Pour Éric,
né à Mouila,
sur une rive de la N’gounié,
au pays des moustiques.
Mais quand, à travers le pâle été, août, comme
un grand oiseau langoureux, volait lentement
vers le déclin et la mort, ils devenaient gros et
méchants ; affairés comme des entrepreneurs de
pompes funèbres, rusés comme des prêteurs sur
gages, inévitables
et sûrs d’eux comme des politiciens, ils étaient
venus vers la ville pleins d’une convoitise de
paysans, unis comme
les membres d’une équipe de football,
monstrueux
et sans dignité. Ils étaient une plaie publique vue
par le mauvais bout de la lorgnette : en somme,
c’était la majesté même du destin devenue
méprisante
à force de présence et de répétition.
Moustiques, William FAULKNER
INTRODUCTION
Quelle malédiction nous frappe ?
Que nous veulent ces petites bêtes qui, toute la nuit,
vrombissent à nos oreilles ?
Et pourquoi, chez elles, tant d’acharnement malveillant ?
Pourquoi nous piquer ainsi, sans relâche ?
Quel mal leur avons-nous fait ? En quelle vaste revanche
sont-elles engagées ?
Et quelles sont ces fièvres qui nous assaillent peu après ?
Ces fatigues qui nous font vaciller au lieu de marcher ? Ces
maux de tête à hurler ? Et ces hémorragies, ce cœur qui bat
la chamade sans plus de sang à pomper ? Et pourquoi
viennent soudain au monde des bébés à la tête trop petite ?
On les dit venir d’Asie, ces petites bêtes. On les dit venir
d’Afrique. On croyait les avoir chassées d’Europe. Peine
perdue. Non seulement elles sont revenues, mais elles
s’incrustent. Elles se sont installées aussi dans les deux
Amériques. Il faut donc qu’elles circulent par air, par terre,
par mer, par tous les transports possibles.
Ce n’est pas nous qui allons leur reprocher ce goût du
voyage.
Bref, les moustiques sont là.
Depuis des années, j’observe, fasciné, leurs manèges et
leur stratégie de conquête.
À force, j’ai appris leur langue.
Si vous saviez comme ils s’amusent de nous entendre
doctement discourir de « mondialisation », depuis le temps
qu’ils ont pris pour terrain de jeu notre planète entière !
Demandez-leur les méthodes. En matière de domination
discrète et générale, comparés aux anophèles ou à l’Aedes
albopictus, les occupants des paradis fiscaux ne sont
qu’enfants de chœur.
Alors, voulez-vous en savoir plus sur ces envahisseurs ?
*
Pour tenter d’expliquer le fonctionnement de notre chère
planète, j’ai déjà exploré le coton, l’eau, le papier.
M’attaquant cette fois aux moustiques, population
redoutable, diverse et changeante, j’avais besoin d’alliances.
Isabelle de Saint Aubin n’a pas refusé de m’apporter son
concours. Son père, ingénieur agronome, a dressé
l’inventaire de la forêt gabonaise. C’est ainsi que la petite
Isabelle a grandi sur les bords du fleuve Ogooué, nourrie à
des biberons pimentés de Nivaquine, vivant dans des cases
régulièrement aspergées de Flytox, et bien protégée la nuit
par des moustiquaires. Avouons que, parfois, je me
demande – pour expliquer certains comportements pour le
moins bizarres d’Isabelle – s’il ne faut pas en chercher la
cause dans l’intimité de ses premières années en présence de
tant de chimie… Toujours est-il qu’elle est devenue docteur
en médecine. Sans doute l’exemple d’Albert Schweitzer : il
œuvrait non loin, à Lambaréné, sur les rives du même
fleuve Ogooué. Notons au passage que, en dialecte galoa,
lambarene veut dire « nous allons essayer ».
Vers ce royaume foisonnant, où les entomologistes ont
déjà repéré trois mille cinq cent soixante-quatre espèces,
mieux vaut partir avec des questions simples à propos des
moustiques.
Qui sont-ils ?
Où vivent-ils ?
Comment s’en débarrasser ?
Nous vous réservons quelques surprises.
Dont celle-ci, évidente pour certains, infiniment
dérangeante pour beaucoup : nous (ces animaux singuliers
qu’on appelle les humains) sommes loin de nous montrer les
plus habiles dans cette occupation prioritaire qu’est le
métier de vivre.
Entre nous et les moustiques, une relation intime a
commencé. Dès les premiers âges de l’espèce humaine.
Quand, au cœur de la nuit, ils vrombissent à nos oreilles,
c’est notre histoire qu’ils racontent.
Au lieu de tant nous agacer, prêtons-leur un peu
d’attention.
PREMIÈRE PARTIE
Qui sont-ils ?
Éloge des insectes
Au cœur du vieux Paris, la porte du 57, rue Cuvier ouvre
sur un pays de merveilles.
Dès le XVIe siècle, un apothicaire ami du genre humain y
donnait, ouverts à tous, des cours d’herboristerie. En 1635,
Guy de La Brosse, médecin du roi Louis XIII, convainc
l’apothicaire de créer un jardin de plantes médicinales. La
Révolution élargit son objet en créant, le 10 juin 1793, le
Muséum nationale d’histoire naturelle. Sa mission est
triple : instruire le public, constituer des collections et
développer la recherche.
J’aime y déambuler parmi les grands arbres, me rappeler
les étapes de l’Évolution, me perdre dans les temps
géologiques en découvrant l’âge des plus belles de nos
pierres, voyager, grâce aux serres, sur tous les continents…
C’est là que Gilles Bœuf veut bien me donner quelques
leçons de vie.
Cet homme fraternel et lumineux présida longtemps
l’institution. En hommage aux services rendus, on lui a
laissé le bureau de son très illustre prédécesseur : Georges-
Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), auteur d’une
légendaire Histoire naturelle en trente-six volumes. Par
ailleurs, l’un des plus grands écrivains français.
Un exemple de son style ? Sa description du cheval :
« La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite
est celle de ce fier et fougueux animal qui partage avec lui
les fatigues de la guerre et la gloire des combats ; aussi
intrépide que son maître, le cheval voit le péril et
l’affronte ; il se fait au bruit des armes, il l’aime, il le
cherche et s’enivre de la même ardeur ; il partage aussi ses
plaisirs ; il chasse, aux tournois, à la course, il brille, il
étincelle ; mais, docile autant que courageux, il ne se laisse
point emporter à son feu, il sait réprimer ses mouvements
[…] ; c’est une créature qui renonce à son être pour
n’exister que par la volonté d’un autre… »
Ce matin-là de mars, je venais visiter le grand Gilles
Bœuf, pour cause de recherche sur les « maladies à
vecteur ».
« Ah, les insectes ! »
Quelques simples chiffres qu’il fit défiler m’aidèrent à
cadrer le sujet.
« Si l’on excepte les bactéries et les virus, notre Terre
abrite six cent vingt mille espèces de champignons, trois
cent cinquante mille espèces de plantes et huit millions
d’espèces animales. Parmi lesquelles les vertébrés, dont
nous sommes, ne comptent que pour… huit mille. »
« Car l’immense majorité des animaux sont des
arthropodes, c’est-à-dire des êtres dotés de pattes articulées
et de carapaces pour compenser l’absence de colonne
vertébrale. On y trouve les crustacés (dont le cher homard),
les myriapodes (les mille-pattes… qui en possèdent
rarement plus de cent), les arachnides (les araignées) et…
les insectes. »
À ce moment, le phrasé de Gilles Bœuf s’était ralenti.
Dans ses yeux, la solennité avait remplacé la malice
habituelle. Nous entrions dans l’admiration. J’ai bien cru
que mon très savant ami allait me demander de me lever et
de me découvrir, même si ma calvitie ne s’abritait sous
aucun chapeau.
« Te rends-tu compte ? Nous avons déjà répertorié plus de
trois millions d’espèces d’insectes ! Et, chaque année, nous
en découvrons plus de dix mille nouvelles ! Où arrêterons-
nous ? À cinq, six millions ? Tiens, voilà un exemple, un
exemple de chez nous, où la prolifération est bien moins
grande que sous les Tropiques. La forêt de la Massane, dans
les Pyrénées-Orientales. Sur trois cents hectares – qu’est-ce
que trois cents hectares ? rien du tout, un confetti –, on a
compté trois mille cinq cents espèces d’insectes ! »
Pour ne pas gâter cet enthousiasme, j’ai caché mon effroi.
Combien de temps, nous, rares humains dans ce
grouillement, résisterions-nous à cette foule ?
D’une voix un peu blanche, j’ai demandé la date de
l’arrivée sur Terre de ces petites bêtes si fécondes.
« Quatre cents millions d’années ! Les premiers sont les
filles et fils des crustacés marins. Mais, cinquante millions
d’années plus tard, leur nombre s’est multiplié avec le
surgissement des vastes forêts du Carbonifère, un
environnement qui leur convenait.
« Passent deux cents autres millions d’années et
commence une nouvelle formidable aventure du vivant :
l’évolution croisée des plantes et des insectes. Parmi ceux-
ci, près de deux cent mille sont des pollinisateurs. »
Gilles Bœuf est parti dans l’une de ses promenades
scientifico-lyriques. Alors, personne ne peut plus
l’interrompre.
« Quand je pense que nous nous glorifions d’inventer des
avions ! Regarde la grande libellule. Selon les
circonstances, elle sait alterner neuf techniques de vol. En
accélération, son organisme encaisse trois G, sans en
souffrir. Elle peut voler des heures, avec des pointes à
quatre-vingts kilomètres à l’heure, sans dépenser plus de
quelques grammes de carburant. Quant à la capacité de ses
yeux, ils voient trois cents images par seconde, sur trois cent
soixante degrés… »
*
Pour en savoir plus sur ce peuple décidément fascinant, je
me suis rendu, par un bref voyage, jusqu’à la source de la
Bièvre, une petite rivière ainsi nommée parce qu’elle
accueillait jadis de nombreux castors, dont « bièvre » est
l’ancienne appellation (beaver, en anglais).
C’est là, sur les bords de l’étang de la Minière, plus
précisément chemin rural 7, 78280 Guyancourt, que se tient
l’OPIE, l’Office pour les insectes et leur environnement (tél.
01 30 44 13 43), ouvert du lundi au vendredi (9 heures -
12 h 30 / 14 h 30).
Et voici de belles histoires que pourront vous raconter
Vincent Albouy, président de l’OPIE (et, par ailleurs,
spécialiste mondial des dermoptères, autrement dit les
perce-oreilles), ou l’un des membres de sa formidable et très
savante équipe.
Dans tous les domaines, les insectes nous donnent des
leçons1.
Le transport low cost
Saluons le papillon grand monarque d’Amérique.
Né au Canada, il descend jusqu’au cœur du Mexique pour y
passer un doux hiver. C’est un vol, principalement plané, de
quatre mille kilomètres en utilisant au mieux les courants d’air
ascendants. Ainsi, le monarque ne brûle que très peu d’énergie
et préserve ses ailes de toute usure. Admirez leur belle
couleur : un orangé veiné de noir.
L’architecture climatisée
Une termitière peut accueillir plusieurs millions d’habitants
et s’élever jusqu’à six mètres de haut. Ses murailles externes,
faites de terre imprégnée de salive, sont aussi dures et
résistantes que du ciment. De cette même salive, les termites
recouvrent les parties du « bâtiment » les plus frappées par le
soleil. En s’évaporant, cette humidité refroidit l’atmosphère.
Le recyclage
Juste avant le début de l’été, la femelle du papillon bombyx
pond des œufs qui n’éclosent que l’année suivante. À peine
née, la chenille se met à dévorer des feuilles de mûrier. Un
mois plus tard, devenue obèse, elle commence à baver pour
fabriquer le cocon dans lequel pourra se développer la
chrysalide. Cette bave est la soie, produite par deux glandes
salivaires situées près de la tête de la chenille.
Chez bien d’autres espèces de papillons, la chrysalide
grandit sans la protection d’un cocon. Des études ont montré
que la soie du bombyx contient des éléments toxiques pour lui,
qu’il rejette en bavant.
De ces blanches sécrétions, le bombyx fait une maison. De
cette maison, les hommes font les plus délicats des tissus.
L’éclairage
Qu’est-ce que la bioluminescence ?
Étymologiquement, la lumière née de la vie.
Les plus performantes de nos ampoules ne transforment en
lumière que trente pour cent de l’électricité nécessaire à les
faire fonctionner. Le reste s’évapore en chaleur.
Ce rendement est triple chez les animaux lumineux :
poissons des abysses, calmars ou… insectes.
Chez les lucioles, l’autre plus joli nom des vers luisants, la
lumière vient de l’oxydation d’une substance émise par la
petite bête et contenant du soufre, de l’azote, de l’hydrogène et
du carbone. Au lieu de produire de la chaleur, cette oxydation
libère des photons, donc de la lumière.
Les réactions sont concentrées dans des cellules situées au
bas du ventre de la luciole et séparées du reste du corps par
une couche de cristaux qui reflètent et amplifient le
rayonnement.
Les phares des hommes n’ont rien inventé.
La nuit, certaines espèces se servent de cet éclairage pour
choisir les meilleurs sites pour atterrir.
Mais c’est pour l’accouplement que la modulation des
signaux lumineux joue tout son rôle. Par flashes, on se repère,
on s’appelle, on s’approche, on se plaît, on s’affole, on copule.
La santé
En 1579, déjà, le célèbre chirurgien Ambroise Paré notait la
guérison rapide d’une plaie au crâne alors qu’y grouillaient des
asticots.
Trois siècles durant, les médecins continuent de s’étonner
devant ce phénomène qui semble contre-nature.
Il faut attendre la guerre de 1914-1918 pour qu’un
Américain, William Baer, lui aussi chirurgien et débarqué avec
les troupes alliées, décide d’étudier les mécanismes
aboutissant à ces rétablissements miraculeux. Il découvre que
les asticots ne se contentent pas, hélas, de dévorer les tissus
infectés…
« La lucilie soyeuse a été choisie, car elle ne consomme que
les tissus morts.
« Les asticots […] sécrètent dans leur salive un cocktail de
substances dont certaines tuent les bactéries, d’autres bloquent
leur développement, d’autres encore favorisent la cicatrisation
des tissus. Les tissus nécrosés sont digérés par la salive que les
asticots injectent dans la plaie et sont détruits, même s’ils ne
sont pas consommés. Quand les asticots avalent la bouillie
prédigérée, ils absorbent également une grande quantité de
bactéries, qui sont détruites dans leur tube digestif. Enfin, les
gigotements incessants des asticots dans la plaie érodent
l’exsudat séreux des tissus malades et stimulent la cicatrisation
des tissus sains.
« C’est l’ensemble de ces actions qui explique le succès de
l’asticothérapie2. »
*
Je suis revenu au Muséum, dans le bureau de Buffon, et j’ai
posé à Gilles Bœuf la question qui ne cessait de me tarauder :
« Je connais maintenant la capacité des insectes. Mais, tout
de même, huit millions d’espèces chez eux et seulement huit
mille chez nous, les vertébrés ! Comment expliquer leur
formidable succès ? »
Un peu plus mon professeur m’aurait embrassé, tant mon
interrogation le réjouissait.
« Enfin tu commences à comprendre les mécanismes de la
vie et la modestie de la place qu’y tiennent les êtres humains !
« Eh bien, le succès des insectes, j’y vois six raisons. »
Et, comme un petit garçon (qu’il est toujours), il a compté
sur ses doigts.
1) Ils sont petits. Même si quelques-uns, rares,
atteignent trente centimètres, la plupart ne dépassent
pas le millimètre. Regarde ce qui se passe dans la
vie. Les grands fanfaronnent et séduisent les
écervelées. Mais, en cas de danger, qui peut se
réfugier dans des recoins, des failles, des trous
minuscules ? Nous, les petits, comme toi et moi. En
outre, les petits ont moins de besoins : moins de
nourriture, moins d’eau, moins d’énergie. Un petit
n’a pas une énorme carcasse à mouvoir. Bref,
l’avenir, quoi qu’on en pense, appartient aux petits !
2) Puisque nous avons parlé de nourriture, les insectes
mangent de tout : plantes, cadavres, détritus,
excréments, pourriture, sang, et d’autres insectes.
Leçon utile pour les parents. Ceux d’entre eux qui
veulent donner à leurs enfants les meilleures chances
d’une longue espérance de vie doivent leur
apprendre à ne pas faire les difficiles.
3) Ils habitent partout : les villes et la campagne ; les
eaux vives ou stagnantes, chaudes ou glacées ; les
plantes ou les vertébrés (dans leur pelage ou à
l’intérieur de leur corps, vivants ou morts) ; les
pourritures (comme celles du fromage) comme les
fleurs les plus pures… Tout logement leur est bon.
4) Une reproduction frénétique. Sachant leur vie brève,
les insectes ne perdent pas une minute pour
s’accoupler, et l’efficacité de leurs coïts est sans
pareille. Ceux qui, comme moi, s’inquiètent de
l’évolution incontrôlée du nombre d’êtres humains
sur terre, seront saisis d’angoisse devant la
démographie des insectes : des milliards de
milliards. Sur les bords de l’Amazone, dans la seule
région de Manaus, une étude a estimé qu’à elles
seules les fourmis représenteraient quatre fois le
poids de tous les vertébrés.
5) Une diversité quasi infinie. Innombrables, au sens
strict, c’est-à-dire ne pouvant être dénombrés, les
insectes sont aussi infiniment divers. Parmi les huit
millions d’espèces, il s’en trouvera toujours, et par
centaines de milliers, qui auront la capacité de
traverser toutes les épreuves. Et de survivre.
6) Un sens social très développé. C’est sans doute en
s’inspirant des abeilles, des termites et, bien sûr, des
fourmis que Lénine a conçu la société soviétique :
très hiérarchisée, très organisée, où chacun devait
accomplir la tâche prévue sans jamais s’en écarter.
Dans son tombeau de la place Rouge, il se disait que
viendraient la revanche du communisme et sa
domination sur la terre entière : le jour où, une fois
les hommes disparus, les insectes triompheraient.
Le portable de Gilles Bœuf venait de sonner plusieurs fois.
La ministre de l’Environnement, Ségolène Royal,
s’impatientait. Comment ne pas la comprendre ? Comment se
passer de son conseiller, un tel professeur de la vie ? Lui
donnait-il, comme à moi, des leçons d’insectes ? Et quelles
leçons en tirait-elle dans la conduite des affaires de la France ?
Je me levai pour prendre congé.
Il me retint juste pour conclure par une équation :
petitesse
+ manger de tout
+ habiter partout
+ se reproduire
frénétiquement
+ se plaire en société
+ diversité
= génie de l’adaptation
Voilà le secret pour survivre : l’adaptation !
Je quittai mon professeur en me disant que, de là, venait
peut-être la fragilité et la noblesse de l’espèce humaine. Elle
voulait changer la vie. Et la vie se vengeait. Il est vrai que, si
notre espèce voulait tant « changer la vie », c’était à son seul
bénéfice.
*
En quittant le Muséum en cette fin de soirée, quand les
visiteurs sont chassés du parc par les sifflets des gardiens, une
idée m’est venue, pas du tout politiquement correcte, une autre
raison du succès des insectes.
Si certains parviennent tant bien que mal à la cinquantaine,
la plupart d’entre eux, à commencer par les moustiques, ne
vivent pas longtemps. En d’autres termes, ils ne sont pas
embarrassés par leurs vieux. À peine ont-ils atteint la pleine
force qu’ils ont la décence de mourir pour laisser la place aux
jeunes. On pourrait objecter qu’ils perdent ainsi en expérience.
Ce manque est pallié par leur très longue présence sur la
Terre : en quatre cents millions d’années, certes on prend son
temps, mais on s’adapte à tout !
Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la
revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité
générale y gagne.
Notes
1. Vincent Albouy, Histoires remarquables. Les Insectes, Delachaux et Niestlé,
Paris, 2015.
2. Vincent Albouy, [Link].
L’admiration n’empêche
pas la crainte
Si les insectes prouvent, million d’années après million
d’années, leur propension à survivre, cette impressionnante
réussite s’accompagne de graves dommages collatéraux,
dont nous, humains, faisons les frais.
Qu’est-ce qu’une maladie « à transmission vectorielle » ?
L’Organisation mondiale de la santé en donne une
définition claire.
« Les vecteurs sont des organismes vivants capables de
transmettre un agent pathogène (virus, parasite) d’un hôte
(animal ou humain) à un autre. Il s’agit le plus souvent
d’insectes ayant le sang pour nourriture. Lors de leurs
repas, en même temps que le sang, ils ingèrent des micro-
organismes pathogènes présents dans un hôte infecté
(homme ou animal), pour les réinjecter dans un nouvel
hôte à l’occasion de leurs repas de sang suivants. »
Les tiques, mouches, moucherons, puces, punaises nous
font ainsi cadeau de très graves affections, parfois
meurtrières (quatre cent mille trépas chaque année).
Citons, sans exhaustivité, les noms de ces maladies
exotiques : la leishmaniose, la rickettsiose, la fièvre
hémorragique de Crimée-Congo, la borréliose, la
trypanosomiase (merci les tsé-tsé !), sans oublier les
maladies de Lyme et de Chagas, fort désagréables.
Mais le moustique est, de loin, le vecteur le plus
dangereux. Il porte le chikungunya, la dengue, la fièvre de
la vallée du Rift, la fièvre jaune, le Zika, l’encéphalite
japonaise, la fièvre du Nil occidental, la filariose
lymphatique et, bien sûr, le paludisme. À lui seul, celui-ci
tue plus de quatre cent mille fois par an, la plupart de ses
victimes étant des enfants de moins de cinq ans. La dengue,
quant à elle, menace plus du tiers de la population
mondiale : 2,5 milliards de personnes, réparties dans plus de
cent pays.
Bref, le moustique est bien l’ennemi public numéro un.
Dans une ferme souterraine,
une fermière tahitienne
Si nous construisons de plus en plus de villes à la
campagne, dévorant celle-ci d’un bel appétit, la campagne
se venge : elle envahit joyeusement les interstices du bâti.
Entre immeubles et voies de circulation, les animaux et les
plantes prospèrent, n’ayant plus à redouter les agressions
propres à la vie rurale, engrais, insecticides et pesticides.
Savez-vous que les galeries de tous les métros du monde
abritent des colonies de grillons ?
Ces petites bêtes viennent d’Asie, où les vieilles
personnes continuent d’organiser des concours de chant ou
de parier sur des combats. En Chine, par exemple,
l’association des Amis du grillon compte plus de six
millions de membres.
À Paris, la nuit, durant l’interruption des transports, les
oreilles les plus sensibles peuvent s’enchanter de leur
stridulation si caractéristique. Les yeux fermés, on pourrait
se croire en Provence. Seuls les musiciens avertis savent
distinguer l’appel à l’amour du grillon de celui de la cigale.
Hélas, le silence regagne du terrain. Chassés par les
normes d’hygiène de leurs premières demeures favorites, les
fournils des boulangers, les grillons avaient donc trouvé
refuge dans nos réseaux de transport souterrains. Ils y
trouvaient gîte, chaleur et couvert avec une prédilection
pour… les mégots.
Or, la plupart n’ont pas survécu à l’interdiction formelle
de fumer dans l’espace du métropolitain. Si l’on peut se
permettre, l’interdiction d’en griller une fut fatale aux
grillons.
De même, pour arrondir ses fins de mois et contribuer à
financer ses ballets hors de prix, l’Opéra de Paris a installé
des ruches sur ses toits. Le miel, que j’ai goûté, mérite tous
les éloges.
Dans le 15e arrondissement de Paris, voici une ferme,
d’un genre un peu particulier. Passants, vous aurez beau
aiguiser votre regard, vous ne la verrez pas. Et, croyez-moi,
cela vaut mieux pour vous, car rien n’est plus périlleux que
les activités d’élevage menées en ces lieux.
Arrivé au 209, rue de Vaugirard, poussez la porte.
Traversez hardiment la salle où, dans un joli vacarme, des
familles attendent d’être examinées ou vaccinées. Le
moment est venu de montrer vos papiers. Attendez là. Une
blouse blanche vient bientôt vous chercher. Et, via un
monte-charge, vous voilà plongé au deuxième sous-sol.
Là vous attend la fermière : Anna-Bella Failloux.
Malgré son jeune âge, cette dame est déjà une légende.
Quels improbables parcours vous réserve la vie dès qu’une
passion vous anime !
Vers les années 1900, ses ancêtres chinois décident de
quitter leur ville de Canton pour aller tenter leur chance en
… Polynésie française. S’ensuit, deux générations plus tard,
une enfance à Tahiti dans le culte du travail : quand vous
êtes l’aînée d’une tribu de huit, il faut montrer l’exemple.
Pas de place pour l’indolence et les colliers de fleurs. Une
enseignante au lycée vous raconte la nature. Naissance
d’une vocation. Exil à Paris pour continuer les études.
Retour à Papeete pour travailler sur l’éléphantiasis, cette
maladie qui fait gonfler les jambes et touche plus de cinq
mille Polynésiens. Elle a pour origine un ver parasite
transmis par une espèce particulière de moustique, Aedes.
De ces recherches, Anna-Bella tire une thèse qui,
d’emblée, fait autorité.
En 1996, elle revient à Paris pour y intégrer, sur
concours, l’Institut Pasteur.
Pour ne pas me sentir trop ridicule devant une telle figure,
j’avais préparé ma rencontre et multiplié mes lectures à la
bibliothèque du Muséum, au risque de peupler mes nuits de
monstres terrifiants : géants carapacés, velus et coiffés de
casques, à long nez piquant…
Dans l’ascenseur qui m’emporte vers la ferme souterraine
de Mme Failloux, je me répète, tel un collégien avant
l’interro, tout ce que je n’ignore pas des moustiques.
1) ils appartiennent tous à une même famille : les
Culicidae ;
2) leur diversité est vertigineuse : pas loin de quatre
mille espèces connues ;
3) la plupart des moustiques ne portent pas de parasites
potentiellement malveillants. Et chaque espèce de
moustiques porteurs ne peut accueillir que certains
parasites et pas les autres ;
4) pour mieux s’y retrouver, les espèces de moustiques
ont été regroupées en genres, dont deux nous
intéressent davantage que les autres. Ce sont les
Aedes et les anophèles (Anopheles) : ils accueillent
les parasites les plus dangereux.
La Tahitienne m’attend sur le pas de sa ferme. Sans
attendre, elle commence ses leçons.
*
Les trois premières étapes de la vie moustiqueuse sont
aquatiques. C’est sur un support solide, à la limite de l’eau,
que la femelle va déposer délicatement ses œufs. Mais cette
vie d’œuf ne convient pas à l’embryon moustique, qui
s’ennuie ferme dans sa prison. Deux jours à peine après y
avoir été enfermé, il décide de sortir. Alors, il contracte sa
gorge. Le sang lui monte à la tête, qui gonfle, gonfle.
Bientôt elle rencontre la paroi de l’œuf, qui va se déchirer.
Car le constructeur des moustiques a tout prévu : une pointe
sur le sommet du crâne de l’embryon, semblable à celles qui
surmontaient les casques de nos ennemis prussiens, puis
allemands, jusqu’en 1916. Cette pointe avait été inventée
par le roi Frédéric Guillaume IV. Elle devait permettre de
dévier sur le côté les coups de sabre. Mais revenons à nos
piqueurs.
Enfin libre, enfin larve, le moustique entre dans une
nouvelle phase de sa vie, tout aussi aquatique.
Le plus souvent, les larves flottent, verticales, la tête en
bas et la queue vers le haut. À l’extrémité de la queue est
fixé l’appareil respiratoire. Pour respirer, les larves
multiplient les allers-retours entre le fond (où sont déposées
les particules nutritives) et la surface. Ces larves
ressemblent à des brindilles, aussi fines qu’un cheveu. Dans
ces miniatures d’êtres vivants, des machines sophistiquées
sont déjà au travail. Et regardez ces éventails de soie le long
du corps. En permanence, ils battent, lentement, comme des
cils. Un courant d’eau s’ensuit, charriant toute la nourriture
possible : micro-algues, infimes insectes. Pour recevoir son
repas, il suffit à la larve d’ouvrir la bouche.
Bien nourrie, elle grandit vite. À peine un millimètre
quand elle sort de l’œuf, douze fois plus une semaine plus
tard. Et elle ne cesse de se transformer : une mue toutes les
quarante-huit heures.
Bientôt, son ventre se gonfle, des cornes lui viennent pour
respirer, et des nageoires. La larve est devenue nymphe. Les
métamorphoses s’enchaînent. David Bowie au monde des
insectes. Tellement occupées à changer sans répit de
personnage, les nymphes ne prennent même pas le temps de
manger.
Heureusement pour sa santé, cette activité forcenée ne
dure pas. Au bout de trois jours, la nymphe se remplit d’air.
Peu à peu, sa peau se fend. Et de ce brun scaphandre
s’extirpe, non sans mal, fragile et diaphane, le personnage
principal de notre histoire : le moustique. D’abord
recroquevillées, ses ailes se déploient. Il se sèche, il
s’ébroue et s’envole. Adieu mares, étangs et autres zones
humides. En route vers de plus lointaines aventures et sus à
de nouvelles proies ! Nos ennuis d’humains vont
commencer.
Parmi les innombrables insectes, trois mille cinq cent
soixante-quatre espèces de moustiques ont été à ce jour
distinguées.
Au départ, ces petites bêtes avaient tout pour mériter
notre sympathie.
D’abord, une incontestable élégance : de grands yeux
noirs, de longues antennes, un corps élancé pourvu
néanmoins d’un thorax puissant, trois paires de pattes aussi
graciles que les jambes de mannequins anorexiques et deux
ailes étroites recouvertes d’écailles colorées. La mouche,
boulotte, et le trapu scarabée auront beau faire, ils n’auront
jamais le millième de la séduction des moustiques.
Ensuite, dès leur sortie de l’œuf, ils dépolluent. À l’état
de larves, vivant dans les mares ou dans les flaques, ils se
gavent de tous les animalcules passant à leur portée. Ainsi,
pas meilleur filtre qu’un bébé moustique : jusqu’à deux
litres d’eau purifiée chaque jour.
Mieux, ils pollinisent. Devenus adultes, ils passent de
fleur en fleur pour se gorger de nectar, leur principale
nourriture. Nos chères abeilles n’ont pas le monopole de cet
immense service rendu à toutes celles et tous ceux qui
aiment les fruits.
Pour finir, ils se font gentiment dévorer, par millions, sans
protester.
Les oiseaux, les poissons, les chauves-souris feraient bien
de ne pas l’oublier : sans les moustiques, ils crèveraient la
dalle.
Tout pourrait donc aller pour le mieux dans le meilleur
des mondes vivants possibles si l’irrépressible besoin de se
reproduire ne venait pas tout gâcher.
La partie plus sombre de l’histoire commence par un
battement d’ailes. C’est le signal émis par dame moustique
pour avertir les mâles alentour. Je suis là, dit-elle, je suis
bien là. Et disponible.
Le mâle fonce.
Sans risque d’erreur. Car chaque espèce a son propre
battement.
Mais non sans concurrence. Il faut arriver au plus vite,
car des nuées de rivaux, eux aussi alertés, sont déjà en
chemin.
Le plus rapide aura sa récompense : un accouplement.
Hâtif.
La femelle, à ce qu’on sait, ne s’offusque pas de cette
précipitation. Elle a bien compris que, chez ses congénères,
l’espérance de vie ne dépasse pas quelques semaines. Il ne
faut s’attarder à rien. Et sûrement pas dans de subtils
préliminaires avant et de tendres roucoulades après.
Dans le ventre de la dame qui vient d’être ainsi
prestement fécondée, des œufs ne tardent pas à apparaître.
Pour nous reposer de cet épisode particulièrement
expéditif, concentrons-nous sur l’anatomie de la femelle
moustique. Il suffit d’un seul regard pour trembler. La
trompe d’une moustique fait peur. En guise de bouche, une
sorte de lance, couleur marron, aussi longue que son thorax.
Un examen plus précis, facilité par le microscope, accroît
notre effroi. Et nous laisse pantois d’admiration devant la
perfection et la sophistication de l’organe en question.
À son extrémité, la trompe est pourvue de mandibules
chargées de perforer la peau de la cible choisie, homme ou
animal. Ce chef-d’œuvre de pompe est particulièrement
souple, ce qui lui permet toutes les contorsions possibles
pour atteindre son but : le vaisseau où circule le sang
convoité.
Je me souviens d’avoir un jour visité une plateforme
pétrolière en Patagonie, juste au sud de l’entrée atlantique
du canal de Magellan.
J’arrivais juste pour sabler le champagne. Une équipe
d’ingénieurs venait de battre le record mondial de forage
horizontal. En partant du rivage, ils avaient réussi à guider
un tuyau entre les diverses couches de sédiments et de
roches jusqu’au gisement, dix kilomètres au large. Je ne
savais pas alors que Total se contentait d’imiter les
moustiques.
Mais cette merveille de trompe n’a pas encore livré tous
ses secrets. Si vous la tranchez en son milieu, vous
découvrez, ébaubi, qu’elle contient, dans ce cylindre
minuscule, deux canaux. Le premier est réservé au sang. Or,
le piqué se défend. À peine sorti de son vaisseau, le sang
coagule, empêchant toute possibilité d’aspiration. C’est
alors qu’entre en scène le second canal de la trompe. Le
moustique y injecte de la salive, laquelle contient une
substance… anticoagulante.
Le pompage peut commencer.
De toute cette histoire, retenons cette conclusion,
implacable : seules les femelles sont nuisibles ! Quant aux
mâles, ce sont de braves garçons qui ne pensent qu’à se
gaver de sucreries en attendant l’occasion, avant de mourir,
de tirer un bon petit coup rapide. Avec ces benêts-là, notre
espèce humaine pourrait vivre en douce intelligence,
n’ayant à redouter d’eux ni nuisances sonores, ni
transmissions de maladies…
Amis lecteurs, remballez pourtant cette misogynie que je
devine toujours vive en vous et prête à resurgir, le moindre
prétexte suffira.
Si la moustique et elle seule gâche vos nuits en
vrombissant à votre oreille, ce n’est pas qu’elle est mue par
la jalousie de vous voir si bien dormir. N’ayant pour séduire
ni possibilité d’œillades, ni petite robe noire moulante, ni
parfum capiteux, elle ne peut qu’agiter les ailes. Chaque fois
que vous entendrez le zzzz maudit, dites-vous qu’il s’agit
d’un appel à l’amour. Il se peut que cette pensée vous
touche et calme votre agacement. D’autant que si la
moustique vous agresse, ce n’est pas qu’elle est animée par
on ne sait quelle méchanceté ancrée depuis la nuit des temps
dans le corps de toute femelle. Non, sachez que ce n’est pas
la femme qui vous pique, c’est la mère ! Une mère habitée
par un seul souci : permettre aux œufs qu’elle porte
d’arriver à maturité. Et ces nutriments nécessaires à leur
survie, elle ne peut les trouver que dans votre sang.
*
Si vous voulez savoir pourquoi les femmes humaines
n’ont pas besoin de sang et, par suite, ne deviennent pas des
vampires, demandez à votre médecin. Il vous racontera une
passionnante histoire dans laquelle une petite région de
notre cerveau joue un rôle clef : elle s’appelle
l’hypothalamus.
*
De ce premier voyage au pays des moustiques, deux
conclusions s’imposent :
La première est que ces petites bêtes ne sont pas
méchantes. Elles n’ont qu’un objectif : survivre. Comment
le leur reprocher ?
La seconde est qu’elles ne sont coupables que de
complicité. Si elles offrent à des tueurs la logistique, le gîte
et le couvert, c’est en dépit de leur plein gré.
Un autre voyage commence.
Bienvenue aux(x) pay(s) des vrais malfaisants !
Le monde des « microbes »
Plus j’avance en âge et plus je retourne à l’école.
Biographe de Pasteur, je m’étais quelque peu familiarisé
avec l’univers des « microbes ». Une appellation dont je
savais qu’elle était trop vague. Après les insectes en général,
après les moustiques en particulier, il me fallait désormais
faire connaissance avec le peuple des plus petits encore.
Quel meilleur professeur d’entomologie médicale que
François Rodhain ? Maître de cette discipline1, il étudie les
relations entre les insectes, les agents infectieux qu’ils
véhiculent et les humains qu’ils contaminent.
*
Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, nous ne soupçonnions pas
l’existence d’un monde de minuscules.
Et puis, le microscope fut inventé, sans doute par le
Hollandais Antonie Van Leeuwenhoek (1632-1723). Dans
sa bonne ville de Delft, il reçoit bientôt des rois, des reines,
des tsars pour leur faire découvrir le peuple infime qu’il voit
grouiller sous son optique.
Jusqu’au milieu du siècle suivant, personne n’imaginait
que la plupart des maladies avaient pour cause l’un ou
l’autre de ces minuscules organismes.
Et puis arriva Pasteur qui, vers 1860, découvrit leur rôle
moteur dans la fermentation et l’infection.
À ces êtres infiniment petits, dont certains sont si
malveillants, il fallait trouver un nom. Un médecin militaire
de Strasbourg, Charles-Emmanuel Sédillot, proposa celui de
« microbe ». Consulté, Émile Littré, le fabricant du plus
riche des dictionnaires, exprima sa confiance : « Pour
désigner les animalcules, je donnerais la préférence à
microbe… Et maintenant laissons ce mot se défendre tout
seul, ce qu’il fera sans doute. »
Durant les cent soixante années qui suivirent, les
chercheurs ne cessèrent d’explorer cet univers de
minuscules. Et de les classer en catégories. Autant les
enfants chérissent le désordre de leur chambre, autant,
devenus grands, ils s’acharnent à tout ranger dans des
boîtes. Ils trouvent sans doute une forme d’apaisement dans
cette frénésie qu’on appelle savamment la taxinomie.
Ainsi, au fil du temps, on se mit à distinguer les bactéries,
les protozoaires, les nématodes, les champignons et les
virus.
1. Les bactéries
Ce sont des micro-organismes unicellulaires qui n’ont pas
de noyau et peuvent mesurer jusqu’à un demi-millimètre.
Durant deux milliards d’années, les bactéries ont été les
seuls êtres vivants à peupler notre planète.
Elles se multiplient par division binaire, en moyenne toutes
les vingt minutes !
Heureusement, cette prolifération est freinée par des
antibiotiques naturels, des prédateurs, l’agression des
milieux…
En dépit de ces freins, le nombre des bactéries dépasse
l’entendement : un gramme de terre agricole peut en contenir
un milliard, de dix mille espèces différentes.
Sur la Terre, elles seraient cent cinquante milliards de
milliards de fois plus nombreuses que les êtres humains. Une
autre caractéristique : elles s’adaptent avec facilité à tout
nouvel environnement.
2. Les protozoaires
Il s’agit aussi de micro-organismes dont la cellule, unique,
possède un noyau.
Les protozoaires vivent principalement dans des milieux
aquatiques. Pour s’y mouvoir, la nature les a dotés de cils ou
de longues queues très fines, dites flagelles. On en compte
quelques dizaines de milliers d’espèces. Certaines sont libres
et peuvent se développer de manière autonome, mais la plupart
sont des commensales ou de véritables parasites, tel l’agent
infectieux du paludisme, le Plasmodium falciparum.
3. Les vers (nématodes)
Cette appellation pratique mais vague rassemble des petites
bêtes ayant des origines, des morphologies et des manières de
vivre très différentes.
Comme chez les protozoaires, certains vers n’ont besoin de
personne pour vivre. Mais beaucoup sont des parasites : on les
appelle des helminthes. Parmi ceux-ci, les nématodes ont ceci
de particulier qu’ils possèdent un appareil digestif complet. Ils
sont apparus sur terre il y a plus de deux cent cinquante
millions d’années. Et, depuis, leur nombre n’a cessé de
croître : vingt mille espèces aujourd’hui recensées sur un total
qui pourrait dépasser cent mille, voire davantage. La gamme
de leur taille est des plus variées : du minuscule au mètre !
En explorant, vingt années durant, la forêt gabonaise pour
en dresser l’inventaire, Guy de Saint Aubin, père d’Isabelle,
dut rentrer d’urgence à Paris. Son corps était infesté de filaires,
une catégorie de vers. Sa fille se souvient les avoir vus ramper
partout sous la peau de son père, et jusque dans les yeux. Ses
reins aussi étaient envahis. Il fut sauvé, in extremis, par le
professeur Marc Gentilini qui venait de réunir à la Pitié-
Salpêtrière les meilleures compétences pour y créer un service
des maladies tropicales. Il deviendra président de la Croix-
Rouge française.
4. Les champignons
De ce vaste et fascinant univers, nous ne connaissons que
les géants, comestibles ou empoisonnés : cèpes, girolles,
pleurotes ou amanites phalloïdes.
Organismes d’une extrême diversité, on compterait sur
notre planète plus d’un million et demi d’espèces de toutes
tailles. Le plus grand a été découvert dans la forêt de Malaisie,
une sorte de cèpe d’une hauteur de treize mètres quarante-cinq
et d’un diamètre de onze mètres quinze ! Les plus petits sont
les levures, ils sont constitués d’une seule cellule.
5. Les virus : des insaisissables
Ce sont des organismes que les biologistes ont, pour être
franc, du mal à définir. Ils vous les décrivent d’abord comme
petits : pour la plupart entre quinze et quatre cent…
millionièmes de millimètre. On ne put les apercevoir, sous
l’œil des premiers microscopes électroniques, qu’à partir de
1930.
Mais, immédiatement, ces scientifiques ajoutent qu’il existe
de « gros », voire des « mégavirus ».
Alors, quel critère retenir pour parler d’un virus ? Et
peuvent-ils être considérés comme des êtres vivants ?
Certaines caractéristiques les définissent :
1) Un virus est constitué d’un acide nucléique (ADN
ou ARN) et de protéines.
2) Il ne peut se reproduire tout seul : il a besoin de se
servir d’une cellule vivante. Il commence par se
fixer à la surface de celle-ci. Bientôt, il y injecte son
acide nucléique. Une fois installé dans l’ADN de la
cellule, le virus prend les commandes de sa
machinerie. Et la cellule fabrique docilement tout ce
qu’il faut au virus pour se reproduire et se multiplier.
Le virus, qui s’est multiplié, peut alors sortir de la
cellule et en infecter une infinité d’autres.
3) Les virus évoluent sans cesse.
Leur mode de reproduction entraîne des « erreurs ». La
réplication de leurs données génétiques n’est jamais
parfaite.
4) Les virus sont partout. Et innombrables. À ce jour,
on en a décrit dix mille.
Mais ce chiffre est loin, bien loin du compte.
Étant donné qu’ils ne peuvent exister sans envahir (et donc
infecter) une cellule, la meilleure définition d’un virus pourrait
être celle de Peter Medawar : « Un virus est un morceau de
mauvaise nouvelle enveloppé dans une protéine. »
Ennemis ou amis ?
Dans la (fausse) sagesse populaire, celle qui fait dire par
exemple, entre autres redoutables billevesées, qu’« il n’y a pas
de fumée sans feu », le mot « microbe » est synonyme de
« maladie ».
Disons-le tout net : sans ce peuple immense des minuscules,
jamais la vie n’aurait surgi dans l’eau, et jamais elle n’aurait
pu se poursuivre jusqu’à nous.
Ces minuscules : virus, bactéries ou champignons
– épurent les eaux ;
– produisent de l’énergie ;
– animent les sols ;
– recyclent les matières organiques ;
– déclenchent et régularisent les chaînes alimentaires ;
– synthétisent d’innombrables produits, pour nous
essentiels, dont les vitamines et les antibiotiques ;
– équilibrent les échanges et les concurrences entre les
organismes.
En outre, dans un souci quasi permanent de notre santé, ils
– détruisent la plupart de nos agresseurs ;
– jouent un rôle crucial dans le fonctionnement de toutes les
parties de notre corps.
Lancée dès les années 1900 par le pasteurien Élie
Metchnikoff, se développe l’idée selon laquelle nous devons à
ces quelque cent mille milliards de bactéries qui colonisent
notre intestin bien plus que le traitement des aliments que nous
avalons. Ce microbiote agirait sur le diabète, l’obésité,
l’allergie, jusqu’au fonctionnement de notre cerveau :
dépression, autisme, Parkinson, Alzheimer…
Comment évaluer, dans cette foule, la part de nos ennemis ?
Et comment isoler le caractère purement néfaste de l’action de
tel ou tel autre dans l’engrenage de la vie et de la mort ?
Qu’il existe dans cette population gigantesque quelques
malveillants, quoi de plus statistiquement normal ? Mais,
malgré nos terreurs, sachons raison garder et n’oublions jamais
de louer les « microbes » : nous leur devons d’exister !
Nous ne voulons que les avantages sans les inconvénients,
le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière, sans la
colère du très jaloux crémier.
Notes
1. Voir son livre, la « bible » de la discipline, Le Parasite, le moustique,
l’homme… et les autres, Docis, Paris, 2015.
Une planète d’associés
La vie est une association. Tantôt douce, souvent
violente.
Pour continuer à vivre, les êtres vivants ont besoin
d’avaler d’autres êtres vivants, animaux ou végétaux : ils
leur apportent les éléments nutritifs nécessaires.
Innombrables sont les formes de cette association. Des
plus intimes aux plus distantes. Des mieux partagées dans la
répartition équitable des bénéfices et des pertes, aux plus
inégalitaires.
On sait que dans toutes les sociétés, y compris celles
régies par l’amour, il y en a toujours, presque toujours, un
qui gagne plus que l’autre.
C’est ainsi que dans ces accords de la vie, aussi divers
(infiniment) que changeants (en permanence), on distingue,
pour tenter de s’y retrouver un peu, la symbiose, le
mutualisme et le parasitisme.
La symbiose est une association obligatoire et plus
qu’harmonieuse entre deux organismes : ils ne peuvent
vivre l’un sans l’autre, ou les uns sans les autres, car la vie,
moins hypocrite que nous, n’a pas la religion des couples.
Qu’est-ce qu’un lichen, par exemple ?
Pour résister à des milieux hostiles (froid, sécheresse…),
un champignon décide de s’associer à une algue.
Le champignon fournit le support, la protection, la
réserve d’humidité ; en excrétant des acides, il peut
dissoudre des minéraux pour les absorber.
L’algue apporte en échange les nutriments issus de la
photosynthèse, principalement des sucres. Cette union a fait
ses preuves : plus de vingt mille espèces de lichens vivent
de par le monde. Nous y avons gagné de belles couleurs :
ah, ces plages orangées le long du canal de Beagle ! Ah, ces
petites taches rouges, perçant soudain la neige glacée de
l’Antarctique !
Cette union est durable, nécessaire, au sens strict de
« pour la vie ». Tout divorce impliquerait la mort de l’un et
de l’autre. Une telle menace dissuaderait la plupart d’entre
nous d’aller chez le juge.
Le mutualisme, c’est l’association libre. Sans obligation,
deux organismes décident d’unir leurs forces pour survivre
dans ce monde impitoyable.
On pourrait écrire le plus épais des livres, et sans doute
l’un des plus merveilleux, si on se contentait de raconter la
diversité, et l’efficacité, de ces entreprises communes.
Au lieu d’affronter seul les férocités de l’existence,
pourquoi ne pas s’installer chez un voisin ? Celui qui va
vous accueillir – le plus souvent sans le savoir, appelons-le
hôte –, vous offrira le gîte, le couvert et le transport puisque
vous l’accompagnerez dans tous ses déplacements sans
aucun effort à fournir.
On comprend que cette stratégie paresseuse ait connu un
tel succès.
On devine qu’elle remonte à l’aube des temps. Ce n’est
pas d’aujourd’hui que beaucoup d’entre nous préférions le
confort à l’indépendance.
Le parasitisme. Le mot vient du grec para, qui veut dire
« à côté, auprès de », et sitos, qui signifie « nourriture ».
Dans l’Antiquité, les riches avaient coutume de convier à
leur table celles et ceux qui pouvaient les divertir : poètes,
musiciens, amuseurs, courtisanes. C’est ainsi que ces
parasites payaient leurs repas, avec leur propre monnaie :
poèmes, mélodies, bons mots ou caresses. La pratique n’a
jamais cessé ; seuls les mots ont changé. Pour parler d’un
parasite, on usait jadis du joli mot d’écornifleur.
Aujourd’hui, la très pertinente expression de pique-assiette
est toujours employée.
Pour se donner les meilleures chances de développement,
les parasites déménagent tout le temps.
Claude Combes, l’un des spécialistes mondiaux des
parasites, donne mille exemples de leurs délocalisations1.
Les trématodes sont de tout petits vers parasites.
L’Halipegus ovocaudatus, une de leurs espèces, qui voulait
de la protection, de la chaleur et de l’humidité, a choisi de
vivre… sous la langue des grenouilles vertes, un domicile
convenant à ses attentes.
Mais, pour que s’enclenche le cycle de la reproduction, il
faut bientôt quitter ce logement douillet. Le bébé nématode
(une larve) est chassé sans ménagement et se retrouve dans
l’eau. Détestant la solitude, cette larve s’empresse de
parasiter quelqu’un d’autre : un mollusque. À la suite de
quelque brouille, ou par simple incompatibilité d’humeur,
nouveau déménagement, retour à l’eau. Où resurgit la même
détestation de la solitude. Donc nouvel emménagement, le
plus vite possible, cette fois chez un minuscule crustacé.
Quitté sans tarder au profit d’une… libellule, elle-même à
l’état de larve.
Comme prévu, la libellule paraît. Entre-temps, la larve du
ver est devenue ver. Tout irait pour le mieux si, un beau
jour, un batracien ne passait par là. Il a tôt fait de gober le
couple. Et c’est ainsi qu’Halipegus revient au berceau de la
famille sous la langue d’une grenouille verte.
Une minuscule araignée, Histiostoma laboratorium,
apprécie une certaine espèce de mouche. Pour demeure et
alliée, elle ne veut personne d’autre. Alors elle n’hésite pas
à bondir pour rejoindre sa mouche. Son saut peut atteindre
cinq centimètres. Une hauteur qui, toutes proportions
rétablies, correspondrait à plus de trois cents mètres chez
nous. Quelle dame, présente au sommet de la tour Eiffel,
résisterait à un soupirant capable de s’élever de la sorte pour
déclarer sa flamme ?
Notes
1. Voir L’Art d’être parasite, les associations du vivant, Paris, Flammarion,
2010.
Le quatuor des découvreurs
Tous les dictionnaires expliquent les deux sens du mot
« quatuor ».
Il désigne l’œuvre musicale écrite pour quatre
instruments (les quatuors de Haydn, Mozart, Beethoven,
Ravel, Schoenberg, etc.).
Il signifie aussi l’ensemble : les quatre interprètes sans
lesquels la musique ne pourrait naître.
Telle est l’histoire de notre prochaine découverte.
Si l’on accepte de considérer que découvrir, c’est créer, et
que toute véritable découverte est une œuvre.
Ils sont donc quatre. Quatre chercheurs. Ensemble, ils
vont faire avancer la connaissance. Ensemble, je veux dire
au même moment, car deux membres du quatuor ne se
connaissent pas et ne connaissent pas les deux autres.
Lesquels, s’ils ont commencé par être amis, vont bientôt
s’entre-déchirer.
Drôle d’harmonie séparée.
Et pourtant, la musique sera là, celle du savoir qui
progresse.
Quatre cents ans avant Jésus-Christ, Hippocrate avait
parfaitement décrit les symptômes du paludisme, une fièvre
tenace et souvent meurtrière. Vingt-trois siècles avaient
suivi dans la même ignorance – totale – de ses causes. Et
soudain, la lumière se fait. Le coupable est démasqué.
Saluons nos quatre enquêteurs, qui, chacun leur tour, ont
levé une part du mystère.
Le premier de ces mousquetaires est cubain, né à Puerto
Principe (aujourd’hui Camagüey) en 1833. Médecin, Carlos
Finlay étudie la fièvre jaune, qui ravage régulièrement
La Havane. Dès 1870, il émet l’hypothèse que le virus est
transmis par les moustiques. Hypothèse confirmée dix ans
plus tard avec l’identification de l’espèce porteuse : le
moustique Aedes.
Sa découverte tombe à point nommé. D’immenses
travaux sont à l’œuvre dans l’isthme stratégique de Panama.
Comment les poursuivre si les ouvriers sont frappés par le
paludisme (transmis par d’autres moustiques, les anophèles)
et par la fièvre jaune ? Déjà douze mille d’entre eux ont péri
lors de la construction de la voie ferrée. Vingt-deux mille
iront les rejoindre outre-tombe durant la première tentative,
française, de percer un canal (1881-1889). À croire que les
femelles moustiques s’étaient donné le mot pour interdire
aux humains de couper en deux l’Amérique : si les bateaux
voulaient passer de l’Atlantique au Pacifique, ou l’inverse,
ils n’avaient qu’à suivre la route traditionnelle et doubler le
cap Horn, où d’autres périls les attendaient. Avant de
prendre le relais, les États-Unis chargent un général, Walter
Reed, de mener l’enquête. Les travaux de Finlay sont
validés. La guerre aux moustiques est déclarée.
Avant la reprise des travaux, on prépare le terrain.
Comblement des marais, assèchement de la moindre
étendue d’eau, campagne de fumigations, installation de
grillages devant toutes les fenêtres et de moustiquaires dans
tous les dortoirs, quarantaine systématique des ouvriers
présentant les moindres symptômes…
C’est à ce prix qu’on achèvera le canal. Finlay, mort en
1915, aura juste le temps de le voir emprunter, le 15 août
1914, par le tout premier navire, le cargo américain Ancon.
Sans doute fut-ce une consolation pour ce grand savant.
Par sept fois, la commission Nobel l’avait placé sur sa liste.
Et, sept fois, elle avait choisi un autre lauréat.
*
C’est un Français, Alphonse Laveran, qui apporte à la
connaissance du paludisme une deuxième contribution
décisive. Né à Paris en 1845, il choisit de suivre la voie de
son père et devient à son tour médecin militaire avec une
thèse sur la régénération des nerfs. Nommé en Algérie, il se
passionne pour le paludisme. À Constantine, en observant le
sang des malades, il y découvre d’abord de petits points
noirs, puis des cellules prolongées de filaments qui leur
permettent d’avancer (vite). Les paludéens abritent donc un
être vivant, un parasite. Alphonse Laveran vient de
découvrir le protozoaire Plasmodium falciparum,
responsable de tous les désordres affectant le corps de celui
qui l’accueille.
Dès novembre 1880, le savant envoie une note à
l’Académie de médecine. Quatre ans plus tard, il publie son
Traité des fièvres palustres. La communauté médicale
demeure sceptique. Comment une maladie pourrait-elle
avoir d’autre cause qu’un microbe ?
Un matin, Alphonse Laveran vient chercher Louis
Pasteur et son premier collaborateur Émile Roux et les
conduit dans son laboratoire du Val-de-Grâce. Devant le
microscope, les deux savants doivent bien admettre
l’évidence : dans le frottis de sang étalé sur la lamelle, ce
sont bien des protozoaires qui s’agitent.
Il multiplie les missions dans toutes les régions où se
propage le paludisme (campagne romaine, Corse,
Camargue). Il s’intéresse aussi au trypanosome, qui donne
la maladie du sommeil.
À l’automne 1907, le prix Nobel lui est attribué « en
reconnaissance » de son travail sur le rôle joué par les
protozoaires dans la cause des maladies. Entre-temps,
Laveran a quitté l’armée et ses contraintes pour se consacrer
pleinement à ses recherches. Il rejoint l’Institut Pasteur, où
il installe son laboratoire des maladies tropicales. Il y
retrouve la prestigieuse équipe des Calmette, Duclaux,
Chamberland et Metchnikoff.
Il partagera leurs travaux jusqu’au bout de ses forces
(1922).
*
Les deux derniers découvreurs commencent leur relation
par de l’amitié, on peut même parler d’affection filiale.
Le plus âgé est contemporain de Finlay et Laveran.
Patrick Manson est né près d’Aberdeen (Écosse) en 1822.
Après des études de médecine, il décide de partir en Chine,
plus précisément sur l’île de Formose, où les douanes
l’engagent afin de contrôler l’état sanitaire des bateaux.
Cette tâche lui laisse des loisirs qu’il emploie à soigner la
population, le plus souvent misérable. Pour mieux la
comprendre, il en apprend la langue.
L’éléphantiasis est une maladie parasitaire qui se traduit
par un gonflement – souvent monstrueux – des membres
inférieurs et des organes génitaux externes. Les bourses, qui
enveloppent les testicules, peuvent devenir tellement
énormes et si pesantes qu’on a vu des patients les
transporter dans des brouettes. Cette affection est due à un
blocage de la circulation de la lymphe.
Nommé à Amoy, non loin de Canton, Patrick Manson
remarque dans le sang des malades la présence de
minuscules vers, les microfilaires. L’idée lui vient de
disséquer des moustiques capturés non loin de ces malades.
Il y découvre les mêmes microfilaires. La conclusion
s’impose : lorsqu’un moustique pompe le sang d’un malade
infecté, il aspire d’une même goulée les parasites que
contient ce sang. Et lorsqu’il choisit une autre proie, il les
lui transmet. L’agent propagateur est trouvé : c’est le
moustique !
Manson s’interroge : et si le moustique jouait le même
rôle de transmission pour le paludisme ?
C’est ainsi qu’il rejoint les travaux de Laveran et défend à
son tour la malaria mosquito hypothesis. Reste à décrire
comment se développe le parasite entre le malade infecté, le
moustique porteur sain mais transmetteur et la personne
nouvellement envahie ? Mystère. Le protozoaire est bien
plus difficile à suivre que la filaire de l’éléphantiasis, et bien
plus capricieux.
Le moment est venu pour Ronald Ross d’entrer en scène.
Il naît en Inde, un beau jour de 1857. Sitôt ses études finies,
il abandonne son rêve de devenir écrivain et rejoint l’Indian
Medical Service. Lui aussi se passionne pour le paludisme.
Lui aussi commence par prendre en considération la théorie
des miasmes : les malades ne sont-ils pas plus nombreux
aux abords des marais et des eaux stagnantes ? Mais lui
aussi prend connaissance des découvertes de Laveran. La
responsabilité des parasites ne semble pas pouvoir être
contestée. Il consacre toutes ses forces à l’étude de leur vie
et à leur passage d’hôte en hôte.
En 1894, lors d’un séjour à Londres, il rencontre Manson.
Trente-cinq ans séparent les deux hommes. L’un est célèbre,
déjà âgé, considéré comme le maître des maladies
tropicales. L’autre est inconnu, fougueux, avide de gloire.
Avec générosité, l’aîné va prendre le second sous son aile
et lui transmettre tout ce qu’il sait des filaires, protozoaires
et autres parasites.
De retour en Inde, Ross ne cesse d’écrire à Manson qui
ne cesse de le conseiller et de le soutenir durant ses accès
(fréquents) de dépression. La richesse – et l’intimité – de
leur correspondance est sans doute unique dans l’histoire de
la science.
Ross se concentre sur la dissection des moustiques. C’est
dans ces insectes, plus que dans le corps des malades, qu’il
pense pouvoir suivre le développement des parasites.
Encore faut-il disposer des bons moustiques (les espèces en
sont nombreuses, et plutôt rares sont celles qui accueillent
les protozoaires) !
L’année 1897 commence mal pour Ross. À son tour, le
paludisme le frappe. À peine remis, le choléra l’attaque.
Mais, le 20 août, son obstination se trouve enfin
récompensée. Cette date restera comme « The Mosquito
Day », le jour du moustique.
Ce jour-là, Ross ne dispose plus que de deux moustiques.
À la surface de leur estomac, il distingue des petites billes
presque parfaites, formes très inhabituelles pour des
cellules.
Le lendemain, il retrouve les mêmes billes, mais elles ont
doublé de diamètre.
La paroi de l’estomac du moustique est donc le lieu
choisi par le parasite pour y croître à belle allure.
Avant d’envoyer au British Medical Journal l’article
présentant sa découverte, Ross écrit un pieux poème.
« This day relenting God
hath placed within my hand
a wondrous thing. […]
I know this little thing
a myriad men will save.
O Death, where is thy sting ? »
(« Ce jour, Dieu l’inflexible a placé dedans mes mains
une chose merveilleuse. […] Et je sais que cette petite chose
va sauver des dizaines de milliers d’hommes. Ô Mort, où est
ta pique ? »)
Après avoir remercié Dieu, Ross rend hommage à son
mentor : « Mes observations confirment la brillante théorie
du moustique exposée par le docteur Manson. Je n’ai fait
que suivre la direction qu’il indiquait. »
Cette reconnaissance ne va pas durer.
Bientôt, Ross se choisira un inspirateur plus lointain,
donc moins gênant pour sa gloire : Alphonse Laveran. Et
lorsque l’académie Nobel devra choisir entre Manson et
Ross, c’est ce dernier qu’elle préférera. Il est vrai que nous
lui devons la description complète des relations plus
qu’intimes entre l’hôte moustique et son goulu squatter
protozoaire. Leurs petits jeux à deux ne nous intéresseraient
guère si le moustique n’avait pas la mauvaise idée de
transmettre son visiteur parasite à l’humain qu’il a piqué.
Plus tard, on comprendra par quels malfaisants mécanismes
une terrible maladie s’ensuit.
Et c’est ainsi, comme au théâtre, que naît le drame :
lorsqu’un duo (moustique/humain) devient ménage à trois
(moustique/parasite/humain).
Le ménage à trois
Qui est responsable de tous nos maux ? La salive.
Outre l’anticoagulant nécessaire à la fluidité du sang lors
de la ponction, la salive d’une dame moustique anophèle
peut contenir des parasites. En nous piquant, elle injecte
donc sa salive et d’éventuelles parasites.
Même s’ils sont nombreux – une bonne cinquantaine à
chaque piqûre –, ces parasites ne paraissent, de prime abord,
pas vraiment redoutables : ce sont de minuscules
organismes unicellulaires de forme allongée.
Hélas, ils possèdent deux talents. Ils savent s’infiltrer
partout, et se reproduisent à une vitesse rarement égalée.
Sitôt présent dans le sang du piqué, le parasite gagne sa
cible : un garde-manger dont il rêvait sans doute depuis
toujours, le foie.
Le parasite pénètre donc dans une des cellules du foie. Il
s’y s’installe, prenant ses aises. Son bien-être est tel qu’il
décide de se multiplier.
Pauvre cellule du foie !
Un intrus, elle pouvait encore l’accepter. Mais cent, mais
dix mille ? D’autant que tous ces nouveaux parasites ne se
quittent pas, ils font masse, ils s’agglomèrent. Que pensez-
vous qu’il advienne de cette malheureuse cellule du foie ?
Elle explose. Libérant dans la nature, donc dans le sang,
cette foule de parasites ; qui repartent, tous, à l’assaut
d’autres cellules du foie.
Le foie commence à flancher. Frénétique et malfaisante,
l’activité des parasites s’accélère.
Ayant envahi le sang, ils s’attaquent désormais aux
globules rouges.
Pourquoi cette nouvelle cible ?
Parce que les parasites ne sont pas idiots. Leur première
victoire ne les a pas enivrés. Ils pressentent que l’organisme
qu’ils ont envahi va finir par réagir. Or, les globules rouges
n’ont pas de système immunitaire. D’où les parasites
tiennent-ils ce savoir ? Mystère. Toujours est-il qu’ils ont
bien choisi leur refuge. Autre raison d’attaquer les globules
rouges : ils regorgent d’hémoglobine. Le plat préféré de ce
type de parasites, sans doute des parents lointains de nos
chers vampires des Carpates…
Une nouvelle invasion commence.
À chaque globule rouge, son parasite. Lequel, gavé, peut
prospérer. Et bientôt, il se divise, se redivise. Très
rapidement, il occupe tout l’espace. Le globule rouge n’a
pas plus de chance que la cellule du foie : il éclate, libérant
une nouvelle génération de parasites. Le même drame se
répète au même moment des milliers et des milliers de fois,
avec toujours le même scénario : il était une fois un parasite
qui voulait faire son festin d’un globule rouge.
Chaque explosion d’un globule rouge libère également
des toxines transmises à tout le corps par la circulation
sanguine. Cette fois, l’humain commence à se sentir mal :
frissons, sueurs, nausées, immense fatigue… c’est le
premier cycle des fièvres.
Qui sera suivi par beaucoup d’autres.
Car les parasites, de plus en plus nombreux, envahissent
toujours plus de globules rouges. Mais ce qu’ils redoutaient
finit par arriver. L’organisme humain victime de la piqûre a
pris son temps, beaucoup trop de temps, mais s’est enfin
décidé à réagir.
L’âge d’or des parasites est révolu.
Désormais, les globules rouges empêchent leurs
occupants de se diviser.
Qu’à cela ne tienne, nos parasites vont développer une
nouvelle stratégie !
À ce moment-là, chère lectrice, cher lecteur, préparez-
vous à rougir et couchez vite vos enfants, car nous allons
aborder l’univers magique et vertigineux du… sexe.
Jusqu’alors, nul besoin de coït pour se multiplier. Il
suffisait de demander bien gentiment à son noyau de se
diviser.
Les parasites, toujours chaudement logés dans leurs
globules rouges, entament une formidable métamorphose :
ils se changent en cellules capables, le moment venu, de
devenir mâle et femelle. Encore doivent-ils, pour aller au
terme de ce bouleversement majeur, trouver un milieu
favorable. Le globule rouge a offert tout ce qu’il pouvait, et
au-delà.
Il faut mieux.
Il faut plus.
C’est à ce moment que le moustique refait son apparition.
Ou plutôt la moustique, on l’a vu, toujours avide de sang
frais pour améliorer l’ordinaire des œufs qu’elle porte.
En aspirant le sang d’un humain infecté, elle recueille
dans son estomac ces nouvelles cellules de parasites.
Merci à elle : les parasites ne pouvaient, en dépit de
l’exiguïté des lieux, trouver plus douce et plus favorable
ambiance pour achever de passer du stade pratique mais
morne de l’unisexe à l’univers, épuisant mais ô combien
excitant, des femelles et des mâles.
La suite, vous la connaissez.
Des centaines de cellules mâles s’agitent dès qu’une
cellule femelle paraît. Le plus rapide des mâles, ou le plus
charmant, le plus drôle, le plus intelligent, parvient à la
convaincre. De ces unions naissent des milliers de parasites,
pressés de remonter vers les glandes salivaires de leur hôte
insecte.
*
Telle est la raison pour laquelle il est utile de connaître
l’âge du moustique. S’il est encore jeune, moins de cinq ou
six jours, son parasite n’a pas eu le temps de compléter son
développement ni de poursuivre son voyage vers les glandes
salivaires de son hôte. Le moustique a beau être contaminé,
il nous piquera. Mais sans rien nous transmettre.
La stratégie de l’insaisissable
Mon professeur de géologie porte un joli nom, plutôt
prédestiné : M. Graviou. Et, pour enfoncer le clou, si je puis
dire, et bien forer en lui la vocation, ses parents l’ont
prénommé Pierrick. Entre autres qualités, Pierrick Graviou
sait comme personne expliquer les mécanismes complexes
et donner à voir les mystères les plus insondables.
Par exemple, pour me donner une petite idée de cet
inconcevable, l’ampleur des « temps géologiques », il m’a
proposé le calcul suivant :
« Tu t’étonnes sans doute, comme tout le monde, de la
capacité d’un petit fleuve comme la Seine d’avoir pu
creuser une si large vallée. Réfléchis un peu. Quelle taille
ont les falaises creusées par l’eau ? Pas plus de trois cents
mètres. Divise ces trois cents mètres par, disons, cent mille
ans. Et tu trouveras : trois mètres d’érosion tous les mille
ans, ou 0,3 millimètre par an. Un travail du courant tout à
fait modeste, si l’on y pense. »
Didier Fontenille, mon professeur de moustiques, me tint
ce soir-là un langage semblable.
« Quelle est la durée d’une “génération” chez nous,
humains ? On retient généralement le chiffre de vingt-cinq
ans, l’âge où l’on devient père et mère. Puis les enfants
grandissent, engendrent à leur tour, et le cycle se poursuit.
Mais quelle est la durée d’une “génération” chez les
moustiques ? Leur vie complète, de l’œuf à la mort : un
mois et demi. En comptant large. La comparaison avec nous
est simple. En un siècle, l’espèce humaine aura vu passer
quatre générations. Les moustiques : sept générations par
an, multipliées par cent. Soit : sept cents !
« Ce calcul donne à réfléchir. Sept cents générations !
Autant d’occasions d’améliorer son adaptation à des milieux
changeants par des mutations et des recombinaisons
génétiques.
« De modification en modification, à partir de quel
moment peut-on parler d’une “espèce nouvelle” ? Lorsque
les unions deviennent de plus en plus difficiles avec des
individus appartenant à la même espèce, mais n’ayant pas
suivi les mêmes transformations.
« Le rythme – si rapide – de renouvellement des
moustiques change la donne. Il faut concevoir leur histoire
comme celle d’une évolution permanente. Au regard de
l’adaptation, c’est l’immense avantage de leurs espèces par
rapport à la nôtre.
« Chez les virus, cette vitesse est encore plus
impressionnante. Soit ils restent en sommeil, soit ils se
réveillent. Alors une frénésie les prend, jusqu’à pouvoir se
renouveler tous les… quinze jours.
« Nous, humains, avons des organismes lents. Lents pour
atteindre notre maturité, lents pour nous décider à mourir.
Et, en conséquence, lents pour nous adapter. C’est notre
point faible par rapport à ces espèces. Avec ces réflexes de
“lents”, qui se rêveraient volontiers éternels, nous avons
bien du mal à penser une vie en perpétuelle évolution.
« Nous avons, non sans difficultés, accepté Darwin,
Darwin et sa non-tranquillité, Darwin et l’inconfort qu’il
décrit, Darwin et sa vérité dérangeante, selon laquelle rien
n’est jamais acquis et la vie une jungle d’évolutions
permanentes et interactives. Mais nous avons encore plus de
difficultés à admettre que, parmi ces évolutions, beaucoup
sont accélérées. Laissez-nous le temps – aimerions-nous
demander au bourreau – de nous adapter. Hélas, le plus
souvent, le bourreau reste imperturbable. »
Hommage aux entomologistes
et à leurs compagnes
(ou compagnons)
L’entomologie est la science qui traite des insectes,
l’entomologiste est donc le savant de ces petits animaux.
Ce savoir lui vient d’une passion, généralement née dans
l’enfance.
C’est un jardin, c’est une campagne dont, très tôt, il
découvre, émerveillé, les habitants rampants, volants,
furetant, faufilés, trottinant.
C’est un filet offert pour l’anniversaire de ses huit ans.
C’est pour Noël, au lieu d’une voiture de pompiers ou d’une
tenue de Martien, le cadeau d’un… machaon. Ce nom se
prononce presque comme celui d’un gâteau fondant sous la
langue, mais il désigne un grand papillon jaune clair, noir,
bleu et rouge.
C’est un grand-père qui l’emmène à la pêche et lui
apprend à capturer ces sauterelles dont raffolent les
poissons.
C’est un récit de voyage dans des contrées lointaines où
sévissent de terribles fièvres.
C’est plus tard, lorsque l’heure est venue de choisir un
métier, une discussion tendue avec des parents qui ne
veulent pas croire qu’on peut gagner sa vie en observant les
mouches ou les scarabées.
Plus tard encore, ce peut être un service militaire dans la
Grande Île de Madagascar, où soixante-dix pour cent des
espèces vivantes sont endémiques, c’est-à-dire qu’elles s’y
sont développées sans aucun contact avec le reste du
monde.
Ce peut être aussi, au cours de ses études de médecine, la
découverte de l’univers exotique et grouillant des parasites.
Voici mille façons de devenir, comme François Rodhain,
professeur d’entomologie médicale (incomparable
formateur, inlassable éveilleur de curiosité). Comme Didier
Fontenille, directeur de l’Institut Pasteur de Phnom Penh
(l’un des spécialistes mondiaux des moustiques). Ou encore
Frédéric Simard, responsable d’un laboratoire au nom
mystérieux, MiGEVEC : Maladies infectieuses et vecteurs,
écologie, génétique, évolution et contrôle. Sans oublier
notre Chinoise de Tahiti et fermière de la rue de Vaugirard,
en termes plus officiels « directrice de l’unité “Arbovirus,
insectes, vecteurs” » : Anna-Bella Failloux.
Peu de gens sont plus passionnants à écouter.
Alors pourquoi si peu d’intérêt pour l’ « entomologie
médicale » ?
Pourquoi si peu d’enseignement disponible ? Pourquoi si
peu de pages consacrées aux « vecteurs » dans les manuels
de médecine ?
Cette indifférence est sans doute fille du mépris, de cette
morgue imbécile qui fait croire à l’homme qu’il n’est pas un
animal comme les autres.
Vive, oui, vive l’entomologie ! Et d’abord parce qu’elle
sait combien les frontières du vivant sont poreuses !
Même si, à mieux connaître les entomologistes, on
découvre chez eux certaines pratiques assez particulières.
Un beau jour de printemps, François Rodhain emmène
dans la forêt tourangelle sa toute jeune fiancée, Françoise,
elle aussi médecin. Du coffre de sa voiture, il sort une
grande couverture blanche. Voilà un après-midi qui
s’annonce bien, se dit la demoiselle énamourée. Las, une
certaine déception ne tarde pas : si le fiancé déploie l’étoffe,
ce n’est pas pour ce que vous et la fiancée espériez, c’est
pour recueillir les tiques présentes dans le sous-bois.
Et savez-vous où Didier Fontenille passait ses nuits de
lune de miel ? Comme François Rodhain, dans la forêt, mais
pas plus pour la bagatelle. Non, il priait Marielle, sa toute
récente épouse, par ailleurs institutrice, d’offrir aux
moustiques locaux (malgaches) ses jambes et ses bras nus.
Ainsi, jusqu’à l’aube, il pouvait les capturer en série, pour,
plus tard, dans son laboratoire, dresser l’inventaire des
espèces et des parasites que chacune portait…
Jusqu’où va l’amour ?
Tenter de répondre à cette question pouvant nous
entraîner trop loin de notre sujet, contentons-nous d’un
dossier plus simple : qu’est-ce qu’une preuve d’amour ?
Sans doute accepter les lubies d’un mari entomologiste.
*
En ce soir de fin mai, nous assistons aux premières pluies
de l’année sur le Mékong. La maison louée par les
Fontenille donne sur le fleuve. Dans la pénombre
grandissante, des petites lueurs clignotantes viennent de
s’allumer sur l’eau. Ce sont les pêcheurs qui lancent leurs
filets. À cause de la pollution, à cause des barrages qui se
multiplient en amont, les poissons se font rares. Malgré
l’âge, mon oreille est assez fine pour entendre les agaçantes
petites vibrations que je commence à bien connaître. Pour
les anophèles, l’heure du dîner à sonné. À vrai dire, je
rentrerais bien me mettre à l’abri, mais je n’ose pas. Et je
me dis qu’en présence de leur grand ami Didier les
moustiques n’oseront pas me piquer.
Marielle me glisse à l’oreille :
« Jamais il ne vous le dira, mais trois nouvelles espèces
portent son nom. »
Et elle se lance :
« Aedes Neomelaniconion fontenillei, Orthopodomyia
fontenillei, Toxorynchites fontenillei. »
Gêne du mari qui se croit obligé d’expliquer :
« Un chercheur qui décrit une nouvelle espèce n’a pas
l’impudence de la baptiser de son nom. Il la “dédie” à
quelqu’un qu’il apprécie. Des collègues m’ont fait cet
honneur. Pour dire la vérité, j’ai laissé décrire par d’autres
une espèce d’anophèle : ovengensis. Et trois d’Aedes
albodorsalis (du fait de la blancheur de son dos), mathioti et
masoalensis… »
Un jour, une espèce portera-t-elle le nom de Marielle ? Je
signe la pétition : pour la plus grande gloire de
l’entomologie, cette dame, à l’instar de Françoise Rodhain,
a payé de sa personne !
DEUXIÈME PARTIE
Où sont-ils ?
L’âge de la pierre nouvelle
Je vous emmène.
D’abord en Mésopotamie, huit mille ans avant Jésus-
Christ.
C’est là, entre le Tigre et l’Euphrate, aujourd’hui la Syrie,
aujourd’hui l’Irak, aujourd’hui la guerre, alors que jadis s’y
déployait la plus haute des civilisations, c’est là, semble-t-il,
que tout a commencé.
Car il ne faut jamais se tromper de début, dans les
histoires. Sous peine de manquer d’élan, de ne jamais
trouver, faute de recul, la bonne perspective.
Je sais désormais que la véritable histoire des moustiques
commence avec l’âge de la pierre nouvelle.
L’« âge de la pierre nouvelle », autrement dit, en langue
grecque, le « néolithique ».
C’est à ce moment-là de l’histoire des hommes qu’ils
affinent leurs techniques de taille et de polissage de la
pierre. C’est à ce moment-là, dans ce Croissant fertile, que
l’agriculture s’invente. Au lieu de cueillir et de seulement
chasser, au lieu de prélever, on apprend à planter des
graines et à élever des bêtes.
Plus tard, d’autres foyers de cette « modernité »
apparaîtront ailleurs, en Europe, en Asie du Sud, sans doute
par le biais de lentes migrations. On note de semblables
bouleversements au Pérou, au Mexique, qui n’avaient aucun
contact avec les peuples du Croissant.
Toujours paresseux, je veux dire toujours gourmands de
résumés, de simplifications et de rapidité, nous parlons
volontiers de « révolution néolithique », alors que le mot d’
« évolution » serait plus pertinent. À l’évidence, des milliers
d’années furent nécessaires pour étendre ces pratiques, des
tâtonnements, des échecs, des avancées, suivis d’inévitables
retours en arrière.
Cependant, les rapports changent entre les humains et
leur environnement : ils subissaient, ils veulent dominer.
Leurs relations avec les animaux se trouvent aussi
chamboulées : ils chassaient, ils domestiquent. Et leurs liens
s’intensifient : désormais, on partage sa vie avec ses
chèvres, ses moutons, ses bœufs…
Pour planter, il faut défricher. Ce faisant, on déloge les
habitants de la forêt voisine. Il semblerait que la première
épidémie à avoir frappé l’espèce humaine fût la rougeole, il
y a… huit mille ans. Elle aurait été transmise par deux
bœufs frappés par une sorte de peste.
Depuis la Mésopotamie, rien n’a changé.
Sauf que la déforestation s’est accélérée pour nourrir des
hommes et des femmes toujours plus nombreux et toujours
plus rassemblés dans des villes.
Allons rendre visite à Jean-François Saluzzo, Pierre Vidal
et Jean-Paul Gonzalez, ces grands historiens de l’émergence
des virus1.
Corée, 1950.
Une grande campagne est lancée pour développer la
production de riz. Ravis de l’aubaine, les rongeurs se
mettent à pulluler. Ils portent des virus, mais sans en être le
moins du monde incommodés : ils se sont adaptés les uns
aux autres. Ils ont évolué ensemble. Mais, un beau jour, ces
virus franchissent les barrières et pénètrent dans les
organismes humains. Inoffensifs chez les rongeurs, ils
causent chez nous de terribles hémorragies. Si l’épidémie
n’avait frappé que les riziculteurs autochtones, la presse
internationale ne s’en serait guère émue. Mais innombrables
sont les militaires américains en Corée, engagés dans une
guerre terrible contre la Chine et l’Union soviétique…
Comme le définissent si bien Saluzzo, Vidal et Gonzalez :
qu’est-ce qu’une maladie émergente ? Une maladie qui
commence à concerner les pays riches.
Argentine, 1953.
Autre type de fièvre hémorragique. Elle touche les
ouvriers agricoles. Cinq mille en meurent chaque année.
L’histoire, cette fois, est liée au maïs. Comme en Corée, la
progression des rendements, due à l’emploi massif
d’herbicides, attire en masse les rongeurs, pour la plupart
porteurs sains d’un redoutable virus. Tant qu’ils étaient peu
nombreux et vivaient dans leurs forêts, aucun risque pour
les hommes. Tout change avec l’efficacité nouvelle de
l’agriculture.
Vive le progrès technique ! Qui ne saluerait l’arrivée des
moissonneuses-batteuses, libérant les paysans de travaux
pénibles ? Mais ces belles machines, en faisant leur
ouvrage, broient le corps des rongeurs, dont elles projettent
un peu partout les fragments, ainsi que leurs déjections
particulièrement infectées. Il suffit d’inhaler le bon air de la
campagne pour tomber malade.
États-Unis, 1993.
Épidémie soudaine de pneumopathie sur l’ancien
territoire des Indiens navajos, aux frontières des quatre
États : Utah, Colorado, Arizona et Nouveau-Mexique.
Même cause de la maladie : une prolifération de rongeurs
séduits par une récolte exceptionnelle de maïs.
Notes
1. Tous trois auteurs de l’ouvrage Les Virus émergents, Paris, IRD, 2004.
L’histoire de la forêt profonde
Voici l’histoire que Didier Fontenille nous a racontée, par
une belle soirée de mai, dans sa maison au bord du Mékong.
Figurez-vous que c’est une histoire de mondialisation,
même si les paradis fiscaux n’y jouent aucun rôle, même si
ses personnages ne sont ni Bill Gates, ni Donald Trump,
mais des singes et des moustiques.
L’endroit où tout commence, c’est le cœur des forêts
profondes.
Au cœur d’une telle forêt, africaine ou asiatique, il était
une fois un singe. Un virus s’était introduit en lui on ne sait
quand ni à quelle occasion. Le singe avait fini par s’habituer
à la présence de ce virus. Même si nous n’étions pas là pour
le vérifier, on peut dire que le singe et le virus vivaient en
bonne intelligence.
Un jour arrive une femelle moustique. Comme toutes les
moustiques femelles, elle n’a qu’une obsession : se gorger
de sang pour que ses œufs puissent se développer. Le singe
passe par là. La moustique le pique et, avec le sang, aspire
le virus porté par le singe. L’appétit aiguisé, la moustique
avise un autre singe. Pourquoi se priver d’un autre repas ? À
nouveau, elle pique et, ce faisant, transmet le parasite à
l’autre singe. Survient une nouvelle moustique assoiffée de
sang, elle pique le singe. Ainsi se poursuit la ronde
forestière des singes et des moustiques. Il ne manque qu’une
musique pour accompagner ces joyeux échanges. Ou alors,
c’est que nous n’avons pas suffisamment prêté l’oreille. Car,
dans toutes les forêts profondes, les oiseaux chantent.
Cette ronde a duré longtemps, des années, des
millénaires. Sans gêner qui que ce soit.
Un jour, la ronde s’agrandit pour une des trois raisons
suivantes.
Première possibilité. C’est un homme curieux, ou un
chasseur, qui pénètre dans la forêt. Tiens, se dit la femelle
moustique, pourquoi ne pas essayer le sang de ce drôle de
bipède, histoire de varier mon ordinaire ? Elle s’exécute et,
ce faisant, lui fait cadeau du virus. De retour dans son
village ou dans sa ville, le promeneur curieux, ou le
chasseur, rapporte le virus. D’autres moustiques vont
continuer à le piquer et à transmettre ainsi le virus des
singes de la forêt à tous les habitants du village ou de la
ville.
Deuxième possibilité. C’est le singe qui, un beau jour, se
lasse de sa forêt. Il veut du neuf, il quitte ses grands arbres
et, prudemment, s’avance vers le village, peut-être même
ose-t-il s’aventurer jusqu’aux premières maisons de la ville.
Une femelle moustique le repère. Car si les panthères sont
rares dans les agglomérations, et les tapirs et les rhinocéros,
il y a des moustiques partout, moustiques des forêts,
moustiques des champs, et même moustiques urbains. Cette
femelle moustique trouve à son goût cet animal à longue
queue. En le piquant, elle lui prend son virus. Qu’elle offrira
au passant, ou à la passante, dont elle fera son prochain
repas.
Troisième variante de l’histoire, qui, cette fois, fait la part
belle à dame moustique. Pourquoi ne s’ennuierait-elle pas,
elle aussi, dans sa forêt profonde ? Madame Bovary
moustique pose un jour de RTT, prend son courage à deux
ailes et gagne la localité voisine. Le vertige la saisit. Tant de
bras, tant de jambes, tant de nuques à piquer. Elle ne sait
plus où donner du rostre. Elle pique et contamine. Repique
et contamine encore.
Voilà comment un beau jour la ronde de la forêt s’est
agrandie.
Voilà comment se sont répandus un peu partout les virus
de la dengue, du chikungunya, du Zika et de la fièvre jaune.
Les leçons de la vigne
La planète se réchauffe, et l’espèce humaine en porte une
part de responsabilité.
Après des années de débats, où la malhonnêteté a joué
son rôle, cette évidence a fini par être acceptée.
Comment apprécier les conséquences sur notre santé de
cet indéniable changement climatique ?
Fidèle à mes habitudes, j’ai choisi une méthode d’enquête
qui fait la part belle aux plaisirs.
Suite à diverses manigances, et grâce aux renforts
puissants de l’amitié, j’ai été admis dans une prestigieuse
institution qui rassemble les plus grands vignerons de notre
pays : l’Académie des vins de France.
Outre des dégustations légendaires, dont je tairai le détail
de crainte d’éveiller chez le lecteur une jalousie tenace,
cette appartenance me permet de suivre, terroir après terroir
et année après année, l’évolution du climat et ses
conséquences sur la culture de la vigne. Car le vin est de la
« géographie liquide », comme aime à le répéter Tim Clark,
ce petit-fils d’Irlandais et propriétaire du très beau domaine
Clonakilla (je vous conseille son formidable shiraz
viognier !), dans la région de Murrumbateman, non loin de
Canberra (Australie).
Pour qui veut comprendre les métamorphoses climatiques
en cours, une promenade dans les vignes du monde apporte
les plus riches enseignements.
Tout réchauffement augmente le taux de sucre des raisins.
Et comme l’alcool vient du sucre, tout surcroît de sucre
entraîne un surplus d’alcool. Certains amoureux du vin,
voulant donner une base scientifique à leur passion, ont
proposé des lois. Ainsi, un degré supplémentaire de la
température moyenne mondiale pourrait correspondre à un
décalage vers le nord d’environ deux cents kilomètres des
conditions climatiques. Ainsi Colmar, dans vingt ans,
connaîtrait le climat de Lyon aujourd’hui. Et Bordeaux,
celui d’Avignon… De même, on peut tenter d’établir une
relation entre température et taux d’alcool. En Champagne,
il a été constaté que le degré d’alcool des raisins à la
vendange était passé de neuf à dix degrés.
Ces tentatives de simplification et de généralisation se
heurtent bien sûr à la diversité des situations (et des
cépages).
Mais une donnée commerciale est certaine : la majorité
de la clientèle ne veut pas de vins trop alcoolisés. Pour elle,
« le vin n’est pas de l’alcool » ; et, au moins au déjeuner,
elle préfère boire « quelque chose de léger ».
Comment empêcher alors les vins de dépasser le taux
d’alcool auquel nous sommes habitués : entre douze et
treize degrés ?
Ne mentionnons pour mémoire que l’indigne expédient
qui consisterait à verser de l’eau dans son vin. Ceux qui se
rendent coupables de telles pratiques ne méritent pas le nom
de vignerons.
La vraie solution, toute bête, consisterait à s’installer
ailleurs : on va planter là où il fait moins chaud. C’est-à-dire
plus haut. Plus haut en latitude. Et plus haut en altitude.
Dans la vallée du Rhône, les vignes se déplacent vers le
sommet des collines. Et le Sud-Est de l’Angleterre voit
s’implanter des vignes capables de produire un quasi-
champagne qui gagne chaque année en qualité.
Chère lectrice, cher lecteur, vous êtes en train de vous
dire que, las des parasites, j’ai décidé de m’octroyer
quelques vacances œnologiques. Ce serait sous-estimer mon
professionnalisme.
Cette nouvelle répartition géographique du vin raconte la
même histoire que celle des maladies. Le réchauffement
affecte tout le vivant, et pas seulement les plantes.
Les champignons remontent vers le nord. C’est ainsi que
l’oïdium se dépose sur les feuilles et les déforme peu à peu.
Les dommages sur la vigne sont considérables : baisse des
rendements, odeur de pourriture qui rend rapidement toute
vinification inutile. Ce champignon, qui ne colonisait que
les vignes méridionales, s’attaque désormais à la Bourgogne
et au Bordelais.
Et les insectes suivent la même route, cap au Nord.
Quelques exemples.
Ne vous fiez pas à son joli nom : la cicadelle est une
calamité. Pourtant, elle appartient à la famille de la gentille
et musicienne cigale. Hélas, cette cicadelle est souvent
porteuse d’un parasite. En piquant la feuille pour se nourrir
de sa sève, la cicadelle transmet le parasite. Deux ans plus
tard, le cep meurt. Cette terrible maladie s’appelle… la
flavescence dorée. En langage poétique, la flavescence
désigne une couleur brillante et dorée. Pour la vigne, ce sera
un chant du cygne, elle expire juste après. Preuve que nous,
les animaux, ne sommes pas les seules victimes des
« maladies à vecteur ».
Le Cryptoblabes gnidiella est un papillon dont l’appétit
fait des ravages sur toutes les plantations d’agrumes, sans
épargner les vignes.
L’eudemis est aussi un lépidoptère. Sa chenille, non
contente de dévorer les boutons floraux, perfore la peau des
grains de raisin. De ce fait, elle ouvre la porte à un
champignon, le botrytis, qui ne va pas tarder à s’installer.
Une pourriture grise se met à recouvrir les grappes…
Aucun de ces malfaisants n’avait jamais songé à
s’aventurer en France. Ils pressentaient qu’au moindre gel
ils seraient décimés. Or, la douceur des hivers actuels leur a
ouvert de nouveaux horizons. Et les voici dans nos
campagnes !
De la même façon, on peut penser que le réchauffement
général influencera les rythmes biologiques : accélération de
la croissance du parasite dans l’insecte vecteur, diminution
de la durée du temps d’incubation chez l’animal piqué,
raccourcissement probable de la durée de vie des
moustiques…
Mais pour prévoir les migrations des moustiques, les
régions où ils vont décider de s’installer et le nombre de ces
envahisseurs, la hausse des températures n’est qu’une des
données. Tous les épidémiologistes rappellent qu’au
XVIIe siècle, durant ces décennies de grand froid qu’on a
baptisées « le petit âge glaciaire », le paludisme frappait une
bonne partie de l’Europe. Il faut donc trouver d’autres
explications. La plus évidente est celle du développement
économique. Comme le rappellent Rodhain et Schwartz,
« le paludisme est moins une conséquence de la chaleur
qu’une maladie de la pauvreté. Et surtout de la pauvreté
rurale1 ». Les autres maladies, transmises par d’autres
moustiques, les Aedes, prospèrent dans ces bombes
sanitaires et sociales que sont les villes d’aujourd’hui, où
s’entassent en Asie, en Afrique, en Amérique latine des
millions et des millions d’êtres humains. Habitats
insalubres, égouts à ciel ouvert, flaques des rues
défoncées…
Seule une bonne maîtrise de l’eau, de sa circulation, de
son évacuation permet de chasser les moustiques de leurs
gîtes.
Une maîtrise de plus en plus difficile au fur et à mesure
que le climat se dérègle.
Adieu, la succession tranquille, tempérée, des saisons.
Les phénomènes extrêmes s’enchaînent. À des sécheresses
terribles succèdent des inondations meurtrières. Et rien n’est
plus propice aux larves que ces grandes étendues d’eau
stagnante qui ne s’écouleront pas avant des semaines, voire
des mois.
Comme toujours, l’eau, source de vie, est la première
matrice des maladies.
*
Et maintenant, partons en voyage !
Notes
1. Maxime Schwartz, François Rodhain, Des microbes ou des hommes. Qui va
l’emporter ?, Paris, Odile Jacob, 2008.
I
PANAMA
Petit détour par Panama.
Non par besoin pressant d’optimisation fiscale, mais pour
venir y saluer la fin des travaux d’agrandissement du canal.
La Compagnie nationale du Rhône y a conçu un nouveau
modèle d’écluses géantes, longues de quatre cents mètres,
capables d’accueillir les porte-containers « post-panamax »
(quatorze mille boîtes).
Le 1er septembre 1513, le conquistador Balboa quitte le
rivage de l’Atlantique et, à la tête d’une petite troupe,
s’enfonce plein sud dans l’inextricable et menaçante forêt
tropicale. Trois semaines plus tard paraît à travers les arbres
une grande étendue d’eau. Les soldats se précipitent,
boivent et grimacent. Le goût de sel indique qu’une autre
mer vient d’être découverte. C’est Magellan qui, sept ans
après, la baptisera « pacifique ».
Durant près de quatre siècles, cette traversée de l’isthme,
le trajet le plus court pour passer d’un océan à l’autre, sera
empruntée par les caravanes de chevaux et de mules
transportant vers l’Espagne, via Cuba et La Havane, l’or et
l’argent arrachés aux pays andins : Colombie, Bolivie,
Pérou…
La légende veut que l’idée d’un canal vienne de Charles
Quint. Mais il faut attendre trois siècles et un Français,
Ferdinand de Lesseps, le « vainqueur de Suez », pour qu’on
ose un tel chantier. Les travaux commencent en 1880. Après
de multiples épisodes, faillites et scandales, les États-Unis
reprennent le flambeau et s’installent. Le 15 août 1914, le
vapeur Ancon ouvre la voie.
Avant de s’éberluer devant le gigantisme des travaux, un
petit pèlerinage s’impose. Ici et là, dispersés dans la forêt,
quelques cimetières, tout en sobriété, rappellent à notre bon
souvenir le triste destin de ces ouvreurs de voie nouvelle.
Français de métropole ou des Antilles, Polonais, Italiens,
sans oublier les très nombreux Panaméens…Vingt-six mille
ouvriers ont payé de leur vie l’avancement du chantier
géant. Et, principalement, pour cause de maladies
(paludisme et fièvre jaune).
Au cœur de la vieille ville de Panama, pour être plus
précis face à la cathédrale, donc très loin des buildings où
s’activent aujourd’hui les banquiers et les avocats, mauvais
génies du blanchiment, l’ancien Grand Hôtel, jadis propriété
d’un Alsacien (le très respecté M. Georges Loew), fut
racheté en 1888 par la Compagnie universelle du canal
interocéanique pour en faire son siège. C’est aujourd’hui un
musée passionnant où vous apprendrez tout de la vie
(mondaine pour les uns, infernale pour les autres) des
bâtisseurs. Vous comprendrez mieux l’immensité des défis
techniques, et de terribles clichés vous attendent. Vous y
verrez les visages des malades ravagés par les fièvres.
Les ingénieurs français croyaient aller au plus simple en
creusant une tranchée d’un océan à l’autre. Mais il fallait
franchir la cordillère centrale. Quoique « petite », celle-ci
résista. Un autre plan fut vite choisi : retenir par des
barrages les eaux de diverses rivières, dont le Chagrès. Un
lac est ainsi créé, au centre de la péninsule. Vingt-six mètres
au-dessus du niveau de la mer. Il suffira d’y monter les
bateaux, puis de les redescendre, une fois atteinte l’autre
extrémité du lac. Et voilà pourquoi le canal de Panama est
d’abord, contrairement à l’idée la plus répandue, un système
d’écluses, qui sont autant d’ascenseurs.
Cette immense étendue d’eau est-elle à l’origine des
nuées d’insectes qui ne cessent de vous assaillir ?
Depuis plus d’un siècle, la plupart des sites de gîtes
larvaires proches des habitations sont régulièrement
asséchés.
Depuis 1932, date de la découverte d’un vaccin, tous les
Panaméens devraient être débarrassés de la fièvre jaune.
Alors pourquoi cette maladie revient-elle en force, dès
qu’on baisse la garde, dès que cessent les campagnes
d’éradication, dès que sont dédaignées les moustiquaires,
dès que sont oubliés ou refusés les vaccins ?
Maintenant que les mécanismes de la transmission sont
connus, le mystère est élucidé.
Si, dans les zones habitées, la contamination n’est qu’une
affaire d’hommes et de moustiques, en forêt, un troisième
personnage intervient : le singe.
S’il est piqué par un moustique infecté, le singe va
multiplier le virus dans son organisme. Ce singe devient un
réservoir de virus : tout moustique sain le piquant sera
contaminé. Mais ce singe développe très vite des anticorps
qui vont, au bout de quatre à cinq jours, exterminer tous les
virus présents dans son organisme. Le singe est redevenu
sain. Il peut être piqué autant de fois que possible, il ne
transmettra plus rien. On appelle « culs-de-sac
épidémiologiques » ces individus immunisés, humains ou
animaux.
Voilà comment le virus de la fièvre jaune se déplace,
lentement, dans la forêt. Il contamine une bande de singes
avant de passer à d’autres lorsque les précédents y seront
devenus, pour toujours, réfractaires.
Hélas, il n’en est pas de même pour le moustique. Il n’a
pas la capacité, à l’instar des singes, de se débarrasser des
virus qu’il porte. Une fois infecté, il le reste toute sa vie.
Pis, ses œufs sont eux aussi contaminés. Et c’est ainsi que le
virus se transmet de génération en génération.
Et que la fièvre jaune ne cesse de renaître.
II
GUYANE
Le 5 août 1498, lors de son troisième voyage, Christophe
Colomb longe les côtes de Guyane. L’un de ses capitaines,
Vicente Yanez Pinson, y débarque un peu plus tard, durant
l’été 1500 : une tempête l’a jeté sur un banc de sable. On
estime à trente mille le nombre d’Amérindiens vivant alors
dans cet immense territoire du nord de l’Amazone.
Quelques décennies plus tard, ils ne seront plus que
quelques milliers, décimés par les violences des conquérants
et par les maladies qu’ils importent. Pour être juste, les
Européens meurent aussi, en masse, victimes du climat et
des micro-organismes, aussi divers que nocifs. Suivent
quatre siècles de tentatives malheureuses pour y installer
une colonie. Le désastre de Kourou restera dans les annales.
Quinze mille Français arrivent en 1764, principalement
d’Alsace et de Lorraine. On leur a fait miroiter de rapides et
colossales fortunes. Mais ce sont les dysenteries qui les
attendent, la fièvre jaune, la syphilis… En peu d’années,
douze mille d’entre eux meurent. Les survivants se réfugient
sur une île qu’ils baptiseront « du Salut ».
Pendant ce temps, les puissances très chrétiennes ne
cessent de batailler pour le contrôle de cette colonie.
La France finit par l’emporter. Deux arbitrages fixent les
frontières, l’un rendu par le tsar de Russie, qui choisit le
fleuve Maroni comme limite occidentale, l’autre concocté
par une commission… suisse. Elle prend l’Oyapock comme
extrémité orientale. De l’autre côté commence le Brésil.
La Guyane va vivre au rythme de grandes aventures, pas
toujours douces.
L’esclavage, qui permet à des plantations de se
développer.
Les bagnes, décidés par Napoléon III. Les forçats et leurs
« travaux forcés » prennent le relais pour développer le
territoire. C’est grâce au reportage terrible d’Albert Londres
que l’administration, à contrecœur, décidera finalement de
les fermer (pas avant 1946…).
Les successives ruées vers cet or qu’on trouve dans de
nombreux cours d’eau.
Enfin la conquête spatiale.
L’Algérie devenue indépendante en 1962, il fallait, pour
remplacer Colomb Béchar, que la France se trouve un
nouveau centre de lancement le plus près possible de
l’équateur. Le général de Gaulle choisit Kourou, le lieu
même de l’ancien désastre. À ce jour, dans le cadre d’un
programme devenu européen, plus de cinq cents fusées en
ont décollé, dont les Véronique et les Ariane.
*
Cette région française raconte l’histoire moderne, et
future, de la santé et de sa mondialisation.
Cayenne est une ville qui se développe au cœur d’une
nature encore sauvage, donc au contact permanent avec
toute une panoplie d’insectes, de rongeurs, de chauves-
souris, qui sont autant de porteurs potentiels de tous les
parasites imaginables.
La Guyane : une terre entourée de fleuves et gorgée
d’eaux. Précipitations annuelles : deux mille neuf cents
millimètres.
La Guyane : un climat équatorial. Température moyenne :
vingt-six degrés.
Eau plus chaleur : rien de tel pour que prolifère la vie. Et
quand la vie prolifère, prolifèrent les maladies, un des
mécanismes inséparables de la vie.
La Guyane : une terre de forte croissance
démographique : en moyenne, près de quatre pour cent par
an, près de dix pour cent vers l’ouest, le long du Maroni.
La Guyane : une terre d’accueil involontaire pour deux
catégories de population, sans contrôle sanitaire possible :
les immigrés (difficiles à comptabiliser) et les orpailleurs
(deux bonnes dizaines de milliers). Même si les autorités
officielles minimisent volontiers l’importance de ces
chercheurs d’or.
Trois cent cinquante militaires leur font la chasse. Il
semblerait que ces campagnes aient permis d’éradiquer les
pratiques industrielles, les réseaux organisés et dirigés par
de gros bonnets brésiliens. Demeurent des artisans, dont la
situation est pire.
Ces malheureux, des damnés, des forçats, ne se
contentent pas de détruire la forêt et d’empoisonner les
cours d’eau. Ils transmettent aux habitants des villes où ils
viennent dépenser leur argent les maladies attrapées dans
leurs campements reculés. Sans nul doute, ils sont des
agents privilégiés de toutes les contaminations.
Guyane : improbable frontière de la France et donc de
l’Europe avec l’Amérique latine.
Le paludisme y tue. Encore et toujours.
La dengue, le chikungunya et bien d’autres fièvres
transmises par les moustiques peuvent aussi se faire
meurtrières.
Mais, dans notre imaginaire, c’est le Zika qui nous fait le
plus trembler.
Car deux de ses atteintes sont accompagnées d’images
d’épouvante.
– La paralysie progressive et générale avec le syndrome
de Guillain-Barré.
– La tête à jamais petite des enfants nés de femmes
contaminées par le virus pendant leur grossesse.
Guyane : avant-poste du Zika (du point de vue de
l’Europe). Rappelons-nous encore et encore cette définition
de l’émergence : une maladie émergente est une maladie qui
commence à toucher des pays riches.
Bienvenue au Vectopole
Mirdad Kazanji est, à lui seul, une arche de Noé. Des
origines multiples et croisées lui ont donné une richesse
singulière.
Grands-parents arméniens, réfugiés en Syrie pour
échapper au génocide de 1917. Enfance à Lattaquié, au bord
de la mer, entre Turquie et Liban. Un jour, son père revient
d’une visite médicale : « Je suis malade du cœur, mon fils.
Toi, tu seras médecin pour me soigner. » Le lendemain, le
père meurt. Mirdad a treize ans. Il part en France. Marseille.
Études de biologie médicale. Sa thèse : « Étude de la
protéine majeure de surface des sporozoïdes d’Eimeria
falciformis ». En d’autres termes, plus compréhensibles :
comment améliorer l’efficacité de la vaccination en
stimulant certains processus immunitaires. Intéressé par ces
travaux, l’Institut Pasteur l’engage.
Vingt-cinq ans plus tard, Mirdad Kazanji prend la
direction du centre de Cayenne.
Dans la cour, de tout petits singes-écureuils tentent de
capter notre attention. Ils grimacent, battent des mains,
tirent la langue. Manifestement, ils aiment la compagnie et
s’ennuient dans leur cage, pourtant très vaste. Durant des
années, les chercheurs les ont mis à contribution pour tenter
de découvrir, hélas sans succès, un vaccin contre le
paludisme. Aujourd’hui, plus personne ne dérange ces
retraités. Un vif débat oppose les deux vétérinaires chargés
de prendre soin d’eux. Le premier penche pour les relâcher
dans la forêt. Il est traité par le second d’assassin. Comment
ces pauvres bêtes, habituées au confort passif de la captivité,
pourraient-elles survivre dans la violence du monde
sauvage ? Vieux débat, souvent traité dans les fables : le
chien et le loup, le rat des villes et le rat des champs…
Un grand bâtiment tout neuf nous attend.
Mirdad approche son badge d’un lecteur. Une porte
s’ouvre. Et nous voici entrés dans le Vectopole. Des
chercheurs y étudient les fameux vecteurs, qui nous
transmettent des maladies.
Je croyais rencontrer des médecins. Ce sont des
entomologistes qui m’accueillent. Et d’abord M. Pascal
Gaborit.
Il dirige la section « Taxinomie ». En d’autres termes, il
est chargé de distinguer et de classer les différentes espèces
de moustiques présentes sur le territoire de la Guyane.
Croyant pouvoir déduire de mes cheveux rares et blancs
que la technologie m’effraie, il me montre d’abord une
collection de boîtes. Des milliers et des milliers d’insectes
transpercés d’une aiguille, accompagné chacun d’une
étiquette calligraphiée indiquant son espèce et le lieu de sa
capture. Le moment est venu d’en savoir plus sur un
mystérieux monsieur Abonnenc dont tout le monde ici
semble faire grand cas.
Né à Marseille en 1905, son service militaire décide de sa
vie. On l’envoie comme infirmier auxiliaire en Afrique,
d’abord au Sénégal, puis au Gabon. Il se découvre une
vocation d’explorateur. À ce titre, il va cartographier les
régions, alors inconnues, du haut Ogooué. En même temps,
il se passionne pour les insectes.
Bientôt, Émile Abonnenc rejoint la Guyane, où vient de
se créer l’Institut Pasteur. À peine arrivé, il disparaît dans la
forêt. Ses expéditions se succèdent, des semaines et des
semaines sur sa pirogue ou le long de sentiers à peine tracés.
Il ne revient que pour présenter ses découvertes, des
dizaines et des dizaines d’espèces nouvelles. C’est ainsi
qu’il devient le spécialiste mondial des… phlébotomes.
Jusqu’alors, je ne connaissais ce mot que par l’ami de
Tintin, le capitaine Haddock, qui l’emploie volontiers
comme injure : « Bachi Bouzouk !… Phlébotome ! » En
réalité, il s’agit de minuscules insectes, de la famille des
mouches, qui peuvent porter des parasites. La piqûre d’un
phlébotome infecté peut entraîner chez l’homme une
leishmaniose, maladie grave de la peau. Mais Abonnenc a la
curiosité large. Il traque et recueille tous les autres insectes,
et ceux-ci ne manquent pas sous les grands arbres.
La recherche passée ayant été saluée, passons à la
modernité, c’est-à-dire à ces boîtes améliorées que sont les
ordinateurs.
« Vous vous intéressez principalement aux moustiques,
n’est-ce pas ? »
Défilent sur l’écran des centaines d’images, des détails
fortement agrandis de mes animaux favoris.
Je vais enfin pouvoir poser la question qui me taraude
depuis mon arrivée :
« Combien avez-vous repéré d’espèces de moustiques
en Guyane ?
– Deux cent trente-cinq, à ce jour. Car chaque expédition
peut nous en faire découvrir de nouvelles.
– Et combien d’espèces portent des parasites dangereux ?
– Une bonne trentaine. Mais comment savoir ? Les
espèces s’adaptent continuellement. Certaines qui refusaient
un hôte peuvent l’accueillir demain.
– Votre tâche est donc désespérée ?
– Vous voulez sans doute dire exaltante ? »
Et, pour continuer de se moquer, il a fait surgir une vue
très étrange et très colorée. Il doit s’agir de pattes très
poilues, avec des boursouflures rougeâtres.
« Je vous présente l’une de nos dernières espèces
découvertes : Haemorrhoidalis superbus. »
Vous comprendrez sans peine l’origine du nom qui lui a
été donné.
Dans une pièce voisine, Amandine Guidez tartine de miel
des petites languettes de papier. Elles seront disposées dans
la banlieue de Cayenne, à des endroits où sont détectés des
cas de Zika. Il s’agit de déterminer le pourcentage de
contamination des moustiques : un pour mille ? un pour dix
mille ? Une fois la salive de moustique recueillie dans le
miel, il suffit de l’analyser (je résume, bien sûr, les
procédures complexes permettant d’amplifier l’ARN du
virus qui peut être ainsi découvert puis identifié).
De l’autre côté d’une vitre épaisse, une silhouette tout de
blanc vêtue, façon cosmonaute, s’affaire devant un
microscope. On veut bien croire monsieur le directeur
quand il nous la présente : « Mademoiselle Lanjio Wang ».
Plus tard, je la rencontrerai, revenue dans des vêtements
moins encombrants. Et j’aurai besoin de toute ma force de
conviction pour la persuader de me raconter son histoire :
elle ne cessait de me répéter qu’elle n’était qu’une étudiante
« normale », sans intérêt particulier. Et pourtant, elle est née
dans un petit village de l’extrême sud-ouest de la Chine,
tout près de la frontière birmane. Ses parents, comme tous
leurs voisins, cultivaient le thé wulong. Vite repérée pour
ses dons, Lanjio est envoyée poursuivre ses études à Pékin.
En 2011, elle est choisie pour un programme d’échange
avec l’université de Nice. Elle y décroche un diplôme
d’ingénieur. Puis s’envole pour… la Nouvelle-Calédonie et
son Institut Pasteur. Stage de six mois. Puis nouvel envol,
pour Cayenne, où elle travaille désormais sur les
mécanismes des résistances aux insecticides.
Mondialisation de la santé…
Les chercheurs bougent et mutent autant que les virus
qu’ils combattent.
Les laboratoires biologiques sont classés en quatre
catégories, selon les recherches qui y sont menées et les
précautions qui doivent les accompagner. Celui-ci est
« P3 », presque au sommet des risques courus.
Soulagé, je resterai de ce côté de la vitre. Courageux mais
pas téméraire, j’ai déjà le cœur qui bat quand on me fait
pénétrer dans une autre partie, classée seulement (!) P2. On
enfile de petits sacs par-dessus ses chaussures, on revêt une
blouse, on se coiffe d’une charlotte en plastique. On se
laisse emporter, courageusement, par un flux d’air tiède
(« Le laboratoire est en sous-pression, monsieur. Ainsi, les
particules peuvent y entrer, mais jamais en sortir. Vous
comprenez ? »)
De l’œuf à l’adulte, en passant par les larves et les
nymphes, on étudie ici toutes les étapes de l’existence de
nos ennemis. Une précision de taille. Il n’existe pas de
supermarché de moustiques. On ne peut pas les acheter sur
Amazon, même si nous sommes dans sa région. Toutes les
bêtes ici présentes ont été recueillies par les chercheurs du
Vectopole.
« D’ailleurs, demain, me dit Mirdad, nous partons en
forêt. Vous verrez l’autre partie de notre travail. La
légitimité de l’entomologiste, c’est le terrain. »
À l’idée de l’aventure qui nous attend, ses yeux brillent.
Je ne suis pas sûr de partager son enthousiasme. Si ma
tête, depuis toujours trop grosse, a peu de chance de rétrécir,
je connais le syndrome de Guillain-Barré. Il a frappé ma
mère. Se voir paralysé chaque jour un peu plus n’est pas une
expérience réjouissante. Mais du calme, pour le moment, je
suis protégé.
Le Vectopole commence par le commencement, c’est-à-
dire par la copulation. Oui, l’Institut Pasteur de Cayenne
favorise les rencontres. Pour échauffer les sens de ses
pensionnaires, il va même jusqu’à les soumettre à des
lumières de boîtes de nuit, de celles qui ricochent sur de
grosses boules tournantes et qu’on appelle stroboscopiques.
Mieux, lorsqu’un heureux événement se profile, l’institut,
dans sa bonté intéressée, nourrit les parturientes pour que
leur descendance se développe dans les meilleures
conditions possibles. Des souris, vivantes, mais
anesthésiées, sont introduites dans la cage. Il n’y a plus pour
l’insecte femelle qu’à se gaver de leur sang. Les œufs qui
viennent attendent d’éclore, posés sur des buvards. Bientôt,
ils deviennent larves, puis moustiques. De temps en temps,
l’un d’entre eux s’échappe. Le chercheur le plus proche sort
de sa poche une mini-raquette, et hop, d’un smash ou d’un
revers, il chope l’évadé et l’électrocute, au grand
soulagement de tous les présents.
Dans cette partie du Vectopole, on étudie la sensibilité
des moustiques à tous les insecticides possibles, et d’abord
naturels. Vous apprendrez, avec, j’en suis sûr, le même
bonheur que le mien, que les tests utilisant certains
champignons sont déjà très prometteurs. C’est là aussi
qu’on infecte les moustiques avec du sang contaminé pour
étudier le parcours du parasite et ses métamorphoses. Nous
savons que le virus ne peut être transmis que s’il a pu
atteindre les glandes salivaires de son hôte. Pour savoir s’il
est présent (et donc potentiellement actif), il faut donc faire
saliver le moustique. La méthode retenue ne satisfera pas les
amis des animaux : on arrache une aile à la petite bête. Allez
savoir pourquoi cette torture déclenche une telle réaction
salivaire.
N’oublions surtout pas de saluer trois autres membres
éminents de l’équipe. Quand le besoin d’une plus grande
quantité de sang se fait sentir, on prie un trio de lapins,
élevés eux aussi dans le laboratoire, de bien vouloir payer
de leur dodue personne. Il n’est pas superflu de savoir que
ces collaborateurs à longues oreilles s’appellent
respectivement Lilou, Roger et Jeannot.
Sachez qu’ici rien n’est laissé au hasard. Certains
moustiques (les anophèles) sont actifs la nuit. Les Aedes,
quant à eux, piquent plutôt à l’aube et vers dix-sept heures.
Une armoire très technologique (offerte par le Rotary local)
reproduit ces conditions de température et de lumière…
*
« Que savez-vous des chauves-souris ? »
Le laboratoire de virologie se trouve de l’autre côté de la
cour, juste après les singes-écureuils. La question de la
responsable m’a pris de court. En attendant ma réponse, elle
me regarde avec sévérité. J’avoue mon ignorance. J’aggrave
mon cas en parlant de mon dégoût devant ces, comment les
appeler ? ces sortes de sangsues volantes. J’ai le grand tort
d’ajouter que ma calvitie me protège du risque de voir ma
chevelure agrippée, le soir venu, par ces bêtes volantes…
Ah ! elle n’apprécie pas, pas du tout la plaisanterie, et
hausse les épaules.
« Et voilà ! Tous pareils ! Ils me parlent d’esthétique. Et
après, quand une épidémie éclate, ils s’étonnent ! »
J’ai besoin d’une leçon.
« D’accord, les chauves-souris ne sont pas bien belles. Et
alors ? Depuis quand la joliesse est un signe d’utilité ? Elles
possèdent un trésor que nous, humains, devrions leur
envier : un système immunitaire exceptionnel. Elles peuvent
porter, sans en souffrir, les virus les plus redoutables.
Comme le hantavirus, qui peut provoquer de terribles
troubles cardio-respiratoires. Ou l’arenavirus, tout aussi
redoutable. Alors, pourquoi un tel dédain vis-à-vis des
chauves-souris ? Pourquoi si peu de crédits débloqués pour
en améliorer la connaissance ? »
Une fois de plus, la honte me vient d’avoir passé trois ans
de ma vie à rédiger ma thèse d’économie sur « l’offre de
monnaie en économie ouverte » alors que les chauves-souris
m’attendaient.
La savante reprend : « Trouvez-vous normal, trouvez-
vous acceptable qu’il manque encore un inventaire fiable de
toutes les espèces de chauves-souris présentes en Guyane,
certainement plus de cent ? Et les vampires, pourquoi ne
laisser que les cinéastes et les romanciers s’y intéresser ?
Savez-vous que certains mesurent près d’un mètre
d’envergure ? Pour l’instant, ils ne s’attaquent qu’au bétail.
Et pourquoi ne mordraient-ils pas un homme, un jour ? »
À bout de souffle, la virologue s’arrête.
« Je continue ou vous avez compris ? »
Je balbutie que oui, j’ai compris.
« Puisque vous avez été parachuté ambassadeur de
l’Institut Pasteur, allez-vous défendre mes chauves-
souris ? »
Je le jure.
Ambassadeur des chauves-souris, je n’y aurais jamais
pensé, mais pourquoi pas ? Après tout, les chauves-souris
sont un pays comme les autres. Nous avons bien des
représentants officiels dans les paradis fiscaux. Et qu’est-ce
qu’un paradis fiscal ? Un lieu où se planquent et se
développent, en toute impunité, les très malfaisants virus de
l’argent sale. Pas de meilleur système immunitaire contre
les poursuites. Comme chez les chauves-souris. Qu’est-ce
qu’une chauve-souris ? Si l’on y songe, un paradis
immunitaire, c’est-à-dire un paradis pour soi (on ne souffre
pas des virus), mais une bombe pour les autres.
La virologue, enfin apaisée, me souhaite bonne
continuation pour ma mission. Du seuil de son bureau, elle
agite la main.
« N’oubliez pas, monsieur Orsenna, il n’y a pas que les
moustiques ! Il y a pire ! Il pourrait y avoir bien pire ! »
Les pièges de Sainte-Rose
Ce matin, départ vers un petit village amérindien dont le
nom poétique m’intrigue : Sainte-Rose-de-Lima. Que vient
faire, au-delà des Andes et de l’autre côté de l’Amazone, la
patronne de la capitale péruvienne ?
Ces derniers jours, la population a dû prier plus que de
coutume, car trois cas graves de paludisme viennent d’y être
constatés. C’est la raison pour laquelle deux entomologistes
de l’institut ont pour mission de recueillir dans la zone le
maximum de moustiques pour tenter de répondre aux
questions habituelles : les anophèles sont-ils plus nombreux
qu’ailleurs dans le secteur ? D’autres espèces les ont-elles
rejoints ? Se pourrait-il qu’elles aussi soient
« compétentes » pour accueillir et donc transmettre le
parasite falciparum ?
Une fois le salut rituel de présentation au « capitaine » du
village, les pièges sont installés non loin des maisons.
Leur principe est toujours le même : attirer les
moustiques par l’odeur ou par la lumière, puis les aspirer.
Je vais vérifier à quel point les entomologistes, outre leur
savoir sur l’inépuisable diversité des insectes, doivent
posséder un sens aigu du bricolage. On connaît les très
gracieux filets qu’agitent en tous sens les chasseurs de
papillons. Les techniques modernes n’ont guère gagné en
sophistication.
Les pièges de la première catégorie, les « parfumés »,
profitent de l’attirance des moustiques pour le CO2. Ainsi le
« mosquito magnet », meilleure vente locale, fonctionne-t-il
avec une bonbonne de gaz qui permet de créer un courant
d’air chaud. Pour agrémenter l’effluve, on y ajoute de
l’octenol, un parfum dont raffolent nos cibles. Il paraît que
l’odorat de nos amies piqueuses peut percevoir ces effluves
à plus de cinq cents mètres. Un autre piège est installé à
l’autre bout du village, sur la rive d’un charmant ruisseau.
Le système, cette fois, doit tout à Pasteur. C’est en effet de
la fermentation que naît le CO2 recherché. On a rempli une
bouteille de sucre mélangé avec de la levure. Un tuyau la
relie à une petite machine simple qui émet et aspire. Les
petites bêtes seront recueillies dans un filet de gaze.
D’autres techniques font appel à la lumière. Rien de plus
simple : une pile alimente une ampoule. On peut moderniser
l’appareil en y ajoutant un mini-panneau photovoltaïque.
Sitôt la nuit venue, la lumière brille, vers laquelle les
moustiques se précipitent.
Maripasoula
Du haut d’un avion, l’Amazonie ressemble à un champ
(immense) de brocolis, moucheté çà et là de taches orangées
– ce sont les blessures faites à la forêt par les orpailleurs :
arbres abattus, terre à nu, mercure dans tous les cours d’eau.
Ce matin-là, après une petite heure de vol, voici
Maripasoula. Sur le bord du Maroni, c’est la ville principale
(douze mille habitants) de cette extrémité sud-ouest de la
Guyane.
Dès le hall d’entrée de la mairie, deux affiches mettent en
garde :
MERCURE ET GROSSESSE.
Protégez-vous avec les bons poissons !
Suivent les photos des espèces plutôt herbivores : Watau
Jaïke, Kawawa, Alumasî…
MERCURE ET GROSSESSE
Protégez-vous en évitant les mauvais poissons !
Suivent les photos des prédateurs dont la chair contient
du mercure : Ekemu, Huluwî, Halataway…
Je savais que l’orpaillage clandestin était un désastre. Le
maire va m’expliquer pourquoi.
Dans le sol, et notamment dans le lit des rivières, l’or se
présente sous forme de petits fragments enserrés dans des
cailloux.
Pour extirper de cette gangue le métal précieux, la recette
est simple :
1) Aspirer cette boue grumeleuse.
2) La broyer.
3) Dans la soupe ainsi obtenue, verser une bonne
quantité de mercure, lequel se lie aux particules d’or.
Une matière visqueuse se forme.
4) La recueillir et la pétrir pour en sortir de petites
boules.
5) Il suffit alors de les chauffer à quatre cents degrés.
Le mercure se met à bouillir. Bientôt il s’évapore.
Reste l’or.
Méthode efficace et simple.
Mais particulièrement nocive.
Non content d’agresser l’environnement en empoisonnant
l’atmosphère par ses vapeurs et en polluant les cours d’eau,
le mercure attaque l’espèce humaine.
À son contact, toutes sortes de maladies peuvent nous
arriver : dérèglement des systèmes nerveux, digestif,
immunitaire ; agression de la peau, des reins, des poumons,
des yeux…
Mais les fœtus sont les plus menacés.
Libéré en haute dose dans la nature, le mercure est
transformé par des bactéries en méthylmercure. Ce composé
a la propriété néfaste de s’accumuler dans certains
« réservoirs biologiques ». Par exemple, les poissons. Si une
femme enceinte mange du poisson contaminé, le cerveau et
le système neurologique du fœtus risquent fort de ne pas se
développer normalement : troubles prévisibles de la
cognition, de la mémoire, de la motricité…
Outre les dégâts meurtriers qu’il cause à l’environnement,
l’orpaillage agresse, via le mercure, la santé publique.
Chaque orpailleur est un réservoir d’agents infectieux
particulièrement malfaisants. Puisqu’il vit dans la forêt,
l’orpailleur est en permanence piqué : il ne peut donc
qu’être infecté. Il n’est jamais bien soigné, car, toujours en
situation illégale, il se garde bien de rendre visite aux
dispensaires. Les médicaments qu’il prend sont le plus
souvent de mauvaise qualité, ou périmés. Et il interrompt le
traitement sitôt la crise passée. En conséquence, non
seulement le parasite demeure dans son sang, mais il
devient résistant.
L’or. Métal imbécile ! Que de mal, partout sur terre, as-tu
causé ! Déjà, à lire la vie de Christophe Colomb, j’étais
interloqué. Débarquant dans le Nouveau Monde, l’amiral ne
cessait d’aller de surprise en surprise, botaniques, minérales,
humaines, et pourtant, il ne se préoccupait que d’or. Tout ça
pour ça ! Toutes ces connaissances accumulées, toutes ces
souffrances endurées, un océan traversé pour quelques
miettes jaunâtres !
J’avais hâte de revenir à mon sujet : le peuple inépuisable
des insectes.
Les deux entomologistes que nous accompagnons se
mettent au travail. Romain, le chef, un costaud que l’on
aurait mieux imaginé rugbyman que passionné d’insectes.
Et son adjointe, Amandine, aussi menue que déterminée,
comme la suite de cette histoire va le prouver.
Juste en face de l’Office du tourisme, une maison semble
nous tendre les bras. Nous nous aventurons dans le jardin
sans beaucoup d’espoir. On nous a présenté l’endroit
comme « annexe du lycée ». En pleine épidémie de Zika,
alors que la presse se déchaîne et que les campagnes de
prévention se multiplient, un tel site, lié à l’Éducation
nationale, ne peut qu’être bien entretenu. L’exploration va
ravir nos savants. En même temps que les désespérer.
En 2011, ils étaient déjà venus à Maripasoula pour y
recueillir des larves. Cinq ans plus tard, la population avait-
elle progressé dans la lutte contre les moustiques ?
Ce ne sont pas des gîtes que nous allons trouver, mais des
élevages, des réservoirs, des cités entières de larves…
Une écuelle dans le poulailler.
Un arrosoir en bordure du mini-potager.
Un seau en plastique à moitié cassé.
Non loin d’une ruche abandonnée, de l’eau croupie
accumulée sur la partie supérieure d’un jerrycan d’essence.
Une canette de bière Parbo, encore à demi pleine.
Autant de nurseries idéales dans lesquelles les œufs
peuvent tranquillement se muer en larves et les larves tout
aussi tranquillement devenir nymphes, avant que ne
surgissent, en à peine plus d’une semaine, de nouveaux
moustiques.
Accablés par ces premiers constats, les entomologistes
décident de poursuivre leur chasse vers les moustiques
adultes. Nous remontons l’avenue principale. Juste en face
d’une bijouterie-joaillerie. « Cédez à la tentation de l’or pas
cher », une très jolie jeune fille noire prend le frais, assise
sous sa véranda. Je lui donnerais dix-huit ans tout au plus.
Je ne recommande pas le coiffeur qui l’a affublée d’une
mèche trop blonde. En tout cas, on la remarque. C’est sans
doute le but recherché. En attendant, la demoiselle fume et
chuchote à son portable.
Amandine s’approche.
« Que portez-vous de si gros sur le dos ? demande Mèche
blonde.
– Un aspirateur, lui répond Amandine. Et nous vous
proposons de vous débarrasser de vos moustiques. »
Mèche blonde n’hésite pas une seconde :
« Vous tombez bien, je déteste faire le ménage ! »
Lors de notre visite à la mairie, on m’avait décrit les
préférences du moustique-tigre. En suivant les gestes
d’Amandine, je vais comprendre à quel point il aime vivre
dans l’intimité de l’homme : la cuisine avec tous ses recoins
et toutes ses odeurs ; le salon à proximité immédiate du
poste de télévision et de la chaîne hi-fi (quel délice, ces
effluves de plastique ! quel confort, cette chaleur
permanente des appareils en veille !) ; la chambre à coucher
(ah, la tiédeur des draps ! ah, les belles cachettes possibles
entre l’oreiller et sa taie, dans les plis des couvertures !) ;
bien sûr, la salle de bains, toujours humide ; et les placards
(où se reposer, après un bon repas de sang, plus
confortablement que blotti dans l’ineffable douceur d’une
petite culotte ou dans les replis d’une robe, surtout si des
traces de sueur y demeurent ?).
Après une bonne demi-heure de travail, Amandine se
relève : elle a fini sa récolte. Mèche blonde est ravie.
« Vous voyez, j’en étais sûre ! Il n’y a pas de moustique
chez moi. »
Amandine sourit à peine. Elle dévisse le petit pot grillagé
qui poursuit le tuyau de son aspirateur géant.
« Regardez ! »
Une cinquantaine d’individus s’agitent dans la boîte. À
première vue, une majorité de Culex, dont deux ont le
ventre gonflé de sang. Mais il se pourrait bien que oui, dans
le fond, ce soient deux tigres, les redoutables, ceux que l’on
cherchait. Mèche blonde n’en croit pas ses yeux. Amandine
savoure.
La leçon du fleuve
Surprise : le passage vers le Surinam, juste de l’autre côté
du fleuve, est… gratuit. Une surprise qui ne va pas durer.
Les pirogues sont financées par les Chinois, lesquels
possèdent les commerces, dont les principaux clients sont…
les habitants de Maripasoula.
À première vue, le fleuve Maroni sépare :
– d’un côté la France, mère des arts, de la loi et du RSA ;
– de l’autre, le Surinam, far west de la forêt, jugé il y a
peu infréquentable, car un peu trop impliqué dans le trafic
de drogue… Mais si on veut rendre la vie vivable, il faut
bien finir par s’entendre avec ses voisins.
D’un côté, une rive élégamment plantée de pelouse, mais
vide de toute activité : pourquoi se fatiguer à travailler
quand l’argent public vous arrive à la Poste au cinquième
jour ouvrable de chaque mois ?
De l’autre, un rideau dense de commerces, à commencer
par celui du sexe : le repos de l’orpailleur peut être facturé
plus cher que celui du soldat.
Et, pour donner l’illusion d’une vraie frontière, une
longue file de barges surinamaises aspirant jour et nuit le
fond du fleuve pour en retirer, parfois, les grains
miraculeux. Elles se gardent bien de pénétrer dans nos eaux
territoriales : nos militaires interviendraient illico. Mais la
terrible poussière qu’elles dégagent s’étend jusqu’à l’autre
rive, la française. Les pollutions respectent rarement les
limites administratives.
En fait, aux yeux des populations qu’il longe, le Maroni
unit plus qu’il ne sépare. À chacun, il fait l’inestimable
cadeau de l’eau, en même temps qu’il offre une route
incomparable. Et une route n’est pas un mur, on l’emprunte
ou on la traverse. Surtout lorsque, depuis la nuit des temps,
bien avant l’idiote invention des frontières, votre famille
s’est répartie entre les deux rives.
Dans la vraie vie, les frontières n’existent pas. C’est la
vérité que cherchent à nous inculquer tous les fleuves, et
notamment le Maroni.
Un paradis (presque) sans
moustiques
À moins de deux heures de Cayenne, le marais de Kaw
est, par son importance, la troisième réserve naturelle de
France : quatre-vingt quatorze mille sept cents hectares. Il
s’agit d’une savane, mais « flottante ». On n’y circule qu’en
pirogue. Et, malgré les étendues vertes, impossible de savoir
où passent les frontières entre le solide et le liquide, entre le
ferme et le mouvant, entre le végétal et l’animal. Pourtant,
d’innombrables oiseaux nous survolent. Ils doivent vouloir
nous renseigner. Mais personne dans notre équipage ne
connaît la langue des hérons coïcoï, ni celle des ibis rouges,
pas plus que celle des coqs de roche ou des harpies, qu’elles
soient féroces ou huppées. Seuls les zébus semblent
s’accommoder de cette incertitude. Ils passent sans effort
apparent d’un mode de locomotion à l’autre. En saison
sèche, ils marchent. Quand l’eau monte, ils passent à la
nage. On voit leurs cornes glisser dans les hautes herbes. Il
paraît que les vaches n’ont pas cette capacité. On me dit
qu’elles contrôlent mal leurs sphincters. De tels parcours
amphibies leur sont interdits. Sous peine d’être, par le séant,
envahies par l’eau. Et de couler.
Je serais vous, je ne tenterais pas une petite baignade.
D’abord vous pourriez croiser un gymnote et recevoir de
cette sorte d’anguille une désagréable décharge électrique.
À moins d’être mordu par un serpent (ils sont légion). Mais
de moustiques, point. Ou presque pas. Cette absence est un
cadeau de l’eau. Sa couleur, très noire, vient de toute cette
végétation qui, dans les fonds, se décompose. Une acidité
s’ensuit, que ne supportent pas les larves.
Au XVIIIe siècle, des familles sont venues d’Europe. Elles
se sont installées en bordure du marais, sur les pentes des
collines. Elles ont tenté de cultiver du riz. Et c’est vrai que,
dans ce paysage, arrondi, très doux pour l’œil, on se croirait
quelque part en Asie. Les familles sont reparties. De leur
passage ne sont restés que des bambous.
Jean-Louis Antoine a pris leur place, longtemps après.
Rien ne le prédisposait à se retrouver dans un tel marais.
Jeune, il préférait la mer. Et la musique. Herbert von
Karajan, le chef d’orchestre, lui avait appris l’une et l’autre :
il l’avait choisi comme matelot pour son beau bateau
accosté à… Saint-Tropez. Qu’elles sont loin, la Côte d’Azur
et la terrasse de Sénéquier ! Les hasards et les déchirures de
la vie ont poussé Jean-Louis jusqu’à la Guyane. Peut-être
qu’un tel univers où rien n’est fixe, où l’humidité est telle
qu’on ne sait jamais s’il s’est arrêté de pleuvoir, où la
lumière change de seconde en seconde, tantôt jaune vif, puis
verte et soudain grise, où les formes se suivent et
s’enchaînent, peut-être qu’une telle mouvance ressemble,
pour lui, à la musique ? Jean-Louis y a ouvert un lodge,
flottant bien sûr, dix chambres, plutôt dix cabanes de bois.
Certains des gestionnaires de la réserve le menacent
régulièrement de fermeture. Ils sont de ceux qui ne
supportent pas la présence humaine, même respectueuse,
même émerveillée.
La nuit venue, des dizaines de petits points rouges
surgissent un peu partout. Ce sont des yeux de caïmans. Il
en est de quatre espèces : le rouge, le gris, le noir et celui
qu’on dit « à lunettes ». Entendez-vous au loin le vacarme
des singes hurleurs ?
III
CAMBODGE
L’espèce la plus meurtrière ?
C’était un lycée, le lycée Tuol Svay Prey, l’un des
principaux lycées de Phnom Penh.
Un lycée semblable à tous les autres lycées du monde,
avec des salles de classe pour apprendre.
Un lycée plus charmant que la plupart des autres lycées
du monde, avec des arbres pour bavarder à l’ombre entre les
cours, avec de vastes terrains pour pratiquer le sport.
Un lycée au cœur de la ville, un lycée cœur de la vie.
À peine arrivés, le 17 avril 1975, les Khmers rouges
chassent tous les élèves. À quoi sert un lycée puisque le
savoir ne sert à rien ? répètent les nouveaux maîtres. Le seul
véritable baccalauréat, on ne peut l’obtenir qu’en travaillant
dans les champs. Et dans une capitale vidée de tous ses
habitants, puisque la ville est le lieu du mal, puisque les
seules valeurs qui vaillent sont celles de la campagne, le
lycée devient la prison de haute sécurité 21. Sous la
direction du très méticuleux Douch, douze mille trois cent
quatre-vingts hommes, femmes et enfants, tous présentés
comme des « ennemis de la Révolution », y seront détenus
et jour après jour torturés. Puis, leurs « confessions »
rédigées et soigneusement classées, ils seront tout aussi
soigneusement photographiés avant d’être entassés dans des
camions et conduits au sud de Phnom Penh, dans le
« Killing Field » de Choeung Ek. Pour les exécuter, toutes
les méthodes les plus horribles seront employées, par
exemple fracasser les crânes dans le but d’« économiser »
les balles, qui sont la « richesse du peuple ».
Douze mille trois cent quatre-vingts.
Sans doute un chiffre inférieur à « la réalité ». Si ce mot-
là convient.
En 1979, lorsqu’elles viendront arrêter le cauchemar, les
troupes vietnamiennes ne trouveront dans le lycée que sept
survivants.
Et lorsqu’on tenta de dresser un bilan de cette
« révolution », le résultat d’un million sept cent mille morts
put être avancé. Un Cambodgien sur trois.
Quarante ans plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, la secte
islamiste Boko Aram ravage le nord du Nigeria et du
Cameroun, ainsi que les abords du lac Tchad. Sa logique de
mort ressemble trait pour trait à celle des Khmers : revenir à
l’ « ancien temps », en l’occurrence celui du Prophète,
éradiquer toutes les connaissances accumulées depuis et qui
ont perverti les âmes, torturer et tuer pour éliminer les
ennemis de la foi et terroriser les autres, offrir les femmes
aux combattants…
En 1994, huit cent mille Tutsis furent exterminés au
Rwanda.
Auparavant, des êtres de notre espèce, par ailleurs
souvent cultivés, amateurs de Schubert et lecteurs de
Goethe, avaient organisé la Shoah. Six millions de morts.
Avec toujours le même objectif : purifier.
Comment expliquer que régulièrement, ici, puis là, et plus
tard ailleurs, une folie meurtrière s’empare de notre espèce
et la pousse à sortir de son humanité ?
Quelle est cette maladie qui transforme un certain
M. Kaing Guek Eav, honorable professeur de
mathématiques, en Douch-le-bourreau ?
À la fin de sa vie, sentant monter les tensions qui
conduiraient à la Grande Guerre, Pasteur répétait qu’il avait
pu guérir la rage qui vient des chiens, pas celle tapie dans le
cœur des humains.
Rappelons-nous les statistiques : l’homme est, juste après
le moustique, l’animal le plus meurtrier pour l’homme.
Les requins tuent dix personnes chaque année. Les loups,
dix aussi ; les lions, cent, comme les éléphants ; cinq cents
pour les hippopotames ; mille pour les crocodiles ; deux
mille pour les ténias ; dix mille pour les escargots d’eau, les
punaises, les mouches tsé-tsé ; vingt-cinq mille pour les
chiens ; cinquante mille pour les serpents…
Mais, bravo les moustiques ! Sept cent cinquante mille
morts humaines à votre tableau de chasse ! Nous, humains,
méritons aussi quelques applaudissements : quatre cent
soixante-quinze mille personnes tuées par la main de
l’homme chaque année.
Au pays du sourire,
des mordus par milliers
Lundi huit heures du matin, 5 boulevard Preah
Monivong, siège de l’Institut Pasteur.
Quelle est cette foule qui attend sur des bancs, juste après
la grille ? On dirait une rentrée des classes, tant les enfants
sont nombreux ; les uns rient, jouent et se battent, comme
tous les enfants. Les autres restent blottis dans les bras de
leurs parents. La plupart portent des pansements sur une
jambe, sur un bras, parfois sur une joue. Pour quel motif
sont-ils venus, certains de loin ? Les mines sont fatiguées,
les vêtements poussiéreux. De quelle maladie peuvent-ils
souffrir ? Et, parmi leurs bagages, quels sont ces sacs
plastique déposés à l’écart ? Ils doivent contenir quelque
chose d’important, car les familles ne les quittent pas des
yeux. De temps en temps, un numéro s’allume sur un écran.
Une famille se lève. L’homme, sûrement le père, va
chercher le sac plastique, celui qui ne ressemble pas aux
autres. Il le tient le plus loin possible de lui. Le sac doit
contenir quelque chose de dégoûtant. La famille est
accueillie par une infirmière. L’infirmière sourit. Personne
dans la famille ne sourit. Et pourtant nous sommes au
Cambodge, patrie du sourire.
Didier Fontenille, le directeur de l’institut, a suivi mes
regards.
« Eh oui ! Personne n’y croit, mais nous en recevons
vingt-deux mille chaque année.
– Qui sont ces gens ?
– Des mordus.
– La rage ? Mais depuis Pasteur et son premier petit
patient Joseph Meister, depuis juillet 1885, je la croyais
vaincue ! »
Retour brutal aux temps les plus anciens.
« Et, pardon, mais ces sacs qu’ils manient avec tant de
précautions… ?
– Oh, ce sont les têtes des chiens qui les ont attaqués. Ça
nous aide pour le diagnostic. Mais il faut d’abord attraper
l’animal. Et si le voyage dure longtemps… vous imaginez
les mouches. Et l’odeur ! »
Didier continue : « Huit cents morts, chaque année ! Huit
cents qui n’auraient pas dû mourir… Et si vous saviez ce
que signifie mourir de la rage…
– Parmi tous les souhaits, je n’ai pas celui-là.
– Allez sur YouTube. C’est sans doute la mort parmi
toutes la plus horrible, on étouffe, on vomit, l’angoisse vous
déchire… »
J’étais venu en Asie du Sud-Est pour les moustiques et
c’étaient les chiens qui m’accueillaient.
Le Cambodge aime les chiens.
Dans peu de pays au monde vivent plus de chiens qu’au
Cambodge. Impossible de les compter. Ils pullulent dans les
villes aussi bien que dans les campagnes. Chaque cabane,
dans les endroits les plus reculés, est protégée par deux
chiens, chacun d’une couleur : l’un est clair, blanc ou beige,
pour aboyer le jour ; l’autre sombre, pour la nuit.
Autre manifestation, moins affectueuse, de la passion
cambodgienne pour les chiens : ils les élèvent en grand
nombre pour… les vendre aux Vietnamiens. Lesquels… les
consomment avec beaucoup de plaisir. Ça les change de
leurs habituels canards ou poulets. Si vous interrogez les
Vietnamiens, ils vous diront que ce sont d’abord les
Cambodgiens qui mangent les chiens.
Quelles que soient les raisons, la démographie canine
explose. Et les départements ministériels se renvoient la
patate chaude de la responsabilité. L’Agriculture dit qu’elle
n’est pas concernée : les chiens ne sont pas une espèce
d’élevage. L’Environnement lui aussi se défausse : les
chiens, que je sache, ne sont pas des espèces à protéger.
Conclusion : personne ne s’occupe des chiens.
Lesquels entretiennent généralement avec notre espèce
les meilleures relations, mais ils ont comme nous leurs
humeurs. Il arrive que, entre deux lècheries, ils mordent. Si
le chien qui mord porte le virus de la rage, celui qui est
mordu, l’homme, souvent un enfant, attrape la maladie et
meurt. Ces morts sont terrifiantes, je vous l’ai dit, mais plus
encore scandaleuses. Rien ne serait plus simple que les
empêcher. Vacciner. D’abord vacciner les chiens. Et
vacciner les mordus potentiels : les humains. Car, même une
fois mordu, on peut être soigné. Oui, avant de se déchaîner,
le virus de la rage a la délicatesse de nous offrir un sursis : il
prend son temps pour gagner le cerveau. Tant qu’il reste
dans son premier séjour, les muscles, on peut stimuler les
défenses de l’organisme et le chasser. Il suffit de quatre
injections réparties sur un mois, à commencer quelques
heures après la morsure.
« Mais un mois, c’est long et c’est cher pour des
villageois qui doivent se déplacer pour recevoir des soins !
– Vous avez raison. Et même deux fois raison ! Nous
travaillons à réduire le nombre des injections à trois, au lieu
de quatre. Mais, surtout, il faudrait installer des centres de
vaccination en région. Le Cambodge ne vaccine chaque
année que trente mille personnes. Ici, dans notre seul institut
de Phnom Penh, nous en vaccinons vingt-deux mille ! »
Dès le lendemain, j’allais retrouver ma cible principale,
les moustiques, sur l’un de leurs terrains de jeu favoris : le
delta du Mékong.
À l’école de la dengue
Après deux heures de route, ou plutôt d’embouteillages,
les dernières banlieues nord de Phnom Penh ont fini par
laisser la place à la campagne.
À perte de vue s’étend une plaine immense,
désespérément plate et soigneusement quadrillée. Nulle
culture, sans doute, n’astreint plus au travail que celle du
riz. Même si, pour l’heure, les champs sont vides,
impossible de ne pas imaginer les générations qui se sont
succédé ici pour aplanir, endiguer, creuser. Fin juillet, dans
deux mois, les pluies arriveront, le Mékong quittera son lit.
Le delta ne sera plus qu’une immense plaine d’eau, un
miroir traversé par les tiges vertes du riz. Pour le moment, la
terre est sèche et brûlée par le soleil.
Depuis dix ans que je parcours la planète, le spectacle de
ces deltas me serre à chaque fois le cœur.
Nés des sédiments apportés par les fleuves, ce sont les
greniers du monde, les meilleurs terroirs qui soient.
Mais, partout, en Louisiane comme en Camargue, à
l’embouchure du fleuve Rouge comme au Bangladesh, ils
sont menacés.
Trois fois menacés.
Une première fois, par les barrages qui diminuent les
débits de ces fleuves qu’ils entravent. Chacun sait que la
température moyenne du globe s’élève. Conséquence : les
océans enflent. Conséquence de la conséquence : leurs eaux
salées montent et envahissent d’autant plus facilement les
deltas qu’elles ne rencontrent, pour leur faire obstacle, que
des fleuves de plus en plus maigrelets.
Les deltas sont menacés une deuxième fois par ces
mêmes barrages. Un barrage ne retient pas seulement de
l’eau mais des sédiments, ceux-là mêmes qui constituent les
deltas. Les barrages ont beau, de temps à autre, ouvrir leurs
vannes, ces « chasses », violentes et ponctuelles, ne
remplacent pas les lentes accumulations naturelles.
La troisième menace est celle des voleurs de sable. On
pille le fond des fleuves. Pour construire des villes. Les
villes du pays ou les villes d’ailleurs, moyennant de solides
rémunérations. Il se murmure qu’une bonne part du sable du
Mékong irait agrandir l’île de Singapour et que ce
commerce enrichirait (encore) la famille du Premier
ministre cambodgien.
Çà et là, comme pour donner à l’œil quelques repères
verticaux, un bouquet de deux, trois palmiers monte vers le
ciel. Il paraît qu’on en tire du sucre. Il suffit d’en écraser
doucement les fleurs. Le Cambodge en a fait l’un de ses
symboles. On dirait que les palmiers répondent aux petites
pagodes, elles aussi saupoudrées au milieu de ce désert
provisoire.
Le sucre et le nirvâna, que peut espérer d’autre l’espèce
humaine ?
Pour ce qui nous concerne, nous sommes perdus. Notre
GPS ne sait plus où donner de la tête. Google ne sait pas
encore s’y prendre avec les deltas : trop uniformes, trop
répétitifs, trop partout semblables. Sans cesser de sourire,
notre chauffeur s’énerve. Il s’obstine. Il fait confiance à la
modernité. Enfin, à sa grande honte, nous demandons notre
route à un villageois. Il tend le bras. Et cinq minutes après,
voici le village de Tong Rong. Les « datas » ne remplacent
pas toujours un bon vieux « renseignement ».
L’école ferait envie à n’importe quelle famille : vaste
terrain planté d’arbres, sept cents élèves, autant de filles que
de garçons, mêmes uniformes impeccables, chemises
blanches, pantalons ou jupettes noirs, deux grands bâtiments
se faisant face, l’un pour les grands, l’autre pour les plus
petits… Et, flottant dans l’air, les ritournelles
traditionnelles, chants des tables de multiplication,
paragraphes lus en chœur…
Hélas, ces îles du bonheur sont aussi des points chauds,
de véritables « hot spots », pour la dengue.
Forte fièvre, fatigue extrême… la dengue est une maladie
décrite depuis la fin du XVIIIe siècle, lorsque des épidémies
sont signalées au Caire, à Djakarta, à Philadelphie. Mais
aucune ne présente un caractère particulier de gravité.
Quand les symptômes apparaissent, on se couche, on se
repose et on attend la guérison, qui ne tarde pas. D’autres
menaces plus sérieuses occupent les épidémiologistes.
En 1954, des pédiatres philippins tombent sur une autre
dengue, beaucoup plus redoutable que la précédente, car
elle s’accompagne d’hémorragies. Au même moment, des
cas semblables sont repérés en Thaïlande. Très vite, la
dengue hémorragique s’étend à toute l’Asie et devient, dans
plusieurs pays, la première cause de décès des enfants.
Selon la « loi » de notre ami Fontenille, une maladie ne
survient que si elle a franchi un double filtre. Le filtre de la
rencontre et le filtre de la compatibilité.
Quel plus riche centre de rencontres qu’une école ? Les
élèves y sont réunis en grand nombre, à des heures où,
justement, les Aedes sont actifs. Or il se trouve, hélas, que
cette espèce de moustiques est compatible, c’est-à-dire
qu’elle porte volontiers le virus de la dengue. On dirait que
les rythmes scolaires ont été décidés par les Aedes :
« Auriez-vous l’obligeance de bien vouloir rassembler la
jeunesse le matin, vers huit, neuf heures ? C’est, dans la
journée, le premier moment où j’aime piquer. Et surtout, ne
les renvoyez pas avant seize, dix-sept heures, lorsque
j’adore m’offrir un goûter. »
Voilà pourquoi les autorités ont décidé de lancer une
campagne : des écoles sans un seul moustique ! Avec
l’intention de détruire, dans et hors les bâtiments, tous les
gîtes potentiels.
Passage de classe en classe. Le maire du village nous
présente comme les ennemis des moustiques. Éclats de rire !
Applaudissements ! À mort les moustiques ! Le maire
profite de notre visite pour moraliser : n’oubliez pas le
travail ! Pardon monsieur, mais les moustiques, ils piquent
moins les bons élèves ? Oui ! Car un bon élève aide à vider
les mares où grandissent les larves ! Car un bon élève
n’oublie jamais de bien fermer sa moustiquaire. Car un bon
élève sait qu’il doit rester en bonne santé pour participer au
développement du Cambodge. Les moustiques ne piquent
que les pays pauvres ! Sortons au plus vite de la pauvreté !
Je regarde Didier Fontenille. Sa rigueur scientifique ne
doit pas apprécier ces raccourcis du maire, également
responsable du KPK, Kanapkak Pracheachon Kampuchéa,
autrement dit Parti populaire cambodgien.
Mais la bonne humeur des élèves transforme sa grimace
en sourire. Merci, les moustiques ! Grâce à eux, nous allons
tous devenir bons élèves.
De nouveau, l’immense étendue vide et sèche du delta.
De nouveau, petit malaise du GPS. Au bout d’un long
moment, même recours au contact humain, puisque la
modernité rend les armes. Une très vieille cycliste, plutôt
que nous expliquer, préfère nous ouvrir la route. Sans cette
vaillante pédaleuse, peut-être serions-nous toujours à
tourner et retourner dans ce labyrinthe de levées et de
digues ? Et nous n’aurions jamais visité, dans le centre de
santé voisin, cet élevage de… poissons.
Les salles de soins régionales ne présentant pas pour moi
d’intérêt particulier, sauf à remarquer leur extrême propreté,
le responsable m’entraîne très vite vers une série de jarres.
« À Paris, vous avez un aquarium ? »
Confus, je réponds par la négative.
« Dommage, vous connaîtriez les guppys. »
Il retire un couvercle grillagé et je vois s’agiter dans l’eau
verdâtre une foule de petites bêtes multicolores.
« Les villageois sont invités à venir ici se servir :
GRATUIT, LIVRAISON. En effet, ces minuscules poissons
(moins de deux centimètres) ont deux qualités. D’abord ils
se reproduisent à belle vitesse : sitôt implantés dans un point
d’eau, ils se multiplient ; et, en dehors de leur beauté et du
spectacle réjouissant de leur sexualité incessante, ils
n’aiment rien tant que se gaver de… larves de moustiques.
Installés dans une mare ou dans n’importe quel réservoir
d’eau, les guppys ont tôt fait de les purifier. »
Le responsable est ravi de me l’apprendre.
« Bien sûr, l’appui fraternel de ces prédateurs ne suffira
pas à nous débarrasser des Aedes. Mais ils participeront à la
lutte. Contre les moustiques, toutes les armes doivent être
employées. Au moindre relâchement, ils reviennent. »
Je me risque à demander si ces miraculeux guppys n’ont
pas d’ennemis.
Le responsable lève les bras au ciel.
« Pauvres poissons ! Vous n’imaginez pas la voracité des
lézards geckos. Il suffit que l’un d’eux réussisse à se glisser
sur le bord d’une de ces jarres et alors… il faut voir agir sa
très longue et très souple langue ! »
*
D’après l’Organisation mondiale de la santé, cinquante
millions de cas de dengue sont recensés chaque année, dont
cinq cent mille « hémorragiques », entraînant une mortalité
supérieure à vingt pour cent.
La dengue est d’autant plus redoutable qu’elle se présente
sous quatre formes. Si vous êtes atteint par une de ces
formes, rien ne vous protège des trois autres. Pis, la
deuxième attaque de dengue est généralement plus violente
que la première…
Pour venir étudier, à Phnom Penh, cette rareté parmi les
maladies, Tineke Cantaert, une jeune et brillante chercheuse
belge, a dédaigné les postes bien plus rémunérateurs qu’on
lui offrait après son PhD à Yale.
Comment expliquer ce dérèglement de la réponse
immunitaire chez les malades atteints de la dengue ?
D’ordinaire, et c’est le principe même de la vaccination,
l’organisme apprend à se défendre, et lorsqu’une seconde
agression survient, il sait mobiliser les armes pour lutter.
L’explication ne peut se trouver que dans le dérèglement des
cellules B, celles qui produisent des anticorps. Un
mécanisme, encore à découvrir, doit inhiber cette
production chez les personnes atteintes de la dengue.
Pour avancer dans l’élucidation de ce mystère, Tineke
travaille avec ses collègues épidémiologistes de l’Institut
Pasteur. Car la dengue présente cette autre originalité : dans
la plupart des cas, les personnes sont infectées sans
qu’aucun symptôme ne se manifeste. Il faut donc que, chez
ces personnes, les défenses immunitaires jouent pleinement
leur rôle.
Sitôt qu’un cas sévère est déclaré les agents de Pasteur se
rendent dans la famille du malade et prennent le sang de
toutes celles et tous ceux qui l’acceptent. Ainsi se constitue
peu à peu une véritable banque de données qui va permettre
de comparer les réactions diverses d’organismes atteints par
la même maladie.
On comprend le choix de Tineke. L’étude de la dengue lui
permettra-t-elle de découvrir de nouvelles logiques de
l’immunologie ? Rendez-vous dans dix ans, dans vingt ans,
avec un prix Nobel ?
Si elle reçoit cette récompense, elle n’aura garde
d’oublier ses collègues. Sans leur apport, jamais elle
n’aurait pu élucider le mystère. Épidémiologistes,
virologues, immunologistes sont trois armées qu’on doit
mobiliser ensemble pour avoir une chance de remporter le
combat.
Autre question posée par la dengue, celle de la santé
publique.
Décidément, cette maladie oblige à réfléchir.
Le seul vaccin actuellement disponible (Sanofi Pasteur)
n’est pas adapté aux enfants âgés de moins de neuf ans.
Pourquoi tant de retard alors que la majorité des cas, et
les plus graves, se déclarent à partir de quatre ans ?
Gloire au porc !
Ce matin, direction le sud.
Pour rencontrer des porcs et des chauves-souris. Vous
voyez que notre passion pour les moustiques s’autorise
quelques digressions.
Après avoir quitté Phnom Penh, ses palais, ses pagodes,
ses portraits du roi et ses embarras, voici le Cambodge rural
en pleine activité : des enfants tout de blanc vêtus, car,
aujourd’hui, c’est leur fête annuelle ; des canards qui
traversent, en prenant leur temps, une chaussée défoncée ;
un ballet de bulldozers pour tenter d’améliorer les routes,
car les élections approchent ; des chars à bœufs qui n’ont
pas du tout l’intention de forcer l’allure, et tant pis pour la
Land Rover qui s’époumone à klaxonner ; des mobylettes
qui disparaissent sous une montagne de bananes, d’autres
mobylettes qui disparaissent sous une montagne de bidons
en plastique, encore d’autres mobylettes qui disparaissent
sous une montagne de matelas, peut-être le destin asiatique
des mobylettes est-il de disparaître, avalées par leur charge ?
La vie quotidienne des vélos n’est guère plus enviable,
enfoncés dans la boue jusqu’au moyeu. Heureusement
qu’aujourd’hui tout le monde se marie ! Au minimum un
mariage par village ! Et si les mariages ont leur charme, il
faut admettre qu’ils ne facilitent pas la circulation déjà
difficile. Car un mariage au Cambodge, c’est d’abord une
grande tente beige et rouge qui s’avance jusqu’au milieu de
la chaussée. Autre inconvénient : c’est aussi un haut-parleur
qui hurle, sans doute des conseils aux époux, je me garderai
bien d’y ajouter les miens…
D’autant qu’il me faut tendre l’oreille. Mon professeur du
jour s’appelle Julien Cappelle, il est vétérinaire, et
responsable d’un projet qui, rien qu’à lire l’énoncé, fait
frissoner : Agirs, c’est-à-dire Animal et gestion intégrée des
risques.
Je commence à comprendre pourquoi, au lieu d’aller me
cultiver à Angkor comme toute personne douée de raison, je
vais ce matin rencontrer des cochons.
Aurais-je connu son nom, admirable mélange d’exotisme
et de précision anatomique, qu’en fervent hypocondriaque
je me serais sûrement inventé une… encéphalite japonaise.
Celle-ci doit son appellation au lieu de sa première
apparition, l’empire du Soleil-Levant, vers 1930, avant de
réapparaître après la Seconde Guerre mondiale, et toujours
dans le même archipel, pour une très violente épidémie.
La plupart du temps, cette maladie est bénigne. Seules
des formes sévères sont à craindre. Elles touchent d’abord
les enfants, avec une inflammation gravissime de
l’encéphale, qui peut entraîner la mort. D’où la
préoccupation des autorités sanitaires et leur soulagement
quand un vaccin fut trouvé.
Le parcours de l’infection ne pourra qu’intéresser les
amateurs de voyages et de rencontres dangereuses.
Au départ, le virus de cette encéphalite est assez
semblable à celui de la dengue et de la fièvre jaune.
Il semblerait qu’il se soit choisi comme première
demeure les oiseaux sauvages qui vivent aux abords des
rizières. Dans ces étendues d’eau prolifèrent les moustiques
du genre Culex. Toujours à la recherche de protéines pour
assurer le développement de ses œufs, Mme Culex va donc
piquer l’oiseau. Ce faisant, elle ingère le virus. Mais son
repas de sang n’est pas fini. Il lui faut trouver un animal
moins décharné. Quoi de plus dodu qu’un cochon ? La
Culex pique à nouveau. Le parasite se retrouve chez un hôte
autrement plus intéressant qu’un oiseau !
Mon professeur d’encéphalite doit s’interrompre, car est
arrivé le moment de traverser la rivière que nous longeons
depuis ce matin. Le Tonlé Bassac, parallèle au Mékong, est
aussi un fleuve puisqu’il se jette dans la mer. Le bac ne me
dit rien qui vaille. Les quatre vieilles planches dont il est fait
supporteront-elles notre véhicule ? Décidément, un tel
voyage n’est pas très indiqué pour les angoissés de ma sorte.
Croit-il me rassurer, le directeur Didier, en m’affirmant
qu’en cas de naufrage nous ne risquons rien ? Aucun cas de
bilharziose n’a jamais été constaté dans les parages. Quoi
qu’il en soit, quelqu’un nous a protégés de la noyade, les
esprits ou le logo Institut Pasteur arboré sur la portière de
notre 4×4 ? Dix minutes plus tard, nous arrivons chez les
cochons qui ont accepté de prêter leur corps à la science (en
échange d’une petite rémunération versée à leurs
propriétaires).
Julien est accueilli comme un fils de la famille. Il
s’excuserait presque de cette familiarité.
« Tu sais, je viens souvent. Et c’est là que je dors. »
Il montre une sorte de plateforme où sont entassés des
outils agricoles.
« Et la moustiquaire ? »
Il me montre en souriant une étoffe boudinée dans un
coin et qui semble très déchirée.
« Tu n’as pas peur ?
– J’essaie de dormir en dehors des heures où ils viennent
piquer. »
Les villageois nous ont offert du Coca et des mangues. Ils
n’arrêtent pas de nous sourire. Julien va bientôt quitter le
Cambodge pour une autre mission.
« Je me souviendrai toujours de mon premier
prélèvement…
– Quel prélèvement ?
– Mais le sang des cochons ! Quand je suis revenu à notre
laboratoire, je n’ai pu m’empêcher de crier : jamais on
n’avait constaté une telle concentration de virus ! On peut
dire qu’il avait profité de son séjour chez le porc ! C’est ça,
le bonheur, pour un chercheur : une hypothèse vérifiée, une
idée qui devient visible. Le cochon n’était pas seulement le
réservoir du virus de l’encéphalite, c’était une véritable
usine à le multiplier, à amplifier sa force… »
Où avait disparu Didier ?
Julien ne s’est pas inquiété.
« Je le connais. Quelque chose me dit qu’il ne doit pas
être loin de la mare. »
Quelle mare ?
Derrière le bâtiment des cochons, je ne voyais pas d’eau,
mais la végétation avait changé. L’herbe laissait place à un
tapis de feuilles très larges, sans doute des nénuphars.
Didier se tenait là, accroupi. Devant lui, une boîte en
plastique pleine d’un liquide brunâtre. Sa main droite tenait
une pipette, sa gauche une bouteille vide. M’entendant
approcher, il s’est retourné. Et j’ai vu de la joie pure, un
visage illuminé comme celui d’un enfant, le 25 décembre au
matin, devant un cadeau du père Noël. Il s’est saisi de la
boîte au contenu brunâtre.
« Regarde ! »
Je commençais à pouvoir distinguer les larves des
nymphes. Mon savoir s’arrêtait là. Didier s’est énervé.
« Mais tu vois bien qu’ils sont tous là !
– Qui donc ?
– Tous ! Toutes les espèces ! Je m’en doutais. Les Culex,
ce qui n’est pas surprenant, mais aussi des Aedes. »
Je voulais bien le croire ! Je tâchais de rester digne, mais
une nuée d’individus ailés et bruyants commençaient à nous
cerner :
« Tu ne crois pas qu’on devrait un peu se protéger ? »
Même réponse que Julien.
« Mais enfin, arrête d’avoir tout le temps peur ! Ce n’est
pas l’heure où ils piquent ! Et puis la saison des pluies n’a
pas vraiment commencé !
– Et alors ? Qu’est-ce que je vois sur ton bras ?
– Tu as de la chance ! Jamais tu ne trouveras plus bel
albopictus. Regarde ses pattes rayées blanc et noir ! Et son
corps, pareil ! Moi je ne voulais pas qu’on l’appelle “tigre”.
C’était le condamner à se faire détester.
– On ne peut pas dire que les tigres nous veuillent du
bien !
– Ils mènent leur vie, comme nous la nôtre. Ils ne veulent
que se nourrir et se reproduire. C’est tout.
– Peut-être. Mais, en ce moment même, il te transmet
l’encéphalite !
– Je fais confiance au vaccin. Erik, je peux me permettre
un conseil ? Si tu refuses de changer de point de vue, tu ne
comprendras jamais la nature ! »
Constatant mon air plutôt interloqué, Didier a bien voulu
s’expliquer.
« Au lieu de rester qui tu es, imagine-toi moustique.
Change de perspective ! »
J’ai promis d’essayer.
La conversation qui suivit entre Julien et Didier, je
regretterai toujours de ne pas l’avoir enregistrée. C’était une
ode touchante au cochon. Comparé à lui, l’homme était
nul ! Incapable de développer suffisamment le virus qu’il
héberge. La preuve de cette nullité ? Quand il pique un
homme infecté, un moustique ne peut aspirer assez de virus
pour infecter son « piqué » suivant. Oui, l’homme, pour
l’encéphalite japonaise, est le type même de l’impasse
épidémiologique. Si l’on ne pouvait compter que sur les
hommes, les épidémies s’arrêteraient d’elles-mêmes.
J’ai osé remarquer que l’impuissance de notre espèce
était quand même une bonne nouvelle…
Julien et Didier n’ont pas pris la peine de relever. Ils
continuaient leur ode au cochon quand je me suis permis de
rappeler que l’heure avançait et que nous allions manquer
notre second rendez-vous.
De quel autre animal allais-je devoir maintenant prendre
le « point de vue » ?
La responsabilité des pagodes
Dans toute l’Asie, les pagodes accueillent les animaux.
Personne n’osera tuer une bête, grosse ou petite, malfaisante
ou bénigne, sitôt qu’elle aura pénétré dans l’enceinte sacrée.
C’est ainsi que les jardins qui entourent ces bâtiments
violemment colorés sont de véritables arches de Noé !
Chacun vient y déposer le petit chat dont il ne veut plus,
mais aussi le python apparu dans son arrière-cour, le varan
qui fait peur aux enfants ou la tortue qui ne les intéresse
plus. Et les espèces sauvages se sont également donné le
mot : rendez-vous au lieu de culte, vous y échapperez aux
chasseurs.
Une aubaine pour les chercheurs ! Ils n’ont pas besoin
d’aller courir partout pour trouver des chauves-souris
(souvent porteuses de terribles virus !). Au Cambodge, elles
ont choisi douze pagodes, pas une de plus et nulle part
ailleurs.
Julien les a toutes visitées. Il a choisi pour nous Wat Pi
Cheî, dans le village de Sar Kor, cent kilomètres au sud de
Phnom Penh.
« Préparez-vous ! Le spectacle peut effrayer. »
C’est donc un peu tendus que nous nous glissons dans un
coin du jardin.
« Et surtout restez sur le chemin, ne vous approchez pas
du bois ! Danger ! »
Il a sorti son portable. Il nous montre une photo de lui en
quasi-cosmonaute :
« Je m’équipe avec soin, croyez-moi. Je ne tiens pas à
attraper une saloperie. La technique est simple. Une fois
sous leurs perchoirs, nous tendons une toile cirée… »
« Imbécilement, je lui demande ce qu’il attend.
« Eh bien… Vous n’avez pas deviné ? Les virus éventuels
se retrouvent dans leurs déjections. Alors… quel beau
métier que le nôtre ! Bac plus dix ou plus douze pour qu’un
jour vous ayez l’honneur de vous faire pisser et chier dessus
par des chauves-souris, si possible infectées. Certaines
dépassent le mètre cinquante d’envergure. Mais celles que
je vais vous présenter ne vont pas vous décevoir, déjà de
beaux oiseaux, ou de jolis rats, comme vous voulez, des
Pteropus : d’un bout de l’aile à l’autre, une bonne
soixantaine de centimètres. N’ayez pas trop peur quand
même, pas de vampires parmi elles, rien que des frugivores,
aucune ne va vous sucer le sang.
– Et quelles sortes de virus portent-elles ?
– Oh, parmi les plus méchants, le SRAS, par exemple, ou
de très désagréables coronavirus. Ce n’est pas une raison
pour les détester. Elles mènent leur vie. Comme les
moustiques. »
À surprendre la grimace de Didier, je vois bien qui a sa
préférence parmi les animaux de la Création. Ces rongeurs
ailés le dégoûteraient plutôt. »
Et soudain, les voilà, derrière un bâtiment annexe, les
voilà par centaines, par milliers, tout en haut des longues
tiges que sont les arbres de Bouddha.
On dirait d’abord des fanions sombres, flottant dans le
vent. Et puis l’œil s’habitue, il les distingue mieux, il voit
des pattes qui s’accrochent aux branches, il voit des têtes
pointées vers le sol. Julien frappe plusieurs fois dans ses
mains. Peine perdue. Les chauves-souris restent accrochées
à leurs perchoirs. Deux ou trois seulement s’envolent, juste
pour changer d’arbre.
« Il faudrait attendre le soir. Toute la journée, elles
dorment. Soudain, elles décident de s’en aller, toutes
ensemble. Et le ciel devient noir. Même moi, j’ai peur.
– On sait où elles vont ?
– À quelques-unes, nous avons réussi à passer un collier,
équipé d’un GPS. L’une a parcouru vingt kilomètres pour
rejoindre une autre communauté. Ce sont des animaux très
sociaux. Et puis, elle est revenue. Quel message était-elle
allée transmettre ? Je ne suis pas dans leur cerveau et je ne
parle pas leur langue, pas encore ! Mais ça ne va pas tarder,
intimes comme nous sommes ! »
IV
SÉNÉGAL
Forêt de Kédougou
Sept heures. Le jour se lève sur l’aéroport Léopold-Sédar-
Senghor. Pour un voyageur habitué des taxis-brousse et des
bus déglingués, quel luxe plus improbable que celui d’être
attendu par un bimoteur Cessna Grand Caravan ? Il va
pointer plein est, vers le soleil. Deux heures trente de vol. À
neuf mille pieds d’altitude, pas de meilleure leçon sur la
géographie du Sénégal.
Une fois quitté la longue péninsule de Dakar, une ville
immense bordée de mer grise sur chaque côté (3,4 millions
d’habitants), c’est l’ocre de la plaine, interminable : la patrie
de l’arachide. Çà et là, un rectangle ou un carré, de même
couleur verte, prouve le souci – touchant mais plutôt
désespéré – des autorités de préserver quelques zones
boisées. La manière la moins inefficace de les sauver, c’est
de les déclarer « sacrées » et, pourquoi pas ? de leur donner
un roi, comme à Oussouye, en Casamance. De loin en loin,
un village. Il faut s’en souvenir : hormis le littoral, où les
populations s’entassent, l’Afrique est vide. De pauvres
rivières serpentent, ou plutôt des souvenirs de rivières : nous
ne sommes que mi-novembre, juste après la fin de la
« saison des pluies ». Et déjà l’eau ne coule plus guère. À
main droite, c’est-à-dire vers le sud, nous longeons une
large ligne blanche : le fleuve Saloum. Sans se presser, il
descend des collines vers lesquelles nous volons, le massif
du Fouta Djalon, réservoir d’eau de l’Ouest africain. Source,
notamment, du géant nonchalant, le Niger. Pour ce qui nous
concerne, le copilote a sorti un tournevis : il répare on ne
sait quoi dans le tableau de bord, on ne veut pas savoir.
Peu à peu, le vert l’emporte sur l’ocre et les lits des
rivières se remplissent. La plus importante est le fleuve
Gambie. Surgissent même des lacs, des étendues humides,
des surfaces qui semblent marécageuses. Le berceau des
eaux se rapproche. La forêt gagne et soudain l’emporte.
Même si, çà et là, le sable résiste. Et toujours personne dans
les clairières. Le sol se relève, commence à onduler. Des
montagnes se profilent à l’horizon.
Voici Kédougou.
En langue maninkée, ke veut dire « hommes », et dougou,
« terre ».
Kedougou signifie donc « la terre » ou « la maison des
hommes ». Ne vaudrait-il pas mieux appeler cet endroit
« terre des moustiques » ? Je proposerais Soussoudougou
puisque les moustiques se disent soussou.
Vers le milieu des années 1960, une sévère épidémie de
fièvre jaune avait frappé le Sénégal, dans la région de
Diourbel. À cette tragique occasion, les autorités médicales
s’étaient rendu compte qu’elles ignoraient les raisons de
cette subite recrudescence. Avant de chercher des moyens
pour s’en débarrasser, il devenait urgent de mieux connaître
les moustiques porteurs du virus : quelles étaient les espèces
en cause ? Pouvaient-elles porter un ou plusieurs virus ? À
quelles heures piquaient-elles, plutôt le jour ou plutôt la
nuit ? Quels habitats avaient leur préférence ? Comment se
reproduisaient-elles ? Bref, qui étaient ceux qu’on appelait
du terme générique de « moustiques » et comment vivaient-
ils ? Pour répondre à ces questions difficiles, il fallait les
examiner de plus près en laboratoire et donc en recueillir le
maximum sur le terrain, en nombre et en diversité. Ainsi
pourrait-on peut-être élucider certains mystères, par
exemple celui du rythme d’apparition des épidémies :
pourquoi revenaient-elles tous les six à huit ans pour le
Zika, tous les cinq à sept ans pour la fièvre jaune et
seulement tous les quatre ans pour la dengue ? Quels
processus immunitaires étaient-ils impliqués ?
Pour lancer cette collecte géante, il fallait choisir un site.
Le docteur Mamadou Sarr, responsable de la santé dans
toute la région, me félicite d’être venu :
« On m’a dit que vous vous intéressiez aux moustiques et
aux maladies qu’ils transportent, bravo, monsieur
l’académicien ! Nulle part ailleurs vous ne trouverez pire, je
veux dire plus riche. »
Et de m’expliquer pourquoi :
« Ici la nature offre à vos petits amis tout ce qu’ils
aiment : des forêts, de la pluie, de la chaleur. Et une
provision illimitée de repas de sang. La population est
importante et nomade, car elle va et vient sans cesse entre
les trois pays, Sénégal, Guinée-Conakry et Mali, attirée par
les chantiers miniers. Cette mobilité rend difficiles les
contrôles sanitaires et les traitements. Tout portait à croire
que nous trouverions là un réservoir inégalé de moustiques
contaminés. Nous n’avons pas été déçus ! »
C’est ainsi que l’Orstom (Office de recherche scientifique
et technique d’outre-mer, ancêtre de l’Institut de recherche
et de développement) et l’Institut Pasteur installèrent une
base en pleine forêt, à dix kilomètres de Kédougou, sur la
route de Dakar. Pour cette raison, on appelle PK10 cet
endroit devenu mythique. C’est là que sont collectés, depuis
1972, tous les moustiques possibles, en même temps que
tout ce qu’ils transportent avec eux. Grâce à ceux que l’on
nomme les « captureurs ». Hommage leur soit rendu ! Les
pièges fonctionnant mal, on fait appel à des hommes et à
des volontaires qui s’exposent à toutes les heures du jour et
de la nuit, dans tous les lieux de la forêt.
Une fois le moustique posé sur son bras nu ou sur sa
jambe, le courageux l’emprisonne prestement dans un tube.
Parfois le geste n’est pas assez vif pour éviter la piqûre. Les
« captureurs » sont donc vaccinés, et préventivement traités
quand le vaccin n’existe pas, ce qui est le cas pour le
paludisme. Avouons que ces précautions ne suffisent pas
toujours…
Pour être sûr de ne laisser échapper aucun spécimen, les
captureurs sont aussi placés dans neuf autres forêts alentour,
dans dix champs et dans dix villages, aussi bien à l’intérieur
des habitations qu’au-dehors.
Pour chaque capture, on indique la date, l’heure et le lieu.
Le tube est ensuite plongé dans une bonbonne d’azote
liquide à moins cent quatre-vingt-seize degrés et envoyé le
plus vite possible à Dakar. L’Institut Pasteur s’est ainsi
constitué, depuis cinquante-cinq ans, l’une des plus
formidables collections au monde de vecteurs et de leurs
passagers clandestins : parasites, bactéries et virus : pas
moins de deux cents espèces. Virus d’aujourd’hui et virus
de demain puisque nombre d’entre eux, comme on le sait, se
réveillent un beau jour et se mettent à nuire. Il y a fort à
parier qu’ils soient déjà répertoriés dans les archives
pasteuriennes. C’est pourquoi les chercheurs qui travaillent
à PK10 l’appellent la « Silicon Valley des virus ».
Pendant des heures, sous la conduite du professeur
Mawlouth Diallo, nous nous sommes promenés sous la
haute canopée de la forêt-galerie. Pour être franc, je n’étais
pas du tout rassuré. Et, discrètement, je tirais mes manches
le plus que je pouvais, jusqu’à couvrir les trois quarts de
mes mains. Je n’oubliais pas les propos du docteur Sarr : je
me trouvais dans l’un des endroits les plus infestés au
monde. Pourquoi, mais pourquoi ne me contentais-je pas
d’écrire des romans d’amour ou des biographies de poètes
du Val-de-Loire, une région tempérée, exemptée, pour
l’instant, de toute fièvre maligne ? Pourtant une autre part
de moi s’émerveillait de l’infinie diversité que je
découvrais. Chaque espèce a ses propres nurseries. Si les
larves d’anophèles ont un penchant pour les mares, voire
pour les eaux vives, celles des Aedes ont besoin de se sentir
protégées. Elles n’acceptent de devenir adultes que dans des
cosses de fruits ou des trous d’arbres. Mais que venait faire
ici cette tourelle en ferraille, là, sous ce gigantesque
fromager ? Elle devait bien atteindre les dix mètres de
hauteur. Une plateforme pour les chasseurs ? J’avais
entendu parler de lions qui s’évadaient du parc voisin du
Niokolokoba…
« Désolé de vous décevoir. Ici nous ne visons pas aussi
gros. Les moustiques, toujours les moustiques. Sachez que
certains vivent au ras du sol, tandis que d’autres préfèrent
l’altitude.
– Vous demandez aux captureurs de grimper sur cet
échafaudage branlant ?
– Il le faut bien. Pour la science ! »
Le professeur Diallo continue sa leçon. Il est intarissable.
Ses récits m’empêchent de trop penser aux parasites qui
forcément sont en train de m’envahir. Depuis quelques
minutes, il me semble être piqué de partout. J’aurais dû
demander un tube. Puisque me voilà changé en appât
humain, autant servir à enrichir la collection de Pasteur !
« Rappelez-vous, monsieur Erik, que la femelle
moustique n’a que trois obsessions : trouver un repas de
sang, se reposer pour digérer et choisir un endroit pour
déposer ses œufs. Alors chaque espèce a ses stratégies pour
survivre. Depuis toujours, les dames anophèles ne piquent
que la nuit. Nous avons donc riposté en dormant sous des
moustiquaires, si possible imprégnées de répulsifs. Qu’à
cela ne tienne, les anophèles ont répliqué : “Changeons nos
habitudes, attendons le matin, les petits déjeuners sanguins
ont leur charme !’’ »
Au cœur de cette forêt fascinante et menaçante du PK10,
me reprend l’envie de saluer haut et fort l’entomologie.
Comment vaincre ceux qu’on ne connaît pas ? Les bras
m’en tombent quand je sais que dans notre beau pays, la
France, autoproclamé phare de la médecine, il n’existe
qu’un seul cours d’entomologie médicale proposé aux
étudiants, à l’Institut Pasteur, par Anna-Bella Failloux, et
qu’elle doit se battre tous les ans pour ne pas se voir rogner
ses trois misérables semaines d’enseignement !
*
Le seul problème, avec les entomologistes, c’est de les
arracher à leurs chères et diaboliques forêts, de les sortir du
fameux « terrain » ! Le professeur Diallo serait bien resté
jusqu’à la nuit, et sans doute le lendemain et les jours
suivants. Il a fallu toute ma persuasion et ma rengaine du
« drame sanitaire des orpailleurs », j’avais choisi ces termes
avec soin, pour qu’il daigne enfin délaisser ses trous
d’arbres et ses cosses de fruits.
Le Fouta Djalon n’est pas uniquement une réserve
d’insectes, ni seulement le château d’eau de toute l’Afrique
de l’Ouest. C’est un véritable coffre-fort planté d’arbres.
Vers le kilomètre 26, quittez la nationale Dakar-Bamako
et prenez la piste, direction Bantaco. Une condition : avoir
le dos et le cœur bien solides. La résistance du premier sera
mise à rude épreuve par les ravinements du chemin. Quant
au second, il va se serrer devant le spectacle d’un
gigantesque bidonville. Combien de simples huttes ou de
méchantes baraques soudain surgies de nulle part, au beau
milieu de la forêt ? Trois mille, cinq mille ? Combien
d’êtres humains entassés là, hommes, femmes, enfants, dans
de terribles conditions d’hygiène ? Trente mille, cinquante
mille, davantage ? Avant 2008, d’après les dires d’un
chasseur, on ne croisait dans les parages que des singes, des
oiseaux et des varans. Et puis, un beau jour, un promeneur
ayant quelque notion de géologie a ramassé un peu de terre
sur une colline voisine. Il se penche, regarde sa paume et
pousse un cri. Le lendemain, la rumeur court. Le
surlendemain commence la ruée. De nouveau, l’or a lancé
son néfaste sortilège.
Notre voiture à peine arrêtée, un homme s’approche et
nous raconte, émerveillé, l’histoire d’untel ou untel
« nouveau millionnaire ». Ce rêve est le moteur de tout.
S’enrichir ! Pour s’arracher à l’esclavage quotidien de la
survie. On sait bien que la chance d’y parvenir est infime.
Mais, sans devenir riche soi-même, on profitera des miettes
qu’il laissera tomber. C’est ainsi que le village s’est
constitué. En quelques semaines il est devenu ville, avec
une répartition des tâches bien précises. Les Sénégalais
louent les terrains, les Guinéens creusent, les Maliens
achètent la poudre jaune. Je demande : et la santé ?
Haussement d’épaules. On s’en ira dès qu’on aura trouvé de
l’or. De toute façon, on sera partis à la saison des pluies. Je
demande pourquoi. On s’esclaffe. Il n’est pas très malin, ce
Blanc. Quand il pleut, les trous se remplissent, et alors,
comment tu veux creuser ?
Je les verrai, ces trous, à deux kilomètres du bidonville,
des galeries, un mètre de diamètre, creusées au marteau-
piqueur dans la latérite. De longues, très longues galeries,
sans aucun soutènement. La bonne règle des orpailleurs est
de ne jamais dépasser vingt mètres de profondeur. De
nouveau, les chercheurs d’or s’esclaffent. Vous avez déjà vu
un orpailleur respecter une règle ? C’est l’or, notre règle !
Plus tard, je visiterai le « centre de santé ». Trois
baraques ouvertes sur une cour de terre battue. Une seule
infirmière pour cinquante mille habitants, peut-être plus. Et
une toute jeune matrone, apprentie sage-femme.
Je comprends mieux les propos du docteur Sarr : « Les
régions de mines sont toujours les plus contaminées. »
Depuis le temps que je travaille sur les matières premières,
je connais leur malédiction.
V
OUGANDA
L’un des pays les plus touchés
L’Ouganda mérite bien mieux que sa double notoriété :
l’une, grotesque et sanguinaire, avec Idi Amin Dada, l’un de
ces dictateurs hauts en couleur et en cruauté dont l’Afrique
a le secret ; et l’autre, héroïque et audacieuse, avec
l’atterrissage en pleine nuit, tous feux éteints, d’un avion
israélien venu libérer des compatriotes otages.
Venant de France, il suffit, après une courte escale à
Bruxelles, de plonger vers le sud. Si vous avez la chance
d’avoir du beau temps et un siège contre un hublot, vous ne
vous lasserez pas de suivre, des heures et des heures durant,
les méandres de ce bon vieux Nil. Jusqu’au lac Victoria,
l’une de ses sources. Longue leçon de géographie, et flux
d’histoire garanti.
Au triste palmarès du nombre de personnes touchées par
le paludisme, l’Ouganda figure à la quatrième place, après
l’Inde, le Nigeria et la si mal nommée « République
démocratique » du Congo. Mais si l’on considère
l’importance respective des populations, l’Ouganda est le
vainqueur incontesté du nombre d’habitants.
Et ces chiffres ne donnent qu’une information hélas
incomplète de la situation. J’allais en prendre conscience en
visitant, dès le premier matin, la Vector Control Division du
ministère de la Santé (bloc numéro 15, Bombo Road).
C’est un petit village hétéroclite, au milieu de la ville de
Kampala. Une construction quasi moderne (années 1960)
veille sur des bâtiments coloniaux de plain-pied, eux-mêmes
entourés de containers ouverts : quelle manière plus
économique d’agrandir les locaux quand les finances vous
manquent ?
Depuis que je tentais de m’initier au monde infini des
arbovirus, je ne cessais d’entendre parler de lui comme
d’une référence, une sommité : le docteur Narcis
Kabatereine, professeur (notamment) à l’Imperial College
de Londres. Un petit homme rieur, chemise grise à motifs
botaniques, pantalon bleu vif et tongs aux pieds. Sans
attendre, il me remet un livret noir frappé aux armes
nationales (un bouclier entouré d’un ibis et d’une antilope :
« for God and for my country »). Le titre, en lettres d’or, ne
laisse pas d’effrayer : Neglected Tropical Diseases (« Les
maladies tropicales négligées »). « An advocacy booklet ».
Cependant, le pire m’attendait en ouvrant le volume. Des
photos terrifiantes de personnes atteintes de douze de ces
maladies : éléphantiasis, onchocercose (les aveugles des
rivières), bilharziose, trachome, maladie du sommeil,
leishmaniose, peste (oui !), ulcère de Buruli, rage. Ventres
distendus, chancres, jambes difformes, visages décharnés,
couilles monstrueuses… Un véritable musée des horreurs !
Le docteur Kabatereine s’amuse de mes grimaces.
« Je vous l’accorde : les moustiques ne sont pas
responsables de tout ! Mais, comme ici, on ne va vous parler
que du paludisme, moi, auparavant, il faut que je vous
apprenne le reste de la vie ! »
Sur ce, il m’entraîne dans une salle de réunion où, toute la
matinée, entouré de son équipe, il va m’expliquer leurs
guerres contre ces douze fléaux. Pour chacun d’entre eux, il
montre deux cartes, l’une de 2010, l’autre de 2016. Le rouge
indique les régions très infectées ; le jaune, les cas isolés ; le
vert, les districts épargnés.
« Vous voyez, le rouge recule. Partout ! Ça fait plaisir. »
Plus tard, nous rendrons visite au petit insectarium.
Occasion d’une colère du docteur :
« Vous vous rendez compte ! Vous laissez s’échapper des
Gambiae [espèces d’anophèles] contaminés ! »
Les laborantins se regardent. Je les entends chuchoter.
« Oh, un de plus, un de moins ! »
Tout le monde retrouve sa bonne humeur en voyant
arriver un imposant lapin blanc. On appuie son oreille droite
contre une cage. À travers la gaze, les moustiques se
régalent de son sang.
En me raccompagnant, le docteur Kabatereine pointe son
doigt vers le ciel, où tournoient des milliers de gros oiseaux.
« Vous pouvez les saluer… ce sont des cousins de vos
cigognes, les marabouts. Ils sont en pleine période de
nidification. Ils cherchent partout des matériaux de
construction. »
À mon tour de lui montrer la dizaine de véhicules qui ont
envahi la cour. Des mécaniciens et des laveurs s’affairent.
« Nous aussi, nous avons des vecteurs, m’explique mon
nouvel ami. Sans voitures en bonne santé, pas possible
d’aller sur le terrain. Ces automobiles sont nos vecteurs
antivecteurs. Allez, bonne chance avec le paludisme ! »
Un peu plus tard, je découvre la crème de la crème – à la
fois médicale et entomologiste – réunie par Lionel Vignacq,
le très efficace premier conseiller de l’ambassade, et la non
moins très active et très atypique ambassadrice, Stéphanie
Rivoal. Cette ancienne de … Goldman Sachs s’est par la
suite racheté une conduite lors de nombreuses missions
humanitaires au Darfour en guerre1, avant de présider
l’ONG Action contre la faim.
Du débat qui a suivi, j’ai appris :
1) du professeur David Sergawa, directeur de l’école
de santé publique, que, contrairement à ce que
j’avais appris au catéchisme, le paradis et l’enfer
sont liés. L’Ouganda est un paradis (eau + soleil +
très bonnes terres = catalogue de toutes les plantes
possibles + présence de tous les êtres vivants, du
virus à l’éléphant, du virus bienveillant au mortel).
Mais c’est donc un paradis qui peut virer à l’enfer.
La vie ne choisit pas ;
2) du professeur Moses Kamiya, doyen de la faculté de
médecine, que tous les Ougandais, sans exception,
ont souffert un jour ou l’autre du paludisme.
Figurez-vous qu’une maison, une seule maison, peut
contenir jusqu’à dix mille moustiques. Il y a dix ans,
le taux de présence de falciparum chez les enfants
était de 42 %. Aujourd’hui, ce taux atteint 19 %.
Malgré tous nos efforts, c’est encore inacceptable
quand on sait que les plus jeunes sont les plus
fragiles ;
3) du même professeur, que l’angoisse monte devant
les résistances croissantes aux insecticides (pour les
moustiques) et aux médicaments (pour les parasites).
Pour l’instant, les combinaisons d’artémisinine avec
d’autres molécules restent efficaces. Mais que se
passera-t-il lorsque les parasites se seront adaptés ?
Le pire cocktail serait le mélange du Cambodge (où
le paludisme est assez rare, mais la résistance quasi
totale dans l’est du pays) et de l’Ouganda (où le
paludisme est partout, mais les résistances peu
fréquentes) ;
4) du docteur Jimmy Opigo, directeur du programme
de lutte antimalaria au ministère de la Santé, que les
autorités, les médecins et leurs traitements ne
pourront jamais tout faire. Les personnes et les
familles doivent être responsables. Qu’ils assèchent
les sites des larves autour de leurs maisons ! Et
qu’ils n’oublient pas l’utilisation systématique de
moustiquaires imprégnées !
5) de l’entomologiste Jocelyn Atuhairwe j’ai appris
aussi que la lutte contre le paludisme, si elle veut
être efficace, doit prendre en compte les
comportements humains. Dans une telle bataille, les
sciences humaines, la sociologie, l’étude des
religions peuvent être plus décisives que l’action des
médicaments. Si quelqu’un est fataliste et pense que
toute maladie est la volonté de Dieu, comment le
mobiliser pour lutter ?
Le moment était venu de poser la question qui me brûlait
les lèvres :
« Vous, vous qui êtes sur la ligne de front, vous qui vous
trouvez chaque jour devant des enfants qui meurent, quelle
est votre position face aux nouvelles techniques génétiques
qui devraient permettre, un jour plus ou moins proche, et
pour pas cher, d’éradiquer les moustiques ? »
La réponse ne s’est pas fait attendre. Immédiate
et unanime, médecins et entomologistes. Contrôler ? Oui,
mille fois oui, de toutes nos forces ! Éradiquer ? Jamais ! Ce
ne sera jamais vraiment possible, jamais définitivement
possible. Et heureusement ! Aucun risque n’est pire que
celui de détruire un écosystème. Et chacun de développer
son argument. Nous allons créer des monstres ! Et nos
manipulateurs, je ne crois pas à leurs promesses : quoi qu’ils
disent, si un problème se présente, jamais nous ne pourrons
revenir en arrière ! Et les virus, s’ils perdent leurs maisons
favorites pour se développer et leurs moyens habituels de
transport, vous pensez qu’ils vont rester là et disparaître
sans réagir ? Vous pensez vraiment, depuis le temps qu’ils
existent, qu’ils ne vont pas trouver d’autres domiciles,
d’autres vecteurs ? Et s’ils se révélaient pires pour nous,
bien pires ?
Notes
1. Voir son livre de photos, Darfour, Paris, Éditions du Cherche Midi, 2007.
Une forêt nommée Zika
Un homme m’attend au bord d’un champ. Plutôt un
terrain vague. De tous côtés, des maisons en construction. Je
m’apprête à repartir. Mais mon chauffeur confirme :
« C’est bien le docteur Lutwama Julius Julian, celui-là
même avec qui vous avez rendez-vous. Quelqu’un de très
important, le coordonnateur principal du programme de
vigilance face à la grippe ! » (je soupçonne ce chauffeur
d’avoir comme moi grand peur des maladies ; sa manière de
conduire, très inhabituelle ici, je veux dire très lente,
apporterait de l’eau à mon moulin). « D’ailleurs, regardez le
panneau devant lequel il se tient. »
Toujours incrédule, je lis :
ZIKA FOREST
PROPERTY OF
UGANDA VIRUS RESEARCH INSTITUTE (UVRI)
PO BOX 49 ENTEBBE
TEL 01432 -720631
Je ne veux toujours pas y croire : c’est bien ici, cette forêt
de légende ?
J’imaginais des heures et des heures de piste pour
atteindre, épuisé, un lieu perdu. Or, il me semble n’avoir pas
quitté Kampala. Des deux côtés de la route m’ont
accompagné une interminable file de commerces, dont celui
de cercueils. Pas le moindre commencement d’un début de
forêt primitive… Au milieu de plus vastes jardins, aux
pelouses tondues comme des greens de golfs, les plus
luxueuses propriétés se succèdent et la moitié d’entre elles
se présentent comme des écoles. Je n’ose penser aux tarifs !
Le GPS annonce que dans moins de vingt kilomètres
commence une autre ville, et pas la moindre : Entebbé !
Qu’est-il arrivé à la forêt Zika ? Devenue jardin public,
espace vert pour les enfants, Central Park, bois de
Boulogne, produit d’appel pour les promoteurs ? Je savais
l’Amazonie rongée, mais pas encore cette région des Grands
Lacs.
Ma déception doit être visible, car le bon docteur tient
tout de suite à me rassurer : « Nous avons quand même
réussi à sauver vingt-huit hectares ! Je vous assure, on peut
en mener, des recherches, avec vingt-huit hectares de
nature ! »
Sa bonne tête café au lait me sourit. Tout le monde vous
sourit en Ouganda. Mais lui, en plus, vous scrute. Peu de
détails doivent lui échapper. Après tout, un curieux maladif
de mon espèce est une espèce de virus : je ne peux vivre
sans me nourrir de ma planète.
Alors, m’entraînant sous les arbres pour me prouver sans
attendre que forêt il y a toujours, il m’en raconte l’histoire.
Tout commence en 1932. Une violente épidémie de fièvre
jaune frappe cette partie de l’Afrique de l’Est, alors sous
domination britannique. La fondation américaine
Rockefeller décide d’apporter son soutien et choisit, comme
terrain d’étude, cette petite forêt. Pas plus « pratique » que
cette forêt située en bordure du lac Victoria, non loin
d’Entebbé, capitale de l’Ouganda à cette époque.
La forêt Zika devient le premier endroit du monde où
sont menées des enquêtes systématiques sur les relations
entre 1/ les parasites et les virus, 2/ les insectes qui les
accueillent et les transportent, 3/ les vertébrés qui, très
involontairement, les reçoivent en cadeau.
En d’autres termes, on veut savoir qui pique qui, à quelle
heure, à quel endroit de la forêt et avec quelles
conséquences pour la santé du piqué.
On va ainsi travailler sur la poliomyélite, la maladie du
sommeil, les grippes… Et, en 1947, on découvre un virus
inconnu. Il devait exister, auparavant et ailleurs, mais
personne ne l’avait répertorié. On l’a appelé Zika, du nom
de cette forêt. Zika veut dire : « qui pousse mieux, plus vite,
plus haut qu’ailleurs ». Appellation pertinente non ? Pour la
forêt, mais aussi pour le virus.
Cette forêt est vite devenue indispensable. Mais, vous
l’avez remarqué, elle est trop bien placée, trop proche des
extensions urbaines. Il fallait la protéger de l’appétit des
promoteurs. C’est ainsi que l’institut de recherche UVRI en
est devenu propriétaire…
Chemin faisant, nous voici arrivés dans une clairière, au
pied de cette fameuse tour de ferraille qui a contribué à la
légende. Les chercheurs de Kédougou s’en sont inspirés.
« Pour connaître le comportement des moustiques, il faut
savoir à quelle hauteur piquent les différentes espèces.
– Mais cette tour dépasse le sommet des arbres !
– Cent trente pieds, quarante-cinq mètres. Il n’y a pas
plus riche en espèces mal connues que la canopée ! Vous
voyez, nous avons trois plateformes : dix, vingt et quarante
mètres. Vous aimeriez monter ? »
Je décline poliment. Je me trouve déjà bien assez
courageux, voire stupide, d’être venu me faire infecter au
cœur de l’Afrique !
« À chacun des niveaux, nos chercheurs attrapent les
moustiques qui se présentent. Ils sont rapportés dans notre
institut, où ils sont identifiés. Nous installons aussi des
cages avec des animaux, principalement des singes. Bien
sûr, ils sont piqués. Il ne nous reste plus qu’à savoir par qui,
porteur de quel virus. Notre fierté est d’en avoir découvert
vingt-deux nouveaux. »
Je dis mon admiration. Vite tempérée par le docteur :
« Vous avez une idée de leur nombre ? »
J’avoue mon ignorance.
« … D’après le programme international Predict : un
million deux cent mille. Seulement pour les arbovirus ! La
plus récente contribution de notre forêt fut un travail sur
Ebola. En attendant l’épidémie suivante… Il reste tellement
à découvrir sur les relations entre tous les personnages du
vivant ! »
Sa leçon est interrompue par un cri d’horreur. Nous
venions d’atteindre l’extrémité de la forêt. En contrebas
s’étendait un immense marais, l’une des baies, à demi
asséchées, du lac Victoria. Mais, plus près de nous, deux
souches toutes neuves prouvaient qu’on venait d’abattre des
arbres pour voler leur bois.
« Comment voulez-vous surveiller, même cette petite
surface ? Pour tout garde, nous n’avons qu’une famille.
Avancez un peu. Vous voyez, à l’horizon, ce trait gris ?
C’est le début d’une nouvelle autoroute. Elle traversera le
marais. Nos autorités devraient comprendre qu’elles sont
importantes, nos recherches. À force de construire, toujours
construire, l’homme entrera en contact direct avec la nature.
Et là, il vaudra mieux savoir comment elle fonctionne ! »
J’évoque alors les deux maisons en construction juste à
l’orée de la forêt, tout près du petit panneau qui m’avait tant
intrigué.
« J’ai prévenu les propriétaires. Je préfère ne pas savoir à
qui ils ont acheté le terrain. Sans doute un proche du
gouvernement. En Ouganda, nous n’avons pas de vrai
cadastre. Je les ai prévenus, ces nouveaux-venus. Attention !
Vous construisez beaucoup trop près d’une forêt, réservoir
de petits animaux pas forcément sympathiques. Les
propriétaires ont haussé les épaules.
– Nous avons besoin d’argent. Si nous sommes trop
piqués, nous vendrons. À quelqu’un qui ne croira pas aux
moustiques. »
VI
LES GRANDS VOYAGES
D’UN VIRUS
Un virus mondialisé
Le virus Zika s’est fait oublier pendant des décennies.
D’innombrables personnes sont sans doute infectées, mais
les médecins ne s’intéressent guère à des fièvres, des
fatigues, des maux de tête, autant de symptômes si
communs dans les pays chauds. Ils peuvent avoir des causes
si nombreuses… Et comme, en général, la guérison survient
vite, et sans séquelles, pourquoi s’en préoccuper ?
Ce très discret Zika refait parler de lui en 2007. Il a quitté
sa forêt profonde pour gagner… les îles de Yap, en
Polynésie. Une épidémie s’y déclare. On y prête attention
non pour la gravité des cas diagnostiqués, mais pour
l’extension de l’infection : les trois quarts de la population
auraient été touchés.
Se sentant bien au bord des lagons et appréciant fort les
palmiers, le Zika va descendre vers le sud-est de ce beau
milieu du Pacifique pour atteindre, en octobre 2013, la
Polynésie française : Tahiti, Moorea, l’archipel des
Marquises.
Des centaines de personnes consultent soudain les
médecins locaux pour les mêmes éruptions cutanées, les
mêmes fièvres, les mêmes terribles fatigues. La dengue
frapperait-elle de nouveau ? Des prélèvements de sang sont
ordonnés. Un virus est repéré. On l’identifie comme celui
d’une vieille souche oubliée : le Zika. Tout le monde est
touché, pourtant personne ne s’inquiète : après quelques
jours désagréables, on peut reprendre son travail, ou
retourner à la plage, ou alterner à sa guise les deux
occupations.
L’alerte sérieuse est lancée à la fin de l’année 2013,
lorsque se multiplient les troubles neurologiques graves. En
quatre mois, les médecins diagnostiquent quarante-deux cas
de paralysie progressive (syndrome de Guillain-Barré.)
Le Zika poursuit son périple.
Bientôt, on le retrouve un peu partout dans le Pacifique :
en Nouvelle-Calédonie, dans l’île de Pâques…
Mais c’est lorsqu’il atteint l’Amérique latine qu’est prise
la mesure de sa nocivité. À partir de mai 2015, près de deux
millions de cas sont suspectés au Brésil.
Et, surtout, on établit la responsabilité de Zika dans les
microcéphalies, autrement dit la petitesse des têtes1. Les
bébés naissent avec des crânes anormalement réduits :
lorsqu’il touche une femme enceinte, le Zika peut bloquer le
développement du cerveau de son fœtus.
Près de cinq mille cas de cette terrible affection sont ainsi
recensés de Belém à Porto Alegre et de São Paulo à Rio.
Apprenant ces très mauvaises nouvelles, les médecins de
Polynésie française se replongent dans leurs statistiques. Et
ils constatent que, dès la fin de l’année 2014, s’était
multiplié le nombre de bébés présentant des malformations
de la boîte crânienne. Les données brésiliennes, de bien plus
grande ampleur, permettaient d’établir le lien avec Zika.
Pendant ce temps-là, le virus Zika remonte vers le nord :
la Guyane est touchée, la Colombie. Puis vient le tour des
Caraïbes, Martinique, Guadeloupe, République
dominicaine, Haïti… Chaque mois, la progression gagne.
Honduras, Salvador, Guatemala, Mexique… États-Unis.
Comme aux temps maudits de la peste, les populations,
impuissantes, constatent la progression de l’épidémie.
Aucun territoire ne peut plus se sentir protégé. Contre ce
genre d’invasions, que peuvent les soldats, les douaniers, les
hauts grillages, les murs de béton… les frontières
nationales ?
Rien de tel que des insectes minuscules pour mondialiser
les maladies de notre planète. Et qui sont les agents
principaux de cette mondialisation ? À l’évidence, ceux qui
transportent les virus les plus redoutables : les moustiques
Aedes – aegypti ou albopictus.
Notes
1. C’est Arnaud Fontanet et son équipe, qui, les premiers, ont établi cette
relation. The Lancet, 15 mars, 2016.
Haro sur les voyageurs !
Comme toute la presse de la planète, dont notre Monde,
l’hebdomadaire américain Time a consacré sa couverture au
virus Zika (16 mai 2016).
Un chiffre dans l’article a particulièrement frappé les
lecteurs : quarante millions.
Quarante millions d’Américains voyagent en effet chaque
année dans un pays frappé par Zika. Quarante millions !
Dont, probablement, cinq cent mille femmes enceintes.
Comme on s’en doute, ce chiffre a jeté un énorme froid.
Mais si le virus se trouvait bien aux États-Unis, et qu’il
s’y installait ? Plus besoin de voyager pour être infecté…
Alerte au tigre !
Si les virus, et notamment Zika, voyagent tellement, c’est
d’abord parce qu’ils se débrouillent comme personne pour
trouver le meilleur des moyens de transport : les animaux
qu’ils parasitent.
Dont le moustique-tigre.
Le tigre est beau. Il doit son nom aux lignes blanches qui
zèbrent son thorax noir.
« Tigre » est un surnom qu’il ne faut pas répéter au félin
propriétaire légitime du nom : il pourrait en prendre
ombrage. Car cet insecte est minuscule et s’appelle en
réalité Aedes Stegomyia albopictus. Famille des Culicidae
(moustique, sous-famille des Culicinae, genre Aedes, sous-
genre Aedes Stegomyia).
Le tigre est moderne.
Il préfère les villes à la campagne. Et, au lieu de piquer la
nuit, comme la plupart de ses congénères, il ne veut pas
gâcher son sommeil, ni trop occuper ses journées. Il préfère
concentrer ses attaques à l’aube ou lorsque tombe le
crépuscule.
Le tigre est prolifique : plus de soixante-dix œufs tous les
trois ou quatre jours.
La femelle du tigre vit (presque) longtemps, même si sa
durée de vie dépend de la température ambiante : vingt-neuf
jours à vingt-cinq degrés, trente-deux jours à trente degrés.
Il ne faut donc pas s’étonner que le tigre soit signalé
partout. Il est déjà dans la plupart des départements français.
Avec le réchauffement, aucune partie d’Europe ne pourrait
lui échapper.
Le tigre nous est hostile.
Il pourrait prendre le sang du chien, du rat, de la chèvre.
Mais c’est nous qu’il préfère.
Le tigre est dangereux.
Dans les zones tropicales, il peut porter et donc inoculer
une bonne trentaine de virus différents. Dans les pays plus
tempérés, il se contente, pour l’instant, de la dengue et du
chikungunya.
Le tigre est voyageur.
Il vient d’Asie, sans doute des bambouseraies du sud de
la Chine, du Vietnam, du Cambodge. Mais, dès 1979, il
débarque en Europe, plus précisément en Albanie. Ce choix
ne peut qu’inquiéter. Le tigre serait-il un agent
communiste ? Et s’il avait reçu pour mission secrète de
ranimer la guerre froide en profitant des premières
manifestations du réchauffement climatique ? Rappelons
qu’à l’époque ce tout petit pays qui borde la Méditerranée
continue de se proclamer maoïste et qu’un « grand
timonier », Enver Hodja, le dirige d’une main de fer.
Une fois qu’il a repris des forces, le tigre passe à l’assaut
du monde libre.
Dès 1985, on note sa présence aux États-Unis. D’où il
peut facilement envahir toute l’Amérique via le Mexique, le
Guatemala, le Honduras, Panama…
À peine un an plus tard, il atteint le Brésil, puis
l’Argentine…
Ces territoires conquis, une deuxième vague d’offensive
frappe l’Europe, via l’Italie (début des années 1990), puis
l’Espagne, avant d’arriver en France.
Le tigre est un voyageur malin.
Pour se déplacer, il varie les moyens. Le bateau et
l’avion, pourquoi pas ? Mais il a plus d’un tour dans son
sac, par exemple les stocks de vieux pneus. Des traces d’eau
y stagnent toujours, dont il est quasiment impossible de se
débarrasser. Quel meilleur logis pour loger des œufs ?
D’autant que les œufs du tigre, comme ceux de tous les
Aedes, sont enveloppés d’une coque faite de chitine : une
matière imperméable, résistante et souple. Elle protège les
œufs de toute sécheresse. Ils peuvent donc tranquillement
attendre des mois avant d’éclore.
Et le sexe, dans tout ça ?
Une question rôde, que personne n’ose vraiment poser,
tant la réponse angoisse.
Nous sommes d’accord : ce sont les moustiques, ces
malveillants Aedes, et d’abord ces très nocifs aegypti, qui
généralement transmettent le virus.
Mais se pourrait-il qu’un être humain porteur du Zika
infecte directement un autre être humain ? En d’autres
termes, moins pudiques : la transmission peut-elle
emprunter la voie sexuelle ?
Une réponse positive ajouterait à la peur, en rappelant des
hantises encore très présentes.
À l’oreille comme à l’écrit, et dans la langue française,
les mots Zika et sida se ressemblent. En prononçant l’un, on
ne peut s’empêcher de penser à l’autre.
Mauvaise nouvelle, cette possibilité de transmission est
confirmée. À Tahiti, on a retrouvé le Zika dans le sperme
d’un homme. Et il est prouvé qu’il peut y demeurer plus de
six mois. Notons que le ministre cambodgien de la Santé
recommande soit le préservatif, soit… une abstinence de six
mois après le retour d’un pays où le virus est endémique
(Thaïlande, Vietnam)…
VII
NOUS, PAYS TEMPÉRÉS,
SOMMES-NOUS MENACÉS ?
Alphonse Daudet est l’un de ces écrivains qui ne
survivent que par l’école. Sans l’obligation de les lire,
puisqu’ils étaient « au programme », jamais nous n’aurions
eu l’idée d’ouvrir un recueil au titre si niais, Lettres de mon
moulin.
Et si l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin ou celle
du curé de Cucugnan restent à jamais dans nos mémoires,
qui a eu l’envie de prolonger sa lecture jusqu’au magnifique
récit de ses séjours en Camargue ?
Un paradis neuf mois sur douze. Un enfer l’été, quand
surviennent les moustiques et les fièvres qu’ils transmettent.
« L’espère ! quel joli nom pour désigner l’affût, l’attente
du chasseur embusqué, et ces heures indécises où tout
attend, espère, hésite entre le jour et la nuit. L’affût du
matin un peu avant le lever du soleil, l’affût du soir au
crépuscule. C’est ce dernier que je préfère, surtout dans
ces pays marécageux où l’eau des clairs garde si
longtemps la lumière. […] je vais à l’espère à pied,
barbotant en plein marécage avec d’énormes bottes taillées
dans toute la longueur du cuir. Je marche lentement,
prudemment, de peur de m’envaser. J’écarte les roseaux
pleins d’odeurs saumâtres et de sauts de grenouilles…
« Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche
où je m’installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé
son chien avec moi ; un énorme chien des Pyrénées à
grande toison blanche, chasseur et pêcheur de premier
ordre, et dont la présence ne laisse pas que de m’intimider
un peu. Quand une poule d’eau passe à ma portée, il a une
certaine façon ironique de me regarder en rejetant en
arrière, d’un coup de tête à l’artiste, deux longues oreilles
flasques qui lui pendent dans les yeux ; puis des poses à
l’arrêt, des frétillements de queue, toute une mimique
d’impatience pour me dire :
« “Tire… tire donc !’’
« Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il
bâille et s’étire d’un air las, découragé, et insolent…
« Eh bien ! oui, j’en conviens, je suis un mauvais
chasseur. L’affût, pour moi, c’est l’heure qui tombe, la
lumière diminuée, refugiée dans l’eau, les étangs qui
luisent, polissant jusqu’au ton de l’argent fin la teinte grise
du ciel assombri. J’aime cette odeur d’eau, ce frôlement
mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure
des longues feuilles qui frissonnent.
[…]
« Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la
cabane, il y en a une autre qui lui ressemble, mais plus
rustique. C’est là que notre garde habite avec sa femme et
ses deux aînés : la fille, qui soigne le repas des hommes,
raccommode les filets de pêche ; le garçon, qui aide son
père à relever les nasses, à surveiller les martilières
(vannes) des étangs. Les deux plus jeunes sont à Arles,
chez la grand-mère ; et ils y resteront jusqu’à ce qu’ils
aient appris à lire et qu’ils aient fait leur bon jour
(première communion), car ici on est trop loin de l’église
et de l’école, et puis l’air de la Camargue ne vaudrait rien
pour ces petits. Le fait est que, l’été venu, quand les
marais sont à sec et que la vase blanche des roubines se
crevasse à la grande chaleur, l’île n’est vraiment pas
habitable.
« J’ai vu cela une fois, au mois d’août, en venant tirer
les hallebrands, et je n’oublierai jamais l’aspect triste et
féroce de ce paysage embrasé. De place en place, les
étangs fumaient au soleil comme d’immenses cuves,
gardant tout au fond un reste de vie qui s’agitait, un
grouillement de salamandres, d’araignées, de mouches
d’eau cherchant des coins humides. Il y avait là un air de
peste, une brume de miasmes lourdement flottante
qu’épaississaient encore d’innombrables tourbillons de
moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le
monde avait la fièvre, et c’était pitié de voir les visages
jaunes, tirés, les yeux cerclés, trop grands, de ces
malheureux condamnés à se traîner, pendant trois mois,
sous ce plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux sans
les réchauffer… Triste et pénible vie que celle de garde-
chasse en Camargue ! »
Nous ne sommes pas entre les tropiques, sur quelque
delta de l’Orénoque ou du Mékong, mais dans notre douce
France, à deux pas de Marseille.
Et le « dérèglement climatique » ne peut être mis en
cause, puisque Daudet décrit, vers 1860, une misère
sanitaire qui existe depuis toujours. C’est dire si les
maladies apportées par les moustiques ne viennent pas
toujours de loin, et ne datent pas d’aujourd’hui.
La meilleure façon, la plus certaine, la plus radicale et la
plus définitive de se fâcher avec des amis de Camargue avec
la certitude de n’être plus jamais invité, c’est de prononcer
ces trois syllabes dont une muette : mous-ti-que.
« Moustique, mais où voyez-vous des moustiques ? »
gronde le maître ou la maîtresse des lieux, oubliant les fins
grillages qui doublent chacune des fenêtres.
De même, dans ma Bretagne nord, l’ami qui ose
s’étonner du mauvais temps : « De quoi parles-tu ? Tu n’as
pas remarqué l’éclaircie de ce matin ? », ce distrait-là,
doublé d’un malotru, sera pour toujours banni de nos
rivages enchantés.
De la géographie, comme de l’amour, il faut tout
accepter.
Alors ?
Où sont les moustiques ?
Partout !
Les moustiques franchiront toutes les distances,
s’adapteront à toutes les températures, pour envahir peu à
peu tous les coins et recoins de notre planète, même les
pôles.
Jusqu’à l’époque moderne, les deux espèces majeures
d’Aedes ne se croisaient pas. Chacune vivait sur son
continent.
– aegypti en Afrique, comme son nom l’indique.
– albopictus en Asie.
Et puis les hommes ont commencé à beaucoup voyager.
Notre « mondialisation » s’est mise en place. Celle des
moustiques n’a pas tardé à l’accompagner.
Les Aedes aegypti ont montré l’exemple en traversant
l’Atlantique, sans doute en accompagnant les esclaves sur
les bateaux de négriers.
Rappelons que les moustiques ne vivent pas longtemps,
moins d’un mois. Il fallait beaucoup de semaines pour
atteindre l’autre extrémité de l’océan. Comment ont-ils pu
survivre à cette longue migration ?
Deux explications sont proposées.
Nous connaissons la première, cette capacité qu’ont les
œufs, une fois desséchés, de rester en vie une bonne année
et de ressusciter dès qu’un peu d’humidité leur est offerte.
La seconde explication est tout aussi plausible. Sur les
bateaux, les moustiques avaient de quoi s’alimenter. Et leurs
femelles avaient à portée de rostre tout le sang disponible,
celui des marins, pour nourrir leurs œufs. Lesquels
trouvaient dans les réserves d’eau du bord le milieu idéal
pour se changer en larves. Des cycles complets pouvaient
donc s’enchaîner aussi longtemps que duraient les
traversées.
Notons que les parasites dont ils étaient porteurs
partageaient ces voyages immenses sans même s’en rendre
compte. Un parasite ne profite pas seulement du gîte et du
couvert offerts par son hôte, il est aussi son passager
clandestin.
Débarquant dans les plantations de coton d’Amérique du
Nord, dans les champs de canne à sucre des Caraïbes et du
Brésil, les Aedes aegypti se sont adaptés à des milieux
différents. Les Aedes albopictus ont quitté bien plus tard
l’Asie de leur naissance, sans doute vers 1980, lorsqu’un
stock de vieux pneus s’est retrouvé quelque part au sud des
États-Unis, Texas ou Nouveau-Mexique.
Pourquoi voulez-vous qu’Aedes albopictus ne revienne
pas un jour en Asie ?
Pourquoi voulez-vous qu’il dédaigne ces géants garde-
manger que sont les villes asiatiques ?
En conséquence, pourquoi voulez-vous que les virus que
transportent les Aedes continuent d’épargner l’Asie ?
Bonjour, la fièvre jaune en Extrême-Orient !
Et, cher Zika, vous voici déjà en Inde. Bientôt en Chine !
Et, bien sûr, en Europe, où vous êtes très présent depuis
2015.
Décidément, l’Aedes est le double de l’homme, son
ombre, son parfait imitateur.
À chacune des évolutions majeures de notre planète,
Aedes est présent.
Espèce humaine, vous devenez mondialisée ? Aucun
problème, répond Aedes. Comme vous, je sais prendre un
bateau ou un avion.
Espèce humaine, vous avez décidé de vous urbaniser ?
Quelle bonne idée ! Aedes ne peut cacher son contentement.
Jamais nous n’aurions osé rêver un tel paradis, un tel
rassemblement en un même lieu d’autant de repas de sang
en perspective !
Nos activités réchauffent le climat ? Encore merci, disent
les Aedes. Nous ne pouvions croire à telle aubaine.
N’oubliez pas que nous, moustiques, sommes enfants des
tropiques. Et, plus encore que la chaleur, nous aimons
l’humidité. Alors, chers humains, si votre planète devient
tropicale, nous serons partout chez nous chez vous. Figurez-
vous que, depuis longtemps, un fantasme trottait dans
l’esprit de nos femmes, celui d’aller piquer des Inuits, des
Tcherkesses, ou les Patagons, juste pour varier leur
ordinaire gastronomique.
TROISIÈME PARTIE
Comment s’en
débarrasser ?
Cette invasion de moustiques mondialisés, transmettant
partout de plus en plus de maladies, nous oblige à réagir.
L’époque n’est plus où la moitié de la planète, tranquille dans
sa zone tempérée, pouvait se désoler, mais sans s’inquiéter
pour elle-même, des ravages causés par les moustiques à
l’autre moitié, pauvre et chaude, de cette même planète.
La guerre contre les moustiques se mène en quatre phases :
– Quand des patients se présentent, il faut les soigner.
– Pour éviter que ne se développent les maladies lorsqu’on est
piqué, il faut vacciner les êtres humains, mais aussi les
moustiques.
– Le mieux est encore d’éviter d’être piqué, en empêchant les
moustiques d’approcher.
– Et si, pour en finir une bonne fois pour toutes avec ces
espèces nuisibles, nous nous en débarrassions ? Bientôt rendu
possible par les progrès du forçage génétique, le rêve d’une
éradication rapide ne risque-t-il pas de se payer cher, par
l’apparition de futurs cauchemars ?
I
SOIGNER
La poudre des jésuites
Selon la légende, la comtesse Chinchón, épouse du vice-
roi du Pérou, souffrait de fièvres aussi violentes
qu’intermittentes. Rien ne pouvait la soulager. Un jour, un
Indien quechua lui recommande de mâcher l’écorce d’un
certain arbre. La guérison s’ensuivit. Ainsi débuta la gloire
du quinquina (nom scientifique : Cinchona officinalis, en
hommage à la comtesse).
Dans ce nouveau monde conquis par les Espagnols à la
suite des voyages de Christophe Colomb, le collège Saint-
Paul de Lima devient le quartier général de la Compagnie
de Jésus.
Plus d’une centaine de jésuites y enseignent, mais
s’occupent aussi à divers tâches scientifiques, dont celle de
dresser l’inventaire des plantes locales et de leurs vertus
médicinales. L’âme de ces ethnobotanistes avant l’heure est
un Italien, prêtre, mais pharmacien de formation : Agostino
Salumbrino (1564-1642). Il restera près de quarante ans au
Pérou, récoltant toutes les espèces possibles et les plantant
dans le jardin du couvent pour en étudier les effets plus à
loisir.
Se confirme l’efficacité de l’écorce mâchée par la
comtesse Chinchón.
Pourquoi ne pas en faire profiter les Romains, qui eux
aussi, chaque été, souffrent de fièvres malignes ? Un frère
est chargé de leur apporter le médicament. Qui fait des
miracles. La guérison, en 1672, d’un fils de Louis XIV
ajoute encore à la réputation de la pharmacopée andine.
Bientôt l’Europe entière ne parle plus que de « la poudre
des jésuites ». D’autant que les bons pères ont compris le
bénéfice, pécuniaire, qu’ils pouvaient tirer de cette
découverte.
Cent ans durant, les jésuites gardent le monopole de toute
la chaîne : ils organisent les plantations, ils veillent sur les
récoltes, ils répriment la contrebande, ils distribuent le
produit. Aucun jésuite ne revient plus d’Amérique latine
sans de la poudre plein les poches. Une fois en Europe, le
réseau des missions, couvents, collèges, se charge de
l’écouler.
Ce succès engendre la fureur des protestants : faut-il être
naïf (autrement dit catholique) pour croire à cette nouvelle
imposture des disciples de Loyola !
Quand, en 1773, les jésuites se font interdire par le pape
Clément XIV, d’autres prennent le relais, dont une
compagnie hollandaise. Et d’autres terroirs sont exploités,
car les régions d’origine (Pérou, Bolivie, Équateur) ont été
vidées de leurs quinquinas. La terre entière en fait pousser :
l’Afrique, l’Inde, le Caucase, l’Indonésie… On en demande
toujours plus.
Il faut attendre 1820 pour que deux chimistes français,
Joseph Pelletier et Joseph Caventou, réussissent à extraire
deux alcaloïdes, les principes actifs de cette écorce. Ils les
baptiseront quinine et cinchonine, référence à la fameuse
comtesse.
À partir de ce moment, des laboratoires s’emparent de la
formule et bâtiront sur son exploitation de véritables
fortunes (Rosengarten & Sons, Sappington à
Philadelphie…).
La chimie a remplacé la nature. Le jardin du père
Salumbrino n’existe plus que dans les mémoires. Mais sa
méthode de recherche, l’ethnopharmacologie, demeure plus
vive et nécessaire que jamais.
Hô Chi Minh, Mao Tsé-Toung
et Mme Tu Youyou.
Cette folie meurtrière qu’on appelle la guerre fait toujours
progresser la chirurgie et la médecine. Mieux on prendra
soin de la santé des soldats, plus nombreux on pourra les
faire tuer.
Revenons aux années 1960 et 1970.
Pour tenter d’arrêter les armées nord-vietnamiennes qui
avancent vers le sud, l’aviation américaine déverse ses
bombes. Une seule solution pour échapper à ce déluge :
creuser un réseau de galeries souterraines.
Le généralissime Giáp n’avait pas pensé aux contre-effets
de ces travaux de taupes. La pluie traverse le sol et se
répand dans les profondeurs. Ravis de l’aubaine, les
moustiques anophèles s’y installent.
Si bien que, très vite, les Vietnamiens vont davantage
mourir de paludisme que du fait des armes ennemies.
Hô Chi Minh appelle Mao à l’aide, il est son allié contre
l’Amérique. Un programme secret est lancé. On l’appellera
d’un nom de code, 5/23 (pour 23 mai 1967). Des centaines
de scientifiques missionnés par le Grand Timonier se
lancent dans une vaste campagne d’inventaire botanique, en
s’appuyant sur une littérature immense. En Chine, le
pouvoir des plantes est connu et utilisé depuis des
millénaires. C’est ainsi que, dans un Manuel de
prescriptions pour les urgences écrit au IIIe siècle par un
certain Yong He, on découvre une recette contre le
paludisme. Elle consiste à laisser toute une nuit tremper
dans de l’eau pure des feuilles d’une plante appelée
qinghao, de boire au matin cette infusion pour que s’apaise
la fièvre.
Cette qinghao est l’Artemisia annua, l’armoise annuelle,
qui appartient à la famille des ambroisies, d’où l’on tire
l’alcool nommé absinthe. Laquelle connut son heure de
gloire (et de malfaisance) au XIXe siècle. C’est L’Assommoir
raconté par Émile Zola.
*
L’Académie chinoise des sciences médicales est une
enclave des savoirs au cœur de Pékin, 16 Nanxiaoje, avenue
Dongzhimen Nei (c’est-à-dire, à vue de nez, entre le
deuxième et le troisième périphérique). Le laboratoire de
Mme Tu Youyou occupe un petit immeuble, à la droite de
l’immense bâtiment central (rappelons qu’en chinois le nom
de famille, en l’occurrence Tu, s’écrit en premier). Cette
grande dame se trouvant à l’étranger, c’est un de ses
adjoints, le professeur Jiang Tingliang (quatre-vingt-trois
ans), qui nous raconte cette histoire, devenue légendaire.
Retour à la fin des années 1960. Les scientifiques
mandatés par Mao piétinent. Une première étape a été
franchie en reconnaissant l’efficacité de la plante qinghao. Il
s’agit maintenant d’en tirer le principe actif. Deux raisons,
on le saura plus tard, faisaient obstacle. En premier lieu, on
suivait la méthode la plus courante, qui était de faire bouillir
la plante. Avec, pour effet, immédiat et radical, de tuer… le
principe. Ensuite, par raison de commodité, on travaillait sur
les plantes les plus proches de Pékin. Lesquelles, filles du
Nord, n’ont pas les vertus tropicales de leurs sœurs du Sud.
Devant l’urgence, car les alliés vietnamiens continuent de
succomber en masse, les autorités chinoises confient la
mission à une jeune et brillante diplômée en pharmacie,
spécialisée dans les médecines traditionnelles. Elle a l’idée
de broyer la plante, au lieu de la faire bouillir (je résume,
bien sûr, et simplifie) : il importait surtout de ne pas laisser
de trop hautes températures faire s’évaporer le fameux
« principe ». Lequel est finalement capturé en 1972. C’est
une substance incolore et cristalline (C15H225O15, pour les
spécialistes) dont le pouvoir se révèle tout de suite quasi
miraculeux. Elle fait baisser immédiatement les fièvres
paludéennes et supprime la plupart des parasites
plasmodium présents dans le sang, ceux-là mêmes qui
résistaient à la chloroquine. On baptise la substance
Qinghaosu, su en chinois signifiant « élément de base » (ou
principe actif). L’artémisinine est née.
Ensuite, les publications et les récompenses vont se
succéder pour Mme Tu et son équipe. Jusqu’à la
consécration, ultime, mais tardive, du Nobel, pas moins de
quarante-trois ans plus tard (2015) ! Ce prix a
particulièrement touché les Chinois, car il consacre leur
conception de la science : aucune rupture avec les savoirs
anciens, mais une continuité permanente.
C’est dans cette ligne que continue de travailler, avec la
même ardeur, le laboratoire. Sa première priorité est de
trouver la manière de baisser le coût de ce médicament pour
en étendre l’accès aux pays les plus touchés, principalement
en Afrique. Son deuxième axe de recherche est de mieux
comprendre les mécanismes d’action de cette plante sur les
agents du paludisme. Sans cette connaissance, comment
améliorer son efficacité ? Et comment, surtout, parer au
fléau prévisible et déjà en œuvre, la résistance ?
*
Sans rien retirer au génie stratégique de Giáp, sans
oublier le courage et la détermination de ses soldats, la
victoire finale, avec la prise de Saigon le 30 avril 1975, doit
beaucoup aux vertus de cette petite ambroisie.
Pour débarrasser la planète du paludisme, le remède
absolu est-il enfin trouvé ?
La vie ne croit pas aux miracles, surtout définitifs.
D’une part, la force active de l’artémisinine est très
variable selon les plantes, les conditions climatiques et
géologiques, la manière dont elle a été cultivée et récoltée…
Comment s’assurer de la régularité de sa qualité ?
D’autre part, les parasites s’adaptent à ce nouvel ennemi.
Bientôt ils lui résistent, comme ils ont fini par se moquer de
la chloroquine.
Rien n’est jamais acquis.
Mieux que personne, Mme Tu Youyou incarne cette
bataille permanente qu’est la recherche.
Pirater la nature ?
La « découverte » des vertus des plantes, telle l’artemisia,
soulève un délicat problème de propriété. Qui possède la
nature ? Les « peuples autochtones », qui habitent les lieux
depuis la nuit des temps et en connaissent les richesses ? Ou
les « chercheurs » venus d’ailleurs explorer la flore locale
pour dresser la liste de ses emplois possibles ?
Autres questions, tout aussi dérangeantes : qu’est-ce
qu’un « peuple autochtone » ? Étant entendu que
« découvrir » ce qui existe déjà n’est pas, au sens strict du
terme, une « invention ». À partir de quelle « amélioration »
un brevet sur « le vivant » est-il recevable ? Comment
favoriser, au lieu de freiner, l’inventaire des ressources de la
nature ?
Pendant longtemps, le pillage fut la règle.
Il suffisait de venir dans des contrées lointaines. On
écoutait les anciens. Et on revenait déposer tranquillement
un brevet sur les pharmacopées ainsi confiées. Mille
exemples peuvent être cités. C’est l’université de Lausanne
qui s’octroie un brevet reconnaissant l’efficacité d’un arbre
du Zimbabwe contre les champignons. Ni l’État de ce pays,
ni l’université de Harare n’avaient été prévenus ! C’est un
certain cactus (le hoodia), connu depuis longtemps par les
Sans, une ethnie d’Afrique du Sud. Ils en savaient les
propriétés de coupe-faim et de coupe-soif. Quel droit avait-
on de l’utiliser en oubliant ceux qui l’avaient fait connaître ?
2011 est à marquer d’une pierre blanche.
Cette année-là se tient à Nagoya la conférence mondiale
sur la biodiversité. La « communauté internationale », selon
l’expression abusive mais consacrée, commence à prendre
conscience de la disparition accélérée de milliers d’espèces,
végétales et animales. Parallèlement, les peuples
« autochtones », soutenus par des ONG, au premier rang
desquelles la Fondation Danielle-Mitterrand – France
Libertés, n’acceptent plus de se voir systématiquement
dépossédés. Les deux causes sont liées. Comme le rappelle
Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale de l’ONU pour
les droits des peuples autochtones, ceux-ci occupent vingt-
deux pour cent des territoires mondiaux, et quatre-vingts
pour cent de la biodiversité se trouve sur ces territoires !
C’est ainsi qu’à Nagoya un protocole est adopté pour lutter
contre la biopiraterie. Autre bonne nouvelle, trois ans plus
tard, ce protocole est ratifié par plus de cinquante pays. Il
peut donc entrer en vigueur dès 2014. Peu à peu, le droit se
précise ; les principes se concrétisent ; des modes de
répartition se mettent en place. Ainsi le mécanisme APA
(accès et partage des avantages). Pour une fois qu’un
acronyme est transparent !
Jugeant ces avancées incomplètes et trop lentes, les ONG
maintiennent leur pression. La Fondation Danielle-
Mitterrand, toujours elle, est à l’origine d’une action menée
contre l’Institut de recherche pour le développement,
organisme public français. Celui est accusé d’avoir déposé
un brevet sur une molécule tirée d’un arbuste d’origine
guyanaise, le Quassia amara. Cette plante est connue des
populations pour ses qualités insecticides et antipaludiques.
L’IRD s’est défendu en s’appuyant sur le flou des
définitions, notamment celle des « peuples autochtones », et
sur la violence de la compétition internationale, entraînant la
nécessité d’une course folle aux brevets. Son président a
saisi cette occasion pour réaffirmer sa « volonté de
partage ». Connaissant la tradition de cet institut public et la
qualité de ses pratiques, qui en douterait ?
Si vous voulez en apprendre plus sur cette question, et sur
les trésors de la Guyane, prenez contact avec Mme Chantal
Berthelot, députée de la deuxième circonscription de cette
fabuleuse région, joyau d’une Amazonie dont le Brésil est
loin d’avoir le monopole.
Des médicaments au travail
Comment lutter contre les parasites, une fois que la salive
de dame moustique nous les a transmis ?
Vous l’avez sans doute remarqué : ce livre n’est pas un
guide médical, ni un manuel de parasitologie. Des
références existent, dont les sommes incontournables du
professeur Gentilini1.
Notre ambition est beaucoup plus modeste : la vie étant
décidément un drôle de drame, en raconter les
comportements rusés de certains de ses protagonistes.
Prenons l’exemple du paludisme.
Le plasmodium, une fois entré dans notre corps, s’installe
dans les cellules du foie. Il s’y sent tellement bien qu’il s’y
multiplie. Ne supportant pas cette invasion galopante, les
cellules hépatiques finissent par exploser. Les parasites se
retrouvent dans le sang, où ils investissent les globules
rouges, s’y gavant d’hémoglobine.
La digestion de cette hémoglobine libère un poison très
toxique qui se concentre dans l’ « estomac » du parasite.
Sans dommage pour le parasite, qui a le pouvoir de le
neutraliser avant qu’il n’exerce ses effets ravageurs.
C’est alors que peuvent intervenir des médicaments issus
du quinquina, telle la nivaquine.
Elle aussi rejoint l’« estomac » du parasite, où elle
« inhibe l’inhibiteur ». En d’autres termes, elle bloque la
capacité qu’a le parasite de résister au poison.
Désarmé, le parasite meurt.
On croyait la guerre gagnée.
C’est mal connaître l’obstination de nos ennemis.
Les parasites aiment trop l’hémoglobine pour
l’abandonner sans combattre.
De génération en génération, et de mutation en mutation,
ils s’inventent un nouveau gène doté du pouvoir d’expulser
la nivaquine, sitôt qu’elle pointe le bout de son nez. Les
parasites peuvent de nouveau se goinfrer d’hémoglobine
sans souffrir du moindre effet secondaire.
Autre mode d’action, grâce à un autre médicament issu,
lui aussi, de la médecine traditionnelle : l’artémisinine,
celle-là même mise en lumière par madame Tu Youyou,
notre Prix Nobel chinoise.
L’hémoglobine est toujours en cause. Absorbée par un
parasite, elle libère du fer. Mis en présence de
l’artémisinine, ce fer se trouve impliqué dans des
interactions chimiques qui produisent des radicaux libres.
Ces puissants oxydants désintègrent les membranes des
parasites. La première membrane atteinte est celle de
l’estomac (en termes scientifiques : la « vacuole
digestive ») ; la seconde est celle des mitochondries (les
usines qui, dans les cellules, produisent de l’énergie) et
enfin la membrane du noyau (qui contient l’ADN). Le
parasite ne tarde pas à périr.
Une fois de plus, les parasites ripostent. Et notamment au
Cambodge, en Birmanie, au Vietnam… Ils s’inventent un
nouveau gène qui bloque l’interaction entre l’artémisinine et
le fer libéré lors de la digestion de l’hémoglobine par le
parasite. Fini les radicaux libres et leur action oxydante. Les
membranes peuvent vivre tranquilles. Les parasites aussi.
D’autres médicaments empêchent la multiplication des
parasites, en empêchant que se divise le noyau de leurs
cellules.
D’autres encore vont s’attaquer à la fabrication de
l’alphabet du code génétique inscrit dans l’ADN. Celui-ci
ne pouvant plus se répliquer, c’est la multiplication du
parasite qui est stoppée.
Les antibiotiques, quant à eux, font tout leur possible
pour interdire aux parasites de fabriquer les protéines qui
leur sont nécessaires.
Ne croyez pas que nos chercheurs flânent, ni qu’ils se
découragent.
Sans relâche, ils attaquent les parasites, sous tous les
angles, à chacun des stades de leur développement.
Et ils ne cessent d’inventer des armes qui portent à ces
ennemis des coups sévères.
Ainsi croyons-nous chaque fois avoir trouvé le remède
miracle et définitif.
Mais, chaque fois, les parasites trouvent une parade.
Car leur volonté de vivre vaut bien la nôtre.
Et, à l’image des insectes, la brièveté de leur existence se
trouve largement compensée par ce formidable génie de
l’adaptation.
Notes
1. Marc Gentilini (dir.), Éric Caumes, Martin Danis, Pierre Bégué, Médecine
tropicale, Paris, Lavoisier, 2016.
Cambodge, le champion
du monde des résistances
Pour quelles raisons le Cambodge détient-il la triste
palme de l’endroit du monde où les médicaments sont le
plus inefficaces ?
Concernant la résistance des bactéries aux antibiotiques,
l’explication est simple : des habitudes contraires à la
raison.
Dans ce pays, les antibiotiques sont en vente libre, sans
aucune prescription obligatoire par un médecin. N’importe
qui, se sentant mal, entre dans une pharmacie et en ressort
avec autant de pilules que son budget lui permet. Sitôt son
stock épuisé, ou sitôt un mieux constaté, on arrête son
traitement. Aucun comportement humain n’est ainsi plus
favorable au développement de résistances chez les
bactéries.
En ce qui concerne la résistance des parasites aux divers
traitements, le mystère demeure.
Pourquoi, alors que le paludisme n’y est pas plus fréquent
qu’ailleurs, bien moins présent qu’en Afrique par exemple,
pourquoi ce pays est-il toujours à l’avant-garde des
résistances ?
Un exemple : la chloroquine. Créée en 1930, cette
molécule de synthèse est utilisée à grande échelle avec de
formidables résultats sur tous les continents. Mais, bientôt,
des résistances aux traitements apparaissent dans certaines
régions du Cambodge. Résistances qui vont s’étendre à la
planète entière, entraînant une recrudescence massive de
décès.
Comme nous le savons, le paludisme est causé par la
présence d’un parasite, le plasmodium, inoculé dans notre
sang par un moustique anophèle.
Cinq espèces de plasmodium peuvent nous infecter. Trois
sont assez rares : les Plasmodium malariae, ovale et
knowlesi.
Les deux parasites les plus répandus et les plus
malveillants sont :
– le falciparum, actif en Afrique, Amérique latine, Asie.
C’est lui qui cause le plus de morts.
– le vivax (Asie, Amérique latine, et maintenant en
Afrique), moins virulent, entraînant rarement la mort, mais
difficile à endiguer complètement. Présent dans le foie, sous
une forme dormante, il peut se réveiller à tout moment.
Contre ces fléaux, la quinine et ses dérivés sont toujours
utilisés.
Avec les intolérances que l’on connaît, parfois graves.
Et avec des résistances croissantes.
D’où l’idée d’associer l’artémisinine avec d’autres
antipaludiques.
L’artémisinine ne reste dans le sang que quelques heures.
Mais, pendant cette brève période, elle tue beaucoup de
parasites. Hélas, sans les exterminer tous. C’est alors
qu’intervient la drogue partenaire, installée pour plusieurs
jours, voire plusieurs semaines dans le sang du patient : elle
poursuit et, si tout va bien, achève le travail.
Ces ACT (Artemisin-based Combination Therapies) ont
contribué, depuis le début des années 2000, à diviser par
deux le nombre de décès liés au paludisme (aujourd’hui
quatre cent cinquante mille morts annuelles, un million
hier).
Toutefois, ces ACT n’ont pas tardé à rencontrer, à leur
tour, des résistances. Soit les parasites apprennent à
supporter l’artémisinine, soit les drogues partenaires perdent
leur efficacité contre les parasites résiduels.
Ces échecs rendent nécessaire l’usage d’antipaludiques
anciens, mais encore actifs, telle la quinine, parfois mal
tolérée. De nouveaux ACT, plus actifs, ont été découverts,
mais ils ne sont pas toujours disponibles.
Ainsi, les autorités de santé se voient contraintes de
changer en permanence leurs recommandations de
traitement.
Ces résistances accroissent le temps durant lequel les
parasites portés par le moustique restent malfaisants. La
probabilité d’une transmission augmente d’autant.
Comment dans ces conditions parvenir à se débarrasser
du paludisme ?
Même si l’on ne rencontre pas encore d’impasse
thérapeutique (tel serait le cas, dramatique, si plus aucun
traitement n’était actif), l’invention de nouveaux
antipaludiques est urgente.
Les chercheurs du monde entier tentent de comprendre
les mécanismes de ces résistances.
À l’Institut Pasteur de Phnom Penh, par exemple, le
docteur Benoît Witkowski analyse l’interaction entre les
résistances des moustiques aux insecticides et le
développement du plasmodium chez son hôte, le moustique.
Lorsqu’un moustique devient résistant, le parasite qu’il
héberge va-t-il se développer mieux, se multiplier plus, se
propager plus vite ? Tel est l’objet de sa thèse, qui
s’annonce passionnante.
II
VACCINER LES HUMAINS
Comment déjouer les ruses
du parasite ?
La vaccination consiste à inoculer un microbe rendu
inoffensif (par exemple le virus de la grippe, de la rougeole,
de la poliomyélite, etc.) afin de stimuler nos mécanismes de
défense.
Que se passe-t-il lorsque notre organisme est attaqué par
un microbe (virus, bactérie, parasite, cellule cancéreuse…)
qu’il ne connaît pas ?
Notre système immunitaire, toujours en alerte maximum,
va immédiatement repérer l’intrus.
Une armée de défense, constituée de plusieurs bataillons
de globules blancs, chacun avec un rôle précis, s’organise et
affûte ses armes.
Dans un premier temps, tout intrus, quel qu’il soit, est
avalé et détruit par de grosses cellules, sans discrimination
aucune, pour la seule raison qu’il est étranger.
Mais ces grosses cellules nettoyeuses prennent bien soin
de garder la carte d’identité de l’agresseur, qu’elles
s’empressent d’aller présenter à d’autres globules blancs, les
lymphocytes.
On passe maintenant à une réponse non plus aveugle,
mais spécifique. Pour ce faire, les lymphocytes déploient
deux stratégies : la mise hors d’état de nuire et la
destruction.
Dès qu’ils prennent connaissance de l’identité de
l’agresseur, un premier bataillon de lymphocytes va
produire en masse une arme capable de le neutraliser.
Dans le même temps, un autre bataillon se transforme en
cellules tueuses, dont la cible est cet agresseur-là.
La fiche de l’agresseur sera gardée en mémoire.
En cas de nouvelle attaque, il sera aussitôt reconnu par les
cellules de la mémoire immunitaire.
La défense répondra du tac au tac, en reprenant la
production de masse des anticorps pour le neutraliser, en
envoyant ses cellules tueuses et en renforçant son stock de
cellules mémoire.
À chaque fois que l’intrus se représentera, le même
arsenal de défense se mettra en place avec une efficacité
chaque fois améliorée.
Malheureusement, certains germes, sitôt inhalés, ingérés,
injectés, ou installés dans une plaie, commencent leur
travail de nuisance parfois jusqu’à la mort, bien avant que
notre organisme ait eu le temps de réagir efficacement.
Alors, l’infection se déclare et c’est chacun pour soi. Du
germe qui assaille ou de l’individu qui résiste, l’issue du
combat dépend du germe en cause, bien sûr. Mais aussi de
l’âge du malade (est-il un bébé, un vieillard ?), de ses
conditions de vie (est-il malnutri ?), de son état immunitaire
(certaines maladies diminuent les défenses immunitaires,
comme le sida, certains traitements aussi).
À l’issue du combat, ce peut être la guérison, mais avec
parfois de lourdes séquelles. Et, pour certains, la mort.
Pourquoi la vaccination ?
Parce que nous vivons les uns avec les autres et
échangeons de toutes les façons possibles : nous voyageons,
nous aimons ; les occasions de rencontrer, individuellement
ou lors d’une épidémie, les germes responsables de
maladies plus ou moins graves, sont une menace
permanente.
La stratégie de la vaccination est d’éviter que la maladie
se déclare après l’intrusion de son agent (virus, bactérie,
champignon…) ou, si c’est déjà le cas, de mieux la
combattre.
Son principe est de préparer les bonnes armes, les bons
anticorps, pour que la réponse immunitaire soit la plus
rapide et la plus efficace possible quand nous serons
confrontés à l’agent d’une maladie grave.
Cette fois encore, il suffit d’imiter la nature.
Pour fabriquer un vaccin, il faut d’abord sélectionner le
microbe dont on veut se protéger.
On peut l’utiliser, vivant, atténué, tué, n’en prendre que
des fragments, ou bien encore le fabriquer par génie
génétique.
Le défi est d’utiliser un antigène, autrement dit une
substance agressante, suffisamment efficace pour provoquer
une bonne réponse immunitaire, mais suffisamment traitée
pour ne pas provoquer la maladie au moment de la
vaccination.
Une fois l’antigène inoculé, le processus est le même que
lors d’une infection naturelle. Les cellules du système
immunitaire vont produire des anticorps « sur mesure » qui
vont détruire cet antigène. Et, puisque l’agresseur est fiché,
des anticorps pourront immédiatement riposter à la
prochaine invasion.
L’agresseur sera éliminé avant même d’avoir pu exercer
son pouvoir de nuisance.
Pourquoi jusqu’à ce jour, et malgré des décennies de
recherche, est-ce si difficile de produire un vaccin contre le
paludisme ?
Lorsqu’un malade est atteint par cette maladie, on ne
retrouve pas dans son sang d’anticorps dirigés contre le
parasite Plasmodium falciparum. Et s’il guérit, son
organisme ne garde aucun souvenir de ce parasite. Notre
système immunitaire est impuissant car amnésique. Comme
si quelque chose, un gène, l’empêchait de réagir.
Parmi les nombreux projets de vaccin antipaludique, un
seul a obtenu en 2015 un avis réglementaire favorable de
l’Agence européenne du médicament.
Ce vaccin, au nom cabalistique de RTS, S/ASO1, est un
hybride. Puisque l’infection par le P. falciparum n’entraîne
pas de réponse immunitaire, on va utiliser un stratagème.
On extrait la région du parasite, qui normalement induit
une réponse immunitaire, et on la fusionne avec l’antigène
de l’hépatite B.
On obtient une particule de type viral. Grâce à l’antigène
de l’hépatite B qui la porte, une réaction immunitaire
devient possible. Ce vaccin doit encore subir de nombreuses
vérifications avant d’être autorisé sur le marché.
Depuis la nuit des temps, le parasite – lui aussi ! et avec
quel génie ! – s’est adapté pour survivre.
Il a appris à brouiller les pistes, ou plutôt à brouiller notre
système immunitaire, et a inscrit la méthode dans son ADN.
Des chercheurs du MiVEGEC (Montpellier) travaillent à
l’identification de ces gènes de brouillage. Pour cela, les
ciseaux moléculaires (Crispr-Cas9) est un outil prometteur.
On espère pouvoir ainsi comprendre les manœuvres que
le Plasmodium falciparum a inventées pour se jouer de nos
défenses.
Un vaccin est en expérimentation à l’Institut Pasteur. Les
chercheurs ont identifié un gène du parasite Plasmodium qui
empêche la réponse immunitaire. Ils ont supprimé ce gène.
En injectant le parasite ainsi modifié à des souris, ils ont
obtenu une réponse immunitaire : on a eu beau les infecter
avec des parasites naturels bien vivants, bien virulents,
aucune n’est tombée malade.
On pourrait ainsi utiliser des parasites vivants
génétiquement modifiés pour un vaccin durable.
Fièvre jaune, poules allemandes
et travailleurs chinois
Depuis le temps que je viens à Dakar, je rêvais de
pénétrer dans l’Institut Pasteur, et pas seulement parce que
c’est un authentique chef-d’œuvre Art déco.
Une fois la porte franchie, on entre dans un village. Un
très studieux et très utile village où près de trois cents
personnes travaillent. Un premier laboratoire a été ouvert à
Saint-Louis en 1896.
Le chef du village est un géant. Il s’appelle Amadou
Alpha Sall. Jean-François Chambon le surnomme, non sans
pertinence, le « Teddy Riner des arbovirus ». Mon
admiration pour lui ne vient pas de sa haute taille – un mètre
quatre-vingt-douze quand même ! –, mais de son pedigree
scientifique : brillantes études de biologie moléculaire à
Toulouse, Oxford, Columbia ; alternance de travaux dans
les labos et de missions sur le terrain ; riche expérience
cambodgienne ; nombreuses publications dans les
meilleures revues…
Une seule visite de ce très particulier village suffit pour
vous convaincre de la justification des mots inscrits sur la
façade :
À Pasteur
L’Afrique noire reconnaissante
Ici, outre les analyses médicales (quatre cents patients par
jour), on « archive » les insectes et les virus (dont ceux qui
ont été capturés au PK10). J’ai pu consulter la liste, longue
et tout à fait terrifiante, de toutes les souches conservées : je
vous souhaite de ne jamais nouer une relation intime avec
l’alpha virus Zingilamô, ni avec le flavivirus Bouboui, ni
avec les bunyavirus Buttonwillow, Olifantsvlei, Dabakala,
ni avec les nairovirus Soldadô ou Thiafora… Et je ne vous
parle pas des rhabdovirus. Je vous fais grâce des
orthomyxovirus, des arenavirus, des poxvirus…
Dans ce village, on s’intéresse aussi aux bactéries, aux
processus immunitaires, aux formes les plus pernicieuses de
la grippe, aux soins de la mère et de l’enfant, à l’émergence
des épidémies… Ici, on a mobilisé les forces contre la
terrible fièvre Ebola en Guinée (2014 /2016), mais aussi
contre la dengue au Cap-Vert (2015/2016), contre la fièvre
jaune en République démocratique du Congo et en Angola
(2015/2016), contre la fièvre de la vallée du Rift au Niger
(2016), contre le Zika au Mexique et au Brésil (2015/2016).
Ici, on a inventé des valises-kits qui permettent d’établir
des diagnostics sur le terrain et en moins de quinze minutes.
Ici se trouve l’un des trois lieux dans le monde où l’on
fabrique des vaccins contre la fièvre jaune.
Je vous le disais : un village très actif !
Le virus de la fièvre jaune, maladie toujours redoutable
(encore vingt-sept mille morts l’année dernière), a été isolé
en 1927. Un premier vaccin a été mis au point dix ans plus
tard. Certes, il a permis de faire reculer le fléau, mais
certaines complications neurologiques ayant été constatées,
on a cessé de développer les souches de virus sur des
cerveaux de souriceaux. Une autre méthode a été validée en
1983. Depuis, elle prouve son efficacité, sans complication
ni effets secondaires.
De l’autre côté de la vitre, trois silhouettes en
combinaison bleue s’affairent autour de plateaux d’œufs.
C’est en effet dans des œufs de poules que sont désormais
cultivées les souches. Mais ce ne sont pas des œufs
ordinaires. Il faut que, de toute leur existence, ils ne soient
jamais entrés en contact avec le moindre microbe. D’où des
conditions d’élevage draconiennes que seules des
entreprises hautement spécialisées peuvent garantir… avec
des coûts en conséquence.
Jusqu’à une date récente, une ferme sénégalaise pouvait
fournir ces œufs. Mais, les normes s’étant renforcées,
Pasteur n’a eu d’autre choix que d’acheter ses œufs à une
société… allemande, située à Bremenhaven, dans le Land
de Brême en Allemagne. Pour un tarif exorbitant : près de
deux euros l’œuf (livré à Dakar). Ce sont donc des poules
allemandes qui sont les agents principaux de la lutte contre
la fièvre jaune.
Jusqu’à présent, l’empire du Milieu n’avait pas souffert
de cette maladie. Et puis, un jour, onze Chinois, qui
travaillaient sur un chantier en Angola, sont infectés.
Angoisse générale. Que se passerait-il si une épidémie se
déclenchait en Chine ? Pour avoir une chance d’y mettre fin,
combien de centaines de millions de personnes devraient-
elles être vaccinées alors que, déjà, le nombre de doses
disponibles dans le monde est très insuffisant ?
Pour contribuer à la réduction de ce manque de produit,
l’Institut Pasteur de Dakar vient de poser la première pierre
d’une nouvelle usine : celle-ci permettra de tripler la
production. C’est-à-dire de vacciner quinze millions de
personnes.
Le site choisi pour cette usine est l’exemple le plus
parfait de la mondialisation médicale : au cœur de la
commune de Diamniadio, à moins de dix kilomètres du
futur aéroport. En effet, c’est par avion qu’arrivent les œufs.
Mieux vaut réduire, autant que faire se peut, la chaîne du
froid.
Géopolitique des moustiques, donc, mais aussi
géopolitique des poules et des mouvements de travailleurs.
*
Durant la Seconde Guerre mondiale, les Anglais
redoutaient l’inventivité meurtrière de l’envahisseur
japonais. Une rumeur courait selon laquelle l’ennemi
nippon aurait déversé des vagues de moustiques contaminés
par la fièvre jaune. Pour en avoir le cœur net, les autorités
britanniques prélevèrent le sang de tous leurs prisonniers
japonais. La présence d’anticorps prouverait qu’ils avaient
été vaccinés… et donc qu’une offensive bactériologique se
préparait.
Les tests se révélèrent négatifs. On sait que les Japonais
continuèrent leurs recherches, même s’ils n’eurent pas le
temps, avant Hiroshima et Nagasaki, de mettre en œuvre
leur projet d’épidémie.
Ne soyons pas naïfs. L’empire du Soleil-Levant n’est pas
le seul pays à rêver de mobiliser les insectes à des fins
destructrices. L’entomologie, comme toute autre activité
humaine, possède ses Mr Hyde.
III
LES EMPÊCHER
D’APPROCHER
Répulsifs
Rares sont les hôpitaux attrayants.
Mais les abords de Bichat, dans le nord de Paris,
remportent la palme du sinistre : saleté des trottoirs, grisaille
des rampes en béton décrépi, vitres noires ou marronnasses,
bref, l’architecture désastreuse des années 1970… Rien qui
donne envie de continuer à vivre. Pour gagner le centre
universitaire, il faut s’engager, en retenant ses sanglots, dans
un couloir de service qui louvoie entre des gravats de
travaux qu’on devine éternels. M’a-t-on contraint à un tel
parcours pour me donner une première leçon ? À lieux
répulsifs, traitement répulsif… Les voies de la pédagogie
française sont impénétrables. Enfin, punaisée sur un
panneau, une feuille de papier A4 vous redonne quelque
goût à l’existence.
Diplôme interuniversitaire
« Médecine des voyages
Santé des voyageurs »
Du lundi 14 au vendredi 18 novembre
Professeur Olivier Bouchaud
Salle 118
C’est là que donne cours le docteur Eric Lundwall, l’un
des créateurs d’une des entreprises les plus florissantes de
répulsifs, notamment au Brésil : Tropical Concept.
L’inventeur d’un tel nom ne peut être écouté qu’avec
attention et, d’emblée, fraternité.
Je me glisse parmi les étudiants, majoritairement des
étudiantes. Confirmation de la mauvaise santé de la carrière
médicale. Le théorème ne trompe jamais : lorsque dans une
profession s’élève le taux de femmes, c’est que s’est abaissé
le niveau des revenus.
J’ouvre mon carnet jaune et toutes grandes mes oreilles.
Et j’apprends d’abord à préciser les termes.
Un insecticide est un produit qui, comme son nom
l’indique, tue (les insectes). En langue anglaise, la formule
est plus imagée. On le définit comme capable d’un knock
down effect. Par ailleurs, son action touche un grand nombre
de petites bêtes : il agit en masse. C’est la raison pour
laquelle il est considéré avec respect par tous les acteurs de
la santé publique.
Le répulsif n’a pas ce noble statut. On le voit trop souvent
comme un simple auxiliaire du confort personnel. Et sa
définition la plus connue respire l’humilité : « Une surface
est dite répulsive si les insectes y passent moins de temps
qu’ailleurs et en moins grand nombre » (J. S. Kennedy,
1947).
En fait, la distinction entre les deux catégories est moins
évidente qu’il ne semble. Car, en plus de l’effet knock down,
le moustique en subit un autre, appelé « excito-répulsif ».
Entrant dans une pièce dont les murs ont été aspergés
d’insecticide, ses antennes détectent une odeur
insupportable, et il s’en va. C’est la raison pour laquelle il
faut « imprégner » les moustiquaires. Les moustiques s’en
détournent, au lieu de rôder tout autour, attirés par l’odeur
du dormeur et n’ayant qu’à attendre tranquillement pour le
piquer qu’il soit contraint d’aller soulager sa vessie.
Pour avoir navigué durant l’été en Alaska, je peux vous
dire que la concentration de moustiques y est insupportable.
C’est donc là que l’armée américaine, durant le début des
années 1950, a testé l’efficacité de plus de dix mille
combinaisons de toutes les molécules possibles. Il faut dire
que les soldats y pullulaient, à cette époque de guerre quasi
chaude avec l’Union soviétique, juste de l’autre côté du
détroit de Behring. Une fois de plus, les militaires allaient
faire progresser la santé. Quand je pense qu’on les accuse de
ne penser qu’à occire !
De ces recherches sont nés la plupart des répulsifs
aujourd’hui utilisés. Sachez, pour votre culture personnelle,
mais aussi pour exercer votre mémoire et impressionner vos
amis piqués à qui mieux mieux lors de ces insupportables
dîners estivaux en Camargue, qu’ils sont au nombre de
quatre : le DEET, l’IR3535, le KBR 3023 (aussi appelé
icaridine) et le PDM. Seulement quatre ? vous demanderez-
vous. Mais quatre, c’est déjà beaucoup, vous répondra le
docteur Lundwall. Car quatre, ce sont quatre modes d’action
différents. Autant d’obstacles à de possibles résistances.
Généralement, c’est le DEET qui se montre le plus
efficace. Appliquez-le sur votre bras. Il vous protégera en
moyenne quatre cent vingt-six minutes contre l’attaque des
moustiques-tigres, contre moins de cent pour les produits
concurrents.
Peut-on en tirer pour autant la conclusion qu’avec le
DEET on a trouvé le rempart ? Vous connaissez maintenant
l’ingéniosité de dame Nature pour deviner qu’il n’en est
rien. Le DEET protège très peu de temps contre d’autres
espèces, dont beaucoup sont des anophèles.
D’innombrables autres tests, impliquant des milliers et
des milliers de cobayes humains plus ou moins volontaires
(beaucoup étaient des soldats), plus ou moins dénudés et
tous offerts à l’appétit des moustiques, ont montré :
1) qu’aucune protection n’est absolue ;
2) que la protection d’un répulsif diminue d’un
minimum de dix fois le risque d’être piqué ;
3) qu’il ne faut pas lésiner sur la dose : un répulsif
n’est pas un parfum ; deux-trois gouttes derrière
l’oreille ne suffisent pas. D’autant qu’il perd
beaucoup de son efficacité au-delà de quatre
centimètres : une application sur une joue ne protège
pas l’autre. C’est la raison pour laquelle les bracelets
qu’on vous propose sont de simples escroqueries ;
4) que la durée de la protection diminue assez vite avec
le temps : six heures après le traitement, vous avez
déjà perdu la moitié de son effet ;
5) que, dans une pièce, la durée de la protection dépend
de la chaleur : dix heures à vingt-six degrés, deux
heures à deux degrés ;
6) qu’aucune publication sérieuse n’établit la toxicité
des répulsifs, même sur la peau de bébés de deux
mois ;
7) que les vêtements aussi peuvent être traités avec des
répulsifs, et avec grande efficacité. Souvent
meilleure que celle offerte par les répulsifs sur la
peau. L’exemple des soldats américains engagés en
Somalie montre une efficacité deux fois et demie
supérieure contre le paludisme. Et n’ayez pas peur
de nettoyer vos chemises et vos pantalons : ils
gardent intact leur pouvoir d’écarter les moustiques
après trois lavages. Seul leur knock down effect
s’atténue fortement ;
8) que ce traitement des vêtements est ainsi plus
pratique, car son efficacité plus durable : pas besoin
de s’étaler sur la peau du produit toutes les deux
heures ;
9) que la combinaison d’un double traitement, peau et
vêtements, assure la meilleure des protections ;
10) que la dengue est particulièrement habile pour
franchir toutes les barrières.
Et c’est ainsi que, sous les applaudissements, le docteur
Lundwall conclut son exposé : n’oubliez pas que, dans la
vie, on n’a aucun moyen d’être protégé de tout. Pour avoir
des chances de survivre, il vaut mieux combiner toutes les
défenses. Cela dit, bon voyage !
Une grande brune pose la question, celle que tout le
monde attend :
« Moi, je suis tout le temps piquée. Mon copain jamais. Y
a-t-il des peaux à moustiques ?
– Oui !
– Et sait-on l’expliquer ?
– Non. Le mystère reste entier. Question d’odeurs. La
saleté n’arrange rien, bien sûr. Mais comme vous semblez
d’une hygiène parfaite, vous devez avoir un parfum
personnel qui les attire. Félicitations ! »
À ma gauche, une des étudiantes me jetait depuis un
certain temps des regards étonnés. À l’évidence, mon âge
devait l’intriguer. Elle finit par se lancer :
« Vous êtes entomologiste ? »
Je lui réponds par la négative. En ajoutant : « Hélas, car
cette discipline me passionne de plus en plus. » La jeune
fille soupire.
« C’est comme moi ! Je suis interne en parasitologie. Et
je ne trouve aucune, vous m’entendez, aucune formation en
entomologie médicale. »
Je me souviens alors du maître François Rodhain et de sa
même colère, ô combien légitime. Je me promets de me
mêler à la campagne !
Qui est piqué ? Le mystère
des « peaux à moustiques »
Maintenant que nous savons quels moustiques piquent et
pour quelle raison, il intéressera peut-être nos lecteurs
d’élucider ce mystère : pourquoi certains et certaines d’entre
nous sont-ils « toujours piqués », alors que d’autres ont
l’impudence d’être, ou de se croire, toujours épargnés ?
Je voulais, une bonne fois pour toutes, en avoir le cœur
net. J’ai posé la question de confiance à Jean-Baptiste Ferré,
entomologiste à l’EID, cette Entente interdépartementale
qui lutte contre l’ennemi piqueur le long du littoral
méditerranéen :
« Oui ou non, existe-t-il des “peaux à moustiques” ? »
La réponse ne s’est pas fait attendre, accompagnée d’un
rire qui m’a quelque peu humilié :
« Désolé ! Mais ce genre de peau n’a jamais été
répertorié », m’affirme-t-il.
Pourtant, la suite de son raisonnement a vite tempéré le
côté péremptoire de sa déclaration.
« Les moustiques sont d’abord attirés par le CO2. Et
certains corps en émettent plus que d’autres. Ainsi les
femmes enceintes et les personnes malades : leur peau n’est
pas différente, mais leur métabolisme accéléré dégage plus
de ce gaz. Sans oublier la chaleur causée par la fièvre.
Ensuite, les moustiques sont très sensibles aux odeurs,
beaucoup plus que nous. Ils ont des capteurs que nous
n’avons pas. Mais, parmi les odeurs, chaque espèce de
moustiques aura sa préférence. Elle choisira sa proie en
fonction de cette odeur.
– J’ai lu une étude selon laquelle les consommateurs de
bière étaient davantage piqués.
– Je confirme. Pour quelle raison ? On ne sait pas
vraiment. Soit c’est l’haleine du buveur qui attire dame
moustique. Soit, plus probablement, l’alcool accélère la
respiration, donc… la production de CO2.
– Et les enfants, les personnes âgées ? On les dit plus
vulnérables.
– Sans doute parce qu’ils se défendent moins bien. Les
moustiques vont au plus facile, pour se remplir le ventre au
plus vite. La forme des proies peut aussi jouer son rôle. Les
moustiques ont de bons yeux. Certaines espèces attaquent
certains animaux et pas les autres. Vous voyez que la
réponse est complexe.
– Avant-dernière question : les diabétiques sont-ils plus
piqués ?
– Aucunement ! Le taux de sucre dans votre sang n’a
aucune influence sur votre odeur. Pas plus que votre groupe
sanguin.
– Cette fois, c’est la dernière question : si je veux mettre
toutes les chances de mon côté, dois-je me laver
soigneusement et régulièrement ? Ou, posée différemment :
les dégoûtants sont-ils punis de leur saleté ?
– Certains moustiques adorent plus que tout le parfum de
certains savons. »
Alors, me faisant, j’en suis sûr, l’interprète de vous tous,
lecteur, lectrice, je me suis exclamé :
« Vous savez qu’à force de ne jamais fournir de
certitudes, certains scientifiques sont désespérants ? »
IV
ÉRADIQUER
OU CONTRÔLER ?
Gallipoli
Ignoré des Français, ce nom, pour les Australiens, a le
même goût de mort que Verdun pour nous.
Il s’agit d’une petite ville où la Turquie, alliée de
l’Allemagne, avait concentré ses troupes pour défendre le
détroit des Dardanelles que les Français et les Britanniques
voulaient forcer pour apporter des renforts à leur amie la
Russie.
Avant l’assaut du 25 avril 1915, l’Angleterre avait recruté
partout au sein du Commonwealth, et notamment en
Nouvelle-Zélande et en Australie. Cette seule bataille coûta
plus de dix mille morts.
Winston Churchill dut démissionner : en tant que premier
lord de l’Amirauté, il portait de l’échec allié une lourde
responsabilité. Et Mustafa Kemal, qui dirigeait la
victorieuse armée turque, monta vers le pouvoir.
N’oublions pas la Somme, ni Verdun, ni le Chemin des
Dames. Mais la guerre de 1914-1918 s’est aussi déroulée là,
dans cet extrême-nord-est de la Grèce. Trois années durant,
plus d’un million d’hommes vont se faire face, alternant
combats d’une violence extrême et longues périodes
d’attente.
Chaque été, les moustiques reviennent. Et, avec eux, le
paludisme, qui n’était pas loin de frapper la moitié des
soldats.
Les haut gradés des deux camps sont à bout. Comment
faire la guerre avec des troupes déjà mortes ou mourantes
avant même d’affronter le feu de l’ennemi ? Parmi les
Français, déjà vingt mille fiévreux doivent être évacués !
C’est alors qu’interviennent les deux frères Sergent1.
Ils sont nés en Algérie, Edmond en 1876, Étienne deux
ans plus tard. C’est à l’Institut Pasteur de Paris qu’ils
viennent finir leurs études. Émile Roux, le directeur, les
remarque, les engage comme assistants et, sans tarder, les
renvoie dans leur pays, où le paludisme fait des ravages.
Quinze ans durant, ils vont lutter contre les moustiques,
dont Laveran vient de découvrir le parasite, cause de la
maladie.
Janvier 1916, le gouvernement français commence enfin
à s’inquiéter de l’hécatombe qui frappe l’armée d’Orient.
Les deux frères, considérés comme les meilleurs
spécialistes, sont envoyés sur place par un certain Justin
Godart, sous-secrétaire d’État à la Guerre.
À Salonique, ils trouvent une situation sanitaire
dramatique et des gradés goguenards. À quoi vont servir ces
petites pilules que Paris nous envoie ? Et ces moustiquaires,
si peu pratiques ? Mieux vaut les tailler d’une large fente
pour pouvoir y entrer plus facilement !…
Colère des frères Sergent : « Votre santé est précieuse et
ne vous appartient pas ! Combien de vos camarades sont
tombés depuis deux ans ? En ne vous soignant pas, vous
devenez des déserteurs ! »
Un plan est lancé, aussitôt mis en œuvre.
1) Quarante centigrammes de quinine chaque soir dans
la soupe, avec contrôle aléatoire des urines pour
vérifier les contrevenants.
2) Repérage, dans toute la région, des sites favoris des
moustiques pour éviter d’y envoyer les troupes et
destruction des larves.
3) Protection par des grillages ou des moustiquaires
(fermées !) de tous les lieux de séjour.
4) Campagne d’information générale. Affiches, tracts,
et dix cartes postales dessinées par les illustrateurs
les plus connus de l’époque, dont Benjamin Rabier,
le père de La vache qui rit. Sur le thème commun
« Le Moustique, voilà l’ennemi ! », chacun s’en
donne à cœur joie. Et les bouts rimés qui les
accompagnent ne manquent pas de saveur.
« Chaque jour en avaleras (de la quinine), de fait et
volontairement »
« Au toubib tu démontreras que tu l’as prise
sagement. »
Le résultat récompense l’ardeur des Sergent et désarme
les ricaneurs.
Durant l’année qui suit le plan, en 1917, le paludisme
frappe trois fois moins les soldats français que leurs
camarades anglais, pourtant d’un tiers moins nombreux. On
saura plus tard que, cet été-là, les armées allemandes
souffriront de fièvres comme jamais. Impossible dans ces
conditions de percer une bonne fois le front allié, comme il
était prévu.
Sans le double renfort des moustiques et des deux frères
Sergent, peut-être que la victoire en 1918 aurait changé de
camp.
Notes
1. Annick Perrot, Maxime Schwartz, Le Génie de Pasteur au secours des
poilus, Paris, Odile Jacob, 2016.
Il était une fois un insecticide
Le DDT, l’insecticide le plus connu de toute l’histoire et
le plus condamné, ne date pas d’aujourd’hui. C’est en 1874,
à Strasbourg, dans l’Alsace occupée par les Allemands
depuis la défaite française de 1870, qu’un jeune chercheur
autrichien le découvre. Il s’appelle Othmar Zeidler.
En fait, c’est un produit nouveau qu’il a créé, le
dichlorodiphényltrichloroéthane, mais il a beau faire, il n’en
voit pas l’utilité.
Il faut attendre plus de soixante ans pour qu’un autre
chercheur donne toute sa valeur à cette découverte. Il
s’appelle Paul Hermann Müller et travaille pour la société
suisse Geigy, qui veut proposer un produit capable de tuer
les mites. L’idée vient à Müller d’utiliser ce DDT. Les mites
n’y résistent pas, les doryphores (ces ravageurs de pommes
de terre) non plus. Geigy devine qu’elle tient là un pactole.
Nous sommes en 1939. La guerre éclate. Suisse, c’est-à-dire
neutre et réaliste, Geigy dépose les brevets nécessaires et
propose aux deux camps sa trouvaille. Immédiatement, les
Américains l’achètent en masse pour débarrasser leurs
armées de tous ces poux dont les piqûres non seulement
démangent, mais transmettent des maladies graves, tel le
typhus. Tout de suite, le DDT prouve sa miraculeuse
efficacité. Et comme sa production ne coûte pas grand-
chose, pourquoi s’en priver ? Partout où ils passent, Asie
puis Europe, les Américains déversent du DDT. Les poux
succombent, mais aussi les moustiques. Le paludisme
recule, puis disparaît, de même que toutes les maladies
transmises par ces vecteurs.
Une fois la paix revenue, l’utilisation du DDT ne connaît
plus de limites. Partout on pulvérise, partout on inonde.
Notamment dans les champs où l’agriculture se modernise.
Pourquoi se laisser importuner par ces odieux insectes qui
empêchent les plantes de faire docilement leur travail de
plantes : produire, produire toujours plus ? Mais la santé
n’est pas oubliée. Le DDT continue d’occire les moustiques,
quel que soit le continent où ils ont choisi de mener leurs
activités suceuses et malfaisantes. Et partout, les résultats
tiennent de la magie. Un exemple : le Sri Lanka. Le nombre
de malades s’approchait des trois millions, avec sept mille
trois cents décès chaque année. Après avoir traité tous les
sites larvaires et un grand nombre d’habitations, ce chiffre
descend à… dix-sept cas et aucun décès.
L’Organisation mondiale de la santé est à la manœuvre.
En 1955, un programme d’éradication du paludisme est
lancé. Comme on pouvait s’y attendre, son arme principale
est le DDT.
Bref, la chimie devient la meilleure amie de l’homme.
Pourvu d’un tel renfort, comment ne pas envisager l’avenir
avec confiance ?
Certaines voix se lèvent, çà et là, tempérant cet
enthousiasme. Certains moustiques auraient l’audace de
résister à l’aspersion et il semblerait que certains animaux
domestiques ressentent quelques troubles depuis quelque
temps.
Personne ne prête attention à ces alertes. Pourquoi gâcher
l’optimiste général ?
Éclate alors une bombe. C’est un livre.
Rachel Louise Carson est bien oubliée aujourd’hui.
Née à Pittsburgh en 1907, elle se passionne pour la
zoologie et notamment la zoologie marine. D’abord
biologiste au Bureau des pêches, elle choisit vite une
orientation professionnelle qui ne peut avoir que notre
sympathie : raconter la mer. La mer, ses mécanismes, ses
habitants, son utilité et sa fragilité. Premier best-seller :
Cette mer qui nous entoure. Un titre, d’ailleurs, qui pourrait
parler de la France : n’avons-nous pas le deuxième littoral
du monde ? D’autres livres suivent, toujours sur le même
thème et toujours avec le même succès.
Peu à peu, Rachel Louise Carson change de ton et devient
de plus en plus virulente. Elle décide de s’attaquer aux
progrès de la chimie. En 1962 paraît Silent Spring,
« Printemps silencieux », bientôt traduit dans toutes les
langues possibles. Pourquoi le printemps est-il devenu
silencieux ? Parce que les oiseaux n’en chantent plus
l’arrivée. Tout simplement parce qu’ils sont morts. De quoi
sont-ils morts ? Des insecticides de synthèse et, d’abord et
surtout, du… DDT.
Sitôt cette parution, l’émotion monte et s’étend.
Comment a-t-on pu nous cacher l’envers du « miracle
DDT » ?
La bataille qui va suivre est passionnante.
ACTE I
Suite au livre de Mme Carson, des observations se
multiplient. Ici, ce sont des poissons retrouvés morts après
des pulvérisations de DDT sur la surface d’un étang. Un peu
partout, on constate que, depuis l’utilisation de l’insecticide,
les oiseaux se font plus rares, surtout les rapaces, parmi
ceux-ci l’aigle, figure emblématique des États-Unis. Des
associations se créent, toutes demandent l’interdiction du
produit. Les scientifiques confirment que le DDT est un
poison qui se concentre d’autant plus qu’on avance dans la
chaîne alimentaire. C’est pour cela qu’il agresse surtout les
prédateurs, par exemple les rapaces. En outre, il se montre
particulièrement nocif pour la plupart des espèces
aquatiques. Enfin, il est prouvé que c’est « un polluant
organique persistant » : sa durée de malfaisance peut
atteindre quinze ans dans les sols et plusieurs dizaines de
jours dans les cours d’eau. L’affaire est entendue. Dès 1970,
la Suède et la Norvège prohibent le produit miracle. Tous
les autres pays vont suivre.
L’interdiction est confirmée par la convention de
Stockholm, le 22 mai 2001 : cent cinquante-huit pays
signent son arrêt de mort.
C’est sans doute la première fois dans l’histoire que des
préoccupations environnementales sont prises en compte
par la communauté internationale, et l’obligent à changer de
pratique.
Radicalement et sans attendre.
ACTE II
Suite à ces interdictions, les moustiques reviennent de
plus belle et leur cortège de maladies.
Le paludisme dans leur sillage. Et si le DDT était moins
dangereux que le refus du DDT ?
Le débat est lancé, d’une violence inouïe. Les
environnementalistes sont accusés de meurtres, de millions
de meurtres : toutes ces personnes qui ne seraient pas
mortes si on avait pu, grâce au DDT, continuer d’éliminer
les moustiques.
On n’est pas étonné d’apprendre que les industriels du
tabac participent activement à cette campagne contre les
défenseurs des milieux naturels. Tout affaiblissement des
ONG est bon à saisir. En 2012, Noami Oreskes et Erik
Conway, les auteurs américains du livre Les Marchands de
doute, ont bien décrit le mécanisme. Pour le DDT, comme
pour le tabac, comme pour le dérèglement climatique, les
industriels directement intéressés jettent le doute sur les
conclusions des scientifiques. Rien de plus simple et de plus
malhonnête que leur argumentation : puisque rien n’est
certain, continuons (de vendre nos produits) comme avant.
ACTE III
S’ouvre alors une autre ligne de front. Le DDT ne serait
pas seulement ravageur, il deviendrait rapidement
inefficace. Car les moustiques ne subissent pas sans réagir
l’assaut de la chimie : ils développent vite des résistances.
Cette très mauvaise nouvelle est partout constatée,
notamment en Afrique tropicale : soixante-quatre pour cent
de moustiques résistants en 2001, quatre-vingt-onze pour
cent en 2014. Voilà le plus inquiétant dans cette mauvaise
nouvelle : la progression des résistances. On croyait pouvoir
un jour et pour toujours éradiquer notre planète de tous ses
moustiques. De même, une fois inventés les antibiotiques,
on avait eu la certitude d’en avoir fini une bonne fois pour
toutes avec les maladies infectieuses. Naïve espérance !
Imbécile ambition ! Rien n’est jamais acquis. Telle est la loi
de la vie. Les espèces vivantes (dont, pour notre malchance,
les espèces nuisibles) s’adaptent en permanence et trouvent
toujours le moyen de se préserver.
*
Quel bilan ?
1) Les moustiques n’ont pas disparu ; ils auraient même
plutôt tendance à se multiplier et à étendre, profitant du
réchauffement général, leur terrain de jeux malfaisants.
2) Les maladies dont ils nous font cadeau se répandent.
3) Le DDT ne peut plus rien nous cacher. Toutes les
personnes de bonne foi savent désormais :
– qu’il est nocif, durablement nocif pour
l’environnement ;
– qu’il est, potentiellement, dangereux pour la santé
humaine ;
– qu’il rencontre de plus en plus de résistance chez les
insectes qu’il est censé occire.
4) Cependant, il reste efficace. Et, aujourd’hui, aucun
produit n’a pu le remplacer, aussi peu cher, aussi facile
d’utilisation. Si bien que tout arrêt du recours au DDT est suivi
d’une résurgence des maladies liées aux moustiques.
5) En conséquence, l’Organisation mondiale de la santé,
qui, d’ailleurs, a toujours continué d’accepter le recours au
DDT pour des raisons médicales, recommande aujourd’hui
son utilisation, mais seulement en cas d’épidémie. Et
seulement à l’intérieur des maisons. Ainsi, en pulvérisant les
murs et les sols, on n’agresse pas l’environnement, et on peut
diminuer de quatre-vingt-dix pour cent le risque de paludisme.
L’histoire du DDT est particulièrement éclairante. La
géopolitique des moustiques, c’est aussi la géopolitique des
guerres menées contre les moustiques et… la géopolitique des
batailles concernant les méthodes pour tuer les moustiques.
Une côte maudite
Depuis la nuit des temps, les rivages méditerranéens entre
Marseille et Cerbère, la frontière espagnole, sont redoutés :
on y vit deux fois moins longtemps que dans le reste de la
France. C’est un « pays de fièvres ». Tout le monde sait
qu’il faut en rendre responsables les moustiques. Ils
pullulent à leur aise dans cette suite de lagunes et de marais.
Et, régulièrement, de terribles épidémies s’y déclenchent.
Comme en 1917, lorsque sont hospitalisés à Montpellier les
blessés de l’armée d’Orient. Comme en 1939, lorsque
arrivent en masse les réfugiés de la guerre civile espagnole ;
ou en 1943, lorsque viennent de Libye se reposer des
régiments de l’Afrika Korps.
Beaucoup de ces soldats avaient été touchés par le
paludisme. En les piquant, les moustiques locaux ingéraient
le falciparum. Et comme les moustiques contaminés avaient
besoin de piquer à leur tour… l’ensemble de la population
tombait progressivement malade.
Longtemps cette côte est restée en jachère, sur une
étendue de trente kilomètres. Qui voudrait y passer ses
vacances ? L’hôtellerie espagnole profite de la situation.
C’est elle qui va capter tous les touristes amoureux du soleil
de la Méditerranée.
Il faut attendre 1958 pour une mobilisation générale. Les
conseils départementaux de l’Hérault, du Gard et des
Bouches-du-Rhône, bientôt rejoints par l’Aude et les
Pyrénées-Orientales, décident de mettre en valeur leurs
plages. Une mission est créée, qui prend vite le nom de celui
qui va s’y donner corps et âme, un haut fonctionnaire de
légende : Pierre Racine (créateur de l’École nationale
d’administration, plus tard directeur de cabinet du Premier
ministre Michel Debré). À l’évidence, un préalable
s’impose : se débarrasser des sales petites bêtes qui
pourrissent l’atmosphère. Ainsi naît l’ « Entente
interdépartementale pour la démoustication du littoral
méditerranéen » (EID).
Dans un premier temps, renfort chimique à la rescousse,
on était parti pour « éradiquer ». On révisa vite l’ambition à
la baisse. Il ne s’agira plus que de « contrôler » pour
parvenir à une situation « tolérable ». Trois espèces de
moustiques sont particulièrement ciblées. Deux Aedes, le
« caspius » et le « detritus » : ils habitent les zones humides.
Et un Culex, le pipiens, qui préfère la ville. Mais un
quatrième ennemi s’est ajouté. Et c’est le plus redoutable,
car il peut porter la dengue, le chikungunya, le Zika. Vous
avez reconnu le tigre. On l’a repéré à Menton dès 2004. Il
venait d’Italie. Depuis, il s’est installé dans trente-trois de
nos départements…
L’« Entente », qui connaît son territoire mètre par mètre
et flaque par flaque, le moindre repaire de larves, la plus
infime villégiature d’adultes, traite chaque année plus de dix
mille hectares, deux mille kilomètres de fossés, soixante-
quinze mille bouches d’égout.
Et, pour ce faire, elle n’utilise, bien sûr, que les
insecticides autorisés par des directives européennes de plus
en plus précautionneuses. Les industriels se sont
désintéressés de ce marché soumis à trop d’homologations.
Ainsi, pour le milieu naturel, un seul insecticide est
disponible, le Bti (Bacillus thuringiensis israelensis). Très
sélectif, il tue les larves qui l’avalent. Il est répandu par voie
aérienne.
Pour les actions en ville, les produits sont tous à base de
pyréthrinoïdes, ces principes actifs présents dans les
répulsifs vendus dans le commerce.
Que se passerait-il si ces produits venaient à manquer ?
Contrairement aux rêves de ceux qui pensaient que la
« modernité » devrait « quand même » pouvoir nous
permettre de nous débarrasser des moustiques « une bonne
fois pour toutes », cette campagne doit être permanente. Au
plus léger relâchement, ils reviennent. En force. Et sans la
participation de toute la population (humaine), il ne sera
jamais possible de limiter les nuisances. Dans un quartier, il
suffit d’un seul immeuble mal surveillé, dans un lotissement
d’un seul pavillon négligé, pour que nos ennemis s’y
établissent et que les efforts de tous soient rendus inutiles.
Le moustique nous oblige à la solidarité, et à la vigilance.
Voilà pourquoi les publications, largement distribuées par
l’Entente, ressemblent à des manuels pour professionnels du
bâtiment. En même temps que vous lisez, vous vous
construisez une vraie compétence en la matière, vous
découvrez, effaré, à quel point nos chers moustiques nous
aiment. Désormais, on le sait, plus que jamais, les
moustiques ne peuvent se passer de nous. Ils s’immiscent
partout dans nos vies, profitant du plus minime interstice,
même le moins ragoûtant, pour y emménager et préparer
leurs attaques : les fosses d’aisances, les vides sanitaires, les
gouttières bouchées, les caves, les canalisations qui fuient,
les pneus et autres encombrants qui traînent dans une
cour…
Saluons ainsi les recommandations de l’Entente ! Elles
mêlent bon sens et poésie. Par exemple, dans les bassins
d’ornement creusés dans vos jardins, s’il vous plaît,
n’oubliez pas d’élever des poissons rouges : aucune larve
n’échappera à leur voracité. Les guppys du Cambodge ont
montré l’exemple.
Une solution :
stériliser les mâles !
La lucilie dite « bouchère » porte un nom latin encore
plus explicite : Cochliomyia hominivorax (dévoreuse
d’hommes).
C’est une sorte de mouche décrite pour la première fois
par un Français, Jean-Charles Coquerel. En 1857, visitant le
bagne de Guyane, il observe les plaies des prisonniers.
Contrairement aux asticots, qui se contentent de matières
mortes, les larves de cette lucilie dévorent les chairs
vivantes. Ces charmantes petites bêtes causent aussi des
ravages dans les troupeaux. Il leur suffit d’une petite
blessure pour s’y installer et commencer leur repas.
Comment se débarrasser de ce fléau ?
À deux entomologistes américains, Raymond Bushland et
Edward Knipling, vient, dans les années 1950, l’idée géniale
de stériliser des mouches mâles. La méthode est simple : on
les soumet à des rayonnements ionisants.
Il suffit alors de les lâcher en grand nombre dans la
nature. Les mouches femelles ne s’accouplant qu’une seule
fois, elles ont toutes les chances de tomber sur ce mâle
stérile…
Les générations de lucilies deviennent de moins en moins
populeuses. Et les animaux ou les humains blessés n’ont
bientôt plus à craindre la visite de ces horribles larves
dévoreuses.
Cette technique de l’insecte stérile, également appelée
autocide (les insectes se détruisent eux-mêmes), est, depuis
cette découverte, largement utilisée, par exemple pour se
défendre contre les mouches à fruits.
Et, un peu partout dans le monde, des usines ont pour seul
objet de produire par centaines de millions des mâles
stériles.
Des campagnes d’éradication à grande échelle furent
ainsi menées par la FAO1, notamment en Libye. Durant des
semaines, sur plus de quatre cent mille kilomètres carrés, on
y largua par avion des millions de lucilies mâles stériles.
De nouveau, les chercheurs croyaient avoir trouvé la
solution miracle, certes un peu coûteuse et lente, mais
radicale. Ils n’avaient oublié qu’une chose : consulter les
femelles. Lesquelles, dans beaucoup d’espèces, préfèrent les
mâles féconds… Pour renforcer l’attractivité des stériles, on
dut leur adjoindre certains parfums…
Globalement efficace pour les mouches, cette technique
montra vite ses limites pour les moustiques. Les mâles
sortaient quasi détruits des irradiations auxquelles on les
avait soumis. Plus aucune femelle n’en voulait ! Il fallait
changer la méthode de stérilisation. C’est alors que le génie
génétique fut appelé au secours.
Deux découvertes majeures allaient permettre d’avancer :
les ciseaux moléculaires et le forçage génétique.
Notes
1. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.
Les ciseaux moléculaires
Comme son nom l’indique, le « biomimétisme » imite la
nature. Sont rassemblées sous ce mot des innovations tirées
de l’observation du vivant. Ainsi, l’idée du Velcro est venue
de l’observation de plantes dont certains organes sont munis
de petits crochets. Ainsi, les Japonais, pour dessiner le nez
de leurs trains à grande vitesse (Shinkansen), ont pris pour
modèle le bec pointu des martins-pêcheurs, inégalables pour
pénétrer dans l’eau sans rien perdre de leur vitesse.
De l’observation du vivant est venue aussi l’une des
avancées majeures en microbiologie : ce qu’on appelle
aujourd’hui les « ciseaux moléculaires ».
On sait depuis longtemps que les bactéries sont, pour la
plupart, essentielles au développement de la vie et attaquées
en permanence par des virus dits « bactériophages » (ou
« phages »), c’est-à-dire « mangeurs de bactéries ». Ces
phages s’introduisent dans la cellule et en détournent à leur
profit toute la machinerie nécessaire à leur fonctionnement.
Cette dernière, piratée, se met à fabriquer, non de nouvelles
bactéries, mais… une infinité de virus.
Les bactéries ne sont pas nées de la dernière pluie, mais il
y a plus de trois milliards d’années. Elles ont eu le temps
d’apprendre à réagir aux agressions.
Voilà une quinzaine d’années, des chercheurs ont
découvert leur méthode de défense contre les virus.
La plupart des bactéries meurent de ces attaques. Pourtant
certaines réussissent à survivre. Comment l’expliquer ?
À la première attaque, la bactérie capture l’ADN du virus
envahisseur et, si l’on peut dire, le range dans ses archives.
L’endroit où elle le garde en mémoire s’appelle le CRISPR.
C’est une région particulière du chromosome, composée
d’une suite de séquences particulières (Clustered Regularly
Interspaced Short Palindromic Repeats). En même temps
qu’elle catalogue le virus, la bactérie s’y adapte. En d’autres
termes, elle s’immunise.
Imaginons maintenant que le même virus se représente à
la porte de la bactérie, avec les mêmes intentions
belliqueuses. Il est immédiatement reconnu. La bactérie
appelle alors à son secours une alliée, une enzyme appelée
d’un nom qu’on aurait pu trouver plus évocateur : Cas9.
Grâce à l’intervention d’un « guide » qui porte en lui
l’empreinte de l’ennemi, cette serviable enzyme est
conduite avec une précision infaillible jusqu’au vilain virus,
dont elle va détruire l’ADN en deux temps trois
mouvements. Au revoir l’intrus ! Finie pour lui l’ambition
de se reproduire.
La bactérie est sauvée, prête à repousser un nouvel assaut.
Le 28 juin 2012 paraît, dans la revue américaine Science,
un article qui fait sensation. Deux jeunes femmes l’ont
signé : une, native de Hawaï, Jennifer Doudna, et l’autre,
Française, Emmanuelle Charpentier. Depuis quelque temps,
l’idée rôdait. Ne pourrait-on pas imiter les mécanismes
immunitaires précédemment décrits pour améliorer les
techniques d’intervention sur les gènes ? Jennifer et
Emmanuelle ont publié les premières. Depuis, une bataille
fait rage pour déterminer qui sont les véritables inventeurs
de ces ciseaux moléculaires. Les enjeux sont gigantesques,
et notamment financiers. Car cette méthode est trois fois
révolutionnaire : par sa simplicité, sa rapidité et son faible
coût.
Aujourd’hui, les scientifiques savent identifier la fonction
de plus en plus de gènes. Certains sont causes de maladies.
Pourquoi ne pas les supprimer ?
Rien de plus facile avec la technique CRISPR-Cas9.
On va fabriquer en laboratoire trois éléments.
Lesquels – deux ARN et la fameuse enzyme Cas9 –
peuvent être comparés à un rayon laser, un cube de Lego et
une paire de ciseaux.
Ensemble, ils forment une arme redoutable qui va être
injectée dans le noyau de la cellule.
Un premier ARN joue le rôle du laser : il va balayer tout
le génome pour reconnaître la place exacte du gène qu’on
veut supprimer.
Sitôt cette cible repérée, un deuxième ARN vient
s’apparier (s’emboîter, tel un Lego) à l’ADN de ce gène
défectueux.
C’est maintenant à l’enzyme d’agir. Elle sait où couper,
elle ne s’en prive pas.
De même, les cibles militaires sont identifiées, puis très
précisément situées par géolocalisation. Il ne reste plus qu’à
les frapper par des missiles guidés par laser.
On peut ainsi supprimer un gène, et s’en tenir là. On peut
aussi le remplacer par un autre. Il suffit d’employer la même
méthode.
Nous n’avons pas encore bien mesuré les possibilités,
immenses et vertigineuses, de ces techniques. Il ne s’agit de
rien de moins que de pouvoir, le plus simplement du monde,
manipuler l’ensemble du vivant. En supprimant les gènes
défectueux, et/ou en les remplaçant par d’autres gènes, on
pourra traiter d’innombrables maladies. Qui le refusera ? On
pourra créer des agricultures plus efficaces, des aliments
meilleurs pour la santé. Qui s’en plaindra ? En intervenant
sur notre patrimoine génétique, on pourra aussi « éditer »,
c’est-à-dire modifier les humains, voire en fabriquer de
nouveaux, plus grands, plus musclés, plus intelligents… Qui
l’acceptera ?
Quant aux insectes porteurs de parasites et donc vecteurs
de maladies, tels nos chers moustiques, ils sont au premier
chef concernés par CRISPR-Cas9. Chez eux aussi, on peut
installer des gènes qui les empêcheront de nuire.
Alors intervient une autre technique, application de la
précédente, et qui bouleverse tout autant les règles
immémoriales du vivant.
En finir avec les moustiques
ou les vacciner ?
Grâce à ces ciseaux moléculaires, rien n’est plus facile
qu’insérer de nouveaux gènes dans les moustiques.
Certains chercheurs ont choisi une méthode radicale.
Comme nous avons désormais les moyens de nous
débarrasser de ces petites bêtes malfaisantes, pourquoi s’en
priver ?
D’autres, plus prudents, préfèrent la vaccination. On va
laisser vivre les moustiques, mais en les empêchant de
nuire.
Petit détour par le Brésil.
La ville de Piracicaba (quatre cent mille habitants) est
située à cent soixante kilomètres de São Paulo. Sa richesse,
longtemps fondée sur l’agriculture (café, canne à sucre),
s’est trouvé de nouvelles sources, industrielles (métallurgie,
machinisme agricole et, plus récemment, production
intensive de biocarburants). Tout irait pour le mieux dans
cette cité prospère, sans la rivière qui la traverse. Que ses
flots, souvent tumultueux, soient chantés par les poètes
locaux, personne ne s’en plaindra. Mais que ces eaux
attirent les moustiques, des hordes de moustiques qui
gâchent la moindre promenade, qui interdisent les concerts
en plein air, qui ôtent tout charme aux rendez-vous
amoureux, quand ils ne transmettent pas dengue,
chikungunya et Zika, la population gronde.
Sensible à la colère de ses électeurs, la municipalité a
décidé d’employer les grands moyens. Elle a proposé à une
société anglaise de venir installer sur ses terres une usine
d’un genre un peu particulier.
Tout démarre donc en Angleterre, avec deux de ses
institutions les plus renommées : l’Imperial College et
l’université d’Oxford. Cette dernière crée une société pour
commercialiser des produits issus de ses laboratoires (Isis
Innovation). C’est ainsi que se développe Oxitec, sous
l’impulsion d’un duo de scientifiques, Luke Alphey (passé
aussi par l’Imperial College) et Dean Thomas. Des années
durant, ils vont travailler pour améliorer la technique de
l’« insecte stérile ». Un premier brevet est déposé en 1999.
Leur cible est l’Aedes aegypti, porteur de divers virus, dont
celui de la dengue. Les deux chercheurs parviennent à
modifier génétiquement les mâles, de telle sorte qu’ils ne
donnent naissance qu’à des enfants moustiques incapables
de survivre.
Le processus est d’une grande intelligence. On injecte de
l’ADN modifié dans les œufs. Cet ADN ordonne la
production d’une protéine capable de bloquer le
développement des cellules. En captivité, on fournit aux
moustiques issus de ces œufs un antibiotique, la
tétracycline, qui empêche la méchante protéine d’agir. Ainsi
traités, les moustiques peuvent se développer normalement
et se reproduire. Une fois les moustiques relâchés dans la
nature, laquelle ne produit pas cette molécule de synthèse
qu’est la tétracycline, la protéine retrouve sa capacité de
nuisance. Et c’est ainsi que meurent les moustiques. Notons
que la descendance de ces mâles, après accouplement avec
une femelle sauvage, ne sera pas plus viable.
Quant à la façon de lâcher ces moustiques « modifiés »,
rien de plus simple pour les projeter hors de leur cage : il
suffit d’un ventilateur sans pales et d’une camionnette
roulant doucement dans les quartiers infectés.
Cette méthode, presque simple et radicale, ne peut
qu’intéresser tous ceux qui vivent dans des zones infestées.
En 2015, pour cent soixante millions de dollars, Oxitec
est vendue à la société américaine Intrexon. Une nouvelle
équipe de managers en prend les commandes. Pour
beaucoup, ce sont d’anciens cadres du producteur de
semences (génétiquement modifiées) Syngenta.
C’est à l’automne 2009 qu’Oxitec avait lancé dans
l’atmosphère ses premiers moustiques génétiquement
modifiés. Une île britannique des Caraïbes avait été choisie
pour l’expérience : Grand Cayman. Même si cet essai s’était
révélé concluant, avec une réduction rapide du nombre des
moustiques, un violent débat s’en était suivi. Avait-on le
droit de mettre en œuvre un tel programme sans recueillir
l’avis préalable de la population ? Et toutes les précautions
avaient-elles été prises pour éviter la prolifération de ces
nouveaux insectes ?
Indifférente à ces critiques, Oxitec a continué.
Notamment au Panama et dans l’État de Bahia, dans le
nord-est du Brésil.
Dès à présent, l’usine, installée donc non loin de
Piracicaba, « fabrique » chaque mois deux cent cinquante
millions de larves « modifiées ». Et elle lâche chaque
semaine sur l’agglomération pas moins de dix millions de
moustiques. Il faut d’autant plus de mâles « modifiés » que
les dames moustiques préfèrent les sauvages. Il semblerait
qu’elles ne daignent s’accoupler avec un « modifié » qu’en
désespoir de cause, quand elles n’ont rien de mieux à leur
disposition…
Même si les tenants de cette méthode réfutent
l’accusation de « mosquito genocide » (« Notre ennemi,
c’est la dengue et le Zika, non le moustique »), cette
extermination inquiète. Et comment pourrait-on ne pas
s’interroger ?
La nature a horreur du vide. Qui va occuper la niche
laissée vide par ces campagnes antimoustiques, quels
insectes vont les remplacer ? Ceux-là ne seront-ils pas plus
malfaisants, porteurs de parasites plus meurtriers ?
Autre raison de s’angoisser : comment vont se nourrir les
animaux qui font leur ordinaire des moustiques, larves ou
adultes ? Quelles seront les conséquences des famines chez
les batraciens, chez les poissons d’eau douce et chez les
oiseaux ? Notre agriculture ne sera-t-elle pas atteinte ?
Pour toutes ces raisons, d’autres chercheurs suivent une
autre piste, celle du vaccin. Il s’agit de réveiller le système
immunitaire du moustique. Pourquoi accepte-t-il sans réagir
l’intrusion d’un étranger dans son corps ?
À l’Université de Californie (Irvine, soixante kilomètres
de Los Angeles), Anthony James et son équipe modifient
eux aussi l’ADN du moustique, à qui l’ordre est maintenant
donné de détruire le parasite. Une autre méthode fait appel à
une bactérie nommée Wolbachia. On sait qu’elle peut
perturber la reproduction de certains insectes. Mais on lui a
aussi découvert la capacité de bloquer la propagation de
certains virus, dont celui de la dengue. Un Australien, Scott
O’Neill, a ainsi fabriqué des Aedes infectés par cette
bactérie alliée. On les a lâchés dans l’État du Queensland
avec des résultats très encourageants. D’autres pays ont fait
connaître leur intérêt : le Vietnam, l’Indonésie, le Brésil, la
Colombie.
Et, chaque fois, la fondation Bill et Melinda Gates n’a pas
mesuré son soutien. On sait que la lutte contre le paludisme
est une de ses priorités. Son apport dans ce seul domaine
aurait, depuis sa création, dépassé les… deux milliards de
dollars. Désormais, la puissance de tels philanthropes
l’emporte de beaucoup sur les moyens faiblissants des
institutions publiques.
Quel que soit le choix retenu, éradiquer ou vacciner,
demeure une difficulté majeure : la transmission des
modifications du gène. Devra-t-on toujours déverser dans la
nature des millions et des millions de mâles modifiés ?
Technique sans doute dangereuse, mais aussi coûteuse. Pour
rémunérer son service, la municipalité de Piracicaba, ville
riche, verse chaque année à Oxitec une somme tenue
secrète, mais dont on murmure qu’elle approche cinq cent
mille dollars.
À l’échelle du Brésil tout entier, un programme de lâcher
est prévu pour l’année 2017. Il devrait coûter dix-sept
millions de dollars.
Les pays les plus pauvres, notamment africains, là où
frappe le plus le paludisme, ne pourront se l’offrir. Même
avec l’aide du couple Gates.
C’est alors qu’une nouvelle découverte prend tout son
intérêt.
Forcer l’hérédité
La méthode du mâle stérile a montré ses limites : avant de
parvenir à des résultats significatifs, il faut produire des
millions et des millions de moustiques modifiés, puis les
lancer dans la nature. La contrainte est celle de l’hérédité,
dont les lois ont été découvertes par un moine morave vers
le milieu du XIXe siècle.
Johann Gregor Mendel naît le 22 juillet 1822, en Moravie
(région orientale de la République tchèque, alors partie de
l’Empire d’Autriche). Issu d’une famille pauvre, il choisit
de se faire moine pour « échapper aux rudesses de la lutte
pour la vie ». Et aussi pour continuer ses travaux de
botanique, une science qui le fascine depuis l’enfance.
Après des études de différentes sciences naturelles, à
Vienne, il revient s’installer dans son monastère, où il crée
un potager. Il y passe sa vie à étudier les petits pois
comestibles. En 1866, il publie les résultats de ses
recherches. Dans le milieu scientifique, presque personne ne
prête attention aux travaux de ce moine inconnu. Pourtant, il
y jetait les bases d’une science nouvelle, qu’on allait plus
tard appeler la génétique.
Commençons par le commencement.
Dans un organisme sexué, les chromosomes vont par
paires, l’un venant du père, l’autre venant de la mère. Ainsi,
pour chaque gène, par exemple le gène de la couleur des
yeux, nous avons deux gènes, l’un porté par le chromosome
d’origine paternelle, l’autre porté par le chromosome
d’origine maternelle.
Imaginons que, grâce à l’outil CRISPR-Cas9, on insère
dans l’un des deux chromosomes d’un moustique mâle un
gène de résistance au parasite responsable du paludisme.
Ce moustique mâle ainsi modifié sera relâché dans la
nature, au sein de laquelle il faut espérer qu’il trouve une
femelle à son goût. Selon toute probabilité, cette femelle
n’aura pas été modifiée. Considérons-la comme
« sauvage ».
Que peut-on attendre pour leur progéniture de cette
alliance entre un moustique « modifié » et une moustique
« sauvage » ?
Les tableaux suivants donnent la répartition du caractère
transmis dans le chromosome par la manipulation.
Transmission « normale »
Après quatre générations seulement, les moustiques
« modifiés », c’est-à-dire porteurs du gène de résistance au
paludisme, sont noyés dans la foule des « sauvages ». La
modification ne s’est pas transmise.
Cet échec a une raison : dans le chromosome, on n’a
inséré que le nouveau gène. Les « outils » qui ont rendu
possible l’insertion (dans notre langage, le laser de repérage
et le missile qui a dégagé le terrain) ont été laissés de côté.
Maintenant, imaginons que nous réussissions à les intégrer
dans le chromosome. Ce chromosome sera alors doté du
nouveau gène et des outils qui permettent de l’insérer
partout. À peine installées, ces armes vont entrer en action.
Elles repèrent dans l’autre chromosome l’endroit où intégrer
le nouveau gène (celui de la résistance au parasite). Aussitôt
dit, aussitôt fait. Et les deux chromosomes, celui qui vient de
la mère et celui qui vient du père, se retrouvent
identiquement modifiés.
La modification se transmet avec une tout autre efficacité.
Voici l’expansion de ce gène au cours des générations
suivantes.
Transmission forcée
Ainsi l’hérédité se trouve-t-elle « forcée ». En langue
anglaise, on appelle « gene drive » ce « forçage » du gène.
Une révolution est en marche, dont peu de gens ont encore
compris l’importance. Les lois de Mendel sont
bouleversées. L’impact d’une modification opérée par
CRISPR-Cas9 est infiniment démultiplié. Il suffit de
quelques générations pour transmettre un gène à l’ensemble
d’une population, par exemple le gène de la résistance au
parasite, ou celui de sa destruction autoprogrammée.
Éloge de Montpellier
Vous que terrifie cette nouvelle lubie de Post Truth
Society, « société d’après la vérité », avec son cortège de
Fake News, de « faits alternatifs ».
Vous qui aimez d’amour le savoir.
Vous qui lui ferez toujours confiance pour améliorer l’état
de la planète et l’existence de ses habitants.
Vous qui avez depuis longtemps compris que seul le
partage de ce savoir le faisait progresser.
Vous qui en avez déduit, sagement, que
l’interdisciplinarité est plus qu’une nécessité : une morale et
une jouissance.
Vous qui n’avez pas abandonné le rêve des Lumières et
l’ambition de l’Encyclopédie.
Prenez le train, l’avion, le vélocipède, l’automobile, le
cheval, l’âne ou tout autre moyen de locomotion et gagnez
la bonne ville de Montpellier.
Figurez-vous que Rabelais, entre autres, vous y avait
précédé. Car le goût de connaître est très ancien en ce lieu.
Savez-vous que sa faculté de médecine, créée au XIIe siècle,
est la plus ancienne du monde ?
À Montpellier, réunis sur des hectares et des hectares, des
milliers de chercheurs, de toutes les disciplines possibles,
tentent de mieux comprendre les mécanismes de la vie
(animale, en particulier humaine, et végétale).
C’est là, au cœur de cette effervescence, que s’est installé
un laboratoire de l’IRD (Institut de recherche pour le
développement). Il s’appelle… MiVEGEC. Cet acronyme
particulièrement opaque cache une ambition démesurée.
Qu’on en juge : « Maladies infectieuses et vecteurs :
écologie, génétique, évolution et contrôle » !
Frédéric Simard, l’un des élèves de Didier Fontenille, y
dirige une équipe de plus de cent personnes engagées dans
le programme immense ci-dessus résumé.
Montpellier. N’était-ce pas le bon endroit pour achever
notre voyage ? Le moment était venu de nous faire une
opinion sur les perspectives vertigineuses ouvertes par les
nouveaux outils de la génétique.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, le directeur nous fait
visiter un insectarium tout beau, tout blanc, tellement neuf
qu’il n’a pas encore été inauguré. Cinq cents mètres carrés
uniquement dédiés aux vecteurs, avec trois des quatre
catégories de protection : P1, P2, P3. À l’entrée, une plaque
de marbre rappelle l’identité de ceux qui ont financé : l’État
français, l’Europe, la région…
C’est ainsi que je vais être présenté à un tuyau de verre,
solennellement baptisé « olfactomètre » ; à côté, sur la
longue table, voici un « antennogramme ». Comme vous
l’avez deviné, les deux instruments servent à mesurer les
réactions des moustiques aux odeurs. Dans d’autres salles,
on étudie, comme à Cayenne, les résistances aux divers
insecticides, les mécanismes d’action des répulsifs… Plus
généralement, ce sont toutes les étapes de l’existence du
moustique et du cycle du parasite qui sont passées au crible.
« Pour avoir une chance de vaincre l’ennemi, mieux vaut
le connaître, non ? argumente Frédéric Simard. L’efficacité
(provisoire) du DDT nous a poussés à la paresse. Puisqu’il
suffisait d’asperger pour éradiquer, pourquoi se donner la
peine de comprendre ? En conséquence, pourquoi
embaucher des entomologistes ? S’il a occis beaucoup de
moustiques, ce “produit magique” a aussi beaucoup freiné la
science. »
Ailleurs dans le bâtiment, on me montre les plans et les
photos de « cases pièges ». Construites dans différents
villages africains et asiatiques, elles servent à tester
l’efficacité des différentes moustiquaires et les meilleures
manières de les installer. Frédéric Simard continue son
propos :
« Tout le monde sait que la prévention – pour ce qui nous
concerne : empêcher les moustiques de piquer – est, de loin,
le moyen le plus efficace pour faire reculer les maladies.
Mais la prévention a un défaut : elle ne propose pas de
nouveaux produits à la vente. Qui s’intéresse à une activité
sans chiffre d’affaires ? »
En l’écoutant, je me dis que sa remarque vaut pour la
médecine française dans son ensemble. Si la qualité de nos
soins ne peut toujours pas être contestée, la santé de notre
population décline, faute, justement, de cette prévention. Si
les autorités n’arrêtent pas d’en parler, n’est-ce pas le
meilleur moyen pour elles de toujours repousser sa mise en
œuvre ?
De retour dans le bureau, l’heure est venue d’aborder le
sujet, celui qui fâche. Le directeur-adjoint du MiVEGEC,
François Renaud, est venu nous rejoindre. C’est un autre
grand savant. J’ai le trac. Pourtant, je me suis préparé. J’ai
lu de très nombreuses pages sur la question. Et, dans la
controverse, j’ai souvent hésité, penchant tantôt d’un côté,
tantôt de l’autre… Au départ, mon incompétence me forçait
au doute. Je n’avais aucune religion. Comme un vieil
étudiant timide – qui suis-je d’autre ? –, j’ai sorti un petit
papier sur lequel j’avais tenté de résumer au mieux la
question. Et, sous le regard étonné du directeur, j’ai lu.
Faut-il rejeter, en bloc, ciseaux moléculaires et forçage
génétique pour cause d’incertitude sur leurs conséquences ?
Le risque existe-t-il vraiment de nous retrouver, tels des
apprentis sorciers, dépassés par nos découvertes ?
Ou, considérant que, pour sauver la vie de tant de gens,
parmi lesquels tellement d’enfants (mille par jour), devons-
nous accepter ces nouvelles armes, en encadrant au mieux
leur emploi… si ce contrôle est possible ?
Voici la réponse.
« La méthode du mâle stérile ? Pourquoi pas ? C’est une
méthode sur laquelle nous travaillons. Dans certains
contextes (îles, villes, camps de réfugiés…) et à certaines
périodes, elle pourrait bien permettre de faire la différence.
Après tout, les mâles stériles n’ont, par définition, pas de
descendance : ils ne risquent donc pas d’envahir la planète,
pas plus qu’ils ne menacent l’espèce d’extinction. En
combinaison avec d’autres méthodes de lutte (insecticides,
répulsifs, destruction des gîtes larvaires…), ils peuvent nous
aider à limiter les risques d’épidémie, là où c’est le plus
nécessaire.
« En revanche, jouer avec les lois de l’hérédité, je ne nous
y lancerais pas. Donner sciemment au moustique le pouvoir
de modifier lui-même, et avec une telle efficacité, son
propre patrimoine génétique en pensant qu’on en restera là,
c’est bien mal connaître les mécanismes de la vie. Notre
histoire, et celle, beaucoup plus vaste, des moustiques et des
parasites, prouvent que rien ne s’arrête jamais. La
probabilité est forte qu’un jour le « kit » du forçage déraille.
Un monstre en surgira, doté d’un gène avec une malfaisance
inconnue contre laquelle nul ne pourra rien. Et je ne crois
pas aux discours de ces bricoleurs qui nous promettent de
toujours “pouvoir revenir en arrière”. »
Après longue et mûre réflexion, cette réponse est devenue
notre conviction.
Oublions le rêve d’une « balle en argent » capable de
nous débarrasser « une bonne fois pour toutes » des
moustiques. Acceptons de gérer cette cohabitation
indissociable du développement de nos sociétés.
CONCLUSION
Décidément, nos ennemis les moustiques ne se contentent
pas de piquer. Ils racontent. Au lieu de les écraser tout de suite
sur le mur, il valait la peine de s’aventurer dans leur monde et
d’y tendre un peu l’oreille.
La première histoire qu’ils ont à nous dire, c’est l’histoire
d’une absence. Comme nous l’avons appris tout au long de
notre enquête, dans la nature, il n’y a pas de frontières.
Pas de frontières entre tous les animaux, dont nous, hommes
et femmes, faisons partie.
Pas de frontières entre vertébrés, insectes et parasites. Tout
ce petit monde voyage sans se gêner ni montrer de passeport à
quiconque.
Pas de frontières pour les moustiques qui envahissent à leur
rythme, rapide, la totalité de la planète. Les premiers œufs
d’Aedes albopictus, le moustique-tigre, ont débarqué aux
États-Unis dans… un stock de vieux pneus. Quoi de plus
symbolique ? Quelle mondialisation sans passagers
clandestins ?
Pas de frontières entre ce que nous appelons fièrement la
« modernité » et ce que nous nommons, avec un mélange de
terreur et de mépris, le « monde sauvage ».
Rendez-vous à Cayenne, dans cette si passionnante Guyane.
Des chauves-souris pleines de redoutables virus vivent à vingt
minutes du centre-ville. Continuez d’urbaniser et vous les
verrez se venger. Qui accepterait sans réagir d’être sans cesse
chassé de son logis ?
La deuxième histoire est celle de l’intranquillité.
Car voici une autre vérité, aussi inconfortable que la
première : il n’y a pas de rentes, dans la nature, donc dans la
vie. Pas de situations pour toujours acquises. Pas de victoires à
jamais remportées. La vie n’est qu’une longue suite de remises
en cause. Pour une simple raison : tout le monde veut vivre.
Alors, quand nous inventons une drogue pour tuer ceux qui
nous dérangent, figurez-vous que ces minuscules bêtes
résistent. Et, pour résister, elles mutent. Nous nous retrouvons
comme des idiots avec nos médicaments devenus inutiles
puisque leurs cibles ont changé.
Nous voici au cœur de la dynamique du vivant. Lors d’une
de ses leçons, Didier Fontenille m’a bien résumé l’affaire :
« Si on suit Lamarck, le long cou des girafes leur a été
donné pour manger les plus hautes des feuilles. Les mutations
se développent pour permettre la survie. Un peu trop
déterministe, non ?
« Si on suit Darwin, les bêtes au long cou pouvaient, mieux
que les autres, atteindre les feuilles hautes. Elles ont donc
mieux survécu et ont fabriqué des bébés portant tous le gène
long cou. De même, parmi les milliards de mutations, la
plupart dues au hasard, certaines offrent un avantage. Elles
seront sélectionnées, puis transmises. C’est le grand dialogue,
cher à Jacques Monod, entre le hasard et la nécessité. »
La troisième histoire est celle de l’apprenti sorcier. À
vouloir jouer avec le cœur même de la vie, forte est la
probabilité qu’elle se venge. Elle a plus d’un tour dans son sac,
on l’a vu. N’oubliez pas qu’elle existe depuis plus de quatre
milliards d’années. Qui dit mieux, parmi les entreprises ? La
vie est LA start up qui a le mieux réussi. Et les insectes sont
les champions des entrepreneurs. Qui invente mieux, qui
mieux s’adapte, mieux rebondit, mieux trouve et retrouve des
niches toujours profitables ? Qui transmet mieux, et plus, à
autant de descendants ?
De ces trois histoires racontées par les moustiques, au fond,
que nous reste-t-il ?
De l’effroi, souvent, car la vie, c’est Dr Jekyll et Mr Hyde.
Douce un jour, le lendemain elle vous invente des horreurs de
maladies.
Un peu plus d’humilité.
Mais, d’abord et surtout, de l’émerveillement.
Le plus beau titre de livre a été inventé par un écrivain
italien qui s’appelait Cesare Pavese : Le Métier de vivre.
C’est ce métier-là que nous racontent les moustiques.
Remerciements
Depuis une bonne décennie, j’explore cette
« mondialisation » qui bouleverse nos espaces, économiques,
sociaux et mentaux. Je cherchais un point de vue me
permettant d’aborder la question de la santé. Comme on sait,
bactéries et virus se moquent des frontières. D’autant plus que
nous, leurs porteurs et victimes potentiels, ne cessons de
voyager. La santé, de même que la maladie, est devenue
globale, comme ne cesse de nous le rappeler notre Prix Nobel
Françoise Barré-Sinoussi. Merci à elle pour le rappel constant
de cette évidence.
L’idée, la bonne idée, nous a été donnée par Christian
Bréchot. Il venait de me faire cet honneur immense : me
nommer ambassadeur de cet Institut Pasteur qu’il dirige.
« Et maintenant, il faut vous rendre utile, me dit il (en
substance). Pourquoi ne pas raconter l’histoire des
moustiques ? »
Dès le lendemain, nous nous sommes mis au travail. Et,
chaque jour, nous avons mesuré la fécondité de cette
suggestion. Merci, merci d’abord à monsieur Bréchot !
À chaque étape de cette enquête passionnante, nous avons
rencontré des professeurs exceptionnels. Exceptionnels de
savoir, bien sûr, mais aussi de patience, de disponibilité, de
bienveillance. De générosité.
Nous ne les avons pas salué(e)s dans ce livre autant qu’ils
(ou elles) le méritaient. Alors MERCI à eux, du fond du cœur !
MERCI à ceux qui nous ont fait découvrir le monde enchanté
(et souvent terrifiant) des insectes.
MERCI à nos chers enseignants : Anna-Bella Failloux,
François Rodhain, Didier Fontenille, Gilles Bœuf, Mirdad
Kazandji, Frédéric Simard, Amadou Alpha Sall. Nous leur
devons, aussi et d’abord, une formidable leçon sur la nature
même de la vie. Une vie dont nous, humains et vertébrés,
n’avons pas, loin, très loin de là, le monopole.
Cette vie dont j’ai découvert, par les leçons et par les livres,
et mieux vaut tard que jamais, certains des mécanismes
fondamentaux. MERCI à mes premiers professeurs de biologie :
Alice Dautry, Maxime Schwartz, Annick Perrot, Pascale
Cossart …
au docteur Eric Lundwall qui a bien voulu nous
MERCI
communiquer quelques-uns des secrets des répulsifs.
MERCI à Guy Vallancien, Philippe Sansonetti, Arnaud
Fontanet. Dans notre société, menacée par les escrocs de
l’après-vérité et des faits alternatifs, ces médecins, parmi
d’autres, nous ont appris à mieux comprendre les enjeux
concrets du savoir et les coûts humains de l’ignorance. Car
prospèrent aujourd’hui, sur tous les réseaux, des opinions qui
tuent, ainsi celles qui prônent le refus des vaccins.
MERCI au docteur Jean-François Chambon. Une idée court,
selon laquelle, l’âge venant, aucun ami intime ne vous arrive
plus, aucun nouveau frère. D’expérience, je puis vous assurer
que cette idée est fausse. La preuve ? Jean-François.
Et MERCI au coup de pied aux fesses reçu d’un Prix Nobel.
« Qu’un ignorant tel que toi occupe le fauteuil de Pasteur à
l’Académie française, c’est une honte ! Soigne-toi ! »
Ce Nobel s’appelait François Jacob.
Ce livre fait partie de mon traitement.
Quelques orientations
bibliographiques
Pour faire connaissance avec les insectes, rien ne vaut la
lecture du chef-d’œuvre de Jean-Henri Fabre : Souvenirs
entomologiques, Robert Laffont, collection Bouquins.
Pour prolonger votre éducation, en abordant la dimension
médicale de l’affaire, plongez-vous dans le livre de François
Rodhain. Il restera notre bible : Le parasite, le moustique,
l’homme… et les autres, Docis, 2015. Vous compléterez
utilement par l’ouvrage qu’il a écrit avec Maxime Schwartz :
Des microbes ou des hommes. Qui va l’emporter ? Odile
Jacob, 2008.
Si vous souhaitez apprendre l’essentiel, rien ne vaut Alerte
aux moustiques ? Un modèle d’exposé bref (80 pages), clair,
précis, pratique et joliment illustré. Il est signé par Frédéric
Simard, Laurence Farraudière et André Yébakima, IRD,
Scitep éditions, 2016.
Si le sujet vous a, comme nous, passionnés, vous
souhaiterez aller plus loin.
Voici quelques-uns des livres qui nous ont le mieux nourris.
Vincent Albouy : Histoires remarquables. Les insectes,
Delachaux et Niestlé, 2015.
Jacques Blondel : L’Archipel de la vie, Buchet/Chastel,
2012.
Claude Combes : L’Art d’être parasite, les associations du
vivant, Flammarion 2010.
Christine Cousteau, Olivier Hertel : La Malédiction du
cloporte, et autres histoires de parasites, Points Seuil, 2010.
Frédéric Darriet : Des moustiques et des hommes, chronique
d’une pullulation annoncée, IRD éditions, 2014.
Roland Lupoli : L’Insecte médicinal, Éditions Ancyrosoma,.
2010.
Virginie Maris : Philosophie de la biodiversité, préface de
Gilles Bœuf, Buchet/Chastel, 2010.
Jean-François Saluzzo, Pierre Vidal, Jean-Paul Gonzalez :
Les Virus émergents, IRD éditions, 2005.
Maxime Schwartz et Annick Perrot : Le Génie de Pasteur
au secours des poilus, Odile Jacob, 2016.
Merci à la presse quotidienne. Le sujet semble l’inspirer. La
qualité de l’information qu’elle offre depuis quelques années
est impressionnante. Et aussi sa mesure durant les épidémies.
Vous trouverez sur les sites des journaux la référence d’articles
de synthèses souvent passionnants, notamment sur les ciseaux
moléculaires et le forçage génétique.
Mention particulière aux revues, qui disposent de plus
d’espace.
D’abord la formidable Salamandre, « la revue [suisse] des
curieux de nature ». Ne vous contentez pas du numéro 199,
août-septembre 2010 : « Moustique, ennemi public ? »,
abonnez-vous !
Et, bien sûr, La Recherche : « Vaincre les épidémies » (hors-
série : octobre-novembre 2016).
Pour aller plus loin avec les experts de l’Institut Pasteur,
rendez-vous sur le site
[Link]/fr/geopolitique-moustique
OUVRAGES DU MÊME
AUTEUR
Loyola’s Blues,
roman, Éditions du Seuil, 1974 ; coll. « Points ».
La Vie comme à Lausanne,
roman, Éditions du Seuil, 1977 ;
coll. « Points », prix Roger- Nimier.
Une comédie française,
roman, Éditions du Seuil, 1980 ; coll. « Points ».
Villes d’eau,
en collaboration avec Jean- Marc Terrasse,
Ramsay, 1981.
L’Exposition coloniale,
roman, Éditions du Seuil, 1988 ;
coll. « Points », prix Goncourt.
Besoin d’Afrique,
en collaboration avec Éric Fottorino
et Christophe Guillemin,
Fayard, 1992 ; Le Livre de Poche.
Grand amour, mémoire d’un nègre,
roman, Éditions du Seuil, 1993 ; coll. « Points ».
Mésaventures du Paradis,
mélodie cubaine, photographies de Bernard Matussière,
Éditions du Seuil, 1996.
Histoire du monde en neuf guitares,
accompagné par Thierry Arnoult, roman, Fayard, 1996 ;
Le Livre de Poche.
Deux étés,
roman, Fayard, 1997 ; Le Livre de Poche.
Longtemps,
roman, Fayard, 1998 ; Le Livre de Poche.
Portrait d’un homme heureux, André Le Nôtre,
Fayard, 2000.
La grammaire est une chanson douce,
Stock, 2001 ; Le Livre de Poche.
Madame Bâ,
roman, Fayard/Stock, 2003 ; Le Livre de Poche.
Les Chevaliers du Subjonctif,
Stock, 2004 ; Le Livre de Poche.
Portrait du Gulf Stream,
Éditions du Seuil, 2005 ; coll. « Points ».
Dernières nouvelles des oiseaux,
Stock, 2005 ; Le Livre de Poche.
Voyage aux pays du coton,
Fayard, 2006 ; Le Livre de Poche.
Salut au Grand Sud,
en collaboration avec Isabelle Autissier,
Stock, 2006 ; Le Livre de Poche.
La Révolte des accents,
Stock, 2007 ; Le Livre de Poche.
A380,
Fayard, 2007.
La Chanson de Charles Quint,
Stock, 2008 ; Le Livre de Poche.
L’Avenir de l’eau,
Fayard, 2008 ; Le Livre de Poche.
Courrèges,
X. Barral, 2008.
Rochefort et la Corderie royale,
photographies de Bernard Matussière,
Chasse- Marée, 2009.
Et si on dansait ?,
Stock, 2009 ; Le Livre de Poche.
L’Entreprise des Indes,
roman, Stock, 2010 ; Le Livre de Poche.
Princesse Histamine,
Stock, 2010 ; Le Livre de Poche Jeunesse.
Sur la route du papier,
Stock, 2012 ; Le Livre de Poche.
La Fabrique des mots,
Stock, 2013.
Mali, ô Mali,
Stock, 2014.
La vie, la mort, la vie
Louis Pasteur 1822-1895
Fayard, 2015.
L’Origine de nos amours
roman, Stock, 2016.
Couverture Josseline Rivière
© iStock photos et Fotosearch
Dépôt légal : avril 2017
© Librairie Arthème Fayard, 2017
ISBN : 978-2-213-70290-2
Table
Couverture
Page de titre
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE
QUI SONT-ILS ?
Éloge des insectes
L’admiration n’empêche pas la crainte
Dans une ferme souterraine,
une fermière tahitienne
Le monde des « microbes »
Une planète d’associés
Le quatuor des découvreurs
Le ménage à trois
La stratégie de l’insaisissable
Hommage aux entomologistes
et à leurs compagnes (ou compagnons)
DEUXIÈME PARTIE
OÙ SONT-ILS ?
L’âge de la pierre nouvelle
L’histoire de la forêt profonde
Les leçons de la vigne
I- PANAMA
II- GUYANE
Bienvenue au Vectopole
Les pièges de Sainte-Rose
Maripasoula
La leçon du fleuve
Un paradis (presque) sans moustiques
III- CAMBODGE
L’espèce la plus meurtrière ?
Au pays du sourire,
des mordus par milliers
À l’école de la dengue
Gloire au porc !
La responsabilité des pagodes
IV- SÉNÉGAL
Forêt de Kédougou
V- OUGANDA
L’un des pays les plus touchés
Une forêt nommée Zika
VI- LES GRANDS VOYAGES
D’UN VIRUS
Un virus mondialisé
Haro sur les voyageurs !
Alerte au tigre !
Et le sexe, dans tout ça ?
VII- NOUS, PAYS TEMPÉRÉS,
SOMMES-NOUS MENACÉS ?
Alors ?
TROISIÈME PARTIE
COMMENT S’EN DÉBARRASSER ?
I- SOIGNER
La poudre des jésuites
Hô Chi Minh, Mao Tsé-Toung
et Mme Tu Youyou.
Pirater la nature ?
Des médicaments au travail
Cambodge, le champion du monde
des résistances
II- VACCINER LES HUMAINS
Comment déjouer les ruses du parasite ?
Fièvre jaune, poules allemandes
et travailleurs chinois
III- LES EMPÊCHER D’APPROCHER
Répulsifs
Qui est piqué ? Le mystère
des « peaux à moustiques »
IV- ÉRADIQUER OU CONTRÔLER ?
Gallipoli
Il était une fois un insecticide
Une côte maudite
Une solution : stériliser les mâles !
Les ciseaux moléculaires
En finir avec les moustiques
ou les vacciner ?
Forcer l’hérédité
Éloge de Montpellier
CONCLUSION
Remerciements
Quelques orientations bibliographiques
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Page de copyright
Sommaire
1. Couverture
2. Page de titre
3. Introduction
4. PREMIÈRE PARTIE - QUI SONT-ILS ?
1. Éloge des insectes
2. L’admiration n’empêche pas la crainte
3. Dans une ferme souterraine, une fermière tahitienne
4. Le monde des « microbes »
5. Une planète d’associés
6. Le quatuor des découvreurs
7. Le ménage à trois
8. La stratégie de l’insaisissable
9. Hommage aux entomologistes et à leurs compagnes
(ou compagnons)
5. DEUXIÈME PARTIE - OÙ SONT-ILS ?
1. L’âge de la pierre nouvelle
2. L’histoire de la forêt profonde
3. Les leçons de la vigne
4. I- PANAMA
5. II- GUYANE
6. Bienvenue au Vectopole
7. Les pièges de Sainte-Rose
8. Maripasoula
9. La leçon du fleuve
10. Un paradis (presque) sans moustiques
11. III- CAMBODGE L’espèce la plus meurtrière ?
12. Au pays du sourire, des mordus par milliers
13. À l’école de la dengue
14. Gloire au porc !
15. La responsabilité des pagodes
16. IV- SÉNÉGAL Forêt de Kédougou
17. V- OUGANDA L’un des pays les plus touchés
18. Une forêt nommée Zika
19. VI- LES GRANDS VOYAGES D’UN VIRUS Un
virus mondialisé
20. Haro sur les voyageurs !
21. Alerte au tigre !
22. Et le sexe, dans tout ça ?
23. VII- NOUS, PAYS TEMPÉRÉS, SOMMES-NOUS
MENACÉS ?
24. Alors ?
6. TROISIÈME PARTIE - COMMENT S’EN
DÉBARRASSER ?
1. I- SOIGNER La poudre des jésuites
2. Hô Chi Minh, Mao Tsé-Toung et Mme Tu Youyou.
3. Pirater la nature ?
4. Des médicaments au travail
5. Cambodge, le champion du monde des résistances
6. II- VACCINER LES HUMAINS Comment déjouer
les ruses du parasite ?
7. Fièvre jaune, poules allemandes et travailleurs
chinois
8. III- LES EMPÊCHER D’APPROCHER Répulsifs
9. Qui est piqué ? Le mystère des « peaux à
moustiques »
10. IV- ÉRADIQUER OU CONTRÔLER ? Gallipoli
11. Il était une fois un insecticide
12. Une côte maudite
13. Une solution : stériliser les mâles !
14. Les ciseaux moléculaires
15. En finir avec les moustiques ou les vacciner ?
16. Forcer l’hérédité
17. Éloge de Montpellier
7. Conclusion
8. Remerciements
9. Quelques orientations bibliographiques
10. Ouvrages du même auteur
11. Page de copyright
12. Table
Pagination de l’édition papier
1. 1
2. 2
3. 11
4. 12
5. 13
6. 15
7. 17
8. 18
9. 19
10. 20
11. 21
12. 22
13. 23
14. 24
15. 25
16. 26
17. 27
18. 28
19. 29
20. 30
21. 31
22. 32
23. 33
24. 34
25. 35
26. 36
27. 37
28. 38
29. 39
30. 40
31. 41
32. 42
33. 43
34. 44
35. 45
36. 46
37. 47
38. 48
39. 49
40. 50
41. 51
42. 52
43. 53
44. 54
45. 55
46. 56
47. 57
48. 58
49. 59
50. 60
51. 61
52. 62
53. 63
54. 64
55. 65
56. 66
57. 67
58. 68
59. 69
60. 70
61. 71
62. 73
63. 75
64. 76
65. 77
66. 78
67. 79
68. 80
69. 81
70. 82
71. 83
72. 84
73. 85
74. 86
75. 87
76. 89
77. 90
78. 91
79. 92
80. 93
81. 94
82. 95
83. 96
84. 97
85. 98
86. 99
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Guide
1. Couverture
2. Début du contenu
3. Table