1.
Les lucioles du matin
À l’aube, quand la ville dort encore, un silence fragile recouvre les ruelles
pavées. Seuls quelques pas solitaires résonnent entre les murs humides, comme un
écho du monde endormi.
C’est à ce moment-là qu’elles apparaissent.
De minuscules lumières, semblables à des lucioles, flottent au-dessus des flaques
et glissent le long des trottoirs. Personne ne les voit, ou presque. Elles n’ont
pas besoin d’être vues. Leur mission est simple : réveiller les rêves oubliés.
Un homme passe, tête baissée, le regard noyé dans la fatigue. Une lumière touche sa
main. Il ralentit. Dans sa poche, un vieux billet de théâtre qu’il croyait avoir
perdu. Il sourit, sans savoir pourquoi.
Les lucioles s’éloignent, sans bruit.
Le jour se lève. Elles disparaissent.
Il vivait seul, dans une tour sans nom, perdue au sommet d’un pic que personne
n’osait gravir. Les anciens l’appelaient « le Gardien de l’Heure », mais nul ne
savait s’il gardait le temps ou s’il attendait simplement qu’il passe.
Dans sa pièce circulaire, entourée d’horloges silencieuses, il écrivait chaque jour
la même phrase dans un carnet sans fin : "Le temps n’appartient à personne, pas
même à ceux qui le mesurent."
Un jour, un enfant grimpa la montagne. Il était curieux, effronté, insatiable.
Quand il entra dans la tour, il trouva le vieil homme penché sur ses aiguilles, le
regard absent.
— Pourquoi as-tu autant d’horloges ? demanda-t-il.
— Pour me souvenir de chaque instant que j’ai laissé s’échapper.
L’enfant observa les cadrans. Aucun ne fonctionnait.
— Mais elles sont toutes arrêtées !
— C’est que le passé ne bouge plus. Le présent est trop furtif. Et l’avenir… il n’a
pas encore de forme.
L’enfant ne répondit pas. Il prit une craie, dessina une horloge sur le mur et y
inscrivit "Maintenant".
Le vieillard sourit. Pour la première fois depuis des décennies, une des aiguilles
tourna d’un millimètre.