur va avoir son conte de fées avant moi ?
C’est ce que Gin a dit, pour plaisanter. Cependant, je ne crois pas que ce soit la raison,
puisque je n’ai jamais voulu les mêmes choses qu’elle.
En vérité, si je creuse suffisamment, la réponse est simple : c’est parce que je ne peux
pas la perdre.
Je suis responsable de Maddy depuis toujours. Le fait qu’elle vive avec un homme et
qu’elle compte sur son soutien n’est que la première étape. Sa famille m’a dit qu’ils payaient le
loyer de leur fils et que Maddy n’aurait besoin que d’argent de poche. Apparemment, ils sont
ravis d’augmenter le budget « courses » de leur fils parce qu’ils considèrent déjà que Maddy
est des leurs. C’est aussi simple que ça. Ma sœur fait désormais partie de leur famille et ils la
soutiennent financièrement.
La nourrir, l’habiller pour qu’elle n’ait pas froid… ce sont mes responsabilités, et cela fait
dix-neuf ans qu’elles le sont. Je ne sais pas comment gérer la situation.
Je vais continuer à payer le loyer de papa et je vais envoyer de l’argent à Maddy pour ses
sorties, ses fournitures et tout ce dont elle peut avoir besoin. Elle le mérite, ma sœur travaille
dur pour ses cours et je ne veux pas qu’elle soit tentée de chercher un travail en plus. Je veux
qu’elle ait toutes ses chances d’accomplir ses rêves. À présent, je dois simplement accepter
que c’est Matt Rains qui lui tiendra la main.
Heureusement, nos vacances à Hawaii sont toujours à l’ordre du jour. Matt a eu l’air
anéanti quand elle lui a dit, et secrètement, j’ai été ravie. Je suis vraiment une garce, mais je
n’ai aucun remords. D’après Maddy, il comprend notre besoin de passer du temps « entre
filles », surtout après leur annonce qui m’a choquée. Il semblerait qu’à la fin de leur
conversation, ce petit con me félicitait d’avoir eu cette idée et me donnait sa bénédiction.
Comme si j’en avais besoin. Il est drôle, celui-là, mais il apprendra vite qui est le patron.
J’espère seulement qu’en fin de compte, ce sera encore moi.
1. « La fille d’à côté » : archétype culturel et sexuel américain qui désigne une femme à la féminité modeste et non
prétentieuse.
2. Créature féminine surnaturelle de la mythologie celtique irlandaise qui se met à crier quand quelqu’un est sur le point de
mourir.
CHAPITRE 3
Des traits d’encre noire s’enroulent autour de muscles robustes et bronzés. Les
tatouages tribaux commencent sur l’épaule gauche, descendent sur son biceps et le long de sa
cage thoracique, puis de sa taille, et disparaissent dans le paréo noué sur ses hanches. Les
lignes noires dévalent ensuite ses cuisses énormes et ses mollets découpés pour s’arrêter
brusquement sur ses chevilles.
Je ne sens pas le sable brûler la plante de mes pieds tant je suis fascinée par la superbe
créature que j’ai sous les yeux. La créature en question se tourne légèrement et m’offre un
aperçu de son dos trapu. Il a l’air assez fort pour me jeter, moi et deux autres femmes de ma
taille, dans l’océan qui s’étend au loin.
Soudain, le demi-dieu me reluque. Ou plutôt, il cherche mon regard malgré la dizaine de
mètres qui nous séparent. Ses yeux couleur café semblent pétiller en découvrant lentement
mon corps, brûlant chaque centimètre qu’ils caressent. Mon sang s’embrase et j’évente mon
visage. Le déclencheur de l’appareil photo ne cesse de cliquer et une voix à l’accent italien crie
quelques ordres. Monsieur Tatouage tourne enfin la tête, brisant aussitôt l’emprise qu’il
exerce sur moi.
J’ai beau être libérée, je ressens une sensation étrange qui ressemble à un manque,
comme si je venais de perdre quelque chose. Cet homme m’appelait, ses yeux étaient comme
un phare incitant mon désir à venir se jeter à ses pieds, et la réaction de mon corps ne s’est
pas fait attendre, puisque j’ai déjà une sensation mouillée entre les jambes.
— Finito ! Perfetto, dit le photographe en fendant l’air avec son bras.
Je parviens non sans mal à détourner mon regard du demi-dieu tandis que le
photographe se tourne vers moi. Il porte un chapeau Fedora en paille, un bermuda beige et
une chemise en lin blanc qui n’est fermée que par un bouton, révélant un corps mince et
musclé. Je reste figée près de la tente blanche, où le chauffeur de la limousine m’a dit
d’attendre quand il s’est garé, m’apprenant que mon boss était derrière l’appareil photo. Je ne
pensais pas que mon client serait le photographe de la campagne publicitaire, mais ça ne
change rien. Le travail, c’est le travail, et du moment que j’ai mon chèque de cent mille
dollars à la fin du mois, je suis satisfaite.
Mon patron se rapproche et je découvre un sourire amical, des dents blanches, quelques
rides aux coins de ses yeux bleus et de sa bouche, des cheveux poivre et sel qui dépassent de
son chapeau.
— Bella donna, dit-il en me prenant par les épaules avant de me faire la bise. Je suis
Angel D’Amico, et tu es encore plus belle que je le pensais. C’est ma femme qui a insisté pour
que tu sois l’égérie de notre campagne.
À peine a-t-il mentionné sa femme qu’une grande brune d’origine latine sort de la tente.
Sa peau marron contraste avec le paréo Aubade à fleurs qui est drapé sur elle, et ses longs
cheveux volent autour de son visage comme si elle se déplaçait avec son propre ventilateur.
Angel frappe dans ses mains tandis qu’elle vient vers nous.
— Ah, voilà ma femme. Elle est à couper le souffle, n’est-ce pas ?
Je hoche la tête, car elle réellement si belle qu’on en oublierait de respirer.
Un immense sourire s’étend sur ses lèvres.
— Mia, nous sommes ravis que tu fasses partie du projet, dit-elle en souriant jusqu’aux
oreilles.
Elle m’embrasse et, de plus près, je vois qu’elle porte elle aussi les traces du temps, ce
qui ne la rend pas moins belle. Tante Millie m’a dit que le couturier et sa femme avaient
environ cinquante ans, mais ils paraissent plus proches de la quarantaine.
— Je m’appelle Rosa, je suis la femme d’Angel. On est très excités que tu sois ici.
Je remonte mon sac sur l’épaule et dégage les cheveux de mon front.
— Je suis ravie d’être là, moi aussi. Le peu que j’ai vu de l’île en venant de l’aéroport est
magnifique.
— Elle l’est. Tu vas pouvoir profiter des deux prochains jours pour la visiter. On vient de
terminer les photos de Taï et on doit les retravailler avant de passer aux portraits de toi.
Angel regarde par-dessus son épaule Monsieur Tatouage vider une bouteille d’eau, puis
prendre une chemise des mains d’un homme qui semble être un assistant.
— Taï, vient rencontrer ta partenaire, lui lance le photographe.
Partenaire ? Millie ne m’a pas dit que j’aurais un partenaire. Je suis sur le point de lui
demander ce qu’il veut dire par là, mais Taï vient vers nous et, soudain, tous les bruits autour
de nous semblent disparaître. Plus rien n’existe sur cette terre en dehors de cet homme
envoûtant. Les muscles de ses cuisses géantes se bandent et ses abdos se contractent à chacun
de ses pas. Lorsqu’il nous rejoint, je dois me retenir de faire un pas en arrière tant sa posture
et sa taille sont impressionnantes. La plage semble trop petite pour un tel magnétisme animal.
— Taï Niko, je te présente Mia Saunders, dit Angel en tendant le bras vers moi. Elle va
résider dans le bungalow à côté du tien et elle fera toutes les photos de couple avec toi. Vous
allez incarner le couple des tropiques pour notre campagne « La beauté ne se mesure pas ».
Taï croise mon regard et lèche sa lèvre charnue avant de la mordre. Je fais de mon mieux
pour ne pas m’évanouir, mais la chaleur que dégage cet homme est comme un mur de feu. Il
inspire lentement, et ses narines se dilatent alors qu’il me reluque des pieds à la tête. Je ne
dis rien. Je suis incapable de bouger ou de respirer sous son regard de braise.
— Tu es rayonnante, Mia. Je vais aimer te travailler.
Son regard sous-entend qu’il a l’intention de faire bien plus que travailler avec… Zut,
qu’est-ce qu’il vient de dire ?
— Tu veux dire travailler avec moi ? je clarifie en haussant les sourcils.
Il baisse la tête en souriant et regarde mes pieds, et ce n’est qu’à ce moment-là que je
remarque qu’il n’a presque pas de cheveux, juste un petit duvet sur la tête, un peu comme
Dwayne Johnson. D’ailleurs, plus je le regarde, plus je réalise qu’il ressemble à l’acteur. Il est
énorme, avec une peau chocolat au lait et des tatouages. La seule différence, c’est que les
origines samoanes de Taï sont plus marquées que chez l’acteur.
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire, répond Taï avec un sourire en coin.
Zut, j’ai comme l’impression que ce mois à Hawaï va être une sacrée aventure. Avec un
peu de chance, je vais passer la plupart de mon temps sur ou sous le demi-dieu samoan qui se
tient devant moi.
*
* *
Un rayon de soleil se faufile entre les rideaux et atterrit sur mon visage, m’arrachant aux
griffes d’un rêve merveilleux dans lequel je faisais un strip-twister avec un certain Hawaïen. Je
me lève et grignote des morceaux d’ananas pendant que mon café coule. Situé au sud de
Honolulu, sur la plage de Diamond Head, le bungalow que m’ont fourni les D’Amico est le
genre d’endroit où les gens rêvent de passer leurs vacances. Quand je dis sur la plage, je veux
dire que lorsque j’ouvre la baie vitrée, je n’ai que deux pas à faire pour avoir les pieds dans le
sable et j’ai une vue imprenable sur l’océan. J’ouvre les portes pour laisser entrer la brise
océane et écouter le bruit des vagues.
Je ne peux attendre plus longtemps, alors j’enfile un bikini blanc, j’empoigne une
serviette et je file au bord de l’eau. Cela fait bien trop longtemps que je ne suis pas allée à la
plage. La dernière fois, c’était avec Wes.
Wes. Zut, je ne peux pas penser à lui. Lorsque je suis arrivée à l’aéroport, à Las Vegas,
Gina DeLuca faisait la une d’un tabloïde, avec le titre « Le nouvel amour de Gina ». Il y avait
une photo d’elle en dessous, à table avec un homme qui n’était autre que mon Wes. Enfin, pas
mon Wes. Cela dit, c’est moi qui l’ai eu la première, donc il est un peu à moi, non ? En même
temps, c’est elle qui l’aura eu le plus longtemps, alors… Bref. Wes n’est pas plus à moi que je
ne suis à lui. Il détient peut-être un morceau de mon cœur, mais pas mon cœur tout entier.
Nous avons beau avoir des sentiments l’un pour l’autre, nous avons décidé dès le début que
nous les mettions de côté pour mener chacun notre vie. Et c’est bien ce que j’ai l’intention de
faire.
Vivre ma vie.
Je pose ma serviette à une dizaine de mètres de l’océan et je regarde à l’horizon, au-delà
de l’eau transparente, là où elle devient plus profonde et plus sombre. Au loin, un surfeur
solitaire en short de bain noir prend de sacrées vagues. Je le regarde un moment, envoûtée
par ses mouvements. Il prend quelques petites vagues avant de faire un 360 et de se recoucher
sur sa planche pour repartir au large. Deux minutes plus tard, il est de nouveau debout et il
s’engouffre dans un superbe tube, le traversant comme un pro.
Peu de temps après, il vient dans ma direction en surfant une vague et j’ai l’impression
que la scène se déroule au ralenti. Des tourbillons noirs couvrent son corps depuis son épaule
à sa cheville et mes yeux remontent sur la surface mouillée et lisse du torse le plus large que
j’aie vu de toute ma vie. Tony, de Chicago, était le plus puissant jusqu’à maintenant, mais ce
n’est rien à côté de ce géant. Malgré mon mètre soixante-quinze et mon beau trente-huit
quarante si on prend en compte mes seins énormes et mon cul rebondi, je me sens minuscule
à côté d’un homme comme Taï Niko. J’aime me sentir aussi petite.
Lorsqu’il atteint la plage, il descend de sa planche avec un saut parfait, puis il se baisse
pour la ramasser et il la porte sous son énorme bras, comme si elle ne pesait rien du tout.
— Salut, haole, dit-il.
Note à moi-même, chercher la signification de haole sur Wikipedia.
— Je ne savais pas que c’était toi, là-bas. Tu es bon, je dis en hochant la tête en direction
de l’océan, cherchant un moyen de ne pas baver en regardant son torse.
— J’espère bien, je donne des cours les jours où je ne suis pas mannequin et où je ne fais
pas les spectacles avec ma famille, répond-il en souriant.
— Tu es prof ?
— Ouais. Pourquoi, tu veux que je t’apprenne ? demande-t-il d’une voix sensuelle que je
prends comme une invitation à flirter.
— Mais il n’y a pas que sur la planche que je veux m’allonger, je réponds avec un sourire
lourd de sous-entendus.
Ses lèvres se pincent et son regard se promène sur mes courbes.
— Tu peux t’allonger où tu veux, aussi longtemps que tu le veux, frangine, répond-il.
Hmmm. Ça doit être un truc d’Hawaïen. Cela dit, « frangine » n’a rien de mignon dans sa
bouche. Il le grogne, en insistant sur le « r », avec un ton possessif, comme si nous nous
connaissions déjà et que je lui appartenais. Mes orteils se recroquevillent dans le sable et mon
bas-ventre me chatouille légèrement.
— Ah oui ? On parle toujours de planche de surf ? je demande sur un ton enjoué, alors
que j’imagine déjà un tas d’autres moyens de m’amuser avec lui.
— À ton avis ?
Son regard devient noir de désir et, intérieurement, ma libido saute de joie à l’idée que je
flirte avec cet homme magnifique. Je décide de tenter le tout pour le tout. Je n’ai rien à
perdre et tout à gagner.
— Bébé, avec toi, je m’allongerai où tu voudras.
Les narines de Taï se dilatent et il inspire brusquement. Sa planche atterrit sur le sable
avec un bruit sourd et il passe une main énorme dans mon dos pour me plaquer contre son
torse. Il s’empare sauvagement de ma bouche et nous nous dévorons l’un l’autre, nous
mordillant, nous léchant, goûtant à l’autre, explorant nos bouches. Sans un mot, sans
demander ma permission, Taï empoigne mes fesses et me soulève dans ses bras. Je passe mes
jambes autour de sa taille et je m’accroche à lui, incapable de rompre ce baiser envoûtant, ne
serait-ce qu’une seconde, pour regarder où nous allons. Ce n’est que lorsque mon haut de
maillot disparaît et que j’atterris sur une surface moelleuse que je réalise que nous ne sommes
plus sur la plage. Je me fiche d’où nous sommes. La seule chose qui compte, c’est que mon
désir soit assouvi.
Taï mordille mon téton et je tiens sa tête sur ma poitrine, plantant mes ongles dans son
crâne chauve, y laissant mes marques. Mon agressivité ne le dérange pas puisqu’il l’est encore
plus que moi, m’arrachant un cri lorsqu’il plante ses dents dans mon sein. Il le libère et sourit
d’un air diabolique avant de jeter son dévolu sur son jumeau. Ses mains sont partout sur mon
corps, elles palpent mon autre sein, massent mes fesses, puis elles saisissent ma nuque quand
il s’empare de nouveau de ma bouche. Il semblerait qu’avec Taï, tout soit question de
possession.
— Je vais d’abord te prendre violemment, puis doucement, et je vais finir quelque part
entre les deux. Ensuite, je vais recommencer, grogne-t-il.
Il roule sur le côté et ouvre le tiroir de sa table de chevet pour en sortir une capote. Dieu
merci, il a encore les idées claires, car mon cerveau est embourbé dans un brouillard de
plaisir si épais que je ne pense plus qu’au moment où cet homme plongera en moi, si fort que
j’en oublierai comment je m’appelle.
Le short de Taï disparaît et je me dresse sur mes coudes pour mieux voir ce spectacle
splendide qui alimentera sans doute mes fantasmes pour les dix ans à venir. Il s’avère que son
tatouage n’épargne pas sa taille et qu’il couvre tout le côté gauche de son corps, formant des
boucles et des symboles dont je ne connais pas la signification. Taï me fait un sourire
machiavélique avant de prendre sa queue énorme dans sa main pour la branler lentement.
Quand je dis énorme, je veux dire que je sais que je vais avoir mal la première fois qu’il va me
pénétrer. Cependant, je sais aussi que c’est le genre de douleur que l’on accepte sans se
plaindre et dont on se vante après, et qu’on redemande encore et encore, car plus jamais on
n’aura l’impression d’être comblée.
— Waouh. Tu es grand… de partout, je dis en écarquillant les yeux devant sa verge.
Il me regarde gigoter et remuer mon bassin pendant que la température de mon corps
augmente dangereusement, aussi vite que ma chatte mouille et que mon clito durcit.
— Enlève ton maillot, ordonne-t-il.
Son ton devrait sans doute me gêner, mais je suis tellement excitée que je lui obéis,
tirant sur les ficelles de ma culotte et la laissant tomber entre mes cuisses ouvertes.
— Plus. Je veux voir ta fleur ouverte et mouillée.
Taï vide tout l’air de ses poumons avec un sifflement lorsque je m’exécute et que j’écarte
davantage les jambes. Mon geste pourrait être avilissant, mais avec lui, cela semble interdit
et… chaud, et cela me donne encore plus envie de lui.
Il continue de se branler en me regardant, et je me lèche les lèvres lorsqu’une perle de
liquide apparaît sur son gland.
— Tu veux goûter, frangine ? propose-t-il.
Sa voix grave déclenche une nuée de frissons qui parcourent mon dos, et je ne trouve pas
de mots pour lui répondre. Plus rien n’existe à part lui et mon besoin de plaquer mon corps
contre le sien. Je hoche la tête, et il cesse le mouvement de sa main.
— Lèche-moi. Goûte l’effet que tu me fais.
Je rampe devant lui à quatre pattes et j’approche mon visage. Lorsque mes lèvres sont
suffisamment près pour qu’il sente mon souffle chaud sur sa verge, je lève la tête vers lui. Son
regard est noir comme la nuit et il se mord la lèvre. Sans le quitter des yeux, je lèche son
essence d’un coup de langue. Son goût acidulé et salé me fait mouiller de plus belle et il
pousse un grognement.
— Je sens ta fleur, frangine. C’est comme un soleil liquide. Je vais dévorer ton corps
jusqu’à ce que tu t’évanouisses de fatigue, c’est ça que tu veux ?
Au lieu de répondre, j’enfonce son sexe dans ma bouche et je le glisse dans ma gorge. Sa
main s’enfouit dans mes cheveux, sans les tirer, mais il masse fermement mon crâne pendant
que je le suce. Je lève une main pour empoigner la base de sa verge, car il est bien trop gros
pour que je le prenne entièrement dans ma bouche, moi qui me vante d’avoir la gorge
profonde. Or, je ne peux le prendre qu’à moitié, et l’idée que cette bite va s’enfoncer en moi
me fait accélérer le mouvement.
— Ralentis, frangine, dit-il en retirant sa queue de ma bouche.
Il s’allonge sur le lit, étendu sous mes yeux comme un délicieux buffet. Je ne sais pas ce
que je veux goûter ensuite, une autre bouchée de sa queue ou un de ses délicieux pectoraux.
— Chevauche-moi. Je veux te bouffer pendant que tu m’avales, et tu n’en laisseras pas
une goutte.
Le ton de sa voix est toujours aussi dominant, mais je dois admettre que ça m’excite. Je
chevauche ses larges épaules et il saisit mes hanches. Je n’ai pas le temps d’abaisser mon
bassin qu’il lève la tête pour plonger sa langue dans ma chatte.
— Putain, Taï !
Il appuie derrière mes cuisses pour me faire écarter davantage les jambes, et je frotte
mon sexe sur sa bouche, oubliant complètement de lui renvoyer l’ascenseur. Taï est le
champion du monde du cunni, clairement dans mon Top 3, aux côtés de Wes et d’Alec. La
différence, c’est que Taï me suce comme s’il avait passé dix ans en prison et qu’il avait utilisé
tout ce temps à rêver de ma chatte.
Quelques minutes plus tard, je jouis déjà sur lui et cela semble l’exciter encore plus, car il
se met à parler en grognant.
— Du sucre.
— Trempée.
— Hmm.
— Toute la journée.
— Te bouffer toute la journée.
C’est la dernière chose que j’entends avant de redescendre sur terre après mon orgasme,
m’étendant sur Taï, manquant m’éborgner sur sa bite dure comme fer lorsque je pose mon
visage sur sa cuisse. Je lève faiblement la tête et je prends sa queue dans ma bouche, soudain
électrisée lorsque je redécouvre son goût. Je le lèche, le suce, le mordille et le caresse, lui
accordant toute mon attention, sans relâche.
Sa verge devient pourpre, puis ses veines gonflent sous ma langue, m’indiquant qu’il est
sur le point d’exploser, et je me délecte de lui offrir le même plaisir divin qu’il me procure.
Quand il plonge deux doigts en moi, je me contracte des orteils à la tête, sentant que le
moindre mouvement pourrait me faire jouir de nouveau. Les gros doigts de Taï savent
précisément quoi faire et ils trouvent tout de suite mon point le plus sensible. Il le titille
encore et encore, et je suis si excitée que je suce sa verge aussi fort que possible, comme si ma
vie en dépendait.
Taï me fouille profondément avec ses doigts et il soulève son bassin pour s’enfouir dans
ma bouche. Une vague de plaisir infernal déferle soudain dans mes veines et je jouis sur ses
doigts et sa bouche. Son essence jaillit dans ma gorge et je l’avale jusqu’à ce qu’il ne lui reste
plus rien. Il finit par enlever ses doigts et nous soupirons tous les deux, épuisés par tant de
réjouissances.
Il m’aide à me retourner pour m’allonger à ses côtés et il me tient fort contre lui.
— La prochaine fois, on se servira de ça, dit-il d’une voix enjouée en me montrant la
capote.
— Ça marche, je réponds en riant.
Je me blottis contre lui et je respire son parfum d’océan, de sexe et de moi, un mélange
délicieux.
Je connais un autre homme qui sent toujours l’océan, mais je ferme les yeux en essayant
de ne pas penser à lui. Je viens de m’envoyer en l’air, et j’ai bientôt l’intention de remettre le
couvert, ce n’est pas le moment de penser à Wes. Profite de ton Hawaïen sexy tant que tu peux.
Taï promène ses mains dans mon dos puis dans mes cheveux pour masser mon crâne, et
je crois que je ronronne comme un chaton.
— Tu aimes ça hein, haole ?
Je pose mon menton sur son torse et je retrace du bout des doigts l’encre qui recouvre
son cœur.
— Qu’est-ce que ça veut dire, haole ?
Il sourit et se penche pour embrasser mon front. C’est un geste infiniment tendre pour
quelqu’un qui vient de me manipuler comme un dominant dans un club BDSM. Enfin, peut-
être pas, car je ne connais rien à ce style de vie, mais ce qui est sûr, c’est qu’il assume son côté
dominateur.
— Haole veut dire étranger.
— Hmm, je préfère frangine, je grommelle avant de lécher son téton.
Il éclate d’un rire tonitruant, me faisant trembler de la tête aux pieds, et je sens une
pointe de désir renaître en moi rien qu’à entendre son rire. Bon sang, je suis dans de beaux
draps.
— C’est noté, frangine, dit-il.
Il lève ma tête et m’embrasse fougueusement sur la bouche. Je crois que Taï ne fait
jamais rien à moitié lorsqu’il s’agit de donner du plaisir.
CHAPITRE 4
En fin de compte, nous n’avons pas utilisé cette capote, parce qu’au moment où notre
baiser a commencé à s’enflammer, Taï a reçu un coup de fil, puis un autre, puis un autre, et
encore un autre. Apparemment, la famille Niko prend le dîner du dimanche soir très au
sérieux. C’est ainsi que, alors que je ne connais Taï – et surtout sa bite – que depuis un jour,
je suis sur le point de rencontrer sa famille. Toute sa famille.
— Bon, Mia, ma famille est cool. Vraiment. Mais tu es blanche et tu viens du continent.
Donc, s’ils font un commentaire sur le fait que tu es une haole, laisse couler. Notre peuple est
très fier de sa culture, de son héritage et de sa généalogie. Ils te traiteront bien et
t’accueilleront à bras ouverts… du moment qu’ils ne pensent pas que toi et moi sommes dans
une relation sérieuse.
— Ça devrait être facile à faire, puisqu’on ne l’est pas. Je reste ici un mois pour bosser,
point final. Je serai ravie de le confirmer à ta famille. Si on s’amuse un peu pendant notre
temps libre… c’est du bonus, n’est-ce pas ? je demande en lui mettant un petit coup de coude.
Un sourire sexy s’étend sur ses lèvres, et je meurs d’envie de le dévorer.
— Exactement, frangine. Allez, viens chez moi, on rencontre mon père avant tous les
autres. Ensuite, tu rencontreras mes frères, puis ma mère.
— Pourquoi ta mère la dernière ? je demande en haussant les sourcils.
— Parce qu’il faut garder le meilleur pour la fin, répond-il.
Je le soupçonne de répondre cela pour éviter de prendre un coup de pied entre les
jambes.
Nous arrivons à destination et je me sens bête, car je m’attendais à une propriété
beaucoup plus tribale. Or, la demeure coloniale des parents de Taï est grande, peinte en bleu
azur, avec des finitions blanches et un porche qui en fait tout le tour. Une allée de gravier
mène au perron et, de part et d’autre, une pelouse luxuriante s’étend jusqu’aux limites du
jardin. Une vingtaine de voitures sont déjà garée. Vingt. Pour un repas de famille. S’il fallait
que toute ma famille se rende à un dîner, nous tiendrions tous dans une Twingo.
Nous approchons à pied et je suis surprise par un brouhaha de voix qui résonnent
partout, à l’intérieur de la maison, mais également au loin, comme si elles venaient de
derrière la maison. Je suis surtout ébahie par les rires qui ne cessent de retentir. La joie qui
règne en ce lieu me frappe dès que nous passons la porte d’entrée.
Sans un mot, Taï me prend la main alors que nous traversons les pièces bondées de la
maison. Tout le monde lève la tête et nous regarde passer en souriant jusqu’aux oreilles. Je ne
sens pas la moindre trace de jugement, rien qu’une légère curiosité. Nous parvenons enfin de
l’autre côté de la maison, dans le jardin arrière, où se déroule vraiment la fête.
— C’est un repas de famille ou une réunion ?
Taï éclate de rire, et plusieurs personnes tournent la tête vers nous.
— Mia, c’est comme ça tous les dimanches soir. Ma famille est très proche. Tout le
monde participe en apportant un plat qui est assez gros pour nourrir de quarante à cinquante
personnes. C’est simple.
— Mais on n’a rien apporté, nous, je dis en serrant plus fort sa main.
Je me mords la lèvre, soudain inquiète de ne pas suivre le protocole samoan.
— Bien sûr que si. Pourquoi tu crois que tu es là ?
— Moi ?
Je fronce si fort les sourcils qu’une douleur vive éclate dans mon nez.
Il m’attire contre lui et je passe mes bras dans son dos, juste au-dessus de ses fesses. Bon
sang, je pourrais planter mes dents dans ce cul. Je regrette sincèrement que nous ayons été
interrompus avant de passer aux choses sérieuses. Cela dit, j’aurais sans doute eu du mal à
marcher jusqu’ici.
Taï se lèche les lèvres et appuie son front contre le mien, parlant d’une voix si basse que
j’en ressens les vibrations jusque dans mon sexe.
— Ne me regarde pas comme si tu voulais me baiser, frangine, sinon je vais devoir te
plaquer contre le mur le plus proche. Je me fiche qu’on t’entende et, crois-moi, on t’entendra.
Il n’y a rien de mieux que de faire hurler de plaisir une femme en étant enfoui jusqu’aux
couilles dans sa fleur.
Je le dévisage, sans voix, jusqu’à ce que Taï s’arrête devant un autre géant. Celui-ci est
torse nu, vêtu d’un simple short de bain. Je regarde autour de nous et je remarque que tout le
monde est habillé en tenue de plage, contrairement à Taï qui porte un bermuda beige et un
polo blanc, un look qu’Hector, mon meilleur ami gay de Chicago, décrirait comme « golf
chic ». Cela dit, Taï pourrait porter n’importe quoi – voire rien du tout –, il aurait l’air tout
aussi délicieux.
— Tama, dit Taï en samoan pour annoncer notre présence.
Je suppose que cela veut dire « père » ou « papa ».
Il baisse les yeux et j’en fais de même, ne connais-sant pas le protocole.
— Fils, qui as-tu emmené dans notre maison ? répond son père d’une voix chaleureuse.
— Tama, je te présente Mia Saunders, dit Taï en souriant. Mia, voici mon père, Afano
Niko. Mia travaille avec moi sur une campagne publicitaire.
Je lui tends ma main et monsieur Niko la serre en haussant les sourcils.
— Un autre mannequin ? Je croyais que tu avais appris de ta dernière erreur, grogne-t-il
d’une voix inquiète et mécontente.
— Mia n’est pas ma copine, Tama. C’est simplement une amie proche. Elle n’est sur l’île
que pour un mois. Ensuite, elle repartira.
Cela semble égayer le chef de famille, qui frappe le dos de son fils et lui serre l’épaule.
— Eh bien tant mieux, c’est bien. Dans ce cas, elle devrait manger et parler avec la
famille pour apprendre notre culture.
— C’est justement ce que je me disais, répond Taï en souriant.
Je rencontre ensuite les frères de Taï, qui sont tous immenses, beaux, et qui ont une
version légèrement différente du tatouage de Taï. Le soleil sur son épaule, dont les rayons
descendent sur son bras et le long de son torse, est le même que celui de son père. Tao, le
frère aîné de Taï, a la même tortue que lui, et deux autres de ses frères ont les mêmes bandes
d’encre noire sur les bras et les jambes. Je découvre qu’il y a des dizaines de motifs que je n’ai
pas eu le temps d’observer lorsque nous nous sommes dépêchés de nous habiller pour venir.
Lorsque chacun des trois frères m’a draguée et s’est moqué de moi, nous retournons dans
la maison. J’ai mon deuxième cocktail à la main, un « Lilikoï Passion » qui, apparemment,
veut dire « passion du fruit de la passion ». C’est délicieux et cela réchauffe mon ventre tout
en libérant ma tête. La dernière fois que j’ai trop bu, j’ai fini au lit avec mon dernier client,
Mason Murphy. Même s’il ne s’est rien passé, car Mason est comme un frère pour moi, ça n’a
pas plu à sa copine quand elle nous a retrouvés le lendemain midi en sous-vêtements. Comme
toujours lorsque je bois de l’alcool, je me mets à penser à tous les gens avec qui je devrais
reprendre contact, comme mes amis Hector et Tony, Mace et Rachel, ou Jennifer, à Malibu,
qui est enceinte de quelques mois, maintenant. Bien sûr, il y a Wes, aussi. Nous avons
échangé quelques messages, et pour l’instant, ça suffit. Je n’ai pas spécialement envie de lui
parler depuis que j’ai vu les photos de lui et Gina en couverture de mon magazine people
préféré. Je suis à Hawaï pour travailler et m’amuser. Le boulot ne commence que demain, et
je m’éclate déjà dans les bras de mon « The Rock 1 » personnel.
Taï s’arrête devant une minuscule femme aux longs cheveux noirs tressés qui est en train
de remuer quelque chose dans une grande casserole. Elle est vêtue d’un paréo orange qui lui
arrive aux chevilles et d’un débardeur assorti recouvert d’un t-shirt blanc en crochet. Elle a dû
mettre ce dernier par pudeur, car les jeunes femmes de la famille n’ont aucun scrupule à
montrer leur peau. Cela dit, elles peuvent se permettre de se promener en maillot de bain car
elles sont toutes minces. Je crois que je suis la femme la plus habillée de la soirée, or je ne
porte qu’un short blanc et un débardeur vert. Mon seul point commun avec elles, c’est que
mes cheveux noirs sont ondulés et brillants avec l’humidité.
— Tina, dit Taï avant de baisser les yeux comme avec son père.
Ce doit être une marque de respect, car j’ai remarqué que tout le monde agit ainsi face à
quelqu’un de plus âgé. Je ne sais si c’est une tradition hawaïenne ou familiale, je poserai la
question à Taï plus tard.
— Mon garçon, mon cœur pur et sincère, dit-elle en souriant.
Elle tapote son cœur, puis elle tire sur sa nuque pour qu’il baisse la tête et elle l’embrasse
sur les joues et sur le front.
Ses yeux marron sont les mêmes que ceux de Taï et pleins d’amour maternel. Je ne me
souviens pas de la dernière fois que j’ai vu un tel regard chez ma mère. Peut-être n’ai-je jamais
connu ça.
— Tina, voici Mia Saunders, une amie du travail. Je lui fais visiter l’île et je lui apprends
notre culture pendant qu’elle est là. Mia, je te présente ma mère, Masina.
— Je pensais qu’elle s’appelait Tina ?
Ils éclatent tous deux de rire, et celui de Taï parcourt mes veines en y embrasant mon
sang.
— Tina veut dire « mère » en samoan, explique Masina. Mes enfants emploient cette
langue lorsqu’ils s’adressent à quelqu’un de notre culture.
— Oh, pardon, je m’empresse de dire en me sentant rougir. Taï est la première personne
que je rencontre qui parle samoan. Je suis ravie de faire votre connaissance, Madame Niko.
Je lui tends la main, mais elle ne la prend que pour m’attirer dans ses bras et
m’embrasser sur les joues et sur le front comme elle a fait avec son fils. Ensuite, elle pose ses
mains sur mes joues et caresse mes tempes avec ses pouces.
— Tu es perdue au cœur d’un grand voyage. Mais n’aie jamais peur. Cette expérience te
procurera une grande joie et tu finiras par t’engager éternellement.
La moindre brise légère pourrait me faire tomber. Je suis face à elle, immobile, sans
répondre. Le mieux que j’arrive à faire est un « Oh ».
— Tina… gronde Taï avant de m’attirer à ses côtés. Ma mère a quelque chose de spirituel
en elle. Elle a le don de voyance.
— De voyance ? je répète en m’accrochant à lui et en dévisageant sa mère.
Il hoche la tête et serre mon épaule.
— Tout sera comme il se doit, Mia. Ne laisse pas mon garçon mêler ton éternel au sien.
Hélas, les deux ne sont pas liés, dit-elle en fronçant les sourcils. Tu as peu de temps, profites-
en, ajoute-t-elle avant de sourire jusqu’aux oreilles.
— Mia n’est pas ma copine, soupire Taï. Nous sommes amis et nous allons passer un mois
ensemble et travailler.
— Je sais, cœur pur, répond Mesina. Ne t’attends pas à plus, car ce n’est pas pour toi, dit-
elle d’un ton ferme. Maintenant ouste, j’ai beaucoup à faire pour le dessert.
Taï me guide dans le couloir alors que je vide le reste de mon verre. J’ai vraiment besoin
d’un autre. Nous allons jusqu’au bar où sont alignées les carafes du divin liquide.
*
* *
De retour au bungalow, après bien trop de Lilikoï Passion, nous sommes assis sur la
plage, les orteils et les fesses dans le sable. Le seul bruit nous vient des vagues sombres qui
s’écrasent sur le sable en reflétant la belle lune jaune. L’océan semble sans fin et ses eaux
prêtes à nous engloutir à tout moment. Je crois que j’aime l’océan autant que je le crains, je le
respecte et jamais je ne sous-estime sa puissance.
Je m’allonge sur le dos, le buste relevé sur mes coudes, et je croise les chevilles en
regardant l’homme torse nu à mes côtés.
— Qu’est-ce qu’ils veulent dire, tous tes tatouages ?
— Ils ont chacun leur signification, frangine. Lequel a retenu ton attention ?
Ses yeux sont aussi sombres que l’océan, mais bien moins effrayants, et je me noierais
dans leurs méandres.
Je m’assieds et je suis du doigt les traits du soleil caressant chacun de ses rayons, laissant
derrière ma caresse une nuée de chair de poule.
— Ça, c’était mon premier, un honneur incroyable. Dans ma culture, le soleil représente
la richesse, la lumière, la grandeur et la qualité d’un meneur. Pour moi, la façon dont les
rayons traversent mon cœur montre mon désir de diriger avec justesse. Je veux être riche en
amour, comme mon Tama. Et un jour, j’espère être un grand homme à la tête de mon
entreprise et de ma famille, comme mon Tama, encore une fois. C’est pour cela que j’ai
demandé à mon père de le partager avec moi.
— Wouah, c’est très spécial.
Taï gonfle ses poumons avant d’en expirer tout l’air.
— Chez les Samoans, pour avoir un tatau – l’encre –, il faut le mériter. Et il faut qu’un
membre de ta famille le partage avec toi. Comme ça, ta vie est à jamais liée à la sienne.
Taï se lève et baisse son short sur ses chevilles, se retrouvant complètement nu. Il se met
de profil et je découvre sa semi-érection – rien à voir avec la taille qu’il peut atteindre quand
il est vraiment excité. Sa main parcourt sa cage thoracique jusqu’à une forme de croissant de
lune renfermant un moulin à vent en papier.
— J’ai reçu celui-là de mon frère, Tao, qui souhaitait trouver le bien-être dans sa vie. Il
se disputait beaucoup avec nos parents, moi, nos sœurs, nos frères, les autres enfants à l’école.
Quand il a enfin trouvé le droit chemin, il a voulu que je sois à ses côtés pour l’emprunter.
Je ramène mes genoux sous mon menton et les serre dans mes bras.
— Et la tortue ?
Il sourit jusqu’aux oreilles et promène sa main sur ses abdos. Enfin, ce ne sont pas
vraiment des abdos – je dirais plutôt que ce sont des carrés de désir. Chaque abdo me donne
envie de le lécher et de le mordre, de couvrir son torse de baisers, de coups de langue et de
morsures.
— C’est une autre de mes requêtes. Je la partage avec mon plus jeune frère. La tortue est
le symbole de la longévité, de la santé et de la paix. C’est ce que je souhaite pour ma famille
et moi.
— Et les vagues et les tourbillons ? Il y a une signification ou c’est juste pour remplir ?
Il rit, puis il retrace les traits sur son corps. Sa verge a durci et je suis prête à mettre les
histoires de côté pour ce soir. Cependant, je suis curieuse de savoir pourquoi il n’a tatoué
qu’un côté de son corps.
— Dans notre culture, l’océan a une place prédominante. D’une part, parce qu’il nous
entoure et que nous sommes à sa merci, d’autre part parce que, historiquement, le peuple
samoan pensait que c’était là qu’on allait lorsqu’on mourait. Comme je surfe et que ma culture
veut que j’en sois toujours proche, je lui ai donné une place dans l’histoire de ma vie et celle
de ma famille.
Il continue à me montrer d’autres dessins qui sont pour des cousins, son autre frère, et
ainsi de suite. Il a même enfreint la règle en se faisant tatouer la même fleur que toutes les
femmes de sa famille sur le pied.
Je l’ai remarqué au repas de famille, mais je n’ai rien dit. J’ai trouvé un peu étrange que
toutes les femmes aient une fleur sur le pied, mais je comprends, maintenant. C’est ainsi que
les femmes expriment leur respect pour la famille, en marquant leur corps de façon
permanente.
— C’est ma dernière question, promis !
Il lève les yeux au ciel et s’assied sur la serviette que nous avons apportée. Je me mords
la lèvre en dévorant des yeux cette érection que je rêve d’avoir en moi.
— Vas-y, frangine, pose-moi ta question. Mais déshabille-toi en même temps. Lentement.
Je regarde autour de nous, comme si quelqu’un allait débarquer sur notre plage privée,
comme par magie. En même temps, j’ai grandi à Las Vegas, où on ne sait jamais quand un
pervers va surgir de derrière un buisson. Bien évidemment, il n’y a pas de buissons ici. Il y a
seulement des kilomètres de plage et de palmiers. Je me lève et j’enlève mon débardeur avant
de déboutonner mon short, les jetant tous deux dans le sable.
— Continue, grogne Taï.
— Ma question ou mon déshabillage ?
— Les deux, répond-il en haussant les sourcils.
Je dégrafe mon soutien-gorge, mais je le tiens sur mes seins.
— Pourquoi tout le côté droit de ton corps est-il vierge de tatau ? je demande en
m’essayant au samoan.
Il sourit, j’ai dû le prononcer correctement. Cool !
— Les melons.
— Quoi ?
— Je veux voir tes melons. Lâche ton soutien-gorge.
Je lui obéis, laissant tomber mes seins qui rebondissent joyeusement. Je suis assez fière
qu’ils soient aussi fermes pour des bonnets D. J’en prends un dans chaque main et je les
tripote sans gêne. Taï pousse un grognement et s’appuie sur ses mains en écartant les jambes.
— Tu vois ça, frangine ? dit-il en secouant la tête, faussement indigné.
— Je vois, oui. Maintenant réponds-moi, histoire qu’on puisse clore cette soirée comme il
se doit.
Il me fait signe de venir à lui avec son index, et je secoue la tête. Il recommence et,
incapable d’ignorer ma chatte soudain mouillée et le désir brûlant qui coule dans mes veines,
j’avance vers lui. Il m’attire brusquement sur ses cuisses et, sans un mot, il plonge deux doigts
dans mon sexe, aussi profond que possible, tout en frottant mon clitoris avec son pouce. Je
penche la tête en arrière et je me cambre, lui offrant mes seins, ce dont il ne manque pas de
profiter.
Je rebondis sur ses cuisses et il me baise de manière exquise avec ses doigts. Lorsqu’il
mord fermement mon téton et qu’il augmente la pression sur mon clitoris, je jouis de façon
spectaculaire.
Je retrouve peu à peu mes esprits et il s’empare de ma bouche, m’embrassant longuement
et fermement. Lorsqu’il recule la tête, je me sens encore plus saoule, mais maintenant c’est lui
qui m’enivre.
— Je veux qu’un côté de mon corps reste pur pour moi. Ce côté est pour ma vie, et je ne
le partagerai qu’avec ma femme et mes enfants. Puis, quand le moment sera venu, je
partagerai les tatau de mes fils, puis de leurs fils.
Mes cheveux tombent contre ses joues quand j’appuie mon front contre le sien, effleurant
sa bouche avec la mienne.
— Tu n’es pas sérieux, je chuchote. Aucun homme n’est aussi altruiste.
— Ma belle, je suis loin d’être altruiste, et j’ai la ferme intention de te le montrer quand
je ferai ce que je veux de ton corps sublime.
— Oui, s’il te plaît.
Sur ce, il empoigne mes fesses, me soulève et me ramène à mon bungalow.
La queue de Taï me laisse une sacrée impression. Hier soir, il était insatiable. Il m’a
prise tellement de fois que ma chatte a fini par se sentir vide, incapable de ressentir la
plénitude que son sexe lui procurait au début. C’est une nuit à graver dans les annales. C’était
une nuit de sexe cochon et libéré, le genre dont les femmes rêvent mais qu’elles n’ont que
rarement.
Je souris jusqu’aux oreilles en gravissant les marches de la superbe villa où se déroule
mon premier shooting photo pour la campagne « La beauté ne se mesure pas ». Je suis sur le
point de frapper lorsque la porte s’ouvre, et je suis accueillie par un hipster rachitique.
— Dieu merci, tu es là. Tu es Mia, n’est-ce pas ? demande-t-il en me faisant signe de le
suivre à l’intérieur.
Je profite qu’il soit devant moi pour observer son apparence. Il porte un jean skinny noir
qui semble collé aux bâtons qui lui servent de jambes, et un t-shirt noir, méthodiquement
débraillé, qui révèle que la circonférence de son ventre fait la taille de ma cuisse. J’ai du mal
à le suivre avec mes claquettes.
— Elle est là, dit-il lorsque nous arrivons dans un salon.
Des têtes se tournent vers nous, mais rien de plus.
Le salon de cette villa a été transformé en espace de travail pour le maquillage, la
coiffure et l’habillage. Des portants pleins de maillots de bain et de robes de plage sont alignés
le long d’un mur, alors que celui d’en face est recouvert de miroirs et de fauteuils, comme
dans un salon de coiffure. D’ailleurs, la musique est la même aussi.
L’homme qui m’a ouvert, et qui ne s’est toujours pas présenté, frappe le dossier d’un siège
en me regardant.
— Assieds-toi là.
Je lui obéis, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. Je regarde par la baie vitrée
ouverte qui donne sur une immense piscine et un jardin, où Angel et un photographe sont en
train de mettre le matériel en place en donnant des ordres aux assistants. Quand j’ai posé
pour Alec, nous étions souvent seuls, tous les deux, et il n’y avait pas grand-chose en termes
de coiffure et de maquillage car il n’était pas question de ça dans son art. Ce shooting me fait
penser à ceux des pubs que j’ai faites lors de ma brève tentative pour devenir actrice, avant
d’être escort.
— Je suis Raul, ton styliste, ton maquilleur et ton coiffeur, les trois en un, dit-il en me
faisant un clin d’œil.
Je regarde son corps maigrichon en priant pour qu’il ne soit surtout pas nutritionniste à
ses heures perdues. Sa seule couleur provient de ses cheveux violets, rasés sur le côté et
gonflés puis coiffés en arrière sur le dessus. Vu la longueur de ses cheveux, je me demande s’il
se fait parfois des mohawks. Il s’occupe d’abord de me maquiller, avec une vitesse
impressionnante, puis il s’attaque à mes cheveux et nous discutons plaisamment.
Raul donne quelques ordres à des assistants et une jeune femme incroyablement maigre
revient avec un maillot de bain. Il la regarde des pieds à la tête, puis de la tête aux pieds, se
lèche les lèvres et la remercie. Elle se pavane un peu, puis elle tourne les talons pour aider un
autre styliste.
— C’est ta copine ? je demande alors qu’il met la touche finale à ma coiffure.
— Pas encore, mais j’y travaille. Elle est timide. Je ne veux pas lui faire peur, mais on
sort ensemble ce week-end.
— Cool ! je m’exclame en souriant.
Il sourit à son tour, puis il gonfle mes cheveux et y met de la laque pour s’assurer
qu’aucune mèche ne s’échappe de sa coiffure. Il déclare alors qu’il a terminé, et lorsque je me
regarde dans le miroir, j’ai du mal à me reconnaître. Je retiens mon souffle avec un cri aigu
tant je suis canon ! Mes cheveux sont brillants, volumineux, et des anglaises soyeuses se
balancent de gauche à droite comme des ressorts lorsque je tourne la tête. Son maquillage est
un chef-d’œuvre. Mes yeux verts paraissent immenses et irradient de lumière, et ma peau
semble fraîchement bronzée et naturelle, sauf qu’il a fallu trente minutes et des tonnes de
maquillage pour obtenir cette « beauté naturelle ».
— Tu es un génie, Raul.
— Je sais, répond-il en me tendant un maillot de bain noir brillant.
Le haut est un tankini qui se noue dans le dos et le bas se noue sur les hanches avec des
ficelles blanches. Il est plus couvrant que les bikinis que j’ai l’habitude de porter, ce qui est
plutôt sympa pour mon premier shooting.
— Va te changer là-bas, avec les autres filles.
Lorsque j’entre dans la pièce, je découvre des femmes de toutes les formes et de toutes
les tailles en train de se déshabiller. Des assistantes déambulent parmi elles, mettant du spray
sur leur peau ou ajustant leur maillot de bain. Une femme noire avec des courbes généreuses
avance vers moi. Elle porte un maillot une pièce blanc avec des lanières qui se croisent sur les
seins avant de descendre pour couvrir son ventre. Le tissu laisse un espace ouvert sur ses
hanches puis il finit en short sur ses fesses. Sur elle, avec son physique et sa peau chocolat, le
maillot est canon.
— Salut, je m’appelle Michelle.
— Mia, je réponds en lui serrant la main.
Je regarde autour de moi en souriant, et les autres femmes me saluent de la main.
Michelle passe son bras autour de mes épaules.
— Écoute-moi. La blonde canon là-bas, qui fait un peu pétasse, c’est Taylor, dit-elle.
Elle désigne une femme qui est en train de scotcher ses gros seins à son maillot. Ses
cheveux blonds sont magnifiques et tombent sur ses fesses généreuses. Elle doit faire du
quarante-huit ou du quarante-six, or elle est superbe dans son bikini noir. Taylor me fait un
signe de la main.
— Elle, c’est Lindsay. C’est ma pote, poursuit Michelle.
Elle pointe du doigt une brune dont les cheveux coupés au carré sont plaqués en arrière,
dont les lèvres sont peintes en rouge vif, et qui doit faire une taille de moins que Taylor.
J’avance dans la pièce avec Michelle, qui me présente ensuite à des jumelles vêtues du
même maillot, mais de couleurs différentes. Leurs cheveux auburn sont parcourus de mèches
caramel et sont coiffés dans des chignons complexes dont des mèches s’échappent de façon
stratégique.
— Salut, disent-elles en même temps avant de glousser comme des ados.
En fait, plus je les regarde, plus j’ai l’impression qu’elles sont en effet des ados avec
beaucoup de maquillage.
— Misty et Marcia sont les plus jeunes, ici, alors on prend toutes soin d’elles et on
s’assure qu’elles ne s’attirent pas d’ennuis. On ne veut pas qu’elles deviennent les salopes de
l’île, n’est-ce pas les filles ?
Elles gloussent de nouveau, et elles me font penser à Maddy. Elles sont aussi considérées
comme des grandes tailles, or elles doivent faire du quarante-deux, à peu près. Je ne suis pas
beaucoup plus fine qu’elles.
Michelle m’emmène dans un coin et elle tient mon maillot pendant que je me déshabille,
tout en continuant son topo sur les mannequins.
— Les jumelles n’ont que seize ans et elles sont là sans leur famille. L’agence a engagé un
chaperon pour les surveiller pendant qu’elles sont sur l’île, mais ce connard n’est jamais là.
Leur père est célibataire et il travaille dur pour subvenir à leurs besoins, mais comme tu peux
le voir, elles sont canon et elles ont été choisies sans passer de casting. C’est une occasion en
or pour elles et ça va servir à payer leurs études à la fac. C’est la seule raison pour laquelle
leur père les a autorisées à venir.
Une fois en maillot, une assistante vient me mettre du spray sur les fesses au cas où la
culotte remonterait durant le shooting, et elle scotche le haut à mes seins. Ensuite, elle se
verse de l’huile sur les mains et elle l’étale partout sur moi pour faire briller ma peau, puis
elle passe à Michelle qui, elle, écarte les bras et les jambes comme lors d’une fouille à
l’aéroport.
Quelqu’un frappe à la porte et nous nous taisons toutes immédiatement.
— Mia et Michelle, c’est à vous ! annonce une voix tonitruante.
— Que le spectacle commence ! dit Michelle.
Angel est un photographe et un être humain incroyable, et je m’éclate à travailler avec lui
pour la pub qui s’appellera « Yin et Yang ». Michelle et moi nous allongeons sur le dos, tête-
bêche, courbant nos corps pour dessiner un cercle alors qu’il nous prend en photo de dessus. À
un moment donné, il nous demande de tenir la cheville de l’autre et de nous étirer dans une
position compliquée. Il nous montre le résultat, et je suis surprise de découvrir une photo qui
donne à réfléchir.
Lorsque nous avons fini, Michelle et moi traînons avec les autres filles autour de pizzas.
Ce n’est probablement pas le repas idéal pour des modèles, mais Michelle me fait remarquer
qu’il y a des épinards, des artichauts, des tomates, des poivrons verts, des olives et du poulet
sur les pizzas, et que ce ne sont que des choses saines. Son explication nous satisfait, et nous
concluons que nous sommes des mannequins grande taille, de toute façon, et que nous avons
eu ce boulot grâce à nos corps, pas pour la taille que la société voudrait que l’on ait.
*
* *
Je passe les deux jours qui suivent à faire des photos de groupe et des portraits avec les
filles. Hélas, je n’ai pas le plaisir de travailler avec Taï. Je commence à l’aube et je ne finis que
lorsque je ne tiens plus debout. Le mannequinat est loin d’être de tout repos. Jamais je
n’aurais pensé que c’était un boulot aussi dur. C’est marrant au début, jusqu’à ce que ça fasse
une heure que je pointe mon orteil, que je cambre ma poitrine et que je serre les fesses pour
ne pas avoir l’air d’une strip-teaseuse, ou que je répète de légers ajustements à ma posture, en
plus des retouches aux cheveux et au maquillage. J’ai une crampe permanente dans le pied
droit à force d’essayer d’imiter le pied de Barbie – la différence avec elle, entre autres, c’est
que j’ai de la vraie chair et des vrais os.
Aujourd’hui, je revois Taï, et je souris non-stop en pensant à ce corps ferme, bronzé et
délicieux que je vais pouvoir coller contre le mien. Je pensais que nous passerions la journée à
poil chez moi, or il est déterminé à me faire visiter l’île, et je ne peux pas dire non à un tel
guide touristique.
Il m’emmène d’abord au Pali Lookout, non loin de Honolulu, au sud de l’île, où l’on peut
profiter d’une vue panoramique de la côte d’Oahu. Le vent est si puissant, en haut de la
montagne, que Taï finit par me donner sa casquette pour empêcher mes cheveux de nous
fouetter le visage à tous les deux.
— C’est génial, non ? dit-il en regardant la vue magique.
— C’est superbe. Jamais je ne l’oublierai.
J’apprends que c’est là qu’a eu lieu une des batailles les plus meurtrières de l’histoire
d’Hawaï. Alors qu’ils défendaient Oahu contre Kamehameha Ier, presque quatre cents soldats
ont été pris au piège dans cette vallée et ils ont fini par être poussés par-dessus la falaise.
— C’est tellement triste, je dis alors que nous retournons à sa voiture.
Taï reprend sa casquette, et mes cheveux retombent en cascade dans mon dos.
— Si ça, ça t’a rendue triste, on va peut-être éviter Pearl Harbor.
— Bonne idée.
— Tu as faim ?
— Oui !
— Tu aimes la bière hawaïenne ?
— Est-ce qu’il y a des gens qui n’aiment pas ?
Il m’emmène à la Kona Brewing Company, une brasserie située dans un centre
commercial, ce qui me fait penser que ça ne va pas être aussi bon que Taï le dit. Cependant,
je suis ravie d’avoir eu tort.
Nous suivons la serveuse à travers un restaurant lambda jusqu’à l’arrière, où une terrasse
surplombe la baie et le port de plaisance. Taï m’explique que les gens peuvent amarrer leurs
bateaux en bas et gravir les escaliers entre les rochers pour venir dîner. La vue est aussi belle
qu’à Pali Lookout, mais très différente. Elle n’offre pas le même panorama, puisque de chaque
côté du restaurant s’étend une chaîne de montagnes. Des éclats de vert, jaune, marron, violet,
bleu et toutes les autres couleurs de l’arc-en-ciel donnent au paysage un air de tableau
impressionniste. Je comprends, à présent, pourquoi tant de gens ont peint ces montagnes, ils
ont voulu transmettre le sentiment de paix qu’elles inspirent.
Nous commandons une bière et discutons de la vie sur l’île, de la culture samoane, mais
aussi de ma vie en Californie, du surf et de l’avenir. Taï boit une bière blonde qui s’appelle
The Big Wave 1 et moi une bière fruitée, la Castaway 2. Étrangement, les noms de nos bières
semblent coller à la réalité de nos vies. Je suis comme une naufragée qui flotte dans la
direction que lui impose le courant, s’échouant ici ou là, et Taï est constamment en recherche
de la grande vague qui complétera sa vie. Secrètement, je crois qu’il ne se sentira entier que
lorsqu’il choisira une partenaire, mais pour le mois à venir, je suis contente d’être la femme
de sa vie.
— Bon, tu es allée au belvédère, tu as goûté à la bière et à la nourriture locale, que
dirais-tu de nourrir ton âme, à présent ?
— Mon âme ? Tu crois que tu peux nourrir mon âme ?
Il sourit jusqu’aux oreilles et nous remontons en voiture. Nous roulons pendant plus d’une
demi-heure, mais le trajet ne semble durer que quelques minutes tant je me perds dans les
paysages qui défilent à travers la vitre.
Nous suivons un panneau pour la Valley of the Temples Memorial Park, le long d’une
route qui traverse un cimetière. Cependant, cela n’a rien à voir avec les tombes en béton froid
et les plaques de bronze que nous voyons aux États-Unis. Ici, de grands carrés en marbre noir
s’érigent à la verticale avec des gravures dorées, ils ressemblent à des sentinelles protégeant
les morts couchés à leurs pieds, prouvant la vénération qu’ont les Hawaïens pour leurs morts.
Alors que le lieu devrait triste et froid, je suis prise d’un sentiment de compassion et d’amour
pour ces gens qui partagent avec moi l’endroit où ils sont venus reposer en paix.
Taï se gare sur un parking et nous descendons de voiture. Il me tient la main et me guide
sur le chemin qui mène à une petite grotte découpée dans la montagne dans laquelle se dresse
un temple rouge d’architecture japonaise.
— Voici le Byodo-In Temple, chuchote-t-il. C’est un temple bouddhiste, où les gens de
toutes les fois sont les bienvenus pour venir prier, méditer ou simplement profiter de
l’environnement. Viens, il faut que tu le voies de plus près.
Je suis tellement surprise et fascinée que Taï doit me tirer par la main. Le temple est
niché au pied de l’immense montagne. D’un côté se déploie une forêt de bambous, de l’autre
le cimetière. C’est l’endroit le plus beau que j’ai vu de toute ma vie, mais je n’ai pas les mots
pour expliquer le sentiment de plénitude qui envahit mon esprit et mon âme. La quiétude et
l’humanité qui règnent en ce lieu remplissent mes yeux de larmes.
— Je n’ai jamais vu une chose pareille, je dis en me tournant vers Taï, qui se baisse pour
m’embrasser tendrement.
— Tant mieux, parce que tu n’as pas vu le meilleur.
Nous parcourons les sentiers bordés d’arbres aux branches basses en nous arrêtant pour
admirer les carpes koïs dans les nombreux bassins. Près de l’entrée du temple sont suspendues
une cloche géante et une bûche. Quand je dis une bûche, je veux parler d’un tronçon d’arbre
qui est attaché au plafond par deux cordes. L’idée est que les visiteurs tirent la bûche en
arrière pour sonner la cloche. Bien évidemment, je ne peux m’empêcher d’essayer. Toutefois,
j’ai si peu de force que le tronc bouge à peine, effleurant tout juste la cloche.
— Attends une seconde, frangine, dit Taï.
Il donne son téléphone à un couple de Japonais qui attendent leur tour avec la cloche, et
l’homme se prépare à prendre la photo. Taï passe son bras sur mon ventre, attrapant
également la corde, puis il nous tire toutes les deux avec sa force surhumaine. Le tronc d’arbre
recule et s’écrase sur la cloche avec un dong assourdissant avant de rebondir et de la frapper
de nouveau, un peu moins fort, et de recommencer une troisième fois.
Je sautille sur place en frappant dans mes mains, puis je me jette sur Taï pour l’embrasser
langoureusement en guise de remerciement. Il me serre dans ses bras et dévore ma bouche en
suçant ma langue comme s’il essayait d’avaler toute ma joie. Quelqu’un se racle la gorge
derrière nous et je vois la femme japonaise lever les pouces derrière le dos de son mari. Je me
couvre la bouche en faisant de mon mieux pour ne pas m’esclaffer.
Taï remercie l’homme et range son téléphone dans sa poche. Il reprend ma main et nous
gravissons les marches jusqu’à la porte d’entrée. Taï enlève ses chaussures et je l’imite,
m’accrochant au dos de son t-shirt dans la pénombre. Je n’entends personne d’autre à
l’intérieur du temple. Nous avançons jusqu’à une immense statue de Bouddha de trois mètres
de haut, assis dans une pose méditative sur une fleur de lotus.
— C’est la plus grande statue de Bouddha en dehors du Japon, explique Taï. Elle a été
sculptée par Masuzo Inui, un artiste célèbre. J’aime qu’il soit assis dans une fleur de lotus.
— Pourquoi est-elle dorée ? je demande en balayant la statue du regard, essayant de
graver le moindre détail dans ma mémoire.
— Pour mettre en valeur sa beauté. Elle est couverte de trois couches de peinture d’or,
puis d’une couche de feuilles d’or. Tu vois toutes les silhouettes qui l’entourent ? demande-t-il
en les désignant.
Je hoche la tête, essayant de m’approcher autant que possible sans dépasser la corde.
— Il y a cinquante-deux Boddhisattvas 3 autour de lui, des êtres « illuminés » qui flottent
sur des nuages, jouent de la musique ou dansent. Ils représentent la culture Fujiwara 4.
Lorsque la leçon d’histoire est finie, nous allumons des bâtons d’encens que nous
déposons au pied de la statue.
— Maintenant, fais une prière ou un vœu, ou envoie de la lumière et de l’amour à
quelqu’un qui en a besoin, selon toi.
Taï s’assied en tailleur devant la statue, et encore une fois, je l’imite. Il presse ses paumes
de main l’une contre l’autre et les rapproche de son torse, comme pour une prière. Ensuite, il
ferme les yeux et baisse la tête. Je ferme également les yeux et baisse la tête, mais au lieu de
choisir entre prier, faire un vœu ou envoyer de l’amour, je fais les trois.
1. La Grande Vague.
2. La Naufragée.
3. Dans la religion bouddhiste, êtres humains ou divins cherchant à atteindre « l’éveil » et à devenir Bouddhas à leur tour.
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4. Famille de noblesse japonaise dont de nombreux descendants ont été régents des empereurs du VIII au XII siècle.
CHAPITRE 6
Taï passe le reste de la soirée à me promener autour de l’île. Nous nous arrêtons à
North Shore pour manger mexicain, et je découvre que cela n’a rien à voir avec ce que je
mange dans mon resto mexicain habituel en Californie. Cependant, la seule chose qui compte
est que les plats sont chauds et épicés, car c’est ce dont j’ai besoin après une soirée à regarder
les plages défiler sous mes yeux. Je passe la main par la vitre et je joue un moment avec le
vent, pendant que Taï tient ma main gauche en conduisant. Une douce musique hawaïenne
passe à la radio, dont la mélodie m’apaise, même si je ne comprends pas les paroles.
— Quand penses-tu mettre fin à ta vie de célibataire ? je demande.
Il penche la tête sur le côté et ses lèvres se pincent.
— J’en rêve tous les soirs, mais je n’ai pas de réponse, déclare-t-il avec un visage inquiet
qui me dit que c’est un sujet qui le travaille énormément.
Taï est un de ces hommes qu’une femme pourrait décider d’épouser tout de suite après
l’avoir rencontré. Entre nous, il n’est question que de sexe et d’amitié, pas d’amour et
d’engagement, or je sais que c’est cet engagement que Taï désire avec une femme.
— Que dit ta mère ? je demande en serrant plus fort sa main. Tu as dit qu’elle voyait le
futur. Quant à ce qu’elle a dit sur moi, eh bien… j’espère qu’elle a raison.
— Tina dit que je rencontrerai ma partenaire quand je ne m’y attendrai pas, soupire-t-il
en baissant la tête timidement.
Il la relève lentement et me regarde avec des yeux pleins d’admiration.
— Au début, j’ai pensé que c’était peut-être toi.
Je secoue vivement la tête.
— Je sais, je sais. Nous sommes faits pour être amis. De toute façon, Tina se serait jetée
sur toi si tu avais été la femme de ma vie. Je suis frustré d’attendre. J’ai l’impression de ne
vivre qu’une moitié de vie alors que l’autre est seule dans la nature, sans moi.
Mon Dieu, cet homme est un saint et il mérite d’obtenir tout ce qu’il souhaite. Les gens
aussi gentils que lui, aussi bons et qui viennent de familles aussi solides s’en sortent toujours.
— Tu la trouveras, j’en suis sûre.
— Tina m’a donné quelques indices, en fait.
J’écarquille les yeux et je me tourne dans mon siège pour mieux le voir.
— Dis-moi tout ! je m’exclame en lui mettant un petit coup de poing dans le bras.
Il rit !
— Allez, qu’a dit Mesina sur l’amour de ta vie ?
Il frotte sa main sur son crâne.
— Elle a dit que ses yeux auraient la couleur de l’herbe fraîchement tondue et que ses
cheveux seraient dorés comme le soleil.
— Alors, on cherche une blonde aux yeux verts ? C’est génial ! je dis en riant.
— Ouais, mais ça veut dire qu’elle ne sera pas hawaïenne, dit-il en fronçant les sourcils,
ce que ma famille aura du mal à accepter.
Je caresse son épaule et je me rapproche pour m’appuyer contre lui.
— L’amour sincère l’emporte toujours, je réponds. Je crois simplement qu’il faut affronter
les épreuves et réussir les tests pour parvenir à sa fin heureuse.
— Tu crois ?
— Je le sais, je réponds en souriant et en embrassant son épaule.
— En attendant, je compte profiter un maximum de la belle brune qui vient de la terre
ferme, grogne-t-il en remontant sa main entre mes cuisses.
— Ça me semble une excellente idée, je réponds d’une voix pleine de désir.
*
* *
Au lieu de tourner vers Honolulu et la plage Diamond Head où sont nos bungalows, Taï
tourne à gauche sur une route sinueuse qui serpente à travers les bois et semble nous mener
en haut de la colline.
— On va où ?
— Tu verras. Fais-moi confiance, répond-il.
Je boude en fronçant les sourcils.
— Eh, où est passé ton beau sourire, frangine ?
— Tu le verrais si on était à la maison en train de baiser, je rétorque.
— Crois-moi, ça en vaut la peine, répond-il alors que son regard s’embrase.
— Ce serait mieux qu’un orgasme signé Taï Niko ? J’en doute, je grommelle d’un ton
enjoué.
Ça fait plusieurs jours que je n’en ai pas eu et je commence à être sérieusement en
manque.
Taï finit par se garer dans un pré où les seules lumières proviennent de Honolulu et de la
lune. La vue est époustouflante, comme partout à Oahu, et je dois reconnaître qu’elle vaut
largement le détour que nous avons fait. Taï étend une serviette de plage dans l’herbe et il
m’assied dessus avant de retourner à la voiture pour baisser les vitres et augmenter le volume
de la musique hawaïenne. La nuit est chaude et humide, mais pas au point que je me sente
visqueuse. Lorsqu’il revient, Taï tient une bouteille de champagne dans les mains.
— D’où tu sors ça ? je demande.
— Les vrais hommes ont des secrets qu’ils ne partagent pas avec leur femme.
J’éclate de rire en prenant le minuscule gobelet en carton qu’il me tend.
— Alors, je suis ta femme ?
Comme l’a dit sa mère, Taï ne peut pas craquer pour moi, et je ne peux pas craquer pour
lui. Notre relation est fun et amicale et elle ne peut pas aller au-delà.
— Eh bien, pendant les dix-sept prochains jours, oui. Ensuite, ce sera à un autre
malheureux de te supporter.
— Espèce d’enfoiré ! je m’exclame en riant.
— Tu sais bien que je plaisante, répond-il.
Nous restons à boire du champagne un moment, jusqu’à ce que je sois un peu pompette
et désinhibée, comme toujours avec le champagne. Du coin de l’œil, je regarde Taï, plus sobre
que moi puisqu’il va devoir conduire au retour, à moitié allongé, appuyé sur ses avant-bras,
admirant la vue. Je me tourne de côté et j’effleure sa mâchoire du bout du doigt, lui faisant
tourner la tête.
Je lèche mes lèvres en caressant les siennes, et le bout de sa langue sort pour mouiller
mon doigt. Il le mord, et je retiens mon souffle. Je ne savais pas qu’un doigt pouvait être aussi
sensible, or c’est comme si sa bouche était sur mon clitoris. Il continue de le sucer et je sens
ma culotte devenir de plus en plus mouillée. Je referme mes jambes et je serre mes cuisses
pour exercer une pression à l’endroit où je désire tant le sentir.
— Ta fleur est mûre, dit Taï en promenant une main sur mes seins.
Il soulève ma jupe, et ses doigts se ruent sur mon clito, tournant autour avant de plonger
entre mes lèvres, et je m’allonge sur le dos alors qu’il me fouille de sa main experte.
— Je sens ton nectar, frangine, susurre-t-il en ajoutant un doigt. Je peux le goûter ? Ici,
en pleine nature ?
Je hoche vivement la tête en agrippant ses épaules.
— Oui, je t’en supplie, je gémis quand il rajoute un troisième doigt entre mes jambes.
— Et si je te déshabillais complètement et que je te baisais ici ? On t’a déjà prise sur le
capot d’une voiture, Mia ?
— Seulement sur une moto, je réponds d’une voix tremblante en secouant la tête.
Je penche la tête en arrière quand il accélère le mouvement de ses doigts.
— Ah bon ? Tu me raconteras ça plus tard, grogne-t-il.
Il retire sa main pour me mettre debout devant la voiture, puis il baisse ma culotte et la
range dans sa poche. Il passe mon t-shirt par-dessus ma tête, j’enlève sa chemise pour sentir sa
peau parfaite sur mes tétons pointus, et je plaque violemment ma bouche sur la sienne.
Cependant, il rompt le baiser pour me faire reculer et me soulever sur le capot encore tiède
de la voiture.
— Allonge-toi. Je veux te voir allongée à poil sur le capot de ma Jeep.
Je lui obéis, brûlante de désir, impatiente qu’il me touche… n’importe où.
— Occupe-toi de tes seins, moi je me charge de ta fleur et de ton nectar qui coule déjà
entre tes fesses.
Mon Dieu, ses paroles ont toujours pour effet de m’exciter davantage, et les pulsations de
mon clitoris s’intensifient.
Je m’empare de mes seins, je les palpe lentement et je suis sur le point de pincer mes
tétons quand Taï plonge sa langue en moi. Il grogne et je gémis, et je me dis qu’à tous les
deux, nous pourrions passer pour une meute d’animaux sauvages en train de se battre dans la
forêt. Lorsque Taï fait un cunni, c’est comme s’il goûtait au plus savoureux des desserts pour la
première fois de sa vie. Il lèche, il suce, il mord, et il appuie partout où il faut. Il plaque ses
lèvres charnues sur mon clitoris et il tourne sa langue autour tout en écartant davantage mes
jambes. Il lève ses yeux noirs et nos regards se croisent. Il serre fort mes cuisses, ouvre la
bouche et pose sa langue à plat sur mon bouton de chair pour le frotter. Je gémis et le supplie
du regard de me faire jouir. J’essaie de soulever mon bassin, mais je suis à sa merci. Lorsque
sa bouche me quitte une seconde, je suis à deux doigts de pleurer. Les larmes me montent aux
yeux et mon corps se met à trembler sous la pression qui s’accumulait et qui n’a plus
d’échappatoire.
— Ne ferme pas les yeux. Regarde-moi te faire jouir, grogne-t-il.
Il suffit d’un dernier coup de langue pour que je me contracte des orteils aux épaules
tandis qu’un orgasme puissant parcourt mes veines. Je ne peux plus bouger. Ses mains viriles
et expertes ont immobilisé mes jambes. Au bout d’un moment, je ne peux plus supporter de
jouir ainsi et je pose mes mains sur sa tête pour le repousser. Ses lèvres quittent mon
bourgeon rouge et enflé comme une cerise bien mûre. Je n’ai pas la force de le repousser
davantage, mais Taï décide d’enfoncer sa langue dans ma chatte. Il ne perd pas une goutte de
mon essence, s’acharnant à tout avaler, jusqu’à ce que je sois de nouveau sur le point de jouir.
Il décide alors de reculer pour enlever son short, laissant surgir sa queue qui semble
douloureusement gonflée. Je me redresse pour la prendre dans ma bouche et lui renvoyer
l’ascenseur, mais il secoue la tête. Il me tend une capote, que j’ouvre avec les dents avant de
la dérouler sur son énorme verge.
Taï saisit mes genoux et les ramène brusquement sur ses pectoraux, si fort que je dois
plaquer mes paumes sur le capot pour tenir assise. Il positionne son sexe sur le mien, puis il
me pénètre violemment, m’arrachant un cri strident. Cet homme est véritablement énorme.
Quelques secondes plus tard, il tient plus fort mes genoux pour aller plus profond encore, et je
m’accroche autant que possible à ses épaules et à son cou.
Soudain, il se retire et il me retourne pour que je sois agenouillée sur le capot. J’allonge
mon torse sur la tôle et je m’accroche au niveau des essuie-glaces alors qu’il tire mes fesses
vers lui. Il écarte mes lèvres, puis il me transperce de nouveau, atteignant des points de mon
vagin restés vierges jusque-là.
— Je veux laisser ma trace en toi pour que ma queue te manque quand tu partiras, tu
m’entends, frangine ?
— Oui, je gémis.
Son gland explore le moindre recoin de mon sexe, et des frissons de plaisir se précipitent
dans mes veines, parcourant mon corps dans une course effrénée tandis que les parois de ma
chatte commencent à se contracter.
— Ma bite te manquera ?
— Putain oui. Baise-moi, Taï ! je m’écrie.
Il ramène mon bassin à lui et je m’accroche de toutes mes forces au capot. Il garde le
même rythme enragé tout en posant son pied sur le pare-chocs de la Jeep. Sa main descend à
l’endroit où nos corps se rejoignent et il masse mon clitoris. Quelques secondes suffisent pour
me faire jouir de nouveau avec la même intensité.
Je m’élève et m’envole, légère comme la brise, alors que quelque part sur terre, Taï
continue de me prendre comme une rock star, me punaisant au capot de sa Jeep jusqu’à ce
qu’il jouisse lui aussi dans un rugissement assourdissant.
*
* *
Angel D’Amico est un génie. Grâce à lui, Taï et moi avons l’air d’un couple qui est
ensemble depuis des années. La lumière, le décor et les maillots de bain sont tout simplement
canon. Avec ses modèles, dont je suis la plus fine, puisque les autres font du quarante-deux au
cinquante, il présente au monde une nouvelle façon pour les femmes de voir leur corps.
Toutes les mannequins ont des formes généreuses dont elles sont fières, et elles ont raison de
l’être. Ce sont des femmes superbes avec de vrais corps de femmes.
— Allez les filles, rapprochez-vous du beau gosse, dit Angel. Taï, pose une main sur la
fesse de Taylor et l’autre sur la hanche de Michelle. Mia, ma belle, tu restes sur le côté et tu
les regardes d’un air… comment dire… dégoûté.
Rosa, sa femme, positionne Taylor et Michelle comme le veut Angel.
— Mia chérie, viens ici. Mets tes mains sur tes hanches, voilà. Tu les regardes avec un air
digne, superbe, mais en colère. Marcia et Misty, venez ici, mes poussins.
Les jumelles arrivent en courant, leurs cheveux auburn volant derrière elles.
— Oh, si, si, je vois, mon amour. Je vois ! Tu es un génie, tu mérites que je me prosterne
devant toi, dit Angel à sa femme.
— Quand ne te prosternes-tu pas à mes pieds, mon amour ? répond-elle en souriant.
Il pose une main sur son cœur et, pendant plusieurs minutes, regarde sa femme avec des
yeux pleins d’amour.
— Au travail, lui dit-elle en recoiffant les jumelles.
— Si, si. Donc, Taï, tu t’es fait prendre la main dans le sac. Mais tu regardes les jeunes
filles aussi, et Miss Mia te surprend. D’accord ?
Taï hoche la tête et empoigne Michelle et Taylor. Un éclat de jalousie saisit soudain mes
entrailles lorsque je le vois planter ses ongles dans leur chair. Toutes les femmes prennent la
pose et je m’exécute également. Je n’ai aucun mal à avoir l’air en colère, tirant ma frustration
des bleus laissés par Taï, du sentiment d’impuissance vis-à-vis de mon père et de mon
irritation à avoir vu encore un autre magazine montrant Wes et Gina en train de s’embrasser.
« Ce n’est pas sérieux » – mon œil, oui ! J’ai pris le magazine en photo pour les regarder
chaque fois que je me sens légèrement coupable.
— C’est bien, Mia, tu projettes beaucoup de colère et de frustration, dit Angel en prenant
dix photos par seconde.
Soudain, Taï improvise et s’éloigne des autres mannequins qui ont l’air surprises, et il
tombe à genoux devant moi.
— Si, Taï, perfetto !
Il se penche pour embrasser ma cuisse, puis il saisit mes hanches et lève la tête vers moi
comme s’il était sincèrement désolé. Je caresse sa tête et il sourit, confiant de m’avoir
reconquise, mais je repousse ses épaules pour le faire tomber sur les fesses. Je me tourne
ensuite face à la caméra, je me déhanche et je fais un clin d’œil à l’objectif.
Angel éclate de rire en laissant tomber la tête en arrière.
— C’est trop ! Celle-là sera pour le bêtisier !
Tout le monde suit son exemple et, lorsque nous recouvrons notre sérieux, nous nous
remettons au boulot. C’est une belle journée de travail. Bien évidemment, Taï et moi nous
rabibochons grâce au travail d’équipe et à la bonne humeur ambiante. Nous partons main
dans la main sur la plage pour regagner nos bungalows. Demain, ma sœur et ma meilleure
amie arrivent. J’ai hâte.
*
* *
Le taxi s’arrête devant mon bungalow, où Taï et moi attendons, assis sur le seuil. Je me
lève d’un bond quand Ginelle ouvre la portière. Elle court vers moi, puis elle se jette dans mes
bras, nous faisant tomber toutes les deux dans l’herbe.
— Espèce de garce ! Je n’arrive pas à croire que tu vis au paradis sans moi depuis tout ce
temps ! Mais je suis là maintenant, ma salope !
Elle couvre mon visage de baisers et j’entends Mads glousser derrière nous. Deux pieds
bronzés et un mollet couvert de tatouages apparaissent dans le champ de vision de Ginelle, et
elle lève la tête, encore et encore.
— Jésus Marie Joseph. D’où vient cette belle bête ? Bon sang ! C’est ton client ? me
demande-t-elle.
Je secoue la tête, et elle regarde de nouveau Taï.
— J’espère que tu te tapes ce demi-dieu, poursuit-elle d’un air très sérieux.
Je hoche vivement la tête.
— Alors, je n’ai aucune chance de glisser sur cette vague hawaïenne, moi ?
Taï rit si fort que je suis surprise de ne pas voir les palmiers trembler autour de nous.
Je secoue la tête en fronçant les sourcils.
— C’est toi qui as tous les mecs, c’est injuste ! rouspète-t-elle avant de se lever.
— Aloha, dit Taï en lui tendant la main. Tu dois être Ginelle.
— Tu as parlé de moi ? répond-elle en m’interrogeant du regard. En bien, j’espère !
— Je l’ai surtout mis en garde, je dis en prenant la main de Taï pour qu’il m’aide à me
lever.
Aussitôt debout, je mets un coup de hanche à Gin pour atteindre mon adorable sœur.
— Voici Madison, Maddy. Ma petite sœur, et la fierté de ma vie. Maddy, voici Taï.
Maddy sourit jusqu’aux oreilles en rougissant.
— Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit, Taï ? je dis en désignant le visage de ma sœur.
— La plus belle fille du monde, répond-il. Aloha, Madison.
— Exactement ! je m’exclame en l’attirant dans mes bras. Comment tu vas, sœurette ?
Je recule pour étudier ces yeux verts qui ressemblent tant aux miens et je suis satisfaite
de voir qu’ils ont l’air heureux.
— Je vais bien. Super-bien, même si je m’inquiète pour papa, il n’a personne pendant
qu’on est ici. Mais Matt et sa famille vont passer le voir.
Bien évidemment, parce que c’est la meilleure famille de l’univers. J’ai envie de les
détester tant ils sont parfaits, mais comme ma sœur va rejoindre leur clan d’ici deux ans, je
dois être indulgente. Par ailleurs, je ne peux pas leur reprocher d’être des gens bien, si ?
— C’est gentil de leur part, je dis en la prenant par la taille. Est-ce qu’il y a du nouveau ?
Maddy fait non de la tête alors que Taï prend leurs sacs, tous leurs sacs. En une fois. Des
frissons de désir me parcourent à la vue de sa virilité et de sa force. Je me lèche les lèvres en
admirant son superbe dos quand il nous précède dans mon bungalow.
— J’aimerais que papa se réveille, admet Maddy en s’asseyant sur un tabouret de bar.
Je fais le tour de la cuisine, sortant tout l’alcool et les jus de fruit, ainsi que le mixeur,
car les vacances sont synonymes de cocktails.
— Est-ce que les médecins savent pourquoi ce n’est pas le cas ? Son corps est pourtant
guéri.
Gin écarquille les yeux devant tout l’alcool à disposition.
— Les toubibs disent qu’il se réveillera quand son corps l’aura décidé. Mais ils disent
qu’avec le traumatisme crânien qu’il a eu, on ne doit pas se faire trop d’espoir.
— Je suis désolée les filles, dit Ginelle. Je sais que vous angoissez.
Maddy se lève brusquement pour ouvrir la baie vitrée, et la brise océanique s’engouffre
dans la pièce, chassant la mauvaise ambiance. Ça va me manquer quand je serai partie.
J’étudie les possibilités de cocktails et je choisis mes ingrédients. Ayant bossé comme
serveuse et barmaid pendant quelques années, je m’y connais. J’attrape la vodka au citron, le
schnaps à la pêche, le triple sec, puis les jus d’orange, d’ananas et de citron vert. Je remplis
quatre verres de glaçons sous le regard de Taï, appuyé sur le bar, les bras croisés sur son torse
massif, un air attentif sur le visage. Ginelle ne se prive pas de le mater, ce qui ne semble pas
le déranger, avec un corps comme le sien et les métiers qu’il fait, il doit être habitué à se faire
reluquer.
— Gin, sans rire, arrête de le dévorer des yeux !
Elle fait la moue et regarde ailleurs, mais deux secondes plus tard, ses yeux sont de
nouveau sur mon beau Samoan, attirés comme par des aimants.
— Gin ! je m’exclame lorsqu’elle se lèche les lèvres.
Elle ferme les yeux et appuie ses doigts sur ses paupières.
— Désolée, je suis désolée ! C’est juste que ça fait longtemps que je n’ai pas vu un si bel
homme. Tu es vraiment canon, Taï.
Il baisse un peu la tête en souriant.
— Tu n’es mal non plus, minus, dit-il d’une voix si basse et sexy que je mouille ma
culotte.
Quant à Gin, elle semble se liquéfier, d’ailleurs elle fait semblant de tomber en pâmoison
et je mets un coup de coude dans les côtes de Taï.
— Aïe ! Qu’est-ce que j’ai fait ? s’exclame-t-il.
— Tu l’encourages ! je réponds en le fusillant du regard.
Il éclate de rire alors que je finis de préparer nos cocktails, puis je les distribue et nous
levons tous nos verres pour trinquer.
— Au fun, au soleil… et à Hawaï ! je clame avant de trinquer et de boire une gorgée.
— Vous êtes prêtes pour la plage ? demande Taï.
— Ah oui, les filles, il y a des maillots de bain pour tout le monde dans ma chambre.
Vous allez être folles quand vous allez voir tout ce que j’ai collecté au boulot !
Maddy et Gin poussent des cris stridents et elles partent en courant dans la chambre.
— Tu vas vraiment leur donner les maillots qu’elles veulent ? Ils sont haute couture, ils
valent sans doute quelques centaines de dollars chacun.
— Et alors. J’aime ces filles plus que tout, et surtout plus que l’argent et les fringues de
luxe. Il faut partager ses richesses, n’est-ce pas ? je dis, parce que c’est justement ce qu’il fait
avec sa famille.
Au fond du petit couloir, j’entends les cris de joie de ma sœur et de ma meilleure amie.
Cependant, cela semble vite déraper en bataille de chiffonnières comme entre de véritables
sœurs.
— Tu es trop grande pour celui-là !
— Tais-toi, rétorque ma sœur. Tu es juste jalouse parce que tu es minuscule.
— Toi, tais-toi ! C’est toi qui es jalouse parce que je suis format pocket et que tout le
monde aime ce qui est petit !
Taï m’attire dans ses bras et appuie son front sur le mien.
— Frangine, ta famille est tarée.
— Inutile de me le dire, je le sais déjà, je réponds en riant.
Je l’embrasse tendrement et notre baiser dure un moment. Nos langues dansent et ses
mains descendent sur mes fesses pour les empoigner. Il appuie son érection contre mon ventre
et je pousse un grognement.
— On finit ça plus tard quand le décalage horaire rattrapera les filles ? Chez toi ?
— Avec plaisir.
*
* *
Le lendemain, Taï et moi avons un autre shooting photo, mais nous finissons en milieu
d’après-midi et nous retrouvons Gin et Maddy qui ont passé la journée à bronzer. Ce soir, Taï
nous emmène à un luau où lui et sa famille font un spectacle. Cela va bientôt faire trois
semaines que je suis là, et je n’ai toujours pas vu Taï et sa danse de couteaux de feu. J’ai hâte.
Je n’ai pas la moindre idée de ce que c’est, mais ça a l’air exotique et excitant.
Gin, Maddy et moi sommes toutes les trois vêtues de robes longues et amples dans des
couleurs différentes, et nous laissons toutes les trois nos cheveux lâches, décorés des fleurs
que Taï nous a apportées. J’ai trouvé son geste adorable et digne d’un gentleman – tout
l’opposé de la manière sauvage dont il m’a prise hier soir contre le mur de son salon puis sur
la table de sa cuisine. Apparemment, je lui avais manqué.
Nous arrivons à l’hôtel cinq étoiles où se déroule le spectacle pour lequel Taï nous a eu
des billets. Lorsque nous les donnons à l’entrée, je suis surprise de découvrir que notre table
est au premier rang.
Les serveurs nous apportent une variété de plats polynésiens, tous plus sublimes les uns
que les autres. Je découvre le véritable poulet teriyaki, je goûte un lau lau de porc, du poï
hawaïen, des légumes verts sautés, des rouleaux de taro, et nous finissons par un plateau des
plus beaux fruits frais exotiques. Les fruits d’Hawaï sont les meilleurs au monde – et je dis ça
alors que j’habite en Californie, où nous sommes gâtés dans ce domaine. Or je sacrifierais
n’importe quoi pour manger des mangues hawaïennes fraîches tous les jours.
— C’est délicieux, dit Maddy en avalant un énorme morceau d’ananas. Je n’arrive plus à
m’arrêter.
— Je sais, c’est dingue.
Gin, Maddy et moi dînons tranquillement et discutons avec les gens à côté de nous tout
en regardant le soleil se coucher. La scène est installée devant la plage et l’océan afin que le
public profite de la vue tant qu’il fait jour. Ce n’est qu’à la nuit tombée que le spectacle
commence. C’est alors que des tambours retentissent, résonnant jusque dans ma poitrine.
Afano, le père de Taï, arrive sur scène, vêtu d’un minuscule paréo qui cache à peine sa
virilité. Ses tatouages sont magnifiques et des bracelets d’herbe sont attachés à ses mollets,
pendant sur ses pieds. Nous sommes tellement près de la scène que j’entends le bruissement
de l’herbe à chacun de ses pas.
Il présente les batteurs, alignés sur le côté de la scène, et ceux-ci se lancent dans une
démonstration de prouesses rythmiques qui réjouit le public. Il remercie les spectateurs de
s’initier à la culture samoane, puis il présente le premier spectacle.
Je suis surprise de voir toutes les femmes de sa famille, y compris Masina, la mère de
Taï, venir sur scène. Plus âgée que les autres, elle est vêtue d’un paréo noué sur sa poitrine,
alors que les plus jeunes n’ont un paréo que sur les cuisses, avec des noix de coco sur les seins.
La musique commence et les femmes enchantent le public avec leur chorégraphie. Je n’ai
vu ce genre de danse qu’en film, et le hula mérite d’être découvert en live. Les femmes Niko
lèvent les bras au-dessus de leur tête et se tournent d’un côté et de l’autre, se déhanchant
gracieusement avec de petits pas légers sous les yeux fascinés des spectateurs.
Après encore deux danses – encore plus compliquées – elles demandent des
volontaires, et Gin et moi levons le bras maigrichon de Maddy, à son grand désarroi. Masina
me regarde en me faisant un clin d’œil, je joins mes mains devant moi comme pour prier et je
baisse la tête pour la remercier. Les volontaires apprennent à danser et Maddy semble
comprendre tout de suite. Cela dit, je ne devrais pas être surprise car ma petite sœur est
douée pour tout ce qu’elle entreprend, y compris la danse. Masina lance la musique, et les
volontaires suivent leurs professeurs. Très vite, Maddy sourit jusqu’aux oreilles, levant les bras
en l’air comme si elle avait fait ça toute sa vie. Je suis folle de joie de la voir aussi heureuse
sur scène, consciente que c’est moi qui lui offre ce souvenir. C’est la première fois qu’elle sort
du Nevada, et c’est avec moi, pour aller à Hawaï. Elle s’en souviendra longtemps et elle
pourra en parler à ses enfants, plus tard. Mon Dieu, faites que ce soit dans de nombreuses
années. La musique s’arrête, et le public acclame les danseuses, volontaires comme
professionnelles.
Les spectacles continuent et s’enchaînent, et plus le temps passe sans que Taï n’ait fait son
apparition, plus je deviens nerveuse. Les dernières démonstrations sont souvent les plus
dangereuses, non ?
Lorsqu’Afano revient sur scène, il est vêtu d’un costume différent – qui révèle toujours
autant de peau.
— Et maintenant, voici venu le moment que vous attendez tous. Il faut avoir le cœur d’un
guerrier pour manipuler les couteaux, et mes fils… dit-il en frappant son poing sur sa
poitrine… mes fils ont les cœurs les plus purs. Ils ont fait le vide dans leurs esprits, et ils sont
prêts pour vous présenter cet aspect de notre culture. Fils ! rugit-il.
Taï et ses trois frères arrivent sur scène, vêtus de paréos rouge sang et de bandeaux
d’herbe sur les mollets et sur les coudes, tenant dans leur main un long bâton. Taï se place
devant, avec son père, et les trois autres se positionnent derrière eux. Masina revient sur
scène avec une torche en feu, vêtue cette fois-ci d’une longue robe blanche qui vole dans la
brise. Elle allume les deux bouts des bâtons, tapote leurs joues un par un, et retourne sur le
côté de la scène. Les bâtons en feu illuminent les visages d’Afano et de ses fils, et ils se
préparent, écartant les jambes pour se baisser un peu.
— Mon Dieu, comment suis-je censée me contrôler lorsque j’ai toute cette chair virile
devant moi ? chuchote Gin.
— Tiens-toi bien, je réponds en lui mettant un coup d’épaule.
— Je ne peux rien promettre.
Nous éclatons de rire, mais je ne quitte pas Taï des yeux. Mon cœur bat la chamade
quand Afano crie un ordre.
Les cinq hommes crient quelque chose qui ressemble à « Hut » et frappent leurs pieds
par terre. Puis ils font tourner les bâtons à bout de bras. Les couteaux de feu. Je suis sur le
point de mourir d’angoisse, déjà persuadée qu’ils vont tous se brûler quand ils jettent en l’air
les bâtons. Ils les rattrapent aisément, puis ils serpentent les uns entre les autres sans cesser
de faire tourner les torches dans leurs doigts. Je les regarde sans respirer, une main sur la
bouche, l’autre fermée sur mes cuisses, morte de trouille.
Cependant, ils ne s’arrêtent pas là. Le père et les frères de Taï reculent jusqu’au fond de
la scène et tiennent les bâtons au-dessus de leur tête comme pour éclairer la nuit. Les
tambours retentissent et chaque boom résonne dans ma poitrine. Taï, seul au milieu de la
scène, jette son bâton à une dizaine de mètres au-dessus de lui. Il fait un saut périlleux avant
de le rattraper et de le passer autour de sa taille puis entre ses jambes et dans son os. Ses
bandeaux d’herbe pourraient prendre feu à tout moment. Il roule le couteau de feu sur son
cou et dans sa nuque, le fait tourner comme un bâton de majorette, puis il lève un bras, main
ouverte. Derrière lui, Afano jette son bâton. Taï s’agenouille, un genou relevé, et attrape le
bâton dans sa main. Je retiens mon souffle en fermant les yeux. Quand je les rouvre, il fait
tournoyer les deux dans ses mains. Je le dévisage, abasourdie, alors qu’autour de moi le
public l’applaudit vivement.
Taï passe quelques minutes à faire différentes figures avec les bâtons – toutes plus
difficiles les unes que les autres – et le bruit des tambours devient de plus en plus oppressant.
Puis les frères crient « Hut » à chaque pas qu’ils font vers Taï, frappant le sol avec leurs pieds,
et, chacun leur tour, ils lancent leur bâton dans les airs. Taï fait un flip sur le dos, jambes en
l’air. Il rattrape d’abord les bâtons avec la plante de ses pieds, puis il les passe dans ses mains.
Lorsqu’il a rattrapé les cinq bâtons, il se lève en les tenant de sorte à dessiner un « H » –
deux dans chaque main, à la verticale, et le dernier à l’horizontale entre ses pouces. Chaque
frère prend alors Taï dans ses bras, éteint les flammes et salue les spectateurs.
Le public entier – composé de plusieurs centaines de personnes – se lève pour applaudir
et siffler les Niko. Afano fait revenir toute sa famille sur scène pour saluer les spectateurs. Le
regard de Taï est rivé sur moi et les larmes coulent sur mes joues alors que j’applaudis si fort
que j’en ai mal aux mains. Il dégaine le sourire qui fait fondre le cœur et la culotte de toutes
les femmes qui le croisent, et une voix dans le micro annonce que le luau est fini.
— Ton mec de mai a un talent de dingue, dit Ginelle en me tirant contre elle.
Mon mec de mai.
Je suppose que c’est ce qu’il est, oui – comme Alec a été mon copain de février et Wes
celui de janvier. La plupart des femmes n’ont pas plusieurs copains dans l’année, comme ça,
mais il n’y a pas d’autre moyen d’appeler une relation monogame d’un mois, avec des rencards
et la rencontre des familles. Si je ne peux pas dire que ces hommes à qui je confie mes rêves
et mes secrets, et aux côtés de qui je m’endors toutes les nuits, sont mes petits amis, alors je
ne sais pas ce qu’est la définition d’un copain.
— Oui, je sais. Allons le remercier pour les billets.
Nous allons en coulisse où je trouve Taï vêtu d’un short de bain – et rien d’autre – le
torse huilé, ce qui met en valeur tous ses muscles.
— Tu crois que je peux avoir un des frères ? demande Gin en regardant les trois hommes
occupés à la reluquer.
Tao, le frère aîné, mate Gin comme si elle était un morceau de viande juteuse et qu’il
était affamé. À voir Ginelle, le sentiment est réciproque.
— Fonce, ma pute. Fais-lui perdre la tête.
— Bon sang, vous me faites regretter Matthew, soupire Maddy alors que Taï vient vers
nous.
— Tu as aimé le spectacle ? demande-t-il.
Je hoche la tête sans un mot. Je suis si excitée que mon sang bout déjà dans mes veines
et que ma culotte est trempée. Je me jette dans ses bras et il me serre contre lui quand ma
bouche s’écrase sur la sienne. Il pousse un grognement et suce mes lèvres alors que je le
dévore sauvagement en frottant mon sexe contre son érection.
— Frangine, grogne-t-il. Ce n’est pas le lieu pour ça. Mais ne t’en fais pas, on continuera à
la maison quand les filles seront couchées. Je vais te torturer et te faire hurler de plaisir pour
m’avoir fait bander maintenant alors que je ne peux pas te prendre. Prépare-toi à enflammer
les draps, promet-il.
CHAPITRE 8
— Mon Dieu, non ! Je ne peux plus, stop… je… putain ! Prends-moi ! je hurle.
Je presse mes hanches sur la bouche de Taï et je tiens sa tête dans mes mains alors qu’il tient
mes fesses. Il m’arrache un énième orgasme, ce que je ne pensais pas possible. J’ai cessé de
compter le nombre de fois qu’il m’a fait jouir avec sa langue. Tout ce que je sais, c’est que s’il
ne met pas bientôt sa verge épaisse en moi, je vais céder à l’épuisement et je vais m’évanouir.
Taï pousse un grognement rauque, comme un animal. Je connais désormais le bruit qu’il
fait quand il est sur le point de perdre la tête et de plonger son sexe en moi. Il me retourne
sur le ventre et soulève mes hanches pour me mettre à quatre pattes.
— Accroche-toi à la tête de lit. C’est trop tard. Il faut que je te baise, et ça ne va pas être
joli.
Il saisit ma taille, appuie son gland à l’entrée de ma chatte trempée et il me pénètre
lentement, centimètre par centimètre. Je retiens mon souffle, m’attendant à ce qu’il se
déchaîne sur mon sexe, mais je suis surprise que ce ne soit pas le cas.
— C’est ça, tout doucement, mouille ma bite avec ton minou juteux, susurre-t-il.
Ses allers-retours sont lents, et j’en profite pour calmer ma respiration. Je baisse la tête
pour voir la capote couverte de mon essence, puis je touche l’endroit où nos corps se
rejoignent.
— Oui, frangine. Tu aimes me sentir déchirer ta fleur, hein ? C’est la plus belle chose sur
terre.
Il remonte une main sur mon sein pour le palper et titiller un téton, et je recule mon
bassin pour rencontrer le sien.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ? Tu dois me le demander, haole.
Je déteste qu’il m’appelle étrangère et il le sait, et c’est pour ça qu’il le dit pendant que
nous faisons l’amour. Cela dit, on ne peut pas vraiment dire que Taï et moi fassions l’amour.
Pas une seule fois nous n’avons pris notre temps avec des bougies, des chocolats ou ce genre
de cliché romantique. Le moment qui s’en rapproche le plus a été la semaine dernière quand il
m’a prise sur le capot de sa Jeep après qu’on avait bu du champagne. Donc non, Taï et moi
baisons, et ce avec un abandon total. C’est une chose que j’adore chez lui. Nous sommes amis,
et nous le resterons après que je l’aurai quitté pour ma prochaine aventure, mais pour
l’instant, je profite qu’il me punaise à sa tête de lit avec sa queue énorme.
— Baise-moi avec ta grosse bite hawaïenne ! je grogne en reculant les hanches pour
m’empaler sur sa verge.
— Tu es prête à marcher bizarrement, demain, frangine ?
— Est-ce que mon cul est blanc ? je réponds en frétillant des fesses et en le regardant
par-dessus mon épaule.
Ses yeux sont rivés dessus, et il resserre sa poigne sur ma taille.
— Oh que oui ! dit-il en s’enfonçant davantage en moi pour atteindre ce point que seule
sa queue peut toucher.
— Alors, ne pose pas de questions idiotes, je réponds.
Bon sang, les hommes posent toujours des questions idiot…
— Putain !
Ma chatte se resserre sur lui alors qu’il la pulvérise. Je pousse un cri, mais aucun son ne
sort. Ses couilles frappent ma chair enflée à chaque aller-retour, ajoutant une légère douleur
qui est si délicieuse que je me redresse et me cambre. Taï descend sa main sur mon ventre et
pince mon clito entre ses doigts, donnant lieu à une pression si intense que je finis par céder
et par jouir violemment, tremblant de tout mon corps. Ses mains me tiennent contre lui, le
temps qu’il atteigne lui aussi le nirvana en poussant un rugissement digne d’un lion, si fort que
je ne serais pas surprise qu’il réveille Gin et Maddy dans la maison mitoyenne.
C’est la dernière chose à laquelle je pense avant de m’évanouir.
Lorsque je reprends connaissance, il est en train d’essuyer mon sexe avec un gant d’eau
tiède.
— Je t’ai fait mal ? demande-t-il avec un regard froid et vide.
Je secoue la tête.
— Tu veux retourner dans ton lit ?
Je secoue de nouveau la tête, n’ayant toujours pas retrouvé ma voix.
— Tu es sûre ? il insiste d’une voix tremblante qui m’inquiète.
Il s’assied sur le lit à mes côtés et je rampe jusqu’à lui pour me blottir dans ses bras.
— Tu ne m’as pas fait mal, Taï.
— Tu t’es évanouie, dit-il.
Sa voix est si pleine d’émotion que je quitte la chaleur de ses bras pour le regarder dans
les yeux. Je prends son visage dans mes mains et je l’oblige à me regarder pour qu’il voie que
je suis sincère.
— Taï, j’ai rarement pris autant de plaisir et je m’en souviendrai jusqu’à ma mort. Tu ne
m’as pas fait mal. Je me suis arrêtée de compter à six orgasmes. Six. C’est inouï.
Je ne lui dis pas que je connais deux autres mecs qui seraient capables d’un tel score, car
avec Taï, c’est véritablement unique. L’intensité est différente, les membres aussi, les paroles,
les pensées. Tout ce que nous vivons au lit est génial et spécifique à Taï.
— Mia, j’ai perdu le contrôle, dit-il en plongeant sa main dans mes cheveux.
Je secoue la tête et lui réponds en souriant.
— On s’est tous les deux emballés. Tu as dit que j’allais mettre le feu aux draps, non ? Eh
bien, je crois qu’on peut dire que je les ai enflammés, pas toi ?
Il penche la tête sur le côté et respire profondément.
— Du moment que tu vas bien…
— Chéri, je vais mieux que bien. Laisse-moi dormir et je serai prête à remettre le
couvert. Mais cette fois… c’est moi qui serai dessus !
Taï éclate de rire, m’allonge dans les draps frais et me tient contre son corps chaud.
Épuisés, nous sombrons immédiatement dans un profond sommeil.
Lorsque je me réveille le lendemain, le soleil brille dans mes yeux et j’entends le bruit
des vagues. Je suis caressée par la brise océanique et j’ai la tête d’un beau Samoan entre les
jambes.
Hawaï.
C’est le plus beau mois de toute ma vie.
*
* *
Heureusement, mon walk of shame 1 n’est pas très long puisque Taï et moi sommes
voisins. J’entre chez moi pieds nus, mes sandales à la main, et je tombe sur Maddy qui se sert
un café en me regardant. Oups.
— Tu as passé une bonne nuit ?
Je souris et je sens une vague de chaleur recouvrir mes joues.
— Ma Mia rougit ? Wouah. Serait-ce d’avoir crié « Baise-moi avec ta grosse bite
hawaïenne » que tu souris si grand ce matin ?
Je reste bouche bée si longtemps que je pourrais avaler toutes les mouches de l’île.
— Oui, grande sœur, j’ai tout entendu. Savais-tu que la chambre d’ami partage un mur
avec… le lit de Taï ?
Maddy rit si fort que son visage en devient rouge cramoisi.
— Euh… je… je ne sais pas trop quoi dire.
— Il a fallu que j’aille dormir dans ton lit. Bon sang, j’ai hâte de baiser comme ça toute la
nuit. Par curiosité, est-ce que tu as mal à la chatte ?
Je m’assieds sur un tabouret, pose mes sandales sur le bar et me sers une tasse de café.
— Tu veux vraiment parler de ça ? je demande en grimaçant alors qu’elle hoche la tête.
Dans ce cas oui, je suis courbaturée, mais ce n’est que du bonheur.
Je pose une main sur mon front et je masse mes tempes tandis que Maddy promène son
doigt sur le dessus de sa tasse.
— Matt et moi avons fait l’amour une dizaine de fois et ça n’a jamais été comme ça, dit-
elle en rougissant sans lever les yeux. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, au contraire, mais je
ne crie jamais comme ça. Peut-être que je fais quelque chose mal ?
— Oh non, ma chérie, non, je réponds en posant ma main sur la sienne.
— Mais je n’ai jamais entendu Matt hurler de plaisir, non plus. D’habitude, il me dit juste
qu’il m’aime et il grogne un peu.
Je me penche pour cogner plusieurs fois mon front sur le plan de travail. La dernière
chose dont j’ai envie, c’est de parler de sexe avec ma petite sœur. C’est dans des moments
comme celui-ci que je déteste encore plus ma mère. C’est elle qui devrait avoir cette
conversation avec sa fille, pas moi.
Toutefois, je me redresse, je lève le menton et je jette mes cheveux en arrière, prête pour
une conversation qui promet d’être gênante, mais qui est néanmoins nécessaire. Mads veut
savoir comment donner du plaisir à son mec. Je suis sa seule influence féminine, je vais la
guider dans la bonne direction. Que Dieu me vienne en aide.
— Allons nous asseoir sur la terrasse.
Elle se lève d’un bond, prend l’assiette de fruits qu’elle a dû couper hier, et l’emporte sur
la table de jardin. Heureusement, mes lunettes de soleil y sont encore, alors je les mets et
j’étends mes jambes sur la chaise en face de la mienne. Maddy s’assied en face de moi,
attendant patiemment pendant que je cherche quoi lui dire.
Je gonfle lentement mes poumons, puis je les vide avant de me lancer.
— Ok. Ce que j’ai appris, c’est que les hommes aiment que leur partenaire soit active.
Donc, ne te contente pas de rester allongée sur le dos. Touche-le, embrasse-le, fais ce qui te
semble naturel.
Elle hoche la tête, silencieuse.
— Est-ce que vous avez essayé autre chose que la position du missionnaire ? je demande.
Je pousse un grognement et je me remonte le moral en levant la tête pour laisser le soleil
réchauffer mon visage.
— Non, dit-elle en fronçant les sourcils. Mais j’aimerais bien. Comment tu leur dis que tu
veux essayer autre chose ?
Ouf, une question facile.
— Parle-lui en quand vous êtes seuls mais que vous ne faites pas l’amour. Par exemple,
après manger. Assieds-toi avec lui et parle-lui de tes désirs.
— Mais je ne sais pas quels sont mes désirs.
Je me mords la lèvre et je gonfle ma poitrine. Je peux le faire.
— Eh bien… quand vous êtes sur le canapé, mets-toi à cheval sur lui, et puis… tu sais…
chevauche-le.
J’ai un haut-le-cœur violent et je ravale ma bile. Bon sang, c’est affreux. Des perles de
sueur couvrent mon front et je meurs soudain d’envie de me jeter dans l’océan et de me laisser
emporter par les vagues.
— Les hommes aiment ça ? Qu’une femme s’asseye sur eux ?
Je hoche la tête.
— Ouais. Ce sera bon pour toi, aussi, mais vas-y doucement parce que c’est plus profond
comme ça.
— Plus profond ! s’exclame-t-elle en écarquillant les yeux. J’ai déjà l’impression que Matt
me déchire en deux !
Eh bien, au moins, son prochain coloc est bien loti. Quand elle s’habituera à faire
l’amour, ce sera un point de plus pour le bon vieux Matt.
— Quoi d’autre ? demande-t-elle.
— Bon sang, tu ne regardes jamais de films porno ? je grogne.
Elle secoue la tête.
— Très bien, alors… essaie la levrette. Tu te mets à quatre pattes et il te prend par-
derrière. Essayez ça.
Si elle avait un stylo et un papier sur elle, elle aurait tout noté. Ma sœur prend toujours
des notes et elle aborde toujours une nouvelle situation de manière scientifique.
— Et… qu’est-ce que tu ressens ? demande-t-elle.
Mes épaules se relâchent et je soupire.
— C’est bon. Très bon. C’est comme ça que Taï me prenait hier soir quand on s’est un
peu emportés.
Elle sourit timidement, puis rougit de nouveau.
— Tu sais, vous avez juste besoin de vous explorer l’un l’autre. Faites ce qui vous semble
bien et ne vous inquiétez pas de ce que font les autres, de comment ils le font ni de savoir s’ils
font plus de bruit que vous dans la chambre. Ce qu’il y a entre Matt et toi ne regarde que
vous, et à l’évidence ça lui plaît puisqu’il t’a passé la bague au doigt ! je m’exclame en riant.
Son sourire est si rayonnant que j’aurais presque besoin d’une deuxième paire de lunettes
de soleil.
— C’est vrai, répond-elle.
— Alors, ne t’en fais pas. Matt et toi trouverez votre façon de faire. Tu n’as pas besoin
que je te dise comment donner du plaisir à un mec. Il n’y a que toi qui peux savoir ce qu’il
aime et ce qu’il n’aime pas. Sois honnête avec lui. Parle-lui des choses auxquelles tu penses et
de tes fantasmes. Et pour l’amour de Dieu, lis des bouquins sexy ou quelque chose comme ça
– je suis morte de honte !
Maddy se met à glousser comme la jeune femme de dix-neuf ans qu’elle est, et je réalise
soudain qu’elle ne l’est plus pour longtemps. Mince, quel jour sommes-nous ? Les Hawaïens
ont leur propre rythme de vie et les jours passent sans que l’on s’en rende compte.
— On est quel jour ?
— Le dix-neuf mai, répond-elle en souriant.
Merde. Elle a vingt ans demain.
— Il faut qu’on t’organise une méga-fête !
— J’ai hâte d’avoir vingt ans, répond-elle en gigotant sur sa chaise, même si Matt est
dégoûté de ne pas pouvoir fêter ça avec moi.
— Oh, ne t’en fais pas, il aura tous tes autres anniversaires. Ton vingtième est le mien,
comme tous les autres, avant.
S’il y a une chose dont je me suis toujours assurée durant l’enfance de Maddy, c’est de
fêter son anniversaire comme il se doit. Notre mère est partie quand elle avait cinq ans, et
même si je n’avais que onze ans, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour que son sixième anniversaire
et les suivants soient aussi beaux que possible, même si nous n’avions pas beaucoup d’argent.
Il faut que je parle à Taï de ce que l’on peut faire. Je veux qu’elle se souvienne de son
vingtième anniversaire toute sa vie.
J’entends la porte s’ouvrir derrière moi. Pensant que c’est Taï, je me tourne en lui faisant
un signe de la main. Cependant, c’est Gin qui est, là vêtue de la même robe qu’elle portait
hier soir au luau. Cette garce fait son propre walk of shame, génial !
— Salut Gin ! Moi qui pensais que tu dormais encore, je dis d’une voix réjouie tandis
qu’elle s’assied à côté de moi, ses cheveux blonds brillant au soleil.
Elle prend ma tasse de café et s’empresse de la boire. J’en profite pour étudier son visage
et son corps : je vois des marques rouges dans son décolleté et dans son cou, ainsi qu’un
suçon sous son oreille. Quant à sa bouche, elle semble avoir doublé de taille.
— Tu as passé une bonne nuit ? demande Maddy, répétant la question qu’elle m’a posée
il y a quel-ques minutes.
— Quoi ? grogne Gin en se couvrant les oreilles. Vous êtes obligées de parler si fort ?
Mon Dieu, c’est merveilleux ! Elle a la gueule de bois, en plus ? J’adore !
Je me redresse dans ma chaise et je ramène mon genou sous mon menton.
— Alors, ce n’est pas pour rien que tu as l’air d’avoir été baisée comme une reine ?
Gin joue des sourcils avant de s’étirer en souriant.
— Oh que non ! répond-elle. Si ton Taï est comme son frère Tao… waouh, soupire-t-elle
en s’éventant. Il m’a prise de six façons différentes avant de recommencer à zéro. Jamais de
ma vie… Je ne veux plus jamais partir. Je veux rester à Hawaï pour devenir son esclave
sexuelle. Je laverai sa maison et je lui ferai à manger, et il peut me payer avec sa bite.
Je lui reprends ma tasse, et elle fait la moue.
— Bon sang, Gin, fais gaffe à ce que tu dis, tu veux ? je gronde en désignant Maddy.
— T’es sérieuse, Mia ? rétorque ma sœur. Après la conversation qu’on vient d’avoir ?
— Quelle conversation ? demande Gin.
— Eh bien, Mia a passé une nuit similaire à la tienne. Sauf que j’entendais tout ce qu’elle
disait. Ou plutôt, qu’elle criait.
— Espèce d’hypocrite ! s’exclame Gin en me fusillant du regard.
— Tais-toi ! Je ne savais pas qu’elle entendait !
Je croise les bras sur ma pauvre poitrine endolorie, et mes tétons hurlent de douleur. Taï
a été un véritable aspirateur, hier soir.
Maddy continue de parler pendant que Gin et moi nous chamaillons. Elle y est tellement
habituée que ça ne la dérange pas le moins du monde.
— Alors, j’ai demandé à Mia des conseils pour satisfaire un mec. Tu sais, Matt et moi
n’avons fait l’amour qu’en missionnaire, alors… elle m’a donné des astuces.
Ginelle trouve cela parfaitement hilarant et elle éclate de rire en donnant des coups de
pied dans le vide et en agitant les bras. De loin, on pourrait croire qu’elle apprend à nager.
— Et comment tu as géré ça ? demande-t-elle en cherchant mon regard. Je parie que tu
préférerais te faire harponner par un tisonnier brûlant que d’avoir cette conversation, dit-elle
en riant et en caressant mon bras.
— Je te déteste, je réponds en dégageant sa main.
— Arrête, je sais que tu m’aimes ! s’exclame-t-elle en levant ma main et en faisant mine
de mordre mon bras, de mon poignet jusqu’à mon épaule.
Je ne peux m’empêcher de rire et je la repousse gentiment. Je ne pourrai jamais rester en
colère contre Gin. Il n’y a personne que je préférerais avoir à mes côtés pour traverser les
obstacles dans ma vie.
— Tu sais, tu peux me demander, Mads. Je serai ravie de te faire connaître les merveilles
du sexe. Je peux t’expliquer comment sucer un mec si bien qu’il te suppliera de faire preuve
d’indulgence…
Maddy écarquille les yeux et rapproche sa chaise de la table, comme si elle était sur le
point de découvrir un secret.
— C’est hors de question ! je gronde.
— Oh, allez… Ne fais pas ta rabat-joie, Mia. Il faut bien que Maddy apprenne à sucer si
elle veut garder son homme.
Ginelle se tourne vers Maddy et prend sa main.
— Ma chérie, laisse-moi te dire tout de suite que les hommes adorent que tu avales. Ça
ne les gêne pas que tu craches, mais il y a quelque chose dans le fait de te voir avaler leur
semence gluante qui les excite.
Je me lève et je couvre la main de Ginelle avec ma main.
— Ginelle va arrêter de dire n’importe quoi. Il est temps d’aller se doucher, maintenant.
Je la tire de sa chaise et je soulève son corps minuscule dans mes bras.
— Sérieusement. Mets-toi à genoux et prends la queue de Matt aussi loin que tu peux
dans ta gorge, poursuit Gin alors que je l’emmène vers l’océan.
Maddy doit nous suivre, parce que ma meilleure amie ne se tait toujours pas.
— Quoi d’autre ? glousse Maddy.
— Prends ses hanches et laisse-le te tirer un peu les cheveux pour baiser ta bouche. Mais
quoi que tu fasses, rentre les dents…
C’est le dernier conseil qu’elle offre à ma petite sœur avant que je la jette à l’eau. Elle
émerge en riant et en crachant l’eau salée puis, flottant à la surface, elle laisse les vagues la
rapprocher de la plage.
— Viens, on va petit-déjeuner, je dis en prenant Maddy par le bras.
— Tu penses qu’elle va bien, demande ma sœur en regardant par-dessus mon épaule.
— Laisse-la refroidir un peu, elle ira mieux après.
Au loin, alors que nous traversons la plage pour rentrer à la maison, nous entendons
Ginelle rire toute seule en éclaboussant l’eau comme une enfant.
1. Marche de la honte : expression qui fait référence au fait de ne rentrer chez soi que le lendemain d’une soirée après avoir
passé la nuit avec un inconnu.
CHAPITRE 9
Un océan de verdure s’étend à perte de vue dans la vallée. De chaque côté, les
montagnes sont si hautes que je dois pencher la tête en arrière pour en voir les sommets. Le
brouillard et les nuages tourbillonnent dans les coins les plus humides, comme du coton
accroché à un scratch. Nous suivons Taï et Tao jusqu’au cœur de la vallée, puis nous coupons
le moteur de nos quads. Tout est beau à Hawaï mais, ici, j’ai l’impression de découvrir un
joyau de la nature, caché du reste du monde et sans doute un des rares endroits sur terre
préservés de l’homme.
Assis sur son quad, Tao sort un petit ukulélé de son sac à dos et commence à jouer
« Drob, Baby, Drop » de Manao Company, fredonnant l’air avec sa grosse voix de baryton. Je
ne connaissais pas cette chanson jusqu’à l’autre soir, quand Taï l’a passée dans sa chambre.
Je ne suis pas la seule à être apaisée par le cadre et la musique. Maddy se balance de
gauche à droite, assise sur son véhicule, mais elle rompt le charme lorsqu’elle glousse.
Apparemment, ma partie préférée du morceau est aussi la sienne : « Je t’aime comme une
mangue » chante Tao.
Taï prend alors ma main et me tire contre lui.
— Tu pars dans deux jours, chuchote-t-il en me serrant dans ses bras et en me faisant
valser doucement.
— Oui, je réponds en portant sa main à ma bouche pour l’embrasser.
— Et si je ne veux pas que tu partes ? demande-t-il d’une voix chargée d’émotion qu’il
emploie peu souvent.
— Tu sais que je ne peux pas rester, je dis en frottant mon nez contre son cou, respirant
son odeur d’océan, de feu et de bois.
Il a dû répéter sa chorégraphie ce matin.
— Mais c’est bien de savoir que je veux que tu restes, non ? Même si tu ne peux pas ? dit-
il en appuyant son front contre le mien.
— Oui, bien sûr. Je ne veux pas partir non plus, Taï. Mais tu sais que nous ne sommes
pas faits pour être ensemble.
Il soupire et m’embrasse tendrement et tristement, regrettant le futur que nous n’aurons
jamais ensemble. Il me serre plus fort contre lui et j’en fais de même, voulant graver ce
moment dans ma mémoire. Ce n’est pas par amour que nous nous accrochons ainsi l’un à
l’autre mais par amitié, par désir, et aussi par facilité. Avec Taï, les choses sont simples. C’est
le mois le plus paisible que j’ai passé avec un homme.
— Tu sais, un jour, un homme tombera à genoux à tes pieds et il suppliera le Ciel de te
garder à ses côtés à jamais.
— Je l’espère, oui. Et toi, tu ne penses pas que l’amour de ta vie est au coin de la rue ?
Il niche ma tête dans son cou et nous continuons à danser, comme si nous étions seuls au
monde, bercés par la musique.
— Parfois, je me dis que je ne trouverai l’amour que dans une autre vie, chuchote Taï.
Je recule le visage et je prends le sien dans mes mains.
— Ne dis pas ça. Tu le trouveras. Je te le promets.
*
* *
Après notre balade en quad, Taï nous emmène au Kualoa Ranch où Akela, son ami, nous
donne des chevaux. Il nous fait une visite de son domaine qui s’étend sur presque quarante
mille hectares.
Maddy a d’abord un peu de mal à guider son cheval, mais elle finit par y arriver. Quant à
moi, je traite Bouton d’Or avec autant de tendresse que Suzi, ma moto. Je la caresse, je lui
chuchote à l’oreille et je tresse sa crinière pour qu’elle me ressemble. Chaque fois que je
regarde Taï et qu’il me voit faire des papouilles à la jument, il ferme les yeux et secoue la
tête. Peu importe. Je n’ai jamais eu d’animaux et, perchée sur ma monture, je suis aussi
heureuse qu’une gamine le matin de Noël.
— Laisse-moi tranquille, je grogne avant de caresser Bouton d’Or entre les oreilles.
J’explique ensuite à l’équidé que Taï a beau être un des hommes les plus canon de la
terre, cela ne lui donne pas la permission de faire tout ce qu’il veut. Je la préviens ensuite
qu’elle doit se méfier des beaux gosses tatoués et faire attention parce que je vois que le bel
étalon noir lui fait de l’œil.
Ginelle arrive en trottant sur son cheval comme si elle avait fait ça toute sa vie.
— Quoi ? demande-t-elle lorsque je la regarde d’un air impressionné. Je ne vois pas de
différence avec les hommes. C’est avec ses cuisses qu’on exerce le contrôle, n’est-ce pas,
Bébé ? dit-elle en tapotant la croupe de son cheval.
— Je peux attester de ce qu’elle dit, ricane Tao en arrivant à ses côtés. Tu pourrais casser
des noix de coco entre tes cuisses.
Elle lui sourit et joue des sourcils.
— Vous êtes dégoûtants, je grogne en levant les yeux au ciel.
— C’est vrai, ça ! s’exclame-t-elle. Je parie que je peux ouvrir des noix de coco ! On
devrait essayer, ce soir, tu ne crois pas mon grand ? susurre-t-elle alors que je fais mine de
vomir. Quoi ? Il faudrait que tu sois la seule à avoir un beau Samoan entre les jambes ? C’est
hors de question ! Je vais chevaucher cet homme comme je chevauche cet étalon !
— Quelle salope, Gin !
— C’est toi qui dis ça ? Alors que tu étais au pieu avec Taï un jour après l’avoir
rencontré ?
Je la fusille du regard en repoussant ma natte dans mon dos.
— Comment tu sais ça, toi ?
— Ha ! Je le savais ! s’exclame ma meilleure amie en écarquillant les yeux. Tu es aussi
chaude que moi, avoue-le ! Je n’ai aucun scrupule à admettre que j’ai sauté sur cette
délicieuse occasion, dit-elle en dévorant Tao des yeux. D’ailleurs, j’ai envie de baiser rien
qu’en le regardant, pas toi ? ricane-t-elle. Sérieusement, Tao, j’ai vraiment envie de baiser,
susurre-t-elle.
Elle soupèse ses seins puis elle les masse pour faire rire Taï. Je frappe son bras,
manquant la faire tomber de son cheval.
— Meuf, arrête, on dirait une chatte en chaleur.
Elle commence à peine à ouvrir la bouche que je sais qu’elle va faire un commentaire sur
sa chatte, et je m’empresse de l’arrêter.
— Je ne veux rien savoir de ton minou !
Elle ferme la bouche et fait la moue.
— T’es pas drôle.
Je secoue la tête, puis je trotte jusqu’à Maddy et Akela. Ma petite sœur l’écoute
attentivement parler du ranch, de la terre, des arbres et des tournages de films qui ont eu lieu
ici. Apparemment, Jurassic Park en fait partie ! Fascinée, Maddy lui pose des questions,
commente ce qu’il dit et relate ce qu’elle a appris dans ses cours de botanique. Un sentiment
de fierté extrême m’envahit en l’entendant parler et je suis épatée qu’elle connaisse le nom
d’autant de plantes ainsi que ce qu’elles font, d’où elles viennent, en plus de savoir leurs
usages médicinaux et ainsi de suite.
— Ta sœur est très instruite pour quelqu’un d’aussi jeune, dit Taï.
— Oui ! Je me suis assurée qu’elle ne fasse qu’étudier après son bac avec la meilleure
note du lycée. Moi, je l’ai eu de justesse parce que j’avais deux boulots pendant que j’étais à
l’école.
— Je comprends. Ma famille fait des spectacles depuis que je suis tout petit, mais Tina a
toujours veillé à ce que cela ne gêne jamais notre scolarité. Elle voulait que ses enfants aient
le choix. Cela dit, aucun de nous n’a jamais quitté l’île ni pour travailler ni même pour les
vacances. Je crois qu’aucun de nous ne veut sauter le pas. Nous vivons pour être ensemble.
— Moi, je vis et je travaille pour elle, je réponds en désignant Maddy. Mais j’aimerais
trouver quelque chose qui soit à moi et à moi seule. Je te le dirai si ça arrive, je rajoute en
ricanant. Tu n’as jamais peur que ta partenaire n’habite pas sur l’île et que tu ne la rencontres
jamais ?
— Si, tout le temps, répond-il en baissant la tête. Surtout depuis que Tina m’a dit que ma
femme serait blonde aux yeux bleus. Ce ne sont pas des traits communs à Hawaï.
Il a raison, les Hawaïens, les Samoans et la plupart des Polynésiens qui sont nés dans les
îles ont plutôt les traits foncés, la peau, les yeux, les cheveux sombres. C’est tout l’inverse de
ce qu’a décrit Masina.
— Peut-être que c’est une touriste. Qu’est-ce qui se passera si je la rate ?
— Tu ne la rateras pas. Ce qui doit arriver arrivera, Taï. Laisse-toi porter.
— Je me laisse porter, répète-t-il d’un ton pensif.
*
* *
Plus tard, Akela nous emmène sur une plage privée. Il ouvre son sac à dos et distribue
des sandwichs à la dinde et au fromage ainsi que des bouteilles d’eau, et chacun trouve un
coin pour s’installer et manger.
Maddy est debout face à l’océan et je vais vers elle, passant un bras autour de ses épaules,
rapprochant délicatement nos têtes l’une contre l’autre.
— Est-ce que tu aimes ton anniversaire, ma chérie ?
— C’est le plus beau de toute ma vie, répond-elle en souriant.
Nous déjeunons en regardant l’eau turquoise à nos pieds où de petits poissons frétillent
dans les vagues.
— Je pense que Matt et moi viendrons ici pour notre lune de miel. J’aimerais lui montrer
tous ces endroits.
— Ouais ? je demande en essayant de garder un ton positif.
Toutefois, l’idée que ma petite sœur de vingt ans soit déjà fiancée me fait angoisser au
plus haut point. Elle n’a pas encore assez vécu pour prendre un tel engagement !
— Oh ! s’exclame-t-elle, et son regard s’illumine. Peut-être qu’on pourrait se marier ici !
Je n’ai pas beaucoup de famille et seulement quelques amis. Ça pourrait être chouette !
Qu’est-ce que tu en penses ?
Je l’ai toujours imaginée rejoindre son prince à l’autel, vêtue d’une longue robe blanche.
— Tu ne veux pas un grand mariage avec une belle robe blanche ?
— Tu sais, la blouse blanche m’a toujours plus fait rêver que la robe, répond-elle en
haussant les sourcils.
C’est là que je réalise que Maddy a deux objectifs dans sa vie dorénavant. Elle veut,
toujours cette blouse blanche, et sa relation avec Matt n’y change rien. Pour elle, le fait de se
marier n’est qu’un plus. Elle veut partager sa vie avec quelqu’un, tout en poursuivant le rêve
pour lequel elle a tant travaillé.
— Pour être honnête, Mads, je suis ravie de te l’entendre dire. Si j’ai eu peur, quand j’ai
su que tu acceptais la demande en mariage de Matt, ce n’est pas à cause de lui ou de ton âge.
C’est un mec génial et il a l’air fou de toi.
— C’est vrai, il l’est.
— Je sais. J’ai juste flippé, parce que j’ai pensé que tu allais peut-être vouloir mettre de
côté ta carrière pour devenir mère et épouse, plutôt que docteur. Tu auras le temps d’être
mère au foyer si tu le veux, mais tu dois faire ton doctorat tant que tu es jeune, sinon tu ne le
feras jamais.
Maddy me serre fort contre elle et me regarde d’un air sérieux.
— Rien ne m’éloignera de mes objectifs de carrière, Mia. Matt m’encourage à faire tout
ce que je désire. C’est juste que maintenant j’ai quelqu’un avec qui le partager, en dehors de
toi.
Quelqu’un en dehors de toi.
Ses paroles me font l’effet d’une lame froide plantée en plein cœur. Je sais qu’elle ne
pense pas à mal et que je dois laisser ma petite sœur prendre son envol, mais bon sang, qu’est-
ce que ça fait mal !
— Il n’y a toujours eu que nous deux, je dis en ravalant mes larmes et en rangeant une
mèche derrière son oreille.
Maddy soupire, et j’ai l’impression que le poids de mon amour l’écrase au lieu de lui
servir de marchepied.
— Je l’aime et je veux être avec lui, mais je ne veux pas qu’on s’éloigne non plus. Tu
resteras toujours ma sœur, Mia. Qu’est-ce que je dis, tu es plus une mère qu’une sœur.
Cependant, il est temps que je prenne moi-même mes décisions, que je commette des erreurs
et que je prenne des risques qui ne t’impliquent pas.
— Tout ce que tu fais m’implique, je réponds automatiquement.
— Ça ne devrait pas être comme ça, Mia. Il faut que tu vives pour toi, maintenant. Je
vais bien ! J’ai encore besoin d’aide pour payer la fac, bien sûr, et un jour je pourrai tout te
rembourser…
— Hors de question ! je m’énerve. Le fait de pouvoir m’occuper de toi et de ton avenir est
la plus belle chose que j’aie accomplie. Tu ne peux pas savoir combien je suis fière de savoir
que tu vas réussir là où j’ai échoué.
— Ça me rend triste. Tu mérites mieux.
Je prends une profonde inspiration, ne parvenant plus à respirer alors que les larmes me
montent aux yeux. Je l’attire à moi et je la serre fort dans mes bras.
— Tu es tout pour moi, Maddy.
— Je sais. Mais maintenant, je vais être tout pour Matt, et il va être tout pour moi. Tu
dois trouver ça, toi aussi.
Les paroles de ma petite sœur me laissent perplexe. Elle veut que je trouve un nouveau
« tout ». Comment suis-je censée changer ce que je suis ? Je ne suis pas certaine d’en être
capable. Où que je sois, quoi que je fasse, je m’inquiéterai toujours pour elle. Je penserai
toujours à elle et elle me manquera toujours. Je ne peux pas imaginer ce que serait ma vie si
toutes mes décisions ne tournaient pas autour de ma petite sœur.
J’ai donc besoin d’un nouveau « tout ». Maddy s’inquiète pour moi.
— Je vais essayer, ma chérie. Je vais essayer.
— C’est tout ce que je te demande.
— Allez viens, on n’a pas fini de fêter ton anniversaire !
Je prends sa main et nous marchons sur la plage en balançant nos mains comme lorsque
nous étions petites et que nous rentrions de l’école. Je finissais une heure plus tôt et je
l’attendais devant sa salle de classe pour la raccompagner à la maison. Or, ma petite sœur est
grande, maintenant. Elle est à la fac, elle a vingt ans et elle est fiancée. Elle n’a pas besoin –
et elle n’a pas envie – que sa sœur s’occupe d’elle en permanence.
Qu’est-ce que je vais faire, maintenant ?
*
* *
Après notre longue randonnée à cheval, Taï et Tao nous emmènent Chez Duke’s, sur la
plage Waikiki. Nous dînons en terrasse, et je mange le meilleur burger de toute ma vie. Des
flambeaux éclairent le jardin et illuminent nos visages d’une lumière chaleureuse. Nous
regardons le soleil se coucher à l’horizon et lorsqu’il fait nuit et que nous avons fini de dîner,
nous rentrons dans le bar et allons à l’étage, où il y a de la musique live.
Gin, Maddy et moi dansons comme des folles sous les regards fascinés des deux frères.
Cela fait longtemps que nous ne sommes pas sorties toutes les trois.
J’en profite pour tout lâcher : ma tristesse de devoir quitter cette île et de dire au revoir
à Taï, mon angoisse à propos de Wes et Gina et de la possibilité que leur relation soit devenue
sérieuse, mon stress à propos du mariage de ma sœur et de ses études. Cependant, je réalise
que tout ça est hors de mon contrôle. Je ne peux pas faire grand-chose, à part appliquer moi-
même le conseil que j’ai donné à Taï plus tôt.
Laisse-toi porter.
C’est donc ce que je décide de faire tant que je suis sur l’île et durant le reste de mon
année. Je suis déterminée à sauver mon père, déterminée à aider Maddy à finir la fac et
déterminée à trouver mon destin. J’ai passé si peu de temps à penser à mes envies, mes rêves
et mes désirs que je ne sais même pas ce qu’ils sont. Pendant six mois, j’ai cru que je voulais
être actrice et je ne m’en suis pas trop mal sortie. Cependant, je crois surtout que c’était un
moyen de fuir le Nevada et tous les hommes qui m’y avaient fait du mal ainsi que la
possibilité d’échapper à mon père. Il a beau avoir fait de son mieux, il n’a jamais pris soin de
nous et il s’est déchargé de ses responsabilités sur moi.
Maddy a raison. Je dois découvrir ce qu’est mon « tout ». À quoi ça ressemble ? Qu’est-ce
que j’ai envie de faire de ma vie à la fin de cette année ? C’est comme si je me posais la même
question que posent tous les adultes aux enfants : qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras
grande ?
Je vais avoir vingt-cinq ans et je n’ai pas la moindre idée de ce que je veux faire dans la
vie.
Il est temps d’y réfléchir sérieusement.
CHAPITRE 10
Je rejoins Maddy dans sa chambre où elle finit de faire sa valise en attendant que le taxi
arrive.
— Tiens.
Je lui tends une petite boîte en bois sur laquelle est gravé un paradisier.
— Qu’est-ce que c’est ? Encore un cadeau d’anniversaire ?
— Eh bien, techniquement, je ne t’ai pas offert de cadeau que tu peux tenir dans la main.
Mais je voulais t’offrir quelque chose pour marquer tes vacances ici.
Elle ouvre la boîte, qui renferme un bout de corail rose que j’ai trouvé en marchant sur la
plage, hier. Au fond, enveloppé dans du papier tissu, il y a aussi un bracelet en or blanc
auquel est accroché un charme 1 en forme de cœur sur lequel j’ai fait graver quelque chose.
— Sister ? demande-elle en souriant.
Elle regarde le bracelet à la lumière où il scintille, et je lui montre mon poignet où je
porte le même.
— Maintenant, quand je te manquerai, ou quand tu voudras penser à ta grande sœur, tu
n’auras qu’à mettre ce bracelet et tu sauras que moi, je pense toujours à toi. En plus, on
pourra ajouter des charmes au bracelet, toute seule où ensemble.
Elle m’attire dans ses bras, des larmes coulent sur ses joues.
— Je le mettrai tous les jours, parce que tu me manques tous les jours. Je t’aime, Mia. Tu
es la seule personne sans qui je ne peux pas vivre.
— Moi non plus, Maddy.
Nous nous séparons au moment où une voiture klaxonne devant le bungalow. Je prends
sa valise, et nous nous dirigeons vers la porte d’entrée. Je serre Gin et Maddy dans mes bras
une dernière fois et je les regarde monter dans le taxi et disparaître dans la rue.
Je n’ai plus qu’un jour sur l’île avec Taï. Il faut que j’en profite.
*
* *
Je suis en train de me préparer pour ma dernière soirée quand mon portable sonne.
— Allô ?
— Bonjour poupée ! dit tante Millie.
Je souffle dans le micro du téléphone pour m’assurer qu’elle entend ma frustration.
— Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! J’ai eu peur de retourner à Las Vegas ou en Californie.
— Désolée de ne pas t’avoir appelée avant, mais je ne t’avais pas réservée pour le mois
de juin avant aujourd’hui.
Son aveu me fait soudain paniquer, parce que je ne peux pas me permettre de ne pas
travailler pendant un mois. Si je ne paie pas Blaine, il tuera mon père avant de s’en prendre à
Maddy.
— Tu me fais peur, Millie. Qu’est-ce que tu veux dire ? Ton dernier mail disait que j’étais
réservée toute l’année.
— Oui, toute l’année, sauf juin. Mais je n’étais pas inquiète, j’aurais appelé un ou deux de
tes anciens clients et ils t’auraient embauchée avec plaisir. Ton Frenchie, Alec, m’a dit qu’il
prendrait n’importe quel mois où tu aurais une annulation.
— Ah bon ?
Il va falloir que j’en touche un mot à Alec.
— Tu es surprise ? Ce n’est pas le seul, tu sais. Le premier, celui dont tu étais gaga,
Weston, m’a dit de l’appeler si tu avais des problèmes financiers ou si tu avais besoin d’aide.
C’est intéressant de voir que tes deux premiers clients veulent s’assurer que tu vas bien.
Intéressant, en effet, mais je préfère ne pas trop y penser.
— Alors, je vais où cette fois-ci ? je demande en finissant d’appliquer mon mascara.
Millie reste silencieuse quelques secondes.
— Eh bien, c’est le point négatif. C’est loin d’être aussi exotique qu’Hawaï et, hélas, ce
client-ci n’est pas un beau gosse. La situation va peut-être te paraître bizarre, mais je te
promets que tu n’es pas obligée de coucher avec lui et qu’il est vraiment sympa.
— Il est si vilain que ça ?
Soudain, j’imagine un homme immense avec un bide à bière et une haleine affreuse.
— Non, pas du tout, je le trouve très beau, en fait. Moi, je n’aurais aucun scrupule à me
jeter sur lui !
— Attends, tu te jetterais sur lui ? Tu n’as jamais dit ça d’un de mes clients. Tu m’as
souvent dit de me les faire pour gagner vingt mille dollars de plus, mais tu n’as jamais sous-
entendu que tu en ferais de même. Qu’est-ce qui se passe ?
Ça fait longtemps que je n’ai pas été aussi nerveuse. Je file dans la cuisine où je me sers
un shot de Malibu, puis je mords dans une tranche d’ananas frais. Délicieux. Je me lèche les
lèvres et me sers un deuxième shot.
— Tu vas parler, ou je dois lire dans tes pensées ?
— Eh bien… disons qu’il n’est pas aussi fringant que tes clients habituels.
Oh non ! Je pousse un grognement et je vide mon deuxième verre avant de terminer la
rondelle d’ananas. Le rhum fait son job et je me sens légèrement plus détendue.
— Crache le morceau, Tante Millie.
— Combien de fois je dois te dire de m’appeler Miss Milan ?
— Tu changes de sujet…
— Et si je t’envoyais ça par mail ? dit-elle de sa voix mielleuse.
— Et si tu me disais ce que j’ai besoin de savoir tout de suite, avant que je prenne le
prochain vol pour Los Angeles et que je me pointe sur le pas de ta porte ?
— Très bien, ça va… Il est plus vieux, c’est tout.
— Il me faut un chiffre, Millie. Quarante ? Cinquante ?
J’entends ma tante inspirer profondément à l’autre bout du fil.
— La soixantaine. Peut-être un peu moins, peut-être un peu plus.
— Beurk ! Tu es sérieuse ? C’est un pervers, c’est ça ?
Bon sang, je commençais tout juste à adorer ce boulot, et maintenant je dois passer un
mois avec un vieux libidineux.
— Ça craint, Tante Millie.
— Je sais, je sais. Mais il était très agréable au téléphone. Il a besoin d’une nana de ton
calibre pour aller à des dîners professionnels. Apparemment, quand on est un homme
d’affaires de Washington DC, il faut avoir une femme trophée. Il doit séduire plusieurs
sénateurs et des investisseurs, et il lui faut une jolie nana à ses côtés. D’après ce que j’ai
compris, il travaille sur un projet de restauration de bâtiment historique et il a besoin de
réunir des soutiens, bla-bla-bla. C’est vraiment important ?
— Non, pas vraiment, j’ai juste besoin de fric. Du moment qu’il ne s’attend pas à ce que je
couche avec lui, ça ira. Tu as été claire avec lui sur ce point, n’est-ce pas ? Bon sang, il est
plus vieux que mon père ! je m’exclame soudain.
— En fait, c’est lui qui a été clair avec moi. Il a dit qu’il ne savait pas quel genre d’escort
tu étais, mais qu’il ne voulait aucun service sexuel.
— Tu m’en vois ravie, je dis, sarcastique.
En réalité, je suis plus que soulagée. Je suis un peu déçue de passer un mois sans sexe,
bien sûr, mais je survivrai. J’espère. Il faut que je pense à recharger les batteries de mon
vibro.
— Ok, je t’envoie les détails par mail. Il s’appelle Warren Shipley.
— Tiens, son nom me dit quelque chose.
— C’est normal, son fils est sénateur de Californie.
— Ah, oui ! Tu vois, lui, il est canon. Il a trente-cinq ans et c’est le plus jeune sénateur de
l’histoire, c’est ça ?
— Tout à fait, poupée Et aux dernières nouvelles… il est célibataire.
Voilà qui rouvre le champ des possibles. Je me souviens d’avoir mis une croix à côté de
son nom aux dernières élections. Et pas seulement parce qu’il est canon, même si c’est vrai. Il
est grand, les cheveux blond foncé, avec des yeux marron chaleureux. Il était tellement sexy
dans son costume que j’avais même imaginé deux ou trois manières de le déshabiller en moins
de dix secondes.
— Envoie-moi les infos par mail, je pars dîner avec Taï.
— Taï ? Qui est-ce ? demande-t-elle d’une voix confuse.
— Un des Samoans les plus sexy de l’île. Ciao, Tatie !
*
* *
Taï prend ma main lorsqu’il vient me chercher chez moi et il la tient jusqu’à la voiture,
puis dans le restaurant, même lorsque nous nous asseyons à table. Apparemment, il a un peu
de mal à lâcher prise.
— Eh, mon grand, je peux récupérer ma main ?
Il la lâche brusquement comme s’il venait de se brûler et je me penche pour caresser sa
cuisse musclée.
— Ne t’en fais pas. Tout ira bien, Taï.
— Comment tu peux dire ça ? demande-t-il en secouant la tête. Alors que tu pars
demain !
— Oui, exactement. Alors, profitons de notre dernière soirée, tu veux bien ?
Il ferme les yeux en gonflant ses poumons. Lors-qu’il les rouvre, il concentre son attention
sur moi.
— Mia, c’est juste que… je n’ai jamais rencontré de femme comme toi. Jamais. Tu es
drôle, intelligente, magnifique…
Il se penche sur la table pour chuchoter dans mon oreille.
— … tu es une tigresse au pieu…
Son regard se remplit de regrets, et il secoue la tête.
— Je ne sais pas comment dire ce que je ressens.
— Tu sais, tu vas me manquer, toi aussi. Plus que je ne veux bien l’admettre, je dis en
prenant sa main.
— Oui, exactement, admet-il.
— Mais on va rester en contact ! On s’appellera et on s’écrira des messages et des mails.
Tu me raconteras ce qui se passe dans ta famille tarée, au travail et avec les spectacles. Et
envoie-moi des vidéos des nouveaux tours que tu apprends avec tes couteaux de feu. Quant à
moi… eh bien… je ne sais ce que je t’enverrai. Sans doute des selfies de moi en train de faire
des trucs stupides dans des endroits improbables.
Il éclate de rire, et ce rire remplit mon cœur de joie. J’avance vers lui pour l’embrasser
sur la joue.
— On restera amis ? il demande d’une voix hésitante.
— Meilleurs amis, je réponds.
Sur ce, mon beau géant frappe dans ses mains et recule sa chaise.
— Je vais chercher du champagne. Je veux fêter notre dernière nuit ensemble !
Il recule brusquement sa chaise pour se lever, et celle-ci tombe en arrière, atterrissant au
sol au moment où une serveuse passe avec un plateau de verres de vin. Son pied se prend
dans un barreau de la chaise et elle vole en avant, précédée par son plateau. Taï la rattrape de
justesse et ils tombent tous deux par terre, lui sur le dos, elle allongée sur lui.
D’où je suis, je ne vois qu’une chaise cassée, une belle blonde et les mains bronzées de
Taï autour de sa taille. Elle se redresse et sa jupe remonte sur ses cuisses. Taï pose ses mains
sur ses cuisses pour qu’elle ne perde pas l’équilibre, et je suis sur le point de l’aider lorsque je
vois son visage. Elle est face à moi et Taï est allongé par terre, la tête levée vers elle. Elle
rougit, du menton jusqu’aux sourcils, et je remarque soudain ses grands yeux verts. Une petite
tache de sang perle sur sa lèvre inférieure à l’endroit où elle s’est mordue, et Taï lève une
main pour appuyer un doigt sur sa lèvre.
Il passe un long moment à contempler son visage. La serveuse ne bouge pas d’un iota,
concentrée sur lui, et lui seul. Le restaurant pourrait exploser, ni l’un ni l’autre ne le
remarquerait. C’est comme s’ils étaient en transe. Taï pose ensuite une main sur sa joue et elle
s’y frotte, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.
— Est-ce que ça va, Sunshine 2 ?
Sunshine.
Doux Jésus, c’est sa nana ! Les cheveux blonds, dorés par le soleil, les yeux verts comme
de l’herbe fraîchement coupée… Et il l’a appelée Sunshine !
Je ne fais pas un bruit, ravie de regarder la scène se dérouler devant moi.
— Euh, pardon ? répond-elle d’une voix gênée.
— Tu saignes, dit-il sans enlever son pouce.
Elle se lèche la lèvre et finit par lui lécher le doigt. Ils retiennent tous les deux leur
souffle avec un cri aigu, mais celui de Taï est plus viril et animal. Je vois son regard
s’enflammer et elle ne le quitte pas des yeux. J’ai l’impression d’être devant un film, mais en
mieux puisque c’est en live. Zut, si seulement j’avais du pop-corn !
La jeune femme finit par secouer la tête et essayer de se mettre debout. Taï se lève en la
tenant contre lui, si fort que lorsqu’il est enfin debout, elle glisse le long de son corps jusqu’à
ce que ses pieds touchent de nouveau le sol. Il pousse un grognement que je ne connais que
trop bien, et j’ai envie de taper des pieds par terre tellement je suis excitée. Personne ne peut
ignorer l’attirance qui les lie l’un à l’autre.
Après quelques secondes supplémentaires passées à se tenir l’un l’autre, la serveuse fait
un pas en arrière et baisse la tête.
— Merde, s’exclame-t-elle en constatant les dégâts à ses pieds. J’aurais dû regarder où
j’allais. Je vais me faire virer, dit-elle.
Sa lèvre se met à trembler, et les larmes lui montent aux yeux. Je me ressaisis et je passe
à l’action.
— Merci infiniment, Mademoiselle, je dis en me levant. Pardon d’avoir renversé votre
plateau. Nous paierons pour tous les verres que nous avons renversés.
Son manager arrive à ce moment-là, l’air très agacé.
— Monsieur, vous êtes là, Dieu merci. Cette femme a évité à mon ami d’être trempé de
vin. Ce grand dadais est tellement maladroit, parfois, n’est-ce pas Taï ? Il s’est levé trop vite et
il a renversé sa chaise au moment où…
Je désigne la serveuse pour qu’elle se présente.
— Amy.
— … où Amy est passée. Elle aurait pu blesser quelqu’un si elle n’avait pas été si habile.
Je ne sais pas comment elle a fait pour ne tacher aucun client. Cela relève de l’exploit. Nous
recommanderons votre établissement à tous nos amis.
— Ah, eh bien, oui. Merci. Nous n’embauchons que les meilleurs. Amy, bon boulot. Je
vais envoyer un commis nettoyer tout ça pendant que tu t’occupes de tes tables.
Amy me tend la main.
— Merci, dit-elle.
Son regard est plein de remords, or si c’est la faute de quelqu’un, c’est bien celle de Taï.
— Il n’y a pas de souci. Je suis Mia, et ce beau jeune homme célibataire est Taï Niko.
— Alors, vous n’êtes pas ensemble ? demande-t-elle avant de couvrir sa bouche.
À l’évidence, elle n’avait pas prévu de dire ça.
Je souris et je regarde Taï, dont les yeux sont scotchés sur Mademoiselle Amy.
— Non. Mais nous sommes de très bons amis, et je retourne aux États-Unis demain. Il
aurait bien besoin d’une nouvelle amie, d’ailleurs. Tu habites ici depuis longtemps ?
— Non, j’ai emménagé cette semaine avec mon père. Je ne voulais pas qu’il vienne seul.
Il n’y a que nous deux, alors… me voilà. Je ne connais personne, pour le moment.
Elle se baisse pour ramasser son plateau et quelques bouts de verre en attendant que le
commis arrive.
— Eh bien, maintenant, vous vous connaissez. Tu as ton téléphone sur toi ?
Elle fronce les sourcils et sort un iPhone de sa poche. Je le lui prends, j’ajoute Taï aux
contacts et je lui envoie un message. Le téléphone de Taï vibre et il le sort à son tour.
— Maintenant, Taï a ton numéro. Il t’appellera demain.
Taï ouvre la bouche, mais je le fusille du regard pour l’empêcher de dire une bêtise. Amy
nous regarde tour à tour.
— Est-ce que tu aimes le surf ? je lui demande.
— Je n’ai jamais essayé, répond-elle en haussant les épaules.
Je souris jusqu’aux oreilles et je la prends par les épaules pour la tirer contre moi.
— Taï, n’est-ce pas horrible ? Amy n’a jamais surfé. Tu ne sais pas le meilleur, Amy ? Taï
est prof de surf !
— Ça a l’air chouette, en tout cas, dit-elle en époussetant sa jupe et en lissant son tablier
sous le regard fasciné de Taï. Il faut que j’y aille. Je serais ravie d’avoir un nouvel ami. Je suis
vraiment désolée de t’être rentrée dedans.
Il plonge ses mains dans ses poches et se balance d’avant en arrière, passant de ses talons
sur ses orteils, prenant un air cool.
— Si tu veux, tu peux te faire pardonner en dînant avec moi demain soir après que j’aurai
déposé Mia à l’aéroport.
Bien évidemment, Taï ne sait pas que mon départ n’implique pas des adieux en tête à
tête.
— J’ai hâte que tu m’appelles, Taï, dit-elle en rougissant, mais son regard pétille.
— Ah, Amy, je dis quand elle commence à tourner les talons, une dernière chose : que
penses-tu des tatouages ?
Elle vient à moi et chuchote dans mon oreille. Puis elle me remercie et elle part au bar
pour se procurer de nouveaux verres. Dieu merci, nous sommes à Hawaï et pas dans un resto
BCBG de New York, où nous aurions été insultés d’avoir une conversation en plein milieu
d’une flaque de vin et de verre brisé. Ici, à Hawaï, les gens s’occupent de leurs affaires, se
contentant de contourner les dégâts.
Taï et moi nous rasseyons enfin.
— Alors, champagne ? je lui rappelle.
Son regard s’assombrit et il grogne.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— À propos des tatouages ?
— Non, à propos du pape ! Bien sûr, des tatouages.
Il a l’air affreusement nerveux, ce qui est génial, parce que depuis que je l’ai rencontré,
Taï a toujours eu l’air merveilleusement sûr de lui, sans compter la nuit où il m’a fait jouir
tant de fois que je me suis évanouie.
Je m’appuie sur la table avec un air mystérieux, puis je regarde autour de nous pour
m’assurer que personne ne nous entend.
— Elle adore. Elle dit que ça l’excite. Et ce n’est pas tout…
Taï se rapproche encore, et mes lèvres effleurent son oreille.
— … tout le côté gauche de son dos, jusque sur ses fesses, est tatoué. Mais ce n’est pas un
tribal.
Je recule dans ma chaise pour mieux profiter de son regard de braise.
— Son tatouage représente les branches d’un cerisier en fleurs, c’est canon, tu ne trouves
pas ?
Ses narines se dilatent et sa respiration devient plus lourde.
— Ouais, canon.
— Je me suis dit que ça te plairait, je dis en jouant des sourcils.
— Et c’est toi qui m’arranges le coup, c’est pas un peu bizarre ?
— Pourquoi ?
— Parce que ça fait un mois qu’on baise.
Je comprends son raisonnement, mais je ne vois pas les choses ainsi. Taï a besoin de
quelqu’un, et vite. Par ailleurs, je suis convaincue qu’Amy est la femme dont Masina lui a
parlé.
— Ouais, mais après ce soir, ce sera fini. Tu vas me dire adieu avec une nuit que je
n’oublierai jamais et, demain, tu commenceras ta nouvelle vie. Tu n’as pas vu ses cheveux, ses
yeux et son corps ? C’est la femme de ta vie !
— Tu n’en sais rien.
— Tu vas me dire que tu n’as rien ressenti quand elle t’est rentrée dedans ? Et que tu
avais tes mains sur ses cuisses, sa taille, ses joues et ses lèvres ?
— Non… Si, bien sûr que j’ai ressenti quelque chose.
J’éclate de rire, et il sourit enfin.
— Je suis tellement contente pour toi ! je m’exclame en sautillant sur ma chaise. Et si on
sautait le repas et qu’on passait directement au dessert et au champagne ?
— C’est ta soirée, frangine. Demain, une nouvelle vie commence pour toi.
*
* *
Heureusement, j’ai fait mes valises avant d’aller dîner hier soir, car je n’aurais pas pu les
faire en rentrant. Taï pense que mon avion part ce soir puis que je lui ai dit qu’il décollait à
vingt heures. En réalité, je pars à huit heures du matin. Je n’aime vraiment pas les adieux.
Je sors du tiroir le petit cadeau que je lui ai acheté et je le pose sur le bar. Lorsque je suis
sortie de la bijouterie où j’ai acheté le bracelet de Maddy, l’autre jour, une artiste locale
peignait des images et je lui ai demandé si elle connaissait le symbole samoan pour l’amitié.
Elle m’a répondu que oui et elle l’a peint. Pour moi qui n’y connais rien, on dirait un L
majuscule en écriture cursive. En dessous, j’ai dessiné un cœur au feutre noir et j’ai écrit mon
prénom à côté, puis je l’ai mis dans un petit cadre en bois.
Je sors mon papier à lettres et je m’installe sur le tabouret pour écrire mon mot à Taï.
Taï, mon Samoan diaboliquement sexy…
Merci de m’avoir offert un des plus beaux mois de ma vie. Tu as rempli mon monde d’une joie
immense, de rires et de plaisir. Je n’arriverai jamais à t’oublier, non pas que j’en aurais un jour
envie. Lorsque je suis venue ici, beaucoup de choses m’attristaient : ma famille, mes relations
amoureuses, mon travail. Tu as changé tout cela. Il t’a suffi d’un clin d’œil et d’un sourire pour
chasser les ténèbres qui m’enveloppaient et laisser entrer la lumière en moi.
Durant mon séjour ici, j’ai appris à profiter de la vie, quoi qu’elle apporte. De simplement
« me laisser porter » et d’apprécier le moment présent. Sincèrement, cela faisait longtemps que je
ne m’étais pas autant amusée. Tu m’as rappelé que je suis jeune et que j’ai encore beaucoup de
temps pour décider qui sera avec moi « à jamais ». Je sais que tu as hâte de trouver la femme qui
sera à tes côtés pour toujours, et du fond du cœur, je crois que tu l’as trouvée. Appelons cela
l’intuition féminine. Les choses n’arrivent jamais par hasard. C’est simplement que, parfois, la
raison ne nous paraît pas évidente.
Je suis ravie de t’avoir rencontré lors de mon premier jour sur l’île. Chaque moment avec toi a
été une nouvelle expérience, une aventure. Merci de m’avoir offert cela. Je suis triste de partir et tu
vas terriblement me manquer. Reste en contact, s’il te plaît.
Ta frangine,
Mia
Comme à mon habitude, je me suis glissée hors du lit, j’ai écrit ma lettre, j’ai laissé son
cadeau et je suis montée dans le taxi sans réveiller mon beau Samoan. Je me demande ce qui
m’attend à Washington avec monsieur Warren Shipley, homme d’affaires et politicien. Peut-
être vais-je rencontrer son beau fiston, le jeune Aaron Shipley. Sinon, eh bien tant pis, on me
paie cent mille dollars pour avoir l’air belle au bras d’un vieux qui ne veut pas de sexe. Mais
peut-être que ce sera comme avec Tony et Hector, et qu’il est secrètement gay ? Ce serait
génial ! Mais non, il y a forcément quelque chose de louche pour qu’il embauche une escort.
Même s’il est vieux, il est beau et riche, il y a des dizaines de vipères qui seraient prêtes à se
taper un vieux schnock gratos.
Une fois encore, je décide de me laisser porter. Je recule dans mon siège alors que nous
décollons et je m’endors immédiatement. Je rêve de marches en marbre blanc, de symboles
phalliques dans le ciel et de la statue en marbre d’un président défunt, assis dans son fauteuil,
surveillant une ville bétonnée 3.
1. Pendentif.
2. Soleil.
3. Mia rêve des monuments phare de Washington : les marches menant au Lincoln Memorial, l’obélisque du Washington
Monument et l’immense statue d’Abraham Lincoln.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Audrey Carlan vit dans la belle California Valley ensoleillée, à deux heures de la ville et
de la plage, au milieu des montagnes et des vignes merveilleuses. Elle est mariée à l’amour de
sa vie depuis plus de dix ans, et elle a deux jeunes enfants qui méritent tous les jours leur titre
de « monstres en folie ». Lorsqu’elle n’écrit pas des histoires d’amour érotiques, qu’elle ne fait
pas du yoga ou qu’elle ne sirote pas un verre de vin avec ses « âmes sœurs » – trois voix
uniques et incroyablement différentes dans sa vie –, on la trouve plongée dans un livre. Plus
précisément un roman chaud et plein d’amour !
Elle apprécie tous vos retours, alors n’hésitez pas à la contacter aux adresses ci-dessous.
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TOUT AU LONG DE L’ANNÉE !
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit,
sous n’importe quelle forme.
Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnages ou des lieux réels
serait utilisée de façon fictive. Les autres noms, personnages, lieux et événements sont issus de
l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait
totalement fortuite.
Lorsque je sors de l’aéroport, je découvre un ciel gris, pas du tout ce à quoi je suis
habituée après un mois à Hawaï. L’air est oppressant et si humide que mes vêtements me
collent comme une seconde peau.
Je balaie des yeux la rangée de voitures noires garées le long du trottoir et je vois un
homme qui tient une pancarte sur laquelle est écrit mon nom.
— Je suis Mia Saunders, dis-je en lui serrant la main.
— Je suis James, votre chauffeur. C’est moi qui vous conduirai où vous le souhaitez
durant votre séjour chez les Shipley.
Il prend ma valise et la met dans le coffre avant d’ouvrir ma portière. Je grimpe dans la
voiture en faisant de mon mieux pour que mes cuisses en sueur ne laissent pas de traces sur le
cuir. La jupe ample que j’ai choisie pour voyager m’a paru une bonne idée sur le moment,
mais j’aurais mieux fait de mettre mon legging habituel. J’essuie mes mollets avec mes mains.
— Il fait toujours aussi humide au mois de juin ? je demande en sortant mon téléphone
de mon sac pour l’allumer.
— Il faut s’attendre à tout. Il peut faire trente-cinq degrés et lourd comme aujourd’hui,
pleuvoir des cordes, ou bien la météo peut être parfaite. Vous aurez sans doute droit à un peu
de tout ce mois-ci. Cela dit, il fait anormalement chaud cette année.
Mon téléphone s’allume et se met à sonner avec tous les messages que j’ai reçus pendant
le vol.
À : Mia Saunders
De : Samoan Sexy
Frangine, faut que tu m’expliques. Tu m’as planté. Pas cool.
Je lis les messages suivants, découvrant que Taï ne s’est pas calmé après son premier
message.
À : Mia Saunders
De : Samoan Sexy
Ton cadeau… je suis sans voix.
À : Mia Saunders
De : Samoan Sexy
Je suis furieux de ne pas avoir eu de baiser d’adieu.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tu vas me reparler un jour ? Ça fait un mois. Ne m’oblige pas à te courir après.
En deux secondes, je rédige le message le plus désinvolte et froid que j’aie jamais écrit.
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Je suis certaine que Gina a su t’occuper. Je vous ai vus vous rouler des pelles en couverture
d’un magazine people.
Après vingt minutes passées à ressasser mon irritation et à regarder mon téléphone
toutes les deux secondes, il répond enfin. Par « il », je veux dire Wes, pas Taï, mais je
l’ignore, m’efforçant de rester cool, préférant repenser à mon Samoan sexy.
Taï doit être en train de se préparer pour son premier rencard avec Amy. Mon cœur bat
plus fort en repensant à la manière dont leurs chemins se sont croisés… littéralement. Amy a
carrément atterri sur ses genoux ! Bon sang, j’espère que c’est bien la bonne. Je prendrai des
nouvelles de Taï dans une semaine pour savoir où ils en sont. Quelque chose me dit qu’Amy
est l’amour de sa vie. Quant à moi, je ne sais pas quand je vais trouver le mien. Ce qui est
certain, c’est que ce ne sera pas avant la fin de cette année.
Hélas, penser à Taï et à l’avenir ne m’aide pas à oublier le message de Wes qui m’attend.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tu es jalouse ?
*
* *
Ce n’est pas Warren Shipley qui m’accueille à l’entrée de sa demeure. L’homme qui se
tient en haut des marches en pierre, adossé à la colonne en marbre blanc, semble tout droit
sorti du magazine GQ. C’est Aaron Shipley, le sénateur démocrate de Californie. J’ai fréquenté
mon lot de beaux gosses au cours de ma vie. J’ai également fréquenté des hommes capables
de fendre du bois de leurs mains nues. Cependant, je n’ai encore jamais vu d’hommes qui
portent aussi bien un costume.
Le tissu gris anthracite moule parfaitement ses larges épaules, sa taille fine et ses longues
jambes. Il a sans doute été fait sur mesure. Ses yeux sont cachés par des lunettes de soleil Ray
Ban, et ses cheveux blond foncé sont coiffés façon « saut du lit », ce qui lui va parfaitement
bien. Il a l’air apprêté avec une touche de fantaisie, une combinaison mortelle pour une fille
comme moi. Et sans doute pour toutes les filles de la planète.
Il descend lentement les marches, une à la fois comme un félin, jusqu’à l’allée de gravier.
La plupart des femmes iraient à sa rencontre, mais je ne suis pas comme toutes les femmes et
il n’est clairement pas comme tous les hommes. Je profite du spectacle en regardant chacun
de ses gestes. Un air d’autorité lui colle à la peau comme un parfum distingué. Il vient à moi
avec une grâce, une agilité et une telle puissance que je manque fondre sur place. L’humidité
qui m’a surprise tout à l’heure n’est plus rien, maintenant que je sens la sueur perler dans ma
nuque, chaque goutte ruisselle dans mon dos, me chatouille et me fait presque frissonner
malgré la chaleur.
— Vous devez être Mademoiselle Saunders, dit-il d’une voix ferme et chaleureuse.
Il me tend la main et à peine nos doigts se touchent-ils qu’une décharge électrique
remonte le long de mon bras. J’essaie de retirer ma main, mais il la tient plus fort.
— C’est étrange, je sens rarement l’essence de quelqu’un en ne faisant que le toucher.
— Mon essence ?
Un sourire mystérieux se dessine sur ses lèvres délicieuses. Elles ne sont ni trop fines ni
trop charnues, parfaites pour les miennes. Il n’a toujours pas lâché ma main qu’il retourne
dans la sienne. Ce simple contact me fait saliver et rêver qu’on aille plus loin. Il remonte ses
lunettes sur sa tête avec un geste bien trop cool pour un homme politique. Les hommes
comme lui sont censés être ennuyeux et ne parler que de lois et du gouvernement et… Ses
yeux marron plongent soudain dans les miens et me transpercent. Je soupire tandis que son
pouce frotte le dessus de ma main.
— Votre essence est votre force de vie, votre magnétisme. Quand nous nous sommes
touchés, j’ai senti une décharge électrique. Vous aussi ?
Je hoche la tête, la langue engourdie, perdue dans ses iris chocolat, concentrée sur son
nez droit, ses pommettes hautes et sa mâchoire saillante.
— Quand j’appuie nos paumes l’une contre l’autre, l’énergie est plus forte, dit-il en
serrant nos mains.
Il hausse les sourcils, et son regard se pose sur ma bouche. Mes genoux se mettent à
trembler et je fais un effort surhumain pour garder ma langue où elle est.
— Venez, dit-il.
Ce n’est qu’un mot, mais je me sens de nouveau électrocutée. Or, cette fois-ci, tous les
frissons convergent entre mes cuisses. Il dit autre chose, mais je suis perdue dans mes pensées,
ou plutôt dans mon désir. Il lâche ma main pour caresser ma joue, et j’en ai la chair de poule.
— Mia, est-ce que ça va ?
Son regard inquiet balaie mon visage et il fronce les sourcils.
— J’ai dit, venez, Père vous attend.
Je cligne plusieurs fois des yeux, m’obligeant à revenir sur terre.
— Ah oui, pardon, je réponds en secouant la tête. La journée a été longue. J’étais à
Hawaï et je suis venue directement ici, avec quelques escales. Je n’ai pas dormi de la nuit.
Les escales m’ont obligée à courir d’une porte à une autre pour ne pas rater mes vols.
J’aurais pu tuer Tante Millie de ne m’avoir laissé que quarante-cinq minutes pour changer
d’avion. Je n’ai même pas eu le temps d’aller aux toilettes entre deux vols et il faut attendre
d’être à une certaine altitude pour pouvoir détacher sa ceinture. C’est loin d’avoir été mon
meilleur voyage.
Aaron secoue la tête.
— C’est terrible, je vais vous présenter à Père, puis je dirai à James de vous montrer
votre chambre pour une petite baise.
— Quoi ? je demande en m’arrêtant net en haut des marches.
— J’ai dit que j’allais vous présenter à Père et vous montrer votre chambre où vous
pourrez vous mettre à l’aise.
— Ah, me mettre à l’aise, je répète en me retenant de rire.
— Qu’aviez-vous compris ?
Il sourit, révélant des dents parfaites. Il aurait sa place en couverture des magazines. Ah
zut, c’est déjà le cas, c’est vrai. Peu importe.
— Je pensais que vous aviez parlé de baise, je réponds en riant.
Cette fois-ci, c’est lui qui s’arrête net devant la porte.
— Eh bien, commence-t-il en souriant en coin, cela peut s’arranger, même si je ne suis
pas certain que mon père apprécie que je couche avec vous avant de vous avoir invitée au
restaurant.
Il me lance un clin d’œil et reprend ma main. Une nouvelle décharge électrise nos
paumes, remuant notre énergie magnétique. Aaron me regarde en coin en me guidant dans le
hall d’entrée.
— Vous la sentez, vous aussi ?
Bon sang, si seulement je ne sentais rien… Plutôt que de mentir, je ferme les yeux, je
retiens ma respiration et je hoche la tête.
*
* *
Depuis l’extérieur, l’immense maison de maître est impressionnante, mais ce n’est rien,
comparé à l’intérieur. Dans le hall d’entrée, un double escalier couvert d’un tapis jaune me
rappelle la route de brique jaune sur laquelle Dorothée sautille gaiement. Si je n’étais pas si
fatiguée, je sautillerais moi aussi. Cette demeure est plus luxueuse que toutes celles que j’ai
vues jusqu’à présent. Pourtant, la maison de Wes est superbe, confortable et vaut sans doute
une fortune. L’atelier d’Alec était impressionnant, le penthouse de Tony et Hector branché.
Or, le propriétaire de cette baraque doit être la personne la plus riche que j’aie jamais
rencontrée. Quand Tante Millie m’a dit que Warren était un homme d’affaires, je ne savais pas
à quoi m’attendre. Je me suis dit qu’il vivrait dans un endroit sympa, or j’ai l’impression d’être
chez la reine d’Angleterre. Les murs sont arrondis pour accueillir l’escalier, il y a des moulures
au plafond, et les fenêtres immenses sont bordées de lourds rideaux bordeaux. Mes pieds
s’enfoncent dans une moquette épaisse qui semble si moelleuse que je rêverais d’y marcher
pieds nus.
— C’est incroyable.
Aaron sourit et regarde autour de nous, l’air légèrement blasé.
— Ma mère avait un vrai talent pour la décoration.
— Ah ? Elle doit être très fière, c’est magnifique.
— Elle nous a quittés il y a longtemps, mais elle appréciait les compliments et les
magazines de déco qui sont venus faire des photos. Elle en a fait la couverture plus d’une fois.
Cette maison était sa fierté et sa joie, conclut-il.
Je suis Aaron en silence, observant toute la splendeur qui m’entoure, jusqu’à ce que nous
arrivions devant une double porte en chêne. Des rires retentissent de l’autre côté. Aaron
frappe fort sur le bois mais n’attend pas de réponse, ouvrant la porte comme s’il en avait le
droit.
— Aaron, fiston, viens, entre. Kathleen et moi discutions justement de la débâcle de la
semaine dernière, dans la cuisine.
Il désigne une femme vêtue d’une jupe crayon bleu marine avec un tablier blanc et une
chemise beige boutonnée jusqu’au cou.
— Vois-tu, le traiteur de la semaine dernière pensait que je voulais…
— Père…
Aaron l’interrompt brusquement, ce que je trouve trés impoli.
Soudain, je le trouve moins excitant.
—… Mademoiselle Saunders est là.
Il m’invite à avancer et je me retrouve face à une copie plus âgée du jeune Shipley.
— Eh bien, vous êtes encore plus belle en personne que sur votre profil. Cette Miss Milan
sait ce qu’elle fait. Elle sera parfaite, tu ne crois pas, Aaron ?
Aaron me reluque des pieds à la tête.
— Si, c’est la candidate idéale pour attirer l’attention de tes confrères.
— Venez ici, mon enfant, je suis Warren Shipley, me dit-il d’une voix enjouée en me
prenant dans ses bras comme le ferait un père. Vous n’êtes pas du tout ce à quoi je
m’attendais, déclare-t-il en reculant pour me regarder dans les yeux.
Un vieux pervers regarderait plutôt mes seins, dans cette position. Apparemment, ma
tante m’a dit la vérité. Je ne l’intéresse pas de cette façon.
— Merci d’être venue. La situation est unique, mais Miss Milan m’a assuré que vous
seriez une superbe candidate. Rien qu’à vous regarder… je sais déjà qu’ils vont me manger
dans la main.
CHAPITRE 2
*
* *
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Facile ! C’est la journée père-fille au Capitole 1 !
Je suis à deux doigts d’éclater de rire et je dois faire un tel effort pour me retenir que je
finis par m’étouffer sur mon champagne en vacillant sur mes talons aiguilles. Bon sang, j’adore
cette fille.
— Tout doux, dit un homme grisonnant en attrapant mon bras pour que je retrouve mon
équilibre. Vous vous étouffez sur de l’or liquide. Mais je suppose qu’il y a de pires façons de
partir qu’en s’étouffant sur du champagne à cinq cents dollars la bouteille.
Il ricane tandis que je crache la gorgée encore dans ma bouche dans la plante devant moi.
Je tousse sèchement, et l’homme saisit un verre d’eau sur le plateau d’un serveur. Je le bois
lentement, rinçant le champagne qui est passé par le mauvais trou.
— Je suis vraiment désolée, dis-je en me raclant la gorge puis en faisant la moue.
L’homme, qui doit avoir au moins soixante-cinq ou soixante-dix ans, secoue la tête et
tapote ma joue comme si j’étais son toutou préféré.
— Pas de souci, ma petite. Qui est ton papa ?
Bon sang, il est passé en un rien de temps du papi gâteau au vieux pervers.
— Je ne suis pas certaine de vous comprendre, je réponds en haussant les sourcils.
— Ne fais pas l’idiote. Qui s’occupe de toi ?
Il lèche ses lèvres gercées et respire la bouche ouverte, m’asphyxiant avec son odeur de
cigare et de whisky. Je déglutis pour me retenir de vomir.
Quelqu’un se racle la gorge derrière lui.
— Tu sembles avoir trouvé quelque chose qui m’appartient, dit Warren Shipley en
lançant au vieux un regard glacial lorsqu’il remarque sa main posée sur mon bras.
— Warren, je ne savais pas que tu avais enfin adopté un petit agneau, répond l’autre en
souriant, tout en me reluquant. Et quel joli petit animal ! Tu le prêtes ? ajoute-t-il d’une voix
mielleuse.
J’ai de plus en plus de mal à ravaler ma bile.
Warren éclate de rire suffisamment fort pour que toute la pièce entende.
— Je crains que non, Arthur. Je me fais un peu égoïste avec l’âge, mon vieil ami.
Arthur lâche mon bras et, instinctivement, je le frotte à l’endroit où il avait posé sa main.
Warren remarque mon geste, et sa mâchoire se crispe. Il avance vers moi et me prend
délicatement par la taille.
— Je te présente Mia, ma protégée. Mia, voici Arthur Broughton.
Warren pince légèrement ma taille, et je tends ma main à Arthur.
— C’est un plaisir, Monsieur Broughton.
Je me rapproche de Warren pour être plus convain-cante, et ce dernier me serre contre
lui avant de m’embrasser sur la tempe.
— Mia, tu as l’air assoiffée. Va te chercher à boire, je te rejoins dans un instant.
Je hoche la tête, et il me met une tape sur les fesses. C’est léger, même si on ne peut pas
dire que ce soit amical, comme lorsque Mason, mon ancien client, me mettait une fessée
chaque fois que je passais devant lui. Au moins, Warren ne me tripote pas comme cela semble
être la norme pour ces vieillards.
Je me faufile parmi les vieux auxquels sont agrippées de belles jeunes femmes. Dans ma
tête, je visualise de petites menottes qui gardent ces pauvres femmes ligotées au portefeuille
de ces hommes. Beurk.
Le barman m’offre une coupe de champagne que je bois cul sec. Je repose la coupe vide
et j’en demande une autre.
— Doucement, ma belle, si tu t’affiches bourrée, tu ruineras l’image de mon père, dit
Aaron en s’installant sur le tabouret à côté du mien.
— Je ne comprends pas ce que je fais là, je réponds en secouant la tête et en fronçant les
sourcils.
— Tu le fais déjà, pourtant. Tu es jolie, donc tu montres à ces vieux schnocks que mon
père est l’un d’entre eux. Tu le vois parler avec Arthur Broughton ?
Je grimace en entendant le nom de celui qui m’a empoignée par le bras.
— Arthur est propriétaire des ports par lesquels Père veut faire entrer et sortir les
médicaments. Tous les gérants de ports du globe sont dans sa poche, et Père a besoin de lui
pour amarrer ses navires.
— Mais pourquoi ? Ce qu’il fait est bien, c’est de l’aide humanitaire !
Aaron ricane, puis sourit.
— Oui, mais ça ne rapporte pas d’argent et c’est dangereux d’envoyer des Américains
dans ces pays, même pour monter des cliniques. Et quand je dis « cliniques », ce sont surtout
des bunkers. Mais ce n’est qu’une seule étape, et ça n’arrivera que si Arthur accepte de laisser
les bateaux entrer et sortir, sachant qu’il perdra l’argent qu’il gagnerait avec d’autres bateaux.
Ce n’est pas une tâche facile. Père doit ensuite convaincre les entreprises de cargos, les
médecins, les missionnaires, les forces armées, et ainsi de suite. C’est un véritable projet
d’envergure.
Waouh ! Alors, Warren est vraiment un Batman des temps modernes. Il apporte la
médecine aux pays du tiers-monde et il prend des risques pour le bien de l’humanité. Pour une
fois, je suis fière de ce que je fais pour mon client.
— Alors, comment je peux aider ?
Aaron lève une main et caresse ma joue du bout du pouce.
— Détends-toi, tout le monde a vu son beau jouet tout neuf. Rien que par ta présence, tu
l’aides à faire partie des grands.
J’écarquille les yeux et le fusille du regard.
— Non pas que moi, je croie que tu es un jouet. Waouh, tu es susceptible !
Je lève les yeux au ciel.
— Désolée. Peut-être un peu, oui. Cette situation est différente de celles auxquelles je
suis habituée.
Il se rapproche de moi et je sens son parfum aux saveurs de pomme et de santal.
— À quoi es-tu habituée, alors ? demande-t-il d’une voix de séducteur.
Je lève une épaule et regarde par-dessus en battant des cils.
— C’est différent pour chaque client.
— Ah oui ? Et si… tant que tu es là… je voulais profiter de cette différence… ça pourrait
t’intéresser ? Avec moi, pas mon père.
Je retiens mon souffle et penche la tête sur le côté pour étudier l’homme qui se tient
devant moi. Il n’est pas timide, c’est certain. Il me regarde avec un mélange de désir,
d’égoïsme et de possessivité qui fait naître des frissons de plaisir entre mes jambes. Il pose sa
main sur mon genou et dessine de petits cercles sur ma peau nue. Mon excitation se
transforme en une marmite d’énergie bouillante. Il semblerait qu’Aaron Shipley aime ce petit
jeu de séduction, en tout cas, il sait s’y prendre, car je suis largement séduite.
Heureusement, Warren revient avant que je ne perde la tête et que je morde une bouchée
du délicieux spécimen devant moi.
— Champagne, s’exclame-t-il en souriant jusqu’aux oreilles. Nous avons quelque chose à
fêter ! annonce-t-il alors que le barman lui tend une coupe.
— Ah bon, Père ? Raconte-nous. L’attente… commence-t-il en me toisant du regard, est
terrible.
Warren passe la demi-heure qui suit à nous expliquer l’accord qu’il a conclu avec Arthur
Broughton. Il s’avère qu’Arthur a besoin d’une déduction fiscale et de redorer l’image
médiatique de son entreprise après que ses échanges avec l’Asie ont été lourdement critiqués.
Il ne peut pas laisser passer l’occasion de faire savoir au public que ses ports servent à
importer le matériel médical et les médecins qui sauvent certaines des populations les plus
pauvres du monde.
— Merci, Mia. Tu m’aides déjà à faire avancer mon projet.
Je secoue la tête en fronçant les sourcils.
— Je ne vois pas comment.
— Eh bien vois-tu, Arthur m’évitait parce qu’il pensait que je n’approuvais pas l’accord
qu’il a conclu avec un des concurrents de Shipley Inc., qui est d’ailleurs parfaitement
apocryphe.
Aaron hoche la tête, et je fais mine de savoir ce que veut dire apocryphe. Sans doute
veut-il dire que l’accord est douteux, ou quelque chose comme ça.
— Tu m’as donné l’occasion de commencer une conversation avec lui. Nous avons d’abord
parlé de toi, puis nous sommes passés aux affaires. Ça a marché comme sur des roulettes, dit-
il en souriant et en vidant sa coupe.
Je ne peux rien dire de plus, ce scénario est en dehors de ma zone de confort. Il va falloir
que je me fie à mon instinct, tout simplement.
— Dans ce cas, je suis ravie d’avoir aidé ! dis-je en levant mon verre et en riant.
Je vide ma coupe à mon tour, puis Warren décide qu’il est temps de rentrer.
La soirée a été longue, les conversations ennuyeuses. Les semaines à venir vont être aussi
peu amusantes que la section « histoire » d’une bibliothèque. Je ne vais avoir pour
divertissement que des vieillards, des accords commerciaux et des nanas chercheuses d’or. Il
va falloir que je trouve un moyen d’être plus utile.
Plus tard dans la nuit, je réfléchis à la question en parcourant les couloirs de la demeure,
à la recherche de la cuisine, tard dans la nuit. Il y a des œuvres d’art de toutes les époques
tous les trois mètres et j’ai plus l’impression d’être dans un musée que dans une maison. Il n’y
a pas de photos de famille accrochées aux murs ni de souvenirs de l’enfance d’Aaron. Ce ne
sont que des antiquités et des artefacts précieux sans la moindre valeur personnelle. Ce sont
clairement des reliques du passé qui ont été oubliées par les habitants de la maison ou qui ne
servent que comme démonstration d’opulence. Cela me rend triste, car ce sont de véritables
joyaux qui devraient être mis en avant, pas utilisés pour combler les espaces dans une
immense maison vide.
Au fond du couloir, je trouve une vaste cuisine avec un immense frigo aux portes vitrées.
Derrière l’une, du lait, du fromage, des fruits et des légumes, rien d’anormal pour un frigo.
Derrière les autres, des fleurs de toutes les sortes.
— Oh, je ne vous avais pas vue, dit une voix douce à mes côtés.
Je tourne la tête et découvre Kathleen, l’employée de maison, sur le pas de la porte.
— Je n’arrivais pas à dormir, je réponds en souriant. Je ne me suis pas encore habituée
au décalage horaire.
Elle entre dans la cuisine, ouvre un placard et sort deux assiettes.
— Vous voulez un sandwich ?
— Avec plaisir. Ça fait deux jours que nous ne mangeons qu’au restaurant et je rêve d’un
bon vieux jambon-fromage. Par contre, je n’accepte que si tu me tutoies.
— Ça marche, répond-elle.
Elle sourit tendrement, mais sa joie n’atteint pas ses yeux. Elle ne cesse de me regarder
du coin de l’œil en préparant les sandwichs et je devine sans mal que quelque chose la
tracasse.
— Tu sais, tu peux me demander ce que tu veux, je répondrai sincèrement. J’ai
l’impression que tu ne sais pas pourquoi je suis ici.
Elle secoue la tête et joint ses mains sur la ceinture de sa robe de chambre.
— Je suis une escort, Warren a payé mes services.
Kathleen écarquille ses grands yeux bleus et elle pose une main sur son cœur en se tenant
au plan de travail.
— Je vois.
Je n’ai pas pu m’en empêcher. Il est évident qu’il se passe quelque chose entre elle et
Monsieur Shipley Senior.
— Ce n’est pas ce que tu penses… je commence, alors qu’elle recule jusqu’au frigo.
— Peu importe ce que je pense. Je suis, euh… je ne suis qu’une employée, dit-elle en
fronçant les sourcils.
J’appuie une hanche contre le comptoir et j’attends qu’elle me regarde. Lorsqu’elle lève la
tête, ses yeux sont remplis de larmes.
— Je ne couche pas avec lui, Kathleen.
— Mais tu es une escort. Tu viens de dire que…
— Je suis son escort, et il m’a engagée pour l’accompagner à des soirées mondaines, pour
avoir l’air jolie à son bras. Pas pour dormir dans son lit, à l’évidence il a déjà assez de
compagnie comme ça, j’ajoute en souriant, la faisant rougir.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, dit Kathleen en resserrant les pans de sa robe de
chambre sur sa poitrine.
— Bien sûr que si.
En tout cas, c’est très clair à mes yeux. Les deux sandwichs qu’elle a préparés sont encore
sur la table, et l’un est bien plus gros que l’autre.
— Pour qui est le sandwich ?
— J’ai très faim, répond-elle en rougissant de plus belle.
— Ouais, moi aussi j’ai souvent faim après une bonne partie de jambes en l’air. Apporte
son sandwich à ton homme. Ton secret sera bien gardé avec moi, promis.
Je prends l’assiette avec le plus petit sandwich et je m’apprête à retourner dans ma
chambre, où la télé m’attend.
— Mia, il ne veut pas que ça se sache. Ça lui ferait du mal.
— Du mal ? Pourquoi ? je demande en me tournant vers elle.
— C’est moi qui ai élevé Aaron après la mort de sa mère, et il ne comprendrait pas. Son
père et moi nous sommes mis d’accord pour ne rien lui dire. Et puis, nous ne venons pas du
même milieu. Moi, je ne suis personne.
Je tends la main pour prendre la sienne, mais elle recule vivement.
— C’est rien, ça va. C’est moi qui l’ai choisi. Si je n’étais pas amoureuse de lui, je serais
déjà partie. Je préfère l’avoir dans l’obscurité de la nuit que pas du tout.
Bien évidemment, je ne suis pas du tout d’accord avec ce qu’elle dit, mais quand j’ouvre
la bouche pour répondre, elle se rapproche de moi et serre mon bras.
— Merci de t’inquiéter, mais tu ne nous connais pas. Nous apprécierons ta discrétion à ce
sujet.
Elle attend en silence tandis que je cherche mes mots.
— Bien, si c’est ce que vous voulez.
— Oui, merci. À demain matin. Monsieur Shipley m’a dit qu’il y avait un certain nombre
d’événements auxquels il voulait t’emmener. Je suis soulagée de savoir pourquoi tu es là.
Merci pour ton honnêteté, Mia. C’est un trait de caractère rafraîchissant, dans ces contrées.
Elle m’offre ce sourire timide que je n’ai vu que deux fois depuis que je l’ai rencontrée
dans le bureau de Warren, puis elle part, me laissant dans la cuisine avec mon sandwich et un
nouveau projet. Bien sûr, il faut que je sache si mon client partage les mêmes sentiments que
la belle employée de maison. Il faut aussi que je sache ce qu’Aaron pense de Kathleen.
J’ai le sentiment que le jeune Shipley ne va pas être une affaire facile, mais il faut bien
que quelqu’un s’y colle. Je ricane dans ma barbe en m’enfonçant de nouveau dans le
labyrinthe de couloirs pour regagner ma chambre. Demain est un autre jour.
À SUIVRE…
1. Bâtiment qui sert de Congrès aux États-Unis. (NdT, ainsi que pour toutes les notes suivantes.)
()
Édition originale publiée par Audrey Carlan
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit, sous
n’importe quelle forme.
Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnages ou des lieux réels
serait utilisée de façon fictive. Les autres noms, personnages, lieux et événements sont issus de
l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait
totalement fortuite.
ISBN : 9782755627817
()
S OMMAIRE
Titre
Copyright
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
REMERCIEMENTS
À PROPOS DE L’AUTEUR
()
()
CHAPITRE PREMIER
À : Mia Saunders
De : Samoan Sexy
Frangine, faut que tu m’expliques. Tu m’as planté. Pas cool.
Je lis les messages suivants, découvrant que Taï ne s’est pas calmé après
son premier message.
À : Mia Saunders
De : Samoan Sexy
Ton cadeau… je suis sans voix.
À : Mia Saunders
De : Samoan Sexy
Je suis furieux de ne pas avoir eu de baiser d’adieu.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tu vas me reparler un jour ? Ça fait un mois. Ne m’oblige pas à te courir
après.
En deux secondes, je rédige le message le plus désinvolte et froid que j’aie
jamais écrit.
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Je suis certaine que Gina a su t’occuper. Je vous ai vus vous rouler des
pelles en couverture d’un magazine people.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tu es jalouse ?
*
* *
Ce n’est pas Warren Shipley qui m’accueille à l’entrée de sa demeure.
L’homme qui se tient en haut des marches en pierre, adossé à la colonne en
marbre blanc, semble tout droit sorti du magazine GQ. C’est Aaron Shipley, le
sénateur démocrate de Californie. J’ai fréquenté mon lot de beaux gosses au
cours de ma vie. J’ai également fréquenté des hommes capables de fendre du
bois de leurs mains nues. Cependant, je n’ai encore jamais vu d’hommes qui
portent aussi bien un costume.
Le tissu gris anthracite moule parfaitement ses larges épaules, sa taille fine
et ses longues jambes. Il a sans doute été fait sur mesure. Ses yeux sont cachés
par des lunettes de soleil Ray Ban, et ses cheveux blond foncé sont coiffés
façon « saut du lit », ce qui lui va parfaitement bien. Il a l’air apprêté avec une
touche de fantaisie, une combinaison mortelle pour une fille comme moi. Et
sans doute pour toutes les filles de la planète.
Il descend lentement les marches, une à la fois comme un félin, jusqu’à
l’allée de gravier. La plupart des femmes iraient à sa rencontre, mais je ne suis
pas comme toutes les femmes et il n’est clairement pas comme tous les
hommes. Je profite du spectacle en regardant chacun de ses gestes. Un air
d’autorité lui colle à la peau comme un parfum distingué. Il vient à moi avec
une grâce, une agilité et une telle puissance que je manque fondre sur place.
L’humidité qui m’a surprise tout à l’heure n’est plus rien, maintenant que je
sens la sueur perler dans ma nuque, chaque goutte ruisselle dans mon dos, me
chatouille et me fait presque frissonner malgré la chaleur.
– Vous devez être Mademoiselle Saunders, dit-il d’une voix ferme et
chaleureuse.
Il me tend la main et à peine nos doigts se touchent-ils qu’une décharge
électrique remonte le long de mon bras. J’essaie de retirer ma main, mais il la
tient plus fort.
– C’est étrange, je sens rarement l’essence de quelqu’un en ne faisant que
le toucher.
– Mon essence ?
Un sourire mystérieux se dessine sur ses lèvres délicieuses. Elles ne sont ni
trop fines ni trop charnues, parfaites pour les miennes. Il n’a toujours pas lâché
ma main qu’il retourne dans la sienne. Ce simple contact me fait saliver et
rêver qu’on aille plus loin. Il remonte ses lunettes sur sa tête avec un geste bien
trop cool pour un homme politique. Les hommes comme lui sont censés être
ennuyeux et ne parler que de lois et du gouvernement et… Ses yeux marron
plongent soudain dans les miens et me transpercent. Je soupire tandis que son
pouce frotte le dessus de ma main.
– Votre essence est votre force de vie, votre magnétisme. Quand nous nous
sommes touchés, j’ai senti une décharge électrique. Vous aussi ?
Je hoche la tête, la langue engourdie, perdue dans ses iris chocolat,
concentrée sur son nez droit, ses pommettes hautes et sa mâchoire saillante.
– Quand j’appuie nos paumes l’une contre l’autre, l’énergie est plus forte,
dit-il en serrant nos mains.
Il hausse les sourcils, et son regard se pose sur ma bouche. Mes genoux se
mettent à trembler et je fais un effort surhumain pour garder ma langue où elle
est.
– Venez, dit-il.
Ce n’est qu’un mot, mais je me sens de nouveau électrocutée. Or, cette
fois-ci, tous les frissons convergent entre mes cuisses. Il dit autre chose, mais
je suis perdue dans mes pensées, ou plutôt dans mon désir. Il lâche ma main
pour caresser ma joue, et j’en ai la chair de poule.
– Mia, est-ce que ça va ?
Son regard inquiet balaie mon visage et il fronce les sourcils.
– J’ai dit, venez, Père vous attend.
Je cligne plusieurs fois des yeux, m’obligeant à revenir sur terre.
– Ah oui, pardon, je réponds en secouant la tête. La journée a été longue.
J’étais à Hawaï et je suis venue directement ici, avec quelques escales. Je n’ai
pas dormi de la nuit.
Les escales m’ont obligée à courir d’une porte à une autre pour ne pas
rater mes vols. J’aurais pu tuer Tante Millie de ne m’avoir laissé que quarante-
cinq minutes pour changer d’avion. Je n’ai même pas eu le temps d’aller aux
toilettes entre deux vols et il faut attendre d’être à une certaine altitude pour
pouvoir détacher sa ceinture. C’est loin d’avoir été mon meilleur voyage.
Aaron secoue la tête.
– C’est terrible, je vais vous présenter à Père, puis je dirai à James de vous
montrer votre chambre pour une petite baise.
– Quoi ? je demande en m’arrêtant net en haut des marches.
– J’ai dit que j’allais vous présenter à Père et vous montrer votre chambre
où vous pourrez vous mettre à l’aise.
– Ah, me mettre à l’aise, je répète en me retenant de rire.
– Qu’aviez-vous compris ?
Il sourit, révélant des dents parfaites. Il aurait sa place en couverture des
magazines. Ah zut, c’est déjà le cas, c’est vrai. Peu importe.
– Je pensais que vous aviez parlé de baise, je réponds en riant.
Cette fois-ci, c’est lui qui s’arrête net devant la porte.
– Eh bien, commence-t-il en souriant en coin, cela peut s’arranger, même
si je ne suis pas certain que mon père apprécie que je couche avec vous avant
de vous avoir invitée au restaurant.
Il me lance un clin d’œil et reprend ma main. Une nouvelle décharge
électrise nos paumes, remuant notre énergie magnétique. Aaron me regarde en
coin en me guidant dans le hall d’entrée.
– Vous la sentez, vous aussi ?
Bon sang, si seulement je ne sentais rien… Plutôt que de mentir, je ferme
les yeux, je retiens ma respiration et je hoche la tête.
*
* *
Depuis l’extérieur, l’immense maison de maître est impressionnante, mais
ce n’est rien, comparé à l’intérieur. Dans le hall d’entrée, un double escalier
couvert d’un tapis jaune me rappelle la route de brique jaune sur laquelle
Dorothée sautille gaiement. Si je n’étais pas si fatiguée, je sautillerais moi
aussi. Cette demeure est plus luxueuse que toutes celles que j’ai vues jusqu’à
présent. Pourtant, la maison de Wes est superbe, confortable et vaut sans doute
une fortune. L’atelier d’Alec était impressionnant, le penthouse de Tony et
Hector branché. Or, le propriétaire de cette baraque doit être la personne la
plus riche que j’aie jamais rencontrée. Quand Tante Millie m’a dit que Warren
était un homme d’affaires, je ne savais pas à quoi m’attendre. Je me suis dit
qu’il vivrait dans un endroit sympa, or j’ai l’impression d’être chez la reine
d’Angleterre. Les murs sont arrondis pour accueillir l’escalier, il y a des
moulures au plafond, et les fenêtres immenses sont bordées de lourds rideaux
bordeaux. Mes pieds s’enfoncent dans une moquette épaisse qui semble si
moelleuse que je rêverais d’y marcher pieds nus.
– C’est incroyable.
Aaron sourit et regarde autour de nous, l’air légèrement blasé.
– Ma mère avait un vrai talent pour la décoration.
– Ah ? Elle doit être très fière, c’est magnifique.
– Elle nous a quittés il y a longtemps, mais elle appréciait les compliments
et les magazines de déco qui sont venus faire des photos. Elle en a fait la
couverture plus d’une fois. Cette maison était sa fierté et sa joie, conclut-il.
Je suis Aaron en silence, observant toute la splendeur qui m’entoure,
jusqu’à ce que nous arrivions devant une double porte en chêne. Des rires
retentissent de l’autre côté. Aaron frappe fort sur le bois mais n’attend pas de
réponse, ouvrant la porte comme s’il en avait le droit.
– Aaron, fiston, viens, entre. Kathleen et moi discutions justement de la
débâcle de la semaine dernière, dans la cuisine.
Il désigne une femme vêtue d’une jupe crayon bleu marine avec un tablier
blanc et une chemise beige boutonnée jusqu’au cou.
– Vois-tu, le traiteur de la semaine dernière pensait que je voulais…
– Père…
Aaron l’interrompt brusquement, ce que je trouve trés impoli.
Soudain, je le trouve moins excitant.
–… Mademoiselle Saunders est là.
Il m’invite à avancer et je me retrouve face à une copie plus âgée du jeune
Shipley.
– Eh bien, vous êtes encore plus belle en personne que sur votre profil.
Cette Miss Milan sait ce qu’elle fait. Elle sera parfaite, tu ne crois pas, Aaron ?
Aaron me reluque des pieds à la tête.
– Si, c’est la candidate idéale pour attirer l’attention de tes confrères.
– Venez ici, mon enfant, je suis Warren Shipley, me dit-il d’une voix
enjouée en me prenant dans ses bras comme le ferait un père. Vous n’êtes pas
du tout ce à quoi je m’attendais, déclare-t-il en reculant pour me regarder dans
les yeux.
Un vieux pervers regarderait plutôt mes seins, dans cette position.
Apparemment, ma tante m’a dit la vérité. Je ne l’intéresse pas de cette façon.
– Merci d’être venue. La situation est unique, mais Miss Milan m’a assuré
que vous seriez une superbe candidate. Rien qu’à vous regarder… je sais déjà
qu’ils vont me manger dans la main.
()
CHAPITRE 2
*
* *
Le lendemain soir, après avoir dormi presque vingt-quatre heures, je me
retrouve à un gala de levée de fonds avec monsieur Shipley. Je regarde autour
de moi comme une gazelle qui a senti l’odeur d’un chasseur. Lorsque j’ai
accompagné Wes à ce genre d’événement, il était là pour me mettre à l’aise. Ce
n’est pas le cas, cette fois-ci, et je dois puiser dans ma confiance en moi pour
ne pas perdre de vue ce que je fais ici. Je balaie la pièce du regard et je repense
aux soirées guindées de Malibu, la différence, c’est que les invités qui
m’entourent ce soir sont clairement plus riches. Ma robe n’a pas de sequins
cette fois-ci. Je porte un modèle dessiné par Dolce & Gabanna spécialement
pour monsieur Shipley. Elle est entièrement ouverte depuis la nuque jusqu’aux
fesses, mais elle ne montre rien devant. Lorsqu’il m’a vue, Warren a rougi et
n’a rien dit du placard rempli de vêtements haute couture qui se trouve dans ma
chambre. J’ai tout pris en photo et je les ai envoyées à Hector, mon meilleur
ami gay de Chicago. Sa réponse disait quelque chose du genre « Chica , tu es
la reine de l’univers. Que dois-je faire pour avoir un billet pour le paradis ? ».
En observant la foule, je suis choquée par le nombre d’hommes de plus de
cinquante ans accompagnés de femmes assez jeunes pour être leurs filles,
voire leurs petites-filles. Je sors discrètement mon téléphone pour prendre des
photos de la salle de bal géante et de ses invités. Nous sommes à une levée de
fonds pour l’un des « amis » de Warren, qui a lui-même admis que très peu des
membres du Un Pour Cent étaient réellement amis et que ces amitiés allaient
rarement au-delà du prochain accord commercial. En bref, si l’accord ne
rapproche pas les deux personnes de leur but ou qu’il ne leur rapporte pas la
montagne d’argent escomptée, l’amitié est jugée comment n’ayant plus aucune
valeur. Honnêtement, ça me dégoûte, mais je suis payée pour être là, alors… je
travaillerai sur ma mauvaise conscience plus tard.
À : Ma Salope Chérie
De : Mia Saunders
Devine le titre de la photo.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
1
Facile ! C’est la journée père-fille au Capitole !
Je suis à deux doigts d’éclater de rire et je dois faire un tel effort pour me
retenir que je finis par m’étouffer sur mon champagne en vacillant sur mes
talons aiguilles. Bon sang, j’adore cette fille.
– Tout doux, dit un homme grisonnant en attrapant mon bras pour que je
retrouve mon équilibre. Vous vous étouffez sur de l’or liquide. Mais je
suppose qu’il y a de pires façons de partir qu’en s’étouffant sur du champagne
à cinq cents dollars la bouteille.
Il ricane tandis que je crache la gorgée encore dans ma bouche dans la
plante devant moi. Je tousse sèchement, et l’homme saisit un verre d’eau sur le
plateau d’un serveur. Je le bois lentement, rinçant le champagne qui est passé
par le mauvais trou.
– Je suis vraiment désolée, dis-je en me raclant la gorge puis en faisant la
moue.
L’homme, qui doit avoir au moins soixante-cinq ou soixante-dix ans,
secoue la tête et tapote ma joue comme si j’étais son toutou préféré.
– Pas de souci, ma petite. Qui est ton papa ?
Bon sang, il est passé en un rien de temps du papi gâteau au vieux pervers.
– Je ne suis pas certaine de vous comprendre, je réponds en haussant les
sourcils.
– Ne fais pas l’idiote. Qui s’occupe de toi ?
Il lèche ses lèvres gercées et respire la bouche ouverte, m’asphyxiant avec
son odeur de cigare et de whisky. Je déglutis pour me retenir de vomir.
Quelqu’un se racle la gorge derrière lui.
– Tu sembles avoir trouvé quelque chose qui m’appartient, dit Warren
Shipley en lançant au vieux un regard glacial lorsqu’il remarque sa main posée
sur mon bras.
– Warren, je ne savais pas que tu avais enfin adopté un petit agneau, répond
l’autre en souriant, tout en me reluquant. Et quel joli petit animal ! Tu le
prêtes ? ajoute-t-il d’une voix mielleuse.
J’ai de plus en plus de mal à ravaler ma bile.
Warren éclate de rire suffisamment fort pour que toute la pièce entende.
– Je crains que non, Arthur. Je me fais un peu égoïste avec l’âge, mon vieil
ami.
Arthur lâche mon bras et, instinctivement, je le frotte à l’endroit où il avait
posé sa main. Warren remarque mon geste, et sa mâchoire se crispe. Il avance
vers moi et me prend délicatement par la taille.
– Je te présente Mia, ma protégée. Mia, voici Arthur Broughton.
Warren pince légèrement ma taille, et je tends ma main à Arthur.
– C’est un plaisir, Monsieur Broughton.
Je me rapproche de Warren pour être plus convaincante, et ce dernier me
serre contre lui avant de m’embrasser sur la tempe.
– Mia, tu as l’air assoiffée. Va te chercher à boire, je te rejoins dans un
instant.
Je hoche la tête, et il me met une tape sur les fesses. C’est léger, même si
on ne peut pas dire que ce soit amical, comme lorsque Mason, mon ancien
client, me mettait une fessée chaque fois que je passais devant lui. Au moins,
Warren ne me tripote pas comme cela semble être la norme pour ces
vieillards.
Je me faufile parmi les vieux auxquels sont agrippées de belles jeunes
femmes. Dans ma tête, je visualise de petites menottes qui gardent ces pauvres
femmes ligotées au portefeuille de ces hommes. Beurk.
Le barman m’offre une coupe de champagne que je bois cul sec. Je repose
la coupe vide et j’en demande une autre.
– Doucement, ma belle, si tu t’affiches bourrée, tu ruineras l’image de mon
père, dit Aaron en s’installant sur le tabouret à côté du mien.
– Je ne comprends pas ce que je fais là, je réponds en secouant la tête et en
fronçant les sourcils.
– Tu le fais déjà, pourtant. Tu es jolie, donc tu montres à ces vieux
schnocks que mon père est l’un d’entre eux. Tu le vois parler avec Arthur
Broughton ?
Je grimace en entendant le nom de celui qui m’a empoignée par le bras.
– Arthur est propriétaire des ports par lesquels Père veut faire entrer et
sortir les médicaments. Tous les gérants de ports du globe sont dans sa poche,
et Père a besoin de lui pour amarrer ses navires.
– Mais pourquoi ? Ce qu’il fait est bien, c’est de l’aide humanitaire !
Aaron ricane, puis sourit.
– Oui, mais ça ne rapporte pas d’argent et c’est dangereux d’envoyer des
Américains dans ces pays, même pour monter des cliniques. Et quand je dis
« cliniques », ce sont surtout des bunkers. Mais ce n’est qu’une seule étape, et
ça n’arrivera que si Arthur accepte de laisser les bateaux entrer et sortir,
sachant qu’il perdra l’argent qu’il gagnerait avec d’autres bateaux. Ce n’est pas
une tâche facile. Père doit ensuite convaincre les entreprises de cargos, les
médecins, les missionnaires, les forces armées, et ainsi de suite. C’est un
véritable projet d’envergure.
Waouh ! Alors, Warren est vraiment un Batman des temps modernes. Il
apporte la médecine aux pays du tiers-monde et il prend des risques pour le
bien de l’humanité. Pour une fois, je suis fière de ce que je fais pour mon
client.
– Alors, comment je peux aider ?
Aaron lève une main et caresse ma joue du bout du pouce.
– Détends-toi, tout le monde a vu son beau jouet tout neuf. Rien que par ta
présence, tu l’aides à faire partie des grands.
J’écarquille les yeux et le fusille du regard.
– Non pas que moi, je croie que tu es un jouet. Waouh, tu es susceptible !
Je lève les yeux au ciel.
– Désolée. Peut-être un peu, oui. Cette situation est différente de celles
auxquelles je suis habituée.
Il se rapproche de moi et je sens son parfum aux saveurs de pomme et de
santal.
– À quoi es-tu habituée, alors ? demande-t-il d’une voix de séducteur.
Je lève une épaule et regarde par-dessus en battant des cils.
– C’est différent pour chaque client.
– Ah oui ? Et si… tant que tu es là… je voulais profiter de cette
différence… ça pourrait t’intéresser ? Avec moi, pas mon père.
Je retiens mon souffle et penche la tête sur le côté pour étudier l’homme
qui se tient devant moi. Il n’est pas timide, c’est certain. Il me regarde avec un
mélange de désir, d’égoïsme et de possessivité qui fait naître des frissons de
plaisir entre mes jambes. Il pose sa main sur mon genou et dessine de petits
cercles sur ma peau nue. Mon excitation se transforme en une marmite
d’énergie bouillante. Il semblerait qu’Aaron Shipley aime ce petit jeu de
séduction, en tout cas, il sait s’y prendre, car je suis largement séduite.
Heureusement, Warren revient avant que je ne perde la tête et que je morde
une bouchée du délicieux spécimen devant moi.
– Champagne, s’exclame-t-il en souriant jusqu’aux oreilles. Nous avons
quelque chose à fêter ! annonce-t-il alors que le barman lui tend une coupe.
– Ah bon, Père ? Raconte-nous. L’attente… commence-t-il en me toisant du
regard, est terrible.
Warren passe la demi-heure qui suit à nous expliquer l’accord qu’il a
conclu avec Arthur Broughton. Il s’avère qu’Arthur a besoin d’une déduction
fiscale et de redorer l’image médiatique de son entreprise après que ses
échanges avec l’Asie ont été lourdement critiqués. Il ne peut pas laisser passer
l’occasion de faire savoir au public que ses ports servent à importer le
matériel médical et les médecins qui sauvent certaines des populations les plus
pauvres du monde.
– Merci, Mia. Tu m’aides déjà à faire avancer mon projet.
Je secoue la tête en fronçant les sourcils.
– Je ne vois pas comment.
– Eh bien vois-tu, Arthur m’évitait parce qu’il pensait que je n’approuvais
pas l’accord qu’il a conclu avec un des concurrents de Shipley Inc., qui est
d’ailleurs parfaitement apocryphe.
Aaron hoche la tête, et je fais mine de savoir ce que veut dire apocryphe.
Sans doute veut-il dire que l’accord est douteux, ou quelque chose comme ça.
– Tu m’as donné l’occasion de commencer une conversation avec lui.
Nous avons d’abord parlé de toi, puis nous sommes passés aux affaires. Ça a
marché comme sur des roulettes, dit-il en souriant et en vidant sa coupe.
Je ne peux rien dire de plus, ce scénario est en dehors de ma zone de
confort. Il va falloir que je me fie à mon instinct, tout simplement.
– Dans ce cas, je suis ravie d’avoir aidé ! dis-je en levant mon verre et en
riant.
Je vide ma coupe à mon tour, puis Warren décide qu’il est temps de
rentrer.
La soirée a été longue, les conversations ennuyeuses. Les semaines à venir
vont être aussi peu amusantes que la section « histoire » d’une bibliothèque. Je
ne vais avoir pour divertissement que des vieillards, des accords commerciaux
et des nanas chercheuses d’or. Il va falloir que je trouve un moyen d’être plus
utile.
Plus tard dans la nuit, je réfléchis à la question en parcourant les couloirs
de la demeure, à la recherche de la cuisine, tard dans la nuit. Il y a des œuvres
d’art de toutes les époques tous les trois mètres et j’ai plus l’impression d’être
dans un musée que dans une maison. Il n’y a pas de photos de famille
accrochées aux murs ni de souvenirs de l’enfance d’Aaron. Ce ne sont que des
antiquités et des artefacts précieux sans la moindre valeur personnelle. Ce sont
clairement des reliques du passé qui ont été oubliées par les habitants de la
maison ou qui ne servent que comme démonstration d’opulence. Cela me rend
triste, car ce sont de véritables joyaux qui devraient être mis en avant, pas
utilisés pour combler les espaces dans une immense maison vide.
Au fond du couloir, je trouve une vaste cuisine avec un immense frigo aux
portes vitrées. Derrière l’une, du lait, du fromage, des fruits et des légumes,
rien d’anormal pour un frigo. Derrière les autres, des fleurs de toutes les
sortes.
– Oh, je ne vous avais pas vue, dit une voix douce à mes côtés.
Je tourne la tête et découvre Kathleen, l’employée de maison, sur le pas de
la porte.
– Je n’arrivais pas à dormir, je réponds en souriant. Je ne me suis pas
encore habituée au décalage horaire.
Elle entre dans la cuisine, ouvre un placard et sort deux assiettes.
– Vous voulez un sandwich ?
– Avec plaisir. Ça fait deux jours que nous ne mangeons qu’au restaurant et
je rêve d’un bon vieux jambon-fromage. Par contre, je n’accepte que si tu me
tutoies.
– Ça marche, répond-elle.
Elle sourit tendrement, mais sa joie n’atteint pas ses yeux. Elle ne cesse de
me regarder du coin de l’œil en préparant les sandwichs et je devine sans mal
que quelque chose la tracasse.
– Tu sais, tu peux me demander ce que tu veux, je répondrai sincèrement.
J’ai l’impression que tu ne sais pas pourquoi je suis ici.
Elle secoue la tête et joint ses mains sur la ceinture de sa robe de chambre.
– Je suis une escort, Warren a payé mes services.
Kathleen écarquille ses grands yeux bleus et elle pose une main sur son
cœur en se tenant au plan de travail.
– Je vois.
Je n’ai pas pu m’en empêcher. Il est évident qu’il se passe quelque chose
entre elle et Monsieur Shipley Senior.
– Ce n’est pas ce que tu penses… je commence, alors qu’elle recule
jusqu’au frigo.
– Peu importe ce que je pense. Je suis, euh… je ne suis qu’une employée,
dit-elle en fronçant les sourcils.
J’appuie une hanche contre le comptoir et j’attends qu’elle me regarde.
Lorsqu’elle lève la tête, ses yeux sont remplis de larmes.
– Je ne couche pas avec lui, Kathleen.
– Mais tu es une escort. Tu viens de dire que…
– Je suis son escort, et il m’a engagée pour l’accompagner à des soirées
mondaines, pour avoir l’air jolie à son bras. Pas pour dormir dans son lit, à
l’évidence il a déjà assez de compagnie comme ça, j’ajoute en souriant, la
faisant rougir.
– Je ne vois pas de quoi tu parles, dit Kathleen en resserrant les pans de sa
robe de chambre sur sa poitrine.
– Bien sûr que si.
En tout cas, c’est très clair à mes yeux. Les deux sandwichs qu’elle a
préparés sont encore sur la table, et l’un est bien plus gros que l’autre.
– Pour qui est le sandwich ?
– J’ai très faim, répond-elle en rougissant de plus belle.
– Ouais, moi aussi j’ai souvent faim après une bonne partie de jambes en
l’air. Apporte son sandwich à ton homme. Ton secret sera bien gardé avec
moi, promis.
Je prends l’assiette avec le plus petit sandwich et je m’apprête à retourner
dans ma chambre, où la télé m’attend.
– Mia, il ne veut pas que ça se sache. Ça lui ferait du mal.
– Du mal ? Pourquoi ? je demande en me tournant vers elle.
– C’est moi qui ai élevé Aaron après la mort de sa mère, et il ne
comprendrait pas. Son père et moi nous sommes mis d’accord pour ne rien lui
dire. Et puis, nous ne venons pas du même milieu. Moi, je ne suis personne.
Je tends la main pour prendre la sienne, mais elle recule vivement.
– C’est rien, ça va. C’est moi qui l’ai choisi. Si je n’étais pas amoureuse de
lui, je serais déjà partie. Je préfère l’avoir dans l’obscurité de la nuit que pas
du tout.
Bien évidemment, je ne suis pas du tout d’accord avec ce qu’elle dit, mais
quand j’ouvre la bouche pour répondre, elle se rapproche de moi et serre mon
bras.
– Merci de t’inquiéter, mais tu ne nous connais pas. Nous apprécierons ta
discrétion à ce sujet.
Elle attend en silence tandis que je cherche mes mots.
– Bien, si c’est ce que vous voulez.
– Oui, merci. À demain matin. Monsieur Shipley m’a dit qu’il y avait un
certain nombre d’événements auxquels il voulait t’emmener. Je suis soulagée
de savoir pourquoi tu es là. Merci pour ton honnêteté, Mia. C’est un trait de
caractère rafraîchissant, dans ces contrées.
Elle m’offre ce sourire timide que je n’ai vu que deux fois depuis que je
l’ai rencontrée dans le bureau de Warren, puis elle part, me laissant dans la
cuisine avec mon sandwich et un nouveau projet. Bien sûr, il faut que je sache
si mon client partage les mêmes sentiments que la belle employée de maison. Il
faut aussi que je sache ce qu’Aaron pense de Kathleen.
J’ai le sentiment que le jeune Shipley ne va pas être une affaire facile, mais
il faut bien que quelqu’un s’y colle. Je ricane dans ma barbe en m’enfonçant de
nouveau dans le labyrinthe de couloirs pour regagner ma chambre. Demain est
un autre jour.
1 . Bâtiment qui sert de Congrès aux États-Unis. (NdT, ainsi que pour toutes les notes suivantes.)
()
CHAPITRE 3
*
* *
À : Mia Saunders
De : Samoan sexy
Pour ne jamais t’oublier.
Je ne comprends le message mystérieux de Taï que lorsqu’un second
arrive sous forme d’image. C’est une photo de son épaule droite, désormais
couverte d’un tatouage tout neuf représentant le symbole samoan pour l’amitié,
celui que je lui ai fait peindre par un artiste local. Taï l’a fait tatouer sur lui.
Pour moi. Sur le côté de son corps qu’il a dit ne garder que pour lui. C’est une
des plus belles choses que j’aie jamais vues.
Je fais défiler mes contacts et j’appuie sur le bouton vert de mon téléphone.
La ligne sonne trois fois avant qu’une voix féminine décroche.
– Allô, vous êtes sur le portable de Taï, dit-elle d’une voix enjouée.
– Euh, salut, c’est Mia, est-ce que Taï est disponible ?
– Mia ! s’écrie la femme. Bébé, c’est Mia !
Bébé . Cette femme l’appelle Bébé, je croise les doigts.
– Qui est-ce, au fait ? je demande en espérant ne pas me tromper.
– C’est Amy, tu te souviens, tu nous as présentés au restaurant, l’autre
jour ?
Mon envie de faire un high-five à quelqu’un est irrépressible, mais je suis
seule. Alors, je me contente de sauter en l’air et de faire une petite danse en
silence. Lorsque j’ai fini, je me concentre de nouveau sur le téléphone.
– Oui, bien sûr, comment ça se passe ? je demande.
Pour ce qui est des ragots et des petites histoires amoureuses des autres, je
suis comme toutes les filles.
– Oh, Mia, c’est génial. Je suis complètement… commence-t-elle à voix
basse, il est tellement… tu sais…
– Parfait ? je propose.
– Ouais. Mia… cette semaine a été… c’est un rêve éveillé. Merci, dit-elle
d’une voix tremblante comme si elle réprimait un sanglot.
Je souris et me tourne vers la fenêtre, face aux collines vertes qui
s’étendent autour de la maison.
– Ne me remercie pas. C’était le destin. Je suis contente que ça marche.
– Taï veut te parler. Ciao, déclare-t-elle alors que sa voix s’éloigne déjà.
– Frangine, je vois que tu as eu mon message, grogne une des voix que je
préfère sur terre.
– Taï, le tatouage… est magnifique.
– Tout comme toi et notre histoire.
Ses paroles me surprennent et je me sens toute chose, toute chaude, comme
si j’étais de nouveau dans ses bras.
– Ce n’est pas parce que notre relation a changé que je veux t’oublier. Tu
seras toujours la bienvenue ici, à Oahu. Tu fais partie de la famille. On est
amis, Mia. Jusqu’au bout. C’est ainsi que fonctionnent les Samoans. Compris ?
Je hoche la tête en souriant jusqu’aux oreilles, même s’il ne me voit pas.
– Ouais, Taï. Je comprends. Et j’adore ça chez toi, ta culture hawaïenne et
tes valeurs traditionnelles. Maintenant dis-moi, comment ça se passe avec
Amy ?
– Ça fait moins d’une semaine que tu es partie et tu veux déjà les ragots,
hein ?
– Certaines choses ne changent jamais, je réponds en riant.
– Eh bien, pour l’instant tout va bien. Je pense que tu avais raison, Mia.
– Ah ouais ? je réponds en frissonnant de joie.
– Ouais. J’ai trouvé la femme de ma vie. Et Mia, c’est tellement plus que
tout ce dont j’ai pu rêver !
Ma poitrine se resserre et mon cœur se met à battre la chamade.
– Oh, Taï, je suis tellement heureuse pour toi. Tu le mérites.
– Toi aussi, frangine. Quand vas-tu essayer de trouver le tien ?
– Je ne sais pas, Taï. Je n’ai pas une mère devin qui prédit mon avenir,
moi.
Nous éclatons de rire.
– Taï, est-ce qu’Amy est au courant, pour nous ? je demande en tirant sur
une mèche de cheveux pour la mettre dans ma bouche.
C’est une habitude dégoûtante qui revient quand je suis nerveuse.
D’habitude, je la maîtrise, mais pas maintenant. Nous savons tous les deux que
la seule façon pour nous de rester amis est qu’Amy soit au courant de notre
relation et que ça ne la dérange pas.
– Détends-toi, frangine, elle est au courant. Je lui ai dit lors de notre
troisième rencard, avant que les choses ne… dérapent. Elle sait tout.
– Tout ? La Jeep, l’océan, le mur ? je m’exclame, mortifiée et soudain
bouillante tandis que je sens mon cou et mes joues rougir.
– Bon sang, non, je ne suis pas bête. J’ai été honnête. Je lui ai dit qu’on
avait eu une histoire très intense, mais que c’était fini et que nous étions
désormais amis pour la vie. Elle comprend. Elle n’est pas jalouse. Ce que nous
avons vécu ces derniers jours est parfait. Mia… j’épouserai cette fille. Bientôt.
Tu reviendras sans doute à Hawaï l’an prochain.
– Je serai là, Taï. Je suis ravie pour toi. Tu l’as vraiment mérité.
– Merci frangine. Alors tu aimes le tatouage ? demande-t-il.
– Beaucoup, oui.
D’ailleurs, je l’aime tellement que j’ai soudain une idée un peu folle, mais
géniale. Une chose que je n’ai encore jamais faite et que je garderai à vie.
– Merci Taï. Dis bravo à Amy et tiens-moi au courant quand tu fais ta
demande en mariage. Mais attends au moins un mois, ok ?
Il éclate de rire et j’ai un pincement au cœur, son rire me manque
tellement.
– Ça marche. Prends soin de toi et donne-moi des nouvelles. Toutes les
semaines ou tous les quinze jours. Tu me le promets ?
– D’accord, d’accord, je te le promets.
– Si un de ces types te fait du mal, je prends le premier vol pour lui casser
la gueule. Je te protégerai, frangine. Si tu as besoin de moi, je suis là. Amy le
sait et elle est d’accord. Ce que tu fais, ton boulot, peut être dangereux, mais je
comprends. La famille d’abord.
– Oui, Taï. Je crois que personne ne le comprend aussi bien que toi. La
famille d’abord.
– Prends soin de ton père, frangine. Et tant que tu n’as pas trouvé l’amour
de ta vie, je suis là. Je serai le grand frère samoan que tu n’as jamais eu.
– Tu passes d’amant à grand frère ?
– Tu m’as compris, répond-il en riant. Promets-moi de faire attention.
– Je ferai attention. Je t’aime, Taï.
– Je t’aime aussi, frangine. Amis pour la vie.
– Amis pour la vie.
Je raccroche et soupire longuement, vidant tout l’air de mes poumons.
Tout le monde avance autour de moi. Tout le monde, sauf moi. J’ai encore six
mois à tenir avant d’en avoir fini avec Blaine pour que papa soit libre. Je
n’aurais pas choisi ce métier si je n’y avais pas été forcée, mais servir d’escort
à des hommes riches n’est pas si mal, finalement. Quand je repense au tout
début, je me dis que j’ai même eu pas mal de chance.
Weston Charles Channing le Troisième. Je ricane en me rappelant toutes
les fois que je me suis moquée de Wes et du chiffre à la fin de son nom. Il est
beau à en avoir le souffle coupé, il est détendu, il travaille dur et il prend le
temps de profiter de la vie. Mon mois avec lui était merveilleux et j’ai appris
beaucoup de choses. J’ai appris à surfer, j’ai appris que les choses pouvaient
être simples, et surtout, j’ai découvert que tous les hommes ne sont pas les
mêmes.
Par le passé, j’étais entièrement dévouée aux mecs avec qui j’étais, à tel
point que je m’oubliais. J’ai beaucoup souffert et j’ai fini par ne plus croire à
l’amour. Grâce à Wes, j’ai refait confiance à la gent masculine et il m’a aidée à
voir que, comme toutes les femmes dans ce monde, j’avais moi aussi le droit
de rêver au grand amour. C’est Wes qui m’a fait l’amour pour la première fois
de ma vie, et c’est un moment que je n’oublierai jamais, c’était la plus belle
nuit de ma vie. Je me suis enfin sentie entière et… aimée. Peu importe ce que
me réserve l’avenir, je n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti ce soir-là.
Mon second client était Alec Dubois, mon cochon d’artiste français. Il était
superbe. De ses longs cheveux attachés en chignon jusqu’à sa barbe et sa
moustache. Il me suffit de penser à sa crinière épaisse pour frissonner de
plaisir. Quand j’y repense, j’ai passé quasiment un mois collée à lui, et ça ne
m’a pas gênée. Les œuvres qu’il a créées ont montré au monde entier un aspect
de moi-même que je n’avais jamais révélé à personne. La femme vulnérable,
imparfaite, dévergondée et perdue que la vie a faite de moi est clairement
visible dans son travail. Toute la collection Amour sur Toile me concerne et,
pour la première fois, je me suis sentie belle. Grâce à lui, je me suis vue sous
un nouveau jour, et ça m’a plu. Mieux encore, ça ne m’a pas gênée que le
monde entier me voie, et je m’efforce chaque jour d’être à la hauteur de la
femme qu’il a peinte.
Ensuite, il y a eu Tony Fasano et Hector Chavez, mes mecs de Chicago.
C’est étrange, mais je me sens seule rien qu’en pensant à eux. Ce sont eux qui
m’ont appris la loyauté en amour et qui m’ont montré que peu importe la
forme de l’amour, peu importent les risques qu’il faut prendre pour le
protéger, ça en vaut la peine. C’est une leçon que je n’oublierai jamais.
Mason Murphy, mon joueur de base-ball canon et arrogant, s’est avéré
avoir un cœur d’or, il suffisait de creuser pour le découvrir. Le mois d’avril
m’a apporté le frère que je n’ai jamais eu. Il aime se faire passer pour
quelqu’un qu’il n’est pas, un peu comme moi, mais au fond, il veut les mêmes
choses que nous tous. De l’amitié, de l’affection, un endroit où il se sente bien
et quelqu’un avec qui partager son quotidien, des choses qu’il a trouvées avec
Rachel, à présent. Elle sera tout cela, et plus encore. Avec Mason, j’ai compris
qu’en essayant d’être quelqu’un que je ne suis pas, je me fais du mal et je
blesse les gens autour de moi.
Puis il y a eu mon adorable Samoan sexy et plein d’amour. Mon Dieu, mes
cuisses se contractent en repensant à sa longue verge chaude et dure. Je n’ai
jamais connu d’homme aussi bien doté que lui, pourtant Wes et Alec n’ont pas
à rougir. Avec Taï, il était question de fun, d’amitié et de baise. J’ai joui
davantage en un mois avec lui que la plupart des femmes célibataires – et sans
doute des couples – en un an. Nous n’étions jamais rassasiés, comme si nous
avions quelque chose à nous prouver. Or, en fin de compte, cela a donné
naissance à une amitié que nous n’aurions jamais eue sans la connexion
physique. Je sais qu’il sera là pour moi jusqu’à la fin de ma vie. Taï offre son
amour sans condition et sans limites.
Tous ces souvenirs me confortent dans mon idée et je décide que si je ne le
fais pas maintenant, je ne le ferai jamais.
Je sors de ma chambre en courant et je dévale les escaliers, m’arrêtant
dans le hall sur une glissade. James lève la tête depuis le bureau du salon.
– Mademoiselle Saunders, vous souhaitez que je vous emmène quelque
part ?
– Oui ! Vous avez le temps ?
– Bien sûr, dit-il en tendant la main devant lui pour m’inviter à le précéder.
Lorsque je suis installée à l’arrière de la berline, je sors mon téléphone,
fais une recherche Google et je trouve ce que je cherche.
– Où va-t-on ? demande-t-il en descendant la colline sur laquelle est
perchée la maison des Shipley.
– À un endroit qui s’appelle Black Bird Tattoo .
– La boutique de tatouage ? demande-t-il d’une voix surprise.
– Ouaip ! Et faites vite, s’il vous plaît, avant que je ne change d’avis.
()
CHAPITRE 4
N ous sommes trois dans la boutique, installés dans des fauteuils en cuir
noir, et le bourdonnement des aiguilles résonne dans la pièce malgré la
musique. Un type se fait tatouer des éclairs sur le côté du crâne, dont il a rasé
tous les cheveux à l’exception d’un petit trait de duvet au milieu. Il a des
piercings écarteurs dans les oreilles et plus de métal sur le visage qu’il n’y en a
sur la superbe moto sur laquelle il est arrivé. Bon sang, Suzi me manque.
Je regarde de nouveau le type aux éclairs et je me demande ce qu’il compte
faire des trous dans ses oreilles quand il aura soixante-dix ans et que ses lobes
pendouilleront jusqu’à ses épaules. Je suppose qu’un skinhead de vingt ans ne
pense pas à ce genre de choses. Sans doute n’imagine-t-il pas qu’il sera encore
en vie dans cinquante ans, et à voir comment il gigote et tressaille
nerveusement, peut-être a-t-il raison.
Plus loin, le sosie de Barbie se fait tatouer un prénom d’homme sur les
reins, sans doute celui de son mec. Je ricane dans ma barbe, car tout le monde
sait qu’il suffit de graver le nom de son mec ou de sa nana sur son corps pour
se faire larguer brusquement. J’imagine qu’il y a des exceptions, mais elles
doivent être rares. Sans le vouloir, je bouge mon pied en riant et je grimace
quand la tatoueuse tient plus fort ma cheville.
La douleur durant les vingt premières minutes était atroce, mais la peau de
mon pied est désormais anesthésiée, et je trouve le picotement presque
agréable maintenant que j’y suis habituée. Chaque fois qu’elle remet de l’encre
dans son pistolet et qu’elle presse de nouveau l’aiguille sur ma peau, une petite
décharge réveille mes nerfs comme un feu d’artifice.
– Mask est un prénom inhabituel, surtout pour une femme, dis-je à la petite
femme asiatique.
Elle sourit et son regard noir s’illumine, comme des étoiles dans la nuit
noire. Sa bouche est rouge vif et elle porte un petit anneau sur le côté de la
lèvre inférieure. Sa peau est comme de la porcelaine fragile et pâle, qui
contraste avec le noir de ses cheveux longs, attachés dans un chignon bas. Sans
son piercing à la lèvre et les tatouages sur ses avant-bras, je n’aurais pas été
surprise d’apprendre qu’elle travaille dans un bureau à Washington.
Elle recule et étudie son travail.
– C’est le diminutif de Maskatun. Mask est plus simple pour les
Américains.
– Tu n’es pas américaine ?
– Si. Ma famille vient du Brunei, en Asie du Sud-Est, mais je suis
américaine. Ma famille et mes amis m’appellent par mon prénom, mais je dis
aux touristes qui viennent se faire tatouer de m’appeler Mask, répond-elle en
souriant.
– Eh bien, je trouve ton prénom très beau, mais Mask est super-badass,
donc je vais t’appeler comme ça moi aussi.
– Merci, dit-elle en se redressant pour mieux inspecter son travail.
Elle tourne mon pied d’un côté et de l’autre sous sa lumière blanche. Le
texte que j’ai choisi s’étend sur le côté de mon pied, depuis un centimètre
environ au-dessus du talon jusqu’à l’orteil. Quand Mask m’a demandé ce que
je voulais me faire tatouer, j’ai su tout de suite, il ne restait plus qu’à choisir
une police.
– Jette un œil au texte avant que je ne commence le pissenlit.
Je fais pivoter mon pied et je grimace en voyant ma peau à vif. C’est
exactement comme je l’avais imaginé, et c’est magnifique.
– J’adore !
– Cool. Donc, le pissenlit va partir de là, dit-elle en désignant mon talon, et
il remontera jusqu’au début de ton mollet.
Je hoche la tête.
– Et les graines de pollen s’envoleront en emportant des lettres avec elles.
– C’est ça !
Je recule dans le fauteuil et je laisse Mask faire son boulot. Le picotement
reprend dès qu’elle pose l’aiguille sur ma peau et la douleur se propage dans
toute ma jambe. Je serre les dents et j’attends que les endorphines fassent effet
et que la souffrance se transforme en plaisir.
– J’ai fait le W et le A, dit Mask au bout de dix minutes.
Elle désigne mon pied, où des petites graines volent le long du texte. Deux
d’entre elles sont différentes, car l’une est enroulée autour d’un W, pour
représenter le temps que j’ai passé avec Wes, et l’autre tient un A pour Alec.
– Comment tu voulais le T et le H, déjà ?
– Si possible, j’aimerais qu’ils soient emmêlés avec la même graine.
Mask étudie mon pied sous la lumière, puis elle hoche la tête et se remet au
travail.
– J’ai fini le T solitaire et le M, aussi, dit-elle au bout d’un moment, et j’ai
rajouté des graines normales ici et ici. Tu as dit que tu voudrais peut-être
ajouter d’autres lettres plus tard, donc j’ai laissé de la place.
– Ouais, si l’année se passe comme je le pense, j’aurai d’autres lettres à
tatouer.
– Le tatouage est bien et il n’a pas l’air incomplet, mais tu peux facilement
faire des ajouts, même si je préférerais que ce soit moi qui le fasse. J’aime que
mes tatouages restent les miens, tu comprends ?
– Bien sûr. Si j’ai besoin d’ajouter des lettres, je reviendrai vers la fin de
l’année, promis, je réponds en lui serrant la main.
– Eh bien, vas-y, tu peux regarder.
Le pissenlit est très réaliste et il encadre bien le texte pour le mettre en
valeur. Le vent fait voler les graines et cinq d’entre elles emportent une lettre
avec elles. Wes, Alec, Mason et Taï ont la leur tandis que Tony et Hector s’en
partagent une. De cette manière, les hommes que j’ai rencontrés seront avec
moi tout au long de ma vie. Ils m’aideront à parvenir à la fin de cette année,
prouvant la véracité de cette phrase qui est devenue mon propre slogan.
Fais confiance à la vie…
*
* *
Mon pied me fait affreusement souffrir lorsque je passe la porte de la
maison et que je commence à gravir les escaliers en boitant.
– Mon Dieu, que s’est-il passé ? Tu t’es fait mal ? demande Kathleen en
courant vers moi.
Elle m’attire contre elle pour prendre sur elle une partie de mon poids. En
haut, elle m’aide à aller jusqu’à ma chambre, ce qui me prend un temps fou.
Chaque pas est plus douloureux que le précédent.
– Qu’est-ce qui ne va pas ? demande-t-elle en m’inspectant lorsque je suis
enfin allongée sur mon lit.
Soudain, son regard s’arrête sur mon pied, recouvert de pommade
huileuse et épaisse.
– Doux Jésus ! Il semblerait que tu ne te sois pas fait mal toute seule, n’est-
ce pas ?
Elle s’approche pour regarder le tatouage de plus près.
– C’est très beau et, à l’évidence, cette phrase te tient à cœur.
Je grimace en m’efforçant de sourire.
– Merci. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’avais cette idée en tête en me
réveillant ce matin. Comme je n’ai pas de sortie avec Warren pendant quelques
jours, c’était le meilleur moment pour le faire.
– Ce n’est pas faux. Voyons voir, je vais aller te chercher du thé et des
gâteaux.
Elle soulève délicatement ma jambe pour glisser un coussin sous mon pied
puis, avec deux doigts, elle me fait me pencher en avant pour mettre un oreiller
derrière mon dos.
– C’est mieux ?
Je ris et lève la tête vers la jolie femme qui me chouchoute. N’importe quel
homme intelligent l’épouserait pour la faire sienne, or voilà que celui qu’elle
aime a embauché une escort ! Tout ça pour être bien vu d’un club de riches
vieillards ! Mon opinion de Warren se ternit momentanément, mais ce n’est
pas à moi de le juger.
– Tu sais, je ne suis pas malade, je me suis juste fait tatouer.
– C’est vrai, mais tu souffres, alors laisse-moi m’occuper de toi. Ça me
changera de m’occuper d’une femme plutôt que des deux ronchons qui pensent
pouvoir tout faire eux-mêmes.
Elle me lance un clin d’œil et m’offre ce sourire tendre auquel je me suis
habituée. Kathleen est une femme douce, avec une volonté de fer et une
tendresse naturelle. J’aime le calme avec lequel elle semble aborder toutes les
situations. Pour moi, elle est la grâce incarnée. Peut-être pourrais-je prendre
exemple sur elle.
Kathleen ne revient pas les mains vides, mais chargée de vin plutôt que de
thé, de chips plutôt que de biscuits, d’une pile de magazines et de plusieurs
tablettes de chocolat.
– C’est quoi, tout ça ? je demande quand elle pose le plateau sur mon lit.
– J’ai rarement l’occasion de passer une soirée avec une fille, alors si ça
ne te gêne pas, j’aimerais apprendre à mieux te connaître.
– Avec plaisir !, je m’exclame en souriant. Sers-moi un verre, s’il te plaît !
Son regard s’illumine comme un diamant de dix carats.
– Ce sont de bonnes bouteilles en plus. Elles sortent tout droit de la cave de
monsieur Shipley.
– Tu es sûre qu’on a le droit ? Il ne va pas s’énerver s’il lui manque deux
bouteilles ?
– Je couche avec le boss, tu sais, il a du mal à me dire non. De toute façon,
il m’a dit que je pouvais prendre ce que je voulais, et ces bouteilles sont là
depuis un moment. Il n’aime pas le Zinfandel 1 autant que moi.
– Ah, je vois ! Comment ça se passe, au fait, quand on couche avec son
patron ? je demande en riant.
Certes, j’ai moi aussi couché avec certains des hommes qui payaient mon
salaire, mais je ne suis restée avec eux qu’un mois. Cela fait des années que
Kathleen travaille pour Warren.
Elle inspire lentement et s’assied sur le lit à côté de moi, nichée dans la
montagne d’oreillers. Elle boit une gorgée de vin et réfléchit quelques
secondes.
– Ce n’est pas aussi sordide que ça doit te sembler. Warren et moi sommes
amis depuis trente ans. Il me plaisait bien avant que sa femme ne meure et
quand elle est décédée, eh bien… il a eu besoin de moi. Mais ce n’est qu’après
de nombreuses années que nous sommes devenus intimes. Maintenant, je dors
avec lui presque toutes les nuits.
Kathleen a beau insinuer qu’ils ont une relation sérieuse, je sens qu’elle me
cache quelque chose.
– Alors pourquoi j’ai l’impression que tout n’est pas aussi beau que tu
aimerais me le faire croire ?
Elle hausse les épaules et soupire.
– Je suppose que je m’étais dit qu’après tout ce temps, on ne cacherait plus
notre couple, qu’il n’aurait plus honte de moi, admet-elle avec des yeux
brillants.
– Je n’ai pas l’impression qu’il a honte, moi. Mais je dois t’avouer,
maintenant que j’ai été à ces cocktails de milliardaires, que tu dénoterais, c’est
sûr.
Je regarde sa chemise blanche parfaitement repassée, son tablier à volants
et sa jupe crayon moulante. Elle est clairement au-dessus des jeunes pimbêches
qui accompagnent les amis de Warren. Des jeunes femmes comme moi.
– Je vois, dit-elle sur un ton plein de tristesse.
Je saisis son bras et je le serre jusqu’à ce qu’elle me regarde dans les yeux.
– Non, tu ne vois pas, justement, mais je vais te montrer.
Je soulève mes fesses et j’attrape mon téléphone dans la poche arrière de
mon jean pour lui montrer la photo que j’ai envoyée à Ginelle la semaine
dernière, pendant la soirée.
– Voilà ta concurrence, je dis en lui tendant mon portable.
– Mais ces femmes sont assez jeunes pour être leurs filles ! s’exclame-t-
elle en couvrant sa bouche. Voire leurs petites-filles !
– Exactement. C’est pour ça que je suis là.
Elle a soudain l’air horrifiée.
– Non, non, ce n’est pas ce que tu crois, je m’empresse de la rassurer. Les
raisons pour lesquelles il a besoin de moi sont très nobles, en fait.
Elle lève les yeux au ciel et me regarde avec un air qui dit clairement « ne
me prends pas pour une idiote ».
– Je sais que c’est bizarre, mais je comprends, maintenant. Il a besoin de sa
propre bimbo pour avoir l’air de faire partie du club. Il a vraiment de bonnes
raisons, tu sais. Il a un projet en tête et il a besoin que ces types le soutiennent.
Tu sais, il veut apporter des médicaments et des vaccins aux pays du tiers-
monde.
Elle hoche la tête et semble se détendre un peu.
– Il m’a parlé de ce projet il y a quelques années, mais je pensais qu’il
l’avait laissé tomber. Encore une chose qu’il fait en sa mémoire, ajoute-t-elle
d’un ton glacial.
– Comment ça ?
J’écarquille les yeux en la regardant vider son verre cul sec.
– Ketty Shipley.
– Qui est Ketty Shipley ? je demande, confuse.
– L’épouse défunte de Warren.
– Ah, cette Ketty Shipley, je réponds avant de vider mon verre à mon tour.
Pourquoi sembles-tu agacée ?
Kathleen masse son front, puis elle retire l’épingle cachée dans ses
cheveux. Une cascade de grosses boucles rebondies tombe sur ses épaules et
dans son dos, et elle secoue la tête en se passant la main dans les cheveux et en
poussant un grognement.
– Ce n’est pas que je ne l’aimais pas, c’était même ma meilleure amie
pendant quelque temps. J’ai simplement du mal à supporter qu’elle soit morte
depuis vingt-cinq ans et que Warren soit encore amoureux d’elle. Comment
peut-il me donner son cœur s’il appartient encore à sa femme ?
Ses épaules s’affaissent, et je passe mon bras dans son dos pour l’attirer
contre moi.
– Honnêtement, ça ne peut pas être si désastreux que ça, si ?
– Tu penses que je suis aigrie et rancunière ? s’exclame-t-elle.
Elle se lève d’un bond et sort de ma chambre en courant, me laissant
perplexe.
Quelques minutes s’écoulent et je finis par me demander si je ne l’ai pas
vexée. Je repasse notre conversation dans ma tête, mais je n’ai rien dit qui
aurait pu susciter une telle réaction, si ? Je suis en train d’y réfléchir lorsque la
porte de ma chambre s’ouvre brusquement et que Kathleen entre en poussant
un chariot de service, comme ceux qui servent à apporter le room service dans
les hôtels.
– Qu’est-ce que tu fais ? je demande, encore plus confuse.
Elle approche jusqu’au lit et tapote le haut du chariot.
– Viens. Je vais te montrer quelque chose qui te prouvera que j’ai raison.
– À propos de quoi ? je demande en m’asseyant sur le plateau supérieur.
J’ai à peine posé mes fesses dessus qu’elle me pousse déjà vers la porte.
– À propos du fait qu’il aime encore Ketty !
Je m’accroche au chariot en grimaçant.
– Si je te dis que je te crois, est-ce que t’arrêteras de jouer à Mario Kart
avec moi dans cette immense baraque ? Je suis morte de trouille. Si tu me
pousses trop fort, je vais finir dans les escaliers !
Elle s’arrête et me tapote dans le dos.
– Je promenais Aaron dessus quand il était petit. Il adorait ça. Il n’y a aucun
risque, ne t’en fais pas. De toute façon, Warren a une assurance béton. S’il
t’arrivait quoi que ce soit pendant que tu travailles pour lui, tu n’auras plus
jamais à travailler de ta vie.
Je ne peux pas dire que ça me rassure.
– Si je suis morte, c’est sûr !
– Détends-toi, on est arrivées.
Elle s’arrête au bout d’un très long couloir, devant une double porte en
chêne massif. Elle sort son trousseau de son tablier, sur lequel elle a tant de
clés que si elle devait toutes les faire refaire, le serrurier aurait les poches
pleines pour vingt ans.
D’un coup de poignet, elle déverrouille les portes et les ouvre. Je descends
du chariot en évitant de mettre du poids sur mon pied gauche, même si j’ai
moins mal grâce au vin.
Je fais quelques pas, puis je m’arrête pour regarder la pièce gigantesque
qui fait au moins deux cents mètres carrés. Elle semble prendre tout un côté de
l’immense demeure. Deux des murs sont recouverts de photos d’une jeune
femme aux cheveux noirs et aux yeux bleus, la montrant depuis ses années
adolescentes jusqu’à ce qu’elle ait environ trente ans. Sur certaines photos, elle
tient Aaron dans ses bras, qui ne doit pas avoir plus de trois ou quatre ans.
Je regarde le reste de l’espace où je découvre une coiffeuse avec une
brosse dorée, un peigne, du maquillage et des lotions, comme si leur
propriétaire allait venir se préparer pour sa soirée mondaine. De l’autre côté
de la pièce se trouve une grande armoire en verre, renfermant des boucles
d’oreilles, des colliers, des bracelets et des bagues plus belles les unes que les
autres. Chaque bijou doit coûter une fortune.
J’avance dans la pièce où sont alignés des portants recouverts de vêtements
de femmes sur lesquels il n’y a pas le moindre grain de poussière, alors qu’ils
sont vieux de plus vingt ans.
Sur d’autres étagères, il y a des livres, des souvenirs et des photos d’Aaron
petit, toutes les choses qui rendraient cette maison chaleureuse se trouvent dans
cette pièce.
– C’est quoi cet endroit ? je demande à Kathleen, choquée.
Elle s’appuie à la coiffeuse et effleure la brosse dorée du bout des doigts.
– C’est exactement ce dont ça a l’air.
– Bon sang, on dirait un sanctuaire érigé en l’honneur d’une femme morte.
– Ketty Shipley continue de vivre ici alors qu’elle est morte depuis vingt-
cinq ans.
1 . Cépage californien.
()
CHAPITRE 5
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
J’ai rêvé de toi hier soir. On était dans ma piscine. Le ciel était noir et les
étoiles brillaient. Tu étais assise sur le bord, jambes écartées, et ma bouche
était entre tes cuisses. Tu t’en souviens ? Tu te souviens de la vitesse à laquelle
je te faisais fondre ? Comment je te faisais jouir avec ma bouche ? Mon Dieu,
ça me manque. Ton goût manque à mes lèvres. Comme du miel. Dis-moi, est-ce
que tu penses à moi en ce moment ?
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Oui .
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Prouve-le. Montre-moi .
Sainte Mère de tous les beaux gosses ! Je relis le message de Wes une
demi-douzaine de fois, jusqu’à ce que je me sente chaude et toute chose. Il veut
que je lui montre. Je n’ai jamais envoyé de messages coquins de ce genre, mais
c’est séduisant. Je suis excitée, à l’évidence lui aussi. Quel mal ça peut faire ?
Une petite voix dans ma tête me dit que cela ne fera que compliquer les choses
davantage. Elle frappe à la porte de mon inconscient comme un pic-vert sur le
tronc d’un arbre. Toc, toc… toc, toc… toc, toc. Or, toujours dans ma tête,
l’idiote que je suis dégaine un pistolet à billes pour dégommer l’oiseau.
Je me déshabille, ne conservant que mon soutien-gorge et mon tanga de
chez Aubade en dentelle rose. Ça va le rendre fou. Je tiens mon téléphone au
niveau de mon menton, je croise les jambes pour adopter une position
naturelle et sexy, et je prends la photo.
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Ça te va ?
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
À cause de toi, je suis dur.
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
J’aimerais que tu sois là. Je m’occuperais avec plaisir de ton gros
problème.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Ah oui ? Je crois qu’on va devoir utiliser notre imagination, à commencer
par tes mains. Baisse les bonnets de ton soutif et touche-toi les seins. Putain, ils
sont tellement sexy et tellement doux. Souviens-toi de la sensation quand j’en
prenais un dans ma bouche, comment je le mordais, juste assez fort pour te
faire gigoter. Pince tes tétons. Mouille tes doigts et dessine des cercles autour.
Commence doucement avant d’y aller plus fort, comme je le ferais.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tu mouilles, ma belle ? Tu es prête à être baisée sauvagement ?
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Je sais, Bébé, mais reste avec moi. Glisse ta main le long de ta petite taille
fine. Fais le tour de ton nombril et chatouille ta peau comme j’aimais le faire.
Tu te souviens ? Bien sûr que tu te souviens. Descends ta main là où je te
manque le plus, mais ne pénètre pas encore ce petit paradis. Je veux que tu
joues avec ton petit clito tout chaud. Je parie qu’il est dur comme fer, petit,
tendu et gonflé. Si j’étais là, je le lécherais jusqu’à te faire jouir. Ma langue
dessinerait des cercles autour de ton petit bouton de rose et je le sucerais
tellement fort que tu refermerais tes cuisses sur ma tête, m’empêchant de
bouger. Maintenant, touche-toi.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
J’imagine ton goût et je caresse ma queue en pensant à toi, à ta chatte. Ton
sexe est chaud, sucré et juteux comme une pêche bien mûre. Souviens-toi
comme je couvrais toute ta chatte avec ma bouche pour te sucer.
Waouh. Ses mots embrasent un feu assez féroce pour couvrir les cinq
mille kilomètres qui nous séparent. Je continue de lire son message en pinçant
mon clito, en tirant dessus et en balançant mes hanches d’avant en arrière.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Je te sucerais tellement fort que tu hurlerais de plaisir. Et, lorsque tu
serais sur le point de jouir, je recommencerais. Lorsque j’en aurais fini avec
toi, ta chatte me supplierait de te prendre. Est-ce que tu en es là ? Tu es prête
pour ma queue ? Je parie que oui. Je connais ton minou vorace. Il veut être
rempli par mon sexe dur. Ne sois pas timide. Plonge deux doigts entre tes
lèvres, ma belle. Fais comme si c’était moi qui te pénétrais pour la première
fois.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tes doigts sont bons, ma belle ? Pas aussi bons que ma queue, n’est-ce
pas ? Maintenant, commence les allers-retours. Prends ton autre main et titille
ce clito que j’aime tant mordiller. Touche-toi jusqu’à l’orgasme. Jouis pour
moi, ma belle.
Je suis incapable de résister. Mes doigts agissent de façon automatique
tandis que mon cerveau se nourrit des images que Wes lui offre. Des frissons
me parcourent et une fine couche de sueur recouvre ma peau. Mes pores
suffoquent sous l’intensité du plaisir qui déferle dans mes veines. Mon bas-
ventre se contracte et se met à pulser alors que mon sang s’embrase et que des
lumières de toutes les couleurs jaillissent derrière mes paupières fermées. Mon
orgasme s’empare de moi et titille mes nerfs pour n’exploser que quelques
secondes plus tard. Encore quelques secousses, et mon bassin se soulève alors
que mon dos se cambre. La peau de mon pied hurle de douleur et je finis par
revenir sur terre, épuisée, réjouie.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
Tu dors ?
À : Wes Channing
De : Mia Saunders
Désolée. C’était un sacré voyage en solitaire.
À : Mia Saunders
De : Wes Channing
J’étais là avec toi, ma belle. Tu n’étais pas seule. J’ai joui encore plus fort
en imaginant que tu te touchais en pensant à moi. Je n’ai pas joui aussi fort
depuis Chicago.
C’est tout ce qu’il faut pour percer la superbe bulle de joie qu’il a créée.
Chicago . C’est la dernière fois que nous avons été ensemble physiquement.
C’était il y a trois mois. Depuis, j’ai eu un plan cul avec Alec et j’ai passé un
mois avec Taï.
Quant à lui, il a passé tout ce temps avec cette actrice pulpeuse que tous les
magazines people décrivent comme la plus belle femme du monde. Et c’est
mon Wes qui se la tape. Régulièrement. Ce n’est qu’une question de temps
avant qu’il m’oublie et qu’il passe à autre chose. Peut-être devrais-je lui
faciliter les choses et tourner la page à sa place.
Pour être tout à fait sincère, je ne sais pas si j’oublierai Wes un jour. J’ai
beaucoup trop de sentiments pour lui. Trop de choses ont été passées sous
silence, et nous avons encore trop de choses à vivre. Notre relation pourrait
être magnifique, mais ni lui ni moi ne sommes certains de pouvoir tenir
encore six mois pour en faire l’expérience. J’ai beau n’avoir passé qu’un mois
avec lui, j’ai l’impression de le connaître depuis des années.
Je ne peux pas faire ça par SMS. Je soupire et j’appuie sur le bouton vert
de mon téléphone.
– Salut ma belle, répond Wes d’une voix endormie. Je pensais que tu
éviterais ce qui vient de se passer pendant au moins une semaine ou deux, dit-il
en riant, faisant sursauter ma libido déjà à vif.
Bon sang, cet homme n’a qu’à respirer pour que j’aie envie de lui sauter
dessus.
– Wes, il faut qu’on parle. De nous. De ce qu’on se fait l’un l’autre…
Je n’en dis pas plus et Wes émet un soupir mêlé à un grognement, ce qui
me fait penser à toutes les fois où j’ai posé ma tête sur sa poitrine pour écouter
les battements de son cœur et son souffle. C’est un des endroits les plus
paisibles sur terre.
– Et si on n’en faisait pas tout un plat et qu’on disait que nous sommes deux
adultes qui tiennent l’un à l’autre et qui veulent se détendre ensemble ?
– C’est comme ça que tu veux te la jouer ?
– Je ne joue pas, Mia. Rien n’a changé. Tu sais ce que je veux et je sais ce
que tu veux. C’est simplement que ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas se
croiser de temps en temps pour se rappeler combien on aime être ensemble.
Il n’a pas tort, je suppose.
– Ouais… mais je suis tellement fatiguée, Wes.
– Qu’est-ce qui se passe, ma belle ?
Je ne sais pourquoi, avec Wes, j’ai la capacité inouïe de me bercer
d’illusions et de croire que notre histoire n’est pas nécessairement vouée à
l’échec. Pour l’instant, je dois croire en lui et en notre histoire.
– La ville de Washington est bourrée de pimbêches chercheuses d’or et de
vieux mecs qui ont trop d’argent et beaucoup trop de pouvoir.
– C’est vrai, répond-il en riant. Mais où est le problème ? Le mec avec qui
tu es souhaite que tu sois davantage qu’une escort ?
Je secoue la tête en faisant semblant de vomir, et il éclate de rire. Il suffit
que Wes rie pour que soudain tout me paraisse aller mieux.
– Warren est un mec bien. Je ne l’intéresse pas du tout de cette manière.
– J’ai du mal à le croire, ricane Wes.
– Je ne suis pas son genre.
– Mia, ma belle, tu es le genre de tous les mecs.
Je lève les yeux au ciel et j’enroule mes cheveux sur mon doigt en
inspectant mon tatouage.
– Peu importe. C’est juste que c’est bizarre d’être ici. Je n’y ai pas tout à
fait ma place.
– Comment ça ?
– Eh bien, il m’a engagée pour faire joli à ses côtés et pour se faire
accepter par les autres vieux riches. Ils ont tous une nana suspendue à leur bras.
Mais lui, il a une femme chez lui, avec qui il est depuis des années, et il le
cache à tout le monde !
– Hmmm. C’est bizarre. À ton avis, pourquoi il fait ça ?
– Je ne sais pas. Je ne suis pas certaine qu’il se soit remis du décès de sa
femme. Mais c’était il y a vingt-cinq ans. C’est bizarre. Ça fait des années qu’il
a une relation avec une employée et qu’il ne le dit à personne. Ça ne me plaît
pas.
– Ouais, moi non plus. Peut-être que tu pourrais lui faire voir qu’il a tort
d’agir ainsi ? Tu es assez douée pour ce genre de chose.
– Peut-être. Je suppose que ce sera plus amusant que de rester dans ce
palace, avec rien d’autre à faire que d’aller se faire tatouer sur un coup de tête.
Wes reste silencieux si longtemps que je regarde l’écran de mon téléphone
pour m’assurer qu’il n’a pas raccroché ou que j’ai toujours de la batterie.
– Wes ?
– Désolé, ma belle, je t’imaginais avec un tatouage. Putain, tu m’as fait
bander de nouveau.
– Aaah… Peut-être que je peux t’aider à y remédier ? je propose en
souriant jusqu’aux oreilles.
– Ah bon ?
– Oui. Ferme les yeux et imagine que je dépose des baisers sur ton torse,
descendant toujours plus bas vers ton bassin…
()
CHAPITRE 6
– C hérie, tu n’as qu’à passer un moment avec ces dames pendant que
je parle affaires avec ces messieurs, dit Warren en me guidant à une table où
sont assises sept autres femmes.
Elles sont toutes faites sur le même modèle, avec de petites robes courtes,
de longs cheveux épais, et leurs oreilles, leur cou, leurs poignets et leurs
doigts sont couverts de diamants. Elles doivent passer leur temps dans des
instituts de beauté et n’ont aucun scrupule à le montrer.
– Bonjour, je m’appelle Mia, je dis en leur faisant un signe de la main,
gênée.
Toutes, à l’exception de l’une d’entre elles, me fusillent du regard.
– Bonjour, je suis Christine Benoit, la seule à être mariée à mon homme.
Les autres sont moins sympas parce qu’elles n’aiment pas la compétition,
n’est-ce pas, Mesdames ?
Elle ricane et m’offre sa main, manquant m’aveugler avec son énorme
alliance.
– Waouh, ça, c’est ce qu’on appelle un caillou ! je m’exclame, et son
visage s’illumine.
– Je sais ! Mon papa s’occupe super-bien de moi. Cinq carats, avec cinq
autres autour pour mettre en valeur ma princesse, dit-elle en désignant le
diamant carré qui m’éblouit.
Il va me falloir des lunettes de soleil si elle continue à le faire scintiller.
– Tais-toi, Christine. Ce n’est pas parce que le vieux Benoit t’a enfin passé
la bague au doigt qu’il faut que tu t’en vantes devant nous.
Je regarde la brune qui grimace et dont l’annulaire est dépourvu de bague.
Peut-être serait-elle plus attirante si elle était plus sympa… Je lève les yeux au
ciel en faisant mine de m’extasier devant le superbe diamant.
– Elle est magnifique, Christine. Tu as dit que tu étais la femme de
Monsieur Benoit ? Vous habitez au Canada, n’est-ce pas ?
Un buzzer retentit dans ma tête. Ding ding ding ! Jackpot ! Benoit est un
des hommes auxquels Warren veut parler. Apparemment, ce type a des navires
sur toute la côte Est du Canada. Il possède aussi un port à Yarmouth, en
Nouvelle-Écosse, qui est l’endroit parfait pour faire partir des médicaments en
Europe, où ils seront chargés dans des camions qui les transporteront au Mali,
un des pays les plus pauvres d’Afrique.
C’est le destin qui m’envoie cette minuscule blonde, c’est l’occasion pour
moi d’aider Warren.
– Oui ! s’exclame-t-elle en même temps qu’un énorme sourire s’étend sur
ses lèvres botoxées. On habite au Canada. Mon mari est ici pour affaires. J’ai
vu que tu étais arrivée avec monsieur Shippley, dit-elle en me mettant un petit
coup d’épaule. C’est sans doute le plus séduisant de tous les hommes présents
ici. À part mon mari, bien sûr.
Elle fait un mouvement de tête en direction d’un homme qui doit tout juste
mesurer un mètre soixante-dix. Heureusement qu’elle est petite, à côté de moi,
il aurait l’air d’un nain. Il a une moustache grise et d’épais cheveux poivre et
sel. Au moins il a des cheveux, contrairement à cinquante pour cent de la
population masculine qui fréquente ce genre d’événement. J’étudie Monsieur
Benoit, puis la jeune femme devant moi.
– Sans indiscrétion, quel âge a ton mari ?
Ses yeux pétillent autant que son diamant. À l’évidence, ma question ne la
dérange pas le moins du monde.
– Il aura soixante-six ans cette année.
– Et toi, tu as quel âge ?
– Vingt-cinq.
Je digère cette information en sirotant la coupe de champagne que Warren
m’a donnée avant de me livrer à la meute.
– Ça ne te dérange pas qu’il y ait quarante et un ans de différence entre
vous ?
– Mon Dieu, non. Il est tellement gentil avec moi. Il m’a recueillie alors
que j’étais à la rue et il m’a offert un toit, puis il m’a aidée à avoir le bac et il a
payé mon inscription à la fac. Maintenant, j’ai une licence en marketing et je
travaille au siège de Benoit Shipping Inc. Je dirige les nouvelles campagnes de
pub, on partage le même bureau, et quand on est stressés, on se détend en
jouant à cacher Popol.
Cacher Popol.
– Tu viens de dire « cacher Popol » ?
Apparemment, elle se fiche de savoir qui entend cette conversation.
– Ouais, quand on est fatigués ou qu’on s’ennuie ou… qu’on veut juste
baiser, il me penche sur mon bureau ou sur le sien, et il me baise jusqu’à ce
que j’en perde la tête. Il est super-doué et il me fait jouir plus fort que tous les
autres partenaires que j’ai eus. Je crois que c’est à cause des pilules bleues
qu’il prend. Il est dur comme fer en permanence, et moi j’en suis ravie ! Et tu
veux savoir un petit secret ? demande-t-elle, tout excitée.
Un secret. Venant d’une femme qui baise un homme assez vieux pour être
son grand-père, qui emploie l’expression « cacher Popol », et qui a une vie
sexuelle super-remplie avec un vieux… oui, je crois que je veux connaître tous
ses secrets.
Christine se rapproche pour me chuchoter à l’oreille.
– On attend notre premier bébé.
Vous savez, dans les dessins animés, quand de la fumée sort des oreilles
des personnages ? C’est l’impression que j’ai en entendant que Christine est
enceinte d’un homme qui a presque trois fois son âge. J’ai soudain très chaud
et urgemment besoin de m’asseoir.
– Ça va, Mia ? Tu as l’air fiévreuse, dit-elle d’une voix inquiète lorsque je
suis assise dans un fauteuil.
– Peut-être que tu pourrais me montrer où sont les toilettes ?
Il faut que je parle à cette nana seule à seule. Son mari possède l’entreprise
de transport maritime dont Warren a besoin, et je viens de décider que ma
mission était de lui décrocher ce partenariat. Si je dois devenir amie avec
Christine pour y parvenir, alors je le ferai. Et puis, elle est plutôt sympa, pour
une folle.
*
* *
– Alors tu vois, ces vaccins et ces médicaments vont sauver des milliers de
vies.
Christine retient son souffle et pose sa main sur son ventre plat.
– Mon Dieu. Il faut qu’on aide Warren ! s’exclame-t-elle.
– Eh bien, je me disais que tu pourrais peut-être en toucher un mot à
Frances ? je propose, ne voulant pas être trop directe.
– Oh, je vais faire bien mieux que ça ! répond-elle en sortant son téléphone
de son sac. Franny mon chérichou, dit-elle en gloussant. Bien sûr, tu sais bien
que je suis toujours prête pour ta grosse queue, Bébé.
L’idée qu’elle se fasse prendre par ce vieux me laisse un goût amer dans la
bouche, un peu comme lorsqu’on est sur le point de vomir.
– Oh je sais, mon chérichou, moi aussi j’ai envie de toi. Méga envie. Mais
il faut d’abord que je te parle de quelque chose.
J’attends à ses côtés tandis qu’elle répète à son mari ce que je lui ai
expliqué du projet de Warren et comment ils peuvent l’aider.
– Oui, chérichou, on en fera notre action caritative de l’année, et je peux
faire une campagne de pub pour l’annoncer aux investisseurs.
Elle ajoute quelques « hm-hm » et quelques « ouais », puis elle s’adosse au
lavabo et sa main descend de sa nuque à son sein, qu’elle prend fermement.
– Ouais, ils ont besoin d’être massés. J’ai envie que tu me prennes ici et
maintenant, tu peux descendre me lécher ? Le bébé m’excite à n’en plus finir.
Je sais que tu m’as déjà prise deux fois aujourd’hui, soupire-t-elle, mais il me
faut ta bouche cette fois-ci. Ok, Franny, s’exclame-t-elle en souriant jusqu’aux
oreilles. Je t’attends aux toilettes. Je mouille déjà, alors ne me fais pas attendre
sinon je commencerai sans toi.
Elle raccroche, pantelante.
– On va se charger des cargos pour Shipley, déclare-t-elle.
Je suis sur le point de sautiller sur place pour fêter ma victoire quand elle
reprend un sein dans chaque main.
– Tu aimes les plans à trois ? demande-t-elle. Franny adore qu’on invite
une de mes amies. Il a l’endurance pour nous baiser toutes les deux et ça ne me
gêne pas de le partager du moment que ce n’est pas dans notre lit, ça, c’est juste
pour nous.
J’ouvre la bouche et la referme, le souffle coupé, ne sachant pas quoi dire.
J’essaie de digérer ce que je viens d’entendre, des dizaines d’images se
pressent dans ma tête. Christine vient de me proposer un plan à trois avec son
mari. Son vieux papi de mari, dans des toilettes pour femmes.
– Euh, non merci, je réponds en secouant la tête, mais j’ai hâte d’annoncer
à mon… euh… papa , que vous allez l’aider.
– Cool.
Elle passe ses index sous les bretelles de sa petite robe, qu’elle laisse
tomber au sol, la laissant vêtue d’un simple string rouge. Rien d’autre. C’est
quoi, ce bordel ? Je me tourne pour lui laisser son intimité au moment où le
bon vieux Frances Benoit entre.
– Tu commences sans moi, mon cupcake ? demande-t-il en reluquant sa
femme et moi des pieds à la tête.
– Je peux pas attendre. Donne-moi ta queue, Papa. Je veux te sucer pendant
que tu me lèches.
– Bébé, je t’ai déjà dit de ne pas te déshabiller dans des lieux publics, dit-il
d’une voix réjouie. Je vais devoir te confisquer ton argent de poche.
– J’y peux rien, gémit-elle, j’ai trop envie de toi.
Voilà le signal pour moi de partir.
– Euh, je vais voir mon euh… Warren.
Je ne peux pas l’appeler de nouveau « papa », c’est trop bizarre. Je suis sur
le seuil de la porte quand j’entends Christine soupirer et gémir.
– Je vais te chevaucher tellement fort. Je t’aime, Franny. Je t’aime. J’adore
baiser avec toi.
– Vas-y, cupcake. C’est ça, grimpe-moi jusqu’à ce que tu jouisses assez
fort pour tenir jusqu’à ce soir. Bon sang, cette grossesse va me tuer, répond
son mari.
À la place de Christine, je m’inquiéterais pour sa santé ; à son âge, le
mélange de Viagra, d’alcool et de sexe trois fois par jour peut être fatal.
Quand je sors des toilettes, Warren m’attend.
– Éloignons-nous d’ici, je dis en saisissant son poignet.
– Pourquoi ? Frances a dit qu’il voulait me parler à propos de l’utilisation
de ses bateaux pour transporter nos médicaments au Mali.
– Je sais, j’ai tout prévu avec sa femme. Mais ils sont occupés, et si tu
entres, ils vont te proposer un plan à trois.
– Je vois. Alors, attendons-les au bar. Comme ça, tu me pourras me
raconter ce que tu lui as dit. Ça te va ?
Il m’offre son bras, en parfait gentleman, comme un grand-père le ferait
avec sa petite-fille. Il est classe, ce type. Au moins, j’ai pioché le bon. Cela dit,
Frances n’a pas l’air si horrible que ça, si on met de côté le fait qu’il a épousé
et engrossé une femme qui a le tiers de son âge. Je frissonne, et Warren
s’arrête pour enlever sa veste et la mettre sur mes épaules.
– Merci.
– Il n’y a pas de quoi. Maintenant raconte-moi ce qui s’est passé.
*
* *
Apparemment, le partenariat avec Benoit Inc est une sacrée victoire pour
Warren. Nous nous installons au bar et nous enchaînons les verres. Christine se
joint à nous, sirotant joyeusement son cocktail sans alcool, plutôt marrante,
maintenant que sa libido est calmée.
Il est environ deux heures du matin lorsque James nous aide à gravir les
escaliers de la maison en chantant si fort et si faux que, quand les lumières du
hall d’entrée s’allument, nous sursautons tous les deux. Kathleen est appuyée à
la rambarde, bras croisés, sourcils froncés.
– Vous avez passé une bonne soirée ? demande-t-elle.
En un claquement de doigts, Warren est à ses côtés. Il l’attire dans ses bras,
prend ses mains et se met à danser avec elle, la faisant valser d’un côté et de
l’autre avant de la pencher en arrière. Je les applaudis, puis je saisis la main de
James, qui prend pitié de moi et me fait tourbillonner dans le hall d’entrée aux
côtés de Warren et Kathleen. Nous dansons tous les quatre quelques minutes,
puis nos partenaires respectifs nous aident à monter au premier étage.
– Eh, Warren, mon pote… n’oublie de parler de notre victoire à Kathleen !
Il rit tandis que je me laisse aller contre James. Sans prévenir, ce dernier
me prend comme un sac à patates par-dessus son épaule.
– Pas mal ! je m’exclame en mettant une claque sur ses fesses fermes.
Soudain, je me souviens que j’ai autre chose à dire.
– Attends ! je dis en lui remettant une fessée. Parle-lui du plan cul dans les
chiottes ! je m’exclame.
Warren éclate de rire si fort qu’il doit s’asseoir au milieu du couloir. J’ai
envie d’aller l’aider, mais je ne suis pas en position de force.
– Kathy, chérie, tu ne devineras jamais ce que le vieux Benoit et sa femme
ont fait ! dit-il.
– Je suis sûre que tu vas me raconter tout ça, dit-elle en lui tapotant
l’épaule. Mais d’abord, allons te mettre au lit.
– Tu sais que je ne te partagerai jamais avec personne, n’est-ce pas ? dit-il,
subitement sérieux.
James presse le pas et je tape de nouveau sa fesse, mais cette fois-ci il
répond en me rendant la pareille.
– Tu peux arrêter de bouger ? Tu es déjà assez lourde comme ça.
Je me redresse et j’essaie de voir son visage.
– Tu insinues que je suis grosse ?
– Pas du tout. Mais tu es ivre morte et tu n’es quand même pas un poids
plume !
– Mais on a raté le meilleur ! je m’exclame en râlant comme une enfant. Il
allait lui dire qu’il l’aime !
Nous arrivons dans ma chambre plus vite que je ne le croyais possible.
Évaluer le temps n’est pas évident dans un tel état d’ébriété.
– Tout le monde sait qu’il aime Miss Kathleen.
– Mais le sanctuaire pour sa femme ? je rétorque.
– Il ne savait pas quoi faire des affaires de Ketty. Il a pensé qu’Aaron se
marierait peut-être, qu’il aurait des enfants et qu’il voudrait certaines de ses
affaires. Il ne voulait pas faire de mal à son fils, il est bien plus sentimental
qu’il n’y paraît.
James me laisse tomber sur mon lit, puis il ouvre le tiroir de ma commode
et en sort un débardeur et un pantalon en coton.
– Voilà ton pyjama, dit-il en les jetant sur le lit. Je t’en supplie, dis-moi que
tu n’as pas besoin d’aide.
Je souris jusqu’aux oreilles d’un air aguicheur.
– Tu ne te proposes pas ?
– Absolument pas, non. Ma femme m’arracherait les tripes et les donnerait
à nos chiens, répond-il en riant.
– Oooh, tu as une femme ? je demande en me nichant dans mon oreiller.
– Oui, j’ai une femme qui est très jalouse et dont je suis dingue. Je ne la
tromperai jamais, dit James en enlevant mes bottines à talons. Ton tatouage est
cool, au fait. Heureusement que tes chaussures ne l’ont pas frotté, même s’il a
l’air presque guéri.
– C’est bien, je réponds en faisant allusion à sa femme et pas à mon
tatouage.
Puis, comme n’importe quelle nana bourrée qui ne sait plus ce qu’elle dit,
je lui fais part d’informations que je ne lui confierais jamais en temps normal.
– Tu sais, moi j’ai un Wes, je dis en repensant soudain à notre petite baise
à distance.
– Tu as un Wes, répète-t-il d’une voix amusée. Je suppose que c’est un
homme ?
– Il n’est pas vraiment à moi, mais il est plus à moi qu’à quiconque.
– Je vois. Ça a l’air compliqué.
S’il savait !
– James, je crois que je vais vomir !
Il pousse un grognement et m’aide à aller jusqu’aux toilettes, où je passe le
reste de la nuit à vomir violemment. À un moment donné, James s’en va et
Kathleen le remplace. Elle pose un gant tiède sur ma nuque et m’apaise avec
des paroles douces et des caresses sur le crâne et dans le dos. J’ai mal aux
genoux à force d’être agenouillée sur le carrelage. Je ne sais pas combien de
temps je reste là. Tout ce que je sais, c’est que j’ai envie de mourir.
Lorsque le jour se lève, j’ai la pire gueule de bois de toute ma vie. Mon
peignoir tombe sur une épaule et je n’ai pas la force de le remonter. Une
entreprise de maçonnerie a élu domicile dans ma boîte crânienne. Lorsque
j’arrive dans la salle à manger, je découvre que Warren n’a pas l’air en
meilleure forme que moi. Pour la première fois depuis que je suis là, il porte
un pyjama plutôt qu’un costume. Dans d’autres circonstances, je me serais
moquée de lui, mais mon humour m’a quittée la dernière fois que j’ai vomi de
la bile.
– Tu as une sale tronche, je dis en le regardant d’un œil.
L’autre est temporairement fermé, transpercé par un clou chaque fois que
la lumière le touche.
Les yeux rouges de Warren étudient mon pyjama froissé et mes cheveux
en bataille qui étaient autrefois un de mes meilleurs atouts. Pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, je ne peux même pas y passer un peigne. Quand j’ai essayé, j’ai
eu l’impression que de minuscules gnomes me tiraient chaque cheveu, essayant
de les arracher un par un. Tant que je n’aurai pas versé un litre d’après-
shampoing dessus, c’est une no-go-zone 1 .
– Tu t’es vue ? rétorque Warren en appuyant deux doigts sur ses tempes.
Bon sang, combien de verres on a bus ?
– Trop. Beaucoup trop.
Kathleen entre dans la pièce avec une assiette remplie de bacon, de
saucisses, de biscuits et d’une sauce épaisse. C’est le petit déjeuner parfait pour
les gueules de bois. Je serais prête à m’agenouiller devant elle pour la
remercier, mais j’ai trop peur de vomir sur ses escarpins.
– Je t’adore, je dis en lui offrant le plus beau sourire dont je sois capable.
Elle tapote ma tête comme si j’étais un bon petit chien fidèle.
– Je sais. Tu me l’as dit plusieurs fois hier soir, juste après m’avoir juré
que tu n’avais pas eu de plan à trois avec Warren, le Canadien et… ah oui… la
Barbie en cloque.
Warren s’étouffe sur son café, et je pousse un grognement.
– Désolée. J’ai dépassé les bornes. De loin.
– Tu as aussi beaucoup parlé de James.
– Notre chauffeur ? demande Warren.
– Oui. Tu disais qu’il était canon, gentil, et qu’il avait une femme féroce
dont il était dingue, répond-elle en souriant discrètement.
J’enfourne un énorme morceau de biscuit et je pointe ma fourchette sur
elle.
– Ça c’est vrai, c’est lui qui me l’a dit !
Tous les deux éclatent de rire, puis nous nous concentrons sur nos
assiettes. Warren et moi dévorons notre nourriture comme le font tous les
abrutis qui ont la gueule de bois. C’est de loin un des petits déjeuners les plus
bizarres que j’aie connus. Après ça, je file sous la douche et je retourne me
coucher pour me débarrasser des restes de rhum qui coulent encore dans mes
veines.
()
CHAPITRE 7
()
CHAPITRE 8
*
* *
Une fois mes affaires disposées sur le lit, je m’aventure à travers l’énorme
maison, à la recherche de Kathleen ou de Warren. Je trouve ce dernier dans
son bureau. Je frappe doucement à la porte en espérant ne pas trop le déranger.
– Entrez ! gronde-t-il.
Je pousse la porte et il lève la tête, cessant immédiatement ce qu’il est en
train de faire.
– Tu es prête à partir ? demande-t-il.
– Ouaip. Au fait, j’ai une question, si ça ne te dérange pas.
Il hausse les sourcils et me fait signe de m’asseoir dans la chaise face à son
bureau.
– Est-ce que Kathleen vient avec nous ?
Il secoue la tête.
– Non, pourquoi ?
Cette fois, ce sont mes sourcils qui se haussent.
– Je trouve un peu bizarre que tu n’emmènes pas ta véritable petite amie
avec toi.
Il pose son stylo et joint ses mains devant lui.
– Honnêtement, je n’ai jamais pensé que cela l’intéresserait.
– C’est quand, la dernière fois qu’elle a pris des vacances ?
Warren regarde par la fenêtre en réfléchissant à ma question.
– Je ne me souviens pas.
– Et c’est quand, la dernière fois que tu l’as emmenée dîner quelque part ?
– Dîner ? Elle me fait à dîner tous les jours. Ça fait partie de son travail.
Pourquoi je l’emmènerais manger ailleurs ?
Je ferme les yeux et secoue lentement la tête en comptant jusqu’à dix.
– Warren, cela va sans doute te sembler direct, mais c’est pour ton bien, et
tu es capable de l’encaisser.
Il ferme légèrement les yeux pour m’étudier, son nez se retrousse.
– Tu ne traites pas Kathleen comme il se doit.
Son expression choquée me surprend, comment ne s’est-il jamais douté de
cela ?
– Je ne suis pas d’accord, Kathleen gère ma maison, dort à mes côtés
toutes les nuits, achète les plus belles fleurs, les plats les plus…
– Mais tout ça, c’est pour toi !
Warren ouvre la bouche et la referme.
– Je suis désolée, je dis d’une voix plus douce en posant ma main sur la
sienne. Warren, tu la gardes enfermée dans cette maison comme une employée,
pas comme ta copine. Tu ne lui proposes pas de rencards, tu ne lui achètes pas
de fleurs…
Il ouvre la bouche pour intervenir, mais je ne lui en laisse pas l’occasion.
– Tu lui laisses acheter des fleurs pour ta maison. Ce n’est pas la même
chose que de se voir offrir un bouquet qui a été choisi par l’homme qu’on
aime.
– Continue, dit-il en reculant dans son fauteuil. À l’évidence, tu as autre
chose à dire. Lance-toi.
– Elle t’aime. Elle ferait n’importe quoi pour toi, or tu la gardes enfermée
ici comme si tu avais honte d’elle.
– Elle a dit ça ? s’exclame-t-il en rougissant.
– Pas dans ces termes, non, mais c’est l’impression que j’ai eue. Elle
t’accueille tous les soirs, elle sert tes repas que tu ne manges pas avec elle, et tu
attends qu’elle dorme avec toi tous les soirs sans broncher ?
– Je… je… euh, je crains que tu ne me prennes de court… je ne sais quoi
répondre, dit-il en passant sa main dans ses cheveux poivre et sel.
– C’est simplement que j’ai vu comment tu la regardais. Tu l’aimes, n’est-
ce pas ?
– Bien sûr que je l’aime, répond-il sans hésiter. Cela fait des années que je
l’aime, je ne lui ferais jamais de mal.
– Alors pourquoi parades-tu avec une fille comme moi alors que tu as une
superbe femme qui serait ravie de mettre une jolie robe pour t’accompagner
en soirée et te soutenir en public ? Emmène-la dîner quelque part, Warren.
Offre-lui quelque chose. Achète-lui des fleurs, même si tu les ramasses dans
ton jardin. Parle d’elle à ton fils. Arrête de la planquer. Elle ne veut rien de plus
que d’être avec toi, vraiment être avec toi.
Warren hoche la tête et regarde par la fenêtre, l’esprit ailleurs. Je peux
seulement espérer qu’il réfléchira à ce que je viens de lui dire et qu’il fera
quelque chose.
Je me lève et tourne les talons pour partir.
– Mia ?
Les poils de ma nuque se hérissent et je prie pour qu’il ne soit pas sur le
point de m’engueuler pour m’être mêlée de sa vie amoureuse.
Je me tourne vers lui et découvre un tendre sourire sur ses lèvres.
– Merci d’avoir eu le culot de remettre le vieillard que je suis à sa place.
– Y a pas de quoi, je réponds en souriant jusqu’aux oreilles.
– Lorsque tu verras Kathleen, dis-lui de venir me voir.
– Je suis sûre qu’elle en sera ravie.
Je lui lance un clin d’œil et je sors de son bureau en sautillant pour partir
en quête de la femme qu’il aime. Les choses sont sur le point de changer dans
la maison Shipley, et ce sera pour le mieux, c’est certain.
1 . Titre d’une chanson de Luther Campbell qui signifie « levez les mains en l’air ».
2 . Titre d’une chanson de Snoop Dogg et Pharrell Williams qui signifie « baisse-toi et bouge tes
fesses sur la piste de danse ».
()
CHAPITRE 9
L a ville de New York remplit toutes mes attentes, et plus encore. Elle
fourmille de gens, brille de mille feux, regorge d’immeubles immenses qui
disparaissent dans les nuages. Cependant, ce que j’aime le plus, c’est la
diversité de la population. Il y a toutes les nationalités, toutes les couleurs de
peau, toutes les religions et toutes les ethnicités, le tout réuni dans ce melting-
pot géant qu’on appelle NYC. J’adore. J’adore chaque instant passé dans ce
brouhaha, sur ce bitume, au milieu des corps écrasés les uns contre les autres
et qui se faufilent comme des souris dans un labyrinthe, tout cela m’apparaît
comme une expérience essentielle. C’est un moment que je n’oublierai jamais.
Il y a trop de choses à vivre et à voir dans un endroit aussi plein d’énergie.
– Mia chérie, tu viens ? demande Kathleen alors que le portier tient ouverte
la porte de l’hôtel.
Le Four Seasons est réputé pour ses tarifs inabordables que seules les stars
peuvent se permettre. Je regarde au loin dans la rue, savourant cette vue
incroyable, et je me sens l’âme amoureuse. Peu importe que je profite du fric
de mon client, que je lui serve d’escort et que je sois perçue comme une
pouffiasse chercheuse d’or. Je m’en contrefiche. C’est grâce à ce boulot que
j’ai la chance de vivre ce moment.
– Ouais, je chuchote sans quitter des yeux le spectacle de tous ces buildings
qui s’élèvent jusqu’au ciel.
L’architecture unique de chaque immeuble lui donne une personnalité
singulière et lui permet de se démarquer.
– Viens, petit rat des villes, la vue depuis notre suite du cinquantième étage
va te couper le souffle.
– On dort au cinquantième étage ?
– Oui, répond Kathleen en souriant.
– Il y a combien d’étages en tout ? je demande en penchant la tête pour
essayer de voir le sommet du building.
Il est loin d’être large, avec seulement quatre fenêtres sur sa façade, mais il
dégage une impression d’ancienneté et de puissance. Ses lignes sont douces et
les angles arrondis, et chaque étage est plus étroit que celui qui le précède, de
sorte que l’immeuble rétrécit au fur et à mesure qu’il s’érige dans le ciel.
– Cinquante-deux. Warren n’était pas content que nous n’ayons pas le
penthouse, donc ne lui en parle pas, s’il te plaît. Les deux derniers étages
avaient déjà été réservés par d’autres invités du gala, explique-t-elle en me
tirant dans le hall d’entrée.
Mes talons claquent bruyamment sur le sol en marbre noir, découpé de
sorte à former une sorte de toile d’araignée avec des joints étonnamment
blancs. J’aurais pensé qu’ils noirciraient à force d’être piétinés, surtout dans
une ville où règne un tel va-et-vient. Un portier nous guide vers l’ascenseur où
Warren nous attend. Nous arrivons vite dans notre suite et j’en ai le souffle
coupé. Jamais je n’ai vu de pièce aussi belle.
– L’appartement vous convient-il, Mademoiselle Saunders ? demande
Warren en riant.
Je ne trouve pas les mots pour lui répondre et je me contente de hocher la
tête en regardant tout autour de moi. Les couleurs dominantes sont le crème et
le doré, qui donnent à la pièce un air céleste et chaleureux. Comme si on
pouvait s’y asseoir pour rester un instant ou… toute une vie. Des fenêtres
occupent presque tous les murs, offrant une vue quasi panoramique sur toute la
ville.
Dans un coin, un piano d’un noir brillant attend que quelqu’un s’y installe,
et je regrette de ne pas savoir jouer. Je peux chanter juste, comme la plupart
des acteurs, mais je ne dirais pas que j’ai un don pour la musique. Cela me
résume plutôt bien, finalement, touche-à-tout, médiocre pour beaucoup de
choses, talentueuse en rien du tout.
Kathleen fait le tour de la pièce, suspendue au bras de Warren,
s’émerveillant devant le moindre objet. Leur relation amoureuse voit enfin le
jour après tant d’années, et Kathleen est rayonnante de joie.
Je ne sais pas où je me situe dans l’histoire, mais peu importe. Du moment
qu’ils sont tous les deux heureux, qu’ils vont de l’avant et que j’ai été payée, je
suis ravie. Bien évidemment, il va falloir gérer le gala de charité de demain
soir ainsi que les dîners suivants, est-ce que je dois continuer à jouer le rôle de
la belle plante accrochée à son bras ? Va-t-il inviter Kathleen ?
J’oublie toutes ces questions à l’instant où j’entre dans la salle de bains. Je
m’avance pour promener mon doigt sur la coiffeuse en marbre blanc et je
m’assieds sur la baignoire carrée qui est aussi large qu’un lit double. Deux
personnes pourraient y rentrer aisément et s’adonner à une belle partie de
jambes en l’air. Je lève la tête vers le miroir, où je découvre une jeune femme
aux sourcils froncés. Pas de jambes en l’air pour moi, hélas. Je soupire et
regarde par la baie vitrée qui monte du sol au plafond de la salle de bains. Je
suppose que les vitres sont sans tain afin qu’on puisse voir vers l’extérieur et
pas vers l’intérieur, sinon les habitants de l’immeuble en face passeraient leurs
journées à mater des célébrités à poil.
Quand je me lève, je réalise soudain combien je suis fatiguée, et pas
seulement par le voyage. Je suis lassée de ne pas savoir ce que je fais. Épuisée
de vivre avec des inconnus, même s’ils sont gentils et généreux.
Soudain, je comprends. Ma vie ne m’appartient pas. Ma petite sœur vit avec
un homme que je n’ai rencontré qu’une fois. Une fois ! Même papa ne le
permettrait pas. Et papa, bon sang ! J’ai abandonné mon père dans une maison
de convalescence alors qu’il est dans le coma. C’est quoi, mon problème ?
Certes, tout ce que je fais cette année est de sa faute, et je devrais lui en vouloir,
mais je connais mon père. Il n’aurait jamais souhaité ça pour moi. Il n’aurait
jamais voulu que je mette ainsi ma vie en suspens et que je laisse Maddy seule.
Et tout ça pour quoi ? Pour rembourser une brute avec qui j’ai baisé et que j’ai
cru aimer ? Non, il laisserait Blaine le tuer pour me protéger et m’éviter cette
vie. La vie d’escort.
Je secoue la tête et j’entre dans la chambre que Warren a désignée comme
étant la mienne. Je me laisse tomber en avant sur les oreillers blancs et je me
rappelle la fois où j’ai fait exactement la même chose dans une chambre
semblable à celle-ci, à cinq mille kilomètres d’ici. C’était la chambre d’un
homme qui ne pourra jamais réellement m’aimer et qui me quittera tôt ou tard,
j’en suis convaincue. Il me fera souffrir, comme les autres, et il détruira le peu
de foi qui me reste dans le sexe masculin. Toutefois, pour être honnête, je crois
que ce dont j’ai le plus peur, c’est qu’il ne puisse pas rivaliser avec l’homme
de mes rêves. Un homme dévoué, fidèle, aimant. Un homme que j’ai passé mon
adolescence à chercher et que je n’ai jamais trouvé, même la vingtaine passée.
À présent, je ne sais plus ce que nous sommes l’un pour l’autre, à part des amis
qui couchent ensemble. En revanche, je sais que j’irai loin pour éviter de le
découvrir.
Je connais mon objectif, et il est à ma portée. Je rembourse Blaine chaque
mois, protégeant ainsi mon père, Maddy et moi-même. Pour l’instant, nous
sommes en sécurité.
*
* *
Si un groupe terroriste voulait détruire l’économie des États-Unis, il
n’aurait qu’à lâcher une bombe dans le Bryant Park ce soir. Les principales
œuvres de charité du pays y sont rassemblées. Chacune a son stand sur l’allée
de gravier entourant la pelouse au-dessus de laquelle sont suspendues des
dizaines de guirlandes lumineuses. Des tables hautes et rondes sont recouvertes
de nappes argentées et des lanternes sont parsemées tous les dix mètres dans
l’herbe. Les représentants des plus grands groupes industriels et économiques
sont présents, et je crois même avoir repéré Gates parmi les célébrités ainsi
qu’une horde de membres du gouvernement. Des stars de cinéma sont
éparpillées çà et là dans leurs tenues scintillantes et leurs costumes trois-pièces
et je dois lutter de tout mon cœur pour ne pas leur demander un autographe.
J’admire le tout en écoutant la musique lorsque, soudain, je suis soulevée
dans les airs et plaquée contre un corps musclé et rigide. On me serre si fort
que je peine à respirer. L’odeur virile d’un parfum familier me parvient alors,
et je souris jusqu’aux oreilles.
– Lâche-moi, espèce de brute épaisse ! je m’exclame en riant alors qu’on
me fait glisser le long d’un torse sculpté pour me reposer par terre.
Il prend mon visage dans ses mains et me regarde de ses yeux émeraude
pétillants de malice. Ses cheveux cuivrés scintillent sous la lumière des
guirlandes et je promène mes mains le long de ses bras.
– Je t’ai manqué, ma douce ? demande-t-il en m’embrassant sur le front,
comme un frère.
– Mace, je chuchote en souriant avant de l’attirer dans mes bras pour
m’accrocher à lui.
Voilà enfin un visage familier dans cet océan d’inconnus. Je me colle à lui
comme une sangsue, déterminée à ne plus jamais le lâcher.
Mason empoigne fermement mes deux mains et m’oblige à reculer pour
me scruter du regard.
– Tu as l’air fatiguée.
Je vide tout l’air de mes poumons, ne sachant pas si je suis soulagée ou
inquiète que seul cet homme, avec qui j’ai passé un mois et qui est devenu un
de mes amis les plus proches, remarque ma lassitude.
Ils ne te connaissent pas , se moque une petite voix dans ma tête.
– C’est une façon polie de me dire que j’ai une sale tête ? je réponds en
boudant.
Les yeux de Mason me reluquent de la tête aux pieds, prenant note de ma
petite robe dorée qui moule mes courbes, à tel point que je n’ai pas pu mettre
de sous-vêtements. Une expression loin d’être fraternelle traverse son visage,
mais elle disparaît aussitôt.
– Je ne parlais pas de ta robe, ma douce. Ton corps est toujours cent pour
cent baisable.
Je le repousse en faisant mine de vomir.
– Où est Rachel ? je demande en regardant derrière lui, satisfaite de la voir
s’approcher.
Elle porte une petite robe blanche très chic, et le regard de Mason
s’illumine en la voyant approcher avec deux coupes de champagne dans les
mains.
– Elle n’est jamais très loin de moi, ça, je peux te le garantir, gronde-t-il en
souriant.
– Sacré veinard !
Il me fait un clin d’œil et me prend par les épaules.
– Je sais.
Quand Rachel arrive près de nous, son visage se détend et elle rougit
délicatement. Elle tend les flûtes à Mason et me prend dans ses bras.
– Mia, mon Dieu, que fais-tu ici ?
Je recule pour la tenir à bout de bras.
– Moi ? Et vous ? je demande en les regardant.
– On continue de travailler pour améliorer mon image. C’est le plus grand
événement caritatif de l’année, répond Mason en hochant les épaules avant
d’attirer Rachel à ses côtés. Ma chargée de relations presse pense que le fait
qu’on me voie à ce genre d’événement aidera à renforcer l’image de moi
qu’on vend aux investisseurs.
– Elle a raison. Merci, je dis en prenant la coupe que me tend Rachel.
Elle l’avait sans doute prise pour Mason, mais cela ne semble pas le gêner.
Nous passons un moment à discuter et à plaisanter tous les trois. Je n’ai pas la
moindre idée d’où se trouvent Warren et Kathleen, mais je suppose que ce
dernier doit être occupé à présenter sa véritable copine à tout le monde. Quant
à moi, je ne suis là que pour montrer que nous sommes en bons termes après
notre « rupture » et pour prouver que Warren n’a pas plusieurs copines à la
fois. Je suppose que ça fait de moi un accessoire dans l’histoire, mais toutes les
chercheuses d’or le sont et les hommes que j’ai rencontrés ce mois-ci le
savent, à l’exception de Monsieur Benoit et de sa femme de vingt-cinq ans,
enceinte.
En parlant du loup, voici Christine Benoit qui me fait signe de la main, de
l’autre côté de la pelouse.
– On se retrouve dans une heure, ça vous dit ? Je dois aider mon client.
Rachel me prend de nouveau dans ses bras.
– Mia, je n’ai pas eu l’occasion de te remercier et de te dire combien tu
comptes à nos yeux. On… eh bien… on t’aime. Tu fais partie de la famille,
d’accord ?
Tu fais partie de la famille .
Mason me prend également dans ses bras alors que Rachel essuie une
larme.
– Elle a raison. Tu fais partie de la famille. Si tu veux venir nous voir un
jour, sache qu’il y aura toujours un billet d’avion à ta disposition, d’accord ?
Il fait un pas en arrière et se baisse pour me regarder dans les yeux. Je
hoche la tête, émue.
– Je suis sérieux, insiste-t-il. Tu n’as qu’à nous écrire pour nous dire que tu
veux venir à Boston et je réserverai ton billet. Compris ?
Je souris, puis je l’embrasse sur la joue.
– Compris, frérot.
Je lui lance un clin d’œil et les regarde un instant en souriant. Ils forment
vraiment un beau couple. D’ailleurs, ils sont si beaux que je sors mon
téléphone pour capturer leurs sourires à jamais. Un jour, quand j’aurai mon
propre chez-moi, je ferai développer cette photo et je la mettrai au mur. Une
photo pour capturer le moment où ces gens m’ont dit que je faisais partie de
leur famille et qu’ils m’aimaient.
– À tout à l’heure, d’accord ?
Ils me répondent par un signe de la main, et je tourne les talons pour
retrouver Christine. Je me faufile parmi les costards et les robes de soirée en
repensant aux paroles de Rachel et Mason. Ils m’aiment, et nous formons une
famille. Ces deux personnes, que je n’ai connues que quelques semaines,
m’adoptent dans leur cercle, car ils le souhaitent.
Les amis sont la famille que l’on se choisit.
Comme Taï, Tony et Hector, Mason et Rachel m’accueillent dans leur
famille. Grâce à eux, la tâche qui m’attend pour le reste de l’année semble plus
supportable. Je les emmène tous avec moi, dans mon cœur et dans mon âme.
Peut-être étais-je censée les rencontrer grâce à ce voyage. Avant, il n’y avait
que papa, Maddy et Ginelle. Peut-être Tante Millie. Or, tous ces gens sont
désormais ceux que j’appelle lorsque j’ai besoin de parler. C’est à eux que je
raconte ce qui m’arrive, à eux que j’envoie des mails. Comme des membres de
ma famille, mais en mieux, car ils m’ont choisie .
Un sentiment de paix m’envahit alors que je laisse Christine me prendre
dans ses bras. La petite nymphomane blonde et en cloque sourit jusqu’aux
oreilles. La robe bustier moulante accentue son ventre légèrement rebondi sur
lequel reposent ses mains, et je les lui enlève pour la voir de profil.
– Waouh ! Je vois ton ventre !
– C’est dingue ! Il est apparu il y a quelques jours et, maintenant, tout le
monde a la preuve que Franny et moi nous aimons. On saura le sexe dans une
semaine !
En parlant de Frances Benoit, il apparaît aux côtés de sa femme et pose une
main sur son ventre.
– Comment vont ma jolie citrouille et mon petit marmiton ?
Les yeux de Christine s’illuminent comme cent bougies sur un gâteau
d’anniversaire. Son langage corporel ne ment pas, l’amour qu’elle a pour son
mari est flagrant. Elle le tient fort contre elle et caresse tendrement sa main.
C’est étrange de voir un homme de quarante ans son aîné dévorer son cou
comme un adolescent, mais après tout, qui suis-je pour les juger ?
– Je disais justement à Mia qu’on allait bientôt savoir si c’est une fille ou
un garçon.
Il hoche la tête et l’embrasse sur la tempe.
– Ah, Mia, de notre côté, tout est en place pour le projet.
– Déjà ? je m’exclame en écarquillant les yeux.
– Ouais, Franny et moi savons combien ce projet est important. On a passé
quelques nuits blanches la semaine dernière, et tout est prêt. Dès que les
produits et les gens seront prêts, ils pourront partir en bateau vers l’Angleterre.
– Je n’arrive pas à croire que vous ayez déjà tout préparé. Est-ce que
Warren est au courant ?
– On vient de lui dire, oui. Il te cherche, d’ailleurs. Est-ce que tout va bien
entre vous ? demande Frances.
– Très bien, oui. Merci de t’en inquiéter.
Je les félicite de nouveau pour leur bébé et le travail qu’ils ont fait et je
balaie la foule du regard, à la recherche de Warren. Cependant, je n’ai fait que
quelques pas lorsque mes yeux s’arrêtent sur la perfection masculine incarnée.
Le sénateur Aaron Shipley ne fait rien pour cacher qu’il me mate et je profite
un instant d’être flattée ainsi pendant qu’il traverse la foule pour venir à moi,
un verre de whisky à la main. À deux mètres de moi, il s’arrête pour le vider
cul sec. Son regard est vitreux et froid, l’homme séduisant que j’ai rencontré
au début du mois a disparu, remplacé par le prédateur qui m’a touchée dans
mon sommeil.
Merde !
– Ma belle et tendre Mia. On dirait que ton rencard t’a abandonnée pour
une autre.
Il pose une main sur ma hanche, et son poing se ferme. J’essaie de
m’écarter, mais son autre main saisit mon poignet. Je ne peux pas provoquer
une scène en le repoussant, c’est le sénateur de Californie et je ne suis
personne. Je ne suis qu’un visage sans nom qui est associé à son père depuis à
peine deux semaines.
– Tu peux me lâcher ? je demande en essayant de libérer ma main, sans
succès.
– Allez, Mia. Je viens d’apprendre que mon père se tape ma nounou depuis
que ma mère est morte. D’ailleurs, il avait sans doute commencé avant. Je ne
suis pas d’humeur pour tes petits jeux.
– Ce n’est pas vrai, ils se sont rapprochés au fil des années. Parle-lui,
Aaron. Laisse-lui te raconter comment ça s’est passé.
Il serre tant les lèvres qu’elles en deviennent blanches. Il nous guide à
travers la foule, appuyant si fort sur ma hanche que je sens déjà les bleus se
former. Je regarde par-dessus mon épaule et je croise le regard inquiet de
Rachel, au loin. Elle tapote l’épaule de Mason, mais il est occupé à parler à un
groupe de gens qui doivent être des fans. Parler au lanceur star des Boston Red
Sox est une sacrée chance, même quand on est milliardaire. Sans parler du fait
que cela pourrait offrir de nouvelles opportunités de sponsors ou de publicités
à Mason.
Nous traversons l’allée avec les stands de charité et nous gravissons des
marches. Nous sommes sur le perron de la New York Library, plongé dans le
noir à cette heure-ci. Aaron m’emmène dans un coin sombre, derrière les
colonnes en pierre grise, ce n’est qu’alors que mon cerveau imbibé de
champagne réalise qu’il ne veut pas se promener pour discuter. Je tourne les
talons et tire brusquement sur mon bras pour me libérer de son étreinte.
– Qu’est-ce que tu fais, Aaron ? je m’écrie en levant les bras sur les côtés
pour désigner l’espace qui nous entoure.
Il n’y a absolument personne autour de nous et nous sommes à une
soixantaine de mètres des gens les plus proches. Bon sang, quelle imbécile de
l’avoir laissé m’emmener aussi loin !
– Tu te crois spéciale, n’est-ce pas ? crache-t-il.
Je secoue la tête en essayant de parler calmement.
– Pas du tout. C’est tout le contraire, en fait.
Il fronce les sourcils et avance vers moi à grandes enjambées. Je lève les
mains devant moi, mais il ne s’arrête pas et je me retrouve adossée au mur
bétonné, dans un coin sombre. Quelques pas de plus et son torse est contre le
mien. Je cherche le meilleur moyen de réagir, mais le champagne ralentit mes
réflexes.
– Aaron, ne fais pas ça.
Son nez effleure ma tempe et des frissons parcourent mon dos, faisant se
hérisser mes poils.
– Tais-toi !
J’essaie de le repousser, en vain. Aaron est loin d’être léger.
– Tu essaies de t’échapper, petite pute, ricane-t-il en bafouillant à moitié.
– Je ne suis pas une pute, Aaron, et tu le sais parfaitement.
Il mord mon cou avant de répondre.
– Je sais que mon père t’a engagée pour jouer sa pute devant ses amis
pleins de fric. Je sais que tu travailles pour un service d’escorts et que tu es
payée au mois. Il est temps de faire ce pour quoi mon père t’a payée.
Je commence à me débattre, mais j’ai peu de latitude. Je parviens à lui
mettre un coup de poing dans la bouche, fendant sa lèvre inférieure, mais il
saisit mes mains dans une des siennes et me pelote avec l’autre. Il me plaque si
fort contre le mur que je sens la peau de mon dos s’irriter et gonfler quand il
se frotte contre moi.
J’essaie de crier, mais il mord ma bouche. Le bruit horrible de sa braguette
qui s’ouvre glace mon sang. Je hurle plus fort, mais il cogne ma tête contre le
béton. J’y vois flou et ma tête se fait lourde. Je sens qu’il remonte ma robe
jusque sur ma taille, l’air frais chatouille ma chair nue. Des étoiles brillantes
dansent devant mes yeux. Ses doigts descendent sur mon ventre pour
empoigner brusquement mon sexe. De la bile remonte dans ma gorge et j’ai un
haut-le-cœur.
– Je vais te prendre tellement fort. Je vais te tringler comme la pute que tu
es, espèce de salope ! gronde-t-il en crachant sur mon visage.
Ce n’est pas l’homme que j’ai rencontré quand je suis arrivée. Ce n’est pas
l’homme avec qui j’ai discuté et flirté. Non, cet homme est le même qui m’a
touchée pendant que je dormais et qui n’a pas montré le moindre remords.
C’était la première preuve que quelque chose ne va pas chez le jeune sénateur.
Je sens son gland contre ma cuisse.
– Non, je chuchote en secouant la tête.
Je n’ai pour réponse qu’un sourire glaçant. Il remet sa main sur ma bouche
alors que je hurle de toutes mes forces. Je mords sa main, et il pousse un juron
avant de cogner de nouveau ma tête contre le mur. Cette fois-ci, mes jambes
cèdent sous moi et je sens que je vais perdre conscience. Peut-être serait-ce le
mieux. Mieux vaut ne pas savoir ce qu’il me fait plutôt que de tout vivre. Je me
mets à prier d’avoir la chance de m’évanouir.
()
CHAPITRE 10
– J e vais te défoncer !
Ce sont les dernières paroles que j’entends, et elles sont pleines d’un profond
mépris. Je n’aurais jamais cru possible que ce jeune sénateur, que tout le
monde adore et qui est en route pour devenir un jour le président des États-
Unis, soit capable d’une telle haine.
J’attends qu’il mette ses paroles en action lorsque, tout à coup, une vague
d’air froid me saisit. Mon corps est libéré du poids qui l’écrasait contre le mur.
J’entends des grognements et le bruit de pieds traînés sur le sol, mais la
douleur qui s’acharne dans ma tête altère ma compréhension. Incapable de
tenir debout, mes genoux s’écrasent sur le sol froid.
– C’est moi qui vais te défoncer, espèce de pourriture ! hurle Mason.
Je lève la tête, confuse de le voir se jeter sur Aaron à la manière d’un
lutteur, sauf que les deux hommes sont en costume-cravate. Au loin, je vois
Rachel fendre la foule en courant, et le bruit de ses talons sur les marches
manque me faire exploser ma tête.
– Mon Dieu, Mason, où est Mia ? hurle-t-elle.
J’essaie de répondre, mais ma voix ne fonctionne pas. Les coups que ma
tête a subis m’ont ôté ma capacité à parler.
Mason frappe violemment Aaron au visage, une traînée de sang apparaît
sur le sol gris. Soudain, je sens que je vais vomir. J’ouvre la bouche alors que
Mason dit quelque chose, mais je ne comprends pas. Je m’étends sur le sol
froid, appuyant ma joue sur le béton, cherchant à soulager la douleur qui
ankylose chaque centimètre de ma peau. Un tourbillon d’acide fait rage dans
mon estomac et mes entrailles se contractent violemment pour faire remonter
le liquide dans ma gorge. Je vomis, réussissant à peine à bouger ou à lever la
tête.
– Mia, mon Dieu non, ma chérie.
C’est la voix de Rachel, je la sens me soulever sur ses genoux.
– Bébé, elle est à moitié nue et elle saigne.
Elle baisse ma robe, couvrant mes cuisses, et elle effleure du bout des
doigts les plaies de mon dos et la substance collante derrière ma tête.
Apparemment, le mur de la bibliothèque a eu raison de moi.
– Il faut l’emmener à l’hôpital, crie Rachel d’une voix tremblante.
Au loin, j’entends un rugissement suivi de coups. Des gouttes chaudes
tombent sur mes joues et l’une d’elle coule sur mes lèvres. Ce sont les larmes
de Rachel.
– Tout ira bien, Mia. On va s’occuper de toi, chuchote-t-elle en se penchant
pour m’embrasser sur le front.
Je laisse alors les ténèbres m’engloutir.
*
* *
C’est une odeur âcre de désinfectant qui réveille mes sens. Je lèche mes
lèvres et ne rencontre qu’une sensation râpeuse. Avant même que je n’ouvre
les yeux, une paille tapote ma bouche, que j’entrouvre pour boire goulûment.
Ma lèvre coupée, déchirée par les dents d’Aaron, est un supplice. J’ouvre les
yeux pour trouver Rachel aux petits soins pour moi. Ma main est prise dans
quelque chose de chaud et je sens un poids contre moi. Je baisse les yeux et
découvre une touffe de cheveux cuivrés ainsi qu’une grosse main qui enserre
la mienne. Les phalanges sont déchirées et tachées de sang. Je bouge la main et
plonge mes doigts dans la masse soyeuse des cheveux de Mason.
Il lève lentement la tête et pose sur moi un regard sombre et triste. Je
souris autant que me le permet ma lèvre coupée, et il tient ma main pour
embrasser ma paume.
– Comment tu te sens, ma douce ?
Je cligne plusieurs fois des yeux en passant en revue ce que je ressens. Mes
genoux sont endoloris, mon dos semble en feu, mais le pire est ce martèlement
continu dans ma tête.
– Est-ce qu’il m’a… ?
Je m’arrête, incapable de prononcer le mot.
Rachel caresse délicatement ma tête, dégageant les mèches de mon front,
tout en pleurant à chaudes larmes. La mâchoire de Mason se contracte, et il
secoue la tête.
– Non. Dieu merci. Si ça avait été le cas…
Son visage se durcit et son regard devient diabolique et glacial, jamais je
ne l’ai vu ainsi.
– … je l’aurais tué de mes propres mains. Mais je l’ai sacrément amoché,
ne t’en fais pas. Les flics l’ont arrêté. Il peut dire au revoir à sa putain de
carrière, tu peux me croire.
Je ferme les yeux et laisse les larmes couler.
– Bon sang, je regrette de n’avoir rien fait quand je l’ai trouvé en train de
me tripoter dans mon sommeil…
– QUOI ?!, s’exclame Mason.
Il rugit si fort que je dois appuyer mes doigts sur mes tempes pour éviter
que ma tête n’explose.
– Mace… chuchote Rachel en saisissant son bras. Sa tête, Bébé, lui
rappelle-t-elle. Les commotions cérébrales sont affreusement douloureuses.
Elle souffre, ça se voit sur son visage.
Mason se penche sur moi et dépose une série de baisers sur mon front. Je
dois admettre que c’est sacrément plaisant après la soirée que j’ai passée.
Cependant, mes larmes ne cesseront pas si facilement. Elles ruissellent sur mes
joues qui finissent par me démanger. Mason chuchote des mots doux dans mon
oreille pour me rassurer, me promettre qu’il va s’occuper de moi. Que, dans
une famille, on prend soin les uns des autres.
Pendant que Mason me réconforte, j’entends Rachel parler.
– Oui, elle va bien. Elle a eu une nuit difficile. Qui est-ce ? Ah oui, elle était
avec vous à Hawaii. Ouais, un sénateur l’a agressée, mais elle va bien
maintenant. Pardon ? Vous allez quoi ? Allô ?
– Oh non, c’était qui ? je demande à Rachel qui regarde l’écran de mon
téléphone.
– Ça dit « Samoan Sexy ».
Je ferme les yeux et grogne.
– Tu viens de dire à Taï que je suis à l’hôpital parce qu’un sénateur m’a
agressée ? je demande d’une voix tendue.
– Je n’aurais pas dû ?
Bon sang, elle n’a pas idée de l’ouragan qu’elle vient de libérer. Je tends la
main et elle me donne mon téléphone, mais je réfléchis encore au meilleur
moyen de convaincre mon Samoan de ne pas venir lorsque le bourdonnement
s’accentue dans ma tête. J’ai l’impression que je suis sur le point de
m’évanouir et de vomir. Je décide d’appeler Taï plus tard et j’éteins mon
téléphone.
– Ne réponds plus, je t’en supplie. Ça ne peut qu’aggraver la situation.
– Pourquoi ? répond-elle en fronçant les sourcils.
– Peu importe, je m’en occuperai.
Je ferme les yeux, incapable de les maintenir ouverts plus longtemps.
On m’oblige à me réveiller plusieurs fois dans la nuit pour surveiller les
commotions que j’ai subies. Je finis par me réveiller toute seule alors qu’une
main immense tient la mienne. Une autre main est posée sur ma gorge et un
pouce est planté sur l’endroit où bat mon pouls. Je le sens avant de le voir, un
mélange de feu de bois et d’océan qui m’apaise immédiatement. Je n’ai pas
besoin d’ouvrir les yeux pour savoir qui est là.
– Je te sens, frangine, murmure-t-il en me caressant avec son pouce. Ouvre
tes jolis yeux pour moi.
Sa voix grave calme instantanément mes nerfs, et mes larmes se remettent
à couler lorsque j’ouvre enfin les yeux pour voir mon beau Samoan pour la
première fois depuis presque trois semaines. Ses yeux noirs sont féroces et
brûlants de rage.
– Personne ne veut me dire son nom. Qui a osé mettre les mains sur toi
sans y être invité ? demande-t-il d’une voix dangereusement calme.
Ce n’est pas une chose à laquelle je suis habituée, avec Taï Niko. Lorsqu’il
parle, tout le monde l’entend. C’est un homme immense, et sa voix porte loin.
Je respire lentement et grimace lorsqu’une vague de douleur remonte le
long de mon dos et dans mon crâne. Son regard semble devenir plus noir
encore, ce que je ne pensais pas possible. Je serre sa main, cherchant à lui
exprimer ce que je ne sais lui dire avec des mots. Il ferme les yeux et se penche
pour m’embrasser tendrement.
– Personne ne fait de mal à mon ‘aiga . Ma famille.
Il se frappe le torse comme un gorille. Revoilà le mot, famille.
– Taï, quelle heure est-il ? Tu as pris l’avion juste après avoir appelé ?
Il hoche la tête et je baisse la mienne, honteuse. Tous ces hommes
merveilleux, qui s’occupent de moi… C’est trop d’émotions à encaisser, en
plus de l’enfer que j’ai vécu hier soir.
– Je veux que tu rentres à Hawaii avec moi. Amy et moi, nous nous
occuperons de toi. Tina sera ravie de te materner.
Tina est le mot samoan pour dire « mère ».
– Tu sais que je ne peux pas faire ça, Taï. Je dois travailler, je réponds en
appuyant sur mes tempes. Ça va être une catastrophe médiatique. Putain, qu’est-
ce que je vais faire ? Les Shipley sont connus, et Warren… mon Dieu, son
fils… je sanglote en me couvrant les yeux.
– Warren va s’assurer que son fils soit puni comme il se doit, gronde la
voix de Warren Shipley lui-même. Ma pauvre chérie… dit-il d’une voix
tremblante en venant à mes côtés, suivi de près par Kathleen qui pleure en
silence. Je suis horrifié par ce qu’il a fait. Nous serions venus plus tôt, mais
nous étions coincés par la police et la presse. Tout ça est de ma faute.
Je me racle la gorge pour chasser les émotions qui la bloquent, mais cela
ne marche pas.
– Non Warren, c’est lui le coupable.
– Je savais qu’il était instable lorsqu’il buvait. C’est pour ça qu’il ne boit
que rarement. Par le passé, il devenait violent lorsqu’il était ivre, mais je
pensais que c’était derrière lui. Je suppose qu’il a craqué quand je lui ai dit que
Kathleen et moi étions en couple. C’est comme si quelque chose s’était brisé en
lui.
– Quelque chose va se briser, ça, je peux vous le garantir, grogne Taï.
Warren écarquille les yeux et le regarde des pieds à la tête tandis que Taï
se lève lentement. C’est la réaction normale face à Taï qui est aussi large et
imposant qu’il est beau.
– C’est de tes amis, je suppose ?
Taï se frappe de nouveau le torse.
– Je suis sa famille.
Je souris et tapote la main de Taï, puis je tire sur son bras pour l’obliger à
se rasseoir. Il obéit en silence, concentré sur moi, comme si les autres
personnes dans la pièce n’étaient que des moucherons agaçants et sans
importance. Mon Dieu, j’adore cet homme.
– Bien évidemment, aussi désolé que je sois, nous sommes prêts à payer
pour tous tes soins, t’offrir la meilleure convalescence possible et te verser la
somme que tu jugeras appropriée pour ton temps et ta souffrance. Je suis
profondément désolé pour ce qui est arrivé, Mia, vraiment. Plus que tu peux
imaginer, admet-il en fronçant les sourcils et en baissant la tête, mais je dois
penser aux vies des gens que je m’efforce de sauver. Si le public apprenait ce
qui s’est passé, non seulement ce serait un suicide politique pour mon fils mais
aussi pour les gens que j’ai prévu d’aider…
Il secoue la tête, honteux, incapable de finir sa phrase.
– Bon sang, ils veulent cacher ça sous le tapis parce que c’est un homme
politique ? gronde Taï. Frangine, c’est hors de question. Il doit payer pour ce
qu’il a fait et…
– Taï, il y a davantage en jeu que tu ne sais. Et je t’expliquerai tout plus
tard. Quand nous serons seuls. Je te le promets.
Je plonge mon regard dans le sien pour l’implorer de m’écouter et de se
calmer. Il hausse un sourcil, mais il reste silencieux et serre ma main un peu
plus fort. J’inspire, j’expire et je prononce des paroles que je ne me serais
jamais crue capable de dire.
Je suis sur le point de laisser en liberté un violeur potentiel et je dois
puiser au plus profond de mes forces pour penser aux hommes, aux femmes et
aux enfants à travers le monde qui, sinon, ne connaîtront jamais la médecine
moderne que nous avons la chance d’avoir aux États-Unis. Sans Warren, ils
resteront oubliés à jamais. Si je porte plainte, Warren perdra tous ses
investisseurs, notamment Monsieur Benoit. Par ailleurs, la presse n’aurait pas à
creuser bien profond pour découvrir qui m’a engagée et pourquoi, et cela
aurait un impact négatif sur la vie des Shipley, la mienne, mais aussi celle de
Tante Millie, Wes, Alec, Tony, Hector, Mason, les D’Amico, Taï, et tous ceux
que j’ai rencontrés ces derniers mois.
Consciente que je n’ai pas d’autre choix, je décide d’expliquer ma décision
à Warren d’une manière qui paraisse logique, mais qui ne m’empêchera pas de
me regarder dans une glace.
– Warren, je ne dirai rien et je ne porterai pas plainte, mais j’ai des
conditions.
Il tient ma main et hoche la tête tandis que Kathleen continue de pleurer en
silence.
– Il doit suivre une cure de désintoxication pour son alcoolisme. Je me
fiche que ce soit dans un endroit privé et qu’il reste anonyme. Je me fiche qu’il
prétexte de s’absenter du travail pour une urgence familiale. Il a besoin d’aide,
point à la ligne. Il a également besoin d’être suivi par un professionnel pour
apprendre à gérer sa colère.
– C’est comme si c’était fait, répond Warren sans hésiter.
– Et je veux une lettre manuscrite et signée par lui qui stipule qu’il va se
faire aider. La lettre expliquera que s’il ne respecte pas mes conditions, je
raconterai tout à la presse. Je rendrai cette lettre publique, compris ?
Warren hoche la tête et s’avance pour m’embrasser sur le front.
– Mia… je suis désolé, ma chérie. Je suis tellement navré. Merci. Merci
pour ta générosité.
– Une dernière chose… L’argent.
– Tout ce que tu voudras. Des millions, tout. Peu importe.
Bon sang, cet homme est prêt à me donner des millions de dollars pour
aider son fils et sauver son projet. Cela dit, quand on est aussi riche que
Warren Shipley, quelques millions ne sont sans doute qu’une goutte d’eau. J’en
ai presque la nausée de savoir qu’il essaie de m’acheter, mais au fond de moi,
je sais que c’est quelqu’un de bien. Il cherche seulement à m’aider et à apaiser
ma souffrance de la seule manière qu’il peut.
– Pas un centime. Je ne veux rien du tout. Aucune somme n’achètera mon
silence. Je ne suis pas une prostituée. Je suis une femme qu’il a agressée. Il
devrait aller en prison, Warren, pour ce qu’il m’a fait. Mais pour toi, parce que
tu vas aider les pauvres de ce monde, je suis prête à me taire. Je vais à
l’encontre de tout ce en quoi je crois pour m’assurer que ton projet verra le
jour. J’espère que je ne le regretterai pas.
Des larmes coulent sur ses joues et il s’empresse de les essuyer. Je tapote
sa joue, et ses yeux me disent qu’il comprend. Il sait ce que je sacrifie et
pourquoi, et il respecte l’importance de ma décision. Il recule pour laisser
place à Kathleen qui me prend dans ses bras et pleure à chaudes larmes. J’ai
envie de hurler tant j’ai mal au dos, mais, comme une guerrière sur un champ
de bataille, je serre les dents et je la laisse me serrer contre elle. Elle en a
autant besoin que moi.
*
* *
Durant les jours qui suivent ma sortie de l’hôpital, je reste à New York où
je me fais chouchouter par Mason, Taï, Rachel et Kathleen. Warren garde ses
distances, même s’il me fait livrer des fleurs deux fois par jour. Il faut
plusieurs jours à Mason et Taï pour mettre leur colère de côté. Bizarrement,
ces deux-là s’entendent à merveille, plaisantant comme de vieux amis, se
moquant l’un de l’autre et des équipes qu’ils soutiennent ainsi que des
différences entre le continent et les îles.
Je finis par convaincre Taï de retourner auprès de sa famille et de sa
copine. Amy est très compréhensive et elle m’envoie des messages gentils ou
drôles pour me remonter le moral. Elle a l’air douce et je suis contente qu’elle
soit là pour accueillir Taï à son retour.
C’est notre dernier jour ensemble, et nous sommes assis sur le balcon du
Four Seasons , profitant de la vue.
– C’est dingue, tu ne trouves pas ? je demande en désignant la skyline 1
new-yorkaise du bout du pied.
– Je préfère l’étendue de l’océan et les palmiers aux buildings et aux
lumières, mais je comprends que cela puisse plaire à certains. C’est trop
bruyant, trop fou et trop… tout pour moi.
Je réfléchis un moment à ce qu’il vient de dire. Trop tout. Il n’a pas tort.
J’ajuste mon pied, croisant mes chevilles, et le regard de Taï se rive sur
mon tatouage. Il sourit jusqu’aux oreilles, mais ce n’est pas son sourire sexy
habituel. Sa main géante saisit ma cheville et il l’attire sur ses cuisses,
m’obligeant à me tourner sur ma chaise.
– Fais confiance au voyage ? dit-il en plongeant ses yeux dans les miens.
– Ouaip.
Du bout du doigt, il suit les lettres de mon mantra, puis le pissenlit et
chaque graine portant une initiale. Son pouce s’arrête sur le petit T et la
chaleur de son doigt brûle ma peau, embrasant le sang qui coule dans mes
veines, remontant jusqu’à cet endroit intime que Taï connaît si bien. Cependant,
les yeux de Taï ne véhiculent plus la même passion qu’ils avaient il y a un
mois. Je suppose que ce regard est désormais réservé à la petite blonde qui
l’attend à Hawaï.
– Que veulent dire ces lettres ? demande-t-il.
J’envisage un instant de me la jouer cool en répondant quelque chose
comme « quelles lettres ? », mais Taï ne m’a jamais menti et je souhaite lui
offrir le même respect.
Je rapproche mon pied pour désigner chaque lettre.
– Elles symbolisent les hommes qui ont compté dans ma vie et dont je
souhaite me souvenir. Cela me rappelle que chaque expérience était faite pour
être vécue et que, pendant un certain temps, je me suis sentie véritablement
aimée.
Les larmes me brûlent les yeux, mais je ne les laisse pas couler, je retiens
mon souffle avant de déglutir bruyamment.
– Le T est pour moi ? demande-t-il en suivant du doigt le contour de la
lettre.
Sans voix, je me contente de hocher la tête, et il se baisse pour embrasser
la lettre.
– Ça me plaît, frangine. Comme ça, une partie de moi est toujours avec toi.
Sur ce, je me rapproche de lui pour embrasser l’unique tatouage qui
décore son épaule droite. C’est le symbole samoan pour l’amitié et il l’a fait
faire pour me représenter et se rappeler le mois que nous avons passé
ensemble.
– Tu dois rentrer à la maison, Taï.
– Beaucoup de choses m’y attendent, répond-il.
– Je sais. Je t’aime, Taï. Merci d’être venu.
– Ne doute jamais que tu es aimée, frangine. La famille est celle que l’on
construit, et je serai toujours là pour toi.
Taï repart ce soir-là sur le premier vol disponible pour Oahu, emportant
avec lui un autre morceau de mon cœur, mais laissant derrière lui la certitude
qu’il sera là pour moi si j’ai un jour besoin de lui.
*
* *
Je passe les jours suivants à Boston avec Mason et Rachel. Mon ami se
comporte comme si je venais de survivre à la peste et que j’aie besoin d’être
dorlotée chaque seconde de la journée. Ce n’est pas le cas, mais je profite
néanmoins de son attention. Le fait de passer du temps avec Mason, ses frères
et ses coéquipiers, est tout simplement génial. Une fois de plus, cela confirme à
quel point les hommes que j’ai rencontrés tiennent une place importante dans
ma vie. Je ne suis pas seule. J’ai des gens sur qui compter. Des gens qui me
porteront, me protégeront, se battront pour moi et, surtout, m’aimeront.
Je suis en train de faire mes valises lorsque je trouve mon papier à lettres.
Je décide d’envoyer un mot à Warren et Kathleen pour leur rappeler le temps
que nous avons passé ensemble. Je trouve une enveloppe dans un tiroir du
bureau et j’y inscris leur adresse.
FIN
1 . Horizon d’immeubles.
()
REMERCIEMENTS
À Ginelle Blanch, tu es une déesse pour ce qui est de repérer mes erreurs
bizarres. Merci d’être toi. Tu es géniale !
À Christine Benoit, je suis ravie d’avoir une experte pour corriger mon
français. Tu as été une ressource vitale, merci de t’être assurée que le langage
d’Alec Dubois est aussi beau que je le souhaitais. Merci.
Aux Audrey’s Angels. Ensemble, nous changeons le monde. Un livre à la
fois. BESOS-4-LIFE, mes charmantes dames.
À toutes les Audrey Carlan Wicked Hot Readers… vous me faites sourire
tous les jours. Merci pour votre soutien.
()
À PROPOS DE L’AUTEUR
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RETROUVEZ MIA
TOUT AU LONG DE L’ANNÉE !
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Édition originale publiée par Audrey Carlan
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit, sous
n’importe quelle forme.
Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnages ou des lieux réels
serait utilisée de façon fictive. Les autres noms, personnages, lieux et événements sont issus de
l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait
totalement fortuite.
()
()
CHAPITRE PREMIER
C heveux blonds. Yeux bleus. Jambes infinies. C’est une déesse. Doux
Jésus. L’univers se moque de moi. Je suis plantée devant ce mannequin que je
reluque de haut en bas. Je trouvais Rachel canon, mais elle est presque
quelconque à côté de cette fille.
La bombasse se tient devant une Porsche Boxster noire, et elle n’arrête pas
de gigoter, comme si elle était nerveuse. Ses doigts tapotent la pancarte sur
laquelle est écrit mon nom. Elle déplace son poids d’un talon de douze
centimètres sur l’autre et, si tant est que ce soit possible, elle semble encore
plus féroce et agacée. Cela fait peut-être un moment qu’elle attend dans cette
chaleur écrasante. Cela dit, elle ne semble pas en souffrir autant que moi. Elle
est vêtue d’un jean si moulant que je devine chaque courbe délicieuse de ses
fesses. Son débardeur révèle une poitrine de rêve que je ne peux m’empêcher
de mater d’autant plus que l’inscription « HUG ME AND DIE 1 » est inscrite
dessus en grosses lettres noires. Elle porte au moins dix colliers de longueurs
et formes différentes, et ses cheveux de rockstar sont attachés en un mélange de
boucles et de mèches tombantes qui a l’air carrément chic.
Cela fait plusieurs longues minutes que je l’inspecte lorsqu’elle pose les
yeux sur moi. Elle soupire en gonflant les joues, jette la pancarte à l’intérieur
de sa voiture et vient vers moi. Elle étudie mes cheveux noirs bouclés, ma
robe, puis mes sandales.
– Ça ne va pas du tout, déclare-t-elle d’un air exaspéré. Allez viens, le
temps c’est de l’argent, ajoute-t-elle en tournant les talons.
Le coffre s’ouvre tout seul et j’y dépose ma valise.
– Je suis Mia, au fait.
Je lui tends la main alors qu’elle met des lunettes de soleil aviateur ultra-
cool. Elle tourne la tête pour me regarder par-dessus les verres foncés.
– Je sais qui tu es, c’est moi qui t’ai choisie, répond-elle sur un ton blasé.
Elle fait démarrer la voiture et accélère sans attendre que je me sois
attachée. Je pars brusquement en avant et je dois m’accrocher au tableau de
bord en cuir.
– J’ai fait quelque chose pour t’agacer ? je demande en la regardant.
Elle vide tout l’air de ses poumons et secoue la tête.
– Non, grogne-t-elle. Je suis désolée. C’est Anton qui m’a énervée. J’étais
occupée quand il m’a dit de venir te chercher. Apparemment, il avait besoin de
notre chauffeur pour se taper deux petites groupies à l’arrière du 4x4.
Super. Il semblerait que mon nouveau patron soit un véritable pervers. Pas
déjà, s’il vous plaît !
– Ça craint.
Elle tourne à droite pour s’insérer sur l’autoroute.
– On peut repartir à zéro ? demande-t-elle d’une voix sincèrement désolée.
Je suis Heather Renee, l’assistante personnelle d’Anton Santiago, l’artiste hip-
hop le plus branché du pays.
– Waouh, c’est vrai ?
Mince. Moi qui suis plus branchée rock alternatif que hip-hop, je n’avais
pas réalisé à quel point il était connu.
– Ouaip. Chacun de ses albums a été disque de platine. C’est le chouchou
du monde du hip-hop et, hélas, il en est parfaitement conscient, explique-t-elle.
Anton veut te rencontrer tout de suite, mais il va falloir que tu te changes.
Elle regarde ma robe verte légère qui, selon moi, met en valeur mes yeux
et mes cheveux.
– Pourquoi ? je demande en tirant sur ma robe, soudain gênée.
– Anton attend une bombe avec des courbes à n’en plus finir. Tu as les
courbes, c’est clair, mais cette robe est trop girl next door 2 . J’ai fait du
shopping, et un dressing plein de fringues t’attend à la maison. Mets-les. Il
s’attend à ce que tu sois canon à toute heure de la journée et de la nuit.
Je grimace et regarde dehors alors que nous descendons l’avenue Ocean
Drive, bordée de chaque côté par des bâtiments Art déco qui ont vue sur
l’Atlantique.
– Alors, il y a de l’eau des deux côtés ? je remarque lorsque nous
traversons un pont.
– Oui, de ce côté tu as le lagon de la baie de Biscayne, et de celui-là, tu as
l’océan Atlantique. Comme tu peux le voir, ajoute-t-elle en désignant le
sommet des immeubles, la plupart des bâtiments sont des hôtels, mais certaines
personnes très riches, comme Anton, peuvent se permettre d’y habiter toute
l’année.
Je baisse la vitre et laisse la brise souffler dans mes cheveux et rafraîchir
ma nuque. Je regarde la vue et remarque une palette de couleurs surprenante
par rapport à Las Vegas, où tout semble marron, ou Los Angeles, où tout est
blanc, gris ou beige. Ici, les couleurs sont éclatantes et vont de l’orange vif au
bleu turquoise, en passant par le rose et le jaune.
– Tu vois tous ces hôtels ?
Je hoche la tête et me penche pour mieux les voir.
– Ils s’allument de toutes les couleurs la nuit. Un peu comme à Vegas.
Vegas. Mon cœur bat la chamade, et je suis soudain accablée d’un profond
mal du pays. Il faut que j’appelle Maddy et Ginelle. Bon sang, Gin sera furieuse
lorsque je lui raconterai ce qui s’est passé à Washington. Peut-être que je peux
m’en tirer sans jamais le lui dire ? L’idée est séduisante.
– C’est cool ! J’ai grandi à Las Vegas ! Ça me fera plaisir de voir des
immeubles s’illuminer.
Je m’appuie contre le dossier et j’essaie de me débarrasser de la tension
que j’ai accumulée à Washington, puis à Boston lorsque j’ai fait mes adieux à
Mason et Rachel. Je sors mon téléphone et l’allume. Il m’annonce l’arrivée de
plusieurs messages, dont un de Rachel qui me demande de lui écrire quand je
serai arrivée. Il y a en a un autre de Taï qui veut savoir si mon nouveau client
est un gentleman ou s’il doit reprendre l’avion, et un autre de Ginelle qui me
dit que…
Oh merde, non !
Mon estomac fait un saut périlleux tandis que je relis son message.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Tu t’es fait agresser ? T’étais à l’hôpital ? Tu m’expliques pourquoi c’est
le frère de Taï qui me l’apprend ? Si tu n’es pas déjà morte, je vais te tuer !
À : Ma Salope Chérie
De : Mia Saunders
C’était rien de grave, vraiment. Ne t’en fais pas. Je t’appelle plus tard,
quand j’aurai rencontré Latin Lover.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Latin Lover ? Sans blague ? C’est la nouvelle star du hip-hop ! Il est
canon !
À : Ma Salope Chérie
De : Mia Saunders
À ce qu’on me dit, c’est un salaud.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Tu me connais, plus c’est salaud, plus ça me plaît.
À : Ma Salope Chérie
De : Mia Saunders
T’es vraiment tordue !
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
J’aimerais être le riz qui accompagne son burrito. Le churro qu’il mange
en dessert. La crème brûlée dont il ne laisse pas une miette.
À : Ma Salope Chérie
De : Mia Saunders
Arrête ! Espèce de tra î née. Bon sang. À côté de toi, je suis une sainte.
À : Mia Saunders
De : Ma Salope Chérie
Au moins, si je vais en enfer, tu seras là pour m’accueillir !
*
* *
Heather m’accorde un quart d’heure pour me refaire une beauté avant
d’être présentée à Anton. Je saute sous la douche pour me débarrasser de la
sueur du voyage et lorsque je sors, je découvre la tenue qu’elle m’a choisie.
Peut-être que « tenue » est un mot trop ambitieux. Ce que je trouve sur le lit en
sortant de la salle de bains est un bout de tissu, un poom poom short en jean et
des sandales à talons dont les lanières m’arrivent jusqu’au genou en se croisant
sur mon mollet. J’enfile le short et je me mate dans le miroir. On voit
clairement ma fesse dépasser du tissu. Merde. Je me mets de face, le short est si
court que la poche en dépasse. Quant au top, il est plutôt mignon, un strap top
de chez Aubade imprimé léopard. Je ferme les yeux, je compte jusqu’à dix et je
me motive.
()
CHAPITRE 2
*
* *
Le dîner est fabuleux. Je savoure un plat de gnocchi al gorgonzola , une
spécialité de Il Gabbiano , le resto italien chic où nous sommes installés. Je ne
suis pas du tout habillée pour l’occasion, mais Anton et Heather ne le sont pas
non plus. Lorsque nous sommes entrés, suivis de près par plusieurs gardes du
corps, le manager s’est précipité sur nous. Il nous a immédiatement proposé
une table dans un coin calme avec une vue imprenable sur l’océan Atlantique.
Anton a commandé des amuse-bouche sans jamais cesser de sourire à la
serveuse, et je ne pense pas me tromper en disant que ses yeux verts ont séduit
toutes les femmes autour de nous. Heather et moi commandons les mêmes
antipasti, mais pour la suite, j’ai besoin d’un plat bourré d’un million de
calories alors qu’elle préfère une salade. Je commande donc mon plat préféré
de tous les temps, des gnocchis recouverts de sauce crémeuse.
Anton demande des pâtes aux crevettes et engloutit son assiette avec une
vitesse et une efficacité surprenantes, comme si les fruits de mer allaient
replonger dans l’océan. Lorsque je lui demande pourquoi il mange si vite, il
fronce les sourcils, s’essuie la bouche et concentre son regard au loin, laissant
Heather changer subtilement de sujet. Apparemment, elle sait quelque chose de
ce sujet sensible. Je la regarde du coin de l’œil et elle secoue la tête
discrètement. Nous parlons alors du clip vidéo et de la manière dont les choses
vont se dérouler.
Je ne peux plus le repousser, il est temps de leur dire que lorsqu’il s’agit
de danser, j’ai toute la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.
– Tu n’as aucune base ? demande Anton en fronçant les sourcils.
Je secoue la tête et me mords la lèvre. Il lève la main, frotte sa barbe et
gonfle ses poumons.
– Il va falloir y remédier. Tu es perfecta *… pour le rôle de la séductrice.
H, tu n’aurais pas pu choisir une meilleure candidate. Il faut résoudre ce
problème.
Il frotte ses mains l’une contre l’autre et regarde Heather avec un regard
complice.
– Tu penses ce que je pense ?
Heather tapote sa lèvre du bout du doigt et hausse les épaules.
– Si elle est disponible. Son contrat à la San Francisco Dance Company
vient de prendre fin, et ce pervers qui harcelait son groupe d’amies est parti.
Peut-être qu’elle pourrait régler les problèmes que tu as avec les danseuses. Je
vais l’appeler et lui demander si ça l’intéresse de sauver ta peau. Mais tu sais
que ce ne sera pas gratuit.
– Comme tout sur cette terre, non ? répond Anton en éclatant de rire. Je la
veux. J’en ai assez de supporter cet abruti, et ses chorégraphies
contemporaines sont les meilleures. Sans parler de son goût pour la fusion
latine. Elle saura tout de suite quoi faire pour que ce soit parfait. Je veux que
tous les regards soient sur Mia. Je veux qu’elle soit si sexy que tous les
spectateurs en auront l’eau à la bouche. Tous les hommes la désireront, mais
aucun ne l’aura.
Un sourire machiavélique se dessine sur ses lèvres et il met une crevette
entière dans sa bouche, laissant tomber la queue dans son assiette. Il sourit
jusqu’aux oreilles, clairement emballé par sa nouvelle idée.
– Alors, euh, qui est cette chorégraphe ?
Heather boit une gorgée de vin blanc et s’essuie la bouche.
– Une danseuse contemporaine avec un talent incroyable. Elle était l’étoile
de la San Francisco Dance Company durant ces deux dernières années. C’est
pour ça qu’on n’a pas pu l’engager. Anton est tombé amoureux de son corps et
de sa façon de bouger quand on a vu son spectacle l’an dernier.
– Tu aimes aller voir des ballets ? j’interromps d’un air surpris.
– Oui, Lucita *, ça me calme. J’aime voir les autres danser et chanter.
– Bref, coupe Heather, on a découvert qu’elle enseignait exclusivement
pour le San Francisco Theatre. Elle ne quittera pas SF pour Miami, Anton.
Apparemment, elle doit rester auprès de ses sœurs. Mais si on lui offre assez
d’argent et qu’on ne traîne pas, peut-être qu’elle acceptera de venir tant que
Mia est là et qu’on filme. Ça pourrait vraiment donner du cachet à ce clip, dit-
elle en se levant brusquement. Je vais l’appeler maintenant. Ils ont trois heures
de décalage, donc ce ne sera pas trop tard.
Sans un mot de plus, elle quitte la table et sort sur le balcon.
Je sirote mon vin en regardant l’océan, profitant de la brise qui s’enroule
autour de nous.
– Elle est sacrément efficace, ton assistante.
– Elle l’est. C’est pour ça que je la garde, répond Anton en souriant.
– Je peux être franche avec toi ?
Il recule dans sa chaise, pose une cheville sur son genou et tend les bras de
chaque côté de lui, comme pour montrer qu’il n’a rien à cacher.
– Bien sûr.
– Pourquoi tu lui parles toujours aussi sèchement ? Tu n’as pas peur
qu’elle en ait marre et qu’elle démissionne ?
Je ne suis là que depuis quelques heures et je me demande déjà comment
elle peut rester avec lui alors qu’il passe la moitié du temps à se comporter
comme le dernier des enfoirés. Il faut dire que l’autre moitié du temps, il a
l’air détendu et facile à vivre, comme s’il avait deux facettes radicalement
différentes.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demande-t-il sur un ton suspicieux.
– Je ne sais pas. Peut-être la façon dont tu l’agresses au téléphone, marches
devant elle comme si elle était ton pion et aboies des ordres par-dessus ton
épaule en t’éloignant.
– Mais l’opinion d’Heather compte plus que tout, la sienne est la seule à
laquelle j’accorde de l’importance. J’ai une confiance en elle sans limites.
– Ça ne se voit pas.
Anton prend son verre de vin et le vide.
– Elle t’a dit qu’elle voulait démissionner ?
À l’évidence, l’idée qu’Heather le quitte le perturbe.
– Non ! Pas du tout, mais j’ai eu l’impression qu’elle souhaite être
davantage pour toi.
– Davantage ? Tu veux dire… qu’on soit en couple ?
Je secoue la tête. Est-il possible qu’il soit narcissique à ce point ? Je
regarde ce corps et ce visage qui pourraient faire pleurer les anges. Je suppose
qu’il est en droit d’être arrogant.
– Pas que je sache, non. Je parlais du travail. Elle a mentionné qu’elle
voulait être manager pour un artiste. Il semblerait justement que tu n’aies pas
de manager en ce moment.
Anton porte sa main à sa bouche et caresse sa délicieuse lèvre avec son
pouce.
– Je n’en ai pas, c’est vrai. D’habitude, je fais part de mes décisions à H et
elle s’occupe de tout mettre en place.
Voilà qui est intéressant.
– Donc, elle est déjà plus ou moins ta manager, sans les avantages et le
prestige du titre ? C’est pas cool pour elle.
Je tripote nonchalamment mes cheveux et je me tourne face à l’océan afin
de lui laisser de la place. La vue est superbe et j’ai un pincement au cœur en
réalisant combien ma maison me manque.
Ma maison.
Merde. Sans le vouloir, il semblerait que j’aie répondu à la question qui
me taraude depuis plusieurs mois.
Ma maison est en Californie.
À SUIVRE…
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