La Longue Chaîne de L'ancre (Yves Bonnefoy)
La Longue Chaîne de L'ancre (Yves Bonnefoy)
LA LONGUE CHAÎNE
DE L’ANCRE
MERCVRE DE FRANCE
LE DÉSORDRE
Sur scène des hommes et des femmes, une quinzaine, serrés les uns contre les
autres, plusieurs tournés vers le centre du groupe qui lentement se déplace.
Tour à tour l’un d’eux se séparera des autres, fera quelques pas, parlera si c’est
là parler, puis il reviendra dans le groupe, à moins qu’il ne s’attarde à écouter
celle ou celui qui aura paru après lui. Les visages sont indistincts, on pourrait
les croire masqués.
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Elle a rangé
Les trois ou quatre photographies dans le tiroir,
Et lui a dit, souriante,
Renonce à te souvenir.
Nos mots ?
Ah, comme un tourbillon de fumée,
Et ces débris de papier carbonisé, notre vie,
Avec des étincelles encore.
Il prend le coffre.
Le bleu, le rouge les enveloppent.
Plus simple la couleur que même la vie.
À travers la couleur la forme se brise.
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Il crie, Ah je voulais
Qu’une voix entre dans l’univers !
Il se tourne vers son amie sur la grande plage.
Il la regarde, c’est déjà presque la nuit,
Ils vont, ils ne voient plus leurs pas sur le sable où un peu d’eau
brille.
Et elle, Oui,
Tu aurais donné notre vie
Pour la spirale du fût d’une colonne,
Tu aurais jeté à poignées
Notre vie, toute notre vie, dans cette forme,
Notre beauté à nous, tu l’aurais jetée
Dans le gouffre de formes rêvées pures !
Elle se tait,
Elle regarde la mer ou peut-être rien
Sinon la grande face qui monte
Devant ceux qui ne sont que leur douleur.
Elle s’éloigne.
Il ne la voit presque plus.
J’aurais dû être, dit-elle,
La folle que tu aurais aimée pour ses silences,
Ses bribes de chansons,
Ses pas dansant vers la fenêtre les jours de pluie,
Et alors elle s’arrête, en riant, elle se retourne.
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Ce panneau,
Devant le ciel, un rectangle
Coupé en deux par une ligne droite.
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Je suis sortie,
La neige barrait la terre.
La nuit restait ici ou là en flaques,
Le chemin boitait bas avec le corbeau.
Et je rêvais à des flammes immenses,
Je fomentais en rêve un autre ciel.
Je me voulais de toutes parts la hache
Qui cliverait la masse de ce qui est,
La hache sourde, infinie,
Dont on entend le bruit dans la vallée.
Je suis sortie, c’est dans le froid, je pleure,
Ô mon ami,
Je n’ai pour toi que ces lèvres gercées.
Un jour
Tu as cessé en moi d’être l’âme libre.
Et pourtant, sache,
On peut penser autrement,
Penser comme quand les choses sont vues dans une lumière de
plage.
Faire que les trois Grâces soient là,
Et Apollon et Marsyas le joueur de flûte.
Être
Comme une voix s’immobilise au sommet du chant,
Où d’autres la rejoignent. Un livre
Dont toutes les pages sont blanches.
D’aucuns diraient : voici des mains qui tiennent un livre,
D’autres : toutes les pages sont blanches.
D’autres : la beauté aujourd’hui,
Rien que cette eau toujours à se briser sur la plage.
Rien que sa frange d’écume.
Ce chant
Si au-delà de soi, tellement plus haut
Que respirer, que se souvenir.
Ce chant, l’oiseau blessé
Que déjà le sable recouvre.
Il remue par à-coups, il s’emplit de mort.
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Dieu,
Dieu des autres,
Regarde dans ma longue journée,
Regarde dans ma fatigue où personne ne vient me prendre,
Regarde dans ce sang
Dont je me suis tachée jusqu’à en mourir.
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Et ces journaux !
Nous en prenions des pages, nous en faisions des boules,
serrées,
Nous les poussions sous les bûches, qui prenaient mal.
Fumée, fumée notre vie.
Et maintenant le feu court dans l’image,
La flamme prend la bouche, prend le sourire,
Prend la main qui veut retenir l’étoffe au bas de l’épaule nue,
Prend le regard qui ne celait plus le désir.
Ah, souvenirs : notre Érèbe,
Un grand sanglot informe est au fond de nous
Te souviens-tu
De notre première chambre ! Bien triste
Le papier à fleurs de nos murs, nous avions voulu l’arracher,
Mais par-dessous c’étaient d’autres papiers encore,
D’autres, d’autres,
Et le dernier sur le plâtre gris, du journal,
Avec des mots du siècle d’avant nos vies
Que nous roulions sous nos doigts mouillés. Pour finir
Nous raclions le mur avec des canifs.
Tu riais comme moi, la nuit tombait.
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Elle rêve
Qu’elle est juchée sur l’échelle, elle frappe à la porte close.
Les moteurs vrombissent déjà.
Personne ne répond dans la profondeur de l’avion,
Et le monde décolle,
Elle reste là à flotter entre la naissance et la mort,
Dans le ciel calme,
Le ciel où juste quelques petits nuages se dissipent
Dans le bleu, c’est-à-dire Dieu, non, l’éternel.
Ils courent.
Des paquets d’écume les heurtent.
Le corps de la couleur entre les mains de la nuit.
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Et lui,
Il est debout dans sa mort
Comme un stylite.
Son âme autour de lui comme une fumée.
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Regarde,
D’abord le masque blanc puis le masque rouge
Mais dans l’échange des deux, vois mon visage.
Regarde,
Je penche sur le tien tous mes visages,
Nous te contemplons, souriants,
De toutes nos grandes mains je te soulève,
La terre se fait petite au-dessous de toi.
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Essaie de te souvenir
De cette fleur que je cueille.
Et elle :
Que faudrait-il que je sois pour que tu puisses m’aimer sans en
mourir ?
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(Ales Stenar)
I
On dit
Que des barques paraissent dans le ciel,
Et que, de quelques-unes,
La longue chaîne de l’ancre peut descendre
Vers notre terre furtive.
L’ancre cherche sur nos prairies, parmi nos arbres,
Le lieu où s’arrimer,
Mais bientôt un désir de là-haut l’arrache,
Le navire d’ailleurs ne veut pas d’ici,
Il a son horizon dans un autre rêve.
Il advient, toutefois,
Que l’ancre soit, dirait-on, lourde, inusuellement,
Et traîne presque au sol et froisse les arbres.
On l’aurait vue se prendre à une porte d’église,
Sous le cintre où s’efface notre espoir,
Et quelqu’un de cet autre monde fût descendu,
Gauchement, le long de la chaîne tendue, violente,
Pour délivrer son ciel de notre nuit.
Ah, quelle angoisse, quand il travailla contre la voûte,
Prenant à pleines mains son étrange fer,
Pourquoi faut-il
Que quelque chose en nous leurre l’esprit
Dans cette traversée que la parole
Tente, sans rien savoir, vers son autre rive ?
II
En ce temps-là j’habitais une petite maison isolée parmi quelques autres sur
une colline de sable et d’herbe courte et très claire. J’en sortais tôt le matin et
me dirigeais vers un restaurant que j’apercevais à un ou deux kilomètres, juste
de l’autre côté de la route qui suit à quelque distance la côte du Pacifique.
C’était pour moi un plaisir, voir ces voitures là-bas se croiser en silence sur tout
ce ruban de route au rebord de la campagne déserte, voir aussi les fenêtres du
restaurant dont les feux de la nuit étaient allumés encore, malgré la belle
lumière dorée des aubes de ce pays. Devant ces vitrages passaient des ombres,
celle d’une automobile qui s’arrêtait, d’une ou deux personnes qui
s’approchaient d’une porte. Je descendais par un chemin sans rigueur vers cette
vie qui semblait encore d’un autre monde, bien que le bruit m’en fût devenu à
un moment perceptible, puis se fût accru par degrés ; et les événements de ces
minutes paisibles, ce n’était jamais que l’étoile brusque d’un pare-chocs se
heurtant à un rayon de soleil ou, sur la longue et basse montagne bleue que je
laissais à ma droite, l’enflammement passager d’un champ de moutarde. En
bref, la vie quotidienne de la lumière, quelque chose comme une intimité
surprise mais qui d’emblée voulait bien, et rassurait. La lumière était mon
amie, elle resterait avec moi tout ce jour encore.
Mais ce jour-là, un dimanche, quel changement après tous ces matins qui
avaient été les mêmes, une façon pour le temps de couler sans bruit, comme
ces courants que l’eau a parfois au milieu des plages quand la marée se retire !
La route que je pouvais, de la distance où j’étais, suivre des yeux sur des
kilomètres était tout à fait sans voitures. Et à la place de ce flux régulier des
autres jours je distinguais des groupes de ce qui semblait bien être des enfants,
groupes sans nombre qui allaient tous dans le même sens et, surgissant de sous
l’horizon du nord pour se perdre à celui du sud, paraissaient d’autant moins
relever de la réalité ordinaire qu’ils occupaient fantastiquement toute la durée
de leur passage sur terre à faire avancer à divers niveaux dans le ciel de grands
ballons de couleurs nombreuses, souvent brillantes, et de formes encore plus
étonnantes. Certaines de celles-ci très pures, les cinq corps simples, une parfaite
beauté de plans et d’arêtes au service d’une matière, étoffe sans doute,
translucide ; et d’autres complexes, enchevêtrées, même parfois vaguement
bouffonnes avec alors des prolongements sans raison visible, bras et jambes
nantis de bracelets ou de souliers de lumière. Les enfants retenaient ces ballons
par des fils qui leur assuraient un semblant de liberté, vécue avec bonne
humeur. Et si quelques-uns de ces frêles aérostats suivaient simplement, à la
verticale, le petit être, là-bas, qui en avait le contrôle, d’autres titubaient,
trébuchaient en riant, dragons gauches et débonnaires, et d’autres enfin
semblaient errer d’un point à un autre du cortège sinon même des deux côtés
de la route. Brillaient les fils de soie, s’opacifiaient ici ou là le rouge grenat, le
bleu violacé ou le jaune d’une de ces toiles gonflées comme des voiles,
s’entrechoquaient quelques-unes d’elles.
Et je me posai des questions. N’avais-je pas su noter les idées que j’avais eues
en cette matinée de Californie, avais-je alors trop imprudemment fait
confiance à ma mémoire, et une pensée qui avait du sens et aurait maintenant
du prix s’était-elle ainsi bien réellement évaporée du griffonnement de ces
pages, me laissant privé, à jamais peut-être, de ma vérité la plus essentielle ? Ou
avais-je rêvé, au moment même où j’écrivais ou croyais écrire ? Ce grand
cortège, aussi fantastique me parût-il, avait bien eu lieu dans ce qu’on appelle
la réalité éveillée, je le voyais bien trop clairement — je le vois maintenant
encore —, mais au-delà ? Au-delà dans l’esprit qui interprète les signes ? Au-
delà dans les souvenirs, les fantasmes — et les illuminations mais tôt après les
censures — que réveillent avec violence les événements imprévus ? Mes trois
pages de notes ne ressemblaient à rien tant qu’à ces mots sans haut ni bas, sans
forme ni contenu, qu’en se réveillant le matin on découvre avec déception sur
la feuille où pendant la nuit on les a notés, au débouché d’un grand rêve.
Que fut ce rêve ? Eh bien, d’un cortège encore, mais celui-ci sur un étroit
sentier de montagne. Et d’écoliers cette fois encore, et de leurs ballons, mais
dans une nuit épaisse et sous de grands vents. Les enfants — oui, tout à fait des
enfants, on est encore plus jeune ici que sur l’autre route —, c’est sans hésiter
pourtant qu’ils grimpent ces pentes on ne peut plus escarpées, où à des
moments le passage est si étroit, entre deux rochers dont l’un surplombe le
gouffre, qu’il faut qu’ils se bousculent pour ne pas rester sans fin sur ce seuil, si
vertigineux, de plus avant dans la nuit. Ils vont, les yeux baissés. Au-dessus
d’eux la masse presque invisible de ces ballons dont eux aussi retiennent le fil
qui parfois casse, sous la poussée du vent, aveugle là-haut, étrangère au monde.
Et moi, tantôt je suis repoussé au bord du sentier par leur avancée
innombrable, tantôt je puis aller parmi eux, partageant alors les trébuchements
de leur fatigue, percevant leur essoufflement, entendant ici ou là dans leur
foule des rires brefs, de brusques débuts de chants qui s’interrompent tout aussi
vite, et aussi des cris de souffrance, aussi des pleurs. Bruits dans l’espace de ces
ballons qui se cognent, qui craquent, qui se déchirent, qui rebondissent sur les
ondes d’air noir du ciel. Furtives traînées de feu à leurs flancs où brille alors, un
instant, un peu de rouge ou de jaune. Et parfois le fracas d’un éboulement plus
haut, bien plus haut, dans la montagne, mais tout cela, tout cela toujours, du
silence. Le plus vaste des ballons vient de passer au-dessus de moi, visible
seulement par sa partie la plus basse, un filet que des flammes enveloppent sans
qu’elles l’aient embrasé encore. Plus tard je l’apercevrai à nouveau, il semble
s’être arrêté au-dessus d’une terre qu’on ne voit pas, que l’on n’atteindra jamais
peut-être, dans les cailloux, sous cette fois tout le ciel, toutes les étoiles. Et voici
qu’un enfant essaie de revenir en arrière, malgré l’étroitesse de la voie — vers
qui ? Il se heurte aux autres, eux si requis par la difficulté d’aller de l’avant et de
retenir leurs ballons qu’ils ne le voient même pas. Je le prends par un bras, je le
retiens. « Où vas-tu ? » lui dis-je. Il lève vers moi deux yeux agrandis par une
pensée dont jamais je ne saurai rien.
Et je lui ai demandé encore : « Comment t’appelles-tu ? » Mais sans
répondre, et me regardant toujours, de ses yeux pensifs, il secoue la tête.
Une scène était dressée dans une clairière. Très rudimentaire, des piquets qui
supportaient, de guingois, une demi-douzaine de planches, et trois ou quatre
mâts inégaux pour élever au-dessus, entre scène et ciel, un vaste chiffon délavé,
troué. Derrière, c’étaient encore les arbres, troncs hauts serrés, vite sombres. La
scène n’était guère qu’à un mètre du sol. Les enfants y grimpaient et en
dégringolaient aisément, une petite fille venait d’en sauter à pieds joints mais
elle avait trébuché, elle s’était presque étalée contre le dos d’un petit garçon en
chandail rouge. Rires. Le garçon se retourne, il fait mine de donner des coups
de poing, elle crie, elle fait semblant de crier.
Puis elle met son pied dans ses mains à lui, qu’il a jointes, elle s’arc-boute,
elle est à nouveau sur la scène, elle se retourne vers l’audience, s’il en est une.
« Je suis la reine, s’exclame-t-elle, tu es le roi. » En effet, ils étaient la reine et le
roi, la révélation avait eu lieu, l’épreuve était terminée, la nuit pouvait tomber
ce matin-là, le feu cesser de lover son chemin de mort dans l’en dessous des
feuilles mortes, des pierres.
Le grand prénom
C’étaient des sons extrêmement monotones : syllabes enchaînées chacune à
la précédente sans jamais la moindre interruption, simplement parfois de légers
gonflements de la matière sonore comme si une émotion s’y marquait ; et on
comprenait alors qu’il y avait un appel dans la voix de cette femme, là-bas. Là-
bas ? C’était loin, certainement très loin derrière le rideau d’arbres qui fermait
le jardin, du côté du ciel.
Et lui, qui approchait du jardin, c’était de bien loin aussi qu’il avait entendu,
qu’il écoutait, et il pressait le pas pour entendre mieux, pour arriver là d’où la
voix s’élançait, ou au moins pour franchir les grilles avant qu’elle ne se tût.
Mais elle continuait, semblable, était-ce sans fin, à ce qu’elle avait été depuis
l’origine sans doute : diphtongues où prédominaient les a, les i, où toutefois
paraissaient les autres voyelles et même, assez rarement, ce qui eût pu être une
sorte d’e, d’e muet, et alors une ombre de syncope. Fatigue d’un bref instant,
inquiétude ? Mais non, la grande voix se ressaisissait aussitôt.
Il écoute — mais là, tout près, il entend un tout autre bruit, celui d’une
branche basse qui casse, et voici que paraît, à trois pas, une petite fille, qui a
son âge. Elle porte une robe blanche qui s’élargit autour de ses pieds dont il
entrevoit les bottines, bleues mais tachées du vert des herbes foulées. Ses
cheveux sont en désordre, l’effet sans doute de ces fourrés dont pointent
partout les ramures. Elle l’a vu, elle le regarde, étonnée à moins que ce ne soit
vaguement songeuse. Puis elle s’assied sur une pierre. Derrière elle tout un
emportement du soleil, des milliers de petites taches d’ombre qui bougent
parmi les feuilles qui bougent, puisqu’il y a maintenant comme un peu de
brise, ce qui rend plus pressante encore l’odeur infinie du parc. Que de
corolles, dans ce parfum, que de grappes légères dont la couleur aussi semble
s’échapper ! Et tout cela comme une voix encore mais chuchotée, car l’autre
voix là-bas s’élève toujours haut et clair dans la lumière au-dessus des arbres.
Le petit garçon regarde la petite fille. Et elle, qui dispose à son côté un petit
panier, un plat recouvert d’une serviette, un flacon, des verres, continue de le
regarder en silence, et de façon presque sévère. Il s’assied lui aussi, non, il se
met à genoux, à deux pas d’elle.
— Elle t’appelle ?
— Oui, c’est mon nom. Et elle, c’est ma servante, qui a été ma nourrice. Je
suis la fille du roi. Et je suis sortie ce matin, je ne sais pourquoi, du jardin du
palais du roi mon père. Là-bas, de l’autre côté des grands arbres, c’est le jardin.
Ici, c’est peut-être aussi le jardin mais entre là-bas et ici il y a un très long
grillage, que l’on m’a toujours dit de ne pas franchir. Toutefois il y a un trou
dans le grillage, et je me suis risquée par ici avec mon quatre-heures. J’ai
marché longtemps. »
Elle soupira.
De fait la voix ne cessait pas de jeter dans l’air maintenant plus sombre ces
syllabes où les a prédominaient, mais où les i se faisaient peut-être plus
nombreux, parmi d’autres sons qui eux étaient à la fois du vide et du plein,
comme quand de l’eau heurte des pierres. Le flux de la voix ne décroissait pas,
cependant, plutôt les rives s’en étaient-elles élargies, on sentait bien que l’appel,
en sa confiance ou en sa détresse, comment savoir, prenait à témoin tout un
horizon de montagnes bleues au-delà de bois très serrés, très verts, entre les
cimes desquels émergeaient des frontons, des dômes.
— Oh, il est bien long, c’est vrai, murmura la petite fille. Quand je suis née
le roi mon père trouva que j’étais si belle ! Soixante-douze fois plus que Dieu,
s’écria-t-il. Et comme le nom de Dieu a soixante-douze syllabes il fallait donc
que mon nom en eût soixante-douze fois soixante-douze. C’est au moins ce
qu’il pensa pendant la première semaine.
— Ah, et après ? s’exclama le petit garçon en s’asseyant cette fois aux pieds
de la petite princesse.
— Après ? Le roi mon père estima que j’étais soixante-douze fois plus belle
qu’il ne l’avait cru le premier jour, et qu’il fallait donc que mon nom… »
— Je ne veux pas que tu rêves en ce moment, lui répond son ami, car alors
je n’existerais pas et j’en serais triste.
— Ah, moi aussi, s’écria la petite princesse. Comment faire pour que tu
existes vraiment ?
Elle le regarda avec intérêt. Mais la voix ne se lassait pas. La princesse ouvrit
son panier, en tira deux tartines de pain beurré, du sel dans un cornet de
papier, des œufs durs dont il n’y avait plus la coquille. Ils mangèrent cela, et
aussi des grappes de raisin, en silence. Ils burent du flacon, ils remirent les
verres dans le panier. Il faisait sombre.
Elle se leva, ramassa son panier et le flacon, fit au petit garçon la plus
gracieuse des révérences, et tourna le dos et disparut derrière les buissons qui
étaient noirs maintenant, puisque la nuit tombait de toutes parts sur le monde.
Les arbres
Il repoussa du pied la barque, qui s’éloigna du rivage et prit le fil du courant,
le laissant à jamais au pied de ces grandes roches. Et lui, qui avait tout de
même ramé assez longtemps, depuis cette heure de la veille où il avait entrepris
la traversée, il s’ébroua d’abord d’un léger vertige puis il franchit ce premier
escarpement, ce qui lui fut facile : quelques-unes des pierres ayant entre elles
comme des marches, encore qu’étroites et irrégulières. Pauvre, et pourtant
presque bleue, l’herbe qui poussait entre ces dalles. Le vent y avait déposé du
sable, petites plages ocre rouge que des fourmis traversaient. Il en observa une,
tout un moment, qui zigzaguait il eût dit pour rien. Puis il fut au sommet, il se
redressa, il regarda l’horizon.
Et voilà qu’il fait quelques pas, bien qu’il n’y ait pas de chemins dans cette
herbe du bout du monde — dans ce silence —, et il arrive bientôt devant un
chêne, il s’arrête, il le regarde, il attend : et c’est parce que cette majesté, cette
beauté lui demande d’attendre, et même de s’asseoir, ce qu’il fait, sur une des
pierres qui affleurent, il s’en aperçoit maintenant, au travers de la nappe
d’herbes, mais sans la déchirer, ou à peine. Que faire, toutefois, quand on est
assis au pied d’un grand arbre ? Quand on entend dans ses branches une
agitation légère, d’oiseaux peut-être, de feuilles que remue une faible brise ?
« Compte-nous, compte-nous », semble lui dire un brin d’herbe. Il compte un
peu, mais il a plutôt envie de faire à deux mains un trou dans le sol, d’en
dégager la terre brune, qui semble fraîche, puis de s’allonger dans cette herbe,
de placer dans son échancrure son visage.
Un enfant en effet, en culotte courte, pieds nus, les genoux tachés de rouge.
Son front est bas, sur lequel des mèches retombent. Son expression est
boudeuse, sinon hargneuse. Il tient devant lui ses deux mains fermées sur on ne
sait quoi, il s’approche, très près, trop près, il regarde l’arrivant – - est-ce le mot
qui convient ? – - dans les yeux, avec insolence, puis ouvre ses mains,
brusquement. Cette chose cachée, ce sont des billes. Et même une d’elles
tombe, qu’il ramasse, bien difficilement à cause des autres qui sont au point de
lui échapper. Mais voilà qui est fait, il se redresse. « Tu viens jouer ? » dit-il.
Hésite, hésite fort, celui qui est ainsi questionné. Puis il répond : « Non, je
ne veux pas. »
Et une heure ou deux après, il est midi dans le ciel, en chemin il a aperçu des
arbres, des boqueteaux, mais ne s’en est pas approché, et le voici maintenant
qui passe sous un grand orme, à moins, cet orme, que ce ne soit, et immense,
un arbre fruitier d’espèce inconnue : tant on dirait que ce sont des fruits ces
taches de couleur qui scintillent ici ou là dans l’herbe. Le petit garçon passe
sous l’orme, il est depuis un instant dans son ombre, qui est fraîche, agréable, il
a envie de s’arrêter, de se reposer, mais il entend rire. Un rire léger, haut perché,
peut-être ironique. Qui rit donc ainsi, dans ce lieu désert ? C’est certainement
là-haut, dans les branches ? Il lève la tête.
De fait, une petite fille est là, à califourchon sur une branche, ses jambes
nues. Elle a de grands cheveux en désordre, avec pour robe une sorte de chiffon
rouge. Et de sa main tendue, de son index pointé, elle désigne droit devant elle
on ne sait quoi, en riant. « Ah, qui es-tu ? » s’exclame-t-il. Elle le regarde. « Je
ne sais pas, dit-elle, je joue. » Et elle ajoute, vite : « Je joue à attendre. » Après
quoi un petit silence puis ce même rire léger, un peu suraigu.
Il ne rit pas, lui, il est triste. « Qui es-tu ? » demande-t-il à nouveau, et c’est
comme s’il suppliait.
Mais elle ne répondra plus, elle a baissé son bras, refermé sa main, elle
regarde ses doigts, son poignet, toute songeuse, et encore ce rire, et une minute
ou deux après, même chose. Il s’éloigne.
Et ses pas sont désormais plus lourds, avec des haltes, car il entend à des
intervalles variables le rire de la petite fille là-bas dans l’arbre, et il se retourne
alors, il voit le grand orme se détacher sur le ciel, puis se faire moins distinct et
même peu discernable quand par un effet de distance d’autres arbres de plus
loin que lui ou plus près se mêlent à son image. À un moment il ne le
reconnaît plus, et le rire aussi s’est effacé du silence de tout, sinon de son cœur.
Ah, quel grand arbre ! Il monte dans le ciel comme une fumée. Il a pourtant
d’épaisses branches bleues qui sont comme des bras qui s’ouvrent de toutes
parts, on dirait pour étreindre, on ne sait qui, pourtant, dans ce ciel où il n’est
personne.
Et d’ailleurs cette petite musique, à des moments. Tels ces minimes flocons
de nuée blanche qu’elle voit qui passent dans le ciel bleu. Qui passent, non. À
peine apparus — sur la gauche — ils se dissipent, ils n’atteignent pas cette part
du ciel que cache la porte sur la droite.
Cinq, six musiciens emplissent la porte. Serrés les uns contre les autres, se
bousculant, chacun poussant sa tête entre les têtes des autres parce que lui aussi
veut voir là-dedans, là où elle est, veut la voir, elle qui les voit : et même si
l’embrasure est grande c’est peu, pour tant d’instruments. Le violoniste s’est
jeté à terre, il glisse son violon sous les pieds des autres, il travaille de son archet
la petite boîte mélodieuse qu’il a quasiment réussi à faire entrer dans ce
vestibule. Que ses bras sont longs, et qu’est belle sa mélodie, bien qu’à tout
instant cet idiot éclate de rire !
Mais le flûtiste a sa jambe au-dessus de lui, et sa flûte aussi serait dans la salle
s’il ne fallait pas que le hautbois et les cymbales, et l’humble pipeau et le fier
tuba n’aient leur place, et la viole de gambe, et aussi le tambourin, que le
tambouriniste est obligé de tenir très haut pour qu’il soit visible, mais c’est vrai
que ses bras à lui tout autant n’en finissent plus.
Sûr, la claveciniste aura de la boue sur ses longues jambes. Mais voici qu’un
clairon, ou bien c’est un cor de chasse, a passé sa face hilare dans ce désordre
qui, c’est le mot, enchante sa spectatrice. Voyez-la, qui regarde, bouche bée !
Et ne croyez pas qu’elle sache distinguer le pipeau du clavecin, mais à quoi
bon savoir quand on n’a pas de temps pour que ça ait sens ? Elle apprend à ne
pas savoir.
Et d’ailleurs les musiciens sont déjà partis, avec leurs harmonies, leur
cacophonie. Il est même assez peu probable qu’ils soient venus, les nuages
blancs sont trop paisibles, la petite bosse du pied droit touche trop
éternellement la petite bosse du pied gauche.
Le peintre dont le nom est la neige
I
La neige est donc venue cette nuit avec dans ses mains la couleur.
Adam et Ève passent sur le chemin, chaudement vêtus. Leurs pas ne font
aucun bruit dans la neige qui couvre l’herbe.
Et la brume écarte pour eux de légers rideaux, c’est une salle parmi les
arbres, puis c’en est une autre et une autre encore.
Personne n’est jamais venu dans ces bois, pas même celui qui donne nom et
s’angoisse d’avoir donné nom et en meurt,
Son visage est sans fin, ses mains sans nombre, il se lève, il passe à gauche et
à droite de moi, et au-dessus de moi par milliers de flocons qui se font de plus
en plus serrés, de plus en plus clairs. Je regarde derrière moi, c’est partout la
neige.
Son pinceau : une fumée de la cime des arbres, qui se dissipent, qui le
dissipent.
III
Leur raisonnement, c’était que Dieu ne peut désirer que nous lui donnions
un nom, car l’idée de nom suggère celle de sujet, de verbe, de prédicat, on va
donc vouloir que Dieu soit ceci ou cela, on le cherchera pour ce faire dans une
de nos perceptions, qui s’opposera à d’autres, on se battra pour l’une ou l’autre,
on s’entre-déchirera en son nom ! Un nom pour l’absolu, ce n’est pas la
désignation, encore moins la célébration, c’est le piège que nous tend, hélas, le
langage. Le nom de Dieu est le mal. Dès que Dieu a nom le blé brûle, on perce
le cou de l’agneau.
Leur solution fut d’écarter de leur vie plus encore ces occasions qu’ils
n’avaient que trop d’aimer ceci ou cela du monde. Ils firent indéfiniment le
vide dans leurs journées, dans leurs nuits. Ils le firent aussi dans leurs paroles.
Ils renoncèrent aux arts qui représentent, et même à celui qui évoque et
semblait grand de ne vouloir qu’évoquer, avec ses fiévreux et naïfs
emportements d’enthousiasme. Ils renoncèrent à tout ce qu’ils pouvaient
craindre sérieux, car le sérieux s’attarde à des affections, à des valeurs, à des
souvenirs. Faute de pouvoir s’aveugler vraiment, se taire vraiment, ils
organisèrent ce qui pouvait sembler des spectacles, mais de ceux auxquels on ne
jette qu’un bref regard en passant, inintéressé, parce qu’on continue de vaquer
à ses autres tâches. C’était sur la rive, de préférence la nuit. Des hommes
déchargeaient de quelque bateau de grands coffres. Ils les empilaient sur le quai
que trempaient des flaques. Ils les déplaçaient, lourds comme on sentait qu’ils
étaient de grandes barres de fer qui remuaient dans leur être clos. Voilà qui est
« jouer à Dieu », disait-on. Il valait mieux jouer à Dieu que le vénérer car on
vénère par métaphore, et la métaphore fragmente, et le fragmenté est la mort.
Ils résolurent de mourir, car Dieu, c’était trop pour vivre. D’aucuns se
suicidèrent sans plus tarder. Beaucoup d’autres s’appesantirent dans une
indifférence méfiante. Et ces derniers moururent aussi, leur heure venue. On
voit les restes de leur civilisation dans cette île. Ce sont de beaux temples, bien
qu’en ruine. D’admirables statues sont encore sur leurs parois, souriantes
souvent, yeux décolorés, mains longues et souples. Certaines sont d’hommes et
de femmes nus avec grande innocence dans leur maintien mais aussi quelque
chose de bien triste, comme s’ils pressentaient ce qui allait advenir. Faut-il
penser, quel paradoxe, que cet art était trop beau, apportait trop de joie ? Il
apparaît en tout cas qu’il y eut un jour dans ces lieux un être de foi étrange et
funèbre qui décida que l’humanité est coupable d’avoir autour de soi et en soi
des objets que l’on puisse aimer, des êtres dont on puisse prendre avec bonheur
les mains dans les siennes : sources dont on puisse boire l’eau fraîche. Dieu est
davantage, s’écriait-il. Sans comprendre qu’à mettre le feu à tout il donnait
encore à son dieu des noms, incendie, mort ; et trahissait celui qui, peut-être,
avait besoin que l’on inventât pour lui le bonheur ; un dieu qui eût aimé
partager son nom avec tout et rien sur la terre : étant alors le champ de blé,
étant le soleil, étant la chevelure éparse dans la pénombre du lit, étant à l’infini
les sautes du vent, le brin d’herbe.
II
Nous sommes descendus des hauteurs, vers le rivage. La chapelle est bâtie
tout au bord de la plage, c’est en fait une simple hutte de pisé, avec une petite
fenêtre que divise à la verticale un barreau de fer. L’herbe pousse abondamment
tout autour, elle envahit même la porte, il faudra peiner un peu pour l’ouvrir.
Un palmier étend son ombre précaire sur le toit, qui est de tuiles et réparé avec
des branchages. Il est presque midi. Mon guide, mon ami, tourne la vieille clef
dans la vieille serrure, et nous entrons. Dans la salle, rien qu’un sol de sable très
clair, quelques oranges séchées, déjà presque bleues, poussées dans un coin, et
en face de nous, posée à terre, on croirait abandonnée, une statue ou plutôt
l’ébauche d’une statue. La tête du saint n’a pas même été commencée, en effet,
on ne distingue dans ce billot de bois sombre que la forme du corps, que le
sculpteur, dirait-on, voulait camper debout, une jambe en avant, le torse nu
au-dessus d’un de ces longs pagnes qu’on voit aux porteurs d’eau ou aux scribes
dans cette Égypte qui, certes, n’est pas si loin : là-bas au sud, seulement à deux
ou trois jours de navigation incertaine, ces autres sables et palmeraies dont
l’odeur est souvent perçue dans l’île où nous sommes, elle la grande île face au
grand fleuve, elle la montagne qui entre le rien et le rien s’élève dans des nuées.
Je pose la statue, je lève les yeux, je regarde autour de moi dans la salle, rien
d’autre pour retenir l’attention, si ce n’est la couleur qui s’écaille auprès des
poutres de la charpente, là où de l’eau s’infiltre aux heures de pluie, sans doute
rares. Le battant a été presque tout à fait refermé, rien qu’un rayon mais
intense, presque aveuglant, passe là entre son bois sombre et le mur. Quant à
mon guide, il est ressorti, je crois l’entendre qui parle avec quelques enfants au-
dehors.
J’ai vu ces enfants, tout à l’heure. Le plus grand sur sa bicyclette, mais un
pied demeuré au sol, traînant une vieille savate, zigzaguant près de ses amis. Et
les deux ou trois autres si jeunes que l’un au moins va nu, dans la lumière.
Leurs corps sont comme le bronze de statues que l’Égypte n’aurait pas eues,
coloré comme il semble l’être par les feux d’un soleil couchant. Je me suis dit
au passage qu’ils savent, eux ; ou tout au moins n’ont pas tout à fait oublié
encore.
PASSANT, VEUX-TU SAVOIR ?
I
Ce qu’il lisait ?
« Dieu ne signifie pas,
Dieu seul.
Dieu est la seule réalité qui ne soit que chose »,
L’étudiant réfléchit,
Puis, qu’a-t-il entendu ? il a tressailli,
Il s’est levé, il s’éloigne de l’âtre.
Il éteint deux ou trois de ses faibles lampes.
Plus guère maintenant que la pensée
De ces braises éparses, parfois des flammes,
Qui trace sur le sol les mots du feu.
Certes, il y a quelque lune, dehors,
Comme dans la littérature, celle qui
Aime donner du sens à la pluie, au vent,
Mais dans l’agitation du ciel, à chaque instant,
Des nuages la couvrent. Et celui qui écoute
Ces rumeurs de la nuit se souvient, peut-être,
D’autres, dans son enfance. Il ne dormait pas,
Il écoutait
Des trains venir de loin dans l’ailleurs du monde,
Et passer, au bout des jardins de sa banlieue,
Avec ce bruit qui a une raison d’être
Et fait ainsi du bien, et rend au sommeil.
Et cette fois,
Il a très peur, soudain, il se décide,
Ouvre grand la fenêtre. À dix pas
De lui, une phosphorescence. C’est une femme,
Vieille, en haillons. Haute et courbée,
Avec des mains qui bougent, l’une tenant
Encore une poignée de petits cailloux.
Cette femme, du gris, du jaune presque du rouge,
Agrippés l’un à l’autre dans ce qui semble
Une figure peinte, sur des crevasses,
Avec autour de soi les plis de la pluie
Comme un châle, ou plutôt une mandorle.
Qu’est-ce que cette vieille femme ? Il l’a déjà vue,
Il sait qu’il a déjà pris ces mains maigres
Dans les siennes, sur une table. Il se souvient
Qu’elles étaient noircies par la fumée
De ces feux d’autrefois, au ras du sol,
Sur lesquels on déplace des chaudrons,
Mains, pourtant, ailleurs dans ses yeux, de petite fille.
Qui es-tu, lui demandait-il, ô vagabonde ?
Ils tomberont
À un moment ou un autre, loin là-bas.
Ils seront à genoux, se regarderont.
Ravinée est la face de la femme,
Qui es-tu, lui redira-t-il, mais, gracieusement
Et même souriante,
Elle ôtera la tiare de son front,
Elle la posera près de lui dans l’herbe.
Puis se redressera et s’éloignera,
Après être restée un instant, toutefois,
Immobile, puis s’être détournée,
Penchant sa tête sur son épaule
Comme le font les petites filles
On ne sait si c’est par coquetterie ou par souffrance.
Et lui,
Penché sur cette tiare dont l’énigme
Brille à travers les feuilles et les tiges
Des hautes herbes que l’eau brouille, lui, il sait
Que, prendrait-il
Une de ces lumières dans ses doigts,
Non, elle ne le brûlerait pas,
Et elle resterait droite.
Cette tiare,
Ce n’est guère, pourtant
Constate-t-il,
Qu’un accessoire de théâtre : deux anneaux,
À la fois rapprochés et séparés
Par quatre ou cinq attaches de fil de fer.
L’un, c’est pour ceindre la tête,
L’autre pour soutenir les sept godets
Où ne cesse de bouillonner une sorte d’huile.
PRESQUE DIX-NEUF SONNETS
TOMBEAU DE L.-B. ALBERTI
Ne change rien,
Disait-il à son maître d’œuvre, sinon la mort
Ravagera les nombres, tu détruiras
« Toute cette musique », notre vie.
Et tu la désignas mystérieusement
Parce qu’être compatissant est le mystère
Même, ce qui permit à ces trois lettres,
Passant,
Regarde ce grand arbre et à travers lui,
Il peut suffire.
Philosophe,
As-tu chance d’avoir l’arbre dans ta rue,
Tes pensées seront moins ardues, tes yeux plus libres,
Tes mains plus désireuses de moins de nuit.
L’INVENTION DE LA FLÛTE
À SEPT TUYAUX
Toujours nous parlons de lui, ou plutôt en lui. Quand nous formons des
projets, quand nous aimons.
Quand nous aimons, car aimer, un être, un chemin, une œuvre, c’est voir
que cette ligne là-bas, si loin à l’avant, cette ligne toute lumière, est tout autant
ici même à les traverser, les retraverser, comme sur la plage la mer vient et
revient dans le sable, y soulevant puis y laissant retomber l’algue remuante, la
vie obscure.
Je prends ce chemin, il est étroit, il s’enfonce entre deux petites buttes, des
arbres l’enveloppent aussi, se resserrent autour de moi, au-dessus de moi, j’ai
bonheur à le savoir familier, avec ces mille vies de sa profondeur qui se sont
habituées à moi. Mais plus bas que les pépiements, les ébrouements, les envols,
ce son léger mais ininterrompu que j’entends, c’est le « là-bas » des collines de
l’horizon qui, bien qu’invisible, m’accompagne. Tenant cet instant présent, cet
instant d’ici, en ses mains que j’aperçois, bleues ou ocre rouge, dans une
déchirure des pins et des petits chênes.
Avec le ciel au-dessus d’ici pour me rappeler que le ciel est également de là-
bas, qu’il peut voir par-dessous la ligne où, pour nous ici, ce qui est a cessé
d’être visible.
Et le cri de cet oiseau qui reprend, qui est un appel. Sans doute vient-il de
cet autre monde, il en rapporte l’or, quelque paille, au plus creux de son nid
que l’on ne voit pas.
Et lumière de l’horizon cette eau qui tarde à s’évaporer, Dieu sait pourquoi,
dans les flaques de sous nos pieds.
Dieu ? C’est-à-dire l’averse qui a choisi de tomber ici. Elle qui aurait pu
tomber un peu plus loin dans ce petit bois : en cela le hasard, en cela divine.
Qui a pensée de l’horizon n’a pas de dieu : ces lointains lui suffisent, qui
glissent du bas du ciel comme une eau sur les signes que trace ce petit enfant
dans le sable.
Et cette eau se gonfle soudain, la vague efface les signes, c’est la fin de
l’après-midi, l’enfant remonte du bruit de fond de la mer parmi à nouveau des
voix, et de grands corps dénudés.
Horizon comme cette pierre que je retire de la vase, avec dans ses creux
l’odeur du sel.
Horizon dans le mot que je vois briller sous les autres, quand l’inconscient à
sa marée haute vient laver d’eau claire les phrases que j’ai posées juste à sa
limite, pour voir. Algues soulevées et qui retombent, paroles qui se défont mais
avec à leur surface, un instant, la brume de sel d’une eau qui est peut-être le
ciel.
Les mots n’offrent le plein de leur sens que si c’est « là-bas », à un horizon,
que nous contemplons ce qu’ils disent. Ici nous voyons trop en détail, la pensée
se loge dans des aspects trop nombreux, s’y déploie en trop de formules : et
tout est ainsi livré au désir de posséder, de comprendre. Là-bas le tout prime
sur les parties, les choses en redeviennent des êtres.
Comme chez Proust quand il voit sous le ciel « les clochers de Martinville ».
Et c’est toute son existence à venir qui en est affectée, déjà. C’est avec la
mémoire de ces êtres de l’horizon qu’il va en regarder d’autres qui, eux, ne sont
que d’ici : cherchant cet or, leur présence au loin, dans le vaste nouveau
creuset.
Le bleu des lointains dans les mots aussi, comme le sens rêvé dans la chose
dite.
Je crois que je dois à peu près tout à des horizons de mes premières années.
Horizons soit lointains soit proches, soit ouverts, sous de grands nuages, soit
retirés dans la boucle de la rivière aux eaux sombres.
Et avec ma plus grande dette — ce mot, parce que je sais qu’il faudra bien
restituer, au monde du dernier jour, ce qu’eau et feu, et ciel et terre, nous
donnent — envers un lieu de si près de moi que j’aurais pu, si j’avais été
quelqu’un d’autre, décider qu’il était l’ici, l’ici même. Car c’était le sommet
d’une longue colline basse, à rien qu’une heure de marche : où un certain
grand arbre, à contre-jour sous le ciel, était assez distant pour se signifier absolu
et cependant assez proche pour paraître un point de ce monde. Que l’on
parvienne à son pied, dans la chaleur de l’après-midi, déclinante, et il ne serait
pas trop tard pour découvrir d’en dessous ses grandes branches la vallée
jusqu’en cet instant inconnue et la maison familière.
Il est si facile de se mettre à mal rêver, quand l’horizon est trop loin ! Ou
quand il est tout à fait bas sous les buissons d’une vaste plaine ou, pire, quand à
bonne distance il enchevêtre des collines peu élevées où jouent des ombres et
des rayons avec ici ou là un champ de vive couleur. Si autres que les nôtres sont
alors son étincelance, ses flaques, ses restes de nuit incompréhensibles dans ce
qui semble ses failles ! On peut imaginer qu’il n’est pas une ligne mais un pays,
avec un peu de celui-ci en deçà, de notre côté, et un peu de l’autre. Pays dont
les choses, les habitants, que l’on aperçoit avec des jumelles, sont, d’évidence,
occupés à une vie tout à eux, une vie ni d’ici ni d’ailleurs, ni du monde connu
ni des mondes de l’inconnu. Qui sont ces êtres ? Nos chemins ne mènent plus
jusqu’à eux. Et leurs chemins à eux ne vont guère loin, de l’autre côté, là où
c’est notre pays d’ici que probablement nous retrouverions à mesure si nous
allions par là-bas, traversant sans le voir l’espace où l’autre pays se situe.
Le pays de l’horizon ! Ces caravanes qui cheminent entre notre terre et une
autre. Ces fuites en Égypte, dans nos jumelles, qui passent de l’autre côté d’une
longue dune pour reparaître plus loin. Cette insuffisance désespérante des
jumelles. À peine un point lumineux les visages là-bas. On peut même en venir
à croire que ce ne sont pas des visages, tant de rayons émanant d’eux, se
heurtant à d’autres ! Peut-être des masques d’or. Peut-être des yeux qui se sont
accrus dans les visages jusqu’à effacer le dessin qui même là-bas réduit ceux-ci à
ce que nous sommes.
Une définition du langage : un ici qui respire et expire l’ailleurs, méduse aux
dimensions d’une mer qui serait le monde.
L’écriture de poésie ? La terre de sous nos pas mais trempée comme après
l’orage, creusée par de grandes roues qui ont passé, se sont éloignées. Terre tout
ornières dont de brèves lueurs remontent.
Dans le récit de Melville le voyageur dont celui-ci dit qu’il s’est mis en route,
de Pittsfield vers Mount Greylock, par fascination pour une vitre qui à des
heures s’enflamme sur son horizon quotidien. Heureux ceux qui vivent là,
pense-t-il. Et il arrive à cette maison, il en pousse la barrière, entre dans une
salle, voit à sa croisée une jeune fille qui regarde avec grand désir sa maison à
lui, loin là-bas dans son autre monde. Pourquoi repart-il alors ? Par sympathie,
par amour. Ne fait-il pas un grand don, peut-être le don suprême ? Il offre de
ne pas éteindre en son illusoire foyer cette minime espérance dont il comprend
qu’elle est le seul bien au moment où il y renonce.
Des peintres humanisent ainsi des paysages dont il se peut que nous ne
comprenions pas tout de suite pourquoi ils nous retiennent, pour le reste de
notre vie.
Horizon, un mot que pourtant je n’aime pas, j’en voudrais un autre. Un qui,
de son rebord escarpé, tendrait la main à notre parole pour qu’elle grimpe vers
lui, dans l’invisible. Un qui favoriserait parmi nous le peintre de paysage, lui
assurant l’avenir dont la terre a besoin et qu’elle espère et qu’elle mourra peut-
être de voir se briser un jour, coupe qui a roulé auprès d’elle.
UNE VARIANTE
DE LA SORTIE DU JARDIN
Cette imagination, insistante. Un homme et une femme vont sous des arbres
qui par endroits sont très proches les uns des autres, avec même des branches
emmêlées dès presque le sol, si bien que ces deux êtres très beaux, très jeunes,
ont hésité, plusieurs fois, à s’engager dans ces frêles bruits odorants de feuilles
froissées. Ils ont regardé autour d’eux, ils ont paru choisir de changer de route,
mais c’est aussi qu’il est tôt encore, la matinée n’est guère avancée et déjà les
arbres se clairsèment, leurs branches se font moins basses, l’orée est proche,
bientôt franchie. Voici devant nous des régions de collines douces, d’un vert un
peu doré, où il est aisé de penser que de petits lacs se cachent mais sans
embarcations sur leurs eaux tranquilles. D’évidence, ce grand pays est désert,
en sa belle lumière qui ne cesse pas de s’accroître.
Ils vont, ces deux, il leur arrive de traverser encore de petits bois, même ils
s’y arrêtent parfois, se tournant du coup l’un vers l’autre, et vus de loin comme
ils sont alors, entre le dernier arbre et le vaste ciel, c’est comme s’ils se parlaient,
la jeune femme étendant son bras vers on ne sait où, à des horizons. Puis ils
repartent mais ne sont-ils pas tout de même toujours ici, on pourrait croire
immobiles ? Tant ce ciel et ces arbres, et ces eaux au loin, pressenties, cela
pourrait être un tableau, une de ces toiles à dominante vert sombre qu’un
peintre de vers 1660, un héritier de Poussin, un ami de Gaspard Dughet, aurait
pu substituer au monde si du fond de ces années mystérieuses des vents avaient
surgi comme ils auraient dû, pour disperser sous nos pas les feuilles restées du
long hiver.
Un tableau. Dans la forme des épaules, des bras, ces lignes qui fermement se
dégagent comme lorsqu’un peintre travaille, et presque trop de vive couleur
dans les chevelures ou sur les belles chairs libres, et dans les feuillages aussi,
dans les fruits qu’on y aperçoit : oui, un tableau parce que je sais bien qui sont
pour moi cet homme et cette femme qui passent ainsi devant nous, sur cette
terre sinon déserte. C’est Ève et Adam après ce qu’on a pu dire la Faute. Ils sont
chassés du jardin d’Eden, ils le traversent sans hâte, car le temps n’a pas
commencé encore. Rien que les heures du ciel d’été dans ce pays sans chemins
où la lumière seule décide, séparant en riant les couleurs qui jouent avec trop
d’ardeur, se penchant pour en relever une qui est tombée, qui s’étonne.
Adam, Ève ? Ils ont tout un jour à errer ainsi sur la terre, après quoi, vers la
fin de l’après-midi, quand le soleil baissera, soudain visible, les grilles
apparaîtront au bout d’une longue, très longue allée de sable et le vent se sera
levé, le ciel sera rouge, vers l’ouest, et il y aura dans les arbres des cris d’oiseaux
de nouvelle sorte. La nuit attendra au-delà du seuil entrouvert, les deux
proscrits y consentiront, ils s’éloigneront dans ces ombres, mais pour l’instant
ils ne savent que cet instant, justement, cet intemporel instant présent des
images. Une voix a-t-elle troué le ciel, à quelque heure avant ce matin paisible ?
Des mots dans ce qui n’était que bruit dans les eaux et dans les feuillages,
l’éclair d’une étoffe pourpre au travers de ces demi-teintes ? Ils ne s’en
souviennent pas, ils n’y pensent pas.
Ils vont, simplement. Et parfois je ne les vois plus, mais non parce que le
chemin qu’ils ont suivi me les cache. C’est plutôt que mon attention a été
requise autrement, et ailleurs, et déjà à trois ou quatre reprises.
Je dois dire que partout sur ces terres d’ici le plus grand silence règne. Le
lointain jacassement d’une pie, des meuglements on ne sait où dans les prés, les
rebonds d’une pierre qui se détache d’une falaise et roule dans un ravin, rien de
tout cela n’en trouble la paix, au contraire ces rumeurs du monde visible lui
donnent profondeur, l’élargissent, le clarifient : comme le fait aussi la chaleur
qui s’accroît, elle également, mais non sans un peu de brise. Et j’aime ce silence
mais voici que je dois comprendre que désormais il m’inquiète autant
qu’auparavant il me rassurait. Comme si un certain son que j’ai entendu était
d’une autre nature que ce ruisseau, par exemple, qui près de nous n’en finit
jamais de se briser à ses rives.
Un son. Qui a paru venir de plus loin mais aussi de plus près de moi que
tous ces bruits irréguliers et sans conséquences. Et qu’aussi bien je n’ai pu
comprendre, en son étonnante brièveté. Était-il quelque chose de seulement
musical, l’écho d’une petite flûte des plaines d’une autre terre, était-ce une voix
humaine ? J’écoute. Et ces deux êtres là-bas ont reparu, je les vois qui, oui,
maintenant, se parlent mais vite décident, me semble-t-il, d’oublier qu’eux
aussi ont entendu. Surpris, encore indécis peut-être, ils reprennent leur marche
dans ce midi, déjà, où les ombres du matin, qui avaient de la transparence,
vont se faire celles du soir.
Heures de l’après-midi, toujours les plus lentes du jour, les plus troublantes
aussi puisque l’horizon se rapproche, les couleurs changent. Je regarde ces deux
êtres que j’imagine, je vais par le même chemin, je pense à l’éternité et au
temps, à la beauté des corps, à celle des gestes, que sais-je ?
Et voici qu’un buisson vient de frémir, devant eux. Des branches y ont
bougé, comme si quelqu’un s’était caché là pour les voir et ne s’était enfui qu’à
la dernière seconde. Quelqu’un ? Oui, car les bêtes ne fuient pas de cette façon,
qui restent dans leur ici et leur maintenant comme se rabat le rameau qu’écarte
notre passage. Quelqu’un qui va courir, dans l’ailleurs, s’allonger dans l’herbe,
se relever brusquement, courir encore, mais s’arrêter alors, paraître réfléchir,
revenir. Quelqu’un ? Encore que de bien peu de poids, et très agile, très souple.
Est-il la voix qui appelait de l’autre côté du visible, la petite flûte qui y rêvait ?
Oui, c’est bien un enfant qui rôde ainsi, nu, inconscient de soi, dans ces
solitudes.
Et qui revient, en effet. Car dans ce jour un moment étale puis qui baisse je
sais bien que je le retrouverai trois ou quatre fois encore sur le passage de
l’homme et de la femme, anxieux de les voir, désireux d’en être vu et tout
autant effrayé de l’être. Il s’était laissé devancer, il les a rejoints, peut-être
même, à la fin, auront-ils entrevu ses grands yeux sauvages fixés sur eux : un
instant, avant que sur ce regard peut-être bouleversé le feuillage ne se referme.
Qu’il est difficile de se parler ! Le silence ? Mais c’est de l’eau, une surface où
plonger le bras pour ce qui brille à son fond, sur le sable clair où passent des
ombres ; et atteindra-t-on jamais ce que l’on voudrait saisir, je crains que non,
une diffraction mystérieuse se joue de nous, irrésistiblement notre main se voit
écartée de l’objet de notre désir. — Ils vont, l’un près de l’autre, l’après-midi se
fait elle aussi cette brillance et ces ombres, je les vois un moment appuyés
contre un rocher, ils se parlent. Sont-ils seuls ? Il y a du mouvement dans cette
immobilité, l’étoffe claire du ciel du soir frissonne dans le vent qui se lève.
Ils choient, le genou d’abord, le plat de la main, vite tout le corps, à même
l’herbe trempée de pluie, mais cette pluie est tiède, c’est comme un don qu’on
leur fait, et les voici l’un contre l’autre, très près, ce qui est le temps qui
commence, avec entre eux le regard, la compassion, le désir. Lui touche du
doigt cette jambe blessée, il craint d’éveiller sur ce visage si proche la grimace
de la douleur, en fait il le découvre, ce visage, car l’avait-il vu, avant cet
instant ? Des yeux, où l’étonnement à la fois s’accroît et se dissipe. Des lèvres.
Adam et Ève se voient, se reconnaissent, se connaissent, comme on dira, c’est
affaire de peu d’instants, une autre hâte, tout de même aussi un partage qui les
noue l’un à l’autre vers ils ne savent où, dans une autre sorte de nuit.
Et à nouveau, bien que plus au loin, semble-t-il, ces bruits du ciel d’avant,
avec des éclairs encore, un peu moins serrés, c’est possible, et dans les buissons
autour de l’homme et de la femme aux aguets encore des bruits, cette fois
légers, d’ailes qui s’ébrouent, de minimes vies invisibles, mais qui ne les
inquiètent pas, qui les enveloppent plutôt, autre drap, car cela devient du
sommeil, ce qui aussi est nouveau sur terre. Porosité de la perception, plus rien
d’immobile entre dedans et dehors, des formes qui se défont, d’autres qui
naissent en elles, qu’est-ce qui est, qu’est-ce qui n’est pas ?
Et de l’agitation dans ces premiers rêves mais aussi des lueurs, aux mains qui
se touchent parfois, et à l’éveil c’est tout autre chose que le ciel mouvementé
d’hier, ici ou là des lumières percent au travers de nuées encore grises ou noires.
Ève a moins mal, c’est encourageant, elle peut se mettre debout, aller
bravement de l’avant, sous cette voûte incertaine — oui, mais d’abord ne faut-
il pas réfléchir un peu à cette vie qui a commencé dans l’intimité de la nuit,
cette vie autre, la vie des mots, celle des paroles, alors chuchotées et comme
fiévreuses ?
Et c’est Ève qui parle la première, dans un élan où je crois déceler un peu de
crainte, pourquoi ?
« Écoute, dit-elle à voix basse, penchée sur ce visage que colorent quelques
rayons, tombés du prisme des grands nuages. Écoute, hier, tu n’as pas donné
tous les noms. »
Et lui : « C’est vrai. J’avais donné un nom au ruisseau. Puis j’ai vu cet
élargissement qui s’était formé là où du sable s’était mêlé à des pierres et des
roseaux. L’eau y passait moins rapide. Un bizarre oiseau s’était posé dans cette
eau, il se tenait tout tranquille, puis il s’ébroua, s’envola, revint, pourquoi, et
s’envola encore, et revint encore, et j’entendais de légers bruits sur la rive, je
respirais des odeurs, était-ce la sarriette, la menthe, peu importe, ensemble tout
cela existait plus que ne le faisaient chacun pour soi le sable, l’oiseau, le bruit
qui bougeait sous les feuilles. Et j’ai voulu donner un nom, un seul grand nom
simple, à ce moment, non, ce n’était pas un moment, à ce tout, comment dire,
à cette paix. Donner un nom aussi bien à cet espace que je voyais se déformer
lentement, du bleu, non, pas tout à fait du bleu, du rose tout autant, un rose
d’or, entre, là-bas, deux nuages. Ou encore à ces traces pour rien que l’on voit
se dessiner sur le sable, quand l’eau reflue.
Ève regarde ses doigts, elle joue à les écarter et les réunir. « Moi, dit-elle, je
voudrais donner un nom à tout simplement cela, le noir, le noir dans les yeux,
le noir quand il n’y a rien d’autre que lui, quand il n’y a plus rien d’autre. »
Ils se sont mis debout. Le sang a séché le long de la jambe d’Ève tachée de
boue. À doigts précautionneux elle fait tomber cette terre brune. Au loin le
tonnerre gronde toujours, rien de vraiment noir, des remous de couleur comme
il y en aura chez des peintres. Et ce sont des averses, par grands à-coups, puis le
ciel revient sur ce dont il faudra bien que les mots fassent une sorte de terre.
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
LE DÉSORDRE a été publié, avec quatre sérigraphies de Zao Wouki, chez
Editart à Genève, en 2004.
On dit
Que des barques paraissent dans le ciel,
Et que, de quelques-unes,
La longue chaîne de l’ancre peut descendre
Vers notre terre furtive.
L’ancre cherche sur nos prairies, parmi nos arbres,
Le lieu où s’arrimer,
Mais bientôt un désir de là-haut l’arrache,
Le navire d’ailleurs ne veut pas d’ici,
Il a son horizon dans un autre rêve.
Principales publications
POÉSIE
PROSE
L’Improbable, Mercure de France, 1959.
Arthur Rimbaud, Le Seuil, 1961.
Un rêve fait à Mantoue, Mercure de France, 1967.
Rome, 1630, Flammarion, 1970.
L’Arrière-pays, Skira, 1972 (Gallimard, 1998).
Le nuage rouge, Mercure de France, 1977.
Entretiens sur la poésie, Mercure de France, 1981.
Récits en rêve, Mercure de France, 1987. Aussi en Poésie-Gallimard, sous le
titre Rue Traversière.
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l'édition papier du même ouvrage.
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