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Fichir Article 1221

Le document examine le rôle des femmes et des enfants dans l'esclavage en Afrique précoloniale, en particulier dans les sociétés du Burkina Faso, soulignant leur importance souvent négligée dans l'historiographie. Il met en lumière comment ces groupes étaient des cibles privilégiées lors des razzias et leur contribution à la pérennité du système esclavagiste. L'auteur appelle à une réévaluation de l'histoire pour inclure ces perspectives souvent omises.

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Fichir Article 1221

Le document examine le rôle des femmes et des enfants dans l'esclavage en Afrique précoloniale, en particulier dans les sociétés du Burkina Faso, soulignant leur importance souvent négligée dans l'historiographie. Il met en lumière comment ces groupes étaient des cibles privilégiées lors des razzias et leur contribution à la pérennité du système esclavagiste. L'auteur appelle à une réévaluation de l'histoire pour inclure ces perspectives souvent omises.

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FEMMES ET ENFANTS DANS L’ESCLAVAGE EN AFRIQUE

PRECOLONIALE : LEUR ROLE POUR LA STABILITE DU SYSTEME


(CAS DES ANCIENNES SOCIETES DU BURKINA FASO)

Pr Maurice BAZEMO

RÉSUMÉ

La première génération des Historiens africains s’est employée à rompre


le silence voulu par le Régime colonial sur l’Histoire de l’Afrique noire.
C’était alors un combat idéologique que sous-tendait la colonisation. Un
silence est observé aujourd’hui par les historiens africains sur certaines
données de l’Histoire africaine et sur des acteurs de certaines trames de
celle-ci. Les femmes et les enfants représentent ces catégories Sociales dont
les actes retiennent peu ou pas l’attention dans l’Histographie en général
en Afrique noire. Le silence dont sont couverts les rôles de ces acteurs est
frappant dans la littérature produite sur l’esclavage et les traites négrières.
L’enquête sur leur implication dans l’esclavage et les traites négrières montrent
les raisons pour lesquelles ils étaient des cibles privilégiées lors des razzias et
les rôles combien importants qu’ils jouaient pour la pérennité de cette forme
de dépendance qu’était l’esclavage.
Mots-clés : Femmes, enfants, esclavage, famine, razzia, vente,
soumission.

ABSTRACT

The first generation of Historians has devoted itself to breaking silence


intentionally kept by the colonial regime about the History of black Africa. It
was then an ideological fight underlying colonisation. Nowadays, some data
on African History and the authors of some of its frameworks are passed
over in silence. Generally, women and children represent the social categories
whose actions hold less or no attention in the historiography of black Africa.
The silence which covered the roles of these protagonists is blatant in the
literature produced about slavery and slave trades. The inquiry into their
involvement in slavery and the slave trades shows the reasons why they
were privileged targets during the raids and the important roles they played
for the continuity of this form of dependency characteristic of slavery.
Key words : Women, children, slavery, starvation, raid, sale, submission.
bazemo maurice

INTRODUCTION

La première génération d’Historiens africains a rempli son devoir


d’Historien : La réhabilitation de l’Histoire africaine. Elle a agi dans le
contexte de la colonisation et de la lutte pour l’indépendance dont elle
ne pouvait éviter l’influence. La lecture des rencontres conflictuelles
que l’Afrique a eues avec l’occident européen a été l’une des principales
occupations de cette génération des historiens africains – sur la traite
négrière transatlantique et la colonisation, le discours fut abondant.
La présentation de ces épisodes a beaucoup pesé sur l’Historiographie
africaine qui s’est trouvée orientée par des lectures que nous pouvons
caractériser de sélectives.
Toute activité de l’Homme, pour l’enrichir continuellement, doit
connaître une dynamique. L’Historiographie africaine doit connaître un
renouvellement. Pour ce faire, les historiens africains doivent aujourd’hui
procéder à une lecture globale des actes de leurs sociétés d’hier pour un
large éclairage de leur passé. L’objectif est de nous permettre d’avoir une
meilleure connaissance de notre passé pour mieux forger notre conscience
historique. Nous devons poser sereinement notre regard sur notre passé.
Cet écrit se veut comme une contribution à la lecture de notre passé,
notamment du phénomène de l’esclavage pratiqué par les Africains mê-
mes. Pour ce faire, nous avons porté notre attention sur des catégories
qui émergent peu ou presque pas dans l’Historiographie africaine. Il s’agit
des femmes et des enfants. Il n’y a presque pas d’études spécifiques sur
les femmes et les enfants. Pourtant ils ont joué des rôles spécifiques dans
ce système de dépendance qu’était l’esclavage ; des rôles qui ne sont
pas suffisamment soulignés. C’est ce silence concernant les femmes que
dénonce particulièrement ainsi Yolande Behanzin : « La femme objet de
la traite et de l’esclavage mérite donc une étude particulière ... car elle a
trop souvent été occultée dans un tableau et une analyse généralisante
donnant la part presque totale au sexe masculin »1. La question du genre
révèle l’un des déséquilibres de l’Historiographie africaine. L’intérêt de
l’enquête à propos des femmes esclaves va au-delà de la vérité histori-
que ; ce que Angela Davis a dit par ailleurs avec sa conviction de militante
pour les droits des femmes : « L’Historien ou l’Historienne qui orientera
sa recherche sur les expériences des femmes esclaves, rendra un service
inestimable à l’Histoire. Il ne faut pas seulement envisager une telle en-
quête sous l’angle de la vérité, car certaines leçons de ce passé éclairent
d’un jour nouveau les luttes actuelles d’émancipation des femmes noires
et de toutes les femmes »2.
Il faut évaluer le rôle que les femmes et les enfants ont joué, rendre
compte du traitement qu’ils ont connu. La tradition orale nous a fourni une
somme importante d’informations à ce propos. Celles-ci viennent confirmer
certaines données des archives notamment celles des missionnaires, les
Pères Blancs. Par ces sources, nous avons fait un constat : l’importante
représentation des femmes et des enfants dans l’esclavage. Quelles sont

1 Behanzin, Y., Femmes esclaves dans les Amériques (XVIe-XIXe siècles). Infériorité imposée, résistance assumée
- in cahiers des Anneaux de la mémoire – N° 5 – Nantes, 2003, p. 33.
2 Davis, A., Femmes, race et classe, p. 13.

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raisons qui expliquaient cette forte représentation ? Les modalités de


leur acquisition, la facilité de leur soumission et leurs utilisations nous
permettront d’y répondre.

I- LES MODES D’ACQUISITION DES FEMMES ET DES ENFANTS


POUR L’ESCLAVAGE : LA FACILITE

A la question de savoir s’il y avait une préférence pour un genre de


la part de ceux qui exprimaient le besoin d’avoir des esclaves, Bakari
Dembélé, un griot de Djibasso nous a donné une réponse sans ambiguïté :
« Les femmes étaient beaucoup demandées »3. Nous l’entendrons encore
quand nous aborderons les fonctions remplies par cette catégorie sociale.
A propos de la forte représentation des femmes dans le milieu servile, les
archives coloniales, par les statistiques dressées grâce aux recensements,
sont édifiantes. Le recensement des esclaves selon le sexe opéré dans le
cercle du Yatenga en 1903 révèle une remarquable représentation des
femmes soumises à cette condition (cf. les tableaux suivants)4.

Provinces, cantons, groupes Hommes et enfants mâles Femmes


Total
et commandements au dessus de 15 ans et filles
Canton de Ouahigouya 30 25 55
Canton de Koussouka 84 96 180
Groupe de Baci 05 06 11
Groupe de Rici 10 11 21
Groupe de Gourci 28 32 60
Groupe de Roba 22 28 50
Groupe de Namsiguia 10 12 22
Province
Groupe de Boussoum 34 46 80
du
Yatenga Région des Samos
Villages de Landoy 10 11 21
Village de Villers 14 16 30
Village de Sia 33 40 73
Canton de Riziam 27 33 60
Canton de Zitenga 29 41 70
Canton de Rattenga 12 18 30
Commandement de Mousa Bouré 41 61 102
Commandement de Mamadou Laky 34 46 80
Commandement de Demba Sidiky 23 28 51
Commandement de Diouboury 18 22 40
Commandement de Saraogo 10 11 21
Commandement de Idraman 09 11 20
Commandement de Boussoum Noré 04 06 10
Total 487 600 1 087

3 Dembélé Bakary, Djibasso le 5 août 2008.


4 A.N.S., Série K19, rapport du capitaine Noiré, commandant le cercle du Yatenga au sujet de la traite des
hommes dans le cercle.

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Commande-
Villages Hommes Femmes Garçons Filles Total
ments
Boussoumnoré 180 165 48 56 449
Bidi 42 34 11 10 97
Villers 26 29 12 14 81
Goungonré 07 06 04 04 21
Moussa Todiam 15 12 07 06 40
Bouré peul
Tougo 02 02 03 02 09
Bambo 12 10 04 06 32
Kalsaka 18 12 09 06 45
Bango 447 526 154 165 1289
Gomboro 182 160 63 63 468
Mamadou Tangaré 211 263 99 90 663
Laky peul
Thiou 286 271 98 97 752
Lankoy 110 100 70 75 355
Demba Sidiky Delga 121 119 80 72 392
peul Bané Sagara 115 116 65 66 362
Mamadou Lankoy 140 120 80 90 430
Diombouri
peul Bangassoko 20 12 05 04 41
Boussoumnoré 68 50 15 18 151
Boundan
128 122 32 32 314
Arouna peul Kamba
Kimbara 60 62 31 30 183
Dabo peul Gan 45 42 17 15 119
Savary peul Bangassoko 280 158 47 51 536
Battenga
Paspenga 53 44 31 30 158
mossi
Idraman Bissigay 05 04 04 03 16
Total 2 573 2 436 989 1005 7003

Dans un rapport du 26 février 1904, le lieutenant commandant le poste


de Tenkodogo rend compte de l’importance numérique des esclaves dans
la zone en donnant la répartition par sexe. On y lit :
- 2 000 hommes
- 4 000 femmes
- 9 000 enfants5.
Le 4 mars 1904, dans son rapport dressé sur l’état de la captivité dans
la circonscription de Diébougou, le lieutenant Fabre note qu’il y avait 6 000
captifs dont la majeure partie était constituée de femmes6.
Cette forte représentation des femmes s’expliquait d’abord par la relative
facilité avec laquelle leur capture était réalisée. Le temps de l’esclavage
était un temps d’insécurité généralisée. La capture se faisait souvent par
la force. C’était une période de violence traditionnelle comprenant la lutte
et le maniement des instruments de la défense, dont l’arc, l’éducation et le
gourdin. Les hommes étaient alors mieux préparés que les femmes. Pour
les déplacements éloignant des concessions ou du village, les hommes se
5 A.N.S.-K19 A.O.F., 2e territoire militaire, résidence du Mossi.
6 A.N.S.-K19 A.O.F., 2e territoire militaire, cercle du Lobi, circonscription de Diébougou.

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munissaient de leur arc. C’était un équipement nécessaire quand on allait


au champ comme l’a relevé Jean Capron. « Nul ne peut sortir qu’armé
jusqu’aux dents. Les cultivateurs travaillaient l’arc et le carquois sur le
dos et le fusil appuyé contre un arbre, en avant afin d’être toujours prêt
à la première alerte »7. Les chiens étaient dressés de telle sorte qu’ils
accompagnaient leurs maîtres aux champs. Leur rôle était de donner
l’alerte par leurs aboiements dès qu’ils percevaient un inconnu dans les
environs. La lutte à laquelle le jeune homme devait s’exercer n’était pas
uniquement pour une partie de plaisir. Il fallait être aguerri pour assurer
l’auto-défense en cas de besoin. Ce sport n’était pas interdit aux femmes.
Cependant elles ne pouvaient pas en recevoir autant que les hommes. De
ce fait la femme et l’enfant étaient très exposés à la capture. Les occasions
pour les capturer étaient multiples.
En saison pluvieuse, ceux qu’on trouvait le plus dans les concessions au
cours de la journée étaient les femmes et les enfants. Les brigands profitaient
de l’absence des hommes alors occupés dans les champs pour capturer les
femmes et les enfants qu’ils savaient sans défense comme le dit Claude Meillas-
soux. « La razzia, dit-il, s’est exercée dans presque toute l’Afrique soumise à
la traite … les témoignages sont nombreux qui en signalent l’existence ou en
décrivent les modalités. La surprise, la ruse, la rapidité d’intervention et de
repli, l’attaque des populations villageoises mal protégées, surtout de femmes
et d’enfants, telles en sont les caractéristiques »8. A cette opportunité, il faut
ajouter les activités qui éloignaient les femmes et les enfants des villages. Elles
étaient guettées en brousse où elles allaient chercher le bois de chauffe ou les
fruits des arbres sauvages. C’était en brousse et aux points d’eau que les Peul
venus de Dokouy et de Barani surprenaient les femmes bobo9. La conduite des
animaux aux aires de pâturage exposaient les enfants aussi à la captivité. Outre
l’usage de la violence pour obtenir les femmes et les enfants comme esclaves,
il y eut l’achat. La vente était une autre forme de violence car elle était un déni
de la qualité humaine de celui ou de celle qui en était l’objet.
Les temps de famine ont été d’importantes opportunités pour acheter de
jeunes filles et de jeunes garçons menés de village en village. A ce propos
les rapports des administrateurs coloniaux sont suffisamment éloquents.
Dans une lettre écrite de Saint Louis le 21 mai 1903 en guise de réponse
à une dépêche du ministre français des colonies auparavant alerté par
le Père J. Templier sur l’ampleur de la captivité au Mogho Central, le
gouverneur général de l’AOF avait souligné la cause de l’importance du
phénomène. « La famine est au Gourounsi. Les parents vendent leurs
plus jeunes enfants pour avoir un peu de nourriture »10. Dans le courant
de la même année, dans l’un de ses rapports sur la situation économique
et sociale du cercle du Yatenga, le capitaine Noiré donne un tableau de
misère. Celle-ci est telle que, dit-il, des parents ne pouvant pas subvenir
aux besoins de leurs enfants les vendaient à des dioula. Des hommes
vendaient aussi leurs femmes11.

7 Capron J., Communautés villageoises bwa – Mali – Haute-Volta, T1.


8 Meillassoux Cl., Anthropologie de l’esclavage, le ventre de fer et d’argent, PUF, 1986, P. 154 – Dim Delobsom,
l’empire du Mogho Naba, coutumes des Mossi de Haute-Volta, Edition Donat Montchrestien, Paris, 1932, p. 85.
9 Seydou Sanon, Bobo le 18 mars 2002.
10 A.N.S., K15 - Renseignements sur la vente d’esclaves au Gourounsi.
11 A.NS., K19 – Cercle du Yatenga – rapport du capitaine Noiré.

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En 1905, le gouvernement français se montre plus déterminé que ja-


mais à éradiquer l’esclavage et la traite dans ses colonies en Afrique noire.
C’est pour ce faire qu’une enquête avait été commandée par le gouverneur
général de l’AOF, William Ponty aux responsables des différentes circons-
criptions administratives. Dans un rapport relatif au deuxième territoire
militaire comprenant des régions du Burkina, la famine fut bien mention-
née comme étant la cause de la vente des personnes. « On vend à de plus
fortunés, à des négriers clandestins toujours aux aguets des opérations
louches et lucratives d’abord un puis deux puis trois esclaves, au fur et à
mesure des besoins, de l’obligation de vivre, commençant par les enfants
qui ne supportent pas, continuant par les plus âgés et les filles »12. Dans
la première partie de l’ouvrage de biographie qu’il a consacré à son père,
Joseph Ki-Zerbo rend compte de l’état politique du lieu où s’est déroulée
l’enfance de celui-ci. L’un des évènements majeurs ayant marqué la fin du
19e siècle pour les Sana fut la conquête de leur territoire par les Français. A
leur tentative de résistance, la troupe française a répondu par la répression.
Pour achever de briser leur résistance, elle mit le feu à leur récolte. Pour
échapper à la famine qui s’en est suivie, Ki-Zerbo rappelle que les Sana
ont vendu les leurs. « Ce fut la lutte pour vivre. Les uns vendaient leurs
bœufs, les autres leurs chevaux ou leurs ânes. Quand il ne resta plus rien
à vendre, des pères désespérés vendaient leurs propres enfants. En arriver
là, c’est vous dire que c’était la fin de tout »13. L’enquête orale ne dément
pas ce que les administrateurs ont écrit. Ce sont des aspects tel l’ampleur
donnée par ces archives qui peuvent donner lieu à une polémique.
« En cas de famine, nous a dit Ali Inoussa, des gens étaient vendus pour
permettre d’avoir de quoi subsister. On troquait des gens contre du mil »14.
Contraints par cette situation d’extrême dénuement, des pères de famille
vendaient certains membres de leur famille pour permettre aux autres
de continuer à travailler dans le champ familial15. Par cette solution les
autres membres de la famille poursuivaient le travail au champ, soutenus
par l’espoir d’une prochaine bonne récolte qui les sécuriserait. Ce sont les
jeunes filles qui étaient le plus souvent proposées pour cette transaction,
le dernier recours pour éviter de périr. Un père pouvait se débarrasser par
cette voie de son enfant dont le caractère le déshonorait, évitant ainsi de
le faire disparaître en lui donnant la mort. La vente des jeunes participait
alors aux stratégies de survie. Outre la satisfaction des besoins primaires
de la vie qui avait conduit à la vente des personnes, il y a eu cette exigence
politique et économique du pouvoir colonial à savoir l’impôt.
L’institution de l’impôt de capitation, cet instrument de la domination
du pouvoir du Blanc dont le souvenir demeure vivace a aussi donné
lieu à la vente des jeunes filles et garçons pour s’en acquitter en cauris
puis en francs16. Justifiée comme le moyen le plus efficace pour éteindre
l’esclavage en Afrique, la colonisation, par cette exigence qu’était l’impôt,
avait paradoxalement entretenu l’esclavage ; un paradoxe parmi bien
d’autres dont l’autorité coloniale s’accommodait.

12 A.N.S., K17, Chapitre III – Enquête sur la captivité en A.O.F, 1905.


13 Ki-Zerbo J., Alfred Diban – Premier chrétien de Haute-Volta. CERF, Paris, 1983, p. 26.
14 Ali Inoussa, Mangani, le 07-2008.
15 Sylvie Dakouo, Doumbala, le 18-07-2008.
16 Moumouni Sanon, Bobo le 18 mars 2002.

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Les archives des missionnaires de la congrégation des Pères blancs


arrivés à Ouagadougou en 1901 nous éclairent suffisamment sur
l’importance numérique des jeunes garçons et filles esclaves au Mogho
central. Une proportion importante de ceux que les agents du pouvoir
colonial avaient pu arracher des mains des marchands et confier à ces
missionnaires étaient des jeunes17. C’était dans les rangs de ces enfants
confiés aux missionnaires que furent recrutés aussi les premiers élèves
de l’école que ceux-ci avaient bien perçue comme un autre moyen pour
l’instruction religieuse18.
Les femmes et les enfants, ces catégories sociales faibles, soumises
à l’autorité de l’Home au double statut, le mari et le père, étaient bien
représentés parmi les esclaves en Afrique. Par l’usage de la violence (la
razzia) et par le marché, ce sont les femmes et les enfants qui étaient le
plus réduits en servitude.
Pour l’esclavage en Afrique « les femmes sont le plus convoitées »19.
C’est ce que les enquêtes menées par Mustapha Gomgnimbou à propos
des razzias des Zaberma dans le Sud Gurunsi ont révélé. Après Tiakané
qui a tenté en vain de leur résister, ce fut le tour de Pô où ils ont fait
beaucoup de captifs et surtout de captives20. Outre la spécificité de leurs
tâches dont nous parlerons et qui expliquent l’importance de leur effectif,
il y avait l’assurance de les garder dans l’esclavage.

II. LES FEMMES ET LES ENFANTS : DES CATEGORIES SOCIALES


FACILES A MAINTENIR DANS L’ESCLAVAGE

Il y avait une garantie pour affermir la mainmise du maître sur les


femmes et les enfants réduits en captivité. La fidélité n’était-elle pas la
première qualité attendue de tout esclave ? Quand Cicéron disait avoir de
l’estime pour un esclave ou pour un affranchi à Rome, ce dernier l’avait
méritée d’abord par sa fidélité qui commandait tous les autres compor-
tements chez lui21. La fidélité est ce qui donne à une relation sa force, sa
stabilité qui permettait, dans le cadre de l’esclavage, au maître d’avoir
en son esclave une force de travail permanemment disponible. L’une des
pires réactions qu’un maître d’esclaves redoutait était la fuite, l’une des
ultimes expressions du refus de l’assujettissement.
Les femmes et les enfants réduits en servitude se montraient dociles22.
Cette docilité se devait à leur méconnaissance des régions. A l’époque
précoloniale, hormis les colporteurs qui connaissaient plusieurs localités
où les conduisait leur activité de marchands, le rayon de l’espace
géographique connu de beaucoup de gens n’était pas très important. Il
était encore particulièrement réduit pour les femmes. L’insécurité limitait
les déplacements. L’économie d’auto-subsistance satisfaite en gros par les
ressources locales, les populations n’étaient pas contraintes par un besoin
17 Diaire 1900-1910 – Archives de l’évêché de Ouagadougou.
18 Ibid.
19 Deveau J.M, femmes esclaves d’hier à aujourd’hui, p. 50.
20 Gomgnimbou M. Le Kasongo (Burkina Faso – Ghana). Des origines à la conquête coloniale, thèse d’Etat,
Université de Lomé, 2004, p. 399.
21 Bazémo M. – Esclaves / affranchis et relations esclavagistes : une approche à travers la correspondance de
Cicéron – thèse de 3e cycle, Besançon 1984, p. 71.
22 Sina Dembélé, Dédougou le 25 juillet 2008.

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impérieux d’aller en chercher ailleurs. Leurs connaissances géographiques


étant réduites, les femmes et les enfants réduits en servitude ne pouvaient
pas être tentés par la fuite. Egarés, ils se retrouveraient entre les mains
d’une autre personne qui en ferait ses biens. La fuite conduirait alors
à un autre maître et non au recouvrement de la liberté. Fallait-il tenter
alors l’évasion ? La tentative étant inutile, les femmes particulièrement se
résignaient à rester là où elle avaient été conduites. Elles étaient ainsi ces
esclaves attachées à la maison de leur maître. L’attitude des trois femmes
esclaves dont Boukary Kutu avait fait don à Louis Binger pour le sortir du
célibat était à ce propos significative.
Pour témoigner sa générosité à l’explorateur Binger, qu’il avait accueilli
à Banéma où il s’était réfugié, comme savaient le faire ceux qui ont du
sang royal en eux, Bukary Kutu lui avait offert du coup trois jeunes filles
esclaves. L’absence de compagne, contrairement à ce que pensait le prince
moaga, n’était pas dans les préoccupations de l’explorateur. Ne pouvant
pas décliner l’offre sans offenser son hôte, Binger l’accepta en convenant
avec lui qu’elles seraient données comme épouses à ceux qui l’accompa-
gnaient. Cependant il avait secrètement souhaité que, la nuit venue, elles
s’enfuient pour rejoindre leur village qui était à 15 km de Banéma. Pour
rendre l’entreprise aisée, elles n’étaient pas surveillées. L’étonnement de
celui qui voulait être leur libérateur fut grand quand le lendemain, il les
vit s’employer tranquillement aux tâches, ménagères habituelles (chercher
l’eau, préparer les repas). L’idée de fuir ne leur avait pas effleuré l’esprit23.
Binger était contrarié.
L’acquisition des femmes et des enfants comme esclaves donnait à ce
système de dépendance sa stabilité. Avec les hommes, le système n’était pas
autant sécurisé. C’est l’une des raisons pour laquelle les hommes étaient
le plus voués à la traite qui, par de multiples ventes, les amenait à des
destinations si inconnues que la fuite pour rejoindre leurs pays d’origine
devenait impossible. La crainte de cette fuite expliquait le traitement que
Bukary Kutu et ses hommes avaient réservé à ceux qu’une expédition en
pays gurunsi avait permis de ramener en présence de Binger à qui nous
devons l’information. Le butin rapporté était constitué essentiellement
de captifs. « Les hommes, dit Binger, forment un lot destiné à être vendu
tout de suite de crainte qu’ils ne se sauvassent. Ils furent conduits séance
tenante à Sakhaboutenga pour être échangés contre du sorgho pour les
chevaux, du mil pour le personnel et de la poudre »24.
Avec ceux qui étaient acquis dès l’enfance, on avait aussi des esclaves
dociles. Ils grandissaient dans le système avec l’esprit de la soumission ;
ce qui produisait une attache ferme au maître qu’ils prenaient pour leur
père. L’effet que le temps donnait était la docilité de ces esclaves.
Au temps de la traite transatlantique, le courant a emporté pour les
Amériques plus d’hommes que de femmes. Selon les investigations de Claire
Cone Robeston, un tiers seulement des Africains amenés de l’Afrique de
l’Ouest et de l’Afrique Centrale était des femmes25. On en déduit alors que
23 Binger L., Du Niger au Golfe de Guinée en passant par le pays de Kong et le Mossi, Hachette, 1892, p. 474.
24 Binger L., op. cit., p. 473.
25 Robestson Claire Cone – Femmes esclaves et femmes libres de l’Afrique et l’Europe à l’Amérique : travail
et identité in – les anneaux de la mémoire N° 5, Nantes 2003, p. 127.

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la plupart des esclaves gardés en Afrique étaient des femmes. Pourquoi


préférait-on retenir les femmes esclaves en Afrique ?

III. L’USAGE DES FEMMES ET DES ENFANTS ESCLAVES

Pour expliquer le silence des historiens à propos des femmes escla-


ves, Aurelia Martin Casares a retenu comme cause l’évaluation erronée
de l’importance de leur présence aux côtés des hommes. « L’imaginaire
collectif des chercheurs a tendance à édifier l’esclavage comme un phéno-
mène principalement masculin et a tendance par conséquent à considérer
insignifiante la présence des femmes esclaves »26. S’il y avait beaucoup
de femmes dans l’esclavage local, si au temps de la traite transatlantique
plus d’hommes que de femmes étaient emportés par les navires négriers,
c’est parce qu’elles remplissaient des fonctions très importantes sur place.
Celles pour lesquelles les enfants aussi étaient recherchés doivent retenir
l’attention de l’historien.

3.1. La fonction sociale des femmes et des enfants esclaves

Par le biais de la captivité, les uns trouvaient la compagne attendue


pour pouvoir rompre avec le célibat, d’autres acquéraient celle qui venait
majorer le nombre de leurs épouses ; ce qui valorisait davantage un hom-
me. A l’époque précoloniale, sans l’apport de l’esclavage, selon le constat
fait dans le royaume moaga de Ouagadougou, beaucoup de gens seraient
restés longtemps célibataires27. Les femmes étaient capturées, nous a dit
un informateur à Fada, pour alimenter le mariage28. Dans le Yatenga,
les forgerons qui étaient méprisés et craints devaient beaucoup de leurs
épouses à la captivité. Avec les revenus de la vente des produits de la forge,
ils achetaient des captives chez les colporteurs yarsé29. Par la captivité,
les Nakomsé, ces princes moosé aussi s’étaient procurés quelques-unes
de leurs épouses. Les Peul installés en pays san, pour remercier les Sana
qui leur avaient accordé des terres que leurs esclaves exploitaient, leur
offraient des captives que ces derniers accueillaient avec enthousiasme.
Les Sana avaient ainsi des épouses avec lesquelles ils espéraient agran-
dir leurs familles30. Dans son rapport du 20 février 1904 au gouverneur
général de l’AOF, le commandant du cercle du Yatenga rappelle comment
le calme avait été rétabli à Ouahigouya où, à la suite de la mort de Naba
Baôgo, Bakari son successeur devait faire face à la rébellion de son rival
malheureux. Avec l’aide de la colonne française commandée par le lieute-
nant Voulet et le commandant Destenave, la répression de la rébellion fut
conduite sans retenue. Tous les villages hostiles à Bakari furent cassés.
« Les femmes et les enfants sont données comme captifs aux cavaliers
mossi et foulbé de Mamadou La Ky qui battaient la campagne à la recher-
che des fuyards »31. Ce cadeau avait été apprécié à sa juste valeur pour
26 Casares A.M. – Esclavage et rapports sociaux de sexe : contribution méthodologique – Cahiers des anneaux
de la mémoire, N° 5, Nantes 200, p. 84.
27 Sedogo F.P., La guerre au Mogho précolonial. L’exemple du royaume de Ouagadougou, Mémoire de maîtrise
– Université de Ouagadougou, 1987, p. 34.
28 Michel Combary, Fada le 21 juillet 2008.
29 Izard M., Les archives orales d’un royaume africain – Recherches sur la formation du Yatenga – Thèse
d’Etat, T1, vol. 3, p. 923.
30 Maurice Ki, Ouagadougou le 17 mars 2001.
31 A.N.S. – 1G 326, Cercle du Yatenga – Historique de la conquête et de l’occupation jusqu’en 1904.

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être estimé convenable pour récompenser le dévouement des hommes


auxquels il était accordé.
Le mariage étant un moyen de promotion sociale, l’une des conditions
nécessaires pour accéder au cercle des responsables, on comprend qu’il
était une étape de la vie qui préoccupait. Tout moyen permettant d’y
parvenir était accepté. Le mariage avec une captive comportait quelques
avantages. En la femme esclave, l’homme avait une épouse docile. En
outre il était dispensé de la dot et des différentes prestations de services
inhérentes au mariage avec une femme libre. Le mari avait sur cette épouse
une autorité incontestée.
L’acquisition des femmes répondait à un besoin social : accroître la
famille par la maternité ; d’où leur importante fonction de reproductrice.
C’est cet intérêt que les populations du Nord-Nuna trouvaient dans l’es-
clavage et que Emmanuel Bayili a relevé en disant : « les populations qui
ne pratiquaient pas un commerce spéculatif achetaient des esclaves pour
assurer le patrimoine humain de la communauté au sein de laquelle ils
étaient intégrés »32.
Avoir des esclaves femmes était commandé par la multitude des tâches
domestiques réservées aux femmes généralement. La répartition des tâches
selon le sexe, laissait aux femmes celles qui étaient considérées comme
tâches féminines. Ce sont les tâches relatives à la cuisine, à l’entretien des
enfants, la lessive, le ménage. A celles-ci s’ajoutaient celles de l’artisanat à
savoir filer le coton, la confection des paniers, la poterie, etc.33. Les femmes
esclaves étaient une main-d’œuvre que l’on pouvait employer à volonté
pour ces diverses activités vu leur docilité. Elles étaient particulièrement
recherchées pour la cour des chefs qui en distribuaient à leurs épouses
pour les tâches domestiques34. Chez les Peuls convaincus d’être une ethnie
de nobles, le travail manuel était avilissant. Leurs épouses devaient en être
préservées ; d’où l’utilisation massive des captives aux tâches domestiques
et autres exigeant de la peine. Le rôle des enfants esclaves au plan social
est le même que les enfants libres. Ce rôle est déterminé par celui de la
famille à cette époque. Avant son adhésion à l’économie monétaire, la
première richesse à acquérir pour l’Africain était la famille. Plus le nombre
de ceux qui la constituaient était élevé, plus le père était en vue35. Ceci
était compris comme une grâce divine ; donc une richesse bénie. L’enfant
était la vraie richesse36. Outre les enfants acquis naturellement qui en
donnaient la dimension, il y avait ceux que l’esclavage permettait d’ac-
quérir. La captivité était le seul processus par lequel, comme le dit le titre
de l’ouvrage de Claude Meillassoux, l’Homme pouvait donner naissance37.
L’achat d’esclaves par les Dagara, une société égalitaire, répondait selon
l’enquête menée par le Père Hébert, à ce besoin social à savoir constituer
une famille importante38. Le bénéfice social de l’acquisition des esclaves

32 Bayili E., Les populations Nord-Nuna (Haute-Volta) des origines à 1920. Thèse, 3e cycle, p. 153.
33 Robertson Cl. C., op. cit., p. 127.
34 Tambaro Ayali Yonli, Fada le 13 août 2008.
35 Zagré, A., Le système des valeurs traditionnelles moose face au changement et développement, T1, les
valeurs traditionnelles moose, thèse de doctorat d’Etat en sociologie, Nice, 1982, p. 105.
36 Ouédraogo, H., Richesse et société chez les Moose de Ouagadougou – De la fin du XVIe siècle à 1908, p. 97.
37 Meillassoux, Cl., L’anthropologie de l’esclavage, le ventre de fer et d’argent, PUF, p. 19.
38 R. P. Hébert, Les Dagara, document dactylographie, p. 9.

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enfants justifiait l’attribution du patronyme du maître à ces derniers. Ceci


permet d’admettre que ceux-ci avaient bénéficié d’une certaine intégration
dans la famille du maître39. Si leur valeur d’usage fondait leur importance
qui donne la raison pour laquelle leur acquisition n’était pas banale, leur
valeur marchande était bien comprise de tous.

3.2. La valeur marchande des femmes esclaves

Compte tenu de la qualité de la femme esclave comme main-d’œuvre et


de la possibilité d’en faire une épouse pour agrandir la famille, elle avait
une valeur marchande importante.
A ce propos, au bout de son enquête concernant les esclaves et les
cauris en Afrique occidentale à l’époque précoloniale, Félix A. IROKO est
parvenu au constat qu’il a donné ainsi : « Un examen attentif des prix
des esclaves en cauris en Afrique occidentale précoloniale permet de faire
deux remarques : ils sont souvent, à quelques exceptions près, plus élevés
dans les régions côtières qu’à l’intérieur du continent ; les femmes coûtent
généralement plus cher que les hommes »40. Par Louis Tauxier, adminis-
trateur du cercle de Léo en 1909 (sud du Burkina Faso) nous avons de la
précision concernant la différence entre la valeur marchande de l’esclave
homme et celle de l’esclave femme selon les transactions des Zaberma dans
la deuxième moitié du XIXe siècle. Ces pillards qui ont écumé les régions
du Burkina allant du Sud au Centre-Ouest, vendaient leurs prises aux
marchands Yarsé, Ouala, Dafing, Haoussa et Yoruba en tenant compte
du sexe et de l’âge. Ainsi une fille de 15 ans était vendue à 50 000 cauris,
celle de 18 ans pouvait rapporter 70 000 cauris. Le jeune homme était
vendu à 30 000 et l’homme adulte à 20 00041.
Le commerce des esclaves en Afrique après l’abolition de la traite
négrière transatlantique était lucratif. C’est ce qui expliquait le regain de
vitalité du commerce entre l’Afrique Subsaharienne et certaines régions
du Magrheb. Les gains que la vente des esclaves amenés des régions du
Sud permettait d’engranger sur les marchés de la zone sahélienne étaient
stimulants. C’est ce que nous apprend un rapport du commandant du
cercle de Djenné daté du 10 août 1894 à propos des esclaves que des
marchands avaient obtenus à Ouarkoye (région bwa) et à Bobo. Jusqu’à
dix ans, nous dit-ils, les enfants de l’un et de l’autre sexe étaient vendus de
30 000 à 60 000 cauris. L’homme adulte était cédé contre 80 000 cauris.
Quant à la jeune fille, le prix oscillait entre 100 000 et 140 000 cauris42.
Quand un père de famille était réduit à vendre un des siens pour
sortir d’une situation périlleuse, son choix était porté le plus souvent sur
une fille. La vente des personnes occasionnée par les famines à l’époque
précoloniale a concerné particulièrement les filles car les prix pour lesquels
elles étaient cédées étaient supérieurs à ceux des garçons. En 1908 la
famine qui sévissait dans le Mogho central (royaume de Ouagadougou)
avait pris de l’ampleur. Le 11 mai de cette année noire est conduite au

39 Bazemo, M., Escalves et Esclavage dans les anciens pays du Burkina Faso, l’Harmattan, p. 129.
40 IROKO A.F. – Cauris et esclaves en Afrique occidentale entre le XVIe et le XIXe siècles. De la traite à
l’esclavage – Actes du colloque international sur la traite des Noirs, T1, Nantes, 1985, p. 198.
41 Tauxier L. – Le Noir du Soudan, pays mossi et gourounsi, Paris, Larose, 1912, p. 141.
42 A.N.S. K14 – Rapport sur la captivité – Djenné le 10 août 1894.

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poste de la mission catholique de Ouagadougou une fille qui est proposée


aux missionnaires contre 4 000 cauris43. Un garçon n’aurait pas été autant
évalué. L’acquittement de l’impôt en francs fut souvent au prix de la liberté
des filles. Les missionnaires catholiques dont des préoccupations sociales
était l’émancipation de la femme n’ont pas manqué de relever ce traitement
qui en disait beaucoup sur la considération qui lui était accordée. En 1933,
au Mohgo central, pressés par les chefs traditionnels devenus des agents
auxiliaires dans l’administration coloniale, les gens proposent tout à la
vente, nous disent les missionnaires en attirant l’attention sur la vente
des femmes particulièrement. « En brousse, le trafic des femmes a battu
son plein et elles ont été vendues à l’instar des vaches et des poules de
leurs propriétaires »44. Ce traitement nous rappelle qu’en Afrique noire
précoloniale, les enfants et les filles particulièrement étaient des biens
dont les propriétaires pouvaient se servir comme tels en cas de nécessité.
Ainsi perçues, les filles réduites en servitude et qui parvenaient aux mains
des chefs étaient employées pour entretenir leurs relations personnelles.

IV. LES FEMMES ESCLAVES POUR LA DEMONSTRATION DE LA


GENEROSITE DES CHEFS

Selon la compréhension que les gens des sociétés précoloniales du Bur-


kina Faso construites autour d’une autorité centrale avaient du pouvoir
politique, son exercice exige des qualités morales. Celles-ci faisaient de
celui qui était retenu pour être le chef non un dominateur mais un guide
sage. L’une de ces qualités devait être sa disposition à donner, à secourir le
nécessiteux. Il lui était aisé d’être ainsi car le pouvoir dont il était investi ne
pouvait être exercé sans de la suprématie sur les sujets ; chose que fondait
la richesse. C’est pourquoi chez les Moosé, comme l’a dit Honoré Ouédraogo
« il était inconcevable qu’un naaba (chef) soit pauvre »45. Le pouvoir appelle
la richesse dont il a besoin pour se fortifier. Comment s’en servait-il ?
Chez les Moosé, nous apprend Samuel Salo, la générosité des gens du
pouvoir participe « d’un art de vivre noblement. Le pouvoir donne (naam ka
bedié) »46. Par les redevances coutumières versées en nature (vivres, animaux,
ect.) et/ou en espèces (cauris), le butin de guerre et celui des razzias dont
une partie importante était constituée de femmes, les gens du pouvoir s’enri-
chissaient. Chez les Moosé notamment, les femmes ainsi acquises servaient
à faire montre de la prodigalité des chefs à l’endroit de leurs courtisans. Par
ce genre de générosité, les chefs moosé renforçaient leur emprise sur les su-
jets. Ils s’assuraient par là des fidélités comme l’a dit Jean-Michel Deveau.
« L’accumulation des femmes permettaient aux souverains d’en distribuer à
leurs compagnons et d’acheter des fidélités à bon compte »47. Le don de femme
était une marque d’amitié suffisamment expressive.
Offrir une femme à un ami était un choix judicieux. Ce don avait la
capacité d’entretenir durablement le lien. Par la maternité attendue de cette
43 Diaire 1900-1910 – Archives de l’évêché de Ouagadougou.
44 Diaire de Ouagadougou, 5 juillet 1933.
45 Ouédraogo H. – Richesse et société chez les Moosé de Wogdgo – De la fin du XVIe siècle à 1908, Mémoire
de maîtrise, Université de Ouagadougou, 2002, p. 110.
46 Salo S. – Recherches sur l’originalité de la résistance des Mossi aux agressions extérieures, 1885-1904 –
Thèse, 3e cycle, Montpellier, 1975, p. 25.
47 Deveau J.M. – op. cit., p. 58.

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femme, le lien d’amitié devait être reproduit. Ainsi elle permettait de l’inscrire
dans une longue durée grâce à la mémoire des uns et des autres. Voici
pourquoi les femmes esclaves étaient distribuées par les chefs. En offrant
trois à Louis Binger, cet étranger venu de loin qui lui avait fait honneur en
lui rendant visite en son lieu d’exil et d’infortune, Bukari Kutu avait voulu
montrer sa disposition à nouer avec lui une amitié qui devait résister à
l’épreuve du temps. Ce cadeau franchement gênant pour le Blanc aurait
beaucoup enthousiasmé un Africain. La culture africaine s’accommodait
de cette pratique socialement et politiquement très importante à l’époque
précoloniale. Les relations étaient ainsi nouées et entretenues.

CONCLUSION

Les femmes et les enfants esclaves ont joué des rôles importants en
Afrique. Lors des razzias ces catégories sociales ont été le plus souvent les
cibles compte tenu de leur faible capacité de résistance et de la diversité
des opportunités de leur capture. Catégories socialement faibles selon
l’idéologie dominante produite par le sexe masculin qui en faisait des
biens participant de sa richesse, les filles et les garçons représentaient
une partie importante de ceux qui étaient vendus et réduits en esclavage
en cas de famine.
Leur acquisition était avantageuse pour plusieurs raisons. Du fait
de leur docilité due à l’âge des uns, de l’esprit de soumission acquis
par l’éducation et de l’ignorance géographique de tous, ce système de
dépendance qu’était l’esclavage connaissait la stabilité. L’âge des enfants
facilitait leur intégration. Celle des femmes était aisément réalisée par le
mariage qui produit, grâce à la maternité, de fortes attaches avec le maître.
Ce traitement des enfants et des femmes esclaves ainsi absorbés par les
familles qui les avaient accueillis contribuait à donner en Afrique ce qu’on
a caractérisé d’esclavage de case, entendu au sens de famille.
Attaché à la famille du maître comme ils l’étaient, il n’y avait plus pour
eux une alternative de cadre de vie. C’est pourquoi la portée du décret du 12
décembre 1905 par lequel le gouvernement français abolissait l’esclavage
dans ses colonnes de l’AOF et de l’AEF était limitée pour les femmes et
ceux qui avaient été réduits à la servitude dès l’enfance. A la suite de ce
décret, ceux auxquels il apportait la liberté pouvaient rentrer chez eux.
Pour les femmes et ceux qui avaient grandi dans l’esclavage, une autre
chaîne les a retenus là où ils étaient ; une chaîne sentimentale. Ceci n’a
pas pour autant effacé la macule de l’esclavage ; d’où la sensibilité du
thème de l’esclavage local qui explique en partie le silence des historiens
africains à son propos.
Dans son ouvrage « Histoire de l’Afrique noire d’hier à demain », Ki-
Zerbo a dit : « En Afrique plus qu’ailleurs, nous marchons sur notre passé
enfoui. La majeure partie de l’histoire africaine est enterrée »48. La situation
a beaucoup évolué grâce au travail des historiens africains et africanistes.
Cependant il y a des portions qui sont à peine portées en surface. L’escla-
vage local en Afrique en fait partie.

48 Ki-Zerbo, op. cit., p. 39.

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BIBLIOGRAPHIE
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SOURCES

I. Archives
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A.N.S. – série K14 – Rapport sur la captivité – Djenné le 10 août 1894.
A.N.S. – série K15 - Renseignement sur une vente d’esclaves au Gourounsi.
A.N.S. – série K17 – Chapitre III – Enquête sur la captivité en A.O.F, 1905.
A.N.S. – série K19 – Rapport du capitaine Noiré, commandant du cercle du Yatenga
au sujet de la traite des hommes dans le cercle.
A.N.S. – série K19 – A.O.F – 2e territoire militaire, Résidence du Mossi.
A.N.S. – série K19 – A.O.F – 2e territoire militaire, cercle du Lobi, circonscription
de Dédougou.
Archives de l’évêché de Ouagadougou – Diaire 1900-1910.
Archives de l’évêché de Ouagadougou – Diaire de Ouagadougou, 5 juillet 1933.

II. Sources orales

Nom et prénoms Fonction Age Lieu Date


SANOU Moumouni Cultivateur 75 ans Bobo 18.03.2002
SANOU Seydou Cultivateur 70 ans Bobo 18.03.2002
COMBARY Michel Instituteur retraité 72 ans Fada 21.07.2008
DEMBELE Sina Cultivateur 60 ans Dédougou 25.07.2008
ALI Inoussa Cultivateur 82 ans Mangani 25.07.2008
DAKOUO Sylvie Ménagère 70 ans Doumbala 28.07.2008
DEMBELE Bakary Griot 48 ans Djibasso 05.08.2008
YONLI Tambaro Ayali Chef des palefreniers Fada 13.08.2008

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