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Le document aborde la question des inégalités en France, soulignant que depuis les années 1980, la lutte contre celles-ci a été reléguée au second plan au profit d'une priorité donnée à l'efficacité économique. Il met en lumière l'émergence de nouvelles formes de pauvreté et d'exclusion, tout en plaidant pour un retour à des politiques globales de justice sociale qui intègrent la lutte contre les inégalités. Enfin, il critique les théories contemporaines de la justice qui justifient des inégalités au nom de l'efficacité, appelant à une réévaluation des objectifs sociaux et économiques.

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Le document aborde la question des inégalités en France, soulignant que depuis les années 1980, la lutte contre celles-ci a été reléguée au second plan au profit d'une priorité donnée à l'efficacité économique. Il met en lumière l'émergence de nouvelles formes de pauvreté et d'exclusion, tout en plaidant pour un retour à des politiques globales de justice sociale qui intègrent la lutte contre les inégalités. Enfin, il critique les théories contemporaines de la justice qui justifient des inégalités au nom de l'efficacité, appelant à une réévaluation des objectifs sociaux et économiques.

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Justice sociale, inégalités, exclusion

Mireille Elbaum

La question des inégalités a été en France dans les années


soixante et soixante-dix au cœur du débat social sur la répartition
des fruits de la croissance. Depuis le début des années quatre-
vingt, l'idée de lutter contre les inégalités s'est toutefois trouvée
remise en cause comme inadéquate, voire dépassée.
De nouveaux développements théoriques ont mis en avant des
conceptions de la justice, qui, soit, ont semblé dessiner un consen
sus renouvelé autour de la notion d'« équité », soit se sont référés à
des conceptions complexes et plurielles de la justice, nées de la
confrontation de logiques multiples. Et la réinterprétation souvent
simplificatrice qui en a été faite a servi, de façon détournée, à
renoncer à la priorité donnée à la lutte contre les inégalités au sein
des politiques économiques et sociales.
Dans ce contexte, les inégalités traditionnelles de revenus, de
patrimoines et de conditions de vie ont cessé de se resserrer à
partir des années quatre-vingt. Les mécanismes de reproduction
des « classements sociaux » n'ont de leur côté qu'assez faiblement
été remis en cause, malgré les bouleversements intervenus au sein
des structures professionnelles et sociales. Et la « démocratisation »
de l'enseignement n'a pas, en elle-même, sensiblement infléchi
« l'inégalité des chances », dans un contexte où la « norme » du
diplôme comme critère d'accès à l'emploi exacerbait les attentes et
les frustrations vis-à-vis de l'école.
Surtout, avec le développement d'un chômage de masse, la
précarité et le sous emploi ont désormais été mis en avant comme
la principale des inégalités qu'avait à affronter la société française.
La prise de conscience de « nouvelles formes de pauvreté », en
partie révélées par le RMI, a contribué à à mettre en doute l'object
if global de lutte contre les inégalités, et a abouti à une utilisation
de plus en plus extensive et banalisée de la notion « d'exclusion »,
faisant de la « lutte contre l'exclusion » une politique à part, disso
ciéedu fonctionnement d'ensemble de la société.
La remise en cause des inégalités a par ailleurs été opposée à
un « impératif d'efficacité économique », qui, selon certaines thèses,
réclamerait une dispersion salariale plus forte, et un système de
prestations et de prélèvements ne pénalisant pas les accroisse
ments de revenus. La pertinence de ces thèses est cependant
contestable, et le lien entre inégalités sociales et performances
économiques n'a de fait guère été établi, qu'il s'agisse des disper
sions salariales dans leur ensemble, du rôle spécifique du salaire
minimum, ou des effets de l'indemnisation du chômage et des
minima sociaux.

Revue de l'OFCE n° 53 / Avril 1995 197


Mireille Elbaum

II apparaît en outre très dangereux d'envisager pour la France


un modèle économique et social fondé sur un accroissement des
inégalités, avec, le risque, en contrepartie d'une réduction du chô
mage apparent, de nuire à la compétitivité globale de l'économie,
de développer la pauvreté et de faire basculer vers l'inactivité des
travailleurs découragés par les bas salaires.
Même s'il faut leur redonner de nouveaux contours et de nou
velles méthodes, les politiques globales de lutte contre les inégal
ités doivent être remises au centre du débat, et considérées
comme l'axe majeur des réformes à apporter à l 'Etat-providence,
concernant la régulation des dépenses de santé, le financement de
la protection sociale, la réforme fiscale, ou la réhabilitation et la
transparence d'ensemble des mécanismes de solidarité collective.
D'un autre côté, l'une des critiques essentielles adressées à
ГEtat-providence a porté sur ses difficultés à prendre en compte
l'ampleur et la multiplicité des phénomènes d'exclusion. Elles ont
pu plaider pour que l'exclusion devienne l'axe central, si ce n'est
exclusif, des politiques sociales. La tentation a alors été d'opposer
lutte contre l'exclusion et lutte contre les inégalités en les faisant
«jouer l'une contre l'autre».
Or, une telle conception se heurte aujourd'hui à des limites
majeures, et c'est bien de la réhabilitation d'un objectif de justice
sociale dans son ensemble, dont les politiques de lutte contre
l'exclusion ont désormais besoin pour servir de guide à leur renou
vellement.
Ceci vaut en particulier en matière d'éducation, à travers la
sectorisation géographique, les contenus pédagogiques d'enseigne
ment et les mécanismes de sélection par l'orientation et le choix
des filières. Ceci vaut également en matière de logement, où les
aides aux locataires HLM et aux quartiers en difficulté butent sur
l'incapacité du système d'intervention publique à maîtriser l'offre de
logements et à restaurer la mobilité spatiale. Ceci vaut enfin pour la
politique de l'emploi, qui, à travers la multiplication de dispositifs
massifs d'insertion, a indirectement conforté un modèle de « par
tage de l'activité », dont le coût social et la fragilité impliquent
aujourd'hui la révision.

Les remises en cause des années quatre-vingt

La question des inégalités a été en France dans les années soixante


et soixante-dix au cœur du débat social sur la répartition des fruits de la
croissance. Une forte revendication de réduction des inégalités existait
dans l'opinion, qui, en synergie avec la modernisation accélérée de

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Justice sociale, inégalités, exclusion

l'économie, a abouti à faire bénéficier une classe moyenne de plus en


plus importante des biens et services liés à une société de consommati
on, dont les fondements ont assez peu été remis en cause par les
contestations dont elle a pu être l'objet (1).

Depuis la fin des années soixante-dix toutefois, l'idée de lutter contre


les inégalités a été présentée comme inadéquate, voire dépassée.
D'abord parce que de nouveaux développements théoriques se sont
intéressés à des approches globales de la justice sociale, et ont mis en
avant des conceptions multiples, divergentes et complexes de l'équité,
qui, reinterprétées, ont servi à justifier une prise de distance avec l'object
if social de lutte contre les inégalités.

Dans un contexte de priorité donnée à « l'efficacité économique », les


inégalités traditionnelles de revenu et de patrimoine ont cessé de se
resserrer à partir des années quatre-vingt, alors que les mécanismes de
reproduction sociale, légitimés par l'école, n'étaient qu'assez faiblement
remis en cause par la « démocratisation » de l'enseignement.

Surtout, avec le développement d'un chômage de masse, la précarité


et le sous emploi ont désormais été mis en avant comme la principale
des inégalités qu'avait à affronter la société française. La prise de cons
cience d'une « nouvelle pauvreté », en partie révélée par le RMI, s'est
accompagnée d'une utilisation de plus en plus extensive et banalisée de
la notion d'« exclusion ». Et la priorité générale affichée à la « lutte contre
l'exclusion » a souvent conduit à oublier les mécanismes qui en sont à
l'origine dans le fonctionnement d'ensemble du système social.

Les théories de la justice sociale : de l'apparence


d'un consensus renouvelé...

Réfléchir à la conduite des politiques économiques et sociales amène


à s'interroger sur les principes de justice sociale, qui leur servent explic
itement ou implicitement de guide. Au delà des mots souvent galvaudés
d'égalité de traitement ou d'égalité des chances, la question est bien
celle de la compatibilité des inégalités, de leur nature et de leur étendue,
avec l'idée de justice dont l'Etat-providence se veut le porteur et le
garant.

Il s'agit bien sûr d'un débat qui relève avant tout du domaine de la
philosophie politique, et dont la portée dépasse largement le cadre de
cet article.

(1) Robert Boyer, «Justice sociale et performances économiques: de la synergie au


conflit ? », in : Justice sociale et inégalités, sous la direction de Joëlle Affichard et Jean-
Baptiste de Foucauld, Editions Esprit, Paris, 1992.

199
Mireille Elbaum

Mais l'on ne peut ignorer que des politiques comme celles des
revenus, des retraites ou de l'éducation sont en permanence confrontées
à plusieurs notions « légitimes » d'équité, dont la coexistence, avec des
références pas toujours explicites, aboutit surtout à des compromis diff
iciles et souvent opaques. Les développements théoriques mis en avant
ces dernières années ont à cet égard pu sembler dessiner un nouveau
consensus autour de la notion d'« équité », ou se sont référés à des
conceptions complexes et plurielles de la justice, nées de la confrontat
ion de logiques multiples. La réinterprétation souvent simplificatrice qui
en a été faite dans le débat social a toutefois surtout servi à remettre en
cause la priorité donnée à la lutte contre les inégalités, dans les polit
iques économiques et sociales.

Parmi les divergences qui structurent le débat sur la justice sociale,


l'opposition traditionnelle entre libéraux et égalitaristes s'est en premier
lieu partiellement renouvelée depuis une dizaine d'années.

Pour les libéraux les plus radicaux que sont les libertariens (Nozick,
Rothbart), les libertés individuelles demeurent bien sûr, dans toutes leurs
dimensions, la seule valeur fondamentale. Les libertés d'échange et de
don, fondées sur le droit de propriété, ne peuvent être mises en regard
d'aucun autre critère de justice, et d'éventuels objectifs d'efficience ou
d'équité ne justifient en rien l'intervention de l'Etat, dont le rôle est au
maximum de contribuer à garantir la propriété individuelle (2). A la diff
érence des libertariens, les utilitaristes ne s'opposent pas par principe à la
redistribution des ressources. Mais la théorie utilitariste, référence de
base des défenseurs de l'efficacité économique, encadre très fortement
sa légitimité. Le critère de justice qu'elle défend est en effet la maximisat
ion d'un bien être collectif, défini comme la somme des utilités de
chacun des individus composant la société. A défaut d'une « fonction
d'utilité collective », dont la construction impliquerait de pouvoir comparer
le niveau de bien être des individus, il n'existe pas dans ce cadre
d'optimum économique qui se révèle préférable à un autre, quelles que
soient leurs configurations plus ou moins inégalitaires. Les réformes
économiques ou sociales ne sont alors justifiées, que si elles aboutissent
à se rapprocher d'un équilibre « optimal », c'est-à-dire si elles permettent
d'améliorer la situation de certains agents sans détériorer la situation
d'aucun autre.

Ces limitations vont de pair avec une conception de la justice où les


individus sont rémunérés, grâce au système de prix, en fonction de leurs
performances productives, et où il existe une nette séparation entre le
fonctionnement du système économique et d'éventuelles mesures
sociales. Elle aboutit toutefois à justifier de fortes inégalités, qui apparais
sent contradictoires avec les besoins de cohésion ressentis par ailleurs
par les sociétés démocratiques. C'est pourquoi les thèses de John

(2) Voir par exemple Marc Fleurbaey et Philippe Michel, « Quelle justice pour les
retraités?», Revue d'économie financière, n° 23, hiver 1992, et Philippe Van Parijs, « Rawls
face aux libertariens », in : Individu et justice sociale, autour de John Rawls, Le Seuil, Paris,
1988, qui revient notamment sur l'ouvrage de Robert Nozick, Anarchy, State and Utopia,
publié aux Etats-Unis en 1974.

200
Justice sociale, inégalités, exclusion

Rawls, discutées en France à partir du milieu des années quatre-vingt,


ont paru apporter un éclairage nouveau aux relations entre liberté, égalité
et justice (3).

Le principe « premier » mis en avant par John Rawls demeure le droit


à la liberté la plus étendue pour chacun, dans des limites compatibles
avec la liberté des autres. Le second principe qu'il défend consiste à
circonscrire les inégalités économiques et sociales à l'intérieur de deux
conditions : qu'elles soient attachées à des fonctions et des positions
ouvertes à tous dans des conditions de réelle égalité des chances, et, de
façon plus originale, qu'elles s'exercent au bénéfice des membres les
plus défavorisés de la société. Ce fameux « principe de différence »
définit donc des conditions « d'égalité démocratique », où la justice
sociale n'est pas a priori subordonnée à l'efficacité économique, mais où
les inégalités sont légitimées si, en favorisant par exemple l'initiative
économique, elles ont pour effet d'améliorer la situation des personnes
les plus désavantagées.

Cette théorie dite « de la justice comme équité » veut fournir la base,


dans un Etat démocratique moderne, « d'un accord politique informé
entre des citoyens libres et égaux », et fonder, grâce à des procédures
publiquement reconnues, un « système équitable de coopération » (4). Elle
a pu sembler ouvrir la voie à un nouveau consensus en matière de
régulation sociale, conciliant l'exercice des libertés économiques et indivi
duelles, et la définition de limites strictes aux inégalités reconnues
comme « justes ».

Par rapport au libéralisme traditionnel, John Rawls se distingue en


effet par le fondement contractualiste de sa théorie, qui retrouve l'idée
forte de « contrat social ». Il met en avant une notion de « coopération
sociale », dont on peut penser qu'elle débouche sur des perspectives de
« dynamisme » et « d'interdépendance », qui la font rejoindre certaines
analyses économiques hétérodoxes (5). Il insiste surtout sur « l'égal res
pect et considération » que méritent les personnes quelle que soit leur
position, et affirme la nécessité éthique d'une structure sociale qui garant
issela dignité de chacun de ses membres, notamment à travers un droit
fondamental à l'aide sociale (6).

La théorie de « la justice comme équité » comporte toutefois des


ambiguïtés, qui font douter de sa portée pour limiter l'étendue réelle des
inégalités. Elle suppose en effet qu'il n'y a aucune contradiction entre la
lutte concurrentielle dans la sphère économique, et le respect, par des

(3) John Rawls, Théorie de la justice, Le Seuil, Paris, 1987 en traduction française,
ouvrage étant paru aux Etats-Unis en 1972.
(4) John Rawls, « La théorie de la justice comme équité : une théorie politique et non pas
métaphysique», in: Individu et justice sociale, autour de John Rawls, Le Seuil, Paris, 1988.
(5) Olivier Favereau, « Règle, organisation et apprentissage collectif : un paradigme non
standard pour trois théories hétérodoxes », in : Analyse économique des conventions, sous la
direction d'André Orléan, PUF, Paris, 1994.
(6) François Ost, « Théorie de la justice et droit à l'aide sociale », in : Individu et justice
sociale, autour de John Rawls, Le Seuil, Paris, 1988.

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Mireille Elbaum

citoyens pacifiques et unanimes, d'un accord social sans conflits ni


rapports de force. Elle conserve le principe d'une séparation entre les
champs de l'économique et du social, et légitime l'idée qu'il existe un
lien établi entre inégalités sociales et efficacité économique, sans s'inter
roger sur la compatibilité entre ces inégalités et l'égalité par ailleurs
souhaitée en matière d'accès aux postes et aux fonctions.

Il s'agit donc d'une conception de la justice sociale, qui reste assez


éloignée de celle qui a fondé, en France et en Europe, les relations entre
système économique et Etat-providence au cours des trente années
suivant la deuxième guerre mondiale. Et c'est bien à partir du moment où
le cercle vertueux démocratisation-croissance s'est trouvé menacé par la
crise, que les théories en débat en sont venues à justifier l'existence de
divergences entre les notions d'égalité et de justice, au motif que
« l'excès de justice » pouvait se contredire et devenir contre productif <7).

à la reconnaissance de logiques multiples-

Ces débats ne recouvrent que partiellement ceux qui ont trait au


contenu même de la notion d'égalité, débats qui continuent à traverser
fortement le champ des politiques économiques et sociales. En butte à
une logique de marché qui a tendance à s'étendre, par exemple dans le
domaine des transports, le principe d'égalité des droits à un traitement
identique pour chaque citoyen, constitutif de la démocratie politique
libérale, demeure à la base de notre conception des services publics. Sa
légitimité reste peu contestée, et est même parfois revendiquée, alors
que sur des aspects essentiels comme l'accès à la justice, à la santé, à
la culture ou à l'enseignement supérieur, son caractère formel a maintes
fois été relevé, remettant de fait en cause l'idée même d'égalité des
droits (8).

Une deuxième conception est celle de « l'égalité des chances », qui


vise à garantir aux citoyens des opportunités économiques et sociales
identiques, dans le cadre « d'une course équitable où tous les partic
ipants sont alignés sur la ligne de départ » (9). Ressentie à la fois comme
« plus intolérable » et « plus remediable » que les autres formes d'inégal
ités, l'inégalité des chances est de nature à justifier une discrimination
positive, au bénéfice des personnes désavantagées par leur sexe, leur
race ou leur milieu social d'origine. Mais la notion d'égalité des chances,
qui correspond chez Rawls à l'idée de « carrières ouvertes aux talents »,
apparaît très difficile à isoler en tant que telle, car il existe une extrême
difficulté à faire la part entre des talents, compétences ou responsabilités

(7) Jean-Pierre Dupuy, « Les inégalités justes selon John Rawls », in : Justice sociale et
inégalités, Editions Esprit, Paris, 1992.
Editions
(8) Joëlle
Esprit,Affichard,
Paris, 1992.
« Inégalités et principes de justice », in Justice sociale et inégalités,
(9) Arthur M. Okun, Egalité vs efficacité, Comment trouver l'équilibre ?, Economica, Paris,
1982.

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Justice sociale, inégalités, exclusion

propres aux individus, supposés générer des différences légitimes, et des


atouts liés à l'héritage, la situation familiale ou la position sociale (10).

Quant à l'objectif « d'égalisation des conditions » qui inspire les sys


tèmes de prélèvements et de redistribution, il peut être recherché, soit au
niveau des « ressources », c'est-à-dire principalement des revenus et des
patrimoines, soit au niveau des « réalisations », par exemple en matière
de satisfaction des besoins, avec le risque que certains groupes ou
individus soient plus dispendieux que d'autres (11). Et la redistribution
combine elle même une dimension verticale des plus aisés vers les plus
pauvres, et une dimension horizontale, qui correspond pour l'essentiel à
l'idée de mutualisation des risques, mais qui traduit aussi le principe
d'une solidarité entre malades et bien-portants, ou la recherche d'une
équité entre générations.

C'est pourquoi au regard de cette complexité, d'autres développe


ments théoriques ont voulu mettre l'accent sur l'absence d'universalité
des principes de justice sociale, qui d'une part, dépendent du contexte
historique et culturel propre à chaque société, et d'autre part doivent
tenir compte de l'existence simultanée de plusieurs types de légitimité.

On peut d'abord rappeler l'apport des travaux sociologiques analysant


l'écart entre l'étendue effective des inégalités, et la façon dont elles sont
perçues et acceptées dans différents types de sociétés. Non seulement
l'ampleur des inégalités peut de fait décourager les comparaisons, mais
ces inégalités ne sont ressenties comme une « source de frustration »,
que si elles sont vécues avec une certaine « proximité physique », si leur
« instabilité » ouvre déjà l'espoir d'un rapprochement entre groupes
sociaux, et si leur dispersion s'accroît dans une société dont la culture
est en voie d'homogénéisation (12). Des inégalités très fortes peuvent donc
dans certains cas apparaître comme légitimes, alors qu'elles ne le sont
pas dans des configurations beaucoup moins égalitaires, ce qui illustre la
relativité des principes de justice en fonction des contextes sociaux et
culturels.

Un théoricien comme Michael Walzer plaide d'un autre côté pour le


pluralisme nécessaire des principes de distribution, en fonction des
« sphères », ou des « ordres » de biens auxquels ils s'appliquent. Les trois
principes de répartition que sont le marché, le mérite et le besoin ne
peuvent donc avoir une portée universelle, et il faudrait selon lui ne plus
considérer l'égalité sous un seul point de vue, mais « envisager autant de
rapports d'égalité qu'il existe de biens de nature différente à répartir » (13>.
Le principal risque lui apparaît à cet égard la domination tyrannique d'une

(10) Voir Arthur M. Okun, ibid, et Tony Andréani et Marc Féray, Discours sur l'égalité
parmi les hommes, Editions l'Harmattan, Paris, 1993.
(11) Voir Jean Bensaïd et Marc Fleurbaey, «La fiscalité des ensembles de budgets,
quelques propositions», Economie et Prévision, n° 110-111, 1993, 4/5.
(12) Voir notamment Philippe Bénéton, «Les frustrations de l'égalité, Contribution aux
recherches sur la relativité des aspirations et la perception des inégalités », Archives euro
péennes de sociologie, XIX, 1978.
(13) Joël Roman, « Le pluralisme universaliste de Michael Walzer », in : Justice sociale et
inégalités, Editions Esprit, Paris, 1992.

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Mireille Elbaum

sphère sur une autre, par exemple la contamination de la sphère politique


par celle de la richesse et du marché. Les sociétés modernes, complexes
et diversifiées, exigeraient donc des séparations étanches que l'Etat se
devrait de défendre, en laissant s'exprimer le pluralisme des biens
sociaux, des institutions et des identités culturelles (14).

Avec un point de vue quelque peu différent, l'économie des convent


ionsdéfend également « une diversité des spécifications du juste » (15).
Elle distingue quatre « ordres de grandeur », auxquels correspondent des
logiques de justice différentes, ayant chacune sa légitimité : l'ordre « civ
ique » assis sur la volonté générale et le vote, l'ordre « industriel » orienté
vers l'efficacité productive et la reconnaissance des capacités professionn
elles, l'ordre « marchand » régi par l'impératif de concurrence, et l'ordre
« domestique », fondé sur l'établissement de relations de confiance (16).
Alors que les organisations peuvent relever simultanément de plusieurs
de ces logiques, des négociations et des compromis sont donc indispen
sablespour aboutir à des collaborations ou à des régulations acceptées.

Cet ensemble divers d'analyses a pour intérêt de montrer que l'object


if de justice sociale impose aujourd'hui des compromis complexes, et
qu'il est amené à prendre en considération de façon très fine les aspira
tions et les trajectoires individuelles.

Le risque est, a contrario, de conforter l'idée que rien n'est vraiment


possible ou justifié en ce domaine, et de justifier l'éclatement de la
société en communautés séparées, revendiquant des principes de justice
différents en fonction de leur culture, de leurs traditions. ...ou de leurs
revendications plus ou moins corporatistes.

... et surtout à un renoncement détourné

Plus que le contenu même des nouvelles théories de la justice, c'est


toutefois la façon, à certains égards sommaire, dont elles ont été utilisées
dans le débat social, qui a été le principal vecteur de remise en cause de
l'objectif de lutte contre les inégalités en tant que priorité des politiques
économiques et sociales. Au prix d'interprétations souvent simplifica
trices, ce sont en effet les limites à apporter aux politiques d'égalisation
qui ont été systématiquement recherchées et défendues, justifiant le coup
d'arrêt au resserrement des inégalités intervenu par ailleurs dans les
années quatre-vingt. Et ce « renoncement » a largement dépassé les
conclusions qui pouvaient être tirées des développements théoriques
retenus comme référence, s'exerçant même à rencontre de certaines de
leurs hypothèses.

(14) Michael Walzer, «La justice dans les institutions», Revue Esprit, n° 34, mars-avril
1992.
(15) Laurent Thévenot, « Un pluralisme sans relativisme, théories et pratiques du sens de
la justice », in : Justice sociale et inégalités, sous la direction de Joëlle Afflichard et Jean-
Baptiste de Foucauld, Editions Esprit, Paris 1992.
(16) Luc Boltanski et Laurent Thévenot, «Les économies de la grandeur», PUF-CEE,
Paris, 1987.

204
Justice sociale, inégalités, exclusion

Si l'on en revient par exemple à John Rawls, ou même aux théories


libérales, rien ne justifie par exemple la perpétuation des inégalités de
patrimoines, qui introduisent des distorsions de nature « corporatiste », et
des barrières inefficaces en matière d'accès au capital (17). De même, les
inégalités économiques ne devraient théoriquement pas générer de discr
iminations au niveau des statuts sociaux, et de leur reconnaissance
collective, les bases sociales de « l'estime de soi » et du « respect de soi-
même » devant selon John Rawls rester identiques pour tous (18). Or, les
théoriciens de la reproduction ont clairement montré l'étendue et le rôle
de ce type de différenciations dans notre société, ainsi que leur tendance
à se transmettre d'une génération à l'autre, dans leur triple dimension
économique, sociale et culturelle.

Enfin, la mise en œuvre d'une réelle « égalité d'accès aux positions et


aux fonctions » ne devrait plus permettre aux trajectoires individuelles
d'être contraintes par les positions sociales de départ, ce qui est bien sûr
loin d'être le cas aujourd'hui (19). Cela implique forcément de revenir sur
l'articulation entre « égalité des chances » et « égalité des conditions »,
dont il n'est guère réaliste de penser qu'elles peuvent être dissociées
l'une de l'autre. Il n'est en effet guère contestable que « plus la structure
sociale sera égalitaire, et moins le travail de compensation des handicaps
de la naissance sera ardu » (20>, et que ces deux formes d'égalité sont
généralement « des facteurs complémentaires plutôt que des objectifs
contradictoires » (21).

Il ne paraît donc guère possible de s'appuyer sur le renouveau des


théories de la justice pour présenter, comme cela a pu être le cas ces
dernières années, l'objectif de lutte contre les inégalités comme dépassé.
Cet objectif apparaît indissociable de l'idéal démocratique de cohésion
sociale, et nécessite une réflexion sur les mécanismes d'établissement et
de reproduction des inégalités au sein de système social.

La fin du resserrement des inégalités traditionnelles

Dans ce contexte, la mesure traditionnelle des inégalités par les


écarts de revenu ou de patrimoine à un moment donné, n'a qu'une
portée relative, ne prenant en compte ni les aspects dynamiques et
pluridimensionnels des inégalités, ni les interactions entre variables
monétaires et statut social.

Néanmoins, les études réalisées sur les vingt dernières années about
issent à un constat fort, quels que soient les concepts ou les indicateurs
utilisés. Jusque vers la fin des années soixante-dix, la réduction des
disparités et de la concentration des revenus a été la règle, résultant à la
fois des augmentations du SMIC, des politiques salariales des entre-

(17) Arthur M. Okun, op. cit.


(18) John Rawls, Théorie de la justice, op. cit.
(19) Bruno Théret, « Le rawlsisme à la française, le marché contre l'égalité démocrati
que
? », Futur antérieur, n° 8, Hiver 1991.
(20) Tony Andréani et Marc Féray, op. cit.
(21) Arthur M. Okun, op. cit.

205
Mireille Elbaum

prises, du développement de l'emploi, mais aussi de mouvements


complexes touchant l'endogamie sociale, la démographie ou l'activité
féminine (22).

Les années quatre-vingt marquent au contraire une rupture en ce


domaine, avec, si ce n'est une reprise, du moins une tendance au
maintien des inégalités de salaires et de revenus entre ménages. Cette
inflexion est pour partie liée à une modification de la structure de leurs
ressources, qui ont évolué de façon différenciée.

La contraction de la part relative des revenus d'activité a été très


sensible depuis le début des années quatre-vingt, s'accélérant encore
avec la dernière récession (23). Elle s'est accompagnée, à partir de
1985-86, d'une réouverture modérée, puis d'une stabilisation de l'éventail
des salaires, tranchant avec le resserrement des quinze années précé
dentes, le maintien, voire la réduction, de la hiérarchie des salaires de
base s'opposant à l'accroissement des disparités liées aux politiques
d'individualisation. L'enquête sur la structure des salaires confirme, dans
les établissements de l'industrie et du bâtiment, l'augmentation des iné
galités individuelles de salaires entre 1986 et 1992. Cette augmentation
va au delà d'un effet de composition de la main-d'œuvre par sexe, âge
ou qualification : les inégalités se sont accrues au sein même de la
catégorie des jeunes ou des travailleurs non qualifiés, et les politiques
salariales propres aux entreprises, combinées avec leur plus ou moins
grande capacité à attirer des salariés « performants », y ont pris une part
de plus en plus importante (24).

Les revenus des activités indépendantes ont de leur côté évolué de


façon divergente au cours des années quatre-vingt, la stabilisation du
revenu des agriculteurs s'opposant à la hausse dont ont bénéficié les
professions libérales.

Quant aux revenus financiers et patrimoniaux, ils ont, par rapport aux
revenus d'activité connu une progression très vive, dépassant plus de
deux fois celle du SMIC sur la période 1980-1990 (25). Cet accroissement
a eu un impact fortement inégalitaire, car les revenus de la propriété, qui
ont par ailleurs bénéficié d'allégements fiscaux plus avantageux, vont
habituellement, et sont même allés de plus en plus, aux ménages les plus
aisés : ce type de ressources représentait, par exemple en 1987, 12 % du
revenu imposable des 5 % de foyers les plus riches, contre 5 % du
revenu imposable des 50 % de foyers du bas de l'échelle. La croissance

(22) Voir Geneviève Canceill, « Le revenu des ménages», Données sociales, 1990.
(23) Voir notamment CERC, Les Français et leurs revenus : le tournant des années quatre-
vingt, Documents du CERC, n° 94, la Documentation française, 1989, CERC, Constat de
l'évolution récente des revenus en France (1989-1992), Document du CERC, n° 107, la
Documentation française, 1993, et Evolution récente des grandes catégories de revenus perçus
par les ménages (année 1993), Insee-résultats, Collection Emploi-Revenus, n° 81-82, février
1995.
(24) Francis Kramarz, Stefan Lollivier et Louis-Paul Pelé, « Wage inequalities and firm-
specific compensation policies in France », Contribution à la conférence organisée par l'ADRES
sur la micro-économétrie des ressources humaines, Insee Crest, Paris, octobre 1994.
(25) Madior Fall et Gérard Lattes, « Les revenus des ménages par catégorie socio
professionnelle », Données Sociales, 1993.

206
Justice sociale, inégalités, exclusion

des revenus du patrimoine semble d'ailleurs s'être poursuivie malgré la


récession entre la fin 1990 et la fin 1993, alors que le chômage exerçait
une contrainte très forte sur les revenus du travail, mais, avec semble-t-il,
un retournement à la baisse en 1994 (26).

Dans le même temps cependant, la socialisation des ressources, et


d'une partie de la consommation des ménages s'est poursuivie, avec des
prestations sociales, dont la part au sein du revenu disponible est passée
de 29 à 34 % entre 1980 et 1990. Ce développement des prestations
traduit pour partie la montée des consommations collectives liées à la
santé, mais est aussi allé dans le sens d'une redistribution accrue, qui
s'est encore accentuée après 1990 avec la montée en charge du RMI.
Mais le fait que le financement de ces prestations ait été pour l'essentiel
assuré par la voie de cotisations sociales a aussi contribué à réduire la
progressivité globale du système de prélèvements (27).

Au bout du compte, le diagnostic reste, pour la première moitié des


années quatre-vingt, statistiquement fragile, avec une tendance à un
léger accroissement des disparités si l'on raisonne à partir des revenus
fiscaux des ménages, et à une légère réduction si l'on raisonne en termes
de revenu par tête ou de niveau de vie (28). Par rapport à la période
précédente, le constat est toutefois bien celui d'un coup de frein global
au resserrement des inégalités, avec aux extrémités de la distribution des
écarts accrus entre ménages les plus riches et ménages les plus pauvres.
Et les données plus récentes semblent aller dans le sens d'un relatif statu
quo, sauf si l'on prend en compte le rôle fortement redistributif joué par
le RMI, à travers le mouvement de socialisation de plus en plus intense
rendu nécessaire pour compenser l'évolution spontanée des revenus les
plus bas.

La possession du patrimoine, qui contribue à la fois aux revenus et au


bien-être des ménages (sécurité, transmission, considération), amplifie
quant à elle traditionnellement ces inégalités de ressources (29). L'éventail
entre ouvriers et professions libérales va par exemple de 1 à 10 pour le
patrimoine net d'endettement, et les 10 % des ménages les plus fortunés
possèdent un patrimoine de l'ordre de 50 à 100 fois plus élevé que les
10 % de ménages les plus pauvres (30>. Les mécanismes d'héritage contri
buent bien sûr à ces inégalités, mais ils sont surtout responsables de la
concentration des fortunes au sein des ménages les plus riches, jouant

(26) Evolution récente des grandes catégories de revenus perçus par les ménages, Insee-
résultats, op. cit.
(27) Voir Gérard Malabouche, « Le système de prélèvements est moins progressif en
France qu'à l'étranger», Economie et statistique, n° 241, mars 1991, et Philippe Brion et Pierre
Concialdi, « Les prélèvements obligatoires dépendent peu du niveau des revenus », Données
sociales, 1993.
(28) Les niveaux de vie de ménages de taille différente sont habituellement comparés à
l'aide de revenus par unité de consommation. D'après l'échelle d'Oxford, le nombre d'unités
de consommation d'un ménage est égal à 0,3 + 0,7 nombre d'adultes + 0,5 nombre
d'enfants, mais d'autres échelles existent prenant en compte différemment le coût de l'enfant.
(29) Denis Kessler, André Masson, « Le patrimoine des Français, faits et controverses »,
Données sociales, 1990.
(30) Jean-Jacques Malpot, Véronique Paquel, Daniel Verger, « Que possèdent les diverses
catégories sociales?», Données sociales, 1993.

207
Mireille Elbaum

plus faiblement en ce qui concerne le reste de la population (31) ; les très


riches défunts (1 %) lèguent ainsi près d'un cinquième du patrimoine total
transmis en France, tout en faisant précéder leur succession de donat
ions importantes effectuées de leur vivant (32>.

Dans le domaine du patrimoine également, les écarts entre ménages


se sont incontestablement accrus au cours des années quatre-vingt. Ils
se seraient stabilisés entre 1986 et 1992, en raison notamment d'une
diffusion de plus en plus large de la possession des valeurs mobilières.

Cette approche financière doit enfin être complétée par des éléments
relatifs à l'état de santé et aux conditions de vie. Les inégalités sociales
en matière de santé semblent globalement avoir eu tendance à se
maintenir, sauf dans le domaine de la mortalité infantile (33). Alors que les
disparités se sont réduites entre 1980 et 1990 en ce qui concerne le
recours aux consultations médicales, elles se sont accrues du point de
vue des sommes que les patients déboursent pour leur santé : les
catégories sociales moins favorisées rencontrent en effet des difficultés à
financer les dépenses de lunetterie, de soins et de prothèses dentaires,
et elles fréquentent beaucoup moins les consultations du secteur à
honoraires libres (34).

Et les inégalités sociales devant la mort continuent à refléter étroit


ementla hiérarchie des catégories socioprofessionnelles, avec des dispar
ités qui se sont même légèrement accrues en vingt ans, en liaison avec
celles des modes de vie (35).

En intégrant, comme l'a tenté le CREDOC, l'ensemble de ces él


éments dans une approche globale, le constat demeure et se précise (36).
Les années quatre-vingt ont vu se poursuivre l'amélioration générale des
conditions de vie, avec le maintien des situations relatives d'environ huit
dixièmes des français. Mais les écarts se sont creusés entre catégories
extrêmes : la situation des ménages les plus désavantagés s'est dégra
dée,tandis que celle des ménages les plus aisés se trouvait au contraire
confortée. Les bénéficiaires de ces mouvements ont surtout été les
cadres et les professions libérales, alors que les jeunes, les ouvriers
qualifiés, mais aussi les femmes seules et les familles nombreuses,
apparaissent au contraire comme les « laissés pour compte » de la
décennie. Quant aux retraités, souvent présentés comme les « nouveaux

(31) Anne Lafferère et Daniel Verger, « La transmission du patrimoine entre les générat
ions», Données sociales, 1993.
(32) Luc Arrondel et Anne Laferrère, « La transmission des grandes fortunes, profil des
riches défunts en France», Economie et statistique, n° 273, 1994-3.
(33) Pierre Aïach et Dominique Cèbe, « Les inégalités sociales de santé », La Recherche,
janvier 1994.
(34) Pierre Mormiche et Cécile Bonnaud, « Le recours aux soins se ralentit, Premiers
résultats de l'enquête santé», INSEE première, n° 238, décembre 1992.
(35) Guy Desplanques, «L'inégalité sociale devant la mort», Données scociales, 1993.
(36) Georges Hatchuel, Viviane Payet-Thouvenot, Guy Poquet, Les inégalités en France et
leur évolution depuis une dizaine d'années, Collection des rapports du CREDOC, n° 83,
février 1990.

208
Justice sociale, inégalités, exclusion

privilégiés » de notre société, ils ont acquis avec les actifs une situation
de parité, mais dont ne bénéficient ni les plus âgés, ni beaucoup de
personnes seules touchées par le veuvage (voir encadré n° 1).

Ces éléments, qui remontent à l'année 1988, ont pu comme les


données financières évoluer avec la reprise, puis la récession qu'a
connues depuis l'économie française. Néanmoins, les années quatre-vingt
apparaissent bien historiquement comme un tournant, marquant un coup
de frein au mouvement de réduction des inégalités observé depuis la
guerre, dans un contexte de montée des risques de chômage et d'exclu
sion.

1. Retraités et plus de 60 ans : une parité sans privilège


Les difficultés d'insertion des jeunes et la montée d'une pauvreté tou
chant plus particulièrement les adultes de moins de 40 ans ont pu conduire
à opposer leur situation à celle des plus de 60 ans, considérés comme les
« nouveaux privilégiés » de notre société. Et les difficultés annoncées pour
le financement des régimes de retraite à l'horizon 2010 ont conforté l'idée
que les retraités faisaient peser sur les actifs une charge excessive, par
rapport à une capacité contributive correspondant à un équilibre économi
que et social entre générations.
Or, dans ce domaine également, la généralisation est excessive et
trompeuse : l'âge n'est pas devenu, en tant que tel, synonyme de privilège
social, même si certains avantages attribués aux retraités ou aux plus de
60 ans méritent d'être revus, pour tenir compte des fortes disparités qui
existent en leur sein.
Il est indéniable que la situation des personnes de plus de 60 ans s'est
considérablement améliorée depuis les années soixante-dix, où leur revenu
disponible par unité de consommation ne représentait que 80 % de celui
des actifs. La parité a été atteinte au début des années quatre-vingt, et, en
1984, un écart de 5 % apparaissait même en leur faveur d'après l'enquête
sur les revenus fiscaux des ménages, écart passant à environ 10 % pour la
classe d'âge des 60 à 70 ans. Cette amélioration est largement due au
système des retraites, qui fournit aux personnes âgées 80 % de leurs
ressources imposables : le taux de remplacement assuré par ce système va
de 90 % pour les travailleurs payés au SMIC environ à 54 % pour la
majeure partie des cadres, avec une moyenne de 84 % pour les retraités
unipensionnés du régime général (1).
Surtout, le minimum vieillesse et l'allocation logement qui le complète,
ont permis d'écarter quasi totalement cette génération des situations de
pauvreté, qui touchent désormais essentiellement les jeunes adultes (2). Les
allocataires du Fonds national de solidarité (FNS) sont ainsi deux fois et
demie moins nombreux qu'il y a 30 ans, ne représentant plus en 1993 que
12 % des personnes âgées de plus de 65 ans, alors même que le minimum
vieillesse a été considérablement réévalué <3).

(1) Source : SESI, échantillon inter-régimes de retraités, 1993.


(2) CERC, « Revenus et conditions d'existence des personnes de plus de 60 ans », Documents du
CERC, n° 108, 2e trimestre 1993.
(3) SESI, « Le Fonds national de solidarité au 1er janvier 1993 », Documents statistiques, n° 187.

209
Mireille Elbaum

Cette amélioration du revenu des plus de 60 ans conforte une aisance


patrimoniale traditionnellement plus forte : les personnes âgées sont plus
nombreuses à posséder leur logement que les ménages plus jeunes, et
surtout elles ne sont presque plus endettées. Ceci explique un sentiment
d'aisance et de sécurité largement partagé par les 60-70 ans, alors que
leurs besoins sont en relative diminution du fait de l'évolution de leurs
modes de vie (4). Dans ce contexte, le troisième âge peut apparaître comme
une période privilégiée, où temps, santé, et transferts sociaux se conju
guent pour permettre aux plus de 60 ans d'avoir en toute quiétude une vie
culturelle et sociale beaucoup plus riche qu'il y a une dizaine ou une
quinzaine d'années (5). Et ce sentiment se trouve renforcé par le fait que ce
sont les retraités les plus jeunes et les plus actifs, qui bénéficient des
pensions, et des niveaux de vie, les plus élevés (6).
Mais cette vision idyllique résiste mal à un examen plus attentif. D'abord
parce que la parité des niveaux de vie entre ménages jeunes et âgés n'est
pas établie quelle que soit la source statistique ou le mode de mesure, et
qu'elle est beaucoup moins assurée pour les employés et les ouvriers que
pour les cadres.
Ensuite parce que ce niveau de vie chute nettement après l'âge de
70 ans, s'agissant des générations les plus anciennes. Si les femmes n'ont
pas eu d'activité professionnelle continue, le veuvage introduit en outre
pour elles une forte rupture, et, contrairement aux couples âgés qui ont été
les grands gagnants de la décennie quatre-vingt, la situation des personnes
âgées isolées apparaît encore largement « à la traîne ». L'ampleur des
disparités qui traversent les plus de 60 ans ne peut à cet égard être
ignorée. Du fait des inégalités entre salariés, et de la fréquence encore
importante des carrières incomplètes, les revenus des retraités restent
globalement plus dispersés que ceux des ménages jeunes (7).
Les revenus actuels perçus par les personnes âgées sont en outre la
contrepartie, et la reconnaissance sociale, des efforts qu'elles ont consenti
au cours d'une carrière souvent longue et difficile. Elles ont au cours de
leur carrière accepté une mobilité professionnelle importante, et ont fr
équemment connu des salaires au rendement et des horaires longs (8).
Le niveau actuel des retraites, et le régime de répartition qui lui est
associé, font à cet égard partie du contrat social, passé avec des retraités
dont le travail a permis, depuis la période de reconstruction, de bâtir notre
système de protection sociale. Le système de retraite français, qui combine
une logique « bismarckienne », et des mécanismes de solidarité aboutit
ainsi à une redistribution verticale paradoxalement plus forte que les
régimes « beveridgiens », qui attribuent à tous une retraite de base forfai
taire. Sur l'ensemble du cycle de vie, les salariés les plus aisés sont certes
ceux qui tirent le plus de bénéfices de ce système, à travers la superposit
ion de régimes complémentaires, type cadres, au régime général, et sur
tout du fait d'une durée de vie plus longue. Mais notre système n'a pas eu
jusqu'ici besoin de s'appuyer sur des plans de retraite privés, qui sont
quasi systématiquement associés aux régimes de retraite forfaitaire et qui,
exigeant des ménages un effort de financement à la fois pour le présent et

(4) Olivier Choquet, « La situation relative des personnes âgées en termes de niveau de vie »,
Note INSEE, mars 1994.
(5) Georges Hatchuel, Viviane Payet Thouvenot et Guy Poquet, op. cit.
(6) SESI, Informations rapides, n° 45, novembre 1993.
(7) « Les disparités de niveau de vie entre retraités », Note INSEE, mars 1995.
(8) Serge Volkoff, Antoine Laville et Marie-Claire Maillard, « Ages et travail contraintes, sélection
et difficultés chez les 40-50 ans», Travail et Emploi, n° 54, 1992.
:

210
Justice sociale, inégalités, exclusion

pour le futur, ont des effets antiredistributifs avérés dans les pays qui les
pratiquent (9).
A cet égard, sans revenir en détail sur le problème du financement des
retraites, on peut s'interroger sur l'impact des réformes décidées au début
de l'année 1993 en ce qui concerne le « contrat social » entre actifs et
retraités, et l'équité au sein de ces derniers.
Il ne s'agit pas de nier la nécessité de réviser le montant des pensions
et d'élever les taux de cotisations pour passer l'échéance des années 2010,
ni de mieux distinguer entre prestations contributives et prestations de
solidarité pour clarifier les sources de financement. Mais le choix d'une
règle d'indexation des retraites sur les prix, et non par exemple sur les
salaires nets, aboutit à exclure les retraités de tous les bénéfices d'une
éventuelle croissance future. Les régimes particuliers n'ont en outre pas été
touchés, de peur d'avoir à entreprendre une remise à plat pourtant nécess
aire, remettant pour partie en cause le lien entre prestations et finance
[Link], la réforme pénalise davantage les salariés qui ont eu des
carrières courtes, et surtout, fait plus peser le poids des ajustements sur
les non cadres que sur les cadres <10).
La situation des plus de 60 ans se trouvera donc fortement modifiée
d'ici quinze à vingt ans, et, notamment pour les ménages aux revenus
modestes, la parité de revenu avec les actifs atteinte dans les années
quatre-vingt risque de redevenir hors de portée. Elle le sera d'autant plus
que la précarisation et l'exclusion professionnelle, qui fragilisent beaucoup
de travailleurs de 50 à 60 ans, risquent de se poursuivre dans l'avenir. Si
les préretraités sont en effet bien rémunérés et protégés, ce n'est pas le
cas pour les salariés licenciés entre 50 et 55 ans, voire après 55 ans, qui
se trouvent de plus en plus souvent réduits aux prestations de solidarité, et
voient leurs droits à retraite amputés en fin de carrière.
L'idée que les plus de 60 ans sont généralement et durablement des
privilégiés est donc une illusion, sur laquelle il serait dangereux de fonder
une politique.
Même si le problème d'équilibre financier des retraites est loin d'être
réglé à l'horizon 2010, il faudra donc prendre garde, dans les solutions
choisies, à ne pas pénaliser les retraités les plus fragiles, et à ne pas
creuser le fossé, au travers d'un mécanisme comme les fonds de pension
individuels, entre ceux qui ont pu mobiliser une épargne personnelle régul
ière et les autres.
De même, si l'on envisage assez légitimement de faire davantage parti
ciper les retraités au financement de l'assurance maladie (11), seule une
prise en compte de l'ensemble du revenu des ménages, avec un plancher
de ressources suffisant, apparaît comme une solution équitable. Et l'idée de
revoir les avantages attribués aux plus de 60 ans (par exemple en matière
de transports collectif ou d'accès aux équipements culturels), si elle peut
mettre fin à des avantages indus, ne se justifie que si des prestations
équivalentes sont mises en place pour les ménages qui en ont besoin.

(9) Voir notamment François Lagarde, Jean-Pierre Launay et François Lenormand, « Les effets
redistributifs du système des retraites une méthode, un constat, et des voies de réforme », Droit
social, n° 6, juin 1982 et Florence Legros, « Caractère redistributif des systèmes de retraite », Revue
:

économique, n° 3, mai 1994.


(10) Voir Gérard Cornilleau et Henri Sterdyniak, « Les retraites en France des réformes sans plan
d'ensemble», Lettre de l'OFCE, n° 126, mars 1994 et Rolande Ruellan, «Retraites: l'impossible
:

réforme est-elle achevée ? », Droit social, n° 12, décembre 1993.


(11) Les cotisations maladie qui s'appliquent aux retraités sont en 1994 de 1,4 % sur la retraite
de base et de 2,4 % sur la retraite complémentaire ces cotisations ne s'appliquent qu'aux retraités
imposables, qui ne perçoivent pas le minimum vieillesse. Les cotisations correspondantes sont de
;

6,8 % à la charge des salariés, quel que soit le niveau de salaire, et 12,8 % à la charge des
employeurs.

211
Mireille Elbaum

Transformation des structures sociales, mais perpétuation des


classements sociaux

Cette approche, essentiellement statistique et financière, est bien sûr


insuffisante pour rendre compte de la façon dont l'espace social s'orga
nise et se structure à travers les inégalités, ainsi que des mécanismes de
leur reproduction. Cette question est l'objet d'analyses sociologiques
multiples et fouillées, dont il ne peut être question de retracer l'ensemble
des apports ou des débats. Mais les doutes que ces analyses ont
projeté, à partir du milieu des années soixante, sur les politiques tradi
tionnelles de redistribution et d'éducation, gardent toute leur force au
jourd'hui.

Les mécanismes de hiérarchisation et de stratification sociale sont


ainsi loin de se réduire aux inégalités de revenu ou de conditions
matérielles de vie. Le « statut social » est une notion plurielle, qui se
réfère à la fois à l'aisance économique, au niveau culturel, au prestige
reconnu, ou au pouvoir politique, et dont les « catégories socio profes
sionnelles », qui classent les individus en groupes sociaux à partir des
conditions d'exercice de leur profession, donnent une mesure pratique,
mais discutable et évolutive (37).

La réflexion sur les inégalités, et leur évolution, se trouve alors


confrontée à plusieurs paradoxes. D'un côté, la mobilité économique et
professionnelle au cours de la vie active joue de façon importante, et
permet à des salariés en nombre significatif de gravir, au cours de leur
carrière, les «barreaux» de l'échelle sociale. Entre 1967 et 1982, plus
d'un salarié sur deux parmi les ouvriers non qualifiés, les employés et les
cadres moyens a par exemple changé de catégorie socioprofessionnelle,
dans le cadre d'une mobilité dans presque tous les cas « ascendante »,
même si cette mobilité se réduit après 35 ans, et si les ouvriers n'arrivent
guère à dépasser le niveau d'ouvrier qualifié ou de contremaître (38).

Cette mobilité s'est d'ailleurs accrue entre 1988 et 1993, où davanta


ge d'actifs occupés (16 %) ont changé de catégorie socioprofessionnelle
que pendant la première moitié des années 1980. Et les modifications
majeures qu'ont connues entre 1982 et 1992 les structures profession
nelles et sociales de la société française, avec le recul des professions
agricoles et des ouvriers non qualifiés, l'explosion des professions de
services et de la catégorie des cadres, se sont accompagnées d'un
intense mouvement de promotion interne des professions intermédiaires
vers les postes d'encadrement qui, au plan quantitatif, a largement
excédé les recrutements externes directs de diplômés de haut niveau (39).

(37) Dominique Merllié et Jean Prévôt, La mobilité sociale, Editions La Découverte,


Paris, 1991.
(38) Agnès Chabanne et Stefan Lollivier, «Les salariés de 1967, quinze ans après»,
Economie et statistique, n° 210, mai 1988.
(39) Voir Dominique Goux et Eric Maurin, « Dynamique des professions et adaptation du
système productif», Economie et statistique, n° 261,1-1993 et «Emploi et chômage des
cadres 1990-1992», INSEE première, n° 262, juin 1993.

212
Justice sociale, inégalités, exclusion

La mobilité sociale « d'une génération à l'autre » a elle-même crû


régulièrement au cours de quinze dernières années : même si ce constat
porte sur des générations entrées dans la vie active avant la première
crise pétrolière, environ deux tiers des hommes de 40 à 59 ans se situent
aujourd'hui dans une catégorie socio-professionnelle différente de celle
de leur père. La féminisation des emplois induit d'ailleurs une mobilité
plus élevée « entre pères et filles », mais celle-ci reflète à la fois le fait
que les emplois qualifiés restent moins accessibles aux femmes, et que
les employées de sexe féminin ont des origines plus souvent ouvrières
que leurs collègues masculins (40).

Cependant, et malgré ce mouvement général d'ouverture, l'origine


sociale continue à jouer un rôle déterminant dans la transmission des
statuts, voire des professions. Au delà des changements structurels de la
population active, la mobilité intergénérationnelle reste très limitée d'une
extrémité à l'autre de l'échelle sociale. En 1985, on constatait par exemp
leque plus de 60 % des fils dont le père appartenait aux « classes
dominantes » (cadres, professions libérales et intellectuelles, chefs
d'entreprise) s'y retrouvaient après l'âge de quarante ans, tandis que
seuls 7 % des enfants d'agriculteurs ou d'ouvriers y avaient accédé (41).
Alors que la régression de l'agriculture renforce son caractère de
« monde clos », le fossé social entre ouvriers et cadres supérieurs garde,
à distance d'une génération, toute son ampleur, tandis que les employés,
voire les cadres moyens apparaissent davantage comme des « catégories
de passage, à la fois ouvertes et relativement instables » (42).

L'hérédité sociale continue par ailleurs à jouer à un niveau fin et


parfois anecdotique : la transmission de père en fils du statut de fonc
tionnaire, ou même du métier d'enseignant est un fait connu, tandis que
les fils d'agriculteurs sont nombreux à s'être orientés vers des métiers
comme ceux de chauffeur routier ou de préposé des PTT (43).

La promotion scolaire et professionnelle des femmes a d'ailleurs


tendance, paradoxalement, à renforcer ces mécanismes, en confortant,
voire en accentuant, les tendances à l'homogamie sociale, que reflète la
proximité traditionnelle entre les origines sociales des conjoints (44). La
similitude du « capital humain » des époux, que prennent désormais en
compte certaines études américaines, accroît en effet les disparités de
revenus entre ménages, et elle se répercute d'autant plus sur la générat
ion suivante, que le diplôme a pris, au fil du temps, un poids plus
important dans la transmission des statuts (45>.

(40) Alain Chenu, Les employés, Collection Repères, La Découverte, Paris, 1994.
(41) Michel Gollac et Pierre Laulhé, « La transmission du statut social, l'échelle et le
fossé», Economie et statistique, n° 199-200, mai-juin 1987.
(42) Dominique Merllié et Jean Prévôt, op. cit.
(43) Michel Gollac et Pierre Laulhé, « Les composantes de l'hérédité sociale, un capital
économique et culturel à transmettre», Economie et statistique, n° 199-200, mai-juin 1987.
(44) Claude Thélot, Tel père, Tel fils ? Position sociale et origine familiale, Dunod,
Paris, 1982.
(45) Thomas Piketty, « Inégalités et redistribution : développements théoriques récents »,
Revue d'économie politique, n° 6, novembre-décembre 1994.

213
Mireille Elbaum

A l'image de « l'échelle sociale », se superpose donc celle d'un


« espace » où les individus se positionnent en fonction du volume et de la
nature du capital dont ils sont dotés, ainsi que de leur trajectoire passée
et potentielle. Les théoriciens de la reproduction font correspondre à ces
positionnements des « habitus », influant sur les styles de vie, les att
itudes, l'habillement, les pratiques culturelles ou les goûts réputés d'ori
gine individuelle, et permettant aux catégories sociales de se distinguer
et de se reconnaître (46). Les inégalités sociales traduisent alors des
« classements », qui reflètent l'interaction des individus et des structures
sociales, et qui ont tendance à se perpétuer et à se reproduire.

Dans la période récente, l'influence du « capital culturel », et en


particulier du « capital scolaire » détenu par la famille, semble s'être
affirmée dans les mécanismes de transmission des statuts. Au delà du
legs direct d'une exploitation ou d'un patrimoine, l'origine sociale et
scolaire des parents conserve donc un rôle majeur dans la perpétuation
des « classements sociaux », et ce malgré les bouleversements intervenus
par ailleurs au sein des structures professionnelles et sociales.

Les illusions de la « démocratisation » du système éducatif

La capacité du système scolaire à réduire ou au contraire à perpétuer


les inégalités d'origine familiale, en les « certifiant » par l'intermédiaire du
diplôme, se trouve au cœur du débat en aval de ces analyses.

Il faut bien sûr éviter de considérer l'institution scolaire comme un lieu


capable, à lui seul, d'agir sur la structure et le profil des trajectoires
sociales : la reproduction des aspirations et des attitudes familiales ren
forcée par les phénomènes d'homogamie, est, on l'a vu, un processus au
moins aussi puissant. Et le fait que la société française cristallise autour
du seul système éducatif l'ensemble de ses attentes d'une hypothétique
« égalisation des chances » en explique aussi pour partie les faillites et
les limites.

Nul ne peut bien sûr contester, pour les jeunes générations, l'ampleur
de la démocratisation réalisée à partir des années soixante, qui, à la
faveur de la promotion de « l'idéal scolaire », a abouti à une augmentation
massive des effectifs scolarisés dans le secondaire et le supérieur et à un
allongement continu de la durée des études (47). Alors qu'en 1966, 21 %
des jeunes accédaient au niveau du baccalauréat, cette proportion attei
gnait 63 % en 1993, avec une accélération particulièrement sensible
depuis les années quatre-vingt (+ 30 points en 13 ans). Le tiers des
sorties du système scolaire s'effectue désormais à un niveau égal ou
supérieur au DEUG, ce qui correspond à un quasi doublement en 15 ans,

(46) Pierre Bourdieu, La distinction, critique sociale du jugement, Editions de minuit, Paris,
1979.
(47) Christine Rebière, « Les inégalités dans le système scolaire », Ecoflash, n° 75,
janvier 1993.

214
Justice sociale, inégalités, exclusion

tandis que le nombre de jeunes sortant sans qualification du système


scolaire a été ramené à moins de 80 000 par an, soit une baisse de 40 %
depuis 1980 (48).

Cette massification de l'enseignement secondaire et supérieur s'est


accompagnée d'une ouverture sociale sensible, dont les filières technolo
giqueset les bacs professionnels ont été largement l'instrument. Les
enfants d'ouvriers représentaient, en 1992, 17 % de l'ensemble des
bacheliers, et 24 % des bacheliers de l'enseignement technologique.
Entre eux et les enfants de cadres supérieurs, les chances de devenir
bachelier se sont sensiblement rapprochées, passant d'un rapport de
1 à 4,5 il y a vingt ans, à un rapport de 1 à 3 au cours des années
quatre-vingt.

Les études de panel menées, non seulement au niveau du baccalaur


éat, mais aussi à l'entrée en sixième, en seconde et à l'université
confirment de façon incontestable ce mouvement de démocratisation.
Mais celui-ci, très fort en fin de cinquième, se réduit au fur et à mesure
du déroulement de la scolarité secondaire, et n'a pas empêché, sur la
période 1980-1990, que les enfants de cadres supérieurs ou d'ensei
gnants maintiennent, voire consolident, leur avance sur les autres catégor
ies sociales (49).

Surtout, malgré ce mouvement général, l'ensemble des hiérarchies


scolaires liées à l'origine sociale a perduré sans guère se modifier. Les
neuf dixièmes de la hausse du nombre de diplômés âgés de 25 à 35 ans
s'explique, entre 1970 et 1993 ,par la translation générale et uniforme des
niveaux de diplôme vers le haut, sans changement, au niveau des hiérar
chies observées, des classements liés à l'origine sociale (50).

Les inégalités scolaires se sont en outre déplacées et transformées.


Celles qui ont une origine proprement économique se sont pour partie
relâchées, tandis que le poids des facteurs culturels, et l'influence de la
position scolaire des parents se sont au contraire renforcés (51).

Dans ce cadre, l'accès aux filières « nobles » et aux établissements


les mieux côtés, à l'intérieur d'un enseignement général pourtant supposé
unifié, est désormais un élément majeur de discrimination sociale, qui
ouvre la voie aux filières elles mêmes les plus porteuses et valorisables
de l'enseignement supérieur (52). Cette sélection par les « filières » est
manifeste au niveau du baccalauréat : les enfants de cadres représent
aient en 1990 15 % des lauréats des séries technologiques, plus du tiers

(48) Direction de l'évaluation et de la prospective, L'état de l'école, n° 4, octobre 1994.


(49) Gabriel Langouët, « Les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix : quelle démocratisat
ion ? », L'orientation scolaire et professionnelle, 1993, n° 1, 3-24.
(50) Dominique Goux et Eric Maurin, « Origine sociale et destinée scolaire, l'inégalité des
chances devant l'enseignement à travers les enquêtes FQP 1970, 1977, 1985, et 1993»,
Document d'études, DARES, n° 5, décembre 1994.
(51) Dominique Goux et Eric Maurin, ibid.
(52) Paul Esquieu, « La vague lycéenne : un défi pour les années quatre-vingt-dix »,
Données sociales, 1993.

215
Mireille Elbaum

en séries générales et près de la moitié pour le seul baccalauréat С Elle


se prolonge au niveau universitaire, où ils constituaient 30 % des étu
diants des disciplines universitaires générales, 40 % des étudiants en
médecine-pharmacie-dentaire, et la moitié des élèves des écoles de
commerce et d'ingénieurs (53).

La perpétuation de ces inégalités dans un contexte de démocratisat


ion, et les implications qu'elles ont désormais au niveau de l'accès à
l'emploi, suscitent un débat entre plusieurs interprétations ou visions
concurrentes. Pour les sociologues d'inspiration individualiste, les milieux
populaires auraient, de façon tout à fait rationnelle, une moindre préfé
rence que les familles aisées pour la poursuite d'études longues, et
privilégieraient naturellement les choix scolaires porteurs de rentabilité
immédiate et l'orientation vers les filières à contenu professionnel (54).
Selon un autre point de vue, les milieux favorisés auraient une meilleure
faculté à appréhender les règles implicites, et souvent opaques, de
l'orientation scolaire, ce qui leur permettrait de se diriger sans encombre
vers les voies « d'excellence scolaire », plus ou moins traditionnelles (55).
Ils ont en tout cas davantage la capacité d'aider leurs enfants tout au
long de leur cursus scolaire (56). Pour les théoriciens de la reproduction,
ce serait enfin la prégnance au sein de l'école de la culture des « classes
dominantes », qui favoriserait et ferait apparaître comme « légitime » la
sélection des élèves disposant de l'héritage culturel adéquat, avec une
dimension qui va largement au delà du seul « capital scolaire » (57>.

Ces débats ne sont pas dénués d'enjeux, mais ils reflètent surtout le
fait indéniable que les enfants des milieux aisés bénéficient dans leur
cursus scolaire, puis professionnel et social, d'« une plus grande aisance
dans le monde plus familier de l'école » (58).

La remanence des inégalités dans un contexte de massification a en


tout état de cause pour résultat d'accroître les tensions sociales autour
de l'école, accompagnées de nouveaux sentiments de frustration et
d'injustice.

La sélection en amont pouvait en effet donner l'impression que l'école


elle-même était « juste », même si la société ne l'était pas. La démocratis
ation et l'ouverture ont au contraire fait émerger la conscience des
injustices du système (59). Elle s'est exacerbée au fur et à mesure que le
diplôme a de plus en plus été utilisé par les entreprises comme un

(53) Valérie Roullin-Lefebure et Paul Esquieu, «L'origine sociale des étudiants (1980-
1990) », Note d'information, Direction de l'évaluation et de la prospective, n° 92-93, octobre
1992.
(54) Raymond Boudon, L'inégalité des chances, A. Colin, Paris, 1973.
(55) Antoine Prost, L'enseignement s'est-il démocratisé ?, PUF, 1986.
n° 350,
(56) décembre
François Héran,
1994. « L'aide au travail scolaire : les mères persévèrent », INSEE première,
(57) Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les héritiers, Editions de minuit, Paris,
1964.
(58) Valérie Roullin-Lefebure, et Paul Esquieu, op. cit.
(59) François Dubet, « Massification et justice scolaire », in : Justice sociale et inégalités,
Editions Esprit, Paris, 1992.

216
Justice sociale, inégalités, exclusion

« signal » ou une garantie d'adaptabilité dans les processus de sélection


de leur main-d'œuvre, et que les moins diplômés se sont trouvés en
butte à des phénomènes de « file d'attente », et à des périodes prolon
géesd'instabilité professionnelle. La « norme sociale » du diplôme, à la
fois clé d'entrée dans la vie professionnelle et facteur de rejet pour ceux
qui n'en possèdent pas, s'est alors accompagnée de phénomènes de
« surqualification-déclassement », qui sont pour les diplômés de niveau
intermédiaire une source particulière de frustration et d'inquiétude, dans
un contexte où le chômage de masse a encore accru les attentes vis-à-
vis de l'école (60).

Et l'institution scolaire, parce qu'elle procède en son propre sein à


une sélection s'étendant tout au long de la durée des études, se trouve
directement confrontée aux aspirations déçues d'« exclus de l'intérieur »,
pour qui la relégation dans une filière peu valorisée signifie renoncement
social, sentiment de « misère » par rapport à ceux qui ont réussi, et
surtout angoisse vis-à-vis d'un avenir professionnel incertain (61). Cette
déception est d'autant plus légitime que, pour les enfants des milieux
populaires, et en particulier pour les filles, l'obtention d'un « bon
diplôme » est un investissement particulièrement rentable en termes
d'ascension sociale, même si, de façon globale, les enfants d'origine
favorisée continuent à accéder plus facilement, à diplôme équivalent, aux
positions d'encadrement (62).

La politique d'éducation est donc, face à ces déceptions et à ces


attentes, confrontée à un défi, qui ne peut se réduire à la prévention de
l'échec à l'école élémentaire, ou au soutien scolaire différencié dans les
zones en difficulté. Le problème est pour elle de s'attaquer aux méca
nismes de reproduction liés au fonctionnement même du système scol
aire, bien qu'il soit clair que l'enjeu porte aussi sur les modes de
sélection à l'œuvre sur le marché du travail. Et ceci recouvre, au delà de
la fiction de l'égalité « formelle », une conception de l'enseignement qui
surévalue, dans les « classements » scolaires, les acquis formels et théo
riques, ainsi que l'existence de mécanismes plus ou moins « cachés » de
sélection par l'orientation, le choix des filières ou des établissements.

Le cercle chômage-désinsertion-pauvreté, principale inégalité


des années de crise ?

La réflexion sur les inégalités s'est toutefois déplacée sur un autre


terrain lorsque, dans les années quatre-vingt, le sous emploi est apparu à
l'origine de « nouvelles » formes de pauvreté et d'exclusion sociale, que

n° 8-9,
(60) août-septembre
Mireille Elbaum,1994.
« Pour une autre politique de traitement du chômage », Revue Esprit,
(61) Pierre Bourdieu, Patrick Champagne, « Les exclus de l'intérieur», et Pierre Bourdieu,
« Effets de lieu », in : La misère du monde, op. cit.
(62) Direction de l'évaluation et de la prospective, L'état de l'école, op. cit.

217
Mireille Elbaum

l'approche des inégalités développée au cours des années de croissance


se révélait impuissante à appréhender et à contenir.

Non que les phénomènes de pauvreté ou d'exclusion n'aient pas été


perçus et débattus auparavant, comme en témoignent les discussions
des années soixante-dix autour des « oubliés de la croissance », du
« Quart-Monde », ou de « l'impôt négatif » (63). Mais la pauvreté apparaiss
ait essentiellement comme un résidu, concentré sur certaines catégories
de population (personnes âgées, mères isolées, travailleurs immigrés), et
résorbable par la voie de politiques spécifiques en faveur du logement,
des familles ou des retraités, ainsi que par une augmentation des salaires
des travailleurs du bas de l'échelle dont le SMIC s'est voulu le levier
principal (64).

Avec l'extension d'un chômage de masse de plus en plus long, et,


compte tenu des difficultés financières de l'assurance chômage, de
moins en moins bien indemnisé, la perspective s'est modifiée. La pau
vreté, qui a régressé en valeur absolue, s'est aggravée pour les plus
défavorisés. Elle est apparue avant tout liée à l'absence ou à la précarité
de l'emploi, alors que la notion « d'exclusion » professionnelle et sociale,
était mise en avant à propos d'un ensemble de situations allant de
l'extrême pauvreté, à Péloignement durable du monde du travail, en
passant par l'absence de logement fixe, et l'impossibilité d'être partie
prenante « à la citoyenneté » (65).

Le sous emploi massif, et la sélectivité que le marché du travail fait


jouer à rencontre des personnes catégorisées comme les moins
employables, ont constitué à l'évidence le terreau de nouvelles formes
d'inégalités, dont le développement a été ressenti comme une fracture
majeure.

Dans un système où allocation des revenus et protection sociale


restent pour l'essentiel fondés sur la référence au contrat de travail, et
où, comme en France, le salaire minimum protège les travailleurs à temps
complet contre la pauvreté, c'est effectivement l'éloignement ou la précar
itéde l'emploi, qui sont le principal facteur de fragilité financière et
sociale.

Ainsi, la majorité des bénéficiaires du RMI, qui étaient fin 1994


environ 830 000 en métropole, non seulement n'ont pas de travail, mais
n'ont pas assez travaillé au cours de leur vie professionnelle pour conser
ver des droits à l'assurance chômage : alors que 20 % d'entre eux n'ont
jamais travaillé, 15 % ont connu un long arrêt de travail, et 23 % une vie
professionnelle dominée par les périodes de chômage. Le RMI a à cet

(63) Voir René Lenoir, Les exclus. Un français sur dix, Le Seuil, Paris, 1974 et Lionel
Stoléru, Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Flammarion, Paris, 1974.
(64) Marie-Thérèse Join-Lambert et alii, Politiques sociales, Presses de la FNSP et Dalloz,
Paris, 1994.
(65) Joël Roman, « Exclusion : la question sociale de cette fin de siècle », Revue Esprit,
mars-avril 1993.

218
Justice sociale, inégalités, exclusion

égard révélé les difficultés de personnes seules (59 % des allocataires),


souvent âgées de moins de 35 ans (la moitié des allocataires), dont le
désir de travailler s'est trouvé confronté aux conséquences stigmatisantes
d'un passé professionnel chaotique (66).

Diverses études ont par ailleurs montré les difficultés budgétaires et la


dégradation des conditions de vie des ménages confrontés à un chô
mage prolongé, même si cela ne les conduit pas forcément en deçà des
seuils de pauvreté (67>. Contraints à réduire au fil du temps, non seulement
leurs dépenses de loisirs ou de santé, mais aussi d'habillement ou de
transport, leur recherche d'emploi s'en trouve souvent affectée, favorisant
les comportements de repli sur soi et de découragement (68).

Au delà des problèmes de ressources, le travail, et le statut qui lui est


associé, demeurent en outre dans notre société la source principale de
socialisation et de reconnaissance. La hiérarchie des « statuts » sociaux
est ainsi étroitement fonction des statuts juridiques, et de leurs liens à
l'emploi, depuis l'emploi public ou assimilé jusqu'aux statuts d'assistés,
en passant par les statuts d'insertions ou ceux qui apparaissent comme
« dérivés de l'emploi » (69). De même, le travail continue à jouer un rôle
central dans l'élaboration des identités sociales, qui résultent à la fois de
la construction de « liens sociaux », et de la réalisation de projets et de
trajectoires personnels (70>.

L'absence prolongée d'emploi, ou, pour les jeunes, de perspectives


professionnelles, est alors un facteur majeur de désinsertion sociale,
logiquement considéré comme la principale source d'inégalité et de dis
crimination, par une société qui a pourtant choisi un mode de « partage
du travail » favorable aux salariés adultes et qualifiés.

L'extension de la notion d'exclusion ou les dangers d'un concept


«fourre tout»

Ce constat, qu'il est difficile de ne pas partager, a toutefois abouti à


un discours général sur « l'exclusion », qui, au fur et à mesure qu'il se
banalisait, a fait de ce terme une notion de plus en plus vague et

(66) Voir Commission nationale d'évaluation du RMI, RMI le pari de l'insertion, La Docu
mentation Française, Paris, 1992 et Bulletin d'information de la DIRMI, Spécial bilan 1993,
juillet 1994.
(67) Les seuils communément admis, par exemple par l'étude du CERC, en ce qui
concerne les situations de pauvreté sont de 60 francs par jour et par unité de consommation
pour la grande pauvreté, et de 90 francs par jour et par unité de consommation pour la
précarité financière.
(68) Voir notamment Stéphane Portier, Roger Rabier, Patrick Salvatori, Philippe Scherrer
et Robert Viatte, « Des difficultés budgétaires accrues pour les chômeurs ouvriers », Données
sociales, 1990, Maria-Thérésa Pignoni, «Le vécu du chômage de longue durée, Résultats
d'études qualitatives», Premières Informations, n° 272, mars 1992 et surtout CERC, Précarité
et risque d'exclusion en France, Documents du CERC, n° 109, 3e trimestre 1993.
(69) Dominique Schnapper, « Rapport à l'emploi, protection sociale et statuts sociaux »,
Revue Française de sociologie, vol. XXX, 1989, 3-29.
(70) Claude Dubar, « Le travail, lieu et enjeu des construction identitaires », Projet, n° 236,
hiver 1993-1994.

219
Mireille Elbaum

extensive, couvrant un ensemble de situations, qui ne peuvent de fait être


confondues.

On sait par exemple que le chômage et la précarité, même subis


pendant plusieurs années, sont loin de correspondre ou de mener tou
jours à l'exclusion définitive de l'emploi. Même après une année continue
passée au chômage, près de 40 % des chômeurs de longue durée se
réinsèrent spontanément dans les vingt mois qui suivent. Les parcours de
ces chômeurs sont surtout extrêmement divers, et procèdent de phéno
mènes complexes, liés au passé personnel et professionnel des individus,
et aux « ruptures » qu'ils ont pu connaître au cours de leur vie (71). Même
dans le seul domaine de l'activité professionnelle, il est donc difficile de
définir a priori une notion, ou des catégories « d'exclus » potentiels, ce
qui n'est pas sans poser question à des politiques d'emploi, habituées à
sélectionner, et à désigner des « publics cibles », à partir de catégorisa
tions administratives ou statistiques (72).

De même, les situations de chômage et de pauvreté ne se recoupent


que partiellement, et ne peuvent complètement être assimilées (73). La
pauvreté résulte en général d'un cumul de difficultés, parmi lesquelles
l'absence ou la perte d'emploi sont un élément qui se combine ou
s'ajoute à d'autres. Parmi les 10 % de ménages qui avaient en 1994 les
niveaux de vie les plus faibles, 36 % étaient ainsi titulaires d'un emploi,
tandis que non seulement les chômeurs, mais aussi les jeunes et les
familles avec enfants et un seul conjoint actif, étaient devenus davantage
exposés au risque de pauvreté qu'en 1987 (74). Une fraction significative
des titulaires du RMI cumulent par exemple avec leur allocation des
revenus de travail, qui, temporaires et de faible montant, ne leur permett
ent pas de sortir de la pauvreté, tandis que d'autres ne recherchent pas
d'emploi et ne se considèrent pas comme chômeurs (75). De même, les
ruptures conjugales jouent un rôle important dans la dégradation de la
situation des personnes fragiles, surtout, mais pas seulement, lorsqu'elles
s'accompagnent de charges familiales. Enfin, les problèmes familiaux ou
les ruptures affectives connues dans la jeunesse exercent une empreinte
marquante sur les individus, faisant de la pauvreté une situation dont ils
ont beaucoup de mal à sortir, à la différence des difficultés dues à des
causes accidentelles comme la perte d'un emploi (76).

Les notions de chômage et de pauvreté ne prennent enfin qu'indire


ctementen compte les nouvelles formes de ségrégation de l'espace et de

(71) Didier Gélot et Nathalie Siprès, « Entre réinsertion et exclusion : logique des itinéraires
des chômeurs de longue durée», Travail et Emploi, n° 55, 1, 1993.
(72) Mireille Elbaum, op. cit.
(73) Commissariat Général au Plan, Exclus et exclusions. Connaître les populations,
comprendre les processus, Rapport du Groupe technique présidé par Philippe Nasse, La
Documentation française, Paris, 1992.
(74) Nicolas Herpin et Christine Chambaz, « Les bas niveaux de vie », INSEE première,
n°363, février 1995.
(75) Cédric Afsa, « Le Revenu Minimum d'Insertion : une prestation d'accompagne
ment ? », Economie et statistique, n° 52, mars 1992.
(76) André Villeneuve, « Les formes multiples de la pauvreté et le rôle des difficultés de
jeunesse», Données sociales, 1993.

220
Justice sociale, inégalités, exclusion

la ville qui caractérisent, par exemple, certaines banlieues, cités ou


quartiers.

Certes, le taux de chômage est bien, dans les quartiers prioritaires de


la politique de la ville, supérieur de près de 10 points à la moyenne
nationale, et il l'est encore plus pour les jeunes, qui y sont en même
temps à la fois plus nombreux et plus souvent étrangers (77). Mais ces
quartiers ont aussi pour caractéristiques d'être des espaces « déchirés »
(par exemple par des voies ferrées ou des autoroutes), et l'ensemble de
leurs habitants, quelle que soit leur situation en termes d'emploi ou de
ressources, souffrent de se trouver dans une situation de « relégation »,
et d'être cantonnés à un « mauvais lieu » (78). Ces quartiers cumulent en
effet ségrégation géographique, fragilité économique et image dévalori
sée, même si l'implantation au quotidien des services publics y a jus
qu'ici permis d'éviter une dérive « à l'américaine », caractérisée par
l'abandon public et la dislocation sociale des quartiers pauvres des
centres villes (79).

Quant à l'idée « d'exclusion sociale », elle vise plus spécifiquement les


situations de « désaffiliation » combinant isolement social et absence de
droits reconnus aux individus (80). Du point de vue du Conseil de l'Europe
ou de la Communauté Européenne, elle appréhende les situations de
« déni de droits », aboutissant au non respect de fait de droits civils,
sociaux ou politiques déclarés en principe ouverts à tous (81). Et, là
encore, les recoupements ne sont que partiels entre l'exercice effectif
des droits et des rôles sociaux, et les définitions habituelles du chômage
et de la pauvreté.

Ces clarifications ne visent bien sûr pas à minimiser, en jouant sur


des aspects sémantiques, l'ampleur et les conséquences sociales du
sous emploi. Elles veulent surtout montrer la diversité des phénomènes et
des processus communément regroupés sous le terme d'« exclusion »,
ainsi que la nécessité de s'attaquer aux causes et aux mécanismes qui
en sont à l'origine. Or, l'utilisation « extensive » du concept d'exclusion a
implicitement abouti à la considérer comme « un phénomène à part,
dissociable du fonctionnement de la société » (82). Le thème général de la
« lutte contre l'exclusion », a de fait conduit à assigner aux politiques
sociales un objectif prioritaire de « réparation », en admettant implicit
ement que l'action globale contre les inégalités devait s'effacer devant les
impératifs de l'efficacité économique, et en renonçant à intervenir sur le

(77) Michel Castellan et Maryse Marpsat, « Les quartiers prioritaires de la politique de la


ville», INSEE première, n° 234, décembre 1992.
(78) Jean-Marie Delarue, Banlieues en difficultés : la relégation, Syros Alternatives, Paris,
1991.
(79) Voir Loïc J.D. Wacquant, « De l'Amérique comme utopie à l'envers » in : La misère du
monde, Editions du Seuil, Paris, 1993 et Nicolas Herpin, « L'urban underclass chez ces
sociologues américains : exclusion sociale et pauvreté », Revue française de sociologie, XXXIV,
1993.
(80) Robert Castel, « De l'indigence à l'exclusion, la désaffiliation », in Jacques Donzelot,
Face à l'exclusion, Editions Esprit, Paris, 1991.
(81) Marie-Thérèse Join-Lambert, « Exclusion, égalité devant la loi et non discrimination »,
Rapport introductif pour le séminaire organisé par le Secrétariat Général du Conseil de
l'Europe, septembre-octobre 1994.
(82) Marie-Thérèse Join-Lambert, ibid.

221
Mireille Elbaum

fonctionnement d'ensemble du système économique et social, tant au


niveau de la régulation macro-économique, que des phénomènes de
sélection à l'œuvre sur le marché du travail.

Une nouvelle légitimité pour la lutte contre les


inégalités

La relative impuissance des politiques d'avant crise face aux consé


quences de la montée du chômage a donc conduit, dans les années
quatre-vingt, à un renversement de perspective. La remise en cause
générale des inégalités a été opposée à la lutte contre l'exclusion, et,
surtout, à la recherche d'une efficacité économique accrue, qui, selon
certaines thèses, réclamerait une dispersion salariale plus forte, et un
système de prestations et de prélèvements ne pénalisant pas les accroi
ssements de revenus.

Or, dans le domaine économique comme dans le domaine social, ces


thèses ne sont pas forcément pertinentes, et il apparaît surtout dange
reuxd'envisager pour la France un développement économique fondé sur
l'accroissement des inégalités entre riches et pauvres, entre revenus du
capital et revenus du travail.

Même s'il faut leur redonner de nouveaux contours et de nouvelles


méthodes, la lutte contre les inégalités et la cohésion sociale doivent être
remises au centre du débat, et peuvent aller de pair avec une efficacité
économique accrue. Cela dépend en partie d'une politique globale de
croissance, dont le contenu ne sera pas évoqué ici, mais dont l'objectif
devrait être au niveau européen d'utiliser l'ensemble des marges macro
économiques disponibles. La réflexion doit également porter sur la
« réforme de Г Etat-providence », et sur les différentes dimensions des
politiques sociales : il paraît à cet égard illusoire qu'elles tentent de
« jouer l'exclusion contre les inégalités » (83), en n'agissant pas simultané
ment sur ces deux terrains, avec une approche renouvelée.

Inégalités sociales et efficacité productive : un lien économique


contestable

La justification des inégalités comme facteur d'efficacité économique


a donc été remise en avant au cours des années quatre-vingt, avec les
difficultés durables qu'avaient désormais les économies industrialisées à
retrouver les chemins de la croissance et du plein emploi.

(83) Jean-Baptiste de Foucauld, op. cit.

222
Justice sociale, inégalités, exclusion

Auparavant en effet, les Trente Glorieuses avaient permis de concilier


modernisation de l'économie, croissance des revenus et réponse aux
revendications d'équité sociale, grâce à une dynamique fondée sur l'a
ccroissement continu de la compétitivité et de la productivité du travail,
dans un contexte d'ouverture aux échanges encore limitée et de stabilité
des changes. Après les chocs pétroliers, les dispositifs de protection
sociale ont d'abord été mobilisés, avec un effet appréciable, en tant
qu'« amortisseurs sociaux » mais, en l'absence de retour à la croissance,
leur poids sur les capacités de financement des entreprises, et les
tensions qu'ils engendraient sur la répartition du revenu ont contribué à
les mettre en accusation (84).

La résurgence dans le débat social des thèses économiques libérales


a alors focalisé l'attention sur les distorsions qu'induisaient ces dispositifs
par rapport aux mécanismes de marché, et sur le chômage structurel qui
pouvait en résulter, par rapport à une situation d'équilibre économique de
référence (85). Et la voie empruntée par l'économie américaine qui a créé
de nombreux emplois à faible productivité au prix de dispersions sala
riales accrues et d'une protection sociale réduite, a pu faire penser que
les économies européennes étaient incapables de « s'adapter aux chan
gements structurels » (86), en continuant à préférer des mécanismes socia
lement protecteurs, mais économiquement inefficaces.

Or, le lien supposé entre inégalités et efficacité économique apparaît


loin d'être réellement établi.

Au plan théorique d'abord, on peut rappeler qu'une des hypothèses


importantes des modèles d'équilibre général, qui appréhendent les méca
nismes de régulation sociale comme des « distorsions », est que les
agents disposent à l'origine de ressources suffisantes pour leur permettre
de subsister tout au long de leur vie. L'irréalisme de cette hypothèse,
dans des sociétés où les salariés ne sont souvent dotés que de leur
capital humain, oblige forcément, pour assurer la pérennité sociale, à
adopter d'autres systèmes de répartition que la rémunération des fac
teurs selon leur productivité marginale (87). Par ailleurs, et sans sortir du
cadre de la théorie micro-économique, le développement des inégalités
est à l'origine « d'imperfections », qui, dans les domaines de la circulation
du capital financier, de la production du capital humain, de l'innovation
technologique ou de la diffusion des nouveaux biens nuisent à l'optimum
économique : une place s'impose alors pour une « théorie économique
des inégalités» donnant toute leur place aux politiques de redistribution <88).

(84) Robert Boyer, op cit.


(85) Pierre-André Chiappori, « Inégalités, efficacité et redistribution », in : Justice sociale et
inégalités, Editions Esprit, Paris, 1992.
(86) Voir notamment OCDE, Etude sur l'emploi, Paris, 1994.
(87) Voir N. Georgescu Roegen, cité par Jean-Paul Fitoussi, « Scénarios pour l'emploi : les
figures du possible et de l'utopique », Contribution au colloque « Changement technique,
mondialisation, emploi - où allons-nous?», Bicentenaire du CNAM, novembre 1994.
(88) Thomas Piketty, op. cit.

223
Mireille Elbaum

En matière de croissance, certains modèles montrent en outre que la


réduction ex-ante des inégalités, par exemple à travers le système scol
aire, est un élément favorable aux dynamiques d'accumulation, ne serait
ce que pour éviter, ex-post, des prélèvements sociaux supplément
aires (89). Enfin, les mécanismes ou institutions qui garantissent la cohé
sion sociale sont producteurs d'externalités, de réductions d'incertitudes,
de « coordinations », et de logiques collectives, dont on sait qu'elles
jouent positivement sur les performances des systèmes productifs et des
économies nationales (90).

Dans les domaines concrets où ces considérations s'appliquent, il


n'est guère non plus possible de conclure à un effet négatif des méca
nismes de redistribution, et le modèle d'un plein emploi restauré grâce à
des inégalités accrues n'apparaît en rien comme un choix inéluctable.

Un premier point de débat, assez peu fréquemment traité, concerne la


capacité d'une distribution fortement inégalitaire des revenus à engendrer
un supplément d'épargne pour financer l'accumulation du capital, et à
induire des créations d'emplois dans la sphère domestique. Alors que le
lien causal entre épargne des ménages et investissement productif n'est
à moyen-long terme guère établi, la récession de 1991-1993 n'a, pour la
dernière période, pas davantage plaidé pour cet enchaînement : c'est
avant tout la hausse du chômage qui a conduit les ménages, par précaut
ion,à accroître leur taux d'épargne, tandis que les entreprises conti
nuaient faute de demande à réduire leurs investissements, malgré des
capacités de financement largement excédentaires.

Un autre argument habituellement avancé est que les disparités de


revenus peuvent favoriser la création d'emplois domestiques par les
ménages les plus aisés. L'expérience de l'aide fiscale aux « emplois
familiaux », s'adressant par définition aux ménages à hauts revenus, a pu
sembler aller dans ce sens, permettant de révéler par création ou par
« blanchiment » du travail au noir plus de 100 000 nouveaux employeurs,
même s'ils ne recourent à ce type d'emplois que pour des fractions de
temps limitées à en moyenne huit heures par semaine (91). Mais, plus que
les bienfaits de l'ouverture des revenus, ces résultats illustrent l'intérêt
qu'auraient de nouveaux modes de financement pour ce type de ser
vices, de façon à permettre, par l'association de contributions privées et
collectives, aux ménages moins aisés d'en bénéficier également (92).

(89) Dominique Guellec et Pierre Ralle, Les nouvelles théories de la croissance, Collection
Repères, Editions la Découverte, Paris, 1995.
(90) Voir les évolutions récentes de la théorie économique, et notamment l'article de
synthèse d'André Orléan, « Vers un modèle général de la coordination économique par les
conventions», in: Analyse économique des conventions, PUF, 1994.
(91) DARES, « L'incitation fiscale à la création d'emplois familiaux », Premières Informat
ions,n° 324, mars 1993.
(92) Guy Roustang, « A quelles conditions les services peuvent-ils créer des emplois ? »,
CFDT-Aujourd'hui, n° 102, septembre 1991.

224
Justice sociale, inégalités, exclusion

Du débat sur l'effet des dispersions salariales...

Le principal point de discussion concerne plus directement les effets


de la dispersion salariale, et des mécanismes institutionnels mis en place
pour la corriger. En situation d'équilibre néoclassique, la dispersion des
salaires est censée rendre compte des différentiels de productivité entre
individus, et permettre une allocation optimale des facteurs, qui élimine le
chômage involontaire ; toute distorsion dans le système de prix est alors
vue par les tenants de cette approche comme un facteur d'inefficacité et
de chômage.

Dans les pays industrialisés, la dispersion observée des rémunérations


demeure en général moins importante, et d'évolution moins heurtée que
celle des productivités du travail, mettant en évidence l'existence de
régulations complexes entre entreprises, salariés, mécanismes de négoc
iation, et institutions qui interviennent sur les marchés du travail (93). Au
cours des années quatre-vingt, l'éventail des gains s'est cependant élargi
dans douze pays parmi les dix sept étudiés par l'OCDE. Cet élargisse
ment a été particulièrement prononcé au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ;
il a été plus modéré en Suède, au Japon ou en France, tandis que le
Danemark et l'Allemagne voyaient la dispersion des gains se stabiliser ou
se réduire <94).

Ces évolutions reflètent pour partie l'existence d'écarts croissants,


dans la plupart des pays, entre les demandes de travail qualifié et non
qualifié. L'ouverture de l'éventail des salaires a alors pu contribuer, dans
les pays anglo-saxons, à la création de nombreux emplois peu rémun
érés, notamment dans le secteur des services marchands. Mais, en ce
domaine également, les conclusions ou explications univoques doivent
être prises avec précaution.

Le cas des Etats-Unis est de ce point de vue très intéressant.


L'augmentation rapide des inégalités salariales dans les années quatre-
vingt y est allée de pair avec une stagnation du salaire moyen, induisant
une forte diminution en termes réels des gains du bas de l'échelle,
notamment pour les jeunes hommes de niveau secondaire. Cette « polari
sation » s'explique bien sûr par l'accroissement des écarts liés à l'âge et
à l'éducation, mais aussi par des différences accrues entre groupes
d'individus présentant des caractéristiques semblables, et par de fortes
disparités dans les réactions des firmes et des branches d'activité aux
conditions de la concurrence (95). L'ouverture aux échanges extérieurs y a
sans doute contribué, mais une déformation structurelle sensible de la
production est surtout intervenue au profit du secteur des services, et
semble responsable, plus que l'évolution des salaires elle-même, de

(93) Bénédicte Reynaud, Les théories du salaire, Collection Repères, La Découverte, Paris,
1994.
(94) OCDE, Perspectives de l'emploi, juillet 1993, chapitre 5.
(95) Frank Levy et Richard J. Murnane, « US earnings levels and earnings inequality : a
review of recent trends ans proposed explanations », Journal of Economic Literature, vol. XXX,
septembre 1992.

225
Mireille Elbaum

l'essentiel des créations d'emploi (96). Ces évolutions se sont surtout


traduites par la disparition d'un grand nombre d'emplois traditionnell
ement situés « au milieu de l'échelle », et fournissant à leurs titulaires un
niveau de vie correspondant au standard habituel de la « classe
moyenne » (maison, voiture, etc.). Avec l'existence de nombreux salariés
à temps plein ou à temps partiel se situant « au-dessous du seuil de
pauvreté », et un nombre élevé de « travailleurs découragés » à la lisière
de l'inactivité, le modèle social américain s'est donc trouvé profondément
remis en cause, et suscite aujourd'hui des interrogations sur sa capacité
à développer des emplois plus productifs et mieux rémunérés.

Au delà du cas « polaire » de l'économie américaine, il est difficile de


faire apparaître une relation claire, et valable pour tous les pays, entre la
dispersion des salaires, appréhendée au niveau individuel ou à celui des
branches, et les évolutions de productivité, d'emploi ou de chômage (97).

La structure, et l'évolution des disparités salariales résultent largement


de mécanismes institutionnels, tels que la portée et le fonctionnement
des négociations collectives, la force et les traditions des partenaires
sociaux en présence, le sens et la légitimité des interventions étatiques.

Les hiérarchies salariales reflètent par exemple en Allemagne la


coexistence de règles professionnelles nationales, liées au système de
formation dual, et de régulations fortes au niveau des branches. Au
Royaume Uni, c'est au contraire la négociation d'entreprise qui prédo
mine, dans le cadre d'une logique traditionnelle de métiers aujourd'hui
battue en brèche, tandis que les entreprises japonaises développent une
vision collective du travail d'équipe, en continuant à donner un poids
important aux critères d'âge et d'ancienneté (98).

Les liens entre ces mécanismes et les performances économiques ont


alors des dimensions multiples, qui mettent en jeu de façon profonde les
traditions et les régulations propres aux économies nationales, et dont les
débats sur les niveaux optimaux de la négociation, ou la légitimité
économique des interventions étatiques ne donnent qu'une vision part
ielle <">.

(96) Voir Olivier Cortes et Sébastien Jean, « Disparités des salaires et échange internatio
nal : le cas des Etats-Unis», Lettre du CEPU, n° 121, février 1994 et Patrick Artus, «Lien
salaire réel-productivité-emploi : bien comprendre le modèle américain avant de l'importer en
France », FLASH, Caisse des dépôts et consignations, Service de la recherche, n° 94-53,
décembre 1994.
(97) Les « classements » que l'OCDE établit entre les pays en matière de dispersion
salariale ne correspondent guère à leurs performances en matière d'emploi et de chômage, les
exceptions les plus notables étant l'Allemagne et le Japon, mais aussi la France où la
dispersion des salaires est en sens inverse parmi les plus élevées d'Europe.
Sur la dispersion entre branches, voir Chantai Cases, « La dispersion des salaires dans
neuf pays industrialisés», Revue de l'IRES, n° 9, automne 1991.
(98) François Eyraud et Patrick Rozenblatt, Les formes hiérarchiques : travail et salaires
dans neuf pays industrialisés, Cahiers Travail et Emploi, MTEFP, La Documentation française,
Paris, 1994.
(99) Voir par exemple Pierre Cahuc et André Zylberberg, « Existe-t-il une relation entre
centralisation des négociations salariales et performances économiques ?» in : Emploi, nouv
elles donnes, Bernard Gazier éd., Economica, Paris, 1993, et Jean-Pierre Faugère, « L'Etat et
la formation des salaires : logique de marché et logique politique », Revue française d'économ
ie, hiver 1994.

226
Justice sociale, inégalités, exclusion

Plus fondamentalement, dans le cas français, on est conduit à s'inter


roger sur ce que rémunèrent effectivement les dispersions salariales
observées.

Les travaux du CEREQ ont par exemple montré que les relations entre
productivité, qualification et systèmes de classification salariale donnaient
lieu à des interactions complexes, articulant les compétences spécifiques
aux individus, leur mode de reconnaissance par les entreprises ou les
branches, et l'organisation des postes et des collectifs de travail (100).

L'analyse des hiérarchies salariales sur longue période montre en


outre, qu'alors que le rôle de l'ancienneté a tendance à diminuer, les
diplômes initiaux jouent un rôle de plus en plus déterminant dans la
fixation des écarts de salaires, même si, au fil du temps, les diplômes
intermédiaires ont vu leur rendement relatif s'effriter. Mais la « valeur »
des diplômes rémunère moins, en France, des années d'acquisition de
capital humain, que la certification officielle, par le système scolaire, de
compétences censées être transférables. Et ceci se combine avec une
forte diversité des pratiques d'entreprises, dans la sélection de leur main-
d'œuvre comme dans la valorisation de ses acquis (101>.

De même, les conditions de travail difficiles (charges lourdes, pos


tures pénibles, horaires décalés, températures basses ou élevées, etc.) ne
donnent lieu à rémunération plus élevée, que si elles sont visibles,
« objectivables », et surtout explicitement reconnues par la direction de
l'entreprise ; elles sont au contraire, lorsque ce n'est pas le cas, asso
ciées à des postes de travail dévalorisés et mal payés, relevant du
marché du travail dit « secondaire ».

Et c'est au bout du compte les formes de travail donnant lieu à


l'exercice d'un pouvoir ou d'une autorité au sein de l'entreprise, qui
procurent les différentiels de salaires les plus substantiels, surtout si elles
s'accompagnent de l'exercice explicite d'attributs hiérarchiques (102).
L'importance que revêtent, en France, ces « distinctions catégorielles »,
est particulièrement frappante lorsque l'on compare les structures de
salaires des industries françaises et japonaises. Alors que les carrières
ouvrières y sont en même temps plus ouvertes, les hiérarchies salariales
sont, globalement, beaucoup plus resserrées au Japon pour les salariés
masculins. Elles ne sont pas « tirées vers le haut », comme c'est le cas
en France, par l'existence de hauts salaires « non ouvriers », liés aux
statuts d'ingénieur ou de cadre (103). Au moment où les grandes entre-

(100) Voir par exemple Olivier Bertrand, Annie Bouder et Michel Rousseau, Les qualifica-
et leur adaPtabilité au marché du travail, Document de travail, CEREQ, n° 84, février
(101) Voir Christian Baudelot et Michel Glaude, «Les diplômes paient-ils de moins en
moins? Etude de la relation salaire-diplôme 1970-1977-1985», Données sociales, 1990.
Francis Kramarz, Stefan Lollivier et Louis Pelé, op. cit.
Dominique Goux et Eric Maurin, « Education, expérience et salaire, tendances récentes et
évolution de long terme», Document d'études, DARES, novembre 1994.
(102) Christian Baudelot et Michel Gollac, « Salaires et conditions de travail », Economie et
statistique, n° 265, mai 1993.
(103) Hiroatsu Nohara, « Les salaires en France et au Japon, comparaison des structures
de 62,
n° salaires
1/1995.
dans l'industrie manufacturière des deux pays de 1978 à 1986 » Travail et Emploi

227
Mireille Elbaum

prises cherchent, en s'inspirant à plus ou moins bon escient du modèle


japonais, à raccourcir leurs lignes hiérarchiques, il y a donc loin entre
largeur de l'éventail des salaires et efficacité productive concrète. On
peut d'ailleurs penser que celle-ci dépend de plus en plus du fonctionne
ment de coopérations et de collectifs de travail, que l'harmonisation des
rémunérations peut au contraire contribuer à améliorer et à reconn
aître <104).

... à celui sur le rôle du salaire minimum

Eu égard à cette complexité, la discussion a plutôt eu tendance à se


polariser sur l'effet spécifique des salaires minima, qui tronquent, pour
des considérations affichées d'équité sociale, la partie inférieure de la
distribution des salaires.

Le SMIC français s'est trouvé particulièrement mis sur la sellette à la


fin des années quatre-vingt, alors que des salaires planchers existent
dans l'ensemble des pays de la CEE sauf, depuis 1992, en Grande-
Bretagne, et que dans sept pays sur les douze d'avant le récent élargi
ssement, ils prennent également la forme de minima interprofessionnels.
Ces minima sont, en outre, assez homogènes d'un pays à l'autre ;
rapportés au salaire médian, ils étaient, en 1991-1992 du même ordre ou
plus élevés qu'en France dans des pays comme la Belgique, le Dane
mark, l'Italie ou les Pays-Bas (105). Le SMIC a toutefois pour caractérist
iques d'être peu modulé en fonction de l'âge, d'être voisin, voire supér
ieur aux minima négociés au niveau des branches, et surtout d'avoir été
fortement revalorisé entre 1968 et 1982 : le rapport du SMIC au salaire
annuel moyen est ainsi passé d'un peu moins de 40 % à la fin des
années soixante à environ 50 % au milieu des années quatre-vingt, alors
que, dans le même temps, il tombait de 50 % à environ 37 % aux Etats-
Unis, où le salaire minimum fédéral a connu une nette diminution en
termes réels. Et le décrochement de deux points constaté en France
depuis 1989, alors que le salaire minimum était revalorisé aux Etats-Unis,
n'a pas empêché les discussions critiques de se poursuivre.

Les effets sur l'emploi du salaire minimum ont ainsi donné lieu à une
série d'études aux méthodes et aux conclusions diverses. D'après la
théorie économique « orthodoxe », un salaire minimum élevé est cause de
chômage involontaire pour les travailleurs faiblement qualifiés, et, par ses
effets d'entraînement, peut être à l'origine d'une augmentation globale du
chômage d'équilibre (106). Les conséquences en seraient aggravées, dans

(104) Voir par exemple Thomas Coutrot, L'émergence du collectif et de la coopération


dans l'entreprise, Document d'études, DARES, 1995, ainsi que l'ensemble des travaux analy
sant les liens entre organisation du travail et productivité avec la mise en place de nouvelles
configurations productives, par exemple Philippe Zarifian, La nouvelle productivité, Collection
Logiques économiques, Editions l'Harmattan, Paris, 1990.
(105) Véronique Sandoval, «La régulation des bas salaires en Europe», Economie et
Statistique, n° 257, septembre 1992.
(106) Voir OCDE, Etude sur l'emploi, op. cit. et Michel Didier, « Une nouvelle dynamique
pour l'emploi », Contribution au colloque « Changement technique, mondialisation, emploi-où
allons nous?», Bicentaire du CNAM, novembre 1994.

228
Justice sociale, inégalités, exclusion

la période récente, par la concurrence des pays à bas salaires et par la


diffusion rapide des nouvelles technologies, qui favoriserait la substitution
du travail qualifié au travail non qualifié (107). D'autres approches mettent
au contraire l'accent sur l'incitation que constitue le salaire minimum à
développer des investissements et des emplois « efficaces », ou sur les
effets négatifs possibles d'une absence de salaire minimum à la fois sur
l'emploi et sur l'offre de travail (108).

En tout état de cause, les résultats empiriques concernant les effets


du SMIC français sont plutôt contradictoires, et d'ampleur relativement
modeste, y compris sur le seul emploi des jeunes ou des travailleurs non
qualifiés.

En ce qui concerne les jeunes, une étude réalisée en 1991 par


S. Bazen et J.P. Martin aboutissait à des élasticités de l'emploi par
rapport au salaire minimum de l'ordre de - 0,1 à - 0,2 ; l'INSEE et le
BIPE ont estimé de leur côté à environ 150 000 créations d'emplois au
bout de cinq ans l'effet d'un SMIC jeunes ramené à 80 % du SMIC
actuel <109).

Pour eux, comme pour les travailleurs non qualifiés, c'est la question
du coût global du travail, et de ses différentes composantes, qui se
trouve plus généralement posée, y compris à travers les divergences
qu'induisent les prélèvements socio-fiscaux entre les salaires nets perçus
au bas de l'échelle, et leur coût final pour l'employeur.

Les interrogations principales portent à cet égard sur les élasticités de


substitution qui existent, relativement à leurs coûts, entre travail non
qualifié et capital d'une part, travail non qualifié et travail qualifié d'autre
part, ainsi que sur l'existence « d'effets d'offre » permettant de susciter
de nouvelles activités à faible valeur ajoutée. Les études récentes y
apportent des réponses contradictoires, notamment pour les entreprises
industrielles (110).

(107) Jacques H. Drèze et Henri Sneessens, «Progrès technologique, concurrence des


économies à bas salaires, et chômage des travailleurs peu qualifiés », Contribution au colloque
« Changement technique, mondialisation, emploi - où allons nous ? », Bicentaire du CNAM,
novembre 1994.
(108) Voir Thomas Piketty, op. cit. ; Richard Dickens, Stephen Machin et Alan Manning,
« The effect of minimum usages on employment : theory and evidence from Britain », Discus
sion paper, London School of Economics, juin 1993, et pour un survey complet sur les effets
du SMIC, Gilbert Cette, Philippe Cuneo, Didier Eyssartier et Jérôme Gautié, « Les effets sur
l'emploi d'un abaissement du coût du travail des jeunes, quelques éléments d'évaluation » in :
Salaire minimum et bas salaires, sous la direction de Gilbert Benhayoun et Serge Bazen,
Editions l'Harmattan, Paris, 1995.
(109) Voir Stephen Bazen et John P. Martin, « L'incidence du salaire minimum sur les
gains et l'emploi en France », Revue économique de l'OCDE, n° 16, printemps 1991, et Gilbert
Cette et alii, op. cit.
(110) Voir notamment Eric Maurin et Marie-Christine Parent, «Productivité et coût du
travail par qualification», Communication à la 18e journée des centrales de bilans, 1993.
Henri Sneessens, Pénurie de main-d'œuvre qualifiée et persistance du chômage, Etude
pour le Commissariat général du plan, décembre 1993.
Ferhat Mihoubi, « L'impact du coût des facteurs sur la substitution capital-travail », Docu
ment d'études, DARES, novembre 1994.
Brigitte Dormont, Réexamen de la relation coût du travail-emploi, Etude pour le Commiss
ariat général du Plan, septembre 1994.

229
Mireille Elbaum

Au delà de ces estimations, l'existence du salaire minimum peut


n'être en rien contraire au plein emploi s'il apparaît comme une subvent
ion aux travailleurs non qualifiés, de la part de salariés qualifiés rému
nérés à un niveau inférieur à leur productivité marginale (111>. Le niveau du
SMIC « net » n'apparaît d'ailleurs pas particulièrement élevé en France, ce
qui peut presque le faire considérer comme un « salaire de subsistance ».
Et la voie des subventions, ou des exonérations de charges sociales sur
les emplois peu qualifiés, permet alors de maintenir le niveau du SMIC en
réduisant son coût pour l'employeur, avec pour avantage de préserver
« l'externalité » qu'apporte le salaire minimum sous forme de cohésion
sociale et d'incitation au travail. Il est toutefois clair, qu'au niveau macro
économique, les effets de ces exonérations de charges sur l'emploi
dépendent de leur mode de financement, et que des allégements même
importants seraient à eux seuls très insuffisants pour répondre à
l'ampleur actuelle des problèmes de sous emploi (112).

Au bout du compte, les critiques les plus fortes qui peuvent final
ement être adressées au SMIC s'éloignent des analyses traditionnelles en
termes d'efficacité économique. Elles portent sur son caractère de fait
assez peu redistributif, compte tenu du moins de la faible incidence que
semblent avoir les relèvements du SMIC sur le niveau de vie des
ménages les plus pauvres, eu égard au poids pris par les revenus de
transferts (113). Elles concernent surtout les faibles possibilités de carrière
ouvertes aux salariés rémunérés dans la zone du SMIC, surtout lorsqu'il
s'agit de femmes sans diplôme, ou de salariés touchés par une forte
instabilité de l'emploi. A cet égard, les négociations menées à partir de
1990 pour remettre les minima de branche à un niveau au moins égal à
celui du salaire minimum, ont abouti à des révisions, dont la portée a de
fait été relativement limitée : la moitié des branches environ ont aujour
d'huides minima conventionnels supérieurs au niveau du SMIC, et, dans
les deux tiers des branches qui ont négocié, ceux-ci prennent la forme
d'un salaire plancher garanti, qui recouvre les premiers niveaux de qualif
ication sans qu'il y ait forcément eu de recalage d'ensemble de la grille
des rémunérations (114).

(111) Groupe international de politique économique de l'OFCE, Pour l'emploi et la cohé


sion sociale, rapport réalisé avec le soutien du Sénat, mars 1994, Jean-Paul Fitoussi, «Wage
distribution
n° 2,
133,maidécembre
1994,
and unemployment
et 1994.
Jean-Paul Fitoussi,
: the French
«Compétitivité
experienceet» cohésion
American sociale»,
EconomicLettre
Review,
de Vol.
l'OFCE,
84,

(112) Voir notamment le rapport du groupe de travail Etat-partenaires sociaux sur les
possibilités de modification de l'assiette des cotisations d'assurance chômage, DARES,
novembre 1994, et Commissariat général du plan, Coût du travail et emploi: une nouvelle
donne, Rapport du groupe « Perspectives économiques », présidé par Gérard Maarek, la
Documentation Française, Paris, 1994.
(113) Michel Glaude et Jean-Louis Lhéritier, Contribution au colloque international orga
nisé par l'université d'Aix-Marseille, INSEE, 1993.
(114) Didier Folques, « La revalorisation des bas salaires conventionnels : un salaire min
imum333,garanti
n° mai 1993,
plutôtet Olivier
qu'une Barrât,
refonte Lades
négociation
classifications
salariale
», Premières
de brancheInformations,
entre 1985 etDARES,
1993,
Document d'études, DARES, septembre 1994.

230
Justice sociale, inégalités, exclusion

Quels effets de l'indemnisation du chômage


et des minima sociaux ?

Le troisième grand thème de débat autour des liens entre inégalités et


efficacité économique concerne l'impact des prestations sociales sur les
comportements d'offre de travail. Selon la théorie néoclassique, la combi
naison des prélèvements et des prestations induit des effets de substitu
tion et de revenu, qui modifient l'arbitrage des ménages entre travail et
chômage ou inactivité, et peuvent conduire à un niveau de production
d'équilibre inférieur à l'optimum économique. A noter que dans ces
analyses, maximisation de la production potentielle et efficacité socio-
économique sont systématiquement confondues, sans que les rapports
entre bien être, inactivité et chômage, qui sont pourtant au cœur du
mode de fonctionnement des systèmes d'emploi soient réellement envi
sagés (115).

Là encore, plusieurs sujets distincts se rattachent à cette problémati


que, parmi lesquels les effets de l'indemnisation du chômage sur son
volume et sur sa durée, les relations entre minima sociaux et comporte
ments d'emploi, et l'effet d'ensemble de la structure des taux d'imposit
ion et de redistribution.

Les effets du système d'indemnisation du chômage ont donné lieu


pour la France à une demi douzaine d'études environ entre 1988 et 1993,
dont l'idée de base était de tester si l'indemnisation, par le biais d'un
accroissement de « salaire de réservation » des chômeurs, induisait un
chômage volontaire significatif en nombre, ou une prolongation de sa
durée.

D'un côté, l'OCDE a estimé, pour 14 pays, des corrélations globales


entre des droits moyens à prestations, et les taux de chômage observés
au cours des cycles conjoncturels suivants. Ces estimations utilisent
toutefois un indicateur synthétique agrégeant des niveaux d'allocation
très différents, et elles font des prestations la variable explicative unique
du taux de chômage, à côté d'un effet conjoncturel supposé semblable
pour tous les pays : les règles d'indemnisation se voient alors imputer, de
façon surprenante, l'évolution du chômage constaté quinze ou vingt ans
plus tard dans des pays comme la Suisse ou la Suède (116).

De tels résultats s'opposent aux conclusions largement incertaines ou


négatives de travaux micro-économiques portant d'un autre côté sur les
vitesses de sorties, et les durées individuelles de chômage. Les résultats
de ces études, réalisées entre 1988 et 1990, différent pour les hommes
et les femmes, et varient surtout sensiblement en fonction des modèles
« d'écoulement » du chômage retenus. Ils montrent, dans le « meilleur des
cas », un impact limité des prestations, juste avant le passage à une
allocation forfaitaire réduite, et de possibles effets de seuil au dessus de

(115) Pierre-André Chiappori, op. cit.


(116) OCDE, Etude sur l'emploi, chapitre 8 et annexe 8-C, op. cit.

231
Mireille Elbaum

100 ou 120 francs de prestations par jour(117). Les demandeurs d'emploi


dont l'indemnisation s'est récemment achevée entameraient un peu plus
souvent que les autres un parcours d'insertion menant à l'emploi, mais
ceux qui n'ont pas ou peu été indemnisés ont tendance à s'installer plus
fréquemment dans l'inactivité durable ou dans des tentatives « d'insertion
manquée » (118).

Des estimations plus récentes, confrontant les modèles habituels de


durée du chômage, et une tentative de modélisation structurelle des
salaires de réservation, aboutissent de leur côté à un impact peu signifi
catif de la perception des allocations sur la propension à sortir du
chômage, les seuls effets perceptibles concernant les femmes et les
propensions à passer du chômage à l'inactivité ; et ces effets, lorsqu'ils
existent, sont très réduits par rapport à ceux de l'âge, du salaire antér
ieur, et surtout de la plus ou moins grande probabilité de recevoir des
offres d'emplois (119>.

Comparée aux système d'indemnisation étrangers, l'indemnisation du


chômage « à la française » présente en outre des caractéristiques spécifi
ques, qui ne sont pas toutes plus favorables. Le régime assurance est
ouvert aux chômeurs qui ont des durées d'affiliation relativement brèves
(4 mois contre 6 mois aux Pays Bas et en Espagne, et un an au
Danemark ou en Allemagne), et les durées d'indemnisation sont longues
en cas de faible durée d'emploi. Mais, au delà de 12 mois d'affiliation,
les durées d'indemnisation sont, en France, du même ordre ou plus
faibles qu'en Belgique, en Allemagne, en Espagne et aux Pays Bas ; les
taux de remplacement y sont peu élevés pour les salaires faibles ou
moyens, et les conditions d'accès aux prestations de solidarité (en
France, l'allocation de solidarité spécifique) particulièrement sévères <120).

Enfin, des réformes sont intervenues en 1992 et 1993 pour rendre le


régime d'indemnisation considérablement plus restrictif : l'accès aux
durées d'indemnisation les plus longues a été fortement limité, et un
« régime spécifique » a été dessiné pour les emplois temporaires. Les
partenaires sociaux ont surtout voulu faire l'expérience d'une incitation
résolue au reclassement rapide, en mettant en place une allocation, qui
devient, au bout de quatre mois à un an, dégressive de 15 à 17 % tous
les quatre mois, et en favorisant le cumul des prestations de chômage
avec l'exercice d'une activité réduite (121).

(117) Voir Liliane Bonnal et Denis Fougère, «Les déterminants individuels de la durée du
chômage», Economie et Prévision, n° 96, 1990.
(118) Dominique Rouault-Galdo, «Sortir du chômage: un parcours à handicap», Econo
mieet statistique, n° 249, décembre 1991.
(119) Chantai Cases et Stefan Lollivier, « Estimation d'un modèle de chômage à destina
tionsmultiples», Economie et Prévision, n° 113-114, 1994, 2/3 et «Structural model of
transition from unemployment with multiple destinations », Document de travail INSEE, mars
1994.
(120) Voir notamment Pierre Ricordeau, « Indemnisation du chômage, les régimes français
et étrangers», Revue française des affaires sociales, n° 1, janvier-mars 1993.
(121) Jean-Louis Dayan, « Le système d'indemnisation du chômage en France : tendances
et enjeux actuels», Revue de l'IRES, n° 14, hiver 1994.

232
Justice sociale, inégalités, exclusion

On peut d'ailleurs s'interroger sur la portée de ces réductions de


prestations, qui ont conduit, en 1993-94, à une baisse de plus de cinq
points de la proportion de chômeurs indemnisés en assurance, et à une
diminution d'environ 10 % de l'allocation moyenne versée.

L'influence des minima sociaux sur les comportements d'activité a


donné lieu à des analyses forcément moins complètes, compte tenu du
caractère récent de la mise en place du RMI. Alors que les autres minima
sociaux (allocation aux adultes handicapés, minimum vieillesse, allocation
de parent isolé) sont, à l'exception de l'allocation de solidarité spécifique,
explicitement associés au retrait temporaire ou définitif du marché du
travail, le RMI a été conçu comme un tremplin pour l'insertion. Or, son
caractère de revenu complétif attribué sous conditions de ressources,
aurait pu être à l'origine d'une « trappe à pauvreté », supprimant l'intérêt
pour ses bénéficiaires de tenter d'acquérir un supplément de revenu par
la voie du retour au travail. Cette préoccupation, présente dès l'origine, a
conduit à fixer le montant du RMI attribué à une famille type de deux
enfants, à un niveau significativement inférieur à celui du SMIC, et à
mettre en place un mécanisme « d'intéressement », permettant le cumul
partiel de l'allocation et d'une rémunération, pendant une période de
750 heures (6 à 9 mois à temps partiel), dans la limite d'environ
4 000 francs de salaire par mois.

Il existe certes des cas de figure, où, malgré ces précautions, la


reprise d'emploi est financièrement peu attractive, du fait du jeu combiné
de l'allocation de logement, et des décalages temporels dans le calcul
des prestations (122>. Mais ces discontinuités, d'ailleurs corrigeables, ne
concernent qu'un nombre très faible d'allocataires. Et, au delà de ces
calculs, l'attractivité du statut de salarié, même temporaire, ne doit pas
être sous estimée : le nombre de bénéficiaires d'un contrat emploi solidar
ité parmi les allocataires du RMI, a par exemple doublé entre 1991 et
1993, alors que, de façon d'ailleurs critiquable, le supplément de revenu
associé était sensiblement réduit.

Surtout, sauf à renoncer à toute politique de lutte contre la pauvreté,


la seule alternative envisageable pour éviter des « distorsions » dans le
système de prix consisterait à mettre en œuvre des prestations au
spectre très large, sans aucune conditions d'activité ou de ressources.
Ces propositions d'inspiration libérale rejoignent alors, de façon para
doxale, celle des tenants d'un revenu minimum d'existence, mais avec
des motivations opposées. Alors qu'il s'agit, d'un côté, d'éviter de pénali
ser le retour à emploi, l'intention est, de l'autre, de réduire l'incitation au
travail à l'échelle de l'ensemble de la société. Quel que soit l'impact de
telles prestations sur les frontières entre travail et inactivité, on peut en
outre s'interroger sur leur efficacité : à moins d'une augmentation mass
ive des prélèvements sociaux, le risque est clairement, en ne concent
rantplus l'effort de redistribution sur les plus pauvres, de ne pas
maintenir le niveau actuel de protection des ménages les moins favorisés
(voir encadré n° 2).

(122) François Lagarde, «Du salaire net au revenu disponible: incitation à la reprise
d'activité ou trappe à pauvreté?», Note DIRMI, avril 1994.

233
Mireille Elbaum

2. Revenu d'existence ou allocation universelle :


une utopie de fait peu égalitaire
L'idée d'une « allocation universelle », parfois appelée « revenu d'exis
tence », ou « revenu de citoyenneté » reprend une proposition émise en
1796 par Thomas Paine, qui consistait à taxer la rente financière pour en
distribuer le montant de façon inconditionnelle sous forme d'une dotation
forfaitaire égale pour chaque individu adulte. Reprise dans les années trente
par Jacques Duboin, afin de promouvoir une « économie distributive », elle
a connu un regain d'intérêt à partir de la fin des années quatre-vingt de la
part d'un certain nombre de philosophes et d'économistes, suscitant un
débat qui se situe de façon intéressante au confluent des thèses alterna
tiveset libérales.
Un point de départ de cette proposition est la critique sur plusieurs
points de l'actuel revenu minimum d'insertion, institué en France depuis
1988, sur le modèle du minimex belge (1). Il ne s'agit pas d'un droit
individuel, puisqu'il prend en compte les ressources de l'ensemble de la
famille, non plus que d'une prestation universelle, dans la mesure où les
jeunes de moins de 25 ans sans enfants à charge, et les étudiants ou
stagiaires, en sont exclus. Son caractère de revenu complétif implique une
gestion complexe, et des difficultés pour les personnes à faire valoir leurs
droits. Surtout, il s'agit d'un droit conditionnel, en principe subordonné à la
conclusion de contrats d'insertion sociale ou professionnelle, dont on sait
qu'ils ont souvent eu du mal à se concrétiser, que leur contenu est inégal,
et qu'ils ne donnent pas forcément la clé d'une sortie du dispositif.
Le premier contour possible d'un revenu d'existence est alors, pour
sortir de cette contradiction, de remplacer les prestations d'assistance
attribuées aux personnes en situation précaire et aux chômeurs, par un
droit individuel à une allocation forfaitaire d'un montant identique quel que
soit le revenu, attribué sans autre condition, et représentatif d'une
« créance » sur la société. Cette solution aurait pour ses partisans l'avan
tagede l'universalité, de la simplicité et de l'efficacité. Elle abandonnerait la
liaison de principe entre revenu minimum et insertion, mais permettrait plus
facilement aux personnes concernées d'accepter des emplois peu rému
nérés ou à temps très partiel, la « base » de leur revenu étant désormais
assurée.
Une autre conception, mise en avant par Philippe Van Parijs, se réfère
plus fondamentalement à une vision de l'équité différente de la notion de
solidarité liée au modèle de l'Etat-providence (2). A travers l'idée « d'alloca
tion universelle », il s'agit en effet de donner à chacun, « abstraction faite
des différences entre les talents personnels », une part égale d'un patr
imoine commun à préserver, qu'il s'agisse des ressources naturelles, du
capital légué par les générations antérieures, ou d'un volume d'emplois
considéré comme en voie de raréfaction. Enfin, le « revenu d'existence »
peut pour certains être le moyen de promouvoir un critère d'intégration
dans la communauté fondé sur la « valeur temps », qui se traduirait par le
versement inconditionnel à tous, de la naissance à la mort, d'un revenu de
base d'égale valeur (3).

(1) Chantai Euzéby, «Du revenu minimum d'insertion au revenu minimum d'existence», Futuri-
bles, n° 177, juin 1993.
(2) Philippe Van Parijs, « Au delà de la solidarité, les fondements éthiques de l'Etat-providence et
de son dépassement », Futuribles, n° 184, février 1994.
(3) Voir les travaux de Yoland Bresson, et de l'association Aire fondée par Henri Guitton, et
Philippe Riche, « Le revenu d'existence, un moyen essentiel de sortie de l'impasse sociale »,
Futuribles, n° 184, février 1994.

234
Justice sociale, inégalités, exclusion

Même si certaines critiques formulées à rencontre du RMI donnent sans


conteste à réfléchir, notamment en ce qui concerne les difficultés de
réinsertion de beaucoup de ses bénéficiaires, l'idée d'allocation universelle
soulève des objections de fond, qui en font une utopie de fait peu égalitaire.
Le premier problème porte bien sûr sur le montant, et le financement d'une
telle allocation. Sur la base d'une évaluation proposée aux environs de 1 600
francs par mois, les sommes en cause sont annuellement de 850 à 1 100
milliards de francs, en fonction de l'âge à partir duquel l'allocation serait
attribuée. L'essentiel des financements proposés se fonde à cet égard sur le
redéploiement, partiel ou total, des prestations sociales actuellement attribuées
dans le cadre des minima sociaux, y compris bien sûr le RMI, des allocations
de chômage, des fonds d'aide sociale, des prestations familiales, voire d'une
partie des retraites (4). Même si ce redéploiement n'est que limité et progressif,
il s'analyse, au moins pour partie, comme un transfert de la part des bénéfi
ciaires de fonds sociaux, des retraités et des chômeurs vers les actifs occupés
et les titulaires de revenu du capital. La portée de ce transfert mérite bien sûr
d'être précisée, ainsi que les éventuelles mesures fiscales complémentaires ou
compensatrices envisagées pour l'accompagner. Si l'allocation était de fait
« récupérée » auprès des personnes qui travaillent, il s'agirait au bout du
compte essentiellement d'une subvention aux femmes inactives et aux jeunes,
notamment étudiants. Le risque est toutefois d'aller finalement dans le sens
d'une aggravation des inégalités économiques et sociales, en n'étant plus à
même, à enveloppe budgétaire identique, de garantir aux ménages les moins
favorisés leur niveau de protection actuelle, et en facilitant, à travers la mise en
place d'un revenu d'existence de faible montant, le développement de travaux
intermittents ou sous-payés (5).
Une autre hypothèse consiste à envisager, pour « boucler » le schéma
d'allocation universelle, que l'ensemble des salaires et des revenus d'acti
vité,y compris bien sûr le salaire minimum, baissent d'un montant unifo
rmément égal à celui de la prestation (6). On retrouve alors une conception
proche de celle défendue par certains économistes libéraux, notamment
Milton Friedman, et consistant à contraindre le moins possible vers le bas
la distribution des salaires résultant des mécanismes du marché, quitte à
compenser ses effets sociaux par des prestations forfaitaires n'introduisant
pas de distorsions par rapport au système de prix (7).
Cette conception ne tient pas compte des différences de « capacités de
négociation » entre salariés, qui risquent d'aboutir à ce que les travailleurs
qualifiés et mieux rémunérés obtiennent des baisses de rémunérations plus
faibles que les salariés payés au SMIC. Elle se réfère à une vision de
l'équité où chacun aurait une chance égale d'accéder à la jouissance du
patrimoine collectif, sans qu'il soit besoin de corriger les différences de
situation de départ, ni de remettre en cause les mécanismes de reproduct
ion économique et sociale, qui aboutissent à la perpétuation de ces
situations.
Surtout, l'allocation universelle a pour certains de ses défenseurs
l'objectif affiché de relativiser le rôle joué par le travail dans notre société,

(4) Ahmet Insel, •< Revenu de citoyenneté, et financement du temps partiel, éléments d'évaluat
ion », in : Garantir le revenu, une des solutions à l'exclusion, Document Transversales, n° 3,
mai 1992.
(5) André Gorz, « Revenu minimum et citoyenneté, droit au travail versus droit au revenu »,
Futuribles, n° 184, février 1994.
(6) Philippe Van Parijs, « Allocation universelle et plein emploi l'inéluctable alliance », Reflets et
perspectives de la vie économique, Bruxelles, janvier 1994.
:

(7) Denis Clerc, « Revenu minimum des propositions contestables », Futuribles, n° 184,
février 1994.
:

235
Mireille Elbaum

en le rendant facultatif pour les individus, et en mettant ceux-ci « en


position de choisir, parmi les emplois peu rémunérés qui s'offrent, ceux
dont l'intérêt intrinsèque ou la valeur de formation sont suffisants » (8).
Il est à cet égard surprenant qu'un même type d'allocation soit vu à
l'opposé par les économistes d'inspiration libérale comme un instrument
d'incitation au travail, permettant de supprimer les « effets de substitution »
liés aux prestations sous conditions de ressources et d'éviter que le retour
à l'emploi ne soit pénalisé par un taux marginal d'imposition trop élevé (9).
L'allocation universelle veut au contraire mettre en doute la capacité
intégratrice du travail au sein de la communauté sociale, et, grâce à un
« effet revenu » jouant de façon très large, ne plus faire du droit et du
devoir de travailler une source de base de la citoyenneté (10). La répartition,
le contenu et les conditions du travail rémunéré n'apparaissent plus dans
ce cadre comme des enjeux essentiels, l'important étant que le « temps
libéré » devienne un « temps dominant » permettant aux individus de le
réaffecter vers des activités gratuites et socialement utiles (11).
Une telle conception aboutit alors à ne plus poser les problèmes d'égal
ité d'accès à l'emploi, et à la répartition du travail dans notre société, bien
que nombre d'études aient montré que le travail restait, y compris pour des
personnes très en difficulté, un moyen privilégié de retrouver motivation et
« liens sociaux » (12).
Quel que soit son objectif affiché, il est surtout probable que la mise en
place d'un revenu d'existence exacerbe les différences entre catégories
sociales et professionnelles, les travailleurs qualifiés et bien intégrés dans la
sphère productive continuant à travailler autant qu'aujourd'hui, par opposit
ion à d'autres demeurant aux marges de l'activité, et dont la nécessité
d'insertion professionnelle ne serait plus socialement reconnue. Les risques
de « dualisme social » <13) seraient alors confortés, voire renforcés, et malgré
sa volonté de répondre à des principes d'équité, l'allocation universelle
apparaît plutôt comme un facteur potentiel de maintien ou même d'accent
uation des inégalités sociales.

(8) Philippe Van Parijs, op. cit.


(9) Voir notamment Commissariat général au plan, Coût du travail et emploi : une nouvelle donne,
op. cit.
(10) André Gorz, op. cit.
(11) Roger Sue, Temps et ordre social, PUF, Paris, 1994.
(12) Voir notamment Serge Paugam, « Entre l'emploi et l'assistance, Réflexions sur l'insertion
professionnelle des allocataires du RMI », Travail et Emploi, n° 55, 1/1993.
(13) André Gorz et Denis Clerc, op. cit.

En tout état de cause, les risques d'un modèle social consistant à


réduire, voire à supprimer, le salaire minimum et les prestations sociales
sous conditions de ressources ne doivent pas être sous estimés. Un tel
modèle peut bien sûr contribuer à réduire le chômage apparent, mais ses
conséquences risquent d'être fortes sur le développement de la pauvreté,
et le basculement vers l'inactivité de travailleurs découragés par les bas
salaires. Et il n'est pas non plus garant d'efficacité économique accrue,
dans une société avant tout confrontée, avec l'évolution de la concur-

236
Justice sociale, inégalités, exclusion

rence internationale, à la nécessité d'assurer sa compétitivité en accrois


sant la valeur ajoutée de ses productions, et la qualification de ses
emplois.

Replacer l'objectif de lutte contre les inégalités au cœur de la


réforme de l'Etat-providence...

Au delà du problème des minima sociaux, le système français de


prélèvements et de redistribution fait l'objet de nombreuses critiques,
parmi lesquelles se mêlent des considérations sur son poids, sa comp
lexité et ses défauts d'équité, voire d'efficacité en ce qui concerne la
protection des plus démunis. Ces critiques, et surtout les propositions de
réformes qui leur sont associées, sont toutefois loin d'être cohérentes
entre elles. Et si « repenser l'Etat-providence » (123) apparaît aujourd'hui
comme une nécessité, c'est bien l'amélioration de ses propriétés redistri-
butives et l'objectif central de réduction des inégalités, qui apparaissent
au cœur des réflexions à entreprendre.

Sans doute ne peut-on s'en tenir, en ce domaine, à une vision de


l'Etat, qui, par les normes qu'il émet, les instruments qu'il finance, ou les
objectifs qu'il propose, serait une « instance unifiée », « grand architecte
de l'ordre social » (124). L'Etat-providence n'est bien sûr qu'un élément, en
interaction avec d'autres acteurs et institutions, des structures économi
ques et des formes sociales qui contribuent à engendrer et reproduire les
inégalités. Mais les objectifs émis par les « acteurs politiques » jouent,
dans les périodes d'instabilité ou de discontinuité, un rôle majeur dans la
construction des « compromis sociaux », ce qui justifie un objectif fort de
lutte contre les inégalités, affirmé et décliné de façon « exemplaire » à
travers les logiques de financement collectif.

La question du poids des dépenses publiques et sociales, et des


prélèvements dont elles sont à l'origine sur les agents économiques, a
bien sûr été largement débattue, et ne sera pas reprise ici. De la courbe
de Laffer, qui vise à illustrer les limites à l'efficacité de l'impôt, à
l'analyse des choix publics, en passant par les théories des institutions
ou de la régulation, ce sont la légitimité et l'efficience des interventions
sociales publiques, qui sont globalement en discussion, par rapport à des
systèmes reposant davantage sur la responsabilité individuelle et les
mécanismes concurrentiels (125).

Mis en avant dès la fin des années soixante-dix, ce débat s'est trouvé
réactivé dans la période récente, à propos des problèmes de financement
de la protection sociale, et en particulier de l'assurance maladie.

(123) Pierre Rosanvallon, La crise de l'Etat-providence, Le Seuil, Paris, 1981, et La


nouvelle question sociale, repenser l'Etat-providence, Le Seuil, Paris, 1995.
(124) Bruno Jobert, «La fin de l'Etat tutélaire », Cahiers de Recherches sociologiques,
Université du Québec, 1995 (à paraître).
(125) Voir notamment Alain Euzéby et Jef Van Langendonck, « Néolibéralisme et protect
ionsociale : la question de la privatisation dans les pays de la CEE », Droit social, n° 3, mars
1989.

237
Mireille Elbaum

II importe à cet égard de ne pas se laisser enfermer dans une


opposition de principe entre assurance et assistance, qui concerne au
bout du compte davantage les modes de gestion des systèmes sociaux,
que les mécanismes qu'ils mettent en œuvre. Le premier objectif assigné
à la Sécurité Sociale est bien sûr celui de la protection collective des
travailleurs contre les risques, avec une recherche d'« efficacité sociale »,
qui a depuis la guerre largement contribué à assurer les conditions de la
croissance. Mais cette idée allait de pair, dès l'origine, avec une vision
de la solidarité s'exerçant à l'échelle de l'ensemble de la Nation, et ayant
vocation à ne laisser à l'aide sociale qu'un caractère résiduel (126). Et c'est
en grande partie la technique des « assurances sociales », qui a de fait
permis un développement massif de la redistribution, y compris dans ses
aspects verticaux, et qui, couplée à la croissance régulière des Trente
Glorieuses, a abouti à une réduction considérable de « l'indigence » et de
la pauvreté (127>. Cette vision générale n'est certes pas allée à son terme,
en butte à la multiplication de régimes et de protections, fondés sur des
logiques différentes et des solidarités à dominante professionnelle (128).
Mais la fonction redistributive s'est trouvée en même temps de plus en
plus difficile à distinguer de la fonction assurantielle, au fur et à mesure
que la généralisation de l'affiliation, le développement des prestations
non contributives, l'effacement des frontières entre protections complé
mentaires obligatoire et facultative, le déplafonnement des cotisations, et
la création de la contribution sociale généralisée brouillaient la fiction
d'une séparation des logiques et des financements (129).
Au plan économique, le concept d'assurance pose en outre des
problèmes d'efficacité et d'équité redoutables, lorsque les « risques » à
assurer sont hétérogènes, et que cette hétérogénéité est pour partie
inobservable. L'intervention publique et la « mutualisation » s'imposent
alors y compris dans une approche assurantielle, et y associent forcé
ment des préoccupations redistributives (130).

En matière de chômage comme de maladie, l'important est donc


moins de rechercher une distinction entre assurance et solidarité, que
des modes de financements qui soient à la fois plus justes et plus
favorables à l'emploi que la seule taxation du facteur travail. La disparité
des efforts contributifs entre catégories socio-professionnelles, liée à
l'hétérogénéité des régimes d'affiliation, pose en premier lieu un pro
blème redoutable d'harmonisation. Et le financement prédominant de
notre système de Sécurité Sociale par la voie de cotisations sociales à
taux uniforme, voire dégressif, se révèle pénalisant pour l'emploi et les
revenus nets des salariés les moins qualifiés (131). L'extension du champ

(126) Marie-Thérèse Join-Lambert et alii, op. cit. et Robert Castel, Les métamorphoses de
la question sociale, Une chronique du salariat, Fayard, Paris, 1995.
(127) Robert Castel, ibid.
(128) Marie Thérèse Join-Lambert et alii, op. cit.
(129) Voir notamment Nicolas Dufourcq, «Sécurité sociale: le mythe de l'assurance»,
Droit social, n° 3, mars 1994, et Gérard Lattes, «Entre assurance et solidarité, la sécurité
sociale, les termes d'un débat», Note INSEE, novembre 1994.
n° 11,
(130)
novembre
Voir notamment
1994. Laurent Caussat, « Sécurité sociale : pour l'assurance », Droit social,
(131) Voir notamment Jean-Marc Dupuis, « Le financement de la protection sociale en
France : 45 ans de projets de réforme », Droit social, n° 2, février 1992.

238
Justice sociale, inégalités, exclusion

de la Sécurité Sociale à l'ensemble de la population justifie en outre le


développement du financement par l'impôt, qui apparaît donc à terme
comme une perspective inéluctable, même si sa mise en œuvre doit être
modulée en fonction du contexte conjoncturel.

Compte tenu des tensions qui pèsent sur le financement des sys
tèmes sociaux, ceux-ci pourraient en outre gagner en efficacité et en
solidarité, en mettant en place des conditions de ressources pour des
prestations servies aujourd'hui de manière non sélective (132). Il s'agit bien
sûr d'une éventuelle allocation aux personnes âgées dépendantes, et
surtout de la majorité des prestations familiales, dont, malgré leur cohé
rence d'ensemble vis-à-vis du « coût de l'enfant », on peut regretter le
caractère non ciblé par rapport à une politique davantage centrée sur les
équipements collectifs.

Il s'agit aussi, pour les dépenses d'assurance maladie ne relevant pas


de la médecine lourde, du ticket modérateur, dont la dégressivité de fait
par rapport aux revenus, et l'élévation « indolore » dans tous les plans
successifs d'équilibrage des finances sociales se sont révélées aussi
inefficaces qu'inéquitables, pénalisant surtout les personnes démunies
d'une bonne couverture complémentaire (133). Encore ne faut-il pas, dans
ce dernier cas, envisager les conditions de ressources comme un moyen
« automatique » de limiter les dépenses de santé, en s'abstenant de faire
des choix collectifs concernant l'ampleur, et les modalités de régulation
de ces dépenses. Et l'on ne peut sans doute envisager des seuils de
ressources trop sévères, si l'on veut maintenir l'acceptabilité des prélève
ments, ne pas rompre la solidarité d'ensemble entre bénéficiaires et
financeurs, et éviter que ceux-ci ne se tournent vers des systèmes de
protection privés. Dans la même voie, la généralisation complète et
définitive de l'assurance maladie, une meilleure couverture complémenta
ire des personnes sans emploi, et la prise en charge des lunettes et
des prothèses dentaires pour les plus démunis apparaissent comme des
parachèvements indispensables, qui ne s'opposent pas à une meilleure
maîtrise des dépenses par la voie de régulations collectives plus
fortes <134).

De telles orientations imposent en outre de se pencher sur les incohé


rences d'ensemble du système français de prélèvements et de redistribut
ion, dont la complexité mal maîtrisée a de fait des incidences injustifia
bles. La distribution des « taux marginaux de disponibilité » en cas d'ac
croissement du revenu salarial est par exemple très chahutée en fonction
des tranches de revenu, et elle peut pénaliser, dans certaines zones, les
ménages à revenu faible ou moyen. Ces incohérences, qui sont souvent
le résultat « d'aléas » politico-administratifs, ne peuvent être considérées
comme un obstacle majeur à l'acceptation sociale du système. Mais elles
pourraient le devenir si l'extension des prestations sous conditions de

(132) Voir Marie-Thérèse Join-Lambert et alii, op. cit., et Nicolas Dufourcq, «Vers un Etat-
providence sélectif», Revue Esprit, décembre 1994.
(133) Commissariat Général au Plan, Inégalités 90, op. cit.
(134) Pierre Aïach et Dominique Cèbe, op. cit.

239
Mireille Elbaum

ressources ne s'accompagnait pas d'un effort de clarté et de rigueur,


perçu y compris par ceux qui s'en trouvent exclus.

Sans faire de la réforme fiscale un mythe inaccessible, une refonte


importante incluant l'impôt sur le revenu semble alors indispensable pour
améliorer à la fois son efficacité et ses propriétés redistributives. Du fait
du jeu des déductions cumulées, l'impôt sur le revenu, seul élément
significatif de progressivité dans notre système fiscal, ne représente plus
qu'environ 15% des prélèvements obligatoires, contre plus d'un quart
dans l'ensemble de la Communauté Européenne. Alors que les réductions
d'impôts, qu'elles concernent l'acquisition de logements ou la garde
d'enfants, ne bénéficient par définition qu'aux ménages les plus aisés,
l'absence de prélèvement à la source et le décalage temporel entre
perception du revenu et versement de l'impôt font en même temps de
l'IRPP la contribution la plus « douloureusement » ressentie. Il faut alors
se demander si, au delà de la « facilité » que constitue l'extension de la
contribution sociale généralisée, la voie la plus juste n'est pas à terme
l'unification de ces deux impôts, dans le cadre d'un système à assiette
unique et à taux progressif, s'appliquant au revenu courant et donnant
lieu à un prélèvement à la source généralisé.

Surtout, indépendamment même des problèmes de « technique fi


scale », notre système de transferts souffre d'une complexité et d'une
opacité, qui d'un côté multiplie les incohérences liées au jeu croisé des
barèmes sociaux et fiscaux, et de l'autre en fait un monde technocratique
inaccessible à la compréhension, et encore plus à la délibération des
citoyens et des usagers (135). Et le paritarisme censé être le garant de
cette représentation n'a en fait abouti ni à plus de clarté, ni à plus
d'adhésion dans la gestion des systèmes sociaux.

Le défi majeur de la réforme de l'Etat-providence est donc aussi de


redonner vie, pour les citoyens, aux enjeux sociaux de la redistribution.
Sans doute peut-on, comme Habermas, douter de la possibilité de « pro
duire de nouvelles formes de vie avec des moyens juridico-bureaucrati
ques » (136), et faut-il s'appuyer sur les initiatives prises, au niveau national
ou local, par les collectivités, les associations et les représentants des
usagers. Mais une primauté exclusive à la « société civile » (137) ou à une
« individualisation du social » (138> paraissent largement insuffisantes, voire
pour partie contradictoires, avec l'objectif de restaurer la transparence et
la force du contrat social, qui implique aussi de réhabiliter les solidarités
et les « représentations » collectives. A partir du moment où la maîtrise
collective des dépenses nécessite d'arbitrer entre des groupes sociaux
aux intérêts contradictoires, la réorientation du système de redistribution
et de transferts apparaît indissociable d'une politique globale de lutte

(135) Voir notamment Jean-Louis Laville, « Etat et société au défi de la solidarité », Revue
Esprit, août-septembre 1994, et Jean-Louis Laville et Bernard Eme, Cohésion sociale et
emploi, Desclée de Brouwer, Paris, 1994.
(136) Jiirgen Habermas, «La crise de l'Etat-providence», in: Ecrits politiques, CERF,
Paris, 1990.
(137) Jean-Louis Laville, op. cit.
(138) Pierre Rosanvallon, op. cit.

240
Justice sociale, inégalités, exclusion

contre les inégalités, qui doit être reconnue comme une finalité majeure
de la régulation sociale, et revenir au premier plan du débat démocratique.

... et de l'ensemble des politiques sociales liées à l'exclusion

L'une des critiques centrales adressées à l'Etat-providence concerne


toutefois les difficultés qu'il aurait à prendre en compte l'ampleur et la
multiplicité des phénomènes d'exclusion : elles ont pu plaider pour qu'ils
deviennent l'axe central, si ce n'est exclusif, des politiques sociales, y
compris en renonçant à une approche globale des inégalités. En liaison
avec la recherche, sur le mode libéral, d'une meilleure efficacité économiq
ue, la tentation a alors pu être d'opposer, en les faisant « jouer l'une
contre l'autre », lutte contre l'exclusion et lutte contre les inégalités.

Cette conception, qui pourrait prétendre « simplifier », voire « épuiser


la question sociale » <139) se heurte toutefois à des limites très fortes. Et
c'est bien de la réhabilitation d'un objectif de justice sociale dans son
ensemble, dont, pour servir de guide à leur renouvellement, les politiques
de lutte contre l'exclusion ont aujourd'hui besoin.

Il faut en premier lieu ramener les critiques adressées à ces politiques


sur un terrain juste et mesuré.

Notre système de transferts a par exemple une efficacité redistributive


incontestable, y compris vis-à-vis des plus démunis. Pris globalement,
impôts et prestations sociales ramènent les écarts de revenu disponible
entre cadres et ouvriers à un rapport de 1 à 1,9, alors qu'il était de 1 à
2,5 au niveau des revenus initiaux (140). Plus spécifiquement, les presta
tionssociales, sont, en dehors même du RMI, un apport de ressources
essentiel pour les ménages à bas revenus. Les prestations familiales
permettent ainsi, d'après les estimations du CERC, de faire franchir à
près de 6 millions de personnes le seuil mensuel de ressources de
2 750 F par unité de consommation. Quant aux minima sociaux, ils
concernaient en 1992, 3 millions d'allocataires directs et 5,5 millions de
personnes (141>. Le RMI représentait, il faut le noter à l'époque, moins du
quart des bénéficiaires de ces minima, qui pour la plupart sont anciens,
et ouvrent droit à des plafonds de ressources supérieurs d'un à deux
tiers <142).

Quant au rôle de « filet de sécurité » joué par le RMI, il a été reconnu


par les travaux d'évaluation comme le moyen de faire « retrouver une

(139) Pierre Rosanvallon, «Les voies nouvelles de la solidarité», Revue Esprit,


décembre 1994.
(140) Madior Fall et Gérard Lattes, op. cit.
(141) CERC, Précarité et risque d'exclusion en France, op. cit.
(142) Les minimums vieillesse et invalidité, qui datent de 1956, sont supérieurs d'environ
40 % au RMI pour une personne seule, et de deux tiers lorsqu'il s'agit d'un couple. L'alloca
tion aux adultes handicapés et l'allocation de parent isolé datent respectivement de 1975 et de
1976, et étaient voisines de 3 100 à 3 200 francs mensuels au début 1995. Le montant du RMI
était à la même époque de 2 323 francs pour une personne seule et de 3 488 francs pour
un couple.

241
Mireille Elbaum

existence sociale » à des populations très défavorisées, jusque là larg


ement inconnues des services sociaux (143). Ses allocataires ont pu, en
dépit du montant peu élevé de la prestation, retrouver une certaine
sécurité matérielle, couvrir un certain nombre de besoins essentiels et
connaître moins de difficultés à faire face à des charges fixes ; ils ont
amélioré leurs relations sociales et familiales, même si la situation
demeure difficile, pour les sept allocataires sur dix qui restent un temps
long, d'au moins un an, dans le dispositif (144).

Bien sûr, des difficultés importantes demeurent, concernant l'insuff


isance du montant du RMI (comme d'ailleurs du SMIC) en région par
isienne et dans les grandes villes, les délais de liquidation et la variabilité
des prestations, ou l'accès aux soins des personnes ne disposant pas de
couverture complémentaire.

Mais les problèmes les plus lourds, qui, autant pour les allocataires
du RMI que pour d'autres personnes en difficultés (jeunes, personnes
seules, chômeurs...) portent sur le logement et l'insertion professionnelle,
se heurtent justement aux limites d'une approche centrée sur la « répara
tion » de l'exclusion. En la privilégiant, les politiques mises en œuvre ont
pu tendre à perdre de vue des objectifs plus globaux de justice sociale,
auxquels il semble aujourd'hui important de revenir.

Cet impératif est particulièrement clair en matière de politique du


logement. Les aides aux locataires HLM et aux quartiers en difficulté
butent en effet sur l'incapacité du système d'intervention publique à agir
sur le volume et la structuration de l'offre de logements, et à contrecarrer
la « ségrégation sociale », qui préside à l'appropriation de l'espace. La
maîtrise de l'offre de logements et la restauration des conditions de la
mobilité spatiale doivent donc redevenir les priorités essentielles de la
politique de l'habitat, y compris pour intervenir efficacement sur le loge
ment des plus démunis (voir encadré n° 3).

3. Dérives et enjeux de la politique du logement :


de la promotion familiale à la ségrégation sociale

Les questions du logement et de l'espace sont particulièrement illustra-


tives de l'articulation nécessaire entre politiques de lutte contre les inégal
itéset contre l'exclusion.
Aux priorités données à la constitution d'une offre suffisante de loge
ments, et à la solvabilisation de la demande, a en effet correspondu un
modèle de promotion sociale par l'accession à la propriété, qui se trouve
aujourd'hui battu en brèche par les nouvelles modalités de ségrégation et
« l'assignation » sociale de l'espace.

(143) Commission nationale d'évaluation du RMI, op. cit.


(144) Cédric Afsa, op. cit.

242
Justice sociale, inégalités, exclusion

Les conditions d'accès au logement ont essentiellement été appréciées,


depuis une quarantaine d'années, à partir de deux impératifs : loger sans
tensions excessives les travailleurs mobilisés par le développement écono
mique ; normaliser leurs conditions de logement sur la base de critères de
confort, d'équipement sanitaire et de « peuplement ».
L'analyse et l'action publique ont alors mis en avant une trajectoire
« promotionnelle » fondée sur le statut d'occupation du logement, et allant
du logement ancien inconfortable, ou du logement HLM, au secteur locatif
privé, puis à la propriété (1).
Cette trajectoire sociale polarisée vers l'accession à la propriété, allait
de pair avec un certain mélange des catégories sociales dans le parc
locatif, et surtout avec des stratégies familiales, articulées sur un modèle de
couple stable avec enfants, souvent composé de deux actifs (2).
Par rapport à cette vision, qui reste, il faut le noter, largement plébisci
tée par les français, la réussite est d'ailleurs incontestable : 54 % des
ménages sont aujourd'hui propriétaires de leur logement contre 42 % en
1963 (3>. La proportion de ceux qui se déclarent satisfaits de leur logement
dépassait les deux tiers en 1988 (4). Elle est passée à 71 % en 1992, avec
des opinions particulièrement favorables chez les propriétaires et, dans une
moindre mesure, les locataires du secteur privé (5). Près de 80% des
logements étaient à cette date équipés en installations sanitaire et chauf
fage central (contre 44 % en 1973), tandis que, d'après des normes con
frontant nombre de pièces et composition de la famille, le surpeuplement
ne concernait plus que 11 % des résidences principales, contre près du
quart vingt cinq ans plus tôt.
Mais les critères de type « hygiéniste » (6) ou de statut d'occupation
permettent de moins en moins d'appréhender les tensions sociales qui
existent aujourd'hui autour de la question du logement.
D'abord parce que l'éclatement de la famille, et la crise économique ont
remis en cause le modèle d'ascension sociale par l'accession à la pro
priété. Le retard du mariage, le divorce, mais aussi le chômage conduisent
à une demande accrue de logements locatifs avec souvent pour les femmes
seules ou les chômeurs, un retour ou un maintien obligé dans le secteur du
logement social.
Or, le marché parvient peu ou mal à faire face à cette diversification de
la demande locative. Alors que les besoins en logements nouveaux liés à la
démographie, ont été estimés à environ 320 000 par an, le nombre de
résidences principales n'a augmenté que d'environ 220 000 par an entre
1984 et 1992. Le parc locatif ne s'est quant à lui accru que de 400 000 en
8 ans, et en totalité sous l'effet de l'augmentation du nombre de logements
sociaux.

(1) René Ballain, « Une analyse des marchés locaux de l'habitat et du système d'offre de
logement», Recherches et Prévisions, n° 31, CNAF, mars 1993.
(2) Catherine Bonvalet, « Le logement et l'habitat dans les trajectoires familiales », Recherches et
Prévisions, n° 31, CNAF, mars 1993.
(3) Thierry Lacroix, « Tassement de la propriété et redressement du locatif privé », INSEE pre
mière, n° 313, mai 1994.
(4) Nelly Desmond et Martine Eenschooten, ■< Logement le rêve et la réalité », Données Sociales,
1993.
:

(5) Nicole Coëffic et Laurence Vandekerckove, « De 1988 à 1992, les conditions de logement
s'améliorent encore», INSEE première, n° 343, septembre 1994.
(6) Voir l'article de Patrice Lanco, « Evolution des inégalités rôle et limites de la politique du
logement », Observateur de l'immobilier, automne 1989.
:

243
Mireille Elbaum

Le désengagement des propriétaires privés a été particulièrement frap


pant entre 1984 et 1988 : ils ont offert à la location 330 000 logements de
moins, dont 140 000 sont passés à la propriété et 200 000 sont devenus
vacants (7). Cette tendance s'est corrigée entre 1988 et 1992 (avec 280 000
nouveaux logements proposés à la location), mais les bailleurs ont surtout
investi dans des logements neufs, à loyer libre et de petite taille, dont le
prix les destine en priorité à des catégories sociales moyennes ou aisées.
Il n'est donc pas surprenant, qu'avec la désaffectation accélérée du
parc ancien, les HLM concentrent désormais de plus en plus de ménages
modestes : 63 % des locataires d'HLM avaient en 1988 un revenu inférieur
au revenu médian, contre 41 % vingt ans plus tôt. Un quart des ouvriers et
des employés étaient à cette date logés en HLM (8), tandis que les sorties
du parc social vers le secteur privé ou l'accession ont de plus en plus
tendance à se restreindre, malgré la sensible insatisfaction que manifestent
les locataires de HLM sur leurs conditions d'habitation.
Cantonnés au logement social, certains de ses occupants doivent donc
désormais « faire le deuil de tout processus promotionnel » (9). Et la
demande de logements HLM reste dans le même temps largement insatis
faite: les inscriptions pour accéder à une HLM se sont accrues de 37 %
entre 1988 et 1993, dans un contexte où les souhaits de mobilité dimi
nuaient globalement (10>. Ces files d'attente impliquent en outre des diff
icultés considérables pour des « exclus du logement » en nombre de plus en
plus important, même si ce chiffre ne peut être évalué avec certitude (11).
Les politiques publiques du logement, qui mobilisent environ 120 mil
liards de francs par an (soit 2 % du PIB), jouent un rôle déterminant dans
cette configuration. Confronté dans un premier temps à l'incapacité à faire
fonctionner un réel marché du logement, l'Etat a d'abord cherché, grâce à
l'aide à la pierre, à socialiser le financement de l'offre. Suite à de fortes
critiques sur l'efficacité de ce système, la réforme de 1977 y a substitué
des aides à la personne, enrichies au fil du temps pour prendre en charge
les situations de chômage et de pauvreté, et qui concernaient en 1988, un
ménage sur 9 en région parisienne, et près d'un ménage sur cinq en
province (12)
Polarisées sur les figures du locataire HLM et de l'accédant social, ces
aides forment un ensemble complexe <13), devenu, avec la crise et le mode
de fonctionnement du marché, de plus en plus coûteux et inefficace : alors
que, pour des raisons financières, les barèmes d'aide étaient progressive
ment ajustés vers le bas, les ménages, même aidés, ont dû consentir des
taux d'efforts de plus en plus élevés, avec des problèmes très lourds pour
ceux touchés par des baisses de ressources.

(7) Claudie Louvot, « De la location à la propriété » le parc de logements se redistribue »,


Economie et Statistique, n° 251, février 1992.
:

(8) Michel Amzallag et Gilles Horenfeld, « HLM de plus en plus de ménages modestes »,
Données sociales, 1993.
:

(9) Expression de Marie-Christine Jaillet, reprise dans l'article de René Ballain, op. cit.
(10) Nicole Coëffic et Laurence Vandekerkcove, op. cit.
(11) Une estimation de 200 à 700 000 personnes, fragile et contestable, a été effectuée par la
SCIC et le BIPE, recouvrant 100 000 personnes sans domicile fixe, 100 000 personnes accueillies
dans des centres d'urgence ou vivant dans des abris de fortune, et 470 000 personnes occupant des
logements de substitution, du type chambres d'hôtel ou meublés. L'absence de fiabilité de ces
données est toutefois avérée, motivant des travaux actuellement en cours dans le cadre d'un groupe
de travail animé par l'INSEE.
n° 251,
(12) février
Pascale1992.
Bessy, « Un ménage sur six perçoit une aide au logement », Economie et Statistique,
(13) Voir Pierre Peillon, « Sanction des comptes : du financement public du logement au droit à la
ville », Economie et Humanisme, octobre 1993, et Cour des Comptes, Les aides au logement dans le
budget de l'Etat 1980-1993, Rapport au Président de la République, juin 1994.

244
Justice sociale, inégalités, exclusion

Avec une politique s'inscrivant essentiellement dans le champ de la


« réparation sociale », le système d'intervention publique se montre en effet
dans l'incapacité d'agir réellement sur le volume et la structuration de
l'offre de logements (14). Et les nouvelles interventions des collectivités
locales (engagement financier dans le logement social, procédures d'urba
nisme) n'ont souvent pas l'ampleur, la cohérence ou la coordination nécess
aires pour infléchir le « marquage social » des territoires, devenu aujour
d'huile principal facteur d'inégalité en matière d'habitat.
En effet, qu'il s'agisse de l'Ile-de-France, ou des quartiers des grandes
villes, diverses études ont confirmé que l'organisation de l'espace était le
reflet des statuts sociaux des habitants, et que le parc social reproduisait,
voire renforçait ces schémas de ségrégation (15). Le principal facteur de
d'inégalité oppose alors ceux qui peuvent choisir leur lieu d'habitation,
quitte à renoncer à l'accession à la propriété, et ceux qui n'ont pas cette
possibilité de choix, et se sentent « assignés », pour des raisons sociales, à
certaines communes ou certains quartiers.
Certes, la politique de la ville s'est depuis une quinzaine d'années
efforcée d'aborder ces problèmes dans leur globalité, en s'appuyant sur les
collectivités et les associations prêtes à s'y investir. Mais la lenteur des
procédures, l'enchevêtrement des compétences, la stratification des dispos
itifs n'ont, pas plus qu'en matière de politiques d'emploi, été surmontés,
donnant souvent l'impression aux fonctionnaires et aux associations , qu'ils
étaient « lâchés » par ceux qui les avaient incités à s'engager (16).
Surtout, l'objectif consensuel de lutter contre l'exclusion ne saurait, y
compris sur le terrain du logement et de la ville, faire oublier qu'il existe
des enjeux sociaux majeurs autour de l'appropriation de l'espace. La polit
ique de l'habitat est en effet largement responsable de la ségrégation
actuelle, car elle a entretenu, selon l'expression de Pierre Bourdieu, « la
construction de groupes homogènes à base spatiale » (17).
La restauration des conditions d'une réelle mobilité spatiale, grâce à une
meilleure maîtrise de l'offre de logements, est donc une voie indispensable
pour le renouveau de cette politique, si l'on veut qu'elle réponde aux enjeux
de la lutte contre les inégalités par l'habitat et par l'espace. Cela implique
de redonner aux pouvoirs publics, Etat et collectivités locales, les moyens
de réguler le volume et la nature de la construction de logements, dans le
cadre de schémas directeurs cohérents et en partie impératifs. Cela impli
que également d'accroître sensiblement, notamment en région parisienne,
les transferts financiers entre communes riches et communes pauvres, et
d'imposer à toutes la construction, et l'entretien d'un parc minimum de
logements sociaux. Cela implique enfin une gestion stricte, même si elle est
difficile, des conditions de revenus s'appliquant aux locataires HLM, et la
définition pour les actuels « exclus du logement », d'une voie d'accès
réservée à ce parc, y compris en mobilisant au profit des organismes HLM
des mécanismes d'assurance garantis par les pouvoirs publics.

(14) François Aballéa, « Les politiques du logement et de l'habitat, Renouveau et permanence


d'un débat », Recherches et Prévisions, n°31, CNAF, mars 1993.
(15) Voir Michèle Mansuy et Maryse Marpsat, «Les quartiers des grandes villes: contrastes
sociaux en milieu urbain », Economie et Statistique, n° 245, juillet-août 1991 et Catherine Rhein,
«Ségrégation et mobilité différentielle», in: Les annales de la recherche urbaine, n° 50, avril 1991.
(16) Jean-Marie Delarue, op. cit.
(17) Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », in La misère du monde, op. cit.
:

245
Mireille Elbaum

En matière de politique de l'éducation, le traitement de l'échec scol


aire se heurte de même à des limites évidentes, à défaut de prendre en
compte, ab initio, les mécanismes de reproduction liés au fonctionnement
du système scolaire. Le développement des zones d'éducation prioritaires
(ZEP), qui concernaient en 1993 près de deux millions d'élèves sur
550 sites, se heurte ainsi à des problèmes de fond : options offertes en
matière d'orientation scolaire, absence d'individualisation des méthodes
d'enseignement et de soutien, mode d'affectation des enseignants les
plus qualifiés et les plus motivés, contenu même des savoirs jugés
« certifiables » par l'appareil éducatif. Et les mesures mises en place pour
former ou insérer les jeunes sortis sans qualification du système scolaire
ont un rôle de « réparation » qui, pour utile qu'il soit, ne leur permet
guère de franchir les « barrières à l'entrée » vers le secteur primaire du
marché du travail (145).

En ce domaine non plus, il n'existe bien sûr guère de « recettes


miracles ». Souvent invoquée comme un remède, la scolarisation précoce
des enfants de deux ans favorise bien, par exemple, leur réussite scolaire
ultérieure, mais elle ne réduit pas les écarts liés à l'origine sociale (146)
C'est donc sur une multiplicité de terrains qu'il faut jouer simultanément,
bien sûr en développant les mesures de « discrimination positive », mais
aussi, si l'on veut réellement agir sur les inégalités scolaires, avec la
nécessité de s'affronter à des problèmes difficiles. Cela implique sans
doute, par exemple, de revenir sur les modalités de la sectorisation
géographique « au plus près » du domicile des enfants, et de renforcer le
système des bourses d'enseignement supérieur, y compris en dévelop
pant les contributions des familles d'étudiants les plus aisées. Le retour
sur les contenus d'enseignement et les pratiques pédagogiques des
enseignants dans leur classe apparaît également incontournable, dans la
mesure où ce sont, en France, des éléments clés de reproduction par
leur caractère souvent abstrait, peu individualisé, et privilégiant surtout
les acquis théoriques. Les mécanismes de sélection par l'orientation, le
choix des filières et des établissements doivent enfin être clairement mis
en évidence, ne serait ce que pour faire prendre conscience aux élèves
et à leurs familles, qu'ils peuvent être plus inéquitables que des critères
plus traditionnels, explicitement établis et formulés.

En matière d'emploi, la multiplication des dispositifs d'insertion, à


vocation plus ou moins massive, et centrés sur des publics statistiqu
ement prédéterminés, semble enfin avoir atteint ses limites. Elle ne peut en
effet dispenser de revenir sur les inégalités qui, en matière d'acquisition
des qualifications, d'accès aux nouvelles technologies, de conditions de
travail, voire de santé, sont au sein des entreprises, à l'origine même des
processus d'exclusion.

Il a ainsi été observé que les « futurs » licenciés économiques avaient


déjà souvent, dans les années précédentes, des conditions ou des situa-

(145) Didier Balson, Saïd Hanchane et Patrick Werquin, «Analyse salariale des dispositifs
d'aide à l'insertion des jeunes», Formation Emploi, n° 46, avril-juin 1994.
(146) Jean-Pierre Jarousse, Alain Mingat et Marc Richard, «La scolarisation maternelle à
deux ans: effets pédagogiques et sociaux», Education et Formation, n° 31, 1992.

246
Justice sociale, inégalités, exclusion

tions de travail conduisant à une marginalisation progressive, et que le


licenciement était alors l'aboutissement d'une « dérive » de l'organisation
du travail, consacrant une « désadéquation » devenue progressivement
inéluctable (147). De même, l'accès à la formation et le mode de gestion
des « bas niveaux de qualification », apparaissent comme des facteurs
clés pour prévenir des situations, qui sont souvent « au cœur du proces
sus de modernisation » (148).

Quant aux enjeux de la politique de l'emploi, ils sont moins de passer


d'une logique d'indemnisation à une « société d'insertion » <149), déjà large
ment présente à travers les activités intermédiaires, que de remettre en
cause les mécanismes de « partage de l'activité », que cette politique a
contribué à entretenir comme un moindre mal, via le morcellement des
catégories et des statuts (150). Là encore, ce sont les inégalités dans la
répartition du travail et des revenus, et dans l'accès au statut de « travail
leur à durée indéterminée », qui apparaissent, de façon aujourd'hui large
ment reconnue, comme les éléments-clés d'une refonte du « contrat
social » à la française, y compris pour contrecarrer la sélectivité de plus
en plus grande du marché du travail. Les pistes de renouveau qui
s'esquissent pour la politique de l'emploi portent alors fondamentalement
sur la substitution d'une approche locale fondée sur des projets d'acti
vitésà l'approche nationale traditionnelle par publics, sur l'unification des
statuts d'insertion et d'emploi, et sur une réduction significative des
temps travaillés.

La conclusion de ces réflexions n'est donc pas de revenir à des


politiques traditionnelles de lutte contre les inégalités, dont les objectifs
et leurs méthodes ne tiendraient pas compte de l'ampleur prise ces
dernières années par les phénomènes de sous emploi et de désinsertion
sociale. Mais le renouvellement des politiques sociales implique bien que,
dans le cadre d'une politique macro-économique favorable à la crois
sance dont le contenu n'a pas été directement abordé ici, l'objectif de
réduction des inégalités soit remis au centre du débat social, et réhabilité
comme une orientation majeure destinée à lui servir de guide.

(147) Dominique Dessors, Jean Schram et Serge Volkoff, « Du handicap de situation à la


sélection-exclusion une étude des conditions de travail antérieures aux licenciements écono
miques », Travail et Emploi, n° 48, 2/1991.
:

(148) Marie-Thérèse Join-Lambert, op. cit.


(149) Pierre Rosanvallon, La nouvelle question sociale, op. cit.
(150) Mireille Elbaum, op. cit.

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