Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Texte 9 : Théâtre et dispute
Texte 9 :
1- H. 2 : On a su qu’il m’est arrivé de rompre pour de bon avec des
gens très proches... pour des raisons que personne n’a su
comprendre... J’avais été condamné... sur leur demande... par
contumace... Je n’en savais rien... J’ai appris que j’avais un
5- casier judiciaire où j’étais désigné comme « Celui qui rompt
pour un oui ou pour un non ». Ça m’a donné à réfléchir...
H. 1 : C’est pour ça qu’avec moi, tu as pris des précautions...
rien de voyant. Rien d’ouvert...
H. 2 : On peut me comprendre... « Rompt pour un oui ou pour
10 un non... » Tu te rends compte ?
- H. 1 : Maintenant ça me revient : ça doit se savoir... Je l’avais
déjà entendu dire. On m’avait dit de toi : « Vous savez, c’est
quelqu’un dont il faut se méfier. Il paraît très amical,
affectueux... et puis, paf ! pour un oui ou pour un non... on ne le
revoit plus. » J’étais indigné, j’ai essayé de te défendre... Et
15 voilà que même avec moi... si on me l’avait prédit... vraiment,
- c’est le cas de le dire : pour un oui ou pour un non... Parce que
j’ai dit : « C’est bien, ça »... oh pardon, je ne l’ai pas prononcé
comme il fallait : « C’est biiiien... ça... »
H. 2 : Oui. De cette façon... tout à fait ainsi... avec cet accent
mis sur le « bien »... avec cet étirement... Oui, je t’entends, je
20 te revois... « C’est biiien...ça... » Et je n’ai rien dit... et je ne
- pourrai jamais rien dire...
H. 1 : Mais si, dis-le... entre nous, voyons... dis-le... je pourrais
peut-être comprendre... ça ne peut que nous faire du bien...
H.2 : Parce que tu ne comprends pas ?
Nathalie Sarraute, Pour un oui pour un non, 1982
Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Texte 10 : Théâtre et dispute
1- H. 2 : Non, ce n’est pas tout. Absolument pas. Tu te sentais heureux, c’est vrai...
comme vous deviez vous sentir heureux, Janine et toi, quand vous vous teniez
devant moi : un couple parfait, bras dessus, bras dessous, riant aux anges, ou
bien vous regardant au fond des yeux... mais un petit coin de votre œil tourné
5- vers moi, un tout petit bout de regard détourné vers moi pour voir si je
contemple... si je me tends vers ça comme il se doit, comme chacun doit se
tendre... Et moi...
H. 1 : Ah nous y sommes. J’ai trouvé. Et toi...
H. 2 : Et moi quoi ? Qu’est-ce que j’étais ?
10 H. 1 : Tu... tu étais...
- H. 2 : Allons, dis-le, j’étais quoi ?
H. 1 : Tu étais jaloux.
H. 2 : Ah nous y sommes, c’est vrai. C’est bien ce que tu voulais, c’est ce que tu
cherchais, que je sois jaloux... Et tout est là. Tout est là : il te fallait que je le sois
et je ne l’étais pas. J’étais content pour toi. Pour vous... Oui, mais pour vous
15 seulement. Pour moi, je n’en voulais pas, de ce bonheur. Ni cru ni cuit... Je n’étais
- pas jaloux ! Pas, pas, pas jaloux. Non, je ne t’enviais pas... Mais comment est-ce
possible ? Ce ne serait donc pas le Bonheur ? Le vrai Bonheur, reconnu partout ?
Recherché par tous ? Le Bonheur digne de tous les efforts, de tous les sacrifices ?
Non ? Vraiment ? Il y avait donc là-bas... cachée au fond de la forêt, une petite
princesse...
20 H. 1 : Quelle forêt ? Quelle princesse ? Tu divagues...
- H. 2 : Bien sûr, je divague... Qu’est-ce que tu attends pour les rappeler ?
« Écoutez-le, il est en plein délire... quelle forêt ? » Eh bien oui, mes bonnes gens,
la forêt des contes de fées où la reine interroge son miroir : « Suis-je la plus belle,
dis-moi... » Et le miroir répond : « Oui, tu es belle, très belle, mais il y a là-bas,
dans une cabane au fond de la forêt, une petite princesse encore plus belle... » Et
25 toi, tu es comme cette reine, tu ne supportes pas qu’il puisse y avoir quelque part
- caché...
H. 1 : Un autre bonheur... plus grand ?
H. 2 : Non justement, c’est encore pire que ça. Un bonheur, à la rigueur tu
pourrais l’admettre.
H. 1 : Vraiment tu me surprends... Je pourrais être si généreux que ça ?
30 H. 2 : Oui. Un autre bonheur, peut-être même plus grand que le tien. À condition
- qu’il soit reconnu, classé, que tu puisses le retrouver sur vos listes. Il faut qu’il
figure au catalogue parmi tous les autres bonheurs.
Nathalie Sarraute, Pour un oui pour un non, 1982
Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Texte 11 : Théâtre et dispute
1- H. 1 : Oui, cette fois je ne sais pas si « on y est », mais je sens
qu’on s’approche... Tiens, moi aussi, puisque nous en sommes
là, il y a des scènes dont je me souviens... il y en a une
surtout... tu l’as peut-être oubliée... c’était du temps où nous
5- faisions de l’alpinisme... dans le Dauphiné... on avait escaladé
la barre des Écrins... tu te rappelles ?
H. 2 : Oui. Bien sûr.
H. 1 : Nous étions cinq : nous deux, deux copains et un guide.
On était en train de redescendre... Et tout à coup, tu t’es
10 arrêté. Tu as stoppé toute la cordée. Et tu as dit, sur un ton... :
- « Si on s’arrêtait un instant pour regarder ? Ça en vaut tout de
même la peine... »
H. 2 : J’ai dit ça ? J’ai osé ?
H. 1 : Oui. Et tout le monde a été obligé de s’arrêter... Nous
étions là, à attendre... piétinant et piaffant... pendant que tu
15 « contemplais »...
- H. 2 : Devant vous ? Il fallait que j’aie perdu la tête...
H. 1 : Mais non. Tu nous forçais à nous tenir devant ça, en
arrêt, que nous le voulions ou non... Alors je n’ai pas pu
résister. J’ai dit : « Allons, dépêchons, nous n’avons pas de
temps à perdre... Tu pourras trouver en bas, chez la papetière,
20 de jolies cartes postales... »
- H. 2 : Ah oui. Je m’en souviens... J’ai eu envie de te tuer.
H. 1 : Et moi aussi. Et tous les autres, s’ils avaient pu parler, ils
auraient avoué qu’ils avaient envie de te pousser dans une
crevasse...
H. 2 : Et moi... oui... rien qu’à cause de ça, de ces cartes
postales... comment ai-je pu te revoir...
Nathalie Sarraute, Pour un oui pour un non, 1982