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Ce livre est un témoignage poignant d'Amina, qui partage son parcours difficile entre deux pays, marqué par la guerre, la souffrance et la recherche d'identité. À travers ses épreuves, elle évoque l'amour familial, la résilience et la foi qui l'ont aidée à surmonter les obstacles. Son récit est une prière et un cri du cœur pour ceux qui souffrent en silence.

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Ce livre est un témoignage poignant d'Amina, qui partage son parcours difficile entre deux pays, marqué par la guerre, la souffrance et la recherche d'identité. À travers ses épreuves, elle évoque l'amour familial, la résilience et la foi qui l'ont aidée à surmonter les obstacles. Son récit est une prière et un cri du cœur pour ceux qui souffrent en silence.

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1

« Dieu n’éprouve que ceux qu’Il aime.»

n’éprouve que ceux qu’Il aime. »

3
Remerciement

Je tiens à exprimer toute ma gratitude à celles et ceux qui m’ont


portée dans les moments les plus sombres de ma vie. Ce livre est
le fruit de l’amour, du soutien et des épreuves que j’ai traversées.

À ma mère, femme forte et douce, qui m’a appris à prier et à


résister, même lorsque le monde semble s’effondrer.

À mon père, dont le silence, la maladie et l’absence ont creusé un


vide que seul Dieu peut comprendre. Je prie chaque jour pour ta
guérison, papa.

À mes frères, mes sœurs, ma cousine bien-aimée et Nana, ma


meilleure amie devenue ma sœur : merci d’être restés à mes
côtés, même lorsque je doutais de moi.

À ma petite tante , à tous ceux et celles qui, dans l’ombre, ont


soutenu ma famille dans l’épreuve, je vous porte dans mon cœur.

Merci à Dieu, Alhamdoulillah pour chaque instant. Ce livre est une


preuve que, même entre deux frontières, on peut trouver la
lumière.

4
Dédicace

À mon père, à ma mère, à toutes les âmes fortes qui souffrent en


silence.

5
Préface

J’écris ce livre avec les larmes aux yeux, non pas pour me
plaindre, mais pour libérer une partie de moi qui a trop
longtemps gardé le silence.

J’ai vécu entre deux frontières. Deux pays, deux réalités. Et


parfois, entre deux douleurs aussi. Mon enfance, je l’ai laissée
derrière moi en Kossoba , et j’ai grandi trop vite au Niger. J’ai
connu la faim, la peur, la solitude, la violence que l’on cache, et
les promesses non tenues.

Mais j’ai aussi connu la lumière : l’amour de mes parents, le


soutien de certaines femmes fortes autour de moi, la chance
d’étudier, et surtout, ma foi.

Ce livre est mon histoire. Ce n’est pas une fiction. C’est un cri
du cœur, une prière, un témoignage que je dédie à toutes
celles et ceux qui traversent des tempêtes dans le silence.

À toi qui lis ces lignes, je te demande une chose : si mon


histoire t’émeut, alors fais une petite doua pour mon papa.

Et rappelle-toi : ce n’est pas parce qu’une personne sourit que


tout va bien.

– L’autrice

6
Je m’appelle Amina.
J’avais onze ans quand j’ai cru faire le choix de ma vie. Un choix
qui, au fond, m’a été soufflé par l’espoir… ou peut-être l’illusion.
Nous vivions à Kossaba, une grande ville pleine de bruit, de rires
et d’histoires qu’on oublie vite. Mais en 2010, tout a basculé. La
guerre, les tirs, les peurs qu’on ne nomme pas. Alors, mon frère et
moi avons dit à nos parents qu’on voulait partir.
Là-bas, au Niger, ce pays dont papa nous parlait comme d’un
paradis paisible.

Mais ce jour-là, celui de notre départ, j’ai compris.


Qu’on ne quitte pas un monde connu sans se briser un peu.
Je n’oublierai jamais ce moment.
Le taxi. Les bagages. Et surtout, cette brûlure dans la gorge quand
j’ai regardé derrière moi… pour la dernière fois.

Nos yeux pleuraient ce que nos cœurs n’osaient pas dire.


Nous avions onze et treize ans. Et nous laissions tout.
Nos parents, nos amis, notre lit, notre école, les odeurs du matin…
Et sans le savoir, nous quittions aussi notre enfance.

“Ô Allah, Toi qui connais ce que mes lèvres taisent, apaise


les battements de mon cœur.”

On devait voyager avec un homme. Un ami de notre père. Il


disait être notre oncle.

7
On a mis plus de sept jours pour arriver à Niamé, la capitale
d’un monde inconnu. La route était longue, cassée, pleine de
dangers.
Des bandits nous arrêtaient, réclamaient de l’argent, parfois
en criant, parfois en riant.
On avait faim.
Pas juste de nourriture.
Faim de sécurité.
Faim d’une main qu’on connaît.

Je revois encore ce moment.


Minuit.
Quand les lumières de la ville sont apparues comme des
promesses.
On est allés dormir chez le fameux “tonton”, l’ami de papa.
J’étais épuisée. Ma jupe encore froissée du voyage.
Je me suis couchée, pensant que le pire était derrière moi.
Mais c’est là que le noir a parlé.
Une main…
Une main sous ma jupe.
Je ne comprenais pas. Mais mon corps, lui, savait. Il a crié. Il a
hurlé.
Sa femme s’est réveillée. Il a dit que je rêvais, que j’avais peur
dans mon sommeil.
Mais ce n’était pas un rêve.
C’était une trahison.

Je n’ai rien dit.


J’ai gardé le silence.
Peut-être parce que c’était un adulte. Peut-être parce qu’il
connaissait papa. Peut-être parce qu’à onze ans, on croit
encore que les adultes disent toujours la vérité.

“Ya Rabbi, protège les enfants de ce que leurs mots ne


peuvent expliquer.”

8
Le lendemain, on nous a emmenés chez le “patron” de notre
père, là où nous étions censés rester.
On nous a présentés comme “les petits venus de Kossaba”.
On ne comprenait pas un mot de Haoussa.
Mais on souriait. Comme des étrangers qui espèrent.

Les premiers jours étaient beaux. Des rires, de la nouveauté.


Mais tu sais… même les maisons les plus brillantes peuvent
cacher des pièces sombres.
Et cette maison-là… allait bientôt nous révéler son vrai visage.

Il avait deux épouses.


Et nous, les enfants venus d’ailleurs, devions vivre chez la
première.
On nous avait installés sur une natte dans un coin de la cour.
Il faisait chaud, les moustiques dansaient la nuit, et le silence
mordait.

Elle ne disait pas grand-chose.


Mais chaque geste, chaque regard, parlait pour elle.
Nous étions les invités sans valeur. Les enfants d’un autre.

Le matin, elle servait ses jumeaux : du pain chaud, du lait, du thé.


Nous, on recevait parfois un fond d’huile sur du riz froid.
Parfois rien du tout.
Les colis que nos parents nous envoyaient ?
Elle les ouvrait devant nous. Choisissait ce qui l’intéressait.
Et offrait le reste à ses enfants.

“Ya Allah, Toi qui vois les injustices que le monde ignore,
sois mon témoin et ma force.”

On se disait : peut-être que c’est normal.


Peut-être qu’elle nous prépare à la vie.
Mais l’âme d’un enfant n’a pas à apprendre la dureté si tôt.

Et puis, il y a eu l’arrivée des autres.

9
Les petits-enfants de la famille, venus de Bassari, une autre
ville ivoirienne.
Avec eux, tout a changé.

Ils prenaient leur petit-déjeuner.


Nous, on recevait 200 francs à deux.
Un morceau de pain, partagé comme un trésor.
Et quand elle a vu que ses propres enfants posaient des
questions,
elle a commencé à nous laisser manger avec eux.
Mais le mal était déjà fait.

“Ya Rabb, même au milieu de l’injustice, fais pousser une


lumière dans mon cœur.”

Notre tante maternelle vivait à Zarada, une ville du sud.


Elle est venue nous rendre visite.
Je ne la connaissais qu’à travers les appels.
Mais le jour où je l’ai vue, c’était comme retrouver un morceau
de maman.
Elle m’a serrée dans ses bras. Elle pleurait.
Et moi aussi.

Deux jours plus tard, elle est revenue.


Déterminée.
Elle voulait nous prendre avec elle.
Ils ont résisté. Mais elle n’a pas lâché.
Et c’est ainsi qu’on a quitté cette maison.

Zarada . Je ne connaissais même pas ce nom avant d’y poser mes


valises. Mais très vite, cette ville est devenue un refuge, un
nouveau départ, un souffle différent après tant d’épreuves. C’est
là que j’ai commencé à croire, un peu, que ma vie pouvait être
douce. Ma tante, cette femme au regard fort et au cœur tendre,
n’était pas parfaite, mais elle avait cette manière de nous aimer

10
sans condition. À ses côtés, je me sentais moins seule, moins
cassée.

Elle n’a jamais vraiment demandé ce qu’il s’était passé avant.


Peut-être qu’elle savait déjà. Peut-être que les silences qu’on
traînait derrière nous parlaient mieux que nos mots. Elle a
simplement ouvert ses bras, sa maison, son cœur.
J’y ai connu des jours normaux. Des jours avec des rires, des
disputes d’adolescente, des goûters partagés en cachette, des
larmes aussi, mais des larmes normales, pas celles qui brûlent la
peau. Petit à petit, cette ville est devenue “chez moi”.

Mais les racines, elles, restaient floues. Un jour, ma tante décida


qu’il était temps que je découvre ma famille paternelle. Des gens
que je ne connaissais qu’à travers des appels ou des reproches. On
m’avait dit : “Tu verras, tu comprendras mieux ton père.” Alors j’y
suis allée.
Daramé c’était le nom du village.
L’accueil fut correct. Froid, mais poli. Sauf que dès la première
nuit, j’ai senti que je n’étais pas chez moi. Mon habillement, ma
façon de parler, mon accent ivoirien même… tout était sujet à
critique. On a dit que j’étais mal élevée, qu’une fille ne devait pas
être ainsi. Très vite, le peu de liberté qu’il me restait m’a été
arraché.

Deux longs mois à espérer. Deux mois sans entendre la voix de ma


mère. Deux mois à dormir sans couverture, parfois sans dîner. Je
pleurais souvent seule dans un coin. J’appelais Dieu. Je disais :
“Ô Allah, Toi qui as vu mon départ, vois aussi ma douleur.
Ramène-moi à ceux qui m’aiment.”

Je rêvais de maman chaque nuit. Je la voyais tendre les bras, mais


je n’arrivais jamais à la rejoindre. Et puis un jour… elle est venue.
C’était ma tante. Pas maman. Mais à mes yeux, c’était pareil. Dès
que je l’ai vue au village, j’ai couru dans ses bras. Elle m’a dit :
“Je suis venue te chercher, je ne t’abandonnerai plus.”

11
Elle a dû affronter les protestations, encore. Mais cette fois, rien
ne l’arrêterait.

j’ai senti comme une lumière entrer dans ma poitrine. Elle m’a
regardée… et j’ai vu ses yeux se remplir de larmes. Moi aussi j’ai
pleuré. C’était instinctif. Un appel de l’âme. Elle ne m’a pas
demandé comment j’allais, elle m’a juste serrée fort. Et dans cette
étreinte, j’ai su que quelque chose allait changer.
Cette fois, décidée. Elle voulait nous reprendre avec elle, moi et
mon frère.

on est parti à lankora pour attendre maman qui devait revenir


avec ses parents et mes sœurs.

La nuit où elle est arrivée, j’étais couchée. Fiévreuse. J’ai senti une
main douce me caresser la tête. Une main que je connaissais. Une
odeur que je n’avais pas oubliée.
C’était elle.

Mais au fond de moi, j’étais en colère. Pas contre elle. Contre le


monde. Contre le fait qu’elle ait vu les signes, et qu’elle ait laissé
faire. Je ne lui ai pas parlé, cette nuit-là. J’étais figée. Je pleurais
sans bruit.

Mais le matin, je l’ai vue. Et tout s’est effondré. On a pleuré,


ensemble, longtemps. Et j’ai retrouvé mes sœurs. Je ne savais plus
quoi ressentir : joie, soulagement ou douleur. Peut-être un peu de
tout.
Après quelques jours à lankora auprès de maman, le destin a
encore une fois décidé de nous séparer.
Papa, lui, a décidé. Il a dit que maman devait partir voir sa famille,
et que moi, je resterais avec mes grands-parents à lankora.Mon
frère, lui, devait partir au village. Parce qu’il était un garçon, et
que “la souffrance forge les hommes”. Ce jour-là, j’ai compris que
notre destin ne serait jamais pris en compte. Que tout était déjà
tracé, sans nous.

12
Maman était enceinte. On ne le disait pas, mais on l’a deviné dans
son silence et ses gestes. À Daramé, les femmes accouchent à la
maison, comme si la douleur était une coutume qu’il ne fallait pas
trahir. Et cette coutume lui a volé son bébé. Le lendemain de
l’accouchement, l’enfant n’a pas survécu. Ni les larmes, ni les
regrets ne pouvaient le ramener.

Quelques semaines plus tard, elle est revenue. Seule. Sans mon
frère. Sans nouvelle, sans adresse, sans moyen de contact.
Quelques jours plus tard ,Elle est repartie pour kossoba, pour
reprendre sa vie. Et moi, je suis restée à lankora . Seule avec mes
questions. Est-ce qu’elle m’aimait vraiment ? Pourquoi ne nous
emmenait-elle pas ? Pourquoi mon frère était-il encore là-bas, à
souffrir sans que personne ne réagisse ?

C’est à ce moment-là qu’on nous a dit que c’était papa qui ne


voulait plus qu’on rentre à Kossoba..
“Leur éducation est déjà corrompue”, aurait-il dit.
Comme si notre douleur était de notre faute. Comme si c’était un
choix.
On m’a inscrite à l’école à lankora . J’ai commencé en CE2. C’était
étrange : j’étais entourée d’enfants qui riaient, qui avaient des
parents pour venir les chercher à midi. Moi, j’avais ma solitude et
ma rage.

Mais j’ai tenu bon. Je me disais qu’un jour, tout ça aurait un sens.
Je priais, chaque jour, parfois en silence, parfois à voix haute :
“Ya Rabb, Toi qui m’as fait traverser tout cela, fais que je sois
forte pour moi, pour lui, pour nous.”

De CE2 à CM2, j’ai fait mon chemin. Et enfin, le jour est venu où
j’ai pu retourner à Kossoba, le temps des vacances. J’y ai retrouvé
mon frère. On avait grandi. Mais nos regards disaient la même
chose : “Tu sais. Moi aussi.”

À mon retour, les critiques ont recommencé. “L’éducation chez les


grands-parents est un échec,” disaient-ils. “Cet enfant va être gâté.”

13
J’ai rien répondu. Que dire à ceux qui ne voient que les
apparences ?

J’ai été envoyée à Zarada , chez ma tante, pour continuer mes


études. Cette fois, j’allais y rester. Ce n’était plus un passage.
C’était un nouveau départ.
Zarada est devenue mon refuge, ma maison, ma stabilité. Ma
tante, une mère d’adoption. Elle n’avait pas besoin de mots pour
me comprendre. Elle savait que j’étais brisée, que mon frère me
manquait, que j’avais des questions sans réponses. Elle n’a pas
essayé de tout réparer. Elle m’a juste aimée. Et parfois, c’est tout
ce qu’il faut.

Mon frère, de son côté, brillait dans les ténèbres. Il est devenu
l’élève modèle de Daramé. Malgré la souffrance, malgré
l’isolement, il n’a jamais abandonné. Son nom s’est inscrit sur les
listes d’honneur. Il a obtenu son BEPC avec mention excellente. Et
cela lui a ouvert les portes d’un lycée technique à Marika.Là-bas, il
a poursuivi ses rêves, en silence.

Moi aussi, j’ai avancé. J’ai passé mon brevet avec succès. Ce n’était
pas facile. Rien ne l’était. Mais j’avais appris à ne plus compter les
obstacles. Seulement les pas que je faisais.
Ma vie à Zarada se construisait doucement, pierre après pierre,
blessure après blessure. Les rires revenaient parfois, timides.
Mais jamais aussi forts qu’avant. J’étais toujours cette fille aux
silences profonds, à la mémoire pleine de cicatrices. Et même
quand le soleil brillait dehors, il faisait souvent gris à l’intérieur.

La vérité, c’est qu’à l’adolescence, tout devient plus flou. Ce n’est


plus seulement la douleur du passé, c’est aussi les questions du
futur. Je me demandais : “Qui suis-je en train de devenir ? Est-ce
que tout ça a un sens ? Est-ce que quelqu’un entend mes prières
dans le noir ?”

14
Et chaque soir, avant de m’endormir, je murmurais une
invocation, même lorsque je ne savais plus quoi demander
exactement :

“Ya Allah, répare ce que les gens ont brisé en moi. Remplace
la peur par la paix. Fais que ma douleur soit un pont vers Toi,
et non une prison.”

L’année du Bac est arrivée comme un mur. J’étais pleine d’espoir.


J’avais travaillé, vraiment. Et dans ma tête, je me disais : “Je ne
peux pas échouer après tout ça.” Mais j’ai échoué.

Et j’ai pleuré. Pas parce que je n’étais pas intelligente. Mais parce
que je me sentais fatiguée de toujours devoir recommencer.
Fatiguée d’être forte.

Mon frère, lui aussi, avait échoué une première fois. Pourtant,
l’année suivante, il a obtenu son Bac. Certes, avec une mention
passable, mais avec la dignité de ceux qui tombent et se relèvent.
Il a été récompensé par une association, celle de la Première
Dame. Ce fut une reconnaissance, enfin. Un peu de lumière sur
tant d’années dans l’ombre.

Il a choisi d’aller à l’université de Tazada .Une nouvelle ville, une


nouvelle chance.

Et moi, j’ai recommencé. J’ai repris mes cours avec le cœur serré
mais le dos droit. Parce qu’au fond, j’étais bien plus forte que je ne
le croyais.
Après le Bac, j’étais censée respirer. Me sentir libre, légère, prête à
bâtir une vie meilleure. Mais la vérité, c’est qu’on ne se remet
jamais totalement de ce qu’on a traversé. On apprend juste à
marcher malgré les plaies.

Je suis restée à Zarada. Ma tante est restée ma boussole, mon


repère. Elle ne disait pas beaucoup de mots doux, mais son regard
disait : “Je suis là.”

15
Autour de moi, les filles de mon âge se mariaient. Moi, j’avais
peur. Pas du mariage en lui-même, mais de tout ce que j’avais vu,
tout ce que j’avais compris trop tôt. J’avais vu des femmes pleurer
en silence dans les maisons bien tenues. Des sourires forcés au
fond des cours, pendant que le thé chauffait. Et je me suis dit : “Si
c’est ça le bonheur, alors je le cherche ailleurs.”
Peu de temps après j’ai été admise à l’ENA. Une école d’élite, dans
la capitale. J’étais fière, bien sûr. Mais quitter Zarada, quitter ma
tante, c’était comme perdre un abri sûr. À Niamé, tout me
paraissait trop grand. Trop rapide. Trop bruyant.

C’est là que j’ai rencontré Anna.

Anna, c’est le genre de personne que Dieu place sur ton chemin
quand Il sait que tu vas avoir besoin de quelqu’un pour
t’accrocher à la vie. D’une simple camarade, elle est devenue une
sœur. Une présence tendre et constante. Avec elle, je pouvais rire
sans me cacher, pleurer sans avoir honte, et parler sans avoir
peur d’être jugée.
Pendant les vacances de ma première année, mon oncle – le mari
de ma tante – m’a offert un billet d’avion pour aller passer les
vacances avec sa fille à kossoba . Ma cousine. Ma sœur de cœur.
Malgré les soucis, malgré les kilomètres, on est toujours restées
liées.
Mais à cause du coup d’État, les frontières étaient fermées. Il a
fallu qu’on prenne la route jusqu’à Cotonou pour pouvoir voyager.
Ce fut long, épuisant… mais nécessaire. Le monde changeait, nous
aussi.

Une fois arrivée là-bas, j’ai ressenti un drôle de vide. Une distance
étrange entre moi et mes frères et sœurs. Ils ne me connaissaient
plus trop. On avait grandi séparés, chacun de son côté.
Mais maman, malgré tout, a envoyé de l’argent pour que mon
frère nous rejoigne. Ce fut l’un des plus beaux cadeaux : se
retrouver. Être ensemble. Rire fort. Partager des repas, des jeux,
des souvenirs.

16
Ces vacances resteront gravées dans ma mémoire. On a ri. On a
dansé. On s’est raconté nos secrets. Et pendant que nous vivions
ces instants précieux, je savais que quelque chose n’allait pas de
l’autre côté du monde.

Papa commençait à changer.

D’abord, c’était de petits oublis. Des objets égarés. Des phrases


confuses. Des silences. Personne n’y a prêté attention tout de
suite. On se disait : “Il est fatigué.”
Mais quand il a été retrouvé dans une autre ville, perdu, incapable
de dire d’où il venait… le choc a été immense.

Maman était alors en route pour le Hajj. Elle avait laissé les
enfants avec lui. Et en son absence, sa santé s’est détériorée
brutalement. On a dû organiser son retour au Niger en urgence. Et
même là… sur la route, il s’est encore perdu. Vingt-quatre heures
sans nouvelles. Vingt-quatre heures d’angoisse.
J’ai pleuré. J’ai quitté les cours. J’étais figée. Incapable de penser.
Mais il y avait des piliers autour de moi. Ma petite tante à Konni.
Nana. Ma cousine. Des femmes solides. Des femmes qui ne lâchent
jamais.

Par la grâce d’Allah, il a été retrouvé,Amaigri ,Hagard ,Presque


absent.
Les médecins ont fait tous les examens possibles. Rien d’anormal.
Rien de médical. Juste des murmures. Des soupçons. Des ombres.

“C’est mystique.”
Ce mot-là… je l’ai entendu. Trop souvent. Trop fort. Trop près de
mon cœur.

Quand j’ai pu aller le voir moi et mon frère , il nous a pas


reconnus..

17
Rien. Aucune lueur dans ses yeux. J’étais une étrangère dans la vie
de mon propre père.

Ce jour-là, j’ai pleuré toutes les larmes que je retenais depuis


l’enfance. Mon pilier s’effondrait sous mes yeux. L’homme qui
m’appelait “ma fille” d’une voix si douce ne savait même plus qui
j’étais.

Je me suis agenouillée, et dans le silence de ma chambre, j’ai


supplié Allah :

“Ya Allah, Toi qui vois tout, Toi qui guéris ce que la science ne
peut pas comprendre… rends-lui la mémoire, rends-lui la
paix. Ne le laisse pas se perdre dans l’oubli. C’est un homme
bon. C’est mon père. Ya Allah, aie pitié de lui…”
Après son diplôme mon frère est resté chez ma tante.
Mon frère, resté à zarada , a fini par décrocher un travail grâce à
notre oncle. Moi, je suis revenue à Niamé. Pour étudier. Pour tenir
debout. Même quand j’avais envie de tomber.

18
Quelqu’un m’a dit un jour :
“Ne t’effondre pas. Réussis pour eux. Pour ta mère. Pour ton
père. Pour ceux qui espèrent à travers toi.”

Et j’ai tenu. Pour maman surtout. Parce que si elle nous voit
tristes, sa tension pourrait monter. Elle pense trop,. Elle porte
trop. Et je refuse de lui ajouter une peine de plus.

Alors, si vous êtes encore là, si vous avez lu jusque-là… je vous en


prie, faites une petite douʿa pour mon père.
Qu’Allah le guérisse. Qu’Il lui rende la clarté de son esprit, la
douceur de son âme.
Amine.

Mon frère, lui, devenait un homme. J’avais peur pour lui aussi. Car
les garçons ne pleurent pas, mais ils portent lourd. Il avait la rage
de réussir. Il voulait prouver qu’on pouvait venir d’un petit village
et conquérir de grands rêves.

Parfois, on s’appelait. On ne parlait pas beaucoup. Mais dans son


silence, je reconnaissais la mienne.

Il avait toujours ce regard triste, même quand il souriait. Comme


s’il gardait trop de choses à l’intérieur. Peut-être qu’on était
pareils tous les deux. Des survivants. Pas des héros. Juste deux
enfants qui ont traversé trop tôt l’envers du monde.

Pour survivre à tout ça, j’ai lancé un petit business. Une manière
de reprendre le contrôle, d’exister. De me dire : “Tu peux faire
quelque chose. Tu peux être utile.”

Et ma famille… mes amies… elles m’ont soutenue. Vraiment. Je ne


pourrais jamais assez leur dire merci.
Je suis profondément reconnaissante.

22
Personne ne saura jamais combien de nuits j’ai pleuré sans bruit.
Combien de fois j’ai regardé le ciel en me demandant : “Et si j’avais
dit non ? Et si j’étais restée ?”

Mais c’est trop tard pour les regrets. Et puis, chaque douleur m’a
rapprochée d’Allah. Chaque blessure m’a rendue plus lucide. Je ne
suis pas parfaite. Mais je suis debout. Et c’est déjà un miracle.

“Ô Allah, Toi qui sais ce que j’ai traversé et ce que je cache


encore, fais de mon passé une force et de mon futur une paix.
Fais de moi une femme forte et douce, une lumière pour les
autres, même quand je suis brisée. Amine.”

Il y a tant de choses que je n’ai jamais dites. Pas à voix haute. Pas
même dans mes carnets. Ces regards qu’on m’a lancés. Ces gestes
déplacés qu’on fait semblant d’ignorer. Ces mots qu’on a
prononcés pour me rabaisser. Ces silences que j’ai dû avaler.

Je suis restée debout. Pas toujours droite, mais debout. Et je sais


que ce n’est pas un exploit que les gens applaudissent. Mais moi,
je m’applaudis.

Parce que malgré tout, je ne suis pas devenue ce qu’ils


voulaient que je sois : brisée, soumise, perdue.

Je suis devenue une femme avec une histoire. Et aujourd’hui, je


choisis de l’écrire. Pas pour la vengeance. Pas pour la gloire. Mais
pour la guérison.

Il y a des jours où je me regarde dans le miroir et je vois encore la


petite fille de 11 ans, tremblante dans un bus, fuyant une guerre
pour tomber dans une autre. Et je veux lui dire : “Tu as survécu. Tu
as grandi. Tu es digne d’amour, de respect et de lumière.”

Aujourd’hui, est-ce que tout va bien ? Non.

23
Mais je dis Alhamdoulillah. Parce que je sais qu’Allah n’éprouve
que ceux qu’Il aime.

Et vous savez… ce n’est pas parce qu’une personne sourit que


tout va bien. Parfois, c’est juste qu’elle a appris à briller malgré
l’obscurité.

Le temps a passé.

Pas comme je l’aurais voulu. Mais il a passé. J’ai appris à ne plus


me battre contre les jours. À accueillir ce qui vient. À comprendre
que certaines réponses n’arrivent jamais, et que c’est peut-être
mieux ainsi.

Papa est toujours là. Présent, mais absent. Parfois un regard plus
doux, parfois un mot qui ressemble à un souvenir. Puis tout
s’efface. Mais on s’accroche à ces petits éclats, comme à des étoiles
filantes dans une nuit sans lune.

Maman est forte. Bien plus que moi. Ou peut-être qu’elle cache
mieux. Elle prie. Elle pleure. Elle espère. Elle est devenue cette
lumière qui tient notre famille debout, même quand on est au
bord de l’effondrement.

Et moi…

Moi, j’ai continué.

J’ai poursuivi mes études, même quand le cœur n’y était pas. J’ai
souri dans des salles de classe alors que j’avais envie de crier. J’ai
lancé mon petit commerce avec rien d’autre qu’un rêve et l’envie
de ne dépendre de personne. Et c’est peut-être pour ça
qu’aujourd’hui, j’ai du mal avec l’amour.

Parce que j’ai vu la douleur sans explication, l’abandon sans


au revoir, l’effondrement d’un pilier qu’on croyait éternel.

24
Parce que quand la vie vous bouscule si tôt, vous apprenez à
ne faire confiance à personne, à ne compter que sur vous.

C’est la raison pour laquelle, côté amour, j’ai des


problèmes. Pas parce que je ne veux pas aimer, mais parce
que j’ai peur d’ajouter une nouvelle cicatrice à celles que je
porte déjà en silence.

J’ai connu des déceptions. Des gens qui partent, d’autres qui
trahissent. Mais j’ai aussi connu l’amour vrai : celui de mes sœurs
de cœur, de mes frères de douleur, de ces femmes invisibles qui
me relèvent quand je tombe.

Parfois, le soir, je parle à Dieu comme à un ami. Je Lui dis ce que je


ne dis à personne. Je Lui confie mes peurs, mes manques, mes
espoirs. Je Lui demande de me pardonner mes faiblesses et de
m’apprendre à aimer ma vie, même quand elle ne ressemble à
rien de ce que j’avais imaginé.

Je Lui dis :

“Ya Allah, je suis fatiguée… mais je continue, parce que Tu ne


m’as jamais abandonnée.”

Je ne sais pas ce que demain me réserve. Je ne sais même pas si je


vais réussir tout ce que j’ai en tête. Mais je sais une chose :

Je ne suis plus seule.

Il y a Dieu. Il y a moi. Il y a cette femme que je suis devenue, à


force de tomber et de me relever.
Et ça… ça suffit à me faire espérer.

Alors je continue.
À mon rythme.
À ma façon.
Avec mes cicatrices et mes prières.

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Parce que même dans l’obscurité, je continue de briller.

Alors, je termine ce chapitre avec cette dou’a :

“Ya Allah, Toi qui vois ce que personne ne voit, accorde à


chaque enfant déraciné une terre où replanter ses rêves. À
chaque fille blessée, une voix pour guérir. À chaque âme
fatiguée, un repos auprès de Toi. Amine.”

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