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La Longue Chaîne de L'ancre (Yves Bonnefoy)

Le texte explore des thèmes de mémoire, d'amour, de douleur et de quête d'identité à travers des scènes poétiques et des dialogues entre des personnages. Les images de la nature, des couleurs et des souvenirs se mêlent pour évoquer des émotions profondes et des réflexions sur la vie et la mort. La longue chaîne de l'ancre symbolise un lien entre le ciel et la terre, entre le désir et la réalité.
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La Longue Chaîne de L'ancre (Yves Bonnefoy)

Le texte explore des thèmes de mémoire, d'amour, de douleur et de quête d'identité à travers des scènes poétiques et des dialogues entre des personnages. Les images de la nature, des couleurs et des souvenirs se mêlent pour évoquer des émotions profondes et des réflexions sur la vie et la mort. La longue chaîne de l'ancre symbolise un lien entre le ciel et la terre, entre le désir et la réalité.
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YVES BONNEFOY

LA LONGUE CHAÎNE
DE L’ANCRE

MERCVRE DE FRANCE
LE DÉSORDRE
Sur scène des hommes et des femmes, une quinzaine, serrés les uns contre les
autres, plusieurs tournés vers le centre du groupe qui lentement se déplace.
Tour à tour l’un d’eux se séparera des autres, fera quelques pas, parlera si c’est
là parler, puis il reviendra dans le groupe, à moins qu’il ne s’attarde à écouter
celle ou celui qui aura paru après lui. Les visages sont indistincts, on pourrait
les croire masqués.

.........................

Elle a rangé
Les trois ou quatre photographies dans le tiroir,
Et lui a dit, souriante,
Renonce à te souvenir.

Nos mots ?
Ah, comme un tourbillon de fumée,
Et ces débris de papier carbonisé, notre vie,
Avec des étincelles encore.

Il s’éloigne, mais elle court,


Le rejoint.
Prends, lui dit-elle, prends le coffre
Que voici dans mes mains,
Le coffre ouvert dont des couleurs ruissellent.
Oh, aime-moi !

Il prend le coffre.
Le bleu, le rouge les enveloppent.
Plus simple la couleur que même la vie.
À travers la couleur la forme se brise.

.........................

Il crie, Ah je voulais
Qu’une voix entre dans l’univers !
Il se tourne vers son amie sur la grande plage.
Il la regarde, c’est déjà presque la nuit,
Ils vont, ils ne voient plus leurs pas sur le sable où un peu d’eau
brille.

Et elle, Oui,
Tu aurais donné notre vie
Pour la spirale du fût d’une colonne,
Tu aurais jeté à poignées
Notre vie, toute notre vie, dans cette forme,
Notre beauté à nous, tu l’aurais jetée
Dans le gouffre de formes rêvées pures !

Elle se tait,
Elle regarde la mer ou peut-être rien
Sinon la grande face qui monte
Devant ceux qui ne sont que leur douleur.

Elle s’éloigne.
Il ne la voit presque plus.
J’aurais dû être, dit-elle,
La folle que tu aurais aimée pour ses silences,
Ses bribes de chansons,
Ses pas dansant vers la fenêtre les jours de pluie,
Et alors elle s’arrête, en riant, elle se retourne.

.........................

Ce panneau,
Devant le ciel, un rectangle
Coupé en deux par une ligne droite.

Et en haut ce n’est que du noir,


Au-dessous c’est vert émeraude, comme la mer.
Quelle énigme, quel rien, ce jour, cette nuit,
Comme nous entrons tous les deux dans notre première
chambre.

.........................

Je suis sortie,
La neige barrait la terre.
La nuit restait ici ou là en flaques,
Le chemin boitait bas avec le corbeau.
Et je rêvais à des flammes immenses,
Je fomentais en rêve un autre ciel.
Je me voulais de toutes parts la hache
Qui cliverait la masse de ce qui est,
La hache sourde, infinie,
Dont on entend le bruit dans la vallée.
Je suis sortie, c’est dans le froid, je pleure,
Ô mon ami,
Je n’ai pour toi que ces lèvres gercées.

Un jour
Tu as cessé en moi d’être l’âme libre.
Et pourtant, sache,
On peut penser autrement,
Penser comme quand les choses sont vues dans une lumière de
plage.
Faire que les trois Grâces soient là,
Et Apollon et Marsyas le joueur de flûte.

Être, dans l’étincellement,


Comme une ligne de roseaux entre terre et ciel.
Et là-bas, dans le sable,
L’oiseau qui va mourir mais bouge encore.

Être
Comme une voix s’immobilise au sommet du chant,
Où d’autres la rejoignent. Un livre
Dont toutes les pages sont blanches.
D’aucuns diraient : voici des mains qui tiennent un livre,
D’autres : toutes les pages sont blanches.
D’autres : la beauté aujourd’hui,
Rien que cette eau toujours à se briser sur la plage.
Rien que sa frange d’écume.
Ce chant
Si au-delà de soi, tellement plus haut
Que respirer, que se souvenir.
Ce chant, l’oiseau blessé
Que déjà le sable recouvre.
Il remue par à-coups, il s’emplit de mort.

.........................

Elle se dressa devant lui exténuée de regret, d’amour déçu, de


douleur,
Nue, car l’orage avait pris dans les ruines d’un autre orage,
Ainsi le vent
Change la forme du ciel.

Et dans ses mains


Dieu sait quel revolver du fond d’un tiroir,
La colère du fond des âges
Qui se jette en criant sur la fin de tout.

Elle ouvre grand la porte, elle pleure


Parce qu’il n’a pas su
Sinon à la dernière minute,
Et alors ses yeux se sont emplis de larmes mais il partait,
Je pleure
Pour tous ceux et pour toutes celles qui ont pleuré,
Pour les morts qui n’en finissent pas de mourir,
Pour tout, même pour la lumière qui est en moi.

Mais si je meurs il mourra, lui l’éternel,


Il ne faut pas que je meure.
Si je me décompose dans la lumière il se décomposera,
Nos nuées, nos couleurs dériveront,
Irrésistiblement les vents du haut du ciel les déplaceront,
Il ne faut pas que je meure.

Oh, j’ai tant de chagrin


Que j’en suis pure et n’ai plus de nom et je chante presque.
Je ne suis plus, je tombe,
Ma tête se défait d’un bout à l’autre du ciel.

Que je suis seule !


On va brûler pour moi des branches humides,
Rouler ma vie dans un drap.
On parle distraitement de moi dans ce jour gris
Dont le vent s’emporte parfois, et tourbillonne.

Est-ce moi qui ai pris,


Intacte comme le ciel qui passe vite,
Cette chose incompréhensible, le revolver ?
Comme le fer est lourd quand les yeux se ferment,
Quel dieu a soutenu mes pauvres doigts ?
Mais maintenant j’ai à nouveau mes mains de petite fille.

Dieu,
Dieu des autres,
Regarde dans ma longue journée,
Regarde dans ma fatigue où personne ne vient me prendre,
Regarde dans ce sang
Dont je me suis tachée jusqu’à en mourir.

Regarde dans la paume de ma main gauche,


Regarde dans ma main droite,
Regarde dans mes doigts que je joue pour toi à écarter puis à
réunir.

.........................

Nous sommes une photographie que l’on déchire,


L’instant que nous aurons aimé sur cette terre
Mais qu’enflamme la foudre du déchirer.
Vois, c’est cette photo d’un soir de fin d’été sur la plage,
On voit des enfants nus courir vers la mer.

Et ces journaux !
Nous en prenions des pages, nous en faisions des boules,
serrées,
Nous les poussions sous les bûches, qui prenaient mal.
Fumée, fumée notre vie.
Et maintenant le feu court dans l’image,
La flamme prend la bouche, prend le sourire,
Prend la main qui veut retenir l’étoffe au bas de l’épaule nue,
Prend le regard qui ne celait plus le désir.
Ah, souvenirs : notre Érèbe,
Un grand sanglot informe est au fond de nous

Dis, qu’as-tu vu dans cette liasse, dis vite


Avant que la vie ne cesse !
Je ne sais,
Peut-être un visage d’enfant,
Peut-être un corps dans une position, non, ce n’est pas le mot,
sous un angle, non,
Peut-être la face de Dieu.
Mais une force a pesé sur moi plus prompte que le glissement
des images.
Que de fois j’ai cherché depuis !
Mais leur nombre, c’est l’infini.
Maudite soit la mémoire !

Te souviens-tu
De notre première chambre ! Bien triste
Le papier à fleurs de nos murs, nous avions voulu l’arracher,
Mais par-dessous c’étaient d’autres papiers encore,
D’autres, d’autres,
Et le dernier sur le plâtre gris, du journal,
Avec des mots du siècle d’avant nos vies
Que nous roulions sous nos doigts mouillés. Pour finir
Nous raclions le mur avec des canifs.
Tu riais comme moi, la nuit tombait.

.........................

Elle rêve
Qu’elle est juchée sur l’échelle, elle frappe à la porte close.
Les moteurs vrombissent déjà.
Personne ne répond dans la profondeur de l’avion,
Et le monde décolle,
Elle reste là à flotter entre la naissance et la mort,
Dans le ciel calme,
Le ciel où juste quelques petits nuages se dissipent
Dans le bleu, c’est-à-dire Dieu, non, l’éternel.

Mais n’est-ce pas, c’est un mauvais rêve,


Cet avion, Dieu ?
Elle se retourne vers l’ombre,
Les rideaux, le papier à fleurs de l’alcôve
Trop près de son visage. Voyez,
J’arrive de très loin, j’arrive du bout de la grande plage,
Je tiens mon petit garçon par la main, j’ai froid, je suis seule,
Les jours succèdent aux jours.

Je me disais parfois que j’étais Agar au désert


Mais l’ange
Ne planait pas au-dessus de moi,
Bleu et rouge,
Ni ne surgissait d’un buisson avec la cruche d’eau et le pain.
J’ai marché cependant, que faire d’autre ?
Et maintenant, quel bonheur ! J’arrive, les portes s’ouvrent.

Viens, mon enfant,


Mets ta petite main dans ma main immense,
Courons,
Les ombres dans ces rochers ne nous rattraperont pas.

Ils courent.
Des paquets d’écume les heurtent.
Le corps de la couleur entre les mains de la nuit.

.........................

Oh, d’abord hésitante


Petite voix. Elle se détache du groupe,
Elle s’avance, timide,
Sur le devant de la scène.
C’est quelque chose de grand
Quand la parole reprend après tant de mois de silence.

Après des mois où elle resta prostrée,


Les doigts cousant, décousant
Ce peu de linge informe sur ses genoux,
Elle a oublié, peut-être,
Elle a un peu chantonné, est-ce le mot ?

Mais alors, tard,


On est revenu dans la chambre,
Des hommes, des femmes passent en hâte,
Ils déplacent des meubles,
On entend le bruit sourd des meubles qu’ils traînent.

.........................

Et lui,
Il est debout dans sa mort
Comme un stylite.
Son âme autour de lui comme une fumée.

Il crie. De loin, nous entendons ses cris,


Plus près ce sont des mots, mais privés de sens.
Peut-être parle-t-il d’un tort qu’on lui aurait fait
Plus tôt que le premier de ses souvenirs ?
Il ne voit rien de nous, ne nous entend pas,
Nous nous éloignerons, il criera toujours,
Là-haut et nu, sur sa ridicule colonne,
Souillé, gesticulant, devant le ciel.

.........................

Regarde,
D’abord le masque blanc puis le masque rouge
Mais dans l’échange des deux, vois mon visage.

Regarde,
Je penche sur le tien tous mes visages,
Nous te contemplons, souriants,
De toutes nos grandes mains je te soulève,
La terre se fait petite au-dessous de toi.

Ah, notre enfant,


Viens dans notre pays où le ciel est rouge,
Où sèche le maïs au-dessus des portes
Où les rivières brillent dans l’après-midi qui n’a pas de fin,
Viens, qu’encore demain tes jours débordent
Du broc que tu poseras sur les dalles,
Et si forte sera
L’évidence de l’eau, de la chaleur,
Des touffes de l’horizon vibrantes, blanches,
Dans la chaleur,
Que tu défailleras, ce sera naître.

.........................

Il dit : Je vais mourir.


Ma vie flue et reflue.
Comme en un petit bois que j’ai vu jadis,
Inondé, au matin. L’eau s’élargissait sous les arbres.
Des courants se formaient, ici ou là.
On dit que quand on meurt la pensée s’apaise
Et que de proche en proche se dissipent
Les chagrins, les énigmes de la vie.
Hélas, moi, moi, je ne puis plus penser
Qu’à un nom que j’ai oublié,
Un nom, ah, tellement quelconque,
Et l’heure passe et mes dernières chances se perdent.

Et pourtant tout ce ciel à travers les arbres,


Ces deux colonnes torses, les nuées,
Et ce feu au-delà du porche, dont les archers
Lancent flèches sur flèches contre nous !

.........................

Enfants, parfois, à la nuit


Quand le phare s’allume.
C’est le sommet d’une dune, ils en dévalent la pente.
Devant eux, que de vieilleries
Demi-noyées dans le sable !
Du charbon, des restes de branches, des chiffons de plusieurs
couleurs.
Un de ceux qui surgissent de là-haut
Brandit une sorte de tringle où il a planté une page de
magazine.
Ils crient. Un des garçons tombe sur une des filles,
Lutte. D’une main qu’elle enfonce dans le sable elle prend ce
qui dépasse, elle tire,
À deux ils tirent.
C’est une feuille de journal sans fin, des mots froissés, déchirés.

.........................

Nous nous quittons.


Nous aurons donc à nous souvenir,
Mais le souvenir, c’est l’oubli,
Je t’aurai oubliée quand je croirai voir ton visage.

Oh, s’il te plaît, dit-elle,


Essaie de te souvenir de ce qui ne me détruit pas.

Essaie de te souvenir
De cette fleur que je cueille.

Il crie : Je voudrais étouffer entre deux couleurs,


Je voudrais être dans le noir pour le jeter sur toi à poignées,
Je brûle de mourir pour toi puisque je ne sais que mourir.

Et elle :
Que faudrait-il que je sois pour que tu puisses m’aimer sans en
mourir ?

Il ne lui répond pas, simplement il pleure.


Le vent fraîchit, elle pose son châle sur ses épaules.

.........................

Qui eût pensé, jadis,


Mon amie,
Le pâtre poussant ses bêtes sous le ciel,
Lavant, la nuit venue,
Le pis gonflé de la brebis tremblante,
Que nous aurions un jour honte des mots ?

Qu’à nommer les choses qui sont,


On pourrait se croire coupable.

Même qu’à dire, regarde,


Petit enfant,
On pourrait se croire coupable.

Et c’est vrai que la neige tombe et couvre la neige,


Que l’éclair rôde parmi nos ombres dans la blancheur de la
neige.
Et que l’on crie de toutes parts et que l’on tue,

Mais, mon amie,


Tentons d’aimer nommer ce matin encore.
Allons
Dans ces bois dont la nuit a givré les branches,

Et vois, l’eau coule dans le ruisseau, à petit bruit,


Et pourtant, hier encore, tu la voyais
Prisonnière du froid, tout immobile.
LA LONGUE CHAÎNE DE L’ANCRE

(Ales Stenar)
I

On dit
Que des barques paraissent dans le ciel,
Et que, de quelques-unes,
La longue chaîne de l’ancre peut descendre
Vers notre terre furtive.
L’ancre cherche sur nos prairies, parmi nos arbres,
Le lieu où s’arrimer,
Mais bientôt un désir de là-haut l’arrache,
Le navire d’ailleurs ne veut pas d’ici,
Il a son horizon dans un autre rêve.

Il advient, toutefois,
Que l’ancre soit, dirait-on, lourde, inusuellement,
Et traîne presque au sol et froisse les arbres.
On l’aurait vue se prendre à une porte d’église,
Sous le cintre où s’efface notre espoir,
Et quelqu’un de cet autre monde fût descendu,
Gauchement, le long de la chaîne tendue, violente,
Pour délivrer son ciel de notre nuit.
Ah, quelle angoisse, quand il travailla contre la voûte,
Prenant à pleines mains son étrange fer,
Pourquoi faut-il
Que quelque chose en nous leurre l’esprit
Dans cette traversée que la parole
Tente, sans rien savoir, vers son autre rive ?
II

Le prince de ce pays, que voulait-il


Quand il fit rassembler, sur la falaise,
Tant de pierres debout, pour imiter
La forme d’un navire, qui partirait
Un jour, sur cette mer entre ciel et monde,
Et, toujours hésitant, presque désemparé,
Peut-être rejoindrait enfin le port
Que d’aucuns cherchent dans la mort, imaginée
Vie plus intense, une ligne de feux
À l’horizon désert d’une longue côte ?
La nef de son désir,
Cette proue dans le roc, ces beaux flancs courbes,
Va immobile. Et moi je cherche à lire
Dans l’immobilité le mouvement
Qu’il imprima au rêve, lui qui savait
Qu’il mourrait au combat, contre des hommes
Masqués et s’exclamant dans une autre langue
De ce monde d’ici où rien, jamais,
Ne dure que l’étonnement et la douleur.

Un inconnu parmi eux lui fait signe,


Un envoyé de là-bas sur la mer,
Il est tout de lumière blanche, dans la fumée,
Et lui, il rend les coups, il ahane, il crie,
Mais déjà, avec l’ange qui lui sourit,
Il se tait, il s’est établi dans cette cabine
À l’avant du navire, ils sont assis
Maintenant l’un auprès de l’autre, à une table
Où rien n’est plus des cartes, des portulans
De cette vie d’ici, ni des nourritures,
Ni même des images, que sa mémoire
Lui offrait, de ses mains faciles, la nuit venue
Dans l’étrange pays où l’on naît et meurt.
Mémoire d’autres heures que les combats,
Mémoire de paroles réprimées,
Mémoire de la douceur qui est obscure
Comme le vin qui alourdit la grappe,
Mémoire de l’aperçu mais incompris
Et de moments trop brefs d’affections gauches.

Il rêva, il partit. Mais aujourd’hui, ici,


Ce n’est rien devant nous et autour de nous
Que le ciel de ce monde, rayons, nuées,
Puis, sur les pierres qui noircissent et se confondent,
La flèche du tonnerre et soudain la pluie.
Toute une eau véhémente nous enveloppe,
Les stèles ne sont plus qu’une seule présence
Là ou là surgissante, disparaissante,
Bien qu’entre elles coure l’éclair. Et je veux croire
Que cette flamme, c’est une paix, et qu’elle embrasse,
Avec infiniment d’émotion, de joie,
Un qui lutte dans ce désordre, à gauche, à droite,
Contre trop d’assaillants, et va mourir.

Plus tard, me retournant


Vers le navire de pierre, sous le ciel
Redevenu celui des matins d’été
(Et que faire, sinon se retourner
Dans cette vie où rien n’est qui ne passe ?),
Je vois que sur la pierre voulue la proue
Un grand oiseau de mer s’est posé : un instant
De l’immobilité mystérieuse dont est
Capable une vie simple, sans langage.
L’oiseau regarde au loin, écoute, espère,
Il mène le navire, et d’autres, d’autres,
Sont là, autour de lui, au-dessus de lui,
À crier et à s’effacer dans le sillage.
L’AMÉRIQUE
I

En ce temps-là j’habitais une petite maison isolée parmi quelques autres sur
une colline de sable et d’herbe courte et très claire. J’en sortais tôt le matin et
me dirigeais vers un restaurant que j’apercevais à un ou deux kilomètres, juste
de l’autre côté de la route qui suit à quelque distance la côte du Pacifique.
C’était pour moi un plaisir, voir ces voitures là-bas se croiser en silence sur tout
ce ruban de route au rebord de la campagne déserte, voir aussi les fenêtres du
restaurant dont les feux de la nuit étaient allumés encore, malgré la belle
lumière dorée des aubes de ce pays. Devant ces vitrages passaient des ombres,
celle d’une automobile qui s’arrêtait, d’une ou deux personnes qui
s’approchaient d’une porte. Je descendais par un chemin sans rigueur vers cette
vie qui semblait encore d’un autre monde, bien que le bruit m’en fût devenu à
un moment perceptible, puis se fût accru par degrés ; et les événements de ces
minutes paisibles, ce n’était jamais que l’étoile brusque d’un pare-chocs se
heurtant à un rayon de soleil ou, sur la longue et basse montagne bleue que je
laissais à ma droite, l’enflammement passager d’un champ de moutarde. En
bref, la vie quotidienne de la lumière, quelque chose comme une intimité
surprise mais qui d’emblée voulait bien, et rassurait. La lumière était mon
amie, elle resterait avec moi tout ce jour encore.

Mais ce jour-là, un dimanche, quel changement après tous ces matins qui
avaient été les mêmes, une façon pour le temps de couler sans bruit, comme
ces courants que l’eau a parfois au milieu des plages quand la marée se retire !
La route que je pouvais, de la distance où j’étais, suivre des yeux sur des
kilomètres était tout à fait sans voitures. Et à la place de ce flux régulier des
autres jours je distinguais des groupes de ce qui semblait bien être des enfants,
groupes sans nombre qui allaient tous dans le même sens et, surgissant de sous
l’horizon du nord pour se perdre à celui du sud, paraissaient d’autant moins
relever de la réalité ordinaire qu’ils occupaient fantastiquement toute la durée
de leur passage sur terre à faire avancer à divers niveaux dans le ciel de grands
ballons de couleurs nombreuses, souvent brillantes, et de formes encore plus
étonnantes. Certaines de celles-ci très pures, les cinq corps simples, une parfaite
beauté de plans et d’arêtes au service d’une matière, étoffe sans doute,
translucide ; et d’autres complexes, enchevêtrées, même parfois vaguement
bouffonnes avec alors des prolongements sans raison visible, bras et jambes
nantis de bracelets ou de souliers de lumière. Les enfants retenaient ces ballons
par des fils qui leur assuraient un semblant de liberté, vécue avec bonne
humeur. Et si quelques-uns de ces frêles aérostats suivaient simplement, à la
verticale, le petit être, là-bas, qui en avait le contrôle, d’autres titubaient,
trébuchaient en riant, dragons gauches et débonnaires, et d’autres enfin
semblaient errer d’un point à un autre du cortège sinon même des deux côtés
de la route. Brillaient les fils de soie, s’opacifiaient ici ou là le rouge grenat, le
bleu violacé ou le jaune d’une de ces toiles gonflées comme des voiles,
s’entrechoquaient quelques-unes d’elles.

Et au sol, à des moments, quelques pas de chaussée sans rien ni personne,


mais le cortège — où il y avait des enfants pour s’arrêter, rebrousser chemin,
passer d’un groupe à un autre — se reformait vite aussi serré que
précédemment, et je découvrais même, de plus en plus étonné à mesure que je
m’approchais de la route, que c’était vraiment une grande foule, et qu’il y avait
ici et là dans ses rangs une variété de menues énigmes comme je n’en aurais pas
soupçonnées l’instant d’avant. Parfois ce n’était pas des piétons, ce qui avançait,
mais des cyclistes, tenant d’une main le fil du ballon, qui pouvait pourtant être
plutôt vaste, une sorte de montgolfière, crachant du feu ; parfois c’étaient,
poussés, traînés par les garçons et les filles, des chariots découverts où se
dressait, oscillant, tanguant, ce qui du coup semblait des statues avec elles aussi
des flammes sur leurs épaules, ou tout au moins beaucoup de fumée, une
vapeur rousse dont maintenant je sentais même l’odeur, où il y avait de
l’encens. La file était sans fin, et sans nombre tout aussi bien les occasions de
surprise. L’impression d’étrangeté absolue qui se dégageait de ce grand cortège
encore pour moi presque silencieux n’était pas plus forte que celle de l’infini
que je me plaisais à y ressentir. Les sauterelles qui s’abattent sur les jardins
d’une ville, la dernière avant le désert, ne sont pas, j’imagine, plus mystérieuses,
petites vies aux yeux clos sous leurs tiares de souverains sans royaume. Mais
plus encore que de l’étonnement, ce qui s’emparait de moi, c’était cette
allégresse qui naît de ce qui surprend sans qu’on ait moyen de comprendre :
cette joie qu’on a d’espérer que vont se rompre les chaînes de l’entendement
d’hier, de toujours, et qu’à ne plus savoir on va enfin être davantage.
II

Partagé ainsi, en tout cas, entre l’émerveillement et la réflexion, j’étais arrivé


à la route, je passais de l’herbe à l’asphalte et commençais — hier encore les
voitures se fussent arrêtées, sereinement, pour me laisser traverser — à me
frayer un passage vers le petit déjeuner à travers ces groupes qui ne me
prêtaient aucune attention, tout occupés qu’ils étaient par des cris, des rires,
des exclamations, des appels lancés d’un de ces essaims vers un autre. Et j’entrai
dans le restaurant où, telles des sauterelles chues du nuage, plusieurs de ces
enfants ou jeunes adolescents en bluejeans classiquement délavés, tee-shirts ou
bermudas, étaient eux-mêmes entrés pour boire des breuvages rouges ou
blancs, certains jaunes. Ils étaient donc tout près de moi désormais, certains
même étaient seuls devant leur orangeade ou sirop d’orgeat, j’aurais pu essayer
de m’enquérir auprès de l’un de ceux-ci des raisons de cet exode vers le désert,
mais je me gardai de le faire. Il me suffisait de penser qu’il n’y avait aucun
sinistre joueur de flûte à l’avant de leur premier groupe, parmi les dunes.

Je ne questionnais pas, je ne cherchais pas à savoir : mais c’est aussi parce


que quelqu’un en moi me disait que c’était bien inutile, que ce n’aurait pu être
que l’occasion de propos pour rien, de petites erreurs à constater avec
amusement et oublier tout de suite, parce qu’en fait je savais déjà, mieux que
ces enfants qui riaient, qui bienheureusement ne pensaient qu’à se bousculer et
à rire, ce qui était en jeu dans le grand cortège. Un très gros ballon,
certainement plus volumineux, de beaucoup même, que tous les autres, venait
de passer, avec sursauts et reflets, devant les vitres du restaurant, il en restait
une lueur rouge, il était donc facile d’imaginer qu’il allait être lancé, là-bas au
sud, bien au-delà des mille essors plus minimes, vers un point de chute qui ne
pourrait être que loin sur le continent ou en mer : le hasard allait donc être le
dieu de cette journée, voilà déjà qui me laissait pressentir ce que signifiait ce
rassemblement, cette fête. Et je commençais à comprendre bien d’autres choses
que celle-ci, je voyais s’éclairer le sens de cette civilisation, l’Amérique, qui
depuis tant d’années m’était devenue si proche mais non sans me rester un peu
étrangère, en fait je déchiffrais toutes les énigmes, j’en venais même à élucider
quelques événements de ma propre vie sur lesquels j’avais de toujours buté avec
étonnement et tristesse. C’était comme si ce qui s’était présenté à mes yeux sur
cette route en Californie n’était pas seulement un événement mais un signe,
dont l’effet serait désormais de déployer ma pensée à l’image de ces polyèdres
aux faces légèrement colorées que je voyais passer quelquefois encore : facettes
de l’être même. — Toute une intuition, tout un étagement d’idées que je me
mis à noter, sur un coin de table d’abord, puis en m’arrêtant à des talus ou de
grosses pierres sur le chemin du retour vers la petite maison sur la colline.

Et ces notations, ce n’était sur la feuille froissée au creux de la main que de


brèves phrases, très elliptiques, parfois deux mots. Mais peu importe ! J’aurais
bien le temps tout à l’heure — et demain, et dans les années à venir — de
donner forme plus explicite et complète à l’explication de l’Amérique, et de
tout, que j’avais prise vivante dans mon filet.
III

L’après-midi, toutefois, je pensais à autre chose ; puis je revins à Paris, je


laissai les semaines, les mois, les années s’écouler sans que je reprisse mes notes,
jusqu’au jour où je me dis que le moment était venu tout de même de rédiger
« L’Amérique ». Sur quoi je recherchai les deux ou trois feuillets jaunes,
arrachés d’un bloc de là-bas, où entre les lignes qui y étaient légèrement
imprimées s’effaçait déjà le crayon, à cause des séjours qu’avait faits ce papier
plié, replié, dans les manteaux du voyage puis le désordre des tables. Je
défroissai mes notes, je les relus, ou plutôt j’essayai de les relire car, au premier
regard puis au second et après encore — un questionnement de plus en plus
perplexe, et quelque contrariété —, je n’y découvris aucun sens. Des mots,
mais dont la pensée s’était retirée. Là où aurait dû reparaître la cohérence plus
forte qu’ils avaient perçue et notée, rien même qui s’ébauchât, j’en venais à
prendre quelques-unes des marques du crayon gris sur le papier chiffonné pour
de simples traits, sans raison tracés en deçà — plutôt qu’au-delà — du langage.

Et je me posai des questions. N’avais-je pas su noter les idées que j’avais eues
en cette matinée de Californie, avais-je alors trop imprudemment fait
confiance à ma mémoire, et une pensée qui avait du sens et aurait maintenant
du prix s’était-elle ainsi bien réellement évaporée du griffonnement de ces
pages, me laissant privé, à jamais peut-être, de ma vérité la plus essentielle ? Ou
avais-je rêvé, au moment même où j’écrivais ou croyais écrire ? Ce grand
cortège, aussi fantastique me parût-il, avait bien eu lieu dans ce qu’on appelle
la réalité éveillée, je le voyais bien trop clairement — je le vois maintenant
encore —, mais au-delà ? Au-delà dans l’esprit qui interprète les signes ? Au-
delà dans les souvenirs, les fantasmes — et les illuminations mais tôt après les
censures — que réveillent avec violence les événements imprévus ? Mes trois
pages de notes ne ressemblaient à rien tant qu’à ces mots sans haut ni bas, sans
forme ni contenu, qu’en se réveillant le matin on découvre avec déception sur
la feuille où pendant la nuit on les a notés, au débouché d’un grand rêve.

Je me posai ces questions, quelqu’un en moi voulait réfléchir, comprendre


sinon l’Amérique et l’être du monde, du moins le jeu avec soi de ma pensée, de
ma vie. Mais ce ne fut qu’un moment, cette perplexité, ce désir : car vite le
papier que je regardais commença à s’assombrir, les mots qui m’y refusaient
leur sens se mirent à bouger, à rougeoyer faiblement, et ce furent à nouveau des
images, d’abord floues mais bientôt assez précises, comme si déjà je savais
beaucoup de ce qui m’appelait à travers elles.

Que fut ce rêve ? Eh bien, d’un cortège encore, mais celui-ci sur un étroit
sentier de montagne. Et d’écoliers cette fois encore, et de leurs ballons, mais
dans une nuit épaisse et sous de grands vents. Les enfants — oui, tout à fait des
enfants, on est encore plus jeune ici que sur l’autre route —, c’est sans hésiter
pourtant qu’ils grimpent ces pentes on ne peut plus escarpées, où à des
moments le passage est si étroit, entre deux rochers dont l’un surplombe le
gouffre, qu’il faut qu’ils se bousculent pour ne pas rester sans fin sur ce seuil, si
vertigineux, de plus avant dans la nuit. Ils vont, les yeux baissés. Au-dessus
d’eux la masse presque invisible de ces ballons dont eux aussi retiennent le fil
qui parfois casse, sous la poussée du vent, aveugle là-haut, étrangère au monde.
Et moi, tantôt je suis repoussé au bord du sentier par leur avancée
innombrable, tantôt je puis aller parmi eux, partageant alors les trébuchements
de leur fatigue, percevant leur essoufflement, entendant ici ou là dans leur
foule des rires brefs, de brusques débuts de chants qui s’interrompent tout aussi
vite, et aussi des cris de souffrance, aussi des pleurs. Bruits dans l’espace de ces
ballons qui se cognent, qui craquent, qui se déchirent, qui rebondissent sur les
ondes d’air noir du ciel. Furtives traînées de feu à leurs flancs où brille alors, un
instant, un peu de rouge ou de jaune. Et parfois le fracas d’un éboulement plus
haut, bien plus haut, dans la montagne, mais tout cela, tout cela toujours, du
silence. Le plus vaste des ballons vient de passer au-dessus de moi, visible
seulement par sa partie la plus basse, un filet que des flammes enveloppent sans
qu’elles l’aient embrasé encore. Plus tard je l’apercevrai à nouveau, il semble
s’être arrêté au-dessus d’une terre qu’on ne voit pas, que l’on n’atteindra jamais
peut-être, dans les cailloux, sous cette fois tout le ciel, toutes les étoiles. Et voici
qu’un enfant essaie de revenir en arrière, malgré l’étroitesse de la voie — vers
qui ? Il se heurte aux autres, eux si requis par la difficulté d’aller de l’avant et de
retenir leurs ballons qu’ils ne le voient même pas. Je le prends par un bras, je le
retiens. « Où vas-tu ? » lui dis-je. Il lève vers moi deux yeux agrandis par une
pensée dont jamais je ne saurai rien.
Et je lui ai demandé encore : « Comment t’appelles-tu ? » Mais sans
répondre, et me regardant toujours, de ses yeux pensifs, il secoue la tête.

Je ne t’oublie jamais, enfant qui veut revenir, où, tu ne sais. Je t’aperçois à


travers le moindre de tous ces mots que j’écris, même quand mes phrases qui
rêvent tiennent au bout de leurs fils tendus par un vent léger des sphères qui
sont brillantes si ce n’est pas même très claires : que je pourrais croire brillantes
de rosée, comme si le jour avait reparu sur terre. Je te sais au secret de tous les
tableaux que j’aime. Je t’entends qui trébuche au fond pierreux des quelques
livres que je lis, que je sache lire, visage fiévreux que je voudrais prendre dans
mes mains. Et parfois je touche presque à ton front, à ton regard qui demande,
mais alors ce sont tous ces signes qui se dissipent. Et avec eux le jour et la nuit,
et même le monde, même le vent.
LE THÉÂTRE DES ENFANTS
Le théâtre des enfants
Il marchait dans les bois quand il entendit ces rires, ces exclamations, cette
joie. Et que faire alors sinon s’arrêter, le cœur battant, écouter la voix des
enfants à travers le rideau des branches puis se risquer vers eux, l’autre monde ?
Il avança, écartant ces rameaux, ces feuilles qui le frappaient, mais avec
douceur, au visage. Actéon lui aussi en avait repoussé, quand alors ce n’étaient
nullement des rires légers qui appelaient au-delà mais un gouffre duquel
montaient des fumées, d’âcres fumées comme si un feu avait pris, dans des
broussailles, pour bientôt mettre fin au monde.

Une scène était dressée dans une clairière. Très rudimentaire, des piquets qui
supportaient, de guingois, une demi-douzaine de planches, et trois ou quatre
mâts inégaux pour élever au-dessus, entre scène et ciel, un vaste chiffon délavé,
troué. Derrière, c’étaient encore les arbres, troncs hauts serrés, vite sombres. La
scène n’était guère qu’à un mètre du sol. Les enfants y grimpaient et en
dégringolaient aisément, une petite fille venait d’en sauter à pieds joints mais
elle avait trébuché, elle s’était presque étalée contre le dos d’un petit garçon en
chandail rouge. Rires. Le garçon se retourne, il fait mine de donner des coups
de poing, elle crie, elle fait semblant de crier.

Puis elle met son pied dans ses mains à lui, qu’il a jointes, elle s’arc-boute,
elle est à nouveau sur la scène, elle se retourne vers l’audience, s’il en est une.
« Je suis la reine, s’exclame-t-elle, tu es le roi. » En effet, ils étaient la reine et le
roi, la révélation avait eu lieu, l’épreuve était terminée, la nuit pouvait tomber
ce matin-là, le feu cesser de lover son chemin de mort dans l’en dessous des
feuilles mortes, des pierres.
Le grand prénom
C’étaient des sons extrêmement monotones : syllabes enchaînées chacune à
la précédente sans jamais la moindre interruption, simplement parfois de légers
gonflements de la matière sonore comme si une émotion s’y marquait ; et on
comprenait alors qu’il y avait un appel dans la voix de cette femme, là-bas. Là-
bas ? C’était loin, certainement très loin derrière le rideau d’arbres qui fermait
le jardin, du côté du ciel.

Et lui, qui approchait du jardin, c’était de bien loin aussi qu’il avait entendu,
qu’il écoutait, et il pressait le pas pour entendre mieux, pour arriver là d’où la
voix s’élançait, ou au moins pour franchir les grilles avant qu’elle ne se tût.
Mais elle continuait, semblable, était-ce sans fin, à ce qu’elle avait été depuis
l’origine sans doute : diphtongues où prédominaient les a, les i, où toutefois
paraissaient les autres voyelles et même, assez rarement, ce qui eût pu être une
sorte d’e, d’e muet, et alors une ombre de syncope. Fatigue d’un bref instant,
inquiétude ? Mais non, la grande voix se ressaisissait aussitôt.

Il trouva les grilles ouvertes, il entra, il s’avança dans l’allée — avec


maintenant quelque lassitude, car il n’était qu’un enfant et il avait marché
depuis je crois bien qu’il faudrait dire des heures — et le parc fut d’un coup
tout autour de lui, allées sans nombre, brèves couleurs éclatantes dans les
rayons drus et les ombres, parfums qui venaient à lui, accueillants, longs reflets
d’eau derrière des arbres. Par où aller ? se demandait-il, mais déjà, quittant
l’avenue dont le sable avait crissé sous son pas, il s’engageait entre deux
buissons parmi de hautes herbes serrées. — Devant lui, derrière lui, la voix
continuait d’égrener les sons, haut dans l’espace parfois, à d’autres moments
près du sol. Et elle était évidemment très lointaine, mais elle pouvait aussi
sembler toute proche.
Il écoute, frayant son chemin parmi les herbes, qui sont hautes, qui peuvent
être des ronces, cherchant du pied un appui sur les pierres qui sont au-dessous
de l’herbe, et il arrive qu’elles s’effritent, qu’elles roulent, qu’elles le fassent
glisser. Il écoute, il se figure cette femme debout sur une terrasse, et elle aurait
une robe rouge, et derrière elle ce seraient des colonnes, de lourdes portes
sculptées, et devant elle un grand horizon de feuillages clos, troué de loin en
loin d’envols d’oiseaux, de fumées.

Il écoute — mais là, tout près, il entend un tout autre bruit, celui d’une
branche basse qui casse, et voici que paraît, à trois pas, une petite fille, qui a
son âge. Elle porte une robe blanche qui s’élargit autour de ses pieds dont il
entrevoit les bottines, bleues mais tachées du vert des herbes foulées. Ses
cheveux sont en désordre, l’effet sans doute de ces fourrés dont pointent
partout les ramures. Elle l’a vu, elle le regarde, étonnée à moins que ce ne soit
vaguement songeuse. Puis elle s’assied sur une pierre. Derrière elle tout un
emportement du soleil, des milliers de petites taches d’ombre qui bougent
parmi les feuilles qui bougent, puisqu’il y a maintenant comme un peu de
brise, ce qui rend plus pressante encore l’odeur infinie du parc. Que de
corolles, dans ce parfum, que de grappes légères dont la couleur aussi semble
s’échapper ! Et tout cela comme une voix encore mais chuchotée, car l’autre
voix là-bas s’élève toujours haut et clair dans la lumière au-dessus des arbres.

Le petit garçon regarde la petite fille. Et elle, qui dispose à son côté un petit
panier, un plat recouvert d’une serviette, un flacon, des verres, continue de le
regarder en silence, et de façon presque sévère. Il s’assied lui aussi, non, il se
met à genoux, à deux pas d’elle.

« Qu’est-ce que c’est ? lui demande-t-il.


— Qu’est-ce que c’est quoi ?

— Cette voix là-bas, tout ce qu’elle dit ? »

La petite fille le regarde avec toujours plus d’attention. Un léger pli


d’étonnement paraît sur son front. On ne sait si elle va rire ou si elle est triste.

« Elle ne dit rien, cette voix. Elle m’appelle.

— Elle t’appelle ?

— Oui, c’est mon nom. Et elle, c’est ma servante, qui a été ma nourrice. Je
suis la fille du roi. Et je suis sortie ce matin, je ne sais pourquoi, du jardin du
palais du roi mon père. Là-bas, de l’autre côté des grands arbres, c’est le jardin.
Ici, c’est peut-être aussi le jardin mais entre là-bas et ici il y a un très long
grillage, que l’on m’a toujours dit de ne pas franchir. Toutefois il y a un trou
dans le grillage, et je me suis risquée par ici avec mon quatre-heures. J’ai
marché longtemps. »

Elle soupira.

« Et elle t’appelle ? Elle est inquiète ?

— Bien sûr. Et je vais revenir. Mais j’ai le temps. »

Elle soupira encore.


« Parce qu’elle n’a pas fini de dire mon nom. »

De fait la voix ne cessait pas de jeter dans l’air maintenant plus sombre ces
syllabes où les a prédominaient, mais où les i se faisaient peut-être plus
nombreux, parmi d’autres sons qui eux étaient à la fois du vide et du plein,
comme quand de l’eau heurte des pierres. Le flux de la voix ne décroissait pas,
cependant, plutôt les rives s’en étaient-elles élargies, on sentait bien que l’appel,
en sa confiance ou en sa détresse, comment savoir, prenait à témoin tout un
horizon de montagnes bleues au-delà de bois très serrés, très verts, entre les
cimes desquels émergeaient des frontons, des dômes.

« Ton nom ! dit le petit garçon. C’est ça, ton nom ?

— Oh, il est bien long, c’est vrai, murmura la petite fille. Quand je suis née
le roi mon père trouva que j’étais si belle ! Soixante-douze fois plus que Dieu,
s’écria-t-il. Et comme le nom de Dieu a soixante-douze syllabes il fallait donc
que mon nom en eût soixante-douze fois soixante-douze. C’est au moins ce
qu’il pensa pendant la première semaine.

— Ah, et après ? s’exclama le petit garçon en s’asseyant cette fois aux pieds
de la petite princesse.

— Après ? Le roi mon père estima que j’étais soixante-douze fois plus belle
qu’il ne l’avait cru le premier jour, et qu’il fallait donc que mon nom… »

Et la voilà qui pleure. Dans ses sanglots :


« Mon nom n’en finit jamais, dit-elle. Quand ma nourrice vient me réveiller
le matin, cela lui prend si longtemps pour dire mon nom qu’il y a toujours
quelque chose pour l’interrompre. Et moi je n’entends donc pas tout mon
nom, et je ne sais donc pas tout ce que je suis, c’est comme si elle ne m’avait
pas vraiment réveillée, je n’arrive pas à sortir de mon sommeil, c’est mon rêve
qui en sort, me prenant avec lui et parfois pour des journées. Je me
débarbouille en rêve. Je bois mon verre de lait en rêve, je vais en rêve dans le
jardin. En ce moment peut-être que je suis en plein dans mon rêve.

— Je ne veux pas que tu rêves en ce moment, lui répond son ami, car alors
je n’existerais pas et j’en serais triste.

— Ah, moi aussi, s’écria la petite princesse. Comment faire pour que tu
existes vraiment ?

— On peut attendre qu’elle ait fini, et alors tu seras réveillée, tu te lèves et tu


viens marcher avec moi de l’autre côté de la grille. »

Et il ajouta : « Tu viendras chez moi. »

Elle le regarda avec intérêt. Mais la voix ne se lassait pas. La princesse ouvrit
son panier, en tira deux tartines de pain beurré, du sel dans un cornet de
papier, des œufs durs dont il n’y avait plus la coquille. Ils mangèrent cela, et
aussi des grappes de raisin, en silence. Ils burent du flacon, ils remirent les
verres dans le panier. Il faisait sombre.

« Écoute, dit-il encore, j’ai une idée. Si tu changeais de nom ? Si je


t’appelais…? » Il cherche. « Si je t’appelais… » Il n’ose dire à voix haute le nom
qu’il a trouvé, il le murmure pourtant, deux syllabes comme c’est le cas pour
son nom à lui, deux fois la même syllabe ; elle l’entend, c’est presque sûr.
« Qu’en dis-tu ? »

La petite fille secoua la tête, soupira, ses yeux à nouveau se remplirent de


larmes. Elle sourit, cependant. Et ouvrit la bouche pour répondre. Mais
soudain la voix cessa, d’un seul coup là-bas derrière les arbres. Quel silence,
plus profond qu’aucun qu’il y ait jamais dans ce monde ! Le silence de la
nature. Le silence de ces vastes vallées que l’on aperçoit sans y être, parce que
c’est par la pensée seulement que l’on se porte vers elles, des matins où on est
allé très avant, sur des rebords de falaise. Lui, qui était venu de si loin, qui avait
écouté si intensément, il regarda son amie, sa nouvelle amie, sans rien dire. Elle
semblait tout ourlée d’une phosphorescence légère. Toutefois, son sourire se
dissipait.

« Tu vois bien que l’on m’appelle, dit-elle. C’est le moment de rentrer. »

Elle se leva, ramassa son panier et le flacon, fit au petit garçon la plus
gracieuse des révérences, et tourna le dos et disparut derrière les buissons qui
étaient noirs maintenant, puisque la nuit tombait de toutes parts sur le monde.
Les arbres
Il repoussa du pied la barque, qui s’éloigna du rivage et prit le fil du courant,
le laissant à jamais au pied de ces grandes roches. Et lui, qui avait tout de
même ramé assez longtemps, depuis cette heure de la veille où il avait entrepris
la traversée, il s’ébroua d’abord d’un léger vertige puis il franchit ce premier
escarpement, ce qui lui fut facile : quelques-unes des pierres ayant entre elles
comme des marches, encore qu’étroites et irrégulières. Pauvre, et pourtant
presque bleue, l’herbe qui poussait entre ces dalles. Le vent y avait déposé du
sable, petites plages ocre rouge que des fourmis traversaient. Il en observa une,
tout un moment, qui zigzaguait il eût dit pour rien. Puis il fut au sommet, il se
redressa, il regarda l’horizon.

C’était de toutes parts devant lui, et tout autant à sa droite et sa gauche, un


plateau qui légèrement ondulait sous l’herbe maintenant plus serrée, plus
haute, avec des passages d’ombre quelquefois miroitants comme des flaques
restées d’une pluie nocturne, jusqu’à des lointains qui semblaient monter de
dessous la terre, longues lignes ténues de collines bleues irisées à leur cime par
la lumière de l’aube. Et disséminés dans ce grand espace, parfois proches les
uns des autres et formant même, alors, de petits bosquets, parfois tout à fait
isolés, il vit aussi nombre d’arbres, mais sans éprouver pour autant qu’ils
fussent là l’essentiel, les étendues d’herbe étant très vastes, sur l’arrière-plan
desquelles ils se détachaient, certains dressés au bord d’un des creux qui
modulaient le plateau. Ils n’étaient pas l’essentiel, ils n’étaient pas ce que
l’immensité du plateau proposait à celle du ciel. Tout de même, certains
paraissaient très grands, leur couronne était majestueuse.

Et voilà qu’il fait quelques pas, bien qu’il n’y ait pas de chemins dans cette
herbe du bout du monde — dans ce silence —, et il arrive bientôt devant un
chêne, il s’arrête, il le regarde, il attend : et c’est parce que cette majesté, cette
beauté lui demande d’attendre, et même de s’asseoir, ce qu’il fait, sur une des
pierres qui affleurent, il s’en aperçoit maintenant, au travers de la nappe
d’herbes, mais sans la déchirer, ou à peine. Que faire, toutefois, quand on est
assis au pied d’un grand arbre ? Quand on entend dans ses branches une
agitation légère, d’oiseaux peut-être, de feuilles que remue une faible brise ?
« Compte-nous, compte-nous », semble lui dire un brin d’herbe. Il compte un
peu, mais il a plutôt envie de faire à deux mains un trou dans le sol, d’en
dégager la terre brune, qui semble fraîche, puis de s’allonger dans cette herbe,
de placer dans son échancrure son visage.

Il se lève, il se remet en chemin. En somme, dans un pays de cette sorte,


c’est d’arbre en arbre que l’on va, même s’ils sont comme c’est le cas à plus de
distance qu’on n’aurait cru. Combien de temps a-t-il marché avant d’arriver au
pied de cet autre chêne ? Dont les grosses racines noueuses ont bousculé le sol
en tous sens, poussant leur masse vers lui qui ralentit, intimidé, qui s’arrête,
une seconde fois. Au-dessus de lui le dais des branches serrées : il fait sombre
ici, bien que ce soit le matin encore. Un oiseau là-haut s’ébroue des feuillages,
il s’envole lourdement, mais il ne l’aura pas vu. Pourquoi ? Peut-être parce que
son attention a été requise par ce petit garçon qui est là soudain devant lui ?

Un enfant en effet, en culotte courte, pieds nus, les genoux tachés de rouge.
Son front est bas, sur lequel des mèches retombent. Son expression est
boudeuse, sinon hargneuse. Il tient devant lui ses deux mains fermées sur on ne
sait quoi, il s’approche, très près, trop près, il regarde l’arrivant – - est-ce le mot
qui convient ? – - dans les yeux, avec insolence, puis ouvre ses mains,
brusquement. Cette chose cachée, ce sont des billes. Et même une d’elles
tombe, qu’il ramasse, bien difficilement à cause des autres qui sont au point de
lui échapper. Mais voilà qui est fait, il se redresse. « Tu viens jouer ? » dit-il.

Hésite, hésite fort, celui qui est ainsi questionné. Puis il répond : « Non, je
ne veux pas. »

« Alors, viens, on va courir », dit le petit garçon, et il tourne le dos et se met


à courir en criant encore : « Tu me rattrapes ! » Et l’autre enfant de courir après
lui dans tout ce vert qui le frappe au visage, qui l’aveugle. Où est passé mon
ami ? se demande-t-il. Derrière le chêne ? Il contourne le chêne, mais là, sur la
prairie sans autres arbres proches, personne. Il attend, un moment. Il reprend
sa marche.

Et une heure ou deux après, il est midi dans le ciel, en chemin il a aperçu des
arbres, des boqueteaux, mais ne s’en est pas approché, et le voici maintenant
qui passe sous un grand orme, à moins, cet orme, que ce ne soit, et immense,
un arbre fruitier d’espèce inconnue : tant on dirait que ce sont des fruits ces
taches de couleur qui scintillent ici ou là dans l’herbe. Le petit garçon passe
sous l’orme, il est depuis un instant dans son ombre, qui est fraîche, agréable, il
a envie de s’arrêter, de se reposer, mais il entend rire. Un rire léger, haut perché,
peut-être ironique. Qui rit donc ainsi, dans ce lieu désert ? C’est certainement
là-haut, dans les branches ? Il lève la tête.

De fait, une petite fille est là, à califourchon sur une branche, ses jambes
nues. Elle a de grands cheveux en désordre, avec pour robe une sorte de chiffon
rouge. Et de sa main tendue, de son index pointé, elle désigne droit devant elle
on ne sait quoi, en riant. « Ah, qui es-tu ? » s’exclame-t-il. Elle le regarde. « Je
ne sais pas, dit-elle, je joue. » Et elle ajoute, vite : « Je joue à attendre. » Après
quoi un petit silence puis ce même rire léger, un peu suraigu.
Il ne rit pas, lui, il est triste. « Qui es-tu ? » demande-t-il à nouveau, et c’est
comme s’il suppliait.

Mais elle ne répondra plus, elle a baissé son bras, refermé sa main, elle
regarde ses doigts, son poignet, toute songeuse, et encore ce rire, et une minute
ou deux après, même chose. Il s’éloigne.

Et ses pas sont désormais plus lourds, avec des haltes, car il entend à des
intervalles variables le rire de la petite fille là-bas dans l’arbre, et il se retourne
alors, il voit le grand orme se détacher sur le ciel, puis se faire moins distinct et
même peu discernable quand par un effet de distance d’autres arbres de plus
loin que lui ou plus près se mêlent à son image. À un moment il ne le
reconnaît plus, et le rire aussi s’est effacé du silence de tout, sinon de son cœur.

L’après-midi est d’ailleurs bien avancée maintenant, les couleurs changent, le


soleil a quitté le bleu d’en haut qui semblait sans fin, il descend sur les collines
de l’autre monde, là-bas, et du vent bouge sur la prairie, des oiseaux
chantent — quant à celui qui toujours avance, toujours, pourquoi se persuade-
t-il que c’est un chemin, ce qu’il suit depuis un moment dans l’herbe ?
Pourquoi croit-il que ce sont des signes, ce qu’il voit dessiné ou peint sur des
pierres, celles-ci les premières à se montrer aussi franchement aujourd’hui ?
Pierres grises. Elles se font plus nombreuses et se dressent enfin et se resserrent
au pied d’un escarpement d’où surgit un arbre, un grand arbre.

Ah, quel grand arbre ! Il monte dans le ciel comme une fumée. Il a pourtant
d’épaisses branches bleues qui sont comme des bras qui s’ouvrent de toutes
parts, on dirait pour étreindre, on ne sait qui, pourtant, dans ce ciel où il n’est
personne.

Et quand on s’approche de lui, comme cet enfant maintenant, on voit que


ses feuilles sont larges, vernissées, avec des veines d’un rouge cuivré pour se
ramifier dans un vert de nulle part dans l’esprit. Un vert comme d’abîme, un
abîme où gronderaient des orages.

« Je m’arrêterai au pied de cet arbre, se dit à lui-même l’itinérant. Je


m’agenouillerai dans son herbe. Je ramasserai de son fruit, qui est aussi grand
que le monde. Je boirai de l’eau de la source que je sais qui sourd d’entre ses
racines. Je graverai sur son tronc… » Une exaltation est en lui, il ne sent plus sa
fatigue, mais pourquoi ne gravit-il pas les roches qui environnent l’arbre, ces
roches où il y a pourtant en un point des sortes de marches, encore qu’étroites
et irrégulières ? Quelque chose en lui s’est crispé, il a senti ses poings se serrer,
un de ses genoux a fléchi, il hâte le pas, il se jette en avant dans la grande
prairie qui, juste là, se fait plus abrupte devant le ciel, une pente parmi d’autres
arbres encore, certes, et au bout, là où ils se font plus nombreux, quelque chose
comme l’orée d’un grand bois, ou d’une forêt, dans l’obscurité de laquelle il n’y
a plus rien de visible.

La soirée avance, bien que la lumière s’immobilise. Le voyageur de ce pays


de prairies et de flaques d’ombre y continue son chemin, il passe devant encore
des chênes, encore des ormes ou des érables qui sont en groupes de plus en
plus, avec des buissons à leurs pieds désormais, presque des taillis, et de la
broussaille. L’orée est proche, il la franchit, il est vite sous le couvert, il s’éloigne
sans se retourner dans cette forêt où tout est chemin, où rien ne va nulle part.
Bouche bée
A-t-elle rêvé, rêve-t-elle encore, veut-elle rêver maintenant ? Elle serre sa
petite jupe sur ses genoux, elle étend ses jambes nues, elle voit ses pieds nus,
qui se touchent par cette petite bosse sous l’orteil, à gauche dans le pied droit, à
droite dans le pied gauche. Elle a cinq ans, six ans, qui peut savoir ? Elle est
assise sur le carrelage, la porte devant elle est ouverte, c’est en été, il fait beau,
dehors c’est le grand ciel calme.

Et se lèverait-elle, d’un bond, serait-elle alors sur le seuil, sortirait-elle, elle


verrait l’herbe, les grands arbres dispersés presque régulièrement sur cette herbe
drue jusqu’à très loin, là-bas, et rien d’autre. À gauche et à droite de la porte,
contre le mur, juste ce chemin, qui vient de derrière la maison, qui passe
devant puis se perd. C’est un chemin dallé, où pousse entre ses vieilles pierres
déjointes la même herbe que partout ailleurs sur la terre.

Un chemin ? Qu’est-ce qu’un chemin, et pour quoi ? Le prendre sur la


droite, et disparaître, avec lui ? Mais à quoi bon disparaître ? Le ciel est si vaste
et si immobile, dans la chaleur. Le monde est tellement plus vaste quand on le
regarde à travers la découpe d’une porte. Elle ne se lèvera pas des carreaux du
vestibule, fraîcheur, losanges de l’ocre clair et de l’ocre sombre.

Et d’ailleurs cette petite musique, à des moments. Tels ces minimes flocons
de nuée blanche qu’elle voit qui passent dans le ciel bleu. Qui passent, non. À
peine apparus — sur la gauche — ils se dissipent, ils n’atteignent pas cette part
du ciel que cache la porte sur la droite.

Tout est en paix.


Sauf que la musique s’accroît, et maintenant c’est aussi du bruit, avec de
l’agitation dans sa profondeur, un chaos des sons, avec des rumeurs par en
dessous, ils arrivent, ils sont là !

Cinq, six musiciens emplissent la porte. Serrés les uns contre les autres, se
bousculant, chacun poussant sa tête entre les têtes des autres parce que lui aussi
veut voir là-dedans, là où elle est, veut la voir, elle qui les voit : et même si
l’embrasure est grande c’est peu, pour tant d’instruments. Le violoniste s’est
jeté à terre, il glisse son violon sous les pieds des autres, il travaille de son archet
la petite boîte mélodieuse qu’il a quasiment réussi à faire entrer dans ce
vestibule. Que ses bras sont longs, et qu’est belle sa mélodie, bien qu’à tout
instant cet idiot éclate de rire !

Mais le flûtiste a sa jambe au-dessus de lui, et sa flûte aussi serait dans la salle
s’il ne fallait pas que le hautbois et les cymbales, et l’humble pipeau et le fier
tuba n’aient leur place, et la viole de gambe, et aussi le tambourin, que le
tambouriniste est obligé de tenir très haut pour qu’il soit visible, mais c’est vrai
que ses bras à lui tout autant n’en finissent plus.

Et la harpe, et le serpent ! Quant au clavecin, on l’entend qui accourt, lui


aussi, il est simplement un peu en retard parce qu’il faut qu’ils soient deux à le
porter, de ces garçons, de ces jeunes femmes. Que c’est lourd, un clavecin,
quand les pieds s’enfoncent dans l’herbe, où il y a encore des flaques d’un peu
de pluie cette nuit !

Sûr, la claveciniste aura de la boue sur ses longues jambes. Mais voici qu’un
clairon, ou bien c’est un cor de chasse, a passé sa face hilare dans ce désordre
qui, c’est le mot, enchante sa spectatrice. Voyez-la, qui regarde, bouche bée !
Et ne croyez pas qu’elle sache distinguer le pipeau du clavecin, mais à quoi
bon savoir quand on n’a pas de temps pour que ça ait sens ? Elle apprend à ne
pas savoir.

Et d’ailleurs les musiciens sont déjà partis, avec leurs harmonies, leur
cacophonie. Il est même assez peu probable qu’ils soient venus, les nuages
blancs sont trop paisibles, la petite bosse du pied droit touche trop
éternellement la petite bosse du pied gauche.
Le peintre dont le nom est la neige
I

Quelle pourpre là-bas, du côté effondré du ciel !

La neige est donc venue cette nuit avec dans ses mains la couleur.

Tout ce qu’elle répand se nomme silence.

Adam et Ève passent sur le chemin, chaudement vêtus. Leurs pas ne font
aucun bruit dans la neige qui couvre l’herbe.

Et la brume écarte pour eux de légers rideaux, c’est une salle parmi les
arbres, puis c’en est une autre et une autre encore.

Un écureuil s’ébroue, de trop de lumière.

Personne n’est jamais venu dans ces bois, pas même celui qui donne nom et
s’angoisse d’avoir donné nom et en meurt,

Dieu qui n’est plus que la neige.


II

Ce peintre qui est penché sur sa toile, je le touche à l’épaule, il sursaute, il se


retourne, c’est la neige.

Son visage est sans fin, ses mains sans nombre, il se lève, il passe à gauche et
à droite de moi, et au-dessus de moi par milliers de flocons qui se font de plus
en plus serrés, de plus en plus clairs. Je regarde derrière moi, c’est partout la
neige.

Son pinceau : une fumée de la cime des arbres, qui se dissipent, qui le
dissipent.
III

Et à des moments je ne vois plus rien que ma chaussure qui troue la


blancheur crissante. Le bleu vif des lacets, l’ocre de la toile, d’un grain serré, les
marques brunes qu’y laisse la neige qui s’en détache dès que mon pas s’en
dégage pour me porter en avant, dans des remous de lumière.

Le peintre qui se nomme la neige a bien travaillé, ce matin encore. Il a


rajeuni le dessin des branches, le ciel est un enfant qui court en riant vers moi,
je resserre autour de son cou la grosse écharpe de laine.
LES NOMS DIVINS
I

Leur raisonnement, c’était que Dieu ne peut désirer que nous lui donnions
un nom, car l’idée de nom suggère celle de sujet, de verbe, de prédicat, on va
donc vouloir que Dieu soit ceci ou cela, on le cherchera pour ce faire dans une
de nos perceptions, qui s’opposera à d’autres, on se battra pour l’une ou l’autre,
on s’entre-déchirera en son nom ! Un nom pour l’absolu, ce n’est pas la
désignation, encore moins la célébration, c’est le piège que nous tend, hélas, le
langage. Le nom de Dieu est le mal. Dès que Dieu a nom le blé brûle, on perce
le cou de l’agneau.

Mais à peine avaient-ils conclu ainsi, banalement, que s’enflammait leur


angoisse. Car, devant un champ de blé, et le nom du blé leur venant aux lèvres,
ils craignaient, percevant la beauté du blé, son évidence, son absolu, d’avoir
déjà un peu nommé Dieu, et ainsi d’avoir fait le mal. Dans leur regard sur le
blé au soleil, le nom qu’il ne faut pas concevoir avait passé comme une ombre,
et celle-ci, frémissante, la voici maintenant qui noircissait là-bas la pente du
coteau, dans ses vignes, et l’eau étincelante du fleuve ! Tout ce qu’ils aimaient,
et de façon si légitime, pourtant, leur était occasion de faute. Toute pensée leur
était un risque, et toute conversation d’abord, avec ceux qu’ils aimaient
surtout : car à s’aimer on s’exalte, on trouve divin ce qui est, on a désir de le
dire tel. Les promenades dans la lumière du soir étaient redoutées, on n’en
faisait guère que les yeux baissés, inquiets même de ces pierres trop bleues que
le diable peut-être avait placées sur la route. La couche des amants était
dangereuse. L’enseignement avait à se faire abstraction sans fin, rebutante,
puisque faire allusion à la rose, au vin, dans la beauté d’un poème, cela laissait
entrevoir des choses qui, participant de l’être de Dieu, privaient l’esprit de ce
bien qu’est dans les mots son absence.
Fallait-il ne plus regarder, par crainte de voir ? Ne toucher à quoi que ce soit
sinon par le truchement d’instruments qui sachent mettre à distance, comme
ces bras de métal à l’aide desquels les robots pénètrent le feu, le froid, ou
l’extrêmement petit, ou le vide ?

Leur solution fut d’écarter de leur vie plus encore ces occasions qu’ils
n’avaient que trop d’aimer ceci ou cela du monde. Ils firent indéfiniment le
vide dans leurs journées, dans leurs nuits. Ils le firent aussi dans leurs paroles.
Ils renoncèrent aux arts qui représentent, et même à celui qui évoque et
semblait grand de ne vouloir qu’évoquer, avec ses fiévreux et naïfs
emportements d’enthousiasme. Ils renoncèrent à tout ce qu’ils pouvaient
craindre sérieux, car le sérieux s’attarde à des affections, à des valeurs, à des
souvenirs. Faute de pouvoir s’aveugler vraiment, se taire vraiment, ils
organisèrent ce qui pouvait sembler des spectacles, mais de ceux auxquels on ne
jette qu’un bref regard en passant, inintéressé, parce qu’on continue de vaquer
à ses autres tâches. C’était sur la rive, de préférence la nuit. Des hommes
déchargeaient de quelque bateau de grands coffres. Ils les empilaient sur le quai
que trempaient des flaques. Ils les déplaçaient, lourds comme on sentait qu’ils
étaient de grandes barres de fer qui remuaient dans leur être clos. Voilà qui est
« jouer à Dieu », disait-on. Il valait mieux jouer à Dieu que le vénérer car on
vénère par métaphore, et la métaphore fragmente, et le fragmenté est la mort.

Ils résolurent de mourir, car Dieu, c’était trop pour vivre. D’aucuns se
suicidèrent sans plus tarder. Beaucoup d’autres s’appesantirent dans une
indifférence méfiante. Et ces derniers moururent aussi, leur heure venue. On
voit les restes de leur civilisation dans cette île. Ce sont de beaux temples, bien
qu’en ruine. D’admirables statues sont encore sur leurs parois, souriantes
souvent, yeux décolorés, mains longues et souples. Certaines sont d’hommes et
de femmes nus avec grande innocence dans leur maintien mais aussi quelque
chose de bien triste, comme s’ils pressentaient ce qui allait advenir. Faut-il
penser, quel paradoxe, que cet art était trop beau, apportait trop de joie ? Il
apparaît en tout cas qu’il y eut un jour dans ces lieux un être de foi étrange et
funèbre qui décida que l’humanité est coupable d’avoir autour de soi et en soi
des objets que l’on puisse aimer, des êtres dont on puisse prendre avec bonheur
les mains dans les siennes : sources dont on puisse boire l’eau fraîche. Dieu est
davantage, s’écriait-il. Sans comprendre qu’à mettre le feu à tout il donnait
encore à son dieu des noms, incendie, mort ; et trahissait celui qui, peut-être,
avait besoin que l’on inventât pour lui le bonheur ; un dieu qui eût aimé
partager son nom avec tout et rien sur la terre : étant alors le champ de blé,
étant le soleil, étant la chevelure éparse dans la pénombre du lit, étant à l’infini
les sautes du vent, le brin d’herbe.
II

Nous sommes descendus des hauteurs, vers le rivage. La chapelle est bâtie
tout au bord de la plage, c’est en fait une simple hutte de pisé, avec une petite
fenêtre que divise à la verticale un barreau de fer. L’herbe pousse abondamment
tout autour, elle envahit même la porte, il faudra peiner un peu pour l’ouvrir.
Un palmier étend son ombre précaire sur le toit, qui est de tuiles et réparé avec
des branchages. Il est presque midi. Mon guide, mon ami, tourne la vieille clef
dans la vieille serrure, et nous entrons. Dans la salle, rien qu’un sol de sable très
clair, quelques oranges séchées, déjà presque bleues, poussées dans un coin, et
en face de nous, posée à terre, on croirait abandonnée, une statue ou plutôt
l’ébauche d’une statue. La tête du saint n’a pas même été commencée, en effet,
on ne distingue dans ce billot de bois sombre que la forme du corps, que le
sculpteur, dirait-on, voulait camper debout, une jambe en avant, le torse nu
au-dessus d’un de ces longs pagnes qu’on voit aux porteurs d’eau ou aux scribes
dans cette Égypte qui, certes, n’est pas si loin : là-bas au sud, seulement à deux
ou trois jours de navigation incertaine, ces autres sables et palmeraies dont
l’odeur est souvent perçue dans l’île où nous sommes, elle la grande île face au
grand fleuve, elle la montagne qui entre le rien et le rien s’élève dans des nuées.

La tête du saint n’est pas commencée. Je prends pourtant le morceau de bois


dans mes mains, je le soulève, il est assez lourd, je regarde ce qui est le plus
avancé, dans ce travail d’il y a quelques jours mais peut-être aussi quelques
siècles, ce sont les mains qui se rejoignent sur la poitrine, serrées sur ce qui
semble une sphère, encore que celle-ci serait bien irrégulière, le sculpteur
n’ayant pas cherché à évoquer le lisse et le plein d’un volume comme la
géométrie en connaît. Même, je comprends vite que l’irrégularité n’a pas été
crainte, peut-être même a-t-elle été tout à fait voulue. On dirait aussi que les
doigts de cet être inconnu se crispent sur cette chose ; que la matière de celle-ci
cède légèrement sous leur pression.

Je pose la statue, je lève les yeux, je regarde autour de moi dans la salle, rien
d’autre pour retenir l’attention, si ce n’est la couleur qui s’écaille auprès des
poutres de la charpente, là où de l’eau s’infiltre aux heures de pluie, sans doute
rares. Le battant a été presque tout à fait refermé, rien qu’un rayon mais
intense, presque aveuglant, passe là entre son bois sombre et le mur. Quant à
mon guide, il est ressorti, je crois l’entendre qui parle avec quelques enfants au-
dehors.

J’ai vu ces enfants, tout à l’heure. Le plus grand sur sa bicyclette, mais un
pied demeuré au sol, traînant une vieille savate, zigzaguant près de ses amis. Et
les deux ou trois autres si jeunes que l’un au moins va nu, dans la lumière.
Leurs corps sont comme le bronze de statues que l’Égypte n’aurait pas eues,
coloré comme il semble l’être par les feux d’un soleil couchant. Je me suis dit
au passage qu’ils savent, eux ; ou tout au moins n’ont pas tout à fait oublié
encore.
PASSANT, VEUX-TU SAVOIR ?
I

Passant, veux-tu savoir


Comment mourut l’hôte de cette tombe,
Ce front qui se pencha, cet étudiant ?

Il lisait, une nuit,


Devant sa cheminée où bougeait le feu,
Un traité de saint Augustin, le De Trinitate.
Le vent secouait la maison isolée
Parmi de vieux jardins à l’abandon,
Où il louait une chambre. Dehors,
De hautes vagues de la pluie contre les vitres
À des moments. À d’autres, le silence.

Ce qu’il lisait ?
« Dieu ne signifie pas,
Dieu seul.
Dieu est la seule réalité qui ne soit que chose »,

(Car toute chose, vois-tu,


Lui expliquait le livre,
Est signe, signe d’autre chose. Même la pierre
La plus brute et informe, la plus absente
Des conseils de l’esprit, est signe encore,
Du chaos, disons, du néant. Dieu seul
Ne renvoie qu’à soi-même.
L’idée même de signe se perd en lui.)
Et l’étudiant : Qu’est-ce, se disait-il,
Courbé somnolent sur son livre,
Que n’être que cela, une chose,
Sans rien, sans absolument rien, pour donner prise
Au besoin instinctif de créer du sens,
De nommer ? La pierre, l’immense pierre,
Je sais bien que je l’aime, comme peut-être
On peut aimer Dieu, mais ce n’est
Qu’en lui donnant un nom : ce nom, pierre, son nom,
Et la prenant ainsi, des yeux qui s’ouvrent,
Dans notre lieu des noms, notre refuge.
Penser vers le dehors,
Nous ne le pouvons pas. Concevoir le sans nom,
Le sans capacité de signifiance,
Nous ne le pouvons pas, ce serait, du pied,
Buter contre un cadavre dans une tombe.
Car c’est la mort, ce n’est rien d’autre que la mort,
Ce qui ne signifie pas,
C’est la mort seule qui, sous chaque mot, se dérobe,
Et si le son du fond d’un mot nous assaille, parfois,
Lorsque nous trébuchons sur une syllabe,
S’il est alors en nous ce qui, d’un coup,
Ne parle plus, ne signifie pas, n’est qu’un gouffre,
Nous reculons du rebord de ce gouffre
Et, chancelant, les jambes lourdes d’un vertige,
Nous nous laissons tomber
Dans l’herbe drue du monde que nous sommes.
Car si Dieu n’est que chose
Pourquoi vouloir de lui ? Lui, le dehors,
Lui qui dévasterait tous nos souvenirs ?
II

L’étudiant réfléchit,
Puis, qu’a-t-il entendu ? il a tressailli,
Il s’est levé, il s’éloigne de l’âtre.
Il éteint deux ou trois de ses faibles lampes.
Plus guère maintenant que la pensée
De ces braises éparses, parfois des flammes,
Qui trace sur le sol les mots du feu.
Certes, il y a quelque lune, dehors,
Comme dans la littérature, celle qui
Aime donner du sens à la pluie, au vent,
Mais dans l’agitation du ciel, à chaque instant,
Des nuages la couvrent. Et celui qui écoute
Ces rumeurs de la nuit se souvient, peut-être,
D’autres, dans son enfance. Il ne dormait pas,
Il écoutait
Des trains venir de loin dans l’ailleurs du monde,
Et passer, au bout des jardins de sa banlieue,
Avec ce bruit qui a une raison d’être
Et fait ainsi du bien, et rend au sommeil.

Il réfléchit, il regarde sa table


S’étendre, se porter loin, dans la pénombre,
Brillante presque, et noire. Mais soudain
Le bruit, contre une vitre, d’un caillou
Que quelqu’un a jeté, et qui rebondit
Sur l’appui au-dehors, puis cesse d’être.
Qu’est-ce donc ?
Et n’est-ce pas ce faible bruit, déjà,
Qui tout à l’heure a troublé sa lecture ?
Maintenant il écoute, retient son souffle,
Le jardin est silencieux, même le vent
S’est tu, et la pluie fait bien peu de bruit sur la fenêtre.
Lui faut-il s’inquiéter ? La tentation,
C’est plutôt d’oublier, c’est d’effacer
Le signe dans le bruit, de faire confiance
À la non-signifiance de la nuit.

Oui, mais voici


À nouveau une pierre contre la vitre,
Puis, presque tout de suite après, une autre encore.

Et cette fois,
Il a très peur, soudain, il se décide,
Ouvre grand la fenêtre. À dix pas
De lui, une phosphorescence. C’est une femme,
Vieille, en haillons. Haute et courbée,
Avec des mains qui bougent, l’une tenant
Encore une poignée de petits cailloux.
Cette femme, du gris, du jaune presque du rouge,
Agrippés l’un à l’autre dans ce qui semble
Une figure peinte, sur des crevasses,
Avec autour de soi les plis de la pluie
Comme un châle, ou plutôt une mandorle.
Qu’est-ce que cette vieille femme ? Il l’a déjà vue,
Il sait qu’il a déjà pris ces mains maigres
Dans les siennes, sur une table. Il se souvient
Qu’elles étaient noircies par la fumée
De ces feux d’autrefois, au ras du sol,
Sur lesquels on déplace des chaudrons,
Mains, pourtant, ailleurs dans ses yeux, de petite fille.
Qui es-tu, lui demandait-il, ô vagabonde ?

Qui es-tu ? Mais elle a maintenant


Sur sa tête un anneau, on dirait de fer,
Duquel montent des flammes. Toute une tiare
De flammèches mouillées et qui vacillent,
Parfois qui cessent presque. Cette scène
Semble dressée bien loin : mais que fragile
Est un feu que de l’eau recouvre, et cette femme
Aux mains qui bougent dans la couleur, qu’elle est donc
proche !
Il sait, lui qui la voit, qu’elle demande
D’entrer, de s’approcher de sa grande table,
D’y étendre ses mains, qui auront posé
Sur le sol la couronne brûlant toujours.
« Qui es-tu ? » Non, c’est « Entre », ce qu’il dit.
III

Entre, répète-t-il, et elle sourit


Sous la pluie qui fait luire son visage.
Entre ! Elle approche, trébuche, il la soutient,
Elle passe le seuil.

Et la maison s’efface autour de lui


Et d’elle qui avance, dans la clarté
Des flammes de sa tête, qui se bousculent
Comme pour accéder à une autre vie.
Elle est entrée, ils sont dans de hautes herbes,
Il y a des trous sous leurs pieds, et lui a peur
Que ces flammes qui se recourbent ne s’éteignent,
Mais rien du ciel ne peut rien contre elles,
Sinon rendre multiples leurs couleurs
À chaque instant nouvelles, dans la buée
De la nuit qui pèse sur eux de tout son poids.

Ils tomberont
À un moment ou un autre, loin là-bas.
Ils seront à genoux, se regarderont.
Ravinée est la face de la femme,
Qui es-tu, lui redira-t-il, mais, gracieusement
Et même souriante,
Elle ôtera la tiare de son front,
Elle la posera près de lui dans l’herbe.
Puis se redressera et s’éloignera,
Après être restée un instant, toutefois,
Immobile, puis s’être détournée,
Penchant sa tête sur son épaule
Comme le font les petites filles
On ne sait si c’est par coquetterie ou par souffrance.

Et lui,
Penché sur cette tiare dont l’énigme
Brille à travers les feuilles et les tiges
Des hautes herbes que l’eau brouille, lui, il sait
Que, prendrait-il
Une de ces lumières dans ses doigts,
Non, elle ne le brûlerait pas,
Et elle resterait droite.

Il sait que, tenterait-il


D’en écraser la flamme, s’obstinant,
Cherchant à la couvrir
De la boue qui est sous les herbes, cette flamme
Victorieusement se redresserait.

Cette tiare,
Ce n’est guère, pourtant
Constate-t-il,
Qu’un accessoire de théâtre : deux anneaux,
À la fois rapprochés et séparés
Par quatre ou cinq attaches de fil de fer.
L’un, c’est pour ceindre la tête,
L’autre pour soutenir les sept godets
Où ne cesse de bouillonner une sorte d’huile.
PRESQUE DIX-NEUF SONNETS
TOMBEAU DE L.-B. ALBERTI

Rêva-t-il son tombeau cette façade ?


Il pressentit la harpe dans la pierre
Et voulut que le son de ces arcatures
Se fît or sans matière, poésie.

Ne change rien,
Disait-il à son maître d’œuvre, sinon la mort
Ravagera les nombres, tu détruiras
« Toute cette musique », notre vie.

La façade est inachevée, comme toute vie,


Mais les nombres y sont enfants, qui y jouent, simples,
À être l’or dans l’eau où ils pataugent.

Ils se bousculent, ils se donnent des coups,


Ils crient, ils s’éclaboussent de lumière,
Ils se séparent en riant quand la nuit tombe.
TOMBEAU
DE CHARLES BAUDELAIRE

Je n’imagine rien, pour se pencher


Sur toi, que les mots quittent, le soir venu
De ton étonnement sur cette terre,
Que ceux, non sus de nous, de l’inconnue

Que tu as dite une Électre pensive


Qui essuyait ton grand front enfiévré
Et, « d’une main légère », dissipait
L’épouvante dans ton sommeil brûlé de fièvre.

Et tu la désignas mystérieusement
Parce qu’être compatissant est le mystère
Même, ce qui permit à ces trois lettres,

J, G, F, de s’accroître dans la lumière


Sur laquelle ta barque glisse. D’être pour toi
Le port enfin : ses portiques, ses palmes.
« Facesti come quei che va di notte… »

Il agitait une sorte de torche


Dont la double lueur déconcertait
Ces autres qui cherchaient derrière lui
À ne pas avoir peur, le long du gouffre.

Guide, pourquoi n’as-tu, sur ton propre corps,


Rien de cette lumière que tu offres ?
N’as-tu aucun besoin de percevoir
Le vide qui se creuse sous tes pas ?

Mais tel est le destin de l’allégorie :


Qui parle ne pourra ni ne doit savoir
D’où vient et où s’abîme sa parole.

Son pied cherche le sol à même le vide,


Son vol hésite et vire dans ses mots,
Flamme de moins de rêve que la cendre.
LA DÉRISION DE CÉRÈS

Par amitié pour les mots de sa fièvre


Il regarda par la vitre embuée
De son sommeil. On se parlait, dehors,
Il entrouvrit sa porte, il faisait nuit.

Ah, peintre, qu’est-ce donc que cette main


Que tu prends dans la tienne quand tu dors,
Pourquoi la retiens-tu, cette main d’enfant,
Comme si sa pression te délivrait

D’une peur qui ravage tes images ?


Moi, je rêve que tu en guides la confiance,
Jusqu’à celle qui juge, qui condamne,

Mais qui aime, et qui souffre. Que tu réconcilies


L’enfant et le désir. Qu’il n’y ait plus
D’étonnement dans l’un, de vindicte dans l’autre.
L’ARBRE DE LA RUE DESCARTES

Passant,
Regarde ce grand arbre et à travers lui,
Il peut suffire.

Car même déchiré, souillé, l’arbre des rues,


C’est toute la nature, tout le ciel,
L’oiseau s’y pose, le vent y bouge, le soleil
Y dit le même espoir, malgré la mort.

Philosophe,
As-tu chance d’avoir l’arbre dans ta rue,
Tes pensées seront moins ardues, tes yeux plus libres,
Tes mains plus désireuses de moins de nuit.
L’INVENTION DE LA FLÛTE
À SEPT TUYAUX

À un moment dans son dernier récit


Il commença, en ses mots effrayés,
À courir, comprenant que pesait sur lui
Une menace, en chacun d’eux croissante.

Comme si, des couleurs que dissocie


Le nom impénétrable de chaque chose,
Ou du ciel, qu’illimite le nom du vent,
Retombait une vague, sur sa vie.

Poète, la musique suffira-t-elle


À te sauver de la mort par le son
De cette flûte à sept tuyaux, que tu inventes ?

Ou n’est-ce là que ta voix qui s’essouffle


Pour que dure ton rêve ? Nuit, rien que nuit,
Ce froissement de roseaux sous la rive.
LE TOMBEAU
DE GIACOMO LEOPARDI

Dans le nid de Phénix combien se sont


Brûlé les doigts à remuer des cendres !
Lui, c’est de consentir à tant de nuit
Qu’il dut de recueillir tant de lumière.

Et ils ont élevé, ses mots confiants,


Non le quelconque onyx vers un ciel noir
Mais la coupe formée par leurs deux paumes
Pour un peu d’eau terrestre et ton reflet,

Ô lune, son amie. Il t’offre de cette eau,


Et toi penchée sur elle, tu veux bien
Boire de son désir, de son espérance.

Je te vois qui vas près de lui sur ces collines


Désertes, son pays. Parfois devant
Lui, et te retournant, riante ; parfois son ombre.
MAHLER,
LE CHANT DE LA TERRE

Elle sort, mais la nuit n’est pas tombée,


Ou bien c’est que la lune emplit le ciel,
Elle va, mais aussi elle se dissipe,
Plus rien de son visage, rien que son chant.

Désir d’être, sache te renoncer


Les choses de la terre te le demandent,
Si assurées sont-elles, chacune en soi
Dans cette paix où miroite du rêve.

Qu’elle, qui va, et toi, qui vieillis, poursuiviez


Votre avancée sous le couvert des arbres,
À des moments vous vous apercevrez.

Ô parole du son, musique des mots,


Tournez alors vos pas l’une vers l’autre
En signe de connivence, encore, et de regret.
LE TOMBEAU
DE STÉPHANE MALLARMÉ

Sa voile soit sa tombe, puisque il n’y eut


Aucun souffle sur cette terre pour convaincre
La yole de sa voix de dire non
Au fleuve, qui l’appelait dans sa lumière.

De Hugo, disait-il, le plus beau vers :


« Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées »,
L’eau à quoi rien n’ajoute ni ne prend
Se fait le feu, et ce feu le subjugue.

Nous le voyons là-bas, indistinct, agiter


À la proue de sa barque qui se dissipe
Ce que des yeux d’ici ne discernent pas.

Est-ce comme cela que l’on meurt ? Et à qui


Parle-t-il ? Et que reste-t-il de lui, la nuit tombée ?
Cette écharpe de deux couleurs, creusant le fleuve.
À L’AUTEUR DE « LA NUIT »

Il entra dans sa tombe avant sa mort.


C’était sa ville de chaque soir mais dépeuplée.
Noire la grande porte. Quelques passants
Au loin, encore. Puis personne, dans la nuit.

Il suivit une rue, puis d’autres, d’autres.


Une charrette, une fois. Mais sans yeux
Le cocher, ni visage. Et à nouveau
Ne retentit que l’écho de ses pas.

Grilles qu’il secoua à des cours fermées,


Sonnettes éperdument, dont la rumeur
Se perdait dans les escaliers de maisons vides.

Il descendit des marches, vers un quai


Où un reste du fleuve coulait encore.
Il écouta le bruit se défaire du temps.
SAN GIORGIO MAGGIORE

Se peut-il que derrière ces façades


Nobles comme l’enfance qui vint nue,
Il n’y ait qu’une suite de salles sombres,
L’une ouvrant sur une autre, à l’infini ?

Tel pourtant le malheur de l’Intelligible,


Son rêve prend la forme dans ses mains,
Mais que de soubresauts dans cette lumière !
L’artère de l’absence bat ici.

Et des mains se conjoignent, ce fut ce porche,


Mais pour brandir le fer d’un sacrifice.
L’agneau meurt au sommet de la symétrie.

Architecte, délivre de ce sang


L’espoir que dit la forme dans la pierre,
Le bien de la lumière est à ce prix.
SUR TROIS TABLEAUX DE POUSSIN

Sa tombe, me dit-on ? Mais c’est ce creux


Qu’il a laissé, sombre dans le feuillage
De l’arbre où Apollon vieilli médite
Sur qui est jeune et donc est plus qu’un dieu.

Et c’est aussi la trouée de lumière


Dans la Naissance de Bacchus, quand le soleil
Prend l’espérance encore inentamée
Dans ses mains, et en fait le ciel qui change.

Sa tombe ? Ce que voit ce regard sévère


Se défaire, au profond de l’Autoportrait
Dont le tain, qui aima son rêve, s’enténèbre :

Un vieil homme étonné, le soir venant,


Mais s’obstinant à dire la couleur,
Tard, sa main devenue pourtant chose mortelle.
ULYSSE PASSE DEVANT ITHAQUE

Qu’est-ce que ces rochers, ce sable ? C’est Ithaque,


Tu sais qu’il y a là l’abeille et l’olivier
Et l’épouse fidèle et le vieux chien,
Mais vois, l’eau brille noire sous ta proue.

Non, ne regarde plus cette rive ! Ce n’est


Que ton pauvre royaume. Tu ne vas pas
Tendre ta main à l’homme que tu es,
Toi qui n’as plus chagrin ni espérance.

Passe, déçois. Qu’elle fuie à ta gauche ! Voici


Que se creuse pour toi cette autre mer,
La mémoire qui hante qui veut mourir.

Va ! Garde désormais le cap sur l’autre


Rive basse, là-bas ! Où, dans l’écume,
Joue encore l’enfant que tu fus ici.
SAN BIAGIO, À MONTEPULCIANO

Voûtes, arches, colonnes : il savait bien


Vos façons de promettre sans tenir,
Et que votre âme autant que votre corps
Se refuse à des mains qui veulent prendre.

Quel leurre que l’espace ! Les architectes du ciel,


Ceux qui assemblent et désassemblent les nuées,
Offrent plus, à si vite décevoir,
Que les nôtres, qui n’échafaudent que des rêves.

Il rêva, cependant ; mais au jour dit


Il fit de la beauté meilleur usage,
Comprenant que la forme est pour mourir.

Et son œuvre, cette dernière : une monnaie


Dont les faces sont nues. De cette salle
Il a fait arc et flèche, dans la pierre.
UN DIEU

Ci-gît un dieu qui n’aura pas compris


Mieux que nous. Qui n’aura pas aimé
Comme un enfant le peut. Qui était gauche,
Qui fut violent, faute des mots qui clarifient.

Et qui mourut sans avoir fait usage


De ses pouvoirs, en ceci notre proche.
Un qui ne cessa pas de s’étonner d’être
Comme nous le faisons, à nos derniers jours.

Fut-il un fils ? Certes, mais révolté,


Qui insulta son père, et décida
De mourir, par désordre de son orgueil.

Mais qui aurait voulu, au moins une heure, vivre,


Prenant la main de l’enfant qu’il ne put
Être, bien qu’avec si souvent les mêmes larmes.
UN POÈTE

Se voulait-il une torche


Qu’il eût jetée dans la mer ?
Il alla loin dans les flaques
D’entre là-bas et le ciel,

Puis il se retourna vers nous,


Mais le vent l’avait désécrit
Bien que sa main fût crispée
Sur les mondes de la fumée.

Feuilles éparses de sibylles,


Parole extrême déchirée,
Que dit-il ? Nous n’avons pas su.

Il croyait en des mots plus simples,


Mais là-bas n’est qu’ici encore,
Et nul signe n’est l’eau qui brille.
UNE PIERRE

Il voulut que la stèle


Où graver la mémoire de ce qu’il fut,
Ce soit une des plaques de safre clair
Qu’il remuait du pied, dans le ravin.

Leurs entailles, leurs mousses rouge sombre,


Ce désordre qui fait, indéchiffrable,
Que chacune est unique, bien que la même
Que toute autre : ce serait là son épitaphe.

Il rêva, il mourut. Où est sa tombe ?


Passant, si tu te risques sur ces pentes,
Percevras-tu les mots qu’il crut porter

Dans la pierre gélive ? Entendras-tu


Sa voix, parmi ces bruits d’insectes ? Pousseras-tu
D’un pied distrait sa vie dans plus bas encore ?
LE TOMBEAU DE PAUL VERLAINE

Ce « peu profond ruisseau », où coule-t-il


Plus avant qu’en ses vers, qui savent bien
Que toute rive est proche, dans les joncs
Enchevêtrés du désir et du rêve ?

Juges, au soir, les mots !


Boue autant que lumière, vérité !
Lui ne l’oubliait pas, bien qu’irritant, futile,
Son propos tressautât de pierre en pierre.

Il fut humble, par fierté simple, il consentit


À n’être pour les autres qu’un miroir
Dont le tain dévasté filtrerait le ciel.

À eux de voir que le ciel fut en lui


À son plus rouge à travers ces feuillages
Du soir, quand le roucoulement des ramiers s’enténèbre.
UN SOUVENIR D’ENFANCE
DE WORDSWORTH

Comme, dans le Prélude, cet enfant


Qui va dans l’inconscient de la lumière
Et avise une barque et, entre terre et ciel,
Y descend, pour ramer vers une autre rive,

Mais voit alors s’accroître, menaçante,


Une cime là-bas, noire, derrière d’autres,
Et prend peur et retourne à ces roseaux
Où de minimes vies murmurent l’éternel,

Ainsi ce grand poète aura poussé


Sa pensée sur une heure calme du langage,
Il se crut rédimé par sa parole.

Mais des courants prenaient, silencieux,


Ses mots vers plus avant que lui dans la conscience,
Il eut peur d’être plus que son désir.
REMARQUES SUR L’HORIZON
Parlons de l’horizon, mes amis, de quoi pourrions-nous parler d’autre ?

Toujours nous parlons de lui, ou plutôt en lui. Quand nous formons des
projets, quand nous aimons.

Quand nous aimons, car aimer, un être, un chemin, une œuvre, c’est voir
que cette ligne là-bas, si loin à l’avant, cette ligne toute lumière, est tout autant
ici même à les traverser, les retraverser, comme sur la plage la mer vient et
revient dans le sable, y soulevant puis y laissant retomber l’algue remuante, la
vie obscure.

Ligne de là-bas et ligne de par ici, chacune à jeter l’écume de l’inconscient


sous nos pas : phrase qui étincelle de glisser à la crête de cette vague qui se
gonfle comme une nuit, puis s’écroule puis à nouveau se soulève.

Je prends ce chemin, il est étroit, il s’enfonce entre deux petites buttes, des
arbres l’enveloppent aussi, se resserrent autour de moi, au-dessus de moi, j’ai
bonheur à le savoir familier, avec ces mille vies de sa profondeur qui se sont
habituées à moi. Mais plus bas que les pépiements, les ébrouements, les envols,
ce son léger mais ininterrompu que j’entends, c’est le « là-bas » des collines de
l’horizon qui, bien qu’invisible, m’accompagne. Tenant cet instant présent, cet
instant d’ici, en ses mains que j’aperçois, bleues ou ocre rouge, dans une
déchirure des pins et des petits chênes.
Avec le ciel au-dessus d’ici pour me rappeler que le ciel est également de là-
bas, qu’il peut voir par-dessous la ligne où, pour nous ici, ce qui est a cessé
d’être visible.

Et la couleur, parmi nous, comme ce secret qui est donc le sien.

Et le cri de cet oiseau qui reprend, qui est un appel. Sans doute vient-il de
cet autre monde, il en rapporte l’or, quelque paille, au plus creux de son nid
que l’on ne voit pas.

Et lumière de l’horizon cette eau qui tarde à s’évaporer, Dieu sait pourquoi,
dans les flaques de sous nos pieds.

Dieu ? C’est-à-dire l’averse qui a choisi de tomber ici. Elle qui aurait pu
tomber un peu plus loin dans ce petit bois : en cela le hasard, en cela divine.

Qui a pensée de l’horizon n’a pas de dieu : ces lointains lui suffisent, qui
glissent du bas du ciel comme une eau sur les signes que trace ce petit enfant
dans le sable.

Et cette eau se gonfle soudain, la vague efface les signes, c’est la fin de
l’après-midi, l’enfant remonte du bruit de fond de la mer parmi à nouveau des
voix, et de grands corps dénudés.
Horizon comme cette pierre que je retire de la vase, avec dans ses creux
l’odeur du sel.

Horizon dans le mot que je vois briller sous les autres, quand l’inconscient à
sa marée haute vient laver d’eau claire les phrases que j’ai posées juste à sa
limite, pour voir. Algues soulevées et qui retombent, paroles qui se défont mais
avec à leur surface, un instant, la brume de sel d’une eau qui est peut-être le
ciel.

Les mots n’offrent le plein de leur sens que si c’est « là-bas », à un horizon,
que nous contemplons ce qu’ils disent. Ici nous voyons trop en détail, la pensée
se loge dans des aspects trop nombreux, s’y déploie en trop de formules : et
tout est ainsi livré au désir de posséder, de comprendre. Là-bas le tout prime
sur les parties, les choses en redeviennent des êtres.

Comme chez Proust quand il voit sous le ciel « les clochers de Martinville ».
Et c’est toute son existence à venir qui en est affectée, déjà. C’est avec la
mémoire de ces êtres de l’horizon qu’il va en regarder d’autres qui, eux, ne sont
que d’ici : cherchant cet or, leur présence au loin, dans le vaste nouveau
creuset.

Le bleu des lointains dans les mots aussi, comme le sens rêvé dans la chose
dite.

Je crois que je dois à peu près tout à des horizons de mes premières années.
Horizons soit lointains soit proches, soit ouverts, sous de grands nuages, soit
retirés dans la boucle de la rivière aux eaux sombres.

Et avec ma plus grande dette — ce mot, parce que je sais qu’il faudra bien
restituer, au monde du dernier jour, ce qu’eau et feu, et ciel et terre, nous
donnent — envers un lieu de si près de moi que j’aurais pu, si j’avais été
quelqu’un d’autre, décider qu’il était l’ici, l’ici même. Car c’était le sommet
d’une longue colline basse, à rien qu’une heure de marche : où un certain
grand arbre, à contre-jour sous le ciel, était assez distant pour se signifier absolu
et cependant assez proche pour paraître un point de ce monde. Que l’on
parvienne à son pied, dans la chaleur de l’après-midi, déclinante, et il ne serait
pas trop tard pour découvrir d’en dessous ses grandes branches la vallée
jusqu’en cet instant inconnue et la maison familière.

Il est si facile de se mettre à mal rêver, quand l’horizon est trop loin ! Ou
quand il est tout à fait bas sous les buissons d’une vaste plaine ou, pire, quand à
bonne distance il enchevêtre des collines peu élevées où jouent des ombres et
des rayons avec ici ou là un champ de vive couleur. Si autres que les nôtres sont
alors son étincelance, ses flaques, ses restes de nuit incompréhensibles dans ce
qui semble ses failles ! On peut imaginer qu’il n’est pas une ligne mais un pays,
avec un peu de celui-ci en deçà, de notre côté, et un peu de l’autre. Pays dont
les choses, les habitants, que l’on aperçoit avec des jumelles, sont, d’évidence,
occupés à une vie tout à eux, une vie ni d’ici ni d’ailleurs, ni du monde connu
ni des mondes de l’inconnu. Qui sont ces êtres ? Nos chemins ne mènent plus
jusqu’à eux. Et leurs chemins à eux ne vont guère loin, de l’autre côté, là où
c’est notre pays d’ici que probablement nous retrouverions à mesure si nous
allions par là-bas, traversant sans le voir l’espace où l’autre pays se situe.
Le pays de l’horizon ! Ces caravanes qui cheminent entre notre terre et une
autre. Ces fuites en Égypte, dans nos jumelles, qui passent de l’autre côté d’une
longue dune pour reparaître plus loin. Cette insuffisance désespérante des
jumelles. À peine un point lumineux les visages là-bas. On peut même en venir
à croire que ce ne sont pas des visages, tant de rayons émanant d’eux, se
heurtant à d’autres ! Peut-être des masques d’or. Peut-être des yeux qui se sont
accrus dans les visages jusqu’à effacer le dessin qui même là-bas réduit ceux-ci à
ce que nous sommes.

Une définition du langage : un ici qui respire et expire l’ailleurs, méduse aux
dimensions d’une mer qui serait le monde.

L’écriture de poésie ? La terre de sous nos pas mais trempée comme après
l’orage, creusée par de grandes roues qui ont passé, se sont éloignées. Terre tout
ornières dont de brèves lueurs remontent.

Je rencontre la flaque, je m’arrête, je lève les yeux du chemin, j’entends le


bêlement d’un agneau au loin, sous les nuages qui sont maintenant immobiles.

Une barrière grince, et c’est presque l’étincelance de la rose en soi. Celle du


jardin interdit, gardé par un perroquet aux yeux sans lumière.

Dans le récit de Melville le voyageur dont celui-ci dit qu’il s’est mis en route,
de Pittsfield vers Mount Greylock, par fascination pour une vitre qui à des
heures s’enflamme sur son horizon quotidien. Heureux ceux qui vivent là,
pense-t-il. Et il arrive à cette maison, il en pousse la barrière, entre dans une
salle, voit à sa croisée une jeune fille qui regarde avec grand désir sa maison à
lui, loin là-bas dans son autre monde. Pourquoi repart-il alors ? Par sympathie,
par amour. Ne fait-il pas un grand don, peut-être le don suprême ? Il offre de
ne pas éteindre en son illusoire foyer cette minime espérance dont il comprend
qu’elle est le seul bien au moment où il y renonce.

Des peintres humanisent ainsi des paysages dont il se peut que nous ne
comprenions pas tout de suite pourquoi ils nous retiennent, pour le reste de
notre vie.

Et quand soudain le là-bas nous manque parce qu’ici c’est la neige, la


brusque et pleine neige avec du vent pour en remuer la lumière, voici qu’enfin
l’horizon est avec nous, nous le touchons, nous le traversons et retraversons à
l’aveuglette, nous en buvons l’air frais, c’est le bonheur de la neige.

Horizon, un mot que pourtant je n’aime pas, j’en voudrais un autre. Un qui,
de son rebord escarpé, tendrait la main à notre parole pour qu’elle grimpe vers
lui, dans l’invisible. Un qui favoriserait parmi nous le peintre de paysage, lui
assurant l’avenir dont la terre a besoin et qu’elle espère et qu’elle mourra peut-
être de voir se briser un jour, coupe qui a roulé auprès d’elle.
UNE VARIANTE
DE LA SORTIE DU JARDIN
Cette imagination, insistante. Un homme et une femme vont sous des arbres
qui par endroits sont très proches les uns des autres, avec même des branches
emmêlées dès presque le sol, si bien que ces deux êtres très beaux, très jeunes,
ont hésité, plusieurs fois, à s’engager dans ces frêles bruits odorants de feuilles
froissées. Ils ont regardé autour d’eux, ils ont paru choisir de changer de route,
mais c’est aussi qu’il est tôt encore, la matinée n’est guère avancée et déjà les
arbres se clairsèment, leurs branches se font moins basses, l’orée est proche,
bientôt franchie. Voici devant nous des régions de collines douces, d’un vert un
peu doré, où il est aisé de penser que de petits lacs se cachent mais sans
embarcations sur leurs eaux tranquilles. D’évidence, ce grand pays est désert,
en sa belle lumière qui ne cesse pas de s’accroître.

Ils vont, ces deux, il leur arrive de traverser encore de petits bois, même ils
s’y arrêtent parfois, se tournant du coup l’un vers l’autre, et vus de loin comme
ils sont alors, entre le dernier arbre et le vaste ciel, c’est comme s’ils se parlaient,
la jeune femme étendant son bras vers on ne sait où, à des horizons. Puis ils
repartent mais ne sont-ils pas tout de même toujours ici, on pourrait croire
immobiles ? Tant ce ciel et ces arbres, et ces eaux au loin, pressenties, cela
pourrait être un tableau, une de ces toiles à dominante vert sombre qu’un
peintre de vers 1660, un héritier de Poussin, un ami de Gaspard Dughet, aurait
pu substituer au monde si du fond de ces années mystérieuses des vents avaient
surgi comme ils auraient dû, pour disperser sous nos pas les feuilles restées du
long hiver.

Un tableau. Dans la forme des épaules, des bras, ces lignes qui fermement se
dégagent comme lorsqu’un peintre travaille, et presque trop de vive couleur
dans les chevelures ou sur les belles chairs libres, et dans les feuillages aussi,
dans les fruits qu’on y aperçoit : oui, un tableau parce que je sais bien qui sont
pour moi cet homme et cette femme qui passent ainsi devant nous, sur cette
terre sinon déserte. C’est Ève et Adam après ce qu’on a pu dire la Faute. Ils sont
chassés du jardin d’Eden, ils le traversent sans hâte, car le temps n’a pas
commencé encore. Rien que les heures du ciel d’été dans ce pays sans chemins
où la lumière seule décide, séparant en riant les couleurs qui jouent avec trop
d’ardeur, se penchant pour en relever une qui est tombée, qui s’étonne.

Adam, Ève ? Ils ont tout un jour à errer ainsi sur la terre, après quoi, vers la
fin de l’après-midi, quand le soleil baissera, soudain visible, les grilles
apparaîtront au bout d’une longue, très longue allée de sable et le vent se sera
levé, le ciel sera rouge, vers l’ouest, et il y aura dans les arbres des cris d’oiseaux
de nouvelle sorte. La nuit attendra au-delà du seuil entrouvert, les deux
proscrits y consentiront, ils s’éloigneront dans ces ombres, mais pour l’instant
ils ne savent que cet instant, justement, cet intemporel instant présent des
images. Une voix a-t-elle troué le ciel, à quelque heure avant ce matin paisible ?
Des mots dans ce qui n’était que bruit dans les eaux et dans les feuillages,
l’éclair d’une étoffe pourpre au travers de ces demi-teintes ? Ils ne s’en
souviennent pas, ils n’y pensent pas.

Ils vont, simplement. Et parfois je ne les vois plus, mais non parce que le
chemin qu’ils ont suivi me les cache. C’est plutôt que mon attention a été
requise autrement, et ailleurs, et déjà à trois ou quatre reprises.

Je dois dire que partout sur ces terres d’ici le plus grand silence règne. Le
lointain jacassement d’une pie, des meuglements on ne sait où dans les prés, les
rebonds d’une pierre qui se détache d’une falaise et roule dans un ravin, rien de
tout cela n’en trouble la paix, au contraire ces rumeurs du monde visible lui
donnent profondeur, l’élargissent, le clarifient : comme le fait aussi la chaleur
qui s’accroît, elle également, mais non sans un peu de brise. Et j’aime ce silence
mais voici que je dois comprendre que désormais il m’inquiète autant
qu’auparavant il me rassurait. Comme si un certain son que j’ai entendu était
d’une autre nature que ce ruisseau, par exemple, qui près de nous n’en finit
jamais de se briser à ses rives.

Un son. Qui a paru venir de plus loin mais aussi de plus près de moi que
tous ces bruits irréguliers et sans conséquences. Et qu’aussi bien je n’ai pu
comprendre, en son étonnante brièveté. Était-il quelque chose de seulement
musical, l’écho d’une petite flûte des plaines d’une autre terre, était-ce une voix
humaine ? J’écoute. Et ces deux êtres là-bas ont reparu, je les vois qui, oui,
maintenant, se parlent mais vite décident, me semble-t-il, d’oublier qu’eux
aussi ont entendu. Surpris, encore indécis peut-être, ils reprennent leur marche
dans ce midi, déjà, où les ombres du matin, qui avaient de la transparence,
vont se faire celles du soir.

Heures de l’après-midi, toujours les plus lentes du jour, les plus troublantes
aussi puisque l’horizon se rapproche, les couleurs changent. Je regarde ces deux
êtres que j’imagine, je vais par le même chemin, je pense à l’éternité et au
temps, à la beauté des corps, à celle des gestes, que sais-je ?

Et voici qu’un buisson vient de frémir, devant eux. Des branches y ont
bougé, comme si quelqu’un s’était caché là pour les voir et ne s’était enfui qu’à
la dernière seconde. Quelqu’un ? Oui, car les bêtes ne fuient pas de cette façon,
qui restent dans leur ici et leur maintenant comme se rabat le rameau qu’écarte
notre passage. Quelqu’un qui va courir, dans l’ailleurs, s’allonger dans l’herbe,
se relever brusquement, courir encore, mais s’arrêter alors, paraître réfléchir,
revenir. Quelqu’un ? Encore que de bien peu de poids, et très agile, très souple.
Est-il la voix qui appelait de l’autre côté du visible, la petite flûte qui y rêvait ?
Oui, c’est bien un enfant qui rôde ainsi, nu, inconscient de soi, dans ces
solitudes.

Et qui revient, en effet. Car dans ce jour un moment étale puis qui baisse je
sais bien que je le retrouverai trois ou quatre fois encore sur le passage de
l’homme et de la femme, anxieux de les voir, désireux d’en être vu et tout
autant effrayé de l’être. Il s’était laissé devancer, il les a rejoints, peut-être
même, à la fin, auront-ils entrevu ses grands yeux sauvages fixés sur eux : un
instant, avant que sur ce regard peut-être bouleversé le feuillage ne se referme.

Qu’il est difficile de se parler ! Le silence ? Mais c’est de l’eau, une surface où
plonger le bras pour ce qui brille à son fond, sur le sable clair où passent des
ombres ; et atteindra-t-on jamais ce que l’on voudrait saisir, je crains que non,
une diffraction mystérieuse se joue de nous, irrésistiblement notre main se voit
écartée de l’objet de notre désir. — Ils vont, l’un près de l’autre, l’après-midi se
fait elle aussi cette brillance et ces ombres, je les vois un moment appuyés
contre un rocher, ils se parlent. Sont-ils seuls ? Il y a du mouvement dans cette
immobilité, l’étoffe claire du ciel du soir frissonne dans le vent qui se lève.

Je pense à la dernière fois, après combien d’autres, comment savoir, où cet


enfant s’est retrouvé auprès d’eux, les épiant, prêt à se jeter à leurs pieds mais
réfrénant ce désir, pourquoi ? A-t-il compris que c’était là, et tout de suite, que
tout allait prendre fin et a-t-il, de ce fait, désiré davantage encore puis renoncé
avec d’autant plus de chagrin ou de joie sombre, après quoi il reprit son errance
dans l’éternel ? Je me demande si c’est avant ou après ce jour qu’il a ramassé le
roseau, touché le bruit, inventé le son, introduit dans la vie de la douleur et de
l’espérance. Je me demande aussi pourquoi je me préoccupe de la peinture, ou
plutôt de l’image dans la peinture : cette eau où ce qui est semble une seconde
fois s’offrir mais rien qu’en reflet désormais, sans beaucoup de frémissement
dans la forme qui se dilue dans des jeux de lumières et d’ombres.
UNE AUTRE VARIANTE
Ils fuyaient, le drap de la malédiction plaquait ses éclairs et sa pluie contre
leur corps. Sous leurs pieds nus la terre s’était faite cailloux blessants, boue
glissante, racines dangereuses. Leurs jambes s’enfonçaient dans des trous dont il
leur fallait s’arracher. Ce garçon tenait cette fille par la main, par là passait déjà
en lui et aussi en elle quelque chose de plus que l’étonnement et la peur. Puis il
y eut ce cri, elle est tombée, le sang coule déjà le long de sa jambe gauche, un
rouge nouveau dans le monde, et lui, il l’aide à se relever mais la cheville ne
porte plus, il faut qu’Ève prenne appui sur son bras pour boiter vers l’inconnu
devant eux, dans l’inconnu autour d’eux, sous l’inconnu du ciel noir. La nuit
est là, en effet, et comment avancer, d’autant qu’à chaque pas la souffrance se
fait plus grande ? Des pas de plus en plus difficiles dans le chaos du dehors qui
s’étend à un autre au sein de ces deux qui vont sans rien savoir ni vouloir sinon
aller ailleurs, aller loin. Des pas ? Moins des pas que des heurts à d’épaisses
branches dans la pénombre, avec de l’eau pour se déverser d’un coup sur le bras
qui cherche en avant sous les feuilles. Et moins désirer passer au travers de ces
fourrés qui semblent sans fin ni faille que renoncer à le faire, ne plus savoir ce
vent, ces averses, oublier cette voix qui n’en finit plus de les harceler dans le
ciel. Oui, oublier ? Et besoin aussi, irrésistible soudain, de se laisser tomber sur
cette couche d’herbes dont la vague phosphorescence, tout en molles
ondulations, se fait depuis quelques secondes presque accueillante, quelle
surprise, entre les troncs qui s’écartent.

Ils choient, le genou d’abord, le plat de la main, vite tout le corps, à même
l’herbe trempée de pluie, mais cette pluie est tiède, c’est comme un don qu’on
leur fait, et les voici l’un contre l’autre, très près, ce qui est le temps qui
commence, avec entre eux le regard, la compassion, le désir. Lui touche du
doigt cette jambe blessée, il craint d’éveiller sur ce visage si proche la grimace
de la douleur, en fait il le découvre, ce visage, car l’avait-il vu, avant cet
instant ? Des yeux, où l’étonnement à la fois s’accroît et se dissipe. Des lèvres.
Adam et Ève se voient, se reconnaissent, se connaissent, comme on dira, c’est
affaire de peu d’instants, une autre hâte, tout de même aussi un partage qui les
noue l’un à l’autre vers ils ne savent où, dans une autre sorte de nuit.

Et à nouveau, bien que plus au loin, semble-t-il, ces bruits du ciel d’avant,
avec des éclairs encore, un peu moins serrés, c’est possible, et dans les buissons
autour de l’homme et de la femme aux aguets encore des bruits, cette fois
légers, d’ailes qui s’ébrouent, de minimes vies invisibles, mais qui ne les
inquiètent pas, qui les enveloppent plutôt, autre drap, car cela devient du
sommeil, ce qui aussi est nouveau sur terre. Porosité de la perception, plus rien
d’immobile entre dedans et dehors, des formes qui se défont, d’autres qui
naissent en elles, qu’est-ce qui est, qu’est-ce qui n’est pas ?

Et de l’agitation dans ces premiers rêves mais aussi des lueurs, aux mains qui
se touchent parfois, et à l’éveil c’est tout autre chose que le ciel mouvementé
d’hier, ici ou là des lumières percent au travers de nuées encore grises ou noires.
Ève a moins mal, c’est encourageant, elle peut se mettre debout, aller
bravement de l’avant, sous cette voûte incertaine — oui, mais d’abord ne faut-
il pas réfléchir un peu à cette vie qui a commencé dans l’intimité de la nuit,
cette vie autre, la vie des mots, celle des paroles, alors chuchotées et comme
fiévreuses ?

Et c’est Ève qui parle la première, dans un élan où je crois déceler un peu de
crainte, pourquoi ?

« Écoute, dit-elle à voix basse, penchée sur ce visage que colorent quelques
rayons, tombés du prisme des grands nuages. Écoute, hier, tu n’as pas donné
tous les noms. »

Et lui : « C’est vrai. J’avais donné un nom au ruisseau. Puis j’ai vu cet
élargissement qui s’était formé là où du sable s’était mêlé à des pierres et des
roseaux. L’eau y passait moins rapide. Un bizarre oiseau s’était posé dans cette
eau, il se tenait tout tranquille, puis il s’ébroua, s’envola, revint, pourquoi, et
s’envola encore, et revint encore, et j’entendais de légers bruits sur la rive, je
respirais des odeurs, était-ce la sarriette, la menthe, peu importe, ensemble tout
cela existait plus que ne le faisaient chacun pour soi le sable, l’oiseau, le bruit
qui bougeait sous les feuilles. Et j’ai voulu donner un nom, un seul grand nom
simple, à ce moment, non, ce n’était pas un moment, à ce tout, comment dire,
à cette paix. Donner un nom aussi bien à cet espace que je voyais se déformer
lentement, du bleu, non, pas tout à fait du bleu, du rose tout autant, un rose
d’or, entre, là-bas, deux nuages. Ou encore à ces traces pour rien que l’on voit
se dessiner sur le sable, quand l’eau reflue.

« Et puis il y a eu ce coup de feu, venu je ne sais d’où, et j’ai vu l’oiseau


chanceler, se traîner sur le sable, et il agitait ses ailes, et le sable se soulevait,
retombait sur lui, le couvrait, il eut des soubresauts, il ne bougea plus. J’ai cessé
de vouloir donner des noms. »

Ève regarde ses doigts, elle joue à les écarter et les réunir. « Moi, dit-elle, je
voudrais donner un nom à tout simplement cela, le noir, le noir dans les yeux,
le noir quand il n’y a rien d’autre que lui, quand il n’y a plus rien d’autre. »

Ils se sont mis debout. Le sang a séché le long de la jambe d’Ève tachée de
boue. À doigts précautionneux elle fait tomber cette terre brune. Au loin le
tonnerre gronde toujours, rien de vraiment noir, des remous de couleur comme
il y en aura chez des peintres. Et ce sont des averses, par grands à-coups, puis le
ciel revient sur ce dont il faudra bien que les mots fassent une sorte de terre.
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
LE DÉSORDRE a été publié, avec quatre sérigraphies de Zao Wouki, chez
Editart à Genève, en 2004.

LA LONGUE CHAÎNE DE L’ANCRE et PASSANT, VEUX-TU


SAVOIR ? ont été publiés sous le titre ALES STENAR, avec trois
lithographies en couleurs de Gérard Titus-Carmel, chez Editart à Genève,
en 2005.

L’AMÉRIQUE, LE THÉÂTRE DES ENFANTS et LES NOMS DIVINS


avaient paru sous le titre LE THÉÂTRE DES ENFANTS chez William
Blake & Co, à Bordeaux, en 2001.

BOUCHE BÉE et LE PEINTRE DONT LE NOM EST LA NEIGE ont


eu une première édition illustrée par neuf lithographies d’Alexandre
Hollan aux éditions Écarts à Paris, en 2003.

PRESQUE DIX-NEUF SONNETS : première édition en volume dans le


présent ouvrage.

REMARQUES SUR L’HORIZON a été publié avec sept lithographies de


Farhad Ostovani par l’Atelier Raynald Mettraux, à Lausanne, en 2003.

UNE VARIANTE DE LA SORTIE DU JARDIN a été publié avec une


lithographie originale de Farhad Ostovani, chez William Blake & Co,
2007.

UNE AUTRE VARIANTE est inédit.


TABLE
MERCVRE DE FRANCE
26 rue de Condé, 75006 Paris
www.mercuredefrance.fr

© Mercure de France, 2008.


Yves Bonnefoy
La longue chaîne de l'ancre

On dit
Que des barques paraissent dans le ciel,
Et que, de quelques-unes,
La longue chaîne de l’ancre peut descendre
Vers notre terre furtive.
L’ancre cherche sur nos prairies, parmi nos arbres,
Le lieu où s’arrimer,
Mais bientôt un désir de là-haut l’arrache,
Le navire d’ailleurs ne veut pas d’ici,
Il a son horizon dans un autre rêve.

Notice biographique de l’auteur :


Né à Tours en 1923.
Études secondaires, puis de mathématiques et de philosophie à Tours, Poitiers
et Paris.
À Paris depuis 1944. Voyages, notamment en Méditerranée et en Amérique.
Travaux sur l’histoire des formes et de moments de la poétique.
Invitations de diverses universités depuis 1960. Professeur au Collège de France
depuis 1981.
DU MÊME AUTEUR

Principales publications

POÉSIE

Du mouvement et de l’immobilité de Douve, 1953.


Hier régnant désert, 1958.
Pierre écrite, 1964.
Dans le leurre du seuil, 1975.
Ce qui fut sans lumière, 1987.
Début et fin de la neige, 1991.
La vie errante, 1993.
Les planches courbes, 2001.
(Tous parus au Mercure de France et dans la collection Poésie-Gallimard.)

Keats et Leopardi, Mercure de France, 2000.


Le cœur-espace 1945, 1961, Farrago, 2001.
Le désordre, Editart, 2004.
Alès Stenar et Passant, veux-tu savoir ?, Editart, 2005.
Une variante de la sortie du jardin, William Blake et Cie, 2007.
La longue chaîne de l’ancre, Mercure de France, 2008.
Raturer outre, Galilée, 2010.
L’heure présente, Mercure de France, 2011.

PROSE
L’Improbable, Mercure de France, 1959.
Arthur Rimbaud, Le Seuil, 1961.
Un rêve fait à Mantoue, Mercure de France, 1967.
Rome, 1630, Flammarion, 1970.
L’Arrière-pays, Skira, 1972 (Gallimard, 1998).
Le nuage rouge, Mercure de France, 1977.
Entretiens sur la poésie, Mercure de France, 1981.
Récits en rêve, Mercure de France, 1987. Aussi en Poésie-Gallimard, sous le
titre Rue Traversière.

La vérité de parole, Mercure de France, 1988.


Alberto Giacometti, biographie d’une oeuvre, Flammarion, 1991.
Dessin, couleur et lumière, Mercure de France, 1995.
Théâtre et poésie : Shakespeare et Yeats, Mercure de France, 1998.
Destins et lieux de l’image, Le Seuil, 1999.
La communauté des traducteurs, Presses Universitaires de Strasbourg, 2000.
Baudelaire : la tentation de l’oubli, BNF, 2000.
L’enseignement et l’exemple de Leopardi, William Blake et Cie, 2001.
Le théâtre des enfants, récits, William Blake et Cie, 2001.
André Breton à l’avant de soi, essai, Farrago, 2001.
Remarques sur le regard, essais, Calmann-Lévy, 2002.
Sous l’horizon du langage, essais, Mercure de France, 2002.
Remarques sur l’horizon, atelier Raynald Mettraux, 2003.
Le nom du roi d’Asiné, essai, Virgile, 2003.
La hantise du ptyx, William Blake et Cie, 2003.
Le poète et le « flot mouvant des multitudes », BNF, 2003.
L’arbre au-delà des images, avec Alexandre Hollan, Blake, 2003.
Feuillées, avec Gérard Titus-Carmel, Le Temps qu’il fait, 2004.
Le sommeil de personne, William Blake et Cie, avec Farhad Ostovani, 2004.
Goya, Baudelaire et la poésie, avec Jean Starobinski, La Dogana, 2005.
L’imaginaire métaphysique, Le Seuil, 2006.
Goya, les peintures noires, William Blake et Cie, 2006.
La stratégie de l’énigme, Galilée, 2006.
Le secret de la Pénultième, Abstème et Bobance, 2006.
Dans un débris de miroir, Galilée, 2006.
La poésie à voix haute, Ligne d’ombre, 2007.
Ce qui alarma Paul Celan, Galilée, 2007.
L’alliance de la poésie et de la musique, Galilée, 2007.
L’amitié et la réflexion, Université François Rabelais, 2007.
Raymond Mason, la liberté de l’esprit, Galilée, 2007.
Le grand espace, Galilée, 2008.
Traité du pianiste et autres écrits anciens, Mercure de France, 2008.
Notre besoin de Rimbaud, Le Seuil, 2009.
La communauté des critiques, Presses universitaires de Strasbourg, 2010.
La beauté dès le premier jour, William Blake et Cie, 2010.
L’inachevable, Albin Michel, 2010.
Genève 1993, L’Herne, 2010.
Pensées d’étoffe ou d’argile, L’Herne, 2010.
Le siècle où la parole a été victime, Mercure de France, 2010.
Plusieurs raisons de peindre des arbres, éditions de Corlevour, 2012.
Le digamma, Galilée, 2012.
Orlando furioso, guarito. De l’Arioste à Shakespeare, Mercure de France, 2013.

TRADUCTIONS de Shakespeare (Hamlet, Macbeth, Le roi Lear, Roméo et


Juliette, Jules César, Le Conte d’hiver, La Tempête, Antoine et Cléopâtre,
Othello, Comme il vous plaira, les Poèmes, les Sonnets) et de poèmes de
Pétrarque, John Donne, Leopardi, Keats, Yeats.
ÉDITION du Dictionnaire des mythologies et des religions des sociétés
traditionnelles et du monde antique, Flammarion, 1981.
Cette édition électronique du livre La longue chaîne de l'ancre d’Yves Bonnefoy a été réalisée le 04 mai
2015 par les Éditions du Mercure de France.
Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782715228054 - Numéro d'édition :
153605).
Code Sodis : N77075 - ISBN : 9782715242159 - Numéro d'édition : 290733

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l'édition papier du même ouvrage.
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