INTRODUCTION :
L’art, défini comme l’ensemble des activités humaines créatrices visant l’expression d’un idéal
esthétique au sens large, est étymologiquement lié à la notion d’ordre, d’arrangement, de disposition
qui renvoie à la maîtrise et l’emploi de méthodes éprouvées en vue d’obtenir un résultat qu’on appelle
œuvre d’art. L’art suscite la méfiance, au moins depuis la République de Platon, car s’il est aisé de
savoir ce qu’est une bonne chaise ou un bon stylo, il est plus difficile de savoir ce qu’est une bonne
œuvre d’art. La fonction dévolue à cette dernière au fil du temps a constamment évolué : Imiter,
célébrer, sublimer, subjuguer, émouvoir, critiquer, plaire, instruire, remettre en question, transcender,
détruire ou déconstruire sont autant de possibilités que de limites respectées, violées ou ignorées par
les artistes. Abstraction productrice d’abstractions matérielles, l’art est un langage élusif dont le
maître-mot serait l’insaisissabilité.
Insaisissabilité n’est pas pour autant synonyme d’hermétisme : Au contraire, l’art s’inscrit totalement
dans l’histoire culturelle des sociétés auxquelles il se rattache et en est même l’expression la plus
forte : la Liberté guidant le peuple de Delacroix évoque et symbolise irrémédiablement le mouvement
romantique en Europe au XVIIIème et XIXème siècle et nombre de courants artistiques sont
étroitement reliés et réciproquement influencés par les courants littéraires et plus généralement
culturels de leurs époques. L’art s’inscrit totalement dans l’histoire de la pensée humaine : s’il est, à
l’Antiquité, la recherche de l’expression la plus pure et la plus objective d’un univers extérieur régi par
des règles immuables, à l’époque moderne, il est soumis à la subjectivité et à la nécessité d’être
rattaché à une grille de lecture où les facultés humaines jouent un rôle de premier plan : la raison, le
sentiment, le naturel ou l’imagination sont tour à tour le médium permettant d’appréhender l’œuvre
d’art avant de devenir, à l’époque contemporaine, la création et non plus le miroir d’un monde, celui
de l’artiste, devenu individuel, qui invite le spectateur à y entrer, sans toutefois lui imposer ce monde
et cette vision du monde comme universels.
Cette dynamique de l’Histoire de la pensée est un décentrement à la fois du rôle de l’artiste et des
moyens d’accomplir ce rôle : La création d’un monde dépassant la sphère privée de l’expérience
individuelle pour s’élever à un idéal universel a été remplacée par la construction d’un monde
individuel sacralisé comme réponse à un monde extérieur globalisé au moyen d’un éloignement
progressif par rapport aux canons académiques et aux systèmes de règles. Cet éloignement s’est
appuyé sur l’assimilation d’un certain nombre de systèmes de représentations étrangers : Orientalisme,
japonisme, primitivisme sont autant d’emprunts à des corps étrangers intégrés peu à peu dans le
monde de l’art. Cette ouverture s’est accompagnée au XIXème et au XXème siècle d’un intérêt
nouveau pour la production d’un public jusqu’à présent marginalisé en particulier les primitifs, les
hommes du peuple, les enfants et les fous.
Ces êtres, naturellement marginalisés par leur inaptitude sociale, intellectuelle et mentale, échappent à
l’influence culturelle du monde de l’art et leurs créations ont l’avantage de l’immédiateté, de la
spontanéité, d’être vierges de toute élaboration intellectuelle. L’intérêt porté à leurs productions, à la
lumière de l’évolution de l’artiste qui ne découvre plus un monde hors de soi et s’y conforme mais
plutôt donne à voir un prolongement de soi, une expérience vécue et une vie intérieure, est également
une réponse à la crise de la culture en Occident : En effet, au XXème siècle, une multitude de
mouvements, de manifestes, d’écoles de pensée et de courants artistiques qui se succèdent
incessamment, remettent en question de façon permanente la nature et la fonction de l’art au moyen de
nouvelles expérimentations et de transgressions. Cette perte de repères s’accompagne d’un rejet, d’une
exaspération ou d’une indifférence aussi bien du spectateur qui peut se sentir privé des moyens
conceptuels de les appréhender que de la critique qui, au moins pour une partie, récuse la nouveauté
par principe. La critique de l’art contemporain est également la critique d’un art dominé par le marché,
qui s’épuise sous le poids d’une conceptualisation extrême à qui l’on peut reprocher de ne servir que
de cache-misère à sa vacuité expressive, son obsession redondante et autodestructrice pour
l’innovation et la subversion ainsi que sa soumission totale au monde de l’argent, à l’hyperclasse
mondiale et aux stratégies de communication de multinationales (Christian Dior, Louis Vuitton,
Groupe Pinault…).
L’art brut, défini par Jean Dubuffet comme l’ensemble « des productions de toute espèce – dessins,
peintures, broderies, figures modelées ou sculptées […] présentant un caractère spontané et fortement
inventif, aussi peu que possible débitrices de l’art coutumier ou des poncifs culturels, et ayant pour
auteurs des personnes obscures, étrangères aux milieux artistiques professionnels », permet-il
d’échapper aux atermoiements de l’art contemporain en tant que refuge vierge et désintéressé de la
création et de l’individualité irréductible de ses auteurs ?
La place de l’art brut et l’évolution de l’art brut dans l’histoire de l’art seront étudiées à la lumière des
problématiques auxquels fait face le marché de l’art contemporain.
I) La Marche de l’Histoire
1) Histoire esthétique (6 pages)
2) L’Art brut : Naissance comme une rupture et un retour aux sources (6
pages)
3) L’avant-gardisme (6 pages)
II) La Marginalité comme bulle protectrice :
1) Enfants, primitifs, fous ou le bonheur de l’ignorance (7 pages)
2) Le gribouillage, le bricolage ou le bonheur de ne pas être le suivant (6
pages)
3) Le regard destructeur d’Orphée (6 pages)
III) Le sentiment face au marché :
1) Du ghetto à l’institution (7 pages)
2) Le marché international de l’art brut (6 pages)
3) Le sentiment : garantie de ne pas vendre son âme ? (7 pages)
I) La Marche de l’Histoire
1) Histoire de l’Esthétique :
2) L’art brut : Naissance comme une rupture et un retour aux sources
« L’art brut a toujours existé et il existera toujours. Dans toutes les cultures. Car partout des
femmes et des hommes «différents», en dehors des clous, chercheront à travers leurs pulsions
créatrices à donner du sens au monde, à élucider le mystère par tous les moyens à leur
disposition. Sans même se soucier si c’est de l’art, si cela peut ou doit être montré. » -
Christian Berst, interview par Dominique Poiret pour Libération, 2 octobre 2014
La genèse de l'Art Brut pourrait bien se trouver sur la paroi d'une grotte préhistorique, ou dans le
travail d'un visionnaire excentrique (William Blake), ou chez ce génie-artiste mythique imaginé par les
philosophes (L’Homme de génie et la mélancolie d’Aristote) et les poètes romantiques. Les artistes
d'Art Brut ont toutefois commencé à être reconnus au début des années 1920 avec la publication de
deux études pionnières sur l'art en milieux psychiatriques, effectuées par des médecins européens à la
recherche de vérités universelles sur la créativité.
Les expressionnistes allemands se prennent aussitôt d'affection pour les artistes schizophrènes
présentés dans ces études - en particulier Adolf Wölfli, Karl Brendel et August Naterrer - et en font
leurs muses en s'appropriant leur imaginaire. A Paris, les surréalistes s'inspirent aussi de ces études,
ainsi que des visions médiumniques d'Augustin Lesage et d’Hélène Smith, célèbres praticiens du
dessin automatique.
L'artiste français Jean Dubuffet est le premier à collectionner et exposer le travail des artistes de l’art
brut. Non seulement il défend l'art des schizophrènes et des médiums mais il célèbre également l'art
des reclus excentriques et des ouvriers autodidactes. Dubuffet a su reconnaître dans les œuvres de ces
artistes hétérogènes un trait unificateur : Une matière brute, non contaminée par les règles
académiques ou les tendances actuelles.
En 1947, Dubuffet organise à Paris une exposition manifeste, baptisée Art Brut, qui marque un
tournant. La collection d'Art Brut de Dubuffet ne cesse d'augmenter au fil des décennies et trouve
finalement refuge à Lausanne, en Suisse, en 1976. Pour Dubuffet, les formes d’art délibérément
étrangères à la culture sont les seules vraies œuvres d’art authentique.
a) Les prémices : De l’Antiquité au mythe romantique
La folie et le génie créatif sont deux notions a priori totalement opposés. Si le fou a été le plus
souvent mis au ban de la société, le génie a toujours été célébré, au moins rétrospectivement
pour les incompris comme Galilée, Rimbaud ou Van Gogh.
b) Le génie comme aliénation
c) L’art brut : Les précurseurs
d) Jean Dubuffet
e) Art brut, Outsider Art et Art singulier :
f) Art brut : Contre-culture ou culture parallèle ?
3) L’avant-gardisme