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Les Politiques de L'urgence À L'épreuve D'une Ethnobiographie D'un SDF

L'article de Patrick Bruneteaux examine les politiques d'urgence à travers l'ethnobiographie d'un sans-abri, Georges, révélant les faiblesses des dispositifs d'assistance qui, malgré des améliorations, enferment souvent les individus dans un cycle d'assistance. L'approche ethnobiographique permet de mieux comprendre les mécanismes de survie des SDF et les complexités des relations avec les institutions d'aide, tout en soulignant la nécessité d'une évaluation critique des politiques sociales. En fin de compte, l'étude met en lumière les défis éthiques et méthodologiques liés à l'accompagnement des sans-logis dans leur quête de dignité et de réinsertion.

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Les Politiques de L'urgence À L'épreuve D'une Ethnobiographie D'un SDF

L'article de Patrick Bruneteaux examine les politiques d'urgence à travers l'ethnobiographie d'un sans-abri, Georges, révélant les faiblesses des dispositifs d'assistance qui, malgré des améliorations, enferment souvent les individus dans un cycle d'assistance. L'approche ethnobiographique permet de mieux comprendre les mécanismes de survie des SDF et les complexités des relations avec les institutions d'aide, tout en soulignant la nécessité d'une évaluation critique des politiques sociales. En fin de compte, l'étude met en lumière les défis éthiques et méthodologiques liés à l'accompagnement des sans-logis dans leur quête de dignité et de réinsertion.

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Les politiques de l’urgence à l’épreuve d’une ethnobiographie d’un SDF

par Patrick BRUNETEAUX

| Presses de Sciences Po | Revue française de science politique

2007/1 - Volume 57
ISSN 0035-2950 | ISBN 9782724630862 | pages 47 à 67

Pour citer cet article :


— Bruneteaux P., Les politiques de l’urgence à l’épreuve d’une ethnobiographie d’un SDF, Revue française de science
politique 2007/1, Volume 57, p. 47-67.

Distribution électronique Cairn pour les Presses de Sciences Po.


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LES POLITIQUES DE L’URGENCE À L’ÉPREUVE
D’UNE ETHNOBIOGRAPHIE D’UN SDF
PATRICK BRUNETEAUX

’étude des sans-logis est le plus souvent abordée à partir de trois types d’ana-

L lyses. Les premières insistent sur les productions de la pauvreté, dans leurs
dimensions historiques 1 et économiques, ce qui englobe aussi bien des ana-
lyses en termes de récession que des données relatives aux transformations de l’habitat
bon marché 2 ou au démantèlement de l’État social 3. Les secondes se penchent sur la
gestion de la pauvreté, en abordant les politiques sociales des démocraties qui ne ces-
sent d’hésiter entre aide sociale 4 et répression 5. Les dernières se préoccupent des
modes de survie à la rue, en privilégiant l’étude concrète des groupes les plus margi-
nalisés dans leurs pratiques d’adaptation 6. Mais, dans ce dernier cas, bien peu de tra-
vaux récents s’appuient sur une démarche à la fois ethnographique et biographique 7
pour penser « la nouvelle pauvreté » et les modalités concrètes de l’action publique
auprès de ces publics. La plupart du temps, les personnes sont fréquentées pendant une
période de quelques mois, suffisante pour recueillir des informations élémentaires et
ponctuelles sur leur genre de vie 8, mais sans recourir pour autant à une démarche
conciliant l’observation et le recueil de récit de vie. Ce couplage permet de croiser les
sources, aussi bien pour appréhender les modes de socialisation à la rue que pour
rendre compte des usages sociaux des institutions d’assistance, lesquelles sont souvent
incontournables pour les personnes les plus démunies. Les « Simmeliens » rappellent
que l’État de droit leur offre des possibilités concrètes pour éviter de dépérir dans la

1. Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995 ;


Abraham De Swann, Sous l’aile protectrice de l’État, Paris, PUF, 1995.
2. Maryse Marpsat, Jean-Marie Firdion, La rue et le foyer. Une recherche sur les sans-
domicile et les mal-logés dans les années 1990, Paris, INED/PUF, 2000.
3. Joël Blau, The Visible Poor. Homeless in The United States, Oxford, Oxford University
Press, 1992 ; Robert Castel, L’insécurité sociale, Paris, Seuil, 2003 ; Noëlle Burgi, La machine
à exclure. Les faux-semblants du retour à l’emploi, Paris, La Découverte, 2006.
4. Serge Paugam, La disqualification sociale, Paris, PUF, 1993 ; Michael Rowe, Crossing
the Border, Los Angeles, University of California Press, 1999 ; Romain Huret (dir.), « Poli-
tiques sociales en perspectives transatlantiques. États-Unis-Europe (20e siècle) », Revue euro-
péenne d’histoire sociale, 11, juillet 2004.
5. Jeannine Verdès-Leroux, Le travail social, Paris, Minuit, 1976 ; Daniel Bizeul, Civi-
liser ou bannir. Les nomades dans la société française, Paris, L’Harmattan, 1989 ; Patrick
Gaboriau, Daniel Terrolle, Ethnologie des sans-logis. Étude d’une forme de domination
sociale, Paris, L’Harmattan, 2003.
6. David Snow, Léon Anderson, Down on their Luck. A Study of Homeless Street People,
Los Angeles, University of California Press, 1993 ; Patrick Gaboriau, Clochards, Paris, Jul-
liard, 1993.
7. Pascale Pichon, « Un point sur les premiers travaux sociologiques français à propos des
sans domicile fixe », Sociétés contemporaines, 30, avril 1998, p. 95-110 ; Julien Damon, Jean-
Marie Firdion, « Vivre dans la rue : la question SDF », dans Serge Paugam, L’exclusion, l’état
des savoirs, Paris, La Découverte, 1996, p. 374-386.
8. Bruno Proth, Vincent Raybaud, « Une famille de SDF recomposée à l’aéroport », dans
Denis Ballet (dir.), Les SDF, visibles, proches citoyens, Paris, PUF, 2005, p. 103-118.

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Revue française de science politique, vol. 57, n° 1, février 2007, p. 47-67.
© 2007 Presses de Sciences Po.
Patrick Bruneteaux
rue (aides humanitaires, minimas sociaux) et c’est dans ce cadre qu’elles mobilisent
des ressources personnelles pour apprécier les prestations des opérateurs privés ou
publics. Cependant, ils minimisent trop fortement les contraintes qui pèsent sur les
sans-logis 1. Inversement, les « structuralistes », en découvrant l’espace des formes
globales de domination sociale et publique qui pèsent sur les tactiques de survie de ce
public, s’aliènent la possibilité, dénoncée comme « populiste », de restituer les figures
complexes du contournement ou de l’instrumentalisation des institutions. Le récit de
vie associé à l’immersion ethnographique permet de mieux articuler ces deux dimen-
sions théoriques qui, au fond, ne sont pas incompatibles. Mais elles le deviennent
lorsque, de manière inappropriée, elles segmentent à outrance l’objet, poussant les uns
à n’aborder que les effets de la violence structurale conduisant à la mort physique des
clochards, et les autres, à imaginer une rationalité, même limitée, d’acteurs impertur-
bables dont les compétences et les valeurs leurs permettraient de « s’adapter » aux
politiques de ciblage et de gestion des pauvres. L’approche ethnobiographique 2
apporte à la fois un regard plus nuancé et plus contrôlé. En effet, elle permet de resti-
tuer les facettes complexes d’un État social à la fois répressif et soucieux aussi de
fournir un soutien matériel aux populations échouées dans la rue. Elle plaide aussi
pour une vérification des récits des SDF au moyen du suivi de ces personnes à la rue
et de l’observation concrète de leurs pratiques de survie.
La trajectoire singulière de Georges, un sans-logis de 58 ans, accompagné depuis
6 ans, ayant vécu plusieurs phases de vie à la rue 3, permet de révéler deux résultats
majeurs : la faiblesse des politiques d’urgence qui enferment encore les personnes,
malgré l’amélioration sensible des formes d’accueil, dans un circuit de l’assistanat
paradoxalement produit par les institutions elles-mêmes ; une capacité d’évaluation
des situations qui représente une sorte d’amortisseur permettant de filtrer un univers
assistantiel complexe (espace public et privé, monde caritatif et séculier, vieilles struc-
tures médiévales et dispositifs récents), évolutif (processus d’humanisation) et contra-
dictoire (répression et bénévolat). D’un côté, l’approche ethnobiographique permet de
percer un certain nombre de discours écran sur l’assistanat et de mieux comprendre les
mécanismes de ce qu’on appelle aujourd’hui « le non-recours ». De l’autre, il est pos-
sible d’apprécier les mécanismes d’ajustement à une culture de la rue et d’adhésion à
éclipses à certains établissements inspirant plutôt de la défiance. Autrement dit, étudier
la trajectoire de Georges et l’accompagner sur le terrain, c’est permettre, au moins en
partie, de remettre en cause l’idée d’un accès facile aux aides sociales et d’expliquer
simultanément comment la dépendance, institutionnalisée par la loi contre les exclu-
sions du 29 juillet 1998, est aussi aménagée par l’État et les associations. Malgré les
efforts de certains SDF pour s’en sortir, les dispositifs humanitaires initiés depuis le
début des années 1980 dans le cadre des plans pauvreté/précarité fixent les personnes
exclues dans une course à la survie institutionnelle 4. Durant la période du travail
auprès de Georges, de 2000 à 2006, celui-ci ne s’est vu proposer que des hébergements
temporaires, dans un centre d’hébergement d’urgence (CHU), un centre d’héberge-
ment et de réinsertion sociale (CHRS) ou un hôtel social. Ses trois demandes de loge-

1. Lire par exemple Julien Damon, La question SDF, Paris, PUF, 2002.
2. Jean Poirier, Sylvie Clapier-Valladon, Paul Raybaut, Les récits de vie. Théorie et pra-
tique, Paris, PUF, 1983, p. 60.
3. De 1968 à 1976, de 1981 à 1987, de 1995 à 2006.
4. Claire Beauville/FNARS, La veille sociale. Face à l’urgence, Paris, ESF Éditeur, 2001,
p. 78, 96, 98.

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Une ethnobiographie d’un SDF
ment n’ont jamais abouti, alors qu’il a connu un parcours d’insertion, passant de la
situation de SDF au statut de « compagnon » dans une communauté Emmaüs, puis à
celui d’allocataire du RMI. Il a signé un Contrat emploi solidarité de deux ans avant
d’obtenir une pension d’invalidité de 800 euros environ depuis janvier 2006.
La construction de parcours de survie donne à voir concrètement, au quotidien, ce
que les SDF peuvent faire avec des mesures assistantielles censées leur permettre de se
réinscrire progressivement dans un processus d’insertion. À partir du cas de Georges, il
est possible de montrer combien les politiques sociales menées en faveur des plus déshé-
rités, autrement dit les politiques d’urgence, produisent une part de l’exclusion qu’elles
sont censées combattre. Pour cela, il a fallu parvenir à entretenir une relation durable
avec un errant, ce qui est l’enjeu méthodologique premier présenté d’abord. Ensuite, il
s’agira de montrer comment s’imbriquent les offres formelles des dispositifs avec les
usages sociaux qui en sont faits, notamment pour s’en détourner lorsque la précarité de
l’offre aggrave les conditions même de la survie. Enfin, la faiblesse des aides sociales en
faveur des SDF a généré une question éthique, celle des dépendances réciproques tissées
avec une personne socialisée au travail d’enquête et à l’enquêteur, ce qui a placé ce der-
nier dans la position latérale d’agent d’insertion. Ce lien social spécifique a suscité de
lourdes interrogations sur le sens éthique d’une « prise en charge » identitaire qui aurait
dû être assurée par les mandataires des politiques d’insertion.

L’ANCRAGE RELATIONNEL AVEC UNE PERSONNE À LA RUE :


LES PIÈGES À DÉPASSER

PARVENIR À CROISER LA ROUTE D’UN ÊTRE SANS BASE FIXE DE SURVIE

Il est fréquemment souligné que pouvoir suivre des sans-logis s’avère relative-
ment difficile compte tenu de l’absence de lieu de résidence et même d’adresse, de
l’alcoolisation 1 rendant inadaptée la conversation ; compte tenu aussi de la méfiance
engendrée par le fait d’être délogé des lieux publics, ce qui les conduit à faire preuve
du sens de l’esquive ou de la fuite. D’où les innombrables rendez-vous manqués qui
démotivent les travailleurs sociaux dénonçant « la mise en échec ». Accusés du délit de
mendicité jusqu’en 1994 en France, les « vagabonds » ont été souvent emmenés de force
en prison, à l’instar de Georges, qui a cumulé six passages de dix jours à un mois entre
1968 et 1976. Maltraités dans les centres d’hébergement d’urgence 2, certains d’entre
eux développent une réponse agressive aux demandes des chercheurs, réaction qui n’est
finalement qu’un mode d’adaptation ordinaire dans un monde de prédation où la
méfiance est une règle élémentaire de survie. Depuis l’invention du Samu social en 1993
et les déplacements des personnes dans les différents centres d’hébergement d’urgence,
la « mise à l’abri » négociée dans la rue a institué une rotation rapide des publics, les
temps d’accueil variant de 1 nuit à 7 nuits renouvelables. Cette mobilité incessante, cette

1. Les études actuelles insistent aussi sur la quasi-impossibilité de l’arrêt de l’alcool ou


même de l’idée de son arrêt. Cf. Timothy P. Johnson, « Substance Abuse and Homelessness :
Social Selection or Social Adaptation ? », Addiction, 92 (4), 1997, p. 437-445.
2. Pour une rare analyse critique d’ensemble des CHU, voir Gilles Tessonnières, « Le gar-
diennage des pauvres. Les logiques sociales de l’urgence », dans Patrick Gaboriau, Daniel Ter-
rolle, Ethnologie des sans-logis…, op. cit., p. 75-109.

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Patrick Bruneteaux
« remise à la rue des personnes hébergées » 1 dénoncée par les associations et les ONG
qui défendent désormais les « hébergements de stabilisation », complique le repérage
des sans-logis. Par ailleurs, les logiques individuelles du circuit conduisent les intéressés
à changer de ville ou de région en fonction des « petits boulots » trouvés ou espérés, ce
qui fut le cas de Georges pendant une grande partie de sa vie (travaux saisonniers dans
l’agriculture, intérim en province dans le nucléaire et la métallurgie). Enfin, le travail de
recherche auprès d’une « personne » est souvent invalidé par la déshumanisation rapide
qui l’affecte 2. C’est dire que créer un lien durable avec un errant est aussi étonnant
qu’improbable. Or, le SDF étudié est représentatif de la grande masse des désaffiliés pro-
venant pour la plupart des classes populaires 3. Une donnée élémentaire, mais non suffi-
sante, aide à saisir en quoi cet ancien ouvrier déchu a pu accepter pendant six années la
présence d’un chercheur : il a arrêté de boire peu avant la rencontre. Bien que toujours
SDF pendant le temps de l’enquête, entre 2000 et 2006, cette personne a pu psychique-
ment adhérer au protocole scientifique proposé : un récit de vie avec observation des
lieux de survie, ce qui impliquait la possibilité minimale d’une périodicité des rencontres
et, plus encore, de s’investir dans le jeu d’une enquête qui vient peser en plus dans les
contraintes de la survie au jour le jour.
Il serait faux de croire que, dans n’importe quel contexte, le lien aurait été noué
avec cette personne. H. S. Becker a montré la complexité de « l’arborescence des
intercontingences » dans le monde social 4 : « Le trajet qui mène à un événement
donné peut donc être vu comme une succession d’événements aussi contingents les
uns des autres. » Il aurait suffi que le contact ait été pris un an plus tôt et Georges se
serait alors trouvé à la rue dans un état alcoolique grave, autrement dit dans un état
d’indisponibilité radicale. Notre premier échange s’est déroulé dans un contexte où les
gens autour de lui pouvaient le conduire à de multiples actions différentes. L’informa-
teur était peu disponible, en butte à de multiples difficultés pour renouveler son héber-
gement, perturbé par des démêlés avec une association caritative qui lui demandait de
fournir des documents administratifs pour son dossier de relogement.
Indubitablement, les contingences ont été en partie neutralisées par une proposi-
tion de recherche qui a croisé sa volonté de retrouver une vie ordinaire. C’est à un
« tournant » de sa vie que la relation se noue en mai 2000, à un moment où il tente
définitivement de s’en sortir en rompant avec les pratiques alcooliques, après un coma
éthylique de dix jours. Vivant peu de temps avant son décrochage dans le tunnel du
Châtelet et à ses abords (dans une armoire électrique), il essaie alors de reprendre pied
dans la vie sociale. Il accepte le statut de compagnon des communautés Emmaüs dans
un lieu de vie, en Normandie, où il devient un relais-santé 5. Il y restera un an, puis il
revient sur Paris dans la mesure où son assistante sociale référente lui obtient un

1. Communiqué de presse de MDM, site <http://www.medecindumonde.org,8/11/2006>.


2. Sur la mort dans la grande précarité : Collectif Les Morts de la Rue, À la rue, Paris,
Buchet/Chastel, 2005 ; Daniel Terrolle, « La mort comme seule réinsertion », dans Patrick
Gaboriau, Daniel Terrolle, Ethnologie des sans-logis…, op. cit., p. 181-202.
3. Maryse Marpsat, Jean-Marie Firdion, « Les personnes sans domicile à Paris : caracté-
ristiques, trajectoires et modes de vie », dans Maryse Marpsat, Jean-Marie Firdion, La rue et le
foyer…, op. cit., p. 257-285. Plus de la moitié des personnes rencontrées ont un père ouvrier et
la vie familiale a été précaire (parents éloignés et itinérants, placement familial…). « 95 % ont
travaillé au cours de leur vie essentiellement comme ouvriers » (Maryse Marpsat, Jean-Marie
Firdion, ibid., p. 275).
4. Henry S. Becker, p. 36-117.
5. Ce sont des personnes exclues assumant des rôles de prévention en santé communau-
taire. Cf. Patrick Bruneteaux, Les relais-santé en France, rapport pour la MIRE, Paris, 2000.

50
Une ethnobiographie d’un SDF
Contrat emploi solidarité à la Ville de Paris. Au moment où sa demande de logement
est refusée, après deux ans de montage du dossier avec les services sociaux de l’associa-
tion caritative, il se retrouve seul, dans l’entre-deux, convaincu de ne plus vouloir vivre
dans la rue et, en même temps, incapable de savoir comment s’y prendre pour s’en sortir.
C’est à ce moment précis que la rencontre se réalise, par l’intermédiaire de la respon-
sable des relais-santé rencontrée dans le cadre d’une enquête portant sur ce thème. De
son côté, le récit de vie qui lui est proposé va être l’occasion de se reconstruire. Il s’en
saisit pour défendre ses compétences et ses projets.

DÉPASSER LES DÉFENSES IDENTITAIRES : UN RÉCIT SCIENTIFIQUE CONSTRUIT


CONTRE DES IMAGES DE SOI PERSONNELLES ET INSTITUTIONNELLES

La disposition à parler ne suffit pas à poser la crédibilité des propos recueillis. La


sociologie des récits de vie 1 insiste sur les défaillances de la mémoire et aussi sur le lien
entre histoire et reconstruction acceptable de soi au présent. Les difficultés à se remé-
morer des faits qui se sont déroulés il y a presque 40 ans sont redoublées par les effets du
brouillage biographique, associé aux périodes d’addiction et, plus généralement, aux
traumatismes subis. Pour accéder à un récit de vie à visée scientifique, il a aussi fallu
prendre le contre-pied de récits déjà pré-construits. Les plus pauvres, dont l’histoire per-
sonnelle ne se dissocie généralement pas de l’histoire des aides sociales 2, s’arment
comme ils peuvent pour tenter de contrer les représentants de l’État ou bien les
instrumentaliser 3. Rencontrer un sans-logis signifie un travail pour dissoudre ces discours
écrans sans cesse offerts au sociologue, puisqu’il incarne, lui aussi, une parcelle du pou-
voir symbolique et matériel de l’État. Dès les premiers échanges, il était patent que le
locuteur construisait son point de vue autour d’une distorsion intentionnelle du réel. En
reprenant les catégories « populisme » et « misérabilisme » élaborées par C. Grignon et
J.-C. Passeron 4, il est possible de souligner que ces dérives scientifiques correspondent
aussi au mode de participation de l’acteur social à son propre récit personnel, qu’il est le
premier à embellir ou à dramatiser, souvent en fonction de ce qu’il perçoit du locuteur et
des coûts et avantages qu’il peut retirer de la relation. Pendant plus d’une année, il a fallu
écouter « les belles histoires » sexuelles de la personne, ses projets professionnels
improbables passés et futurs, les anecdotes insolites et les références à des personnes
prestigieuses 5. Au moment de la rencontre, Georges venait d’essuyer un « échec
amoureux » et, pourtant, il ne cessait de parler de conquêtes féminines. Par un autre
informateur, qui a vécu un temps à la rue dans un des groupes d’interconnaissance de
Georges, j’ai su, à cette époque, que la réalité était toute autre : « Jojo s’est fait complè-
tement plumer par une nana qu’il a rencontré dans son CES à la mairie. Je lui ai dit, mais

1. Nicole Queloz, « L’approche biographique en sociologie. Essai d’illustration et de


synthèse », dans « Histoires de vie. Approche pluridisciplinaire », Recherches et travaux, 7,
Paris, Éditions de l’Institut d’ethnologie/Éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 1987,
p. 47-65 ; Franco Ferraroti, Histoire et histoires de vie : la méthode biographique dans les
sciences sociales, Paris, Librairie des Méridiens, 1983.
2. Georg Simmel, Les pauvres, Paris, PUF, 1998 (1re éd. all. : 1907) ; Serge Paugam, Les
formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, 2005.
3. Jean-François Laé, Numa Murard, Les récits du malheur, Paris, Seuil, 1985.
4. Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire. Misérabilisme et
populisme en sociologie et en littérature, Paris, EHESS/Seuil/Gallimard, 1989.
5. Patrick Bruneteaux, La rue, rêves et réalités, Paris, Le Temps des Cerises, 2004.

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Patrick Bruneteaux
il n’écoutait pas, il lui payait presque tout son loyer de studio. Il n’écoutait personne.
Il était fou amoureux de cette nana. Je lui ai demandé si au moins il l’avait sauté !
Même pas ». La misère sexuelle génère un sentiment d’exclusion supplémentaire, ali-
mentant un discours d’onirisme social 1 qui vient asseoir une compétence imaginaire
sur une identité mise à mal. L’enjeu, dès le départ, était de prendre le temps d’écouter
la personne pour envisager, par la suite, la possibilité de s’engager sur un discours plus
« mesuré ». La mise en doute des qualités revendiquées aurait signifié la négation de
l’image de soi d’une personne déjà au bord du suicide.
Au même moment, l’enquêté s’en est pris pendant des mois à l’association cari-
tative qui non seulement n’était pas parvenue à lui trouver un travail et un logement,
mais, aussi, n’avait pas voulu l’écouter formuler son projet innovant d’accueil en post-
cure des SDF devenus « alcooliques abstinents ».
À cette distorsion intentionnelle du réel liée au travail de réhabilitation de l’estime
de soi s’ajoute une distorsion subie liée à l’histoire de la prise en charge par les insti-
tutions sociales. Pour entreprendre un travail biographique avec Georges, il a fallu en
quelque sorte lutter contre l’État. Suite à la fréquentation de centres de soins et de lieux
investis par les travailleurs sociaux, cette personne a fait sienne l’idéologie de la
« maladie alcoolique ». On peut apprécier l’efficacité symbolique du travail de redéfi-
nition identitaire mené par les instances sanitaires et sociales en constatant que ce
sans-logis prétend mieux accomplir le travail social que les professionnels du travail
social eux-mêmes. Reprenant leurs mots clés, Georges a toujours prétendu savoir s’y
prendre pour expliquer l’alcoolisme des pauvres en fonction de « leurs carences
affectives » et aussi pour impulser « une dynamique d’insertion » afin de « redonner
confiance à la personne ».
C’est cette posture d’informateur, galvanisée par ses frustrations vis-à-vis des
associations caritatives, qui a rapidement convaincu Georges d’accepter mon offre de
travail. Je lui ai proposé d’écrire un livre sur sa vie. Cette proposition fut perçue très
positivement par lui dans la mesure où elle lui offrait une tribune pour exalter son
« expertise » en « alcoologie ». Armé d’un discours très structuré sur les diverses
formes de « maladie alcoolique », il a commencé le récit de sa vie à partir de cette
grille de déchiffrement. Il a pu se référer à son vécu comme s’il s’agissait d’une preuve
de sa compétence. Être sorti de l’alcool était devenu la marque d’un savoir-faire le
légitimant à parler aux SDF alcooliques. Il pouvait aussi s’appuyer sur un « diplôme
universitaire en alcoologie » 2 obtenu à Tours alors qu’il sortait d’une cure de
désintoxication et qu’il était alors chaperonné par B., un médecin alcoologue réputé.
Georges a toujours fait prévaloir ce registre de l’expertise sur tout autre répertoire
symbolique. Pendant tout le temps de travail, il a fallu batailler pour sortir de l’étio-
logie médicale et entrer dans le discours social. Le discours cégétiste et communiste a
servi de passerelle pour jeter un regard « sociologique » sur les ruptures et les adapta-
tions. Il dit avoir fini « lauréat du certificat d’étude » en Lozère « avec deux années
d’avance » et ses études se seraient alors conclues par l’obtention d’une « sorte de

1. Norbert Elias, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997 (1re éd. : 1965), p. 74-79.
2. Ce document d’une quinzaine de pages reprend les grandes étapes de sa vie person-
nelle. Il ne possède aucun des critères d’un travail universitaire. Il s’agit sans doute d’un
manuscrit remis en main propre au médecin alcoologue enseignant à la faculté de médecine de
Tours, à qui j’ai téléphoné une fois en compagnie de Georges pour m’assurer de son existence.
Mais je me suis toujours refusé à vérifier l’authenticité académique de ce mémoire, constatant
à l’évidence qu’il s’agit d’un récit écrit destiné à renforcer le travail de cure et la relation de
confiance entre le médecin et son patient.

52
Une ethnobiographie d’un SDF
BAC technique » au lycée de Sète. Membre des Jeunesses communistes en Lozère, il
devient un jeune ouvrier qualifié chez Citroën à Paris, à la fois militant cégétiste et
militant communiste pendant mai 1968. C’est durant cette période qu’il va développer
des liens dans la rue, non pas seulement avec des militants, mais aussi avec des clo-
chards qui, sur le quai du canal Saint-Martin, lui rappellent sa Lozère perdue et la
pêche qu’il affectionne. Il refuse de retourner à l’atelier. Suite à cet événement capital
dans sa trajectoire professionnelle, il va alterner petits boulots, « biffe » (récupération
et vente d’objets) et CDD en intérim. Il travaille essentiellement sur des missions
courtes de quelques semaines. Dans l’ensemble de sa vie professionnelle, il a travaillé
dans plus de 30 entreprises. La seule période de salariat stable fut entre 1986 et 1995,
où il gravit les échelons et devint agent de maîtrise chez SKF, la multinationale sué-
doise de roulements à bille. Il devient alors délégué du personnel et secrétaire CHSCT,
capital spécifique qui lui permet de parler en public avec facilité, de bien s’exprimer
et de maintenir ses positions contre vents et marées. Georges est capable de dénoncer
une injustice dans le bureau de la direction d’une association caritative, ce qui lui a
valu d’être renvoyé du seul CHRS qu’il a fréquenté pendant les six années de
l’enquête. En 2003, il s’en est pris à la mesure du nouveau directeur qui avait limité à
six mois la durée de l’hébergement dans un CHRS de l’Armée du salut. Demandant
un logement en lieu et place d’un hébergement provisoire, il a été déplacé dans un plus
mauvais CHRS, qu’il a refusé. Il s’est à nouveau retrouvé dans la rue. En
septembre 2005, il participe à une occupation du CHU Duranton qui, après trois mois
de lutte, lui permet de bénéficier d’une place en hôtel entièrement payée par la DASS.
Ainsi ouvert au monde de la critique, il a pu reconnaître les questionnements sociolo-
giques. Malgré l’enchevêtrement des registres étiologiques (médical et communiste)
et des façades de protection (onirisme, plaintes répétées), la greffe a pu opérer entre la
demande scientifique et ses attentes identitaires en partie « sociales ». L’interviewé a
commencé à entrer dans un récit plus plausible, avec des dates précises, inversant la
proportion des jugements de fait et des jugements de valeur. Au seul registre de la
plainte ou de « la dérive égotiste » 1 ont succédé progressivement des descriptions qui
s’effectuaient en s’accrochant à des « thèmes », alors que le même « fait » était aupa-
ravant à peine ébauché ou était noyé dans un discours multiple et fragmenté lié aux
précédentes prises en charge (cure médicale, interrogatoires devant le juge, suivis
sociaux).

CRÉER UNE RELATION DURABLE : DE L’INFORMATEUR MIS EN CONFIANCE


À LA POSTURE DE COPRODUCTION SCIENTIFIQUE

La démarche ethnobiographique, au-delà des dimensions techniques du couplage


des sources (récit de vie et terrain), a été indissociable d’une méthode adaptée au
monde de la rue 2. Celle-ci pose le principe d’une commune humanité qui désigne tout
un ensemble de postures dialogiques où le sujet « objectivé » devient un sujet actif,
dans la mesure où le chercheur crée des cadres souples d’échanges permettant à l’autre
de poser aussi ses cadres. Laisser parler un sans-logis, cela revient à tenter de gérer
deux risques : ne pas oser parler et en dire trop.

1. Nicole Queloz, « L’approche biographique… », cité, p. 60.


2. Patrick Bruneteaux, Corinne Lanzarini, Nouvelles figures du sous-prolétariat, Paris,
L’Harmattan, 1999, chap. 7.

53
Patrick Bruneteaux
La première situation renvoie aux acquis de la science sociale dans les milieux
sous-prolétaires : démunis de capital culturel, les interviewés ont tendance à fuir les
cadres formels. Ils acceptent de converser dans différentes situations, sur leur lieu de
vie/territoire, avec leurs copains. Quand on leur propose un entretien dans un lieu
institutionnel ou même dans un cadre plus neutre (parc, café, domicile négocié), ils
vont opposer mille prétextes. Les entretiens en commune humanité permettent de
laisser la personne se dire à son rythme. Mais le second écueil fait alors surface. En ne
suivant que son discours, la personne va tenter de se montrer sous son meilleur jour. Il
est logique de constater cette propension à idéaliser une vie que la personne ne peut
décliner comme une succession d’échecs. L’onirisme social dresse une barrière pro-
tectrice entre le SDF et l’extérieur. Les faits sont grossis ou inventés.
L’observation ethnographique prend alors toute sa valeur. Le suivi de la personne
pendant six années suffit pour voir tomber les masques : les belles rencontres sont tou-
jours fugaces ou ne débouchent sur aucun changement de situation concret. Les beaux
projets sont réévalués à la baisse. Même s’il n’y a pas une vérité absolue du discours
puisque la personne invente et réinvente sans cesse son identité dans le déroulement
du récit 1, il y a un monde entre cette re-création de soi dans une quête personnelle de
vérité et « la manipulation » du scientifique. Un juste milieu peut être trouvé en pla-
çant la personne en position d’informateur. Elle parle librement des autres, ce qui la
valorise finalement à parler d’elle-même. Uniquement « expert alcoolique » au début
de la rencontre, Georges s’est ouvert progressivement à l’expertise des formes de
survie, légitimant le rôle de l’ancien qui connaît vraiment la rue.
Cette position d’expertise a créé une égalité relative dans le travail à entreprendre,
la commune humanité revenant à endosser ce que John M. Johnson nomme la « pos-
ture d’humilité » 2 destinée à atténuer autant que faire se peut la barrière hiérarchique
entre le savant et le populaire. Dans le même esprit, nous avons effectué en commun
des entretiens auprès d’acteurs sociaux travaillant dans les CHU, ce qui a inscrit une
continuité avec le travail de terrain dans le cadre duquel nous avons sillonné les
espaces de survie fréquentés, et rencontré ensemble ses « copains d’infortune ». Ceci
l’a aussi amené à découvrir les registres de justification des responsables de lieux ins-
titutionnels pour « pauvres ». Chaque fin d’entretien a donné lieu à une sorte de
débriefing informel dans un café, où l’on analysait ensemble les arguments des uns et
des autres. Je l’ai aussi sollicité pour lire les retranscriptions et, de ce fait, il a été
baigné dans une micro-sociologie de sa propre trajectoire. Ce travail l’a incité à me
proposer des thèmes non encore abordés dans le récit de vie, comme certains aspects
honteux de son histoire familiale (parents alcooliques et violents), son image corpo-
relle dans les phases de clochardisation, les tactiques détaillées de débrouillardise pour
les besoins naturels. En agrégeant ces divers rôles, la relation initiale s’est peu à peu
transformée en projet de travail par la suite pleinement assumé. Du coup, Georges est
entré progressivement dans l’entretien formel sans être « ennuyé » par des temps de
travail parfois longs (4 à 5 heures de récits certains après-midi dans une salle du labo-
ratoire). Plus qu’une ouverture au chercheur, il faudrait parler d’une coproduction de
la vérité biographique.
Sur ce partage d’informations se sont greffées des « prises de risques »
communes : pour marquer mon soutien et mon « camp » face à des associations avec
lesquelles de lourds conflits se sont produits ; pour assumer aussi des engagements

1. Michael Pollack, Une identité blessée, Paris, Métailié, 1993.


2. John M. Johnson, Doing Field Research, New York, The Free Press, 1975.

54
Une ethnobiographie d’un SDF
plus conséquents de Georges : nous avons ainsi vécu l’occupation d’un CHU, mobili-
sation qui débouche aujourd’hui sur la création d’un collectif de SDF présenté lors de
la journée mondiale de lutte contre la misère à la Mairie de Paris, le 17 octobre 2006.
Les alliances cognitives et les engagements communs ont « naturalisé » une rela-
tion qui explique, par la suite, l’intérêt qu’il a manifesté à me présenter une de ses
sœurs et sa fille (à la fin de l’enquête). Je suis devenu tour à tour une sorte de copain
de la rue, sans les risques d’être incité à boire, un travailleur social mais sans pouvoir
d’injonction, un confident non assermenté, un ami qui donne de l’argent mais sans en
voler dans son dos. C’est en construisant cette place de chercheur de proximité que j’ai
pu arpenter les rues de Paris et me rendre avec lui dans des CHU où il m’a présenté à
certains « copains de galère », sans que Georges ne soit jamais inquiété par une pos-
sible trahison ou ne ressente de la honte à l’idée de me présenter à des personnes
« cassées » qu’il connaît bien. La confiance instaurée a, dans ces conditions de proxi-
mité relationnelle, rendu possible la construction d’un nouveau récit de vie qui a len-
tement émergé en surplomb des autres représentations de lui-même.

LES DISPOSITIFS DE L’URGENCE :


LE PARADOXE DE PRESTATIONS INABORDABLES

L’URGENCE : UN ACCÈS DIFFICILE AU DISPOSITIF

Le suivi d’un sans-logis sur une longue durée a permis de recueillir un récit de sa
vie quotidienne entre 2000 et 2006 recoupé par une observation des associations cari-
tatives ou des structures publiques chargées de mettre en application les politiques
d’urgence. On peut identifier deux grandes politiques assistantielles en faveur des
SDF. La première apparaît avec le grand renfermement dévoilé par M. Foucault. Elle
se poursuit sous la Troisième République avec la construction de lieux
d’hébergements carcéraux symbolisés par le complexe de Nanterre et la politique de
relégation au bagne des vagabonds récidivistes inauguré par la loi de 1885. La
seconde politique d’assistance est impulsée dans les années 1980 dans le prolonge-
ment de la crise du capitalisme et de l’apparition du chômage massif, d’où émergera
le groupe des « nouveaux pauvres ». Dès lors, il s’agit de supprimer les aspects les
plus manifestement répressifs dans le traitement de ces exclus. La disparition du délit
de mendicité en 1994 1 et du droit de prise forcée sur les vagabonds de la part des Bri-
gades d’aide aux personnes sans abri (BAPSA) de la Préfecture de police est conco-
mitante à l’apparition du Samu social, créé à la même époque par Xavier Emma-
nuelli. Soutenu par Jacques Chirac, celui-ci devient sous-secrétaire d’État à l’action
humanitaire en 1995. Une nouvelle technologie institutionnelle de la prise en charge
apparaît, fondée sur la « mise en flux » des personnes circulant jour après jour dans
une myriade de CHU connectés au dispositif téléphonique du 115 géré par le Samu
social. Les gouvernements successifs défendent une conception humanitaire qui se
situe dans le prolongement de la conception étatique de la « mise à l’abri », tout en

1. Julien Damon, Des hommes en trop. Essai sur le vagabondage, La Tour d’Aigues,
L’Aube, 1995, p. 10.

55
Patrick Bruneteaux
augmentant massivement les capacités d’accueil à partir des années 1990. Le respon-
sable chargé du secteur de l’Urgence à la DASS l’analyse ainsi :
« Il y a une certaine frustration des responsables de CHU qui disent : “On ne fait
rien, finalement on les accueille, on les remet à la rue, c’est de l’argent foutu en
l’air. C’est de la perte d’énergie. Il nous faut des travailleurs sociaux, et il faut les
accrocher autrement. Il y a les mêmes critiques sur la politique du thermomètre.
Vous achetez la bonne conscience collective. Vous êtes le bras armé du gouver-
nement qui fait de l’affichage.” C’est ça la doctrine de l’urgence pour nous, une
logique minimaliste essentielle quoique critiquée. Un préfet demandera toujours
de mettre à l’abri des gens. Il y aura toujours des besoins de CHU immédiats, en
plein hiver, quels que soient le coût, l’énergie et la frustration des associations qui
font cela. Nous, nous considérons qu’il faut cela. » 1
Le modèle « Emmanuelli » prolonge les attentes d’ATD-quart-monde ou d’Em-
maüs, et se définit comme une tentative de gérer les sans-logis de telle sorte que s’affirme
plutôt un nouvel ordre sanitaire et social destiné à freiner leur mortalité trop médiatique
en hiver. La répression de la mendicité et du vagabondage laisse la place à la prise en
charge « persuasive » de personnes potentiellement mourantes. Celle-ci s’effectue à tra-
vers les maraudes qu’orchestrent de multiples associations sur Paris, qui se partagent les
quartiers. De nombreux dispositifs sont mis en place dans le cadre de la loi contre les
exclusions de 1998, dont l’un sera étudié ici : les centres d’hébergement d’urgence
(CHU). Une des illusions des chercheurs réside dans le constat qu’il existerait des pres-
tations standardisées offrant des « besoins élémentaires » 2 dans les CHU. Ces analyses
oublient d’aborder deux dimensions majeures de ces CHU.
En premier lieu, l’accès au monde assistantiel est loin d’être aussi facile que certains
chercheurs veulent bien le dire 3. Recourir au CHU, c’est entrer dans le circuit incontour-
nable du Samu social et du 115. Le principe de l’hébergement à la nuitée, en cours encore
dans les vieux CHU, comme le CHAPSA de Nanterre ou la Mie de Pain, a été défendu
par Xavier Emmanuelli dans les premiers temps d’instauration du Samu social.
D’ailleurs, dans le CHU du Samu social de Montrouge, c’est encore la règle. En revanche,
les associations intervenues plus récemment dans le secteur de l’urgence, comme
Emmaüs ou le Secours catholique, se sont fermement opposées à cette remise à la rue
incessante et ont lutté pour imposer trois jours d’hébergement continu, puis une semaine.
En pratique, la semaine est reconduite une fois, sauf accrochage avec la personne. Cela
signifie que la personne va voyager d’un centre à un autre des dizaines de fois dans
l’année 4. Une grande partie de son temps va être dépensée dans la recherche de nouveaux
lieux précaires d’hébergement via le Samu social. Cette course incessante pour obtenir le
standard du 115 et, à peine installé dans un CHU, le souci quotidien pour retrouver inces-
samment un autre logis, donnent à voir l’angoisse créée par ce mécanisme institutionnel
vis-à-vis d’individus déjà marqués par le manque de sommeil et l’épuisement 5.

1. Entretien mené en janvier 2006.


2. Michael Rowe, Crossing the Border, op. cit., p. 35. Pascale Pichon, « Un point sur les
premiers travaux sociologiques français à propos des sans domicile fixe », art. cité, p. 103.
3. Julien Damon, La question SDF, op. cit. ; Serge Paugam, Les formes élémentaires de la
pauvreté, op. cit., p. 213-217, sur l’illusion de l’efficacité du « ciblage » et de « la multiplicité
de mesures particulières ».
4. Paul Mac Donough, Without Key. My 15 Weeks With the Street People, Hopkins, Terra
Sancta Press, 1996, p. 223.
5. Cet article paraît au moment où les « hébergements de stabilisation » se généralisent, dans
la foulée de la lutte menée par les militants du collectif Les enfants de Don Quichotte, visant avec
succès à supprimer ces atteintes à la santé des personnes instituées par le Samu social.

56
Une ethnobiographie d’un SDF
LE SAMU SOCIAL ET LE 115 : UNE MISSION D’ACCUEIL NON SATISFAITE
SUR FOND DE CONTRÔLE SOCIAL

Georges et moi avons tenté en avril 2003 d’entrer en contact avec le Samu social
afin de dormir dans un CHU. Dans le quartier des Halles, de 19 heures à 3 heures du
matin, nous avons appelé le 115 de façon répétée, sans succès. Pendant les premières
heures, nous n’avons droit qu’au premier niveau de message des répondeurs : celui qui
indique de « rappeler ultérieurement ». Quand, par chance, un second message précise
qu’un opérateur va répondre, l’attente se prolonge encore 10 minutes pour aboutir à
une ligne occupée. Il faut à nouveau recommencer. À 23 heures 30, Georges propose
une autre stratégie. Nous nous rendons à Nanterre-Université afin d’être pris en charge
par le 115 et le Samu social du 92. Par cette filière, nous espérons être conduits au
CHAPSA de Nanterre sur le volant de lits mis à la disposition du Samu social de ce
département. Les deux femmes du guichet de la gare nous aident à composer le 115 à
notre demande ; Georges parvient au bout d’un quart d’heure à entrer en contact avec
un « opérateur ». Ce dernier lui demande sa date de naissance, son lieu de naissance,
ses nom et prénom. Il lui demande aussi où nous nous trouvons pour ajouter : « Les
10 lits disponibles attribués au Samu social 92 sont pris. Vous devez retourner à Châ-
telet pour recomposer le 115 et tomber sur le Samu social de Paris ». Georges se
montre dépité. Il est minuit 15 quand nous repartons vers Paris. Aux Halles, nous
essayons encore, tous les deux, le 115 à partir des postes qui s’alignent sur un mur dans
le hall de correspondance. À nouveau, le répondeur se fige sur la phrase laconique du
« niveau 1 ». Nous décidons alors de nous rendre à la gare de Lyon où se trouve un lieu
d’hébergement ouvert toute la nuit. À proximité, nous trouvons une cabine. Il est une
heure passée. Georges me laisse composer le même numéro. Au bout de plusieurs ten-
tatives, le répondeur de niveau 2 est actionné. Enfin, après un bon quart d’heure de
répétition du petit message « Ne raccrochez pas, un agent de téléphonie sociale va
répondre à votre appel », un homme plutôt sympathique répond courtoisement. Je
prends immédiatement le ton du désespoir : « Je n’en peux plus. Ça fait des heures que
j’appelle, je veux dormir quelque part » ; « Oui bonjour monsieur, quel est votre nom
et votre prénom ? » Je réponds en donnant un nom d’emprunt. Il ajoute : « Je ne vous
trouve pas sur nos fichiers (j’avais pourtant déjà utilisé ce nom). C’est la première fois
que vous appelez ? » Je confirme et il répond : « Pourquoi vous vous trouvez dans la
situation d’être à la rue ? » Je tente de garder le même ton : « Je ne suis pas là pour
commencer un entretien. Je veux dormir. Je viens d’une autre ville mais je ne veux pas
vous dire laquelle. J’aurais des problèmes. » L’opérateur tente de légitimer son
interrogatoire : « Je sais que vous êtes en difficulté mais nous avons besoin de ces
informations pour vous aider. Si vous nous les donnez, c’est un plus, vous êtes dans le
système. Si vous allez à Mazas (bureau d’aide sociale pour SDF) voir une assistante
sociale pour une domiciliation, elle vous aidera en plus à trouver une solution pour la
prochaine nuit. Mais nous, on ne peut rien pour vous pendant 15 jours. Vous restez pris
en charge dans la ville d’où vous venez. […] Il vous faut maintenant une domiciliation
et tenter d’obtenir le RMI » ; « Oui mais ce soir je veux dormir quelque part. On m’a
parlé du relais social de la RATP » ; « Oui il s’agit de la Halte de la gare de Lyon. Place
Jean Freynet. Dites leur que vous avez appelé le Samu social. Car pour ce soir, je ne
peux rien faire pour vous. Il n’y a plus de place. Et si pour demain, l’AS de Mazas
n’avait pas pu vous trouver un hébergement, alors rappelez-nous, on essayera de faire
quelque chose. » À 3 heures, nous composons à nouveau le 115 pour noter fidèlement
les paroles des trois niveaux du répondeur à la voix féminine. À notre grand étonne-

57
Patrick Bruneteaux
ment, un nouveau message est diffusé : « Vous avez composé le numéro d’appel des
sans-abri… » Quelques secondes plus tard, un agent décroche. En moins de
10 secondes, la communication est établie. Je demande, pris de court, s’il reste cette
fois de la place : « Non monsieur ».

Si la longue fréquentation de certaines associations sur le terrain permet de recueil-


lir en coulisse le même constat « d’embolisation » ou de « saturation du dispositif »,
les responsables de l’État et du Samu social affirment en revanche que le système fonc-
tionne vaille que vaille et qu’il s’améliore même depuis la mise en place en janvier
2006 d’un plateau téléphonique plus étoffé. C’est sur la base de cette efficacité pro-
clamée que le modèle s’exporte en province et même à l’étranger 1. Pire, le dysfonc-
tionnement est stratégique en ce sens qu’il rend secondaire l’aide immédiate, tandis
qu’il met au premier plan la fonction de « veille sociale », légitimant un prélèvement
de savoir sur le public de la rue qui n’est pas approprié au contexte où la personne
appelle. Aujourd’hui, les dirigeants d’association dénoncent publiquement l’absurdité
du fonctionnement du 115 sur Paris :
« Il y a un débat sur le 115, sur le fait que ça ne marche pas. Il y a un débat sur la
téléphonie, qui reste aujourd’hui. C’est engorgé. En plus, on ne peut pas faire du
suivi social par téléphone, des statistiques par téléphone, un observatoire par
téléphone ! Ils sont rentrés dans des missions… Mais la personne qu’ils ont au
téléphone, ils l’ont pendant une demi-heure alors pendant ce temps-là… En plus,
vous mettez trois heures pour les avoir. Et une fois que vous les avez, soit ils vous
disent : “Ben non il n’y a plus de places”, soit ils vous disent : “Vous vous appelez
comment ? Depuis combien de temps ? Na na na…” Ils vous posent toute une
série de questions. » 2
La démarche de terrain a permis de constater qu’un contrôle social s’exerce à tra-
vers les « questionnements » des opérateurs du 115 : la sélection par le français, la
mise à l’épreuve des primo-arrivants pendant une quinzaine de jours, la vérification
régulière de la bonne volonté d’insertion, les refus de placement consécutifs à une trop
longue prise en charge, procèdent d’une démarche de plus en plus systématique de
contrôle social. Les politiques d’urgence, incarnées par le Samu social et la médiatisa-
tion des cars se rendant efficacement au chevet du SDF allongé sur le trottoir, mas-
quent la réalité d’une prise en charge qui s’est fortement bureaucratisée. La loi de 1998
prévoit un dispositif de « veille sociale » destiné à évaluer régulièrement le nombre de
sans-logis dans chaque département. En pratique, les dirigeants du Samu social, sous
la houlette de son fondateur, ont cherché à glaner ces renseignements à travers le fonc-
tionnement même du 115, obligeant des personnes épuisées à supporter un question-
nement régulier sur leur situation avant de pouvoir espérer bénéficier d’une orientation
hypothétique vers un CHU.
En second lieu, le travail ethnobiographique a permis de mesurer combien
l’accueil dans les CHU est précaire et, parfois, renforce l’exclusion des personnes.
Depuis l’instauration des premiers plans pauvreté-précarité inaugurés en 1984, les-
quels ont marqué le début de la prise en charge hivernale des SDF, les dispositifs
d’urgence mis en place (augmentation du nombre de lit en CHU, création d’accueils
de jour, 115 et veille sociale) n’ont pas été suivi d’une refonte des modes de fonction-
nement des CHU dans leur globalité. Les méthodes carcérales ont été remisées, mais

1. Serge Rullac, L’urgence de la misère, SDF et Samu social, Paris, Les Quatre Chemins, 2004.
2. Entretien avec le directeur de l’association Emmaüs, mai 2003.

58
Une ethnobiographie d’un SDF
la précarité de l’accueil demeure, dans la logique d’un champ qui se situe en amont du
champ de l’insertion. Ce sont des lieux où les droits existent peu, tandis que les
mesures réglementaires s’exercent le plus souvent sous la forme d’interdits et de pou-
voirs d’exclusion à l’encontre de toute personne jugée indésirable. Pendant presque
une dizaine d’années, la présence régulière dans une association caritative a permis
d’accéder aux registres tenus par les gardiens de nuit. Sur la base des entrées officielles
enregistrées, il a été possible d’évaluer à environ 10 % la part des sans-logis renvoyés
des CHU, soit à l’entrée (sélection des alcoolisés et des agressifs), soit pendant l’hébe-
rgement (agressivité, refus de se coucher, demandes de suppléments alimentaires,
demande de sortie du CHU). Ce sont ensuite des lieux peu sécurisés pour les per-
sonnes recluses qui souffrent de la prédation interne systématique. Ce sont enfin des
institutions où règnent le manque et la vétusté : il s’agit de péniches, de bâtiments
administratifs désaffectés, de caves de HLM ou un entrepôt frigorifique. Comme dans
les foyers de l’ASE ou les Sonacotra, il y existe une définition de la norme de vie infé-
rieure au standard en cours dans la vie ordinaire extérieure.
L’État délègue à des associations mal financées, en dehors de tout souci d’éva-
luation, la charge d’un hébergement d’urgence pour des « inutiles au monde » remis
en quelque sorte entre les mains de gens qui, reconnaît le responsable de la DASS
en charge des CHU, « ne sont pas assez professionnalisés » 1. Mais, selon lui, les
errements sont « très minoritaires et le fait de quelques individus isolés ». Les dévia-
tions dénoncées par les responsables institutionnels sont en fait inscrites au cœur
même de dispositifs qui gèrent la précarité à l’égard de gens pauvres ne pouvant pas
contester les conditions qui leurs sont faites. L’enjeu premier de la démarche ethno-
biographique est de donner à voir une réalité souvent « insoupçonnable » lorsqu’il
s’agit de « l’accueil » effectué par des associations caritatives ou humanitaires. Les
entretiens menés avec les salariés, en particulier ceux qui furent réalisés avec les
dirigeants, ont révélé l’ignorance des conditions réelles de fonctionnement des lieux
humanitaires, dont ils n’assurent pas le suivi au quotidien. Par souci de protéger leur
institution, mais aussi par la séparation du siège social et des CHU, et plus encore
du fait de leur non-présence nocturne dans les centres, ils ne peuvent fournir de des-
cription précise sur le vécu des SDF dans leurs structures dites d’accueil. De leur
côté, les gardiens rencontrés ont rarement pointé des défaillances, ayant à cœur de
montrer le fonctionnement normalisé d’un dispositif qui ne peut ainsi engager leur
responsabilité.

L’HÉBERGEMENT D’URGENCE EN PRATIQUE :


LA PRÉCARITÉ DANS UN PROCESSUS LENT D’HUMANISATION

Le récit des SDF, en dépit des risques de déformation, a l’avantage de situer l’ana-
lyse de la réception de l’offre du point de vue de ceux qui la vivent. Afin d’objectiver
le mode de fonctionnement interne des institutions d’assistance, il a fallu néanmoins
sortir de la relation à deux (récit de vie enregistré en face à face) et s’engager dans une
démarche ethnographique commune permettant de valider un récit lui-même affecté
par le soupçon. Le récit de Georges a toujours été dramatisé, oscillant entre le miséra-
bilisme dès qu’il s’agissait d’aborder la relation aux institutions, et le populisme dès

1. Entretien mené en janvier 2006.

59
Patrick Bruneteaux
qu’il était question de la relation aux pairs. L’onirisme social peut conduire l’informa-
teur à amplifier et aggraver les conditions d’accueil, favorisant une sorte d’héroïsme
négatif en faveur de celui qui survit dans la « jungle ». Les descriptions du CHU de
Nanterre, quoique corroborées par d’autres récits 1, ont toujours été proches des sté-
réotypes attendus 2 et Georges n’a pas manqué de diaboliser cet établissement, comme
d’autres, entièrement dessiné sous les traits d’un univers carcéral purement répressif.
Inversement, la dérive exotique s’est manifestée à travers le souci populiste de pro-
téger sa propre culture de rue. Quand il évoquait sa vie auprès de ses divers groupes
de pairs, Georges la présentait presque toujours sous un jour favorable, insistant sur
les aventures (rencontre avec un transsexuel, un danseur mondain au Balajo, un poly-
technicien, un tueur) et les trouvailles (vol de matériaux sur les chantiers, cuisson des
aliments avec des procédés insolites), les résistances contre l’arbitraire de ce qu’il
nomme les « gardes-chiourmes » (avec les récits des caches pour ne pas se faire
attraper par les « Bleus ») ou les contournements. Par exemple, une de ses anecdotes
préférées relate le temps où, dans le CHU Nicolas Flamel, il parvenait à s’échapper la
nuit pour aller chercher du vin et rentrait avec la complicité d’un coéquipier en passant
par une fenêtre.
Utiliser les services d’un informateur, dans la tradition ethnographique, c’est pou-
voir compter sur une personne bien intégrée dans son milieu et qui, ce faisant, ouvre
deux portes principales.
D’une part, du fait de sa connaissance intime du milieu, Georges a facilité l’accès
à d’autres SDF et aussi à des univers fermés du monde assistantiel. Ainsi, si l’immer-
sion nécessaire sur les lieux de vie, en compagnie du sans-logis lui-même, a permis de
ressusciter les expériences passées et présentes (récits de vie enregistrés sur les lieux
de vie), de découvrir aussi des sites difficilement imaginables 3, la démarche ethnogra-
phique a aussi consisté en une coproduction du terrain. Le réseau personnel du vieux
routier des CHU a donné l’occasion d’être intronisé dans des lieux autrement inacces-
sibles. Grâce aux interconnaissances nouées au fil du temps, Georges a pu obtenir de
certains salariés de grandes associations caritatives, fréquentées au titre d’usager, un
accès libre de nuit. J’ai ainsi pu découvrir les passe-droits dont bénéficient certains
sans-logis manœuvriers : Georges a pu se rendre directement dans tel ou tel CHU sans
passer par le Samu social. En observant un CHU la nuit, j’ai pu vérifier combien le
sommeil, « besoin élémentaire » s’il en est, ne peut être garanti dans ces établisse-
ments concentrant la misère humaine :
« En entrant le dernier vers 23 heures, je constate que les occupants dorment tous.
Je m’installe sur la couchette, à l’étage. Il n’y a presque aucune place pour cir-
culer. De chaque côté du couloir central se disposent les lits couchettes qui rem-
plissent toute la surface de la chambrée. Nous sommes 20 dans une pièce qui ne
dépasse pas 20 mètres carrés. Et pourtant, le bruit est constant, notamment à cause
des corps nus de deux dormeurs qui se retournent sur les lits recouverts de draps
housse plastifiés. Les toux se succèdent en cascades, cessent et reprennent. L’un
des SDF a du mal à respirer. À certains moments, on a l’impression qu’il va
étouffer. Il semble se réveiller, racle sa gorge, tousse de plus belle et reprend son

1. Dont celles de Patrick Declerck, Les naufragés, Paris, Plon, 2001.


2. Serge Rullac, Et si les SDF n’étaient pas des exclus. Essai ethnologique pour une
définition positive, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 75.
3. Un jour, nous avons parcouru les niches de besoins naturels dans le 13e arrondissement.
Elles attestent du fait que les personnes, même prises en charge dans un CHU, sont cependant
dans la rue du matin jusqu’au soir.

60
Une ethnobiographie d’un SDF
sommeil pesant. Une personne cauchemarde en faisant alterner paroles inaudibles
et petits gémissements plaintifs à la limite du pleur. Deux hébergés se lèveront
pendant la nuit et feront couiner les ressorts du lit. Il faut boire beaucoup d’eau
pour tenir toute la nuit le sevrage forcé. Alors, le besoin d’uriner alterne avec la
nécessité de boire. Dans l’obscurité, les deux alcooliques s’appuient sur les
rebords des autres lits du dortoir. Quand ils ouvrent la porte qui grince, la lumière
du couloir entre. L’un d’eux fait claquer la porte. Les dormeurs sont gênés et bou-
gent, se retournent. Les plastiques frottent à nouveau sur les corps. À leur retour,
les mêmes gênes se manifestent à nouveau. Tous ces bruits s’ajoutent aux ronfle-
ments persistants. Malgré ces perturbations, les résidents semblent dormir. Il est
difficile de savoir s’ils gardent les yeux fermés parce qu’ils dorment ou bien parce
qu’ils sont dans un état de semi-endormissement. » 1
Georges n’endosse donc pas seulement un rôle d’informateur. Il garantit aussi
l’accès à des structures fermées, autorisant une observation qui, sans sa présence,
aurait été compromise, sauf à endosser un rôle de gardien ou de bénévole. Grâce à ce
cumul des compétences, il a été possible d’investir des espaces dont les porte-parole
associatifs ne décrivent jamais le menu interne. Il devenait possible de mesurer très
concrètement les effets de perturbations engendrées par les grandes chambrées (et les
matériaux utilisés pour dormir), les interdits réglementaires (l’interdit d’alcool pousse
à boire de l’eau en grande quantité et donc à se lever pour uriner) et le rassemblement
de personnes aux corps abîmés (odeurs, ronflements, retournement, pleurs, cauche-
mars…). L’ethnobiographie permet de tester directement les discours sur les presta-
tions dites « humanitaires ». Du coup, il est possible de comprendre pourquoi certains
SDF refusent de se rendre dans des lieux de ce genre. Au moins, la rue autorise les per-
sonnes à demeurer avec leurs amis (sécurité et lien social), leur chien, à se coucher
quand elles le souhaitent et à maintenir leurs pratiques addictives, sans risque sanitaire
immédiat.
D’autre part, par son ancienneté, Georges a livré un récit évolutif des modes de
prise en charge des sans-logis depuis 1968. Celui-ci a permis d’accéder à une histoire
sociale du champ assistantiel et d’effectuer une comparaison entre plusieurs périodes
institutionnelles majeures. Depuis le début du siècle jusqu’au début des années 1990,
le CHAPSA de Nanterre, vieux CHU créé sous la Troisième République, est marqué
par son dénuement et la violence de ses agents. Georges a été souvent pris de force par
les policiers de la Brigade d’aide aux personnes sans abri, insulté, malmené s’il pro-
testait dans le car des « Bleus ». Il a subi les douches forcées, le vol de son argent à
Nanterre. C’est notamment le cas dans les années 1970, et il en a fait l’expérience :
« On dormait dans un hamac, avec une couverture pleine de poux. On n’avait pas
de douche, sauf à Nanterre et le matin à Flamel ou la Mie de pain, c’était un bol
de soupe et un morceau de pain. Au niveau social, il n’y avait rien. Par contre, à
Nanterre, ils téléphonaient « au fichier » pour savoir si tu n’avais pas une
condamnation qui traînait. Je le sais parce que moi j’étais recherché et je me suis
retrouvé au commissariat du 20e. En plus à l’époque, tu pouvais être condamné
pour vagabondage et te retrouver en prison. J’y ai eu droit cinq ou six fois entre
1968 et 1976. Quand j’étais pris par les Bleus, si t’avais le malheur de gueuler, ils
frappaient avec des gants. Quand on arrivait à Nanterre, on sortait du Bus… tout
le monde à poil. On allait prendre la douche. Ils nous donnaient une chemise
blanche, un costume marron, en toile, et une paire de sabots, avec un bout de

1. Nuit passée dans un Centre d’hébergement d’urgence d’une association caritative,


Paris, journal de terrain du 19 novembre 2003.

61
Patrick Bruneteaux
ficelle pour le pantalon. Tout le monde était mélangé sous la douche, hommes,
femmes. Le réfectoire, c’était des tables où ils nous servaient la soupe, et un plat,
souvent du poisson. Les dortoirs puaient. Il y avait les gars qui venaient te faire
les poches. La nuit, les mecs se baladaient pour piquer les cigarettes. »
Tu ne dormais pas en fait…
« Non tu ne dors pas. Ce n’est pas possible. Tu en as toujours un qui se lève pour
aller pisser, un autre pour aller boire un coup de flotte parce qu’il est en manque
d’alcool, donc il est toujours déshydraté. Il y en a un qui ronfle, un autre qui
remue. Si le lendemain tu retrouvais ton argent, la première chose que tu faisais,
c’était d’aller picoler. Le matin, tu repartais à pied sur Paris. »
Le récit de vie de Georges apporte une densité, des précisions, une historicité qui
échappent aux travailleurs sociaux postés dans les centres : on apprend que le CHU
n’est pas seulement dangereux à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur :
« Dans les années 1970, il y avait toute une faune qui gravitait autour des CHU.
Les Manouches se trouvaient devant Nicolas Flamel et ils proposaient du travail.
Ils m’avaient laissé miroiter que j’allais être logé, nourri, que j’allais gagner des
mille et des cent à la journée. Ils m’ont harponné à la sortie en me faisant faire des
ramonages. En fait on couchait dans des camions, sur des matelas. Ils empo-
chaient tout l’argent en te laissant 5 francs. Je me suis enfui une nuit de Gonesse.
J’ai eu la trouille de ma vie. Pendant pas mal de temps, j’ai évité de me retrouver
à Nicolas Flamel. »
Finalement, ce type de terrain permet de retrouver une part de la culture de la
survie, où les destins des victimes et des prédateurs s’entremêlent. Le dispositif assis-
tantiel contribue ainsi à accentuer la précarité du public du fait de la « localisation » et
de la concentration des « personnes à problèmes » sur les mêmes sites. Les effets
d’invalidation peuvent aussi provenir des sous-prolétaires eux-mêmes, ces derniers
considérant que le lieu d’hébergement constitue alors une sorte de trahison de la survie
à la rue. Dans la culture de la rue des années 1970, le CHU sert aussi à dresser une
hiérarchie du prestige entre personnes à la rue :
« Il y avait une certaine rivalité entre nous. Le gars qui dormait sur la Péniche de
l’Armée du salut, il était plus propre que nous. Celui qui couchait à la Péniche
n’était pas un gars de la rue, un vrai clochard. Entre nous, quand il y avait un
conflit, on disait à l’autre : “Va coucher à la péniche”. »
Penser le dispositif assistantiel, c’est prendre en compte les usages et les construc-
tions symboliques différenciées des usagers comme des réfractaires. Quand j’interro-
geais les occupants des CHU, ceux qui étaient les plus proches de la vie ordinaire se
plaignaient de dormir à côté des clochards qu’ils méprisaient. Georges, un revenant du
sous-groupe des clochards, nous restitue une part du capital symbolique des plus clo-
chardisés, qui manifestent aussi une fierté à survivre sans aucune aide.
Quand il retourne à la rue en 1995, son récit ne laisse plus apparaître de telles vio-
lences, ce qui confirme le processus de pacification des instances publiques dans leur
traitement des sans-logis. Sur Paris, le Samu social a pris le relais de la police spécia-
lisée des SDF. La pertinence de la posture ethnobiographique peut aussi être attestée
pour appréhender les transformations des dispositifs d’urgence depuis une quarantaine
d’années. La longue fréquentation de la rue et des institutions par Georges, entre 1968
et 2000, avec des périodes de retour à la condition ouvrière, permet de disposer d’un
discours riche et nuancé sur l’État et les associations caritatives. L’histoire personnelle
de Georges permet de retracer les empreintes laissées comme autant de couches fos-
siles sur un être qui a connu plusieurs phases de la « prise en charge » depuis 1968.

62
Une ethnobiographie d’un SDF
C’est dire que le récit de cette personne dévoile en fait de l’intérieur et historiquement
ce que les institutionnels ont eux-mêmes souvent oublié ou tendent à dissimuler.
Georges a vécu seul à la rue avant de voir venir à lui des « maraudeurs », des
« préventeurs » et des soignants du Samu social à partir de 1993. Dans ses dernières
années de galère, il a pu se rendre de lui-même dans les nouveaux centres d’héberge-
ment d’urgence réaménagés par le dispositif du 115 ; se diriger vers d’anciennes struc-
tures qu’il a vu se transformer radicalement et s’humaniser. Il a vécu la soupe carita-
tive octroyée après une prière, puis les restaurants sociaux dont les plateaux repas sont
désormais standardisés. Il a été biffin (récupérateur et revendeur d’objets dans la rue)
reconnu par la préfecture avant de vivre la fin d’un monde si bien rendu par Jacques
Yonnet 1, celui des petits boulots de la rue, entre prolétariat indépendant et sous-pro-
létariat de la débrouille et des illégalismes, avant de devenir un compagnon
d’Emmaüs, enfermé dans le statut des communautés qui, outre l’interdit de circuler
librement, de consommer de l’alcool et de fréquenter une femme, est aussi incompa-
tible avec le droit commun. Le risque de dérapage, de la part de dirigeants associatifs,
peut être illustré par cette mesure ayant eu cours dans une des organisations fédérées
à Emmaüs France et inspirées par le message de l’Abbé Pierre : en 2001, le directeur
de l’association Emmaüs de l’époque a écrit une lettre aux compagnons pour leur
signaler qu’ils devaient signer un engagement de renoncement à leur RMI ; leur
« pécule » était de 30 euros par semaine. Pour Georges, l’appel de l’Abbé charisma-
tique, puis la création des « communautés » sont perçus comme une intrusion, voire
même une destruction d’un groupe social, celui de tous les chineurs « libres » qui
revendaient leurs trouvailles aux puces de Montreuil ou au marché Aligre. Cette vision
interne aux « gars de la rue » se situe à l’opposé de l’image médiatique du « plus popu-
laire des Français ».
Enfin, Georges a fréquenté les grands centres d’hébergement d’urgence, cente-
naires et frustres (le CHU de Nanterre, la Mie de pain, Nicolas Flamel…) avant de
découvrir la myriade des structures actuelles qui nécessitent de « connaître le
circuit » afin d’obtenir les « meilleurs » centres, ceux où la sécurité est assurée, ceux
où le sommeil n’est pas trop perturbé. Le CHU La Mie de pain, qui a connu la même
configuration que le CHAPSA de Nanterre jusqu’au début des années 2000, se
caractérise désormais par un haut degré de sécurité qui lui confère une place à part
dans le monde de l’Urgence aujourd’hui. Longtemps associée à l’image du centre le
plus repoussoir, la Mie de pain a été affectée par des transformations internes qui
sont liées au bouleversement de l’Urgence dans les années 1980. Les « Appels »
successifs de dirigeants charismatiques des principales associations par ailleurs
regroupées dans le collectif Alerte, les politiques humanitaires des gouvernements
depuis la mise en place du RMI en 1988 et les débats publics autour de la « fracture
sociale » aboutissant à la « loi contre les exclusions » de 1998, puis à la création du
Samu social en 1993, ont suscité des réflexions pratiques sur les conditions d’accueil
en urgence. Le point ultime de cette volonté de réforme est incarné par le CHU
Jacomet, totalement rénové en 2004 et géré par l’association des Cités du Secours
catholique. Il se situe dans la gamme des lieux de réinsertion représentés par les
CHRS. Ainsi, dans la hiérarchie des centres, la DASS estime que ce centre mérite
un prix de journée supérieur à celui des centres Emmaüs parce que les prestations y
sont de meilleure qualité (28 contre 22 euros). L’observation de ce CHU indique une

1. Jacques Yonnet, Rue des maléfices, Chroniques secrètes d’une ville, Paris, Phébus, 1987
(1re éd. : 1954).

63
Patrick Bruneteaux
stratégie « d’humanisation » 1 qui se lit dans une conception de l’organisation plus
proche de la vie ordinaire. À la massification de l’hébergement dans des grands dor-
toirs succède une recherche d’individualisation de l’accueil avec des chambres de un,
deux ou quatre lits. Totalement refait à neuf, le CHU propose de nombreuses anima-
tions et un suivi social.
La Mie de pain, structure caritative traditionnelle, située pourtant hors des dispo-
sitifs publics et du 115, a suivi ce mouvement en faveur d’une amélioration de
l’accueil réservé aux résidents. Certes, le lieu d’hébergement reçoit toujours un public
de clochards invités à dormir dans un local séparé du dortoir central. Cependant, le
mode de gestion des populations a été modifié, ce qui fait de ce CHU, pour Georges,
la « grande » structure la plus « accueillante » parmi tout ce qui existe dans Paris à la
même échelle :
« Je n’ai pas eu de file d’attente. Étant donné mon âge, à partir de 50 ans, je suis
rentré de suite. Les gars de plus de 50 ans, ils ne les laissent plus à la rue. Ils ont
une carte. Il y a un service de gardiennage à l’entrée pour qu’il n’y ait pas de
bagarre. Pour que ceux qui arrivent après ne passent pas devant les autres. Les
gens avec leurs bagages vont à la consigne. Il y a deux consignes à l’accueil, pour
les gros sacs. Et pour les bagages plus légers ou les affaires personnelles, juste
avant le dortoir, il y a un casier. Il y a quand même ce service de surveillance qui
est très important. Ils font bien leur boulot, il faut le dire. Tu les retrouves aussi
bien dans la rue au moment de l’entrée, aux portes d’entrée et au réfectoire. Et
dans les dortoirs/box. Quant à l’hygiène, on peut dire que c’est nickel, impec-
cable. Quand tu arrives au réfectoire, tu prends ton plateau, on te sert. Les gens
sont très accueillants. Il y a des heurts de temps en temps mais bon, le service de
sécurité est là et ils règlent le problème. C’est vrai que c’est sécurisant. Tu as un
repas complet, quoi. La viande, les légumes, fromage, fruits, tu as tout comme il
faut. C’est accueillant par rapport à beaucoup de centres d’hébergement
d’urgence. C’est le jour et la nuit par rapport à ce que j’ai connu en 1971. Je peux
dire que sur toutes les structures que je connais actuellement, c’est quand même
la meilleure. Avant, La Mie de pain, c’était totalement la jungle. Tu n’es plus sous
pression. Avant, tu ne dormais que d’un œil. Tu sais maintenant que le lendemain
quand tu vas te réveiller, tu vas retrouver tes affaires. »
À travers ces extraits du récit de vie d’un usager évoquant le même établissement
à 30 ans d’intervalle, il est possible de mesurer une évolution dans les politiques
d’urgence qui relativise la notion d’institution totale. Certes, l’essentiel de l’accueil
des CHU demeure encore largement inhospitalier. Mais il est incontestable que,
depuis une petite dizaine d’années, un processus de réforme est en cours, en lien avec
les transformations plus générales qui affectent le champ de l’urgence en France.

1. « Les grands centres d’hébergement d’urgence font quant à eux, l’objet actuellement
d’une politique de restructuration et d’humanisation des locaux », « Le schéma de l’accueil
de l’hébergement et de l’insertion à Paris », DASS de Paris, 2004.

64
Une ethnobiographie d’un SDF
CONCLUSION : DE L’ÉTHIQUE DE LA RECHERCHE
À LA PRISE EN CHARGE IDENTITAIRE,
UN EFFET DES INSTITUTIONS DÉFAILLANTES

La vie de Georges a été étudiée à partir d’une ethnobiographie consistant à croiser


récit de vie et étude des milieux de survie, tant dans la rue que dans les institutions
d’assistance. La possibilité de travailler dans la durée avec un SDF supposait de créer
des liens de confiance en minimisant le poids du statut de l’enquêteur 1. Alors que les
enquêtes auprès des populations les plus exclues s’avèrent le plus souvent « longues,
difficiles, fatigantes » 2, paradoxalement, le lent et patient échafaudage destiné à
gagner la confiance de cet ancien clochard a eu pour effet inattendu de se retourner
contre l’enquêteur dans une dimension inconnue : la fraternisation, autrement dit la
participation à la construction identitaire de la personne suivie. À l’opposé des
recherches périlleuses qui menacent le chercheur sur d’autres terrains 3, ce travail eth-
nobiographique interroge les effets induits par les relations durables, largement non
prévisibles, entre un chercheur et un sans-logis sur « le terrain ».
Dans le temps, un processus d’attachement a contribué à faire de l’enquête un ter-
rain de socialisation et d’identification au-delà de la « confiance nécessaire » au bon
déroulement de la démarche suivie. Le récit de vie, qui s’est constitué dans un cadre
ethnographique spécifique, a soulevé plusieurs problèmes tenant finalement moins aux
difficultés pratiques d’accès au terrain qu’à ce jeu de dépendances relationnelles sou-
levant la question des frontières de l’engagement du sociologue pris dans un processus
de construction identitaire. Après six ans d’interconnaissance, la complexité des liens
se découvre, liens qui vont bien au-delà de la simple recherche de la preuve scienti-
fique. Le temps de l’enquête a été un temps partagé, un temps où il a été question
d’étudier ce lien social que la société a défait et que la relation d’enquête a en partie
retissé. À travers elle, j’ai représenté une figure compensatoire de l’éducateur de rue
qui n’existe pas hors des quartiers d’habitat social. Georges a appelé ses relations
depuis le laboratoire pour leur dire qu’il se trouvait en compagnie de son « ami du
CNRS », son « pote de la Sorbonne avec qui je suis en train d’écrire un livre ».
Le principe de la commune humanité finalement soulève trois questions. La
première renvoie aux frontières de la validité scientifique : peut-on isoler une
« commune humanité heuristique ou minimale » distincte d’une relation d’amitié en
soit qui caractériserait alors un débordement de la relation d’enquête ? J’ai échoué à
maintenir le premier cadre, sans doute à cause de difficultés personnelles et aussi,
parce qu’il s’agissait d’une première expérience de type ethnobiographique. En ce cas,
le mieux est l’ennemi du bien. D’où la seconde question qui est d’ordre éthique : de
quelle morale humaniste le chercheur peut-il se prévaloir lorsqu’il a comme appri-
voisé, mis en dépendance un sans-logis dont il savait qu’il cherchait à se mettre en

1. John D. Douglas, Investigative Social Research. Individual and Team Field research,
Beverly Hills, Sage Library of Social Research, 29, 1985, notamment p. 133-189 ; John
M. Johnson, Doing Field Research, op. cit.
2. Patrick Gaboriau, « Mettre les questions à la question. Travail de terrain et raisonne-
ment sur les sans-logis », dans « Habiter sans logis », Espaces et sociétés, 116-117 (1-2), 2004,
p. 111-123, dont p. 112
3. Virginie Amiraux, Daniel Cefaï, « Introduction », dans « Les risques du métier.
Engagements problématiques en sciences sociales », Culture & conflits, 47, automne 2002,
p. 15-48.

65
Patrick Bruneteaux
dépendance 1 ? Maîtriser mieux, désormais, ces « risques immoraux du métier », c’est
s’arranger pour demeurer dans un cadre où, une fois le récit engagé, le chercheur tente
de ne plus donner autant de signes de don et montrer que le temps « donné » 2 est un
temps de travail. L’enjeu est de savoir maintenir un degré de confiance pour poursuivre
l’enquête afin de laisser le sujet en état de mesurer une situation de travail nettement
distincte de quelques phases de lien social. Peu à peu, la part des entretiens formels
doit redevenir supérieure à celle des entretiens informels. De ce fait, la troisième dif-
ficulté pratique, qui consiste à penser la fin de la relation d’enquête, s’en trouve
réduite. Certes, faire du terrain, dans un tel milieu, c’est obligatoirement réfléchir à la
manière de sortir d’une relation avec des gens qui veulent aussi « s’en sortir ». Lorsque
le terrain se réalise dans une « culture », un groupe stabilisé disposant de ses res-
sources, de ses modes de vie légitimes et revendiqués, le chercheur repart seul en
quelque sorte lorsqu’il en a fini avec son terrain 3. Mais que faire lorsque l’indigène
veut aussi s’échapper du terrain avec l’ethnologue ? Il est probable que la publication
d’un livre, où le sans-logis découvre ce que le chercheur pense finalement de lui, par-
ticipe à clarifier les engagements réciproques. Jusqu’à cette épreuve de vérité, cette
dépendance du chercheur ressemble à un transfert d’assistanat qui s’origine dans la
faible capacité des pouvoirs publics à offrir réellement aux SDF un accès rapide au
logement de droit commun.

Patrick Bruneteaux est chercheur au Centre de recherches politiques de la Sor-


bonne à l’Université Paris 1. Il travaille depuis une quinzaine d’années sur la question
sociale et les violences sociales. Il a notamment publié : Maintenir l’ordre, Paris,
Presses de Sciences Po, 1996 ; Nouvelles figures du sous-prolétariat, Paris, L’Har-
mattan, 1999 ; La rue, rêves et réalité, Paris, Emmaüs/Le Temps des cerises, 2004 ;
« L’hébergement d’urgence. Un accueil en souffrance », Sociétés contemporaines, 63,
janvier 2006, p. 105-127 (<[email protected]>).

RÉSUMÉ/ABSTRACT

LES POLITIQUES DE L’URGENCE À L’ÉPREUVE D’UNE ETHNOBIOGRAPHIE D’UN SDF

Peu de travaux s’appuient sur une démarche ethnobiographique pour penser les modalités con-
crètes de l’action publique auprès des SDF. Elle permet de saisir les capacités d’accès des
sans-logis aux prestations de l’État social. Pour cela, il a fallu parvenir à créer une relation
durable avec un errant. Ensuite, les liens entretenus avec cet informateur privilégié ont permis
d’observer sur le terrain les difficultés d’accès aux prestations dites d’assistance et révéler un
dispositif complexe associant précarité de l’aide et mesures humanitaires. Enfin, les dépen-
dances réciproques tissées avec une personne socialisée au travail d’enquête et à l’enquêteur

1. Pour Patrick Pharo, la question éthique se pose, puisque « l’éthique n’autorise pas de
s’engager dans des pratiques dont on connaîtrait avec certitude les conséquences qui seraient à
la fois mauvaises et évitables » (Morale et sociologie, Paris, Gallimard, 2004, p. 37).
2. Le temps donné est le don de base des bénévoles qui interviennent auprès des SDF.
Cf. Brigitte Eyserman, « “Donner, recevoir, percevoir” sur le terrain : don invisible et récipro-
cités subjectives entre les bénévoles d’une action de nuit et les sans-abri, à Marseille », Ethno-
graphiques.org, 8, novembre 2005 [revue en ligne].
3. Jean Copans, L’enquête ethnologique de terrain, Paris, Nathan Université, 1999.

66
Une ethnobiographie d’un SDF
ont généré une question éthique, celle qui est liée aux effets de l’engagement du chercheur com-
pensant la faiblesse des aides en faveur des SDF.

POLICIES OF URGENCY FACING THE ETHNOBIOGRAPHY OF A HOMELESS

There is little academic research which uses an ethnobiographical method to examine public
policies with regard to the homeless. This type of method allows the researcher to understand
the various ways in which a homeless person can access and come into contact with the Welfare
State. In order to do this, it was necessary to create a close link with a homeless person. The
fact of having a close relationship with a privileged informant allowed me to observe the diffi-
culties involved in accessing welfare benefits and assistance, and revealed the complex system
which allies precarious aid and humanitarian measures. Finally, the reciprocal dependence
which arises between the researcher and the subject of the research leads to important ethical
questions, linked to the way in which the engagement of the researcher can compensate for the
weakness of the other available assistance for the homeless.

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