Comptes-rendus des séances de l année
- Académie des inscriptions et belles-
lettres
L’habitat en Maurétanie tingitane
Monsieur René Rebuffat
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Rebuffat René. L’habitat en Maurétanie tingitane. In: Comptes-rendus des séances de l année - Académie des
inscriptions et belles-lettres, 150ᵉ année, N. 1, 2006. pp. 567-611;
doi : https://doi.org/10.3406/crai.2006.86972;
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COMMUNICATION
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE,
PAR M. RENÉ REBUFFAT
Je remercie chaleureusement Jean-Pierre Callu qui m’a
accueilli jadis sur le champ de fouilles de Thamusida au Maroc et
qui aujourd’hui à la gentillesse de me présenter à l’Académie.
Cette communication est dédiée à la mémoire de Serge
Lancel. C’est sous sa présidence que notre assemblée générale de
la SEMPAM a choisi le sujet de la réunion d’aujourd’hui. Dans ce
cadre, j’ai préféré parler de l’habitat dans un des pays où j’ai le
plus souvent et le plus longtemps travaillé. On ne s’étonnera pas
que j’essaie aussi de rendre hommage ainsi à l’hospitalité scienti-
fique, et à l’hospitalité tout court, de ce pays, j’ai désigné, bien sûr,
le Maroc.
Est-il possible, pour une province particulière de l’Empire, de
présenter une synthèse sur l’habitat dans l’Antiquité, en envisa-
geant la province dans son ensemble ? Est-il possible que cette
synthèse puisse avoir une utilité pour aborder la même question
dans telle autre province de l’Empire ? On peut répondre oui
dans le cas du Maroc antique. Il offre une documentation peut-
être moins foisonnante et complexe que d’autres régions afri-
caines, mais elle se prête plus aisément à une vue d’ensemble.
D’autre part, on peut sans doute mieux y distinguer les consé-
quences de l’héritage du passé, et des structures administratives
et civiques ailleurs plus complexes. C’est donc un champ d’obser-
vation qui possède son utilité propre.
La province de Tingitane
Après la royauté maurétanienne, et plus particulièrement le
royaume protégé de Juba et de Ptolémée, de 25 av. J.-C. à 40
ap. J.-C., période que l’archéologie de l’habitat n’atteint guère
que par ses sondages, c’est la province romaine du Haut Empire,
de 40 à 285 environ, c’est-à-dire jusqu’à la Tétrarchie non com-
568 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
prise qui nous fournit l’essentiel de notre documentation, la pro-
vince du Bas Empire, de 285 au passage des Vandales en 429, ne
concernant plus qu’un espace restreint.
La Province du Haut Empire s’étend de la Moulouya à
l’Atlantique et de Tanger, sa capitale, aux limites sud de la cité de
Sala. Nous n’avons pas ici à parler de Rusadir, ni même de
Mogador1 (fig. 1). Cette province se compose de deux parties :
– Ce que nous appelons la zone civique, qui est la mosaïque
des territoires civiquement organisés, même si les carences de
l’épigraphie ne nous permettent pas de connaître tous les statuts
civiques : huit colonies ou municipes, une respublica, trois ou
quatre villes probablement dotées d’un statut que nous ignorons
faute d’épigraphie (fig. 2). C’est dans cette zone civique que se
trouvent de considérables implantations militaires qui occupent
le même espace et, à ses limites, la protègent, mais qui avaient
évidemment un impact sur son développement et sa vie quoti-
dienne (fig. 3).
– La zone des gentes (fig. 4). Ce sont les peuples établis sur le
territoire de la province, 15 peuples énumérés par le géographe
Ptolémée2. Leurs relations avec le pouvoir romain représenté par
le procurateur provincial de Tanger, sont régis par des actes que
nous connaissons dans un cas, dont nous supposons l’existence
dans les autres, et comportent bien sûr des échanges commer-
ciaux et des interférences culturelles. Déjà, le pouvoir du roi mau-
rétanien s’exerçait sur des villes en cours de développement
(pour lesquelles on discerne une vocation à l’autonomie et dont
certaines battent d’ailleurs monnaie), mais aussi sur les peuples
qui lui faisaient allégeance. Cette organisation est bien sûr restée
la même quand la zone civique s’est réduite à quatre anciens
municipes ou colonies et à trois ou quatre villes assez importantes.
Je commencerai par quelques mots sur l’habitat des gentes,
pour traiter ensuite de l’habitat dans la zone civique, qui nous
1. De la maison de Mogador « à la mosaïque des Paons », on ne connaît qu’une seule
série de pièces : JODIN 1967, p. 43-88 et plan fig. 9, p. 31. Nous renvoyons à l’Appendice situé
en fin de communication pour les références bibliographiques.
2. Ptolémée IV.1,5, énumère 16 peuples, 15 si on considère que les Bacuates et les
Vacuates ne font qu’un. L’administration romaine, dans l’ensemble de l’Afrique du Nord,
a voulu connaître des peuples de taille très approximativement comparable, 25 pour la
province de Césarienne, 40 pour l’Africa, 6 pour la Cyrénaïque, 30 pour la Marmarique et
la Libye.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 569
procure l’essentiel de notre documentation, et dire enfin quelque
chose de l’influence militaire.
L’habitat des gentes
L’habitat des gentes est évidemment ce que nous connaissons
le moins. D’une précieuse formule, Pomponius Méla, qui achève
sa Chorographie à la fin de 43 ou en 443, au moment même où la
province romaine se crée, note que, sur le territoire de ce qui
deviendra la Tingitane, sont des peuples minus uagi, moins
errants donc que les peuples plus ou moins légendaires qu’il a
évoqués plus au sud. J’entends par là que ces peuples ont des
mœurs nomades, ou peut-être plutôt pastorales, mais dans le
cadre d’un territoire déterminé. De Pomponius Méla, à travers
des textes que je ne commente pas ici4 au géographe Ptolémée
(dont la description remonte au moins au temps de Trajan, vers
110, mais peut-être un peu plus haut), et jusqu’à la fin de la
période provinciale romaine, nous avons bien l’impression
d’avoir affaire à un cadre immuable.
Peuples nomades ou pasteurs certes, mais dans le cadre de ter-
ritoires assignés. Ce qui pouvait favoriser la sédentarité. Ici nous
nous heurtons au fait que les prospections archéologiques du
Maroc, qui ont progressé à partir des centres urbains antiques,
n’ont qu’à peine touché au territoire des gentes. Cependant, de
rares sites d’époque maurétanienne ultérieurement non utilisés à
l’époque romaine, des indications sur le progrès de la culture de
la vigne en dehors des zones civiques, la large diffusion, en parti-
culier dans les montagnes marocaines, du calendrier romain,
encore aujourd’hui utilisé par l’agriculture – calendrier julien et
non grégorien, ce qui montre son ancienneté5 –, sont des indices
non négligeables de sédentarisation.
Je dirai donc que l’habitat existait, que faute de travail nous ne
l’avons pas encore rencontré. Nous n’avons pas ici d’indications
3. Édition d’A. Silberman, Paris, Les Belles Lettres, 1988, p. XIII.
4. Organisation provinciale claudienne, dont nous ne connaissons que la bipartition de
la Maurétanie ; réorganisation provinciale de Sextus Sentius Caecilianus en 75, description
de Pline (dédiée à Titus en 77-78, mais reposant sur des sources plus anciennes), qui pour-
tant a omis les renseignements essentiels dont nous aurions besoin.
5. LANCEL 1981.
570 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FIG. 1. – Le Maroc. Principaux sites antiques : 1 Tanger ; 2 Zilil ; 3 Lixus ; 4 Banasa ; 5 Thamusida ; 6 Gilda ;
7 Sala ; 8 Volubilis ; 9 Mogador ; 10 Ceuta ; 11 Tamuda ; 12 Rusadir ; 13 Siga.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 571
FIG. 2. – Carte de la zone civique.
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FIG. 3. – Carte militaire. Certaines découvertes récentes au nord du Loukos ne sont pas
notées.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 573
FIG. 4. – L’habitat des gentes. Leur localisation est évidemment approximative.
574 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
directes sur les mapalia ou les tuguria qui nous sont mentionnés
dans le reste de l’Afrique. Et pourtant, Pomponius Méla savait
distinguer soigneusement dans l’intérieur de la Cyrénaïque, les
mapalia6 qui sont des domicilia de pasteurs sédentaires, des
tuguria qui sont des huttes que les nomades déplacent à leur gré,
en errant à la suite leur bétail, secuntur uagi pecora. Ce qu’on
peut dire ici, c’est qu’il existait certes un habitat mobile, mais
aussi un habitat sédentaire qu’il nous reste à connaître. Notons
seulement que nous devrons en trouver des traces non seulement
pour les périodes maurétaniennes et du Haut Empire, mais pour
le Bas Empire et les siècles successifs7.
Pourquoi cet exposé, si nous en savons si peu ? C’est parce
qu’il faut à mon sens abandonner en tout cas définitivement
l’idée qu’il n’y ait eu que nomadisme en dehors des zones
civiques, et ouvrir le domaine de l’archéologie à l’habitat des
gentes de la province.
L’habitat urbain
L’habitat urbain est largement tributaire de l’archéologie
(fig. 5). Nous disposons de deux ensembles urbains importants, à
Volubilis et à Banasa ; de villes qui nous fournissent des informa-
tions : Lixus de façon très partielle, Thamusida, encombrée de
locaux utilitaires, Gilda pour de minces informations, et Zilil,
surtout pour le Bas Empire ; d’informations indirectes grâce aux
nécropoles de Sala.
Dans tous les cas que nous connaissons, la ville provinciale
romaine est l’héritière d’une agglomération maurétanienne.
Cependant, les conséquences pour l’urbanisme ont été faibles à
Banasa (fig. 6), où la colonie a été vigoureusement dessinée, à
Thamusida, où l’établissement préromain, quoique étendu et
ancien, n’était probablement qu’une sorte de marché. Elles sont
6. Pomp. Mela, I.41-42. La célèbre description de Salluste, Jugurtha 18,8, aedificia Numi-
darum agrestium, quae mapali illi uocant, oblonga, incuruis lateribus tecta, quasi nauium
carinae sunt, n’implique pas que leurs habitants soient nomades. Les Mappalienses punico-
phones cités par Augustin, Epist. LXVI, sont des sédentaires (établis dans une uilla ou un
fundus). Le mot est numide ou punique, selon le Dictionnaire étymologique de la langue
latine d’Ernout et Meillet. On doit aussi à Salluste une mention des tuguria Numidarum
(Jugurtha 75,4) sans autre précision.
7. La diffusion du calendrier julien dans la montagne marocaine dépasse largement
l’extension de la zone civique.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 575
difficilement perceptibles à Lixus où les monuments préromains
sont essentiellement religieux. À Volubilis (fig. 7), la ville mauré-
tanienne de « l’éperon » ou de l’éminence d’entre les deux oueds
a résisté au moins dans son emprise, mais non dans ses construc-
tions largement refaites. Du moins les grandes maisons à péristyle
n’ont-elles pas pu s’y implanter, à l’exception de la Maison dite
d’Orphée, qui n’a pu le faire qu’en occupant trois ou quatre par-
celles primitives, qui elles-mêmes avaient sans doute évolué
depuis l’époque préromaine. Mais c’est un acquis tout récent de
l’archéologie, qui utilise aujourd’hui les remarquables connais-
sances techniques de nos collègues marocains, que d’avoir
montré que pratiquement toutes les constructions, y compris les
plus modestes, auxquelles nous accédons, ne sont pas mauréta-
niennes, mais bien provinciales romaines. Les réflexions sur l’ha-
bitat doivent se développer sur cette nouvelle base, ce qui
n’exclut pas bien sûr l’intérêt des couches sous-jacentes et des
vestiges affleurant.
La pression de l’habitat d’époque romaine a eu deux consé-
quences. Le vaste téménos d’un maabed primitif n’a pas résisté.
Alors que le maabed lui-même était précieusement chemisé, le
téménos a été partiellement loti, partiellement affecté à la nou-
velle aire capitoline (fig. 8). On voit bien que l’axe de circulation
qui semblait si ancien n’existait pas à l’époque du temple. D’autre
part, si la ville maurétanienne occupait la petite acropole centrale
d’entre deux fleuves (le Fertassa et le Kroumane), le développe-
ment économique y a favorisé l’expansion d’un habitat serré, très
largement dépendant des nécessités économiques, portes charre-
tières, cours de manœuvre, ateliers, commerces, boutiques,
hangars.
Cependant, l’étude de l’habitation se heurte au fait que les
recherches et la bibliographie se sont intéressées en priorité à ce
que nous appelons les maisons ambitieuses, et aussi à une partie
des installations utilitaires. Les études sur l’habitat de la Tingitane
ont été jusqu’ici presque exclusivement des études de la maison à
péristyle8, et l’étude de leurs mosaïques a pris à son tour plus
8. St. Gsell, dans Les monuments antiques de l’Algérie en 1901, commence ainsi son cha-
pitre XII : « En Afrique, les riches maisons… » (p. 15). En dehors de Timgad et de Saint-Leu
« aucune habitation urbaine importante n’a été déblayée… », déplore-t-il (p. 21), et, quit-
tant les villes, il poursuit : « Dans les campagnes, les habitations des grands propriétaires… »
(p. 23), consacrant tout de même quelques mots aux fermes, mais pour ne décrire que des
« établissements agricoles importants » (p. 28).
576 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FIG. 5. – Villes antiques et villes médiévales.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 577
FIG. 6. – Banasa. Boutiques : marquées d’une croix ; locaux
utilitaires : marqués d’un point noir.
578 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FIG. 7. – Volubilis. 1 Le quartier nord-est ; 2 Le forum ; 3 Le quartier de l’éperon ; 4 La Maison
d’Orphée ; 5 L’enceinte du Haut-Empire ; 6 L’enceinte paléochrétienne et idrissite ; 7 Les thermes
idrissites ; 8 L’oued Kroumane.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 579
FIG. 8. – Volubilis, le temple punique dans son quartier (BEHEL 1997, fig. 3). Le
maabed est conservé dans l’aire capitoline ; l’aire sacrée est abandonnée, en
particulier au profit de la voie axiale du quartier.
d’importance que celle de la maison elle-même. Parmi les instal-
lations utilitaires, il était plus facile d’identifier et d’étudier des
huileries, voire des meuneries et boulangeries, que des pièces sans
caractéristiques9. On ne peut d’ailleurs s’étonner que ce qui
apportait directement beaucoup à l’histoire de la civilisation ait
retenu prioritairement l’attention.
Il nous semble donc aujourd’hui urgent de traiter de l’habitat
dans le cadre d’une typologie générale, même si une province
particulière ne peut fournir tous les exemples que nous souhaite-
rions.
Typologie générale de l’habitat urbain
Il est toujours de la dernière imprudence de proposer une
typologie. On ne peut s’y risquer qu’en n’y voyant pas une sorte
de plan d’études, mais seulement un instrument de classification
et de clarification. Il faut dire aussi qu’une foule de cas particu-
9. Cette situation n’est pas propre au Maroc. LASSUS 1966, p. 1225, n. 1 : « La maison de
Timgad n’a pas été étudiée… L’ordonnance des pièces est difficile à reconnaître, à l’inté-
rieur des blocs de la colonie aussi bien que dans notre lotissement [qui a remplacé le
rempart abattu] ». Et dans le texte : « Il est difficile de reconnaître aussi bien la destination
des pièces que le jeu des toitures ».
580 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
liers sont aux confins des catégories, et aussi que l’évolution
continue de l’habitat peut faire passer sans cesse des locaux d’une
catégorie à une autre. Mais du moins peut-on retenir quelques
interrogations structurelles de base (voir fig. 20).
1. HABITATION À AMBITION SOCIALE OU CULTURELLE
L’habitation peut être conçue pour répondre à des exigences
particulières :
– vie sociale, avec les réceptions du matin (de la clientèle dans
le vestibule, le péristyle et l’exèdre), de l’après-midi (vie sociale
et culturelle), et du soir (repas dans le triclinium) ;
– délassement, avec les espaces privés réservés :
– hygiène, avec la circulation de l’eau et les thermes privés ;
– esthétique, avec le décor architectural, peinture et mosaïque.
2. HABITATION ÉLÉMENTAIRE
L’habitation qui ne répond pas aux nécessités précédentes
peut être qualifiée ainsi. Mais son organisation peut offrir une
grande variété, et on doit choisir un critère. Celui qui nous paraît
commode, et sans doute essentiel, est celui des parties communes.
2a. Habitation à parties communes
Avec couloir : couloir, central ou latéral, droit ou à décroche-
ment(s).
Avec espace de réunion : espace central ou marginal, à cour ou
couvert.
On peut redouter que les parties couvertes ou ouvertes ne se
distinguent plus et surtout que des parties communes soient indé-
tectables, si leur dessin les distingue insuffisamment des pièces
ordinaires.
2b. Habitations sans parties communes
Il y a évidemment des habitations sans parties communes, la
circulation se faisant de pièce en pièce. On devra alors se
contenter de classer les pièces en fonction du plan général, si c’est
possible :
– « structure en enfilade » permettant de passer d’une pièce
dans l’autre (alignements, cheminements circulaires) ;
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 581
– structure inorganique
ou encore, si cela a un sens, de les compter ou d’en mesurer l’em-
prise.
2c. Habitation à pièce unique
C’est évidemment la cellule de base, mais elle peut convenir
aussi à un boutiquier dormant dans sa boutique, devenant ainsi
également local utilitaire.
3. LE COMPLÉMENT UTILITAIRE
L’habitation proprement dite peut être modifiée par les ser-
vices qu’elle peut rendre, et qui impliquent des installations qui
ne sont pas utilisées pour habiter, et qui réagissent plus ou moins
sur la conception même du plan de la maison :
– activité artisanale visible : huilerie, meunerie, boulangerie10 ;
– activité commerciale visible : les boutiques ;
– activité artisanale ou commerciale indéterminée, mais détec-
table : grâce à la porte charretière11, à la cour de service, aux
entrepôts ; ces derniers peuvent être identifiés, car les longs bois
d’œuvre manquant dans la zone civique, on n’avait d’autre solu-
tion que de faire des entrepôts longs et étroits, ou d’utiliser des
piliers de relais12.
Ce complément utilitaire peut évidemment affecter soit l’habi-
tation « ambitieuse », soit l’habitation élémentaire ou modeste.
Cette typologie esquissée ainsi, à partir des plans connus par
l’archéologie, est incomplète, et ne prend pas en compte des élé-
ments variables :
10. Ailleurs qu’au Maroc, on ajoutera forge, métallurgie, teinturie (dont en particulier
celle de la pourpre). Voir par exemple les activités diverses notées à Kerkouane dans la
Maison au sphinx par Morel, ou dans la Maison de l’insula 1 par Mahjoubi.
11. SILLIÈRES 1990 a dressé un tableau des ornières romaines connues, mesurées d’axe
en axe. Il existe deux modules, 135 à 137 cm et 145 à 147 cm. Voir aussi SILLIÈRES 1983, p. 38.
On peut noter que 147,85 cm valent 5 pieds de 29,57 cm ; et que nos wagons, héritiers des
diligences, roulent toujours sur des voies de 144 cm d’écartement à la face extérieure des
roues, 150 cm d’axe en axe (Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, s.v. « Voie, voie
ferrée »). On en conclut qu’à partir de 150 cm environ de largeur, toute porte peut être char-
retière : il faut cependant examiner le seuil, et aussi voir si un chariot, le seuil passé, peut
manœuvrer si peu que ce soit. Un examen de toutes les portes du Maroc serait à ce point
de vue très instructif !
12. On tiendra compte aussi des contreforts extérieurs.
582 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
– Les étages. La maison la plus complexe, comme l’habitation
à pièce unique, peut comporter un étage : un boutiquier devait
souvent dormir au-dessus de sa boutique, son échelle ou escalier
de bois ne nous ayant pas laissé de traces. En revanche, une cage
d’escalier pouvant être visible ou détectable, on devra ajouter à
toute catégorie envisagée l’adjonction de l’étage. Différente de la
maison à étage est la maison à paliers ou degrés, simplement
adaptée à une pente raide13.
– L’adduction d’eau. Un certain nombre de maisons sont des-
servies, et ce privilège a pu faire l’objet d’une autorisation
publique14, domibus… certa concessione concessa, dit par
exemple une inscription de Thysdrus15. L’eau, contingentée, joue
alors le double rôle d’une fourniture nécessaire, et d’un complé-
ment des « exigences » : hygiène, délassement, confort esthétique.
Dans les limites qui me sont imparties, je ne peux illustrer l’en-
semble des rubriques de ma propre typologie, et me contenterai
de quelques exemples16.
La maison « élémentaire »
Décrire l’habitat élémentaire ou modeste qui a persisté soit à
Volubilis, soit à Lixus, n’est pas aisé faute de documentation et
d’études. Si nous possédons les plans de toutes les maisons à péri-
style du Maroc, il n’en va pas de même des maisons modestes
(dont pourtant les compléments utilitaires ont pu être étudiés à
part). Cependant, on doit à nos jeunes collègues marocains
d’avoir commencé ces études, qui permettent de connaître plu-
sieurs ensembles du quartier de l’éperon à Volubilis.
Nous ne revenons pas sur les stratigraphies attentives et
modernes qui ont montré que les maisons modestes de Volubilis
étaient tout aussi romaines que les séries de maisons à péristyle.
13. L’urbanisme de pente a retenu l’attention : par exemple à Carthage, à Tiddis
(Lassus), et même à Volubilis (Jodin), malgré notre faible connaissance des pentes de l’oued
Kroumane. Mais l’adaptation à la pente a plus d’influence sur l’urbanisme que sur chaque
maison particulière, des différences de niveau internes perturbant peu les plans.
14. FÉVRIER 1982, p. 365-368, a abordé l’étude de la maison à partir de ce point de vue
original, mais a été entraîné ainsi vers l’analyse des maisons les plus riches.
15. ILS 5777. Les décurions de Suessa, ILS 6296, honorent un particulier et décrètent
ut aquæ digitus in domo eius flueret.
16. Nous devons dire aussi que les plans utilisables ne sont pas nombreux, et qu’une
enquête complémentaire sur le terrain serait évidemment nécessaire.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 583
FIG. 9. – Volubilis, Maison au Compas (JODIN 1987, fig. 17). Maison « à cour ».
Voisine à l’est, une maison « à couloir ».
Héritages de plans, dira-t-on alors ? Mais les solutions organisa-
trices ne sont pas si nombreuses, et s’il n’est pas surprenant de
trouver le modèle d’une maison modeste à Kerkouane avant
25617, il ne l’est pas plus de le retrouver à Pompéi ou à Ostie.
Quelques exemples peuvent illustrer la typologie.
MAISONS À ESPACE CENTRAL
– Volubilis, Maison au compas18. Les pièces de la maison sont
accessibles soit à partir de l’entrée, soit surtout à partir de la cour,
et, pour une, également de l’extérieur ; il y a une boutique19
(fig. 9).
17. MOREL 1969 ; FANTAR 1989 [1990] et 1998.
18. JODIN 1987, fig. 17.
19. La maison à cour centrale, dit FANTAR 1998, p. 52, « semble plutôt faire partie de la
somme des apports que le Maghreb doit aux Phéniciens ». On reconnaîtra que Kerkouane
en donne une série de beaux exemples.
584 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
MAISONS À COULOIR
– Volubilis, Insula 11. Elle comporte deux unités à couloir.
L’insula s’est développée autour d’une maison primitive, à
couloir elle aussi. Cette maison primitive est déjà de date provin-
ciale (postérieure à + 40), établie au-dessus d’un niveau mauréta-
nien dont on ne connaît aucune structure. Elle a été agrandie
trois fois, la phase III se plaçant avant 80 ap. J.-C., indice d’un
développement rapide20 (fig. 10).
– Thamusida, « Insula haute » (fig. 11), et « Insula basse »,
deux maisons à couloir. La première a des chambres si sem-
blables (3,5 m sur 4) qu’on peut se demander si ce n’est pas une
auberge ou un lupanar21.
– Volubilis, Insula 7, D-H. (fig. 12). Une habitation à couloir G
et une autre à « pseudo-couloir » E22.
MAISONS EN ENFILADE
– Volubilis, Insula 7, D-H. Une maison à « enfilade » F23. Aux
deux extrémités du bloc, des locaux utilitaires : H, boutique à
arrière-boutiques ; D, boutique et considérable entrepôt à piliers.
Nous avons là des données typologiques répétitives, car à
– Volubilis, Insula 7, A-C (fig. 13), nous avons également une
maison à couloir C, trois maisons à enfilade A, et un ensemble
comportant des entrepôts à piliers B.
MAISONS INORGANIQUES
Dans le cadre d’un urbanisme orthogonal, ou qui se compose
autant que possible de blocs orthogonaux, la maison inorganique
a une apparence de régularité.
20. ARHARBI 2002 [2004], p. 1971-1976.
21. Thamusida II, fig. 29-30.
22. JODIN 1987, fig. 11. Dans les maisons de Lixus « les pièces s’organisent autour de
couloirs et non d’un patio », dit EUZENNAT 1963 [1965], p. 270, d’après des observations de
TARRADELL 1959, p. 65-66 ; TARRADELL 1969, p. 324. Mais il n’est pas démontré qu’il s’agisse
d’une influence punique. On doutera aussi qu’il s’agisse de maisons « punico-mauréta-
niennes », expression de Tarradell. Le plan de la maison à couloir est attesté à Pompéi (DE
ALBENTIIS 1990, p. 166-168 et fig. 29 ; maison VI, 2,29) et à Herculanum, « casa a Graticcio »
(ibid. p. 203-205 et fig. 37). On le retrouve à Ostie au temps de Trajan (ibid. p. 266-267,
et fig. 51).
23. FANTAR 1998, donne le nom de structure en enfilade à des maisons où plusieurs
cours se succèdent ; et il appelle structure linéaire ce que nous appelons enfilade.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 585
FIG. 10. – Volubilis, Insula 11 du quartier de l’éperon (ARHARBI 2002, fig. 2).
Pièces 2, 3, 5,7, 8 : maison primitive « à couloir » ; ensembles I et II : maisons
« à couloir » ; ensemble III : 9, 11, 12 cour et aires de service ; 10, 13 : boutique
et arrière-boutique ; ensemble IV : huilerie et boulangerie.
586 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FIG. 11. – Thamusida, Insula haute (REBUFFAT 1965, fig. 29). Ensemble de pièces
de modules quasi identiques.
– Volubilis, Insula 8 A24. À côté de locaux commerciaux appa-
remment modifiés en ce qui concerne la communication entre les
pièces, nous avons une maison où elles se commandent l’une
l’autre, probable évolution de deux ensembles primitifs.
La maison à péristyle
On en connaît 27 à Volubilis (dont 20 dans le quartier nord-est :
fig. 14), 11 à Banasa, trois à Lixus, une à « Cotta », à Thamusida et
à Gilda. Cette maison est nettement adaptée aux structures
sociales. Nous l’avions définie par la combinaison du péristyle et
de deux pièces de réception, celle qu’il faut appeler l’exèdre et
qui convient aux réceptions matinales ; et le triclinium, qui
convient au banquet vespéral (fig. 15). Ce sont souvent les deux
pièces mosaïquées Les maisons sans mosaïque, comme le « Palais
de Gordien », remaniement du IIIe siècle d’une maison du IIe, font
24. JODIN 1987, fig. 12.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 587
FIG. 12. – Volubilis, Insula 7 (JODIN 1987, fig. 11). D : boutique, couloir, entrepôt ; E :
structure « à pseudo-couloir » ; F : boutique, et circulation dextrogyre ; G : structure
« à couloir » ; H : structure « en enfilade ».
588 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FIG. 13. – Volubilis, Insula 7 (JODIN 1987, fig. 10). A : 3 structures « en enfilade » ;
B : structure « à couloir » et grands entrepôts ; C : structure « à couloir ».
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 589
FIG. 14. – Volubilis, le quartier nord-est (ÉTIENNE 1960 pl. III). Boutiques : marquées d’une
croix ; entrepôts : grisés ; huileries et meuneries : noircis (identifications d’Étienne,
légèrement modifiées).
590 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FIG. 15. – Maisons de Volubilis (REBUFFAT 1965, fig. 43). Triclinium : hachuré ; exèdre : grisée ; ensembles
secondaires : 2, 8, 9, 10, 11, 12, 14.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 591
exception ; et de même les maisons presque entièrement mosaï-
quées, comme la maison dite de la Navigation de Vénus.
À cette structure primaire de la maison peut être adjointe une
structure secondaire, réservé à l’usage privé, souvent aménagée
en retraite agréable25 : on retrouve ici le goût généralisé de l’eau,
des fontaines et des bassins (fig. 15).
Maison à péristyle, c’est tout dire en un mot. La maison tradi-
tionnelle à atrium n’existe pratiquement plus en Afrique. La
maison à péristyle est connue de longue date, puisqu’on la trouve
à Kerkouane, détruite en 256 ou peu après26. Mais sous sa forme
la plus courante en Tingitane, elle est adaptée à un mode de vie
romain. Elle ne semble pas utilisée au moment où s’établit, entre
33 et 25 av. J.-C., la trame orthogonale de la colonie de Banasa,
trame que les maisons à péristyle ont ultérieurement crevée. On
doit sans doute résister à la tentation de trop en rapprocher
l’usage de la date de la création de la province en 42 ap. J.-C.
Mieux vaut, je crois, envisager qu’elle a pu surtout s’implanter
dans le dernier quart du Ier siècle, ce qui correspond au temps des
grands péristyles du Palatin de Domitien. C’est une maison
d’époque flavienne avancée qui est parvenue en Tingitane. Et de
fait, on date maintenant du tout début du IIe siècle le premier
développement du quartier nord-est de Volubilis, qui est surtout
fait de séries de maisons comparables. Quartier qui a d’autre part
l’intérêt de nous faire découvrir une opération de lotissement
organisé27, qui a imposé à l’enceinte urbaine de le protéger.
Le procurateur-gouverneur intervenait-il dans l’urbanisme
d’une cité, autrement bien sûr qu’en dédiant les monuments de la
loyauté civique ? On peut supposer avec quelque vraisemblance
que le procurateur avait demandé ou exigé de trouver à Volubilis
une maison qui puisse l’accueillir lors de sa tournée, probable-
ment bisannuelle, d’après les dates connues de ses séjours. Du fait
de ses devoirs ordinaires, en particulier juridiques, mais aussi
politiques, la réception des délégations des gentes, il devait proba-
25. ÉTIENNE 1960, p. 124, en donne un tableau en l’appelant atriolum. Il cite Pline le
Jeune qui en fait ne l’emploie ni en V.6,15 (atrium), ni en V.6,20 (areolam). Mais le mot
existe (Thesaurus L.L. s. v.), et CIL VI, 10876 mentionne un hortulum… cum… atriolo.
26. Maisons au 7 de la rue des Artisans, et au 35 de la rue de l’Apotropaion : FANTAR
1998, p. 49
27. « Une opération immobilière à Timgad » (LASSUS 1966) a eu pour conséquence
l’établissement d’une seule grande maison à péristyle, celle de Sertius.
592 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
blement résider assez longtemps à Volubilis. Nous avons une indi-
cation dans ce sens, si nous admettons qu’à Volubilis la maison
des Pompeii28 a été remaniée pour devenir ce qu’on appelle tra-
ditionnellement, grâce à une inscription29, le Palais de Gordien,
d’autant qu’elle est voisine d’insulae qui pouvaient elles aussi
être utilisées par un service officiel. On peut imaginer que ces
séjours temporaires assez longs se reproduisaient dans d’autres
villes.
Les compléments utilitaires
Il est ingrat de s’intéresser aux pièces sans caractéristiques,
reléguées aux arrières de la maison. L’activité céréalière et oléi-
cole laisse des traces. Mais l’élevage n’en laisse pas, ni la bou-
cherie; ni les autres activités dérivées. Cependant, tous ces locaux
aujourd’hui sans âme en avaient une.
Les meules et les boulangeries, d’une part, les huileries d’autre
part ont fait l’objet d’études particulières. Je me bornerai à
retenir ici une comparaison entre Volubilis et Banasa. Volubilis,
entre plateau et piémont, avec 55 huileries urbaines et 20 sub-
urbaines est une ville de l’huile, et présente beaucoup plus d’hui-
leries que de meuneries. Banasa dans sa plaine, au contraire, offre
14 meuneries pour sa petite superficie, et seulement 11 huileries,
dont une seule pourrait être considérée comme moderne, avec un
contrepoids cylindrique contre 10 rectangulaires30. Il nous semble
évident que l’installation d’une colonie à Banasa, qui suppose des
lots de terres arables, donnait à la ville un caractère différent de
Volubilis, habituée depuis longtemps à une bourgeoisie d’affaires.
Les boutiques sont très nombreuses31 (voir fig. 6 et fig. 14). On
peut esquisser une classification entre les boutiques construites
pour elles-mêmes, avec la création de « centres commerciaux »,
des boutiques des maisons modestes, et des boutiques de façade
des maisons à péristyle. Vingt maisons à péristyle du quartier
28. IAMlat 427, 444, 445, 467, inscriptions trouvées dans le « Palais de Gordien ». Voir
LEFEBVRE 2000 [2002].
29. IAMlat 404 en 238-241 : restauration faite par l’empereur, par les soins du procura-
teur M. Ulpius Victor.
30. ALAIOUD 2002 [2004], p. 1900-1901. L’auteur signale seulement 3 meules en basalte,
les autres étant en grès. Mais le basalte, venu de loin, devait être plus coûteux que le grès.
31. Brève et pertinente synthèse de ANDREAU 2005 (s.v. « Boutique »).
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 593
FIG. 16. – Thamusida, Maison du Dallage (REBUFFAT 1965, fig. 39). 15 : péri-
style ; 19 : triclinium ; 13 : exèdre ; 2,3, 5, 6 : boutiques internes.
nord-est de Volubilis ont ensemble 93 boutiques, soit en moyenne
presque 5 par maison, avec un maximum de 12 (Maison à la
monnaie d’or). À Volubilis et à Banasa, certaines rues devaient
ressembler aux villes actuelles d’Afrique du Nord, où les bou-
tiques contiguës de la rue cachent de nobles demeures. Il n’est
pas facile de distinguer les boutiques en exploitation directe des
boutiques louées. Cependant, on voit bien que des boutiques ne
sont pas indépendantes, ou que certaines pièces de façade sont en
fait des boutiques communiquant avec le cœur de la maison, ou
que d’autres sont intérieures à la maison (fig. 16). D’autres sont
indépendantes, et on en est sûr quand les volets ferment de l’in-
térieur, ce qui implique que le propriétaire ou le gérant dormait
594 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
dans la boutique32. En tout cas, les boutiques témoignent d’une
intense activité commerciale.
La porte charretière implique l’existence d’une cour (éventuel-
lement dallée) pour la manœuvre des chariots. Nécessaires aux
autres activités, ils l’étaient aussi aux activités agricoles. Enfin, on
note la présence d’un nombre considérable d’entrepôts, encore
ne reconnaît-on que ceux qui sont détectés grâce à leurs dimen-
sions ou à leurs piliers33 (fig. 6, 12-13-14).
L’absence de villæ rurales de plaisance, la rareté (apparente)
des grandes fermes rurales et le foisonnement des établissements
mineurs indiquent certainement que nombre de propriétés
rurales étaient gérées à partir des centres urbains. Sur 20 maisons
du quartier nord-est de Volubilis, il y a 10 huileries (fig. 14).
Mais les entreprises commerciales ou artisanales ne sont pas le
propre des grandes demeures. Dans beaucoup d’ensembles
modestes, l’habitation était couplée avec une activité, et il arrive
qu’on ne puisse pas savoir si les locaux donnant sur une installa-
tion utilitaire sont une habitation ou de simples locaux de service.
– Volubilis, Insula 11, unité sud (fig. 10). Une porte charretière
de 193 cm donne sur une cour pavée et deux locaux pavés. Il y a
deux pièces : l’une accessible de l’extérieur peut être une bou-
tique, et l’autre être l’arrière-boutique, accessible aussi de l’inté-
rieur pour les marchandises traitées dans la cour et ses locaux.
– Même insula, unité nord. Une porte charretière de 165 cm
donne sur une grande cour qui dessert une huilerie. Il y a cinq
autres pièces, sans accès extérieur, qui comportent au moins une
boulangerie, avec sa meule, son pétrin, et un four révélé par la
présence de briques rubéfiées.
Ces indications – ce ne sont que des indications, car nous ne
disposons pas des études systématiques nécessaires – impliquent
une activité omniprésente. La pénétration du monde rural dans la
ville était également forte, dans tous les quartiers. Imaginons
32. BALLU 1897 remarque que « les entailles destinées à recevoir les barres de ferme-
ture de volets » des boutiques se posaient de l’intérieur, ce qui prouve que « le marchand
passait la nuit, soit dans sa boutique, soit dans les pièces annexes ».
33. Les piliers semblent avoir été nécessaires dès que la portée des poutres du toit
dépassait 5 m. La zone civique de Tingitane était de fait très pauvre en bon bois d’œuvre. Il
s’ensuit qu’on repère souvent des magasins ou entrepôts très étroits et très allongés. Cette
remarque technique pourrait être utile si on entreprenait de dresser un répertoire complet
des entrepôts, à son tour évidemment utile à l’appréciation de l’activité économique.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 595
qu’on y respirait la balle des céréales, l’odeur du crottin, et en
saison, celle du moût, puis des olives pressées. G. Duby34 décrivait
ainsi les villes médiévales. Elles « vivent profondément engagées
dans la campagne. Vraiment, elles ne s’en distinguent point. Les
vignes les ceinturent, les champs les pénètrent ; elles sont pleines
de bestiaux, de granges, de garçons de culture. Tous les hommes,
même les plus riches, tous demeurent des ruraux, dont toute la
subsistance dépend de la terre nourricière, et qui en tirent immé-
diatement leurs ressources ». Nos villes antiques y ajoutent les
édifices publics, la vie collective et publique, une économie large-
ment monétaire, et, pour ce qui concerne les belles maisons que
nous avons évoquées, le goût de l’hygiène, de l’art et du luxe. Mais
les bruits et les odeurs de la campagne pénétraient sans doute,
plus ou moins, partout.
L’habitat rural
Les prospections systématiques entreprises dans plusieurs
grandes zones ont révélé une densité considérable, quoique irré-
gulière, d’implantations rurales. Cette conquête de l’espace rural
commence à l’époque maurétanienne, où les implantations
étaient cependant moins nombreuses, ou peut-être moins détec-
tables pour nous.
La répartition d’ensemble de cet habitat dépend d’une dicho-
tomie qui sera permanente dans l’histoire marocaine. Les pros-
pections ont – jusqu’à présent – échoué à découvrir des traces
d’établissement permanent dans une large zone limitée à l’ouest
par l’Atlantique, à l’est par le premier grand axe de circulation
nord-sud de la province romaine, qui a lui même succédé à un iti-
néraire maurétanien. Non certainement que cette région fût
abandonnée. Mais le terrain y était propre aux pâtures, à la chasse
et à la pêche, à l’exploitation des ressources des marais tempo-
raires ou non (les merjas), mais non aux champs. Dans sa descrip-
tion d’un Maroc immédiatement antérieur à l’établissement du
protectorat, Michaux-Bellaire a souligné la même particularité.
Les grands propriétaires entretenaient leurs troupeaux à l’ouest,
34. L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval, Paris, 1962,
I, p. 57.
596 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
et ils avaient leurs résidences et leurs champs vers l’est, à partir
de la même limite approximative35. De l’exploitation pastorale de
vastes espaces, nous n’avons, sur le terrain, pratiquement trouvé
aucun vestige.
Les établissements ruraux sont le plus souvent détectés grâce
à la céramique. Cependant, les traces de constructions sont
souvent visibles : seuils de portes, pierres d’angles, quelquefois
servant encore aux maisons modernes. On possède quelques
plans d’établissements ruraux. Mais bien sûr, notre archéologie
rurale est arrivée trop tard (en 1981) par rapport au développe-
ment moderne de l’habitat agricole, et ces plans sont maintenant
anciens, et assortis de descriptions trop sommaires36.
– La « ferme » de Koudiat Daïat autour d’une cour à portique
comporte trois magasins allongés, très peu de pièces habitables.
Une petite chapelle (?), une porte principale encadrée de deux
pièces en guise de tours, lui donnent l’allure d’une petite forte-
resse. Plutôt qu’à une ferme, on penserait à un grenier fortifié.
– La ferme de Jorf el Hamra (fig. 17) comporte, autour d’une
cour dallée, une huilerie et des thermes, et de rares locaux d’ha-
bitation, mais de vastes dépendances extérieures.
– La ferme du Petit Bois était centrée sur une cour à puits.
Les locaux d’habitations sont mal connus, et elle possédait une
huilerie37.
– La ferme de Bab Tisra (fig. 18) possède quelques pièces qui
semblent entourer une cour sur laquelle donnent trois longs
magasins (semblables à ceux de Koudiat Daïat), une huilerie et
une meunerie38. Nous avons vu sur le site quelques traces de murs
en 1981 ; il n’en reste actuellement plus une pierre.
– La ferme de Dar el Mal, près de Aïn Mazza, décrite par
R. Paskoff, en 196639, était une « vaste construction » dont deux
pièces seulement (de 4,90 x 3,70 m) ont été fouillées. Le site était
proche d’une carrière.
35. MICHAUX-BELLAIRE 1913, p. 90, 134-135 et 389.
36. R. Laporte pouvait encore en 1974 prendre le site de Rirha pour celui d’une ferme,
alors qu’il s’agit d’une petite ville (Gilda), fortifiée par une enceinte pourvue d’une porte
monumentale (LAPORTE 1974). Mais elle a regroupé et présenté les quatre monuments qui
suivent.
37. PONSICH 1970, p. 215-217 et fig. 57 (K. Daïat) ; PONSICH 1964.
38. LUQUET 1964, fig. 2, p. 299-300.
39. PASKOFF 1966.
FIG. 17. – Ferme de Jorf el-Hamra (LAPORTE 1974, fig. 4). B : thermes ; C : locaux
utilitaires.
FIG. 18. – Ferme de Bab Tisra (LAPORTE 1974, fig. 5). Au sud, magasins allongés,
meunerie, huilerie.
598 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Si décevantes que soient ces notices, elle permettent de savoir
que le paysage rural comportait de grandes fermes isolées. Mais
le plupart des établissements ne devaient comporter au plus
qu’un seul édifice solidement construit, carré ou rectangle de
quelques mètres, entouré de clôtures végétales. Dans beaucoup
de cas, on ne conserve que des gisements de céramique, et les
bâtiments devaient être en briques crues ou en pisé, tradition lar-
gement conservée dans la campagne marocaine.
Si les meules industrielles semblent être un phénomène urbain
(à moins que, trop visibles, elles n’aient souffert des récupérations
rurales), les traces d’huileries sont encore souvent repérables
dans les campagnes. Dans le terroir de Volubilis, malgré les
quelque 55 huileries urbaines40, on compte une vingtaine d’huile-
ries rurales, et les huileries de Thamusida, Gilda ou Sala montrent
que l’olivier s’étendait plus largement qu’aujourd’hui. On ne
saurait dire quand ces ruraux dépendent de la ville (où nombre
de propriétaires de belles maisons vivent certainement de leurs
terres) ou quand il s’agit d’exploitants indépendants.
Nos prospections, qui se sont étendues entre le Loukkos et la
limite sud des implantations sédentaires, ont permis de voir qu’au
sud du Sebou, le toit de tuiles (tegulae et imbrices), courant dans
les villes et sur les sites militaires, était rare dans les implantations
rurales communes. En revanche, il est très fréquent au nord du
Sebou, où nous connaissons d’ailleurs au moins deux tuileries, à
Arboua et Sraïma ; d’autres se trouvent d’ailleurs au nord du
Loukkos. Comme ni l’argile, ni le savoir faire ne pouvaient
manquer au sud plus qu’au nord, on est sans doute sur la trace de
traditions locales particulières.
Si la typologie proprement dite de l’habitat rural nous échappe
encore largement, nous n’avons, à la suite de nos prospections,
plus aucun doute sur sa densité, du moins dans les zones où la
nature du sol était propre à la sédentarisation d’agriculteurs.
Tandis que les plaines bordant l’Atlantique semblent avoir été
vouées aux pâtures, les vallées intérieures et les plaines et pla-
teaux céréaliers, ont connu à l’époque provinciale une densifica-
tion spectaculaire. Un paysage rural s’était mis en place (fig. 19).
Les exploitations ne constituent pas de villages, mais elles sont
40. AKERRAZ et LENOIR 1981-2, p. 70.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 599
FIG. 19. – Les environs de Volubilis. Points noirs : sites essentiellement agricoles ;
cercles : tours de guet ; carrés : camps militaires.
600 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
serrées et souvent occupent tous les sites disponibles : les terres
céréalières, les méandres des rivières, les piémonts humides sous
les pentes couvertes d’oliviers, le voisinage des sources, souvent
communes, comme aujourd’hui, à plusieurs fermes.
La zone civique et l’armée
La Tingitane du Haut Empire est une province où, comme
dans la Césarienne voisine, l’armée à une grande importance
(fig. 3). Dix-huit à vingt camps militaires repérés, plus de cin-
quante tours de guet, dispositif qui a évolué, mais faiblement,
assuraient la sécurité de la zone civique, le maillage militaire
recouvrant presque exactement ce que nous savons de l’occupa-
tion sédentaire avérée par les vestiges construits et le matériel
antique recueilli. Si une grande partie du sol provincial relève du
territoire des cités, une autre partie se trouve concernée par l’ad-
ministration militaire : non seulement les camps et tours et leurs
abords, les terrains d’exercice et les pâtures, mais, pour ce qui
nous intéresse les agglomérations subcastrales, les uici (qu’on
appelait jadis à tort canabae)41, même si nous ignorons au juste
comment se sont exercés sur eux les pouvoirs exacts de l’adminis-
tration militaire42.
Sept à huit sites subcastraux peuvent avoir été des uici43, ce qui
est considérable en face de la douzaine de cités pour lesquelles un
statut est connu ou présumé44. La population civile subcastrale
concernée est suffisamment importante pour que, dans un édit de
216, Caracalla45 prenne soin de s’adresser particulièrement à elle,
si du moins nous pouvons interpréter ainsi la parole du prince.
Nous avons ici affaire à un type d’agglomérations spontanées,
pour lesquelles on peut penser que les règles d’urbanisme
n’étaient que celles qui convenaient à l’armée, qui avait bien sûr
le souci primordial de dégager ses itinéraires de service.
41. BÉRARD 1990.
42. BÉRARD 1992.
43. Une organisation municipale révélée par l’épigraphie peut être compatible avec
l’origine militaire d’un uicus, rendant son statut de uicus insaisissable. La liste des uici sera
donc toujours difficile à établir.
44. Huit colonies ou municipes, une respublica, trois agglomérations importantes.
45. Entre le 10-12-215 et le 9-12-216. REBUFFAT 2002.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 601
Les communautés civiques se géraient elles-mêmes, sous la
surveillance plus ou moins attentive du gouverneur de province,
rôle que nous connaissons bien d’autre part grâce à la correspon-
dance de Pline le Jeune. Mais elles avaient obligatoirement avec
l’armée des relations étroites et quotidiennes que nous font
connaître le décret de Sala, et une lettre de Caracalla en 215 aux
habitants de Banasa, très mutilée46, mais d’où il ressort que les
colons avaient en somme donné leur avis à l’empereur sur l’im-
plantation d’une unité militaire chez eux.
À côté du Palais de Gordien, entre le Palais et le rempart
urbain, un grand édifice pourrait être une sorte de corps de garde
abritant à l’occasion la maison militaire47 du procurateur48 et
veillant aussi sur un probable dépôt de matériel ou de provi-
sions49. De leur côté, les habitants de Sala remercient le comman-
dant de la garnison d’avoir paré « aux âpres difficultés du
ravitaillement par des prélèvements sur les fournitures de ses
troupes, en nous rendant très souvent service, sans nuire à ses
soldats », ce qui implique que l’armée disposait de sérieuses
réserves. Ces constructions, le remaniement de la maison primi-
tive des Pompeii devenue « Palais de Gordien », et ses probables
dépendances, respectent parfaitement la trame urbaine. Il était
d’ailleurs difficile d’empiéter sur le grand axe de circulation du
quartier nord-est de Volubilis.
Concluons sur ce point que le dynamisme civique et les exi-
gences inévitables d’une armée omniprésente ne semblent pas
avoir provoqué une situation conflictuelle, et qu’au contraire leur
mutuel appui pourrait avoir concouru à la solidité de la province.
Si la documentation quotidienne nous fait largement défaut, car
nous n’avons ici ni tablettes, ni papyri, ni ostraca, c’est sans doute
l’archéologie qui pourrait nourrir ce dossier au-delà des quelques
remarques que nous venons de faire.
46. IAMlat 99.
47. Nous sommes mal informé sur la présence d’une garnison militaire permanente à
Volubilis au IIIe siècle.
48. LIMANE, ICHKHAKH et CHERGUI 1998.
49. Nous remercions H. Limane de nous avoir guidé dans la visite de la fouille minu-
tieuse qu’il a consacrée à un édifice encore énigmatique situé au-delà du « Palais de
Gordien ». Sur les réserves d’approvisionnements de l’armée, copia armaturae, voir le
décret de Sala : REBUFFAT 1992, p. 202 et 208.
602 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Évolution de l’habitat
Vers 285, Dioclétien replie l’armée au nord du Loukos. Il
conserve Sala, probablement comme escale vers Mogador, où la
pourpre et peut-être aussi la métallurgie, étaient des ressources
essentielles. Ce retrait entraîne au sud du Loukos la disparition
de la vie civique et des relations commerciales50. La zone aban-
donnée est très probablement revenue à l’existence tribale : les
peuples que nous connaissons n’avaient certes pas disparu entre
la description de Ptolémée et Dioclétien.
Au nord du Loukkos, la zone occupée, bien pourvue de garni-
sons, a poursuivi une existence pratiquement inchangée, mais
Lixus et Zilil sont les seuls sites où l’on pourra poursuivre l’étude
de l’habitat civil. La province, dépendant désormais de l’Espagne,
a dû subir le contrecoup de son invasion en 409. En 429, le
passage des Vandales a provoqué panique et destructions dans
une partie de l’extrême nord, en tout cas à Zilil.
À partir du règne de Justinien, qui occupe Ceuta et fait sur-
veiller le détroit par une escadre de dromons51, il est très possible
que l’intérieur du pays soit rattaché de nouveau au pouvoir
romain. Volubilis conserve l’aspect d’une ville, avec une enceinte
rénovée, une sorte de forum52, des petits thermes53, mais nous ne
connaissons pas de maisons, et, plus tard, l’habitat idrissite ne
nous présente que quelques pièces carrées, heureusement datées
par les monnaies.
Les villes antiques vont connaître des sorts différents (fig. 5) :
– Tingi/Tanger ; Septem/Ceuta : Rusadir/Mellila ; Oppidum
Nouum/El Qsar ; Gontiana/Souq el Arba restent à la même
place ;
– Banasa, Babba, Gilda disparaissent, Banasa au profit de
bourgs ruraux54, Babba pour la ville sainte de Sidi Kacem, et
50. Le répertoire du matériel du IVe siècle dans cette zone serait mince et les remanie-
ments tardifs des constructions antérieures sont encore mal étudiés.
51. Code Justinien 1.27,2,2.
52. LIMANE-FENTRESS 2004.
53. EL KHAYARI 1992 [1994]. Deux monnaies permettent de savoir qu’ils sont de
l’époque idrissite, donc en tout cas postérieurs à 788 (date de l’arrivée d’Idris au Maroc).
54. La colonie de Banasa devait être une communauté essentiellement agricole : la
structure civique disparaissant, la richesse du terroir a pu être insuffisante pour garantir la
survie urbaine.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 603
Gilda de même pour Sidi Slimane. Volubilis transmet son héri-
tage à Ourzirha, à Meknès et surtout à Fès, mais, dans ce cas, c’est
le pouvoir politique qui en a décidé ;
– enfin, un phénomène commun affecte Tamuda/Tetuan,
Zilil/Asilah, Lixus/Larache, Thamusida/Kenitra, Sala/Salé et
Rabat, qui se rapprochent toutes de la mer. Il s’agit de villes flu-
viales, et c’est certainement l’alluvionnement de fleuves très tra-
vailleurs qui les a engorgées, et coupées de la mer, considération
d’ensemble qui doit bien sûr être affinée au cas par cas.
L’Antiquité se termine au Maroc, à cause des alluvions des
fleuves, à cause aussi de décisions politiques. Mais c’est moins la
prise de pouvoir des Idrissites en 788, que l’arrivée des Sanhad-
giens Almoravides (vers 1060) qui marque la rupture, et pour la
campagne, et pour la ville symbole de la romanité, Volubilis. Elle
fut, dit Marmol, « détruite par le roi Joseph55, de la race des
Almoravides, sans se repeupler depuis ». Volubilis est désormais,
comme d’autres ruines, un « Château du Pharaon », Ksar
Faraoun. De même que les voies romaines de Gaule sont deve-
nues les chemins de la sanguinaire Brunehaut, les pierres
romaines du Maroc sont toujours habitées, mais elles le sont
désormais par l’ombre menaçante du Pharaon.
Conclusion
Comment nous représentons-nous la province de Tingitane ?
Des peuples liés à Rome par traités s’engageant sur la voie de la
sédentarisation ; des villes (relayant et décuplant le dynamisme
de l’époque maurétanienne) où l’habitat révèle une extraordi-
naire densité de l’activité quotidienne, à côté des soucis de pres-
tige qui ont surtout attiré l’attention jusqu’ici ; des campagnes où
nous devinons, là où le sol le permettait, des exploitations
diverses, souvent mineures, mais denses au point de créer un
paysage rural civilisé (fig. 19) ; une armée complétant et consoli-
dant la mosaïque civique : c’est ce que l’étude d’un habitat encore
bien mal connu nous permet de deviner, en attendant que les
recherches globales qu’il mérite permettent d’enrichir le tableau
55. Youssef ben Tachfin, 1060-1106. Marmol, Trad. Perrot d’Ablancourt, II, p. 198-200.
604 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Habitation ambitieuse Habitation élémentaire
Péristyle, triclinium, exèdre (la- Parties communes :
cunes et simplifications) – couloir (position, plan)
Espaces privés secondaires – espace (couvert ou cour,
(nymphée, cour, atriolum) central ou marginal)
Variété des plans
Sans parties communes :
Eau : – plan, en enfilade, rectiligne,
– adduction circulaire
– fontaines, bassins – plan inorganique
– bain
Pièce unique
Esthétique :
– architecture
– mosaïque
– peinture
Variété des emprises (forme, superficie)
Étages
Compléments utilitaires
{
huilerie
Artisanaux meunerie
boulangerie
Commerciaux { boutiques
{
porte charretière
Généraux cour de service
entrepôt *
* Toute liste est ouverte et peut s’étendre au fur et à mesure des identifications.
FIG. 20. – L’habitat en Maurétanie Tingitane.
L’HABITAT EN MAURÉTANIE TINGITANE 605
d’une province romaine bien différente de la forteresse assiégée
et précaire de l’historiographie d’hier et de naguère.
Cependant, les exigences permanentes du sol ont informé l’ha-
bitat rural au cours des siècles, et toutes les villes antiques ont eu
des héritières, telle était la nécessité de leur existence. Ce serait
un nouvel exposé que de décrire les grandes cités marocaines en
évoquant leurs ancêtres.
*
* *
MM. Jacques JOUANNA et Jean-Pierre CALLU interviennent
après cette communication.
APPENDICE
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