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Les Erreurs de Maman

Le roman 'Les Erreurs de Maman' suit M. Biva, un homme de 73 ans, qui découvre sa femme Danielle en pleine infidélité le jour de son anniversaire, ce qui provoque une crise cardiaque. Alors qu'il est transporté à l'hôpital, Danielle, dévastée, attend des nouvelles de son mari tout en gérant la situation avec leurs enfants. Le récit explore les thèmes de l'amour, de la trahison et des conséquences des choix de vie.

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Les Erreurs de Maman

Le roman 'Les Erreurs de Maman' suit M. Biva, un homme de 73 ans, qui découvre sa femme Danielle en pleine infidélité le jour de son anniversaire, ce qui provoque une crise cardiaque. Alors qu'il est transporté à l'hôpital, Danielle, dévastée, attend des nouvelles de son mari tout en gérant la situation avec leurs enfants. Le récit explore les thèmes de l'amour, de la trahison et des conséquences des choix de vie.

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Josselin KALLA

LES ERREURS DE MAMAN

3e édition

NEI-CEDA
01 B.P. 1818 Abidjan 01
Côte d'Ivoire

À
Naomie et Johnson Kalla, mes parents,
et Ebeny Kalla, mon frère, dont je suis
séparé depuis cinq ans.

o *

À
Alvine Kalla, Nadine Towé, Christiane
Doualla, Anne-Laure Koum, Wilfried
Sézan, et à tous ceux qui, de près ou de
loin, ont permis l'élaboration de ce
roman, ma profonde gratitude.

1
En sortant de l'ascenseur ce matin-là,
M. Biva rayonnait. Cétait le jour de ses soixante-
treize ans mais il semblait en avoir quarante. Il
portait un énorme bouquet de fleurs et un
volumineux paquet artistiquement enveloppé de
papier cadeau. Le dos voûté, la démarche lourde
et hésitante, le vieil homme progressait
péniblement dans le couloir. Il croisa un employé
très élégant, les bras chargés de documents, qui
l'interpella :
• Bonjour monsieur Biva. Avez-vous fait bon

voyage ?
• Si on ignore la tache de vin sur mon pantalon,

oui. Très distraites, ces hôtesses.


Ma femme est-elle là ?
• Oui monsieur, dans son bureau.

• Bien.

M. Biva poursuivit lentement son chemin dans le


couloir. Il tourna à gauche et arriva devant une
porte qu'un planton s'empressa d'ouvrir.
• Bonjour monsieur Biva.

• Bonjour, répondit le vieillard en entrant.

Il arriva alors dans une sorte de hall avec plusieurs


portes à gauche et à droite, et se dirigea vers la
dernière de gauche qu'il ouvrit avec quelques
difficultés à cause de ses volumineux paquets. Il
n'acceptait jamais d'être allégé du poids de ses
bagages et ses employés avaient depuis
longtemps cessé de se proposer. Le bureau était
désert. Personne.
À part l'ordinateur allumé qui laissait échapper de
faibles "bips," rien. M. Biva, encore sur le pas de la
porte, parcourut la salle du regard. "Où peut-elle
bien être ? se demanda-t-il." Il entra finalement et
se dirigea vers la table pour y déposer son présent
et les fleurs qui devenaient un réel poids pour lui. Il
s'en était à peine débarrassé qu'il perçut de légers
gémissements venant de la pièce voisine. Il se
dirigea vers la porte entrouverte des toilettes et
découvrit alors exactement ce qu'il n'aurait jamais
souhaité voir de sa vie tout entière. Là devant lui,
derrière cette porte entrebâillée, Danielle, sa
femme, s'offrait entièrement à un homme qui
semblait très bien assumer. Sans se soucier de
l'endroit à la fois peu approprié et incon-fortable, ils
faisaient l'amour le plus tendre ment du monde. M.
Biva poussa lentement la porte et l'ouvrit
complètement. À sa vue, Danielle et son amant se
séparèrent brus quement et se rhabillèrent
précipitamment.
sous le regard silencieux du vieil homme.
- Ah, c'est toi, chéri ? Je... heu... Je ne t'attendais
pas aujourd'hui, enfin, je veux dire... balbutia la
femme en s'habillant.
Joyeux anniversaire, chéri.
- Vous êtes renvoyé, monsieur Dick. Et toi aussi,
Danielle, déclara doucement le fondateur de
l'entreprise informatique
BIVA & CO.
Il éleva la voix :
- Alors, c'est à cela que vous servent vos diplômes
de marketing, monsieur Dick ? Je savais bien que
j'avais tort de vous faire confiance, à tous les deux
! Je le pressentais depuis le début ! Vous n'êtes
que des bons à rien ! Parfaitement, des déchets !
Et croyez-moi, si je vous le dis ainsi, c'est que j'ai
encore un peu de respect pour vous, parce qu'en
fait, vous êtes pires ! Vous êtes des... des... Aah !
Aah !...
L'homme s'adossa soudain à la porte, les mains
sur le cœur. De toute évidence, il se trouvait mal,
ce qui ne l'empêcha pas de conserver un regard
méprisant sur sa femme et son amant
complètement habillés maintenant.
• Chéri, ça ne va pas ? demanda Danielle.

• Monsieur Biva ? interrogea M. Dick.

M. Biva glissa lentement sur le bois de la porte et


s'écroula, sous le regard écarquillé des deux
amants qui se précipitèrent vers lui.
-Monsieur Biva ! Monsieur Biva ! répétait
Dick en giflant légèrement son patron.
- Chéri ! Chéri ? Chéri ! s'inquiéta Danielle en
voyant son mari sans réaction.
Au secours, à l'aide ! Quelqu'un ! se mit-elle à crier
!
Finalement, quelques employés entrèrent en
courant dans le bureau, et se baissèrent tous vers
M. Biva inanimé.
• Que s'est-il passé ? demanda quelqu'un en se

penchant.
• Il a eu une attaque. Il faut appeler une

ambulance. Vite, une ambulance ! cria


Danielle.
Une secrétaire décrocha précipitamment le
téléphone posé sur la table près de l'ordi-nateur, et
composa le numéro des urgences.
Dans l'ambulance, l'empressement dont faisaient
preuve les médecins, ajoutait à l'inquiétude de
Danielle face à son vieux mari évanoui. Il était
exactement de trente-huit ans son aîné, d'autant
plus précisément qu'elle-même fêtait ce jour-là ses
trente-cing ans. D'ailleurs, ne s'étaient-ils pas
rencontrés chez un pâtissier où M. Biva était passé
retirer lui-même son énorme gâteau d'anniversaire
? Juste à côté de lui, celui de Danielle Était encore
plus gros, mais elle avait dû faire de grandes
économies pour se l'offrir, alors que l'autre client
pouvait en acheter encore une centaine du même
genre. En attendant de régler les factures, ils
étaient debout l’un près de l'autre devant le
comptoir, et se regardaient de temps à autre sans
mot dire.
• Vous êtes née un six novembre, vous aussi ?

demanda-t-il finalement.
• Oui, tout comme vous, monsieur Biva.
• Comment connaissez-vous mon nom ?
• Voyons, toute la ville vous connaît. On ne voit

que vous à la télévision. J'ai dû user de


beaucoup de sang-froid pour ne pas vous
demander un autographe.
M. Biva éclata de rire. Comment pouvait-il s'en
empêcher devant la franchise de la jeune femme ?
La coïncidence de leurs anniversaires l'amusa
tellement qu'il régla les deux factures. La même
coïncidence les rapprocha si bien qu'ils firent la
fête ensemble. Une fête qui continua un peu plus
tard devant le maire et quelques témoins, malgré
les deux merveilleux enfants qu'elle avait eus
plusieurs années auparavant :
Antonie, alors âgée de cinq ans, et Fritz, un an.
Jacques Biva les avait tout de suite adoptés
comme s'ils étaient les siens. C'était un mari
merveilleux et Danielle l'aimait éperdument. C'est à
tout cela qu'elle repensait aujourd'hui, dix ans plus
tard, dans cette ambulance où son mari ne
semblait pas vouloir se décider à donner signe de
vie. Un masque à oxygène lui était plaqué sur la
bouche et le nez. Des perfusions lui distillaient des
médicaments dans les veines. Les médecins
essayaient de le réanimer à l'aide de plusieurs
appareils que Danielle ne connaissait pas, tout en
conjuguant de nombreux médicaux auxquels elle
ne
termes comprenait goutte.
-Sauvez-le. Je vous en supplie, sauvez-le,
s'évertuait-elle à murmurer, des larmes plein les
yeux.
Dans les couloirs de l'hôpital, les médecins avaient
redoublé de promptitude. Ils poussaient le pauvre
M. Biva sur une civière.
Danielle les suivit de près jusqu'à la porte de la
salle de réanimation où le docteur Bolan lui barra
soudain le chemin.
- Je suis désolé, madame Biva, mais vous allez
devoir attendre à l'extérieur. Je vous tiendrai
informée.
L'homme en blouse blanche referma ensuite la
porte au nez de la jeune femme qui sentit soudain
peser autour d'elle, un silence et un vide
insupportables. L'homme qui l'avait toujours
soutenue dans ce genre de circonstances était
inconscient, derrièr cette porte. Et soudain, la
solitude. Danielle alla lentement s'asseoir sur un
banc dans le couloir, et éclata en sanglots en se
prenant la tête entre les mains.
d'homme.
- Café ? proposa soudain une voix d’homme.
Danielle leva les yeux et aperçut une tasse de café
juste sous son nez. Devant elle, un inconnu qui
tenait un gobelet et la dévisageait doucement.
Sans répondre, elle saisit la tasse qu'il lui tendait et
le bel inconnu s'assit à côté d'elle.
- Je comprends parfaitement combien ce qui vous
arrive peut être terrible, madame Biva et je suis
sincèrement désolé.
Je souhaite vivement que tout s'arrange au plus
vite; autrement, ce sont des mois et des mois de
mon dur travail qui tombent à l'eau.
Danielle qui ne comprenait pas grand-chose lança
un regard plutôt interrogateur à l'inconnu.
- Oh oui, pardon, se ressaisit celui-ci. Je m'appelle
Serge Gotha. Je suis journaliste au Quotidien et
voilà bientôt cinq mois que je prépare un article sur
les multimilliardaires de la région. J'ai pu réunir le
maximum d'informations sur votre mari, mais il me
manque toujours l'interview. Nos rendez-vous ont
été douze fois annulés. Il est toujours parti. Difficile
d'obtenir un entretien.
Danielle, restée muette jusqu'ici, balaya ses
larmes du revers de la main avant d'avaler une
gorgée de café. Le journaliste la regarda faire,
silencieux.
- Oui, vous avez entièrement raison, remarqua
l'homme en se levant. Le moment est plutôt mal
choisi pour ce genre de conversation. Toujours
est-il que je pourrais quand même avoir besoin de
vous pour la suite de mon article. Tenez, voici ma
carte. Appelez-moi si vous avez besoin de quoi
que ce soit.
"Qu'il est grossier et inhumain ! pensa
Danielle. Parler d'un vulgaire article de journal au
moment même où la vie et la mort se disputent le
corps de l'homme qu'elle a promis devant témoins,
d'aimer pour le pire aussi." Elle faillit bien
prononcer plusieurs fois le mot "salaud" mais ses
lèvres restèrent closes. Aussi, refusa-t-elle de
saisir la carte qui lui était tendue. L'homme posa
lentement la carte sur le banc à côté d'elle, sa
tasse de café dessus, et un mouchoir en papier
blanc à côté. Il s'éloigna ensuite à pas lents et
disparut au fond du couloir, sous le regard ébahi
de Danielle qui se décida enfin à bouger. Elle posa
sa tasse, saisit le mouchoir qu'elle se passa
aussitôt sur les lèvres, et prit la carte qu'elle
examina brièvement. Elle jeta soudain un coup
d'oeil à Sa montre : treize heures trente-cinq. "Ils
sont encore à la maison".
›pensa-t-elle en se levant.
La jeune femme marcha à pas rapides et s'
engouffra dans l'ascenseur.
Quelques étages plus bas, elle se retrouva dans
une salle où plusieurs infirmiers et médecins
allaient et venaient. Elle se dirigea vers une
hôtesse qui semblait écrire derrière un comptoir.
• Le téléphone, s'il vous plaît.

• Tout de suite, madame Biva, répondit-elle en

posant le téléphone sur le comptoir.


• Merci, répondit Danielle en décrochant le

combiné.
Dans une très grande et très luxueuse résidence
de la ville, le téléphone sonna soudain. Une vieille
dame qui habillait un bébé d'à peine un an, se
précipita sur l'appareil.
• Allo ?

• Allo Cécile, c'est Danielle. Les enfants sont-ils

encore là ?
• Oui Madame, mais ils s'en vont bientôt. Ils sont

déjà prêts et le chauffeur les attend. Comment


va Monsieur ?
Une jeune fille de quinze ans et un garçon de onze
ans pénétrèrent dans la pièce et s'arrêtèrent à côté
de la vieille dame.
• Je ne sais pas encore, Cécile. Passe-moi

Antonie, s'il te plaît.


• Oui Madame. C'est ta mère, Antonie, annonça

Cécile en tendant le combiné à la jeune fille


qui le prit aussitôt.
• Allo, maman ?

• Antonie ma chérie, vous n'êtes pas encore à

l'école ?

- On y allait. Comment va papa ?


Danielle se sécha les joues pour la millième fois au
moins avant de répondre.
• Je ne sais pas encore, chérie. Il est en

réanimation.
• Oh maman, c'est terrible !

• Je le sais, mon ange. Je sais. Fritz est là ?

• Oui, juste à côté.

• Et Ludovic ?
Antonie leva les yeux et vit le bébé qui s'amusait
avec Cécile, non loin.
• Il va bien, maman.

• Très bien. Antonie, tu prends soin de tes petits

frères. Moi, je vais rester ici pour attendre la


suite. Je ne sais pas combien de temps cela
peut durer.
• Bien maman.

• Embrasse tes frères de ma part. À tout

à l'heure.
- Bye, maman.
Quand Danielle reprit sa place dans le couloir, un
médecin, sorti de la salle de réanimation, vint vers
elle. Elle se leva brus quement en le voyant.
• Alors, comment va-t-il, docteur ?

• Il est encore inconscient, mais le coeur a

repris.
• Il s'en sortira, vous croyez ?

Il est encore trop tôt pour se prononcer mais il y a


de fortes chances que oui. Voilà
des années que je lui propose une greffe du cœur
mais il est têtu comme une mule. Vous devriez en
discuter avec lui, madame.
Si elle pouvait lui parler, c'est qu'il y avait encore
un espoir et Danielle s'accrocha à cette idée.
• Je peux le voir ?

• Oui, bien sûr. Je l'ai fait transférer à la

chambre 86 à l'étage au-dessus. Allez-y.


Passez par là, vous y serez plus vite.
- Merci docteur.
Elle se hâta vers la direction indiquée : la porte par
laquelle était venu le médecin.
Dans la chambre 86, M. Biva était couché,
inconscient et les yeux hermétiquement fermés.
Des tuyaux étaient branchés dans son corps et
plusieurs écrans sur lesquels défilaient des
courbes lumineuses, laissaient échapper des
"bips-bips" constants. Danielle avança lentement
vers son mari, au milieu de toute cette ambiance
médicale impres-sionnante.
- Oh mon Dieu, Jacques ! murmura-t-elle la gorge
serrée, en regardant son mari.
Pardon Jacques. Mille fois pardon. Surtout ne me
quitte pas. Jacques chéri, je t'en supplie, ne me
quitte pas.
Elle s'essuya de nouveau les joues qui furent
aussitôt mouillées par deux autres larmes qui y
roulèrent.
• Il s'en sortira certainement, émit soudain une

voix derrière la jeune femme qui se retourna,


et vit le docteur Bolan. Le plus dur est passé.
Vous devriez aller vous reposer, madame
Biva.
• Non, je vais attendre qu'il se réveille.

• Oui, mais je ne sais pas combien de temps

cela prendra. Je vais déjeuner.


Voulez-vous venir avec moi ?
• Non, merci docteur. Je préfère rester auprès

de mon époux.
• Comme vous voudrez, madame Biva. À tout à
l'heure sans doute.
Le médecin quitta la pièce, y laissant
Danielle qui s'assit sur le lit près de son mari et
versa toutes les larmes de son corps.
De nombreuses heures s'écoulèrent.
De longues heures pendant lesquelles les
infirmières venaient vérifier le bon fonctionnement
des appareils, à peu près tous les quarts d'heure.
Danielle était maintenant installée dans un fauteuil
non loin du lit.
Elle avait fini par s'endormir. La salle devenait de
plus en plus sombre car le soir tombait. Soudain,
on entendit des pas qui s'approchaient. La porte
s'ouvrit. L'homme activa un interrupteur et éclaira
la chambre. Danielle se réveilla en sursaut et vit le
médecin dont elle avait refusé l'invitation quelques
heures plus tôt.
- Ah, c'est vous, docteur Bolan ?
• Je vous avais pourtant conseillé un peu de

repos, madame Biva.


• Inutile de me dire où je me trouve, docteur

Bolan, déclara soudain M. Biva de son lit de


malade. Je le sais parfaitement.
Le médecin et la femme se précipitèrent vers le
malade.
• Chéri, tu es réveillé ? demanda Danielle.

• Je suis content de vous entendre, avoua le

médecin soulagé, en palpant attentivement


certaines parties du corps de son patient avant
d'ajouter : vous êtes en pleine forme, monsieur
Biva.
Le vieil homme tourna ensuite son regard vers la
droite et rencontra celui de sa femme qui sanglotait
déjà.
• Chéri, je... je..., commença-t-elle.

• Je ne veux pas te voir une seconde de plus !

tempêta le mari.
• Chéri, je t'en prie...

• Je ne veux pas te voir. Docteur Bolan, pouvez-

vous la faire sortir, s'il vous plaît ?


• Chéri, je t'en supplie, il faut que tu m'écoutes.

Il faut que je te parle, insista sa femme en


sanglotant.
• Je refuse de t'écouter ! Docteur Bolan, faites-la

sortir immédiatement ! vociféra le


malade.
- Je t'aime, Jacques, murmura Danielle
en larmes.
- Je vous en prie, madame Biva, intervint le
docteur Bolan en entraînant la pauvre femme à
l'extérieur. Je ne sais pas ce qui se passe, mais il
vaudrait mieux ne pas l'énerver maintenant, il
pourrait rechuter.
Il l'entraîna jusqu'à la porte qu'il referma avant de
revenir vers le lit.
- Passez-moi le téléphone, ordonna M.
Biva.
- Ce n'est pas du tout le moment, monsieur Biva.
Vous devez absolument vous
геро...
• Passez-moi tout de suite ce téléphone, c'est

très urgent !
• Oui, oui d'accord. Mais restez calme, s'il vous

plaît.
Le médecin avait à peine touché l'appareil au
chevet du lit qu'une communication se fit entendre
dun haut-parleur :
« Le docteur Bolan est demandé de toute urgence
au bloc opératoire. Le docteur Bolan est demandé
de toute urgence au bloc opératoire ».
- Tenez, monsieur Biva, dit le docteur en posant
l'appareil sur le lit. Je reviens dans un moment,
ajouta-t-il avant de sortir en courant.
Monsieur Biva décrocha le combiné et composa un
numéro.
Quelques kilomètres plus loin dans la ville, une
grosse Mercedes noire s'arrêta devant l'entrée de
la luxueuse villa des Biva.
À son bord, Tony, le chauffeur, et Antonie et Fritz à
l'arrière. Un gardien en uniforme s'approcha de la
voiture sous la lumière filtrée du crépuscule qui
faisait lentement place à la nuit. Tony descendit la
vitre de sa portière et le gardien se pencha vers lui.
• Mais ouvre donc la porte, bon sang !

• s'irrita le chauffeur. Qu'est-ce que c'est que ce

contrôle ?
• Non Tony, répondit doucement le portier. Nous

ne devons pas laisser entrer les petits. Ordres


de Monsieur.
• Quoi ? s'écria Antonie.
• C'est quoi, cette farce ? demanda Tony en

sortant de la voiture. Tu vas me répondre,


• Lucien ?

• Ce n'est malheureusement pas une farce,

Tony, riposta le gardien en ouvrant la portiere


arrière de la Mercedes. Descendez de là, vous
deux, lança-t-il.
• Mais que t'arrive-t-il, Lucien ? s'étonna

Antonie.
• Je vais te faire renvoyer, tu vas voir, menaça

Fritz.
• Descendez de là, et plus vite que cela !

gronda Lucien.
Les enfants descendirent de la voiture avec leurs
sacs d'écoliers, pendant que Tony allait parler à un
autre gardien en uniforme à la porte.
- Morel, que signifie tout ce manège ?
interrogea-t-1l.
• Je n'y comprends rien, moi non plus, mais ce

sont bien les ordres de Monsieur et il a été


strict.
• Tu peux rentrer la voiture maintenant,

Tony, lança Lucien.


Tony s'éxécuta et rentra la Mercedes dans la
richissime demeure de son patron, Monsieur Biva,
laissant Antonie et Fritz à l'extérieur. Une seconde
Mercedes, décapotable et rouge, celle-là, vint
s'arrêter près des enfants, en bordure de route.
Danielle en descendit précipitamment et se dirigea
vers ses enfants.
• Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Que faites-

vous dehors avec vos effets ?


• Lucien et Morel refusent de nous laisser

entrer, répondit Fritz.


• Lucien, j'exige une bonne explication et tout de

suite !
• Je suis désolé, Madame, mais Monsieur nous

a formellement ordonné de ne laisser entrer ni


vous ni les enfants. C'en est trop, a-t-il précisé.
La grande porte s'ouvrit soudain et la vieille baby-
sitter, Cécile, sortit en poussant un landau dans
lequel le petit Ludovic gesticulait joyeusement.
- Oh ! Madame, c'est terrible ! ajouta Cécile en
pleurnichant. Monsieur a décidé que le petit ne
devait pas passer une minute de plus dans sa
maison. C'est affreux, ce qu'il était sérieux.
Danielle se dirigea précipitamment vers sa voiture
en murmurant :
- Il est devenu complètement fou, celui-là !
Sans ouvrir la portière, elle décrocha le téléphone
de la voiture et se mit à composer un numéro.
Lucien courut aussitôt lui arracher l'appareil des
mains.
• Désolé Madame, mais nous avons ordre de

vous prendre aussi les clés, dit-il en tendant la


main.
• Je ne te le répéterai pas, Lucien, menaça
Danielle. Rends-moi immédiatement ce
téléphone et ôte-toi de mon chemin !
• Maman, que se passe-t-il ? demanda Fritz.

• Ce n'est rien, mon chéri. Tout va bien.

Ôte-toi de là, Lucien !


• Ne m'obligez pas à utiliser la force,

• Madame. J'en ai la permission.

• Tu es renvoyé Lucien, tu m'entends ?

Renvoyé ! s'égosilla Danielle en tendant quand


même la clé à Lucien. Elle allongea ensuite le bras
et retira son sac à main de la voiture. Lucien s'en
empara aussitôt.
- C'est mon sac ; je peux ? demanda
Danielle narquoise.
Il la lâcha lentement.
• Maman, je voudrais savoir ce que signifie tout

ceci ? s'indigna Antonie.


• Ce n'est rien, mon ange. Tout va s'arranger

d'une minute à l'autre.


• Maman, je t'en prie ! insista la jeune fille. Nous

sommes chassés de chez nous sur ordre de


papa et toi tu trouves le moyen de prétendre
que ce n'est rien ?
• Je retourne à l'hôpital, chérie, rassura la mère.

Je vais voir ce qui se passe de plus près. Je


tâcherai aussi de savoir qui sera renvoyé et
qui ne le sera pas, ajouta-t-elle en lançant un
regard plein de mépris et de haine à Lucien qui
faisait démarrer la voiture pour la ranger dans
la grande proprieté.
• Alors, je viens avec toi, décida Antonie.

• Moi aussi, rétorqua Fritz.

• Non les enfants, ce ne sera pas néces-saire.

Attendez-moi sagement ici, je ne serai pas


longue.
• Maman ! insista Antonie.

• Antonie, cela suffit ! hurla la mère. Je vous

demande de m'attendre et c'est ce que vous


ferez ! Surveillez Ludovic.
Elle héla un taxi qui passait par là et s'y engouffra.
Le taxi s'arrêta quelques kilomètres plus loin en
ville, en face d'un grand bâtiment portant les
inscriptions :
"Clinique J. Biva." Danielle en sortit et traversa la
rue, passant entre les voitures.
Elle arriva à l'entrée de l'immeuble où un gardien
lui barra soudain le chemin.
• Je suis désolé, madame Biva, mais je ne peux

pas vous laisser entrer, expliqua celui-ci.


• Quoi ? Elle est bien bonne, celle-là ! Je n'ai

pas le droit d'entrer dans une clinique tout


entière à cause d'un seul malade ?
Non, mais que ne faut-il pas entendre !
• Je suis sincèrement désolé madame, mais les

ordres sont les ordres.


• Très bien, très bien, j'ai compris. Vous êtes

tous des esclaves dans cette ville. Il suffit


d'avoir quelques milliards pour être vénéré
comme un dieu !
Elle quitta le gardien et s'assit sur le rebord d'un
mur non loin. Elle sentait bien qu'elle allait craquer.
Elle ouvrit son sac à main et en tira un mouchoir
en papier. Une carte de visite tomba soudain à ses
pieds.
Elle la ramassa et l'examina.
- Serge Gotha, murmura-t-elle.
Quelques heures plus tard, à l'autre bout de la
ville, Serge Gotha buvait une tasse de café dans
sa cuisine quand l'interphone grésilla soudain. Il
décrocha le combiné.
• Oui, qu'est-ce que c'est ?

• Danielle Biva, répondit une voix de

femme.
L'homme, surpris de la visite, s'empressa d'ouvrir
la porte de sa modeste demeure. I s'arrêta net,
surpris de voir devant lui Danielle précédée d'un
landau dans lequel dormait un bébé. Fritz et
Antonie tenant leurs cartables, l'accompagnaient.
Ils étaient tous debout, immobiles, devant le
journaliste qui les dévisageait longuement sans
mot dire.
2
Danielle savait bien que leur présence dans cette
maison commençait à peser plus lourd que prévu.
Elle voyait clairement aux faits, gestes et dires de
Serge, que le sens de l'hospitalité était à des
dizaines de milliers de lieues. "C'est fou, ce qu'il a
changé ! se disait-elle assez souvent." Elle se
souvenait comme si c'était hier, de cet homme aux
gestes délicats et à l'amabilité débordante qu'elle
avait connu au début, celui qui lui tendait une carte
de visite dans le couloir sombre de la clinique en
lui proposant de l'aide quels que soient ses
problèmes. Il était clair que c'était le même corps
et non pas le même homme qu'elle avait devant
elle dans la cuisine, en cette fin de matinée. Rien
d'étonnant qu'il fût un célibataire aussi convaincu.
"Quelle espèce de femmes pourrait bien le
supporter ? se demandait Danielle." Quand elle
pensait qu'elle était fatiguée, excédée même de
ses remarques désobligeantes après seulement
dix-sept jours de cohabitation, elle imaginait mal
qu'il puisse exister quelque part une femme
capable de partager son quotidien pour la vie. D'un
autre côté, par contre, Danielle savait qu'elle
possédait un atout très sûr, un atout dont elle
comptait se servir le plus longtemps possible :
l'inter-view. Serge Gotha ne vivait plus que pour
cette interview, aussi la jeune femme avait-elle
toujours su en repousser l'échéance, simulant,
souvent à la perfection, de douloureux maux de
tête, larmes à l'appui, ou encore s'occupant de
Ludovic qui avait une subite envie de ressentir
autour de lui la chaleur des bras de sa mère. Bref,
elle s'en était toujours tirée à bon compte.
Malheureusement, au bout d'un certain temps, un
stock d'astuces de ce genre s'épuise, et on se
retrouve à la case départ. Aujourd'hui par exemple,
Danielle n'a pas su se dérober. Elle n'a pas pu
refuser son entretien à un Serge qui, sans que
personne ne l'y ait obligé, s'est gentiment proposé
pour donner son biberon à Ludovic.
Résultat : Danielle sur une chaise, Ludovic prenant
son biberon dans les bras du journaliste sur la
chaise d'en face, et sur la table au milieu le petit
magnéto-enregistreur de Serge, dont le bouton
"RECORD" était enfoncé.
- Tout d'abord, je tiens à vous remercier de tout
cœur, madame Biva, commença Serge. Merci de
m'accorder enfin cette interview.
La femme afficha un sourire qui semblait signifier :
je n'ai pas tellement le choix.
• Pour aller droit au but, madame Biva, je vais

tout de suite vous poser la première question.


• Je vous écoute.

Madame Biva, depuis plusieurs dizaines d'années


déjà, votre mari, M. Jacques Biva, possède la
fortune la plus considérable de tout le pays.
Certains citoyens en parlent comme d'un homme
bien, qui travaille dur et sans arrêt. Beaucoup
d'autres par contre, prétendent qu'il tire ses
milliards de procédés assez louches. Il serait mêlé
à plusieurs affaires d'escroquerie dans notre pays,
et même, il tremperait dans des trafics illégaux de
certaines substances. Alors, vous qui êtes dans
son entourage le plus proche, vous qui avez
partagé sa vie pendant une dizaine d'années,
pouvez-vous apporter certains éclaircissements
sur les origines de la fortune de votre mari ?
- Oui, tout d'abord, j'aimerais être claire sur un
point. Je sais que certains penseront que je ne
suis pas censée tout savoir des activités
économiques de mon époux. À ceux-là, je rétorque
tout de suite : détrompez-vous. Jacques m'a
toujours tenue au courant de la moindre évolution
de ses affaires, à tel point que je me demande si je
ne devrais pas lui servir de secrétaire particulière.
Ne perdons pas cela de vue. Maintenant, en ce qui
concerne la fortune, elle appartient aux Biva
depuis bien des générations. Jacques, en fait, n'en
est que le gérant, chargé d'entretenir et de
protéger les biens de la famille.
- Oui, mais vous savez, depuis que votre mari est
à la tête de toutes ces entreprises familiales,
comme vous les appelez, les chiffres d'affaires
n'ont cessé de croître, et à une vitesse
inimaginable de surcroît.
Comment s'y prend-il ?
- Il y a une chose qui échappe à la vigilance de pas
mal de gens, c'est que mon mari, malgré son âge
assez avancé, reste quelqu'un de très travailleur et
de très rigoureux. Je me souviens même que notre
couple en a énormément souffert au début. Je
n'acceptais pas d'avoir une seule moitié de mon
mari à moi et de céder l'autre à son travail. Il était
toujours parti, et cela me rendait complètement
folle. Seulement. quand j'ai réalisé qu'il
accomplissait à peine la moitié de ce qu'il avait à
faire afin de passer un peu de temps en famille,
alors, jal compris quel merveilleux père et mari il
était.
Notre couple s'est aussitôt réveillé comme un
malade qui a pris des fortifiants.
- À propos de votre couple justement, madame
Biva, on raconte qu'il bat de l'aile.
Votre mari vous aurait interdit l'accès à tout ce qui
lui appartient. Certains journaux révèlent même
que vous et vos enfants avez été expulsés de la
grande maison familiale.
Que s'est-il passé exactement ?
Danielle sentit à cette question qu'elle ne tarderait
pas à perdre son sang-froid. Elle regarda le
journaliste un moment et se leva sans mot dire.
Elle prit une pomme dans le réfrigérateur et la
mordit à belles dents en s'adossant à l'évier. Serge
comprit alors qu'il avait exagéré et arrêta le
magnétophone.
• Danielle, tu vas bien ?

• Non, justement ! tonitrua-t-elle. Le véritable

problème c'est que je n'ai pas de microphone


assez puissant pour me faire entendre dans
toute la ville et même dans tout le pays ! Je
voudrais faire savoir à tout le monde, y
compris à vous, monsieur Gotha, que nos
disputes de couple ne concernent personne
d'autre que Jacques et moi ! Les journalistes
du monde entier sont réputés pour leur sale
manie de toujours s'immiscer dans des affaires
qui ne les concernent pas.
Ma vie privée ne les regarde en rien ! Seule-ment,
vous, je vous préviens, et écrivez-le noir sur blanc
et en gros titre dans votre journal : laissez en paix
le couple Biva !
J'espère avoir été assez claire !
« Elle doit être vraiment en colère pour m'appeler
monsieur Gotha, pensa le jour-naliste. Elle qui a
toujours su prononcer avec tant de douceur le
prénom "Serge." Comme s'il avait compris quelque
chose à la douleur de sa mère, et peut-être était-ce
le cas, Ludovic se mit à hurler tellement fort qu'on
pouvait l'entendre à des kilomètres à la ronde. On
aurait cru que Serge, qui le tenait et essayait de le
calmer en lui chantant de petits "coucous," le
maltraitait en cachette.
Danielle posa aussitôt sa pomme et vint prendre le
bébé des bras de Serge. Elle lui fredonna quelque
chose à l'oreille en le berçant tendrement et le petit
se tut. Serge qui regardait la scène se rendit
compte que Danielle ne s'était pas détendue d'un
seul cran. Il posa donc le biberon sur la table
devant lui, se leva et enlaça la jeune femme, la
serrant contre lui. Ludovic, entre eux deux,
manqua presque d'air et de lumière.
- Je suis désolé, Danielle. Je ne voulais pas te
blesser.
La porte s'ouvrit soudain et Antonie entra toute
joyeuse en criant :
- C'est nous !
La jeune fille s'arrêta net en voyant
Serge qui lâchait sa mère.
- Salut Antonie, lança Serge à la jeune fille qui le
regardait toute surprise.
• Ça va Antonie? demanda la mère. Où est ton
frère ?
• Je suis là, salut ! claironna Fritz en entrant.

Le jeune garçon, son cartable à la main, alla


aussitôt embrasser sa mère pendant que sa sœur
aînée marchait à pas rapides vers une porte
qu'elle franchit, sans tenir compte de sa mère qui
prononça deux fois son prénom. Ludovic se mit de
nouveau à pleurer et Fritz lui caressa tendrement
la joue en lui murmurant :
- Est-ce une façon de souhaiter la bienvenue à son
grand frère ? Déjà si original à ton âge ?
Serge poussa un petit rire et c'est à ce moment
seulement que Fritz se rendit compte qu'il n'avait
pas été poli avec tout le monde.
• Bonjour Serge, se rattrapa-t-il.

• Salut bonhomme, répondit Serge en caressant

les cheveux du garçon. Comment vas-tu


aujourd'hui ?
• Jirai beaucoup mieux après un copieux repas

• Allez, va vite poser tes affaires et viens

manger, sacré phénomène, plaisanta Serge en


donnant une petite tape dans le dos de Fritz
qui franchit la même porte que sa sœur, mais
avec l'allure la plus dégourdie du monde.
• Je crois deviner ce qui lui passe par la tête,

commenta le journaliste désormais seul avec


Danielle et le bébé.
• Je crois que moi aussi, répondit la femme.

• Tu devrais peut-être aller lui parler, Danielle.


• Oui, tu as sans doute raison. Tiens, prends le
petit.
Serge prit à nouveau le bébé qui se remit aussitôt
à hurler, et il le calma du mieux qu'il put, tandis
que la mère se rendait auprès de sa fille.
- Ah, au fait Danielle, se souvint le nouveau père,
ton mari sort de l'hôpital cet après-midi. Je l'ai
entendu à la télévision tout à l'heure.
Danielle s'arrêta à la porte et regarda
silencieusement son ami, se demandant sil fallait
dire "merci" ou "je m'en moque". Face à sa
réaction, Serge, découragé, ajouta :
• J'ai pensé que cela t'intéresserait peut-être.

• Merci Serge, lança finalement la jeune femme

qui se dit que c'était probablement sa dernière


chance de parler à son époux.
• Non, non, non, tout doux bébé, tout doux,

chuchota le journaliste à Ludovic qui gémissait


de plus en plus fort maintenant que sa mère
avait disparu dans la pièce voisine .
Fritz entra soudain dans la cuisine et se mit à
dresser le couvert.
- Oh, tu exagères, Ludovic, fit-il.
Quelques pièces plus loin, Antonie était couchée
sur le dos dans son lit, les mains sous la nuque.
Sa mère frappa trois coups à la porte largement
ouverte et entra.
• Tu ne viens pas manger, chérie ? demanda-t-

elle en s'asseyant sur le lit près de sa fille.


• Je n'ai pas faim.
• Tu dois reprendre des forces si tu veux
retourner à l'école tout à l'heure, tu sais.
• Je n'ai pas faim. Je veux juste rentrer chez

nous.
• Écoute, Antonie. Les choses ne sont pas aussi

simples que tu pourrais le penser.


Moi aussi, je veux rentrer à la maison, mais nous
allons tous devoir attendre encore un tout petit
peu.
• Mais oui, bien sûr. C'est clair comme deux et

deux font vingt-deux que ce n'est pas demain


la veille, si tu te débrouilles aussi bien avec
tous les hommes qu'avec Serge.
• Antonie, je t'interdis !

• C'est le prix à payer pour habiter ici, c'est cela

?
• Antonie, n'exagère pas !

Ah, parce qu'en plus c'est moi qui exagère? Je


crois que je comprends maintenant la réaction de
papa. D'ailleurs, à sa place, j'aurais agi
pareillement.
Danielle sentit la colère l'envahir et soudain, elle
gifla sa fille.
- Je suis encore ta mère et quoi qu'il arrive, tu me
dois du respect, et beaucoup de respect ! gronda-t-
elle en se levant du lit. Aucune mère n'a jamais
permis à sa fille de faire irruption dans sa vie
privée et je ne serai pas la première ! Mets-toi bien
cela dans la tête !
Sur ces mots, Danielle quitta la chambre à pas
rapides et nerveux, sous le regard coléreux de la
jeune Antonie qui s'était redressée et se tenait la
joue, les yeux inondés de larmes. La jeune fille
sauta soudain du lit, sortit un petit sac de voyage
d'une armoire et se mit à le remplir de ses effets
personnels.
- Antonie, que se passe-t-il ? interrogea
Fritz qui venait d'entrer.
• Laisse-moi tranquille, Fritz ! répondit

l'interpellée sans lever les yeux, occupée à


ranger ses affaires.
• Tu crois que maman couche avec lui ?

interrogea à nouveau le garçon en s'asseyant


au bout du lit.
• Tu l'as entendue comme moi, je crois ?

C'est sa vie privée.


• Où vas-tu ?

Chez Jean-Donald. C'est la seule personne qui ait


encore un peu d'amour et de respect pour moi.
• Tu crois que ses parents comprendront ? Vous

n'êtes pas mariés. Vous n'êtes même pas


fiancés.
• Fritz, tu ne vas pas tarder à m'énerver avec tes

remarques stupides !
Après quelques instants de silence,
Antonie tira la fermeture de son sac et le porta en
bandoulière.
• Je ne veux pas que tu partes, Antonie, dit

tristement le petit frère.


• Tu vas devoir apprendre à vivre sans moi. Et
puis, il te reste ta mère, toi. Moi, je n'ai plus ni
père ni mère. Salut.
• Antonie, attends.

Déjà, elle était hors de la chambre et Fritz la


poursuivait. En pénétrant dans la cuisine, Antonie
remarqua Serge tenant Ludovic dans un coin de la
pièce, ainsi que sa mère qui, debout dans un autre
coin, avait croisé les bras sur la poitrine, la
tristesse dans l'âme.
• Et où vas-tu ainsi ? questionna Danielle.

• C'est ma vie privée, répondit la fille en sortant

sans se soucier de Fritz qui, derrière elle,


devenait de plus en plus suppliant :
• Antonie, je t'en prie, reste. Antonie,

s'il te plaît.
• Antonie ! Antonie ! répétait Danielle.

• Antonie attends, hurla Serge en donnant le

bébé à sa mère avant de sortir en courant.


À l'extérieur, il n'eut aucune peine à rattraper la
jeune fille qui attendait le bus à l'arrêt. Sa
séparation d'avec son père l'avait réduite à
emprunter le bus et elle se demandait ce que
serait son avenir maintenant qu'elle quittait aussi
sa mère. "Ma décision est prise. Pas question de
faire marche arrière, se dit-elle énergiquement.
- Écoute, Antonie, commença le journa-liste,
normalement, je ne devrais pas me justifier devant
toi de quoi que ce soit parce que je ne te dois
aucun compte. Seulement, dans l'intérêt et pour
l'unité de votre famille, pour préserver l'harmonie
qui doit régner entre ta mère et toi, je suis obligé
de te dire que ce qui te trotte dans la tête est faux.
Tu es complètement dans l'erreur. Écoute bien ce
que je vais te révéler, Antonie, engagea Serge en
saisissant la fille par les épaules. Je ne couche pas
avec ta mère, tu m'entends ?
Je ne couche pas avec elle. Tu sais, tous les
quatre, vous traversez une période extrêmement
difficile. C'est le moment ou jamais de faire preuve
d'unité. Vous en avez besoin pour vous en sortir,
tu comprends ? Ta mère a peut-être été un peu
dure, mais tu sais bien qu'elle t'aime très fort, et je
suis sûr que toi aussi, tu l'aimes. Maintenant, si tu
trouves que c'est vraiment le moment de
démissionner et d'abandonner les tiens, alors,
saute dans ce bus qui arrive là-bas et va-t'en.
Le bus s'arrêta juste devant Antonie que Serge
avait finalement lâchée. Plusieurs personnes y
pénétrèrent, mais Antonie dont les larmes
mouillaient déjà les yeux, resta comme hypnotisée,
jusqu'à ce que le bus s'éloignât.
• Tu as fait le bon choix, Antonie. Allez, viens te

préparer, tu dois retourner à l'école.


• Je veux rentrer chez mon père, tu comprends

cela, Serge ? J'en ai assez d'habiter chez les


autres. J'en ai assez que tu me réprimandes
pour une serviette que j'ai laissée traîner ou
pour une porte que j'ai oublié de fermer.
• Je te promets de faire des efforts.
Allez, viens.
Après une petite hésitation, la jeune fille saisit
finalement la main tendue de Serge qui ne lui
proposait ni plus ni moins que la paix, et ils
entrèrent dans la modeste villa.
"Il est souvent un peu dur, mais au fond, c'est un
chic type, pensa Antonie.
*
*
*
Cet après-midi-là, une foule s'agglutinait devant
l'entrée de la "Clinique J. Biva". De nombreux
journalistes, reporters, caméra-men des deux
sexes, chargés de micro-phones, magnétophones,
caméras ou appareils photos, patientaient.
Qu'attendaient-ils donc ? se demandaient les
passants, curieux.
La réponse fut bientôt claire quand l'illustre
M. Jacques Biva sortit de la clinique, poussé dans
un fauteuil roulant par l'un de ses domestiques. Il
tomba aussitôt autour de lui une pluie de
journalistes qui posaient, tous à la fois, de
nombreuses questions :
- Comment vous sentez-vous, monsieur
Biva ?
• Des langues fourchues racontent que vous

traversez une période noire dans votre foyer.


Qu'en est-il exactement ?
• Pensez-vous que vous quitterez un jour ce

fauteuil roulant ?
Dans la rue, non loin de là, une limousine noire
attendait, portière ouverte, et M. Biva dans son
fauteuil roulant se dirigeait droit vers elle, passant
sans mot dire au milieu des journalistes qui
continuaient de faire pleuvoir les questions :
- Qu'avez-vous fait de votre femme et de vos
enfants, monsieur Biva ?
- Monsieur Biva, qu'est-ce qui a provoqué votre
attaque cardiaque ?
Le vieil homme préférait décidément garder le
silence. Il ne laissa pas échapper un seul son
jusqu'à la voiture qu'il avait presque atteinte, quand
une femme en robe jaune et noire lui barra soudain
le chemin.
Il reconnut sans peine cette tenue qu'il avait offerte
à sa femme quelques mois aupara-vant, quand
elle s'appelait encore "chérie," la robe qu'elle
portait le jour de son entrée en clinique. Il leva les
yeux et vit Danielle les yeux inondés de larmes. Il
se fit une tension telle que les journalistes se turent
aussitôt.
• Je croyais avoir été assez clair la dernière fois,

Danielle, commença le milliardaire. Il était


question que tu sortes de ma vie et pour
toujours.
• Tu sais très bien que c'est impossible,

Jacques. Nous sommes mariés pour le


meilleur et pour le pire, tu t'en souviens ?
• Nous étions ! Excuse-moi, nous étions !
Maintenant, pousse-toi de là, il faut que je rentre
chez moi. Je commence à me sentir faible.
• As-tu seulement pensé aux entants, Jacques ?

Que deviendront-ils sans leur pere ?


Leur père! Tu veux rire ? Ils ne sont pas de moi et
tu le sais pertinemment. Ils n'auront aucune peine
à retrouver leur vrai père. S'ils ont le même, bien
entendu !
Maintenant, ôte-toi de mon chemin. Ben, voulez-
vous la chasser de là, s'il vous plaît ?
- Bien Monsieur, répondit l'employé qui poussait le
fauteuil roulant en se dirigeant vers Danielle.
Madame Biva, s'il vous plaît, commença-t-il en
saisissant la femme pour l'éloigner. Voulez-vous...
Il fut interrompu par une gifle sévère et puissante,
la plus humiliante qu'il ait jamais eu à recevoir de
la main d'une femme, surtout à cause de la
présence des journalistes. Le pauvre Ben s'écarta
lentement de la scène, suivi de près par l'œil
ajusté des caméras.
• Très impressionnant, Danielle, se moqua

• Jacques. Seulement, il va bien falloir que tu

arrêtes ta comédie parce que moi, je dois m'en


aller. Est-ce que j'articule assez bien ?
• As-tu pensé à Ludovic ? Il est bien de toi,

Ludovic ? Il ne mérite pas de souffrir autant à


son âge.
Le vieil homme poussa soudain un rire ironique
avant de répondre, toujours aussi arrogant :
• Elle est bien bonne, celle-là. Ludovic, mon fils
? Il est venu au monde pendant que nous
étions mariés et c'est tout. Cela ne suffit pas
pour faire de moi son père.
• Ecoute, Jacques...

- J'ai fait faire des examens de sang, Danielle. Le


test de paternité. Ludovic n'est pas de moi. Mais
qui sait ? M. Dick ferait peut-être un père parfait. À
moins que le géniteur ne soit plutôt le jardinier, ou
le chauffeur, ou même Ben. De toute façon, je
m'en moque. Tu les as faits toute seule, alors,
débrouille-toi toute seule. Tu permets que j'entre
dans "ma" voiture ? Merci.
Danielle sentit le plus grand désespoir de sa vie
l'envahir de toutes parts et ses pleurs redoublèrent
d'intensité. "Qu'allons-nous devenir ? Existe-il un
Dieu pour tout le monde ? se demandait-elle en
s'éloignant lentement de la voiture".

- Quant à vous, chers amis journalistes, entreprit
M. Biva, sachez que vous avez devant vous, Mlle
Viaspo et non Mme Biva.
Je veillerai à ce que ceci soit officiel dans les tout
prochains jours, mais je compte déjà sur vous pour
le publier. Merci d'avance.
Danielle, de l'autre côté de la chaussée déjà, vit
plusieurs infirmiers installer Jacques et son fauteuil
pliant dans la voiture qui s'éloigna aussitôt. Les
journalistes traversèrent soudain la grande rue et
submergèrent la femme de questions :
• Que se passe-t-il donc, madame Biva ?
• Pensez-vous avoir la situation en main ?
• Madame Biva, que comptez-vous donc faire
pour élever vos enfants ?
• - De qui est exactement le petit Ludovic,
madame Biva ?
• Les larmes inondaient son visage. La mort
dans l'âme, la jeune femme ne répondit à
aucune question. Elle pénétra tristement dans
un taxi qui démarra rapidement. Les
journalistes, acharnés, remarquèrent le
docteur Bolan debout à l'entrée de la clinique
et traversèrent de nouveau la rue de façon
encore plus précipitée.
• - Doucement, je vous prie. Doucement, pria le
médecin en levant les paumes de ses mains.
Je vais vous répondre à tous, mais un seul à la
fois, s'il vous plaît.
• Pendant de longues et interminables heures,
Danielle pleura et erra dans la ville, n'osant
pas rentrer à la maison de peur d'affronter le
regard et les questions de ses enfants, si bien
que quand elle se décida enfin, la nuit était
complètement noire. À la télévision, devant
laquelle Antonie et Fritz pleuraient en silence à
côté de Serge, un événement qui faisait la une
des médias : la sortie de clinique de M. Biva.
Danielle pénétra doucement dans la pièce
pendant qu'à l'écran, un journaliste en veste et
cravate disait :
• — Mademoiselle Viaspo ou Madame Biva?
• Seul le tribunal pourra nous renseigner dans

quelques...
• Danielle arrêta soudain la télévision el se

tourna vers les trois téléspectateurs.


• Ludovic ? demanda-t-elle.

• Il dort, répondit Serge.

• Antonie, Fritz, je sais que ce qui nous arrive à

tous est entièrement de ma faute et croyez-


moi, j'en suis sincèrement désolée, entama
Danielle qui retenait tant bien que mal ses
larmes. Vous savez bien qu'il arrive à tout le
monde de commettre des erreurs.
De grosses erreurs parfois. Eh bien, maman n'a
pas échappé à la règle.
Les deux enfants, assis l'un à côté de l'autre dans
le divan, éclatèrent de plus belle en sanglots, en
voyant les larmes qui commençaient à échapper à
leur mère.
- Il arrive souvent, continua celle-ci, que certaines
de ces erreurs soient irréparables et j'ai comme
l'impression que je suis dans ce cas. Quoi qu'il
arrive, sachez que je vous aime comme je n'ai
jamais aimé personne.
Danielle éclata carrément en sanglots et dut se
taire un moment. Puis, s'étant calmée, le cœur
débordant de peine, de douleur et d'inquiétude, la
gorge serrée, elle poursuivit :
• - Vous êtes les seules personnes qui comptent

dans ma vie. Vous êtes tout ce qui me reste.


Vous êtes... elle versa encore quelques larmes
avant d'ajouter : vous êtes ma seule raison de
vivre. Alors, je veux que vous soyez forts et
courageux. Nous entrons dans une autre
phase de la vie. L'homme que vous venez de
voir à l'écran ne représente Ludovic ?
demanda-t-elle.
• Il dort, répondit Serge.

• Antonie, Fritz, je sais que ce qui nous arrive à

tous est entièrement de ma faute et croyez-


moi, j'en suis sincèrement désolée, entama
Danielle qui retenait tant bien que mal ses
larmes. Vous savez bien qu'il arrive à tout le
monde de commettre des erreurs.
De grosses erreurs parfois. Eh bien, maman n'a
pas échappé à la règle.
Les deux enfants, assis l'un à côté de l'autre dans
le divan, éclatèrent de plus belle en sanglots, en
voyant les larmes qui commençaient à échapper à
leur mère.
- Il arrive souvent, continua celle-ci, que certaines
de ces erreurs soient irréparables et j'ai comme
l'impression que je suis dans ce cas. Quoi qu'il
arrive, sachez que je vous aime comme je n'ai
jamais aimé personne.
Danielle éclata carrément en sanglots et dut se
taire un moment. Puis, s'étant calmée, le cœur
débordant de peine, de douleur et d'inquiétude, la
gorge serrée, elle poursuivit :
- Vous êtes les seules personnes qui comptent
dans ma vie. Vous êtes tout ce qui me reste. Vous
êtes... elle versa encore quelques larmes avant
d'ajouter : vous êtes ma seule raison de vivre.
Alors, je veux que vous soyez forts et courageux.
Nous entrons dans une autre phase de la vie.
L'homme que vous venez de voir à l'écran ne
représente plus rien pour nous. Les choses seront
un peu plus difficiles à partir de maintenant.
Finies les villas et les voitures de luxe ! Finis les
voyages ! Vous m'entendez ? Le luxe, c'est
terminé ! Nous n'avons plus personne. Nous
sommes seuls au monde et nous allons
réapprendre à vivre. Nous repartons à zéro.
Quant à toi, Serge, tu auras la suite de ton
interview demain, avec tous les détails que
Jacques lui-même ne t'aurait jamais fournis.
• Écoute, je ne suis pas aussi pressé que cela,

répondit le journaliste. On pourrait peut-être


attendre un tout petit peu, après tout.
• Non, on pourra le faire dès que tu rentreras

demain. Je m'en sens capable, insista Danielle


en s'essuyant les joues.
• Comme tu voudras, se résigna Serge.

• Bien. Alors, bonne nuit, lança Danielle en s'en

allant.
Elle ouvrit la porte du couloir et s'arrêta soudain.
Elle se retourna et vit ses enfants en proie à une
profonde tristesse. La pauvre femme revint
précipitamment sur ses pas et les serra très fort
contre sa poitrine.
- Je n'oserai plus marcher dans la rue, maman,
confia Antonie en pleurant. Je n'oserai plus
regarder Jean-Donald en face.
Je n'y arriverai plus.
- Mais si, tu y arriveras, rassura Fritz.
Vous vous êtes toujours aimés. Tu y parvien-dras.
- C'est triste souvent, la vie, murmura
Serge. C'est triste et injuste.
Tout le monde devint soudain très abattu dans la
maison. Vu la situation actuelle de la petite famille,
il n'était pas difficile de comprendre pourquoi.
Surtout quand on se mettait à la place de Fritz et
Antonie qui avaient vu leur "papa" les renier devant
des milliers et des milliers de téléspectateurs. Ce
même "papa" qui, comme une mère poule, les
avait toujours protégés sous ses grandes ailes,
chéris et entourés de soins. Alors leurs cœurs
débordaient de peine et de découragement.

3
Finalement, c'est Serge qui eut raison : l'interview
pouvait attendre. Danielle était tellement
bouleversée qu'elle ne trouva le courage et la force
de répondre aux questions du journaliste que
quatre jours plus tard, après de longues nuits
blanches. Afin d'éviter le regard interrogateur et
même les questions des enfants, Danielle et
Serge, avec le magnétophone, avaient dû
s'installer dans le petit jardin de l'arrière-cour où il
était possible de poursuivre tranquillement et
librement l'entretien.
• Et bien sûr, comme tous les hommes à qui j'ai

aveuglément donné amour et confiance,


relatait Danielle, Jacques avait un revers
assez inquiétant.
• Que cache donc ce revers, madame Biva?

Vous savez, malgré son âge avancé, Jacques Biva


demeure quelqu'un de très violent. Il n'hésite pas,
quand il est en colère, à casser tout ce qui se
trouve autour de lui, à frapper tout ce qui vit autour
de lui, c'est à dire les chiens, les chats, les
domestiques, tout le monde. Il lui arrive même
souvent de se montrer très grossier.
• Madame Biva, votre mari a-t-il une fois levé la

main sur vous aussi ?


• Son médecin lui a très souvent conseillé de ne

pas s'énerver et surtout de ne pas fournir trop


d'efforts physiques, mais Jacques ne l'écoute
pas. Pour un "oui" pour un "non," il s'énerve,
beugle à tout rompre et frappe les enfants
tellement fort que, maintenant que je me
remémore ce qu'il a relaté aux journalistes, je
me rends compte qu'il ne les a jamais vraiment
aimés parce qu'ils ne sont pas de lui.
• Et en ce qui vous concerne, a-t-il jamais porté

la main sur vous ?


• Absolument. Je me rappelle même qu'une fois,

je me suis réveillée à l'hôpital avec la mâchoire


inférieure déplacée.
• Avez-vous alors songé à en parler à la police ?

• Non, pas du tout. J'aimais aveuglément

Jacques et je ne voulais absolument pas qu'il


ait le moindre problème. J'étais prête à tout
pour mon mari, même à me faire déplacer une
deuxième fois la mâchoire. Oh, bien sûr, il a eu
de sérieux ennuis avec la police quelques
mois plus tard mais au moins, je n'y étais pour
rien.
• Quel genre d'ennuis, madame Biva ?

• Eh bien, de nombreux trafiquants

d'opium ont été arrêtés au nord du pays et ils ont


cité Jacques parmi leurs principaux fournisseurs.
Après plusieurs longs mois de procès, il en est
sorti blanchi. Était-il vraiment innocent ou alors
etait-ce la force de la corruption ? Je ne saurais le
dire.
• Madame Biva, je vais maintenant, si vous le

permettez, bien sûr, vous poser une question


assez délicate.
• Je vous écoute, cher monsieur.

• Je vous remercie d'avance. Qui est le père du

petit Ludovic ?
o

o *
En écoutant la lecture quotidienne de son journal
faite par son fidèle serviteur, Ben, le lendemain
matin, M. Biva crut bien qu'une nouvelle crise se
déclenchait subite-ment, tellement chaque mot de
l'interview ressemblait à un coup de poing, ou pis
encore, à un coup de couteau dans le cœur.
- « Ludovic est bel et bien de Jacques », lisait Ben.
« Vous remarquerez d'ailleurs qu'ils ont beaucoup
de traits communs. Il porte une sorte de fossette
sous le menton comme son père malgré sa petite
tête, il a de grandes oreilles comme son père, et
même ses cheveux forment un épi au milieu du
front, exactement comme ceux de son père».
• Elle raconte n'importe quoi ! interrompit le

vieillard. C'est un tissu de mensonges depuis


le début !
• Rien que des mensonges, Monsieur, approuva

Ben.
• Poursuivez, Ben, je vous prie, ordonna

M. Biva.
• Oui Monsieur. « Comment expliquez-vous

donc, madame Biva, que votre mari nie si


énergiquement être le père du bébé? »,
poursuivit Ben. « Mon mari, comme vous
l'appelez, est très vieux maintenant, vous
savez, et à son âge, n'importe qui aurait,
comme lui, perdu une partie de sa raison. »
• Mais c'est ridicule ! s'indigna le mil-liardaire.
• Tout à fait ridicule, Monsieur, approuva Ben.
• J'aurais dû la laisser moisir dans sa pauvreté !

• Vous auriez effectivement dû, Monsieur.

• Au lieu de cela, je l'ai tirée de l'ano-nymat, je

l'ai amenée dans tous les milieux les plus


fortunés du pays et d'ailleurs. Je lui ai appris
tout ce qu'elle sait, et elle ose aujourd'hui me
trahir de la sorte ! Quel idiot j'ai été.
• En effet Monsieur, quel idiot vous...

• Poursuivez donc !

• Oui Monsieur. « Je prierai donc tous les

citoyens de cette ville de ne pas toujours


prendre au sérieux ce qu'il dit, étant donné, de
surcroît, qu'il est sujet à des crises assez
régulières de je ne sais trop quelle maladie
cardiaque, mais qui lui ont coûté assez cher
physiquement. »
Monsieur Biva serra soudain les dents et fronça les
sourcils en devinant dans son fauteuil roulant, la
suite évidente de l'interview.
• « Que voulez-vous dire par là, madame Biva ?

», continuait de lire Ben. « Eh bien, je me


souviens que Jacques avait eu une crise, une
de ses nombreuses crises, quelques mois
après la naissance de Ludovic. C'était la plus
dévastatrice car il a dû y laisser sa virilité. »
• Elle l'a dit ! hurla soudain M. Biva. Elle doit se

sentir soulagée maintenant, la vipère!


• Une vipère, Monsieur, comme vous dites.
• Mais où veut-elle en venir, nom d'un chien ?
Elle exagère un peu, là !
• Oh combien, Monsieur.

• Je vais la faire interner, cette... cette... cette

aliénée ! Elle le mérite. Elle me déçoit, cette


traînée ! Elle me déçoit profondément!
• Oh oui, elle est profondément déce-vante,

Monsieur, approuva de nouveau le serviteur,


Ben.
Il n'y a absolument aucune honte à être impuissant
à mon âge, que je sache ! Je ne suis plus de la
première jeunesse, moi ! Elle croit m'avoir anéanti,
l'idiote ! Elle imagine que je n'oserai plus me
montrer en public à cause d'une malheureuse
petite panne musculaire ?
Eh bien, elle se trompe !
• C'est mal vous connaître, Monsieur.

• Sortez d'ici, Ben ! Cela suffira pour aujourd'hui

!
Le vieil homme mit tellement de vigueur et
d'énergie à chasser son domestique qu'il en
bascula et tomba à la renverse avec son fauteul
roulant.
• Que dois-je faire, Monsieur ? demanda

• Ben en se collant l'oreille à l'épaule pour mieux

voir son patron horizontal au sol.


• Aidez-moi à me relever ou je vous renvoie sur

le champ ! vociféra ce dernier, tête et mains


contre la moquette du plancher.
• Oui Monsieur, dit Ben, en posant le journal sur
une table avant de se précipiter vers son
patron pour le relever.
• Quel est le nom du journaliste qui a réalisé

cette interview ? demanda Monsieur Biva de


nouveau sur les roues.
Ben reprit le journal, l'ouvrit à la page appropriée et
chercha à la fin de l'article.
• Serge Gotha, dit-il enfin.

• Serge Gotha ? Mais, je le connais, cet avorton

! lança le vieillard. Je vais lui faire passer


l'envie de poser des questions, à cet animal
des grandes forêts, murmura-t-il
ensuite, en tournant énergiquement les roues de
son fauteuil vers le téléphone dont il décrocha le
combiné, en s'évertuant à appuye
sur les touches.
Serge Gotha ne se doutait de rien en entrant dans
son bureau cet après-midi-là.
Après tout, n'était-il pas le protégé du grand
directeur, son élément préféré ? D'ailleurs, n'avait-
t-il pas rapporté en l'espace de quelques jours
seulement, deux interviews exclusives sur le sujet
le plus convoité du moment, permettant ainsi à son
journal, Le Quotidien de prendre une longueur
d'avance sur la concurrence ? "S'il y a quelqu'un
qui mérite une promotion dans cette boîte, 'est
bien moi, pensait parfois Serge Gotha." Une
mauvaise surprise l'attendait pourtant. II trouva en
entrant, Ibrahim Malek, son collègue et rival le plus
jaloux et le plus acharné, confortablement installé
à sa place, dans son bureau.
• Pousse-toi de là, Malek, fit doucement

• Serge. J'ai mis cinq ans à travailler dur pour

occuper ce fauteuil.
• Eh bien moi, tu vois, il m'a suffi de trois ans,

nargua Ibrahim en croisant les pieds sur la


table.
• Écoute, Malek...

• Sois gentil Gotha. Sors de mon bureau et

n'oublie pas tes cartons.


Serge se retourna et vit dans un coin de la pièce,
une demi-dizaine de cartons entassés les uns sur
les autres. Il se précipita, ouvrit le premier et
reconnut ses affaires. Une secrétaire, ou plus
précisément l'ex-secrétaire de Serge, entra dans le
bureau.
Ibrahim Malek s'empressa d'ordonner :
• Oui, mademoiselle, je voudrais un bilan

détaillé des activités de ces trois derniers


mois, s'il vous plaît.
• Tout de suite, monsieur, fit la secrétaire en

s'éloignant.
Serge qui n'était pas encore revenu de sa surprise
se dirigea à pas rapides et décidés vers
l'ascenseur. Deux étages plus haut, il entra à la
même cadence dans le bureau du directeur,
passant devant une secrétaire rivée à son
ordinateur, qui se leva aussitôt et lui courut
derrière en criant :
- Vous ne pouvez pas entrer, monsieur Gotha. Le
directeur est occupé. Veuillez patienter un petit
moment, s'il vous plaît !
L'homme bouillant de colère ne répondit même
pas à la femme qui le suivait de près.
Déjà, il avait ouvert la porte du grand bureau où le
directeur s'entretenait avec deux autres messieurs
en vestes et cravates, comme lui-
même.
- Ah ! Serge, je vous attendais, lança le
directeur...
• Je lui ai pourtant demandé de patienter un

moment, dit la secrétaire à la porte.


• Cela ne fait rien, Francisca, merci beaucoup,

coupa le grand patron avant de murmurer aux


deux hommes devant lui : nous poursuivrons
plus tard, messieurs.
Veuillez excuser ce contre-temps.
Les deux hommes se levèrent et sortirent de la
pièce. Quand Serge entendit se refermer la porte
derrière lui, il sut alors qu'il ne restait que le
directeur et lui.
• Je vous en prie, asseyez-vous, Serge.

• Je n'ai aucune envie de m'asseoir, monsieur le

Directeur. Je voudrais juste savoir pourquoi


quelqu'un d'autre occupe mon bureau.
• Je sais combien cela peut paraître surprenant,

mais il faut que vous sachiez que... vous ne


voulez vraiment pas vous asseoir ?
• À quel service suis-je muté, monsieur le
• Directeur ?
Le directeur se leva lentement de son fauteuil et
alla à la fenêtre pendant que Serge continuait de
lui poser des questions embarrassantes :
• Entretien ? Poubelle ? Nettoyage peut-être ?

Quel service, monsieur le Directeur ?


• Aucun, répondit doucement le directeur sans

se retourner.
• Aucun ? J'ai bien entendu aucun ?

• Écoutez, Serge et essayez de com-prendre,

expliqua le directeur en se retournant soudain.


Je n'avais pas le choix. C'était vous ou le
journal. Et puis, il n'y a aucune inquiétude à se
faire, vous avez du talent, Serge. Vous êtes un
journaliste de renom.
N'importe qui vous embaucherait sans hésiter.
Serge entendit mille cloches sonner dans sa tête.
Non, il ne rêvait pas, elles avaient bel et bien
sonné. Il se retourna et sortit lentement du bureau.
• Vous savez où trouver votre chèque,

• Serge, lança le directeur juste avant que la

porte ne se referme.
• Je suis sincèrement désolée, monsieur

• Gotha, dit tristement la secrétaire du directeur.

Tout le monde semblait être au courant.


- Merci beaucoup, Francisca, répondit
Serge, le plus peiné du monde.
Dans le couloir, Serge se retourna quand il
s'entendit appeler alors qu'il allait pénétrer dans
l'ascenseur. C'était Luc, son meilleur ami, le seul
homme qui ne lui ait jamais refusé son soutien
dans la société. Luc approcha et dit :
-Tu m'as toujours écouté, Serge, je le sais, et tu
n'as pas eu tort. Alors, s'il te plaît écoute-moi cette
fois encore et renvoie-les de chez toi.
Il pourrait t'arriver pire si tu ne les chasses pas,
alors fais-le.
• Mais non, qu'est-ce que tu racontes, mon

brave Luc ? Il n'en est absolument pas


question. Ils n'y sont pour rien, eux, ricana
Serge.
• Je suis désolé, Serge. Vraiment désolé.

• Merci Luc. Merci bien. Allez, salut.

• Salut.

Serge entra dans l'ascenseur qui venait à nouveau


de s'ouvrir devant lui, laissant derrière, son ami
peiné qui le regardait partir.
• •Après une journée aussi décevante, la vie de

Serge Gotha s'harmonisait à la perfection avec


celle de ses colocataires qui eux, depuis
plusieurs semaines déjà, étaient habités par la
tristesse. Rien d'étonnant donc à ce que
l'atmosphère fût aussi tendue cette nuit-là,
dans cette cuisine où personne n'osait toucher
à son repas. Fritz lui-même, le seul habitant de
la maison réputé pour sa constante faim de
loup, s'amusait tout juste à tourner et retourner
sa fourchette entre les doigts. Personne n'avait
desserré les lèvres depuis au moins un quart
d'heure. Personne n'avait la mine gaie. Il
régnait un silence de cimetière quand :
Demain matin, dit soudain Danielle sans lever
les yeux vers qui que ce soit.
• Quoi, demain matin ? s'étonna Serge.

• J'irai à la capitale dès demain matin, histoire

de savoir si nous pouvons encore nous


installer chez mes parents.
• Mais que racontes-tu là, Danielle ?

• Je reviendrai ensuite chercher les enfants,

disons... après-demain, et nous nous en irons.


• Mais pourquoi, Danielle ? Vous ne me

dérangez pas du tout, au contraire.


• Tu es très gentil, Serge, reconnut

• Danielle. Tu nous as beaucoup aidés et crois-

moi, nous ne te remercierons jamais assez


pour cela. Seulement, je connais Jacques.
Rien ne l'arrête. Tu serais impliqué dans une
affaire de drogue dans les tout prochains jours que
je n'en serais pas étonnée outre mesure. Je n'en
peux plus de voir les autres payer pour les erreurs
que j'ai commises, moi.
Tu peux comprendre cela, Serge ? Alors, il faut
que j'aille à la capitale demain.
- J'ai une meilleure idée. Ton mari semble
posséder toute la région. Alors, si on partait tous
très loin d'ici ? proposa le jour-naliste. Beaucoup
plus loin que la capitale.
Vers le nord. Tu sais, j'ai de la famille là-bas.
On devra peut-être tout reprendre à zéro mais au
moins on restera ensemble. Qu'en dis-tu, Danielle
?
- Je prendrai le train très tôt demain matin, répondit
Danielle en se levant.
Bonne nuit à tous.
La jeune mère disparut derrière une porte et
Serge, abattu, dévisagea longtemps les enfants
devant lui.
- Elle est connue comme l'une des femmes les
plus entêtées au monde, ma mère, dit Antonie.
Mais au moins, elle a raison cette fois. Bonne nuit.
La jeune fille se leva et suivit sa mère.
Il fallait libérer le pauvre Serge, elle était bien
d'accord mais elle ne pouvait s'empêcher de
penser à Jean-Donald. Serait-ce la fin de leur
histoire ? Elle l'ignorait. Ce dont elle était certaine
c'était qu'elle l'aimait pro-fondément, et que ce
départ soudain pour la capitale n'était pas fait pour
leur bonheur. "On n'a malheureusement pas
toujours tout ce qu'on voudrait dans la vie.
Je dois m'en aller et je m'en irai, pensa Antonie qui
déjà, pleurait sur son oreiller.
Jean-Donald, je t'aime, pensa et repensa-t-elle
avant de s'endormir."
4
«Dieu Tout-Puissant, si tu existes vraiment et je
sais que c'est le cas, pourquoi m'abandonnes-tu
de la sorte ? Pourquoi permets-tu que des enfants
souffrent pour une histoire à laquelle ils sont
étrangers ?
Pourquoi délaisses-tu des innocents plongés dans
leur peine ? Il y a tellement de
"pourquoi" dont je voudrais connaître les
"parce que." J'ai payé et je continue à payer au
centuple ce que n'importe qui aurait payé une
seule fois pour la même faute et dans des
circonstances plus graves encore.
Pourquoi suis-je donc condamnée à ne voir la joie
que sur le visage des autres ?"
En effet, la tête contre la fenêtre depuis de
nombreux kilomètres déjà, Danielle regarde, non
sans envie, ces enfants qui courent et parcourent
le train de long en large dans le rire et le bruit à la
limite du supportable, ce groupe de jeunes garçons
et filles à l'autre bout du wagon qui bavardent et
rient depuis des heures dans la bonne humeur, et
ce couple juste en face : quelle harmonie ! Elle a la
tête sur son épaule et lui, la main dans ses
cheveux. Danielle est maintenant convaincue qu'il
n'y a pas trente-six explications à sa situation : le
Dieu lout-Puissant en qui elle a toujours fermement
cru, lui tourne soudain le dos. Si soudainement
qu'elle croit payer pour les fautes de sa famille tout
entière depuis des générations et des générations.
C'est d'ailleurs le cœur serré, hésitant, et la
conscience inquiète qu'elle arrive chez ses parents
en ce début d'après-midi. "Que va-t-il donc se
passer? se demande-t-elle. Que vais-je donc
devenir maintenant que je n'ai même plus le
soutien du Tout-Puissant ?" La femme s'arrêta un
moment et observa longuement la maison.
Voilà déjà bien des années qu'elle l'avait quittée,
cette modeste maison qui l'avait vue grandir. Il se
passa comme une petite rétrospective dans sa
tête. C'est bien sous l'ombre de cet arbre qu'elle
avait bâti son "royaume", comme elle l'appelait. Un
royaume qui tenait parfaitement entre un rideau
suspendu à cette vieille corde aujourd'hui
effilochée, et cette haie là-bas. presque
desséchée. En tant que reine des lieux, elle ne
permettait à personne de franchir le seuil de ce
territoire, excepté César, son frère, de deux ans
son aîné. Elle avait alors six ans mais elle s'en
souvenait comme si c'était hier. C'est avec un petit
sourire que Danielle haussa les épaules comme
pour revenir à la dure réalité. Elle était loin de cette
petite fille que tous les villageois adoraient, elle
s'en rendait bien compte. Elle appuya doucement
sur la poignée et poussa la porte d'entrée. À
l'intérieur, silence total.
- Il y a quelqu'un ? cria Danielle en refermant la
porte. Papa ? Maman ? Vous êtes là ?
Une vieille dame avec un tablier de cuisine sur la
poitrine et une louche en main sortit soudain de la
pièce voisine et resta figée sur place en voyant qui
était entré.
• Dany, c'est toi ? Mais, que fais-tu ici ?

• Bonjour maman. Je viens m'installer chez

vous, répondit sa fille en posant son sac de


voyage dans un coin de la pièce.
• Tinstaller ici ? Mais tu es tombée sur la tête ?

• Non maman, je ne suis pas folle. Du moins,

pas encore, mais à l'allure où vont les choses,


cela ne saurait tarder. J'ai des pro-blèmes,
maman. De sérieux problèmes. Je crois que
j'ai complètement raté ma vie et je sais que j'ai
dépassé l'âge de repartir à zéro.
Alors, je vais me terrer ici en espérant m'endormir
dans la mort le plus tôt possible.
• Écoute, Dany. Tu sais bien que ton père et moi
ne voulons pas de toi dans cette maison, alors
sois gentille, va-t'en, d'accord ?
• Maman, je n'ai pas le choix. Je ne sais pas où

aller.
• Oh, tu peux toujours parler. Ton père ne

t'aurait même pas écoutée, lui.


• Il n'a pas oublié ? Après toutes ces années ?

• Ce que tu as fait est grave, Dany, et tu le sais

très bien. La porte est juste derrière toi, conclut


la mère en se retournant.
• Attends, maman, implora Danielle en avançant

vers sa mère, les yeux déjà lar-moyants. Je


réalise que ce que j'ai fait à papa est très
sérieux, mais ce que vous feriez à mes enfants
en nous refusant l'accès à cette maison est
encore plus grave. Nous sommes presque
dans la rue, maman, et depuis des semaines.
Nous n'avons plus personne. Tu comprends,
maman ? Personne d'autre que papa et toi.
• J'ai entendu dire que tu avais épousé un

multimilliardaire de la grande ville.


Serait-il mort ? demanda la mère désormais
attendrie par le triste état et les larmes de sa fille.
• - Il n'est pas mort, maman. Mais pour les

enfants et moi, c'est tout comme. Maman, j'ai


commis quelques graves erreurs dans ma vie,
tu sais.
A qui le dis-tu ?
• Il nous a rejetés, maman, et en public.
Comme de la vulgaire marchandise, précisa
Danielle en redoublant de sanglots. Je me suis
retrouvée dans la rue du jour au lende-main, sans
un sou, sans ami, sans rien.
Le Tout-Puissant lui-même que tu m'as toujours
gravé dans la tête, m'abandonne.
- Voyons, ne raconte pas de bêtises ma petite fille.
Allez, viens t'asseoir. Tu me relateras la suite
devant un morceau de jambon que je viens de
cuisiner, tu dois avoir faim après un si long voyage.
Il fallut presque deux heures à Danielle pour
raconter la totalité de ses malheurs, et de la
manière la plus brève possible. Deux heures au
terme desquelles mère et fille pleuraient
abondamment devant un plat qui n'avait même pas
été entamé.
- Tu vois donc que le Tout-Puissant ne t'a pas
rejetée, ma fille, commença la mère en séchant
son visage avec une serviette de table. C'est lui
qui t'a envoyé le journaliste.
Pourquoi faut-il toujours que tu marques ton
passage d'un malheur, Danielle ? Que deviendront
mes petits-enfants dans la vie ?
• Ils apprendront à voler de leurs propres ailes

plus tôt que prévu. Les garçons apprendront


peut-être à chasser comme papa.
Justement, si quelqu'un m'inquiète dans toute cette
histoire, d'est Léon. Chérie, tu connais ton père, il
ne voudra ni de toi ni de tes enfants chez lui, après
ces douze années de prison que tu lui as infligées.
Il n'accepte même pas que ton simple prénom soit
mentionné en sa présence, depuis cette histoire.
Peut-être devras-tu t'installer dans la petite cabane
de chasse que ton frère a laissée.
• À l'orée de la forêt ?

• On n'a pas le choix. Il faudra du temps pour

que tu rentres à nouveau dans les bonnes


grâces de ton père. Alors, s'il réagit comme je
le pressens, tu vas chercher les enfants, tu les
installes dans la cabane en attendant, et tu me
laisses faire le reste.
• Il est hors de question que j'habite dans la

forêt avec Ludovic qui a à peine quinze mois,


maman, sois raisonnable.
• Je ne vois pas d'autre solution dans

l'immédiat. Personne ne voudra de toi dans le


village après ta méchante action. Tout le
monde ta en horreur et ton père le premier.
• Si j'avais encore des cartouches dans mon

fusil, tu serais déjà morte, tempêta soudain


une voix d'homme à côté des deux femmes.
du gibier.
C'était le père de Danielle qui rapportait
• Tu as du toupet, sale bestiole, pour oser

remettre les pieds chez moi !


• Papa, je t'en prie...

• Je ne suis plus ton père ! Il y a quinze ans que

j'ai cessé de l'être !


• Écoute, papa, insista Danielle en larmes...
• Je t'interdis de m'appeler ainsi ! cria le père.
En ce qui me concerne, depuis la mort de mon
brave César, je n'ai plus d'enfants. Tu n'as
donc pas intérêt à te trouver là dans trente
secondes quand je sortirai de ma chambre,
fille indigne !
L'homme disparut aussi silencieusement qu'il était
apparu, et la vieille femme qui n'avait fait que
pleurer pendant cette brève entrevue, tira soudain
Danielle par la manche, lui remit son sac en
bandoulière, et l'entraîna précipitamment vers la
sortie.
- Je t'avais prévenue qu'il serait in-traitable, File,
ma chérie, conseilla-t-elle. II vaut mieux éviter le
pire. Installez-vous dès demain dans la cabane.
Moi, je m'occuperai du reste.
La mère avait à peine refermé la porte que son
mari lui cria dans le dos :
- Où est-elle donc ? Où est cette vipère ?
Elle se retourna et le vit qui brandissait un fusil qu'il
venait de recharger. Prise de panique, la vieille
femme s'adossa à la porte pour empêcher la fureur
de s'échapper de la
maison.
- Erica, ôte-toi de là ou je te tire dessus.
Je ne le répèterai pas !
• Chéri, je t'en supplie. Elle est partie alors,

laisse-la tranquille, pleurnicha la femme.


• Attention, je tire !

• Léon, je t'en prie. C'est ta fille, après tout,


• Encore une parole de ce genre et je te
transperce de mille trous ! s'énerva le mari.
Aucune fille n'a jamais fait à son père ce que
cette petite prostituée m'a fait !
Sous prétexte que je m'opposais à sa liaison avec
ce voyou !
• Mais chéri, elle l'aimait, son David. Et puis, ce

n'était encore qu'une enfant à l'époque.


• Elle avait vingt ans et pour moi, c'est beaucoup

plus que l'âge de raison ! hurla le vieil homme


en ajustant son arme. Je te jure que si elle
remet les pieds ici, je vous tue toutes les deux
! Vingt ans !
• Léon, si elle est revenue sur sa déposition,

c'est parce qu'elle avait mûri. Elle regrettait


sincèrement, Léon chéri.
• Douze ans après ! Cétait presque inutile. Et

toi, tu l'as bien crue hein ? Tu l'as crue quand


elle disait que j'avais essayé plusieurs fois ?
Toi aussi tu m'as traité de salaud au tribunal !
J'ignore ce qui me retient...
Chéri, tu sais bien que tout le monde l'a crue. Elle
était si convaincante. Le psychologue lui-même a
dit qu'il n'y avait aucune possibilité de mensonge,
tu l'as entendu ? Seulement, tout cela c'est du
passé maintenant. Elle a tout démenti elle-même.
C'est la preuve qu'elle t'aime profondément.
En entendant ces mots, Léon Viaspo ne put
s'empêcher d'appuyer sur la détente. La balle
perfora la porte juste au-dessus de l'épaule de la
vieille femme qui tomba soudain à genoux et se
mit à pleurer.
- J'ai dit: pas de paroles de ce genre ! cria
l'homme. de te jure que si elle revient ici, je saurai
tirer plus bas, ajouta-t-il plus calme avant de
repartir dans sa chambre, laissant là en larmes, au
seuil de la porte et à même le sol, sa femme
légitime depuis plusieurs dizaines d'années. C'est
à ce moment seulement que celle-ci comprit que la
tâche serait très ardue.
o

"Ciel, que c'est étroit ! Ça sent le renfermé en plus,


et il y a de la moisissure partout. Et puis ces toiles
d'araignées, elles ne facilitent pas les choses du
tout. Ah !
Voilà qu'il y a même des souris, décidément !
Qu'est-ce que... Un serpent, mon Dieu ! II le
manquait plus que cela ! La cabane du chasseur
serait-elle devenue celle du gibier?"
C'est à cette interrogation que réfléchissait
Danielle au beau milieu de la petite cabane à
l'entrée de la forêt, n'osant ni avancer ni reculer, de
peur de rencontrer d'autres désagréables
surprises.
- J'espère que les enfants auront assez de bonté
pour m'aider à faire le ménage ici, murmura la
jeune femme. Après tout, il y a bien un début à tout
un jour ou l'autre. Ah tiens ! s'exclama-t-elle le
regard fixé dans un coin de la cabane. Un canot
gonflable ! Voilà qui fera un excellent petit lit. C'est
un peu étroit mais au moins c'est confortable. Et
puis, Ludovic a toujours son landau, lui.
Une fois à l'extérieur, Danielle dut sacrifier un quart
d'heure au moins à se nettoyer afin d'ôter les
multiples saletés qui ornaient désormais le beau
tailleur beige tout neuf que Serge lui avait offert
avec tant d'affection, et le superbe chignon,
confectionné avec beaucoup de soins, par le
coiffeur de Serge.
"Les choses n'ont pas tourné en ma faveur, se
répéta la pauvre Danielle en regardant une
dernière fois la petite cabane dans laquelle elle
devrait refaire sa vie avec ses enfants. Une demi-
heure plus tard, elle sautait dans un train à
destination de la grande ville. Pourvu que maman
se dépêche vraiment et se montre convaincante".
Il était à peu près trois heures quinze du matin à la
montre de Serge quand l'interphone grésilla
soudain dans la cuisine.
Serge posa sa tasse de café sur la table et alla
aussitôt ouvrir.
• Tu ne dors pas ? lui demanda Danielle.

• Non, non, je t'attendais.

• J'aurais pu rentrer demain. Comment vont les

enfants ? interrogea de nouveau la femme en


s'installant sur une chaise devant la table de la
cuisine, et en effleurant la tasse de Serge.
• Ils dorment tous. Antonie a pleuré toute la
journée à cause de son Jean-Donald qui
appelait toutes les cinq minutes. Les adieux,
c'est toujours triste. Veux-tu du café ?
• Non, merci. S'il y a une chose dont j'ai

absolument besoin, c'est bien de dormir,


justement.
• Un somnifère alors ?

• Non, non, sans façons. Ne te dérange pas, je

vais très bien.


• Comme tu voudras, se résigna le journaliste

en s'installant en face de Danielle. Alors, et toi,


comment s'est passé ton séjour ?
• On s'en va cet après-midi.

• Bon, très bien. J'ai beaucoup réfléchi, Danielle,

et voici ce que je te propose. Il est clair comme


deux et deux font vingt-deux, que vous avez
besoin de moi et moi de vous.
Alors, voilà ce qu'on va faire : tu retardes ton
voyage de trois jours, maximum, le temps pour moi
de faire mes bagages et de résilier...
• Non Serge. Écoute...

• Laisse-moi finir, s'il te plaît.

• Laisse donc tomber, Serge. Tu ne peux pas

venir avec moi. C'est un village, là où je vais.


• Je m'en moque royalement. Tout ce que je

désire, c'est vivre avec toi. On pourrait tous


s'installer chez tes parents, juste le temps que
je trouve du travail.
Danielle ne se rendit même pas compte qu'elle
élevait la voix et pour une fois, Serge ignora les
voisins et ne la rappela pas à l'ordre, tellement la
discussion était vive.
— Je sais que tu es bourré de bonnes intentions,
Serge ! criait Danielle. Mais nous ne pourrons pas
nous installer chez mes parents parce que je n'y
serai pas installée moi-même. Tu veux savoir où je
vais vivre ?
Eh bien, dans une cabane de chasse laissée par
mon frère ! Tu veux savoir ce qu'il y a autour de
cette cabane ? Les arbres, la forêt!
Personne ! Je dis bien pesonne ne s'est appro ché
de cet endroit depuis plus de dix ans !
• Arrête Danielle, recommanda douce ment

Serge qui ne comprenait pas que la


conversation prît soudain une allure de
dispute.
Ah, tu en as assez ! Tu ne veux pas en ca sont des
serpes et pae pour regue
partagent le loyer depuis tout ce temps ! Et bien
sûr, tu ne veux pas savoir que c'est un canot de
sauvetage qui nous servira de lit, à mes enfants et
à moi ! C'est un luxe que je refuse de t'offrir, alors
s'il te plaît, reste tranquille dans ta belle villa et
oublie-nous !
Il se fit soudain un profond silence pendant lequel
Danielle se rendit compte de la gravité de ses
propos. "Pourquoi est-ce que je me montre si dure
avec lui ? Il ne le mérite pas.Il a toujours été si
gentil. Mais qu'est-ce que j'ai fait là ?" Au même
moment, Serge réalisa que c'était effectivement
des larmes sur les joues de Danielle. Il se leva
donc, sortit un paquet de mouchoirs en papier et le
posa sur la table en se rasseyant.
• Je suis désolée, murmura soudain Danielle en

en saisissant un pour essuyer ses larmes. Je


ne voulais pas être méchante, Serge. Je suis
vraiment désolée.
• Cela n'a pas d'importance, répondit l'homme le

plus calmement du monde. Et puis, tu as


raison, je ne veux pas savoir tout ceci. Cela ne
m'intéresse pas. Je veux juste savoir comment
tu en es arrivée là.
• Tu sais, c'est un peu compliqué, hésita

Danielle.
• Allez ! insista Serge.

• Comme d'habitude, j'ai fait une grosse

bêtise, Serge. J'ai fait emprisonner mon père pour


douze ans.
• Quoi ? Comment cela ?

• Je venais à peine d'avoir vingt ans quand j'ai

rencontré David, un jeune garçon dont les


parents vivaient dans le même village que
nous. Il venait d'arriver et déjà, toutes les filles
lui couraient après, les imbéciles ! J'étais la
seule qui ne le remarquait pas et c'est
justement à moi quil s'est intéressé. Il n'a pas
fallu plus de trois semaines pour que je tombe
éperdument amoureuse, moi aussi. Il était si
respectueux, si.. si différent. On s'aimait très
fort et on a commencé à vivre une histoire
d'amour.
Seulement, mon père, lui, ne voyait pas les choses
comme moi. Il s'opposait énergique ment à cette
idée. Il affirmait que David était un voyou sans
avenir et moi, j'étais contre.
Alors, il m'a interdit de sortir de la maison pour
m'empêcher de le voir. C'était mon premier amour
et j'en étais complètement folle.
• Crois-moi, je te comprends parfaite-ment.

On ne pouvait plus se voir quen cachette et pour


cela, je devais sortir très tard la nuit et sur la pointe
des pieds pour ne pas réveiller mes parents.
J'allais passer quelques heures avec lui et je
revenais au petit matin. Pendant plusieurs mois,
tout a marché comme sur des roulettes. Jusqu'au
jour où tous les deux, nous avons dormi un peu
plus que prévu. Le jour était complètement levé
quand je rentrai à la maison.
Tout le monde m'a vue sortir de chez David et mon
père m'a battue comme jamais il ne lavait fait. Cela
ne m'a pas empêché de retourner voir David le
lendemain et c'est là qu'il m'a exposé son plan.
• Son plan? Quel plan ?

• C'était une idée de David. Cette petite canaille

avait tout monté point par point.


• Monté quoi ?

• Je suis allée à la police et j'ai accusé mon père

de viol.
• Non !
• David avait tout prévu. Il m'avait même

préparé un texte que je devais apprendre par


cœur. Je savais exactement que dire à la
police, aux médecins, au tribunal. Tout était
minutieusement préparé. Tout le monde ma
crue. Au tribunal, le psychologue a dit qu'il n'y
avait aucune possibilité de mensonge. Papa
en a pris pour vingt ans.
• Et ta mère dans tout cela ?

• Elle m'a crue, elle aussi. Elle parlait même de

demander le divorce.
• Et David alors ?

Le bandit ! Quelques semaines plus tard, je lui ai


annoncé que j'attendais un enfant de lui. Il a
disparu et je n'ai plus jamais entendu parler de lui.
- Antonie?
- Oui, Antonie. Encore une fois, c'est papa qui
avait raison, c'était une crapule.
Cette histoire m'a torturée pendant des années, et
un jour, j'ai décidé d'avouer la vérité. Seulement,
entre temps, il s'était passé douze années, Serge.
Douze longues années. J'ai été poursuivie pour
diffamation et outrage à magistrat. Papa a fait
machine arrière et il a fait étouffer l'affaire. Il s'est
alors juré de me tuer lui-même.
• Ah ? Et il t'a accueillie comment?

• Avec un fusil de chasse. Il m'aurait

certainement tuée si maman n'avait pas été là.


• Comment crois-tu qu'il accueillera tes enfants
?
• Avec un fusil de chasse.

• Et tu veux les y emmener ? Mais tu es

complètement folle !
• Je sais ce que je fais, Serge.

.- Ah, non alors ! Vous ne partirez pas d'ici ! Ou


alors, vous partirez, mais avec moi ! À prendre ou
à laisser !
tout cela.
• Non Serge. Je ne veux pas te mêler à

• Alors, je me passerai de ton accord el levant.

je viendrai avec toi ! gronda Serge en se levant.


- Je refuse ! cria Danielle en se levant à son tour.
Ce sont mes problèmes et c'est à moi de les régler
! Je n'ai pas besoin de ton tout !
aide et je me passerai de toi ! Un point, c'est Elle
quitta la table, sortit de la cuisine à pas rapides et
claqua la porte derrière elle, sous le regard
étincelant et interrogateur du journaliste qui se
rassit lentement, se rendant compte qu'il ne la
considérait plus du même œil qu'au début. "Il n'y a
plus de doute possible, se dit-il, en avalant une
gorgée de son café."
Comme il aurait souhaité que le soleil restât
couché. Comme il aurait aimé que le jour n'arrivât
jamais. Comme il aurait voulu que le temps
sarrêtât la veille. Hélas, le pauvre Serge n'avait
aucun pouvoir sur le calendrier et encore moins
sur le temps. Ce taxi plein de bagages dehors, ce
soleil accablant propre aux après-midis, ces coups
de fil répétés de Jean-Donald, ces va-et-vient des
Biva dans la maison, tout rappelait à Serge que
l'heure de la séparation était venue.
Chaque seconde qui s'écoulait le rapprochait de
l'évidence. Elle s'en allait vraiment, avec les
enfants et sans lui. Triste fin pour une histoire qu'il
aurait aimé raconter autrement, une histoire dont il
avait espéré un tout autre dénouement.
Danielle rangeait les arrieres alfait du petit Ludovic
dans larrière-cour quand Antonie s'approcha , es
bras crode Serge debout dans la cuisine, les bras
croisés sur le poitrine.
- Tu as beaucoup fait pour nous, Serge, tu sais,
commença-t-elle. Crois-moi, je men rends compte
et je ne te remercierai jamais
assez.
• Laisse tomber, ma chérie, dit le journaliste

modestement.
• Je tenais absolument à ce que tu le saches. Je

n'en connais pas trente-six qui auraient fait la


moitié de ce que tu as fait, toi. C'est pourquoi
je voudrais te présenter toutes mes excuses
pour t'avoir blessé avec ma jalousie stupide et
sans fondement.
"Eh bien, elle est fondée maintenant, ta jalousie,
faillit répondre Serge."
• Antonie, c'est une très vieille histoire, se

contenta-t-il de dire. Elle m'était complètement


sortie de la tête.
• J'aurais tant voulu que mon père soit comme
toi, ou tout simplement que tu sois mon père.
Tu es tellement chic.
• Merci, mon ange.

manquer.
• Je t'adore, Serge. Tu vas beaucoup me

• Moi aussi je t'adore, Antonie, répondit Serge

en enlaçant la jeune fille qui déjà laissait


échapper quelques larmes.
Danielle rangeat les dernières affaires du petit
Ludovic dans l'arrière cour quand Antonie
s'approcha lentement de Serge debout dans la
cuisine, les bras croisés sur poitrine.
- Tu as beaucoup fait pour nous, Serge. tu sais,
commença-t-elle. Crois-moi, je men rends compte
et je ne te remercierai jamais
assez.
• Laisse tomber, ma chérie, dit le jour.

• naliste modestement.

• Je tenais absolument à ce que tu le saches. Je

n'en connais pas trente-six qui auraient fait la


moitié de ce que tu as fait, toi. C'est pourquoi
je voudrais te présenter toutes mes excuses
pour t'avoir blessé avec ma jalousie stupide et
sans fondement.
"Eh bien, elle est fondée maintenant, ta jalousie,
faillit répondre Serge."
• Antonie, c'est une très vieille histoire, se

contenta-t-il de dire. Elle m'était complètement


sortie de la tête.
• Taurais tant voulu que mon père soit comme
toi, ou tout simplement que tu sois mon père.
Tu es tellement chic.
• Merci, mon ange.

manquer.
• Je t'adore, Serge. Tu vas beaucoup me

• Moi aussi je t'adore, Antonie, répondit Serge

en enlaçant la jeune fille qui dépa laissait


échapper quelques larmes.
• Tiens donc ! remarqua Danielle qui venait juste

d'entrer. On en est déjà aux adieux par ici


apparemment ? Antonie, range-moi ceci, s'il te
plaît, ajouta-t-elle en tendant un sac plastique
à sa fille, sac que cette dernière avait à peine
saisi que plusieurs coups de klaxon
rapprochés retentirent soudain dans la rue.
• C'est Jean-Donald ! cria soudain Fritz qui

tenait Ludovic dans les bras à côté du taxi.


Antonie, c'est Jean-Donald !
Antonie sortit de la maison en courant, avec le petit
sac qu'elle lança d'ailleurs en passant, dans le
coffre arrière encore ouvert du taxi. Elle s'arrêta
devant un jeune homme à peine plus âgé qu'elle,
sorti d'une grosse voiture noire aux roues
énormes, dont seuls les riches semblaient
connaître les points de vente.
- Alors, c'est l'heure ? demanda le garçon.
La jeune Antonie se sentit soudain noyée dans la
tristesse et se mit à pleurer. Elle avait la gorge
tellement serrée qu'elle ne put qu'opiner de la tête.
Jean-Donald avait pu retenir ses larmes jusqu'ici,
mais il ne put s'empêcher de prendre sa petite
amie dans ses bras et de la serrer très fort contre
lui.
D'ailleurs, que pouvait-il bien faire d'autre ?
Leurs cœurs battaient tellement fort qu'ils auraient
pu s'attendre à une sorte de séisme interne. Ils
s'aimaient vraiment très fort. Le chauffeur de taxi
lui-même, la seule personne qui éprouvait encore
de la joie - mais à cause du compteur qui tournait -
rêvait d'une histoire d'amour aussi émouvante que
celle de ces deux adolescents.
- Mais qu'est-ce que je vais devenir, Antonie, peux-
tu me le dire ? se lamenta Jean-Donald sur
l'épaule de sa jeune amie.
Tu étais la seule personne sur qui je pouvais
compter. Tu ne peux pas t'en aller ainsi.
Antonie se sépara lentement du jeune garçon et le
regarda tendrement à travers ses larmes.
• Je ne sais pas non plus ce que je deviendrai

sans toi, J-D. Je donnerais tout pour rester


avec toi, tu le sais, mais je n'ai pas le choix. Je
dois refaire ma vie avec ma famille et nous
n'avons de chance d'y arriver que si nous
partons d'ici.
• Alors, on ne se verra plus, n'est-ce pas?

La jeune fille se sentit désemparée devant une


question aussi brutalement posée.
• Je l'ignore, J-D, dit-elle entre deux san-glots.

Je ne peux pas te répondre. En réalite, je


t'aime très fort et je me sens presque morte à
l'idée de m'en aller loin de toi.
• Moi aussi je t'aime, Antonie.

Ils s'enlaçèrent de nouveau. Ils se serrèrent


tellement fort l'un contre l'autre qu'on aurait cru
que leurs corps se fondraient en un.
- Je t'écrirai, J-D, murmura Antonie.
Promis.
- Tu vas me manquer, Antonie. Tu vas me
manquer terriblement. J'ai toujours eu beaucoup
de respect pour les parents de mes amis, mais il
faut que je te dise que ton père est vraiment le
dernier des salauds.
La jeune fille lâcha soudain son ami et le regarda
avec des yeux surpris, comme si elle sortait
soudain d'un rêve.
- Je l'avais complètement oublié, celui-là, dit-elle.
Maman nous a formellement interdit de l'appeler
mais j'ai comme une subite envie de désobéir.
Allez, monte, J-D, ajouta-t-elle en contournant la
voiture pour y entrer de l'autre côté.
Le garçon entra à son tour. Antonie respira très fort
comme pour se donner du courage, sécha ses
larmes, décrocha le téléphone à côté du levier de
vitesse, composa un numéro et colla l'appareil à
l'oreille. Après deux sonneries, la voix de son père
qu'elle reconnut sans peine lui répondit :
« Bonjour, vous êtes bien sur la ligne directe de
Jacques Biva. Je suis sorti ou occupé pour
l'instant, alors je vous prierai de bien vouloir laisser
votre message après le
"bip" sonore et je vous recontacterai des que
possible. Merci ».
Le petit "bip" sonore se fit entendre et
Antonie observa un court silence avant de
commencer son message. Il lui sembla que son
cœur battait deux fois plus vite que d'habitude.
- Bonjour, c'est moi, Antonie. Je ne sais pas si je
devrais dire ta fille ou une admiratrice. Je ne sais
pas si j'ai encore le droit de t'appeler papa ou si je
dois dire monsieur Biva comme tout le monde. Je
ne sais pas si je peux continuer à te tutoyer. Je ne
sais même pas si j'ai eu raison de t'appeler.
Je sais juste que j'avais envie d'entendre ta voix
une dernière fois, même si c'était pour me traiter
d'étrangère. Je savais très bien que tu n'étais pas
mon vrai père, mais je t'ai toujours trouvé parfait, à
un point tel que je ne regrettais pas de n'avoir pas
connu l'autre, mais plutôt, de ne t'avoir pas connu
avant. Je sais exactement ce qui s'est passé. Je
sais que tu as parfaitement raison dans toute
l'histoire et je comprends tout à fait ta réaction.
Jean-Donald n'en revenait pas d'entendre son
amie dire des choses aussi profondes avec autant
de calme. Elle faisait preuve d'une maîtrise de soi
dont seul le grand maître chinois Quan avait le
secret.
Dans sa villa, Jacques Biva s'était précipité dans
son fauteuil roulant, vers le petit bureau, pour
écouter le message. Plusieurs fois, il faillit
décrocher le téléphone pour parler à son Antonie
adorée, mais il se retint à chaque fois et, faisant
preuve de sang-froid lui aussi, il écouta la suite.
- Ne regrette rien pa... papa. Tu n'as rien à te
reprocher. Sache que je ne t'en veux pas du tout.
J'aurais peut-être été pire à ta place.
D'ailleurs, je te remercie pour tout ce que tu as fait
pour moi pendant toutes ces années et aussi pour
m'avoir permis d'apprendre que la vie pouvait
comporter plusieurs facettes.
Nous quittons la ville dans quelques instants et
pour très longtemps, j'espère. Dans quelques
heures, nous serons très loin d'ici et tu n'entendras
plus jamais parler de nous.
C'est pourquoi je voulais te parler une dernière
fois, pour te faire comprendre à quel point je
t'aime... voilà ! Je craque, fit la jeune fille en
s'épongeant les joues qui recommençaient à se
mouiller.
Elle revenait enfin à l'état où Jean-Donald la
reconnaissait facilement.
- Je... Je t'aime très fort, papa, continua Antonie.
Tu vas beaucoup me manquer.
Adieu, papa. Adieu...
Jacques Biva faillit encore décrocher le combiné à
ce moment précis, mais il se fit violence et ne
répondit pas.
Dans la voiture, Antonie avait retrouvé ses fidèles
compagnons du moment : la tristesse, la peine et
surtout les larmes. Son J-D qui n'était pas loin de
flancher, lui aussi, la consola du mieux qu'il put, à
la manière des grandes vedettes des écrans, mais
sans le même succès. Des acteurs de cinéma, il y
en avait deux autres dans la cuisine. Serge avait
totalement englouti les lèvres de Danielle dans les
siennes. Ils s'embrassaient si tendrement qu'elle
se sentit transportée dans une autre dimension.
Elle crut bien que plus rien autour d'eux n'était
matériel. Elle n'avait de cœur, de lèvres, d'esprit, et
de raison, que pour l'homme qui la tenait et
l'embrassait doucement. Serge se détacha
lentement de la jeune femme, la regarda droit dans
les yeux et lui murmura tendrement :
• Je voulais que tu le saches, Danielle.

• Je le savais déjà.

• Tu vas me manquer.

• Oui, toi aussi, Serge. Toi aussi. Merci pour

tout. Porte-toi bien et... au revoir.


• Bonne chance, Danielle.

• J'en ai vraiment besoin, merci Serge.

Danielle elle-même avait du mal à comprendre


comment elle avait pu retenir ses larmes jusqu'ici.
Elle n'en revenait pas que ses joues soient encore
sèches alors qu'elle quittait Serge. Il y avait au
moins ceci de certain, c'est qu'elle ne l'oublierait
jamais et qu'elle lui serait reconnaissante toute sa
vie de s'être tant sacrifié pour elle et ses enfants. À
l'extérieur, il s'était mis à tomber quelques gouttes
de pluie et Fritz, afin de protéger le bébé d'un
rhume ou d'une grippe qui ne seraient que très mal
venus, s'était réfugié dans le taxi dont le compteur
marquait maintenant une somme exor-bitante. Le
chauffeur, quant à lui, était toujours adossé à sa
portière, priant de toutes ses forces pour que les
adieux se fassent interminables.
- Allez Antonie, c'est l'heure, il faut y aller, ordonna
la mère qui venait d'atteindre le taxi.
La jeune fille sortit de la voiture de son petit ami, la
contourna et rencontra celui-ci qui était sorti de
l'autre côté. Ils se regardèrent en silence,
conscients qu'ils partageaient peut-être là le
dernier regard de leur vie.
C'est à ce moment seulement que Jean-Donald
comprit qu'il avait affaire à un vrai chagrin d'amour.
Il avait l'impression qu'une paire de ciseaux lui
découpait le cœur en deux. Dans d'autres
circonstances, il se serait sans doute trouvé
ridicule. Lui, un si grand garçon, en larmes devant
autant de paires d'yeux ! Mais là, il n'avait pas le
temps d'y penser. Il y avait à peine cinquante
centimètres entre Antonie et Jean-Donald, mais
aucun d'eux ne bougea, aucun d'eux ne parla. Ils
se regardaient et pleuraient en silence.
- Il se met à pleuvoir, Antonie. Il faut partir
maintenant, rappela Danielle, la voix presque
suppliante.
Jean-Donald se décida enfin a bouger. Il prit son
amie dans les bras et l'embrassa tendrement,
passionnément, profondément, les lèvres
mouillées par des larmes de chacun. Ils
s'embrassèrent tellement longtemps que Danielle
se sentit de nouveau obligée de crier :
- Antonie, la pluie... Antonie, on y va maintenant.
Danielle était à bout de patience quand le jeune
couple se sépara enfin. Il fallut encore des efforts
démesurés pour que leurs mains se séparent.
Antonie arriva à la portière ouverte du taxi et se
tourna de nouveau vers son ami. Ils se regardèrent
encore un moment et la jeune fille s'engouffra enfin
dans la voiture, au grand soulagement de sa mère.
- Au revoir, Jean-Donald, lança Danielle en ouvrant
la portière avant, à un garçon qui ne trouva même
pas la force nécessaire pour répondre. La jeune
femme jeta un dernier coup d'œil à la maison
qu'elle quittait et rencontra à la fenêtre le regard
enfantin, suppliant et meurtri de Serge. "Le
pauvre", pensa-t-elle, en lui adressant un signe de
la main." L'homme y répondit faiblement.
Danielle s'installa à son tour dans le taxi qui
s'éloigna aussitôt, sous le regard de plus en plus
humide de Jean-Donald et de plus en plus
souffrant de Serge. "Voilà, c'est fini, pensèrent les
deux veufs. Adieu mon amour. Puisse la vie te
sourire et t'apporter beaucoup de bonheur. En ce
qui me concerne, je ne t'oublierai jamais". Le taxi
avait à peine disparu à l'horizon que la pluie
redoubla. Jean-Donald se tourna vers la maison et
vit Serge à la fenêtre. Il lui adressa tristement un
signe avant de pénétrer dans sa voiture et de s'en
aller à toute vitesse. Pour une fois, il se passait
dans la vie de Serge, quelque chose qu'il n'avait ni
l'envie ni la force d'écrire. Il resta longtemps à la
fenêtre, pensif, le regard toujours figé dans la
même direction, pendant qu'à l'extérieur, de
grosses lignes de pluie zigzaguaient sur les vitres.
5
Jamais Fritz ne s'était senti aussi
"homme" de toute sa vie. Il ne se serait jamais cru
capable de prendre sa famille si bien en charge.
En l'espace de quelques semaines seulement, il
était devenu un chasseur habile qui rapportait
régulièrement du gibier à la maison. Il y a quelques
jours encore, il ne supportait pas que la petite
rivière qui coule derrière la cabane leur serve à la
fois de fontaine et de baignoire, que tous les
enfants de son âge dans le village aient reçu de
leurs parents l'interdiction formelle de s'approcher
de sa sœur et lui, que sa mère soit de plus en plus
régulièrement malade, qu'il lui soit strictement
interdit d'aller chez son grand-père et sa grand-
mère alors que les enfants sont généralement
entourés de soins et d'amour par leurs grands-
parents. La vie est ainsi faite. Comme des
marches d'escalier, elle a des hauts et des bas,
des bas que Danielle et ses enfants connaissaient
désormais de plus en plus par cœur.
- Je te rapporte de l'eau froide, maman, dit Fritz en
entrant dans la cabane avec un seau d'eau qu'il
venait de puiser à la petite rivière.
C'est avec une voix affaiblie par une fièvre
prolongée que Danielle, étendue sur le canot
gonflable, répondit :
• Oui mon chéri, merci. Change ma serviette, tu

veux ?
• Oui maman, dit Fritz en enlevant une serviette

mouillée du front de sa mère. Il la trempa dans


le seau d'eau qu'il venait de poser à ses pieds,
l'essora et la reposa délicatement sur le front
de Danielle. Non loin, à l'autre bout de la
pièce, Antonie, assise sur une espèce de
caisse, donnait à Ludovic une sorte de bouillie
pleine de graines blanches qu'elle aurait jugé,
il y a quelques semaines encore, écœurante,
dégoûtante.
• Il doit rester encore une dizaine de cartouches

dans le coffret, Fritz, remarqua Antonie. Essaie


de nous rapporter du gibier, et du bon cette
fois. Surtout, pas de gaspillage. Vise bien
avant de tirer.
• Oui, bien sûr, Antonie, répondit Fritz en

prenant la carabine et les cartouches rangées


non loin. Il avait à peine passé la corde en cuir
du fusil à l'épaule que la petite lumière du
soleil qui entrait par la porte fut soudain
cachée par une ombre : la grand-mère qui
entrait.
- Bonjour tout le monde ! lança celle-ci.
Ah non, Fritsou chéri, tu peux ranger ton fusil
aujourd'hui. Je vous ai apporté du pain et de la
viande.
• Chouette ! cria Fritz en prenant le sac de sa

grand-mère.
• Il y a aussi quelques fruits et des car-touches,

ajouta cette dernière en se baissant vers


Danielle pendant que "Fritsou", comme elle
l'appelait — ce qu'il était d'ailleurs loin
d'apprécier - allait partager le contenu du sac
avec sa sœur.
• Oh, ma pauvre Dany, dit la mère à sa fille. Ta

santé ne semble pas s'améliorer, mon ange.


• Il t'a encore battue, maman ? s'inquiéta

faiblement Danielle en voyant le visage de sa


mère marqué d'ecchymoses.
• Tiens, je t'ai apporté quelques com-primés,

engagea la vieille femme pour esquiver la


question de sa fille. Tu en prendras un le matin
et un autre le soir.
• Maman, c'est encore à cause de moi n'est-ce

pas ? Je croyais t'avoir demandé de laisser


tomber.
• Il n'en est pas question, Dany ! Si tu acceptes

de passer le reste de ta vie dans cette cabane,


à vivre comme une chienne, libre à toi, mais je
veux que mes petits-enfants vivent dans des
conditions meilleures et je ferai tout pour cela !
- Tu vois bien que c'est inutile, maman.
Tu te fais du mal, à toi et à nous. Tu crois que tes
petits-enfants sont contents de te voir dans cet
état-là ?
- Je réussirai, Dany, je te le promets.
Dans quelques jours, vous serez dans la maison
avec nous. Dans votre maison.
• Maman, je t'en prie! Pour la dernière fois,

laisse tomber. Papa est intraitable et nous le


savons toutes les deux, alors cesse de te
déranger pour rien.
• Je me dérange peut-être, mais je ne pense

pas que ce soit pour rien, dit la vieille femme


en se redressant. Il faut que j'y aille avant qu'il
ne se demande où je suis passée et Dieu sait
qu'il finit toujours par trouver.
Fritsou, Antonie, bye ! À demain !
- À demain, grand-mère, répondirent les enfants.
La vie de la petite famille devenait de plus en plus
monotone, à un point où tous se demandaient si la
journée qui commençait serait un tant soit peu
différente des autres.
Dès les premières lueurs du soleil, Antonie et Fritz
étaient sortis de la maison. Danielle quant à elle,
avait fait de nombreux efforts et avait accompli
quelques tâches ménagères.
Elle avait à peine pris un moment de repos qu'elle
se souvint, en entendant pleurer Ludovic, qu'il lui
fallait quelque chose à manger. "Une chance qu'il
se soit endormi hier sans prendre sa bouillie,
pensa la mère démoralisée. Que lui aurais-je donc
donné à manger maintenant ?" Danielle se leva du
petit canot sur lequel elle était étendue, sortit le
bébé de son landau et le berça tendrement.
- Tu dois avoir faim, mon amour !
murmura-t-elle. Oh oui, à ton âge, on ignore ce
qu'est un régime amaigrissant. Tout doux, mon
chéri, tout doux, ajouta la mère en berçant le bébé
qui ne cessait de geindre.
Maman va résoudre ton problème. Donne-moi
juste le temps de réchauffer ta bouillie.
Juste une minute, Ludo, conclut Danielle en posant
l'enfant sur ses frêles jambes.
Elle sortit de la cabane et arriva à l'endroit où elle
faisait un feu la veille encore, pour se réchauffer et
vaincre les frissons que la fièvre lui donnait. Il y
avait là trois morceaux de bois dont elle rapprocha
les extrémités noircies par les flammes. Elle revint
dans la cabane, suivie de Ludovic à la démarche
délicate, difficile et précipitée, toujours sanglotant.
- Oui, Ludovic ! Tu as faim, mais laisse-moi donc
travailler ! C'est pour toi que je le fais, après tout !
Le bambin jugeait ces paroles bien vides de sens.
Il ne quittait pas sa mère d'une semelle et ne
cessait pas une seconde de pleurer. Danielle saisit
un bidon rangé dans un coin de la cabane et se
rendit compte qu'il était vide.
- Oh non, pas tout cela en même temps ! se
lamenta-t-elle. Plus de pétrole, Ludovic, fit-elle en
se retournant vers l'enfant.
Aujourd'hui, tu mangeras froid. Tu vas d'ailleurs
devoir t'y habituer.
La jeune femme ouvrit une sorte de caisse et en
sortit l'assiette qui contenait la bouillie de l'enfant
qui, appuyé sur les genoux de sa mère, levait déjà
la main vers le ciel, ou plutôt vers l'assiette qu'il
reconnaissait sans peine.
- Oui, Ludovic, c'est prêt ! lança la mère exaspérée
en écartant doucement l'enfant de son chemin.
Elle allait chercher la petite cuillère en bois,
laissant derrière elle son fils qui continuait de
pleurer, quand elle sentit soudain comme un
violent coup de marteau à l'intérieur de sa tête.
- Encore ! Ces maux recommencent, murmura-t-
elle.
La même douleur se fit de nouveau ressentir et
Danielle laissa tomber l'assiette de bouillie pour se
tenir les tempes, renversant ainsi le liquide au sol.
La pauvre femme, torturée par la souffrance, se
traîna jusqu'au canot gonflable sur lequel elle
s'étendit en gémissant, la tête entre les mains. Elle
ne remarqua même pas que Ludovic, qui avait
soudain cessé de pleurer, s'était assis à même le
sol et mangeait sa bouillie pleine de sable.
Il aurait pu tout avaler si quelqu'un n'était arrivé
juste à ce moment-là.
- Regardez donc ce que rapporte le brave
chasseur ! cria soudain Fritz qui entrait en
brandissant, suspendue à un bois taillé en fourche,
une biche qu'il venait d'abattre en plein bois.
Ludovic, que fais-tu ? s'étonna le jeune homme en
posant le gibier à ses pieds.
Il saisit son petit frère et courut lui laver les mains
dans un seau plein d'eau de rivière, à l'extérieur. Il
le ramena en larmes quelques minutes plus tard
dans la cabane.
• Tu vas mieux, maman ? demanda Fritz.

• Oui chéri. Nettoie le sol, s'il te plaît.

• Bien maman, répondit le garçon qui déjà

raclait le sable à l'aide d'un morceau de


contre-plaqué.
La lumière du soleil qui entrait par la porte grande
ouverte de la petite cahute fut soudain cachée par
une ombre effilée :
c'était Antonie qui rentrait enfin.
• Salut, c'est moi ! dit aussitôt celle-ci. Ça va, toi

? fit-elle en prenant dans les bras Ludovic qui


se tut aussitôt. Et toi, maman, comment te
sens-tu ?
• Je vais bien, répondit Danielle en se

redressant. Quelles sont les nouvelles ?


• Oh, j'ai fait des tas de kilomètres pour passer

dans toutes les bijouteries de la ville.


J'ai rencontré à peu près tous les bijoutiers et il y
en a même qui me prenaient pour une voleuse. Ils
ne comprenaient pas que j'aie sur moi des bijoux
d'une telle valeur. Bref, le plus intéressant a été
celui qui se trouve après le lac.
• Combien ?

• Tiens maman, vingt-cinq mille francs.


• Vingt-cinq mille pour ce bracelet-là ?
Mais c'est à peine un dixième de sa valeur !
• Maman, cétait le plus offrant, rétorqua

• Antonie. Certains ne me proposaient que cinq

ou six mille francs.


• Oui, tu as raison, se résigna la mère. Tu as fait

une bonne affaire. Va vite au marché et


rapporte-nous de quoi faire cuire la biche de
Fritz. Prends aussi du bois et du pétrole, nous
n'en avons plus. Ah oui ! Du riz et du sucre
aussi pour la bouillie de Ludovic. Je crois que
cela suffira pour aujourd'hui.
Tiens, donne-moi le bébé.
La jeune fille porta à sa mère le bébé qui
commençait à dormir. Elle saisit ensuite une
corbeille vieille comme le monde et sortit de la
pièce.
• Attends, je viens avec toi ! cria Fritz qui partit

en courant.
• Fritz, Fritz, appela faiblement Danielle qui

venait de ressentir à la tête la même douleur


que tout à l'heure.
Elle avait malheureusement la voix tellement faible
qu'on ne pouvait même pas l'entendre de l'autre
côté de la porte.
Danielle se rendit vite compte que ses efforts pour
ramener Fritz auprès d'elle étaient vains. Elle posa
lentement Ludovic qui dormait maintenant à poings
fermés, sur le canot gonflable et s'étendit juste à
côté de lui. Fritz entra soudain, saisit le bidon de
pétrole vide qu'ils avaient oublié et ressortit aussi
précipitamment qu'il était entré. Danielle eut juste
le temps de lever la tête et de prononcer "Fritz"
qu'il était trop tard. Il était parti. Il s'écoula une
longue heure pendant laquelle il ne se passa rien
dans la petite cabane. Une heure de total silence.
Ludovic avait fini par dormir profondément, accablé
par la faim. En effet, son dernier repas remontait à
midi, la veille. Celui de Danielle, par contre,
remontait à un peu plus longtemps que cela. Sa
santé défectueuse lui enlevait tout appétit. Elle
aurait aimé se restaurer quand même pour
reprendre des forces, mais pour cela, il aurait fallu
trouver quelque chose à manger. Encore heureux
que sa tendre mère n'habitait pas loin.
Fritz tenait le bidon désormais plein de pétrole et
Antonie, la corbeille.
- Surtout ne fais pas de bruit, recommanda l'aînée.
Ludovic ne doit se réveiller que pour manger.
Occupe-toi du gibier pendant que j'allume le feu.
Fritz et sa sœur échangèrent leurs paquets. Le
garçon s'introduisit dans la maison pendant
qu'Antonie disposait du bois sur le sol, à l'extérieur.
Elle y avait à peine versé le pétrole que son frère
apparut à la porte.
• Antonie, vite, c'est maman ! lança-t-il d'une

voix affolée avant de se précipiter à nouveau


vers l'intérieur, suivi de sa sœur.
• Quoi, c'est maman ?

• Regarde, elle ne répond pas.


• Je t'ai demandé de ne pas la réveiller,
• Fritz !

• Justement Antonie, elle ne se réveille pas.

• Comment cela, elle ne se réveille pas ?

Maman ?... Maman ?


... Maman ! Non, ce
n'est pas vrai !
Antonie s'approcha de sa mère et lui prit la main
qu'elle avait sur le front pour mieux voir son
visage.
• Maman !... Maman ! répétait-elle sans cesse

avec dans la voix une inquiétude qui


redoublait, surtout quand la main de sa pauvre
mère qu'elle avait lâchée retomba inerte sur la
poitrine. Fritz, cours vite appeler grand-mère.
• Mais Antonie, je n'ai pas le droit de...

• Vas-y tout de suite ! hurla soudain la fille. Vite !

Vite !
Fritz parcourut à toute vitesse la petite centaine de
mètres qui les séparait de leurs grands-parents. Il
y a quelques secondes encore, il se demandait
comment violer la loi selon laquelle il lui était
formellement interdit d'aller chez sa grand-mère,
mais la panique dont avait été prise sa sœur lui
indiquait clairement que c'était un cas de force
majeure.
• Grand-mère ! grand-mère ! cria Fritz qui entrait

dans une maison dont il n'avait vu jusqu'ici que


la porte d'entrée, et de l'extérieur. Grand-mère,
tu es là ?
• Fritsou ! Que fais-tu là ? Que se passe-t-il ?
demanda la grand-mère qui sortait de la pièce
voisine avec son habituel tablier sur la poitrine.
• C'est maman, il faut vite l'emmener à l'hôpital,

elle ne bouge plus ! Il faut faire vite, grand-


mère ! Vite !
• Oh non ! Dieu Tout-Puissant, pas cela !

• s'affola la vieille femme en détachant

précipitamment les bretelles de son tablier !


Allons-y, Fritsou.
Fritz refit le chemin inverse, suivi de sa grand-mère
qui courait beaucoup plus vite qu'on ne l'eût crue
capable à son âge. Il ne leur fallut pas beaucoup
de temps pour arriver à la cabane où Antonie
tenait Ludovic dans ses bras, en larmes tous les
deux.
- Où est-elle ? Où est ma fille ? demanda la vielle
femme en franchissant la porte.
- Vous avez dit inutile ? Est-ce à dire qu'il n'y a
plus rien à faire ?
Les chirurgiens se regardèrent à nouveau.
• Dites-moi la vérité, docteur Obame ! insista

Erica que cette manœuvre commençait à


énerver. On ne peut plus rien pour elle, c'est
bien cela, docteur Obame ?
• Hélas oui, madame Viaspo, murmura le

médecin. Je suis vraiment désolé.


La pauvre vieille femme se jeta soudain dans les
bras de Michaël et pleura silencieusement sur son
épaule. Celui-ci la serra contre lui, la réconfortant
du mieux qu'il pouvait pendant que son confrère
ajoutait :
- Elle pourrait tenir encore de quatre à douze
semaines. Au-delà, ce serait un miracle... Si vous
désirez la voir, je me ferai un plaisir de vous
conduire.
Les larmes coulèrent de plus belle de ses yeux
quand elle entra dans la chambre de sa fille, suivie
du docteur Obame qui refermait la porte.
- Maman, murmura Danielle de son lit en tendant
une main à sa mère.
Erica pleurait, toujours en silence. Elle s'approcha
lentement de sa fille et lui saisit la main. Pendant
un petit moment, elles se regardèrent droit dans
les yeux.
• Ils t'ont annoncé la nouvelle, maman ?

• Oui, Dany... Oui, le docteur Obame m'a tout

expliqué.
• Je n'ai plus que trois mois à vivre, maman.

Trois mois au maximum.


• Ma chérie, je t'en prie. Il y a certainement autre

chose à faire, une autre chance, une autre


solu...
• Non, maman. C'est fini. Inutile de nous voiler la

face. C'est trop tard pour moi.


• Oh, Dany ! pleura la mère. Petite chérie. Ma

toute petite Dany.


• Je n'arrête pas de penser à mes pauvres

enfants. Ils sont perdus, maman.


Que deviendront Ludovic, et Fritz, et Antonie ?
• Je m'en occuperai, Dany, je te le pro-mets.
Seulement, je... — des larmes roulèrent de
nouveau sur les joues d'Erica — je n'aurai
jamais assez de courage pour le leur
annoncer.
• Non maman, je ne veux pas qu'ils sachent.

Pas maintenant. Ils ne le supporteraient


certainement pas.
• Tu as sans doute raison, Dany.

J'imagine quelle doit être leur angoisse à l'heure


qu'il est, mais il faudra quand même leur avouer la
vérité un jour ou l'autre. Ils ont le droit de savoir.
• Aucune importance, maman. Ce n'est pas le

moment de leur révéler notre secret, un point


c'est tout !
• Dany...

• Je t'aime, maman.

• Moi aussi je t'aime, ma Dany chérie.

Les deux femmes se serrèrent très fort les mains


et sanglotèrent désespérément, à un point où le
docteur Obame, ému comme il l'avait rarement
été, quitta discrètement la chambre. Il chercha des
yeux son confrère et ami Michaël dans le couloir et
ensuite dans la cafétéria. Il n'était nulle part... ou
plutôt si. Il s'était enfermé dans une cabine
téléphonique au rez-de-chaussée. Les
interminables indicatifs qui précédèrent le numéro
qu'il composait donnaient une idée de l'énorme
distance qui le séparait de son frère aîné.
- Oui allo, bonjour madame, dit soudain
Michaël. Je voudrais parler au directeur, s'il vous
plaît... De la part de son frère, Michaël.
Michaël était très pressé de raconter ce qu'il venait
de vivre, mais la secrétaire de Manuel lui avait
demandé d'attendre un petit moment. Il était
tellement impatient que la petite musique censée
chatouiller son oreille lui sembla plutôt agaçante.
- Allo, Michaël Idriss ?
Michaël reconnut sans peine la voix de son frère.
En outre, depuis qu'ils étaient tout petits, les deux
garçons et seuls enfants du Président du Conseil
Économique et Social, Yoann Idriss, se taquinaient
en s'appelant par leurs nom et prénoms.
Aucun d'eux ne s'était, comme leur père, intéressé
aux affaires de l'État ou à la politique. Manuel avait
suivi une formation en tourisme et avait été affecté
à un bon poste à l'étranger. Il s'était rangé bien
avant son jeune frère, Michaël, qui lui, avait
consacré la majeure partie de sa jeunesse à ses
études de médecine.
• Tu ne devineras jamais ce que je t'ap-porte

comme nouvelle, Manuel Idriss.


• Qu'y a-t-il ? Tu as enlevé le Pape ?

• Non, j'ai retrouvé Danielle.

• Danielle Viaspo ? Vraiment ?

• Elle-même. Seulement, elle est devenue

Danielle Biva depuis.


• Biva... Biva... Non, le vieux milliar-daire,

Jacques Biva ?
• C'est exact !
• Alors, comment va...
• Je ne l'ai pas vu. Du moins, pas encore. Il se
passe quelque chose de très grave, Manuel
Idriss.
• Quoi ? Que se passe-t-il ?
• ... Danielle est condamnée.

6
" Biva : la réconciliation ?"
', "Le
grand retour de Danielle Biva... Viaspo",
"Danielle Biva, accès accordé...
" Les Biva
savaient décidément s'accaparer la une des
médias. Danielle avait à peine passe quatre jours à
Bériville, que la télévision et la radio ne parlaient
plus que d'elle, de ses enfants et de son mari...
"ex-mari," se bornait-elle à rectifier.
Petit à petit, les rayons du soleil éclairaient les
immeubles de Bériville l'un après l'autre. Voilà un
peu plus de trois jours que Danielle souhaitait
s'informer, lire les journaux, écouter la radio ou
regarder la télévision, mais le docteur Obame le lui
avait formellement interdit. Malgré les protestations
du neurochirurgien, Erica Viaspo, fière de voir sa
fille en première page de tous les journaux, les
achetait et les apportait en cachette à sa Dany
chérie. La journée s'annonçait plutôt bonne et ce
matin-là, Erica était arrivée en même temps que le
soleil. Ce n'était pas une heure raisonnable pour
les visites, mais les gardiens ainsi que les
infirmières et infirmiers avaient remarqué combien
Michaël Idriss, l'un des médecins les plus
expérimentés et les plus réputés du pays, vouait
du respect à la vieille femme.
Comment pouvaient-ils donc lui interdire l'accès à
la clinique sous prétexte que ce n'était pas l'heure
des visites ?
• Tu t'es levée bien tôt aujourd'hui, Dany chérie.

• Bonjour maman, répondit froidement Danielle.

Cétait la première fois depuis qu'elle était


hospitalisée que Danielle était aussi matinale.
Avant que la nuit ne soit entièrement dissipée, la
pauvre Danielle était déjà installée dans son
fauteuil roulant et regardait le ciel à travers la baie
vitrée de sa chambre.
-Tiens, Dany, tu es encore en première page ce
matin. Et là, c'est ton Biva de mari.
.- Ex-mari, maman, rectifia Danielle en saisissant
le journal.
Erica fit de nombreuses remarques et posa
plusieurs questions mais n'obtint pas la moindre
réponse, la moindre considé-ration. Danielle ne
l'écoutait déjà plus, et c'est à peine si elle
l'entendait. Concentrée sur la lecture du journal
qu'elle dévorait des yeux, rien n'existait plus autour
d'elle, pas même sa mère.
"Jacques sait donc que je suis hospitalisée ici, se
dit-elle. Et il n'a pas fait le moindre pas pour venir à
moi ! Comment ai-je pu épouser cet homme sans
cœur ? Si Danielle en doutait encore, elle était
aujourd'hui certaine que Jacques Biva était un
homme foncièrement méchant ; et elle voyait leur
mariage passé comme la plus monumentale des
erreurs de sa vie. « J'ai ordonné qu'il lui soit fourni
tout ce dont elle aura besoin, déclarait M. Biva
dans une interview. Je suis sincèrement désolé
pour ce qui lui arrive, mais je sais qu'elle est suivie
de près par les meilleurs médecins du pays, les
meilleurs chirurgiens. Le docteur Idriss est
spécialement resté à Bériville pour s'occuper d'elle.
Lui-même et le docteur Obame sont deux
spécialistes en qui j'ai une entière confiance.
Je ne pense donc pas que ma présence auprès de
Danielle soit nécessaire... ».
Danielle referma lentement le journal et, le cœur
plein de haine, murmura :
• C'est mon ex-mari.

• Comment ? fit la mère.

• Maman, passe-moi Le Quotidien, s'il te plaît.

• Je t'ai donné tous les journaux, Dany.

Danielle baissa les yeux et vit effectivement la pile


de journaux qu'elle avait elle-même posée sur ses
genoux. Elle la fouilla et constata que Le Quotidien
manquait. Elle savait pertinemment que Serge
Gotha n'y travaillait plus, mais elle espérait trouver
une trace de lui, un indice, un renseignement.
• Tu penses à ton journaliste, Dany ?

• Oui, maman. Je suis étonnée qu'il ne soit pas

passé me voir après tout le tapage que les


médias ont fait sur moi. Il se passe quelque
chose, je le sens.
• Décroche ton téléphone et appelle-le, chérie.

• Personne ne décroche, maman. J'ai essayé

hier et avant-hier.
• Alors, donne-moi son adresse. Je peux

toujours y faire un tour.


• Oui maman, c'est ce qu'on va faire. Il

est au...
L'ouverture brusque de la porte l'inter-
rompit.
• Ah ! bonjour docteur Obame ! lança aussitôt

Erica assise sur le lit. Comment allez-vous ce


matin ?
• Danielle, si je vous ai déconseillé de lire les

journaux, maintenant, je vous l'interdis, jeta le


chirurgien sans se soucier des salutations qui
lui étaient adressées.
• De toute façon, je n'en ai plus pour longtemps,

docteur Obame, se défendit la malade. Vous


me l'avez affirmé vous-même.
• Ce n'est pas une raison pour précipiter les

choses ! s'énerva le médecin.


- Mais que venait-il donc d'exprimer là ? Il allait
continuer son sermon mais il s'arrêta net, se
rendant compte qu'il était allé trop loin. Il venait de
se conduire comme un médecin ne devait pas le
faire.
Peut-être avait-il blessé sa patiente ?
• Une heure de plus ou de moins, qu'est-ce que

cela change ? demanda calmement Danielle


du fond de son fauteuil roulant, comme pour
prouver au médecin qu'elle n'avait pas fait
attention à sa remarque.
• Tout est de ma faute, docteur Obame, intervint

Erica en descendant du lit, dans le souci de


mettre fin à une dispute qui était déjà oubliée.
• Eh bien, tâchez de ne pas recommencer,

lança sèchement Richard Obame, sans


regarder Erica... Alors, comment vous sentez-
vous aujourd'hui, Danielle ? demanda-t-il en
confisquant les journaux.
• Comme une condamnée à mort, répondit

Danielle, le regard dans le vague.


• Dany, s'il te plaît ! fit la mère.

• Je vous en prie, Danielle. Montrez-vous plus

forte, conseilla le chirurgien, abattu.


Vous pouvez me le promettre ?
• J'essaierai.

• Jacques m'a appelé hier soir. Il demande à

vous voir, mais je lui ai dit que c'était encore


trop tôt.
• Je ne veux pas le voir, répondit Danielle,
toujours aussi impassible, le regard toujours
dans le vide.
• Il m'a supplié de prendre grand soin de vous.

Un petit silence fut observé. Puis, le chirurgien


insista :
• Danielle, vous n'êtes pas obligée de le voir tout

de suite. Cela peut bien attendre quelques


semaines.
• Docteur Obame, intervint de nouveau

• Erica. Elle vient de vous déclarer clairement

qu'elle ne voulait pas le voir. C'est aussi bien


valable maintenant que dans cinq ou six ans.
Et si jamais ce... moins que rien, cet ivrogne...
• Maman ! coupa Danielle.

• Si jamais cet avorton de Biva ose mettre les

pieds ici, continua Erica comme si elle n'avait


pas entendu sa fille, il me rencontrera et autant
vous l'assurer tout de suite, cela ne fera pas
partie des chances de sa vie.
• ... Bien, alors je vais chercher ce qu'il vous faut

pour ce matin, s'excusa Richard


Obame.
- Non ! s'écria Danielle. Non, docteur
Obame. Cessez de me bourrer de médicaments
qui ne me servent à rien. Je suis sûre que les
vivants en auront beaucoup plus besoin que moi.
- Je n'ai rien entendu, Danielle, répondit
le médecin en essayant de dissimuler ce
découragement qu'il ressentait soudain en
écoutant une malade qui — tout portait à le croire -
ne désirait rien d'autre que se laisser mourir. Je
n'ai rien entendu et je vais chercher vos
médicaments. Madame Viaspo, puis-je vous parler
une minute, s'il vous plaît ? invita le docteur en
ouvrant grand la porte.
- Oui, bien sûr, répondit la vieille femme en sortant.
Richard Obame referma la porte derrière eux et ils
se retrouvèrent seuls dans le couloir.
• Écoutez, madame Viaspo, commença le

médecin. Vous ne semblez pas prendre la


situation au sérieux, mais votre fille est très
malade. Si elle peut encore vous parler, c'est
parce qu'elle a un organisme très résistant.
Dans son état, vous et moi serions
certainement dans un profond coma. Est-ce
que vous comprenez ce que je vous expose ?
• Non, j'avoue que non.

• Danielle est dans un état qui nécessite

beaucoup de repos. Ce qu'elle a vécu avec


son mari, il y a quelques mois, a été très
pénible pour elle. C'est un sujet qu'elle doit
oublier pour ne pas être tourmentée. Alors,
cessez de lui apporter les journaux, ils ne
parlent que de cela. Vous allez lui causer un
choc émotionnel qui pourrait lui être fatal.
• Vous lui avez pourtant annoncé tout à l'heure

que son mari désirait la voir.


• Je ne l'aurais jamais fait si elle n'avait pas lu

les journaux que vous lui avez apportés. Je


voulais convaincre Jacques de lui présenter
des excuses. J'ai pensé que cela la soulagerait
et que c'était peut-être le seul moyen de la
tirer, ne serait-ce que momenta-nément, des
griffes de cette histoire.
• Je suis désolée, docteur. Je suis vraiment

confuse. Que puis-je faire pour réparer ?


• Entourez-la de vos soins. Il faut la ménager.

Vous avez remarqué combien elle


démissionne de la vie ? Cela signifie qu'on ne
peut plus compter sur ses efforts
psychologiques. Il faudrait lui redonner goût à
la vie, lui amener ses enfants par exemple.
• Je crois pouvoir arranger cela avec le docteur

Idriss.
• Le plus tôt serait le mieux. Ils lui apporteront

beaucoup de réconfort.
Maintenant, retournez auprès d'elle. J'ai encore du
travail.
• Oui docteur, approuva Erica en retournant

dans la chambre de sa fille.


• Il est parti, maman ?

• Oui Dany, il est parti, répondit Erica Viaspo en

s'asseyant sur le lit. Il est allé chercher de quoi


te soulager.
• Je n'ai besoin de rien, maman.

• Bien sûr que si, Dany chérie. Et nous sommes

la pour taider, pour que tu ne manques de rien.


lu dois te souvenir que nous sommes près de
toi, chérie. Si tu as besoin de quoi que ce soit,
maman est là.
Danielle resta impassible et sa mère en fut
surprise. Peut-être suspectait-elle sa subite
gentillesse ?
- Dany chérie, tu n'as pas bougé de ta fenêtre
depuis mon arrivée. Tu ne veux pas t'étendre un
peu en attendant le docteur
Obame ?
- Il t'a conseillé d'être aux petits soins avec moi,
n'est-ce pas, maman ? Il t'a demandé de me
ménager, c'est bien cela ?... Je n'en ai pas besoin,
maman. Je ne suis plus une enfant. Je peux très
bien me débrouiller toute seule.
Erica chercha quelque chose à ajouter mais ne
trouva pas. Comment Danielle avait-elle pu deviner
si juste ? Elle en resta sans voix. Au moment où
elle eut enfin l'idée de dire que le docteur Obame
n'était pour rien à sa gentillesse, il était trop tard.
Le silence avait été trop long et Danielle aurait
sans doute compris qu'elle avait réfléchi pour
répondre et aurait su que c'était un men-songe.
Erica se tut donc, à la fois honteuse et soucieuse.
Le silence qui semblait vouloir se prolonger fut
enfin interrompu par de faibles coups frappés à la
porte. Danielle n'eut aucune réaction. Elle
regardait toujours, à travers la baie vitrée, les
immeubles voisins qui semblaient grandir, mais
sans vraiment les voir.
- C'est sûrement le docteur Obame, lança Erica en
descendant du lit. Dieu du ciel ! s'exclama-t-elle à
la porte. Vous, ici ?
Comment se fait-il?
- Bonjour, grand-mère.
Danielle reconnut sans peine la voix de Fritz et
tourna énergiquement les roues de son fauteuil
vers la porte.
• Maman est là ?... Maman ! cria Antonie en

apercevant sa mère.
• Mes chers enfants ! Je suis si contente de

vous voir ! exulta Danielle en ouvrant les bras


dans lesquels Fritz se réfugia ausitôt.
Elle se sentait si seule sans eux. Antonie confia le
bébé à sa grand-mère et courut à son tour
embrasser sa mère.
• Attention les enfants, vous allez la renverser,

s'inquiéta la grand-mère, un large sourire aux


lèvres.
• Tiens, donne-moi Ludovic, maman, dit

• Danielle en tendant les bras.

Erica posa délicatement le petit Ludovic dans les


bras de sa mère qui le recouvrit aussiôt de mille et
un baisers, et l'enfant sembla si heureux qu'il rit
aux éclats et amusa tout le monde.
• Antonie, comment êtes-vous arrivés jusqu'ici ?

• J'ai vendu ta robe de soie bleue, maman,

expliqua Antonie. Celle de chez Dior. J'ai aussi


vendu ta gourmette, celle qui était surmontée
d'une émeraude. Avec cet argent, nous avons
pu tenir pendant ton absence et payer le
voyage jusqu'ici. Voilà.
• C'est fou, ce que tu te débrouilles bien, ma fille

chérie, approuva Danielle en embrassant


toujours Ludovic. Tu as très bien agi.
• Comment s'est passée l'opération, maman ?

demanda Fritz en s'asseyant sur le lit.


Comment se fait-il que tu n'aies pas de
bandages ?
Danielle ne sut trop que répondre et sa mère s'en
chargea avant que les enfants ne se doutent de
quelque chose.
• Maman n'a pas été opérée, Fritsou.

• Mais pourquoi ? s'inquiéta Antonie. Il y avait

erreur de diagnostic, c'est cela ?


• Non, pas du tout mais... hésita Danielle.

Mais, c'est moins grave qu'ils ne pensaient, voilà


tout.
• Je préfère, souffla Antonie. Le docteur Obame

ne m'a pas vraiment répondu tout à l'heure


quand je lui ai demandé comment tu allais.
Peut-être souhaitait-il que ta mère te le dise elle-
même, rassura la grand-mère. Et grand-père, vous
l'avez vu ces derniers temps ?
• Oui, il est passé à la cabane un peu après ton

départ, relata Antonie. Nous avons dû nous


enfermer parce qu'il était armé. Il a tiré
plusieurs coups en l'air, il a proféré beaucoup
de menaces...
• Il a promis de te tuer, grand-mère, coupa Fritz.
• Oui, mais tu dois être habituée main-tenant,
n'est-ce pas, grand-mère ? ironisa Antonie.
• Et comment ! nargua la vieille femme.

On frappa soudain de légers coups à la porte qui


s'ouvrit aussitôt, laissant passer le docteur Obame
qui poussait un chariot sur lequel étaient disposés
de nombreux médicaments dans de petits pots.
- Tiens maman, prends Ludovic, dit Danielle. C'est
l'heure de mes médicaments.
C'est avec un large sourire qu'Erica accueillit le
bébé dans ses bras. Puis aimablement, Richard
Obame se baissa vers Danielle pour l'aider à
avaler tous ses comprimés.
- Alors, Fritz et Antonie, contents de revoir maman
?
Le visage rayonnant des enfants répondit au
chirurgien.
L'atmosphère changeait et devenait plus gaie dans
cette chambre d'hôpital. Les enfants étaient loin
d'imaginer combien cela était artificiel, combien les
cœurs étaient meurtris. Les efforts que faisait
Danielle pour retenir ses larmes devenaient
presque visibles. Elle se rendait de plus en plus
compte que la joie... l'immense joie qu'elle avait
ressentie en voyant entrer ses enfants, n'était plus
que de courte durée. Elle tourna donc le regard
vers Ludovic qui s'amusait à taper sa grand-mère
en riant très fort, dans l'espoir d'éveiller un
soupçon de gaieté, une motivation au rire. Ce
qu'elle en tira fut malheureusement l'idée que cet
innocent petit être perdait sa mère avant même de
la connaître vraiment, et cela la tourmenta
profondément.
- Est-ce que tu vas bien, maman ?
s'inquiéta Antonie.
• Je vais très bien, ma chérie. Je suis heureuse

de vous voir, c'est tout.


• L'émotion, rassura le docteur Obame qui

continuait de bourrer sa patiente de calmants


en tous genres.
Erica eut alors un pincement au cœur en voyant
pleurer sa fille. Elle savait que c'était cruel de
cacher une vérité aussi capitale aux enfants, mais
elle n'avait pas le choix. C'était la stricte volonté de
Danielle. Quand la vieille femme descendit enfin
de son nuage, des larmes roulaient déjà sur ses
joues. Elle ne voulait pas que les enfants se
doutent de quoi que ce soit, mais comment leur
dissimuler son chagrin !...
Richard Obame se redressa enfin, fier de sa
besogne. Il allait émettre quelque chose
• sûrement des félicitations ou des

encouragements pour Danielle qui acceptait


enfin de se soigner quand trois coups
retentirent encore à la porte qui s'ouvrit
aussitôt.
• Salut, c'est moi ! s'écria le docteur Idriss en

entrant avec un grand bouquet qu'il tendit


aussitôt à Danielle. Je n'ai pas trouvé de fleurs
aussi jolies que toi, alors je me suis contente
de celles-c1, lui souffla-t-1l.
• Bonjour Michaël, répondit Danielle toute

souriante en posant un baiser délicat sur la


joue de son ami.
• Elle a l'air en pleine forme ce matin, remarqua

Michaël. Tu ne trouves pas,


• Richard ?

Michaël Idriss avait ceci de charmant que sa


bonne humeur ne le quittait jamais.
Ce matin-là, il ne portait pas de blouse, mais une
veste et une cravate.
• Si, répondit Richard. Et en voilà la raison,

ajouta-t-il en fixant du regard tout le petit


monde de Danielle confortablement installé sur
le lit.
• Ah bonjour, madame Viaspo, lança Michaël à

la vieille Erica qu'il remarquait enfin.


• Bonjour, docteur Idriss.

• Non, encore ? se lamenta le médecin en

plaisantant.
Erica laissa échapper un petit sourire au bout
duquel elle s'excusa :
- Pardon, Michaël.
Erica n'avait pas remarqué que Michaël ne faisait
déjà plus attention à elle. Il avait maintenant le
regard fixé sur Antonie et semblait surpris.
• Antonie ? lâcha-t-il finalement.

• Oui? répondit la jeune fille tout étonnée.

• Mon Dieu, que tu as...


Il s'arrêta.
• Que je ? insista la jeune fille.

• Ta mère m'a beaucoup parlé de toi... de vous,

mais je ne vous imaginais pas aussi grands.


C'est la seule explication que Michael
Idriss put fournir. Il avait dû trouver l'idée à la hâte
car le regard de Fritz, Antonie et même celui de la
grand-mère se faisait de plus en plus interrogateur.
Il aurait bien aimé dire à Antonie qu'elle n'avait pas
changé, mais était-ce vraiment le moment ?
De son fauteuil roulant, Danielle fit les
présentations :
• Chérie, c'est le docteur Idriss, un ami de

longue date. Michaël, je te présente mes


enfants, Antonie, Fritz et Ludovic.
Bon alors, à tout à l'heure Danielle, s'excusa le
docteur Obame en quittant la pièce désormais
emplie de "enchanté" et de poignées de mains.
Michaël avait maintenant un mal fou à détacher
son regard de Fritz. Il le fixait de plus en plus
profondément. "Alors, c'est à cela qu'il ressemble ?
pensa-t-il." Fritz, gêné, laissa errer son regard d'un
objet à l'autre sans en voir aucun, pendant que sa
grand-mère commençait à se poser énormément
de questions. N'était-il pas un de ces hommes qui
abusent des enfants ? Qui était au fait Michaël
Idriss - se demanda-t-elle soudain ?
Tout se passa en très peu de temps mais Danielle
comprit qu'elle devait absolument faire quelque
chose.
- Dites les enfants, tenta-t-elle. Pourriez-vous faire
un tour chez Serge tout à l'heure ?
Je suis toujours sans nouvelle de lui et je
commence à m'inquiéter sérieusement.
Les enfants ne réagirent pas. Ils étaient occupés à
scruter le mystérieux médecin dont les yeux
semblaient émettre des centaines de messages
indéchiffrables.
- Je vous prêterai volontiers ma voiture et mon
chauffeur, proposa Erica.
insista Danielle.
• Antonie, Fritz, vous m'avez entendue ?

• Et si on y allait tout de suite ? proposa

• Antonie qui revenait enfin de ses songes.

• Excellente idée, approuva le jeune frère en

descendant du lit.
• Ah, au fait, se ressaisit enfin Michael, Manuel

a promis de t'appeler en fin d'après-midi,


Danielle.
• Vous trouverez la voiture en bas, ajouta

Danielle comme si elle n'avait pas entendu


Michaël.
Le sujet était trop délicat pour que les enfants en
entendent parler maintenant.
- À tout à l'heure, maman, dit Fritz en sortant.
Antonie confia Ludovic à sa mère et lui posa un
baiser sur la joue avant de sortir.
• À plus tard, lança-t-elle.

• Tu vas finir par les effrayer, Michaël ! gronda

Danielle une fois les enfants sortis.


Arrête de les regarder de cette façon !
• Alors, c'est Fritz ? murmura Michaël, le regard

dans le vague comme s'il n'entendait pas


Danielle.
• Oui, c'est lui, et alors ? cria de nouveau celle-

ci.
• Attendez une seconde, fit Erica qui comprenait

de moins en moins ce qui se passait. C'est lui,


quoi ?
Ils avaient complètement oublié la
"vieille" et s'étaient laissé emporter, l'un par la
surprise et l'autre par la colère.
- Je veux savoir ce qu'il a de si particulier, mon
Fritsou, insista la mère Viaspo et comme personne
ne répondait, elle ajouta :
Docteur Idriss, vous savez quelque chose sur les
enfants que je semble ignorer. Je l'ai vu à votre
façon de les regarder. Alors, je veux savoir ce que
c'est... Danielle ! — elle prononçait rarement le
prénom en entier - qui est donc Manuel ? Vous en
avez déjà parlé dans l'ambulance l'autre jour.
Le silence fut sa seule réponse.
• Danielle, je te parle ! gronda Erica en

s'approchant de sa fille.
• Alors, elle n'est pas au courant ? demanda

Michaël juste pour dire quelque chose.


• Au courant de quoi ? se fâcha la vieille

Viaspo.
• Maman, balbutia Danielle sans oser lever les

yeux vers qui que ce soit, Manuel Idriss est le


frère aîné de Michaël... et 1l est... le père de
Fritz.
• Oh mon Dieu ! s'écria Erica interdite en

retournant s'asseoir sur le lit. Docteur Idriss,


vous êtes donc le frère de ce salaud?
Cet irresponsable qui abandonne femme et
enfants ?
Michaël chercha une explication dans les yeux de
Danielle, mais celle-ci les garda bien rivés au sol.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire, frère n'a
jamais...
• madame Viaspo ? s'étonna Michaël. Mon J'ai

inventé cela pour que vous ne cherchiez pas a


le rencontrer, maman, coupa Danielle. Je
trouvais qu'il y avait déjà assez de tension
dans la famille avec l'emprisonnement de
papa. Manuel ne m'a pas abandonnée, c'est
moi qui l'ai quitté.
• Grand Dieu ! Mais pourquoi, Dany ?

• Danielle trouvait notre mère un peu trop dure,

expliqua Michaël.
• Elle était carrément invivable, oui !

• corrigea Danielle. Elle me menait la vie dure et

j'en avais plus qu'assez. En fait, elle me


détestait parce que j'avais déjà Antonie. Il
n'était pas question que son fils épouse à la
fois une femme et un enfant.
• Et, il n'a jamais cherché à te retrouver,

Dany ?
• Oh, que si. Je n'avais jamais vu mon frère
aussi acharné. Ses relations avec maman sont
restées tendues depuis. Il a mis presque un an
à ne rien faire d'autre que chercher Danielle. Il
en a presque perdu son travail. Il était engagé
depuis peu dans un office de tourisme. Papa a
dû faire jouer ses relations pour qu'on l'affecte
à l'étranger, histoire de le sortir de cette
impasse.
D'ailleurs, comment aurait-il pu me retrouver ?
continua Danielle. Je n'ai laissé aucune adresse,
aucune trace. Juste un mot pour lui dire qu'il n'y
était pour rien, et je suis partie. J'étais alors
enceinte de presque sept mois.
• Alors tu es revenue à la maison, compléta

Erica. Tu as mis au monde un beau petit


garçon et tu as de nouveau disparu quelques
semaines après.
• Décidément.. fit Michaël.

• Maman, je ne tenais pas en place, tu sais, se

lamenta Danielle. J'avais peur que quelqu'un


découvre la vérité sur cette histoire de viol et
ne fasse du mal à mes enfants. Je n'étais pas
tranquille.
• C'est quoi, cette histoire de viol ?

demanda Michaël.
Danielle et sa mère n'avaient ni la patience ni
l'envie de raconter la longue histoire de la
condamnation de Léon Viaspo, le père de Danielle.
Aussi, continuèrent-elles leur conversation comme
si Michaël avait quitté la pièce.
- Je me suis installée ici, à Bériville, poursuivit
Danielle, décidée à passer aux aveux comme si
elle sentait sa fin prochaine.
J'habitais chez une amie qui n'est
malheureusement plus des nôtres aujourd'hui...
pauvre Ida.
Danielle parlait d'un ton monotone. Il n'y avait
aucune intonation dans sa voix plutôt basse, à
peine audible. Elle n'osait pas lever les yeux vers
sa mère et encore moins vers Michaël. Elle restait
profondément blottie dans son fauteuil roulant. Je
n'ai pas tarder à trouver un emploi, continua-t-elle.
J'ai travaillé comme caissière dans un super-
marché. C'était la place de mon ami Ida. Elle m'y
avait souvent emmenée et tout le monde y était
sympathique. Le directeur n'a trouvé aucune
objection à ce que je la remplace après sa mort.
J'ai aussi hérité de son modeste appartement dont
je pouvais désormais payer le loyer.
Erica et Michaël gardaient un silence de mort, de
crainte de perdre le moindre mot du récit de
Danielle.
- Ce n'était pas le grand luxe, mais au moins, j'y
étais tranquille et je parvenais à nourrir mes
enfants avec mon salaire de caissière. Fritz n'avait
alors que cinq mois.
Huit mois plus tard, j'épousais Jacques Biva... la
plus grande erreur de ma vie... Ma vie n'a été
qu'un échec, maman. Une succession d'erreurs. Il
était temps que je m'en aille... vraiment.
La tristesse qui traversait les yeux de Danielle
affecta profondément ses interlo-cuteurs. C'était
une détresse effrayante, presque palpable. Il fallut
un certain temps avant que la mère ne demande
enfin :
• Qu'est devenu le brave Manuel ?

Il vit aux îles Pifritos, répondit Michaël. Il est à la


tête d'une chaîne hôtelière dont la base est à
Dorey, dans ces îles. Il s'est finalement marié et il
est père de deux merveilleuses petites filles,
Williame et Cédrique. Elles auront neuf ans dans
deux mois. Des jumelles.
-Est-il au courant que vous avez retrouvé
Danielle ?
- Oui, je l'ai appelé plusieurs fois déjà.
Ce matin il m'a prévenu qu'il appellerait en fin
d'après-midi. Il est tellement troublé à l'idée de
rencontrer son fils. Son seul garçon. Vous
comprenez, il ne l'a jamais vu... C'est fou ce qu'ils
sont le portrait de leur père, ces enfants ! Quand
j'ai vu Fritz, j'ai cru à une Cédrique ou une Williame
en version garçon. La ressemblance est nette.
C'est un vrai Idriss, ce Fritz.
• Et Antonie alors ? attaqua Erica. Elle n'est pas

une Idriss et vous l'avez pourtant regardée


bizarrement.
• Oh oui. Je l'ai tout de suite reconnue.
Elle avait à peine trois ans quand je l'ai vue pour la
dernière fois, mais elle n'a pas beaucoup changé.
• Tu disais que Manuel voulait voir son fils, dit

Danielle. Comment compte-t-il s'y prendre ? Il


viendra ici ?
Je ne connais pas ses intentions, avoua Michaël. Il
m'a juste dit qu'il était tout bouleversé à l'idée de le
voir enfin, et qu'il appellerait pour que vous en
discutiez. Il m'a demandé à quoi il ressemblait,
mais je ne l'avais pas encore vu, moi-même.
Maintenant que c'est fait, je cours lui annoncer
combien il est beau et comme il est tout son
portrait. Je serai probablement déjà de retour
quand il appellera. À tout à l'heure.
Erica se rendit compte qu'elle ne regardait plus le
docteur Idriss du même œil.
Il n'était donc pas le philantrope qu'elle pensait,
mais carrément l'oncle de Fritz.
Michaël venait de se sauver, laissant dans la
chambre une mère et une fille qui ne firent rien
d'autre que se regarder longuement.
o

o *
La luxueuse Mercedes bleu nuit louée par Michaël
pour Erica s'arrêta doucement devant la modeste
villa de Serge Gotha, de l'autre côté de la rue. Fritz
et Antonie en descendirent, l'attention fixée sur un
camion garé devant la porte, que quelques
hommes emplissaient de meubles.
- Mais ce sont les affaires de Serge !
reconnut Fritz.
• Bonjour monsieur, dit poliment

• Antonie à l'un des hommes. Serge démé-nage,

apparemment ? Où est-il, s'il vous plaît ?


Serge n'a aucune chance de déménager avant
une bonne vingtaine d'années, répondit le
déménageur, occupé à monter les bagages, sans
se retourner. Qui êtes-vous et qu'est-ce que vous
lui voulez, à Serge ?
• Nous sommes des amis, répondit le garçon.

• Et nous comptions lui faire la surprise du siècle

en débarquant, compléta la fille.


• Eh bien, essayez toujours, conseilla l'in-connu.

Il est à la maison d'arrêt de Bériville.


• Serge en prison ? Mais pourquoi ?

• Écoutez, les jeunes. Moi, je vis au nord du

pays et vous ici, alors c'est à moi de vous


demander cela, je crois. C'est bien la police de
chez vous qui a retrouvé son arme ?
• Son arme ? Quelle arme ?

Linconnu se gonfla les joues et leva les yeux au


ciel en signe de lassitude avant de répondre :
• La police a retrouvé chez lui un revolver avec

ses empreintes. Un revolver qui aurait servi à


tuer trois femmes, c'était largement suffisant
pour l'inculper. Ces renseignements vous
suffisent-ils ?
• Mais c'est impossible ! s'irrita Antonie.

Serge ne ferait pas de mal à une mouche. Je le


connais bien. Il n'a rien d'un criminel.
- Oh que si ! affirma l'inconnu. C'est criminel de
s'opposer à un certain Jacques Biva et mon frère a
commis ce crime.
- Votre frère, dites-vous ? Vous êtes le
frère de Serge ?
• Oui, ma petite. Je suis son frère aîné.

• Je m'appelle Antonie Bi... Antonie.

Elle faillit prononcer le nom Biva mais se souvint


de la haine que cet homme pouvait éprouver pour
ce simple mot de quatre
lettres.
• Et voici mon frère, Fritz.

• Francis Gotha, dit l'homme sans regarder les

enfants, toujours occupé à charger le camion.


• Qui nous prouve que cette histoire n'est pas

montée de toutes pièces ? hasarda Fritz.


Qui nous dit que vous n'êtes pas simplement des
cambrioleurs ?
• Fritz ....

• Non laissez, mademoiselle. Il doit regarder la

télévision trop souvent, votre jeune frère !


• Pardon, murmura honteusement Fritz.

• Ce n'est rien, je vous assure, dit Francis

Gotha. seulement, sauvez-vous maintenant


parce que vous commencez à ralentir le
travail.
Les jeunes gens ne se le firent pas répéter: Déjà,
ils étaient dans leur Mercedes qui regagnait la
chaussée encombrée de voitures.
*
*
Les parents et la sœur étaient en bas. La voiture
que Fritz et Antonie venaient d'entendre entrer ne
pouvait être que celle de Jean-Donald. Le soleil de
ce dimanche après-midi était accablant et Antonie
ne put s'empêcher de mettre en marche la
climatisation de la chambre de son petit ami,
perchée au deuxième étage d'un énorme palace
qui avait poussé en plein milieu de Bériville.
Des pas se firent entendre dans l'escalier.
- Vite, cachons-nous, le voilà ! fit Antonie.
J'imagine sa tête d'ici quand il nous verra.
- Les enfants Biva se réfugièrent derrière le doux
rideau de laine de la fenêtre dont la base reposait
tranquille, sur le tapis, au sol.
La surprise fut bien plus grande que prévue quand
ils virent entrer une jeune fille d'une beauté et
d'une élégance indiscutables, bien en avance sur
la mode. Les jeunes gens, profondément déçus,
quittèrent leur cachette et la jeune arrivante en fut
grandement effrayée. "Elle sent le luxe à plein nez,
pensa
Antonie."
- Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? s'étonna la
fille, sensiblement du même âge qu'Antonie.
Antonie ne put répondre. Elle n'était pas encore
revenue de sa surprise. Elle se souvenait bien que,
dans le temps, en dehors de Mathilde, sa meilleure
amie et elle-même, aucune fille n'avait le droit de
monter dans la chambre de Jean-Donald. Il ne le
permettait pas. Elle refoula l'idée qui naissait dans
sa tête en voyant la jeune fille et se contenta de
demander, la voix à moitié étouffée :
• Où est Jean-Donald ?

• Je crois qu'il monte.

Jean-Donald avait l'habitude de garer sa voiture


dans le garage, à côté du jardin.
Seulement, aujourd'hui, à cause du jardinier qui
passait la tondeuse et arrosait les plantes,
mouillant même les voitures déjà garées, le jeune
garçon fut obligé d'immobiliser sa voiture dans
l'arrière-cour et d'entrer dans la maison par la porte
de derrière. Il serait passé devant comme
d'habitude, ses parents ou sa sœur l'auraient averti
qu'il avait de la visite.
Effectivement, Jean-Donald montait lentement les
marches de l'escalier l'une après l'autre, deux
verres de jus de fruits en mains.
- Natacha, tu prendras bien un...
Il stoppa net en voyant Antonie et Fritz debout au
milieu de sa chambre. La surprise fut tellement
grande que les verres lui échappèrent des mains.
- Antonie ! Fritz ! s'exclama Jean-Donald.
Quelle surprise !
• Qui est-ce, Jean-Donald ? demanda Natacha.

• Oui, heu... Natacha, je te présente Antonie et

son frère, Fritz. Elle, c'est Natacha.


• Qui est-elle, J-D ? demanda Antonie en quête
de précisions.
• Oui, c'est... c'est ma.. petite amie, expliqua

Jean-Donald.
• Non, je dois sûrement rêver ! s'énerva

Antonie. Ta petite amie !


Jean-Donald se rendit compte qu'il avait manqué
de délicatesse, mais avait-il seulement le choix ?
- Mais Antonie, tu avais promis de m'écrire au
moins une lettre par semaine. Tu avais promis que
j'aurais constamment de tes nouvelles et tes
coordonnées ! se défendit-il.
J'ai attendu des mois que tu envoies la première
lettre, ne fusse que la première. Je ne l'ai jamais
eue. J'ai pensé que tu avais forcément rencontré
quelqu'un d'autre et que tu avais fini par
m'oublier... alors, je me suis efforcé de faire de
même.
C'était là des déclarations que la jeune
Biva trouvait un peu fortes pour son âge. Il est vrai
qu'elle aurait aimé écrire pour parler d'elle, mais
comment y serait-elle arrivée ? I n'était pas
question que son Jean-Donald adoré apprenne les
conditions dans lesquelles elle vivait dans la
capitale. Déjà, des larmes de déception lui
brûlaient les yeux.
- Non Antonie, tu ne vas pas te mettre à pleurer,
siffla Jean-Donald.
Pauvre Antonie... La vie venait encore de lui jouer
un méchant tour. Elle sanglotait et quitta la
chambre en courant ; son frère la suivit.
- Antonie !... Antonie, attends ! cria Jean-Donald.
Il allait sortir à son tour, mais Natacha le retint par
la main.
• Laisse-la donc tranquille. Elle s'en remettra.

• Oui, tu as raison, se résigna le garçon.

Je vais appeler Jonas. Il faut qu'il nettoie tout ceci,


ajouta-t-il en regardant au sol les débris de verre
qui baignaient dans le jus de fruits.
o

Le téléphone avait sonné trop fort et


Danielle sursauta dans son lit.
• Allo ?

• Allo, Danielle ?

La femme décolla le récepteur de son oreille et


boucha d'une main la partie basse du combiné.
Elle avait reconnu cette voix. Fritz et sa grand-
mère, de l'autre côté du lit, trouvèrent son attitude
bizarre et gardèrent les yeux sur elle.
-C'est lui, murmura Danielle. Fritz chéri, tu peux
rejoindre ta sœur en bas un petit moment, s'il te
plaît ?
• Que se passe-t-il, maman ?

• Je t'expliquerai tout un peu plus tard, chéri.

Sois gentil, descends s'il te plaît.


Fritz quitta la pièce très peu convaincu et presque
blessé. Sa mère s'était rarement comportée de la
sorte et il devina qu'il y avait anguille sous roche.
• Bonjour Manuel. Tu es en avance.

• Oui, mais je ne pouvais plus attendre.

Michaël dit qu'il me ressemble comme une


photocopie et qu'il s'appelle Franz.
- Fritz.
Il n'avait donc pas changé. Toujours la tête en l'air.
• Ah oui, Fritz. C'est bien ce qu'il m'a dit. Et toi,

Danielle, comment vas-tu ?


• Comme une condamnée à mort.

Manuel se tut d'abord un petit moment, ne sachant


trop que répondre à cela.
- Oui, Michaël m'a tout raconté. Je suis vraiment
navré, Dan.
Voilà bien des années que personne ne l'avait
appelée Dan. Manuel le faisait avec tant d'affection
que Danielle se sentit presque de nouveau séduite
par ce bel homme dont elle imaginait le visage
marqué de rides naissantes. Erica, assise non loin,
ne perdait pas un mot de la conversation.
• Est-ce que Fritz est là ? Je peux lui parler,

Danielle ?
• Non, non il n'est pas là. Tu lui parleras plus

tard, sans doute.


• Comment a-t-il réagi à la nouvelle ?

• Il n'est au courant ni pour toi ni pour moi.


• Ah, je vois... Ecoute, Dan, j'ai un très bon
travail par ici. Je suis devenu un homme très
riche, maintenant.
• Chapeau ! Et toutes mes félicitations pour ton

mariage.
• Merci beaucoup. Alors, j ai beaucoup de travail

et je ne pense pas pouvoir me libérer avant


plusieurs mois, mais je meurs d'envie de voir
mon fils, tu comprends ?... C'est pourquoi j'ai
pensé que... vu ta situation, enfin, je veux
dire...
Manuel était décidément très hésitant et Danielle
en poussa un petit rire moqueur.
• Je comprends parfaitement ce que tu veux

dire, Manuel. Tu es devenu un homme riche et


tu veux ton fils à tes côtés, d'autant plus que
moi, je n'en ai plus pour longtemps.
• J'en ai parlé à ma femme et elle est d'accord.

• Oui, bien sûr. Je reconnais que Fritz aurait de

nombreux avantages à vivre chez toi, Manuel,


mais je crains que ce soit impossible.
• Danielle, je t'en prie. Il s'agit de mon fils.

• Bien sûr, Manuel, mais je pense tout d'abord à

lui, à son épanouissement. Il a toujours vécu


avec son petit-frère et sa sœur aînée. Ce
serait vraiment cruel de les séparer
maintenant. Ils en seraient déséquilibrés tous
les trois.
• Dan, as-tu pensé à ce qu'il deviendrait si tu...

si nous...
• Si je n'étais plus là ? Ne t'inquiète donc pas. Ils
se débrouilleront très bien avec ma mère.
• Et si je les prenais tous les trois chez moi ?

• Ta femme, Manuel.

• Quoi, ma femme ?

• Sera-t-elle d'accord ?

C'était là une question pertinente et l'homme dut


réfléchir un petit moment avant de répondre :
• C'est mon problème.

• Ah non ! il s'agit encore de mes enfants et leur

avenir m'intéresse beaucoup.


Si ta femme est d'accord, je n'y vois aucun
inconvénient, mais dans le cas contraire...
• Bien. Alors, je lui en parle et je te rappelle tard

dans la soirée. J'aimerais parler à Fritz aussi,


s'il te plaît.
• Je ferai de mon mieux pour le lui annoncer. Tu

sais, il a subi plusieurs chocs ces temps-ci.


• Je compte sur toi, Dan. À tout à l'heure.

• Au revoir, Manou.

Cette façon d'appeler Manuel lui était revenue


comme un réflexe. Tout ceci remontait à tellement
loin. Elle y songeait encore en raccrochant le
téléphone avant de se tourner vers sa mère qui
avait gardé sur elle un regard interrogateur.
• Il veut les prendre tous les trois, maman.

• Est-ce vraiment une bonne idée, Dany ?

• Je l'ignore, mais c'est de loin la meilleure

solution à ce problème.
• Pauvres petits. La vie ne leur donne qu'une
mère et pas de père, ou alors un père et pas
de mère. Que deviendront-ils là-bas au milieu
des eaux ?
La tristesse venait à nouveau de s'installer dans la
petite chambre et déjà, des larmes échappaient
aux deux femmes.
La situation était bien douloureuse.

7
Michaël Idriss était retourné au milieu des « siens
». Il faisait en effet partie d'un détachement
médical qui s'occupait des habitants d'une grande
forêt dans le sud-ouest du pays. Ils avaient la
lourde tâche de sortir les autochtones d'une longue
épidémie de plus en plus dévastatrice. Le jeune
médecin s'était tellement lié d'amitié avec cette
tribu de « sauvages », comme les nommaient les
autres médecins, qu'il les appelait les "miens".
. En quittant la famille
Biva, Michaël avait la conscience tran-quille. Son
frère aîné, Manuel, lui avait confirmé son intention
de prendre à sa charge et sous son toit, les trois
enfants de son ex-fiancée, Danielle, et c'était
certainement la meilleure solution que l'on pouvait
espérer.
Cela faisait maintenant trois jours que la belle
Antonie était rongée par sa rupture d'avec Jean-
Donald. Elle passait le plus clair de ses journées
dans un parc botanique de la place, à penser au
bon vieux temps, assise toujours au même endroit,
sur le même banc public. Pritz dut prononcer
plusieurs fois son prénom pour la ramener enfin à
la réalité.
• Antonie, fit-il. Arrête de te détruire ainsi. Tu

crois qu'il pense encore à toi, Jean-Donald ?


Non ! Il prend du bon temps avec cette
Natacha.
• Que connais-tu de l'amour, toi ?

• Antonie, tu ne seras rongée par cette histoire

que si tu te laisses faire. Nous sommes


toujours là, nous, si tu as besoin de rire ou de
parler. Tu peux compter sur nous, ta famille.
Antonie n'en revenait pas d'entendre parler son
frère cadet comme un adulte. II grandissait et
acquérait de l'expérience dans la vie, elle s'en
rendait maintenant compte.
• Merci beaucoup, Fritz, finit-elle par dire. Mais,

je n'ai besoin de rien pour l'instant. Juste d'un


peu de calme. Alors, laisse-moi s'il te plaît.
• Nous aussi, nous avons besoin de toi, Antonie.

Nous sommes ici pour soutenir maman et non


pas pour l'inquiéter, ne l'oublie pas.
• Je tâcherai de m'en souvenir. Laisse-moi
maintenant, Fritz.
Antonie ne quitta pas son frère des yeux tandis
qu'il s'éloignait. Elle le trouvait soudain vieilli, plus
responsable, plus mûr.
Deux hommes vinrent s'asseoir sur le banc près
d'Antonie. Sans interrompre leur conversation, l'un
d'eux ouvrit un journal et se mit à l'examiner. Ils
bavardèrent assez longtemps sans qu'Antonie ne
les remarquât, occupée qu'elle était, à regarder
son frère qui disparaissait petit à petit à l'horizon.
L'homme au journal attira soudain l'attention de la
jeune fille en prononçant le nom Biva.
• Elle est maudite, cette famille Biva.

• Il paraît même qu'elle a des enfants, la pauvre

Danielle ? demanda l'autre.


• Oui, six ou sept, je crois. Les malheu-reux...

C'est eux qui vont payer les pots cassés.


La conversation entre les deux hommes devenait
de plus en plus animée et Antonie n'en perdait pas
un mot.
• Quand je pense que leur père, et le vrai s'il te

plaît, les reniait en direct à la télévision il y a


quelques mois.
• Il faut toujours s'attendre à tout avec les riches.

• J'en ai la larme à l'œil. Maintenant c'est la

mère qui les quitte.


Antonie sentit soudain son cœur battre la
chamade. Elle jeta un coup d'œil aussi rapide que
discret dans le journal et lut l'un des grands titres
qui disait : "Danielle Biva condamnée à mort." La
jeune fille sursauta et voulut en savoir davantage.
- Excusez-moi monsieur, fit-elle en arrachant
presque le journal dont elle parcourut rapidement
quelques lignes ; elle comprit alors ce que voulait
dire son voisin.
Son cœur bondit de nouveau et elle courut soudain
vers la clinique.
• Eh ! Le journal ! cria l'un des hommes.

• Laisse-la tranquille. Tu ne vois donc pas que

c'est la petite Biva ?


• Non, c'est vrai ?... J'espère vivement que tu te

trompes.
• Je l'espère aussi.

La porte de la chambre de Danielle s'ouvrit


brusquement et Antonie entra toute larmoyante,
brandissant le journal en marchant vers sa mère
étendue dans le lit.
- Maman, pour l'amour du ciel, dis-moi que c'est
faux, supplia-t-elle.
Danielle saisit le journal, lut le fameux titre et
comprit que le moment était arrivé de tout dévoiler.
Des larmes lui jaillirent presque aussitôt des yeux.
- Qu'est-ce que c'est, maman ? s'inquiéta Fritz en
tendant la main vers le journal que sa mère plia et
cacha sous elle. Mais enfin, que se passe-t-il ?
insista le garçon.
Ludovic, qu'Antonie avait réveillé en sursaut en
ouvrant si brusquement la porte, pleurait toujours.
Sa grand-mère le prit donc dans ses bras et
l'emmena hors de la chambre.
- J'aurais tellement voulu vous annoncer les
choses moi-même, commença Danielle, une fois le
calme rétabli.
Pour Antonie, ces paroles signifiaient « oui, c'est
vrai ». Elle s'installa lentement dans un fauteuil en
face du lit et se cacha le visage entre les mains.
• Maman, s'il te plaît, explique-moi ce qui se

passe, supplia Fritz.


• Maman est condamnée, Fritz, répondit

Danielle en évitant le regard de son fils. Les


médecins pensent que la tumeur est très
avancée. Elle ne me laisse plus que quelques
semaines à vivre.
Antonie, dans son fauteuil, éclata en sanglots sans
se découvrir le visage. Elle avait rarement entendu
paroles aussi cruelles.
- Mais non, c'est impossible ! s'indigna Fritz. Nous
sommes venus te chercher, maman, pour te
ramener chez nous. Ne me dis pas que tu vois les
choses autrement.
Danielle ne pouvait rien faire d'autre que pleurer
devant le désespoir qu'elle percevait dans la voix
de son fils. Celui-ci alla s'installer dans un fauteuil
près de sa sœur, maudissant intérieurement le jour
de sa naissance. Il aimait bien se prendre pour un
homme, un vrai, mais il avait trop de peine à
contenir et pleura comme un enfant.
- Papa nous renie en public comme des personnes
qu'il n'a connues que cing minutes, murmura le
garçon, les yeux noyés et le regard plongé dans le
vague comme s'il se parlait à lui-même. Nous
prenons les choses du bon côté grâce à notre
merveilleuse mère et nous nous en sortons
parfaitement...
C'était trop beau pour durer. Au moment même où
l'espoir renaît, tout se brise à nouveau... C'était
trop beau...
Ces tristes paroles de Fritz accablèrent sa mère et
sa sœur.
• Ne sois pas si abattu, mon chéri, tenta

• Danielle. Grand-mère vous aime beaucoup et

elle a promis de prendre grand soin de vous.


• Tu n'auras même pas vu grandir l'homme que

tu as formé, maman, continua Fritz. J'aurais


tant aimé te rendre un jour tout ce que tu as
fait pour moi. J'aurais voulu que tu me voies
devenir quelqu'un, tu comprends, maman ?
J'ai besoin de toi. Nous avons besoin de toi.
• Que veux-tu que nous devenions sans toi,

maman ? demanda Antonie en marchant vers


la fenêtre. Où veux-tu que nous allions ?
Tu nous ester as dans ces caba niadons
personne à part toi, maman. Personne d'autre ne
nous élèvera aussi bien que toi.
Danielle aurait bien voulu apaiser ses enfants en
leur parlant de Manuel, cependant non seulement
les sanglots lui étranglaient la voix mais de plus,
elle ne trouvait pas les mots.
• Ne pars pas, maman, murmura Antonie,

toujours à la fenêtre. Je t'en supplie, ne nous


laisse pas seuls dans ce monde où nous
n'avons aucun soutien.
• Il n'est pas question que tu nous quittes,

maman, se révolta Fritz en rejoignant sa sœur


à la fenêtre. Si tu meurs, alors je meurs avec
to1.
• Ne raconte pas de bêtises, mon fils, fit enfin

Danielle entre deux sanglots. Le Seigneur est


avec nous et il...
"Seigneur !" C'était bien le dernier mot qu'Antonie
voulait entendre.
- Maman, épargne-nous ton "Seigneur" pour une
fois, veux-tu ? hurla-t-elle. Il faut être
complètement naïf pour croire qu'il s'intéresse à
nous, et nous l'avons assez été comme cela ! Où
est-il, ton Seigneur, quand nous avons besoin de
lui ? Notre avenir est des plus flous. Nous passons
de malheur en malheur et il ne lève jamais le petit
doigt pour nous aider. N'importe qui se serait tiré
d'une tumeur au cerveau et ton Seigneur permet
tranquillement que tu y restes. Il ne s'intéresse pas
à nous, alors laisse-le où il est !
Antonie n'aurait jamais parlé à sa mère sur un ton
aussi haut si la colère et le désespoir ne l'avaient
aidée.
• Rends-toi à l'évidence, maman, enchaîna
• Fritz. Il n'existe pas, ton Seigneur.
• Bien sûr que si, Fritz, insista la mère. II existe

et c'est grâce à lui que vous irez vivre chez


Manuel.
• C'est avec toi que nous voulons vivre, et

personne d'autre ! dit Antonie.


Je n'en ai plus pour longtemps, mon enfant. Il faut
que tu l'acceptes et que tu l'acceptes maintenant,
sinon ce n'en sera que plus pénible pour toi.
Manuel Idriss veut que vous viviez chez lui tous les
trois et je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à
faire.
• Je croyais qu'il s'appelait Michaël, protesta le

garçon.
• Manuel est le frère aîné de Michaël. Il vit à

Dorey, aux îles Pifritos, et vous savez comme


moi que c'est le paradis sur terre.
Danielle avait habilement détourné la conversation
vers un sujet plus gai, mais Antonie ne l'écoutait
déjà plus. Pour elle, la réalité était restée la même
: sa mère s'en irait bientôt pour toujours, au
moment même où elle avait plus que jamais
besoin de ses soins, de ses conseils, de sa com-
pagnie. Aucun paradis sur terre, aussi enchanteur
soit-il, ne lui enlèverait cela de l'esprit. Fritz, quant
à lui, s'était laissé aller à rêver des îles Pifritos, et
inconsciemment, son chagrin s'était
momentanément dissipé.
- Je suis un homme maintenant, maman, confia-t-
il, ne manquant jamais aucune occasion de
s'affirmer. Je peux t'assurer quà nous trois, nous
serons de vrais vainqueurs.
Nous nous en sortirons parfaitement sans l'aide de
grand-mère ou de n'importe lequel de tes amis,
aussi Idriss soit-il.
Les larmes qui inondaient maintenant le visage de
Danielle trahissaient plutôt un certain apaisement,
un réconfort naissant.
Pourtant, ces mêmes paroles de Fritz troublaient
profondément Antonie, la ramenant de plus en plus
à la dure réalité.
- Manuel n'est pas un simple ami, protesta
Danielle. Il est aussi... il est...
Manuel est ton père, Fritz.
Les enfants levèrent de grands yeux surpris vers
leur mère.
La nuit tombait lentement sur la petite ville. Dans la
chambre d'hôpital, les cernes sous les yeux
trahissaient un manque de sommeil et une
abondance de larmes. En dehors de Ludovic qui
dormait paisiblement, tout le monde guettait la
sonnerie du téléphone. Il était plus de onze heures
et toujours rien. Les lieux baignaient dans un
silence absolu. Danielle, dans son fauteuil roulant
à côté du téléphone, remarquait qu'elle perdait
petit à petit l'usage de son œil gauche. D'ailleurs,
le bras et la jambe gauches lui paraissaient
soudain très lourds, comme s'il s'agissait des
membres d'un autre corps. Il était onze heures et
seize minutes quand le téléphone sonna enfin.
• Oui, allo ! dit Danielle.
• Allo Dan, c'est Manuel. Comment te sens-tu ?

• De mal en pis, Manuel.

Il fallait s'y attendre et tout le monde le savait.


N'était-elle pas appelée à mourir ?
• Je suis vraiment désolé, Dan. J'aurais pu

t'appeler plus tôt, tu sais, mais je n'ai pas pu


me libérer aussi tôt que je le prévoyais.
• Ce n'est pas bien grave, Manou. Nous aurions

attendu jusqu'au matin s'il le fallait.


Alors, ta femme ?
- Tout est arrangé, Dan. Elle est d'accord.
À partir de demain, je m'occupe des formalités de
l'immigration.
Comment une femme pouvait-elle accepter aussi
facilement l'arrivée dans sa maison de trois
enfants qu'elle n'avait jamais vus ? Manuel ne
mentirait-il pas un peu ? Danielle préféra ne pas y
penser.
• Franz est là ?

• Franz, non mais Fritz, oui, rectifia Danielle.

• Oui pardon, Fritz. Dois-je le mettre au courant

de la situation ou l'as-tu déjà fait ?


• C'est fait, Manuel.

• Je peux lui parler alors ?

La femme leva les yeux vers son fils et lui tendit le


combiné. Elle remarqua alors que tout le monde
avait le regard fixé sur elle.
- Fritz, ton père voudrait te parler.
Le garçon saisit le combiné et le colla à son oreille.
• Allo ? fit-il, le cœur bondissant d'émo-tion.
• Allo, bonsoir, Fritz. Comment vas-tu ?

C'est donc à cela que ressemblait la voix de son


père ? Machinalement, l'esprit du jeune garçon
imagina un visage et le colla à la voix. Fallait-il dire
"bien papa" ou
"bien monsieur" ?
• Bien, répondit-il tout simplement.

• Est-ce que... est-ce que maman t'a parlé de

moi ?
• Oui, monsieur. Cet après-midi.

Manuel éclata de rire.


- Mais non, Fritz. Pas "monsieur" mais
"papa". Évidemment, si c'est encore un peu difficile
pour toi, tu peux ne rien dire, mais ne répète
surtout pas "monsieur"
- Bien mons... bien.

• Tu sais, je voudrais que tu viennes vivre ici

aux îles Pifritos avec moi. J'ai une très grande


maison avec des tas de chambres et tu
pourras en prendre une avec vue sur la mer.
Cela te plairait ?
• Oui monsieur... je veux dire, oui.

Cela me ferait tellement plaisir que tu m'appelles


papa. Ton oncle Michaël m'a dit que tu me
ressemblais comme un sosie. Tu comprends que
j'aie hâte de te voir. Et puis il a dû te faire savoir
que tu avais des sœurs ici ? Elles s'appellent
Williame et Cédrique et elles sont impatientes de
te rencontrer, elles aussi. Aimerais-tu les connaître
?
• Oui.

• Alors, tu restes avec maman jusqu'à...

jusqu'au moment où... enfin, je veux dire...


• Je comprends très bien.

• Bon. Après, je t'envoie le nécessaire pour que

tu me rejoignes. L'idée te plaît ?


• Vous oubliez Antonie et Ludovic, monsieur.

Comment avait-il pu les oublier ?


• Non. Je ne les oublie pas, Fritz, mentit le père.

Vous vivrez ici tous les trois.


• Dans ce cas, l'idée est merveilleuse.

• Je suis très content de t'avoir parlé, mon fils.

• Moi aussi, mons... papa.

Manuel poussa un petit rire avant d'ajouter :


- Tu m'as l'air adorable, Fritz, comme tous les
Idriss. Je sens qu'on va s'entendre comme la main
et le gant. Allez, passe-moi ta mère maintenant.
La semaine tout entière fut pénible pour Danielle.
Son état empirait de jour en jour.
Elle maigrissait à vue d'œil et il aurait suffi de la
déshabiller pour compter ses OS. Autour d'elle ne
cessaient de couler des larmes de désespoir. Cela
faisait maintenant plusieurs jours qu'elle était dans
le coma, les yeux complètement immobiles et plus
creusés, la moitié du corps paralysée à jamais. La
pauvre... Dire qu'il y a quelques jours encore, elle
se plaignait de ses violentes douleurs à la tête. À
présent, elle avait même perdu l'usage de la
parole. Comment savoir alors ce qu'elle ressentait
? Comment lui venir en aide ?
Était-ce encore nécessaire de poursuivre les soins
? Les médecins savaient que le compte à rebours
avait commencé. Erica l'avait compris aussi.
- Va en paix, ma fille, répétait-elle souvent au
milieu des sanglots.
Aucun savant n'avait jamais eu assez de génie
pour inventer le "minutomètre", cet appareil qui
aurait servi à mesurer le reste de la vie de
Danielle. Les enfants quant à eux, s'étaient
réfugiés dans leur chambre d'hôtel.
Ils ne trouvaient plus le courage d'aller à l'hôpital.
Voir leur mère dans cet état les affectait
profondément. Antonie en était même arrivée à
parler de suicide, mais sa grand-mère lui avait
aussitôt effacé cette idée de l'esprit.
- Tu répètes cela encore une fois et c'est moi qui te
tue ! avait-elle menacé.
Ce matin-là, la chambre d'hôtel était silencieuse.
Ludovic, dans le grand et luxueux lit, dormait
profondément et sa grand-mère en le regardant ne
pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour son avenir.
Antonie se balançait dans un fauteuil à bascule,
fredonnant un air triste en pensant à sa mère, les
larmes plein les yeux. Fritz, au balcon, n'avait pas
dit grand-chose depuis quelques jours et fixait le
vide toujours de la même façon, le moral à zéro.
Le profond silence fut soudain troublé par de
faibles coups frappés à la porte. Un médecin ou un
employé de l'hôtel était certainement venu
annoncer la mauvaise nouvelle. Erica qui était plus
près de la porte se leva, mais une fois la poignée
de la porte en main, elle hésita à la tourner. Elle
passa le revers de la main sous ses yeux pour
effacer les larmes, aspira une bouffée d'air comme
pour se motiver et tourna enfin la poignée de la
porte.
- Bonjour, madame Viaspo.
Mais bien sûr qu'elle le connaissait.
Maintes fois, elle avait vu son visage dans les
journaux. Il semblait alors bien plus jeune.
Erica n'eut pas besoin de son imagination pour
savoir que c'était Jacques Biva. Il était là, debout
devant elle, attendant une réaction. Il avait vieilli
maintenant. Le dos courbé et les mains
tremblantes, il regardait la femme avec des yeux
presque suppliants, comme un enfant surpris par
ses parents en pleine bêtise.
- Il n'y a pas de place pour vous ici !
lança sèchement Erica Viaspo. Nous ne voulons
pas de vous et de toute façon, vous vous êtes
dérangé pour rien, nous comptions déjà changer
d'hôtel.
Jacques Biva émit un petit rire, honteux.
Non, il n'était pas venu les expulser de l'hôtel, mais
leur parler.
- Vous n'avez absolument pas besoin de changer
d'hôtel, rassura-t-il. D'ailleurs, le moindre franc que
vous avez déboursé ici vous sera remboursé. Je
m'en chargerai personnellement.
Cela représentait une importante somme d'argent
qui pouvait servir pour l'enterrement de Danielle et
Erica se laissa presque tenter.
• Nous n'en avons pas besoin ! finit-elle par

lancer. Partez d'ici ! Allez-vous-en !


• Qui est-ce, grand-mère ? demanda Antonie.

• Ce n'est rien, ma chérie, répondit la vieille

femme. Il s'en va.


• Je voudrais leur parler, madame

Viaspo, insista Jacques. S'il vous plaît.


• Ils ne sont pas là ! Vous êtes sourd ?

• Laisse, grand-mère, calma Antonie qui s'était

finalement levée. Je vais lui parler.


Fritz, c'est pap... - elle s'arrêta et regarda le vieil
homme dans les yeux avant de pour-suivre. C'est
M. Biva.
- Je n'ai rien à lui dire, lança Fritz du balcon.
Jacques Biva avait effectivement renoncé au
privilège d'être appelé papa. Antonie ferma la porte
derrière elle et s'y adossa en levant vers son ex-
père un regard ferme.
• Je suis contente de te voir sur pied,

commença-t-elle. J'avais appris que tu étais


dans un fauteuil roulant.
• Antonie, ma chérie, viens dans mes bras.

• Sois gentil, ne m'appelle pas "ma chérie" ou

"mon ange" ou quoi que ce soit du même


genre, déclara la jeune fille d'un ton calme
mais ferme, sans même faire le moindre pas
vers les bras ouverts devant elle. Antonie
suffira.
• Tu sais, je... je suis vraiment désolé pour tout

ce que je vous ai fait, avoua M. Biva. J'ai


vraiment honte de moi, mon ange.
• Antonie, rectifia la fille.

• Antonie... Pendant tous ces mois, j'ai cherché

sans cesse à vous revoir. Si j'avais su que


vous étiez dans cette forêt près de la capitale,
je vous aurais envoyé chercher.
Mieux encore, je serais venu moi-même vous
supplier de revenir à la maison. Votre maison.
Il était sincère et elle le sentait. Jamais, elle ne
l'avait vu aussi peiné. Il s'était toujours montré
gentil et attentionné, mais intransigeant et
inébranlable. Antonie découvrait un autre aspect
de lui qu'elle n'avait jamais soupçonné et cela lui
soutira quelques larmes.
- Cela aurait été bien inutile, répondit Antonie en
pleurant doucement. Nous avons là-bas une petite
cabane de chasse dans laquelle nous vivons
merveilleusement bien.
Fritz est devenu un chasseur habile et moi, une
commerçante avisée. Tu vois, nous n'avons plus
besoin de grandes maisons ou de voitures
luxueuses ou même de beaucoup de millions.
Nous sommes de braves villageois et nous nous
débrouillons très bien.
C'en était trop et Jacques Biva se mit à verser des
larmes, lui aussi.
-Ne dis pas cela, ma chérie, cria-t-il. Vous êtes
mes enfants, quoi qu'il arrive, et vous méritez
mieux que cette vie-là. Tout ce qui est Biva dans
cette ville vous appartient : les maisons, la clinique,
cet hôtel, les entreprises, tout est à vous, mes
enfants. Vous êtes mes héritiers. Vous me
manquez terriblement, Antonie. Je t'en supplie,
reviens à la maison sinon j'en mourrais. Je n'en
peux plus, Antonie ! Je n'en peux plus !
Les sanglots de Biva émurent davantage
Antonie qui faillit lui sauter au cou ; mais elle s'en
garda. Ils n'étaient plus des amis.
- Revenez, je vous en supplie, revenez, suppliait
toujours M. Biva. J'ai besoin de toi, Antonie. J'ai
besoin de Fritz et de Ludovic.
Vous êtes ma chair et mon sang. Je vous en prie,
ne me laissez pas tomber. Je ferai ce que vous
voudrez mais je vous en supplie, ne repartez pas
dans cette cabane. Je vous en prie !
M. Biva pleurait maintenant tellement fort que des
têtes sorties des chambres apparaissaient dans le
couloir. Il y en avait même qui le prenaient en
photo. On chuchotait de partout, ce qui n'empêcha
pas Antonie d'entendre distinctement la sonnerie
du téléphone dans leur chambre.
- Tu nous as fait beaucoup de mal, papa, avoua
Antonie toujours en larmes. Et tu continues de
nous en faire. Pourquoi as-tu fait emprisonner
Serge Gotha pour un crime qu'il n'a pas commis !
Dans le couloir, les murmures s'ampli-fièrent à
cette révélation et les têtes se firent plus
nombreuses.
- Je le ferai libérer, chérie. Je te le promets.
Antonie entendit soudain hurler sa grand-mère et
elle rentra précipitamment dans la chambre. Elle la
trouva qui serrait très fort Ludovic et Fritz dans les
bras, tous les trois pleurant à tout rompre.
- Dany ! Oh mon Dieu, Dany ! se lamentait la vieille
Viaspo.
Antonie et monsieur Biva qui l'avait suivie
comprirent tout de suite ce qui se passait.
- Non Seigneur, pas cela, murmura
Antonie. Pas ma mère.
Sans s'en rendre compte, la jeune fille se réfugia
dans les bras de son ex-beau-père et y pleura un
moment avant de se ressaisir et de le quitter pour
aller serrer sa grand-mère et ses frères, tous
profondément déchirés par la douleur. Jacques
Biva était tellement inutile qu'il se sentit obligé
d'intervenir.
- Soyez tranquilles, je m'occupe de tout, hasarda-t-
il.
Personne ne prêta attention à ses dires.
Erica était occupée à embrasser ses petits-enfants
dans les cheveux et ceux-ci laissaient libre cours à
leur chagrin... Jacques Biva tira soudain un
chéquier de la poche intérieure de sa veste et y
griffonna rapidement un montant avant de tendre
un chèque à Erica.
- Je vous en prie, prenez ceci, implora-t-il comme
pour prouver sa bonne foi. Vous en aurez peut-être
besoin. Et si ce n'est pas assez, n'hésitez pas à
me le faire savoir.
Bien sûr que c'était insuffisant. Il fallait beaucoup
plus que cela pour redonner la vie à Danielle. Erica
lâcha les enfants et saisit le chèque qu'elle
examina un petit moment avant de le déchirer.
- Allez-vous-en ! hurla-t-elle. Nous ne voulons pas
de votre argent ! Je n'ai pas l'habitude de toucher à
quelque chose de sale ! Ma fille aurait pu être
sauvée si la maladie avait été détectée plus tôt.
Cétait il y a quelques mois et elle avait alors besoin
de votre argent. Seulement, à ce moment-là, vous
étiez plutôt occupé à la chasser de votre vie. Vous
êtes ignoble, monsieur Biva ! Vous êtes sans cœur
! Sortez d'ici et ne vous approchez plus jamais de
nous !
Le vieil homme resta un moment figé sur place à
pleurer en silence. Jamais paroles ne lui avaient
fait tant mal. La femme avait raison, il était ignoble
et sans cœur ! Lui-même s'en rendait maintenant
compte. Il ne réagit plus face à l'agressivité d'Erica
Viaspo, tellement le remords pesait lourd sur ses
épaules affaiblies par l'âge.
- Allez-vous donc sortir d'ici, monsieur
Biva ? insista Erica.
Jacques Biva plongea lentement la main dans une
poche de son pantalon et en tira une mini-cassette.
Elle sortait certainement de son répondeur
téléphonique. Il marcha lentement vers Antonie et
lui tendit l'objet, sous le regard interrogateur de
toute la famille.
- La dernière chose que je te demande, Antonie,
confia-t-il en versant encore des larmes, c'est
d'écouter cette bande quand tu en auras le temps.
Comme elle le regardait sans rien dire, il ajouta :
- Prends-la... s'il te plaît.
Antonie hésita un long moment, passant ses yeux
larmoyants de l'objet à l'homme qu'elle avait tant
aimé, le père qu'elle avait tant chéri. Elle allongea
finalement la main et saisit la mini-cassette.
Jacques Biva se retourna alors et quitta la
chambre de sa démarche lente. Il rejoignit en bas
sa limousine qui l'attendait et ordonna à son
chauffeur de le conduire directement à la clinique.
- Quelque chose ne va pas, monsieur ? s'inquiéta
celui-ci en voyant son patron les larmes aux yeux.
M. Biva avait l'impression que son cœur ne
tarderait pas à l'abandonner. Non, c'était plutôt le
foie, ou peut-être la tête, ou alors tout simplement
les poumons qui étaient en feu. Seul le docteur
Bolan pourrait le renseigner. Le vieillard se surprit
à se souhaiter tous ces maux afin de mourir
tranquillement dans sa voiture, pourtant, il roulait
tout droit vers le médecin.
8
Cet après-midi-là, une grande foule envahissait la
place. Tous les habitants du petit village s'étaient
déplacés pour assister à l'enterrement de Danielle
qu'ils avaient pourtant toujours montrée du doigt.
L'absence de Léon Viaspo avait été très
remarquée. Cela faisait un bon moment que le
père de la défunte n'avait parlé à personne dans le
village. Erica et ses petits-enfants étaient debout
devant le cercueil hermétiquement fermé, tout de
noir vêtus. Le vieux prêtre du village, le corps
maigre et fragile caché sous une soutane, dirigeait
la cérémonie.
- Puisse Danielle Viaspo qui nous quitte
aujourd'hui, nous préparer une place auprès d'elle
dans les cieux, disait-il.
Ce fut ensuite Fritz et Antonie qui prononcèrent
des mots d'adieu. Le garçon eut le privilège de
passer le premier et c'est les yeux larmoyants qu'il
se hissa sur une sorte d'estrade aménagée pour le
prêtre. Il se fit alors un lourd silence autour de la
tombe encore ouverte, prévue pour Danielle, juste
à côté de celle de César, son frère, décédé depuis
plusieurs années déjà.
- Un vieux proverbe dit que la vie est faite de hauts
et de bas, commença Fritz. On s'attend
naturellement à un certain équilibre entre les deux
situations mais ce n'est malheureusement pas
toujours le cas. Il y a des gens qui naissent et
meurent sans jamais connaître la difficulté. Il y en
a aussi qui naissent et ne connaissent que la
difficulté...
Eh bien, c'est là notre cas — il s'arrêta un moment
et jeta un regard silencieux sur le cercueil. Ses
yeux s'emplirent aussitôt de larmes. La femme qui
s'en va aujourd'hui, continua-t-il, était non
seulement ma mère mais aussi ma meilleure amie.
Nous n'avons jamais eu de secret l'un pour l'autre.
Elle m'a appris pratiquement tout ce que je sais —
il pleurait toujours. Maman a fait de moi ce que je
suis. Elle s'est tellement dépensée pour ses
enfants et elle nous quitte aujourd'hui sans même
nous laisser le temps de récompenser ses efforts.
Fritz était profondément meurtri. Il n'avait cessé de
maudire le jour de sa naissance et voilà que la
nature lui offrait un jour encore plus triste. Qu'avait-
il donc fait pour mériter cela ? Des pleurs ne
cessèrent de lui mouiller les joues tandis qu'il fixait
le cercueil d'un regard désespérément meurtri.
Il trouva néanmoins le courage de continuer.
- Maman nous a longtemps enseigné le
Seigneur. Nous y avons toujours cru, mais je sais
aujourd'hui que s'il existe vraiment, il n'est pas
aussi amour et aussi bon qu'elle le prétendait, car
aucun Dieu digne de ce nom ne laisserait souffrir
des êtres humains comme nous avons souffert,
nous.
Dans la foule, Antonie éclata en sanglots et sa
grand-mère la serra contre elle.
Ludovic se mit à geindre, lui aussi, sans trop savoir
pourquoi. Fritz fut soudain ramené à la dure réalité
: il était orphelin. Il essaya de refouler cette terrible
pensée mais comment y parvenir ?
- Où vas-tu, maman ? pleura-t-il en faisant de
grands signes vers le cercueil, silencieux et
immobile devant lui. Où vas-tu, maman ?
Il pleura encore et encore et bientôt, toutes les
femmes et la plupart des hommes présents furent
pris de pitié et se joignirent à lui.
- Je ne veux pas que tu partes, maman, criait le
jeune garçon. Que deviendront tes enfants sans toi
? Pense un peu à nous. Nous avons besoin de toi,
maman. Où irons-nous Sans toi ? Où irons-nous
sans toi, maman ?
Fritz avait presque espéré que sa mère sortirait de
cette caisse de bois et le prendrait dans ses bras.
Il y crut si fort que sa peine redoubla devant
l'absence de toute réalisation. Le jeune homme
hurlait maintenant de douleur. Il hurla tellement fort
que le prêtre vint l'aider à descendre de
'estrade. Fritz trouva aussitôt refuge dans les bras
d'Antonie et ils sanglotèrent long-temps, enlacés.
- Chers parents, amis et connaissances de
Danielle Viaspo, dit le prêtre depuis l'estrade, des
jours tristes comme celui-ci, nous en connaîtrons
encore d'autres, tant que le diable continuera de
rôder autour de nous.
Heureusement, nous pouvons toujours nous
appuyer sur le Seigneur, alors nous trouverons la
force et le réconfort dont nous avons tant besoin.
Nous allons maintenant écouter Antonie, la fille
aînée de Danielle qui, elle aussi, aura
certainement une dernière parole pour sa mère.
Antonie lâcha doucement son jeune frère et
marcha lentement vers l'estrade.
Elle y grimpa et se passa un mouchoir sur les yeux
avant de lever la tête vers la foule.
— Très peu de gens ici connaissent bien l'histoire
exacte de la vie de ma mère, commença la jeune
fille. Tout le monde s'est plutôt empressé de
condamner ses actes apparents, de la détester,
mais jamais personne n'a cherché à savoir ce qui
se passait au fond des choses. J'aurais beaucoup
aimé que maman soit jugée non pas pour ce
qu'elle faisait, mais... - Antonie s'interrompit
soudain. Elle venait d'apercevoir à quelques
mètres derrière la foule, Jacques Biva dans son
fauteuil roulant et son fidèle serviteur Ben, debout
à ses côtés - mais pour ce qu'elle était, poursuivit
Antonie.
Depuis sa naissance jusqua sa mort, ma mère n'a
jamais été considérée à sa juste valeur. On a
toujours souhaité pour elle ce qu'il y a de pire dans
ce monde. Ces souhaits sont exaucés. Il ne lui
arrivera jamais rien de pire que ce qu'elle connait
aujourd hui, la mort. Maman n'a jamais voulu de
mal à personne et c'est avec la conscience bien
tranquille qu'elle s'en va.
Jacques Biva se sentit particulièrement concerné
par ces paroles et des larmes de honte plus que
de douleur lui échappèrent.
Ben, à côté, pleura aussi, mais juste pour faire
comme son patron.
- J'aurais donné tout ce que je possède pour que
ce soit moi et non ma mère qui repose ici
aujourd'hui. La mort a cette lacheuse tendance à
emporter les personnes dont on a le plus besoin -
Antonie fixa le cercueil du regard en pleurant.
Perdre sa mère est la chose la plus terrible qui
puisse arriver à quelqu'un, et perdre une mère
comme la mienne est encore plus terrible... Je
croyais qu'elle était invincible, immortelle, qu'elle
était la plus forte, mais je me trompais... - elle
eclata soudain sanglots. Je me trompais
affreusement, articula-t-elle, la gorge serrée. Elle
n'a pas été plus forte que la maladie et elle nous a
quittés, sachant que nous n'avions pas d'avenir
sans elle, sachant que nous serions misérables
toute la vie sans elle, sachant que... — elle pleura
de plus belle. Je ne sais pas si tout le monde aime
sa mère comme j'aimais la mienne, mais je sais
que je ne souhaite à personne de perdre la
sienne..
Adieu maman, conclut Antonie en faisant un signe
de la main en direction du cercueil.
Pense toujours à nous, maman. Pense à tes
enfants. Pense à ton petit Ludovic. Je t'aime,
maman. Je ne t'oublierai jamais.
Jamais...
La jeune fille quitta l'estrade et rejoignit les siens.
Sa grand-mère la serra de nouveau dans ses bras
et Fritz s'ajouta à l'étreinte. Dans la foule, tout le
monde versait maintenant des larmes. Comment
pouvait-on s'en empêcher quand on voyait Ludovic
qui avait à peine deux ans et qui déjà n'avait plus
ni père ni mère ? Danielle avait trente-six ans, et
elle était partie trop tôt.
En dehors du fait que Fritz avait perdu
connaissance au moment où l'on descendait Le
cercueil dans la tombe, le reste de la cérémonie ne
connut plus d'incident. Les jours se succédaient
lentement sans que la petite famille, de nouveau
dans la cabane, ne retrouvât la sérénité de l'esprit.
Seules les dernières paroles du prêtre revenaient
hanter les mémoires: « Quoi que les hommes aient
pu penser de toi, disait-il, quoi que les hommes
aient pu te faire subir, tu étais une femme
exceptionnelle, Danielle Viaspo. Que le Seigneur
te garde. Va et repose en paix.
Que la terre te soit légère... »
Erica s'était installée dans la cabane avec ses
petits-enfants car Léon avait juré de l'abattre si elle
atteignait jamais la poignée de sa porte. Léon
Viaspo était devenu un homme très mystérieux.
Depuis plusieurs semaines, il était resté enfermé
dans sa maison et personne ne l'avait aperçu. On
avait alors espéré le voir au cimetière, à
l'enterrement de sa fille, mais il n'y était pas. Des
langues fourchues disaient qu'il regrettait d'avoir
repoussé sa fille et ses petits-enfants, et qu'il se
laissait mourir. Certains racontaient même qu'il
était mort. Les premiers villageois en quête de
renseignements qui s'aventurèrent chez le vieux
Viaspo furent reçus par des coups de feu.
- Allez-vous-en ! avait crié Léon. Je ne veux voir
personne !
En fouillant dans les affaires de César, Erica avait
trouvé une très vieille carte postale sur laquelle on
pouvait admirer les belles couleurs et les plages
enchanteresses des îles Pifritos.
- Il y a très longtemps, mais c'était déjà un paradis,
avait alors remarqué la grand-mère.
Cette carte resta longtemps le seul motif de joie
dans la cabane. La petite famille souvent réunie ne
cessait de débattre sur le départ prochain des
enfants.
• Que deviendras-tu quand nous parti-rons,
grand-mère ? demanda un jour Antonie.
• Ce que j'ai toujours été, ma chérie, une vieille

dame, avait plaisanté la vieille


Viaspo.
-J'ai une idée ! cria soudain Fritz. Et si je
demandais à mon père de te prendre aussi avec
nous ? Cela serait super-génial, grand-mère !
Erica ne put s'empêcher de rire devant une idée
aussi précipitée. Elle éprouva néanmoins
beaucoup de joie à savoir combien ses petits-
enfants tenaient à elle.
Cela lui fit vraiment chaud au cœur, d'autant plus
que c'était la seule famille qui lui restait.
Cela ne sera pas nécessaire, Fritsou chéri. Je me
débrouillerai très bien toute seule.
— Tu vas beaucoup nous manquer, grand-mère,
dit Antonie mélancolique.
- Vous allez me manquer aussi, mes petits. Mais je
me sentirai plus heureuse de vous savoir en
sécurité et en paix là-bas, au milieu des eaux.
Une nouvelle semaine tout entière s'écoula sans
que Manuel ne donnât signe de vie. Le
découragement commença à gagner les enfants.
Ils avaient eu raison, seule leur mère pouvait les
soutenir quelle que soit la situation. Manuel Idriss
n'était sans doute qu'un plaisantin.
• Peut-être voulait-il tout simplement

impressionner maman, ou alors voulait-il


qu'elle s'en aille rassurée sur le sort de ses
enfants.
• Ou encore voulait-il l'amener à regretter de

l'avoir quitté, et pour cela il fallait lui faire savoir


qu'il était devenu très riche, qu'il vivait le parfait
amour avec sa femme, et qu'il était un bon
père.
• Ne soyez donc pas stupides, les enfants. Vous

ne savez pas combien c'est compliqué de faire


voyager trois personnes sur une si longue
distance. Je parie que Manuel fait des pieds et
des mains en ce moment même pour obtenir
les papiers nécessaires.
Erica se devait de rassurer ses petits-enfants et
elle y parvenait presque toujours, bien qu'elle ne
soit pas elle-même convaincue de ce qu'elle disait
cette fois. Jusqu'ici, tous les hommes qui avaient
partagé la vie de Danielle s'étaient montrés très
peu honnêtes alors, pourquoi faire confiance à ce
Manuel?
Il était un peu plus de midi ce jeudi-là, quand un
inconnu frappa à la porte de la petite cabane.
Toute la famille était assise à même le sol et
mangeait une biche que Fritz avait habilement
chassée et Erica, habilement cuisinée.
• Fritz Biva, c'est ici ? demanda l'inconnu en

lisant le nom sur une grande enveloppe kaki.


• Oui, c'est moi, répondit Fritz en se levant.

• Dites-donc ! Vous ne pourriez pas trouver une

autre maison un peu plus visible dans le


village ? J'ai mis un temps fou à vous joindre
dans ce bois, moi ! Si je n'avais pas reçu
d'argent pour cela, j'aurais abandonné depuis
longtemps.
• Nous y penserons, répondit la grand-mère

toute souriante en se levant. Qu'est-ce que


vous apportez-là ?
• Dites-moi, Fritz, vous êtes de la famille du

célèbre milliardaire Jacques Biva ? demanda


l'inconnu sans répondre à Erica.
• Non, je ne le connais que de nom, répondit

intelligemment le jeune garçon pour éviter de


longs débats.
Vous devez en connaître, du monde ajouta le
facteur en tendant l'enveloppe à Fritz. Elle vient de
Dorey.
Fritz et Antonie crièrent soudain de joie en levant
les mains vers le ciel et le facteur en fut
énormément surpris.
• Ne faites donc pas attention à eux, calma

Erica. Ce sont certainement leurs billets


d'avion et ils sont fous de joie à l'idée de partir
pour les iles Pifritos.
• Ils ont beaucoup de chance. Je rêve moi-

même d'y aller, c'est un véritable paradis...


Bon, j'ai encore du travail et je
dois y retourner. Bon voyage, les jeunes !
• Merci monsieur, répondirent les enfants, plus

souriants que jamais.


• Merci encore pour le courrier, cher monsieur.
• Oh, de rien, madame. Je vous répète que j'ai
été payé pour vous l'apporter. Au revoir à tous.
Le facteur se retourna et s'éloigna, laissant
derrière lui des enfants au cœur débordant de joie.
Erica ne les avait pas vus aussi heureux depuis la
maladie de leur mère. Ils l'avaient presque oubliée
à présent et c'était beaucoup mieux ainsi.
- Alors, tu l'ouvres, cette enveloppe ?
pressa Antonie.
- Oui, lieutenant Antonie, ricana Fritz en déchirant
l'enveloppe. Tout de suite, mon lieutenant.
Le jeune garçon jeta un coup d'œil à l'intérieur,
puis y plongea la main et fouilla légèrement. Son
sourire s'éteignit soudain et il leva un regard
étonné sur les autres.
- Quoi ? Qu'y a-t-il, Fritsou ?
Il les regardait toujours d'un air hébété.
• Que se passe-t-il donc, Fritz ?

• Il n'y a qu'un billet d'avion, répondit enfin le

garçon.
• Mais ce n'est pas possible ! s'énerva la grand-

mère en arrachant l'enveloppe.


Comment cela, il n'y en a qu'un ?
Erica vida l'enveloppe sur le petit canot qui leur
servait de lit et se rendit compte qu'il n'y avait
effectivement qu'un seul billet d'avion,
accompagné d'une longue lettre.
- Ah, il y a une lettre aussi. Attendez, je vous la lis.
Malgré sa vue affaiblie par l'âge, Erica Viaspo
parvenait encore à lire correctement.
Manuel avait écrit que les conditions pour faire
voyager trois personnes étaient beaucoup plus
compliquées qu'il ne le pensait — peut-être sa
femme s'était-elle finalement opposée à l'idée — et
qu'il était désolé de n'envoyer que le billet de Fritz.
La suite de la lettre, Antonie ne s'y intéressa pas.lI
n'y avait qu'un seul billet d'avion et les explications
de Manuel étaient on ne peut plus claires.
- Mais il m'a promis ! protesta Fritz en voyant sa
sœur qui s'asseyait lentement sur le canot avant
de se cacher le visage dans les mains.
Manuel promettait aussi de faire un effort pour que
Ludovic et Antonie rejoignent Fritz à Dore l'année
suivante, mais Antonie avait déjà seize ans et elle
était trop mûre pour croire à cela. y avait aussi
dans la lettre toutes les directives à suivre pour
mener à bien le voyage de Fritz. Il devait se rendre
en ville, dans une agence de voyages dont le
propriétaire, un vieil ami de la famille Idriss, devait
se charger du reste des formalités car le voyage
était prévu pour le jeudi suivant.
La vieille Erica lut la lettre jusquau dernier mot et
leva les yeux vers les enfants.
Ludovic avait marché jusqu'à Antonie qui l'avait
hissé sur ses genoux. Fritz était toujours debout au
milieu de la pièce, ne sachant que faire. Il bougea
enfin et s'assit sur le canot près de sa sœur.
• Ne sois pas triste, Antonie. Je n'irai nulle part

sans vous deux.


• Mon père, je ne l'ai jamais vu, regretta Antonie.
Celui de Ludovic a renié tout ce qu'il avait
comme famille. Tu es le seul de nous trois à
en avoir un de correct, alors, tu en profites et
tu vas à Dorey.
Antonie, je ne l'ai jamais vu, ce père. II ne m'a
jamais manqué et ce n'est pas aujourd'hui que cela
va commencer. Je n'ai pas plus besoin de lui
maintenant qu'il y a
dix ans.
Des larmes échappèrent soudain à
Antonie, sous le regard apitoyé de sa grand-mère.
• J'avais tellement envie d'y aller, Fritz.

• Oh oui, je sais. Moi aussi j'en mourais d'envie.

• Et tu iras.

• Antonie, j'ai été très clair avec a....

Manuel que vous appelez mon père. C'était avec


vous ou rien. Il n'a pas respecté sa part du contrat.
Je ne vois donc pas pourquoi je respecterais la
mienne.
- Fritsou, mon chéri, intervint enfin Erica en
s'asseyant sur le canot près des enfants.
Nous vivons au jour le jour ici. Nous sommes de
moins en moins sûrs de pouvoir tenir.
Qu'arrivera-t-il quand les robes et les bijoux de ta
mère seront tous vendus ? Est-ce que tu comptes
faire de la chasse ton métier pour la vie ? Imagine-
toi un peu dans dix ou quinze ans et ose me dire
que tu vois quelque chose de positif. Fritsou chéri,
notre situation est désespérée. Nous cherchons
n'importe quel moyen pour en sortir. Je comprends
que tu sois tant attaché à tes frères après tout ce
que vous avez vécu ensemble. Vous devez vous
aimer très fort, tous les trois, je le reconnais.
Le récit de la grand-mère avait réussi à soutirer
des larmes à Fritz qui pensait pourtant que le
départ pour les fles Pifritos serait un événement
heureux. Il s'était trompé, car à présent, il pleurait.
À côté de lui, Antonie pleurait aussi en silence,
serrant de plus en plus fort dans ses bras le petit
Ludovic qui commençait d'ailleurs à s'habituer à ce
genre de spectacle.
- Nous n'avons pas d'issue, nous, Fritsou, continua
Erica. Ce Manuel que nous appelons ton père,
comme tu le dis, se trouve être vraiment ton père.
Il t'offre sur un plateau d'or la porte de sortie de
cette situation dramatique, alors, franchis-la sans
hésiter et sans te retourner. Je suis sûre que ta
mère t'aurait conseillé la même chose si elle était
encore là.
La pièce fut soudain très silencieuse.
Erica réexamina en silence la longue lettre qu'elle
avait toujours entre les mains, espérant y trouver
du nouveau qu'elle savait pourtant pertinemment
introuvable. Fritz n'était soudain plus intéressé par
le paradis sur terre, les îles Pifritos. Sa famille, la
seule qu'il ait jamais aimée, se trouvait à ses
côtés.
Quitter les siens lui semblait être un coup de
couteau dans le cœur. Il aimait sa famille tellement
fort qu'il avait envie de le crier sur tous les toits
jusqu'à ce que Manuel l'entende à Dorey.
- Tu vas me manquer, Fritz, murmura
Antonie. Tu vas beaucoup me manquer.
Fritz fut profondément troublé par la tristesse de sa
sœur. Il se réfugia dans ses bras et ils pleurèrent
l'un contre l'autre, étouffant presque Ludovic.
- Je ne veux pas y aller, Antonie, protesta le
garçon. Je vous en prie, ne m'y obligez pas.
Je veux rester avec vous. Je ne veux pas aller à
Dorey sans vous. Laissez-moi rester ici, je vous en
supplie.
• Non, Fritz. Tu dois y aller, c'est beaucoup plus

sage. Va chercher ton avenir, petit frère.


• Tu iras en ville après-demain, fit doucement la

grand-mère. Tu iras dans cette agence de


voyages et ce monsieur Wégaux s'occupera
de toi jusqu'à ton départ.
• Cela signifie que je n'ai plus que deux jours à

passer avec vous ? s'étonna Fritz en s'écartant


brusquement de sa sœur.
• Ce sont les recommandations de ton père,

Fritsou.
Son père ! Fritz maudissait de toutes ses forces le
fait d'en avoir soudain un. Il se serait volontiers
contenté d'une sœur, d'un frère et d'une grand-
mère.
Les vêtements les plus chers de sa mère,
qu'Antonie avait mis de côté pour ne les vendre
qu'en cas de grand besoin, furent vendus pour
préparer le voyage de son jeune frère. N'était-ce
pas un grand besoin ?
Cétait pour eux une chance que Serge Gotha ait
offert à leur mère quelques vêtements de valeur.
La pauvre Danielle.
n'avait rien emporté de chez son mari. Fritz avait
ainsi pu avoir une paire de souliers neufs et
quelques vêtements qui l'étaient plus ou moins. Un
petit sac kangourou avait suffi pour ranger toutes
ses affaires.
L'avant-veille de son départ, Fritz passa l'après-
midi à se promener dans le village avec sa sœur.
Depuis la mort de leur mère, ils avaient pris
l'habitude de se montrer plus souvent car les gens
leur étaient devenus plus sympathiques.
• Je parlerai souvent de vous à Williame et

Cédrique, et je vous écrirai très souvent pour


vous informer de mon évolution là-bas, jusqu'à
ce que vous me rejoigniez l'année prochaine,
comme mon père nous l'a promis.
• Je suis contente pour toi, Fritz, avoua Antonie.

Je suis sûre que tu t'en sortiras très bien.


• Moi oui, mais vous alors ?

Il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour ceux


qu'il laissait dans un état de plus en plus
misérable.
- Oh, nous, tu sais, on s'est toujours très bien
débrouillé. Ne t'inquiète pas pour nous.
Grand-mère t'a conseillé de franchir la porte sans
te retourner, ne l'oublie pas.
- Vous allez tous me manquer, Antonie.
Ces mots firent chaud au cœur d'Antonie.
Elle sentit une grande tristesse l'envahir et en eut
soudain assez de la promenade.
- Allez viens, petit frère. On rentre à la maison,
proposa-t-elle en revenant sur ses pas.
C'était l'une des dernières fois qu'ils se voyaient
avant longtemps et ils le savaient.
C'était peut-être même la toute dernière fois, mais
cette idée-là, ils la refoulaient avec frénésie.
La nuit fut très froide. Seul Ludovic dormait à
poings fermés sur le petit canot.
Fritz et Antonie étaient dehors, séparés de leur
grand-mère par un petit feu de bois qu'ils avaient
allumé. Chacun se pelotonnait du mieux qu'il
pouvait sous une couverture, et ils passèrent tous
les trois une longue nuit blanche à bavarder et à
pleurer, à la belle étoile. Le départ de Fritz était
prévu pour le lendemain matin.
- Antonie t'accompagnera jusqu'à la gare, disait
Erica. Moi, je resterai ici avec Ludovic. Une fois en
ville, tu sautes sur le premier téléphone que tu
trouves et tu appelles monsieur Wegaux — elle se
tut un moment. Cela sera difficile pour toi, Fritsou.
Tu vas devoir apprendre une nouvelle vie, loin de
nous, au milieu de nouvelles mentalités. Tu vas
vivre avec des gens qu'il te faudra apprendre à
connaître... Au début, tu seras une véritable
vedette. Tout le monde voudra te voir, te parler.
Mais attends-toi à voir diminuer progressivement
cet enthousiasme...
Tous priaient pour que le soleil ne se levât pas ; il
mettrait alors fin à tant d'années d'intense
complicité et d'amitié.
- Tu promets de ne jamais nous oublier, Fritz?
murmura Antonie déjà en larmes.
Fritz posa lentement la tête sur l'épaule de sa
grande sœur.
• Non Antonie, je ne vous oublierai jamais,

répondit-il à voix basse. Je vous aime


tellement fort. Je ne vous oublerai jamais.
• Même si tu n'arrives pas à nous joindre, garde-

nous toujours une place dans ton cœur, petit


frère, tout comme moi je le ferai.
Les deux enfants pleuraient maintenant très fort.
• S'il a été dit que pour réussir dans la vie nous

devons être séparés, alors, qu'il en soit ainsi,


se résigna Antonie. Si jamais tu deviens
quelqu'un d'important à Dorey, tu penseras
toujours à nous, n'est-ce pas ? Tu penseras à
Ludovic ? Le pauvre, il n'est encore qu'un
bébé.
• Je penserai à toi, Antonie. Je penserai à

Ludovic et je penserai à grand-mère. Vous


êtes ma seule famille, je ne vous oublierai pas
— le garçon se tut un moment avant de
poursuivre. Je penserai aussi à maman. Si j'en
avais la possibilité, je lui enverrais des tas de
messages pour qu'elle sache combien je
l'aime et combien elle me manque.
Maman me manque, à moi aussi, confia Antonie
en pleurant toujours en silence. Elle me manquera
encore plus maintenant que tu ne seras plus là,
petit frère. J'aurais tellement voulu partir avec toi.
Je vais me sentir toute seule ici.. dans cette forêt
où maman nous a abandonnés.
• Je serai là, Antonie, rassura la grand-mère. Je

serai toujours à tes côtés.


• Où es-tu, maman chérie ? murmura Antonie

en regardant danser les flammes, comme si


elle n'avait pas entendu sa grand-mère. Tu me
manques tellement, maman Dany... Tu me
manques tellement. Je suis si seule au monde,
maman. Pourquoi ne viens-tu pas à mon
secours ? Pourquoi ne comprends-tu pas que
j'ai besoin de toi ?
Peu avant sa mort, Danielle avait offert son
alliance à Antonie.
« Je te la donne pour que tu ne m'oublies jamais,
chérie, lui avait-elle dit. Garde-la toujours sur toi en
souvenir de moi. » Antonie s'amusait à faire
tourner cette alliance sur son doigt chaque fois
qu'elle pensait à sa mère et cela faisait beaucoup
de peine à Erica qui pleurait de plus en plus devant
ce feu qui commençait à s'éteindre.
Il ne restait plus que quelques heures avant le
grand départ et Erica dut forcer les enfants à
rentrer dans la cabane.
- Il faut que tu dormes un peu, Fritsou, conseilla-t-
elle. Tu as une longue distance à parcourir
demain.
La vieille femme se trompait. Ils se couchèrent
tous mais ne dormirent pas. Elle entendit renifler
toute la nuit et fut profondément peinée de savoir
ses petits-enfants si tristes.
Sans y être invité, le soleil pointa à l'horizon alors
que seul Ludovic s'était reposé.
Lui seul avait passé une nuit paisible et calme.
Le soleil était complètement levé maintenant et
tous savaient que c'était l'heure, mais personne ne
fit rien.
- Fritsou, tenta enfin Erica. Tu dors,
Fritsou ?
• Non, grand-mère.

• Lève-toi, mon Fritsou et va te préparer.

Réveile ta sœur.
- Je ne dors pas, grand-mère, se défendit Antonie.
Ils étaient couchés à côté les uns des autres,
serrés dans le petit canot comme des sardines
dans une boîte. Fritz se leva après que sa grand-
mère eut insisté encore et encore. Il prit un long
bain dans la petite rivière derrière la cabane
pendant qu'Antonie préparait ses dernières affaires
et Erica, le petit déjeuner. Fritz ne toucha qu'à
peine à la cuisine de sa grand-mère. Il manquait
d'appétit. Antonie et Fritz furent bientôt tout à fait
prêts. Le moment était venu pour le garçon de
quitter la cabane pour toujours...
peut-être.
- Veux-tu que je réveille Ludovic ?
demanda Erica.
- Non, grand-mère. Cela ne sera pas nécessaire,
répondit Fritz en regardant dormir son frère. Je
t'aime très fort, Ludovic, ajouta-t-il en posant un
baiser aussi tendre que délicat sur la joue du bébé
qu'il aurait pourtant aimé serrer dans ses bras. Au
revoir, petit frère.
Le jeune garçon rejoignit ensuite Antonie et Erica,
qui l'attendaient dehors avec ses bagages. La
grand-mère se retourna soudain et posa sur lui des
yeux pleins de larmes.
• Fais exactement ce que je t'ai conseillé, mon

bébé. Fais attention à toi et ne te laisse pas


distraire par quoi que ce soit.
• Entendu, grand-mère, répondit Fritz.

La vieille femme prit son petit-fils dans ses bras et


le serra très fort contre elle. Is pleurèrent de
nouveau tous les trois.
- Tu vas me manquer, Fritsou. Prends soin de toi,
mon petit. Sois prudent et surtout, bonne chance.
Fritz ne put répondre. Il avait la voix étranglée par
les sanglots.
- Allez, file petit, et souviens-toi que je t'aime très
fort.
Les enfants s'éloignèrent petit à petit de la cabane
sous le regard humide de leur grand-mère. Fritz se
retournait de temps en temps pour adresser un
signe de la main à la vieille Erica qui y répondait
lentement et
tristement.
Dans le car, les enfants Biva ne parlèrent presque
pas. Antonie avait tourné l'alliance de sa mère
autour de son annulaire durant tout le trajet. Cela
faisait deux jours qu'elle n'avait cessé de pleurer et
elle ressentait maintenant de vilains maux de têtes.
Ils furent bientôt assis sur l'un des nombreux longs
bancs de la gare centrale, attendant sans
l'espérer, le train de neuf heures quinze en
partance pour la grande ville, la belle capitale avec
ses grands immeubles, ses nombreux ponts et ses
échangeurs tourbillonnants. Un haut-parleur
annonça que le train était entré en gare. II se
produisit alors un grand brouhaha dans la foule et
un désordre total envahit soudain les lieux.
L'express 7 ne passait jamais plus de cinq minutes
dans cette petite gare et les voyageurs avaient
plutôt intérêt a se dépêcher. Fritz et Antonie se
levèrent lentement en se regardant dans les yeux.
- Voilà, Antonie. C'est le moment.
Antonie enleva lentement l'alliance de sa mère et
la tendit à son frère.
- Tiens Fritz, garde-la toujours sur toi
en souvenir de nous.
•- Non, je ne peux pas, Antonie. Maman te l'a
donnée à toi, et elle t'a presque suppliée de ne
jamais t'en séparer.
- Je veux que tu prennes cette bague, petit frère, et
que tu la portes toujours sur toi, insista Antonie qui
pleurait de nouveau.
De toute façon, je ne la supportais pas. Elle me
rappelle trop maman, alors prends-la...
s'il te plaît.
Le garçon hésita un petit moment puis, il saisit
finalement la bague et l'enfila à son doigt.
- Je veux que tu me rendes un service, Antonie,
demanda-t-il en versant encore des larmes. Je
veux que tu souhaites le bonjour de ma part à
maman chaque fois que... que tu porteras des
fleurs sur sa tombe, d'accord ?
Rappelle-lui que je l'aime.
- D'accord
Ils pleurèrent de nouveau et se serrèrent très fort
dans les bras l'un de l'autre.
• Porte-toi bien, petit frère chéri et prends soin

de to1.
• Prends soin de toi aussi, Antonie... Tu vas me

manquer.
• Je t'aime, Fritz... Je t'aime très fort.

• Je t'aime aussi, Antonie.

n'attendra pas.
- Allez, vas-y maintenant, le train Fritz se détacha
de sa sœur, saisit son sac kangourou sur le banc
et marcha à reculons en s'éloignant de sa sœur, le
cœur meurtri.
Antonie adressa soudain un large sourire à son
frère pour le rassurer, sachant pourtant qu'il en
fallait beaucoup plus pour cela et qu'elle n'était
déjà pas rassurée elle-même.
Fritz se retourna enfin et marcha jusqu'à la porte
de son wagon. Là, il se retourna de nouveau et lui
adressa un signe de la main auquel elle répondit
tristement. Il pénétra ensuite dans le train qui
s'éloigna quelques secondes plus tard. Sans trop
savoir pourquoi, Antonie se mit soudain à courir
derrière le train. Son frère était à l'intérieur.
Il s'en allait loin, très loin d'elle et elle ne le
supporta soudain plus. Elle courut un bon moment
et ne s'arrêta que quand le train eut complètement
disparu à l'horizon. "C'est fini, il est parti", pensa-t-
elle, en adressant un dernier signe à un train
qu'elle ne voyait déjà plus.
"A bientôt, petit frère, murmura-t-elle en pleurant.
Je te garderai une place dans mon cœur à tout
jamais... À bientôt..."
9
Fritz avait tenu promesse : deux mois et demi
après son voyage, Antonie recevait sa première
lettre à laquelle il avait joint une photo de famille.
On pouvait y voir Manuel et Irène, sa femme, qui
encadraient Fritz et les jumelles. Le sourire sur les
lèvres de tous, illustrait la joie de vivre et
l'harmonie qui régnaient au sein de la famille.
Antonie n'avait pas détaché ses yeux de la photo
depuis presque un quart d'heure. Elle pleurait de
joie en voyant son frère si heureux au milieu des
siens.
- Il a l'air heureux, Antonie ? demanda la grand-
mère, assise dans un coin de la cabane, les yeux
fixés sur un point invisible. A-t-il grandi ? Est-ce
qu'il ressemble vraiment à son père ?
Erica était réduite à regarder la photo avec les
yeux d'Antonie. Cela faisait un peu plus d'un mois
maintenant qu'elle avait perdu l'usage de ses yeux.
Sans que l'on comprenne trop comment ni
pourquoi, elle était devenue aveugle. Peut-être le
problème était-il lié à l'age, peut-être les nombreux
chocs qu'elle avait subis en série depuis quelques
mois — la maladie et la mort de sa fille, l'hostilité
de son mari, le départ de son Fritsou, les
mauvaises conditions de vie...— y étaient-ils pour
quelque chose.
- Oui, grand-mère. Il est heureux.
Michaël avait raison, ils ressemblent beaucoup à
leur père tous les trois.
On aurait dit des quadruplés. Manuel et ses trois
enfants avaient pratiquement le même visage. En
parcourant la photo de long en large, Antonie
remarqua autour du doigt de Fritz l'alliance qu'elle
lui avait remise le jour de son départ. Ce jour-là,
elle ne l'oublierait jamais. "Il pense donc encore à
nous, songea-t-elle, les larmes aux yeux en
regardant la bague sur la photo. Il ne nous a pas
oubliés et il nous garde toujours une place dans
son cœur."
- Ils ont l'air de s'entendre à merveille, grand-mère.
Ils sont si beaux à voir et si heureux.
• Oh, Fritsou... mon Fritsou. Je suis si contente

pour toi, mon bébé, murmura Erica. Que le


Seigneur te garde et te bénisse toujours,
Fritsou.
• Il le fera grand-mère. Il le fera à coup sûr.

Antonie était tellement heureuse qu'elle s'était


mise à croire soudain à l'existence du Seigneur et
comptait même sur ses béné.
dictions.
• Et cette Irène, a-t-elle l'air contente de Fritsou

?
• Oui, grand-mère. Elle affiche un large sourire

en le regardant.
La description n'était pas tout à fait exacte mais il
fallait rassurer Erica, et Antonie le savait. La
pauvre, elle avait vécu tant de malheurs depuis
plusieurs années.
Antonie était désormais décidée à saisir la moindre
occasion de la faire sourire.
- Oh, merci Seigneur, murmura la vieille
temme.
Fritz écrivait dans sa longue lettre qu'il avait le
meilleur papa du monde et que ses sœurs étaient
d'une gentillesse et d'une sympathie exagérées. «
Dorey n'est ni plus ni moins qu'un paradis.
Williame, Cédrique et moi-même attendons avec
impatience que vous nous rejoigniez ici l'année
prochaine...»
Fritz et ses sœurs étaient inscrits dans l'une des
écoles les plus chics de la ville. Ils habitaient une
maison presque aussi grande et aussi luxueuse
que la résidence de Jacques Biva. Fritz s'était fait
des amis et le chauffeur l'emmenait où il voulait. Ils
passaient la plupart des week-ends en famille au
bord de la mer ou à se promener à travers la ville.
Ils allaient voir un film ou passaient un après-midi
sur trois au manège, la plupart du temps sans leur
père qui était très souvent occupé par son travail.
La vie était plus que belle pour Fritz.
• Antonie chérie, montre donc la photo à

Ludovic.
• Ah oui, Ludovic ! Où était-il donc passé?

Ludovic? Il est encore dans la forêt, grand-mère.


Je n'aurais jamais dû lui acheter ce ballon.
Ludovic n'arrêtait pas de taper dans la balle
multicolore qu'Antonie lui avait offerte il y a
quelques semaines, et il la suivait quelle que soit la
direction dans laquelle elle roulait. Il aimait
tellement son petit jouet tout rond qu'il ne s'en
séparait jamais. Bien souvent, Antonie l'avait
retrouvé courant après son ballon à des centaines
de mètres de la cabane, en plein cœur de la forêt.
Elle avait alors voulu le lui reprendre et le cacher
mais sa grand-mère s'y était toujours opposée.
- Redonne-lui sa balle et surveille-le, c'est simple,
ordonnait-elle. Si tu l'empêches d'aller à la rivière
derrière ou de trop s'éloigner, tu verras qu'il n'y a
pas de quoi s'inquiéter, Antonie.
La jeune fille aurait voulu résister souvent, mais
elle non plus ne supportait pas de voir pleurer le
petit Ludovic.
Antonie ramena bientôt Luitoyie et son ballon dans
la cabane. Le petit pleurait à tout rompre et
Antonie lui tendit la photo qu'il saisit de ses doigts
salis par la boue et
se tut soudain.
• A-t-il mangé aujourd'hui, au moins ?

• Oui grand-mère, il n'y a pas longtemps.

Ludovic regarda silencieusement les personnes


sur la photo et se mit à rire. Lui aussi avait l'air
heureux d'avoir enfin des nouvelles de son frère.
- Il est beaucoup plus intelligent qu'on ne le croit,
grand-mère, remarqua Antonie.
Il a reconnu Fritz, c'est incroyable.
- Bien sûr qu'il est intelligent, mon Ludo, répondit
Erica, plutôt fière du bébé.
C'est son côté Viaspo.
• Fitou ! fit soudain Ludovic en pointant la photo

du doigt.
• Non Ludovic, ce n'est pas Fritsou. Là, c'est

Irène, sa belle-mère, corrigea Antonie en


déplaçant le doigt du petit. Fritsou est là, voilà.
• Fitou ?

• Oui chéri, c'est Fitou.

• S'il s'est trompé comme ça, c'est parce qu'il a

aussi un côté Biva, plaisanta la grand-mère.


Antonie en éclata de rire et Ludovic fit de même,
amusant ainsi sa grand-mère.
Il était à peine six heures du matin quelques jours
plus tard, quand Antonie et sa grand-mère furent
réveillées en sursaut par des coups de feu tirés
dans la forêt.
• Oh non, encore ? se lamenta Antonie.

• Chut, chérie ! Tu vas réveiller Ludo, dit Erica.

Ne t'inquiète pas, ils n'en ont que pour une


semaine ou deux chaque année.
• La chasse devrait être strictement interdite par

ici.
• Chuut, Antonie !

À cette époque de l'année, les riches hommes


d'affaires de la capitale se retiraient dans les petits
villages les plus cachés, afin d'y savourer un peu
d'air frais et prendre du repos. Certains jouaient
aux boules pendant que d'autres s'adonnaient à
des sports cérébraux ou à la chasse, et ceux-là
particu-lièrement, Antonie les détestait fort.
Qu'avaient-ils besoin de chasser toujours si tôt le
matin et jamais assez loin de la cabane ?
• Je vais finir par porter plainte, moi !

• Antonie, oublie donc ces chasseurs et rendors-

toi.
Comment pourrait-elle dormir au milieu des coups
de feu ? Antonie aurait volontiers pardonné leur
maladresse aux chasseurs, mais quand elle
pensait qu'ils chassaient pour le plaisir et non par
nécessité, elle souhaitait sans hésiter que leurs
balles se
retournent contre eux.
Les après-midis, Antonie les passait presque tous
assise devant la cabane à surveiller Ludovic. Elle
aurait pu trouver cela monotone et agaçant, mais
quand ils étaient ensemble, Ludovic et son ballon
formaient un duo très beau à voir. Cet après-midi-
là, Ludovic était particulièrement adorable.
Il était en pleine forme et portait des vêtements de
sport que sa sœur lui avait offert deux jours
auparavant. De plus, il devenait très bavard.
Antonie s'était levée une trentaine de fois au moins
pour empêcher le petit de s'éloigner, ou pour lui
renvoyer le ballon qui roulait vers elle, ou tout
simplement pour le tirer d'un buisson trop touffu,
ou encore pour aider Ludovic à se relever, mais
elle n'en était jamais lasse.
- Non Ludovic, ne va pas là-bas ! cria
Antonie. Reviens ici, Ludovic !
Le petit était décidé à rattraper son ballon et
Antonie dut se lever une nouvelle fois pour les
rattraper tous les deux. En revenant sur ses pas,
elle portait son petit frère à hauteur de poitrine et
lui murmurait en lui mordillant doucement l'oreille :
— Ne sais-tu pas que tu es le seul frère qui me
reste ? Un lion finira par te dévorer un de ces
quatre si tu ne cesses pas de jouer dans la forêt.
Ludovic riait aux éclats en écoutant sa sœur et en
sentant ses lèvres douces sur sa petite oreille. Un
bruit de moteur déchira soudain l'atmosphère : un
avion passait au-dessus du village.
- Fitou ! fit Ludovic en montrant le ciel de son
minuscule index recouvert de boue.
Après le départ de Fritz, Antonie lui avait expliqué
que son grand frère était parti dans un avion
comme ceux qui survolaient souvent le village et
Ludovic était persuadé que Fritz était dans tous les
avions qui passaient.
• Fitou !

• Oui chéri, Fritsou est parti par là, approuva

Antonie. Fritsou a pris un avion comme celui-


là, tu as raison.
• Fitou !

• Oui, tu es très intelligent, Ludovic.

Bravo.
• Bavo !

• Oui bébé, bravo !

La petite conversation fut interrompue par de


nombreux coups de feu qui retentirent soudain
dans la forêt.
• Ah non, encore ces chasseurs ! se plaignit

Antonie. Ils vont me rendre folle à la fin !


• Pa! Pa ! Pa! s'amusa le petit Ludovic.

• Oui. Pan ! Pan ! Pan! fit la jeune fille.

Toi aussi, ils te rendent fou n'est-ce pas Ludovic ?


demanda-t-elle en posant le bébé au sol, sur ses
frêles jambes.
Ludovic s'amusa paisiblement un moment,
surveillé du regard par sa sœur aînée. Ils avaient
fini par s'habituer aux coups de feu qui
continuaient de retentir au loin.
Tout redevenait à peu près normal quand soudain :
- Antonie ! cria une voix d'homme.
La jeune fille qui avait reconnu la voix qui hurlait
son prénom se dépêcha de reprendre son petit
frère dans les bras et d'entrer en courant dans la
petite cabane dont elle ferma soigneusement la
porte, la verrouillant de l'intérieur à l'aide de trois
targettes. Que pouvait-il encore vouloir ? C'est à
peine si Antonie s'était promenée du côté du
village depuis le départ de Fritz alors, que pouvait-
elle avoir fait ou dit ?
• Antonie, c'est toi ? demanda Erica que le bruit

des targettes avait réveillée.


• Oui, c'est nous, grand-mère.

• Que se passe-t-il, Antonie ? Pourquoi

verrouilles-tu la porte ? Quelle heure est-il


donc ?
La vieille femme avait décidément cette manie de
poser plusieurs questions à la fois.
- C'est grand-père qui arrive. Nous ne lui avons
pourtant rien fait ces derniers temps.
- Oh, Seigneur ! s'exclama Erica sur le canot en se
redressant. Il est armé ? Que s'est-il passé ? Il est
là ?
Antonie n'eut pas le temps de répondre aux
questions de sa grand-mère que déjà, Léon Viaspo
martelait la porte.
- Antonie! criait-1l. Antonie !... Erica, ouvrez-moi
cette porte !
Il était donc vivant ? C'était la première fois depuis
longtemps que le vieil homme sortait de chez lui.
Comment pouvait-il savoir où trouver sa femme et
ses petits-enfants ? Dans la cabane, personne ne
pensait à se poser des questions. Tous étaient
grandement effrayés. Sur le canot gonflable, Erica
récitait une prière, elle qui ne décelait pourtant, ni
agressivité ni méchanceté dans la voix de son mari
qu'elle connaissait parfaitement. Dans le coin
opposé au canot, Antonie serrait très fort dans ses
bras son petit frère qui restait étrangement calme.
- Antonie, ouvre-moi la porte, mon petit, continuait
Léon. Je t'en prie, ouvre.
J'ai une surprise pour toi... Erica, je sais que tu es
là. Ouvre, s'il te plaît.
• Ouvre la porte, Antonie, ordonna doucement

Erica.
• Non grand-mère, c'est peut-être une ruse.

• - Antonie, Erica, je vous en supplie,

• ouvrez.

• Il n'avait pas appelé Fritz jusqu'ici.

• Savait-il donc qu'il était parti ?

• - Antonie, je ne vous veux aucun mal.

• Je ne suis même pas armé, tu peux me croire.

Je t'en prie, ouvre.


• - Vas-y Antonie, ordonna de nouveau Erica.

• D'un pas lent et hésitant, Antonie marcha

jusqu'à la porte. Elle défit les targettes l'une


après l'autre et ouvrit la porte. Léon Viaspo
entra aussitôt, brandissant un journal.
• - Nous sommes riches, Antonie ! clama
l'homme. Nous sommes riches ! Tiens, chérie,
lis. Jacques Biva est mort hier matin dans sa
propre clinique et vous héritez de tous ses
biens.
Il lisait donc les journaux ? Antonie remarqua, en
prenant le journal qu'il était vieux de deux
semaines. Certainement le temps nécessaire pour
son acheminement jusqu'au petit village. Cela
faisait donc un peu plus de deux semaines que M.
Biva avait rendu l'âme. L'homme avait fait appeler
une multitude de journalistes dans sa chambre
d'hôpital peu avant sa dernière heure. « Je ne
saurais quitter ce monde sans faire savoir à
l'opinion publique combien je regrette le mal que
j'ai fait à ma famille, à mes enfants, leur dit-il.
Antonie Biva, Fritz Biva et Ludovic Biva sont les
seuls enfants que j'ai eus dans ma vie. Je voudrais
qu'ils sachent que mes dernières pensées sont
pour eux. Dites-leur que je les aime profondément
et que je leur demande mille fois pardon... »
Antonie fondit en larmes en parcourant les lignes
du journal. Elle voyait clairement sur les photos
que Jacques Biva avait versé des larmes de
sincérité en faisant ces révélations. Sur le canot, la
vieille Erica pleurait aussi, mais pour d'autres
raisons. Elle se rendait compte que son mari était
un monstre, cupide et bassement intéressé. Il
n'avait pas donné signe de vie depuis plusieurs
mois et voilà qu'il se montrait maintenant, plein
d'at-tention, de douceur et de gentillesse. C'était
uniquement dans le but de profiter de l'héritage de
ses petits-enfants qu'il avait pourtant toujours
rejetés, et cette seule pensée torturait la pauvre
Erica. « Nous sommes riches », avait-il crié. Erica
ne cessait de se demander ce qu'il pouvait bien
entendre par ce « nous ». C'était la première fois
qu'Antonie voyait son grand-père de si près, mais
elle n'avait pas le temps d'y penser.
- Que t'est-il arrivé, Erica ? demanda Léon en
s'approchant doucement de sa femme. Chérie, tes
yeux ! Que s'est-il passé ?
Enfin une chose qu'il ignorait. Erica ne put
prononcer un mot, tellement elle pleurait.
- Ce n'est rien, chérie, continua Léon. maintenant
que nous avons beaucoup d'argent, tu iras chez
tous les spécialistes du monde s'il le faut.
Léon Viaspo se releva ensuite et rejoignit
Antonie qui continuait de lire le journal à la porte.
- Nous devons nous rendre à Bériville le plus tôt
possible pour que vous entriez en possession de
vos biens, Antonie, proposa-t-il. Je t'aiderai
volontiers dans la gérance et dans les multiples
démarches, mon petit. Iu peux compter sur moi.
Antonie leva sur son grand-père des
yeux pleins de larmes.
- Je n'irai pas à Bériville, répondit-elle.
Je ne ferai aucune démarche parce que cet
héritage ne m'intéresse nullement.
• Tu ne parles pas sérieusement ? s'étonna
• Léon. C'est une sacrée fortune que tu refuses
là ! Antonie chérie, réfléchis bien avant de
prendre une décision de cet ordre. Conseil de
grand-père.
• C'est tout réfléchi. Je ne veux pas de cet

héritage.
Mais enfin, pourquoi ? Il est à toi ! insista le vieil
homme. Pense à ta grand-mère, il faut soigner ses
yeux. Il faut que tu ailles à l'école, il faut préparer
l'avenir du petit Ludovic. Tu as besoin d'argent
pour tout cela, de beaucoup d'argent, ma chérie
• il poussa un petit rire. Pour commencer, vous

allez quitter cette cabane ridicule et vous


installer dans la grande maison sur-le-champ.
C'est un ordre.
• Nous n'irons nulle part, Léon, intervint enfin

Erica. Nous n'irons ni chez toi, ni à Bériville.


Nous sommes ici chez nous et nous y
resterons. Maintenant, va-t'en et ne reviens
jamais par ici.
• Sois raisonnable, Erica. Plusieurs milliards de

francs sont en jeu dans cette affaire. Vous ne


pouvez pas tout refuser comme ça !... Antonie,
réfléchis un peu, bon sang !
• Tu as entendu grand-mère ? Alors, va-t'en, lui

ordonna Antonie.
Léon regarda la jeune fille droit dans les yeux un
petit moment dans l'espoir de l'intimider, puis il lui
arracha son journal et gagna la porte. Antonie se
sentit soudain triste. Elle venait de se rendre
compte qu'en dépit de tous les maux qui minaient
la famille Biva, elle avait beaucoup d'admiration et
d'affection pour Jacques Biva. Sa disparition la
touchait au plus haut point. La jeune Biva marcha
lentement jusqu'au coin de la pièce, fouilla sous
certains bagages et sortit une enveloppe. De
l'enveloppe, elle tira la mini-cassette que le vieux
Biva lui avait remise à l'hôpital à Bériville.
• Qu'est-ce que c'est, Antonie? Que cherches-tu

dans les affaires de César ?


• Rien, grand-mère, répondit la fille en regardant

le petit objet entre ses doigts, les yeux


innondés de larmes. Rien du tout.
• Ne sois pas triste, Antonie, reprit Erica qui

entendait renifler sa petite-fille. La vie est ainsi


faite. Ne sois pas triste.
o

o *
Dans la forêt, les coups de feu s'étaient multipliés.
Les chasseurs, ces riches hommes d'affaires dont
le plus jeune avait déjà dépassé la quarantaine,
avançaient en petits groupes à travers arbres,
herbes et buissons, brandissant leurs fusils. L'un
d'eux s'arrêta soudain. Il venait d'apercevoir à une
cinquantaine de mètres d'eux, un buisson assez
touffu qui remuait. Il fallait tirer vite, avant que la
bête n'en sorte et ne prenne la fuite.
- Là ! cria l'homme en montrant l'endroit du canon
de son fusil.
Lui-même et les deux autres chasseurs de son
groupe tirèrent aussitôt sur le fourré qui cessa de
bouger.
- Bien joué, les amis ! lança un chasseur d'un autre
groupe non loin.
L'un des trois hommes courut vers le buisson et fut
effroyablement surpris devant ce qu'il vit.
- Oh, grand Dieu, non ! fit-il. Théodore, Bernard,
Vite, venez !
Les chasseurs se précipitèrent vers leur ami.
• Doux Jésus ! s'exclama Bernard.

• Oh, mon Dieu ! fit Théodore.

*
*
*
Depuis qu'elle avait quitté Bériville, Antonie n'avait
jamais touché à la photo de Jacques Biva, qu'elle
avait pourtant toujours gardée dans son
portefeuille, mais aujour-d'hui, les choses étaient
différentes. Cette petite photo était le seul souvenir
qu'elle avait de son ex-beau-père et elle n'arrivait
pas à en détacher les yeux. "C'est vrai que Ludovic
lui ressemble beaucoup, pensa-t-elle." Ludovic !
Où était-il encore passé ?
• Ludovic ? appela Antonie.

• Il n'est pas avec toi ?

• Non, grand-mère. Il est encore dehors.

• Dépêche-toi de le rattraper, Antonie.

La forêt est pleine de chasseurs.


- Pourvu qu'il ne soit pas allé vers la rivière, lança
Antonie en quittant la petite cabane.
Elle le disait sans conviction car elle savait
pertinemment que la rivière était pratiquement
inaccessible pour un bébé comme Ludovic. Le
petit sentier qui y menait était plein d'obstacles et il
ne l'empruntait jamais. Les traces de pas encore
fraîchement dessinées sur la boue que la jeune
Antonie suivait maintenant, allaient effectivement
dans le sens opposé à la rivière.
- Ludovic ! criait Antonie. Ludovic ? Où es-tu
encore, toi ? Ludovic ! Attends que je te retrouve,
tu vas voir. Tu exagères, Ludovic.
Cette fois, je te prends le ballon et pour de bon.
Antonie avait suivi les traces de pas jusqu'à un
niveau où l'herbe se faisait plus haute et les
rendait presque invisibles.
- Ludovic ! cria-t-elle de nouveau en regardant
partout. Où es-tu, Ludovic?
Ludovic était allé trop loin cette fois.
Sans s'en rendre compte, Antonie s'était enfoncée
dans les profondeurs de la forêt.
• Ludovic !...

• Il est ici ! répondit une voix d'homme.

Antonie suivit la voix et déboucha dans une


clairière où les chasseurs étaient maintenant tous
réunis devant un buisson.
Ils étaient une bonne vingtaine au moins.
- Par ici, mademoiselle, ajouta doucement l'un
d'eux.
Antonie aperçut près du fourré, à moitié caché par
les chasseurs, le survêtement rouge et vert qu'elle
avait offert à son frère et franchit en courant les
quelques mètres qui la séparaient encore du
buisson. Le spectacle fut horrible et la pauvre
Antonie tomba sur les genoux de tout son poids.
- Oh Seigneur, non ! murmura-t-elle.
Ludovic...
Le petit Ludovic gisait là, ses vêtements de sport
tachés. Il était couché sur le ventre, immobile,
baignant dans son propre sang, la main droite
tendue vers son ballon à peine visible à l'intérieur
du buisson.
• Nous étions de l'autre côté, mademoi-selle,

expliqua un chasseur. Nous avons vu bouger


le feuillage et nous avons pensé que c'était
une bête.
• Nous ne pouvions vraiment pas savoir, ajouta

un autre chasseur. C'est un accident.


Antonie n'en revenait pas. Un accident de chasse
venait de tuer Ludovic. Lui qui ne connaissait
encore rien à la vie. Lui, cet innocent petit garçon.
Des larmes échappèrent silencieusement à
Antonie toujours à genoux devant le corps de son
frère, le seul qui lui restait. De nouveau, elle
maudissait le Seigneur. "Pourquoi tous ces
malheurs en même temps ? se demandait-elle.
Pourquoi moi ?"
- C'était votre fils, mademoiselle ?...
Votre frère, peut-être ?
« C'était. » On parlait déjà de Ludovic au passé.
Comment la vie pouvait-elle être aussi cruelle ? "Il
était si petit, pensa Antonie." Ses larmes coulaient
maintenant abondamment mais elle ne disait
toujours rien.
- Nous sommes vraiment désolés, made-moiselle,
confia le plus âgé des chasseurs. Y a-t-il quelqu'un
d'autre que nous pourrions prévenir ?
Antonie se leva soudain et se mit à courir à toute
vitesse droit devant elle, s'enfonçant de plus en
plus dans la dangereuse forêt, sans trop savoir où
elle allait. Aucun des hommes ne pensa à la
rattraper. Étaient-ils encore en état de réfléchir ?
Elle courait toujours, et ne s'arrêta que devant un
ravin profond de plusieurs dizaines de mètres.
Tout au fond, coulait une rivière dont les eaux
contournaient ou recouvraient les nombreux
rochers.
Antonie n'avait qu'une idée : se jeter dans le vide
et s'écraser sur les rochers en bas. Elle en avait
assez de la vie.
"Pardonne-moi, grand-mère, murmura- t-elle en
pleurant. Je t'aime très fort, mais je refuse de vivre
plus longtemps une vie aussi cruelle.
Le prix de la vie devenait un peu trop élevé pour la
jeune fille. Elle avait payé toutes les erreurs de
jeunesse de sa mère, l'une après l'autre. Pourquoi
Jacques Biva les avait-il reniés? Pourquoi Fritz
était-il parti ?
Pourquoi ses frères ne l'étaient-ils qu'à demi ?
Pourquoi était-elle abandonnée dans cette forêt
?... Antonie ne trouva qu'une seule et même
réponse à toutes ces questions.
"Les erreurs de maman, murmura-t-elle.
J'en ai assez de payer pour les erreurs de maman.
Quelqu'un d'autre s'en occupera bien si je ne suis
plus là. Elles sont trop nombreuses, les erreurs de
maman. Je ne peux pas continuer à les payer
toute seule.
"Adieu, grand-mère. Adieu, Fritz, pensa la fille en
avançant un peu plus, plaçant le bout de ses
sandales au bord du ravin. Je vous aime très fort,
mais je dois vous quitter." Antonie ferma
doucement ses yeux
pleins de larmes. C'était le moment.
• Antonie, non ! cria soudain une voix d'homme

derrière la jeune fille. Ne fais pas cela,


Antonie, je t'en supplie.
• Va-t'en, Serge ! Il n'y a plus rien à faire ici.

Serge Gotha avait passé plus d'une semaine à


chercher la petite famille. Il serait arrivé quelques
minutes plus tôt que sa présence aurait été un réel
réconfort pour Antonie. À présent, il était trop tard.
• Reste où tu es, Serge. Ne t'approche surtout

pas !
• Chérie, je t'en supplie, ne reste pas là.

Viens par ici, nous allons discuter un peu.


- Non Serge. De quoi allons-nous parler ?
De qui ?
- Antonie, approche et on trouvera bien un sujet.
S'il te plaît, viens.
Serge restait bien à l'écart. Il n'osait pas
s'approcher de la jeune fille, de peur d'occasionner
un mouvement brusque.
• Maman et papa sont morts, Serge.

• Oui, je le sais, chérie. Tous les journaux de

Bériville en parlent.
• Ludovic est mort aussi.

• Je sais, j'ai vu les chasseurs.

• Grand-mère est aveugle.

• Cela aussi je le sais, Antonie. Je l'ai vue.

• Fritz est parti.

Combien de temps lui fallait-il donc pour vider sa


réserve de malheurs ?
- Aux iles Pifritos, oui. Ta grand-mère me l'a
annoncé.
Serge ne savait trop quels mots utiliser pour
apaiser la jeune fille au bord du profond ravin.
• Tu vois, il ne reste plus personne. De qui

allons-nous donc parler ?


C'est faux, Antonie. Il y a toi et moi. Et qui
s'occupera de ta grand-mère si tu n'es plus là ? La
pauvre, elle a perdu ses yeux, T'aurais-tu oublié ?
Il y a aussi Fritz, ton frère. Il est bien vivant, lui. As-
tu pensé à lui ? Que deviendrait-il s'il apprenait
que tous ses frères sont morts le même jour ?
Antonie sembla réfléchir et Serge en fut rassuré. Il
était sur la bonne voie. II venait de toucher un point
sensible et il ne le lâcherait plus.
- Pense à Fritz, Antonie, insista-t-il.
Mets-toi à sa place une petite seconde. Ne lui fais
pas cela, Antonie. La vie l'a déjà assez puni alors,
n'en rajoute pas, s'il te plaît. Il en mourrait, lui
aussi. Est-ce là ce que tu souhaites ? Souhaites-tu
tuer ton frère ?... Je ne le pense pas.
Antonie se ressaisissait à vue d'œil. Elle
réfléchissait, tout en pleurant, à ce que disait le
journaliste. Non, pour rien au monde, elle ne
voudrait la mort de Fritz.
Pour rien au monde, elle n'abandonnerait sa
grand-mère dans son état.
- Allez, viens Antonie, proposa le journaliste en
tendant une main. Je suis là maintenant. Tout ira
bien, tu verras... Viens là... s'il te plaît.
Antonie se retourna et fit de petits pas hésitants
vers le journaliste.
- C'est bien, ma chérie, ajouta Serge en ouvrant
les bras. Viens vers moi. Viens, Antonie.
La jeune fille se réfugia dans les bras de Serge
Gotha et sécroula en pleurs sur son épaule.
- C'est fini, chérie. Je suis là mainte-nant. Tout ira
bien...
*
*
« Bonjour, c'est moi, Antonie. Je ne sais pas si je
devrais dire ta fille ou une admiratrice. Je ne sais
pas si j'ai encore le droit de t'appeler papa ou si je
dois dire monsieur Biva comme tout le monde... »
Assise au beau milieu du salon de la nouvelle villa
de Serge Gotha à Bériville, Antonie écoutait
religieusement la bande que lui avait laissée
Jacques Biva. Elle reconnaissait les paroles qu'elle
avait elle-même dites un peu avant de quitter
Bériville et elle pleurait abondamment en les
écoutant.
« ... Je ne sais pas si je peux continuer à te
tutoyer. Je ne sais même pas si j'ai eu raison de
t'appeler. Je sais juste que je voulais entendre ta
voix une dernière fois, même si c'était pour me
traiter d'étrangère...»
Antonie leva les yeux et vit Serge qui s'était
appuyé sur la porte. Elle ne l'avait pas entendu
entrer. Depuis quand était-il là ? Depuis quand
écoutait-il ? Elle ne pouvait le savoir.
« ... Je savais très bien que tu n'étais pas mon vrai
père mais je t'ai toujours trouvé parfait, à un point
tel que je ne regrettais pas de n'avoir pas connu
l'autre, mais plutôt de ne t'avoir pas connu plus tôt.
Je sais exactement ce qui s'est passé. Je sais que
tu as parfaitement raison dans toute l'histoire et je
comprends tout à fait ta réaction. Ne regrette rien
pa... papa. Tu n'as rien à te reprocher. Sache que
je ne t'en veux pas du tout. J'aurais peut-être été
pire à ta place.
D'ailleurs, je te remercie pour tout ce que tu as fait
pour moi pendant toutes ces années et aussi pour
m'avoir permis d'apprendre que la vie pouvait
comporter plusieurs facettes...»
Antonie s'aperçut en regardant Serge qu'il pleurait
à chaudes larmes. Il n'en revenait pas que la jeune
Antonie ait pu dire des choses aussi profondes.
« Nous quittons la ville dans quelques instants et
pour très longtemps, j'espère.
Dans quelques heures, nous serons très loin d'ici
et tu n'entendras plus jamais parler de nous. C'est
pourquoi je voulais te parler une dernière fois, pour
te faire comprendre à quel point je t'aime... Voilà,
je craque. Je... Je t'aime très fort, papa. Tu vas
beaucoup me manquer. Adieu papa. Adieu...»
Antonie allait arrêter la cassette quand elle se
rendit compte qu'il y avait une suite.
« ... Antonie, Fritz, Ludovic, disait Jacques Biva. Je
me doutais un peu de l'accueil que vous me
réserveriez, c'est pourquoi j'ai prévu cette bande et
je vous remercie beaucoup de l'écouter, cela me
fait vraiment plaisir. Ce que j'ai à vous dire est très
important et je tâcherai d'être bref. Il a toujours
régné une parfaite harmonie dans notre famille et
je reconnais avoir tout brisé moi-même. Je le
regrette amèrement, soyez-en certains. Il arrive à
tout le monde de commettre des erreurs, je
voudrais que vous ne perdiez jamais cela de vue.
Sachez aussi que je ne cesserai jamais de vous
aimer, jamais. Vous êtes et vous serez toujours les
personnes les plus chères que j'ai au monde et je
vous aime profondément. J'aimerais terminer en
vous suppliant de me pardonner, mes enfants.
Pardonnez-moi. Je serai toujours prêt à tout
réparer si vous me donnez une chance, une toute
petite chance. Venez à moi quand vous voudrez,
les enfants, je vous en supplie.
Donnez-moi une dernière chance... Votre père qui
vous aime très fort.»
Antonie se leva et courut se blottir dans les bras de
Serge qui dut laisser tomber son sac. Ils pleurèrent
de nouveau tous les deux.
- Ny pense plus, Antonie, murmura Serge. C'est du

passé maintenant. Triste passé, mais passé quand


même. Nous allons commencer une nouvelle vie
tous les deux alors, ne pensons plus au passé.
Serge était effectivement porteur de bonnes
nouvelles. Il venait enfin de signer tous les papiers
nécessaires pour son projet.
Les démarches étaient terminées : tout était prêt. À
partir du mois prochain, il fonderait son propre
journal et y travaillerait en étroite collaboration
avec Antonie, sa collègue. La vie leur souriait à
nouveau.
o

o *
Erica s'était réinstallée chez son mari beaucoup
plus parce qu'elle n'avait pas le choix que parce
qu'elle s'était laissé con-vaincre. Elle rendit l'âme à
son tour quelques mois plus tard et son mari, Léon
Viaspo, quitta le village. Personne ne sut jamais ce
qu'il était devenu. Ludovic fut enterré près de sa
mère au cimetière du village. Antonie et Fritz ne se
retrouvèrent que quatorze ans après leur
séparation.
Fritz Idriss était alors un dentiste de grande
expérience et très connu à Dorey, et Antonie
Gotha - Serge l'avait finalement adoptée — une
journaliste de renom à Bériville, formée par l'un
des meilleurs dans le métier, son père adoptif,
Serge Gotha. Ni l'un ni l'autre ne touchèrent jamais
à aucun bien laissé par Jacques Biva et aucun
d'eux ne chercha jamais à savoir ce qu'était
devenu l'héritage.
Achevé d'imprimer 2e trimestre
2022 par IHS - Abidjan
Dépôt légal 4445
59 0051 9

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