Des Musees Africains Aux Banques Culturelles
Des Musees Africains Aux Banques Culturelles
1 Une partie des données utilisées dans cet article ont été recueillies dans le cadre des activités du LMI
PATEO.
2 Joubert H., « Les musées : la construction de l’identité nationale nigériane en pays yoruba », Cahiers
d’études africaines, vol. 39, Cahier 155/156, 1999, « Prélever, exhiber. La mise en musées », p. 845-873.
3 Konaré A. O., « Pour d’autres musées ethnographiques en Afrique », Museum, 35 (311) 1983, p. 146-149.
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NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
musées communautaires en Afrique ont été voués à l’échec, loin s’en faut, mais cet
exemple nous paraissait intéressant à souligner car il illustre de façon assez carica-
turale les conflits existants à ce jour sur les critères de patrimonialisation entre les
populations locales et les bailleurs de fonds. Enfin nous focalis,ons la part la plus
importante de notre réflexion à la présentation et l’analyse d’une expérience, à nos
yeux très innovante en matière de gestion et de mise en scène du patrimoine en
Afrique subsaharienne, les banques culturelles. Celles-ci proposent en effet une
solution alternative à la vente des objets culturels par la mise en place d’un micro-
crédit en faveur du développement économique des familles les plus modestes.
4 Ce titre de paragraphe reprend, et pour lui rendre hommage, le titre d’un article d’Anne Gaugue qui
a été sans aucun doute un des premiers auteurs à faire une analyse globale de la situation des musées en
Afrique (Gaugue A., « Géopolitique des musées en Afrique : la mise en scène de la nation », Hérodote,
no 65-66, Paris, La Découverte, 1992, p. 289-309). Cette première partie de notre article, qui a pour objet
de contextualiser notre propos, fait référence à de nombreux auteurs qui s’intéressent à la muséologie afri-
caine dont les deux synthèses d’Anne Gaugue : Gaugue A., « Musées et colonisation en Afrique tropicale »,
Cahier d’études africaines, vol. 39, Cahier 155/156 (Prélever, exhiber, la mise en musées), 1999a, p. 727-745.
Et Gaugue A., « La mise en scène de la nation dans les musées d’Afrique tropicales », Ethnologie française,
nouvelle série, t. 29, no 3, (Musée Nation : après les colonies), 1999b, p. 337-344, et la synthèse actualisée de
Brianso et Girault que nous enrichissons une nouvelle fois : Brianso I., Girault Y., « Instrumentalisations
politiques et développementalistes du patrimoine culturel africain », Etudes de communications, Anthropologie
des savoirs, no 42, 2014, p. 149-162.
5 Perrot C.-H., « Un musée royal au début du xixe siècle en Ashanti : l’Aban », Cahiers d’Études afri-
caines, vol. 39, no 155/156, op. cit., 1999, p. 875-884, p. 876.
6 Bonnat Journal 389, cité dans Perrot, ibid., p. 881.
7 Boyle F., Through Fante and to Coomassie: A diary of the Ashantee Expedition, London, Chapman and
Halla, 1874 cité dans Perrot, ibid., p. 880.
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Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
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NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
exemples « les Français ont créé à Saint-Louis (Sénégal) le premier musée d’Afrique
tropicale en 1863 et au Bénin le premier musée en 1930. En Namibie, la plus
ancienne structure muséale a été créée par les Allemands en 1907 à Windhoek, au
Kenya l’East Africa et Uganda Natural History Society a créé le National Museum of
Kenya en 1910, au Nigéria, les premiers musées ont été créés par l’administration
anglaise sous l’impulsion de Kenneth C. Murray, professeur d’art plastique 14 ».
Selon Robert, le musée, dans les colonies françaises pétries des valeurs de moder-
nité, avait pour but de présenter et de conserver les témoins matériels des cultures
des peuples dominés pour souligner, par contraste, la prétendue « supériorité » des
civilisations européennes 15. À l’inverse, selon Gaugue, « dans les colonies anglaises
de Gold Coast (actuel Ghana) et du Nigeria, il fut un des lieux de valorisation du
patrimoine africain destiné à favoriser l’émergence d’une conscience nationale et
à préparer l’indépendance 16 ».
D’un point de vue plus global, Kiethega, pense que ces musées étaient « construits
dans les capitales afin d’y présenter aux étrangers et aux touristes, et surtout à la
bourgeoisie de l’administration et du commerce coloniaux, un raccourci cultu-
rel des différents pays. Le musée colonial était un entrepôt sans rapport avec son
environnement, qui d’ailleurs l’ignorait 17 ».
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Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
traditionnels. Des parcelles de terrains avaient été confiées à des familles issues de
diverses populations pour qu’elles puissent construire leurs habitats traditionnels.
Pablo Toucet (1963, 194) précisait à ce sujet que l’on trouvait « un campement
nomade, composé de plusieurs tentes richement meublées. La première d’entre
elles, faite avec des nattes, correspond au type de tente employé par les Touaregs
de l’Aïr. La seconde, avec son grand vélum, vaste assemblage de peaux tannées,
reproduit l’habitat nomade des Touaregs de l’Azawak. On a également reconstitué
une tente toubou, du type en usage dans la lointaine région de Bilma. À proximité
de ce campement a été installée la très belle tente communautaire wogo, qui n’est
montée, dans les îles du fleuve, qu’à l’occasion des mariages des jeunes couples.
D’autres tentes, peul et Kourteï, ont été dressées dans les environs du campement
nomade. Le musée de plein air, qui s’étend sur plus de 2 hectares, comprend aussi
une fidèle reconstitution de l’Habitat rural haoussa […]. Des reconstitutions de
l’habitat rural songhay et djerma ont été également réalisées avec le même souci
d’authenticité. Le principe suivi pour chacune a toujours été le même : choisir l’ha-
bitat rural type correspondant à chaque groupe ethnique et faire venir à Niamey,
en dépit des distances parfois énormes, les personnes qui avaient bâti ce genre
d’habitations dans les humbles villages de brousse 21. »
– La seconde consiste en un jardin zoologique et un parc d’agrément compo-
sés en 1999 d’un zoo constitué de 198 individus et d’un arboretum constitué de
plusieurs espèces rares.
– La troisième concerne le village artisanal composé en 1999 de 450 maîtres et
apprentis et d’un centre artisanal pour handicapés.
– La quatrième le centre éducatif constitué en 1999 de six classes de CM2 et de
sept ateliers (batik, plomberie, électricité, menuiserie de base, menuiserie moderne,
soudure, dessin industriel).
Cinquante ans après son inauguration, ce musée cherche toujours à susciter cet
intérêt national et son directeur actuel précisait en 2011 « Depuis 2008, la préoc-
cupation est de mettre en place un cycle d’animation et d’éducation à l’intention
des jeunes. C’est ainsi que nous avons initié la visite des écoles au musée et l’orga-
nisation de spectacles durant les fêtes religieuses musulmanes et chrétiennes dans
l’optique de prendre en charge les jeunes au lieu de les laisser déambuler dans les
rues de Niamey. Cette approche donne le goût aux enfants de s’approprier leur
patrimoine culturel et naturel 22. »
Ainsi, dans une Afrique post-coloniale en reconstruction, cette instrumentalisa-
tion du musée au service d’un projet de nation s’observe dans de nombreux pays
21 Toucet précise :« Il nous reste encore à souligner l’engouement – il n’y a pas d’autre mo des habitants de la
ville de Niamey pour leur musée. À tout moment de la journée, les salles d’exposition, les allées du parc ou les cases
du musée de plein air ont des visiteurs qui se renouvellent sans cesse. Le chiffre, rigoureusement authentique, de
345 visiteurs en moyenne par jour fait qu’en trois ans d’existence, le musée national du Niger a reçu plus de douze
fois le nombre total d’habitants de la ville, qui n’en compte que 32 000. » Toucet P., « Le Musée national de la
République du Niger, Niamey », Museum, 16 (3), 1963, p. 192-196.
22 Interview du directeur M. Maman Ibrahim le 9 octobre 2011, Fofo Magazine.
[Link]
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NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
23 Anderson B.-R., L’imaginaire national : réflexion sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La
Découverte, 1996, traduction de Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism,
paru en 1983. Ce concept est décrit dans l’introduction et l’auteur y revient dans les chapitres 1 (Racines
culturelles) et 2 (Les origines de la conscience nationale).
24 Tchanilé M., Musée et développement culturel, actes du séminaire-atelier de Kpalimé, Patrimoine
muséal : facteur de développement endogène, ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture, Direction
du musée national, des sites et monuments, Lomé, 1989, p. 4.
25 Madondo T.-W., « Au Botswana, le musée à la rencontre de la population », Museum, no 3 1982, p.190.
26 Chellah M., « Le musée national de Zambie à Living Stone », Museum, no 2, 1983, p. 129. Cité dans
Gaugue, op. cit., 1999b, p. 337.
27 Joubert, op. cit., 1999, p. 857.
28 Perrois L., « Le musée des Arts et Traditions de Libreville (Gabon) », Museum, 1970, XXIII (3).
29 Perrois L.,« La formation d’un “patrimoine” du Sud : le musée des Arts et Traditions du Gabon »,
Ethnologie française, nouvelle série, t. 29, no 3, 1999, « Musée, nation : après les colonies », p. 345-354, p. 353.
30 Ibid., p. 345.
31 Ibid.
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Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
32 Ibid., p. 346.
33 Ibid.
34 Ibid., p. 348.
35 Ibid., p. 349.
36 Ibid., p. 351. Il est de nos jours tout à fait reconnus que les chercheurs qui participent au processus de
création de patrimoine comme les archéologues ou de sélection de patrimoine (ethnologues) et les muséo-
logues qui le mettent en scène sont acteurs dans le jeu des rapports au pouvoir. Cette problématique fait
l’objet d’un séminaire au sein de notre UMR 208 PALOC MNHN/IRD. Ce séminaire « Fabric-acteurs de
patrimoine : Implication et participation des chercheurs dans les processus de patrimonialisation au Sud » se
propose de poursuivre les réflexions commencées en 2000 sur les processus de construction (et de déconstruc-
tion) des patrimoines dans les pays du Sud et les représentations qui leur sont associées. Site [Link]
37 Marcel O., « Patrimonialisation aux marges et désir de territoire : les Nubiens de Kibera et l’appro-
priation du dispositif muséal au Kenya », in Calas B., Marcel O (dir.), « Patrimonialisations en Afrique »,
Revue géographie et cultures, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 127-143, p. 134.
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NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
38 Calas B., Marcel O., et Delfosse C., « Patrimonialisations en Afrique lieux d’exception, normes
et marginalités », in Calas B., Marcel O (dir.), « Patrimonialisations en Afrique », Revue géographie et
cultures, Paris, L’Harmattan, 2011, p.5-10, p. 7.
39 Joubert, op. cit., 1999, p. 846.
40 D’après le site du musée, les visiteurs se répartissent en 20 % de touristes étrangers, et 60 % d’enfants
des écoles.
41 Extrait de l’article du 17 août 2011 « Nelson Mandela muséifié de son vivant en Afrique du Sud ».
[Link]
42 AF – vendredi 6 décembre 2013.
43 Gaugue A., op. cit., 1999b.
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Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
Ces musées seront créés pour répondre à des besoins autochtones et ne seront
pas créés pour satisfaire les touristes ou des étrangers au pays 44. » En 1991 Alpha
Oumar Konaré, alors président de l’Icom, réaffirmait sa pensée en précisant « [qu’]
il est grand temps, ce nous semble, de procéder à une totale remise en cause, il
faut “tuer”, je dis tuer, le modèle occidental de musée en Afrique pour que s’épa-
nouissent de nouveaux modes de conservation et de promotion du patrimoine.
Cela sera-t-il jamais possible tant que nous ne rompons pas le réseau de dépen-
dance et d’aliénation tissé autour de nous, tant que de façon autonome et en adulte
nous n’engagerons pas et ne conduirons pas le débat et les réalisations, tant que
les champs de l’éducation et de la culture continueront à être distincts, tant que
les populations surtout rurales seront maintenues dans un état de marginalisa-
tion voire d’exclusion 45. »
Avant de revenir sur la problématique « musées et développement » en Afrique,
nous souhaitons retenir quelques éléments des réflexions formulées durant la syn-
thèse des débats de l’atelier de Bruxelles 46, et plus spécifiquement ceux portant sur
« Patrimoine et Cultures traditionnelles ». Pour lancer les échanges, Yves Robert
soulignait le fait qu’en Occident le rapport au temps « s’est forgé depuis des siècles
grâce à divers jalons concrétisés par des périodes de fractures comme la Renaissance,
et la Révolution française, mais aussi grâce à l’œuvre de grands scientifiques et
penseurs comme Copernic, Kant et Bergson et plus récemment Prigogine 47 ». Ce
constat entraîne, selon lui, « la construction d’une idée d’un temps linéaire, orienté,
rationalisé et irréversible. C’est à l’intérieur de ce temps qui fuit que le concept de
patrimoine a pris naissance 48 ». Dans les cultures traditionnelles de l’Afrique sub-
saharienne, le rapport au temps est très différent, alors « comment peut-on com-
muniquer le temps et instaurer, si nécessaire, un rapport chronologique à l’histoire
au sein du musée 49 ? ». Après avoir évoqué deux exemples précis en archéologie
qui dénotent le fait que les populations locales savent attribuer à certains objets
singuliers le fait qu’ils soient anciens, Hamady Bocoum 50, précise « qu’il faut
relever le débat existant autour des traditions orales et spécialement de la lecture
chronologique de ces traditions 51 ». Tout en rappelant qu’il existe des « lieux de
mémoires » comme autant de repères pour mieux situer les choses dans l’espace et
le temps, il souligne que « le problème que nous avons en termes de patrimonia-
lisation, c’est de faire la jonction entre ces lieux de mémoire et la mémoire de ces
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NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
52 Ibid.
53 Samuel Sidibé, docteur en histoire des sociétés africaines est, depuis 1987, directeur du musée national
du Mali à Bamako, le plus important musée d’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud). Très engagé
dans la lutte contre le pillage et le trafic illicite du patrimoine culturel malien, il est membre de la commis-
sion des acquisitions du musée du quai Branly, à Paris.
54 Ibid., p. 161.
55 Les informations relatives à la création de ce musée sont extraites d’un entretien d’une heure trente
que nous avons réalisé en juillet 2014 avec Ousmane Diatta. Cet entretien a été complété par une visite
guidée du site en sa compagnie.
56 En se référant aux dires des anciens, et à une date de référence (ou période de fracture selon Yves
Robert), le cantonnement de la guerre de 14-18, Ousmane Diatta pense que les derniers habitants de sa
communauté ont vécu sur ce territoire dans les années 1800.
57 L’animisme n’est pas une religion mais une pratique rituelle liée à la libation du vin de palme chez
le peuple Awatt.
58 Kassumaye signifie bienvenue chez les Diola s: kassumaye, kassumaye keep ou kassumaye diang…
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Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
s’est-il engagé dans une telle entreprise pour laquelle il n’avait a priori aucune for-
mation initiale ni un intérêt particulier ? Il souhaitait « valider le patrimoine de sa
communauté », estimé à ce jour à environ 250 personnes en Afrique et quelques
dizaines dans la diaspora, « car celui-ci est menacé par la modernité d’où le risque
de perdre notre culture ancestrale, de perdre notre orientation. Les anciens avaient
la culture orale, mais notre histoire se perd avec la mort des anciens. […] De plus
depuis longtemps notre bois sacré, où nous n’avons cessé de faire des rituels, se
trouvait isolé de notre village ». Alors même qu’il a réalisé un projet assez nova-
teur, Ousmane Diatta, rêve de faire « revivre ce village » en créant au sein de cette
forêt « des maisons qui respectent l’esprit du village de ses ancêtres en utilisant une
architecture traditionnelle ». Il souhaite également y créer un musée qui, curieu-
sement, se rapproche bien plus du modèle occidental de la forme retenue actuel-
lement. « Ce musée sera constitué d’une grande case à impluvium, circulaire (l’un
des symboles de l’architecture diola), construite en banco (argile locale), d’une
superficie de 314 m2. Les fondations seront en béton (ciment plus coquillages)
pour lutter contre les attaques des termites. Au centre de l’impluvium se trouve
un palmier incarnant le lien avec la nature, et autour seront distribuées cinq salles
desservies par un déambulatoire. Une de ces salles servira d’accueil avec la récep-
tion, le bureau administratif et une salle d’exposition. Les quatre grandes figures
de la philosophie diola : la sagesse, la fécondité, la liberté, le souvenir de Waye
Djifenden, seront mises en valeur dans cette salle ainsi que des objets tradition-
nels non présents dans les quatre autres salles du musée. Ces dernières offriront
aux visiteurs la découverte des six domaines du musée : le culte animiste, l’histo-
rique du musée, la jeunesse, les hommes, les activités des femmes : poterie et van-
nerie. Dans chaque salle, des tables présentoirs rondes et des panneaux explicatifs
leur permettront de mieux faire connaissance avec la culture diola. »
En approfondissant les concepts de culture, d’ethnie et de territoire et le lien qui
les unit, Joël Bonnemaison précise que : « C’est par le territoire que s’incarne la
relation symbolique qui existe entre la culture et l’espace. Le territoire devient dès
lors un “géosymbole”, [c’est-à-dire] un lieu, un itinéraire, un espace qui, pour des
raisons religieuses, politiques ou culturelles prend aux yeux de certains peuples et
groupes ethniques, une dimension symbolique qui les conforte dans leur iden-
tité 59. » En voulant créer un nouveau bâtiment (case à impluvium circulaire symbole
de l’architecture diola), au sein de cette forêt sacrée, Ousmane Diatta propose
donc de créer un géosymbole fort au sein d’un territoire « investi de symbolique
par les populations qui l’occupent ou le parcourent, et dont les représentations
propres guident la connaissance qu’on peut en avoir ». Ce projet de création d’un
centre d’interprétation illustre parfaitement la jonction entre lieu de mémoire et
mémoire des lieux en référence au propos d’Hamady Bocoum. Cependant qu’en
sera-t-il vraiment de l’évolution du projet actuel, car pour le financer (évaluation
16 millions CFA) Ousmane Diatta cherche des partenaires. Il a reçu une pro-
position du club MED qui, en contrepartie, inscrirait la visite de ce musée dans
son offre culturelle à laquelle seront adjoints une boutique souvenir et un restau-
rant. De tels financements induiraient très vraisemblablement une inflexion du
59 Bonnemaison J., « Voyage autour du territoire », L’Espace géographique, no 4, 1981, p. 249-262, p. 249.
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NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
projet initial vers une mise en folklore de cette culture dans un village totalement
reconstitué. Cet exemple illustre bien la complexité encore de nos jours de lier
musées et développement tant il est vrai que dans des villages démunis il semble
bien difficile de prendre à la lettre les propos de Tony Adedze qui précisait : « Il
est vrai qu’en Afrique les musées ont besoin d’une nouvelle orientation : le musée
doit répondre aux besoins et aux aspirations des Africains et doit être intégré
au processus de développement africain 60. » Cependant, la création du Conseil
international des musées africains (Africom) 61 va, à partir des années 2000, sans
aucun doute stimuler la création de musées communautaires. Cet organisme s’est
en effet fixé comme objectifs de promouvoir le développement des musées et ins-
titutions assimilées en Afrique dans le contexte du développement mondial ; de
promouvoir le développement des professions sur lesquelles reposent les activi-
tés des musées ; de renforcer la collaboration et la coopération entre les musées
et les professionnels des musées d’Afrique, et développer des échanges avec des
professionnels non africains ; de promouvoir la participation de toutes les com-
posantes de la société dans la protection et la mise en valeur du patrimoine cultu-
rel et naturel ; de lutter contre le trafic illicite (et pillage) du patrimoine africain
(Nouvelles Africom, no 1, 2).
Nous allons, dans les lignes qui suivent, tenter d’analyser quelques exemples de
musées communautaires en focalisant notre intérêt sur une création très origi-
nale : les banques culturelles.
60 Adedze A.-T., Collection et définition du patrimoine culturel au Togo ?, in Actes du colloque Quels musées
pour l’Afrique ?, Patrimoine en devenir, Paris, Édition Icom, 1992, p. 173-176, p. 173.
61 Le programme Africom est né de la rencontre sur le thème « Quels musées pour l’Afrique ? Patrimoine
en devenir », organisé au Bénin, au Ghana, et au Togo par l’Icom en novembre 1991. L’assemblée consti-
tuante d’Africom tenue du 3 au 9 octobre 1999 à Lusaka a décidé de créer Africom en tant qu’organisa-
tion autonome. (Nouvelles Africom, no 1, 2002, p. 2.
62 Marcel O., op. cit., p. 129.
63 « Nous avons vécu à Kibéra bien avant que Nairobi soit Nairobi, que le Kenya soit le Kenya. » Citation
d’Ibrahim Diab, membre du conseil des anciens, « Kenya begins huge slum clearance », BBC, 16 septembre
2009, cité dans Marcel O, « Patrimonialisation aux marges et désir de territoire : les Nubiens de Kibera
et l’appropriation du dispositif muséal au Kenya », in Calas B., Marcel O. (dir.), « Patrimonialisations en
Afrique », Revue géographie et cultures, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 127-143 ; p. 131.
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Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
64 Ces populations ne sont pas représentées au sein du Nairobi National Museum. Ibid., p. 128.
65 Ibid., p. 131.
66 Ibid., p. 135. L’auteur cite : le Jubillee club ou le Nubian Councilof elders (autorité morale et judi-
ciaire pour les litiges familiaux).
67 Ibid., p. 137.
68 Ibid., p. 139.
69 Ibid., p.140.
70 Pour une analyse de l’évolution éthique des normes internationales de patrimonialisation. Voir Brianso I.,
Girault Y. op. cit., 2014b.
71 Wahnich S., « L’impossible patrimoine négatif », in Wiewiorka A., Cywinski P. (dir.), Le Futur
d’Auschwitz, Paris, IRICE, 2011, p. 47-62.
121
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
72 Ibid., p. 54.
73 Ibid.
74 Il est intéressant à ce sujet de faire référence aux débats de l’atelier dit de Bruxelles sur le concept de patri-
moine tel qu’il est conceptualisé, vécu et transmis au sein des cultures dites traditionnelles. Voir Bouttiaux.
A.-M., op. cit., 2000. Voir également Cassin B., Wozny D (dir.), Les Intraduisibles du patrimoine en Afrique
subsaharienne, Paris, Éditions Démopolis, 2014, p. 16. « Dans le cadre de la série des ateliers Les intradui-
sibles du patrimoine, ouverte en 2011 à Paris, puis poursuivie en 2012 à Dakar et en 2013 à Gaborone puis
à la Fondation des Treilles, des chercheurs et professionnels du patrimoine, soutenus par le ministère des
Affaires étrangères (Direction générale de la mondialisation, Pôle patrimoine mondial), le Labex TransferS
(CNRS/ENS), l’Académie africaine des langues (Acalan), l’Institut fondamental d’Afrique noire de l’uni-
versité Cheikh Anta Diop de Dakar et l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), se sont
attachés à analyser certains symptômes de ce décalage. Ils ont travaillé sur les dénotations et connotations
du patrimoine, et sur les efforts à engager pour mettre en place des instruments normatifs afin de gérer
et protéger des biens patrimoniaux à valeur universelle exceptionnelle. ». Voir enfin Bondaz J., Graezer
Bideau G., Isnart C. et Leblond A (dir.), Les vocabulaires locaux du « patrimoine ». Traductions, négocia-
tions, et transformations, Zürich, LIT Verlag, 2014.
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Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
linguistique dans lequel il prend forme 75. » Ne pouvant dans le cadre de cet article
présenter une palette d’exemples de musées communautaires en Afrique, nous
souhaitons nous focaliser sur un exemple très original : Les banques culturelles.
75 Ibid., p. 15.
76 Définition proposée par Alizim Badoualou Karka, conseiller culturel au ministère de la Culture du
Togo, gestionnaire du site culturel Koutammakou et responsable de la banque culturelle du Koutamakou
lors de sa communicatio (non publiée) : « La banque culturelle comme instrument de mobilisation des
populations sur un site du patrimoine mondial en danger : la banque culturelle du Koutammakou », « Les
musées entre enjeux identitaires et enjeux économiques », rencontres des 10-11 décembre, MAE 2012, Paris.
77 Définition proposée par Ibrahim Tchan Issifou, corps des volontaires Béninois, lors de sa communi-
cation : « Les banques culturelles, une solution à la sauvegarde du patrimoine culturel », « Les musées entre
enjeux identitaires et enjeux économiques », rencontres des 10-11 décembre, MAE 2012, Paris.
78 Daouda Keita, archéologue et président de l’association pour la promotion des banques culturelles.
Voir Keita D. avec la collaboration de Yattara A., Macalou B., Sow Sangaré M., Coulibaly M.,
Coulibaly, R. et Coulibaly S., Guide de la banque culturelle basé sur les expériences au Mali, 2005, p. 14.
79 Crosby T. D., Ebbe K., “The cultural bank a community-based museum provides micro credit”, Cultural
Heritage an Urban age, special issue, World Bank, 19256, 1998, p. 22. Ces éléments historiques sont traduits
et repris de façon quasi intégrale par Keita, op. cit. et Waongo A., « Rapport d’évaluation de la banque
culturelle de Fombori (Mali) », Cadernos de Sociomuseologia, nº 28, 2007 (Actas do XII Atelier Internacional
do MINO Lisboa), p. 213-254.
80 Aldiouma B., Mory Y., « Les banques culturelles du Mali : une expérience porteuse d’espoir », in
« Réinventer les musées », Africultures no 70, 2007.
81 Selon Bedaux Rogier M.-A., « les grottes de Tellem et les restes d’objets associés appartiennent à
une même culture (au sens de Clarke 1968, 232) […]. Les Dogons utilisent le terme de “Tellem” qui vient
de Temmen (nous les avons trouvés) pour désigner les gens qui habitaient la falaise avant eux ». Bedaux
Rogier M.-A., « Tellem, reconnaissance archéologique d’une culture de l’Ouest africain au Moyen Âge :
recherches architectoniques », Journal de la société des africanistes. 1972, t. 42 fasc. 2. p. 103-185, p. 155.
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NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
et aplanir leurs dissensions, les femmes du village ont approché leurs partenaires
(une volontaire américaine, Felix Cross, du corps de la paix et Maraim Oualogem,
agent d’une organisation non gouvernementale Gestion aménagement du terroir
(GAT) qui ont soumis l’idée de la construction d’un musée dans lequel seraient
exposés les objets culturels du village avec une boutique pour la vente des produits
artisanaux 82 ». Avec l’appui de bailleurs de fonds comme l’Agency for International
Development qui apporta US$ 2676, l’appui technique du Canada’s Unitarian Service
Committee (USC) qui accompagna le groupe des femmes 83, l’appui important du
gouvernement, et des médias (radio et télévision) le premier musée de Fombori a
ouvert ses portes en 1996. Cependant « many villagers were reluctant to place their
ceremonial objects in the museum. The building was soon closed unless visitors were
expected. Subsequently, the building was invaded by termites. Only five months after
inauguration, the museum objects had to be evacuated 84 ». Les habitants de ce village
ne se découragèrent pas pour autant, et ils ont tenté de prendre en compte les
causes de cet échec. Il faut tout d’abord préciser que Fombori est un petit village
d’agriculteurs et « à la faveur de l’introduction de l’islam qui est devenue la reli-
gion dominante, la majorité des habitants de Fombori ont cessé la pratique des
religions traditionnelles. À cause de cette mutation, les objets associés aux rituels
dogon et aux cérémonies traditionnelles ont perdu de leur valeur. Cependant l’in-
térêt croissant pour l’art dogon auprès des collectionneurs a amené beaucoup de
personnes à vendre des objets familiaux comme une stratégie de survie dans une
zone marquée par une pauvreté croissante » 85. Ce point de vue est partagé par de
nombreux auteurs notamment, Crosby, Aldiouma et Mory, Mayor 86 et Keita qui
précise : « Au Mali, les populations rurales sont aujourd’hui confrontées à une pau-
vreté endémique qui s’accentue lors des sécheresses récurrentes. Pour pallier ces
crises et subvenir à leurs besoins immédiats, les populations rurales ont souvent
recours au pillage des sites archéologiques et à la vente de leurs objets culturels
aux collectionneurs d’objets d’art. » 87 À cela s’ajoute : « L’influence du christia-
nisme et de l’islam, et plus particulièrement les processus de réislamisations en
vigueur depuis les années 1990, caractérisés par l’expansion de courants rigo-
ristes tels le Wahabisme puis Ansar Dine, qui entraîne l’abandon de nombreuses
82 Keita, op. cit., p. 118 ; selon Crosby et Ebbe op. cit., p. 22.
83 Vincent et Ebbe précisent qu’une visite préalable au Museum national de Bamako fut organisée pour
les représentants du village.
84 Crosby, Ebbe, op. cit., p. 22.
85 Waongo, op. cit., p. 215.
86 Crosby T. D. : « The culture ban k: micro credit, living objects and community development in West Africa »,
in Silverman R. A (ed.), Museum as process translating local and global knowledges, London, Routledge,
coll. Museum meanings, 2014, p. 189-207 ; Aldiouma, Mory, op. cit .; Mayor A. et Huysecom E.,
“Cultural Pathways to Development Among Communities: The Cultural Banks in Mali”, in Schmidt P.
et Pikirayi I. (eds), Community Archaeology and Heritage in Africa: Deconstructing Practice, Abington (UK),
Routledge (à paraître).
87 Keita D., « Les banques culturelles : une nouvelle initiative de protection du patrimoine culturel et
de développement des localités », in Bouttiaux A.-M (ed.), Afrique : musées et patrimoines pour quels
publics ?, Paris, Karthala et Tervuren Africa Museum, 2007, p. 117-127, p. 117.
124
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
88 Mayor A., Keita D., Tessougué B, « La banque culturelle de Dimbal au Mali : un exemple de
gestion locale du patrimoine », in Mayor A., Negri V. et Huysecom E (eds.), « African Memory in
danger – Mémoire africaine en péril », Journal of African Archaeology, Monographs series ; 11, Francfort,
Africa Magna Verlag, 2015.
89 Waongo, op. cit., p. 229.
90 Ibid., p. 246. Cette banque culturelle s’inscrit, au Mali, dans le Programme appui et valorisation des
initiatives artistiques et culturelles (PAVIA).
91 Aldiouma, Mory, op. cit.
92 Crosby, Ebbe, op. cit .; Mayor A. et al. (a), « La banque culturelle de Dimbal au Mali : un exemple de
gestion locale du patrimoine », in : Mayor A., Negri V. et Huysecom E (Eds). African Memory in danger
– Mémoire africaine en péril. Journal of African Archaeology Monographs series ; 11. Africa Magna Verlag,
Francfort, (à paraître).
93 Deubel T. F., « “Banking of culture” microcredit as incentive for cultural conservation in Mali”, in
Fernado J. L (ed.), Microfinance perils and prospects, London, Routledge, 2006, p. 115-131, p. 124.
94 Keita D., avec la collaboration de Yattara A., Macalou B., Sow Sangaré M., Coulibaly M.,
Coulibaly R. et Coulibaly S., Guide de la banque culturelle basé sur les expériences au Mali, 2005, p. 17.
125
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
95 Ces personnes ont travaillé pendant les cinq premières années sur la base du volontariat, et depuis
octobre 2002 ils perçoivent une indemnité de 2500Frs CFA/mois pour les neuf membres du comité de
gestion n’ayant pas plus de responsabilité (Waongo, op. cit., p. 227).
96 Il était à cette époque chargé du programme West African Museums Programme (WAMP).
97 Le Programme des musées de l’Afrique de l’Ouest, communément appelé West African Museums
Programme (WAMP) a été créé en 1982 à Abidjan comme un projet de l’Institut International Africain
de Londres, sous l’initiative de feu Philip Ravenhill qui en fut le premier directeur exécutif. En 1987, le
WAMP fut transféré à Dakar sous la direction du Dr Claude Daniel Ardouin, ancien directeur du Musée
national du Mali. En 1992 le projet devint programme. L’évolution de l’état de projet à celui de programme
dénote de la croissance et de l’importance des activités du WAMP. En 1995 le Dr Alexis Adandé, profes-
seur à l’université nationale du Bénin, succéda à Claude Ardouin. L’actuel Directeur exécutif du WAMP
le Dr Boureima Diamitani, ancien directeur du patrimoine culturel du Burkina Faso a été nommé depuis
mai 2001. Consultation septembre 2014
[Link] & view = article & id = 15 & Itemid = 22,
En 2002 le WAMP couvrait seize pays d’Afrique de l’Ouest et le Cameroun avec un total de 146 musées
partenaires.
98 Deubel T. F., Conserving cultural heritage with microcredit : a case study of the Dogon culture bank in
Fombori, Mali. Thesis submitted to the faculty of the department of anthropology, degree Master of ARTS,
graduate collège, University of Arizona, 2003.
99 Cet article publié par Alassane Waongo en 2007 (op. cit.) reprend les éléments d’un rapport d’évalua-
tion du projet pilote de la banque culturelle de Fombori effectué en 2002, sous la responsabilité d’El Hadji
Mbaye Gueye, soit après cinq années de fonctionnement. Notons que l’article d’Aldiouma, Mory, op. cit.,
reprend également assez largement ce rapport sans pour autant le citer explicitement.
126
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
mobilisons donc largement ces deux publications pour présenter les principaux
points d’évaluation de ce projet pilote.
En 2002, la collection du musée villageois (issus de la collecte effectuée égale-
ment sur treize villages voisins) comptait 440 objets (cf. le tableau 1) répartis dans
trois salles d’exposition 100 :
– une salle historique réservée à l’histoire Dogon, intégrant des artefacts archéo-
logiques et des statues rituels ;
– une salle dédiée aux femmes, présentant leurs bijoux les objets qu’elles utilisent
pour leurs travaux (pots, calebasses, objets domestiques…) ;
– une salle transculturelle regroupant des objets issus de diverses ethnies peu-
plant le pays Dogon.
Il nous semble que la banque culturelle de Fombori peut être assimilée à un « musée
vivant » au sens ou les objets collectés ne sont pas déconnectés de « leur réalité »
car chaque fois qu’ils célèbrent un rite, les propriétaires peuvent les utiliser. Ainsi
les objets culturels qui restent solidement insérés dans le circuit symbolique de la
communauté ne sont pas6 selon l’expression de Jacques Hainard, « vitrinifiés 101 ».
De plus il nous semble fondamental de préciser que l’un des aspects les plus impor-
tants de la banque culturelle de Fombori est lié à la documentation qui accompagne
chaque objet collecté. C’est ainsi qu’en 1998, le président et le coordinateur de la
banque culturelle ont travaillé avec des membres du corps des volontaires pour
la paix pour enregistrer le maximum d’informations issues de la tradition orale.
L’ensemble de cette documentation liée tant au patrimoine matériel qu’immaté-
riel constitue une ressource fondamentale pour les générations futures.
« We must keep the objects that we have inherited for our children and grand children.
That way they will be able to study our culture and learn how our ancestors lived before
us. Our heritage is sometthing that we must respect and guard well. Today people are
engaged in the religion of islam, but it’s no good to abandon the traditions of the past.
The future happiness of our people will be determined by the strength of our connection
to the past 102. »
« When I am younger we had so many things here. There were all kinds of statues that
people used to make sacrifices, but I hardly see those anymore. People have sold them for
money. If you went up on the cliff in those days you could find objects left by the Tellem
in the rock spaces. Now there are still bones there, but the objects are gone. I am glad
that we have a Culture Bank now because it is a place where we can save what is left
here and remember the old ways. I was surprised when I saw so many things in the
Culture Bank. People used to keep those thongs hidden away in their houses where no
one could see them. Now we have a place that helps us look back and reflect on our past
history instead of losing it 103. »
127
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
Selon Deubel 105, de 1997 à juillet 2002, 451 prêts ont été attribués à 700 deman-
deurs (60 % de femmes et 40 % d’hommes ce qui correspond à 44 % de la popu-
lation totale de Fombori) pour une somme totale de 6,540,02 F CFA. Le taux de
remboursement (avec 3 % de taux d’intérêt par mois) était de 94 % 106. 57 % des
bénéficiaires ont utilisé ces prêts pour créer de nouvelles activités 107. Les activités
de la caisse de microcrédits se répartissaient en trois systèmes de prêts :
– des prêts individuels d’un montant de 20 000 à 25 000 CFA ;
– des prêts collectifs (objet déposé par un collectif ) d’un montant de 20 000 à
40 000 CFA remboursable en six mois ;
– des prêts pour des objets de grande valeur d’un montant de 20 000 à 60 000 CFA
remboursable en six mois 108.
Amadou Aya, président du comité de direction de la banque culturelle, a orga-
nisé une série de cours d’alphabétisation accueillant, de 1998 à 2001, 104 per-
sonnes âgées de 16 à 38 ans dans le dialecte local Dogon, Jam-si 109. Deux ateliers
de sculptures sur bois furent organisés à Fombori en 1999 par un sculpteur Dogon
provenant du village de Kono, distant d’environ 25 km au sud de Fombori. La
banque culturelle a également financé deux ateliers de formation en fabrique de
104 D’après Deubel, op. cit., 2003, p. 52 et Deubel, op. cit., 2006, p. 123, repris dans Keita, op. cit., 2007, p. 123.
105 Deubel, op. cit., 2003, p. 48. Cette évaluation financière des activités de la banque culturelle de Fombori
a été effectuée par Ms Tara Flynn Deubel de l’université Arizona dans le cadre de son Master of Arts (USA).
106 Ibid., p. 49.
107 Waongo, op. cit., p. 233.
108 Ibid., p. 225.
109 Ces cours destinés à un groupe d’environ vingt personnes avaient lieu trois fois par semaine le soir
pendant trois mois.
128
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
110 Deubel, op. cit., 2003, p. 55 ; repris pour partie par Waongo, op. cit., p. 234.
111 Deubel, op. cit., 2003, p. 55.
112 Waongo, op. cit., p. 246-247.
113 Ibid., p. 247.
114 D’après Deubel, op. cit., p. 56-58 et Waongo, op. cit., p. 241- 244. Les chiffres annoncés ne sont pas
toujours semblables, dans ce cas nous avons privilégié ceux de Deubel qui a passé de longs mois sur place
et dont il semblerait bien que Waongo, qui n’a passé que quelques jours sur place, s’inspire le plus souvent
sans toujours citer ce travail préalable.
129
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
Tableau 3. Statut du microcrédit dans les villages pilotes, mai/septembre 2004 116.
Les montants présentés sont en CFA
Degnekoro Kola
Femmes 70 crédits 54 crédits
moy. 16,957 F CFA moy 26,019 F CFA
Hommes 64 crédits 28 crédits
moy. 24,070 F CFA moy. 33,036
Total 134 crédits 82 crédits
moy. 20,354 F CFA moy. 28,415F CFA
115 Dans Yattara A., « L’expérience des Banques culturelles du Mali : une action innovante en matière de
gestion du patrimoine adaptée au contexte africain », in Battesti J. (ed), Que reste t’il du présent ? Collecter le
contemporain dans les musées de société, Bordeaux, Edition Le Festin, 2013, p. 358-367. L’auteur précise que :
« La Banque mondiale a mis à disposition les moyens financiers nécessaires pour la création de banques
culturelles au Mali à travers sa foire aux initiatives innovantes appelées “development Marketplace”. […]
En novembre 2003, un deuxième financement du President’s Contingency Fund (PCF) de la Banque mon-
diale a permis la constitution d’une équipe d’experts maliens chargés de développer les capacités des trois
premières banques culturelles du Mali et de promouvoir cette expérience. Cela a abouti à la création d’un
document guide de la banque culturelle, à la production de modules de formation pour les communautés,
d’un film documentaire retraçant les principes de création et de gestion d’une banque culturelle, et à la publi-
cation d’articles dans divers medias et revues à travers le monde ». Voir à ce sujet également Aldiouma B.,
Mory Y., « Les banques culturelles du Mali : une expérience porteuse d’espoir », Africultures (Réinventer
les musées), no 70, 2007, 248 p.
116 D’après Keita, op. cit., p. 18.
117 Ibid., p. 19.
118 Keita, op. cit., p. 124.
130
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
de spécifier à cet égard que les directeurs des banques culturelles, lors du séminaire
consacré aux activités de microcrédit dans les banques culturelles tenu à Porto Novo
en 2013 (MAE/EPA/PlaNet Finance), ont reprécisé que les prêts ne devaient être
octroyés que pour des activités génératrices de revenus et non pour des actions
humanitaires. Mayor précise également que le financement, dans l’urgence par
des prêts de la banque culturelle de Dimbal, des soins d’un parent malade, de mil
pour nourrir la famille à la période de soudure… ne générait aucun revenu ce qui
à conduit à un très faible remboursement des fonds octroyés en 2008 119.
C’est en effet en 2008 que la quatrième et dernière banque culturelle malienne (à
ce jour) fut créée à Dimbal 120 dans le cercle de Dandiagara en pays dogon, elle
fut financée par l’association dimmbal. ch suisse 121. Cet organisme débloqua une
première somme d’1 million de F CFA (environ 1 550 euros) pour démarrer les
activités de microcrédits en 2008. Compte tenu des difficultés rencontrées (retard
dans les remboursements et charges d’entretien de la banque culturelle), l’asso-
ciation dimmbal. ch suisse a attribué en 2011 un deuxième fonds de fonctionne-
ment s’élevant à 2 millions de F CFA. Anne Mayor, présidente de cette association,
précise dans le rapport d’activité de 2011, publié en mars 2012 que trois jours de
formation (octobre 20011) dans le domaine de la gestion, de la documentation et
de la communication ont permis d’initier un nouvel essor de la banque culturelle
de Dimbal. Suite à cette sensibilisation, au dynamisme insufflé, presque chaque
semaine de nouveaux objets sont venus s’ajouter à la collection, assortis ou non
de microcrédits, et les enregistrements sur fiches documentaires et par photogra-
phies se sont faits de façon rigoureuse par Boureima Tessougué qui a par ailleurs
débuté, avec le concours de l’association des anciens de la Commune et des chefs
de village, un inventaire exhaustif documenté des biens culturels de la Commune,
et surtout des piliers sculptés de toguna (abris à palabres de quartiers), très convoi-
tés par les antiquaires 122. Ce constat souligne que de telles structures innovantes
131
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
123 Programme Msd financé par le ministère français des Affaires étrangères sur un Fonds de solidarité
prioritaire (FSP) Toffoun D., (2008) Rapport général no 07 (résumé) séminaire régional sur les banques
culturelles du Mali Sévaré, Mali, du 10 au 14 mars, ministère des Affaires étrangères France, École du
patrimoine africain, 8 p.
124 Toffoun D., « Rapport général no7 (résumé) », séminaire régional sur les banques culturelles du Mali
Sévaré, Mali, du 10 au 14 mars, ministère des Affaires étrangères (France), École du patrimoine africain,
2008, p. 2.
125 D’après Ibid., p. 6.
132
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
à suivre avec une communauté pour la mise en place d’une banque culturelle et
les crédits accordés : périodicité et taux d’intérêt ; critères d’éligibilité d’accès 126 ».
En 2009, Aldiouma Yattara et Nayondjoua Djanguenane se sont rendus à
Koutammakou, au Togo, pour procéder à l’étude complète de faisabilité du projet
banque culturelle dans le pays Koutammakou 127. Cette mission avait pour objet
de : « Formuler les recommandations requises pour les réaménagements éventuels
qu’il conviendrait d’apporter au projet et pour sa mise en œuvre harmonieuse et
efficiente tout en élaborant le planning de son exécution. » Selon les responsables
du projet, « c’est sur ces résultats qu’une convention de financement a été signée
entre la structure de gestion du site et l’EPA pour la mise en place effective de la
banque culturelle de Koutammakou 128 ».
Durant la même année, une autre Mission exploratoire a été réalisée en pays Tanéka,
Commune de Copargo, Département de la Donga, Bénin par Mrs Sédéhou Edouard
Koutinhouin et Ismailou Baldé de l’École du patrimoine africain accompagné- de
Mr Aubin Hounsinou, historien 129. Cette mission avait pour objet « d’effectuer une
étude exploratoire du patrimoine culturel du pays Tanéka, de rencontrer les auto-
rités traditionnelles et administratives de Copargo et, si possible d’échanger avec
elles et examiner la possibilité de créer dans le milieu Tanéka un musée commu-
nautaire ou une banque culturelle ». Selon les responsables du projet, compte tenu
du fait que le pays Tanéka dispose d’énormes potentialités matérielles et immaté-
rielles susceptibles de favoriser la création d’une banque culturelle, il a été décidé
d’organiser une mission technique de deux experts sur le terrain pour effectuer
une étude complète de faisabilité du projet banque culturelle en pays Tanéka 130.
Cette politique de coopération a donc permis à l’École du patrimoine africain,
en 2010, d’appuyer la création de deux nouvelles banques culturelles, celle de
Koutammakou au Togo inaugurée en 2011, et celle de Taneka au Bénin inaugu-
rée en 2012 131. Le site de Koutammakou est intéressant, car cette banque cultu-
relle a été créée suite au classement du site sur la liste du patrimoine mondial.
Les composantes retenues du site pour ce classement avaient été, selon Joffroy et
Janguenane 132 :
– la takienta ou habitat traditionnel ;
– le sanctuaire du serpent ou fawaafa ;
– les bosquets, lieux ou forêt sacrés ;
– les rites initiatiques : difuani, dikountri ;
– les jeux : tir à l’arc, lutte.
126 Ibid., p. 3.
127 Mission réalisée du 20 au 27 janvier 2009 dans le cadre du Programme Msd financé par le ministère
français des Affaires étrangères sur un Fonds de solidarité prioritaire (FSP).
128 Rapport annuel MSD 2009, p. 8
129 Mission réalisée du 1er au 4 septembre 2009 dans le cadre du Programme Msd financé par le minis-
tère français des Affaires étrangères sur un Fonds de solidarité prioritaire (FSP).
130 Rapport annuel MSD 2009, p. 8.
131 Yattara A., « L’expérience des banques culturelles du Mali : une action innovante en matière de
gestion du patrimoine adaptée au contexte africain », in Battesti J. (ed.), Que reste-t-il du présent ? Collecter
le contemporain dans les musées de société, Bordeaux, Édition Le Festin, 2013, p. 358-367, p. 366.
132 Joffroy T., Djanguenane N., Koutammakou le pays Batammara, Éditions les amis du patrimoine,
CRAterre éditions, 2005.
133
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
133 Extrait de la préface de Lazare Eioundou, dans Joffroy, Djanguenane, op. cit., p. 3.
134 Yattara, op. cit., 2013.
134
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
135
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
Septembre
Novembre
Décembre
Visiteurs
Octobre
Janvier
Février
Juillet
Total
Mars
Août
Avril
Juin
Mai
Public scolaire
enfants gratuit 88 75 117 43 23 39 72 98 87 70 81 68 861
Adultes non
batamari 18 11 28 6 10 8 34 41 22 31 28 32 269
Batamari
gratuit 34 13 38 44 29 23 34 55 39 18 21 33 381
Total 140 99 183 93 62 70 140 194 148 119 130 133 1 511
135 Source banque culturelle de Koutamakou, Badoualou Karka A. « La banque culturelle comme ins-
trument de mobilisation des populations sur un site du patrimoine mondial en danger : la banque culturelle
du Koutammakou », in Les musées entre enjeux identitaires et enjeux économique, ministère des Affaires étran-
gères (MAE), l’École du patrimoine africain (EPA) et le Museum national d’histoire naturelle (MNHN),
les 10 et 11 décembre 2012.
136 Étaient présents à cet atelier : Danièle Wozny, directrice du patrimoine mondial à la Direction géné-
rale de la mondialisation MEADI France ; Luc Fabre, chef du SCAC, accompagnée de Mme Bahamba
Kpakou Batchoimou et de Mlle Céline Tastet ; Baba Keita, directeur accompagné d’Édouard Koutinhouin,
Diane Toffoun, Adé Alaofe, Ismailou Balde et Mariam Chitou ; Aldiouna Yattara, directeur du musée
du Sahel ; Luc Fabre, chef du SCAC Cotonou, Tchakodo Ouro-Koura, coordinateur National PlaNet
Finance, Eloïse Orange, chargée de mission PlaNet Finance. Les banques culturelles étaient représen-
tées par Alassane Zoumarou, coordonnateur BC Tanéka ; Abdoulaye Kpamla, trésorier chargé du volet
microcrédit BC Tanéka ; Alizim Badoualou Karka, coordinateur BC Koutammakou, Yéni N’pohyetouho,
secrétaire administratif BC Koutammakou, Alou Cisse coordinateur BC Fombori, Hamidou Tessougue
coordinateur BC Dimbal.
137 La crise sans précédent que traverse depuis près d’un an le Mali, dont le Nord est occupé par les isla-
mistes armés, a d’énormes répercussions économiques et sociales, notamment à Bamako, capitale en partie
désertée par les étrangers où le chômage s’accroît et où les prix flambent. « L’économie malienne traverse
une période difficile. Déjà en difficulté à cause de la très mauvaise récolte de 2011-2012, elle a beaucoup
souffert du coup d’État de mars 2012 et de ses retombées », notait récemment le Fonds monétaire inter-
national (FMI) à l’issue d’une mission de deux semaines à Bamako (in « Mali : entre troubles politiques et
occupation du Nord, l’économie en chute libre », Jeuneafrique. com, 24 décembre 2012 à 12 : 07).
136
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
Les conclusions de ces journées 138 ont permis de souligner « une vraie implica-
tion des Banques Culturelles dans la mise en œuvre des activités de microcré-
dit, en particulier au Bénin où est assuré un suivi régulier des bénéficiaires. […]
Cependant les Banques Culturelles interviennent pour l’instant à une échelle très
restreinte : prêts de 20 000 CFA en moyenne, pour un total d’environ 1 000 béné-
ficiaires à Fombori au Mali et moins de 100 respectivement au Togo et au Bénin ».
Les responsables de PlaNet Finance ont par ailleurs souligné l’absence d’un cadre
formel encadrant l’activité de microcrédit des banques culturelles car elles ne pos-
sèdent pas l’agrément prévu par la réglementation microfinance au sein de la zone
de l’Union monétaire de l’Afrique de l’ouest (UMOA). Si cette formalisation est
apparue prématurée pour les participants, car les Banques culturelles ne remplissent
pas à ce jour les conditions d’agrément comme le fait de pouvoir montrer la via-
bilité de la structure sur cinq ans, les responsables de PlaNet Finance ont sou-
ligné que cette dernière sera indispensable dans la perspective d’une croissance
du réseau et d’une recherche de financements auprès des bailleurs institution-
nels. Il semble bien que cette nécessaire maîtrise des caractéristiques des activités
de microcrédit soit indispensable pour assurer, dans le long terme, le fonction-
nement des banques culturelles. Ceci induit inévitablement « un fonctionnement
plus professionnel du processus d’octroi des crédits (montant, durée, échéancier de
remboursement) et de suivi des remboursements (mieux accompagner les béné-
ficiaires pour les aider à formuler un vrai projet dans le temps, leur permettant
une augmentation de leurs revenus) ». Eloïse Orange précise également dans ce
rapport que « la rentabilité de la banque culturelle ne devrait pas se limiter au seul
équilibre financier (charges = revenus) mais être assez élevée pour entraîner une
croissance de la structure et permettre ainsi de servir la demande croissante des
bénéficiaires (objectif de pérennité de la structure) ».
Initiées par les populations locales sur la base d’un fonctionnement communau-
taire, dont les acteurs et gestionnaires sont des bénévoles, les premières banques
culturelles rencontrent donc actuellement des problèmes inhérents à leur déve-
loppement. Elles ne sont toujours pas réellement reconnues officiellement 139, et
la nécessaire professionnalisation des acteurs tant sur les aspects de gestion du
microcrédit que sur les aspects de gestion (inventaire, conservation) et de la valo-
risation du patrimoine (médiation, interprétation) risque fort de dénaturer l’es-
prit de cette innovation. Tout à fait conscients de ces problèmes, les directeurs de
banques culturelles existantes ont souhaité créer une sorte d’« arc culturel » formé
par la mise en réseau des six banques culturelles existantes pour les désenclaver
et pouvoir activer plus facilement des réseaux de solidarité : création d’une plate-
forme numérique d’échanges entre banques en langues vernaculaires et en français,
138 Voir Éloïse Orange, « Atelier de réflexion sur les banques culturelles. Compte rendu des échanges sur
le volet microfinance des banques culturelles ». Atelier organisé à l’École du patrimoine africain à Porto-
Novo, les 28 et 29 mai 2013. Les partenaires étaient l’École du patrimoine de Porto Novo, Planet Finance,
le réseau des SCAC et instituts français de la zone concernée. Planet Finance, document non publié, 3 pages.
139 Voir Wosny, op. cit.
137
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
voire en anglais. Selon les échanges qui ont eu lieu à cet égard (tant à Paris 2012
qu’à Porto Novo 2013) cet arc culturel devrait être susceptible à la fois :
– de consolider des identités et des repères culturels, dont la perte, aggravée par
la pauvreté risque d’inciter des populations à se réfugier dans des valeurs ou des
idéologies de substitution qui accompagnent souvent les forces d’occupation ;
– de lutter contre le trafic illicite de biens culturels ;
– de créer ou de maintenir une dynamique de développement ;
– de créer les outils d’une solidarité inter5État et avec le reste du monde à travers
les trois éléments constitutifs d’une banque culturelle : un musée, un organisme
de microcrédit, un centre culturel au sens large (alphabétisation, formation,
manifestations, etc.).
Malgré le grand intérêt de ces banques culturelles d’une part et d’autre part les
aides qu’elles ont pu d’ores et déjà obtenir, leur condition de survie est en effet à
ce jour très menacée. L’une des premières difficultés est liée à l’entretien des bâti-
ments qui ont été le plus souvent réalisés avec les méthodes traditionnelles. Ainsi
les pluies importantes de 2009 ont largement altéré le toit des banques cultu-
relles de Diola, Dégnékore et Kola ou malgré des travaux réalisés en 2009 le bâti-
ment s’est effondré en 2010 140 ; ce qui a induit une destruction importante de la
documentation et une moindre confiance des habitants à y déposer des objets 141.
La banque culturelle de Fombori, la plus ancienne, a dû également faire face à
de nombreux travaux d’entretien de son bâtiment réalisé en argile (banco) 142. La
situation de conflits armés au Mali, a enfin considérablement altéré le fonction-
nement de ces banques culturelles tant par les pillages réalisés au nord du pays que
par la baisse induite sur les activités des populations qui ne pouvaient en consé-
quence rembourser leur prêt.
Dans le cadre de cet accord de mise en place d’un réseau de partenariat et d’en-
traide pour mieux assurer la survie des banques culturelles du Mali, les respon-
sables de l’association [Link] ont mandaté et financé une mission d’évaluation
qui s’est déroulée du 10 au 24 avril 2014 dans les villages de Dégnékoro, Kola,
Dimbal et Fombori 143. En se basant sur les résultats de la mission d’évaluation de
Tessougue et Cissé 144, Mayor, Keita et Tessougue ont réalisé une première éva-
luation de la banque culturelle de Dimbal 145 Nous ne pouvons ici reprendre l’en-
semble de ce travail, mais nous souhaitons pointer deux aspects importants. Ces
auteurs précisent que sur les 229 objets recensés par Tessougue et Cissé « plusieurs
sont surprenants, voire inconnus, et ceci même dans une région réputée comme
l’une des mieux connue en Afrique dans le domaine de l’art. Par ailleurs, la plupart
140 Les habitants de la commune de Kola s’étaient investis dans la création de cette BC en confection-
nant plus de 60 000 briques qu’ils ont transportées sur le site.
141 Tessougué B., Cissé A., Rapport de mission pour l’évaluation sur les banques culturelles au Mali, Rapport
non publié à l’attention de l’association [Link], 5 mai 2014, 18 p.
142 Pour soutenir cette banque culturelle, l’association [Link] qui finance depuis sa création la
banque culturelle de Dimbal a financé la restauration des toits de la BC de Fombori au cours de l’été 2014.
143 Une mission composée de Boureima Tessougue, coordinateur local dimmbal. ch, membre de la banque
culturelle de Dimbal, Alou Cissé, coordinateur de la banque culturelle de Fombori et Hamidou Sam, chauffeur.
144 Tessougué, Cissé, op. cit.
145 Mayor A., D. Keita D., Tessougué B., op. cit., 2015.
138
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
146 Ibid.
147 Mayor A., Huysecom E., op. cit., à paraître.
139
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
comptons que six banques culturelles à ce jour (cf. l’encadré de Danièle Wosny
infra). Cependant, comme le souligne Leloup (à paraître) il est intéressant de pré-
ciser que le « groupe des Amis de la Culture et du développement » de l’Assem-
blée générale des Nations unies (France, Pérou et Unesco) qui travaille depuis
deux ans à une prise en compte accrue du patrimoine culturel dans l’agenda du
développement, mobilise à cet effet l’exemple des banques culturelles d’Afrique de
l’Ouest. Défendant un point de vue bien plus optimiste sur le développement des
banques culturelles y compris sur d’autres continents, et par sa démarche socio-
logique Mathilde Leloup 148 propose une analyse du multilatéralisme contem-
porain à la lumière des notions de coopération, d’interdépendance mais aussi de
concurrence entre les acteurs de la scène internationale. Elle cherche ainsi à expli-
citer comment une initiative de si petite envergure a fait l’objet d’une réappro-
priation de la part des différents acteurs de la scène internationale et comment
ce modèle parvient-il à concilier les objectifs d’un développement, tourné vers le
progrès et l’avenir et ceux de la protection du patrimoine culturel, tourné vers la
mémoire et le passé.
C’est donc sur cet optimisme que je souhaite conclure cette réflexion et je pense
qu’il sera tout à fait pertinent, dans quelques années, d’analyser comment les
populations locales sud américaines qui sont d’ores et déjà très impliquées dans la
muséologie communautaire et participative vont s’approprier ce concept.
148 Leloup M., Les banques culturelles : penser la redéfinition du développement par l’art, Paris, L’Harmattan,
2015.
140
Des premiers musées africains aux banques culturelles :
des institutions patrimoniales au service de la cohésion sociale et culturelle
Alors que se multiplient les projets de création de musées en Afrique, les colloques et rencontres
pour répondre à la question : « Quels musées pour l’Afrique ? », le cas des banques culturelles reste
isolé et ne suscite guère de réflexions et analyses. Phénomène d’autant plus étrange qu’elles
fonctionnent, pour certaines, depuis plus de quinze ans, ont réussi à résister tant bien que mal
au manque d’intérêt de la part des pouvoirs publics nationaux, des coopérations étrangères et
des organisations internationales ; elles survivent en appui sur leurs seules ressources locales.
Comment expliquer ce silence, ce désintérêt alors qu’elles apportent des réponses concrètes et
intéressantes aux questions soulevées régulièrement par l’Icom, Africom, l’Unesco ou les insti-
tutions européennes, sur la culture comme moteur du développement, sur la préservation des
patrimoines et la lutte contre le trafic illicite de biens culturels, sur la valorisation des patrimoines
naturels et culturels en appui et au profit des populations locales ?
Pour l’heure, plus de 1 000 objets ont été inventoriés et protégés à la banque culturelle de
Fombori, plus de 600 dans celles de Kola, Degnèboro, Dimbal au Mali, plus de 500 dans celle
de Koutammakou au Togo, et celle de Tanéka, au nord du Bénin constitue un fonds similaire.
Le système de microcrédit fonctionne avec un taux de remboursement de plus de 80 %, des
emprunts qui oscillent entre 3 euros et 150 euros pour appuyer le développement ou la créa-
tion de petites entreprises génératrices de revenus pour les communautés villageoises : élevage
de volaille, achat de chèvres, moutons, de matières premières pour tissage, poterie, menuise-
rie, de semences ou engrais, etc. Les petits centres culturels poursuivent leurs activités d’alpha-
bétisation et de formation.
Les banques culturelles ont réussi à développer un espace de dialogue entre les communau-
tés villageoises qui participent au projet (44 pour la banque culturelle de Fombori, au Nord du
Mali), à faciliter les échanges entre les anciens et les plus jeunes, à aider les femmes à créer des
activités génératrices de revenus.
Les banques culturelles sont des initiatives locales portées par les communautés villageoises et
dont les acteurs et gestionnaires sont des « bénévoles ». Elles ne sont pas, pour l’heure, aidées par
les institutions publiques et ne peuvent compter que sur les intérêts des prêts et les quelques
fonds apportés par un tourisme que l’insécurité qui règne sur certains de ces territoires a tari,
au Mali notamment. Les populations sont actrices de leur patrimoine et la banque culturelle est
un dispositif de sécurisation et de valorisation des biens au service de la communauté qui, en
outre, permet de lutter contre le trafic illicite et d’œuvrer à réduire la pauvreté au sein des villages.
Nouvelle forme muséale qui conjugue patrimoine et développement, la banque culturelle est un
instrument du développement dont les initiateurs sont aussi les utilisateurs et les bénéficiaires.
Le musée de la banque culturelle préserve les biens témoins et garants de l’identité des com-
munautés qui constituent un territoire. L’objet de musée d’une banque culturelle présente deux
caractéristiques :
sa « valeur » est son histoire. Par qui et pourquoi l’objet a été fabriqué ? À quoi servait-il et à quoi
sert-il aujourd’hui ? Comment s’est-il transmis de génération en génération ? L’objet n’est pas une
« œuvre » morte mais un témoignage, un support à un récit de vie, à une tradition.
l’objet de la banque culturelle n’est pas, à proprement parler, un objet de musée. Il n’en a pas
tous les caractères. N’étant pas sorti de sa société d’origine, il n’a pas encore les nouveaux sens
projetés sur lui par les divers publics qui se l’approprient dans les musées. De même, il n’a pas
encore été soumis à l’épreuve de sa valeur marchande.
141
NOUVELLES TENDANCES DE LA MUSÉOLOGIE
Le musée de la banque culturelle offre une riche et dynamique alliance patrimoine matériel/
patrimoine immatériel. Trace matérielle, l’œuvre existe dans la mémoire des acteurs locaux qui
la transmettent par voix orale aux visiteurs. En fait, les gens sont le musée. Ainsi, l’animateur qui
accompagne le touriste dans sa visite de la banque culturelle du Koutammakou, au Togo, se livre
à une véritable « performance » pour que l’objet et son histoire se donnent à voir et à entendre
ensemble et se construisent un nouveau devenir dans la mémoire des visiteurs. Œuvre perfor-
mative, récit, chanson de geste… le travail de la mémoire est à l’œuvre dans son processus de
perte et de transformation des informations originelles. Une autre histoire peut se construire
et, ce, avec le visiteur.
Les banques culturelles sont des réservoirs d’identités ; elles regroupent et font dialoguer objets
et récits qui témoignent des différentes identités des groupes qui composent le territoire.
Instrument de paix sociale, d’ouverture à l’autre, elles contribuent à éviter le piège du repli sur
soi, de la crispation identitaire facteur d’exclusion et de rejet. On pourrait aujourd’hui trouver
avantage à mettre en réseau toutes ces banques culturelles, à les faire communiquer, à leur offrir
la possibilité de se montrer et de montrer d’autres cultures.
Il est paradoxal de constater qu’une des expériences concrètes et prometteuses de « musée
au service du développement » suscite si peu d’intérêt de la part des institutions nationales et
internationales. On regrettera par exemple que le Passeport Patrimoine, réalisé à la demande
de l’Unesco et destiné à attirer l’attention des forces armées au Mali sur les biens à protéger, ne
mentionne pas les banques culturelles.
La pauvreté même de ces structures qui fonctionnent avec des budgets minuscules joue-t-elle
contre elles ? Le musée ne pourrait s’accommoder de la pauvreté et le « musée communau-
taire » ne serait pas considéré à égale dignité avec un musée national ? L’assister dans ses efforts
de développement aurait ainsi moins de visibilité politique ?
Ou bien est-ce la crainte que les banques culturelles ne consolident et valorisent des identités
locales au détriment des identités nationales, comme si l’une excluait l’autre ?
Pourquoi ne les aide-t-on pas à avoir accès aux outils numériques, à professionnaliser le système
de microcrédit, à protéger les droits de leurs biens, à s’ouvrir au monde ?
Il serait intéressant d’aller plus avant dans l’analyse de cette indifférence à des projets promet-
teurs qui, s’ils ne sont pas aidés, ne pourront survivre indéfiniment à des conditions politiques,
climatiques et économiques difficiles.
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