Chapitre 5 : Les drogues de la famille des Papaveraceae
I. Position systématique
Embranchement : Tracheophyta
Classe : Magnoliopsida
Ordre : Ranunculales
Famille : Papaveraceae (z 43 genres, > 820 espèces)
II. Caractères botaniques généraux des Papaveraceae
• Port : Herbacées annuelles ou vivaces, rarement arbustives (Dendromecon).
• Latex : Coloré (blanc chez Papaver, jaune chez Chelidonium, rouge chez Sanguinaria), riche en
alcaloïdes.
• Feuilles : Alternes, souvent lobées ou pennatiséquées, sans stipules.
• Fleurs : Actinomorphes, solitaires ou en cymes ; 2 sépales caducs ; 4 pétales (ou plus) souvent
voyants ; étamines nombreuses.
• Fruit : Capsule déhiscente par pores (Papaver) ou par valves (Chelidonium).
• Graines : Généralement albuminées, avec arille huileux.
III. Papaveraceae médicinales
1. Papaver somniferum L. (Pavot somnifère)
I.I. Description botanique
• Plante herbacée annuelle, lactescente (latex blanc), de 30 à 150 cm.
• Tige : Erigée, glabre ou peu poilue.
• Feuilles : Alternes, ovales à oblongues, dentées, glauques, sessiles.
• Fleurs : Grandes (5—10 cm), solitaires, à 4 pétales (blancs, roses, violets ou pourpres).
• Fruit : Capsule globuleuse, déhiscente par des pores subapicaux, contenant de nombreuses
graines
(Figure 67).
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Figure 67 : Papaver somniferum L. (Pavot somnifère)
1.2. Variétés et usages
•P. somniferum var. album : Usage pharmaceutique (opium) et alimentaire (graines, huile).
• P. somniferum var. glabrum : Production d' opium, parfois alimentaire.
•P. somniferum var. nigrum : Usage alimentaire (graines, huile) ; peu utilisé pour l' opium.
1.3. Drogues
Tableau 4 : Drogues de Papaver somniferum L. et leurs caractéristiques
Figure 67 : (a) Latex de Papaver somniferum L. ; (b) Opium (Latex séché)
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1.4. Composition chimique
Alcaloïdes phénanthréniques : M01Phine (10—15 0/0), Codéine (1 3 0/0), Thébaïne (0,2—1 0/0).
Alcaloïdes benzylisoquinoléiniques : Papavérine, Narcotine (noscapine), Narcéine.
Autres : Lipides, protéines (graines), glucosides mineurs.
1.5. Principaux alcaloïdes du pavot somnifère
a. Morphine
• Origine : Alcaloïde phénanthrénique majoritaire de l'opium.
• Propriétés physiques : Poudre cristalline blanche, peu soluble dans l' eau.
• Mécanisme d'action : Agoniste des récepteurs opioïdes (cerveau, moelle épinière, intestin).
Inhibe la libération de neurotransmetteurs (substance P, glutamate) -+ Analgésie et sédation.
• Effets pharmacologiques : Analgésique puissant, sédatif, antitussif, antidiarrhéique,
antidiurétique.
• Usages médicaux .
• Traitement des douleurs sévères (cancer, post-opératoire), soins palliatifs.
• Formes galéniques : Injectable (IV/SC), comprimés, solutions buvables.
• Effets indésirables : Dépression respiratoire, constipation, nausées, tolérance, dépendance.
b. Héroïne (Diacétylmorphine)
L'héroïne, ou diacétylmorphine, est un dérivé semi-synthétique de la morphine obtenu par
acétylation. Cette modification chimique lui confère une liposolubilité élevée, ce qui lui permet de
traverser très rapidement la ban•ière hémato-encéphalique et d'agir intensément sur le système
nerveux central.
Puissant analgésique, l'héroïne induit également une euphorie marquée, ce qui explique son fort
potentiel addictif. Son usage comporte des risques majeurs : dépendance sévère, dépression
respiratoire, et risque élevé de surdosage. En raison de ses effets psychoactifs et de son danger
d'abus, l'héroïne est interdite d'usage médical et classée comme stupéfiant illicite dans la majorité
des pays.
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c. Codéine
La codéine, également appelée méthyl-morphine, est un alcaloïde phénanthrénique qui agit comme
une prodroeue : elle est métabolisée en morphine active principalement par l'enzyme hépatique
cytochrome P450 2D6. Elle possède des propriétés antalgiques d'intensité légère à modérée ainsi
qu'une action antitussive centrale, en ilthibant le centre de la toux situé dans le tronc cérébral.
Elle est couramment utilisée pour traiter la toux sèche et soulager les douleurs modérées, souvent
en association avec d' autres principes actifs (par exemple : Codoliprane@, sirops antitussifs). Les
effets indésirables les plus fréquents Incluent la constipation, la somnolence, la dépression
respiratoire et un risque de dépendance, bien que ces effets soient généralement moins marqués
qu'avec la morphine. L' efficacité de la codéine dépend du profil enzymatique du patient : chez
les « métaboliseurs lents », sa conversion en morphine est insuffisante, ce qui peut entraîner une
inefficacité thérapeutique.
c. Thébaïne
La thébaïne est un alcaloïde isoquinoléinique de type phénanthrénique, présent dans l'opium à
0,2— 1,0 0/0. Proche chimiquement de la morphine, elle n'est toutefois pas utilisée directement
en médecine en raison de sa toxicité, notamment neurotoxique, pouvant provoquer des
convulsions.
Son intérêt pharmaceutique réside dans son rôle de précurseur pour la synthèse d'antalgiques
opioïdes semi-synthétiques tels que l'oxycodone, l'oxymorphone, la buprénorphine (Subutex@,
Suboxone@) ou encore la nalbuphine. Sa manipulation est strictement réglementée en raison de
ses effets toxiques.
E. Noscapine (Narcotine)
La noscapine, anciennement connue sous le nom de narcotine, est un alcaloïde
benzylisoquinoléinique non morphinique présent dans l'opium à une teneur variant entre 4 et 10
0
/0. Sa formule brute est C22H23N07. Contrairement à la morphine, elle ne possède aucun effet
stupéfiant ou analgésique. Sur le plan pharmacologique, la noscapine agit principalement comme
un antitussif central non narcotique. Elle exerce son action en modulant le centre de la toux situe
dans le tronc cérébral, sans provoquer de dépendance ni de dépression respiratoire. Elle est
couramment utilisée dans le traitement de la toux sèche, notamment dans des préparations en
automédication telles que les sirops antitussifs à base de noscapine, Bien tolérée, même chez I
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'enfant, elle peut occasionnellement entraîner des effets secondaires mineurs tels que la
somnolence ou des troubles gastro-intestinaux.
F. Papavérine
La papavérine est un alcaloïde isoquinoléinique non morphinique présent dans l'opium à une
concentration d'environ 1 0/0. Contrairement à la morphine, elle ne possède aucun effet
analgésique. mais agit comme un antispasmodique musculotrope. Son mécanisme d'action repose
sur l'inhibition de la phosphodiestérase, enzyme dont le blocage entraîne une augmentation de
l'AMPc intracellulaire, induisant ainsi une relaxation des muscles lisses, notamment au niveau
vasculaire, digestif et urinaire. Grâce à cette propriété, la papavérine est utilisée dans le traitement
de divers spasmes, amsi que pour améliorer la circulation périphérique. Toutefois, elle peut
engendrer certains effets indésirables, tels qu'une hypotension ou des troubles cardiaques, et son
usage est contre-indiqué chez les patients présentant une hypotension sévère.
g. Narcéine
La narcéine est un alcaloïde mineur de l'opium, sans activité pharmacologique notable ni usage
thérapeutique. Peu toxique, elle présente un intérêt surtout scientifique et historique, notamment
dans l'étude des dérivés naturels du pavot somnifère.
2. Papaver rhoeas L. (Coquelicot)
2.1. Description botanique
Le coquelicot (Papaver rhoeas L.) est une plante herbacée annuelle mesurant entre 20 et 80 cm
de hauteur. Sa tige dressée, velue et ramifiée contient un latex blanc. Les feuilles, alternes et
pennatilobées, sont légèrement poilues. Les fleurs, remarquables par leur taille (5 à 10 cm) et leur
couleur rouge vif souvent marquée d'une tache noire à la base des pétales, donnent naissance à des
capsules globuleuses déhiscentes par des pores apicaux, renfermant une multitude de petites
graines noires, prisées en boulangerie (Figure 68).
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Figure 68 : Papaver rhoeas L. (Coquelicot)
2.2. Partie utilisée et composition chimique
La drogue utilisée en phytothérapie est constituée des pétales desséchés. Leur composition
chimique inclut de faibles quantités d'alcaloïdes isoquinoléiniques (rhoeadine, rhoeagenine), des
anthocyanosides (à l'origine de la teinte rouge), des mucilages, des flavonoïdes et des acides
phénoliques.
2.3. Propriétés pharmacologiques et thérapeutiques
Ces composants confèrent au coquelicot des propriétés pharmacologiques douces : sédatif léger du
système nerveux central, antitussif modéré, émollient (grâce aux mucilages) et légèrement
antispasmodique.
Sur le plan thérapeutique, il est utilisé traditionnellement dans le traitement de la toux sèche et
irritative, des troubles mineurs du sommeil, de la nervosité ou des affections ORL bénignes,
notamment chez l'enfant sous forme d'infusions douces, de sirops, de tisanes pectorales ou de
pastilles calmantes.
2.4. Toxicité et précautions d'usage
Le coquelicot présente une toxicité très faible : il ne possède aucun effet stupéfiant ou narcotique,
et est bien toléré chez l' enfant comme chez l'adulte en usage modéré. Par principe de précaution, il
est cependant déconseillé durant la grossesse. Il ne doit pas être confondu avec Papaver
somniferum, plante à forte activité narcotique.
3. Chelidonium majus L. (Grande chélidoine)
3.1. Description botanique
La grande chélidoine (Chelidonium majus L.) est une plante herbacée vivace mesurant de 30 à
80 cm de hauteur. Ses tiges, ramifiées et velues, renferment un latex jaune-orangé caractéristique.
Les feuilles sont alternes, pennées, profondément découpées en lobes ovales ou dentés. Les fleurs,
d'un jaune vif, comportent quatre pétales et sont regroupées en petites ombelles. Le fruit est une
capsule allongée, fine et déhiscente, contenant de nombreuses petites graines noires (Figure 69).
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Figure 69 : Chelidonium majus L. (Grande chélidoine)
3.2. Drogue et composition chimique
Les parties aériennes fleuries séchées sont utilisées à des fins médicinales internes. Le latex frais,
riche en pnncipes actifs, est réservé à un usage externe uniquement.
La plante renferme 0,3 à 1,5 % d'alcaloïdes isoquinoléiniques, principalement la chélidonine, mais
aussi la chélérythrine, la sanguinarine, la berbérine, la coptisine et la protopine. On y trouve
également des flavonoïdes, des acides organiques, ainsi qu'un latex jaune riche en enzymes
protéolytiques.
3.3. Propriétés pharmacologiques
La grande chélidoine possède plusieurs activités pharmacologiques
• Spasmolytique sur les muscles lisses (voies digestives et biliaires).
• Cholérétique et cholagogue, stimulant la sécrétion et l'évacuation de la bile.
• Antimicrobienne et antifongique.
• Effets antiviraux in vitro.
• Cytotoxique à forte dose.
3.4. Usages thérapeutiques
En usage interne traditionnel, elle est indiquée dans le traitement de troubles digestifs (dyspepsie,
spasmes gastro-intestinaux), ainsi que dans les affections hépato-biliaires comme l'insuffisance
hépatobiliaire, les coliques hépatiques ou la cholécystite.
En usage externe, le latex frais est utilisé pour élimmer verrues, cors et durillons par application
locale.
3.5. Toxicité
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L'usage officinal est aujourd'hui limité en raison d'une toxicité hépatique potentielle. En
cas de surdosage, les symptômes incluent : nausées, vomissements, somnolence, et
atteintes hépatiques.
L'usage interne est déconseillé sans supervision médicale. Le latex est irritant et doit être
manipulé avec précaution.
4. Sanguinaria canadensis (Sanguinaire du Canada)
4.1. Description botanique
Sanguinaria canadensis est une plante herbacée vivace, mesurant de 15 à 30 cm de hauteur. Elle
possède un rhizome épais, court, de couleur rouge-orangé, riche en latex. Ses feuilles sont basales,
de grande taille, arrondies, palmées, et portées par un long pétiole. Les fleurs, solitaires et
blanches, présentent huit pétales éphémères et apparaissent précocement au début du printemps
(Figure 70). Le fruit est une capsule allongée, déhiscente à maturité. Cette espèce est originaire des
forêts de feuillus d'Amérique du Nord.
Figure 70 : Sanguinaria canadensis (Sanguinaire du Canada)
4.2. Drogue et composition chimique
La partie utilisée de Sanguinaria canadensis est le rhizome séché, accompagné de ses racines
secondaires. Sa composition chimique est dominée par des alcaloïdes benzylisoquinoléiniques,
pouvant atteindre jusqu'à 4 0/0, principalement la sanguinarine, connue pour sa forte toxicité. On y
trouve également d'autres alcaloïdes comme la chélérythrine, la berbérine et la protopine. A cela
s'ajoutent divers constituants secondaires tels que des résines, des acides organiques et des huiles
volatiles.
4.3. Propriétés pharmacologiques
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•Antiseptique local.
•Expectorant (à faible dose).
•Antibactérien et antifongique.
•Effet caustique et irritant sur la peau et les muqueuses.
•Activité antitumorale expérimentale : la sanguinarine inhibe certaines kinases et induit l'
apoptose cellulaire in vitro.
4.4. Toxicité
•Neurotoxique et cytotoxique à dose élevée.
•Provoque : vomissements, diarrhées, troubles neurologiques (convulsions, paralysies).
•Usage interne formellement contre-indiqué.
•En usage topique, peut provoquer brûlures, ulcérations, voire nécrose cutanée.
4.5. Statut réglementaire
•Plante classée toxique dans plusieurs pays.
•Interdite à la vente libre dans certaines pharmacopées (ex. : France, Europe).
•Strictement réglementée dans les produits cosmétiques ou compléments.
4.6. Médicaments commercialisés
•Aucun médicament à usage systémique contenant Sanguinaria n' est autorisé en Europe
ou au Maroc.
•Présente dans certains produits homéopathiques ou cosmétiques, souvent interdits ou très
encadrés.
Conclusion générale
L'étude des drogues issues des Monocotylédones et Dicotylédones met en lumière la richesse du
monde végétal, tant sur le plan botanique que chimique et thérapeutique. Les familles abordées,
telles que les Liliaceae, les Solanaceae et les Papaveraceae, présentent des caractéristiques
morphologiques et anatomiques distinctes, facilitant leur identification et leur valorisation
médicinale. Chacune d'elles est associée à des groupes chimiques spécifiques — hétérosides,
alcaloïdes tropaniques ou isoquinoléiniques responsables d'activités pharmacologiques puissantes.
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Ces drogues végétales ont permis l'élaboration de traitements efficaces dans divers domaines
thérapeutiques : antispasmodiques, analgésiques, antitussifs, cholagogues, entre autres. Cependant,
leur potentiel thérapeutique est indissociable d'un risque toxicologique, parfois majeur, justifiant
un encadrement strict de leur usage. Certaines espèces sont aujourd'hui interdites en usage interne
ou réservées à un emploi externe contrôlé.
Ainsi, la connaissance approfondie de ces plantes — de leur identification botanique à leurs effets
pharmacologiques et toxicologiques — est indispensable pour garantir un usage sûr, rationnel et
efficace des drogues végétales en médecine contemporaine.
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