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Kane Mémoire 2017

Ce mémoire de master examine la gestion du pouvoir politique dans la fiction romanesque d'écrivains africains contemporains, en se concentrant sur les œuvres de Ken Bugul, Patrick G. Ilboudo et Aminata Sow Fall. Il met en lumière la déception des indépendances africaines, marquées par l'oppression et la corruption des nouveaux dirigeants, et explore les réactions des populations face à ces abus de pouvoir. À travers une analyse comparative, le travail vise à démontrer comment ces écrivains dénoncent les méthodes de gouvernance et les défis auxquels l'Afrique est confrontée post-indépendance.

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Kane Mémoire 2017

Ce mémoire de master examine la gestion du pouvoir politique dans la fiction romanesque d'écrivains africains contemporains, en se concentrant sur les œuvres de Ken Bugul, Patrick G. Ilboudo et Aminata Sow Fall. Il met en lumière la déception des indépendances africaines, marquées par l'oppression et la corruption des nouveaux dirigeants, et explore les réactions des populations face à ces abus de pouvoir. À travers une analyse comparative, le travail vise à démontrer comment ces écrivains dénoncent les méthodes de gouvernance et les défis auxquels l'Afrique est confrontée post-indépendance.

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Université Assane Seck de Ziguinchor

UFR Lettres, Arts et Sciences Humaines

Département de Lettres Modernes

MEMOIRE DE MASTER
Master de Lettres Modernes

Spécialité : Etudes littéraires

Option : Littérature africaine

Sujet : La gestion du pouvoir politique dans la fiction romanesque des écrivains


africains contemporains : les exemples de La Folie et la mort (Ken Bugul), Les
vertiges du trône (Patrick G. Ilboudo), L’Ex-père de la nation (Aminata Sow Fall)

Présenté et soutenu par

M. SEYDINA MALICK KANE

Membres du jury:

Président du jury : M. Cheikh M.S DIOP, Professeur assimilé, UASZ

Examinateur : M. Daouda DIOUF, Maître de Conférences titulaire, UASZ

Directeur de mémoire : M. Bocar Aly PAM, Maître de Conférences titulaire,


UASZ

Année académique : 2016-2017

0
Dédicace
A mon grand-père El hadj Al Hassane Kane, pour tout ce qu’il représente pour la famille KANE.

A mes parents Mamadou Kane et Maimouna Diallo, pour l’amour, les sacrifices et l’éducation.

1
Remerciements

Nous tenons à remercier ici, très sincèrement, toutes les bonnes volontés qui, de près ou de loin et d’une manière ou
d’une autre, ont contribué à faire aboutir ce modeste mémoire que nous avons l’honneur de présenter. Ainsi, nous
pensons d’abord à nos parents pour les efforts inlassables qu’ils n’ont jamais cessés de déployer pour parfaire notre
éducation. Nous remercions également notre directeur de mémoire, Monsieur Bocar Aly PAM, pour avoir accepté de
diriger ce travail. Les débuts en recherche ne sont jamais faciles mais grâce à ses orientations, ses suggestions, sa
disponibilité, nous avons pu travailler dans un climat très favorable. Ceci dit, nous voulons lui exprimer notre sincère
gratitude et notre reconnaissance profonde. Nous pensons naturellement aussi à tous nos enseignants sans
exception, c’est aussi grâce à eux que nous avons pu réaliser ce rêve.

Nos remerciements sincères à feu El. Hadj Amadou Kane, Malick Kane, Thierno Ibrahima Kane, Bassirou Kane pour avoir
guidé nos pas tout au long de notre enfance. Nous pensons aussi à Maman Aissatou Thillo Kane pour son amour, nous ne
pourrons jamais oublier la tendresse qu’elle nous a fait sentir durant toutes ces années. A son défunt époux Chérif
Diallo, nous prions pour le repos de son âme. Vous nous avez toujours motivé, épaulé, orienté et guidé vers le droit
chemin. A jamais vous avez notre gratitude.

A nos frères et sœurs, Bocar Kane, Amadou Tidiane Kane, Diallo Abdoul (Papa Kane), Mamadou Kane, Hadji Kane, Amadou
Kane (Petit Kane), Habibatou Kane, Oumou Kane, Diénaba Kane, Mariama Kane (Maman Kane), Zaia Kane…, nous vous
remercions pour vos soutiens indéfectibles et amour inconditionnel. Á toute la famille KANE et à toute la famille de
Chérif Diallo du quartier Sikilo, nous disons merci.

Aux très chers Ibrahima Elias Baldé, Ibrahima Baldé et Abdou Hai Baldé, nous vous remercions pour le soutien, c’est
avec vous que tout a commencé.

Mamadou Saliou Baldé (Chimie), Mama Saliou Baldé (Math), Yaye Awa Ndour, Ouley Lam, Oumar Bocoum, et l’ensemble
membres de L’AERDK et tous nos camarades d’amphi et ceux du campus social pour nous avoir épaulé durant notre
cursus universitaire.

2
INTRODUCTION GÉNÉRALE

3
L’accession des Etats africains à l’indépendance a suscité beaucoup d’espoirs au sein
des populations. Cette liberté retrouvée après des siècles de domination et d’exploitation par
le colonisateur engendre une euphorie générale. En effet, beaucoup avaient cru que c’était
l’heure du changement parce que pour la première fois depuis la fin de la colonisation, les fils
du continent ont le privilège de prendre les commandes pour décider leur avenir.
Malheureusement, cette euphorie n’a été que d’une courte durée parce que les populations
passent de rêve éveillé à un pire cauchemar à cause notamment de la gestion peu crédible des
nouveaux dirigeants. La gestion du pouvoir politique par les nouveaux hommes forts est
marquée par l’oppression, la corruption, la gabegie mais surtout par une gouvernance
antidémocratique. Ainsi, « la démesure adoptée conduit inévitablement les écrivains à
rechercher l’origine de ces déferlements barbares».1Cette désillusion des indépendances a
poussé les écrivains négro-africains à caricaturer les régimes dans leurs œuvres romanesques.
De ce fait, à travers leurs mises en scène sortent les faces hideuses des pays africains
nouvellement indépendants. C’est ce thème (la question de la gestion du pouvoir politique en
Afrique) qui concerne toutes les nations africaines qui a poussé des écrivains
comme Aminata Sow Fall, Patrick Ilboudo, Ken Bugul à se joindre à la longue liste
d’écrivains africains qui ont décrié la gestion des pays au lendemain des indépendances. Leurs
ouvrages respectifs, L’Ex-père de la nation(1987), Les vertiges du trône (1990), La Folie et la
Mort(2000), ont dévoilé la face cachée des nouveaux dirigeants et leurs gestions des deniers
publics. Pour ces écrivains, le mot « démocratie », pourtant crié sur tous les toits par les
dirigeants, n’est qu’un slogan parce que dans ces pays, la soif de pouvoir pousse les élites
dirigeantes à emprisonner voire tuer tous ceux qui s’opposent à leurs méthodes.

A partir de ce constat, notre souhait est de montrer comment à travers le roman


africain contemporain, les intellectuels africains, notamment les romanciers, ont pris en
charge la gestion des pays africains. Mais aussi il s’agit d’essayer de voir, pourquoi selon les
œuvres que nous étudions, l’Afrique des indépendances peine à s’en sortir. Qui sont les vrais
responsables de la déception des indépendances ? Existe-t-il un moyen pour que les pays
africains sortent de cette situation pénible? Les romanciers de notre corpus partagent-ils le
même avis sur les raisons qui empêchent les pays africains de se faire une place aux cotés des
pays émergents ? Autrement dit, il s’agit de démontrer à travers le roman africain les
méthodes de gestion des dirigeants et les problèmes que les méthodes de gouvernance
génèrent au quotidien.

1
Coussy, Denise, La littérature africaine moderne au sud du Sahara, Paris, KARTHALA, 2000, p.91

4
Ainsi pour réaliser ce travail, nous émettons deux grandes hypothèses :

 Les populations africaines sont opprimées par leurs dirigeants


 Les populations vont se révolter contre leurs oppresseurs

L’intérêt de ce sujet est qu’il est toujours d’actualité. Mais aussi son intérêt réside
dans sa capacité de ressortir plusieurs aspects de la gouvernance en Afrique notamment la
relation qui existe entre gouvernants et gouvernés parce que force est de reconnaitre que
même si les pays africains ont tous fêté leur cinquantième anniversaire depuis leurs accessions
à « l’indépendance », la majorité des dirigeants continue, jusqu’à présent, de prendre leurs
pays en otage comme leurs ainés au début des indépendances. Plus de cinquante ans après le
« départ » du colonisateur, la situation des « jeunes Etats » ne semble pas changer. Les coups
d’Etat militaires continuent d’exister, le phénomène des élections truquées et contestées est
toujours à l’ordre du jour dans plusieurs pays. De plus, jusqu’à présent, aucun secteur
d’activité ne semble donner satisfaction, le pouvoir ne profite qu’aux dirigeants en place. La
mauvaise gouvernance règne en maitre.

De ce fait, en Afrique, les populations sont presque unanimes sur les méthodes de
gestion des dirigeants : c’est l’enrichissement illicite, la dictature, les coups d’Etat, la
violation des lois, etc., qui prennent toujours le dessus sur les intérêts du peuple. C’est pour
cette raison que nous allons étudier ce problème pour voir comment les détenteurs du pouvoir
empêchent le continent africain de se faire une place aux côtés des nations émergentes. Ainsi,
tout au long de notre étude nous allons montrer, par le biais de notre corpus, que les
populations en général, et les jeunes en particulier, avec leur soif de liberté et leur esprit de
révolte, finiront par sortir de leurs réserves pour faire chuter les despotes. Mais nous verrons
bien évidemment que les formes de lutte et de résistance des citoyens vont varier selon les
œuvres que nous étudions. De même, nous verrons que malgré les souffrances des populations
et les violences qu’elles subissent au quotidien, elles ne renoncent jamais à leur quête de
liberté et de justice.

Pour aboutir à un résultat satisfaisant de notre problème, nous allons par le biais de
la méthode comparative essayer d’analyser les problèmes des Etats africains tels qu’ils sont
matérialisés dans notre corpus durant la période postindépendance. Avec cette méthode, nous
pourrons bien évidemment faire des rapprochements et ausculter les divergences et
similitudes entre les œuvres que nous étudions. De plus, nous allons faire une lecture élargie
des œuvres littéraires des écrivains africains, des critiques.

5
Pour ce faire, notre travail sera divisé en trois grandes parties et chaque partie sera
constituée de trois chapitres.

Ainsi, la première partie sera intitulée : « les dirigeants : un frein pour le


développement ». Dans cette partie, nous allons analyser comment les romanciers de notre
corpus perçoivent les causes du blocage des pays africains. Nous verrons que les
indépendances ont doublement déçu parce que d’abord les peuples, en exprimant leur joie
d’être dirigés par les fils du continent, vont constater très vite qu’en réalité, les
« indépendances », sont le prolongement de leur souffrance. Pire, ils deviennent au lendemain
des indépendances des opprimés au service des nouveaux dirigeants. Ensuite, ces peuples
vont assister au retour en force de l’ennemi (l’ancien colonisateur) rembarré à la veille des
indépendances mais sous une autre forme.

Dans la deuxième partie que nous avons intitulée « le basculement du pouvoir », il


s’agit pour nous d’étudier la réaction des peuples opprimés. Autrement dit, nous allons voir
comment les romanciers mettent en scène le comportement des peuples dominés face à leur
bourreau. Les populations finiront-elles par sortir de leur réserve ? Si oui, quel sera alors le
sort des pays ?

Enfin la troisième partie nous l’avons intitulée « les procédés d’écriture des
romanciers pour dénoncer la gestion des régimes ». Cette partie est l’occasion pour nous
d’analyser la manière dont les romanciers de notre corpus ont pris en charge la question de la
gestion du pouvoir en Afrique.

Ainsi, pour mieux comprendre les œuvres que nous étudions, nous allons faire une
brève présentation des auteurs et des romans qui constituent notre corpus.

Aminata Sow est une écrivaine sénégalaise née le 27 Avril 1941 à Saint-Louis
(Sénégal). Femme de lettres, elle a écrit plusieurs romans dont L’Ex-père de la Nation publié
à Paris par les éditions L’Harmattan en 1987. Dans ce roman, elle traite la gestion du pouvoir
politique en Afrique au lendemain des indépendances. Madiama héros du roman, était
considéré au début de son règne comme un porteur d’espoirs par ses concitoyens. Mais
quelque temps après son élection, il a abusé de son statut de «Chef des armées » pour
anéantir son peuple. N’acceptant pas les critiques ni les contestations publiques, le héros du
roman a frappé sans pitié le peuple qui l’a « mené » au pouvoir. Le pouvoir, au lieu d’être au
service du peuple a été pendant les huit années de son règne une sorte de « gâteau » à se
partager entre proches. Les valeurs républicaines symbolisées par la mise en place d’une

6
presse plurielle, la liberté d’expression et d’opinion, le multipartisme etc. ont été piétinées au
détriment du parti unique, du népotisme pour ne pas dire de l’autocratie.

Quant à Patrick G. Ilboudo, il est né le 18 Février 1951 à Ouagadougou (Burkina


Faso). Il est décédé en 1994.Dans son roman Les vertiges du trône publié à Ouagadougou par
les éditions La Mante, le Burkinabé nous présente un « tyranneau » qui, durant son règne ne
s’est jamais soucié de la cause du peuple. A la place de travailler et soulager les populations
de son pays, il a choisi de divertir le peuple en distribuant des billets de banque, en organisant
des fêtes ou encore en optant pour des séjours dans la capitale française. Confondant
République et Royauté, Benoit Wédraogo réprimande sans pitié ses compatriotes qui se
plaignent publiquement de leur sort. Aidé par une armée prête à tout pour satisfaire son
mentor, il verse des bains de sang dans les rues de Titao. Ainsi, n’acceptant pas les méthodes
adoptées par le dirigeant de Bogya, Gom Naba héros du roman appelle ses compatriotes à la
révolte. De ce fait, après plusieurs oppositions entre populations et régime, Benoit Wédraogo
finit par perdre le pouvoir après une révolte populaire.

Ken Bugul de son vrai nom Mariétou Mbaye, est née à Malem-Hodar dans la
région de Kaffrine (Sénégal) en 1947. Femme de lettres très engagée, elle a écrit plusieurs
romans comme Le Baobab Fou (1984), Cendres et Braises (1994), Riwan ou le Chemin de
Sable (1999) ou encore La Folie et La Mort.

Dans La Folie et la Mort roman publié en 2000 par les éditions Présence Africaine
à Paris, Ken Bugul décrit un pays africain sans nom où règne un dirigeant mystérieux du nom
de Timonier. Dans ce pays, le manque de liberté et la situation de « non-Etat » sont flagrants.
Ainsi, en mettant en place un « décret » qui demande qu’on tue tous les fous, le Timonier
interdit toute forme de liberté à ses compatriotes. Le « fou » dans ce pays, c’est toute personne
qui n’adhère pas à la politique du « Guide » ou toute personne qui arrive à découvrir les
manigances du pouvoir. C’est pourquoi, il met en place des recenseurs sur toute l’étendue du
territoire afin de limiter son opposition. Les populations n’étant pas épanouies dans ce pays
décident de se réfugier dans la folie ou dans la mort pour échapper aux persécutions du tyran.

7
PREMIÈRE PARTIE: LES DIRIGEANTS: UN FREIN
POUR LE DÉVELOPPEMENT

8
L’Afrique des indépendances a marqué les observateurs. Presque tous les
écrivains, notamment les romanciers africains, ont souligné des démesures dans la
gestion du pouvoir politique en Afrique. Ces démesures adoptées par les dirigeants ont
fait d’eux les véritables responsables de l’échec des « indépendances ». Selon les
romanciers, au lieu d’institutions fortes, nous avons assisté au règne d’hommes forts. De
ce fait, il est visible que chez les composants de l’Etat (Présidents, ministres, juges, forces
de l’ordre…) et chez certains proches des despotes, la règle est la même : abuser autant
que possible du pouvoir. La remarque que nous faisons dès l’instant que nous lisons
notre corpus, c’est qu’il y a plusieurs manières d’abuser du pouvoir. Comme exemple,
nous pouvons citer la privation de liberté, le harcèlement moral, le détournement et la
dilapidation de deniers publics, la mise en place d’une pensée unique, etc. De même, si le
« néocolonialisme » a pu voir le jour, c’est en grande partie à cause de cette élite
africaine (les dirigeants) complexée qui a facilité le retour en force de l’ancien
colonisateur. Ces dirigeants présents dans la fiction romanesque, au lieu d’être les
garants d’institutions fortes et de véritables bâtisseurs de nations émergentes,
deviennent de véritables adeptes de la tyrannie, des freins pour l’émergence des pays.
Trois choses les obsèdent une fois au pouvoir : faire régner la peur afin de protéger le
fauteuil présidentiel, soigner leur confort matériel et chercher à se maintenir le plus
longtemps possible au pouvoir. Ces facteurs n’ont fait que rendre plus crédibles les
accusations selon lesquelles les dirigeants africains sont les véritables bourreaux de leurs
pays.
Dès lors, dans cette étude, nous allons ausculter la manière dont l’élite dirigeante africaine a
bloqué l’élan de développement des pays. Ainsi pour mieux comprendre cette partie, nous
allons montrer dans le premier chapitre que les répressions, la dilapidation des deniers publics
et le culte de la personnalité sont des formes d’abus de pouvoir. Dans le deuxième chapitre,
nous cherchons à voir comment l’entourage des despotes constitue un handicap pour le bon
fonctionnement de la gestion des régimes en Afrique. Enfin dans le troisième chapitre, nous
cherchons à démontrer que le néocolonialisme est une réalité en Afrique et de ce fait, il est un
facteur clé du frein de l’Afrique.

9
CHAPITRE I : L’ABUS DU POUVOIR DES ÉLITES DIRIGEANTES
Contre toute attente, au lendemain des indépendances africaines, les dirigeants ont
adopté des méthodes qui ont surpris la majorité des Africains. Beaucoup ne voyaient pas
venir la gestion catastrophique adoptée par les nouveaux « chefs ».En réalité, les Africains
voyaient en ces indépendances une occasion de prendre un nouveau départ mais en très peu de
temps tous leurs rêves ont été brisés. La faute incombe à une élite dirigeante qui refuse toute
forme de compétition et de liberté dans le continent. Mais aussi, les dirigeants, au lieu de tirer
leurs pays vers le sommet, ont véritablement perturbé l’élan de développement des pays selon
les romanciers de notre corpus. Jean-Rodrigue-Elysée Eyenne Mba souligne :

Plus de deux décennies après le renouveau des idéaux libéraux, l’expérimentation par les pays
africains de la démocratie et de la bonne gouvernance demeure effectivement chaotique. Cette
expérimentation chaotique de la démocratie s’explique par une confluence de facteurs endogènes- tels
que le mimétisme institutionnel naïf, l’ethnicisme et sa fonction régulatrice du tissu social[…]Vingt-
deux (22) ans après l’adoption mimétique par les Etats africains de la démocratie, le constat reste
presque toujours le même : l’Afrique est politiquement, économiquement et socialement un continent
en totale déshérence, ses Etats ont du mal à exprimer pragmatiquement la dynamique des vérités
démocratiques impulsée elle-même par les impératifs du temps2.

Cette difficulté (ou ce refus) des Etats africains de concrétiser la démocratie a été reprise
par les écrivains dans le roman africain contemporain. En effet, dans la fiction romanesque,
les dirigeants sont présentés comme des assoiffés de pouvoir. Toutes leurs pratiques le
confirment. Ainsi, dans ce chapitre, nous allons voir que cet abus du pouvoir des dirigeants
dans notre corpus se traduit par des répressions et des sacrifices humains, par le vol et la
dilapidation des deniers publics mais aussi par le culte de la personnalité.

I-1.Des répressions et des sacrifices humains


La volonté des régimes en place d’éterniser leur règne les force souvent à employer
des mesures peu orthodoxes. Les techniques varient selon les Etats car, il faut le souligner,
chaque dirigeant africain a une façon de régner qui lui est propre. Si pour certains, il s’agit de
prononcer le mot « démocratie » partout par le biais des médias ou d’organiser des élections
dont ils sont proclamés vainqueurs avant le verdict des urnes, d’autres préfèrent se vanter que
leur règne provient de la volonté divine et non, de celle du peuple qui les a élus. C’est
pourquoi d’ailleurs Achille Mbembe déclare :

Les élections, généralement non concurrentielles, organisées dans ce cadre, se soldent toujours par
des résultats très élevés […] La leçon que les pouvoirs retirent de ces résultats est simple : ils
signifient que les masses populaires, « rangées derrière leur leader comme un seul homme », lui

2
Eyenne Mba, Jean-Rodrigue-Elysée, Politique et indépendances Africaines, Paris, L’Harmattan, 2013, pp.11-
13-14

10
« apportent leur adhésion massive et inconditionnelle, à lui-même et aux institutions républicaines
qu’il incarne avec bonheur et magnanimité3

C’est d’ailleurs ce qui fait que toute personne qui essayera de prouver le contraire verra sa vie
menacée. En effet, toute forme de contestation, d’opposition ou d’opinion allant à l’encontre
de la plus haute personnalité du pays est sévèrement sanctionnée. Pour les aider à mettre en
pratique leur souhait, des lois sont votées ou des décrets sont signés par le guide et ceux qui
sont chargés de les exécuter sont souvent l’armée, la police ou même la population complice
du tyran. Cette pratique est visible à travers le roman de Ken Bugul La Folie et la Mort. Le
Timonier, pour limiter l’ardeur de ses opposants a préféré signer un «Décret qui décrète que
tous les fous qui raisonnent, et tous les fous qui ne raisonnent pas, donc tous les fous doivent
être tués sur toute l’étendue du territoire national »4.Nonobstant l’ambigüité de ce décret et
l’incompréhension de son véritable sens, sa mise en place a vite porté ses fruits dans ce pays,
car il a su semer la terreur et la peur chez les populations. Ainsi, toutes les personnes qui
essaient de dénoncer les méthodes de gestion du président, qui sont pourtant loin d’être
louables, sont visées.

En plus, dans les pays dits « démocratiques », quand le président sent son fauteuil
fragilisé par les marches des populations qui réclament justice, il use de son statut de chef
des armées pour les disperser et des répressions sévères vont suivre. Pour priver les
populations de liberté, des «états d’urgence » sont souvent décrétés, des regroupements de
personnes sont interdits même dans les lieux de culte. C’est le cas de Madiama le héros de
L’Ex-Père de la Nation qui, lorsqu’il a perdu sa fille lors d’une marche de l’opposition, des
syndicalistes et des étudiants pour demander son départ, est devenu un tyran hors norme. Il
décide ainsi de réprimander son peuple d’une manière spectaculaire :

Dissolution des syndicats ; suppression du droit de grève jusqu’à nouvel ordre ; interdiction pour
tout groupe de plus deux personnes de se réunir sur la place publique. Les cérémonies familiales
avaient été réglementées : pas plus de huit personnes. On baptisait à la va-vite, les mariages se
célébraient dans la grisaille, les funérailles étaient promptement liquidées. 5

Dans ce passage, nous constatons qu’en fait le pouvoir ne rend pas fou uniquement les
dirigeants, mais il révèle aussi leur folie car prendre une telle décision, c’est de la pure
démence. Ainsi, cette décision du régime de Madiama est comparable à l’état d’urgence
décrété par Benoit Wédraogo qui, pour limiter les ardeurs des populations de Titao annonce
qu’:

3
Mbembe, J.Achille, Les jeunes et l’ordre politique en Afrique noire, Paris, L’Harmattan, 1985, p.12
4
La Folie et la Mort, Paris, Présence africaine, p.12
5
L’Ex-Père de la Nation, Paris, L’Harmattan, p.4

11
En raison des troubles produits à Titao et du fait que la stabilité sociale et la vie normale des
honnêtes et paisibles citoyens ont été perturbées, et pour mettre résolument fin à l’agitation des
irresponsables et préserver le calme […] l’état d’urgence est décrété sur toute l’étendue du
territoire6.

Dans cet extrait, nous constatons qu’il y a une peur qui anime Benoit Wédraogo. De ce fait, comme
Madiama, l’objectif du tyran de Bogya est d’empêcher tout rassemblement de ses concitoyens qui
pourrait aboutir à la révolte générale. En termes plus clairs, cette décision est une façon d’intimider les
populations. Ainsi, ces décisions des deux dirigeants ressemblent plus à une protection de leur propre
personne qu’à celle des populations dans leur ensemble.

Par conséquent, ces régimes, en infligeant de telles sanctions aux populations de


ces pays, exposent publiquement leurs volontés d’avoir des pouvoirs totalitaires. Ces
répressions sont l’expression d’une force aveugle qui ne cautionne pas la contestation
publique. D’ailleurs, Yoro, le ministre de l’intérieur avec l’accord de Madiama avait profité
de l’occasion d’un mariage de la fille de Mata Diagne pour disperser la foule d’une manière
atroce avec son armée.

Soyez sourds et aveugles avait- il dit à ses hommes ; foncez comme des bolides ; ils avaient tout
rasé sur leur passage… les femmes avaient été transportées sans interrogatoire ni jugement à la
prison des femmes, et les autres à la maison des délinquants durs pour y subir une bonne
lessive (EPN7, p.152)

En effet, ces citoyens arrêtés sans raison valable par les forces de l’ordre dans L’Ex-père de
la Nation sont battus par ces derniers désireux d’honorer les ordres du palais. De même,
« dans la cour de la compagnie républicaine de sécurité, Amadou Touré subit devant ses
camarades de captivité, un traitement de choc dont il se souviendrait sans doute toute sa vie »
(LVT, p.62).8Ainsi, réprimer les leaders de la manifestation est une façon pour les régimes
autocrates de dissuader les autres citoyens qui voudraient faire les mêmes pratiques. Par
ailleurs, dans ces extraits, nous nous rendons compte que les forces de l’ordre, au lieu
d’arrêter uniquement les citoyens et laisser la justice faire son travail, préfèrent se faire justice
elles-mêmes en les torturant. Ce qui nous fait dire que le coupable en Afrique paie
doublement sa peine car physiquement il est malmené et est mentalement troublé à cause
notamment des effets néfastes de la prison. La brutalité des régimes africains a pour
conséquence chez les populations : la peur, le dépérissement, la soumission inconditionnelle
et l’absence totale de liberté. Ces méfaits assurent aux dictateurs en place et leurs régimes de
perdurer leurs règnes, de mener sans inquiétude leurs politiques. C’est cette façon de

6
Les vertiges du trône, Ouagadougou, La Mante, p.58
7
Désormais nous allons abréger L’Ex-père de la Nation par cette graphie (EPN)
8
Désormais nous allons abréger Les vertiges du trône par cette graphie (LVT)

12
fonctionner des régimes africains, qui jurent pourtant être dans la logique démocratique que
dénonce Jean-Rodrigue-Elysée Eyenne Mba quand il explique :

En Afrique se manifeste aujourd’hui sous divers gouvernements complètement en rupture avec les
principes démocratiques : des gouvernements liberticides. Il s’agit des formes de gouvernements
marquées par d’innombrables confusions et contradictions tant sur le plan théorique que
pratique[…]Ils édifient ainsi leurs actions exécutoires sur un ensemble de principes dits
« démocratiques » dont la légalité est garantie par la constitution […]Ils agissent en s’assurant
donc que leurs actes seront toujours justifiés par le corps de principes démocratiques, et que ce
corps de principes démocratiques soit castré dans l’ordre juridique positif dont le contrôle
n’échappe presque jamais l’exécutif. 9

Ces décisions prises par Madiama et Benoit Wédraogo pour dominer, anéantir leurs peuples,
agissent au nom de la constitution alors que c’est un vrai règlement de compte personnel qui
consiste à effrayer les populations. Comme les pays de Madiama et de Benoit Wédraogo,
beaucoup de « gouvernements liberticides » africains se cachent derrière la constitution pour
limiter ou sanctionner toute forme de contestations des citoyens. De ce fait, dans ces pays, il y
a une sorte de simulation démocratique, parce que tout est mis en place (théoriquement) pour
laisser croire que la démocratie est bien vivante. Il y a bien des élections par exemple, une
« justice » aussi mais cette dernière agit uniquement en faveur et pour le compte du régime,
elle écrase toute menace du despote. Jean-Rodrigue Eyenne Mba fait savoir que :

Dans ces pays, ni le corps de principes qui garantit le suffrage universel ni l’ordre juridique positif
chargé de sauvegarder les règles de jeu démocratique n’existent pas fortuitement : ils sont inventés
de toutes pièces, non pas pour consolider la démocratisation, mais plutôt pour enraciner le pouvoir
d’une élite gouvernante qui s’arroge le monopole de la gestion des affaires étatiques. Malgré ses
apparences démocratiques, le gouvernement liberticide étouffe, tue concrètement la démocratie 10

Ainsi, cette volonté de disperser tout rassemblement des populations mais aussi de réprimer
ces derniers dans les romans d’Aminata Sow Fall et de Patrick Ilboudo est visible aussi dans
La Folie et la Mort. En effet, le Timonier, mécontent que les populations agissent sans son
consentement en tuant Fatou Ngouye, il décide de les sanctionner très sévèrement. Dans ce
pays, il n’est pas permis aux populations de décider ou d’avoir une idée différente de celle du
Timonier c’est la raison pour laquelle, pour le rappeler aux populations, le régime en place
choisit d’incendier le marché public en pleine nuit. Le narrateur explique que « cette nuit, ce
fut terrible. Un immense feu consuma tout ce qui restait du marché […] Le Timonier déclara
que c’était une punition pour le peuple. Le peuple n’avait pas le droit, ni de juger, ni de
condamner, ni d’exécuter. Lui seul avait le droit pour tout » (LFM, p.172).Cette décision
d’incendier le marché peut, à première vue, ressembler à une volonté manifeste de faire
justice pour Fatou Ngouye de la part du régime mais c’est loin d’être le cas. En effet, cette

9
Politique et indépendances Africaines, pp.14-15
10
Ibid.

13
décision pourrait s’expliquer par la volonté de mettre fin au rassemblement des populations
car leur présence quotidienne au marché peut faire naitre l’idée de résister aux oppressions
qu’elles subissent sous la gouvernance du grand Timonier. De ce fait, pour être à l’abri de tout
soulèvement populaire, le pouvoir décide de calciner leur lieu de rassemblement. Le régime
despotique veut éviter que les citoyens restent ensemble. Ainsi, ces derniers voient
impuissamment l’évasion de tous leurs biens matériels à cause de l’incendie provoqué par le
régime sans oser le dénoncer publiquement. Cette crainte suscitée chez les populations à
cause de l’usage de la force par les gouvernants fait que ces derniers mettent illégalement la
main sur les deniers publics puisqu’il n’y a pas en face quelqu’un pour dénoncer leurs actes.

I-2.Du vol et de la dilapidation des deniers publics


L’abus du pouvoir des dirigeants se caractérise aussi par l’enrichissement illicite. Ce
phénomène qui constitue un blocage réel à l’émergence des Etats africains, occupe une place
de choix dans le roman africain contemporain. L’arrivée au pouvoir des nouveaux dirigeants
a fait naître de nouveaux riches que sont : les frères de parti du président, les membres de sa
famille, ses collaborateurs…Au fil des années, ce phénomène est devenu la mode dans
plusieurs pays en Afrique. En effet, nous constatons que ceux qui occupent les hauts postes
dans le gouvernement travaillent pour leurs propres comptes. A la place des routes, des
hôpitaux, des écoles pour le pays, ce sont des maisons construites, des voitures de luxe pour
les locataires du palais et leur entourage. Ainsi, Ken Bugul signale dans La Folie et la Mort
que dès le début des indépendances, « les priorités furent détournées au profit de la
corruption, de l’enrichissement illicite, du détournement des deniers publics » (LFM, p.50)11.
Ce cri de cœur de la romancière sénégalaise pour dénoncer les méthodes de gestions des
dirigeants africains ressemble à l’analyse d’Aminata Sow Fall dans L’Ex-père de la nation.
En effet, dans son roman, Aminata Sow Fall trouve déplorable la passion pour le luxe des
dirigeants au lendemain des indépendances qui, au lieu de servir leurs compatriotes, ils
choisissent de se servir. De ce fait, elle affirme dans les toutes premières pages de L’Ex-père
de la nation que :

Les cinq premières années de l’autonomie avaient en effet révélé des appétits voraces[…] comme
à des affamés sur qui serait tombée la manne, les nouveaux chefs s’étaient précipités sur les biens
du pays pour satisfaire leurs caprices, ceux de leurs familles et ceux de leurs amis[…] les cabinets
ministériels étaient des cellules familiales ou régionales où l’on se partageait les privilèges dans le
secret des affinités. (EPN, p.20)

11
Désormais nous allons abréger La Folie et la Mort par cette graphie (LFM)

14
Dans cet extrait, Aminata Sow Fall montre que les nouveaux régimes africains se sont servis
du pouvoir pour satisfaire leurs besoins personnels. Ainsi, l’Etat devient dans ces pays un vaste
marché où les proches du régime s’approvisionnent. C’est pourquoi, toute forme de nomination
d’une personne dans un poste quelconque fait l’objet de fête au sein de la famille concernée.
Ainsi, un nouvel élan s’annonce pour tout membre et proche de la personne nommée car à
travers elle d’autres personnes vont bénéficier des avantages du pouvoir. Les indépendances
ont dans ce cas précis permis l’ascension fulgurante d’une nouvelle forme de bourgeoisie en
Afrique. C’est d’ailleurs ce qui fait dire à Pierre Biarnes que :

Pratiquement dans toute l’Afrique noire française – on peut au demeurant en dire autant de la quasi-
totalité des autres pays africains – des bourgeoisies nationales vigoureuses sont actuellement en train
d’émerger. Disparates, bureaucratiques ou de type classique selon l’orientation plus ou moins
« socialiste » ou « libérale » des régimes en place, elles tendent de plus en plus à dominer la vie
politique de leurs pays respectifs, que le phénomène soit officiellement mais pas toujours réellement
combattu, ou qu’il soit délibérément accepté et a fortiori encouragé. Que l’appareil d’Etat soit encore
contrôlé par des civils ou que des militaires s’en soient emparés, cette montée en puissance de la
bourgeoisie est le fait social essentiel de l’Afrique noire indépendante.12

Cette nouvelle forme de bourgeoisie est voulue par les dirigeants africains dans la mesure où,
ils protègent leurs collaborateurs qui détourent les deniers publics. Ainsi, le système est fait de
telle sorte que les militants et les sympathisants du parti au pouvoir ne sont presque jamais
inquiétés en cas détournement de deniers publics. Autrement dit, dans la plupart des pays
africains, il n’existe presque aucune volonté politique sérieuse pour empêcher l’émergence de
l’enrichissement illicite parce que les auteurs de tels faits condamnables ne courent aucun
risque de subir les foudres de la loi.

En outre, le gaspillage est un autre problème qui caractérise l’abus de pouvoir car
beaucoup de dirigeants politiques détournent les objectifs initiaux de leurs budgets. Ils
préfèrent profiter des cérémonies dont ils sont parrainés pour se faire voir. En effet, la
majorité des fonds qui sont destinés à la réalisation des projets sont détournés pour satisfaire
des besoins personnels. Mais également nous constatons que les gouvernants profitent des
privilèges que leur offre le pouvoir, pour ainsi se transformer en touristes. Ainsi, les accords
signés avec les partenaires pour lancer des projets de développement sont détournés pour
servir les tenants du pouvoir c’est ce qu’on constate chez le président Benoit Wédraogo et
certains de ses pairs. Le narrateur de Les vertiges du trône révèle que : « quand il est fatigué
de Titao, il se paie une semaine de séjour en France pour cinquante millions de francs» (LVT,
p.20).En outre, le gaspillage est encore beaucoup plus visible chez les proches du despote qui
ne se soucient aucunement du sort de la plèbe. Ainsi, avec la garantie de la protection du

12
Biarnes, Pierre, L’Afrique aux Africains, Paris, Librairie Armand Colin, 1980, p.23

15
dictateur, ils gaspillent comme ils veulent les biens du peuple impuissant. Et le plus
regrettable est que ce même peuple est souvent invité pour assister à la dilapidation des
billets de banque qui devraient lui être destinés comme l’atteste ce passage :

Nous allons au mariage du neveu du Timonier. C’est une cérémonie publique au stade du
Timonier. On veut que le peuple voie comment on se marie dans la famille du Timonier. On a
déplacé la banque centrale au stade pour éviter les ruptures de liquidité. Bien que tous les coffres
des banques soient déjà vidés (LFM, p.194).

Dans ce pays, nous voyons que le peuple est juste comme une sorte de décor. Il ne participe
pas aux activités et l’émergence du pays mais devient une sorte de spectateur qui apprécie la
beauté matérielle des gouvernants. Cette dilapidation des biens sous le regard impuissant des
populations pousse ces derniers à tenter l’immigration clandestine, le vol, à commettre des
crimes ou même à renoncer à la vie en se suicidant car tout simplement n’acceptant pas de
voir leurs égaux occuper le devant de la scène sans pouvoir rien faire pour inverser la
tendance. Cependant, en plus du vol et de la dilapidation des deniers publics qui sont des
formes d’abus de pouvoir, nous constatons dans notre corpus que le culte de la personnalité
est très présent dans notre corpus.

I-3.Le culte de la personnalité


Le Grand Robert définit le culte de la personnalité comme une attitude politique qui
consiste à donner plus d’importance à l’image du chef qu’aux intérêts de la
collectivité.13Ainsi, dans la fiction romanesque des écrivains africains contemporains, l’abus
du pouvoir des despotes se manifeste aussi par leurs egos surdimensionnés. En fait, il est
visible dans cette fiction romanesque que les dictateurs accordent beaucoup d’importance à
leur image. De ce fait, ils veillent à ce que leurs noms soient prononcés dans les médias ou
bien ils imposent à ce que leurs images apparaissent dans les places publiques. C’est cette
volonté d’être présent partout qui fait que Benoit Wédraogo notifie à Ting Bougoum en ces
termes : « je veux une grande campagne d’agitation populaire pour préparer les cœurs de
Titao à accueillir, avec joie et bienveillance, la naissance de mon enfant » (LVT, p.16). Cette
campagne est non seulement l’expression de l’égoïsme surdimensionné du tyran mais elle est
aussi l’expression d’une volonté de défrayer la chronique pour essayer de distraire les
populations. De plus, nous constatons que dans ces pays, des places publiques, des routes, des
bâtiments publics, les espaces verts portent les noms des tyrans ou encore les régimes en place
peignent les biens publics aux couleurs de leurs partis. Cette pratique est visible chez le grand
Timonier dans La Folie et la Mort qui, selon le narrateur,« a inauguré aujourd’hui un centre

13
Le Grand Robert, 2005 (version électronique)

16
commercial qui porte son nom et il a planté des arbres qui portent aussi son nom » (LFM,
p.93).Tout ce cirque trouve son explication sur le fait que ces dirigeants ne veulent pas qu’on
les voie comme des personnes ordinaires, ils veulent se distinguer des peuples qu’ils dirigent
pour devenir une sorte de « demi-dieux ». Voilà pourquoi,

Pour donner une dimension inhumaine à leurs propos, les écrivains poussent la démence de leurs
créations au-delà des normes spatiales et temporelles habituelles […] et s’acharnent à montrer à
quel point la personnification pathologique du pouvoir est totale […] Essentiellement occupés à
assouvir leurs fonctions psychologiques premières (quelles soient gustatives, anales ou sexuelles),
ils n’ont aucune épaisseur psychologique ni aucune conscience de leurs situations, si ce n’est de
leurs dépendances vis-à-vis de leurs obsessions.14

Par ailleurs, à défaut d’être vu comme un « dieu », le dirigeant doit se garantir d’obtenir au
moins la paternité de la nation. C’est la raison pour laquelle, dans sa gestion, dans sa façon de
penser, de voir ou d’agir, il fait tout à la manière du « père », autrement dit, avec beaucoup
d’autoritarisme. Ainsi, il peut se permettre de donner des directives sur le mode de
fonctionnement du quotidien des populations notamment sur la tenue ou non de leurs
activités, la façon d’informer des médias, sur le besoin ou non de financer des projets de
développement dans telle ou telle localité, etc. Le despote avec le statut du « père de la
nation » finalement n’a pas d’obligations ni de pressions car rien ne le contrôle, il devient
l’exécutif, le judiciaire voire le législateur. D’ailleurs, ces propos de Madiama héros de L’Ex-
père de la nation le confirment quand il dit : « J’étais le fils prodigue. J’étais le miracle.
J’étais le don de Dieu, l’homme de la Providence, l’élu, le héros, le phare. Après Dieu, j’étais
tout » (EPN, p.14). La succession de ces qualificatifs pour montrer sa grandeur prouve que
Madiama ne se considère plus comme quelqu’un qui a des obligations envers son peuple. La
raison principale qui explique un tel fait est qu’en Afrique, la conception du pouvoir est que le
président doit être le père de la nation et tous les citoyens doivent pleinement remplir leur
devoir de fils du despote. Et ce qui est regrettable dans ces situations, c’est que :

Les constitutions africaines ne cherchent pas à limiter le pouvoir par le droit, elles renforcent de
fait la position de l’exécutif et du président. Et le pouvoir court alors le risque de devenir d’autant
plus grand et incontrôlable que celui qui le détient peut en user comme d’une chose privée.
Comme d’un patrimoine personnel ou familial. 15

C’est pourquoi, la justice, au lieu de rétablir la vérité en toute impartialité quand on fait
appelle à elle, devient une infernale machine à broyer les obstacles du régime en place.
Autrement dit, elle est souvent au service du despote. Dans ce même ordre d’idées, nous
constatons aussi que dans notre corpus, le frein au développement des pays africains est aussi
causé par l’influence négative de l’entourage des despotes. Il faut le rappeler, en réalité ceux

14
La littérature africaine moderne au sud du Sahara, p.90
15
N’da, Paul, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, Paris, L’Harmattan, 1987, p.29

17
qui entourent les dirigeants contribuent grandement à la solidification du pouvoir tyrannique,
ils constituent un blocage des pays dans leur quête de développement.

18
CHAPITRE II : L’INFLUENCE NÉGATIVE DE L’ENTOURAGE DANS LA
GESTION POLITIQUE
Beaucoup de dirigeants africains mis en scène dans la fiction romanesque ne deviennent
pas subitement des tyrans, ils se métamorphosent au cours de leur règne. Ce changement de
comportement souvent s’explique par deux causes : l’influence de l’entourage ou encore la
capacité du pouvoir à dominer la personne qui le détient. Ainsi, dans notre corpus l’œuvre
qui évoque le plus ce problème est L’Ex-père de la Nation d’Aminata Sow Fall. Dans ce
roman, la romancière sénégalaise présente un président qui, avant son accession à la
magistrature suprême avait des qualités humaines exceptionnelles. Il était un homme tolérant,
sensible et très généreux qui luttait de toutes ses forces pour défendre les Droits de l’Homme
comme l’exemplifient ses postes d’ «infirmier» et de «syndicaliste».

En effet, Madiama, le héros de l’Ex-père de la Nation, dès sa prise des commandes


de l’Etat n’avait qu’une vision et ambition, c’est de travailler dans la transparence, soustraire
les souffrances des populations, et redonner à son pays sa dignité. C’est pourquoi, il avançait
qu’il voulait laver « la terre d’un peu de ses souillures en combattant les souffrances
humaines » (EPN, p.98) d’où le slogan « Humanité, Justice, Vérité » (ibid.). Sa politique et
sa vision sont belles et ambitieuses mais les mois qui ont suivi son intronisation ont pu
révéler d’autres facteurs qu’il n’avait certainement pas pris en compte, à savoir le blocage par
son propre entourage. Sa vision du pouvoir et celle de son entourage étaient loin de pouvoir
cheminer ensemble car, s’il a la ferme volonté de sortir son pays de la misère, son entourage
lui privilégie d’abord les intérêts personnels. Ainsi, dans ce chapitre nous allons étudier
comment l’entourage des despotes contribuent à la mise en place de la tyrannie.

II-1.Des familles capricieuses


Dans notre corpus, il est visible que les dirigeants africains ont des problèmes avec les
membres de leurs familles. Ces derniers sont souvent à l’origine des dérives des dirigeants.
Leurs conseils, leurs actes et pratiques ne font que nuire à la gestion du pouvoir politique.
Ainsi, Yandé épouse de Madiama dans L’Ex-père de la Nation, malgré son statut de première
dame, n’arrive pourtant pas à distinguer «Famille» et «Etat» car dans ses conseils et actes,
elle n’a jamais su comprendre la charge de son mari qui est celle de défendre et protéger les
valeurs de la République. C’est en tout cas ce que nous révèle cette conversation du couple
lorsqu’il évoquait les titres du journal indépendant «Dolé» qui critique les démarches du
pouvoir ou encore quand Maas et ses camarades opposants pointaient du doigt le régime de
Madiama.

19
- Mate-les avant qu’ils ne t’égorgent.
-Ils sont aigris. C’est normal qu’ils aboient. Et de toutes les façons nous sommes en démocratie
et chacun doit avoir le droit de s’exprimer.
-Le droit de s’exprimer, c’est le droit de t’injurier toi, le président du conseil ?
-C’est la règle en politique. La politique telle qu’on l’entend ici. Les injures ne m’empêcheront
pas de faire mon travail. Essaie de les ignorer (EPN, p.25)

Cette discussion du couple nous révèle un président clair dans ses idées et démarches. Mais
elle dévoile surtout un dirigeant qui se soucie surtout de la protection de la liberté
d’expression qui est un maillon essentiel pour la bonne marche de toute démocratie majeure.
Ainsi, même si Yandé l’exhorte à éliminer tous ceux qui le critiquent publiquement, Madiama
pense qu’il est hors de question de prendre en otage la démocratie. La lecture qu’on peut faire
aussi de ces propos de Yandé, c’est qu’elle ne veut pas voir les opposants fragiliser le pouvoir
de Madiama. Mais aussi, elle veut s’accrocher à sa nouvelle vie de première dame. Voilà
pourquoi elle déclare publiquement la guerre à l’opposition dans ce passage:

Je hais de toutes les fibres de mon cœur cette bande à Maas qui, il n’y a pas très longtemps même
pas le temps d’un oubli m’a livrée comme une charogne puante à la rumeur publique quand j’avais
déjà des jours exécrables de mon existence et que je n’aspirais qu’à être l’épouse respectée d’un
homme responsable, un homme d’Etat de surcroit! Tu crois que je leur pardonnerai ! (EPN, p.25)

Dans cet extrait, nous venons de comprendre que Yandé exige que son époux réagisse
immédiatement pour arrêter ses ennemis à elle (l’opposition) sans quoi elle va agir elle-même
parce que quand elle dit « Tu crois que je leur pardonnerai ! » (Ibid.) montre bien qu’elle a les
mêmes pouvoirs que le président. Elle aussi, est capable de sanctionner les citoyens au même
titre que le président. En outre, avec un tel comportement, nous pouvons dire que Yandé se
positionne comme une adjointe du chef de l’Etat et cela de façon très remarquable. D’ailleurs
c’est ce qui fait qu’elle est omniprésente dans les grandes décisions politiques, elle influence
beaucoup les décisions de Madiama. Ce qu’il faut souligner dans ce cas précis, c’est qu’à
force de côtoyer ou d’aider leurs époux à gérer le pouvoir politique, les premières dames
africaines y prennent goût c’est pourquoi, plus elles durent dans ces rôles, plus elles
deviennent incontrôlables. De ce fait, ces caprices de Yandé dans L’Ex-père de la nation sont
similaires à ceux de la première dame de Bogya dans Les vertiges du Trône. En effet, lorsque
la population de Bogya a décidé de manifester son mécontentement contre la gestion du
régime de Benoit Wédraogo, la première dame supplie ce dernier de réagir en ces
termes : « Benoit, on veut voler notre joie. Ne laisse pas faire » (LVT, p.79). Par conséquent,
dans ces deux romans, les premières dames, au lieu d’être de véritables soutiens
psychologiques ou des conseillères qui aident leurs époux à tirer les pays vers le sommet,
elles deviennent l’une des causes de la propagande politique. Pourtant elles pouvaient avoir

20
une certaine réserve, autrement dit, elles ne devraient pas prendre part à certaines décisions
politiques. Par ailleurs elles pouvaient mieux servir leurs pays si elles s’impliquaient dans
l’action sociale. Ainsi, les caprices des deux premières dans les romans d’Aminata Sow Fall
et de Benoit Wédraogo confirment que l’influence des épouses des dirigeants dans la gestion
des pouvoirs politiques est une réalité en Afrique. C’est d’ailleurs ce traitement des écrivains
africains sur leurs manières de voir la gestion du pouvoir politique en Afrique qu’explique
Denise Coussy lorsqu’elle dit que :

Les écrivains montrent comment les pratiques récentes travestissent la mémoire collective, annihilent
le présent par une phraséologie creuse et hypothèquent le futur par une irresponsabilité infantile
[…]En raison de l’effondrement des structures sociales préexistantes, la politique apparait comme la
seule possibilité de se faire connaitre et respecter. Les portraits d’apprentis politiciens sont légion dans
ces littératures indignées qui décrivent, avec délectation, l’ascension de candidats peu soucieux de la
chose publique […] Mêlant problèmes personnels et enjeux nationaux, ces jeunes hommes se perdent
même parfois dans leurs motivations confuses 16

Il faut le souligner, l’un des problèmes majeurs de l’implication de l’entourage dans l’exercice
du pouvoir en Afrique, est qu’il n’y a pas de délimitation. L’entourage du despote bénéficie
des mêmes avantages que le tyran ; ce qui fait que chaque membre ou proche de sa famille se
donne tout le pouvoir nécessaire pour imposer ses lois au même titre que lui. C’est la raison
pour laquelle, dans ces pays la police assure d’abord la sécurité de l’entourage avant le
peuple. Cependant, en plus de ses conseils qui ont pour but de détruire l’opposition, Yandé
veut encore que son mari boude le peuple qui l’a élu, en refusant d’accomplir son devoir
d’ « élu du peuple ». Et que le président avant de servir, ferait mieux de se servir parce que
selon elle, le bonheur ou l’épanouissement des populations n’est pas celui du dirigeant.
« Pourquoi te cherches-tu des ennuis que Dieu ne t’a pas créés ! Tu te tracasses pour le peuple
qui lui, chante, rit et danse. Si tu crèves, il te pleurera un jour (des larmes de crocodile, mon
cher), t’enterrera et applaudira ton successeur» explique la première dame. (EPN, pp.67-68)

Toutes ces pressions de la première dame ajoutées à celles de Sassi, vont porter des
fruits parce qu’involontairement, Madiama va piétiner ses convictions de départ qui étaient de
privilégier l’excellence, d’éradiquer le favoritisme. Il devient un corrompu, un adepte du
népotisme. C’est pourquoi d’ailleurs il déclare : « J’avais pensé que ce n’était pas un péché
que d’aider ma sœur. Et le ministre de la Fonction Publique à qui j’avais confié le problème
leur avait trouvé des postes de conseillers et d’attachés de direction dans des entreprises de la
place » (EPN, p.81). Cette adoption du népotisme confirme qu’il a renié toutes ses convictions
avant son accession au pouvoir. Mais la raison principale qui explique l’adoption de cette

16
La littérature africaine moderne au sud du Sahara, pp.93-94

21
pratique est qu’en Afrique le sens de la famille reste important, car ne pas s’entourer de la
famille est perçu comme une insécurité de la part de l’autorité.

II-2.Des conseillers nuisibles


Au lendemain des indépendances, beaucoup d’Africains pensaient que le départ du
colonisateur était définitif. Mais en réalité tel n’était pas le cas parce que simplement on a
juste assisté à une passation de service, un changement d’hommes et de postes. Les anciens
colonisateurs ayant toujours des intérêts à défendre sur le sol africain ont choisi de changer de
méthodes pour continuer à exploiter le continent en envoyant des hommes auprès des chefs
d’Etats nouvellement élus pour les « aider » disaient-ils « à bien remplir leurs missions ».
C’est dans cette optique que Madiama dans L’Ex-père de la nation a accueilli Andru pour
bénéficier des « conseils » de ce dernier sur la « bonne gouvernance ».Son nouveau conseiller
spécial visiblement content de ce privilège réagit en ces termes : « Votre pays, Excellence,
vient tout juste d’accéder à l’indépendance […] nous sommes ici, Excellence, pour vous
donner nos humbles conseils afin de consolider votre règne » (EPN, p.8). Cette réaction
résume l’objet de sa mission. En lisant ce passage, on comprend qu’il n’est pas là pour les
populations où pour sortir le pays des conditions difficiles où il se trouve, mais bien pour
aider le tyran à faire durer son « règne » et protéger les intérêts du pays qu’il représente.
Assurer la domination de Madiama dont la candidature est soutenue par l’ancien colonisateur
marque le début du néocolonialisme dans ce pays. Ces conseillers envoyés par l’ancien
colonisateur ont une grande influence sur l’exercice du pouvoir politique en Afrique. Ils ne se
soucient aucunement de l’émergence des pays encore moins de la sécurité des populations.
C’est la raison pour laquelle, Andru n’a pas voulu la démission de Madiama malgré l’échec
de ce dernier à la tête de son pays comme le montre ce passage :

-Vous ne pouvez pas démissionner !


-Comment je ne peux pas ! Et de quoi je me mêle, s’il vous plait ! Je le veux et je le ferai !
-[…] A moins que vous acceptiez que l’on vous traine dans la boue… (EPN, pp.91-92)

Cet échange des deux protagonistes vient éclaircir davantage que certains dirigeants africains
sont fortement influencés par des puissances étrangères. La dernière phrase d’Andru donne
l’occasion au dirigeant de choisir entre sauver son peuple en présentant sa démission et
continuer d’exercer ses fonctions de chef de l’Etat en sacrifiant son peuple. A travers cet
échange des deux personnages, Aminata Sow Fall montre que certaines décisions des
dirigeants africains ne dépendent pas forcément d’eux. Ainsi, cette peur du président d’être
trainé « dans la boue » met à nu sa lâcheté et sa criminalité. C’est ce rôle nuisible d’Andru

22
dans la gestion du régime qui pousse Madiama à affirmer en ces termes : « on ne s’imagine
jamais le malheur d’une Excellence. Le mien commença avec Andru » (EPN, p.8). Ces
propos du dirigeant montrent combien son conseiller a contribué à l’échec de sa gouvernance.

Ne pouvant plus empêcher sa chute prochaine et visiblement perturbé par les


pressions de Yandé et d’Andru qui lui demandent d’aller à la pêche des gens qui « instaurent
l’instabilité », Madiama décide d’affronter les manifestants. Ainsi, il applique le conseil
d’Andru qui lui fait comprendre la nécessité pour un dirigeant de « rivaliser avec le soleil »
(EPN, p.167). Comprenons par cette expression la nécessité d’imposer la force aux citoyens.
L’application de ce conseil enterre définitivement les valeurs républicaines et l’Etat de droit.
Même si cela n’est pas un souci pour son conseiller spécial qui confirme en ces termes son
incrédulité et son égoïsme flagrants : « Il faut les en déloger, Excellence. Ce n’est pas
profaner les lieux, Excellence. C’est aller chercher vos ennemis là où ils se cachent pour
préparer votre perte. Vous rendez à ses lieux leur sacralité… » (EPN, p.158). Ainsi, dans ces
propos d’Andru, il est visible qu’il demande au tyran d’empêcher toute forme de
rassemblements et manifestations publiques des populations. Cette même démarche est
adoptée également par les conseillers de Benoit Wédraogo notamment son directeur de
cabinet qui lui demande d’instaurer l’état d’urgence en ces termes : « Il faudra même,
Monsieur le Président, instaurer l’état d’urgence » (LVT, p.54). Dans ce conseil, le directeur
de cabinet de Benoit Wédraogo l’aide à empêcher la manifestation des populations ce qui est
incompréhensible dans la mesure où la manifestation contribue à la consolidation de l’Etat
moderne et de la démocratie libérale. En donnant donc un tel conseil, le directeur de cabinet
devient nuisible pour l’épanouissement de la démocratie. Ainsi, ces conseillers, selon notre
corpus, au lieu d’orienter les dirigeants vers un bâtissage de pays démocratiques, les poussent
plutôt à adopter la dictature. Par conséquent, les romanciers africains contemporains
dénoncent l’attitude irresponsable des conseillers des tyrans qui deviennent à leurs yeux les
moteurs de l’échec du développement des pays africains au lendemain des indépendances. En
outre, à côté des familles et des conseillers, il y a le rôle déterminant des mercenaires qui
aident les tyrans à éliminer les obstacles politiques qui se présentent sur leur passage.

II-3. Des mercenaires au service du despote


Dans le roman africain contemporain, les despotes africains ont toujours à leurs services
des mercenaires. Ces mercenaires sont chargés de faire le sale boulot, autrement dit, ils sont
chargés d’éliminer les opposants des despotes. Ainsi, la remarque qu’on fait en lisant notre
corpus, c’est que les mercenaires jouent un grand rôle pour la destruction des cibles des

23
despotes. Si nous prenons l’exemple de Les vertiges du trône de Patrick G. Ilboudo, Benoit
Wédraogo est conscient des faits et gestes de son entourage. Il a des nervis qui attendent juste
son signal pour réaliser ses désirs même les plus répréhensibles. C’est pourquoi, Ting
Bougoum qu’il surnomme « commandant en chef du haut commandement des armées des
gens simples »avertit dans les toutes premières pages du roman qu’il n’est le « fils de
personne, l’homme d’une seule fidélité, le sujet du président, pour la vie et pour le mort »
(LVT, p.16).A travers ces propos, Gom Naba prête un serment d’allégeance au tyran. De ce
point de vue, il est capable de commettre des crimes pour satisfaire son mentor. La plupart des
jeunes qui acceptent de jouer ce rôle en Afrique sont sans formation et sans travail. Les
politiciens les utilisent alors pour arriver à leurs fins. Ainsi, ces politiciens n’ont pas comme
ambition d’aider ces jeunes à changer positivement leurs situations mais plutôt les utiliser
pour anéantir leurs cibles. Ce qui nous fait dire qu’en Afrique, la jeunesse n’est pas vue par
les dirigeants comme des moteurs de développement mais comme des machines à destruction
de cibles. Autrement dit, dans l’esprit des politiciens africains, les jeunes sont des moyens
pour arriver ou pour se maintenir au pouvoir. Ils les utilisent simplement pour avoir le
pouvoir.

Par ailleurs, connaissant la situation désastreuse de son pays et son obsession d’être
au cœur des débats publics, Benoit Wédraogo charge « son commandant des gens simples »
de détourner le regard du peuple sur les problèmes qui l’habitent pour fêter avec lui, la
naissance prochaine de son futur héritier à la présidence. Pour le faire, Ting Bougoum
bénéficie d’une protection et d’un financement de la part du président. Cet argent est utilisé
pour gagner l’attention de son auditoire comme l’explique le narrateur dans le passage qui
suit :

Ting Bougoum commande à boire et à manger pour tout le monde, c’est ainsi qu’il retourne
souvent les situations, même les plus désespérées, à son avantage […]
Les jeunes, Titao est la ville la plus belle du monde. On y est libre et heureux, annonce Tin
Bougoum à la grande surprise des clients du Kiosque. (LVT, pp.19-21)

Ces propos sur la beauté de Titao confortent le narrateur dans ses propos car il apparait un
homme qui est maintenant en position de force vis-à-vis des gens qui l’écoutent. Ainsi, avant
qu’il n’ose tenir ce discours, il a fallu d’abord leur donner à boire et à manger. Le choix n’est
donc plus possible pour tous ceux qui ont accepté son cadeau empoisonné, la seule chose à
faire dans ce cas, est d’écouter les éloges sur le président et ses travaux (fictifs) réalisés. Le
personnage de Ting Bougoum est le reflet de plusieurs hommes proches des dirigeants en
Afrique qui sont sans métier mais qui gagnent très bien leurs vies. Il faut ainsi souligner que

24
quand un citoyen accepte cet argent, il devient un prisonnier du régime. De plus, « l’armée
des gens simples »se charge des citoyens qui osent remettre en cause la gestion du pays.
C’est l’exemple de ce jeune homme qui a osé s’interroger sur le discours fallacieux de Ting
Bougoum dans Les vertiges du trône :

« Comment peut-on avoir une crainte si révérencielle du Président au point de blasphémer ? » […]
Ting Bougoum le poursuit et le retient.
-Jeune homme, vous n’êtes pas d’accord avec ce que j’ai dit ? Apostrophe-t-il le client qui était en
train de partir.
-Cela ne me regarde pas. J’ai fini de consommer et je m’en vais.
-Non. Vous allez rester là et m’écouter jusqu’à ce que je vous autorise à disposer. Compris ?
-Non. Que me voulez-vous ? J’ai autre chose à faire.
-Il n’y a rien à faire de plus important à Titao que d’écouter les nouvelles de Titao, marmonne-t-il.
(LVT, pp.21-22)

Cet échange houleux des deux personnages révèle la difficulté des citoyens à vivre
paisiblement et librement à Bogya. Le pouvoir qu’a l’entourage du guide de Bogya sur les
citoyens est sans limite. « L’armée des gens simples » travaille aussi pour écarter tout ce qui
contrarie le despote et pour cela elle est capable de brûler, saccager voire tuer sans être
inquiétée par le régime en place. Faire le sale boulot est l’unique mission de cette armée. Elle
n’est certes pas officiellement reconnue mais elle est sous la couverture de la plus haute
autorité de Bogya. Comme le montre cette discussion, les mercenaires de Benoit font la loi
dans ce pays. Dans les pays organisés, les régimes protègent tant soit peu les citoyens mais à
Bogya c’est le régime qui viole les droits des populations. Par conséquent, lorsque le journal
indépendant Le Républicain de Bogya dans Les Vertiges du Trône a essayé de faire part à ses
lecteurs de la situation catastrophique du pays notamment la situation des travailleurs et des
étudiants, des individus anonymes se sont précipités pour transformer les locaux du journal en
cendres comme le rapporte le narrateur dans ce passage:

Lorsque les deux hommes se retrouvent en face du gardien, à l’abri des regards indiscrets, ils
brandissent deux armes à feu contre le gardien, le menaçant sans rire, d’ouvrir la porte de la salle
des machines. […] L’un tient en respect le gardien pendant que l’autre entre dans la salle et arrose
toutes les machines d’essence avant d’y jeter un brin d allumette enflammé. (LVT, pp.33-34)

A travers ces propos du narrateur du roman, nous constatons que le quatrième pouvoir a du
mal à s’épanouir en Afrique. Pourtant la pluralité de ce dernier et son indépendance offrent
aux pays une véritable santé démocratique. Mais Benoit Wédraogo étant décidé à prendre en
otage les libertés publiques a commencé par combattre la presse afin de dérouler librement sa
politique tyrannique. Dans ce même sillage, nous remarquons que dans La Folie et la Mort, le
Timonier a recruté lui aussi des mercenaires qui l’aident à maitriser les populations furieuses.

25
De ce fait, sa méthode consiste à envoyer à l’hôpital psychiatrique toute personne qui dérange
sa quiétude. Autrement dit, il a des médecins bien outillés qui administrent des injections aux
gens qui perturbent sa gouvernance. Le narrateur du roman révèle à ce propos que:

L’hôpital psychiatrique de la capitale est situé non loin de la cité universitaire. C’était une bien
triste promiscuité. Car à chaque fois (sic) qu’il y avait une manifestation estudiantine, certains des
meneurs y étaient envoyés et on leur administrait des injections pour qu’ils ne résonnent plus, pour
qu’ils ne s’expriment plus, pour qu’ils n’aient de raison de semer le trouble dans la tête des braves
étudiants. (LFM, p.167)

Ce qui fait des médecins de ce pays des mercenaires est qu’ils aident le régime en place à
éliminer des cibles. Ainsi, au lieu d’être des sauveurs ou des donneurs d’espoir, ils deviennent
sous le règne du Timonier des tueurs et des briseurs de rêves. Donc dans ce pays, le médecin
change de fonction. En outre, ce qu’il faut comprendre dans cette démarche de Ken Bugul est
que selon la romancière sénégalaise, les indépendances ont été un échec sur toute la ligne.
Aucun secteur d’activité n’a été épargné par l’incompétence des nouveaux régimes. Mais
aussi, elle montre que la criminalité est présente dans tous les appareils de l’Etat. Le grand
Timonier en abordant ainsi, a compris peut-être qu’en tirant des balles réelles sur les
populations, son autoritarisme deviendrait plus flagrant alors que cette méthode l’aide à
masquer sa criminalité. Dans ce même ordre d’idées, nous allons essayer de comprendre dans
le prochain chapitre, quels sont les autres éléments qui déstabilisent les pays au lendemain des
indépendances. Il s’agira dans ce chapitre d’ausculter de façon précise comment les grandes
puissances s’immiscent dans la gestion des pays africains.

CHAPITRE III: UNE MAINMISE DES PUISSANCES COLONIALES


DANS LA GESTION
Le débat sur la véritable souveraineté des Etats africains continue de défrayer la
chronique. Beaucoup d’observateurs accusent les dirigeants d’Afrique d’être les instigateurs
du néocolonialisme. Ce procédé a permis à l’ancien colonisateur de revenir en force en

26
Afrique. Ainsi, comme durant la période coloniale, l’ancien colonisateur réussit à nouveau à
installer ses bases dans le continent. Mais ce qu’il faut souligner, c’est que l’ancien
colonisateur revient avec un nouveau visage qui, de loin, semble plus amicale. Mais son point
commun avec la période coloniale est que tous les deux défendent les intérêts de la métropole
en terre africaine. Le danger du néocolonialisme réside dans sa capacité à faire croire qu’il
tend une main amicale à un continent qui se cherche et qui a longtemps souffert de la
domination coloniale. Ainsi, Mamadou Kalidou Ba explique :

Ce procédé de la décolonisation comportait pour le colonisateur un double avantage. D’abord, il


créait chez les nouveaux Etats indépendants l’illusion d’une générosité de la puissance coloniale
qui alors se traduisait par un renforcement des liens entre le pays nouvellement indépendant et
l’ancienne puissance occupante. Ensuite, il permettait au colonisateur, tout en ajoutant le jeu du
retrait, de pérenniser sa présence à travers le placement d’hommes malléables, corvéables et acquis
à sa cause.17

Comprenant très tôt ce « jeu » qui va ruiner les « jeunes nations » indépendantes, les
romanciers négro-africains campent le décor sur la relation qui existe entre les pays
nouvellement indépendants et l’ancien occupant. Il faut rappeler que cette présence des
puissances étrangères dans la gestion politique des Etats africains notamment l’ancien
colonisateur est présente dans tous les romans de notre corpus. Chaque romancier a une façon
particulière de montrer au lecteur cette présence. Ces puissances ne sont pas forcément sous
les projecteurs, c’est-à-dire qu’elles n’apparaissent pas toujours publiquement mais elles ont
une forte influence sur les décisions.

III-1. La France, un pays adulé par les despotes


Dans les différents scénarios qui nous sont dépeints dans notre corpus, il est facile de
constater une mainmise de la France dans le fonctionnement des Etats africains. En effet, la
France retrouve toute sa grandeur sous le règne des nouveaux dirigeants. Au lendemain des
indépendances, les romans que nous étudions montrent qu’en réalité, c’est la France qui a
intronisé certains présidents. C’est pourquoi, dans ces pays les dirigeants éprouvent une sorte
de redevance à ce pays. Cette réalité n’a pas échappé aux romanciers africains contemporains.
Par exemple, dans le roman L’Ex-père de la Nation d’Aminata Sow Fall, apparait un
président qui doit en grande partie son accession au pouvoir à l’appui de la France. Les propos
qu’adresse Baudrin à Madiama dans ce passage le confirment:

Ça va mal chez toi. On se rend compte ici qu’on a commis une grave erreur en épaulant Maas
pour lui permettre d’accéder aux responsabilités qui sont les siennes […] il faut un homme comme

17
Ba, Mamadou Kalidou, Le roman africain postcolonial. Radioscopie de la dictature à travers une narration
hybride, Paris, L’Harmattan, 2009, p.103

27
toi pour diriger ton pays. Le Gouvernement m’a chargé de te contacter pour avoir ton accord…
(EPN, pp.21-22)

Cet aveu de Baudrin à Madiama confirme la situation des Etats africains après les
indépendances où la majorité des chefs sont appuyés par les puissances coloniales dans le
seul but de les aider à protéger leurs intérêts sur place en échange de leur silence sur la
gestion catastrophique. Ce soutien oblige les régimes à se plier à certaines exigences des
puissances étrangères. Mais également ce soutien donne un sentiment de redevance aux
tyrans. C’est pourquoi, le président Madiama, dès son accession à la magistrature suprême, la
première mesure qu’il a prise est de prendre Andru comme conseiller spécial et coordonnateur
des services de renseignements chargés de veiller sur sa sécurité. L’arrivée d’Andru aux côtés
de Madiama marque le début d’un nouveau cauchemar qui s’appelle le néocolonialisme.
C’est aussi là le véritable paradoxe des indépendances africaines, car comment les dirigeants
ont-ils pu ravaler les « vomissures » de la période coloniale en les prenant comme conseillers
au détriment de leurs compatriotes ? Comment l’ennemi d’hier peut-il se charger de la
sécurité du président Madiama justement élu ? En réalité, la présence d’Européens dans la
gestion du pouvoir politique dans les Etats africains dévoile qu’il y a l’émergence d’une
nouvelle forme d’asservissement voulue par les chefs d’Etats du continent.

Par conséquent, ce sentiment de redevance à la France est présent aussi dans Les
vertiges du trône car Benoit Wédraogo n’hésite pas à mettre la France au cœur de la gestion
de son pays. Mais aussi, ce pays (la France) devient le lieu de repos du dirigeant qui n’hésite
d’ailleurs pas à y séjourner dès que l’occasion se présente (LVT, p.28). A Bogya, être un bon
dirigeant signifie pour Benoit Wédraogo, montrer publiquement son amour pour la France. De
ce fait, le dirigeant montre à travers ses actes que son pays n’a pas d’avenir sans la présence
de la France à ses côtés. C’est pourquoi, le jour de « la fête inouïe » (LVT, p.73) qui est une
journée spécialement dédiée à la France, les habitants de Titao « déambulent à travers les rues
et entre les arbres fleuris aux oriflammes tricolores de Bogya et de France» (LVT, p.92). En
outre, dans ces pays, les dirigeants sont évalués selon leurs rapports avec la France. Plus la
France apprécie la gestion du régime en place, plus le dirigeant est confiant en sa politique.
C’est en tout cas ce que semblent montrer ces propos du narrateur quand il dit :

Le président Benoit Wédraogo sent que son pouvoir chancèle […] En lisant la presse française, il
gobe au vol l’idée de fêter la révolution française à Bogya. Il pense que ce geste contenterait à la
fois l’ancienne puissance colonisatrice et les révolutionnaires qui s’opposent à son régime (LVT,
p.73).

Dans cet extrait, il est visible qu’aux yeux du dirigeant, manifester son amour pour la France
l’aide à restaurer ses relations avec les opposants. De ce fait, cette obsession des dirigeants

28
africains d’être les chouchous des autorités françaises n’aide pas forcément leurs pays puisque
ces derniers se retrouvent de nouveau entre les mains de l’ancien colonisateur. L’évocation de
cette réalité qui est loin d’être bénéfique pour le continent dans le roman africain
contemporain, est une façon pour ces écrivains de faire comprendre à leurs compatriotes que
la proximité avec la France ne garantit pas forcément l’émergence. Contrairement à ce que
veulent faire croire les dirigeants à leurs compatriotes, le véritable envol du continent
débutera le jour où la France sera moins influente dans les décisions. De ce point de vue, les
écrivains de notre corpus prouvent plus que jamais qu’ils sont engagés car :

Un écrivain engagé, c’est celui qui prend conscience des problèmes qui se posent dans la situation
globale qui l’afflige devant la vie. Il ne considère pas ses écrits littéraires comme un simple
divertissement d’esprit ou un travail désintéressé d’un homme, mais plutôt comme un signe d’alarme,
un message adressé au public en lui proposant des solutions18

Ainsi, ce qu’il faut comprendre dans cette dénonciation du comportement des dirigeants
africains qui adulent vertement la France est que l’Afrique a perdu son autonomie à cause de
cette relation. Ces écrivains veulent faire comprendre aux Africains que la présence de la
France en Afrique crée plus de problèmes qu’elle n’en résout

III-2.Une amitié suspecte


Depuis les indépendances, il existe une réelle coopération entre la France et les Etats
africains francophones. Cette coopération est mal perçue par certains Africains, notamment
certains intellectuels du continent qui y voient une nouvelle forme d’exploitation.
D’ailleurs, cette coopération est taxée régulièrement comme étant « de l’affairisme, de la
complaisance envers les régimes corrompus et autoritaires».19 En réalité, cette coopération
franco-africaine est loin d’être gagnant-gagnant selon les romanciers de notre corpus. Si elle
arrivait aussi à être bénéfique pour l’Afrique, c’est en grande partie du côté des despotes et
non celui des populations car les despotes, sachant qu’ils ont besoin du soutien de la France
pour mener leurs politiques, ils mettent en place leurs opérations de séduction. C’est
pourquoi, à Bogya pays dirigé par Benoit Wédraogo dans Les Vertiges du Trône, pour éviter
toute discorde avec la France, le tyran décide de célébrer « la fête du 14 juillet » dans son
pays. Pour les préparatifs de ladite fête, il organise un conseil extraordinaire des ministres où
« un seul point est inscrit à l’ordre du jour : l’organisation des festivités nationales pour
célébrer la fête du 14 juillet par amitié pour la France » (LVT, p.80).

18
Cibalabala, Mutshipayi K., La dimension sociopolitique de la littérature africaine contemporaine, Paris,
L’Harmattan, 2012, p.21
19
PETEVILLE Franck, « Quatre décennies de « coopération franco-africaine » usage et usure d’un
clientélisme », études internationales, 1996, n°23, pp.571.

29
Cette « amitié pour la France » n’est rien d’autre qu’une façon de ne pas s’attirer
les foudres d’une puissance capable de mettre le bâton dans les roues de tout dirigeant (des
anciennes colonies françaises) qui menace ses intérêts. C’est pourquoi, « chaque chef de
famille doit acheter, pour mettre en berne, devant sa porte deux drapeaux, celui de Bogya et
celui de la France […] les 13, 14 et 15 juillet sont déclarés jours fériés, chômés et payés sur
toute l’étendue du territoire national » (LVT, pp.86-87). Ces efforts de Benoit Wédraogo pour
se faire admirer par les autorités françaises n’est que la copie conforme des relations franco-
africaines. En effet, l’affichage du drapeau français devant les portes des habitants de Bogya
est à l’image des nombreuses rues et édifices publics africains baptisés aux noms des grandes
personnalités politiques françaises. Cette volonté de Benoit Wédraogo de paraitre le plus beau
aux yeux de la France donne à celle-ci l’occasion de s’immiscer dans les affaires intérieures
de son ancienne colonie.

Quant à Aminata Sow Fall, dans son roman L’Ex-père de nation, elle montre que
réellement, il n’y a pas d’amitié entre les pays développés et les pays pauvres mais plutôt une
comédie diplomatique. Ainsi, les grandes puissances profitent de leur « amitié » avec les pays
sous-développés pour mettre des pressions sur es pays qui ont des difficultés économiques.
Ainsi, l’argent que ces puissances prêtent aux pays en difficultés considéré au début comme
une aide, devient une arme. Ainsi, Madiama signale que lors de son règne, lui et son pays
recevaient des pressions de la part des grandes puissances. Il dit dans ce passage que :

« des pressions, toujours des pressions et des menaces de nous couper l’aide si nous
n’exécutions pas certaines de leurs volontés ou si, si le plan international, nous ne nous
alignions pas sur leur politique » (EPN, p.164) De ce point de vue, dans cette collaboration,
l’objectif des grandes puissances n’est pas d’accompagner les pays africains à changer leur
situation difficile mais plutôt de continuer à les maintenir dans le trou de la pauvreté. Puisque
quand une aide est conditionnée, le bénéficiaire ne peut l’utiliser comme bon lui semble.
Autrement dit, ces aides, au lieu d’être un facteur de développement pour le pays de Madiama
deviennent plutôt l’une des raisons de sa souffrance.

III-3.Des accords suicidaires


L’endettement est l’une des principales souffrances de l’Afrique. Plusieurs
accords signés avec les pays du nord ont de graves conséquences sur l’indépendance des
Etats. Pour influencer les pays africains, les puissances étrangères prêtent beaucoup d’argent
aux jeunes Etats. Il faut le rappeler, aujourd’hui, beaucoup de pays africains financent leurs
projets de développement à partir des prêts qu’ils font à l’étranger. Les pays sont devenus
30
aujourd’hui très dépendants des prêts. Ce qu’ils produisent ne garantit pas une santé
économique qui permettrait de se passer des prêts d’argent aux puissances étrangères. La
raison principale qui explique un tel fait est l’absence de vision des dirigeants africains, mais
aussi, l’absence de leur part d’une réelle volonté de briser cette tradition. En effet, en signant
des accords de partenariat pour lancer des projets de développement, la classe dirigeante
africaine signe en même temps la fin de son autonomie. Voilà pourquoi, Jean Rodrigue-
Elysée Eyenne Mba se demande:

Peut-on promouvoir la démocratie et le développement dans un contexte où les Etats dits


prétendument indépendants sont incapables d’affirmer leur souveraineté en matières politiques et
économiques ? En d’autres termes : la démocratie est-elle effectivement possible dans un contexte
où les gouvernants et les classes politiques au lieu de s’efforcer à satisfaire aux besoins des
populations et des générations futures, se mettent sous l’égide des puissances politiques étrangères
et des multinationales ?20

Cette pression que mettent les grandes puissances sur les pays « sous-développés »
notamment ceux de l’Afrique, fait que ces derniers n’ont aucune chance pour s’en sortir. C’est
d’ailleurs ce qui est arrivé au pays dirigé par Madiama dans L’Ex-père de la Nation quand il
a voulu emprunter de l’argent à des puissances étrangères pour compenser la sécheresse dans
ce passage :

On avait emprunté, emprunté et emprunté, pour survivre et aussi pour acheter des armes. Le pays
lui-même était devenu une sorte d’objet hypothéqué dans les mains des puissances riches qui nous
prêtaient et qui, de ce fait, s’octroyaient tous les droits de me dicter une politique à suivre, des
décisions à prendre. Ce n’était pas du tout agréable. A certains moments j’avais l’impression d’être
leur otage (EPN, p.163).

Donc cet argent emprunté au lieu de servir un élan de développement pour Madiama et ses
concitoyens, devient un handicap car il empêche non seulement au dirigeant (Madiama) d’être
libre et de venir en aide à ceux qui sont dans le besoin, mais aussi il fait tomber de nouveau
le pays récemment indépendant dans les mains des grandes puissances. Par ailleurs Madiama,
comme la plupart des dirigeants africains, à défaut d’être des décideurs, deviennent des
« béni-oui-oui » qui attendent juste l’ordre des puissances coloniales pour s’exécuter. C’est ce
constat sur la faiblesse des dirigeants face à l’ex-colonisateur qui fait dire à Salumu Tuly que
« la suprématie de l’ex-colonisateur à l’égard des leaders africains se maintient. Les dictateurs
ne sont que de simples marionnettes, dirigés dans la farce de l’indépendance, inventé par
l’occident ».21Cette impuissance des dirigeants face à l’ancien colonisateur signe le retour
définitif de ce dernier aux commandes comme l’avoue Madiama en ces termes : « Je ne
pouvais pas leur dire m… quand ils m’envoyaient des émissaires et des émissaires pour attirer

20
Politique et indépendances Africaines, pp.13-14
Tuly, Salumu, Stratégies littéraires de critique sociopolitique : étude comparative de l’œuvre d’Ahmadou
21

Kourouma et d’Henri Lopes, mémoire de master, UNIVERSITEIT GENT, 2009-2010, pp. 32-33

31
mon attention sur la nécessité de restaurer la démocratie ne serait-ce que dans les
apparences.» (EPN, p.164).

Ces propos du président Madiama viennent confirmer une fois de plus l’enterrement
de ses convictions politiques initiales et surtout ses engagements lors de sa prestation de son
serment au lendemain de son élection. Ainsi, au lieu d’être le garant et le gardien de son pays,
le tyran devient un incapable qui livre son pays aux « vautours » réprouvés à la veille des
indépendances. Il obéit à la lettre à toutes les recommandations du créancier. Cette situation
des dirigeants africains vis-à-vis des puissances coloniales est semblable à « l’adulte qui
attend l’appel au secours de son fils » (EPN, p.21). Cette réalité prouve une fois de plus
l’émergence du néocolonialisme en Afrique. De ce point de vue, cette littérature du
désenchantement met à nu une élite dirigeante africaine incapable d’affirmer sa souveraineté.
Les écrivains africains contemporains montrent ainsi l’existence d’un complot contre
l’Afrique. Mais aussi, au lieu de chercher à sortir de ce piège, les nouveaux dirigeants
continuent plutôt à y maintenir leurs pays. Et ce qui est regrettable dans la politique des
« Grands Chefs » au lendemain des indépendances, c’est que la France est devenue
« indispensable» dans le fonctionnement de ces pays et volontairement, « les gouvernants ont
mené nos pays de telle façon que même les générations actuelles pensent sincèrement que
nous ne saurons jamais nous développer sans l’assistance de la France.»22Dans ce même ordre
d’idées, avec le besoin immédiat de réaliser « ses projets », ajouté à la carence totale de
ressources humaines compétentes, mais aussi l’absence de produits manufacturés de qualités,
les Etats africains font appel à des experts des pays du nord pour mettre en œuvre leurs
projets. Là aussi, inconsciemment les pertes sont énormes parce qu’en réalité :

Les trois quarts du financement du projet retournaient au pays qui avait accordé la dette. A travers
l’expert, les matériels et les fournitures importés. Il y avait les frais de voyage de l’expert, le loyer
de son logement au bord de la mer ou dans les quartiers chics. Ses frais d’installation.
Ses frais de représentation, car il devait inviter des partenaires aussi bien locaux que non locaux à
des diners bien arrosés pour étudier les diverses modalités du projet… (LFM, p.84).

Un tel désastre ne trouve son explication que sur le manque de patriotisme des dirigeants qui,
au lieu de faire confiance à leurs compatriotes, préfèrent confier même les sentiers les plus
ordinaires aux étrangers. Dans ces pays, presque tous les sentiers sont confiés aux experts
étrangers au détriment des Africains. Ainsi, l’Afrique, contre toute attente a eu la malchance
de tomber sur une élite falote, extravertie, complexée et peu nationaliste après les
indépendances. Ces experts, une fois en terre africaine, sont élevés au rang des plus grands

22
Gassama, Makhily, Politique et poétique au sud Sahara, Dakar, abis éditions, 2013, p.97

32
fonctionnaires de la planète comme le rapporte le narrateur du roman de Ken Bugul en ces
termes :

Le salaire de l’expert devait être fixé sur les barèmes des rémunérations des fonctionnaires de la
banque mondiale, du PNUD, du FMI […] Il lui fallait une assurance maladie avec évacuation
même en déplacement à l’étranger […] Il fallait assurer les frais de scolarité de ses enfants ou de
ses ayants droit jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans et quelle que soit l’école qu’il aura choisie et il
choisit la meilleure avec fournitures, uniformes et tout… (LFM, p.84-85).

Donc dans cette Afrique telle qu’elle est décrite par le narrateur de La Folie et La Mort, la
réalisation d’un simple projet coûte aux pays un pont d’or et va jusqu’à assurer la formation
des enfants de l’expert. En outre, dans ce passage, la romancière sénégalaise dénonce
l’exploitation des Etats africains par les institutions financières internationales qui rapatrient
dans leurs pays tout l’argent qui était initialement destiné au développement de l’Afrique.
C’est ce problème des pays africains qui pousse Makhily Gassama à dire:

Il nous faut enfin un sursaut de dignité devant nos maigres réalisations, devant les mains toujours
tendues. Jamais un peuple, par humanisme, n’a développé l’environnement d’un autre peuple.
L’Afrique doit compter d’abord sur ses propres forces, sur la force du travail de ses hommes et
femmes et sur l’exploitation rationnelle des ressources naturelles. Pour cela, elle doit insister sur la
formation de sa jeunesse dans toutes les branches du savoir humain. 23

Pour le critique sénégalais, il ne faut donc pas se voiler la face, pour des lendemains
meilleurs, l’Afrique et ses dirigeants doivent se construire un chemin à suivre. Croire que le
développement surviendrait de l’extérieur c’est-à-dire de l’appui des puissances étrangères et
surtout de l’ancien colonisateur n’est qu’une tromperie. Pour se développer, l’Afrique ne doit
et ne peut compter que sur elle-même. Par conséquent, toutes ces pratiques qui freinent
l’émergence du continent africain et qui empêchent l’épanouissement des citoyens vont
déclencher une sorte de malaise chez ces derniers, ce qui n’arrange pas forcément les affaires
des dirigeants en place parce qu’ils vont chercher à changer leur situation.

23
Politique et poétique au sud du Sahara, p.79

33
DEUXIÈME PARTIE : LE BASCULEMENT DU
POUVOIR

34
Depuis l’avènement du XXIe siècle, l’Afrique est devenue le théâtre de renversement
des régimes autoritaires. Beaucoup de pays ont manifesté leur désir d’épouser la démocratie
dans le seul but de permettre à leurs populations de jouir d’une liberté et d’une vraie justice.
Ces populations, en comprenant qu’elles sont loin d’être épanouies sous le règne des
dictateurs, sont depuis quelques années en train de mener la vie dure aux gouvernants. C’est la
raison pour laquelle, des manifestations publiques, des coups d’état militaires, des votes
sanction, sont érigés en règle pour faire déguerpir les tyrans. Même si en réalité les pays ont
encore du mal à concrétiser ou à mettre en œuvre la démocratie, certains ont tout de même
réussi à faire le premier pas, c’est-à-dire connaitre l’alternance. Cette alternance dans certains
pays est loin d’être un cadeau de la part des dirigeants, elle a été plutôt le fruit des années de
sacrifices et de contestations populaires.

Cette volonté de changement des populations africaines a été théorisée par les
romanciers négro africains notamment ceux de notre corpus. C’est pourquoi, nous allons dans
cette partie, étudier comment les personnages romanesques luttent pour renverser leur
situation d’opprimés. Sachant que le bonheur est la principale finalité de l’homme, nous
allons donc voir jusqu’où ces personnages présents dans notre corpus sont prêts à aller pour
être heureux. Pour finir, nous allons voir comment les romanciers façonnent les pays dans
l’univers romanesque.

35
CHAPITRE I : LA QUÊTE DE LIBERTE ET DE JUSTICE
Les populations constatant la détermination des despotes à anéantir tous ceux qui se
mettent sur leur chemin, cherchent à prendre leurs dispositions pour limiter les dégâts. Le
besoin de retrouver la liberté et de faire régner la justice devient une vraie source de
motivation des personnes opprimées. De ce fait, les réactions des personnages varient selon
les mises en scène de notre corpus. Mais le résultat est presque le même : tous les despotes
sont démasqués ou affaiblis au fil des récits des romans que nous étudions. Le peuple selon
les romans étudiés, va arracher le pouvoir des mains des oppresseurs et décider le sort des
pays. Pour expliquer la réaction des peuples opprimés qui ont envie d’en découdre avec leurs
oppresseurs, Kalidou Ba clarifie en ces termes :

L’opposition politique désigne généralement un groupe d’hommes et de femmes qui par position
de principe ou des raisons strictement individuelles s’engagent, dans un mouvement organisé, à
renverser un pouvoir qu’ils contestent. Si le renversement du pouvoir s’effectue dans la douleur,
dans un contexte de démocratie ou ceux qui gouvernent sont théoriquement élus par la majorité, il
en est tout autrement des dictatures […] Basé sur une répression toujours plus draconienne, le
dictateur a tendance à croire que grâce à la peur qu’il inspire désormais, son pouvoir est à l’abri de
toute contestation. Et pourtant, malgré les délations, les emprisonnements et autres exécutions
érigées en épée de Damoclès sur « la tête » des peuples désarmés, il s’élève des voix pour
désapprouver l’ordre injuste établi.24

Partant de cette réalité, les romanciers négro africains mettent des scénarios dans lesquels ils
montent leurs personnages les uns contre les autres. Les opprimés vont affronter les
oppresseurs afin de réparer les injustices qu’ils subissent. C’est pourquoi, on retrouve une
réelle opposition entre dominateurs/dominés, oppresseurs/oppressés, gouvernants/gouvernés.
Quel que soit le degré de la répression, certains personnages arrivent à sortir de leur réserve
pour tenir tête aux despotes. Les ripostes varient selon les mises en scènes des auteurs. Notre
corpus n’échappe d’ailleurs pas à cette règle car si dans ces romans, les personnages ont en
commun la malchance d’être sous la direction de dirigeants sanguinaires, leurs manières de
riposter et d’aller à la quête de liberté restent distinctes.

I-1. L’appel à la révolte


La dictature est souvent sanctionnée par une révolte populaire. La plupart des
révoltes sont bien préparées au préalable. Dans les mises en scène de notre corpus, des
personnages se chargent d’informer les populations sur les scandales des régimes tyranniques
et ainsi pousser les populations à la révolte. Ainsi, chez Aminata Sow Fall et Patrick G.
Ilboudo, la révolte des personnages est souvent déclenchée par les informations livrées par les
journaux qui ne travaillent pas pour le compte du régime. Mais aussi par les discours des
personnages qui comprennent parfaitement les manigances des régimes dénonçant la
24
Le roman africain postcolonial : Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride, pp.12-130

36
situation nébuleuse des pays. Ainsi, nous allons considérer comme appel à la révolte « toute
communication, action ou attitude de nature à dispenser, déstabiliser ou renverser les pouvoirs
tyranniques en question ».25Parmi les « actions » qui ont contribué à la déstabilisation des
pouvoirs tyranniques, il y a par exemple le rôle de Gom Naba le héros de Les vertiges du
trône et Dicko l’opposant majoritaire du régime de Madiama dans L’Ex-père de la Nation. Il
s’ensuit le constat amer des populations qui ne peuvent plus tolérer la situation dans laquelle
elles se trouvent, elles décident alors de descendre dans la rue. Ainsi, dans L’Ex père de la
Nation d’Aminata Sow Fall, Dicko comprenant très vite les méthodes de gestion du nouveau
président, notamment sur son rapprochement avec la métropole, et surtout son incapacité à
soulager les populations frappées par la sécheresse et la famine, décide de pester dès le début
des indépendances contre le nouveau régime dans son feuillet. Le personnage-narrateur fait
savoir d’ailleurs qu’il

[…] y affirmait sérieusement que la banqueroute et la famine étaient à nos portes pendant qu’une
bande de profiteurs continuait à piller ce qui restait des maigres ressources du pays. Chaque page
du feuillet était illustrée par un slogan sous forme d’un dessin où des visages faméliques pointaient
du doigt squelettique sur des bonshommes ronds en criant : « profiteurs, assassins ! Halte à la
boulimie ! » (EPN, p.68)

Dans ce pays, les premières critiques viennent de l’opposition comme le révèle ce passage.
Mais les critiques qui parviennent ici au président ne sont pas des critiques d’un opposant qui
visent simplement le fauteuil présidentiel, elles sont plutôt objectives et « sérieuses » et
dénoncent exactement la situation du pays comme l’avoue le président lui-même. Cette mise
en alerte de l’opposant aux dirigeants en place et principalement à ses concitoyens est une
façon pour lui de responsabiliser ces derniers et les inviter à couper court les ailes d’une
nouvelle situation qui rappelle la période coloniale. Ainsi, pour Dicko avec le visage sombre
et pessimiste qu’ont affiché les nouveaux « Profiteurs et Assassins », seul le peuple qui les a
élus peut acter la fin de leur règne. La véracité, la rigueur et la précision des informations
livrées par Dicko dans son feuillet à propos de l’actualité dominante de son pays lui ouvre les
portes d’une bataille contre le régime en place. Ce qui est d’ailleurs compréhensible dans la
mesure où « les opposants présentés par nos romanciers ne jouissent d’aucun respect face à
des tenants du pouvoir qui les considèrent non pas comme des adversaires politiques, mais
comme des obstacles politiques à éliminer.»26

25
Le roman africain postcolonial : Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride, p.140
26
Le roman africain postcolonial : Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride, p.131

37
Les critiques de Dicko visant le pouvoir n’avaient pas trop perturbé Madiama (au
début) qui avait trouvé normale la liberté d’expression dans un pays « démocratique ». Mais
la baisse des sondages populaires et le souci de son entourage de voir s’envoler ses privilèges
amènent celui-ci à prendre ces critiques au sérieux. Ainsi, pour Dicko dénoncer l’oligarchie,
la sécheresse, la famine, le néo-colonialisme, la gabegie, le népotisme, l’oppression de ses
concitoyens, le détournement de denier public, l’absence d’une vision politique pouvant
sortir son pays de l’impasse etc. est un choix voire un devoir. Mais aussi, dénoncer et
combattre cette réalité est pour lui « un idéal » qui va « survivre » et vaincra les ennemis de
son pays. Pour le leader de l’opposition du régime de Madiama, son feuillet doit être en
mesure d’éclairer les citoyens qui n’ont pas encore compris les décisions du « château »
présidentiel, leur permettre d’ouvrir les yeux face à la réalité et surtout leur permettre de
reprendre en main le pouvoir qu’ils avaient alloué aux dirigeants en place. De ce fait, les
informations livrées par Dicko ajoutées aux conditions de vie difficiles, poussent les
populations à aller demander la démission du président. Cette volonté manifeste de Dicko de
faire comprendre à ses concitoyens les problèmes de gestion du régime de Madiama sont
similaires aux méthodes de Gom Naba dans Les vertiges du trône.

En effet, l’écrivain burkinabé Patrick G. Ilboudo utilise presque le même procédé


qu’Aminata Sow Fall pour faire réagir ses personnages opprimés face. C’est-à-dire qu’il y a
dans le roman un personnage qui comprend parfaitement les manigances du pouvoir et qui
appelle donc à la révolte. Il s’agit de Gom Naba. En réalité, dans ce pays étouffant où les
populations sont surveillées de près par « l’armée des gens simples », le romancier donne la
parole au « fou » du village Gom Naba porte-parole et défenseur de son peuple. Ce
personnage (Gom Naba) qui ressemble physiquement et même psychologiquement à un aliéné
arrive pourtant à capter l’attention des passagers grâce à ses discours véridiques sur la
situation de son pays. Sa liberté d’opinion et d’expression fait de lui une vraie menace du
régime en place car si ses concitoyens surveillent leurs langages dans les places publiques, lui
n’a aucun problème pour dénoncer. C’est pourquoi, sachant que la jeunesse est défenseur et
l’avenir de tout pays, tous les discours de Gom Naba sont destinés à elle et il n’hésite pas à
interpeller cette jeunesse si nécessaire pour barrer la route au régime en place. Ainsi, alors
qu’il semble être le seul à avoir « le don de l’ubiquité » dans son pays, Gom Naba est témoin
de tous les actes ignobles du régime dirigé par Benoit Wédraogo. Pour lui, ne pas dénoncer
les crimes, les détournements de deniers publics, le gaspillage, l’abus du pouvoir, la prise en
otage des droits de ses concitoyens, l’oligarchie, le parti unique, le chômage etc. est

38
inacceptable au lendemain des indépendances. Et donc le peuple doit, sans tarder, livrer le
combat de sa vie : mettre fin au règne de Benoit Wédraogo. Son discours devant ses
concitoyens venus prendre des nouvelles de l’incendie des locaux du journal « Le
Républicain » (seul journal indépendant du pays) orchestré par le régime les a encouragés et
leur a ouvert davantage les yeux.

Hommes, femmes et enfants de Titao, les gens méprisables mettent la ville en flammes, mais les
sages apaisent la colère. En quelques jours, j’ai vu deux incendies. Personne de sensé dans la ville
ne cherche à percer ni à lever le mystère de ces faits, parce qu’en fait, tout est clair comme l’eau de
Kadiogo. Mais il va falloir, un jour qui n’est plus lointain, tenter d’extraire les racines de la haine.
Titao ne doit pas être séquestré par une minorité d’individus […] Mes amis, il faut craindre l’oubli
et les médecins du pouvoir qui ordonnent de penser à autre chose plutôt qu’aux vrais problèmes
de Titao. (LVT, p.38)

Ce discours de Gom Naba de par sa qualité et sa franchise montre qu’il n’est pas ce « fou »
que nous présentent les forces de l’ordre et certaines personnes de l’entourage du président. Il
fait plutôt découvrir au lecteur quelqu’un qui est au cœur de l’actualité de son pays, un
sensibilisateur, un soucieux du sort de son pays, bref un fin connaisseur des manigances des
« criminels du pouvoir ». En effet, pour lui le peuple de Bogya doit refuser la distraction du
régime qui l’appelle à célébrer la naissance prochaine du fils du président (« futur héritier du
fauteuil présidentiel») afin de détourner son regard sur la mauvaise gestion mais chercher
plutôt de libérer le pays des mains des sanguinaires. Chez Ken Bugul cet appel à la révolte se
manifeste par un coup de gueule du narrateur. En effet, constatant que les populations ont
peur de manifester leurs désaccords sur leurs situations catastrophiques, le narrateur de La
folie et la Mort n’hésite pas à crier en ces termes : « Hé peuple ! Toi aussi fais quelque
chose ! » (LFM, p.167).Ce cri est un appel à la révolte. Le narrateur trouve inacceptable que
les populations laissent le tyran de ce pays faire ce qu’il veut sans avoir un adversaire en face.
Ainsi, il demande solennellement aux populations opprimées de ce pays de se lever contre les
« criminels du pouvoir » afin d’arrêter l’hémorragie. Pour le narrateur, chercher à éviter tout
contact avec les oppresseurs n’est pas la solution pour mettre fin aux souffrances des citoyens
de ce pays. Ces derniers doivent donc se lever en bloc pour barrer la route au Timonier. De ce
fait, ces appels à la révolte ne vont pas tarder à faire réagir les populations de ces pays puisque
ces dernières vont décider de sortir manifester leurs colères. C’est la chute du mur de la peur.

I-2. Des manifestations et des prières pour affaiblir les despotes

En Afrique, les manifestations collectives sont de plus en plus fréquentes. La plupart


des populations de ces pays veulent impérativement changer leur situation. En constant que
les dirigeants n’ont pas réussi à soustraire leurs souffrances et que leurs pays s’enfoncent

39
davantage dans la misère, ces populations se rebellent contre les régimes. Ces populations qui
se rebellent dans ces pays sont majoritairement des jeunes. Ces derniers n’acceptent plus leur
situation de sans emplois mais ils refusent surtout que leurs pays soient encore hypothéqués
par des tyrans. C’est la raison pour laquelle, sachant qu’ils appartiennent aux mondes « des
morts et celui des « pas-tout-à-fait-vivants » »27, les compatriotes de Madiama décident de
manifester publiquement leur colère. Ainsi, le narrateur de L’Ex-père de la Nation explique
dans ce passage comment les compatriotes de Madiama ont exprimé leur amertume.

Et la foule avançait par vagues. Les formes se précisaient. Des hommes et des femmes de tout
âge. Cheveux désordonnés, des poings brandis, mouchoirs noués autour de la taille. Des pancartes
et des cris. En peu de temps elle avait rempli l’asphalte à perte de vue. Une forêt de têtes
débordant de l’allée, occupant tout l’espace devant le château et sur les parties latérales […] puis
des voix s’étaient estompées tandis que d’autres se levaient et, peu à peu, elles s’étaient accordées
pour scander « Ma-dia-ma ! Dé-mis-Sion ». (EPN, p.137)

Ce qu’il faut voir et comprendre dans ce tableau que nous présente la romancière sénégalaise
c’est cette gifle que vient d’infliger le peuple à son dirigeant qui, pendant longtemps s’est
laissé assommer par les discours ingrats et mensongers de son entourage. Par
conséquent, nous convenons avec le narrateur que,

Cette lutte du peuple est une lutte contre tout ce qui est contraire à sa liberté, en somme contre tout
ce qui est contraire à son développement, à son bonheur […] [et] rien ne peut arrêter la marche
foudroyante d’un peuple décidé à se délivrer de l’esclavage, de l’exploitation et de la dictature
d’un président28.

Ainsi, Madiama qui entendait partout des « tout va bien excellence » de la part de ses
collaborateurs vient de constater (s’il en doutait) que rien ne va dans son pays. S’il avait
toujours cherché des intermédiaires entre lui et son peuple, ce dernier préfère porter désormais
sa voix sans délégation et sa réaction devant le château prouve qu’il veut un résultat immédiat
à savoir « la démission » du président. Cette détermination du peuple à se faire entendre par
la plus haute autorité du pays montre son ras-le-bol et sa volonté de récupérer le pouvoir.
Voilà pourquoi Frédéric Akomian Mobio explique que

Face à la famine, à la misère, au chômage, à la souffrance et au désespoir des peuples africains


pendant les indépendances, la révolution apparait comme un coup de frein à l’exploitation des
peuples et comme une nouvelle graine qui va engendrer des « plantes inouïes, des plantes dont les
fruits juteux seront distribués équitablement à tout le monde. La vie aura un visage tout neuf».29

L’amertume du peuple pourtant trop confiant et enthousiaste à l’idée d’être sous la direction
d’un de ses fils au début des indépendances se matérialise par une violence inhabituelle. Ces

27
La vie et demie, p.17
28
MOBIO Frédéric Akomian, « La critique des indépendances dans le roman africain francophone », canada
social science, janvier, 2017, n°01, pp.74.
29
La critique des indépendances dans le roman africain francophone, p.70

40
manifestations sont souvent initiées et dirigées par des jeunes parce que n’étant pas considérés
ou n’étant pas pris en compte dans les politiques étatiques. Pour la plupart des Etats africains,
les jeunes constituent le fer de lance de la Nation. « Pour l’Etat africain, il n’existe qu’une
seule jeunesse […] L’Etat se refuse de reconnaitre la pluralité des conditions que vivent les
jeunes »30Autrement dit, les jeunes qui ne sont pas avec le pouvoir en place sont écartés et
oubliés. Mais aussi dans ces pays, les gouvernants se soucient seulement de la « jeunesse
intellectuelle », c’est-à-dire, celle instruite. Les autres jeunes non instruits qui s’activent dans
d’autres domaines ne sont jamais considérés. C’est pourquoi, toute cette jeunesse oubliée de
ce pays dirigé par Madiama ne peut plus accepter sa situation. Ainsi, elle se fait entendre
devant la résidence présidentielle comme nous l’explique le narrateur-personnage dans les
lignes qui suivent : « Ma-dia-ma ! Dé-mis-Sion ! Ça continuait. Des projectiles volaient de
partout : cailloux, bâtons, chaussures, n’importe quoi […] la foule était là comme un ouragan
qui menaçait de m’emporter et, pour la première fois, je sentis que j’avais peur.» (EPN,
pp.138-140). Ce passage confirme la crainte du premier ministre quand il a voulu expliquer en
vain au président que la marche initiée par le peuple laisse craindre un débordement .Ainsi,
par de simples « cailloux, bâtons et de chaussures » le peuple arrive à faire peur au « Père de
la Nation », pourtant il est enfermé dans un château sous une haute protection. Cette peur
qu’il vient de ressentir ajoutée à son amertume de voir le peuple lui « cracher » ainsi son
« échec à la figure avec autant de fougue » (EPN, p.137) font qu’il hésite de présenter sa
démission au peuple mais aussi de céder aux pressions de son entourage qui demandait
inlassablement l’intervention des forces de l’ordre pour disperser la foule : « faites ce que
vous voulez ! J’en ai assez de tous ces emmerdements. » (EPN, p.140). Dès lors, à travers ces
mots du président qui demande à son entourage de faire ce qu’il veut du peuple qu’il est
censé protéger et comprendre son amertume, on peut lire entre les lignes que le pouvoir vient
de basculer du côté de l’entourage (pourtant non élu par le peuple) qui, désormais, pour se
protéger, est obligé de verser le sang des contestataires. C’est ce qu’explique le narrateur
quand il avance que :

Ce qui avait suivi était simplement abominable. Le temps d’un éclair et une nuée d’hélicoptères
avait peuplé le ciel au-dessus des manifestants. Ils avaient lâché des grenades. Pendant que les uns
se tordaient et d’autres chantaient à travers un nuage blanchâtre, des soldats masqués avaient
poussé de partout comme des champignons. Boucliers en avant, ils avaient rageusement balayé
tout ce qui se trouvait sur leur passage. Coups de matraque, cris stridents. Pluies de projectiles
encore. Débandade. Enfin place nette mais de nombreux corps gisant par terre et, un peu plus tard,
jetés pêle-mêle dans une camionnette. (EPN, p.141)

30
Les Jeunes et l’ordre politique en Afrique Noire, pp.17

41
Ce passage démontre et vient confirmer l’absence d’arguments du régime en place pour
convaincre les citoyens de suivre et de continuer à croire encore à la politique tracée et
véhiculée par Madiama à la veille de son intronisation. Autrement dit, l’offre politique de
régime en place n’arrive plus à séduire les populations. Ainsi, celui qui, dans ses rêves de
jeunesse voulait « laver la terre de ses souillures » devient désormais le premier qui y déverse
« les déchets ». Le pouvoir tyrannique attaque ainsi le peuple, parce qu’il n’a pas obtenu ce
qu’il espérait de lui : le silence. Achille Mbembe précise en ce sens que :

La conséquence logique – et qui est devenue, au fil des années, la principale demande des Etats
africains vis-à-vis des jeunes – est, dès lors, la reconnaissance. Celle-ci se traduit concrètement par
le silence. La fonction de reconnaissance et de gratitude est assignée aux jeunes comme l’unique
parole légitime qui puisse leur être concédée par un Etat paternaliste qui serait en train de faire
plus qu’il ne faut, plus qu’il ne devrait faire, pour eux. 31

De ce fait, l’arrivée des « soldats masqués » pour disperser les manifestants fait d’eux des
milices au service du despote et ainsi ils perdent définitivement leur statut de « l’armée du
peuple » car les masques qu’ils portent les éloignent du peuple qu’ils « protègent ». Cet
affrontement armée/peuple dans L’Ex-père de la nation est à l’image de beaucoup de pays
africains où chaque jour des populations opprimées échangent leurs vies contre la liberté afin
de permettre à leurs pays de prendre part au concert des grandes démocraties.

Madiama, en laissant « les forces de l’ordre » se mesurer aux manifestants anticipe


inconsciemment la mort de sa fille prenant part au déferlement populaire. Ainsi, lui qui
pensait tenir toute sa famille à l’abri découvre par le biais de son premier ministre la mort de
sa fille sur le lieu des manifestations. « Mademoiselle Nafi est décédée » (EPN, p.143), lui
annonce Latsouk. En effet, cette mort de la fille du président hors du château est une façon
pour Aminata Sow Fall de ridiculiser « le père de la nation », de lui prouver qu’il n’est plus
l’homme de la situation mais aussi d’étaler au grand jour son immaturité en tant que dirigeant
d’un Etat nouvellement indépendant parce que quelqu’un qui n’arrive même pas à surveiller,
à mettre à l’abri sa propre famille pourra-il surveiller ou protéger toute une nation ? Peut-il
être « le père de la nation » ? Par conséquent, les évènements qui ont suivi cette manifestation
des populations de ce pays, ont été tout simplement hallucinants car du côté des dirigeants
on a senti une véritable perte de contrôle avec les mesures prises comme l’explique le
narrateur à travers ces mots :

Lamal premier accusé : arrêté. Toutes les personnes soupçonnées d’avoir été mêlées de près ou de
loin avaient été interpellées : Salmone et Mballo qui avaient remplacé Séni et Malang à la
centrale ; Dicko ; Saloum ; Kiné ; Mbagnick et Dabo, amis de Nafi. (EPN, p.149)

31
Les jeunes et l’ordre politique en Afrique Noire, p.19

42
Ces mesures prises juste après la mort de la fille du président lors des manifestations font
penser qu’il ne s’agit pas là des sanctions contre la destruction des biens publics ni contre le
blocage de la circulation des biens et des personnes encore moins des citoyens emportés par
les balles de «l’armée » mais parce qu’une citoyenne plus qu’ordinaire (Nafi la fille du
président) a perdu sa vie au milieu des manifestants. Au regard des faits, nous remarquons,
comme le souligne le l’auteur de Politique et indépendances Africaines, qu’

Il est indubitable que la démocratie est en péril en Afrique en raison de l’organisation du pouvoir
autour d’une élite minoritaire et véreuse qui s’arrose le droit de gérer la nation à sa guise sans la
moindre lisibilité pour les citoyens. Le danger qui menace les vérités démocratiques en Afrique
repose sur le principe erroné que le gouvernement élu, parce qu’il serait l’expression de la
majorité, a la latitude de gérer la nation selon les intérêts hégémoniques d’un clan politique et des
puissances extracommunautaires. Cette vision politique débouche sur l’emploi abusif du pouvoir
de contrainte dans la mesure où celui-ci n’est pas exercé pour la sauvegarde de l’intérêt national
mais plutôt pour la satisfaction des intérêts particuliers. 32

En outre, cette prise en otage de la démocratie n’aide en rien les pays parce que selon Peter
Anyang’ Nyong’o « si les Etats africains n’ont pas réussi à tracer des voies de développement
(d’industrialisation) viables, c’est avant tout en raison de l’absence de toute responsabilité
politique, et de démocratie ».33Après que le régime de Madiama a piétiné les valeurs
républicaines en interdisant et en réprimandant toutes formes de manifestations publiques,
les citoyens de ce pays ont fait appel à la religion comme moyen de déstabilisation du régime
totalitaire. Ainsi, ce choix de la spiritualité et de la prière se manifeste par la fréquentation
quotidienne des sanctuaires qui trouve son explication par la prise de conscience des citoyens
de l’inégalité des armes de bataille entre eux et le pouvoir. Car si eux n’ont que des
« cailloux », des « bâtons », des slogans ou des tracts pour exprimer leurs colères, le régime
dictatorial lui use des lacrymogènes voire des armes à feu pour calmer les ardeurs de tous
ceux qui dérangent sa quiétude. Cette nouvelle stratégie de résistance des populations est
expliquée par le narrateur-personnage de L’Ex-père de la nation dans les lignes qui suivent :

[…] entre les prières, des tracts se distribuaient pour diffusion ; on en écrivait d’autres que l’on
confiait à des gens qui, dans le cadre de leur travail, pouvait en assurer la frappe et la
multiplication. On maudissait le pouvoir et on priait pour sa chute.
Sous les minarets et les rosaces, on criait sa colère contre la misère du peuple, l’appauvrissement
du pays. On appelait à la lutte acharnée contre la dictature qui s’installait, même au prix d’un
sacrifice collectif. Des voix extrémistes proposaient des actions terroristes pour épuiser la tyrannie
tandis que d’autres prêchaient pour la paix et rappelait qu’on était quand même dans des lieux de
culte.
-Ne nous engageons pas dans la violence. Tout sur cette terre a une fin. Prions et patientons.
(EPN, p.156-157)

32
Politique et indépendances africaines, p.18
33
NYONG’O Peter Anyang’ « Instabilité politique et perspectives de démocratie en Afrique », politique
internationale, 1988, n°3, p .589.

43
Ce que révèle ce passage, ce sont les nouvelles fonctions qu’occupent les sanctuaires dans
ce pays car avec la situation lamentable qu’a installée le régime de Madiama, les lieux de
culte vont au-delà de l’adoration divine. Ils deviennent des lieux de résistance, de lamentation
et surtout des lieux pour trouver des solutions définitives à la situation catastrophique. Malgré
la puissance et la détermination du régime dictatorial à imposer sa loi, les « fidèles » sont
certains d’une chose que tout sur cette terre a une fin même ce pouvoir qui semble sans fin.
Donc pour certains « fidèles », il n’y a pas besoin de verser du sang, pas besoin non plus de
commettre des « actions terroristes » comme le suggèrent certains fidèles, la prière et la
patience suffiront pour évacuer leur mal. C’est exactement ce qui distingue et fait l’originalité
des tyrans africains dans le roman africain, ils oppriment et torturent tellement leurs peuples
que ces derniers ont l’impression qu’ils sont imbattables. C’est la raison pour laquelle, ils font
appel à un Etre surdimensionné capable de jeter sa foudre sur l’ennemi. Ces manifestions des
populations mécontentes sont visibles dans le roman Les vertiges du trône. En effet, le
narrateur nous fait savoir que «la nouvelle de l’incendie du journal a surchauffé l’esprit des
élèves et des étudiants, au point qu’ils ont décidé d’organiser une marche de protestation à la
fois contre la suppression de la liberté d’opinion et contre le non-paiement des bourses
d’étude » (LVT, p.42).

Cette décision des élèves et étudiants de Bogya de sonner la fin de la récréation est
compréhensible dans la mesure où l’école est souvent la source des grandes révolutions.
Autrement dit, les élèves et universitaires sont souvent les premiers à lancer des appels à la
révolte parce que tout simplement ils sont les mieux placés pour comprendre les manigances
des régimes tyranniques. Ces jeunes étant des assoiffés de liberté et de justice mais aussi
d’éternels insatisfaits, ils accordent beaucoup de crédits à la liberté plus même que leurs ainés.
Ce qui peut se comprendre par le fait que les jeunes sont le pilier de la renaissance du pays,
l’ancien, incarné par les vieux, doit donc disparaitre pour l’avènement d’un monde nouveau et
juste. Cette implication de la jeunesse africaine pour le respect des normes établies est visible
aujourd’hui dans beaucoup de pays africains. Par exemple la mise en en place du mouvement
citoyen Le Balai citoyen au Burkina qui a barré la route à Blaise Compaoré lorsqu’il a voulu
modifier la « Constitution »34 de son pays pour se représenter aux élections présidentielles.
Nous pouvons citer aussi le mouvement Y en a marre (Sénégal) qui a été initié par des jeunes
pour dire Stop quand les autorités en place essaient de déraper. Dans ce même ordre d’idée,

34
ROGER Benjamin et Rémi Carayol «Burkina : le récit de la chute de Compaoré, heure par heure», Jeune
Afrique, 2014, http://www.jeuneafrique.com/39108/politique/burkina-le-r-cit-de-la-chute-de-compaor-heure-par-
heure/

44
Henri Lopes dans son roman Le Pleurer-Rire approuve la nécessité de trouver les coupables
des malheurs des populations et de les « chasser ». Son narrateur fait savoir qu’« Hier, nos
misères provenaient du Blanc qu’il fallait chasser pour que le bonheur vienne. Aujourd’hui les
Oncles étaient partis et la misère toujours là. Qui donc fallait-il chasser ? »35A cette dernière
question du narrateur, les populations de Bogya indexent les dirigeants en place.

Ainsi, si le président Wédraogo n’a pas été inquiété pendant longtemps malgré une
gestion calamiteuse, il a désormais sur son chemin des contestataires prêts à tout pour
remettre le pouvoir au peuple. Pour ce faire, les jeunes dans leur ensemble décident
d’organiser une réunion d’urgence pour sceller le sort du régime tyrannique et permettre à
Titao de souffler à nouveau le vent de la liberté et de justice. Cette réunion dirigée par le très
révolté Amadou Touré (chef de file des manifestants) s’ouvre avec un discours poignant :

Camarades, debout ! L’instant est grave. Le gouvernement, vient d’incendier le seul journal
indépendant du pays. Il ne paie pas nos bourses. Il met en chômage technique nos parents.
L’instant est grave et nous devons agir […] C’est pour cela nous sommes ici. Demain, entrainez
tout le monde dans la rue. Empêchez que les professeurs fassent leurs cours. Appelez tous les
camarades, transmettez leur les mots d’ordre. Ne discutez pas avec eux. Le temps des parlotes est
révolu. (LVT, pp.43-44)

A travers ces mots, on comprend que cette manifestation annoncée est juste la synthèse des
années d’amertumes et de déceptions au lendemain des indépendances mais aussi elle va
permettre au « grand chef » de mesurer les ardeurs du peuple jusque-là sans voix. En effet,
ceux qui n’avaient pas eu l’occasion ou l’audace de faire entendre leur colère seront à présent
couverts par la foule manifestante. Cet appel au rassemblement général (de la population) et
ce désir de concrétiser les paroles par des actes pour «congédier le gouvernement pourri »
laisse suspecter un possible traumatisme car en face il y’a un « gouvernement qui ne voit de
réponse à la critique que par l’immolation de l’auteur de la critique » (ibid.). Même si le
tyranneau de Bogya est capable du pire pour éliminer les opposants et rester au pouvoir, les
jeunes ne se laissent pas intimider dans leur quête de liberté. Ce qui s’explique par le fait
qu’en Afrique, la médiation ou encore le dialogue ne fait jamais reculer les régimes
totalitaires. Donc, sans l’occupation des rues, autrement dit, sans les manifestations publiques
(même si ces dernières ne sont jamais autorisées par les autorités en place), il est très difficile
d’obtenir gain de cause. Le combat pour la liberté et la démocratie n’est pas une chose aisée
en Afrique. Il faut une volonté de fer pour le remporter. C’est peut-être pourquoi Maximilien
Mari-Isidore de Robespierre explique : « quand un gouvernement viole les droits du peuple,

35
Lopes, Henri, Le Pleurer-Rire, Paris, Présence Africaine, 1982, pp.26-27

45
l’insurrection est pour le peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs».36 Voilà
pourquoi les jeunes de Bogya ont décidé donc convaincre ceux qui doutent et refusent de se
joindre à eux. Ils invitent leurs compatriotes à la révolte en ces termes : « si vous voulez éviter
le chaos joignez-vous à nous. Venez avec nous. Nous marchons sur le palais de la présidence»
(LVT, p.52). Ce « chaos » très proche du pays prophétisé par les manifestants n’est évitable
que par l’occupation des places publiques. Les locataires du palais, de leur côté, prennent
toutes les dispositions nécessaires pour stopper « les communistes manipulés » par des
puissances étrangères qui n’aiment pas voir la quiétude à Titao. C’est la raison pour laquelle
« plusieurs camions commencent à circuler à travers la ville. Ils transportent des contingents
de la compagnie républicaine de sécurité » (LVT, p.53). Cette opposition pouvoir/peuple fait
apparaitre la colère et la déception des deux camps qui s’expliquent entre autres par le refus
des nouveaux privilégiés du pouvoir d’être embêtés dans leur confort ou encore par
l’immense déception des populations de voir la non concrétisation des promesses de
campagnes à la veille des indépendances et enfin par le refus de ces derniers d’être martyrisés
par leurs « propres frères ». Ainsi le narrateur nous apprend que :

[…] Le cortège des manifestants continue à progresser vers le Palais de la Présidence. Les
manifestants marchent, vont et viennent, le long de la rue, entre la haie humaine constituée par les
contingents de la compagnie républicaine de sécurité et le rond-point des Cités Unies. […] La ville
est paralysée. Les ouvriers, les chômeurs, les paysans ont rejoint le mouvement des élèves. Les
rues sont bloquées. (LVT, pp.54-55)

Ce face à face « entre ceux qui crient leur besoin de liberté et ceux qui ont pris le parti de
l’emprisonner » se solde par la décision immédiate de la plus haute autorité du pays de
demander l’intervention des forces de l’ordre déjà en place : « l’intervention de l’armée est
indispensable. Elle doit rétablir l’ordre, la discipline et la liberté » (LVT, p.54). Cette
intervention de l’armée guidée par un président très en colère va forcément être lourde de
conséquence quand on sait que cette marche est constituée de toutes les couches du pays.
C’est ce qu’explique le narrateur quand il parle de l’intervention des policiers dans ce
passage:

Les instructions qu’ils ont reçues sont de ramener l’ordre sans hésitation et par tous les moyens. Ils
sont secondés par des unités de l’armée qui prennent en sandwich les manifestants. Ils lancent dans
leur direction des gaz lacrymogènes. La foule se disloque et les manifestants se sauvent. Les
soldats, les policiers et les agents de la compagnie républicaine de sécurité s’ébranlent à leur
poursuite. Ils violentent ceux qu’ils trouvent à leur portée. Une jeune fille, grosse comme une
vache du Mouhoun, est sauvagement matraquée par un policier. Elle crie et pleure de douleur […]
Les forces de l’ordre frappent aveuglément dans le tas (LVT, p.56)

36
Citée par Godwin Tété, Peuples africains, prenons en main notre destin!, Paris, l’Harmattan, 2017, p.23

46
Une telle violence sur un peuple qui bénéficie pourtant du droit de manifester dans la charte
constitutionnelle comme le prétendent les dirigeants confirme qu’en fait dans ce pays le
perturbateur de la cohésion et de la paix, c’est véritablement le régime en place. Mais aussi,
c’est la preuve du refus total des autorités de se remettre en question sur leurs gestions.
D’habitude tout soulèvement populaire est synonyme de faille dans la gestion. Donc, le fait
que Benoit Wédraogo et ses collaborateurs refusent et répriment cette manifestation, prouve
une fois de plus que l’avis du peuple n’est pas important et n’a pas sa place à Titao. Cette
demande du tyran aux milices de disperser les manifestants dans Les vertiges du trône
ressemble au sort réservé aux populations du pays dirigé par le grand Timonier. En effet, le
journaliste de la radio nationale révèle en ces termes qu’: « une marche a été dispersée par la
police aujourd’hui dans les grandes artères de notre belle capitale qui est notre fierté » (LFM,
p.52). En outre, notre corpus nous fait comprendre que le droit de manifester n’est pas encore
complètement acquis en Afrique. Ainsi, le refus d’écouter et de comprendre l’amertume du
peuple se matérialise par le fait que l’équipe dirigeante décide de poursuivre les auteurs de
cette manifestation. Voilà pourquoi Amadou Touré et ses camarades sont poursuivis et
arrêtés. C’est ce que nous fait savoir le narrateur dans ce passage :

Dans la cour de la compagnie républicaine de sécurité, Amadou Touré subit, devant ses camarades
de captivité, un traitement de choc dont il se souviendrait sans doute toute sa vie. Au point où il en
est arrivé, ce n’est plus nécessaire de reculer. Ses camarades pleurent de frayeur bien que ce ne soit
pas encore leur tour de supplice. Les deux mains collées à la nuque, ils assistent impuissants, à la
mise à petit feu de leur chef de file. Ce dernier a beau verser des torrents de larmes chaudes, gémir,
des dernières forces qui lui restent encore dans le corps, les trois agents le tarabustent dans tous les
sens sans autre forme de procès (LVT, pp.62-63)

Cet extrait qui nous met au cœur «de la cour de la compagnie de sécurité » nous résume la
situation et le sort réservé à tous ceux qui osent contester ou s’opposer aux régimes
despotiques. En effet, tous ceux qui seront repérés durant ces manifestations, seront arrêtés
par les milices puis réprimés. Dans ce passage, on peut voir également que le citoyen de
Bogya n’a aucun droit, car comment expliquer que des « forces de l’ordre » fassent justice en
violentant si gravement Amadou Touré et ses camarades ?, comment expliquer que « la mère
du jeune meneur […] ne sait pas encore que son fils a été arrêté et conduit manu militari au
camp de la compagnie républicaine de sécurité» ? (LVT, p.61).D’ailleurs le fait que les
autorités ne préviennent pas les familles sur leur arrestation montre que les chances des
personnes arrêtées de sortir vivantes de cette cour remplie d’hommes armés sont réduites.
Mais l’envie de libérer leur pays des mains des oppresseurs fait qu’aucune douleur physique
ni morale n’arrive à faire reculer les contestataires parce que le déroulement des
manifestations (avec la grande mobilisation des citoyens) et la visite nocturne du président

47
aux jeunes élèves arrêtés (LVT, p.64) pour essayer de les faire renoncer à leur envie de
renverser le pouvoir tyrannique, prouvent que l’affaiblissement du régime est sur la bonne
voie. C’est ce constat qui pousse un des manifestants à remobiliser et à encourager ses
camarades en ces termes : « Camarades, mes camarades, nous sommes des héros du
changement. Notre jour de gloire n’est pas loin croyez-moi, camarades, mes camarades. Le
jour des vengeances est proche» (LVT, p.63). En outre, ce qu’il faut comprendre dans cette
arrestation des manifestants dans ces pays africains est que : « Pour préserver leur domination,
les chefs d’Etat et leurs ministres limitent les libertés individuels. Quand ils ne parviennent
pas à faire taire les critiques par des arguments ou par des pots-de-vin, ils usent de diverses
méthodes en particulier l’emprisonnement»37

Ainsi, Amadou Touré et ses camarades sont victimes de cette méthode mise en place
par Benoit Wédraogo et son équipe pour limiter leurs ardeurs. Ce « groupuscule » qui se
réclame « héros du changement » semble déterminé à aller jusqu’au bout pour faire payer
« les criminels du pouvoir ». C’est pourquoi même en étant à deux doigts de la mort, ces
« héros » de Titao s’arment de courage et de détermination. Ainsi, à l’image de ces jeunes de
Bogya, beaucoup de citoyens africains dans le roman africain donnent leurs vies dans l’espoir
de permettre aux générations futures de goûter aux délices de la liberté et de la justice.
Toutefois, il faut souligner que résister à l’oppression ne veut pas dire forcément affronter
publiquement l’oppresseur. Ainsi, dans notre corpus notamment dans le roman La Folie et la
Mort, il est visible que certains personnages adoptent d’autres méthodes de résistance.

I-3. La folie choisie et la mort, une forme d’échappatoire


Si la fuite est une alternance pour beaucoup de personnages de la Folie et la Mort
afin de souffler le vent de la liberté et de justice, d’autres ne font que subir et sont sans
défense c’est le cas de Fatou Ngouye. Car malgré le fait qu’elle ne soit pas un danger pour le
régime parce que ne faisant pas partie de ceux qui « raisonnent» comme le décrit le décret,
elle devient une victime du système. Elle est d’abord victimisée par ses propres parents (elle
a été forcée à se marier à un émigré du village qu’elle n’a jamais connu et qui n’est jamais
revenu pour assumer ses devoirs de mari),ensuite salie, humiliée, persécutée puis violée
respectivement par les forces de l’ordre et par le prêtre avant d’être tuée par les populations.

Malgré ces différentes épreuves qu’elle a connues et subies dans son village et en
ville, elle n’a pas cherché à contester publiquement les injustices dont elle fait l’objet ni à

37
Dehon, Claire L, Le réalisme africain: le roman francophone en Afrique subsaharienne, Paris, L’Harmattan,
2002, p.198

48
affronter ceux qui l’oppriment. Si les personnages de La Folie et la Mort cherchent à fuir
pour espérer une liberté ou s’échapper, le narrateur suggère et pense que dans un pays où la
répression est si élevée, la folie choisie peut être un moyen de lutte. C’est ce qu’il explique
dans ces lignes :

La folie peut être un choix, une approche de la liberté, oui de la liberté. La folie choisie, c’est cela
la liberté. Il faut être fou pour être libre, pour dire la vérité. Sinon comme le dit ce proverbe du
continent : « celui qui veut dire la vérité doit avoir un bon cheval pour s’enfuir ». Mais le fou lui, il
peut dire ce qu’il veut, à qui il veut (LFM, p.182).

C’est cette liberté d’opinion et d’expression du « fou » qui pousse un personnage dans Les
vertiges du trône à se demander si c’est « la rançon à payer pour être un libre à Titao» car
Gom Naba « fait partie des rares personnes à tenir, partout et en tout temps, le même langage,
devant n’importe quel public » (LVT, p.39).C’est cette facette de la folie qu’évoque Jules
Michelet Mbami Magnack quand il dit que «sur un autre plan, la folie peut être une
échappatoire à la violence, à la répression. La folie n’est pas toujours à inscrire dans le
registre négatif comme le font les psychiatres […] la folie peut être porteuse d’un message»38.

Mais comme le Timonier refuse toute forme de folie dans son pays comme le précise le
décret, Fatou Ngouye écarte cette alternative. En effet, l’amie de Mom Dioum se résigne au
lieu de résister, elle accepte de subir au lieu de se révolter ou de lutter, elle n’est pourtant pas
d’accord avec sa situation mais elle ne fait rien pour se libérer des chaines du système. Un tel
choix s’explique par le fait que sa vie symbolisée par la débrouillardise ne signifie plus grand
chose, par le fait qu’elle ne croit plus avoir la chance de vivre une vie décente dans ce pays
ou encore par son pessimisme d’obtenir justice un jour. C’est la raison pour laquelle, elle ne
se défend pas quand les commerçants l’ont faussement accusée comme l’explique le narrateur
du roman dans ces lignes :

Fatou Ngouye sortit de la maison en traversant cette cour qui avait bouleversé sa vie, sa radio à la
maison […] Elle se dirigea directement vers le grand marché qu’elle connaissait pour y avoir été
une fois avec le prêtre […] Elle alla directement vers un marchand et là elle ne sut plus ce qui s’est
passé. Tout d’un coup quelqu’un cria :
-Au voleur ! Au voleur !
Les gens accouraient de tous les côtés […] C’était elle, Fatou Ngouye, qu’on désignait.
Les uns prenaient des bâtons, des gourdins, des lanières de pneu, les autres des pierres, des
cailloux, des couteaux […] En quelques secondes elle était entourée par des gens hurlant dans des
langues différentes, ce qu’on pouvait aisément deviner comme des insanités et des obscénités.
(LFM, pp.108-109)

38
Mbami Magnack, Jules Michelet, Littérature postcoloniale et esthétique de la Folie et de la Violence : une
lecture de neuf romans africains francophones et anglophones de la période postindépendance, thèse de
doctorat, Université Jean-Monnet Saint-Etienne, Université Yaoundé I, 2013, p.7

49
Fatou Ngouye, à défaut de n’avoir jamais connu les délices annoncées au début des
indépendances, comme par exemple la garantie d’une justice, d’une liberté, d’un
épanouissement ou encore la promesse d’une vie dorée, devient une victime de la nouvelle
ère. Ainsi, si elle avait espéré trouver un jour la liberté qu’elle n’a jamais connue sous le règne
du Timonier, c’est la mort qui viendra finalement la libérer des chaines de la dictature parce
que sortir de la maison où elle s’était enfermée depuis longtemps pour aller découvrir ce qui
se passe dehors ressemble à une façon d’aller chercher la mort comme Yaw avait réclamé
cette dernière en ces mots :« la mort est préférable à la vie que je mène, je vais disparaitre au
moins, j’en ai assez, je suis maudit, je ne m’en sors pas »(LFM, p.137).Ces propos de Yaw
prouvent son malaise mais ils expliquent aussi son envie d’abandonner la lutte. Autrement dit,
les persécutions quotidiennes qu’il subit de la part des autorités étatiques ne lui donnent
aucune envie de continuer à vivre dans ce pays. Par conséquent, ce qu’il faut comprendre dans
cette attitude, c’est que la dictature est aussi une forme d’oppression qui annihile toute
tentative de résistance. Ainsi, les personnages du roman de Ken Bugul sont différents des
personnages de L’Ex-père de la Nation et de Les vertiges du trône. Puisque dans ces deux
romans, les personnages affrontent publiquement leurs bourreaux. De ce fait, c’est cette
conception de la mort comme moyen de libération qui a fait que Yaw refuse de permettre à
Mom Dioum de choisir entre devenir folle et continuer à subir les injustices et les oppressions
du régime. Pour lui, la mort est préférable à vivre dans ce pays c’est pourquoi il lui dit en ces
termes :

Non Mom Dioum, tu n’as pas besoin de choisir, je l’ai déjà fait pour toi à l’instant où je te parle.
Yaw tout d’un coup se détacha de Mom Dioum, lui prit le cou et se mit à l’étrangler de toutes ses
forces comme s’il l’étreignait dans un baiser violent […] Le peuple n’arrive pas à choisir entre la
folie et la mort. J’ai choisi pour lui ce qu’il y avait de mieux. La mort (LFM, pp.226-227-230).

A première vue, on peut dire que le choix de la mort au lieu de lutter contre l’oppression est
une lâcheté, une fuite de responsabilité de la part des personnages de Ken Bugul. Mieux, ce
choix est absurde parce que la lutte devrait être le seul moyen de libération pour ces
populations. Mais, le niveau élevé de l’oppression dans ce pays, la complicité de tous les
agents de l’Etat pour anéantir les populations montrent en fait que ce pays est un véritable
enfer. Ainsi, ce passage explique clairement que la « mort » est préférable à la vie dans ce
pays mais surtout qu’au lieu de constituer ou d’être vue comme un fardeau par les populations
de ce pays, elle devient un moyen de libération, une façon de mettre fin au pouvoir arbitraire
du grand Timonier et des années de souffrances.

50
En esquissant la situation des personnages de La Folie et la Mort comme Mom Dioum,
Fatou Ngouye et Yaw, il apparait clairement que s’il y a à choisir entre mourir et continuer
d’être dirigé par le Timonier, ils choisiraient la mort. Leurs situations au sein de ce pays dont
ils semblaient si fiers de l’indépendance font que ce pays devient l’enfer qu’il faut fuir. C’est
pour cela, après avoir étranglé Mom Dioum, Yaw se justifie devant les médecins en ces
termes :

Non mais je savais que c’était la mort qu’elle avait choisie. Elle n’avait pas d’autres choix. Mais
elle n’arrivait pas à le vouloir vraiment. Mom n’avait pas commis de crime. Elle ne pouvait pas
seulement composer avec le système […] Il fallait mourir (LFM, p.228).

Donc la mort devient « d’une telle évidence » pour toutes ces personnes victimes du
« système, qui n’arrivent pas à s’en sortir, qui sont écrasés, malmenés, détruits » que certains
vont à sa rencontre, ils sont soulagés en voyant la mort venir. C’est cette préférence des
personnages à la mort que le narrateur explique en ces termes

Tout d’un coup Yaw se mit debout. Aussitôt celui qui avait dit qu’il n’était pas fou, s’éjecta de son
siège pour attraper Yaw et le projeter violemment contre le mur. La tête de Yaw se brisa, avec un
sourire sur les lèvres. Le corps se glissa le long du mur et Yaw s’effondra par terre. Mort.(LFM,
p.230)

Si dans toutes les sociétés la mort a toujours suscité la peur et a été toujours considérée
comme un fardeau ou un problème, elle devient définitivement sous le règne du Timonier la
seule chose qui fait « sourire» (ibid.) les opprimés à l’image de Yaw. Comment être heureux
d’ailleurs dans ces pays si à défaut de n’avoir rien à mettre sous la dent les populations vivent
l’enfer et deviennent « des zombies, des gens qui n’ont pas d’opinions, d’idées, de vœux, de
souhaits, d’envies, de désirs. Des gens ignorants, maintenus dans l’ignorance, endoctrinés,
terrorisés» (LFM, p.229).

Dans les pays africains les populations sont réduites à des sortes de marionnettes ou
d’automates. Tout ce que leur demandent les dirigeants, c’est de valider leurs élections,
d’apprécier leur beauté matérielle, elles n’ont droit à rien. En plus, elles deviennent toujours
des coupables aux yeux de la loi. C’est cette situation de « non-Etat » des pays africains où les
valeurs républicaines ne sont qu’une simple parodie que déplore Christiane Fioupou quand il
avance qu’

Aujourd’hui, l’Afrique est un endroit où penser est dangereux, un endroit où apporter la contradiction
est risqué […] En effet, nous avons ici en abrégé les réflexions de sommités africaines sur une
diversité de questions, de problèmes et d’idées ; et naturellement, une partie substantielle des citations
de dirigeants politiques du continent, qu’ils soient civils ou militaires. Et avec quel déploiement
d’éloquence ils abordent les questions brûlantes concernant les droits de l’hommes, la liberté et la
libération, la justice sociale, la dignité de la personne humaine et nécessité d’être porté par une
vision ! Que des proverbes éloquents, de diligents aphorismes d’une intensité épigrammatique
parfaitement appropriée ! Mais alors se pose la question : comment de si belles pensées peuvent-elles

51
venir de dirigeants qui ont rendu l’Afrique si laide ? Comment des dirigeants qui parlent de liberté
avec tant de ferveur et d’énergie peuvent-ils trainer en prison leurs critiques et opposants, et envoyer
des écrivains à la potence avec une telle sérénité moyenâgeuse ? 39

C’est ce refus de la contradiction mais aussi ce besoin fort des régimes à ce que les
populations n’approfondissent pas leurs réflexions et leurs pensées qui ont fait que le
Timonier veille à ce que son décret soit rappelé avant et après chaque journal. Le paradoxe
dans sa gestion est son refus total de permettre aux citoyens de jouir de leur liberté telle que le
réclame la constitution mais il répète partout que son pays est démocratique. La présentation
qu’il fait de son pays dans les médias ne colle pas avec la réalité car ce pays qu’il présente
comme démocratique est véritablement un enfer, une prison, un cimetière, un goulag où les
habitants sont privés de tout. Ces populations qui ont lutté et sacrifié leurs vies pour être libres
sont réduites à de simples esclaves qui travaillent pour le compte des dirigeants. Ainsi,
comme Mom Dioum, Yaw est arrêté et mis dans un hôpital psychiatrique parce que
respectivement les deux personnages ont découvert et dénoncé les crimes de leurs dirigeants.
Dans ces pays, il y a un réel écart entre les discours que tiennent les dirigeants et la réalité,
c’est pourquoi Christiane Fioupou soutient que :

cet abime entre la pensée et l’action est d’une énormité tellement pathologique dans l’Afrique
contemporaine que l’on est obligé de se demander si le temps n’est pas venu de mettre en
accusation ceux qui écrivent les discours de nos dirigeants- pour complicité d’hypocrisie
criminelle[…]Nous devons maintenant à l’évidence qu’aujourd’hui en Afrique les dirigeants qui
allient pensée et action sont d’une rareté tragique 40

Il serait légitime de condamner « ceux qui écrivent les discours de nos dirigeants » mais pas
plus que ceux qui sont chargés de les diffuser comme la radio nationale dans La Folie et la
Mort où les journalistes deviennent une pièce essentielle dans la répression des citoyens.
Cette diffusion en nombre et récurrente de communiqués menaçant les populations de mort ou
de répressions a beaucoup contribué à leur séparation et leur peur de manifester contre les
méthodes du Timonier. Ainsi le narrateur du roman de Ken Bugul condamne la naïveté et la
lâcheté du peuple car au lieu de descendre dans les rues même au prix de leurs vies pour faire
tomber le Timonier et son système, les populations se tuent comme des animaux. Nous
pouvons lire à ce propos le passage suivant:

Les gens assoiffés de justice au plus profond de leurs entrailles devant les exactions des dirigeants
et des plus forts, se défoulaient de cette façon tragique. On parlait beaucoup de crimes commis par
les sentiers lumineux, des escadrons de la mort, jamais de ces morts anonymes victimes tout
simplement de vindicte populaire […] De cette justice dont chacun rêvait dans ces pays rongés par
le despotisme, la corruption, la dictature, l’arbitraire. Et le peuple se défoulait comme il pouvait.

39
Présence Africaine Revue du Monde Noir Journal of the Black World, 2 e semestre 1998/ 2nd semestre 1998,
Paris, présence Africaine, 1999, p.146
40
Ibid.

52
Au lieu d’aller faire leur justice chez les responsables de l’injustice, en lâche, le peuple s’attaquait
au peuple. (LFM, p.175)

Tuer leurs compatriotes innocents comme elles l’ont fait avec Fatou Ngouye prouve que les
populations sont définitivement atteintes de folie à cause des répressions et violences qu’elles
subissent. C’est cette folie qui fait qu’elles ne distinguent pas qui attaquer pour obtenir leur
liberté ; elles visent la mauvaise cible. Cette liberté des populations dans les pays africains
doit être une lutte, une bataille collective où toutes les couches doivent s’impliquer pour
espérer faire céder les régimes dans certaines décisions qui n’arrangent pas forcément les
populations. La lutte pour la liberté et la justice doit être et doit se faire par une descente dans
les rues mais elle doit être aussi de façon idéologique. Elle doit être une priorité, un sacerdoce
pour tous car c’est quand on a une liberté qu’on peut réclamer ses droits. Pour cela, il faudrait
que tous les intellectuels notamment les journalistes et les écrivains acceptent de défier les
responsables de l’oppression et de violation des droits de l’Homme en Afrique. De ce fait,
dans la vie de tous les jours, les intellectuels doivent s’assurer de faire leur devoir de mettre
leurs compatriotes dans les meilleures conditions possibles en sensibilisant, en prévenant et en
dénonçant les actes criminels des despotes. Les intellectuels doivent donc illuminer les
mouvements révolutionnaires. Ils sont ceux qui maitrisent et connaissent le mieux la situation
des pays. Leur rôle est fondamental dans les moments d’oppression car « la formation morale
ou intellectuelle est du premier ordre dans ce combat révolutionnaire contre le système
dictatorial des indépendances ».41Même s’il faut souligner que les réalités dans les pays
africains sont un peu délicates et particulières parce qu’

Un Etat qui fait étalage de ses prisons remplies d’écrivains et de ses tombes encombrées par les
ossements de penseurs et de militants visionnaires est en train de dire aux éventuels écrivains et
penseurs en des termes que l’on ne peut pas reconnaitre : « regardez-les et tirez-en la leçon : faites
comme eux et leur sort sera le vôtre » »42

C’est pourquoi, le combat pour la liberté ne devrait pas être négocié par les peuples opprimés
dans la mesure où, sans elle, il est difficile de changer leur situation. Ce chapitre nous a
permis de comprendre que les peuples opprimés finissent toujours par se révolter. Cette
révolte se manifeste par l’occupation des rues. De ce fait, les despotes avec leur envie de
rester au pouvoir répriment sévèrement ces manifestation ce qui va causer des dégâts
importants. Toutefois, l’occupation de la rue n’est pas le seul moyen de résistance. L’étude de
notre corpus nous a permis de comprendre que la folie et la mort choisie sont utilisées par
certains personnages pour échapper à leurs bourreaux. L’attitude des populations présentes

41
La critique des indépendances dans le roman africain francophone, p.73.
42
Présence Africaine Revue du Monde Noir Journal of the Black World, 2 e semestre 1998/ 2nd semestre 1998,
p.149

53
ans notre corpus montrent que le combat contre les tyrans africains est une évidence. Par
conséquent, les résistances des populations opprimées comme nous l’avons vu dans ce
chapitre ont forcément des conséquences sur les despotes et leurs régimes. C’est d’ailleurs ce
que nous tentons d’étudier dans le prochain chapitre.

54
CHAPITRE II : LA CHUTE DES DESPOTES
En général, à la fin de toute lutte (ou bataille) sortent un vainqueur et un vaincu. Les
oppositions entre pouvoirs et peuples dans la fiction romanesque au lendemain des
indépendances ne dérogent pas à cette règle. Il apparait clairement dans le roman africain
postcolonial, notamment dans notre corpus, que quelle que soit la durée des tyrans à la tête de
leurs pays, quelles que soient les tortures et les injustices que subissent les peuples, ces
derniers finissent par renverser la tendance. Un dirigeant entouré par une armée ou qui
monopolise tous les pouvoirs entre ses mains ne rendra jamais un pouvoir éternel. La chute
des despotes africains est flagrante dans le roman africain contemporain. Sachant que
l’histoire a prouvé que les régimes les plus sanguinaires de l’histoire de l’humanité ont tous
fini par périr, les romanciers africains ont tous fait en sorte que dans leurs romans les régimes
dictatoriaux s’affaiblissent considérablement à la fin de leurs récits. Dans notre corpus, les
défaites des régimes se font dans le temps, c’est-à-dire il faut tout un processus pour que les
populations arrivent à les faire déguerpir. Mais il faut retenir que cette chute des régimes se
manifeste de différentes manières dans notre corpus comme, par exemple, par sa
démythification ou encore par une prise en otage du tyran par des hommes armés défenseurs
du peuple… Cette variation dans la façon de rabaisser et de dénoncer les régimes despotiques
dans la fiction romanesque se comprend par le fait chaque auteur a sa manière d’aborder la
question. Autrement dit, les mises en scène de la chute des régimes tyranniques varient selon
les auteurs.

II-1. La démythification
Il est visible que dans notre corpus, le roman La Folie et la Mort a une particularité
qui le distingue complètement des autres romans : c’est l’absence physique du personnage du
Timonier malgré son omniprésence. Mais aussi, dans ce roman, pour faire chuter le régime
tyrannique, la romancière sénégalaise n’a pas eu besoin d’envoyer des personnages armés
pour aller déloger le Timonier de son palais. Dans la mise en scène qu’elle a choisie, il s’agit
plutôt de révéler, de faire voir, les personnages qui ne connaissaient jusque-là pas le vrai
visage du régime en place, de comprendre sa face cachée. Ce qui fait que Ken Bugul a tout
fait pour que les (personnages) inconscients ou les naïfs, découvrent les crimes,
l’incompétence et l’incapacité du régime en place. Mettre au cœur des crimes les personnages,
déclenche en eux une sorte de révolte ou de colère intérieure mais également peut les aider à
se préparer à d’éventuels dangers. Mais surtout contribue à l’affaiblissement du régime. Parce
que même si les dirigeants pillent constamment les deniers publics, même s’ils pratiquent les

55
crimes les plus horribles, la dernière chose qu’ils ne souhaitent pas, c’est la découverte
flagrante de leurs pratiques par les populations. Connaissant ce point faible des élites
dirigeantes, il fallait aider les personnages qui doutaient ou ceux qui n’étaient pas au courant
d’être des témoins oculaires. C’est pourquoi, Mom Dioum héroïne du roman est envoyée dans
le bateau, et y séjourner lui révèle les crimes des hommes forts en place notamment les
sacrifices des dirigeants pour se maintenir au pouvoir. En effet, après des années de chômage
malgré ses diplômes, elle gagne un travail qui ne demande pas trop d’efforts physiques mais
très rentable. Derrière cette facilité à se faire de l’argent se cache « un secret d’Etat », comme
le dit l’albinos à Mom Dioum.

Le patron vous fait passer pour des êtres surnaturels […] Il trompe ainsi les gens riches […] Il leur
dit qu’il est en contact avec les djinns et qu’avec ces djinns, il peut donner le pouvoir et puissance
dans ce monde […] Ces gens paient des sommes faramineuses au patron pour devenir président,
pour devenir le plus fort, le plus important […] Mais il a aussi le métier avec les albinos et les
crânes. Pour les crânes il fait le travail avec son fils. Le patron a un fils, un grand fils. Pour les
albinos, il fait le travail avec une autre personne qui se trouve très loin d’ici […] Tu sais pour
trouver de l’argent, beaucoup d’argent, plus que la banque fédérale des Américains, il faut des
crânes humains et du mercure […] Alors que les albinos eux, leur sacrifice donne l’immortalité et
il n’y a pas un rêve, un désir plus fort que l’immortalité pour les Timoniers à vie. (LFM, pp.220-
221-223)

Cette confidence de l’albinos à l’héroïne fait tomber l’un des masques du Timonier et son
régime mais aussi ceux des tyrans des autres pays. L’un des premiers effets de cette
découverte est la déception qu’elle suscite chez les personnages parce que l’héroïne vient de
comprendre que tous ces massacres humains ne sont faits que dans le but de satisfaire un
groupuscule et non le pays en entier. En plus, pour avoir du boulot, pour avoir une vie
décente, pour avoir des opportunités dans ce pays, il faut des conditions à remplir même si
elles n’ont rien à voir avec le mérite. Autrement dit, dans ce pays situé quelque part en
Afrique, le jeu du hasard et la proximité de la classe dirigeante priment sur les efforts et le
mérite. C’est d’ailleurs pourquoi Moum Dioum essaie de faire comprendre à ses proches
comment fonctionne le pays depuis la nouvelle ère. Elle confesse à l’endroit d’un des
personnages du roman ce qui suit :

Tu verras, Oncle Amar, cette viande est pour les partisans, pour les militants. Pas de carte
d’identité du parti unique au pouvoir depuis plus de trente ans, pas de viande aujourd’hui. Si tu
veux un conseil, fais de la politique, active-toi, inscris-toi sur la liste des « applaudisseurs » pour
les discours du Timonier à vie ou pour les visites des hôtes de marque, sinon tu es suspect aux
yeux du parti unique. (LFM, p.21)

La certitude de Mom Dioum sur ce qu’elle avance, prouve que son passage sur le bateau a fait
d’elle une véritable initiée qui ne sera jamais impressionnée par les actes du régime. C’est
d’ailleurs l’une des limites et faiblesses de la tyrannie, le despote peut bien contrôler les faits
et gestes de ses concitoyens grâce aux moyens de répression dont il dispose. Mais il n’existe

56
pas forcément un moyen qui détourne les gens de leurs pensées, de leurs réflexions et donc
leur avis intérieur et discret surtout quand ils sont au courant de ce qui se passe. Par peur du
décret et des recenseurs qui sillonnent le pays, les populations de ce pays n’osent pas
manifester publiquement leurs désaccords mais cela ne les empêche pas d’avoir une idée et
une pensée de leur vécu quotidien. La situation de l’héroïne ressemble à celle de Yaw qui
découvre malgré lui le mensonge légendaire qui se cache derrière la journée consacrée au
« culte des ancêtres » (LFM, p.138). En effet, après avoir grandi avec l’idée que cette journée
sert de bénédiction, de prières…il découvre que les enfants assassinés sous ses yeux par les
notables du village sont destinés à rendre « plus riches », « plus puissants » ou « éternels » le
Timonier et son régime. Le fait que des personnages continuent de découvrir la face hideuse
du tyran en place a pour conséquence la dégradation de ses relations avec le reste de la
population. L’autre problème avec ces découvertes est qu’aucun personnage ne veut taire ce
qu’il a vu et cela porte atteinte aux concernés. C’est là toute la portée qui ressort des paroles
de Yaw : « Ce sont tous des faux, ce ne sont pas des ancêtres, ce sont des assassins, des
criminels, des tueurs d’enfants, ils ont tué les enfants et ils ont enterré les corps après avoir
pris les têtes pour le Timonier, ce sont les gens du village, c’est une mascarade » (LFM,
p.147) dit Yaw aux villageois qui n’ont rien compris du jeu auquel ils viennent assister. Il
vient de dévoiler publiquement l’image sale du Timonier, que ce dernier avait toujours
cachée. Le tort qu’il a causé au Timonier et à ses collaborateurs est donc grandissime. Il
devient encore plus grand aux yeux du « roitelet » parce qu’il veille à ce qu’il soit vu comme
le plus parfait à travers ses photos qu’il affiche sur les places publiques, son nom qu’il colle
aux lieux importants. Voilà pourquoi Achille Mbembe déclare :

Selon la logique des pouvoirs africains ce sont par conséquent l’ensemble des peuples africains qui
seraient immatures […] L’Etat paternel exerce, dans ce contexte, sa tutelle sur des peuples eux-
mêmes mineurs […] On lui doit tout. Lui-même se prétend capable de tout donner, à condition que
soit acceptée la soumission à lui.43

De ce fait, même en continuant à maintenir son peuple sous pression avec son décret, même
en manipulant de tout son possible la justice et en faisant des forces de l’ordre sa propriété, le
Timonier a perdu toute crédibilité et la confiance du peuple. Donc le contrat moral qui le liait
à son peuple n’est plus à jour même s’il faut rappeler qu’en Afrique, les élites dirigeantes
n’ont presque rien à faire de l’éthique. C’est cette insouciance de l’éthique qui fait qu’elles
n’ont rien à faire du respect de la promesse ou des engagements. En effet, «On peut ici,
reprenant une conception Wébérienne à propos des rapports entre les individus et la morale,

43
Les jeunes et l’ordre politique en Afrique Noire, p.15

57
dire que les Etats africains – comme tous les autres d’ailleurs - ne recourent aux valeurs
éthiques que lorsque leur intérêt à y obéir l’emporte sur leur intérêt à les violer »44. Mais
considérer ou non le sentiment du peuple n’est pas trop important parce que le mal est déjà
fait : le Timonier est démasqué. Autrement dit, le roi est nu. La démythification est présente
aussi dans le roman Les vertiges du trône. En effet, les manifestants de Bogya, en voyant de
près Benoit Wédraogo, ont subitement éprouvé une déception. Ainsi, le dirigeant qu’ils
prenaient comme un demi-dieu devient une personne normale dès leur premier contact. C’est
d’ailleurs ce qu’explique le narrateur dans ce passage : «en l’observant de près, les élèves sont
étonnés qu’une personne sans aucun signe particulier ait pu accéder à la tête de la
République» (LVT, p.67).

Dans cet extrait, nous constatons que ce contact du dirigeant avec les jeunes
manifestants n’a pas apaisé leur relation, elle l’a rendue même plus tendue, parce que ces
derniers n’éprouvent plus aucun respect envers le dirigeant de Bogya. De ce fait, cette
rencontre a augmenté davantage le courage des manifestants pour affronter le régime en
place, parce que la personne qu’ils craignaient devient subitement domptable. Benoit
Wédraogo, en se rendant auprès es populations pour les dissuader de leur projet qui consiste à
mettre un terme à sa gouvernance, n’a fait que précipiter sa chute.

De même, si nous analysons le roman L’Ex-père de la Nation, nous constatons très


facilement que les concitoyens de Madiama ont très tôt découvert qu’il n’est pas le dirigeant
qu’ils croyaient avoir à la tête de leur pays. Cette découverte a fait qu’ils ne croient plus à sa
politique. C’est en tout cas ce qu’on constate dès l’instant qu’on lit ce passage du roman où,
selon le narrateur, les citoyens de ce pays « prédisaient le chaos et réaffirmaient leur ferme
volonté de poursuivre la lutte pour sauver le pays de la mainmise étrangère qui, selon eux,
était bien réelle et plus que jamais dangereuse parce que dissimulée derrière le rideau d’une
indépendance fallacieuse » (EPN, p.20). Une telle affirmation montre que les citoyens ont
tout compris sur les démarches du pouvoir. Même si Madiama dit travailler pour l’intérêt du
pays, ses compatriotes pensent que c’est loin d’être le cas. De ce fait, il n’existe plus de
possibilité pour les gouvernants de tromper le peuple déjà conscient. Par conséquent, cette
démythification est un élément déterminant qui pousse les populations de ce pays à précipiter
la chute prochaine de Madiama. Par ailleurs, cette étude nous fait dire que la démythification
est l’une des formes de chute les plus dévastatrices pour les despotes, parce qu’elle fait naître

44
CHOUALA Yves Alexandre, « Éthique et politique internationale africaine du XXIe siècle : Les normes de
civilité à l’épreuve du jeu réaliste des États», Politique et sociétés, 2006, n°2-3, p.186.

58
une déception chez l’opprimé mais aussi elle donne du courage à ce dernier pour affronter
l’oppresseur. Toutefois, l’étude de notre corpus nous montre qu’il existe d’autres formes de
chute notamment la perte d’autorité et de confiance du despote.

II-2. Une perte d’autorité et de confiance du despote


L’affaiblissement du dictateur et son régime est encore plus flagrant chez Aminata
Sow Fall. Dans la mise en scène qu’a choisie Aminata Sow Fall, il est visible que l’image et
la gestion de Madiama se sont fortement dégradées ou affaiblies au fil des années. Madiama
en tant que président n’a jamais réussi à faire l’unanimité encore moins parvenir à amener son
pays là où espéraient ses concitoyens au début des indépendances. En effet, dans L’Ex-père de
la Nation, Aminata Sow Fall présente un président qui, avant sa chute finale a été renié
d’abord par le peuple qui l’a élu (car énormément déçu), par les membres de sa famille, par
certains de ses collaborateurs et par ses partenaires du nord avant d’être finalement destitué
par des « hommes armés ». Mais le plus marquant de sa déception en tant que dirigeant est le
haineux qu’il est devenu. Faire une autopsie de la fin peu honorable de Madiama à la tête de
son pays, révèle qu’il a perdu l’autorité au fil des années de son règne. C’est-à-dire sa relation
très cordiale en début de règne avec le peuple s’est considérablement dégradée avant que le
peuple ne décide de mettre un terme à son règne. Au sein d’abord de sa famille, certains
proches ne partagent pas ses idées, sa politique et ne supportent pas son comportement de
président. Il a perdu tout soutien et toute crédibilité aux yeux de ses partenaires locaux et
internationaux ; ce qui fait qu’il a presque fini seul. Ainsi, il passe de président adulé par son
peuple à l’ennemi dont il faut se débarrasser.

Être le chef de l’Etat ne lui donne pas la garantie d’être écouté par les personnes qui
l’entourent. C’est pourquoi, sa femme Yandé, Andru son conseiller et beaucoup d’autres
membres de son gouvernement ne demandent pas sa permission ni son avis tranché sur
certaines questions ou décisions sensibles. Quand des personnes subordonnées ont l’audace de
contester des décisions du supérieur ou de franchir la ligne tracée par le chef, c’est bien parce
qu’il ne met pas du sérieux sur ce qu’il fait. Mais aussi, parce qu’il ne pèse pas comme il le
prétend. Dans ce même ordre d’idées, quand la première dame expose au président ses
stratégies de destructions des opposants principalement ses « ennemis personnels », l’élu du
peuple semble à la fois surpris et choqué :

-Mais pourquoi donc es-tu allée t’embourber dans ces pratiques déshonorantes !
-Pour te sauver […]

59
- j’aurais préféré que tu m’abandonnes à tous les malheurs possibles plutôt que de me sauver par
ces méthodes pas propres que je ne cautionnerai jamais ! Jamais !
- Tu sembles te foutre des menaces qui pèsent sur toi. Heureusement que je veille et que d’autres
m’y aident. C’est parce qu’il te veut du bien que Mapaté a accepté de jouer le jeu avec moi face à
Mor Talla. Je peux en dire autant sur Fara […]
- Mais à quel titre ?
- En sa qualité d’espionne de la femme de son Excellence. (EPN, pp.42-43-44)

Aux yeux de sa femme, le « père de la Nation » n’a plus suffisamment la force voire l’autorité
nécessaire pour sécuriser les siens ou mettre de l’ordre dans le pays. A travers cet échange du
couple, nous constatons qu’il y a une sorte d’inversement des rôles, le chef de l’Etat ne peut
plus assurer correctement ses fonctions semble dire Yandé, elle doit donc le déposséder de
certains pouvoirs afin de « veiller » sur lui et sur le pays. Alors officieusement, Madiama ne
détient plus le pouvoir : son entourage vient de l’usurper. Sans le savoir instantanément,
Madiama est en train de mourir à petit feu ou de chuter petit à petit car avoir deux décideurs
sous le même toit pénalise forcément le pays et principalement son règne. Car si l’un pense
d’abord à respecter ses promesses de campagne, l’autre compte utiliser ses privilèges de
première dame pour régler leurs comptes à ses « ennemis » et jouer les premiers rôles dans les
décisions du pays. Ce problème de leadership dans les décisions au sein du palais précipite le
chaos du pays donc le doute des citoyens sur la capacité du nouveau régime à abréger leurs
souffrances.

A défaut de faire l’unanimité au sein du palais, sa relation avec le peuple se dégrade


sérieusement quand ce dernier comprend qu’il n’est pas l’homme qu’il adulait au début de son
mandat. Cette déception du peuple qui doute énormément sur les capacités de Madiama à leur
faire oublier la période coloniale, fait qu’il perd du terrain au détriment de l’opposition. C’est
le cas de ce personnage souffrant déçu de ne même pas bénéficier des soins médicaux sous
« les soleils des indépendances » :« Thiey Allah ! Où allons-nous avec le règne de Madiama !
Ça a à peine commencé et ça s’annonce si « chaud ». Même au temps du Blanc on ne nous
plumait pas ainsi comme des pigeons. Où allons-nous ! » (EPN, p.28). Pour ce personnage le
choix semble clair, la période coloniale est préférable à la période actuelle. C’est d’ailleurs le
plus grand échec des nouveaux régimes : de ne pas parvenir ni à séduire ni à convaincre qu’ils
sont meilleurs que le pouvoir colonial. Ce discours des citoyens dessine lentement le déclin du
dirigeant et son régime car tant que les populations n’adhèrent pas à la politique prônée, tant
qu’elles ne tirent pas profit de cette politique aucun régime ne peut tenir longuement.

60
II-3. Le recours à la force pour anéantir la tyrannie
Dans L’ex-père de la Nation, plus se prolongent les années de son règne, plus se
fragilise le trône de Madiama vu que ses partenaires au développement n’ont pas tardé à leur
tour à boycotter le pays. Ce qui devient forcément un chaos (même si dans ce pays la plupart
les aides servaient de chantage) pour le pays parce qu’aucun Etat quels que soient son rang et
statut ne peut se priver de relations avec les autres pays. Perdre ses partenaires a enfoncé
davantage son régime car l’installation de la sécheresse et de la famine n’a pas aidé à évacuer
le doute du peuple sur son incapacité à diriger le pays.

Diriger un pays sans partenaires au développement surtout quand il est sous une
haute tension sociale et dans une crise politique inqualifiable fait de Madiama un président
inapte, un président qui ne vaut rien aux yeux de son peuple et dans le reste du monde. C’est
pourquoi quand son ami Malang est sur le lit de mort (il a un problème de rein) il n’a rien pu
faire pour l’aider même quand il a voulu l’évacuer dans un pays équipé pour l’assister
médicalement car « les fonds n’existent pas au ministère de la santé, ni aux Finances et
l’établissement qui doit accueillir Malang a refusé ferme de le prendre si les factures
précédentes n’étaient pas honorées » explique Andru au président (EPN, p.185). L’incapacité
de Madiama et de son régime de sauver certains proches en difficulté mais aussi de sortir le
peuple de la misère, fait qu’ils ne servent plus rien au pays. Ce qui bien évidemment devrait
faire objet d’une démission immédiate si Madiama voulait réellement le bien de son pays.
Cette volonté de Madiama à continuer de s’accrocher à son poste (même s’il voulait
démissionner au début avant que son entourage ne l’en dissuade) malgré le fait qu’il soit
devenu un incapable pour sortir son pays de cette impasse rappelle ce qui était arrivé en
Guinée Conakry durant l’interminable règne de Lansana Conté. En effet, après vingt-quatre
longues années à la tête de son pays, le successeur de Sékou Touré avait refusé d’accepter
toute forme de « relativité » ou de cessation de son pouvoir malgré un âge avancé et surtout
d’une absence totale de santé physique. Ce qui ressemble forcément à un sacrifice du peuple
qu’il dirige mais aussi c’est une preuve de son obsession de mourir sur le trône.

Dans ce cas, la solution qui s’impose pour le peuple de ce pays dirigé par Madiama pour
éviter de prolonger la misère du peuple, est d’aller directement au palais pour le démettre de
ses fonctions de Président de la République.

Une nuit, à trois heures, je fus réveillé par des bruits insolites. J’avais machinalement allumé la
lampe de chevet au moment où des hommes faisaient irruption dans la chambre. La porte n’était
jamais verrouillée. Sous la lumière tamisée, je n’avais pu reconnaitre que Massiri, le successeur de
Yoro. Il s’était détaché du groupe et s’était approché [...] il m’avait tiré du lit pour me faire asseoir

61
sur une chaise. J’avais ressenti alors la plus grande frayeur de ma vie. J’avais alors pleuré sans
pouvoir proférer un seul mot pour faire appel à son indulgence. C’était atroce. (EPN, p.187)

De ce fait, celui qui a depuis longtemps cru être « un demi dieu», « le père de la nation », « le
plus puissant » des citoyens de son pays ; l’homme qui a toujours favorisé sa famille et son
entourage au détriment du peuple devient subitement impuissant. En quelques minutes, il perd
un pouvoir qu’il voulait coûte que coûte défendre et protéger. Ce passage résume la gestion de
Madiama et la personne minuscule, dépourvue de valeurs qu’il est réellement. Il qualifie sa
perte du pouvoir d’« atroce » et va même jusqu’à pleurer sa destitution car il sait que
désormais plus rien ne sera plus comme avant. Il devient à l’instant un citoyen normal qui doit
se soumettre, il ne donne plus des ordres, il les reçoit désormais. L’entrée des hommes armés
dans sa chambre inverse automatiquement les rôles, ce n’est plus le peuple qui a besoin de son
indulgence mais lui, ce n’est plus non plus le peuple qui a peur mais lui.

Le coup d’Etat que vient de subir le président Madiama dans L’Ex-père de la Nation,
est l’exemple parfait de la situation de beaucoup de pays africains durant le début du XXIe
siècle. Au Mali ou encore au Burkina Faso pour ne citer que ceux-là, tous ces pays de la sous-
région ont vu des destitutions de leurs présidents. La plupart de ces présidents destitués en
Afrique n’entretenaient pas forcément de bons rapports avec leurs peuples. Si nous prenons
l’exemple du Burkina Faso, le règne de Blaise Compaoré a duré vingt-sept années sans
jamais donner la possibilité à son opposition d’occuper sa place. Une telle longévité n’est
jamais un souhait pour les populations d’une République, pour preuve, c’est après une
désobéissance civile durant des jours de manifestations qu’il a fini par jeter l’éponge. Mais
quel est le meilleur moyen de faire payer celui qui se nourrissait du sang de ses compatriotes ?
L’amener en prison pour qu’il rumine son chagrin ? Le tuer ? Ou le remettre au peuple qu’il a
maltraité?

Le choix semble déjà fait pour Massiri et sa bande, dans L’Ex-père de la Nation, et il n’est pas
forcément ce que croit l’ancien homme fort du pays. Ainsi, Massiri s’adresse à Madiama en
ces termes :

A quoi penses-tu ? Qu’est-ce que tu crois qu’on va te faire ? […] Es-tu prêt à abandonner le
pouvoir ? […] Pourquoi tu trembles ainsi ?... Nous ne te ferons pas de mal. Le peuple réclamera ta
tête, tu le sais bien. Je veux inaugurer mon règne sous le signe du pardon. Toi, tu ne savais plus
pardonner, n’est-ce pas…On ne te coupera pas la tête, mais on ne te laissera pas courir, non plus.
Au frigo pour te protéger contre la colère du peuple, ça te va ? (EPN, pp.187-188)

Ce qui est certain dans cette succession de questions de Massiri, c’est la perte de pouvoir
définitive de Madiama. Son pouvoir a été tellement affaibli par un entourage plus que limite
mais aussi par des contestations populaires qu’il se solde par une mort définitive. Ainsi, à la

62
minute où il a été dépossédé de son pouvoir, le nouvel homme fort annonce une nouvelle ère
qui n’a rien à voir avec celle qui vient de se boucler avec Madiama. Et quand on ouvre une
nouvelle page Il est hors de question de reprendre les mêmes méthodes comme il est fréquent
de le voir en Afrique. Chaque fois qu’un nouveau régime prend place, il commence la chasse
aux sorcières. C’est d’ailleurs un des grands handicaps de l’exercice du pouvoir en Afrique,
les pays assistent à d’interminables règlements de compte entre pouvoir et opposition. Ainsi,
Mamadou Kalidou Ba constate que :

Les opposants présentés par nos romanciers ne jouissent d’un respect face à des tenants du pouvoir
qui les considèrent non pas comme des adversaires politiques, mais comme des obstacles
politiques à éliminer. Aussi, ces opposants politiques, qui dans des contextes politiques plus
sereins auraient joué l’honorable rôle de contre-pouvoir, pour ainsi parer à ses excès, incarnent aux
yeux des dictateurs, l’image marginale du délinquant.45

Au lieu de maintenir et de prolonger ce que le prédécesseur a fait de bien dans sa gestion et


changer ce qu’il n’a pas très bien fait, chaque nouvel homme fort voit et comprend par
changement, réduire à néant ceux qui viennent de quitter. Ce qui fait que dans les rares fois où
il y a un changement de régime en Afrique, les gens ont l’impression que ce sont les mêmes
hommes qui se succèdent. C’est ce piège que semble vouloir éviter Massiri quand il dit au
président sortant « Nous ne te ferons pas de mal […] je veux inaugurer mon règne sous le
signe du pardon » (EPN, p.188). Mais ne pas lui faire du mal ne veut pas dire le laisser partir
comme un innocent mais lui éviter des violences physiques de la part des hommes armés mais
surtout lui épargner des foudres du peuple ivre de colère.

Cette fin cauchemardesque du régime de Madiama dans l’œuvre d’Aminata Sow


Fall est comparable à celle de Benoit Wédraogo. En effet, après avoir échoué à maintenir le
peuple dans le trou avec ses mensonges, ses distractions et ses répressions pour le faire
renoncer à sa volonté du changement, le président de Bogya perd son autorité aux yeux de
l’armée. Quand cette dernière a constaté la détermination des populations à déloger le chef de
l’Etat malgré les multiples morts et le bain de sang, elle a été consternée et a décidé de
changer de camp petit à petit. Ainsi, le narrateur explique dans ce passage que la population :

Ne fuit plus, elle affronte l’armée les mains nues. Elle gueule soit des imprécations, soit des mots
implorant la pitié. La terreur engloutit sa voix […] Un « régiment » de femmes court dans le sang
des premiers de la répression sauvage. Le sang est frais dans les rues comme s’il ne voulait jamais
sécher. Les femmes y trempent leurs mouchoirs de tête. Elles les exhibent ensuite comme des
chiffons rouges au-dessus de leur tête, en regardant d’un air buté les auteurs du carnage.
-Tuez-nous tous pour satisfaire le bon plaisir de votre président. Vous nettoierez les rues et la ville
pour qu’il règne, crient-elles à l’adresse des soldats […] Les corps sanguinolents effraient certains
de l’ordre qui renoncent à faire usage de leurs armes à feu… (LVT, pp.126-127)

45
Le roman africain postcolonial. Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride, p.131

63
Ce scénario et les cris (qui font pitié) des combattants de la liberté et du changement ont fait
constater à l’armée que Benoit ne représente plus rien, le soutenir davantage transformerait
Bogya en cimetière. Autrement dit, l’armée a décidé de voir la réalité (plus rien ne lie le
peuple et son dirigeant) et de prendre en compte le désir des populations.

En effet, il faut souligner que même si l’armée est appelée à obéir aux ordres du chef
des armées, même si elle fait partie des « appareils oppressifs » qu’utilisent les despotes pour
anéantir ou dominer leurs peuples, il arrive qu’elle (l’armée) se range du côté des civils.
Ainsi, si l’armée ressent que ses compatriotes sont victimes d’une sorte d’injustice ou si elle
voit des proches périr, parfois elle désobéit aux ordres et ne respecte pas les consignes. C’est
le cas du capitaine Zizien Traboulga dans Les vertiges du trône qui refuse de tirer sur les
manifestants à cause de la présence de sa « petite amie » (LVT, p.53). Souvent aussi quand les
hauts responsables de l’armée considèrent que plus rien ne lie le peuple au régime, ils rangent
leurs armes pour le soutenir. C’est la raison pour laquelle, le commandant en chef du haut
commandement des armées n’a pas hésité à dire stop au président Benoit Wédraogo (encore
assoiffé de sang) quand celui-ci a demandé à l’armée de neutraliser les « révolutionnaires »
qui continuent de crier leur colère malgré les bains de sang. Cette rupture se confirme quand
le commandant fait savoir à son « supérieur » (le président) que son ordre est devenu «un
ordre sans objet » (LVT, p.128) car non seulement l’armée « ne suit plus » ses ordres mais
aussi « l’armée du peuple ne tire pas sur le peuple »(Ibid.). C’est ce refus de l’armée de
continuer à collaborer avec les régimes tyranniques qu’explique Peter Anyang’ Nyong’o
quand dit:

Lorsqu’un régime en place se met à contrôler sévèrement l’accès aux postes de commande, les
militaires sont tout autant touchés que les autres ou bien ils commencent à éprouver de la
sympathie pour ceux qui, parmi eux, sont victimes de cette mesure. Lorsqu’un président ne fait
plus confiance qu’à sa famille, son clan ou sa tribu afin de garder la haute main sur le régime, il ne
peut manquer de mécontenter, tôt ou tard, certaines fractions de l’armée et de les rendre hostiles au
système. Lorsqu’enfin, il n’existe plus de moyens légaux permettant d’accéder aux postes de
commande et de changer le gouvernement, et que l’armée elle-même ne bénéficie pas de la
confiance du régime, il est alors très probable que les militaires se regrouperont pour défendre
leurs intérêts communs et tenter de s’emparer eux-mêmes du pouvoir politique. 46

Être désobéi par son armée après avoir perdu la confiance et le respect du peuple qui le renie
totalement, affaiblit gravement le guide de Bogya. Et ce qui est déplorable dans ces genres de
situations en Afrique, c’est que l’armée tarde souvent à prendre des décisions favorables aux
populations. Ceci s’explique par le fait que l’armée décide rarement s’opposer aux ordres du
tyran. Mais aussi parfois il y a une forme de complicité des deux camps (dirigeants/armée)

46
Instabilité politique et perspectives de démocratie en Afrique, pp.593-594

64
parce qu’il faut le souligner, le plus souvent les hautes autorités de l’armée sont de la famille
du « guide » et l’aident à consolider son trône. C’est cette situation qu’explique le narrateur
du roman de Patrick G. Ilboudo quand il dit qu’« au fond de la tête et du cœur de la plupart
d’entre eux, était demeuré intact un amour du peuple. Ils étaient cependant partagés entre le
respect d’un ordre scélérat et la cause du peuple. La décision de se ranger du bon côté a été
tardive ». (LVT, p.129).

En effet, cette intervention de l’armée pour arbitrer entre le peuple et le pouvoir est
compréhensible dans la mesure où, dans de telles situations, « l’armée seule possède les
capacités à arbitrer et à maintenir le pays dans la voie unitaire»47Ainsi, l’union peuple/armée
(tardivement et difficilement obtenue) à Bogya a vite mis fin au règne sans partage de Benoit
Wédraogo. Et pour lui confirmer sa descente aux enfers et son nouveau statut de simple
citoyen, l’armée ne se prive pas de le lui rappeler sans crainte :

-Mesurez vos paroles, vous vous adressez au Président de la République […]


-Vous n’êtes plus rien du tout, vous êtes plutôt un ennemi du peuple auquel vous allez
incessamment rendre compte. Le meilleur des châtiments qu’il peut vous infliger, c’est de vous
faire rendre gorge. Le pire, c’est la prison à perpétuité, réplique le soldat […] Les yeux retranchés
derrière des lunettes noires, il ordonne à son interlocuteur de se taire […] De son vivant, c’est la
première fois qu’il est soumis, avec menace de rouerie, à un tel traitement. (LVT, pp.153-154)

A travers ces propos du soldat, il est visible qu’on n’est plus au temps où Benoit Wédraogo
recevait des gardes-à -vous encore moins de ce temps où il était craint de tous. De plus, le
soldat veut qu’il comprenne qu’il a rendez-vous avec le peuple. De ce fait, le
président destitué ne sera pas uniquement arrêté et traduit en justice ; il fera d’abord un face-
à- face avec le peuple auquel il va rendre compte. Et quand le bourreau du peuple se retrouve
en face de ce dernier (ivre de colère) rien ne laisse croire qu’il sortira vivant. Cette décision
du romancier burkinabé de faire en sorte que le despote soit rendu au peuple qu’il a martyrisé
pendant des années, est une façon pour lui de réitérer et de confirmer que force reste au
peuple. Mais aussi, c’est une façon de montrer qu’il est absurde de ne pas faire payer à ces
personnages romanesques qui ont tant fait souffrir leurs compatriotes. Autrement dit, les
tyrans après avoir été au pouvoir doivent être dans la position du dominé, ils doivent subir
l’humiliation publique. C’est ce qui semble arriver à Benoit Wédraogo et le narrateur n’hésite
pas à se moquer de lui et montrer le ridicule dont il se couvre depuis que le peuple a repris le
pouvoir :

Le Président de la République tout puissant naguère, est devenu un pauvre suzerain, réduit en
pièces détachées, que taraude le souci de la déchéance. Il est devenu un homme mort à beaucoup

Pabanel, Jean-Pierre, Les coups d’Etat militaires en Afrique noire, Paris, L’Harmattan, 1984, p.39
47

65
de choses et conscient de l’impossibilité de se refaire un destin à part. Il souffre atrocement comme
un vulgaire prisonnier de droit commun qui végète dans l’antichambre infinie de la mort. Sa voix,
hier si virile et si riante, se casse et pleure quand il parle. On a toujours attribué à monsieur Benoit
Wédraogo une naïveté et une stupidité étonnantes que les instants difficiles révèlent avec force. On
découvre, au fil de sa chute, un homme dépouillé, un imbécile qui n’a jamais pris au sérieux
qu’une chose : la frivolité. Un homme digne dans sa situation vivrait son calvaire sans rien dire. Il
accepterait avec ironie son sort laissant une part importante de ses jérémiades dans le silence. Son
attitude ressemblerait alors à un hommage posthume rendu à une vie qui a été quotidiennement
dépourvue de signification. Mais monsieur Benoit Wédraogo n’a jamais rien eu de l’image d’un
honnête plein de bienveillance et de dévotion pour la vérité. (LVT, pp.162-163)

Ce passage esquisse le petit homme qu’est devenu Benoit après sa perte du pouvoir. Car en
fait, hors du palais et sans les privilèges du pouvoir, l’ex tyran ressemble à un lion dépourvu
de griffes qui n’arrive plus à faire peur même au plus faible des animaux. Il devient un
« morpion » sans défense qui n’a que ses yeux pour pleurer. A la minute où il perd le pouvoir
il voit tout ce qui fait d’une personne une autorité s’envoler : le respect, la crainte,
l’admiration… Ce pouvoir perdu fait apparaitre ses vices même ceux qui étaient masqués par
la robe présidentielle. Le pire est qu’il finit seul, éloigné de tout confort, séparé de sa femme
et de son tout jeune enfant qu’il voyait comme héritier du trône lorsqu’il était dans ses délires.
C’est cette solitude de Benoit Wédraogo dont parle le narrateur dans le passage suivant :

Le voilà à présent tout seul, le dos à l’état-major, en face d’un peuple en colère qui l’attend pour
lui faire son affaire. Le voilà tout seul avec son refus idiot de capituler, décidant, en dépit des
contingences qui éventrent ses rêves, de s’asseoir sur une dignité depuis longtemps décharnée et
d’agiter le pouce étique pour donner des ordres que personne ne respecte plus. Le voilà à présent
tout seul, parlant beaucoup comme un mutilé de l’aventure qui a perdu pied par un tremblement de
la volonté. Le voilà enfin tout seul comme un fermier transi de froid dans une case au toit de
chaume jauni, attendant sa femme partie au marché du soir pour acheter des allumettes il y a près
de cinq ans. (LVT, pp.171-172)

C’est l’une des facettes dangereuses de l’exercice du pouvoir à laquelle nombre de dirigeants
n’accordent pas beaucoup d’attention. Un président, pour gouverner, a besoin d’un staff ou de
collaborateurs qui l’aident à remplir sa mission dans le meilleur et dans le pire. Mais le
président est toujours le premier à rendre des comptes aux populations selon les mises en
scène des auteurs de notre corpus. Autrement dit, quand arrive l’heure des bilans, tous les
« vautours » chercheront le moyen de fuir le plus loin possible surtout quand le prix à payer
est de haute facture. Et quand l’entourage se disperse à l’heure des poursuites judiciaires, il est
très difficile pour la justice de ces pays de pouvoir mettre la main sur eux.

Mais, il faut rappeler que dans la réalité africaine ou du moins dans la conception du
pouvoir en Afrique, il est très rare de voir un dirigeant rendre des comptes à son peuple quel
que soit le bilan présenté. Il est très facile de trouver des explications pour ce méfait, parce
que le despote durant son règne, même s’il ne s’imagine pas quitter son fauteuil, préfère se
projeter dans le futur au cas où il aurait des ennuis imprévus. Pour ce faire, il cherche au

66
préalable un homologue qui lui garantit un asile, il signe des décrets ou fait voter des lois qui
protègent sa personne, il ouvre des comptes bancaires à l’étranger, ce qui va lui permettre
d’avoir une vie décente après. Par ailleurs, même après la chute de son régime, il ne sera
jamais inquiété par les nouveaux hommes forts parce que si durant les années d’opposition,
les nouveaux dirigeants n’avaient qu’une seule envie : bénéficier des mêmes privilèges que
leurs prédécesseurs ; et non pour sortir le pays de la misère, ils évitent de leur créer des
ennuis. De plus, la faiblesse de la justice dans la plupart de ces pays ne rend pas possible un
procès juste et équitable de ces anciens chefs d’Etat qui pourrait satisfaire les populations.

Cette réalité africaine ne semble pas enchanter les auteurs de L’Ex-père de la Nation et
de Les vertiges du trône. Il fallait alors la titiller, c’est la raison pour laquelle Madiama est
traduit en justice et purge sa peine en prison, alors que Benoit Wédraogo est livré à la foule
manifestante au milieu de laquelle il va mourir.

En effet, ce comportement de Benoit qui refuse de reconnaitre sa perte du pouvoir, est


la copie conforme de beaucoup de dirigeants africains. Beaucoup de dirigeants de ce
continent, au lieu d’accepter les sanctions que leur infligent les populations (avec des votes
défavorables), continuent de penser qu’ils sont les seuls capables de diriger. Ainsi peu importe
la décision des urnes, ils continuent de s’accrocher tant que l’armée est à leurs côtés. Comme
eux, le tyranneau de Bogya refuse d’accepter son sort malgré une manifestation publique du
peuple contre son régime, malgré le « coup d’Etat » que vient de lui infliger l’armée car il n’a
rien « d’un homme digne » qui, à sa place « vivrait son calvaire sans rien dire ».En effet, en
Afrique, la démission est vue comme une faiblesse, c’est pourquoi pour prouver leur courage,
leur détermination les détenteurs du pouvoir se battent jusqu’à la dernière énergie pour
protéger le trône. Et quand un dirigeant est si dépourvu de valeurs et autant rempli de vices, il
doit être humilié, torturé avant d’être tué. Le laisser vivre ne fait que germer ou donner
l’espoir à d’autres mauvaises graines de pousser. Voilà ce qui explique la réaction du peuple
dans ce passage :

-A mort ! A mort ! Hurle la foule en apercevant la silhouette de monsieur Benoit Wédraogo,


prisonnier entre les mains des soldats…
- A mort ? murmure-t-il au fond de lui-même.
La pensée de la mort le transporte à son propre enterrement, sans musique ni couronne, sans fleur
ni oraison funèbre. Il se passionne alors pour sa veuve et son orphelin […] Non loin du camp
militaire, un homme est caché dans le feuillage touffu d’un grand baobab […] Il est muni d’un
vieux fusil de chasse volé. Subitement, il fait feu, avec une fureur inouïe, en direction du président
déchu […] Saisie d’un sursaut tardif de dignité inattendue et mue par une impulsion morbide
intense, la victime méprise la blessure qui saigne abondamment et tente de s’emparer de l’arme

67
d’un garde du corps pour en finir lui-même avec une situation sans aucune issue de secours
apparente (LVT, pp.175-176-177)

Ces cris qui appellent à la mort immédiate du despote justifient que son arrestation par les
forces de l’ordre ne suffit pas pour calmer les ardeurs des populations. Il faut l’exterminer afin
qu’il serve d’exemple pour les futurs enfants de Titao. Même s’il faut rappeler que « la mort
d’un dictateur fait apparaitre souvent un autre dictateur »48

Le plus souvent, quand un peuple est privé de liberté qui est considéré comme un
droit naturel pour tout individu, quand on le maintient au fond du trou pendant des années,
quand il assiste impuissamment à la mort de ses proches, il a souvent du mal à se maitriser
quand se présente l’ennemi. La seule chose qui pourrait le soulager s’il en existe, c’est de
mettre un terme à la vie du despote et tout ce qui l’entoure. En guise d’exemple, nous pouvons
citer Dadou le héros de Sony Labou Tansi dans L’anté-peuple qui n’a pas pu se maitriser ni
hésiter à tuer le tyran au milieu de l’église. Quand il a repensé à tous les dégâts causés par
Mouyabas et son régime, il n’a pas manqué d’appuyer sur la détente comme l’explique le
narrateur dans ce passage :

Pendant un long moment, le cœur manqua à Dadou de tuer cet homme. Mais il pensa aux mots du
chef. Il les avait bus comme des choses. Sa voix formelle, vivace, sa haine. Il pensa à ceux qui
tiraient dans la forêt, à ceux qui tombaient, à ceux qui allaient encore tomber. Au moment de
l’offertoire, il déroula sa natte, sortit son arme et tira, à bout portant. 49

Un tel procédé des écrivains africains contemporains peut se comprendre aussi par une
volonté d’entreprendre de nouveaux chantiers. Aussi,« la mort du président » Benoit
Wédraogo dans Les vertiges du trône « illustre la victoire des masses populaires sur le
pouvoir dictatorial des indépendances… ».50Ce besoin permanent des intellectuels, de bâtir
(même s’il est difficile à réaliser) une Afrique avec des bases solides de démocratie mais aussi
de lui donner une vraie identité dans sa quête de chemin de développement, font que les
écrivains conjurent pour la fin de la tyrannie parce que cette dernière constitue le premier
handicap de ce projet. Cette volonté des romanciers de faire chuter les despotes dans la
fiction romanesque, semble se concrétiser dans beaucoup de pays africains depuis le début du
XXIe siècle.

De façon synthétique, l’étude de ce chapitre nous a permis de comprendre que la


chute des régimes despotiques en Afrique est une réalité dans le roman africain contemporain.
Cette chute se manifeste de différentes manières dans notre corpus comme par exemple par la

48
La critique des indépendances dans le roman africain francophone, p.73
49
Tansi, Sony Labou, L’anté-peuple, Paris, Seuil, 1983, p.208
50
La critique des indépendances dans le roman africain francophone, p.74

68
démythification, par la perte d’autorité et de confiance du despote mais aussi par le recours à
la force. Cette prédiction des romanciers, est une façon de montrer que le pouvoir totalitaire
ne survivra pas éternellement dans le continent. Tôt ou tard, il aura un adversaire qui va lui
barrer la route. Cet adversaire n’est rien d’autre que le peuple qui n’acceptera plus d’être
dirigé par des dirigeants sanguinaires. Ainsi, avec la chute des régimes despotiques, le
continent pourrait repartir avec de nouvelles bases qui vont permettre à chaque Africain de
s’épanouir.

69
CHAPITRE III : LA NOUVELLE SITUATION DES PAYS
La déception des dirigeants d’Afrique et l’impossibilité des pays à décoller pour ne
pas dire le fiasco des indépendances, constituent le plus grand souci des intellectuels du
continent. Le besoin d’ouvrir une nouvelle page ou de faire souffler un nouvel air se voit de
plus en plus à travers leurs écrits. Au lieu de se limiter uniquement à dénoncer une gestion
plus que désastreuse, l’intelligentsia africaine propose des solutions. Au lendemain des
indépendances, beaucoup d’observateurs ont douté de la compétence et de la capacité des
Etats africains à prendre leur destin en main. Agacés par ce « manque de respect », certains
intellectuels s’étaient levés en bloc pour défendre les jeunes Etats. C’est pourquoi beaucoup
évoquaient l’esclavage, le colonialisme, le néocolonialisme ou encore « la détérioration des
termes de l’échange » etc. pour justifier le blocage du continent. Ces problèmes qui
proviennent de l’extérieur ont été reconnus par tout le monde, même des plus sceptiques.
Axelle Kabou, l’une des intellectuelles les plus exigeantes envers l’Afrique reconnait elle
aussi en ces termes : « L’Afrique ne peut être qu’une victime : la traite négrière, la
colonisation, l’apartheid, la détérioration des termes de l’échange, la dette sont là pour situer
indubitablement l’essentiel des responsabilités hors d’Afrique.»51

Mais après avoir constaté la grande responsabilité des dirigeants dans ce retard de
l’Afrique d’un côté, celui des gouvernés de l’autre, certains intellectuels ont voulu proposer
un nouveau discours. C’est pourquoi, pour beaucoup de romanciers, critiques ou essayistes,
c’est le moment de faire l’autocritique afin de changer les habitudes car selon eux, c'est la
seule façon qui pourrait faire entrer l’Afrique dans une nouvelle dimension et même de faire
un sursaut. Ainsi, Axelle Kabou déclare qu’en Afrique,

Tout se passe comme si les raccourcis, les clichés brandis jusqu’ici pour masquer la profonde
inertie d’un continent engagé depuis des ans dans un obscur processus de développement,
commençaient à craquer sous le poids d’insoutenables contradictions idéologiques et
économiques.52

Autrement dit, l’Afrique et ses dirigeants sont perdus mais ils font semblant d’être sur le bon
chemin. Cette Afrique des guerres et de la dictature n’a pas forcément besoin d’accuser des
forces extérieures pour justifier son retard. Voilà pourquoi Daniel Etounga Manguelle
déclare :

51
Kabou, Axelle, Et si l’Afrique refusait le développement ?, Paris, L’Harmattan, 1991, p.12
52
Et si l’Afrique refusait le développement ?, p.11-12

70
Une société dans laquelle la responsabilité des actes individuels ou collectifs n’est pas recherchée,
établie et assumée, est condamnée, non seulement à être une jungle, où le fort écrase
irrémédiablement le faible, mais elle est également condamnée au sous-développement53.

En termes plus clairs, il s’agit pour chaque Africain sans exception de faire une autocritique et
ainsi situer ses responsabilités sur le blocage des pays. Ainsi, dans leurs écrits, les écrivains
africains contemporains notamment ceux de notre de corpus ont tous compris cette nécessité
de rechercher les responsabilités de chaque Africain qui ont causé l’échec des indépendances.
Chaque écrivain a trouvé un moyen pour souffler des solutions aux pays afin de retrouver le
chemin de l’émergence.

III-1. L’heure des autocritiques et d’une nouvelle offre politique


Depuis les indépendances, il est visible que la politique adoptée par les élites
dirigeantes africaines ne participe pas à la bonne marche des pays et ne donne aucun souffle
aux pays. Malgré leur échec, elles continuent pourtant avec les mêmes méthodes en refusant
de se remettre en question. Les hommes changent à la tête de certains pays mais les systèmes
de gouvernance restent les mêmes. Du côté des populations, certains refusent toute
implication directe pour la construction des pays. Or, pour sortir de cette misère, les
dirigeants et les pays doivent proposer autre chose de différent de ce que nous avons pu voir
jusqu’à présent.

L’Afrique « indépendante », pour entrer dans une nouvelle ère, doit commencer peut
être, par enterrer les massacres, se débarrasser des Timoniers. Il faut que tous ces pays qui
fonctionnent comme le pays du grand Timonier dans La Folie et la Mort essaient d’instaurer
de nouveaux idéaux fondés par eux-mêmes et pour eux-mêmes. C’est pourquoi, un des
personnages du roman dit :

Assez de sacrifices, assez de crimes, assez de morts, assez de pleurs, assez de gémissements, assez
de dialectiques, assez d’analyses. Le palabre doit retrouver son sacré. Maintenant composez,
adoptez à vous-mêmes et à l’autre vous-mêmes, qui est créativité, rêve prenez tout. N’ayez pas
d’idées, soyez l’idée (LFM, p.201)

L’insistance du narrateur sur l’adverbe d’intensité « assez » dans ce passage montre la


nécessité d’arrêter immédiatement la démarche actuelle des dirigeants. Quant à l’usage de
l’adverbe « maintenant » (ibid.) montre la volonté commune des Africains de tracer ensemble
une nouvelle voie qui mène vers le progrès. Ken Bugul par le biais de ce personnage en dit
long sur la situation de l’Afrique. Pour la romancière sénégalaise, pour ouvrir un nouveau
chapitre, il faudrait bannir, éradiquer ce visage sombre de l’Afrique. Haine et dictature ont
trop régné, il faut acter leurs fins. Pour l’auteur de La Folie et la Mort, l’Afrique n’a pas

53
Manguelle, Daniel Etounga, Vers une société responsable. Le cas de l’Afrique, Paris, L’Harmattan, 2009, p.12

71
forcément besoin d’aller chercher ailleurs des coupables de son sort. Ce n’est pas la peine non
plus d’appeler des secours, s’asseoir et discuter suffisent pour sortir du piège. Et pour qu’une
discussion passe, il faut de l’amour, de l’ouverture, de la maturité, du respect mais surtout, il
faut que tout le monde soit responsable pour espérer un résultat positif. Autrement dit, il faut
non seulement une responsabilité des gouvernants mais aussi celle de l’opposition et de la
société civile.

Dans ce continent où l’opposant est vu comme un ennemi, où donner son opinion


attire les foudres des dirigeants, le moment est peut-être venu de privilégier les idées. Et pour
que les idées émergent, pour qu’elles triomphent, il faut que les pays africains aient la culture
du dialogue. Autrement dit, cette image véhiculée par les pays Africains doit être éradiquée
pour que ces pays reprennent sa marche. En effet, dans plusieurs pays, il n’y a aucun dialogue
possible entre le peuple et les dirigeants. La haine attise et ronge les populations qui se tuent
sans raison. Ainsi, la gouvernance catastrophique du Timonier est l’unique cause qui explique
cette misère dans ce pays situé quelque part en Afrique. C’est ce constat sur l’instabilité
sociale des pays africains et le refus de certains dirigeants d’admettre leurs culpabilités qui
poussent Axelle Kabou à s’interroger en ces termes: «L’Africain deviendrait-il exigeant ?
qu’adviendrait-t-il de la flambée actuelle de violences qui, du Sénégal au Gabon, en passant
par la Côte d’ivoire, le Niger et le Bénin, sème un peu partout de gros points d’interrogations
à propos de l’avenir ? »54

Dans ce même ordre d’idées, dans La Folie et la Mort, il est visible que le
changement est inévitable. De ce fait, pour que le pays du Timonier réussisse à sortir la tête de
l’eau, il ne s’agit pas uniquement de mettre fin à un régime ou à un système. Il faudrait que les
pays se mettent à marcher sans dépendre des puissances extérieures. Il s’y ajoute, il n’est pas
question que les dirigeants imposent la marche à suivre aux populations sans tenir compte de
la volonté et des aspirations de celles-ci. Les Etats, les citoyens devraient commencer à rêver
et penser à concrétiser leurs rêves. Cela devrait se faire non pas selon les envies des
détenteurs du pouvoir mais en toute liberté. Cette liberté devrait être dans la pensée comme
l’explique un personnage du roman dans les lignes qui suivent:

Pour pouvoir crier à la liberté, donc pour être, il est impérieux de se débarrasser des idéologies qui
obstruent ton propre système et cloisonnent ta démarche. Il faut être libéré de l’arbitraire. Il n’y a
que l’être confronté au rêve. Il ne faut pas s’égarer. Refusez le maitre à penser. Et le maitre, et sa
pensée, et son idée. Les données ne sont pas chez l’individu, les données sont dans l’esprit et dans
le rêve. Les canons que les maitres définissent comme étant ce qu’il faut respecter, il faut les
rejeter. Si c’est prétentieux d’imposer aux gens des formules, ces derniers n’en demeurent pas

54
Et si l’Afrique refusait le développement ?, p.12

72
moins dociles et bornés pour suivre leurs prescriptions. L’hypocrisie qui se dégage de cette
politique d’aliénation c’est de chercher à briser les élans des uns et des autres dans la tentative que
tout un chacun déploie pour vivre et survivre. Ne brisez pas les rêves des autres. Ne nous
sclérosons pas mentalement. Refusons de nous faire à travers les autres. Nous sommes. Les autres
sont. C’est à la lumière de la liberté que nous devons nous éclairer. Il faut se faire, se révéler à soi-
même. Voilà le secret du rêve. (LFM, pp.200-201)

Dans cet extrait, Ken Bugul à travers ce personnage est claire, la solution pour que l’Afrique
indépendante prenne part au concert des grandes puissances, elle-même doit compter sur elle
d’abord. En lisant ce passage, on peut insinuer que certains dirigeants africains souffrent d’un
complexe d’infériorité. Ainsi, au lieu de continuer à imiter les systèmes des grandes
puissances ou de vouloir les rattraper immédiatement, les pays africains feraient mieux de se
créer une identité, de créer leur propre modèle de développement. Et les Africains doivent y
réfléchir dès à présent ne prenant compte toutes les réalités du continent. La volonté d’utiliser
les mêmes méthodes que l’Occident (la France) n’aide pas les pays à s’en sortir, parce que
tout simplement il faut connaitre et comprendre une idéologie pour pouvoir l’appliquer. Et en
Afrique, ceux qui comprennent les idéologies empruntées sont les intellectuels, et ils sont
écartés généralement de la gestion du pouvoir par les despotes parce qu’ils « dérangent »
disent ces derniers. Ce qui fait qu’aucun régime n’arrive à s’en sortir quelle que soit la
méthode choisie, car non seulement il n’y a pas de maitrise mais aussi ces méthodes ne sont
pas forcément adaptées à ces pays. Voilà pourquoi René Dumont explique, en ces
termes que :

Nombre d’Africains aiment se gargariser de socialisme et démocratie, qui paraissent consacrer une
évolution poussée, dans les domaines économique et politique. On se prétend encore démocrate en
ne laissant aucune liberté d’expression à la moindre opposition, même si celle-ci est constructive ;
peut-on se dire socialiste si l’on défend ou rétablit les intérêts des sociétés commerciales ? Les
chances de développement africain s’accroitraient si ce continent savait mesurer plus exactement
son degré actuel d’évolution, et choisir des institutions politiques et économiques qui s’y adaptent.
Copier l’Europe actuelle plus développée, et précisément dans un domaine où elle parait rarement
exemplaire et se cherche péniblement, serait une erreur […] C’est avec ses hommes, leurs qualités
et leurs défauts, que devra s’édifier la nouvelle Afrique. 55

L’Afrique doit être guidée par ses dirigeants et ses intellectuels pour trouver une solution
pérenne. Il ne s’agit plus de faire du copier-coller à l’aveuglette au système occidental sans
tenir compte des réalités africaines. Les valeurs africaines doivent être le poumon de ce
nouveau départ. Ainsi, chaque Africain quel que soit son statut doit être impliqué et pris en
compte dans la gestion du pouvoir politique. Le pouvoir doit revenir au peuple.

III-2. Le pouvoir du peuple


Si pour cette « nouvelle Afrique », cette nouvelle ère, Ken Bugul insiste sur la
révolution mentale et la prise de conscience des Africains, le roman du Burkinabé propose
55
Dumont, René, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1962, pp.210-212

73
l’adoption d’une nouvelle forme de gouvernance, c’est-à-dire impliquer la population dans la
gestion du pouvoir politique. En effet, même si les trois écrivains partagent cette révolution
mentale, il est à noter que Patrick Ilboudo et Aminata Sow Fall insistent sur le devenir des
nations après les années de tyrannie autrement dit, après la chute des despotes. Ces deux
auteurs, après la chute des tyrans, donnent la parole aux populations afin qu’elles tracent la
nouvelle ligne à suivre. Par conséquent, la victoire du« Mouvement Populaire pour la
Démocratie et le Progrès », des masses populaires dans Les vertiges du trône
«est incontestablement la victoire du peuple. [Et si] la lutte du peuple a été menée par le
peuple, […] le résultat de cette lutte doit revenir au peuple». 56Ainsi, le roman du Burkinabé
Patrick Ilboudo peint un peuple de Titao qui retrouve le sourire après la chute du tyranneau.
Mais, au lieu de trop tomber dans l’euphorie comme au début des indépendances, les
populations semblent modérer leur joie. C’est pourquoi, avant que la foule manifestante ne se
disperse, les leaders du « Mouvement Populaire pour la Démocratie et le Progrès » consultent
le peuple afin de recueillir des suggestions pour redresser le pays. Pour la première fois depuis
les indépendances, les habitants de Titao ont leur mot à dire sur la gestion du pays. Cette
méthode d’Ilboudo de mettre ses personnages au cœur des décisions étatiques après la chute
de Benoit Wédraogo, s’allie aux idées de Daniel Etounga Manguelle quand il dit :

Il me semble qu’au cours des vingt prochaines années, nous ne pourrons pas faire autrement que
d’aller progressivement vers une société de totale responsabilité. C’est en responsabilisant chaque
citoyen qu’on contribuera le plus efficacement possible à accroitre et à consolider le « capital
social » de nos pays. Un capital dont l’ingrédient principal, la confiance réciproque, constitue le
socle des nations civilisées57

Comprenant les actes et pratiques des anciens dirigeants, les populations de Titao
commencent par penser à réparer les torts faits par le régime de Wédraogo au peuple. C’est le
cas de ce personnage du roman qui avance que « plutôt que de proposer une espèce d’impôt
révolutionnaire, rapatrions les sommes colossales extorquées à notre vaillant peuple par
l’apprenti chef d’Etat qui vient de tomber.»(LVT, p.157). Cette initiative des populations de
Titao de rapatrier les biens publics détournés par les anciens dirigeants est similaire à la Cour
de Répression de l’Enrichissement Illicite (CREI) mise en place par l’Etat du Sénégal pour
lutter contre ce fléau.

Dans cette nouvelle phase que veut entamer le peuple, il est question de redistribuer
les cartes de la chance et de l’égalité, de réparer les torts de l’ancien régime. Mais surtout de
s’assurer que le prochain régime sera choisi par le peuple et travaillera pour le compte du

56
La critique des indépendances dans le roman africain francophone, p.74
57
Vers une société responsable. Le cas de l’Afrique, p.12

74
peuple. Ce souci du nouveau type de dirigeant, le dirigeant idéal qu’il faudrait à Bogya après
la chute de Benoit Wédraogo est au cœur des débats des populations. Dans ce pays, les
populations réfléchissent pour trouver des lendemains meilleurs :

Luttons ensemble avec le peuple pour détruire tous les remparts de la vieille société décadente de
Benoit. Ne permettons à personne d’usurper notre victoire […]
Le premier secrétaire […] accompagne son récit en évoquant les attachements obstinés des
patriotes aux principes universels d’égalité de tous les êtres humains en dépit de la différence
particulière qui existe entre les uns et les autres. (LVT, pp.161-166)

A Bogya, les populations après avoir fait chuter le régime despotique, s’engagent pour la lutte
la plus difficile à gagner en Afrique : combattre tout ce qui a participé à la destruction des
pays. Mission difficile, parce que ce n’est pas facile de changer les habitudes, les
comportements de certains Africains qui voient et font de l’Etat un marché pour
s’approvisionner. La mission est difficile aussi parce que Titao et ses populations ne sont pas
à l’abri de ralliement d’anciens partisans de Benoit Wédraogo une fois que la prise de
fonction des nouveaux dirigeants est effective. Dans ce nouvel élan que veut entamer le
peuple de Bogya, la justice et l’égalité sont au cœur des débats parce que pour qu’un Etat soit
fort, il doit se doter d’un pouvoir judiciaire indépendant dont la rigueur et l’intégrité ne sont
pas négociables. Mais pour que Bogya en dispose,

Il doit trouver non pas un guide providentiel (ceci n’est pas de ce monde), mais un enfant. Il doit le
placer en tête avec interdiction absolue de le dépasser. Mais il faut trouver, sinon inventer, un vrai
enfant comme il n’y en a plus dans nos villages. Cet enfant va marcher à un pas tantôt très lent,
tantôt très rapide. Les autres le suivront avec des castagnettes… (LVT, p.169).

Le choix d’un « enfant » comme dirigeant de Bogya n’est rien d’autre que choisir un dirigeant
qui sera au service du peuple. Cet enfant, au lieu d’imposer ses choix va consulter l’avis de
ses concitoyens. Mais aussi les intérêts de son pays doivent primer sur tout. Autrement dit,
après la chute du régime sanguinaire de Benoit Wédraogo, Bogya et son peuple ne doivent
pas commettre l’erreur de choisir n’importe qui comme président de la République. Le
nouveau dirigeant doit avoir une oreille attentive aux aspirations du peuple tout en veillant et
en défendant strictement les intérêts de son pays et les valeurs républicaines. Mais tout cela ne
peut se faire sans une vraie justice.

III-3. Le désir de faire naitre une justice équitable


S’il y a bien un domaine qui fait débat en Afrique, c’est celui de la justice. La justice
et ses acteurs ont encore du mal à faire l’unanimité dans le continent. Beaucoup pensent qu’ils
ne sont pas indépendants. Ainsi, on note son impartialité, son éloignement de la population
bref, elle est boiteuse. Les populations ont une mauvaise perception de la justice. Les juges

75
sont vus comme des corrompus et les forces de l’ordre sont considérées comme des alliés du
pouvoir. Ainsi,

Selon une formule, souvent reprise, la justice en Afrique serait à la fois un « service public sans
services », compte tenu de l’indigence de ses moyens, une « justice sans juges », en raison de la
façon dont ils exercent leur office, des « tribunaux sans justiciables », ceux-ci s’abstenant de saisir
des juridictions d’accès difficile dont ils se méfient ou ignorent l’existence.58

Ces reproches faits à la justice dans les pays africains sont tout à fait justifiés dans la mesure
où, jusqu’à présent, les populations ont du mal à faire confiance à la justice car cette dernière
reste toujours inefficace quand elle a affaire aux hommes forts des pays. Elle continue d’être
sélective. Face à ce problème, les écrivains africains décident de lui donner un nouveau
souffle à travers leurs écrits en dénonçant de façon ferme son mode de fonctionnement. Ainsi,
au moment où la vengeance populaire est le scénario choisi par Ilboudo pour sanctionner le
dirigeant de Bogya, Aminata Sow Fall donne l’occasion à la justice de s’affirmer. En effet
après sa chute, Massiri et sa bande armée n’ont pas voulu maltraiter ni violer les droits de
Madiama malgré les nombreux crimes qu’il a commis. C’est ce qui est visible dans ce
passage : « Nous ne te ferons pas de mal […] je veux inaugurer mon règne sous le signe du
pardon […] on ne te coupera pas la tête, mais on te laissera pas courir, non plus.»(EPN,
p.188). Dans ce passage, il est visible que Massiri le nouvel homme fort du pays refuse de se
faire justice. Il pouvait profiter de cette occasion pour réprimer Madiama qui a trahi son pays
durant son mandat, mais il préfère lui remettre la justice. Le choix d’un tel scénario peut
s’expliquer par le besoin du nouveau régime d’apaiser le climat social dans ce pays parce
qu’on assiste tellement à des tensions sociales et politiques en Afrique après chaque
changement de régime que ces pays n’arrivent plus à avancer et s’entendre au tour de
l’essentiel. Mais aussi avec l’incapacité de la justice africaine à triompher face aux anciens
détenteurs du pouvoir (c’est pourquoi beaucoup de dirigeants sont jugés par la Cour Pénale
Internationale), c’est donc l’occasion pour Aminata Sow Fall de donner à cette justice un
nouveau souffle. Le plus souvent la justice en Afrique n’est « compétente » que si elle a
affaire aux citoyens de basse classe. Pour la romancière, l’heure est venue de soigner cette
justice boiteuse car il est très rare de voir les dirigeants « criminels » traduits en justice avec
des procès justes et équitables. Ainsi, Madiama à la différence de beaucoup de dirigeants du
continent purge sa peine dans son pays. En mettant l’ex-président en prison, les nouveaux
dirigeants de ce pays signalent que chaque citoyen doit rendre compte et cela sans exception.
C’est d’ailleurs à ce niveau précis qu’il faut souligner l’apport des écrivains africains au

58
DE GAUDUSSON Jean Du Bois, « La justice en Afrique : nouveaux défis, nouveaux acteurs », Afrique
contemporaine, 2014, n°250, pp.13-14.

76
continent noir. Grâce à leurs écrits, ils se sont engagés de façon remarquable pour que
l’Afrique assiste au concert des nations libres et émergentes. Et sans calcul, ils continuent de
fustiger sans réserve les pratiques des despotes. Voilà pourquoi Pius Ngandu Nkashama dit:
«un hommage mérité doit être rendu à ces écrivains, maitres de la parole et de l’écriture, ils
ont payé cette audace en s’opposant aux montres du pouvoir »59.En termes plus clairs, pour le
triomphe de la liberté dans le continent, ces écrivains africains ont risqué leurs vies et accepter
d’aller en prison. Pour ces écrivains, l’écriture n’a pas pour objectif premier de distraire mais
elle est une arme pour défendre les intérêts de leurs peuples.

Si nous résumons cette partie, nous pouvons dire que le basculement du pouvoir est
une réalité dans notre corpus. Les populations, en subissant pendant longtemps le pouvoir
arbitraire des tyrans ont trouvé des moyens pour s’en libérer. Ainsi, si les uns occupent les
rues pour exprimer leurs désaccords, d’autres ont préféré se refugier dans la folie et la mort
pour mettre un terme à leur situation d’opprimées. Après moult batailles contre les régimes
sanguinaires, les populations renversent les despotes. Leurs chutes se manifestent de
différentes manières comme par exemple la démythification, la perte d’autorité du despote ou
encore par le recours à la force pour anéantir la tyrannie. La mise en fin des pouvoirs
totalitaires a permis aux pays présents dans notre corpus d’avoir un nouveau souffle. De ce
fait, pour l’élaboration de ce nouveau chantier, le peuple et la justice deviennent de véritables
atouts. Les écrivains pour fustiger ces régimes despotiques ont utilisé de procédés différents
ont tous réussi montrer la face cachée des dirigeants et leurs gestions du pouvoir politique.

59
Ngandu Nkashama, Pius, Ruptures et écritures de violence : études sur le roman et les littératures africaines
contemporaines, Paris, L’Harmattan, 1997, p.108

77
TROISIÈME PARTIE: LES PROCÉDÉS D’ÉCRITURE DES
ROMANCIERS POUR DÉNONCER LA GESTION DES RÉGIMES

78
Le roman africain contemporain est une véritable scène de théâtre. Les mises en scène
les plus surréalistes et les plus invraisemblables y sont présentes. Chaque scénario présent
dans ces romans de cette période est le reflet d’une Afrique tristement détruite par ses
gouvernants. Ainsi, chaque tragédie, chaque mystère, chaque comique et toute
invraisemblance présents dans ces romans sont faits dans le seul but d’aider et de pousser le
lecteur à interpréter les réalités du continent. Tout dans ces romans sert à pester contre les
gouvernements liberticides africains. Voilà pourquoi Anasthasie Mopekissa déclare qu’

À l’heure où l’Afrique, face à son destin historique, a besoin de héros exaltant les valeurs morales
positives et notre cosmogonie ancestrale, à l’heure où vous, lecteurs, réclamez une littérature
d’évasion, messieurs nos écrivains, eux, utilisent leur imagination débridée à peindre l’Afrique en
noir – mais sur un ton qui n’a rien à voir avec la négritude.60

Ainsi, dans notre corpus, chaque auteur a une façon de procéder et de développer la question
de l’exercice du pouvoir qui lui est propre. Mais tous les auteurs cherchent à atteindre le plus
efficacement les tyrans car la situation très lamentable des pays africains ne permettait pas
aux auteurs d’être tendres avec les dirigeants et leurs gestions. Pour ce faire, dans cette partie,
nous tentons de faire un zoom sur les procédés d’écriture des romanciers pour voir en quoi ils
constituent des maillons essentiels pour la dénonciation de la gestion du pouvoir politique en
Afrique. Par conséquent, nous allons étudier dans un premier temps la figure du fou dans la
dénonciation de la dictature, ensuite nous allons essayer de voir comment les auteurs de notre
corpus utilisent l’ironie et l’humour pour fustiger la gestion du pouvoir politique en Afrique.
Enfin, nous allons étudier la relation que le narrateur a avec le récit.

60
Le Pleurer-Rire, p10

79
CHAPITRE I : LE FOU COMME PORTE-PAROLE DE SON PEUPLE
Le roman Les vertiges du trône a une particularité par rapport aux autres romans de
notre corpus. L’étude de chapitre concerne d’ailleurs uniquement le roman d’Ilboudo. Dans ce
roman, en plus du narrateur qui relate de façon remarquable la gestion catastrophique du
régime de Benoit Wédraogo, le romancier met en lumière le personnage de Gom Naba, un
fou qui porte la voix de son peuple. Le fou tel qu’il est défini par Le Grand Robert, signifie
dans le sens premier comme toute personne atteinte de troubles, de désordres mentaux ou
encore comme toute personne qui n’agit pas selon la raison commune.61La folie peut aussi
véhiculer un message. C’est en tout cas ce que soutient Jules Michelet Mbami Magnack
quand il dit dans cet extrait que :

Le traitement marginal de la folie tend à ignorer ce fait, car selon Roland Jaccard, «elle tend à nous
faire oublier que quelque chose se dit à travers la folie, quelque chose que nous refusons souvent
d’entendre pour préserver un équilibre précaire ou un ordre familial ou social gangrené ».En
d’autres termes, c’est une façon d’ignorer que le non-sens du fou a un sens.62

De ce point de vue, la folie devient un élément de bataille contre les injustices sociales et elle
est à la fois une arme contre l’oppression tyrannique des despotes à leurs concitoyens. Le fou
dès lors devient un éveilleur de conscience, un combattant de la liberté qui rappelle toujours la
ligne rouge à ne pas franchir. En outre, la folie dont il est question dans cette étude, c’est le
refus total du personnage de toute forme de collaboration ou de pacte avec le despote et son
système sanguinaire. Ainsi, nous allons essayer de comprendre comment le fou contribue à la
déstabilisation du pouvoir tyrannique. Il faut souligner que cette étude concerne uniquement
le roman Les vertiges du trône. Ilboudo connaissant la liberté d’expression et d’opinion du fou
dans nos sociétés, décide de créer un personnage principal qui se charge de fustiger le régime
despotique de Bogya. Le fou présent dans ce roman va à l’encontre du pouvoir despotique,
responsable de la déliquescence sociale. Il veut la naissance d’une société nouvelle, équitable,
prospère et respectueuse de l’humanité du peuple. Ainsi, cette étude est une occasion
d’étudier le style d’écriture du romancier burkinabé qui, à travers Gom Naba démontre que
grâce à la liberté d’expression, les régimes despotiques ne peuvent plus survivre longuement
en Afrique.

I-1.Le fou à la recherche de la crédibilité


Gom Naba est parfois présenté par le narrateur et les agents de renseignements dans
Les vertiges du trône comme un aliéné mental. Mais son impact, son importance, son rôle au

61
Le Grand Robert
62
Littérature postcoloniale et esthétique de la folie et de la violence : une lecture de neuf romans africains
francophones et anglophones de la période postindépendance, p.7

80
sein de la communauté de Bogya et sa compréhension des manigances du régime l’éloignent
du malade mental ordinaire. C’est la raison pour laquelle, tout au long du récit on note des
oppositions. Dans la première opposition, il s’agit pour Gom Naba de démentir le portrait que
dresse le narrateur qui le présente comme un vrai malade mental tandis que dans la seconde, il
combat un système, une politique, un régime tyrannique qui enfonce son pays dans la misère.
En ce qui concerne son duel avec le narrateur, ce dernier s’attarde sur son portrait tout en
essayant de persuader le lecteur de la défaillance mentale du héros. C’est pourquoi dans les
toutes premières lignes du roman il capte l’attention du lecteur en ces termes :

A demi-nu, Gom Naba termine son parcours devant le Palais de la Présidence. Depuis le début de
l’après-midi, il vagabonde dans la ville de Titao […] Il a de la fureur dans le regard et l’éloquence
brouillonne. La saleté enveloppe sa peau comme un tissu étroit qui moule et ne dissimule rien.
Quand il parle, il vocifère. Les muscles de son corps saillent alors et se gonflent. Son ventre se
creuse et les nerfs de son coup apparaissent. Le visage se déforme et devient terrifiant. De loin, en
le voyant, on croirait apercevoir la silhouette d’un monstre agité […] il se gratte tantôt la tête,
tantôt les fesses, comme pour écraser quelque pou récalcitrant qui lui titille le corps. (LVT, p.7)

Ainsi, dès la première page du roman, le lecteur découvre un personnage à part qui n’a rien à
voir avec les personnes saines. La description que fait le narrateur montre qu’il s’agit d’un
personnage qui erre sur les rues de Titao. Ainsi, le regard que pose le lecteur sur ce
personnage décrit par le narrateur, l’amène à le classer dans la catégorie des malades
mentaux. Il s’y ajoute le cadre spatial dans lequel se trouve le « fou » de Bogya (il est assis au
milieu de la rue) ne fait que perdurer le doute sur son état de santé mentale. Quand le
narrateur dit qu’il n’a pas de domicile fixe, qu’il dort partout (LVT, p.25-26) ou qu’il se
recueille « sous les arbres qui bordent le long des murs » (LVT, p.38), il devient difficile pour
le lecteur mais aussi pour les populations de Bogya d’accorder de l’importance à un tel
individu parce que tout d’abord, dans la société africaine, les fous sont parfois mis en
quarantaine, autrement dit, ils sont complètement rejetés par les personnes saines. Mais aussi
parce que le plus souvent, les paroles du fou sont classées dans le registre du « non-sens ».
Donc toute personne qui le fréquente ou l’écoute, est soupçonnée parfois d’être un « fou ».

Dans ce cas, que doit faire le héros de Bogya pour faire changer l’opinion publique et
capter l’attention des populations ? Est-il réellement un aliéné mental comme le narrateur veut
le faire croire ainsi que les agents de renseignements? Enfin, comment faire passer son
message dans ce pays où « la radio, la télévision et la presse écrite [de la] République, doivent
dicter aux gens ce que [le tyran voudrait] qu’ils pensent des évènements »? (LVT, p.12)

Face à de tels problèmes et à son envie permanente de démasquer le régime tyrannique de


Benoit Wédraogo, le « fou » va à la rencontre des populations (il ne fréquente presque que les

81
lieux publics) pour s’expliquer. Pour ce faire, il essaie de convaincre les populations de Titao
de sortir de l’hibernation dans lequel les maintient le régime totalitaire. C’est ce besoin de
faire comprendre et d’être compris de Gom Naba par la jeunesse de Bogya que rapporte le
narrateur dans le passage suivant :

Mes enfants, dit Gom Naba en feignant de s’adresser exclusivement aux écoliers, mes enfants
écoutez un pauvre homme, écoutez ce que vous n’aurez peut-être pas la chance d’entendre une
autre fois, et ce que jamais vous n’avez entendu. Je ne suis pas fou. Je suis un homme que la ville a
raidi. Les sirènes qui accompagnent le déplacement des souris ont brisé ma personnalité (LVT,
pp.8-9)

Ainsi, dès l’instant qu’il prend la parole devant le public, Gom Naba essaie de prouver aux
écoliers (et au lecteur aussi) qu’il n’est pas fou. De ce fait, avant de dévoiler sa mission, il
essaie de créer un lien entre lui et ses interlocuteurs c’est pourquoi, il s’explique sur son état
de santé mentale. Ainsi, loin d’être un aliéné, il est plutôt une victime du système depuis
l’annonce de la nouvelle ère. De ce fait, quand il prend la parole, le lecteur et le public
découvrent qu’en réalité, son état physique lamentable, ses énervements, ses blessures
physiques et psychiques ne sont que le résultat ou les symptômes des indépendances. Ce jeune
public (les écoliers) donc ne doit en aucun cas regarder ce vieux corps mal habillé mais
écouter ses vérités sur la situation anormale de Titao. Ainsi la seule erreur du « fou » de
Bogya c’est d’être un diseur et un détenteur de vérité dans un pays où l’oligarchie et la
médiocrité règnent en maitres.

Connaissant et maitrisant sa ville plus que n’importe quel autre citoyen, Gom Naba
appelle son peuple à la révolte. En effet, selon le fou la situation catastrophique de Titao ne
pourrait changer sans une action d’envergure. C’est pourquoi, il explique ouvertement à ses
concitoyens la nécessité de faire disparaitre le régime en place qui est l’unique raison de leur
malheur. Il martèle en ces termes :

Le monde, mes enfants, est fourbe, injuste et méchant. Et quand les méchants se lèvent chacun se
cache. Pour que les justes prospèrent, il faut que les méchants disparaissent. Dans les cases de Titao,
la honte dort avec les habitants et se lève avec eux […] j’ai nettoyé de ma bouche les ordures parce
que ceux qui ont acquis une extrême agilité à se mouvoir dans les dimensions du mensonge ont coupé
mes mains. Dans les villes blanches comme dans la brousse verte, il faut affronter toujours les souris
dans les cérémonies tribales […] Moi, je passe mon chemin […] Demain je reviendrai pour assister au
grand nettoyage que les éclairs invisibles du ciel annoncent. (LVT, p.9)

Même si à la fin, ce discours a suscité quelques rires de l’assistance, il a pu dévoiler un


homme d’une sagesse rare à Bogya. Les écoliers qui, au début pensaient avoir affaire à un fou
comique qui ressemble aux nombreux fous du pays, découvrent un homme sans peur et sans
langue de bois qui nomme les choses par leurs noms. Mieux encore c’est un prophète qui ne
doute pas d’un soulèvement populaire qui mettra fin le règne du pouvoir tyrannique. Cette

82
prophétie de Gom Naba sur le « grand nettoyage » de Titao, a attiré l’attention des hommes
armés et le public qui ne savent plus où classer exactement le héros. Parce que non seulement
le discours est mystérieux mais il est couvert de vérités qu’aucun citoyen du pays n’avait osé
révéler. L’audace, l’éloquence, la véracité du discours du héros le rapprochent davantage du
peuple mais surtout lui permettent de se révéler. Sa connaissance des citoyens fait que ces
derniers ne peuvent plus s’empêcher de lui demander son avis. Il est l’un des rares habitants
(ordinaires) à maitriser le pays. Par conséquent, en décidant de ne vivre que pour la vérité et
son pays, Gom Naba obtient en échange la confiance du peuple qui, désormais lui tend son
oreille.

I-2. Le fou au cœur du combat pour la déstabilisation de la tyrannie


A Titao aucun membre de l’opposition ni de la société civile n’est satisfait de sa
situation mais chacun préfère cacher son amertume et agir selon les besoins de Benoit
Wédraogo. Ceux qui parlent ou dénoncent sont réduits à néant. C’est d’ailleurs pourquoi, le
régime d’incendier les locaux du journal indépendant Le Républicain (LVT, p.34).Regarder
un régime tyrannique s’accorder tous les pouvoirs et réduire en cendres tout ce qui agit au
nom du peuple ne laisse pas indifférent Gom Naba. Son amertume en voyant les catastrophes
récurrentes fait qu’il met le peuple face à ses responsabilités comme l’exemplifient ces
propos :

Hommes, femmes et enfants de Titao, les gens méprisables mettent la ville en flammes, mais les
sages apaisent la colère. En quelques jours, j’ai vu deux incendies. Personne de sensé dans la ville
ne cherche à percer ni à lever le mystère de ces faits, parce qu’en fait, tout est clair comme l’eau
du Kadiogo. Mais il va falloir, un jour qui n’est plus lointain, tenter d’extraire les racines de la
haine. Titao ne doit pas être séquestré par une minorité d’individus. Moi, je monte la garde dans
l’air vicié des couloirs (LVT, p.38).

Dans ce passage, le lecteur comprend que sa folie ne doit pas être rangée dans la catégorie des
malades mentaux mais bien dans celle des gens qui refusent de se soumettre. Ces propos de
Gom Naba font penser qu’il est le maitre de la ville parce que normalement quand il y a un
dégât dans un pays les tenants du pouvoir sont chargés de faire la lumière sur les causes du
dégât. Mais dans cette situation, c’est bien lui le fou qui avance qu’«il va falloir, un jour qui
n’est plus lointain, tenter d’extraire les racines de la haine ». En proférant ce discours, Gom
Naba montre qu’il est prêt à tout pour faire chuter le régime de Benoit Wédraogo et rendre au
peuple son pouvoir. Le fait qu’il approfondisse sa réflexion sur la situation du pays, sa volonté
de faire la lumière ou encore sa détermination à sensibiliser ce peuple naïf sont entre autres
les éléments qui le distinguent de la communauté de Bogya. « La folie joue alors un rôle de

83
conscientisation»63En plus, ses accusations sur les gouvernants qu’il qualifie de
« méprisables» à cause de leurs crimes et sa mise en garde des populations insensées qui
refusent toute implication dans la recherche de la vérité nous amènent à dire que ses
compatriotes sont les vrais fous parce ce que d’habitude, dans un pays les gens « normaux »
sont ceux qui voient les dangers venir et sont ceux qui essaient de trouver des solutions. Mais
les coups subis par les populations de Titao sous le règne de Benoit Wédraogo font que
beaucoup n’ont plus de repères et sont hantés par la peur de manifester. C’est pourquoi au lieu
d’être des gens déterminés à affronter le régime despotique de Benoit Wédraogo, en
« lâches » les populations de Titao agissent comme des machines programmées qui obéissent
à la lettre au pouvoir en place.

J’y vois des souris amnésiques qui vivent dans les trous de l’oubli, ces trous qui sont des abimes
qui vont les engloutir. Nul ne peut panser leur cervelle hypothéquée qui continue de s’approfondir
avec les ans. Mes amis, il faut craindre l’oubli et les médecins du pouvoir qui ordonnent de penser
à autre chose que plutôt qu’aux vrais problèmes de Titao. Il est avéré, depuis la lune des temps,
que la mauvaise tête dont on dit qu’elle s’arrangera en grandissant reste difforme. Les têtes à Titao
sont à présent pourries. (LVT, p.38)

Tour à tour interrogatif et affirmatif, dans un style métaphysique, le fou semble être un
personnage sensé et lucide. Son objectif est de contester haut et fort une situation intolérable
même si les autres le croient fou dans les excès de son dire et ne cessent de le persécuter.
Ainsi, conscient de la « maladie » de son peuple qui est sans mouvement, Gom Naba ne
désespère pas tout de même parce que même si les citoyens sont pour l’instant sans réaction et
sans défense, le pouvoir de ses mots ajouté à la descente continuelle des populations aux
enfers feront forcément basculer la balance un jour. C’est la raison pour laquelle, il n’a aucun
doute et confie que « quand le tonnerre commencera à rouler dans les cieux, [il continuera] à
errer dans la ville à Titao comme à [son] milieu d’origine» (Ibid.) L’influence du discours du
héros notamment son statut de meneur d’hommes fait passer Gom Naba de « fou » d’au
début en sage en puissance. Mal habillé, homme pauvre (en matériel) Gom Naba obtient de
Titao ce que les dirigeants n’ont jamais réussi à avoir : le respect, l’écoute et l’admiration.
C’est cette relation qu’il entretient avec les populations que le narrateur explique en ces
termes :

Gom Naba fascine quand il officie des messes laïques devant un public prêt à tout entendre sur
n’importe quel sujet, pourvu que les propos soient destructeurs. Il ne déploie point la langue de
bois pour s’exprimer. Il sait s’insurger contre le mépris des valeurs jetées par-dessus bord par la
raison d’Etat qu’on sait assoupie dans un faux et mauvais consensus. Gom Naba fascine jusqu’à
l’écœurement parce qu’il donne à Titao la nostalgie de ce qu’il a perdu. Il fait partie des rares
personnes à tenir partout et en tout temps, le même langage, devant n’importe quel public. Il a fini

63
Littérature postcoloniale et esthétique de la folie et de la violence : une lecture de neuf romans africains
francophones et anglophones de la période postindépendance, p.136

84
par faire croire que le secret de l’homme intègre à Titao est de symboliser le mythe de l’être sans
origine, capable de sourire toujours en gigotant et de chanter toujours dans les supplices. En tout
cas, il est devenu à Titao l’être venu de nulle part, une espèce de « moi-je-ne-suis-que-moi »
(LVT, p.40)

Cette nouvelle dimension du héros fait qu’il devient définitivement le porte-parole des
opprimés, un digne représentant des sans voix. Le fait que ce sont les opprimés donc
« malades » qui se dirigent vers lui pour l’écouter afin de se sentir forts prouve qu’il porte
désormais la blouse du thérapeute. Ce qu’il faut retenir dans ce passage ce sont les premiers
échecs du régime en place dans sa politique de désinformation qui vise à détourner le regard
du peuple de l’essentiel. De ce fait, en allant vers le « fou » pour écouter ses vérités
poignantes, le public comprend qu’il a longtemps été trompé par les autorités à propos de la
situation du pays. Les vérités qui sortent de sa bouche prouvent qu’il n’y a qu’un seul
individu libre et sans peur à Titao : c’est Gom Naba. La considération et l’admiration que
suscite son discours auprès des populations font que le héros ne doute pas d’un soulèvement
populaire. Pourtant malgré cette nouvelle relation qu’il a avec les populations, le camp
présidentiel ne le perçoit pas comme une menace sérieuse. Les agents de renseignement
voient en lui un humoriste, un distracteur (pp.40-41). C’est cette inattention, ce manque de
considération du régime à son égard qui le pousse à s’adresser au policier quand ce dernier
l’a taxé de « fou » en ces termes :

Non, mon petit, je suis un menteur qui dit la vérité. Mais, tu n’as pas encore les yeux ouverts pour
savoir séparer la réalité du rêve, la nuit du jour, l’aube de la nuit. Il fait actuellement nuit à Titao et je
parie que tu ne le vois pas. Détrompe-toi. Pour sûr, tu es moins utile à Titao que moi qui parcours les
quartiers pour propager la bonne nouvelle. (LVT, p.49)

Dans toutes les nations où la démocratie et les valeurs républicaines sont respectées et
protégées par les gouvernants, les populations sont obligées de se plier elles aussi. Mais
comme à Titao, le pouvoir piétine tout ce qui est en rapport avec la démocratie et l’Etat de
droit, Gom Naba n’a aucun respect ni considération pour les autorités en place notamment les
hommes en tenue. Ce manque de respect est visible à travers les termes qu’il utilise pour
nommer le policier : « mon petit », « mon enfant » (ibid.) parce qu’à ses yeux il a affaire à une
milice qui n’agit que pour satisfaire les désirs de son mentor. Il s’y ajoute le fait que Gom
Naba rétorque au policier qu’il est « un menteur qui dit la vérité », prouve que la folie dans
un autre sens, est la manifestation de la peur de la violence. « Certains personnages sombrent
dans la folie parce qu’ils veulent fuir les violences dont ils seraient victimes. Les
protagonistes se retrouvent dans une situation où ils sont obligés de subir des violences

85
atroces, de mourir ou de sombrer dans la folie».64Autrement dit, si Gom Naba était une
personne « normale » dans ce pays, s’il se comportait comme ses concitoyens, il serait traité
de la même façon que les autres citoyens. Mais comme physiquement il présente des signes
qui le rapprochent des vrais fous, il est épargné de tout soupçon parce ce que même si ses
discours sont remplis de vérités, certains propos mystérieux et hilarants qu’il ajoute donnent
un peu de crédit à sa « folie ».

I-3. Le fou, un guide moral


Le fou présent dans Les vertiges du trône a réussi avec le temps à devenir un véritable
guide moral pour les populations opprimées. Grâce à ses conseils, il a pu aider les citoyens de
Bogya à atteindre leur but. Mais, c’est quand les populations de ce pays étaient perplexes sur
le besoin ou non de continuer leur combat après les violentes répressions du régime aux
manifestants qu’il a montré ses talents de rassembleur et de meneur d’hommes. Les
répressions qui ont couronné la marche des élèves lorsqu’ils ont réclamé « du pain et de la
liberté » (LVT, p.51) ont poussé Gom Naba à les encourager en ces termes :

Je vous présente mes condoléances pour vos douleurs d’hier. Je sens que vous avez encore mal partout
[…] Je ne suis pas celui qui assiste le malade et qui annonce à tous les visiteurs qu’il y a du mieux
alors que c’est la pire douleur qui ronge le malade. Jeunesse, je suis un souffle-esprit […] Ecoutez-
moi bien. Lorsqu’on a l’intention de rompre les lances avec quelqu’un, comme c’est votre cas, il faut
s’armer d’une résolution inébranlable, accepter tous les risques, être prêt à tout moment. (LVT, p.69)

Ces propos du héros pour rassembler et encourager les jeunes s’expliquent par le fait qu’il a
compris que c’est durant ces moments (d’hésitation, de peur) que les tyrans gagnent le duel
qui les oppose aux contestataires. Quand les répressions sont sévères, beaucoup abandonnent
et font marchent arrière surtout quand ils voient les cadavres et les bains de sang sur le champ
de bataille. En homme averti et en fin connaisseur de la marche des despotes, Gom Naba
invite ses compatriotes à ne pas baisser les bras et surtout à ne pas abandonner avant la
victoire finale. Car s’il y a bien une souffrance qu’il faut supporter, c’est bien celle qui mène
vers la liberté et le progrès. Abandonner de sitôt signifierait un échec pour le fou de Bogya
quand on sait combien il dépense son énergie pour rétablir la vérité et faire chuter le régime
en place. C’est un échec aussi dans la mesure où les blessés et les morts durant les
manifestations auraient fourni des efforts pour rien. De ce fait, quand le peuple a réussi de
renverser le tyranneau après des jours de manifestations, il n’a pas manqué de souffler
quelques mots pour le choix du futur président de Bogya. Voilà pourquoi il s’adresse à son
auditoire en ces termes :

64
Littérature postcoloniale et esthétique de la folie et de la violence : une lecture de neuf romans africains
francophones et anglophones de la période postindépendance, p.137

86
Bogya veut guérir de ses illusions parce qu’il s’est rendu compte que la politique, comme la vie,
est une farce robuste […] Eh bien, écoutez les conseils de l’homme sage ! Bogya doit trouver non
pas un guide providentiel (ceci n’est pas de ce monde), mais un enfant. Il doit le placer en tête avec
interdiction absolue de le dépasser. Mais, il lui faut trouver, sinon inventer, un vrai enfant comme
il n’y en a plus dans nos villages. Cet enfant va marcher à un pas tantôt très lent, tantôt rapide. Les
autres le suivront avec des castagnettes… (LVT, p.169)

Ces mots du héros adressés au peuple invitent ce dernier à changer de démarche. Il ne s’agit
plus de choisir des dirigeants qui cherchent à imposer la force mais d’élire des dirigeants qui
mettront en avant les valeurs démocratiques et une politique gouvernementale qui sera
bénéfique pour Bogya. En effet, le fou en suggérant à ses compatriotes de choisir un
« enfant » pour remplacer Benoit Wédraogo n’est rien d’autre qu’une façon de dire que son
pays s’est trompé en intronisant un dirigeant qui a incarné l’image du père. En prononçant un
tel discours au lendemain de la chute du régime sanguinaire confirme qu’il n’est pas un aliéné
mental. Par conséquent, ce passage révèle aussi que le fou de Bogya est vraiment soucieux du
sort de son pays. Car s’il a grandement participé au renversement du pouvoir tyrannique, il
n’est pas insensible au futur du pays. Ce qui fait de lui un véritable gardien de son pays qui
n’hésitera pas à sortir le bâton à nouveau si les oppresseurs venaient à reprendre le pouvoir.
Dans ce chapitre, nous avons vu que Gom Naba héros du roman d’Ilboudo est déterminant
dans le basculement d’une nouvelle ère à Titao. Il a réussi à pousser ses compatriotes à la
révolte malgré son apparence suspecte. Ainsi, grâce à un discours mystérieux mais rempli de
vérité et sagesse il a démasqué le régime autocratique. Dans le prochain chapitre nous allons
étudier comment les auteurs utilisent l’ironie et l’humour pour fustiger la gestion du pouvoir
politique en Afrique.

CHAPITRE II: L’IRONIE (ET L’HUMOUR), UNE ARME DE COMBAT


L’ironie selon Le Grand Robert, est une manière de railler, de se moquer (de
quelqu’un ou de quelque chose) en disant le contraire de ce qu’on veut faire entendre. Quant à

87
l’humour, il est une forme d’esprit qui consiste à présenter une réalité de manière à en dégager
les aspects plaisants et insolites, parfois absurdes, avec une attitude empreinte de détachement
et souvent de formalisme.

Dans ce chapitre, il ne s’agit pas pour nous de comparer les deux mots (ironie et
humour) mais bien d’essayer de voir quels sont les effets qu’ils produisent chez le lecteur de
notre corpus. Autrement dit, il s’agit de voir comment les auteurs se sont servis de l’ironie (ou
encore l’humour) pour vilipender la gestion catastrophique des despotes africains présents
dans le roman postcolonial. Kalidou Ba souligne que :

L’humour constitue sans doute le dénominateur commun des écrivains africains qui n’hésitent pas à
s’abreuver aux sources orales où dictons, proverbes et autres formules populaires qui leur offrent une
matière suffisante. Mais il leur permet aussi d’atténuer l’effet de lourdeur né d’une réalité trop
poignante.65

Les romanciers négro-africains en optant de caricaturer les nouveaux régimes dans leurs
romans, ont réussi à mieux faire comprendre ce que sont devenus les pays africains au
lendemain des indépendances.

II-1. Une intelligence douteuse des dirigeants


Les dirigeants vus au début comme des héros, des sauveurs voire des aubaines
apparaissent dans notre corpus comme des incapables, des moins que rien, des marionnettes
qui ne sont que le prolongement du régime colonial. Ce paradoxe a été l’occasion pour les
romanciers africains contemporains de prouver leurs talents d’ironistes. De ce fait, dans les
toutes premières pages de L’Ex-père de la Nation, Aminata Sow Fall en donnant la plume à
l’ex tyran, permet à son lecteur de découvrir le ridicule qui se cache en Madiama. En parlant
de sa relation avec son conseiller français Andru, il dévoile:

Dès les premiers contacts, il me happa comme un aimant. Sa clairvoyance et ses connaissances
exceptionnelles m’impressionnèrent. Il avait des lumières sur tous les sujets, dans tous les
domaines. Le pays lui avait confié ses secrets sans restriction et aucun de ses recoins ne lui était
inconnu. Moi qui y étais né, qui y avais vécu pendant cinquante-huit ans sans jamais le quitter et
qui avais la prétention de présider dorénavant à ses destinées, j’avais quelque peu honte de
découvrir qu’il était plus familier à Andru. Je ne sais pas si ses yeux de taupe avaient perçu mon
complexe derrière ses lunettes pendantes que soutenaient à peine deux minces filets d’argent
perdus sous sa tignasse abondante […] Il avait passé chaque région au crible : la population et les
longues migrations à l’issue desquelles elle s’était fixée ; le nombre de villes, de villages, et de
hameaux ; les caractéristiques physiques et morales des habitants ; les principales activités et des
potentialités non exploitées ; les différentes ethnies et les langues parlées ; les religions pratiquées
et les cérémonies rituelles. Je venais de me rendre compte que je n’avais pas saisi toutes les
dimensions du pays, parce que tout simplement j’avais cru qu’il suffisait d’être un fils et de
regarder la mère pour la connaitre. Andru, apparemment, ne s’était pas contenté de regarder. Il
avait étudié le pays. Il avait eu à en abattre un mur et, par la conscience d’une distance à vaincre,
était arrivé à des profondeurs que je croyais avoir acquises d’une manière toute naturelle. Mon

65
Le roman africain francophone postcolonial. Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride,
pp.205-206

88
ignorance m’avait surpris. Andru m’était apparu comme une encyclopédie. C’était suffisant pour
mériter mon respect. (EPN, pp.8-9)

En commençant à lire cette confidence du héros, le lecteur a l’impression que Madiama vient
d’avoir à ses côtés le meilleur conseiller possible. Mais plus il avance, plus il voit et
comprend les faiblesses de Madiama. En faisant ces éloges à Andru sur sa maitrise du pays
de fond en comble, le Président donne l’occasion au lecteur de voir et de situer ses limites. Au
début des indépendances, les populations de ce pays croyaient pourtant être sous la direction
d’un de ses fils mais en réalité, elles ont été dirigées par un étranger en termes de maitrise et
de connaissances des réalités du pays. Ce passage est une façon pour la romancière
sénégalaise de dénoncer tous ces dirigeants du continent qui n’ont jamais pris la peine de se
connaitre ou de connaitre leurs pays avant d’occuper les fauteuils présidentiels parce que
suffit-il d’avoir une pièce d’identification nationale pour appartenir réellement à un pays ou
encore prétendre à tenir les rênes d’un Etat ?

Les propos de Madiama quand il dit : « c’était suffisant pour mériter mon respect »
(ibid.) se justifient d’ailleurs tout le long du récit, car à vrai dire, il n’a presque jamais eu
d’arguments solides ou suffisamment convaincants pour avoir raison sur Andru. De ce fait, le
« respect » dont il est question ici, est faiblesse et complexe vis-à-vis de son conseiller qui va
devenir au fil des années le décideur numéro un du pays où il est étranger. Ainsi, la mission
de la romancière sénégalaise est de faire « résonner autrement dans les espaces romanesques
par le biais de l’humour et de l’ironie »66 la situation inconfortable des jeunes nations «
puisque, déclarait-elle, comme écrivain, nous devons aussi essayer de jouer avec les angoisses
existentielles »67. L’humour (ou le comique) est encore plus visible durant les échanges entre
les présidents et leur entourage. Durant ces échanges, l’entourage a toujours envie de prouver
au président qu’il est le plus grand. Ce qui fait que le vocabulaire utilisé est souvent exagéré.
Ainsi, quand Madiama veut faire l’état sur la situation du pays notamment les mesures à
prendre pour venir en aide aux populations frappées par la sécheresse, les réponses de son
entourage sont invraisemblables comme nous pouvons le lire dans ce passage:

- Rien d’alarmant, avait dit Andru. C’est un phénomène cyclique, comme le sait son
Excellence. Il y a assez de réserves pour tenir jusqu’à l’hivernage prochain […]

- Tout va bien, Excellence. Personne ne souffrira de cette sécheresse.[…] C’est ce que tu


penses vraiment !

66
MOKAM Ivonne-Marie, « Mémoire, histoire, subjectivité dans L’Ex-père de la nation », Aminata Sow Fall :
itinéraire d’une pionnière, Alioune Diaw et Cheikh M.S Diop (Coordonateurs), Alliance Française Lecce, 2015,
p.149
67
Ibid.

89
- Vraiment Excellence. J’ai examiné la situation sur place. Rien d’inquiétant…

- Mais la sécheresse est une réalité, tout de même ! […]

- Vous avez raison, Excellence…je veux dire que malgré cela les paysans pourront tenir sur
leurs réserves et que l’Etat n’a pas à se faire de soucis…

- Ah, là je ne suis pas d’accord. Imagine un travailleur, un fonctionnaire ou un ouvrier sans


un mois de salaire […]

- C’est vrai, Excellence. C’est pourquoi même j’avais pensé que pour les aider on pourrait
par exemple leur permettre de payer l’impôt en deux ou trois tranches […] (EPN, pp.47-48)

Cette scène pleine d’humour capte d’abord l’attention du lecteur avec la répétition du mot
« Excellence ». Plus les interlocuteurs du président répètent « Excellence » en s’expliquant,
plus ils ont envie de lui prouver respect et considération. Mais chez le lecteur cela a comme
effet la découverte de la faiblesse d’un entourage prêt à tout pour être apprécié par le
« Chef ». Andru et Bambi savent nettement que le peuple souffre mais leur mission n’est pas
de soulager ce peuple mais plutôt de réconforter un président trop critiqué depuis son
accession au pouvoir. L’emploi des expressions « Tout va bien, Excellence », « Vraiment
Excellence », « Vous avez raison, Excellence », «C’est vrai, Excellence », «C’est bien ça,
Excellence » après chaque prise de parole du ministre de l’agriculture fait penser à un
dialogue entre un père et son enfant. L’image de l’enfant que prend ici Bambi montre bien
qu’il veut tout faire pour ne pas gêner le « Père ». En vrai fils éduqué selon la tradition
africaine, il ne peut pas contredire ou s’opposer à son père.

Dans ces pays africains, le chef de l’Etat n’est pas uniquement le père du peuple, il est aussi
celui des membres de son gouvernement. Ainsi J. Achille Mbembe explique :

Les Nations, ou ce qui en tient lieu, sont généralement dotées de « Pères » : le chef de l’Etat, chef du
parti unique. Quant à l’Etat, il est présenté comme une famille étendue, unie par des liens de sang.
Ainés et cadets y jouent chacun des fonctions distinctes. Le chef de l’Etat, gère celui-ci pour le grand
bien de ses enfants. Par la force de l’idéologie de l’ainesse, les plus jeunes doivent respect et
soumission aux plus âgés. L’obéissance est, ici, signe de sagesse, et est récompensée en tant que telle
par la cooptation dans les cercles qui émargent sur le patrimoine national.68

Chez Ken Bugul, le chef ou le supérieur suscite la même crainte. Ainsi, quand Fatou
Ngouye et Yoro son cousin avaient été accusés faussement puis arrêtés par les policiers, le
compte rendu de l’un des hommes en tenue à son supérieur est tout à fait drôle comme on
peut le voir dans le passage qui suit :

La personne qui semblait être le supérieur et qui était occupée demanda sans lever la tête.
- Oui, qu’y a-t-il ?

68
Les Jeunes et l’ordre politique en Afrique noire, pp.15-16

90
- Chef, ce sont des voleurs attrapés en ville. Nous avons déjà fait le rapport. Ils ont été pris en
flagrant délit sur la grande avenue en face du marché. Il s’agit d’un jeune homme et d’une jeune
femme, Chef […]

- Qu’ils soient enfermés.

- Ont-ils quelque chose sur eux ? De l’argent, des bijoux de valeur ?

- Non Chef, rien

- C’est Sûr ? […]

- Oui, Chef, fit ce dernier le regard au ciel.

- Qu’ont-ils volé au juste ? demanda Chef

- Je ne sais pas Chef.

- Dès qu’ils nous ont vu ils ont commencé à courir, alors nous avons pensé que ce sont des voleurs
et puis la foule aussi a crié : voleur, voleur, expliqua le policier.

- C’est bien, enfermez-les […] (LFM, pp.60-61)

Dans cet échange des deux policiers, le lecteur est à la fois choqué et amusé à cause du
comportement des deux hommes en tenue qui sont loin de répondre aux critères à remplir
pour devenir policier. Ce sont de vrais amateurs qui n’ont aucun esprit critique. Ni le chef
encore moins son collègue (qui a pourtant arrêté les deux accusés) ne détiennent des preuves
suffisantes contre les amis de Mom Dioum. Au moment où le subalterne répond par des
« Oui » et des « Non » « Chef », le supérieur lui a la tête fixée sur la table. De plus, le
supérieur ne demande pas la nature des objets volés pour inculper les deux villageois mais
pour les prendre à son compte. La police de ce pays n’a aucun esprit de discernement, rétablir
la vérité ou faire respecter la loi n’est pas ce qui la préoccupe. Car le fait que le chef demande
ce qu’ils soient enfermés sans mener ses enquêtes ou chercher à comprendre si les accusations
sont avérées prouve que l’homme en tenue fait la pluie et le beau temps dans ce pays. La
moindre situation (même non justifiée) peut donc peut faire arrêter et condamner un citoyen.

De même, dans le roman d’Ilboudo Les vertiges du trône, le Président incarne l’image
du « Père ». Le comportement des proches de Benoit quand ils parlent au président est tout à
fait hilarant. Il y a une sorte de panique et un manque de maitrise chez les proches. Cet extrait
en est une parfaite illustration :

- Monsieur le Président, le premier cri de l’enfant doit être diffusé en direct à la radiodiffusion,
suivi ensuite d’une interview exclusive que votre Excellence voudrait bien donner pour
commenter ce fait d’actualité […]

- Ting Bougoum, fils de personne, l’homme d’une seule fidélité, le sujet du Président, pour la
vie et la mort. A votre service ! (LVT, pp.10-16)

91
Ces propos d’Alain Boussé et de Ting Bougoum respectivement « ministre de
l’information et de la culture » (LVT, p.10) et « commandant en chef du commandement des
armés des gens simples » (LVT, p15) révèlent qu’à Bogya, le président est hissé au rang
divin. A Bogya, la naissance prochaine du fils du tyran qui devrait être en temps normal un
fait-divers, devient un évènement de dimension nationale qui exige l’attention du peuple. Tout
est orchestré dans le seul but de détourner les regards sur les urgences et les objectifs pour
mieux distraire le peuple sans avenir. « Les guides et Présidents gaspillent leur temps et
énergie à s’occuper de vétilles. Tournant le dos aux affaires sérieuses, ils masquent leur
incompétence dans le jeu».69 Par ailleurs, dans ces tableaux que nous présentent les
romanciers africains contemporains, nous allons voir qu’il apparait en gros plan des « dieux »
vicieux.

II-2. Des « dieux » vicieux


Dans les sociétés des romans de notre corpus, les hommes au pouvoir (qui se
prennent pour des dieux) sont dépeints de façon que le lecteur les trouve banals. Chez Ilboudo
par exemple, quand le narrateur fait la caricature de Ting Bougoum et de Benoit Wédraogo,
ils ne sont pas les plus beaux à voir ou à regarder. Ting Bougoum « beugle pour appeler sa
« femme ». Celle-ci lui apporte un caleçon au salon. Il s’assoit sur le vieux canapé qui orne un
coin de son salon. Il s’y étend ensuite en priant sa « femme » de lui enfiler le caleçon entre les
jambes ». (LVT, p.17) « Le commandant de l’armée des gens simples » apparait clairement
nu dans ce passage. Mais derrière cette nudité, le narrateur fait constater qu’il pratique le
concubinage. La nudité et la pratique du concubinage par Ting Bougoum montrent clairement
qu’il est dépourvu de moralité. Il faut rappeler que le « déshabillage »70 constitue l’une des
techniques les plus dégradantes utilisées par les satiristes. Elle est issue de l’idée que
l’idéalisation du corps humain est un acquis très ancré dans « la morale naturelle » et le
moyen le plus efficace pour ébranler l’homme consiste à le peindre nu »71. Quant à la
caricature qu’il fait de Benoit Wédraogo, nous avons l’impression que le narrateur n’a pas de
respect pour le président de Bogya. Voilà ce qu’il dit à propos du physique de Benoit :

Venu nuitamment dans une voiture quelconque, le président Benoit Wédraogo a tenu à parler aux
élèves arrêtés. Ces derniers ont dû se frotter plusieurs fois les yeux pour se persuader qu’ils avaient
bien en face d’eux le « président pourri, fasciste » qui avait donné l’ordre de les appréhender et de
les torturer […] En l’observant de près, les élèves sont étonnés qu’une personne sans aucun signe

69
Matokot, Daniel, Le Rire carnavalesque dans les romans de Sony Labou Tansi, Paris, L’Harmattan, 2011, p.7
70
Le roman africain francophone postcolonial. Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride,
p.215
71
Ibid.

92
particulier ait pu accéder à la tête de la République. Ils s’efforçaient parfois au lycée de dessiner un
tyranneau, ils ont rencontré en chair et en os son frère aîné. (LVT, p.64)

Dans cet extrait, c’est comme si l’intelligence dépend de la beauté physique. Ainsi, plus
Benoit est moche physiquement, plus les élèves comprennent son manque d’intelligence. Le
fait qu’ils se frottent « plusieurs fois les yeux pour se persuader qu’ils avaient bien en face
d’eux » (ibid.) le président montre combien il est moche. Leur étonnement sur la manière
dont il a «pu accéder à la tête de la République » alors qu’il est dépourvu de toute qualité
morale ou éthique pour être éligible laisse croire qu’il a été intronisé par le colonisateur.
Quand on lit notre corpus, on constate très facilement une récurrence de caricatures des
tyrans. L’une des principales raisons qui expliquent cette récurrence est que :

La caricature est une technique qu’affectionnent particulièrement les romanciers négro-africain


[…] qui l’utilisent pour travestir l’image des dictateurs auto-mythificateurs et mégalomanes. Elle
permet de révéler la facette vulgaire que le dictateur s’applique éperdument à dissimuler au monde
parce qu’il la juge dégradante et indigne de lui. 72

La laideur de Benoit n’était peut-être pas trop visible au milieu de son palais à cause du décor.
Mais quand il arrive en prison, son masque tombe. Autrement dit, il est sans maquillage ce qui
provoque davantage l’étonnement de ses interlocuteurs qui sont désormais doublement déçus :
d’abord de sa gestion catastrophique ensuite du fait qu’il soit dépourvu de charme.

Si l’humour, pour reprendre la définition générale de Stora-Sandor, « c’est ce qui fait


rire (ou sourire), de la même manière que le comique, la comédie, le mot d’esprit, la satire ou
le calembour »73, La Folie et la Mort est dans ce cas de figure un véritable théâtre. En effet, le
fait que les Timoniers refusent le statut de « simples humains » ou « d’hommes ordinaires »
pour s’autoproclamer « demi-dieux » ou des représentants divins sur terre, n’a pas échappé à
l’auteur de La Folie et la Mort. Le narrateur rapporte :

Mais dans ce pays c’était admis depuis longtemps que seul le Timonier avait un cerveau qui
fonctionnait et lui seul pouvait et devait prendre les décisions. Il disait qu’il était inspiré par un
ange qui descendait du ciel la nuit quand il dormait et l’ange le réveillait pour lui faire des
révélations et lui donner instructions.
De la part du Bon Dieu ?
Ce n’était pas possible !
Le Bon Dieu Ne Pouvait Inspirer le Timonier. Sinon le Timonier ne serait pas aussi…
-Pardon, vous voulez dire quelque chose à propos du Timonier ?
-Il est trop beau.
-Ah ! C’est bien (LFM, p.25)

72
Le roman africain francophone postcolonial. Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride,
p.208
73
Mémoire, histoire, subjectivité dans L’Ex-père de la nation, p.151

93
Dans ce passage, le narrateur nous fait penser aux religions révélées où on dit que les
messagers reçoivent la Parole Divine par l’intermédiaire des anges. La différence du Timonier
avec les Messagers est que lui n’a rien d’un saint homme. Au lieu de protéger, tolérer,
rassembler, pardonner etc., il tue, emprisonne ses concitoyens opposants et vole les biens
publics. Autrement dit, c’est un vrai criminel qui ne cherche qu’à se satisfaire. Ce paradoxe
fait que le narrateur n’hésite pas à trancher en s’exclamant « ce n’est pas possible ! » (Ibid.).
Le narrateur donne alors son opinion, et aide le lecteur à comprendre la véracité ou non des
propos du Timonier. Le changement brutal de son opinion sur le Timonier en disant qu’ « il
est trop beau » prouve combien ce dernier est craint dans ce pays. C’est une vraie ironie.
Cependant, en plus de leurs vices, les tyrans présentent des signes qui les rapprochent des
enfants.

II-3. Une réincarnation de l’enfant


Pour se moquer des despotes, les romanciers font des caricatures dans lesquelles ils
apparaissent comme des enfants apeurés. En effet, quand le despote perd son trône, il pleure
comme un enfant. Ce phénomène, Kalidou Ba l’appelle « l’infantilisation »74.
«L’infantilisation consiste à représenter la victime en lui conférant des réactions enfantines.
L’on sait que l’enfant est considéré comme une œuvre incomplète, un Etre humain
inachevé.»75 Dans cette représentation de la « victime » le narrateur s’arrange à mettre le
lecteur au cœur de l’évènement. La description qu’il en fait suscite parfois le rire. C’est le cas
de cette image de Wédraogo lorsqu’il a été destitué par l’armée dans les lignes suivantes :

Le regard de monsieur Benoit Wédraogo est ourlé de fatigue et d’égarement. Sa voix tremble sur
certaines fins de phrase qu’il se croit obliger de dire : les larmes qui y sont contenues l’étranglent
presque. La sueur, sur ses joues, marque l’effort constant qu’il fait pour parler. Monsieur Benoit
Wédraogo est abattu par la perte de son pouvoir. Chaque détail de son visage, terne à force de tristesse
et d’épuisement, en témoigne. Il n’a pas dormi de toute la nuit. Ses mains tremblent. Il a chaud,
pourtant il frisonne comme un enfant nu, mouillé par une averse d’hivernage. Saisi en gros plan par un
portraitiste sans concession, l’image du président, gardé par les geôliers, fusils mitrailleurs sous le
bras et grenades à la ceinture, atteindrait un tel degré d’intensité insupportable qu’un cardinal
miséricordieux lui donnerait tout de suite le bon Dieu sans confession. Il parle dans l’évidence du
malheur comme un veuf sur la route qui mène au cimetière où repose son ex-compagne. Monsieur
Benoit Wédraogo est devenu un dépressif de cirque. (LVT, p.161)

Le narrateur explique dans ce passage l’effet de la souffrance de l’ex Président en mettant en


gros plan son visage. En voyant des « larmes » qui coulent de ses yeux, « sa voix qui
tremble», de la « sueur » sur son visage bref son dérèglement physiologique, le lecteur ne peut
le comparer qu’à un enfant sans défense. La réaction de Benoit en perdant son pouvoir

74
Le roman africain francophone postcolonial. Radioscopie de la dictature à travers une narration hybride,
p.218
75
Ibid.

94
ressemble à un enfant. Cette comparaison avec un « enfant nu », un « veuf » et le fait qu’un
« cardinal » serait capable de lui « donner le Bon Dieu sans confession » montrent bien que le
narrateur se moque du président déchu. Le tyran passe alors de « Tout Puissant » et « Maitre »
de Titao à un morpion débile. Donc en sortant du palais présidentiel et en perdant le contrôle
de l’armée, il redevient une personne normale, un incapable qui doit désormais s’adapter à
une nouvelle vie. La difficulté à s’adapter à cette nouvelle vie fait qu’il n’accepte pas son sort
en pleurant. Ces pleurs de Benoit Wédraogo sont comparables à ceux de Madiama dans L’Ex-
père de la Nation. En effet, après sa perte du pouvoir ce dernier a confié qu’il n’a pas manqué
de pleurer comme il l’explique lui-même:

Je n’avais pas pu faire le moindre mouvement. Je ne sentais plus mes jambes. […] J’avais ressenti
alors la plus grande frayeur de ma vie. J’avais pleuré sans pouvoir proférer un seul mot pour faire
appel à son indulgence. C’était atroce […] J’étais incapable de desserrer mes mâchoires.(EPN,
p.187).

L’immobilité de Madiama, le fait qu’il soit sans voix et ses pleurs montrent bien la risée dont
il se couvre après sa perte soudaine du pouvoir. Pourtant il n’a pas reçu de coups de la part
des hommes armés mais il n’arrête pas de sangloter. La forte personnalité de Madiama qui
maltraitait son peuple durant son règne semble se dissiper dans ce passage. Il ressemble à un
enfant effrayé qui a peur de la mort. Ce passage montre que le tyran redécouvre sa face
cachée d’enfant peureux. Ainsi pour résumer ce chapitre, nous pouvons dire que dans notre
corpus, l’ironie (ou encore l’humour) occupe une place importante. Les romanciers s’en
servent pour le plaisir du texte mais surtout pour fustiger et démasquer des tyrans qui ont fait
beaucoup de mal au continent noir au lendemain des indépendances. Dans le même ordre
d’idées, nous allons étudier dans le prochain chapitre la place du narrateur dans notre corpus.

95
CHAPITRE III : LE NARRATEUR ET LE RECIT
Le rôle du narrateur dans un récit est toujours important. Dans la fiction romanesque,
« le narrateur est un protagoniste, représenté ou non, distinct (ou pouvant être distingué) de
l’auteur, du procès narratif (au même titre que le personnage) »76. Il arrive qu’il occupe
différentes positions dans le récit. En termes plus clairs, nous pouvons dire que le narrateur est
l’équivalent du metteur en scène de théâtre, il a la même fonction. Par conséquent, « il peut
aussi avoir une fonction interprétative, commentant soit sa façon de conduire le récit, soit les
agissements de tel ou tel acteur »77Ainsi, dans notre corpus nous avons deux types de
narration : une narration hétérodiégétique et une autodiégétique. Ces deux narrations ont en
commun le fait que les narrateurs soient omniscients.

Dans cette étude, nous cherchons uniquement à voir si les narrateurs des romans que
nous avons choisis d’étudier sont impliqués ou non dans les évènements qu’ils racontent.
Autrement dit, il s’agit d’étudier la distance entre le narrateur et l’histoire qu’il raconte. Il faut
donc souligner que dans notre corpus, nous n’avons pas les mêmes types de narrateurs. Ainsi,
les narrateurs de Ken Bugul et Ilboudo sont identiques mais totalement sont différents à celui
de L’Ex-père de la Nation d’Aminata Sow Fall.

Ainsi, dans ce chapitre nous allons étudier respectivement le rôle du narrateur


hétérodiégétique mais aussi celui du narrateur autodiégétique et enfin nous allons voir que la
narration autodiégétique est toujours une occasion pour se disculper. Autrement dit, avec la
fonction de narrateur autodiégétique, nous allons voir si le tyran cherche à trouver un alibi
pour justifier ses actes ignobles.

III-1.Le narrateur hétérodiégétique


Dans un roman « il y a une voix qui raconte, qui assure la régie narrative, et cette voix,
qui assure un travail très différent de ce que fait l’auteur en écrivant des pièces de théâtre, il
est légitime de lui donner le nom de narrateur ».78Toutefois, il est très important de « savoir si
cette voix incarnée en un personnage ou non, et cela permet de distinguer entre narration en
je et la narration en il avec narrateur anonyme »79Ainsi, dans les romans La Folie et la Mort et
Les vertiges du trône, il est facile de constater que nous avons des récits à la troisième
personne. Les narrateurs de ces deux romans ne sont pas personnages des histoires qu’ils

76
Le Grand Robert
77
DORMOY Denis, « Narrateur et point de vue ou comment raconter », Repères, recherches en didactiques du
français langue maternelle, 1993, n°13, p.166.
78
RABATEL Alain, « sur les concepts s de narrateur et de narratologie non communicationnelle », Littérature,
2011, n°163, p.112.
79
Ibid.

96
narrent. Ils sont juste témoins des évènements qu’ils racontent mais ils ne prennent pas part
aux actions. Autrement dit, dans chacun de ces romans, le narrateur raconte l’histoire à la
troisième personne du singulier. Il organise le récit en distribuant les paroles aux différents
personnages. Il sait tout, voit tout et entend tout, mais il n’agit pas en tant que personnage du
roman. En termes plus clairs, nous avons dans ces deux romans des narrateurs
hétérodiégétiques. On parle de narration hétérodiégétique quand le narrateur est absent
comme personnage de l’histoire qu’il raconte. Toutefois, il arrive parfois qu’il fasse des
intrusions en tant que narrateur.

Dans ces deux romans, les narrateurs montrent comment les personnages subissent
la dictature de leurs dirigeants. Le fait qu’ils aient le don de l’ubiquité les aide à contrôler
toutes les actions et voir ce que les vrais personnages romanesques ne peuvent pas voir. Ils
maitrisent chaque fait et geste des personnages. La connaissance du narrateur des personnages
fait que rien ne l’étonne. Le narrateur de Les vertiges du trône en est une parfaite illustration
dans ce passage:

Le président rêve de luxe intégral dans sa vie. Il laisse les pauvres de la République faire des rêves
de pauvres. Quand il est fatigué de Titao, il se paie une semaine de séjour en France, pour
cinquante millions de francs […]
Quand on connait le Président Benoit Wédraogo, on sait bien qu’il attache du prix à la
prolifération des gens maudits, malades mentaux supposés ou réels, qui froissent et défroissent à
l’envi le gouvernement en développant des idées saugrenues. (LVT, pp.27-28-41)

En lisant ce passage, on a l’impression que le narrateur fréquente quotidiennement le despote


ou qu’il lit ses pensées. L’exactitude des chiffres qu’il donne et la définition du temps prouve
bien qu’il connait tout sur le tyran. Dans ce passage il est bien visible que le narrateur n’est
pas qu’un simple distributeur de parole mais « il lui arrive de monopoliser la communication
sur plusieurs pages»80

En effet, aucun personnage (à part les locataires du palais) ne sait ce qui se passe à
l’intérieur du palais. De même, le président ne maitrise pas forcément tout ce qui se passe en
dehors du palais mais lui a les yeux partout à la fois. Le narrateur de La Folie et la Mort a les
mêmes privilèges que celui du roman d’Ilboudo. Lui aussi maitrise tout sur le récit qu’il
raconte. Il connait les faits et gestes des personnages, il maitrise le milieu dans lequel les
personnages évoluent comme le montre ce passage :

Cette maison était dirigée par la veuve propriétaire qui avait ses appartements là aussi un peu à
l’écart. Les locataires étaient autonomes et malgré la promiscuité, chacun avait sa vie et personne
ne dérangeait personne. La cour le soir, était l’espace préféré des locataires […] Les locataires

80
Nouvelles tendances du roman africain francophone contemporain (1990-2010), p.124

97
Nigériens, Sénégalais, Maliens, Béninois qui habitaient là partaient eux tous les matins après avoir
chauffé qui du thé, qui du café et partaient toute la journée. Le soir, ils faisaient des prières pour la
plupart dans un coin de la cour et pouvaient rester là jusque tard dans la soirée. (LFM, p.78)

Cet extrait confirme que le narrateur connait tout sur les personnages du roman et leur
environnement. Ainsi, quand il évoque le comportement des colocataires de Fatou Ngouye, il
le fait de façon précise. Il sait par exemple, quand ils vont sortir et quand ils vont rentrer, il
connait leurs nationalités respectives, leurs activités et leurs préférences. Ainsi, ces précisions
et descriptions qu’il fait, permettent au lecteur de juger les personnages. Si nous prenons par
exemple l’héroïne du roman La Folie et la Mort, la description que fait le narrateur sur son
comportement pousse le lecteur à dire qu’elle a des problèmes mentaux comme dans ce
passage :

Un soir elle était arrivée dans un quartier populaire, dans la zone périphérique de la ville. Il y avait
une soirée de danse « taneber » et quand elle avait entendu le battement des tam-tams elle n’avait
pas pu se retenir et se frayant un passage au milieu des gens, elle s’était jetée dans le grand cercle
et avait commencé à danser. Les gens pensaient qu’elle n’allait pas danser longtemps, mais au fur
et à mesure que les tam-tams battaient, Mom Dioum était en transe. Elle commença à hurler et les
yeux exorbités, elle faisait le tour du cercle, presque menaçante et les gens s’agrippaient à elle et la
sortir de là. (LFM, p.178)

Ce récit du narrateur du roman de Ken Bugul nous permet de situer Mom Dioum l’héroïne du
roman. En effet, même s’il ne dit pas qu’elle est dérangée mentalement, le lecteur n’a aucun
problème pour avancer un tel jugement. Son comportement particulier notamment le fait
qu’elle hurle au milieu de la foule en refusant d’arrêter de danser prouve bien qu’elle n’est
pas saine. Ce qui est compréhensible parce que depuis sa découverte des actes criminels du
régime dans le bateau, elle a été persécutée par le pouvoir despotique. Ainsi, passant son
temps à fuir et éviter ses bourreaux, Mom Dioum devient finalement une folle. Son
comportement est le résultat des persécutions qu’elle a subies. Cependant, dans notre corpus,
notamment dans le roman L’Ex-père de la Nation, nous avons un autre type de narrateur qui
se distingue du narrateur hétérodiégétique.

III-2.La narration autodiégétique


On parle de narration autodiégétique quand le narrateur est un personnage de l’histoire
et qu’il soit héros et témoin des faits qu’il raconte. Dans le roman L’Ex-père de la nation, le
narrateur est autodiégétique. Aminata Sow Fall nous présente un roman dans lequel Madiama
raconte sa propre histoire. Autrement dit, dans ce roman le narrateur est le héros de son récit,
il est agent et par conséquent très présent. En effet,

Madiama assume un statut auctorial, ce qui fait de lui le narrateur-personnage-écrivain de ses


mémoires. C’est ainsi qu’on peut lire dès l’incipit du roman « En ce jour d’hivernage de l’année
196… où je décide d’écrire mes souvenirs, rien me lie plus aux contingences de la vie ». A la fin
du récit il réitère « c’est simplement quand elle [Coura sa première épouse] me quitte que je prends

98
ma plume pour écrire ». Dans ce pacte autobiographique simulé, l’autoréférentialité renvoie non
pas au signataire du roman mais plutôt à un écrivain fictif, créature de papier qui remplit le triple
rôle de narrateur, personnage et sujet de ses mémoires. 81

Madiama en remplissant ce triple rôle fait que rien ne lui échappe dans ce récit. Tout le récit
tourne autour de lui. Il subit les actions au même titre que les autres personnages car il est un
personnage central du récit qu’il raconte. En rapportant les manigances du pouvoir que lui-
même a dirigé, Madiama aide le lecteur à confirmer sa lâcheté en tant que dirigeant.

Il s’agit donc pour Aminata Sow Fall de mieux attaquer les despotes. En optant pour
une autobiographie simulée, elle culpabilise et décrédibilise plus le dirigeant en le laissant
avouer ses propres crimes et tout ce qui a suivi sa mal gouvernance. En racontant son
incapacité à remettre Yandé et Andru à leurs places ou encore en faisant de l’Etat une affaire
de famille fait que le lecteur ne lui donne aucun crédit.

Madiama grâce à son statut de narrateur autodiégétique, il est le seul personnage qui
est au courant de tout ce que font les autres personnages du roman. En se remémorant ses
années de règne dans sa chambre de prison, il arrive à connaitre et comprendre les qualités et
les défauts de chaque personnage présent dans L’Ex-père de la Nation. Avec son statut
d’écrivain fictif, il dévoile son entourage (les autres personnages du roman) et se dévoile en
même temps. Mais sa connaissance et sa maitrise des personnages et des évènements sont
facilitées par le présent qui est ici « associé à l’image de la prison »82 qui s’oppose au passé «
renvoyant à son expérience de chef d’Etat dans lequel il restitue les conditions de son
accession au pouvoir, la gestion qu’il en a faite et les circonstances de sa destitution »83

III-3.La narration autodiégétique, une occasion pour se disculper


Dans L’ex-père de la Nation, Madiama profite du fait qu’il soit le narrateur du roman
pour expliquer les raisons de son échec. Ainsi, tout en avouant que sa gestion a été
catastrophique, il tente dans plusieurs passages du roman de se disculper. Pour le héros,
plusieurs éléments sont à prendre en compte pour expliquer son échec à la tête de son pays.
En faisant sa rétrospection le héros du roman explique dans ce passage que :

Une main malveillante anéantissait tous mes plans. Cette main saboteuse agissait en fantôme
dissimulé derrière l’immensité et la configuration du pays qui ne jouait pas en ma faveur. Elle se
cachait dans la mouvance des villes du nord-ouest ouvertes sur l’Océan et le Grand Fleuve et qui
grouillaient d’un trafic interne et ininterrompu, donnant l’image d’une mer agitée qui grossit de ses
vagues déversées […] L’énigmatique main composait encore avec le mystère des falaises mortes
[…] Main-caméléon insaisissable. Elle s’étalait dans la nudité vertigineuse du désert oriental […]

81
, Mémoire, histoire, subjectivité dans L’Ex-père de la nation, p.134
82
Mémoire, histoire, subjectivité dans L’Ex-père de la Nation, p.136
83
Mémoire, histoire, subjectivité dans L’Ex-père de la Nation, p.137

99
Main invisible. On sentait pourtant sa pression étouffante sur les événements. Elle pesait dans l’air.
Elle me narguait. Je consommais douloureusement le défi tout en épuisant mon énergie à mettre en
œuvre tous les moyens légaux dont je disposais pour le relever. J’avais juré de gagner, et j’en avais
fait une question d’honneur. Mais le hasard avait organisé autrement les choses. (EPN, p.29)

En lisant ce passage, le lecteur se rend compte que l’ex-président prend le hasard comme
alibi pour expliquer l’incompétence de son régime. Dès lors, cette « main » qu’il qualifie de
« malveillante », de « saboteuse » d’ « «énigmatique », de « caméléon », d’ «invisible»
devient la raison des souffrances des populations. Ainsi, pour Madiama, avoir un mauvais
entourage, son absence de vision politique pouvant prévenir la sécheresse dans son pays, la
répression de ses concitoyens… ne sont pas forcément les raisons du blocage. Accuser une
chose invisible dans ce cas de figure ressemble à fuir ses responsabilités.

De même, dans plusieurs passages, il accuse la sécheresse d’avoir anéanti ses plans
initiaux. Le héros de Sow Fall pense que diriger un pays frappé par la sécheresse n’a fait que
rendre plus difficile son règne. C’est pourquoi il se défend en ces termes :

La sécheresse avait persisté. Deux années consécutives sans récoltes. Dur pour un pays qui ne
compte pratiquement que sur les pluies pour vivre. Le sud pays n’avait pas été à sec comme
ailleurs mais avait enregistré une baisse notable de pluviométrie qui avait compromis les cultures
vivrière […] Tout cela était si loin de tout ce dont j’avais rêvé en prenant, ou plutôt en acceptant le
pouvoir ! J’avais rêvé d’un pays prospère et d’un peuple digne et voilà que la nature me défait !
(EPN, p.65)

Cet extrait confirme qu’il cherche à se disculper. Gouverner dans la sécheresse n’est certes
pas facile, mais ce que le héros ne précise pas, c’est la destination des fonds empruntés aux
grandes puissances ou encore l’aide internationale. Le pays vit dans la sécheresse, mais son
entourage ne ressent aucunement cette misère puisque chaque fois ce dernier lui répète des
« tout va bien, Excellence ». L’argent emprunté durant ce moment de crise, n’était pas destiné
à soulager les populations qui sont dans le besoin, mais est utilisé pour d’autres fins. En
même temps, même si la sécheresse constitue un réel blocage n’est-ce pas l’adage qui dit que
« gouverner c’est prévenir » ?

De plus, dans sa confidence, Madiama n’épargne pas certains de ses concitoyens


notamment les hauts fonctionnaires, les notables, les cadres, les dignitaires… qui selon lui,
l’encourageaient à ne rien changer dans ses démarches. Pour ces gens, le pays est entre de
bonnes mains c’est en tout cas ce qu’on peut lire dans le passage qui suit :

Mes collaborateurs ont inventé pour mieux me rassurer » : c’est la conclusion à laquelle j’étais
arrivé, avec, cependant, un relent d’anxiété. Mais la litanie sourdait toujours « tout va bien,
Excellence.» Elle provenait des hauts fonctionnaires et des cadres qui continuaient à réclamer leur
droit à la voiture de fonction, à la dotation en carburant, au logement de fonction et égards. Même
litanie chez les notables et les dignitaires qui se bousculaient au château pour me prodiguer
remerciements et encouragements et qui, vers la fin de l’entretien ne manquaient pas de me
rappeler les terrains que l’on tardait à mettre à leur nom, ou la demande d’exonération d’impôt

100
immobilier ou de la taxe douanière pour laquelle ils n’avaient reçu aucune suite, ou le poste de
direction pour un fils, un neveu ou un protégé. En prenant congé, ils me prédisaient un long séjour
au Château : « Incha Allah, tu dureras, car tu sais qu’il est de ton devoir d’aider (EPN, p.67)

Il est difficile de condamner complètement le tyran dans ce passage, il faut même lui donner
raison parce que, quand un pays est au fond du trou et que les intellectuels (cadres, hauts
fonctionnaires) et les notables se permettent de privilégier des intérêts personnels au détriment
du collectif, il faut vraiment se poser des questions. Madiama pouvait être recadré voire
épaulé par les intellectuels et les notables de ce pays pour sortir cette crise. Mais ces derniers
ne semblent pas se soucier de la crise qui sévit dans le pays. Ainsi, Aminata Sow Fall à
travers Madiama dénonce tous ces citoyens africains qui ne réfléchissent pas dans l’intérêt
supérieur de leur nation. Par conséquent, les compatriotes de Madiama sont à l’image de
beaucoup d’Africains qui sont uniquement intéressés par leur changement de statut une fois
au pouvoir. De ce fait, en lisant ces propos, le lecteur est tenté de croire que le peuple fait les
tyrans parce que sinon comment expliquer que des citoyens disent au président Madiama :
« Incha Allah, tu dureras, car tu sais qu’il est de ton devoir d’aider » ? (ibid.) Ou comment
comprendre que des journalistes du pays écrivent que le pays est prospère alors que c’est tout
le contraire comme dans ce témoignage : « « Le peuple est heureux, Excellence». Et pour
m’en convaincre, on me le montrait en paroles et en gestes, à travers les médias et dans les
rassemblements populaires où louanges et applaudissements, félicitations et remerciements ne
tarissaient pas » (EPN, p.68). La romancière sénégalaise ne comprend pas l’attitude des
médias qui appuient les despotes africains. Ces médias africains livrent des informations dans
lesquelles ils accordent le même crédit au faux et au vrai. Ce qui est très grave quand on sait
que cela a fait très mal à ce pays présenté dans L’Ex-père de la Nation.

En outre, en faisant sa rétrospection dans sa cellule, le narrateur-personnage essaie de


prouver au lecteur que l’échec de son pays au lendemain des indépendances n’est pas
uniquement à mettre dans son compte. Mais qu’il faut considérer aussi des éléments pas
forcément contrôlables et l’attitude pas tout à fait exemplaire de ses concitoyens. Madiama en
devenant narrateur autodiégétique, le lecteur est tenté de lui accorder une marge de tolérance.
Il cherche en quelque sorte l’indulgence du lecteur.

Dans cette partie, nous avons vu que les procédés d’écriture sont fondamentaux dans la
dénonciation du pouvoir chez les romanciers négro-africains. Chaque auteur cherche le
meilleur moyen d’anéantir ou de pulvériser les despotes au lendemain des indépendances. Le
fou qui est généralement rejeté par la société, devient chez Ilboudo un sage qui libère son
peuple des chaines de l’oppression. Dans cette fiction romanesque, en ironisant sur la

101
situation africaine, les romanciers n’ont pas forcément envie de distraire le lecteur stressé
mais bien de dénoncer des dirigeants qui, après des années d’indépendances ont du mal à
concrétiser les rêves des populations. Cette ironie est rendue possible grâce à des narrateurs
qui théâtralisent les actions et les actes des personnages.

102
CONCLUSION GENERALE

103
A la fin de cette étude, nous pouvons dire que les luttes pour les indépendances
africaines n’ont été faites que par opportunisme. La volonté de sortir les pays de la misère n’a
jamais été un souci pour les dirigeants. Les dirigeants, au lieu de servir leurs compatriotes, se
sont servis du pouvoir pour changer de statuts. Le pouvoir n’a jamais eu pour vocation de
protéger les biens et les personnes. En effet, le pouvoir tel qu’il est décrit par les romanciers
de notre corpus, est réservé à quelques individus. Pour y accéder, il faudrait soit être de la
famille du président « Père de la Nation » ou adhérer à son parti. Les indépendances ont créé
de nouveaux riches en Afrique. Mais aussi, dans ces pays aucune opposition n’est acceptée
par le pouvoir en place. Cette façon de prendre en charge l’exercice du pouvoir politique par
les romanciers négro-africains reflète la réalité du continent noir. En nous basant sur les
œuvres étudiées, si nous faisons le bilan de la situation de l’Afrique de 1958 à nos jours, nous
pouvons conclure avec certitude que l’un des plus grands problèmes de l’Afrique durant les
soixante dernières années, est un problème de gestion politique. Si nous partons aussi du
principe qu’il n’y a pas de développement sans une gouvernance vertueuse et modérée, nous
pouvons dire alors que les despotes sont les vrais responsables du sous-développement
africain. Les romans que nous avons étudiés sont d’ailleurs unanimes sur ce point, l’Afrique
est un continent de tyrans.

Ainsi, dans la première partie de notre travail, nous avons pu démontrer que les
méthodes adoptées par les régimes au lendemain des indépendances ont renforcé le blocage
des pays. Les dirigeants présents dans ces romans étudiés ont réduit leurs gestions à la
répression, aux sacrifices humains mais aussi au vol et à la dilapidation de deniers publics. Ils
s’inquiètent plus des postes que doivent occuper leurs proches que du rang que doit atteindre
leurs pays parmi les nations émergentes. Développer les pays n’a jamais été une obsession
pour les dirigeants. Cette gestion catastrophique a été encouragée et solidifiée par des proches
des tyrans qui, grâce à leurs techniques peu orthodoxes ont pu aider les dirigeants à appliquer
leurs plans pour rester longtemps au pouvoir. Mais aussi, l’étude de cette partie nous a
confirmé que le départ de l’ancien colonisateur n’a jamais été définitif. En effet, au lieu de
dirigeants déterminés à garantir la souveraineté des Etats, l’Afrique a eu la malchance de
tomber sur des « chefs » qui ont permis l’émergence du néocolonialisme. Volontairement,
ces dirigeants ont permis les puissances coloniales de s’immiscer dans la gestion politique des
pays.

Ces pratiques inacceptables ont poussé les personnages présents dans notre corpus à
sonner la révolte. Ainsi, le désir de libérer les pays des mains des oppresseurs se manifeste par

104
les manifestations publiques. Ces personnages se sont battus pour que leurs pays puissent
enfin tenir leurs promesses de faire régner la justice, de garantir la liberté et l’égalité entre les
individus. Pour ce faire, ils n’ont pas reculé face aux milices qui veulent les dissuader de leur
projet de faire chuter les régimes sanguinaires. Toutefois, notre analyse dans la deuxième
partie nous a permis de comprendre davantage que la quête de liberté se manifeste chez
certains personnages par le choix de la folie ou encore de la mort. Le niveau élevé de
l’oppression a annihilé toute forme de résistance chez certains personnages de notre corpus.
Cependant, tous les tyrans présents dans notre corpus ont fini par chuter. Si certains ont été
renversés à l’aide de coups d’Etat militaires, d’autres ont été démasqués, autrement dit, leurs
actes ignobles sont découverts par les populations opprimées. Les pays après avoir été libérés
par les populations, expriment leurs désirs d’adopter de nouvelles méthodes de gestion du
pouvoir politique. Ainsi, l’autocritique, le pouvoir du peuple et la mise en place d’une justice
équitable sont érigés comme premiers piliers pour aider l’Afrique à prendre place aux côtés
des nations émergentes.

Par conséquent, les romanciers Africains contemporains, notamment ceux de notre


corpus ont réussi de façon brillante à reprendre les réalités africaines dans leurs œuvres. Avec
des styles bien différents, ces écrivains ont réussi à démasquer les régimes tyranniques
africains au lendemain des indépendances. Ainsi, chez Ilboudo par exemple, le rôle du fou est
déterminant pour pousser les populations de Bogya à se révolter contre le régime de Benoit
Wédraogo. Mais l’usage de l’ironie et de l’humour comme arme de combat a permis le plaisir
du texte mais aussi de dévoiler les faces cachées des régimes. Les dirigeants qui étaient vus au
début des indépendances comme des « dieux » ne sont finalement que des « enfants
immatures » dépourvus d’intelligence selon les romans que nous avons étudiés. Dans ces
romans, les rôles des narrateurs sont très importants. Mais leurs positions sont différentes
puisque nous avons à la fois des narrateurs hétérodiégétiques et un narrateur autodiégétique.

En termes plus clairs, ces mises en scène des romanciers de notre corpus permettent au
lecteur d’être au cœur d’une Afrique qui, au lieu de faire des indépendances une aubaine, a
choisi d’en faire le cauchemar des populations. Ainsi, les bains de sang, les coups d’Etat
militaires, la corruption donc la mauvaise gouvernance présente dans ces romans n’est qu’une
caricature de l’Afrique postindépendance. En dévoilant cette image horrible, honteuse de la
gestion du pouvoir en Afrique, les romanciers valident l’idée de Jean Paul Sartre selon

105
laquelle : « Ecrire, c’est […] dévoiler le monde »84. Il renchérit en parlant de la fonction de
l’artiste ou de l’écrivain : «Et si l’on me donne ce monde avec ses injustices, ce n’est pas pour
que je contemple celles-ci avec froideur, mais pour que je les anime de mon imagination et
que je les dévoile et les crée avec leur nature d’injustices, c’est-à-dire d’abus devant-être-
supprimés.»85

Ainsi, les intellectuels africains, notamment les romanciers en voyant leurs pays
s’assombrir chaque jour davantage après les indépendances ne pouvaient taire leur déception.
De ce fait, la littérature africaine particulièrement le roman au lendemain des indépendances,
au lieu d’être uniquement un lieu de divertissement, devient définitivement une
« littérature d’action ». Action, parce qu’elle demande l’arrêt immédiat d’une forme de
gouvernance qui n’a plus sa place dans ce monde dit « moderne ». D’ailleurs Lilyan Kesloot
confirme cette idée quand elle écrit qu’

Au sortir des siècles de servitude et d’aliénation, les écrivains africains sont profondément politisés,
engagés. Or cet outil de l’engagement forgé dans le haut fourneau des combats coloniaux, les auteurs
apparaissant au lendemain des indépendances vont le retourner contre les nouveaux maitres de
l’Afrique.86

De ce fait le roman africain de désenchantement, en retraçant ou en esquissant l’Afrique


d’après 1960, devient le « miroir » que Stendhal évoque dans Le Rouge et le Noir (1830)
quand il dit : « un roman, c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin ». De cette
manière, les romanciers négro-africains en général, ceux de notre corpus en particulier, avec
des procédés similaires, ont pu révéler au grand jour ce que les peuples opprimés n’ont jamais
osé dire publiquement. Ce qui fait d’eux de véritables « voix des sans voix ».

Les coups d’Etat ou les mises à nu des despotes présents dans notre corpus, est une
façon pour ces romanciers de dire « Stop » à toute cette politique qui ne bénéficie qu’à une
minorité. Mais aussi de prouver, qu’on a beau maintenir son peuple sous pression et le priver
de liberté, il finira par sortir de sa réserve pour mettre un terme au règne de son bourreau.
D’ailleurs, les évènements passés ces dernières années dans les pays comme le Burkina Faso,
le Mali ou encore la ligue arabe prouvent que les populations ne cautionnent et ne tolèrent
plus l’autoritarisme.

La bataille contre la dictature et la mauvaise gouvernance en Afrique est loin de


connaitre son épilogue, parce que jusqu’à présent des pays ont du mal à connaitre l’alternance

84
Sartre, Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, Editions Gallimard, 1948, p.67
85
Qu’est-ce que la littérature ?, p.69
86
Cité par Frédéric Akomian Mobio, La critique des indépendances dans le roman africain francophone, p.70

106
(le Cameroun est un exemple parfait), le non transparence des élections est une réalité, le
pouvoir est encore transmissible dans certains pays de père en fils (le Gabon). Il s’y ajoute,
qu’il n’existe pratiquement pas de politique rassurante pour accompagner la jeunesse. Des
africains continuent de périr dans l’Atlantique parce qu’ils n’ont aucun espoir pour survivre
dans leurs terres d’origine. Tout cela n’est que le résultat d’une gestion catastrophique des
élites dirigeantes qui adoptent les mêmes méthodes que leurs ainés de 1960. Ces réalités
actuelles confirment la contemporanéité de notre sujet mais aussi son intérêt. Dans ce cas, la
question est : le message des écrivains continuera t- il d’être entendu par les dirigeants? Il est
difficile de répondre par l’affirmative quand on lit les propos de Ken Bugul selon lesquels :

Tout en dénonçant aussi ce qui se passe dans La Folie et la Mort, je ne vois rien qui se règle […] Les
gens dénoncent, parlent, mais ça va de plus en plus mal […] Je vois que je n’y peux rien, encore
moins par l’écriture. C’est presque comme jeter un caillou à la mer […] Je me sens incompétente et je
deviens de plus en plus violente […] Je me demande si ça va changer les choses, parce que malgré
tous les discours que j’entends depuis, rien n’est réglé dans le monde […] Tous ces gens qui se sont
battus, je ne suis pas la première à me battre. 87

Ces propos de la romancière sénégalaise mettent en relief la sourde oreille ou


l’entêtement d’une élite dirigeante africaine qui ne prend pas en considération les
dénonciations et l’avis des intellectuels. Depuis les indépendances, écrivains, artistes-
chanteurs, religieux bref toute l’intelligentsia a décrié la situation pénible des Etats africains,
mais le résultat est terne. En déclarant : «Je vois que je n’y peux rien, encore moins par
l’écriture » montre bien son doute quant à la capacité du Livre à pouvoir encore attirer et
capter l’attention ; à faire passer son message vu que les gens se désintéressent de plus en plus
à la lecture.

Toutefois, désintéressement à la lecture ou pas, il faut souligner la capacité du roman


africain de s’adapter aux réalités contemporaines. Ainsi, au moment où l’humanité est
secouée par la question du terrorisme et au moment où la question de la mondialisation et le
débat sur l’homosexualité sont sur toutes les lèvres, le roman africain continue de proposer
des alternatives pour un monde meilleur.

87
Ahihou, Christian, Ken Bugul la langue littéraire, Paris, L’Harmattan, 2013, p.128

107
BIBLIOGRAPHIE
GENERALE

108
Bibliographie primaire

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heure-par-heure (consulté le 22 Mars 2017)

114
Table des matières
INTRODUCTION GÉNÉRALE ............................................................................................................. 3
PREMIÈRE PARTIE : LES DIRIGEANTS : UN FREIN POUR LE DÉVELOPPEMENT ................. 8
CHAPITRE I : L’ABUS DU POUVOIR DES ÉLITES DIRIGEANTES ........................................ 10
I-1.Des répressions et des sacrifices humains ............................................................................... 10
I-2.Du vol et de la dilapidation des deniers publics ...................................................................... 14
I-3.Le culte de la personnalité ....................................................................................................... 16
CHAPITRE II : L’INFLUENCE NÉGATIVE DE L’ENTOURAGE DANS LA GESTION
POLITIQUE ...................................................................................................................................... 19
II-1.Des familles capricieuses ....................................................................................................... 19
II-2.Des conseillers nuisibles........................................................................................................ 22
II-3. Des mercenaires au service du despote ................................................................................. 23
CHAPITRE III: UNE MAINMISE DES PUISSANCES COLONIALES DANS LA GESTION .. 26
III-1. La France, un pays adulé par les despotes .......................................................................... 27
III-2.Une amitié suspecte............................................................................................................... 29
III-3.Des accords suicidaires ......................................................................................................... 30
DEUXIÈME PARTIE : LE BASCULEMENT DU POUVOIR ........................................................... 34
CHAPITRE I : LA QUÊTE DE LIBERTE ET DE JUSTICE .......................................................... 36
I-1. L’appel à la révolte ................................................................................................................. 36
I-2. Des manifestations et des prières pour affaiblir les despotes.................................................. 39
I-3. La folie choisie et la mort, une forme d’échappatoire ............................................................ 48
CHAPITRE II : LA CHUTE DES DESPOTES ............................................................................... 55
II-1.La démythification.................................................................................................................. 55
II-2.Une perte d’autorité et de confiance du despote..................................................................... 59
II-3. Le recours à la force pour anéantir la tyrannie ...................................................................... 61
CHAPITREIII : LA NOUVELLE SITUATION DES PAYS ........................................................... 70
III-1. L’heure des autocritiques et d’une nouvelle offre politique................................................. 71
III-2. Le pouvoir du peuple ........................................................................................................... 73
III-3. Le désir de faire naitre une justice équitable ........................................................................ 75
TROISIÈME PARTIE: LES PROCÉDÉS D’ÉCRITURE DES ROMANCIERS POUR DÉNONCER
LA GESTION DES RÉGIMES............................................................................................................. 78
CHAPITRE I : LE FOU COMME PORTE-PAROLE DE SON PEUPLE ....................................... 80
I-1.Le fou à la recherche de la crédibilité ...................................................................................... 80
I-2. Le fou au cœur du combat pour la déstabilisation de la tyrannie ........................................... 83
I-3. Le fou, un guide moral ............................................................................................................ 86

115
CHAPITRE II: L’IRONIE (ET L’HUMOUR), UNE ARME DE COMBAT ................................. 87
II-1. Une intelligence douteuse des dirigeants............................................................................... 88
II-2. Des « dieux » vicieux ............................................................................................................ 92
II-3. Une réincarnation de l’enfant ................................................................................................ 94
CHAPITRE III : LE NARRATEUR ET LE RÉCIT ......................................................................... 96
III-1.Le narrateur hétérodiégétique ............................................................................................... 96
III-2.La narration autodiégétique................................................................................................... 98
III-3.La narration autodiégétique, une occasion pour se disculper ................................................ 99
CONCLUSION GÉNÉRALE ............................................................................................................. 103
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE ........................................................................................................ 108

116

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