Synthèse : « La justice est-elle une affaire d’Etat ?
La justice est d’abord une notion morale, qui concerne l’individu dans ses rapports
avec les autres. Elle peut donc se définir comme une vertu morale, une disposition à agir
selon les exigences de sa conscience, dans le respect de ses obligations. Pour Platon, cette
disposition repose sur une bonne constitution psychique, une bonne ordonnance de son âme.
Une âme juste est une âme équilibrée, dans laquelle la fonction raisonnante commande aux
deux autres : la fonction thymotique (colère, courage, ardeur), et la fonction désirante. Un
homme juste est aussi un homme libre et heureux, et par suite, il vaut mieux subir une
injustice que la commettre.
Le mot « justice » désigne aussi une institution politique, l’institution judiciaire : un
ensemble de magistrats qui sont les gardiens des lois, et dont les décisions visent à corriger les
torts engendrés par les injustices commises. Elle fait partie de cet ensemble d’institutions
qu’on appelle l’Etat.
L’Etat est l’organe du pouvoir politique. Il est constitué par un ensemble d’institutions
chargées de l’organisation et du fonctionnement de la société.
Introduction : On dit parfois, pour relativiser l’importance d’un problème : « Ce n’est pas une
affaire d’Etat ». Or on ne saurait minimiser l’importance de la justice. « Crois-tu donc avoir
entrepris de définir un sujet de peu d’importance, demande Socrate à Thrasymaque dans La
République, et non la règle de l’existence entière, celle que chacun de nous doit suivre ? »
Faut-il dès lors en faire « l’affaire de l’État », une de ses prérogatives exclusives, ou la justice
est-elle une affaire trop sérieuse pour la confier exclusivement à un État, qui peut certes
définir ce qui est légal, mais non déterminer ce qui est légitime ou non ?
I. En pratique, il est nécessaire de déléguer une partie de l’exercice de la justice à l’Etat.
a) Sans une justice pénale, la vendetta.
La justice ne peut exister dans une société où chacun peut se faire « justice soi-même »,
autrement dit se venger.
Hegel, entre autres, a bien souligné la différence entre vengeance et punition.
Il est donc nécessaire de confier l’exercice de la justice à un tiers, une institution qui aurait
pour fonction de faire respecter les lois et de punir les transgressions. Or telle est bien une des
prérogatives fondamentales de l’Etat.
Pour ce faire, il faut que l’Etat dispose d’un bras armé, d’une force publique nettement
supérieure à celle de tout particulier (individu ou groupe). Une décision de justice ne peut
s’appliquer sans de puissants moyens de contrainte, exercés par des organes légaux tels que
les huissiers ou la police.
b) La fonction pacificatrice de l’Etat
L’exercice de cette fonction pénale n’est possible que si l’autorité d’un pouvoir souverain est
affirmée sur un territoire, auquel est confié, selon la formule de Weber, le « monopole de la
violence physique légitime. » L’exercice de la justice ne peut avoir lieu sans que la vie sociale
soit pacifiée par l’autorité et l’administration d’un Etat. Sinon, c’est l’état de nature, c’est-à-
dire « la guerre de tous contre tous » (Hobbes)
Pour que la justice puisse être rendue, il faut donc un Etat fort, et même, pour Hobbes, un Etat
qui dispose d’un pouvoir absolu. Selon ce penseur que l’on considère comme le premier
théoricien de l’Etat moderne, la légitimité de ce pouvoir absolu repose sur un pacte social,
dont les termes sont les suivants : chacun s’engage à renoncer à son indépendance première,
et à exercer sa puissance sur autrui, à condition que tous en fassent de même.
Ainsi nous donnons raison à Valéry, « si [l’Etat] est faible nous périssons ». Toutefois la
citation complète commence par l’affirmation : « Si l’Etat est fort il nous écrase ». Peut-on
vraiment se reposer entièrement sur l’Etat pour assurer la justice, et régir l’ensemble de nos
existences ?
II. En théorie, la justice est l’affaire de tous.
a) Le risque du despotisme avec un pouvoir tutélaire
Si la justice pénale et civile est l’affaire de l’État, il y a d’autres questions de justice qui
relèvent de l’équité et ne sont pas exclusivement une affaire d’Etat. Ainsi la justice
distributive/sociale doit impliquer la société civile : à chacun selon ses besoins ? son mérite ?
ou faut-il laisser faire le marché ? Souhaiter une extension des prérogatives de l’État nous
exposerait au péril d’une forme de « despotisme doux », démocratique, que Tocqueville
prévoyait déjà dans De la démocratie en Amérique.
Kant dénonçait ainsi le caractère despotique d’un Etat paternaliste, qui prétendrait faire le
bonheur des individus. L’Etat ne saurait définir le bonheur, et pas davantage le juste et
l’injuste.
b) La justice est un idéal supérieur à la sphère d’action de l’Etat.
Si on délègue à l’Etat l’exercice factuel de la justice, il ne lui revient pas de définir le juste et
l’injuste. La République de Platon, gouvernée par des philosophes (qui ont vu l’idée du bien,
et donc savent ce qu’est la justice), est une utopie. Selon les défenseurs de l’idée de droit
naturel (les jusnaturalistes), les normes de la société, son droit positif, ne peuvent servir de
référence ultime pour juger ce qui est juste ou non. Comme le souligne Léo Strauss, « il est
évident qu’il est parfaitement sensé et parfois même nécessaire de parler de lois ou de
décisions injustes ». Par ex : les lois du régime de Vichy. Pour avoir un recul critique sur les
lois positives, et les faire évoluer vers plus de justice, il est donc nécessaire d’avoir un critère
universel, qui ne soit pas propre à une société particulière, pour les évaluer. Ce critère, c’est
l’idée de droit naturel
III. Pour éviter que l’Etat ne s’approprie la justice, la séparation des pouvoirs.
a) Si la justice est une affaire de l’Etat, un Etat bien constitué n’a pas tous les droits.
Pour éviter la confiscation du pouvoir et par suite, la suppression des libertés individuelles, il
faut, selon le mot de Montesquieu dans L’esprit des lois, « que le pouvoir arrête le pouvoir ».
Le premier garde-fou se trouve dans une constitution qui définit la distribution des pouvoirs,
confiés à des organes différents qui se contrôlent les uns les autres.
b) Dans un Etat de droit, l’Etat est lui-même un justiciable.
Il est soumis à des exigences de publicité. Par exemple, les procès sont normalement ouverts
au public, et même si ce n’est pas le cas, les décisions sont rendues publiques.
L’Etat est aussi, en tant que membre de la société internationale, soumis à des juridictions
internationales (CEDH, Cour internationale de justice).
Conclusion : La justice est une affaire d’État non pas au sens où les États peuvent en disposer
à leur guise, mais parce qu’ils sont responsables de l’exercice d’une grande partie de la justice
(pénale, civile...) et aussi parce qu’ils doivent s’organiser de façon interne pour exercer la
justice sans se l’approprier, et ainsi garantir une forme d’indépendance de la justice.
C’est dire que plus profondément, que la justice est l’affaire de tous : si les États, en
pratique, jouent un rôle essentiel dans la réalisation de la justice, il revient aux citoyens, aux
associations, au public, de veiller à ce que les États ne trahissent pas les idéaux desquels ils
tirent une partie de leur légitimité.