COUVERTURE
photographie : Thierry Vasseur
casting : le Mag des castings
armurerie : Courty et fils
44, rue des Petits-Champs 75002 Paris
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intellectuelle.
© Éditions Gérard de Villiers, 2006.
ISBN 978-2-3605-3415-9
PROLOGUE
« Iran sucks1 ! »
Ted Boteler, directeur de la Division des Opérations de la
Central Intelligence Agency, contempla pensivement
l’inscription en lettres ornées d’arabesques qu’il venait de
tracer sur son « yellow pad » et qui reflétait parfaitement
son état d’esprit.
Depuis quelques semaines, il était harcelé de notes et de
mails par le directeur de l’Agence, Porter Goss, au sujet du
covert enrichment programm2 iranien, et tous réclamaient
de lui la même chose : l’impossible.
Il leva la tête et parcourut du regard la salle de
conférences tout en longueur du septième étage de l’OHB3,
jouxtant le bureau du directeur, dont les baies vitrées
dominaient le complexe de la Central Intelligence Agency,
soit une centaine d’hectares situés en Virginie, au nord de
Washington, le long du Potomac, entourés de grillages
fatigués et rouillés.
Depuis sa création, le 18 septembre 1947, la CIA s’était
bien agrandie : le building où ils se trouvaient avait été
doublé par un nouveau bâtiment, de verre et d’acier,
flanqué de deux tours carrées de six étages reliées par des
atriums. En plus, un couloir souterrain reliait l’OHB à la
« bulle », un auditorium pouvant recevoir cinq cents
personnes.
Tout cela représentait 30000 mètres carrés et abritait une
armée de fonctionnaires dont le nombre était tenu secret,
mais s’élevait à plusieurs dizaines de milliers.
La plus puissante agence de renseignements du monde...
Sa Mecque restait le grand hall circulaire de l’OHB, avec sa
devise et son blason gravés dans le sol – « Tu connaîtras la
Vérité et la Vérité te libérera » – face à la statue de Bill
Donovan, créateur de l’OSS pendant la Seconde Guerre
mondiale, et son Wall of Honor, une plaque de marbre noir
où étaient inscrits les noms des hommes de l’Agence tués
en mission. Pour certains, anonymes, il n’y avait qu’une
étoile d’or, pour des raisons de sécurité.
Depuis sa création, bien des directeurs s’étaient succédé
à la tête de l’Agence, avec plus ou moins de bonheur, et
leurs photos décoraient le long couloir menant à cette salle
de réunion. Ted Boteler se dit amèrement qu’en dépit de ce
passé prestigieux et de sa puissance, l’Agence se trouvait
aujourd’hui sur la défensive. Incapable de répondre au
challenge du programme nucléaire clandestin iranien.
Retenant une forte envie d’allumer une cigarette –
impensable dans ce saint des saints –, il laissa son regard
errer sur ses voisins. La crème de la crème du
renseignement.
Ralph Monning, directeur du Renseignement à la CIA, l’air
d’un professeur avec ses lunettes carrées et sa barbiche
bien taillée. Jim Lewis, représentant de la NSA4. James Foley,
directeur des analystes et responsable de l’analyse des
photos satellite à l’Agence. William Rollins, barbu lui aussi,
affligé d’une légère claudication due à l’implantation d’une
hanche artificielle, conseiller nucléaire en chef et
scientifique de haut niveau. Un homme délicieux et plein
d’humour, en dépit des projections apocalyptiques qu’il
débitait d’une voix égale. C’était le spécialiste des loose
nuckes5, le cauchemar du gouvernement américain.
Plus loin, se trouvait un homme que Ted Boteler ne
connaissait que par son prénom, Malcolm. Responsable des
relations avec les Services avec lesquels l’Agence coopérait.
Au bout de la table, la chaise vide était celle de Porter
Goss, le nouveau directeur de la CIA. Celui qui les avait
convoqués pour cette réunion. Tous savaient qu’il avait été,
le matin même, appelé à la Maison Blanche, auprès de John
Negroponte, le nouveau « tsar » du renseignement
américain. Si cette réunion se prolongeait, ce n’était pas
bon signe.
Porter Goss, plutôt effacé, était connu pour sa ponctualité.
Vieux routier du renseignement, il avait une personnalité
plutôt terne et n’avait été choisi pour remplacer George
Tennet qu’en raison de son profil gris muraille. Ni un crack ni
un nul, il avait joué les seconds rôles toute sa vie,
connaissait à fond le fonctionnement de la maison et
n’arrivait pas à croire qu’il en était désormais le patron. Un
patron aux prérogatives hélas rognées par George W. Bush.
Le président des États-Unis, après avoir fait sauter le fusible
Tennet qui lui avait été bien utile pour le déclenchement de
la seconde guerre contre l’Irak, s’était empressé de créer un
nouveau poste, celui de coordinateur du renseignement,
qu’il avait attribué à son ami John Negroponte, ancien
ambassadeur à l’ONU.
Désormais, la CIA n’était plus qu’une des quinze agences
de renseignements des États-Unis, et Porter Goss ne
participait plus au briefing quotidien à la Maison Blanche, ce
qui le remplissait d’amertume. Aussi, lorsqu’il avait enfin été
convoqué pour un briefing sur le problème nucléaire iranien,
il avait aussitôt réuni les responsables de l’Agence pour
relayer la bonne parole du Président. Ted Boteler,
connaissant bien le dossier, était sans illusions : le problème
allait retomber sur lui, ou plutôt sur la Division des
Opérations. En effet, les États-Unis, n’ayant plus de relations
diplomatiques avec l’Iran, ne possédaient pas d’ambassade
à Téhéran. Donc, pas de station de la CIA, et pas d’agents
sous couverture diplo.
Le seul moyen de traiter des sources en Iran était d’y
envoyer des agents NOC6. Et là, les volontaires ne se
bousculaient pas. C’est que la perspective de se faire
arrêter comme espion dans l’Iran des ayatollahs freinait
sérieusement les vocations. C’était, au mieux, des années
d’emprisonnement, avec la menace d’une condamnation à
mort. Le tout sans la moindre garantie juridique. La direction
de l’Agence ne poussait pas non plus à la roue, imaginant
tous les chantages possibles de la part des Iraniens si
d’aventure ils retenaient en otage un « espion » américain.
Les autres services occidentaux n’étaient guère mieux
lotis. Les Britanniques, jadis très bien implantés en Iran,
avaient perdu beaucoup de leurs contacts et, bien que
possédant une ambassade à Téhéran, y étaient peu actifs.
Les Allemands préféraient faire du business et les
Français, s’il y avait bien un poste, se contentaient de
relations bilatérales avec leurs homologues iraniens, qui les
enfumaient à leur guise.
Seuls, les Russes avaient accès à de nombreuses
informations, mais, partenaires de l’Iran dans le nucléaire et
l’armement, ils les gardaient jalousement pour eux...
Bref, faute de sources humaines, il restait les satellites.
Hélas, ceux-ci, même très performants, ne voyaient pas
tout. Les écoutes techniques et le « traitement » à
l’étranger de certaines sources permettaient de remplir
quelques cases, mais le résultat n’était pas brillant. Un gros
puzzle dont les pièces principales étaient manquantes.
En un mot comme en mille, les États-Unis ignoraient où en
était le programme nucléaire militaire clandestin de l’Iran.
Malgré les sommes colossales investies, les efforts de
l’AIEA7 et les informations glanées un peu partout. Sans
l’indiscrétion de la Libye, désireuse de se refaire une
virginité politique, les Américains n’auraient même pas su
que l’Iran avait acheté au Pakistan la technologie des
centrifugeuses indispensables à l’enrichissement de
l’uranium naturel pour le transformer en uranium 235
nécessaire à la fabrication d’une bombe atomique.
La porte s’ouvrit brutalement sur un homme aux traits
tirés, la cravate légèrement de travers, les bras chargés
d’énormes dossiers aux chemises de couleurs différentes
qu’il posa sur la table de conférence. À leur couleur, Ted
Boteler reconnut des fiches de renseignements, des
analyses, des synthèses, et des notes issues de différentes
agences autres que la CIA. Porter Goss respira
profondément, adressa un sourire mécanique à l’assistance
et dit d’une voix légèrement croassante :
– Gentlemen, veuillez me pardonner ce retard. J’ai été
retenu de l’autre côté de la rivière.
Ted Boteler sourit intérieurement. Au lieu de dire « la
Maison Blanche », le directeur de la CIA avait préféré utiliser
une métaphore, comme s’ils étaient écoutés par des oreilles
ennemies. Grotesque.
La secrétaire de Porter Goss entra à son tour et prit place
à côté de son patron, un bloc ouvert devant elle. Le
directeur de la CIA prit un DVD dans sa serviette et le lui
tendit.
– Sue, voulez-vous passer ceci.
La secrétaire se leva et gagna le local d’où on
manoeuvrait l’écran escamotable de la salle de conférences.
Quelques instants plus tard, le mur du fond s’illumina et
Porter Gross annonça d’un ton grave :
– Gentlemen, je vous demande de regarder les images qui
vont suivre avec attention.
Le mur s’éclaira mais, avant même qu’une image ne
s’imprime dessus, un son violent fit sursauter les assistants.
Des battements de tambour rythmant un bruit de bottes
martelant le sol, rendu encore plus assourdissant par la
qualité du son numérique. Cela faisait froid dans le dos tant
ce bruit rappelait les vieilles bandes d’actualités précédant
la Seconde Guerre mondiale, montrant les parades nazies.
L’image explosa dans un chatoiement de couleurs.
Des hommes en uniforme défilaient devant une tribune
remplie de civils, de militaires, de religieux en robe et
turban. La jambe levée à l’horizontale, ils avançaient au
rythme d’un impeccable pas de l’oie typiquement
germanique, leurs bottes venant ensuite frapper
violemment la chaussée. En passant devant la tribune, tous
tournaient la tête à droite, hurlant un slogan inintelligible.
Le martèlement rythmé de bottes, les jambes levées à
l’horizontale, les uniformes, les visages fermés, tout cela
rappela instantanément de mauvais souvenirs à ceux qui
avaient un peu étudié l’Histoire... Ted Boteler en eut la chair
de poule. Cela évoquait les grandes parades de Nuremberg,
celles où Hitler commençait à menacer le monde.
Le son, commandé par Porter Goss, baissa brusquement
et le directeur de la CIA lâcha un commentaire neutre.
– Gentlemen, il s’agit du défilé de l’armée iranienne, des
pasdarans8 et des bassidjis9, dans le sud de Téhéran, il y a
quelques jours, le 23 septembre, à l’occasion de
l’anniversaire du déclenchement de la guerre Irak-Iran.
Il remonta le son et les bruits de bottes emplirent à
nouveau la salle. L’armée iranienne avait toujours été
formée par la Wehrmacht, d’où le pas de l’oie, qui avait
désormais mauvaise réputation ailleurs dans le monde... Le
responsable de la Division des Opérations essaya de
s’intéresser à ce défilé, banal en dehors de sa charge
symbolique. Les unités régulières des pasdarans, dont le
vert olive était plus soutenu que celui de l’armée régulière,
se repéraient facilement.
La caméra qui les filmait se braqua vers le ciel où
apparurent des parachutistes suspendus à des parachutes
ascensionnels aux couleurs iraniennes, qui évoluaient
lentement au-dessus du défilé...
Elle se braqua ensuite sur la tribune et Ted Boteler
aperçut, debout, au centre, un barbu de petite taille, sans
cravate, dans un costume étriqué. Mahmoud Ahmadinejad,
le nouveau président de la République islamique d’Iran, élu
quelques semaines plus tôt : un ancien pasdaran,
particulièrement radical et anti-occidental, coopté par le
« Guide » de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei.
Le défilait continuait. Les bruits de bottes cessèrent : les
bassidjis, héros du régime, passaient à leur tour devant la
tribune, d’un étrange pas sautillant toutes les quatre
enjambées. Ils semblaient sortir d’un dessin animé...
C’est eux qui avaient largement contribué à la victoire
contre l’Irak en se jetant sur les champs de mines, afin de
permettre aux pasdarans de mener des contre-attaques. La
guerre contre l’Irak terminée, on les utilisait à toutes les
basses besognes de police et pour les coups tordus.
Analphabètes, xénophobes, rendus facilement manipulables
par leurs convictions religieuses, ils formaient une milice
redoutable, taillable et corvéable à merci...
Un grondement de moteur emplit la salle de conférences
de la CIA : le matériel lourd iranien arrivait. Canons, chars,
véhicules blindés. Ted Boteler étouffa un bâillement : tout
cela n’avait guère d’intérêt, c’était du matériel soviétique
plutôt ancien, comme le T.72 qui ne révélait aucun secret
militaire. Le directeur des Opérations de la CIA se demanda
soudain pourquoi Porter Goss leur infligeait ce défilé déjà
observé à la loupe par tous les attachés militaires en poste
à Téhéran.
Il suivait d’un œil distrait les missiles sol-sol, mer-mer,
mer-sol, sol-air, tous archiconnus, et de peu d’importance
militaire. Jusqu’à ce qu’apparaissent sur l’écran d’énormes
missiles sol-sol, tirés par des tracteurs.
Le Shahab-3, seul missile balistique iranien, adapté d’un
engin similaire nord-coréen, le Nodong, lui-même issu de la
technologie russe. Les Iraniens lui attribuaient une portée
de 2 500 kilomètres, soit jusqu’à Chypre, mais les analystes
occidentaux le créditaient plutôt de 1800 kilomètres. Assez
cependant pour frapper Israël.
Brusquement, l’image s’arrêta sur un Shahab-3 qui
occupait tout l’écran et la voix de Porter Goss figea les
assistants.
– Gentlemen, pensez-vous que la République islamique
d’Iran soit une nation pacifique ?
Ted Boteler comprit instantanément pourquoi le directeur
de la CIA leur avait infligé le spectacle de ce défilé, somme
toute sans grand intérêt. Il s’agissait de dramatiser ce qu’il
allait leur annoncer. Les instructions données par la Maison
Blanche. C’était bien joué.
Porter Goss laissa ses collaborateurs et invités
s’imprégner de sa question, les regards irrésistiblement
attirés par l’impressionnant missile toujours collé au mur.
Après un court silence, le directeur de la CIA lança d’une
voix volontairement grave :
– Gentlemen, je vous ai réunis pour vous communiquer le
sentiment qui règne aujourd’hui à la Maison Blanche. Le
président George W. Bush est extrêmement inquiet de ce
qui se passe en Iran. Depuis octobre 2004, c’est-à-dire
depuis un an environ, un faisceau d’informations,
d’analyses, de présomptions, nous amène à croire que la
République islamique d’Iran est en train de développer un
programme d’engins balistiques à tête nucléaire.
Il se tut pour laisser le temps à l’assistance de digérer ses
paroles. Qui, évidemment, ne surprenaient personne :
c’était dans tous les journaux. Devant ce silence, il pointa le
doigt vers l’image fixe du missile iranien occupant toujours
le mur du fond, et se tourna vers Ted Boteler.
– Ted, pouvez-vous nous dire ce que nous avons appris sur
ces missiles balistiques ?
Ted Boteler ouvrit un dossier orange sur la couverture
duquel était inscrit « Programme 111 ». Des fiches de
renseignements, des analyses, des comptes rendus de
photos satellite... Il se lança :
– Les Iraniens semblent très pressés de se procurer un
missile balistique. Nous savons qu’ils ont connu de grandes
difficultés dans le développement des Shahab, adaptés du
Nodong nord-coréen. La dernière version semble au point,
après deux essais, l’un le 20 octobre 2004, le second cette
année, le 29 mai, mais nous avons constaté qu’ils ont une
portée de 1800 kilomètres, et encore, sans charge utile.
C’est probablement la raison pour laquelle, en mars de cette
année, les Iraniens ont acheté à l’Ukraine six missiles KH-
55, des engins air-sol ayant une portée de plus de 2000
kilomètres.
– D’où vient cette information ? le coupa Porter Goss.
– Les services ukrainiens, sir. Depuis la révolution orange,
ils coopèrent activement.
– Qu’ est-il advenu de ces missiles ? interrogea le chef de
la CIA, qui découvrait leur existence.
Ted Boteler se permit un sourire ironique.
– Pas grand-chose, sir. Il s’agissait de missiles air-sol
lâchés à partir d’un bombardier... Livrés seuls, ils sont
inutilisables. Les Iraniens ont essayé de les monter sur de
vieux appareils américains hérités du Chah, les Orion, mais
l’expérience n’a pas été concluante. Depuis, il semble que le
dernier essai du Shahab-3 leur ait donné satisfaction.
– Qui est responsable du « Programme 111 » ?
– Les pasdarans, sir. Il s’agit en réalité d’un programme
balistico-nucléaire. C’est-à-dire d’un vecteur capable
d’emmener à plusieurs centaines de kilomètres une charge
nucléaire. C’est un scientifique iranien, le docteur Ayman
Daneschou, qui est responsable de la partie balistique.
– Vous m’aviez souligné, dans une note, que le Shahab-3
était susceptible de recevoir une tête nucléaire, dit Porter
Goss. Pouvez-vous nous éclairer ?
– En effet, sir, d’après nos informations, la tête du Shahab-
3 prévoit d’intégrer une arme de nature encore inconnue. Il
s’agirait d’une coquille sphérique, composée de deux
hémisphères d’acier à haute conduction thermique. En plus,
les dirigeants du « Programme 111 » ont demandé aux
ingénieurs de calculer pour ce missile une trajectoire telle
que la température, lors de la rentrée dans l’atmosphère, ne
dépasse pas 60 degrés. On leur a aussi demandé d’étudier
la possibilité d’une explosion de cette ogive à une altitude
de 1800 à 2500 mètres. Enfin, les Iraniens ont choisi pour le
Shahab-3 des altimètres-radars, considérés comme moins
sujets à des brouillages, plutôt que des appareils
fonctionnant grâce au système GPS.
Toutes ces spécifications évoquaient fortement une arme
nucléaire à implosion, de la même nature que « Fat Boy », la
bombe lâchée sur Nagasaki en 1945.
Le silence retomba. Le Shahab-3, toujours visible au mur,
semblait menacer l’assistance.
– Ted, vous avez d’autres informations ? demanda Porter
Goss.
– Il ne s’agit pas à proprement parler d’une information,
répliqua le directeur des Opérations, mais plutôt d’un
recoupement. Le « Programme 111 » est extrêmement
coûteux. On voit mal pourquoi les Iraniens s’échineraient à
dépenser des sommes folles pour se contenter d’envoyer
une charge d’explosifs classiques, ce qui ne changerait pas
leur capacité stratégique...
– Exact, approuva le directeur de la CIA. On peut donc
raisonnablement conclure que l’Iran cherche à réaliser un
programme balistico-nucléaire, dont la partie balistique
semble bien avancée.
– Tout à fait, sir, confirma Ted Boteler.
– Well, continua Porter Goss, se tournant vers William
Rollins. Mister Rollins, pouvez-vous faire le point sur les
capacités nucléaires militaires connues de l’Iran ?
Le conseiller nucléaire de la CIA ouvrit à son tour son
dossier.
– Les Iraniens exploitent des mines d’uranium à Talmissi et
à Gchine, en Iran. À travers la compagnie Kimia Madan qui
appartient aux pasdarans. En plus, ils en importent
d’Afrique du Sud et du Niger. Cet uranium naturel qui
contient 0,7 % d’oxyde d’uranium est d’abord converti dans
une usine d’Ispahan en « yellow cake », c’est-à-dire du
nitrate d’uranium. Ces sels d’uranium sont ensuite gazéifiés
en UF 610 pour être enrichis, c’est-à-dire pour obtenir une
concentration plus forte d’U 235. Officiellement, cette
technique a des fins civiles. Jusqu’en août 2002, l’Iran a
toujours prétendu ne pas avoir de programme militaire. En
effet, l’uranium modérément enrichi n’a que des
applications civiles. À cette date, les Moudjahidin Khalq,
groupe iranien en exil, opposé au régime des mollahs, ont
révélé que l’Iran possédait dans une usine à Natanz, près
d’Ispahan, une « cascade » de 164 centrifugeuses de
première génération.
– Qu’est-ce que c’est qu’une centrifugeuse ? interrogea
Porter Goss.
– Un appareil très sophistiqué qui sépare les isotopes de
l’uranium, expliqua le conseiller nucléaire. L’engin tourne à
50 000 tours/minute, ce qui le rend très fragile. Son
assemblage demande une technologie de pointe. Il semble
que ce soit le Pakistan qui ait vendu cette technologie à
l’Iran, dans les années 1990. Y compris celles de seconde
génération, plus performantes.
William Rollins, s’interrompant pour boire un peu d’eau,
fut aussitôt relancé par le directeur de la CIA.
– Officiellement, les Iraniens ne possèdent que les 164
centrifugeuses de Natanz ?
– Yes, sir.
– Peuvent-ils produire des armes nucléaires avec ces
centrifugeuses ?
Le conseiller ne put s’empêcher de sourire.
– Difficilement, sir. Ces 164 centrifugeuses doivent
produire environ 2,5 kilos d’uranium enrichi par an. Or, pour
construire un seul engin nucléaire, il en faut 25 kilos. Il leur
faudrait donc dix fois plus de centrifugeuses pour produire
un engin nucléaire par an...
Porter Goss semblait ravi de cette démonstration. Il
enchaîna, tourné vers James Foley, chargé des photos
satellite :
– James, les satellites ont-ils décelé des activités
anormales de ce côté ?
– No, sir, mais il est très difficile de repérer un « parc » de
centrifugeuses. Chaque engin n’est pas plus volumineux
qu’un porte-parapluie et on peut en faire tenir 2000 sur la
surface d’un court de tennis. La seule restriction vient du
fait que l’endroit choisi doit être à l’abri des secousses
sismiques. Ces petites bêtes se dérèglent facilement et
explosent.
– Autrement dit, conclut le directeur de l’Agence, ou les
Iraniens sont très loin d’être une puissance nucléaire, ou ils
nous mentent... Aucune piste ?
– Un long tunnel près de l’usine de conversion d’Ispahan,
mais nous ignorons sa destination.
– Merci, James, fit Porter Goss, puis il se tourna à nouveau
vers Ted Boteler. Avons-nous recueilli des indices concrets
montrant que les Iraniens nous mentent ?
– Certains, fit prudemment Ted Boteler. D’abord, ils ont
caché s’être lancés dans l’enrichissement de l’uranium,
technologie duale, civile et militaire. Ensuite, certains faits
sont troublants. L’AIEA avait repéré à Téhéran un site
suspect dans le quartier de Lavizan. Lorsque ses inspecteurs
ont été autorisés à le visiter, les bâtiments avaient été rasés
et le sol creusé et emporté sur quatre mètres de profondeur,
afin d’éliminer toute trace possible de radioactivité. Nous
avons aussi d’autres éléments disparates qui nous incitent à
croire à un programme clandestin d’enrichissement
d’uranium. Les Iraniens se sont procuré des sources
neutroniques auprès des Chinois, du béryllium et du
plutonium. Ils ont acheté à l’Espagne, par des moyens
détournés, 200 tonnes d’acide fluorhydrique, indispensable
à la transformation de l’hexachlorure d’uranium. Le 15
novembre 2003, ils ont importé clandestinement des pièces
permettant de fabriquer vingt centrifugeuses. Ils ont une
production d’hexogène et d’octogène qui ne correspond,
officiellement, à aucun de leurs besoins. Ils ont acheté des
appareils de mesure au tritium, pour « tracer » la
contamination.
Porter Goss acquiesça.
– Merci, Ted.
Il se tourna à nouveau vers William Rollins.
– William, est-ce que les Iraniens sont obligés d’effectuer
un test nucléaire détectable, avant d’avoir leur bombe ?
Le spécialiste du nucléaire secoua la tête.
– Non, sir, ils peuvent se contenter de tests « froids »,
c’est-à-dire ne comportant pas l’explosion d’une charge
nucléaire, mais simplement l’essai du dispositif de mise à
feu. Une fois ce dispositif très sophistiqué au point, le reste
n’est que l’application d’une loi physique.
– Mais les Pakistanais ont effectué un test nucléaire ?
William Rollins sourit.
– Ce n’était qu’un geste politique, vis-à-vis de l’Inde.
Techniquement, ils n’en avaient aucun besoin.
– Merci, William.
Les mains posées à plat devant lui, Porter Goss parcourut
ses interlocuteurs du regard avant d’annoncer :
– Gentlemen, tout ce que vous m’avez dit confirme ce que
pense le président des États-Unis. L’Iran est en passe, en
dépit de ses dénégations, de se doter d’une arme nucléaire.
Grâce à un programme clandestin d’enrichissement
d’uranium. Ce qui suppose que nous devons trouver ces
centrifugeuses et, éventuellement, les détruire. Sinon, dans
les trois ans, les Iraniens disposeront de missiles balistiques
nucléaires.
Un long silence accueillit son annonce. Ted Boteler piqua
du nez sur son dossier. Il aurait bien aimé passer sous la
table.
La voix douce de Porter Goss le força à relever les yeux.
– Ted, dit presque affectueusement le directeur de la CIA,
je pense que c’est à votre division de résoudre ce problème.
Avez-vous des suggestions ?
Ted Boteler regarda l’inscription qu’il avait tracée, avant le
début de la séance – Iran Sucks ! – et se dit qu’elle était
prémonitoire.
– Cela sera extrêmement difficile, sir, annonça-t-il. Nous
ne disposons d’aucune source fiable en Iran. À part les
Moudjahidin Khalq.
Porter Gross le fixa droit dans les yeux.
– Ted, débrouillez-vous. Le Président veut des résultats.
1. L’Iran fait chier !
2. Programme nucléaire clandestin.
3. Original Headquarter Building.
4. National Security Agency : espionnage électronique.
5. Armes nucléaires disparues.
6. Non Official Cover.
7. Agence internationale de l’énergie atomique, basée à Vienne.
8. Gardiens de la révolution, corps d’élite comparable aux SS dans le régime
nazi.
9. Milices du régime, formées de jeunes déshérités qui se firent massacrer
durant la guerre contre l’Irak, en déminant les champs de mines avec leurs
pieds.
10. Hexafluorure d’uranium.
CHAPITRE PREMIER
La lourde porte d’acier barrant Boltzmannstrasse sur toute
sa largeur s’escamota lentement dans la chaussée,
permettant ainsi le passage d’un véhicule. Le policier
autrichien en tenue verdâtre sortit de la guérite flanquant le
dispositif et fit signe à Malko d’avancer. Boltzmannstrasse,
en forte pente, était interdite à la circulation entre le
numéro 18 et le numéro 24, isolant totalement l’ambassade
des États-Unis. Des postes de garde, reliés au bâtiment
diplomatique, assuraient les entrées et sorties, surveillant
de près les piétons qui avaient le droit de circuler sur le
trottoir opposé à celui de l’ambassade, un élégant hôtel
particulier de quatre étages, isolé au milieu d’un jardin.
La grille de gauche de l’ambassade s’ouvrit
automatiquement, permettant à la Jaguar de pénétrer dans
le parking situé derrière le bâtiment. Un haut mur, surmonté
de barbelés et de caméras, renforcé de deux miradors, en
assurait la sécurité.
Mark Hopkins, le chef de station de la CIA à Vienne,
accueillit Malko en haut des marches. Avec sa petite taille,
son costume croisé mal coupé, qui semblait trop grand pour
lui, et ses grosses lunettes, il ne payait pas de mine, mais
on disait de lui que c’était un « renard »... Il échangea avec
Malko une longue poignée de main.
– Merci d’être venu jusqu’ici.
– J’avais de toute façon à faire à Vienne, assura Malko.
Il aimait bien Hopkins, excellent professionnel, arabisant
et connaissant le Moyen-Orient comme sa poche. De plus,
Alexandra, son éternelle et pulpeuse fiancée, avait décidé
de venir faire une razzia dans le nouveau magasin de
lingerie La Perla, au début d’Operngasse, à deux pas de
l’Hôtel Sacher où ils devaient se retrouver pour déjeuner au
Rote Café, où le tout-Vienne se retrouvait quand on arrivait
à y obtenir une table. Pour Malko, il n’y avait jamais de
problème : le jeune propriétaire du Sacher était fou
amoureux d’Alexandra.
– Café ? proposa l’Américain en pénétrant dans son
bureau du quatrième étage, à côté de la salle du chiffre.
De là, on avait une vue magnifique sur Vienne, avec, au
loin dans le brouillard, la grande roue du Prater, le parc
d’attractions coincé entre le canal du Danube et le fleuve.
– Volontiers, accepta Malko, en prenant place sur un
canapé qui n’aurait pas déparé son château.
Mark Hopkins passa la commande à sa secrétaire et vint
s’asseoir à côté de lui.
– J’ai pour vous quelque chose de beaucoup plus facile
que votre dernière mission1, annonça-t-il. Vous n’aurez
même pas à sortir du pays.
– Magnifique ! approuva Malko, songeant que la saison de
la chasse commençait, avec sa kyrielle de réceptions dans
les plus beaux Schloss2 de Haute-Autriche. De quoi s’agit-
il ?
– La « prolif »..., répondit Mark Hopkins. Celle des Iraniens.
– Ach ! fit Malko, en souriant. Je croyais que l’AIEA gérait
le problème.
Mark Hopkins fit la grimace.
– Ils ne gèrent rien du tout. Les Iraniens les abreuvent de
mensonges qu’ils nous recrachent comme des certitudes.
Sans le Conseil national de la résistance iranienne – les
Moudjahidin Khalq -, nous n’aurions pas su que les Iraniens
s’étaient constitué un parc de centrifugeuses pour enrichir
l’uranium à des fins nucléaires.
Le CNRI incarnait l’opposition la plus déterminée au
régime des mollahs. Ceux qu’on appelait les Moudjahidin du
Peuple avaient participé à la révolution de 1979 qui avait
renversé le Chah. Laïques et plutôt communistes, ils avaient
été éliminés du pouvoir par les mollahs, qui les traquaient
depuis avec une férocité froide et efficace. Les Moudjahidin
Khalq s’étaient alliés à Saddam Hussein pendant la guerre
Iran-Irak et avaient combattu, eux, des Iraniens, leur propre
pays, aux côtés de l’armée irakienne. Évidemment, ils
n’étaient pas populaires à Téhéran... Chéris par la CIA, qui
les armait et les finançait, ils avaient perdu leur influence
depuis que leur principal camp établi en Irak avait été
neutralisé suite à l’occupation américaine. Mais en Europe
et aux États-Unis, ils s’agitaient encore beaucoup, jurant
posséder des sources au cœur du pouvoir iranien.
Evidemment, on les comparait souvent au Conseil national
irakien et à Ahmed Chalabi, Irakien en exil récupéré par les
Américains, protégé lui aussi de la CIA, et « inventeur » des
armes de destruction massive de Saddam Hussein.
Malko trempa les lèvres dans un café insipide et
remarqua :
– Je croyais que les Moudjahidin Khalq étaient désormais
sur la liste des organisations terroristes ?
– Bien sûr, confirma l’Américain. Mais nous n’avons pas
trop le choix. Devant les cafouillages de l’AIEA, le président
Bush a piqué une crise et intimé à l’Agence de trouver des
éléments fiables sur le programme nucléaire militaire
iranien. Poussé évidemment par les Israéliens qui couinent
partout qu’ils vont être vitrifiés à brève échéance par les
missiles iraniens... C’est donc à la Division des Opérations
qu’on a confié le job de découvrir les secrets de l’Iran.
– Je n’appartiens pas à la DDO, releva Malko.
Mark Hopkins sourit ironiquement.
– Elle vous a adopté. Nous n’avons pas de NOC officer en
Iran, et ici, à Vienne, les Iraniens nous ont tous repérés. Or,
j’ai besoin de traiter une source iranienne que j’ai réactivée.
– Ici, à Vienne ?
– Un certain Bani Farzaneh, des Moudjahidin Khalq. Il
prétend pouvoir obtenir des informations très sensibles sur
le programme nucléaire clandestin iranien. Il sera demain, à
onze heures, au café Landtmann. Voilà à quoi il ressemble.
L’Américain alla chercher une photo sur son bureau.
Bani Farzaneh ressemblait furieusement à une belette
avec son menton fuyant, son gros nez recourbé se noyant
dans une épaisse moustache noire. De grosses lunettes aux
verres rectangulaires cachaient son regard.
– Tentez de voir si c’est sérieux, poursuivit le chef de
station. Pour lui, vous vous appelez Kurt. Langley me
harcèle pour qu’on trouve quelque chose. Ils ont eu
communication d’un rapport secret de l’AIEA prétendant
que les Iraniens nous mènent en bateau et qu’un beau
matin, on va se retrouver avec une bombe nucléaire chiite.
Malko opina poliment. Au moins une mission pas trop
pénible et, vraisemblablement, destinée à s’enliser. Les
Moudjahidin Khalq lançaient régulièrement des informations
sensationnelles qui se révélaient généralement hautement
fantaisistes.
Comme d’habitude, la grande salle du café Landtmann,
lambrissée de boiseries Jugendstil, sur le Schotten-Ring,
face au Burgtheater, était bourrée. Hommes d’affaires,
étudiants, politiques, chacun papotait dans son box. Des
garçons qui semblaient sortis d’un dessin de Daumier
vaquaient paisiblement au service, du haut de leur
moustache. Peu de femmes, ce n’était pas le genre de cette
institution viennoise.
Malko alla jusqu’au fond pour gagner la seconde salle, sur
la droite. Celle-ci était vide, à une exception près : un
homme vêtu d’un costume bleu un peu trop brillant mais
bien coupé, sentant l’Italie, lisait le Herald Tribune devant
un chocolat. L’homme dont Mark Hopkins avait montré la
photo à Malko. Celui-ci s’approcha et l’Iranien leva la tête.
– Bani Farzaneh ?
L’homme à tête de belette triste le fixa, d’un regard
fuyant déformé par les verres épais de ses lunettes.
– Qui êtes-vous ?
Sa main s’était posée sur un attaché-case en crocodile
noir, posé sur la banquette. Malko le rassura d’un sourire.
– Nous avons rendez-vous. Je m’appelle Kurt et je travaille
avec Mark Hopkins.
Bani Farzaneh se détendit et lui serra la main.
– Excusez-moi, je dois faire très attention. « Ils » veulent
me tuer et, ici, à Vienne, « ils » sont très bien organisés.
– Qui, « ils » ?
– Les gens de Téhéran.
– Nous aurions pu nous rencontrer dans un endroit plus
discret, remarqua Malko.
Bani Farzaneh hocha la tête.
– Non, non, ici, c’est un endroit public, on ne craint rien. Il
faut fuir les lieux isolés. Beaucoup des nôtres ont déjà été
assassinés par ces fous.
Le garçon s’approcha et Malko commanda un café.
– Bien, dit-il, M. Hopkins m’a dit que vous étiez en
possession d’informations très sensibles sur le programme
nucléaire iranien.
Bani Farzaneh se pencha au-dessus de la table et répondit
d’une voix presque inaudible.
– Avez-vous entendu parler d’un certain Saïd Hajjarian ?
– Non, jamais. Pourquoi ?
– C’est un des acteurs de la révolution de 1979. Il a été
vice-ministre du Renseignement jusqu’en 1990. Ensuite, en
1992, il a été écarté des responsabilités, en raison de ses
opinions pacifistes. Il représentait un courant réformateur, la
« gauche islamique ». En mars 2000, en pleine période
d’épuration, il a été victime d’un attentat et a failli perdre la
vie. Effrayée, sa femme est venue vivre ici, à Vienne.
– Quel lien avec le programme nucléaire ?
L’Iranien baissa encore la voix, chuchotant presque.
– Par notre base de Téhéran, nous sommes entrés en
contact avec lui. Nous avons appris que le gouvernement lui
a enfin permis de rejoindre sa femme à Vienne pour
quelques mois. Il arrive demain !
– J’en suis heureux pour lui, commenta Malko, mais...
Bani Farzaneh répliqua avec une indignation tempérée par
son imperceptible filet de voix :
– Il a réuni un dossier complet sur le programme nucléaire
militaire clandestin ! Grâce à ses relations au ministère du
Renseignement ! C’est un pacifiste, il ne veut pas qu’il y ait
une bombe atomique iranienne.
Malko ne voulut pas s’emballer. C’était presque trop beau
pour être vrai.
– Vous allez le rencontrer ?
– Bien sûr, je vais le chercher à l’aéroport. Je voudrais que
vous le rencontriez ensuite, avec moi.
– Où ?
– Ici, par exemple.
– Pourquoi pas ? accepta Malko. Vous voulez fixer une
heure ?
– L’avion peut avoir du retard. Je préfère vous appeler.
Malko lui communiqua le numéro d’un portable enregistré
à un nom intraçable, qu’il utilisait dans ses missions. Bani
Farzaneh le nota soigneusement. Ajoutant aussitôt :
– Il faudra que les autorités américaines sachent que c’est
grâce à nous que...
– Je pense que M. Hopkins fera le nécessaire, assura
Malko, jetant un coup d’œil discret à sa Breitling. J’attends
donc votre coup de fil.
De Liezen, le samedi, il lui fallait à peine plus d’une demi-
heure pour gagner Vienne. Bani Farzaneh lui tendit une
main grassouillette et transpirante, insistant pour que Malko
sorte le premier. Impossible de savoir s’il courait
véritablement un danger ou si c’était de la parano...
Malko se dépêcha de regagner sa Jaguar. Alexandra devait
déjà l’attendre au Rote Café. Comme les « rings », les
grandes avenues formant un arc de cercle autour du vieux
Vienne, étaient à sens unique, il lui fallait effectuer un tour
presque complet pour gagner l’Hôtel Sacher. Arrêté à un feu
interminable au coin de Wahringerstrasse, il appela Mark
Hopkins pour lui rendre compte de son entretien.
– Je lance une recherche sur ce Saïd Hajjarian, dit
l’Américain. Le nom ne me dit rien, mais je ne suis pas un
spécialiste de l’Iran.
Le Rote Café était bondé, comme d’habitude. Alexandra,
installée à une table en bordure de la baie vitrée donnant
sur Philarmonicstrasse, boudait devant une flûte de
champagne, vêtue d’un sobre tailleur gris à la jupe
légèrement fendue. Sa veste ouverte permettait
d’apercevoir un chemisier rouge sang. Plusieurs sacs siglés
La Perla étaient posés à côté de sa chaise. Malko prit le
temps de baiser quelques mains avant de la rejoindre. Il
commanda une vodka tandis qu’Alexandra se faisait
resservir du Taittinger. Le Rote Café était une vraie volière et
il entendit à peine son portable sonner.
– Bingo ! clama Mark Hopkins. J’ai vérifié. Saïd Hajjarian
est bien ce que vous a dit Bani Farzaneh. Il est tout à fait à
même de posséder des informations sensibles sur ce que
nous cherchons.
– Tant mieux, fit Malko. Je ne suis pas venu à Vienne pour
rien.
– Attendez, enchaîna l’Américain, ce n’est pas tout. Il est
bien enregistré sur le vol Austrian de demain en provenance
de Téhéran. Arrivée prévue à 12h30. Dès que vous le
rencontrerez, il faut le convaincre de se faire debriefer par
un de nos spécialistes du nucléaire. J’envoie un message à
Langley tout de suite.
Il était intarissable...
Devant le regard courroucé d’Alexandra, Malko écourta la
conversation : de toute façon, il n’avait rien à dire de plus.
La jeune femme remarqua aigrement :
– Quand tu es avec moi, tu pourrais laisser tes spooks3 à
la niche.
Vexé, Malko la fixa droit dans les yeux.
– Sans mes spooks, tu ne pourrais pas dévaliser les
boutiques de la Kärntnerstrasse ou de Mariahilfe...
Ils commandèrent, Tafelspitz4 pour Malko et Wiener
Schnitzel pour Alexandra, continuant au Taittinger Comtes
de Champagne Blanc de Blancs millésime 1996. Ils ne
déjeunaient pas tous les jours au Sacher.
Alexandra dégustait sa Sachertorte5 avec des grâces de
chat. Par la veste entrebâillée de son tailleur, le regard de
Malko fut attiré par la soie rouge gonflée par sa magnifique
poitrine. Comme si elle avait deviné ses pensées, la jeune
femme demanda soudain :
– Tu n’as pas envie de voir ce que j’ai acheté ?
– Bien sûr que si, approuva Malko, louchant sur les deux
gros sacs. Ouvre ça discrètement...
Le sourire d’Alexandra s’accentua et elle précisa d’une
voix suave :
– Non, je parlais de ce que j’avais sur moi...
Cette simple précision enflamma Malko. Alexandra le fixa
avec une expression tellement salope qu’il eut envie de la
basculer sur la table pourtant minuscule. Se contentant de
glisser une main sous la nappe, il atteignit un genou, puis
une cuisse gainée de Nylon. Alexandra serra les jambes
avec un sourire.
– Arrête ! Tu sais bien qu’ils sont très prudes ici...
Malko croisa son regard. Elle l’avait allumé comme un
volcan. Il chercha à deviner quels dessous elle portait, mais
le tissu du tailleur était trop épais. Brusquement, il se
sentait comme un collégien. Sans un mot, il se leva et la prit
par la main.
– Nous prendrons le café tout à l’heure, lança-t-il au
maître d’hôtel.
– À votre convenance, Ihre Hoheit6, répondit le vieux
Viennois, blasé.
Malko poussa la porte donnant dans le minuscule hall de
l’hôtel et Alexandra pouffa.
– Tu veux prendre une chambre ?
À 800 euros, c’était du gaspillage. Sans répondre, Malko
poussa une seconde porte à droite, débouchant dans un
couloir tendu de velours rouge, aux murs couverts de
photos de célébrités qui avaient fréquenté le Sacher.
Le couloir était désert.
D’un geste décidé, Malko poussa la porte des toilettes
hommes et y fit entrer Alexandra. Le décor était magique :
des miroirs, des appliques, des gravures, on se serait cru
dans un boudoir. Après avoir mis le verrou, il fit face à
Alexandra, médusée, et la plaqua contre le mur. Dès qu’il
effleura sa hanche, il sentit le serpent d’une jarretelle
qu’elle n’avait pas le matin en partant de Liezen. Il remonta
le long de la fente de la jupe, découvrant le ruban de satin
blanc retenant le bas à couture.
Il défit alors l’unique bouton du tailleur, puis déboutonna
fiévreusement le chemisier rouge, faisant apparaître les
dentelles d’une guêpière d’un blanc virginal.
– Tu aimes, Schatzy7 ? demanda Alexandra.
D’un geste décidé, Malko passa sa main derrière son dos
et descendit la fermeture de la jupe, tirant ensuite dessus
pour la faire tomber.
D’elle-même, Alexandra s’était débarrassée de sa veste,
qui rejoignit la jupe sur le sol de marbre noir et blanc... La
guêpière toute neuve serrait tellement sa taille que ses
seins semblaient jaillir de la dentelle du soutien-gorge.
Malko poussa la jeune femme contre la plaque de marbre où
étaient encastrés les lavabos et commença à la caresser à
travers la culotte de satin.
Alexandra se cambra, le ventre en avant. Ils entendirent
jouer la poignée de la porte. Quelqu’un essayait d’entrer.
– Je vais me rhabiller, souffla-t-elle. Je ne veux pas de
scandale. Je viens tout le temps ici.
– Moi aussi ! répliqua Malko, en faisant glisser sa culotte.
Sans la moindre caresse, il bandait comme un cerf.
Alexandra fixa le membre qui jaillit de son pantalon
d’alpaga et dit d’une voix changée :
– J’aime quand tu es comme ça.
D’un genou, il écarta les cuisses gainées des bas à
couture, prêt à s’enfoncer dans son ventre, face à elle. Mais,
se ravisant, il prit Alexandra par les hanches et la fit pivoter,
face au miroir. Sa croupe jaillissait de la dentelle blanche de
la guêpière, somptueuse. Malko, d’un geste précis, plongea
dans son ventre d’un trait. La jeune femme poussa un
soupir rauque. Déjà, Malko se retirait pour placer son
membre sur la corolle brune, un peu plus haut. D’un élan
puissant, il s’enfonça dans ses reins d’un coup, arrachant un
cri à Alexandra.
Plongé dans sa croupe jusqu’à la garde, le sang aux
tempes, Malko saisit ses hanches et se lança dans un va-et-
vient échevelé, qui s’acheva par un cri sauvage quand il se
vida dans la jeune femme.
Il ne s’était pas écoulé cinq minutes depuis qu’il avait
fermé le verrou. Haletant, il se retira et se rajusta
rapidement.
Alexandra remonta sa culotte, ramassa sa jupe, puis la
veste de son tailleur. Malko entrouvrit la porte : le couloir
était toujours désert. Lorsqu’ils se rassirent à leur table, le
maître d’hôtel, impassible, apporta aussitôt les cafés.
– Tu es une brute ! fit Alexandra à voix basse.
Elle ne semblait pas lui en vouloir vraiment.
Ils avaient quitté Vienne depuis une demi-heure et
roulaient sur l’autoroute A4 quand le portable de Malko
sonna.
– Le vol est retardé. Il n’arrivera que vers trois heures,
annonça la voix traînante de Bani Farzaneh. Je vous appelle
vers quatre heures.
– Pas de problème ! assura Malko, une main enfouie entre
les cuisses d’Alexandra.
Bien loin de la CIA.
1. Voir SAS n° 160, Aurore noire.
2. Châteaux.
3. Espions, en argot.
4. Bœuf braisé.
5. Gâteau au chocolat, spécialité de l’Hôtel Sacher.
6. Votre Altesse.
7. Chéri.
CHAPITRE II
La grande salle à manger du château de Liezen était
décorée de guirlandes de feuilles de vigne, alternant avec
des boules de Noël. Travail de la vieille Ilse qui n’aurait pas
manqué pour un empire le Grand Bal des Vendanges. Une
tradition dans le Burgerland, la région viticole d’Autriche
jouxtant la Hongrie, plaine ensoleillée produisant un vin
blanc de bonne tenue. Chaque village organisait son bal.
Aussi, les « sujets » de Son Altesse Sérénissime le prince
Malko Linge, dernier représentant d’une lignée de dix-sept
générations remontant à l’époque féodale, margrave de
Basse Lusace, chevalier de l’Ordre des Séraphins, chevalier
de la Toison d’Or, voïvode héréditaire de la Voïvodie de
Serbie, chevalier d’honneur et de dévotion de l’Ordre
souverain de Malte, n’auraient pas compris qu’il ne se
joigne pas à cette traditionnelle fête populaire. Malko en
avait profité pour inviter une trentaine d’amis venant de
Vienne ou de leurs châteaux en Haute-Autriche, qu’il
logerait pour la nuit avec un confort limité. Il avait beau
faire, le château de Liezen était un gouffre sans fond et il
n’était jamais parvenu à le remettre totalement en état.
Deux ailes étaient pratiquement vides, sans chauffage et
meublées succinctement.
Et encore, sans la CIA, ce château ne serait plus qu’un tas
de ruines !
Peu de gens savaient que si l’on avait broyé ses vieilles
pierres, il en serait peut-être sorti du sang. Celui de tous les
malchanceux qui avaient croisé Malko au cours de ses
missions. Contractuel de luxe à la Central Intelligence
Agency, il risquait sa vie plusieurs fois par an pour assurer
son train de vie, certes modeste, mais fidèle à celui que
depuis toujours menaient les Linge, piliers du gotha.
Une fois seulement, la seconde vie du prince Malko Linge
avait fait irruption dans son univers officiel, manquant
détruire le château1.
Pour tous les vignerons du Burgerland, il n’était que Sie
Hoheit der Prinz, authentique noble autrichien attaché aux
traditions de ce pays ensoleillé.
Elko Krisantem, le fidèle maître d’hôtel et
occasionnellement garde du corps, pénétra dans la salle à
manger, une pile de draps dans les bras. Toujours un peu
voûté mais sec comme un coup de trique. Les années ne
semblaient pas avoir prise sur lui. Depuis le jour lointain où
il avait rencontré Malko, à Istanbul, en essayant de
l’étrangler avec son efficace lacet de cuir, son dévouement
n’avait pas faibli. Accompagnant Malko dans nombre de ses
missions, il avait souvent failli y laisser la vie
Lorsqu’il ne reprenait pas son ancien métier, il servait de
majordome à Liezen, surveillant les divers corps de métier,
veillant soigneusement au bien-être de son maître et de sa
fiancée, la comtesse Alexandra. Tout en reprochant
silencieusement à Malko de laisser à cette dernière trop de
liberté... Elko Krisantem n’était pas turc pour rien. Sa
conception des droits de la femme se rapprochait
furieusement de celle des talibans. À ses yeux, une femme
bien née ne devait sortir que deux fois de chez elle : pour se
marier et pour aller au cimetière...
– Ihre Hoheit, annonça-t-il, j’ai pu préparer douze
chambres et j’ai encore de quoi en faire quatre de plus. Mais
certaines ne sont pas très présentables...
Malko eut un sourire désinvolte.
– Merci, Elko, cela ira très bien.
La plupart de ses amis ne roulaient pas sur l’or, habitant
eux aussi des châteaux trop grands pour eux. Ils ne seraient
pas dépaysés. Comme le Turc s’éloignait, il lui lança :
– Mettez une bouteille de Steinhegger2 dans chaque
chambre. Ils pourront se brosser les dents avec...
Il était en train de contempler la grande table ornée de
magnifiques chandeliers d’argent massif, lorsqu’un bruit de
bottes ébranla le parquet Versailles.
La comtesse Alexandra fit son entrée dans la salle à
manger de son habituel pas martial. Elle avait noué ses
longs cheveux blonds en nattes, enroulées en couronne, ce
qui lui donnait l’air d’une paysanne. Vêtue d’un cachemire
noir porté sans soutien-gorge, qui moulait ses seins
magnifiques comme un dessin hyperréaliste, et d’une
longue jupe noire tombant sur des bottes assorties.
À première vue, cette jupe était extrêmement sage...
Mais, au moindre mouvement, on réalisait qu’elle était faite
de bandes de tissu se recouvrant légèrement dans le sens
de la hauteur. Comme Alexandra pivotait sur elle-même,
Malko aperçut sa jambe gauche presque jusqu’ à l’aine.
– Wie geht’s, mein Schatzy3 ? lança Alexandra en
l’effleurant d’un baiser presque chaste.
– Bien, assura Malko, la détaillant d’un œil critique. Tu ne
t’habilles pas pour la soirée ?
Alexandra se laissa tomber dans une bergère avec un
soupir.
– Je n’ai pas eu le temps de me changer et je suis crevée.
J’ai surveillé le travail des vignerons toute la journée et j’ai
même déjeuné avec eux, sur un coin de talus. Je ne te plais
pas comme cela ?
Son regard, à la fois dur et provocant, le transperça
comme un laser.
– Tu me plais toujours, assura Malko, mais je te préfère en
femme du monde qu’en vigneronne.
La comtesse Alexandra, orpheline, gérait toute seule un
domaine composé essentiellement de vignes et vendait sa
production à la coopérative de Nickelsdorf, la bourgade
voisine. Ce qui lui procurait de confortables revenus, lui
assurant une liberté certaine, dont elle avait parfois
tendance à abuser... Or, depuis une semaine, les vendanges
avaient commencé. Elle s’arracha à sa bergère et rejoignit
Malko, poussant son ventre contre le sien et le regardant
dans les yeux avec un sourire insolent.
– Eh bien, lieber, ce soir, tu baiseras une paysanne ! Si tu
en es encore capable... Vous allez forcer sur la vodka avec
tes amis. Mais je suis sûre qu’il y aura quelqu’un pour me
consoler parmi tes invités... Je crois qu’il y a quelques
célibataires.
– Salope ! souffla Malko en la repoussant contre la grande
table en marbre.
Sa main se glissa entre deux pans de la longue jupe,
atteignant le ventre de la jeune femme. Celle-ci ne broncha
pas mais il sembla à Malko que les longues pointes de ses
seins se tendaient sous le cachemire. D’une voix
légèrement plus rauque, elle suggéra :
– Peut-être as-tu convoqué une de tes Kramme4 ce soir.
Comme cette fameuse Aisha qui n’est finalement jamais
venue.
Aux yeux d’Alexandra, toutes les femmes qui
s’intéressaient à Malko étaient des « Kramme » et devaient
être traitées avec le plus profond mépris. Celui-ci referma
les doigts sur le renflement du sexe caché sous le nylon
noir. Agacée et excitée à la fois, Alexandra savait à
merveille jouer de sa sexualité épanouie, mais toujours de
bon aloi. C’est pour elle qu’on avait inventé le concept de
porno chic.
Il accentua encore un peu sa pression et vit le regard de
sa « fiancée » se troubler.
Leurs corps étaient en train de se rapprocher quand le
téléphone portable de Malko sonna. Alexandra émit une
sorte de grognement furieux et s’esquiva. Malko déplia son
Samsung et répondit.
– Vous avez eu des nouvelles ?
C’était la voix anxieuse de Mark Hopkins, le chef de
station de la CIA à Vienne. Depuis le début de l’après-midi, il
avait dû l’appeler une demi-douzaine de fois.
– Non, pas encore, dit Malko, furieux d’avoir été
interrompu dans son flirt.
Il y eut un court silence au bout du fil, puis l’Américain
enchaîna :
– Je suis inquiet. Le vol de Téhéran s’est posé à 14 h 45.
– Bani Farzaneh ne m’a pas encore appelé. Il est sur
répondeur, répliqua Malko. Dès que j’ai des nouvelles, je
vous appelle.
Alexandra avait disparu et il se sentait brutalement
frustré. Même en paysanne autrichienne, elle était
extrêmement désirable. Il coupa la communication et se
dirigea vers la bibliothèque et le petit salon, les deux pièces
qu’il préférait, avec la galerie des glaces, au premier, une
chambre tapissée de miroirs avec un immense lit à
baldaquin, où ils se retrouvaient pour leurs récréations
érotiques. Il pénétra dans la bibliothèque, tout en boiseries,
avec de lourds rideaux de velours rouge et des tapis
persans sur le sol.
Alexandra était effondrée dans le divan, les jambes
croisées.
– Donne-moi un Steinhegger, réclama-t-elle.
Malko alla au bar, lui remplit un verre et sortit du
congélateur une bouteille de Stolychnaya « Cristal » pour se
verser une vodka, avant de rejoindre Alexandra sur le
canapé où ils avaient fait si souvent l’amour.
– C’est encore un de tes spooks ? demanda-t-elle.
– Oui.
– Qu’est-ce qu’il te voulait ?
Il soupira.
– Quelqu’un doit me contacter. L’Iranien que j’ai rencontré
à Vienne.
Alexandra lui jeta un regard noir et baissa les yeux sur sa
Breitling Callistino pleine d’émeraudes.
– Tu as vu l’heure qu’il est ! À partir de cinq heures, tu
m’appartiens. Tu ne vas quand même pas le recevoir ici ?
Avec tes invités. Si tu fais cela, je monte avec le plus sexy
d’entre eux et tu m’entendras crier jusqu’ici.
– Ne dis pas de bêtises, soupira Malko. C’est une histoire
pourrie. Ce type est bidon, j’en suis sûr, et il ne viendra pas
ici.
– Cela vaut mieux ! conclut Alexandra.
Elle but son Steinhegger d’un coup, puis, d’un geste
naturel, se tourna vers Malko, glissa une main sous sa
chemise et commença d’un ongle vicieux à lui agacer la
poitrine. Il ferma les yeux sous la sensation exquise, priant
pour que Bani Farzaneh ne se manifeste pas. Alexandra
avait le sexe dans la peau. Elle manifestait une jalousie
féroce pour sa vie professionnelle. Soupçonnant, à juste
titre, que les créatures qu’il y croisait n’étaient pas toutes
de moralité parfaite. Même si elle-même faisait parfois des
écarts, elle ne supportait pas les infidélités de son amant.
De nouveau, le portable de Malko sonna.
Alexandra cessa aussitôt ses câlins.
– C’est encore moi, annonça Mark Hopkins. Je viens de
parler avec mon homologue, René Polli, le patron du
Sicherheitsdienst5. Il m’a confirmé qu’un individu s’appelant
Saïd Hajjarian était bien arrivé sur le vol de Téhéran de cet
après-midi. Toujours rien ?
– Non. Je vous rappelle dès que j’ai des nouvelles de
Farzaneh.
À peine eut-il coupé qu’Alexandra lui arracha le portable
des mains et le jeta à l’autre bout de la pièce.
– Tu ne peux pas t’occuper un peu de moi ! Après il y aura
les invités...
– C’est toi qui t’occupais de moi, souligna Malko.
Sans un mot, Alexandra déboutonna sa chemise et sa
bouche se colla aussitôt à un de ses mamelons, tandis que
ses ongles s’occupaient de l’autre. En très peu de temps,
Malko se sentit fondre. Insensiblement, Alexandra glissa à
genoux sur l’épais tapis, face à lui. Les yeux dans les siens,
elle commença à frotter son torse contre le ventre de Malko,
faisant rouler le membre en train de durcir.
Malko n’avait plus envie de téléphoner. Il entendit des
portières claquer dans le parc : les premiers invités
arrivaient. D’un geste précis, Alexandra dégrafa sa ceinture
Hermès. Faisant glisser son pantalon d’alpaga et découvrant
le slip gonflé par son érection. Une nouvelle fois, elle frotta
ses seins contre son ventre et Malko ne put s’empêcher de
déboutonner le cachemire, libérant les deux globes tendus.
D’un geste sec, elle écarta le slip, libérant le membre
tendu, et du même élan, l’enfonça dans sa bouche jusqu’au
gosier.
Agenouillée comme une vestale, les bras allongés devant
elle pour que ses mains continuent à exciter la poitrine de
Malko, sa tête allant et venant avec douceur, Alexandra lui
administrait une fellation particulièrement exquise. Un sport
où elle avait toujours excellé. Un jour, dans un moment
d’abandon, elle avait avoué à Malko avoir pratiqué sa
première fellation à l’âge de onze ans, sur un de ses
camarades du même âge. Comme ça, sans penser à mal.
L’instinct.
Le petit imbécile était allé se vanter à sa mère, femme
austère aux mœurs rigides, qui avait aussitôt classé
Alexandra dans la catégorie des petites filles possédées par
le démon.
Sans s’interrompre, Alexandra saisit la main droite de
Malko et la plaqua sur sa nuque... Interprétant le message
muet, il appuya sur la tête de la jeune femme. Alexandra
poussa aussitôt un grognement ravi. Ce fantasme de viol
buccal était son péché mignon, très excitant pour son
partenaire... Malko, les doigts crispés sur la nuque, se mit à
donner des coups de reins, enfonçant un peu plus son
membre, jusqu’à heurter la glotte. Alexandra, la croupe
haute, prosternée, avalait son sexe de plus en plus vite.
Visiblement, elle avait l’intention de le faire jouir de cette
façon. « Violée » comme une innocente petite fille.
La croupe qui ondulait devant Malko lui donna une autre
idée. La saisissant par les nattes, il l’arracha à lui et, devant
son regard surpris, dit d’une voix basse :
– Je viens de réaliser que je ne t’ai jamais baisée sur la
table de la salle à manger...
Il était déjà debout. Il l’entraîna. Elko Krisantem avait
allumé les chandeliers qui éclairaient la pièce d’une lueur
douce. Malko poussa Alexandra contre le rebord de marbre.
La main gauche, glissant entre deux pans de sa jupe, écarta
le triangle de Nylon protégeant son ventre. De l’autre main,
il appuya sur son épaule pour l’allonger à plat sur le marbre,
juste à côté d’un des chandeliers.
– Elko va venir ! souffla-t-elle. Ou les invités.
– Et alors ? répliqua Malko, ils verront seulement une
paysanne se faire culbuter par son maître.
Joignant le geste à la parole, il lui releva les jambes,
faisant retomber les pans de la jupe et découvrant les
longues bottes noires, puis l’embrocha d’un seul élan. Le
traitement exquis qu’il venait de subir lui donnait une
raideur impériale.
– Ach ! Du bist6 ...
Alexandra ne termina pas sa phrase, terrassée par un
violent orgasme qui la secoua comme une décharge
électrique et lui arracha un cri sourd, viscéral, qui provoqua
l’explosion de Malko.
Il était temps : des pas firent grincer le plancher dans le
couloir. Malko se retira, laissant les jambes d’Alexandra
reprendre contact avec le sol. Quand Elko Krisantem
pénétra dans la pièce, il était simplement serré contre elle,
son sexe encore dur contre son ventre. Les pans de la
longue jupe étaient retombés et ils étaient presque
décents...
– Vous avez besoin de quelque chose, Ihre Hoheit ?
demanda respectueusement le Turc, comme s’il ne voyait
pas Alexandra.
– Non, merci, Elko, répondit Malko. Tout me semble parfait.
– Il y a quelques invités dans le grand salon, continua
Elko.
– Nous les rejoignons.
Elko Krisantem s’esquiva et Alexandra adressa un sourire
lascif à Malko.
– Tu m’as bien baisée. Je suis sûre que nous allons passer
une soirée très agréable.
Ils se séparèrent et Malko alla récupérer son portable dans
la bibliohèque. Au cas où Bani Farzaneh appellerait.
La fête battait son plein.
On dansait un peu partout. De la salle de bal au parquet
Versailles jusqu’à la salle des trophées, en passant par la
bibliothèque et le hall d’entrée. Un petit orchestre de quatre
musiciens se promenait de pièce en pièce. Malko, un peu
étourdi par la vodka, regardait Alexandra enlacée à un jeune
châtelain de Haute-Autriche qui semblait la trouver très à
son goût. Ils dansaient collés serrés et, à d’imperceptibles
ondulations d’Alexandra, Malko devinait que cela ne lui
déplaisait pas. Probablement l’effet du Taittinger qu’elle
buvait comme de l’eau, depuis le début de la soirée.
L’orchestre changea de pièce et le couple cessa de
danser, se dirigeant vers le buffet, Alexandra ouvrant la
marche. Son cavalier la suivit, s’approchant très près. Et
soudain, Malko, horrifié, le vit prendre la main droite
d’Alexandra, puis la ramener derrière elle pour la plaquer
contre son ventre à lui...
Pas vraiment un geste de gentleman.
Malko était tellement tétanisé qu’il mit plusieurs secondes
à réaliser que son portable sonnait... Alexandra avait déjà
retiré sa main lorsqu’il le sortit de sa poche.
– Allô ? Haroye Kurt7 ?
C’était la voix de Bani Farzaneh. Malko le maudit. Il
mourait d’envie d’étrangler le jeune châtelain qui continuait
à serrer de près Alexandra.
– Oui.
– Haroye Kurt. Je suis désolé. J’appelle un peu tard. Il y a
eu des complications, mais je suis avec la personne arrivée
tout à l’heure. Il faudrait que je vous voie...
Malko regarda sa Breitling : minuit et quart !
– Maintenant ?
– Oui.
– Je ne suis pas à Vienne.
Il y eut un bref chuchotis, puis l’Iranien demanda :
– Vous êtes loin ?
– Chez moi, à une cinquantaine de kilomètres de Vienne.
– Je peux venir...
– Ce n’est pas très facile, rétorqua Malko.
– Oui, mais mon ami veut absolument vous parler
maintenant. C’est très important.
Malko faillit l’envoyer promener. Heureusement, Alexandra
avait pris ses distances avec son hobereau. Sinon, il serait
allé la chercher par la peau du cou. Il imagina rapidement
une solution et proposa :
– Écoutez, si vous y tenez, nous pourrions nous retrouver
pas loin de chez moi. Il y a un hôtel-restaurant sur l’A4,
après Nickelsdorf, sur la route 10, que vous atteignez en
sortant à Grenzelandhof. Dès que vous êtes sorti de
l’autoroute, vous tournez à gauche pour repasser au-dessus,
et ensuite, vous prenez la route n° 10 à gauche. Le
Grenzelandhof est tout de suite là. Il y a un grand parking.
– Combien faut-il de temps pour venir de Vienne ?
– Si vous êtes dans le centre, moins d’une heure, il n’y a
pas de circulation à cette heure-ci.
L’Iranien demanda encore quelques explications et
conclut :
– Il est minuit et quart. Je peux être là un peu après une
heure.
– J’y serai, promit Malko.
À peine la communication coupée, il appela Mark Hopkins.
L’Américain répondit à la seconde sonnerie.
– J’ai rendez-vous dans une petite heure, annonça Malko,
à côté de chez moi.
Le chef de station poussa un ouf de soulagement.
– Magnifique ! Gardez-le au chaud dans votre château
cette nuit. On commencera le debriefing demain matin.
– J’espère qu’il acceptera, dit Malko.
– Appelez-moi dès que vous êtes avec lui, même s’il est
très tard, insista l’Américain.
D’un pas décidé, Malko gagna le buffet et lança à
Alexandra :
– Viens danser.
Prudent, le hobereau s’esquiva, avec un sourire niais,
noyant sa déception dans une rasade de Defender.
Ils dansaient depuis quelques minutes, en silence, mais
Malko ne put s’empêcher de remarquer :
– Ton ami Voldemar semblait bien empressé...
Alexandra sourit. Innocente.
– Tu as remarqué ? J’ai cru qu’il allait me violer. Je crois
qu’il a beaucoup aimé ma jupe. Il m’a dit que j’étais un
véritable attentat à la pudeur. Il a même eu le toupet de me
demander si je portais une culotte... Je lui ai rétorqué que
j’en portais toujours, parce que c’est tellement excitant
quand un homme vous l’arrache.
– Salope ! siffla Malko entre ses dents.
Comme si elle n’avait pas entendu, Alexandra continua :
– Il était tellement excité qu’il m’a forcée à toucher sa
queue. C’est vrai, il bandait vraiment très fort.
– Cela ne t’a pas donné envie ? ne put s’empêcher de
demander Malko, retourné de jalousie.
– Bien sûr que non, mein Lieber ! Je suis une femme fidèle
et tu m’as très bien baisée, tout à l’heure.
– Je vais être obligé de t’enlever quelques minutes à ton
prétendant.
Alexandra sourit.
– Il t’a donné envie de m’emmener dans la galerie des
glaces ?
– Non. J’ai un rendez-vous à Nickelsdorf et je souhaite que
tu m’accompagnes...
La jeune femme se figea, stupéfaite.
– A Nickelsdorf ! À cette heure-ci. Avec qui ?
– Un de mes spooks répondit ironiquement Malko. Ainsi, tu
constateras que ce n’est pas une femme.
– Je préfère rester ici.
– Il n’en est pas question. Ou alors, je t’enferme dans la
salle d’armes sous la garde de Krisantem. Mais il ne faut pas
plus de dix minutes pour aller là-bas et j’ai rendez-vous à
une heure... Tu as encore le temps de t’amuser.
Domptée, Alexandra se serra contre lui.
– J’espère que cela ne durera pas trop longtemps. Tu es
sûr que je ne serai pas de trop ?
– Absolument pas.
L’orchestre s’était discrètement éclipsé, mais les invités
de Malko continuaient à faire honneur aux bouteilles de
Taittinger, de Defender et de vodka, à danser et à s’amuser.
Émoustillé par ce grand château à moitié vide où on pouvait
facilement s’isoler, le soupirant d’Alexandra avait jeté son
dévolu sur une jeune aristocrate viennoise venue seule et
qui, grâce à l’alcool, semblait prête à un petit écart.
Alexandra et Malko traversèrent le hall au moment où le
jeune homme entraînait sa conquête dans un escalier en
colimaçon débouchant sur une tour d’angle vide...
Il faisait frais et ils coururent presque jusqu’à la Jaguar
garée près du portail. Malko se retourna : il aimait bien voir,
comme ce soir, toutes les fenêtres de son château
illuminées. Dans ces moments-là, il oubliait presque le prix
qu’il payait à longueur d’année pour entretenir ce rêve.
Jouer sa vie à la roulette russe plusieurs fois par an.
Il prit la direction de l’A4. La route sinuant entre les vignes
était déserte. Seul signe de vie, les hélices immenses des
innombrables éoliennes tournant lentement dans la nuit
avec un crissement caractéristique. Cette partie du
Burgerland était défigurée depuis quelque temps par des
centaines de gigantesques éoliennes plantées un peu
partout, au milieu des champs. Elko Krisantem, écologiste à
ses heures, avait suggéré de faire sauter à l’explosif les plus
proches, mais Malko n’avait pas donné suite à ce projet
pourtant plein de bon sens.
Celui-ci déboucha sur l’A4 déserte, elle aussi. Deux
kilomètres plus loin, ses phares éclairèrent le panneau
« Nickelsdorf » et il s’engagea dans la rampe, tournant
aussitôt à gauche pour repasser au-dessus de l’autoroute. À
la jonction avec la 10, les phares éclairèrent un panneau :
Hôtel Grenzelandhof.
Malko tourna à gauche et ralentit : le parking du
Grenzelandhof, un bâtiment blanc au toit d’ardoises,
s’ouvrait de l’autre côté de la route. Il s’y engagea. L’hôtel,
bien qu’ouvert théoriquement vingt-quatre heures sur vingt-
quatre, n’arborait aucune lumière. Un semi-remorque
hongrois était garé juste devant, sa cabine vide. La frontière
avec la Hongrie ne se trouvait qu’à deux kilomètres. Du
Grenzelandhof, on apercevait les miradors de bois
surplombant les champs alentour.
Les phares balayèrent le parking où se trouvaient trois
voitures et Malko stoppa.
Dès qu’il eut éteint le moteur, le silence fut absolu.
– Ton copain est en retard, remarqua Alexandra.
Malko allait répondre lorsqu’il aperçut, en bordure du
parking, quelque chose d’insolite. Trop épais pour être un
simple poteau. Plutôt l’apparence d’une termitière... Il n’y
avait pourtant jamais eu de termites dans le Bugerland...
Intrigué, il prit une torche électrique dans la boîte à gants et
sortit de la voiture.
– Attends-moi ! lança-t-il à Alexandra.
Arrivé en bordure du parking, il braqua la torche sur
l’objet qui l’avait intrigué et son pouls grimpa comme une
flèche. Ce qu’il avait pris pour une termitière était un
homme, qui semblait assis sur une canne de chasse. La tête
sur la poitrine, les bras le long du corps. Le faisceau
lumineux éclaira son visage et Malko reconnut la moustache
tombante de Bani Farzaneh, qui avait perdu ses grosses
lunettes d’écaille.
– Scheiss8 ! murmura-t-il entre ses dents.
À l’immobilité de l’Iranien, on voyait immédiatement qu’il
avait cessé de vivre. Malko se rapprocha et distingua une
sorte de plastron sombre sur son beau costume italien et sa
chemise. La fade odeur du sang imprégna ses narines.
L’homme avec qui il avait rendez-vous avait été égorgé et
le sang suintait encore de sa blessure. Mais ce n’était pas
tout. La torche éclaira le bas de son corps. Son pantalon et
son caleçon baissés jusqu’à ses genoux découvraient le
ventre et le sexe recroquevillé. Malko, en faisant le tour du
cadavre, comprit aussitôt pourquoi.
Avant de l’égorger, on l’avait empalé !
Sur une tige de fer plantée dans le talus, qui avait dû jadis
supporter un panneau. C’est ce qui le maintenait en position
verticale.
Au bord de la nausée, Malko observa les parages : aucune
trace de l’homme qui aurait dû accompagner Bani Farzaneh.
Il entendit des pas derrière lui et se retourna. Alexandra
était sortie de la voiture. Il n’eut pas le temps de
s’interposer, la jeune femme se trouva nez à nez avec le
cadavre, et lâcha une exclamation horrifiée.
– Mein Gott !
Tétanisée.
Bien que partageant la vie de Malko, elle n’avait que très
rarement été mêlée au côté sanglant de son métier. Son
regard ne pouvait se détacher du cadavre à moitié nu, et
Malko l’entraîna vivement.
– Viens, fit-il, on rentre.
Brutalement, ce parking désert sous le ciel étoilé lui parut
sinistre, en dépit de la brise tiède.
Alexandra se figea tout à coup, comme un animal aux
aguets qui perçoit un danger.
– Regarde ! souffla-t-elle.
Elle fixait les voitures garées de l’autre côté du parking.
– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Malko.
– Il y a des gens dans la voiture de gauche, fit Alexandra
d’une voix étranglée. L’Opel.
Malko regarda à son tour le pare-brise sombre, l’estomac
noué. Il n’avait pas pensé à prendre son pistolet extraplat
ou une arme quelconque, et il le regrettait amèrement. Tout
à coup, les phares de l’Opel s’allumèrent, les prenant dans
leur faisceau. Il avait l’impression d’être un lapin. En un
éclair, il se dit que ceux qui avaient assassiné Bani Farzaneh
allaient leur faire subir le même sort.
1. Voir SAS n° 62, Vengeance romaine.
2. Eau de vie.
3. Comment ça va, mon chéri ?
4. Boudins.
5. Services de sécurité.
6. Ah ! Tu es...
7. Monsieur Kurt.
8. Merde !
CHAPITRE III
Malko, ébloui par les phares de la voiture, avait
l’impression que du plomb coulait dans ses veines. Il se
maudit de son imprudence. Si seulement il avait pris une
arme ! Et, en plus, il avait entraîné Alexandra, par pure
jalousie. Les pensées se bousculaient dans sa tête,
chaotiques. Avec la sensation d’être cloué là depuis un
temps très long, alors que quelques secondes seulement
s’étaient écoulées.
D’un effort surhumain, il reprit le contrôle de lui-même, se
plaça devant Alexandra et souffla :
– Cours à la voiture. Démarre. Ne t’occupe pas de moi.
Comme elle ne bougeait pas, il insista, sèchement :
– Schnell1 !
Elle se mit enfin en mouvement et Malko resta seul dans
le faisceau des phares de l’Opel.
Il attendit qu’Alexandra ait atteint la Jaguar et s’y soit
installée pour esquisser à son tour un mouvement. Soudain,
l’Opel se mit lentement en route. D’abord, il crut que son
conducteur voulait l’écraser, mais, parvenue au milieu du
parking, la voiture tourna à gauche, pour en sortir.
Trente secondes plus tard, elle avait disparu sur la route
10, en direction de Vienne. Automatiquement, Malko releva
le numéro : W 19893 F. Une plaque de Vienne.
La Jaguar reculait et il sauta dedans, laissant le volant à
Alexandra.
– Filons d’ici ! lança-t-il.
Tandis qu’elle reprenait la direction du château de Liezen,
il activa son portable. Mark Hopkins ne dormait pas.
– Vous l’avez vu ? lança-t-il aussitôt.
– Oui, fit Malko, mais il y a un cas non conforme...
Rapidement, il résuma ce qui venait de se passer,
concluant :
– Bani Farzaneh est tombé dans un piège. Ceux qui l’ont
tué avaient beaucoup de sang-froid. Je me demande
pourquoi ils ont attendu après l’avoir tué, mais n’ont rien
tenté contre moi.
– Je pense qu’ils voulaient savoir qui Bani Farzaneh allait
rencontrer... Ils ne connaissaient que votre pseudo, Kurt.
– C’est probable, reconnut Malko.
– Peu importe, dit l’Américain, après avoir noté le numéro
de l’Opel. Rendez-vous demain matin. Je vous invite à
déjeuner pour faire le point. Il faut savoir ce qu’est devenu
Saïd Hajjarian et le retrouver.
– Ne vous faites pas d’illusion, rétorqua Malko. Il a
sûrement subi le même sort que Bani Farzaneh. Ou ils sont
en train de le torturer dans un endroit sûr.
– Ne soyez pas pessimiste, soupira Mark Hopkins, je
comprends que vous soyez secoué. Je vais prévenir Langley.
Bonne nuit quand même. À propos, vous étiez armé ?
– Non, avoua Malko, furieux.
Il ne restait plus qu’une dizaine de voitures garées devant
le château de Liezen. Celles des invités qui dormaient là.
Seuls deux couples traînaient encore dans les pièces de
réception, flirtant et buvant. Malko et Alexandra filèrent
directement dans la bibliothèque où il se servit une
Stolychnaya qu’il vida d’un trait. Alexandra, elle, choisit de
terminer la bouteille de Taittinger. Visiblement choquée, le
regard vide, elle dit d’une voix blanche :
– Tu devrais quitter ce métier de fou...
Elle avait eu vraiment peur.
Malko secoua la tête, résigné.
– Pour faire quoi ? Je n’ai pas envie de mener la vie
étriquée d’un retraité. Et, d’ailleurs, je n’en ai pas les
moyens. Un jour, peut-être, si je tombe sur un trésor.
Il n’osait pas révéler le fond de sa pensée. Cette vie
l’excitait prodigieusement, en dépit des dangers et de
l’horreur à laquelle il était souvent confronté. Avec un
sourire, il prit Alexandra par la taille et l’entraîna.
– Viens, nous allons nous changer les idées.
Elle le suivit au premier étage, jusqu’à la galerie des
glaces, la chambre aux miroirs dans laquelle ils avaient
passé leurs meilleurs moments érotiques. Alexandra se
laissa tomber sur le grand lit à baldaquin, sans même se
déshabiller ni ôter ses bottes.
– J’ai l’impression d’avoir cent ans ! murmura-t-elle.
Prends-moi dans tes bras.
Cinq minutes plus tard, elle dormait. Malko contempla leur
reflet dans les miroirs du lit à baldaquin, puis ferma les yeux
à son tour.
– J’ai appelé René Polli, sous prétexte de lutte
antiterroriste, annonça Mark Hopkins. Un Iranien avec un
passeport au nom de Saïd Hajjarian a bien débarqué hier du
vol de Téhéran.
– On sait ce qu’il est devenu ?
– Non. Mais René Polli m’a communiqué l’adresse de la
femme de Saïd Hajjarian. Elle demeure 74 Klimschgasse.
– Il faut y aller, conclut Malko. Et Farzaneh ?
– On a retrouvé sa voiture devant chez lui,
Mariahilfestrasse. C’est l’Opel que vous avez vue au
Grenzelandhof. Sa femme n’était au courant de rien, ne
l’ayant pas vu de la journée.
Ils étaient en train de déjeuner au Steier Eck, le dernier
restaurant à la mode de Vienne. Avant d’y venir, ils avaient
regardé, dans le bureau du chef de station, les infos sur la
chaîne autrichienne. Le meurtre de Bani Farzaneh, avec sa
sauvagerie, faisait l’ouverture du journal. C’est le
camionneur hongrois, en partant à l’aube du Grenzelandhof,
qui avait donné l’alerte. La police de Nickelsdorf ne
possédait aucun indice.
– C’est du travail de professionnels, remarqua Malko. Les
services iraniens attendaient Hajjarian à l’aéroport ou ils
l’ont suivi depuis Téhéran et ont kidnappé les deux hommes.
Ce n’était pas la première fois que les services iraniens
s’attaquaient à des opposants. Toujours avec la même
férocité efficace et des pièges tortueux. Parfois, ils
préparaient leur forfait pendant des mois, comme pour le
meurtre de l’ancien Premier ministre du Chah, Chapour
Baktiar, en 1991. Ils avaient introduit dans son intimité un
agent double.
Mark Hopkins régla et se leva.
– Allons chez Mme Hajjarian.
– J’espère qu’on n’aura pas une très mauvaise surprise,
soupira Malko.
Dix minutes plus tard, ils s’arrêtaient devant le 74
Klimschgasse. Un immeuble de trois étages, à la façade
noircie par la pollution. Mark Hopkins se tourna vers Malko.
– Vous y allez. Je reste ici. Laissez votre portable ouvert.
Que je sache en temps réel ce qui se passe.
Malko activa son portable et poussa la porte de
l’immeuble. Pas de code. Un couloir sombre, des boîtes aux
lettres. Il lut « M. Hajjarian » sur la troisième. Deuxième
étage gauche.
Sur le palier du second, il écouta longuement avant
d’appuyer sur la sonnette, persuadé de n’obtenir aucune
réponse.
– Was ist das2 ?
Une voix de femme venait de chuchoter derrière le
battant. Le pouls de Malko fit un bond.
– Frau Hajjarian ?
– Jawohl.
– Je suis un ami de votre mari. Est-il là ?
Court silence, puis la porte s’entrouvrit sur une femme
encore jeune au visage las, vêtue d’une longue robe noire,
qui toisa Malko avec surprise. Elle avait de très grands yeux,
soulignés de cernes sombres.
– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle en allemand.
– Un ami de Saïd, prétendit Malko. J’ai appris qu’il se
trouvait à Vienne depuis hier.
Une lueur stupéfaite passa dans le regard de la femme.
– Saïd n’est pas à Vienne mais à Téhéran ! Et il a encore
été arrêté...
Malko eut l’impression de recevoir le ciel sur la tête. Il ne
put s’empêcher de préciser :
– Un homme utilisant le passeport de votre mari est arrivé
hier à Vienne, de Téhéran. Depuis, il a disparu. Je pensais le
trouver ici.
– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, visiblement méfiante.
– Je travaille pour l’AIEA, expliqua Malko, et nous
espérions obtenir des informations sur le programme
nucléaire iranien grâce à votre mari. Vous êtes bien sa
femme ?
– Bien sûr, mais je ne l’ai pas vu depuis quatre ans, quand
j’ai quitté l’Iran. Il devait me rejoindre, mais « ils » ne l’ont
jamais laissé partir. Et, il y a quelques jours, il a été de
nouveau arrêté.
– Comment le savez-vous ?
– Un ami m’a envoyé un fax.
– Je pourrais voir ce fax ?
– Vous ne me croyez pas ?
– Si, mais...
Elle ouvrit la porte et le guida jusqu’à un petit living où il
s’assit sur un canapé. La femme de Saïd Hajjarian s’éclipsa
et réapparut avec un fax, hélas écrit en persan.
– Puis-je vous l’emprunter pour faire une photocopie ?
demanda Malko.
– Oui, si vous voulez, accepta-t-elle après une hésitation,
mais il ne faut pas que cela se sache, ils pourraient se
venger sur lui.
– Personne ne le saura, jura Malko. À propos, son
arrestation est-elle connue du public ?
Mme Hajjarian hocha la tête.
– Je ne pense pas. Ils sont toujours très discrets. On va à
un rendez-vous et on ne revient pas.
– Merci, fit Malko, en empochant le fax. Vous sentez-vous
en danger ?
Une expression lasse passa dans les yeux sombres.
– Je suis toujours en danger, soupira l’Iranienne. Ils sont
féroces avec ceux qui ne pensent pas comme eux.
Heureusement, ils ne tuent que rarement les femmes.
– Vous n’avez pas de protection policière ?
– Cela ne servirait à rien et les autorités autrichiennes ne
veulent pas s’opposer à l’Iran. Il y a quelques années, un
commando venu de Téhéran a abattu un opposant, ici, à
Vienne ; durant l’opération, un des agresseurs a été blessé
par l’homme qu’il a assassiné. La Staatpolizei l’a arrêté et
inculpé de meurtre. Le lendemain, sur l’intervention de
l’ambassade d’Iran, on conduisait le criminel à l’aéroport
pour le mettre dans un vol iranien à destination de
Téhéran...
– Merci, dit Malko. Puis-je avoir votre téléphone ?
Elle le lui donna et il prit congé.
Lorsqu’il rejoignit le chef de station de la CIA, Mark
Hopkins, qui avait suivi tout le dialogue grâce au portable
ouvert, arborait sa mine des mauvais jours.
– On va tirer cela au clair, suggéra-t-il. Retournons à
l’ambassade.
À perte de vue, les longues pales des centaines
d’éoliennes tournaient lentement de part et d’autre de l’A4.
Seul au volant de sa Jaguar, Malko filait vers Vienne. Deux
jours s’étaient écoulés depuis sa visite à Mme Hajjarian. Les
journaux autrichiens ne parlaient presque plus de
l’abominable meurtre de Bani Farzaneh. Le fax avait été
restitué à la femme de Saïd Hajjarian. À Liezen, les
vendanges continuaient et Alexandra avait du mal à se
remettre du choc éprouvé sur le parking du Grenzelandhof.
Il faisait enfin beau.
Dans Boltzmannstrasse, il dut patienter cinq bonnes
minutes devant la plaque d’acier barrant la rue avant
qu’elle ne s’escamote dans la chaussée. Mark Hopkins
l’attendait sur le perron, le visage sombre.
– Les Iraniens nous ont bien baisés ! annonça-t-il en guise
d’accueil, avant de mener Malko à son bureau.
Un gros dossier beige était posé sur son bureau.
– J’ai reconstitué l’affaire Hajjarian, annonça l’Américain,
grâce à la visite d’un ami de Bani Farzaneh, venu
spécialement de Londres pour me mettre au courant de
l’enquête menée par les Moudjahidin Khalq. Saïd Hajjarian a
effectivement été contacté à Téhéran par un de leurs
membres. Hajjarian lui a appris qu’il avait reçu l’autorisation
de rendre visite à sa femme à Vienne. Il a remis son
passeport aux autorités pour obtenir un visa de sortie.
– Et ses révélations ?
– Lors de sa conversation avec ce moudjahid, il a confirmé
être en possession d’informations ultrasensibles sur le
programme nucléaire militaire iranien, qu’il était prêt à
communiquer à l’AIEA sous le sceau du secret. Vous savez
que c’est un pacifiste.
– Et ensuite ?
– C’était une manip’, reconnut sombrement le chef de
station de la CIA. Depuis le début, pour infiltrer les
Moudjahidin Khalq. Leur représentant à Téhéran est tombé
dans le piège. Trois jours avant la date de son départ,
communiquée à Bani Farzaneh par son réseau, Saïd
Hajjarian a été arrêté et mis au secret. Un ami, dès qu’il l’a
appris, a prévenu sa femme par fax. Celui que vous m’avez
remis. C’est un agent d’Etta’alat, le ministère du
Renseignement iranien, qui a embarqué sur le vol de
Vienne, avec le vrai passeport d’Hajjarian, dont on avait
simplement changé la photo. Comme Bani Farzaneh ne
l’avait jamais vu, il a cru accueillir le véritable Hajjarian à
l’aéroport de Schwechat... L’agent d’Etta’alat ayant la
description physique de Bani Farzaneh, il n’a eu aucun mal à
établir le contact. Nous ne savons pas tout, avoua le chef de
station. Le faux Hajjarian a reçu l’aide d’agents locaux
iraniens, sous couverture diplo. Bani Farzaneh a sûrement
été torturé et a livré le lieu du rendez-vous. Comme il ne
pouvait révéler que le prénom utilisé – Kurt -, les autres sont
venus voir.
– Où se trouve maintenant ce faux Hajjarian ?
L’Américain eut un geste fataliste.
– Envolé ! Sûrement reparti avec un autre passeport pour
Téhéran. Mais ce n’est pas tout : grâce au Sicherheitsdienst,
nous avons repéré un soi-disant fonctionnaire du ministère
iranien des Télécommunications, arrivé deux jours avant le
faux Hajjarian et reparti hier. Un certain – il vérifia le dossier
– Hafez Taher. Bien entendu, ce n’est pas un vrai nom... Cet
Hafez Taher a logé à la résidence de la délégation auprès de
l’AIEA, qui est un nid d’agents iraniens. Et, bizarrement, il
n’a pris aucun contact avec ses homologues autrichiens...
– C’était le chef de mission, conclut Malko.
– Il y a de fortes chances, approuva Mark Hopkins. Une
opération bien menée.
– Bien, je n’ai plus qu’à retourner aux vendanges...
– Je le crains ! soupira Mark Hopkins. Cette histoire a
encore plus déchaîné la Maison Blanche. Ils veulent plus que
jamais savoir ce que trament les Iraniens.
– Qu’ils demandent à une voyante ! conseilla
ironiquement Malko. Ou qu’ils se réconcilient avec eux. Les
Iraniens sont malins et féroces. Tous les gens que je
connaissais là-bas ont été fusillés en 1979. Dont un très bon
ami, le général Manoucher Bakravan, le dernier patron de la
Savak3.
Mark Hoplins soupira.
– Vous avez de la chance de retourner dans votre château.
Moi, je suis en pleine galère.
Otto Gruber, responsable des importations chez le plus
important négociant de tapis persans à Vienne, Mahmood
Shahri, était en train d’ouvrir l’emballage de plusieurs tapis
roulés, à l’aide d’un cutter, lorsque l’hôtesse d’accueil vint
l’avertir :
– Deux messieurs souhaiteraient vous voir.
– Qu’ils attendent, grommela Otto Gruber. Ils n’ont pas
pris rendez-vous.
– Ce sont des gens de la Kripo 4, précisa la jeune femme
en baissant la voix. D’ailleurs, les voilà.
Deux hommes à l’apparence banale s’approchèrent. L’un
d’eux exhiba sa carte et précisa :
– Grüss Gott, Herr Gruber. Nous souhaiterions assister à
l’ouverture de ces colis.
– Pourquoi ? s’insurgea le négociant. La douane les a déjà
vérifiés.
Un des policiers eut un sourire froid.
– Ce n’est pas une question de douane, Herr Gruber. Mais
de trafic de stupéfiants. Si vous refusez, je serai obligé de
demander un mandat à un juge pour une perquisition. C’est
une procédure beaucoup plus lourde...
Effrayé, Otto Gruber eut un haussement d’épaules
fataliste.
– Gut. Restez là si vous voulez...
Il acheva de fendre la toile et commença à dérouler les
tapis. Jusqu’à ce que quatre sachets de plastique remplis
d’une poudre rosâtre apparaissent, coincés entre deux
tapis. Otto Gruber sentit ses jambes se dérober sous lui. Un
des policiers s’était déjà baissé pour ramasser un des
sachets qu’il soupesa et examina, montrant ensuite une
inscription : N° 4 Band a Hir.
– C’est de l’excellente héroïne en provenance
d’Afghanistan, conclut le policier de la Kripo. Herr Gruber, je
crains que vous soyez obligé de venir avec nous.
Le restaurant Drei Husaren dans Werhburggasse, était
toujours aussi fréquenté, et imprégné de Gemütlichkeit5.
Véritable institution viennoise, un peu comme Maxim’s à
Paris, créé par trois véritables hussards, en 1933, c’était
l’incontournable endroit de Vienne où on dégustait une
cuisine autrichienne classique, hélas limitée... À peine le
directeur de salle eut-il reconnu Malko qu’il le dirigea, avec
Mark Hopkins, dans la salle à droite de l’entrée, tapissée de
miroirs et de boiseries.
La salle des VIP.
Après une semaine de silence, le chef de station de la CIA
l’avait invité à déjeuner à Vienne. Une blonde à la bouche
immense, assise au fond, adressa un signe de la main à
Malko qui s’excusa auprès de Mark Hopkins.
Il s’approcha de la table et croisa le regard humide de
Regina Szecheny, veuve encore appétissante, aux yeux
bleus, et, selon la rumeur, extrêmement folle de son corps
musclé.
– Malko ! Quelle bonne surprise ! lança-t-elle. On ne te voit
jamais à Vienne.
– Si, quelquefois.
Regina Szecheny baissa la voix.
– Tu es seul ?
– Oui.
– J’attends une amie, après, je rentre chez maman. Tu
viens prendre le thé ? 17 Dorotheegasse. Ce n’est pas loin.
– J’essaierai, promit Malko, vaguement émoustillé.
Il avait souvent croisé Regina Szecheny, mais les
circonstances ne leur avaient jamais permis de se
rapprocher... Bien qu’un peu large d’épaules et courte sur
pattes, elle avait de jolies jambes et une chute de reins
intéressante. Sans parler de cette bouche ouverte jusqu’aux
oreilles... Pulpeuse comme un fruit tropical. Il regagna sa
table où Mark Hopkins patientait devant un Defender
« 5 ans d’âge ».
– Jolie femme, remarqua-t-il.
– En effet, fit Malko en se plongeant dans la carte qu’il
connaissait par cœur.
– Justement, fit l’Américain, j’allais vous parler d’une
femme que vous avez connue il y a quelques années.
– Ah bon, fit Malko, un peu surpris. Qui donc ?
– Shahin Bakravan. La veuve du général Bakravan, le
patron de la Savak, votre ami...
Malko fixa l’Américain, stupéfait.
– La dernière fois que je l’ai vue, c’était il y a exactement
vingt-six ans ! Elle devait avoir une trentaine d’années.
Pourquoi me parlez-vous d’elle ?
– Nous avons retrouvé sa trace, annonça l’Américain.
Grâce à des amis au Pentagone. Elle vit à Téhéran et n’est
pas remariée. Peut-être aimeriez-vous la revoir ?
Malko posa sa cuillère, abandonnant son gaspacho. Cette
fois, réellement intrigué.
– Mark, dit-il, ne me dites pas que vous avez recherché la
trace de Shahin Bakravan par simple curiosité.
L’Américain baissa la tête et avoua dans un souffle :
– Non. Je suis harcelé par Langley. Ted Boteler, le patron
de la Division des Opérations, subit une pression incroyable
de la part de Porter Goss. Lui-même est menacé par la
Maison Blanche de perdre sa place s’il n’obtient pas de
résultats sur le programme nucléaire clandestin de l’Iran.
– En quoi cela me concerne-t-il ? demanda Malko,
trempant enfin sa cuillère dans son gaspacho.
– Ils veulent vous envoyer là-bas, avoua Mark Hopkins.
Malko faillit recracher son gaspacho.
– Vous êtes fou ! Ou vous avez envie de vous débarrasser
de moi... En plus, étant donné l’opacité du système des
mollahs, ce serait un voyage totalement inutile. Si aucun
Service occidental n’a réussi à obtenir des informations, il
ne faut pas me prendre pour superman... Déjà, vous pouvez
être certain que je ne dépasserai pas Mehrabad6.
Mark Hopkins laissa passer l’orage, puis contre-attaqua.
– Personne ne veut se débarrasser de vous, assura-t-il.
Bien au contraire, vous êtes un des assets les plus précieux
de la Company. Seulement, nous avons décidé de rendre
aux Iraniens la monnaie de leur pièce...
– C’est-à-dire ?
L’Américain tira de sa poche un passeport autrichien et le
posa sur la table.
– Ouvrez-le.
Mako obéit. Découvrant sa photo au-dessus de l’identité
d’un certain Otto Gruber, demeurant 24 Seidengasse, à
Vienne. Il retourna le passeport.
– C’est un faux ?
– Non, corrigea Mark Hopkins, un vrai. La TD7 a seulement
changé la photo. Feuilletez-le.
De nouveau, Malko tourna les pages et tomba sur un
superbe visa iranien délivré trois jours plus tôt. Une autre
photo de lui était agrafée à une page.
– C’est le double de celle qui a été accrochée à la
demande de visa, précisa l’Américain. Vous avez donc un
visa valable trois mois pour l’Iran, sous l’identité d’un
homme insoupçonnable. Étant donné que vous n’avez pas
mis les pieds dans ce pays depuis plus d’un quart de siècle,
il y a peu de risque qu’on vous identifie à l’aéroport.
– Qui est Otto Gruber ?
Mark Hopkins sourit derrière ses lunettes. Il avait bien l’air
d’un renard.
– Quelqu’un qui n’a rien à nous refuser... Il dirige le service
d’achats d’un gros importateur de tapis, ici, à Vienne. Et,
justement, son plus ancien client iranien l’a invité à Téhéran
pour faire une sélection de tapis. Un certain Ali Ghoroob,
très important bazari.
Malko s’étrangla à nouveau.
– Et vous pensez que ce bazari ne va pas immédiatement
me dénoncer aux autorités iraniennes !
Mark Hopkins ôta ses lunettes.
– Pourquoi ? Il n’a jamais vu le véritable Otto Gruber, qui
est un de ses plus importants acheteurs en Europe. Il vous
traitera comme un roi.
– Donc, il ignorera totalement qui je suis réellement ?
– Bien sûr, il ne fait pas de politique, c’est un
businessman...
Croyant que Malko n’appréciait pas son gaspacho, le
maître d’hôtel l’escamota.
– Comment avez-vous convaincu Otto Gruber de me
donner son identité ? demanda Malko.
Mark Hopkins remit ses lunettes
– Oh, très simplement ! Au milieu de ses tapis, il y a
parfois quelques paquets d’héroïne... La police autrichienne
nous l’avait signalé. Alors, dans sa dernière livraison, nous
en avons mis un peu. Et on a prévenu les Autrichiens.
Ensuite, grâce à mon ami René Polli, nous l’avons fait
remettre en liberté, en lui expliquant que s’il nous rendait
service, les Autrichiens se montreraient compréhensifs. Otto
Gruber a accepté avec enthousiasme ma généreuse
proposition. Après trente-six heures de garde à vue, il aurait
vendu sa mère...
– C’est répugnant, commenta Malko.
– Je pense que c’est une bonne idée, rectifia avec
modestie Mark Hopkins. Bien sûr, dès la seconde où vous
prendrez l’avion pour Téhéran, nous mettrons Otto Gruber
dans un endroit sûr. Jusqu’à votre retour... Et auparavant, il
vous aura enseigné le b.a.ba de l’achat de tapis. Qu’en
pensez-vous ?
– Que vous méritez votre réputation ! soupira Malko. Mais
votre plan ne répond pas à la question essentielle. C’est
parfait de me faire entrer en Iran. Mais ensuite ?
– Saïd Hajjarian a été libéré et il est rentré chez lui. Nos
amis, les Moudjahidin Khalq, jurent qu’ils ont un nouveau
contact safe avec lui.
– Ce ne serait pas plus simple de le faire sortir d’Iran ?
– Jamais les autorités ne le laisseront sortir. Donc, il faut
aller à lui...
– Et s’il y a un pépin ? Saïd Hajjarian est surveillé par les
services iraniens. Dès que je m’approcherai de lui, je serai
suspect..
Mark Hopkins fixa Malko sans ciller.
– S’il y a un pépin, nous ne pourrons pas faire grand-chose
pour vous. Sinon négocier.
Malko pouffa devant sa sole.
– Négocier ! Avec des Iraniens !
– Dans ce cas malheureux, précisa le chef de station de la
CIA, j’ai un executive order pour m’assurer de la personne
de quelques agents iraniens que nous avons repérés à
Vienne. Je pense que les Autrichiens détourneront la tête.
Mais nous n’en sommes pas là. Inutile de vous dire que vous
aurez la bénédiction de la Maison Blanche, en la personne
de votre ami Frank Capistrano. Il approuve vivement le
projet....
– Évidemment ! fulmina Malko. Il va de son bureau à la
Maison Blanche à sa maison en Virginie. Les risques sont
limités.
Regina Szecheny passa près de leur table et lança à Malko
une œillade à mettre le feu aux rideaux...
– À tout hasard, j’ai pris une réservation pour vous sur le
vol de Téhéran d’après-demain, précisa suavement Mark
Hopkins.
– Himmel Herr Gott ! fit Malko entre ses dents...
L’Américain ne le lâchait pas. Tout en coupant son
Tafelspitz, il précisa :
– J’aimerais bien avoir une réponse avant la fin de la
journée. Pour annoncer la bonne nouvelle à Langley.
On ne pouvait pas être plus cynique. Malko termina sa
sole, puis commanda un café Les pensées
s’entrechoquaient dans sa tête. Si la méthode d’infiltration
était parfaite, il restait les opérations sur place, dans un état
policier se méfiant de tous les étrangers. Approcher
quelqu’un comme Hajjarian, c’était comme de plonger la
tête la première dans une piscine pleine de crocodiles. Son
café bu, il leva la tête. Et, pourtant, l’adrénaline commençait
à faire ses ravages. La drogue favorite de Malko.
– O.K., je passe vous voir à l’ambassade tout à l’heure,
conclut-il.
Ses pas l’avaient mené automatiquement à
Dorotheegasse, petite rue étroite bordée de vieux
immeubles, dans le cœur de la zone piétonne, cauchemar
des automobilistes. Comme s’il avait voulu effacer de ses
pensées la proposition folle de Mark Hopkins. Il s’arrêta
devant le numéro 17 et appuya sur le bouton de
l’Interphone. Une demi-seconde plus tard, la voix un peu
rugueuse de Regina Szecheny lança :
– Troisième à gauche.
La porte s’ouvrit avant même qu’il ne sorte de
l’ascenseur. Regina Szecheny portait un pull et un pantalon
gris moulant.
– C’est gentil d’être venu, fit-elle de sa voix rauque. Je suis
très seule depuis la mort de Hans ! C’était un homme
merveilleux.
Malko sourit, ne voyant que la très grande bouche rouge.
– Où est votre mère ? Que je la salue.
Regina Szecheny ne se troubla pas.
– Dans sa chambre. Elle dort, mais vous savez, elle ne
peut pas se déplacer. Venez, j’ai préparé du thé.
Ils s’installèrent dans un petit canapé, noyé de châles et
de coussins. Malko avait décidé de se changer les idées. La
jeune veuve se pencha, pour faire admirer un modeste
décolleté, et demanda :
– Que voulez-vous ? Thé ou café ?
Malko fixa la bouche rouge et allongea la main, refermant
les doigts sur la nuque de son hôtesse.
– Vous ! fit-il calmement.
En même temps, il l’attirait vers lui. Déséquilibrée, Regina
Szecheny se retrouva à genoux devant le canapé, le visage
contre l’alpaga du pantalon de Malko. Ce qui évitait bien des
explications. Un peu surprise, elle leva sur lui un regard
plutôt affolé. Il se contenta de préciser :
– Alors, Regina, vous avez déjà oublié comment on
satisfait un homme ?
Elle n’avait rien oublié. Fébrilement, elle s’attaqua à la
ceinture, puis au Zip, plongeant ensuite goulûment sur le
membre encore au repos. Malko ferma les yeux tandis qu’il
grossissait dans la bouche de la veuve.
C’était une façon agréable de se concentrer...
En très peu de temps, il fut dressé vers le plafond.
L’immense bouche rouge de Regina Szecheny faisait des
miracles. Elle s’en rendit compte et tenta de se dégager,
bien décidée à accueillir au fond de son ventre cette belle
tige... Impitoyable, Malko pesa sur sa nuque.
– Continuez ! Je crois que vous allez me faire jouir...
Effectivement, quelques instants plus tard, il sentit la sève
jaillir de ses reins. Regina Szecheny, de la main droite,
frottait fébrilement l’entrejambe de son pantalon gris. Dès
qu’elle eut terminé d’avaler Malko, elle rejeta la tête en
arrière, émettant une série de sifflements, telle une
asthmatique en pleine crise. Sa façon à elle de manifester
son plaisir.
C’est au moment où sa semence jaillit dans la bouche de
la veuve que Malko prit sa décision.
Il irait à Téhéran.
1. Vite !
2. Qu’est-ce que c’est ?
3. Police secrète du Chah.
4. Kriminalpolizei : police judiciaire.
5. Atmosphère douillette.
6. Aéroport de Téhéran.
7. Technical Division.
CHAPITRE IV
Fébrilement, toutes les femmes, étrangères ou iraniennes,
se couvraient la tête d’un foulard ou d’un hijab. L’Airbus
d’Iranair, en phase finale d’approche, allait atterrir à
Téhéran. Dans la république des mollahs, la règle était
absolue : toutes les femmes devaient avoir la tête
couverte... Malko regardait à travers le hublot le tapis de
lumière sous l’appareil. Avant de se poser à Mehrabad, il eut
le temps de voir l’énorme arche de la révolution,
brillamment éclairée, qui avait remplacé, depuis un quart de
siècle, la statue du Chah, dans l’avenue menant à
l’aéroport.
Les roues touchèrent le sol, puis l’appareil se mit à rouler.
Le tarmac ressemblait à un musée de l’Air. Des vieux
Tupolev, des Illiouchyne à la peinture écaillée, et même des
Lookheed Tristar, introuvables ailleurs... À cause de
l’embargo américain, depuis la prise d’otages du personnel
de l’ambassade américaine, en 1980, l’Iran, en dépit de ses
milliards de dollars du pétrole, ne pouvait pas acheter
d’avions neufs. Pour cela, il n’y avait que deux adresses :
Boeing — américain — et Airbus qui utilisait des licences
américaines. Les Iraniens avaient dû se procurer une
vingtaine d’Airbus d’occasion, qu’ils « cannibalisaient »
pour assurer les liaisons internationales.
L’Airbus stoppa avec une petite secousse. Malgré son
expérience, Malko avait l’estomac noué. Machinalement, il
regarda son passeport au nom d’Otto Gruber, avec sa
photo. Les portes s’ouvrirent : il ne pouvait plus reculer. Lui,
espion de la CIA, allait débarquer sous un faux nom dans un
des pays les plus hostiles aux États-Unis.
Sans garde-fou.
Son viatique, procuré par Mark Hopkins, était
extrêmement modeste : le représentant du MI6 britannique
dans la capitale iranienne, Malcolm Mc Laughlin, sous
couverture diplo, à l’ambassade de Grande-Bretagne. Mark
Hopkins l’avait prévenu par un télégramme chiffré et il était
convenu que Malko irait régulièrement déjeuner au café
Noderi, dans l’avenue Jomhuri Islami, proche de
l’ambassade britannique, où l’agent du MI6 avait ses
habitudes. Leur mode de reconnaissance était simple. Malko
aurait, bien en vue, le Kurier de Vienne et disposait d’une
description de Malcolm Mc Laughlin : 1,90 mètre, athlétique
et roux. La CIA avait communiqué au Britannique une photo
de Malko. L’initiative du contact devait impérativement
revenir à Mc Laughlin, qui représentait le seul contact de
Malko avec sa Centrale.
Cinq minutes plus tard, Malko se retrouva dans un hall
immense et moderne. Mehrabad s’était bien développé... Il
fit la queue comme tout le monde pour le contrôle des
passeports. Peu de policiers en vue, pas de fiche de
débarquement. Toutes les guérites de l’Immigration étaient
occupées par des femmes en tchador noir. Plus son tour
approchait, plus son angoisse grandissait. Sa mission
pouvait très bien se terminer ici... Le pouls à 150, il posa son
passeport sur le rebord de la guérite. La fonctionnaire de
l’Immigration avait un visage plutôt harmonieux, pas
maquillé, avec une bouche épaisse. Elle commença à
tapoter sur son ordinateur. Malko avait du plomb dans
l’estomac.
Puis, sans un mot, elle lui rendit son passeport, tamponné,
et la tension tomba d’un coup : il avait franchi le premier
barrage... Sa valise était déjà sur le tapis roulant et il fonça
vers la sortie, frappé par la chaleur : à dix heures du soir, il
faisait encore 33 °C ! Une foule compacte attendait les
passagers. Toutes les femmes arboraient la même tenue
islamique : foulard ou tchador, veste boutonnée du cou aux
genoux, jean. Seules les chaussures apportaient un peu de
fantaisie. Il faillit ne pas voir la pancarte brandie par un
moustachu et portant le nom d’Otto Gruber.
Il était Otto Gruber...
Le moustachu au regard rieur lâcha sa pancarte pour
l’étreindre.
– Vous avez fait bon voyage, mister Otto ?
Il parlait un bon anglais avec un fort accent. Un jeune
homme prit la valise de Malko et ils se retrouvèrent dans
une Peugeot 405 fatiguée.
L’homme qui l’avait accueilli était Ali Ghoroob, son
vendeur de tapis et, apparemment, il l’avait en haute
estime...
– Je vous ai retenu une chambre à l’hôtel Esteghlal,
annonça-t-il, c’est l’ancien Hilton. Avant, on va passer chez
moi, manger quelque chose...
– Voilà Nassira, ma femme. Je l’ai épousée lorsqu’elle avait
treize ans ! annonça fièrement Ali Ghoroob.
Apparemment, cela ne l’avait pas traumatisée. Lors de la
révolution islamique, l’ayatollah Khomeiny avait abaissé
l’âge du mariage pour les femmes à neuf ans... Parce que le
prophète Mahomet avait eu une épouse de cet âge. On était
ensuite revenu à l’âge pratiqué du temps du Chah : treize
ans.
L’Iran était une démocratie éclairée...
Nassira était une ravissante Tanagra très maquillée, au
regard assuré, vêtue d’un pull moulant, d’un jean clouté et
de bottes pointues. Hélas, elle ne parlait que farsi.
Ali brandit une bouteille de tequila.
– Vous en voulez ? C’est la mode en ce moment à Téhéran.
Malko déclina poliment. Le négociant en tapis fit alors
apparaître une bouteille de Defender « Success » et une
vodka polonaise.
La porte s’ouvrit sur deux répliques de Nassira : de
ravissantes filles très jeunes, très maquillées, qui se
débarrassèrent aussitôt de leur maqnaheh1 et de leur
tunique, pour apparaître en jupe et pull.
— Mes belles-sœurs, dit Ali Ghoroob.
Celles-ci contemplaient Malko avec un mélange de
curiosité et d’avidité. Visiblement, elles n’étaient pas
xénophobes. Elles déposèrent sur la table des monceaux de
nourriture : des platées de riz, des kebabs, des poissons,
des concombres, tandis que le maître de maison ouvrait les
bouteilles d’alcool, hilare. On aurait pu se croire n’importe
où dans le monde, avec la télé à écran plat, le billard
américain, la chaîne stéréo. Seuls de magnifiques tapis
apportaient une touche locale.
— Vous trouvez facilement de l’alcool ? demanda Malko,
un peu étonné.
Ali éclata de rire.
— On trouve tout ce qu’on veut à Téhéran. Whisky, vodka,
vin, gin. Et les Arméniens fabriquent de l’arak qu’ils nous
vendent. Si vous voulez de l’opium, il y en a aussi... Il paraît
que le Guide2 en consomme beaucoup pour calmer les
douleurs d’une vieille blessure. Du très bon.
L’Iran était probablement un des derniers pays à compter
des opiomanes. C’était une production locale et bon
marché. Le regard de Malko accrocha celui d’une des belles-
sœurs et il regretta de ne pas parler farsi. Elle le dévisageait
effrontément.
– Buvons à votre venue, enchaîna Ali. J’espère que nous
ferons encore beaucoup de business ensemble...
Malko trinqua, souhaitant que son hôte ne se retrouve pas
à la prison d’Evin à cause de lui. Manifestement, il n’avait
pas de doute sur son identité.
Ils burent et mangèrent un bon moment. Malko savourait
cette oasis de sécurité. Les trois jeunes femmes lampaient
le Defender « Success » comme de l’eau. À leur allure pleine
de liberté, Malko sentit que les contraintes de l’islam
rigoriste des ayatollahs glissaient sur elles comme la pluie
sur les plumes d’un canard. Comme s’il avait deviné ses
pensées, Ali Ghoroob remarqua :
– En Iran, tout est interdit, mais tout est toléré.
Dès que Malko bâilla discrètement, il proposa aussitôt :
– Je vais vous conduire à votre hôtel...
Malko se retrouva dans la 405, conduite par un jeune
cousin répondant au nom de Chehab. Il ne reconnaissait
plus Téhéran. Même à cette heure tardive, les voitures
étaient pare-chocs contre pare-chocs sur le Chamran
Expressway montant du centre vers le nord. Un tiers de
Peugeot, un tiers de Kia sud-coréennes et des Peykan
produites en Iran. Peu de voitures de luxe. Toutes les
femmes avaient la tête couverte...
– Comment ça va, avec les mollahs ? demanda Malko.
Ali Ghoroob soupira.
– Ils sont fous mais très forts ! Certains veulent nous
brouiller avec le monde entier, heureusement que le Bazar
est contre eux. Nous pouvons paralyser financièrement la
ville en quelques heures...
Ils se traînaient à une allure d’escargot. Enfin, Malko
aperçut sur leur droite l’enseigne en lettres de néon vert de
l’Hôtel Esteghlal3...
Ali Ghoroob négocia les prix : pas de carte de crédit, cash
only. Dollars ou euros.
– Mister Otto, conclut-il, je vous envoie Chehab demain
matin avec la voiture. Il vous fera visiter la ville et, ensuite,
nous irons voir mes tapis, c’est un peu en dehors de
Téhéran, au sud. Tous ceux que vous vendez en Autriche !
Les lumières des deux minarets d’une mosquée un peu en
contrebas de l’hôtel semblaient fixer Malko comme deux
gros yeux verts hostiles. Plus loin, scintillaient les feux d’une
immense tour de télécommunications inachevée. Téhéran,
depuis son dernier passage, était devenu une mégapole de
dix millions d’habitants à l’urbanisation totalement
anarchique. Des tours avaient poussé partout, jusqu’aux
pentes abruptes des monts Elbourz dominant la ville au
nord. Côté architecture, on en était resté au cube... Une
fourmilière moderne, assez hideuse, irriguée d’un maillage
de freeways urbains, en permanence embouteillés par deux
millions de voitures.
Malko sortit sur sa miniterrasse, s’accouda à la rambarde
pour faire le point. Il avait dû laisser son passeport à la
réception, mais c’était une obligation pour tous les
étrangers. Pour l’instant, il était passé à travers les mailles
du filet... Seulement, il n’était pas à Téhéran pour acheter
des tapis... Grâce à la couverture offerte par Ali Ghoroob, il
fallait qu’il se consacre à sa vraie mission : le contact avec
Saïd Hajjarian. Qui, lui, était forcément surveillé. Le
successeur de Bani Farzaneh avait organisé le contact de
Malko avec les membres de son réseau à Téhéran. Le
lendemain, il devait aller déjeuner dans un restaurant
indien, le Tandoor, dont il avait l’adresse. Avec, comme pour
le Britannique du MI6, un exemplaire du Kurier sous le bras.
« On » le contacterait. Mark Hopkins lui avait aussi donné le
téléphone d’un riche Iranien qui connaissait la veuve du
général Bakravan. Un certain Bijan Abidar qu’il connaissait
de longue date et qui n’était pas particulièrement pro-
mollahs...
Malko rentra dans sa chambre et mit la télé. Bizarrement,
dans cette mecque de l’antiaméricanisme, on recevait
CNN...
Le jeune Chehab conduisait la vieille 405 à l’iranienne :
comme un fou. À Téhéran, il fallait oublier tout ce qu’on
savait de la conduite automobile : la plupart des feux
étaient en permanence à l’orange pour laisser aux
automobilistes le choix des armes et tous les coups étaient
permis. Trois fois, depuis leur départ de l’Hôtel Esteghlal,
Malko avait cru assister à un accident horrible. À un
carrefour de l’interminable avenue Valiasr, l’ex-avenue
Pahlavi, un motard s’était lancé à l’assaut de la muraille de
voitures qui dévalaient du nord. Miracle : le flot des voitures
s’était ouvert devant lui comme la mer Rouge devant Moïse
et il n’avait pas été écrabouillé.
La circulation était tout simplement effroyable. Une sorte
de magma se déplaçant à la vitesse d’un glacier. Trois
quarts d’heure après leur départ, Chehab s’arrêta dans une
rue calme qui donnait dans l’avenue Mofateh et annonça :
– Tandoor, restaurant, mister Otto.
D’abord, Malko ne vit que l’entrée d’un hôtel, le Safir. Il
traversa le hall et découvrit le restaurant indien. Quelques
tables occupées dans le jardin. Il posa le Kurier à côté de lui
et commanda un curry d’agneau. Il en était au café
lorsqu’un personnage inattendu pénétra dans le restaurant.
Un homme au visage buriné, assez âgé, avec un turban
blanc, une superbe moustache, vêtu de la tenue
pakistanaise, longue chemise et pantalon bouffant. En
s’accompagnant d’un instrument à cordes au très long
manche, il se mit à chanter d’une voix plutôt mélodieuse,
passant entre les tables et recueillant quelques billets de
10000 rials4. Avant de s’éclipser comme il était venu.
Malko attendit encore une vingtaine de minutes et
rejoignit Chehab, déçu.
Le jeune homme reprit sa course folle vers le bas de la
ville, dévalant Khayyam Street, la grande voie longeant le
Bazar. Ali Ghoroob les attendait à l’entrée d’un parking,
toujours aussi chaleureux.
— Good morning, mister Otto. Je vais vous montrer les
tapis que vous aimez tant...
Malko pouvait difficilement refuser. Il fallait bien « tisser »
sa couverture. Il prit place à côté du négociant et ils filèrent
encore plus au sud. Peu à peu, il essayait de prendre la
mesure de cette ville immense, grise de tristesse.
L’uniforme islamique des femmes ajoutait à la monotonie.
La danse était interdite, comme toute effusion publique, les
cafés pratiquement absents, et des boutiques toutes
semblables offraient des produits importés, surtout des
téléphones portables... Ali parlait sans arrêt de ses tapis.
Soudain, alors qu’ils étaient bloqués place de l’Imam-
Khomeyni, Malko aperçut deux jeunes gens à moto qui
s’arrêtaient et interpellaient une fille en hijab coloré. Elle
semblait terrifiée. Ali Ghoroob avait vu aussi la scène. Il se
pencha vers Malko.
– Ce sont des bassidjis qui font du zèle. Ils sont employés
par le ministère de la Vertu et de l’Éradication du vice : ils
trouvent que cette fille n’est pas convenable, selon les
critères islamistes....
La malheureuse était en train de renouer son foulard, de
façon que pas une mèche de cheveux ne dépasse... Les
deux bassidjis remontèrent sur leur 125. La chemise par-
dessus le pantalon, ils étaient très jeunes, barbus, l’air
farouche...
Ali Ghoroob eut une grimace méprisante.
– Ce sont les chiens de garde du régime. Il font toutes les
sales besognes : les meurtres d’opposants, les
surveillances... Et ils obéissent uniquement au Guide et aux
pasdarans.
– Ambiance pesante ! fit Malko.
– Ils sont partout, enchaîna le marchand de tapis. Et ils ont
tous les pouvoirs. Vous êtes convoqué et on vous annonce
que vous êtes en état d’arrestation. Cela peut durer deux
jours ou deux ans. Les juges obéissent aveuglément au
pouvoir politique. Avec nous, ils font attention, parce que
nous sommes puissants...
— Pourtant, il n’y a pas d’opposition organisée, remarqua
Malko.
Ali Ghoroob secoua la tête.
– Non, mais les gens n’en peuvent plus des mollahs. Il n’y
a plus un jeune dans les mosquées... Et ils supportent de
moins en moins d’avoir à se cacher pour vivre normalement
– Vous avez entendu parler des Moudjahidin Khalq ?
demanda Malko.
L’expression d’Ali changea brutalement et il baissa la voix,
comme si on avait pu l’entendre.
– Eux, c’est différent ! Ils ont combattu aux côtés de
l’armée irakienne, pendant la guerre. On les traque comme
des chiens enragés. Il paraît qu’il n’y a pas longtemps, les
pasdarans en ont attrapé un. Ils l’ont emmené dans une de
leurs casernes et l’ont jeté vivant dans un chaudron d’huile
bouillante... Il n’y en a plus beaucoup. En Europe, ils se
démènent beaucoup, mais ici, la population ne les aime pas.
Malko regarda sans répondre le paysage qui défilait. La
CIA lui avait choisi des alliés de choix. Il comprenait mieux
maintenant le sort réservé à Bani Farzaneh. En Autriche, les
agents d’Etta’alat n’avaient pas d’huile bouillante sous la
main...
Désormais, ils étaient sortis de la ville et roulaient au
milieu d’un paysage plat comme la main. Il repensa à son
déjeuner. Si son contact avait été ébouillanté, il risquait
d’attendre longtemps. Et, sans cette filière, il n’avait plus
rien à faire à Téhéran.
— Nous sommes arrivés, annonça Ali Ghoroob,
visiblement ravi. Vous allez voir vos tapis.
Sur près d’un hectare, des centaines de tapis séchaient en
plein soleil. De toutes les couleurs, de toutes les tailles,
brossés et nettoyés par une armée d’ouvriers en haillons. Ali
désigna à Malko un énorme tambour qui tournait lentement.
– Quand ils arrivent, nous les mettons là-dedans pour
qu’ils perdent leur poussière. Ensuite, il faut les laver, les
réparer, les étirer, et enfin on vous les envoie. Vous voyez
quelque chose qui vous plaît ?
Pris au dépourvu, Malko désigna deux grands tapis aux
tons bleu et gris.
– Ces Naims...
Il en avait au château de Liezen, donc il était sûr de ne
pas se tromper. Ali fit la grimace et lui donna une tape
amicale sur l’épaule.
– Ça, c’est pour vos clients pauvres. Je déteste vendre ces
tapis. Venez, je vais vous en montrer d’autres.
Ils pénétrèrent dans un grand hangar où d’autres ouvriers
s’affairaient à recoudre des loques bariolées. Ali Ghoroob
tomba en arrêt devant un tapis aux couleurs délavées qui
parut tout à fait quelconque à Malko. Une lueur humide dans
ses yeux noirs, l’Iranien soupira.
– Celui-là a plus de cinquante ans ! J’ai eu beaucoup de
mal à l’avoir.
— Je le prends, fit Malko sans réfléchir.
Le visage d’Ali Ghoroob s’éclaira d’un large sourire.
– Ça, c’est un bon achat...
Le véritable Otto Gruber allait être ravi...
Malko continua la visite, regardant des dizaines de tapis,
en sélectionnant quelques-uns. Si par hasard il était
surveillé, sa couverture semblait à toute épreuve. Enfin, ils
reprirent le chemin de Téhéran. Arrivé au Bazar, Ali
s’excusa.
– Je ne vais pas pouvoir vous consacrer beaucoup de
temps, ces jours-ci. Je dois préparer un très gros envoi pour
le Japon. Mais Chehab vous conduira où vous voulez.
Cela arrangeait plutôt Malko, qui sauta sur l’occasion.
– Je pourrais donner un coup de téléphone ?
L’Iranien lui tendit un portable.
– Utilisez celui-là.
Malko composa le numéro donné par Mark Hopkins. Celui
de Bijan Abidar, le businessman qui connaissait la veuve du
général Bakravan. Une voix d’homme répondit aussitôt.
– Baleh5?
– Je suis un ami de Tania, annonça Malko. Je viens d’arriver
à Téhéran.
Tania était le nom de code de Mark Hopkins. Bijan Abidar
se montra tout de suite très chaleureux.
– Venez donc prendre un verre ce soir à la maison,
proposa-t-il.
– Avec plaisir, accepta Malko. Je vous passe mon chauffeur
pour que vous lui expliquiez où vous habitez.
Chehab nota fébrilement.
Jusqu’à la fin de la journée, Malko n’avait plus rien à faire.
— On remonte à l’hôtel, dit-il.
Comme toujours, une dizaine d’hommes attendaient sur la
banquette, en face de la réception de l’Esteghlal. Malko se
dit qu’il irait bien à la piscine et se renseigna à la réception.
Il obtint de l’employé un sourire désolé.
– Désolé, sir, c’est le jour réservé aux femmes...
Même pour les étrangers, la règle s’appliquait. Déçu, il se
dirigea vers les ascenseurs. Au moment où les portes de la
cabine se refermaient, un jeune homme chevelu portant des
lunettes à la Trotski y entra à son tour et appuya sur le
bouton du deuxième étage. Pendant que la cabine montait,
il se tourna vers Malko et dit rapidement :
– Demain, à neuf heures, sortez de l’hôtel à pied et
gagnez l’arrêt de bus sur le Chamran Expressway, juste
avant le carrefour avec Valiasr. Je conduirai une Coccinelle
verte.
La porte s’ouvrit au deuxième étage et le jeune homme
disparut, laissant Malko sous le choc. Il venait enfin d’avoir
son contact avec les Moudjahidin du Peuple !
Sa mission commençait.
Alors qu’il entrait dans sa chambre, une pensée horrible le
glaça. Qui lui disait que le jeune chevelu était bien un
membre des Moudjahidin Khalq, et non un agent des
services iraniens ? L’affaire Farzaneh prouvait que ceux-ci
étaient particulièrement vicieux.
Dans ce cas, le lendemain, il irait se jeter dans la gueule
du loup.
1. Cagoule ne laissant apparaître que le visage.
2. Guide suprême de la République islamique : Ali Khamenei.
3. Indépendance en farsi.
4. Environ 1 euro.
5. Oui.
CHAPITRE V
Les crêtes des monts Elbourz semblaient toutes proches,
dépourvues de la moindre végétation, formant la limite nord
de Téhéran. Chehab, pied au plancher, montait l’avenue
Shariati, comme pour se lancer à l’assaut du ciel. Depuis
l’Esteghlal, il était passé du Chamran Expressway au Sadr
Expressway, pour foncer ensuite vers le nord. La maison de
Bijan Abidar, le contact de la CIA, se trouvait au nord-est de
l’hôtel de Malko, dans le quartier Tajrigh, un des plus chics
de la ville, où subsistaient encore quelques vieilles maisons
traditionnelles avec jardin coincées entre des tours
hideuses.
Chehab donna un violent coup de frein et tourna à
gauche, coupant sans broncher le flot des voitures qui
arrivait en face pour bifurquer dans une rue étroite et
zigzagante, Soleymanzadeh. Il lui fallut encore demander
trois fois son chemin avant de stopper devant un haut mur
percé d’une porte noire. Malko alla sonner et le battant
s’ouvrit aussitôt sur un homme à l’allure joviale, aux
cheveux noirs rejetés en arrière, bâti comme un tonneau,
qui l’accueillit dans un parfait anglais.
– Welcome, mister Gruber ! Heureux de vous accueillir ici.
Renvoyez votre chauffeur, on vous raccompagnera.
Ravi, Chehab repartit en marche arrière. Son hôte
conduisit Malko dans un petit patio, encastré entre une
maison de deux étages, à droite, et une magnifique piscine
couverte, à gauche, tout en longueur et bordé par deux
murs de marbre. Une plate-forme encombrée d’appareils de
sport complétait l’ensemble. Cela sentait le luxe de bon aloi.
Bijan Abidar désigna à Malko une rangée de bouteilles sur
une table.
– Scotch, tequila, vin rouge, arak, vodka ?...
Malko opta pour la vodka tandis que son hôte se servait
une généreuse rasade de Defender « Very Classic Pale » on
the rocks. Une femme âgée, la tête couverte d’un hijab,
apporta un plat en argent chargé de toasts de caviar aux
grains énormes. L’Iranien le tendit à Malko.
– Servez-vous. Le régime a interdit la vente du caviar. Il
faut se le procurer au marché noir. C’est complètement fou.
C’est du Beluga, on n’en trouve pratiquement plus.
Il était sublime, constata Malko en faisant craquer les
premiers grains sous ses dents.
– Comment va notre ami ? demanda Bijan Abidar. Il y a
longtemps que je ne l’ai vu. Plus d’un an.
– Très bien, assura Malko. Vous le connaissez depuis
longtemps ?
– Quelques années. Je l’ai rencontré au Portugal. Je
voyageais beaucoup pour trouver des obus de 155. À
l’époque, c’était la guerre contre l’Irak et nous étions sous
embargo. Alors, en dépit de mes amitiés avec le régime du
Chah, on a fait appel à moi.
– Vous avez eu des problèmes en 1979? interrogea Malko,
en se goinfrant éhontément de Beluga.
Bijan Abidar sourit.
– « On » m’a fait dire que je devais payer ma
« contribution religieuse ». Alors, j’ai fait un gros chèque au
nom de l’ayatollah Khomeiny et je n’ai jamais eu de
problèmes. Depuis, j’importe beaucoup de produits très
utiles au pays.
– Vous ne vous occupez pas de nucléaire ?
La bouche pleine de caviar, Bijan Abidar secoua la tête et
finit par dire :
– Non, il ne faut pas y toucher. C’est le domaine des
pasdarans. Tout est entouré du secret le plus absolu.
— Il paraît que vous connaissez Shahin Bakravan, dit
Malko pour changer de sujet.
— Oui. Je l’aime beaucoup, c’est une femme très
courageuse. Et elle n’a pas eu de chance : elle s’était
remariée en 1987 avec un cousin de Manoucher et son mari
a été un des derniers tués de la guerre. Aujourd’hui, elle a
une fille de seize ans, Azar. Vous allez la voir : elle vient
nager ici tous les jours.
– Et Shahin ?
– Elle est à Karaj pour le week-end. Vous la verrez à son
retour.
Un coup de sonnette interrompit leur conversation.
L’Iranien alla ouvrir et revint accompagné d’une ravissante
jeune fille au visage angélique, qui s’empressa d’enlever
son foulard et sa tunique boutonnée jusqu’au cou, révélant
un pull jaune moulant une poitrine aiguë et un jean qui
semblait peint sur elle. Bijan et la jeune fille échangèrent
quelques mots et l’Iranien expliqua :
– C’est Azar. Je lui ai dit que vous connaissiez sa mère.
Azar tendit à Malko une main qui semblait ne pas avoir
d’os, et lui adressa un sourire ingénu.
Nouveau coup de sonnette.
Bijan Abidar sembla surpris. Comme il ne bougeait pas
pour aller ouvrir, la femme qui avait apporté le caviar y alla
à sa place. Elle revint avec une grande et belle femme au
visage sensuel, à la bouche épaisse et au regard assuré. Elle
avait de magnifiques yeux noirs et les paupières soulignées
de bleu. Elle ôta son long tchador noir, apparaissant en jupe
courte et escarpins, puis alla embrasser le maître de maison
qui échangea quelques mots avec elle. Brusquement, Malko
le sentit tendu, contrarié, sans comprendre pourquoi. Les
deux femmes s’embrassèrent et Bijan Abidar présenta à
Malko la nouvelle venue.
– Yasmine Misaq est une vieille amie. Elle passait dans le
quartier et elle est venue dire bonjour.
Inexplicablement, cette visite ne semblait pas lui faire
plaisir. Yasmine Misaq serra longuement la main de Malko.
Tout en elle respirait la sensualité et sa lourde poitrine
contrastait avec celle de la jeune Azar. Cette dernière, qui
s’était éclipsée, réapparut en maillot de bain deux pièces
microscopique qui mettait en valeur des seins d’une fierté
insolente. Elle gagna la piscine et y plongea sans une
éclaboussure.
– Vous avez bien de la chance de vivre en Europe ! soupira
Yasmine Misaq. Ici, nous sommes revenus au Moyen Âge. Si
je rencontre un ami de vingt ans dans la rue, je ne peux ni
lui serrer la main, ni, bien sûr, l’embrasser...
À son tour, elle se servit de Defender. Bijan Abidar avait
perdu tout son entrain. Azar nageait toujours, une brasse
coulée, sans un clapot. La tension était palpable. Bijan et
Yasmine se lancèrent dans une brève conversation en farsi.
Même si Malko n’en comprenait pas le sens, il pouvait
mesurer la tension entre eux. La nuit était tombée et il se
dit qu’il ne fallait pas s’incruster.
— Je pense que je vais vous laisser, suggéra-t-il. On doit
trouver des taxis facilement, par ici.
Yasmine se tourna vers lui.
– Vous habitez où ?
— À l’Esteghlal.
– Je vous y déposerai avec plaisir. Restez donc un peu
avec nous.
Azar émergea de la piscine et s’enroula dans une
serviette. Elle dévora deux toasts de Beluga, en frissonnant
légèrement. La température avait nettement baissé. Elle
lança quelques mots au maître de maison et disparut à
l’intérieur.
Bijan Abidar se leva aussitôt et dit à Malko :
– Je reviens. Azar va prendre un bain chaud et j’ai
quelques coups de fil à donner. Yasmine vous tiendra
compagnie.
Dès qu’il eut disparu, Yasmine Misaq demanda :
— Il y a longtemps que vous connaissez Bijan ?
— Pas vraiment, avoua-t-il. J’ai voulu le voir pour retrouver
Shahin Bakravan. Je connaissais bien son mari.
Il lui expliqua l’histoire et Yasmine Misaq réagit aussitôt.
– J’aime beaucoup Shahin, dit-elle, elle a eu énormément
de malheurs, mais elle va mieux désormais. Elle a trouvé un
appartement à Darakieh dans le même immeuble que moi.
Il bavardèrent de choses et d’autres, puis la conversation
tomba. Yasmine Misaq semblait très nerveuse, fumait sans
arrêt. Elle se versa une nouvelle rasade de Defender «5 ans
d’âge » qu’elle vida d’un trait. Malko glissa un œil vers sa
Breitling.
– Je voudrais dire au revoir à notre hôte, dit-il. Je me
demande si...
Yasmine Misaq l’interrompit en se levant, une lueur bizarre
dans ses grands yeux noirs.
— Venez, dit-elle, on va essayer de le trouver. Il a dû nous
oublier.
Sa voix se forçait à exprimer la gaieté, mais c’était plutôt
un croassement.
Intrigué, Malko la suivit à l’intérieur
Le sol de toutes les pièces était recouvert de magnifiques
tapis, se chevauchant parfois. Partout, des bibelots, des
gravures, des meubles précieux ; tout au fond, Yasmine
Misaq s’arrêta devant une porte entrouverte.
— C’est son bureau, il doit y être, fit-elle d’une voix
légèrement troublée, en s’effaçant.
Malko s’apprêtait à frapper au battant quand, par
l’entrebâillement, il perçut des halètements, des soupirs,
des craquements de bois. Il avança un peu la tête et
découvrit une scène inattendue.
Un homme massif, le pantalon sur les chevilles, agité d’un
mouvement de pendule. De part et d’autre de ses hanches,
deux jambes nues féminines s’accrochaient à ses reins.
Malko reconstitua en une fraction de seconde ce qu’il ne
voyait pas : leur hôte était en train de faire l’amour à une
femme allongée à plat dos sur le bureau, et qui s’accrochait
des deux mains au rebord, pour ne pas être balayée par ses
coups de boutoir.
En reculant, Malko heurta Yasmine Misaq qui dit d’une voix
imperceptible :
– Vous voyez pourquoi il ne revient pas...
Horriblement gêné, Malko battit en retraite, l’Iranienne sur
ses talons. Persuadé qu’elle l’avait sciemment fait faire le
voyeur. Revenue dans le patio, Yasmine Misaq
manifestement contrariée se versa une nouvelle rasade de
Defender, vida son verre d’un coup, alluma une cigarette et
jeta à Malko, folle de rage :
— J’en étais sûre ! Cette petite salope l’a rendu fou...
Dans un pays où on marie les filles à treize ans, Malko ne
voyait pas très bien où était le problème. Mais l’attitude de
la jeune femme l’éclaira.
— Bijan est votre amant ? demanda-t-il.
— Il l’était ! corrigea Yasmine. C’est moi qui lui ai présenté
Shahin. Elle cherchait du travail, car elle a de gros
problèmes d’argent. Bijan l’aide financièrement, depuis
quelque temps. Shahin croit que c’est par bonté, mais c’est
seulement parce qu’il baise sa fille...
— Il ne la viole pas, remarqua Malko.
Yasmine bouillait de haine.
– C’est une petite allumeuse qui a commencé à prendre la
pilule à quatorze ans ! Ça la flatte qu’un homme aussi riche
que Bijan s’intéresse à elle...
Elle écrasa sa cigarette dans le cendrier et griffonna un
numéro sur une carte.
— Voilà mon portable. Appelez-moi.
Visiblement, elle n’avait plus envie de le raccompagner.
Malko se leva et lui baisa la main.
— Ne soyez pas amère, vous êtes une très jolie femme.
— Mais j’ai trente ans de plus que cette petite salope !
siffla l’Iranienne.
Elle venait à peine de claquer la porte que Bijan Abidar
réapparut, suivi d’Azar, rhabillée, arborant toujours la même
expression pleine d’innocence.
– Yasmine est partie ? demanda-t-il.
– Oui, elle était pressée, répondit Malko.
– Finalement, nous allons dîner ici, proposa l’Iranien. je
vous raccompagnerai ensuite, en même temps qu’Azar.
La Lolita s’assit en face de Malko et lui expédia un regard
à foudroyer un ayatollah de taille moyenne. Yasmine Misaq
avait raison. C’était bien une ravissante petite salope.
Le grondement de la circulation était assourdissant. Les
voitures défilaient à jet continu sur le Chamran Expressway.
Malko attendait à l’arrêt du bus, entre deux femmes
« bâchées » et une poignée de gens pauvrement vêtus. La
soirée de la veille lui avait laissé une curieuse impression. À
part le caviar, il n’en sortait rien. Bijan Abidar l’avait
racompagné dans un gros 4 x 4, continuant ensuite avec sa
Lolita.
Le flot des voitures descendant vers le centre lui donnait
le tournis. Pas de Coccinelle verte en vue. Il baissa les yeux
sur sa Breitling. 9 h 20. Si le chevelu à lunettes façon Trotski
ne venait pas, il n’avait pas de plan B, à moins de retourner
au restaurant indien... Enfin, il aperçut une tache verte qui
incurva sa course dans sa direction. La Coccinelle ralentit à
peine et il dut pratiquement sauter à l’intérieur.
— Personne ne vous a suivi ? demanda anxieusement le
chevelu. Je suis en retard, on roule très mal.
— Non, je ne pense pas, dit Malko. Où allons-nous ?
– Rencontrer la personne que vous devez voir, fit le jeune
homme. Il vous attend chez moi.
Il tourna dans Valiasr, en direction du sud. Il était calme
mais jetait de fréquents coups d’œil dans le rétroviseur. Il
quittèrent la grande avenue pour s’enfoncer dans de petites
rues étroites, bordées de boutiques, puis s’arrêtèrent devant
un immeuble moderne, au fond d’un jardin.
— Nous sommes arrivés, annonça le jeune homme.
Sonnez à l’Interphone n°4. C’est au second étage.
Malko descendit, gagna l’immeuble, appuya sur
l’Interphone qui se déclencha aussitôt. À peine sorti de
l’ascenseur au second, il aperçut une porte entrouverte et la
poussa. Pour se trouver nez à nez avec un barbu grisonnant
à la carrure impressionnante, mais au regard rieur. Celui-ci
lui tendit la main :
— Je suis celui que vous êtes venu rencontrer. Asseyez-
vous.
La pièce donnant sur un jardin était dans un désordre
incroyable, avec des photos épinglées aux murs, des objets
entassés partout, une table très haute encombrée. Ils
prirent place dans de vieux fauteuils en cuir tout mous.
— Qui êtes-vous ? demanda Malko.
— Je m’appelle Kaveh Husseini, dit le barbu. Depuis trente
ans, je suis militant ! D’abord du Toudeh 1, au temps du
Chah, puis dans les Moudjahidin Khalq. Sous l’ancien
régime, j’ai été arrêté à plusieurs reprises, emprisonné à
Evin, torturé.
Malko, sur ses gardes, observa :
– Vous n’êtes pas surveillé ? Les Moudjahidin Khalq sont
traqués.
Le gros Iranien eut un rire presque joyeux.
— Mes liens avec eux ne sont connus de personne. J’ai été
très prudent. Je travaille officiellement à l’ambassade
d’Italie, comme traducteur, et j’écris des livres.
— Et le jeune homme qui m’a amené ici ?
– Il croit que vous êtes un trafiquant d’alcool, c’est moins
dangereux.
Tout était relatif...
– C’est vous qui êtes en contact avec Saïd Hajjarian ?
demanda Malko.
– Oui, j’ai eu un contact indirect avec lui récemment. Il a
été éprouvé par sa dernière arrestation et n’a qu’une idée,
quitter le pays pour rejoindre sa femme en Autriche. Il
attend que vous l’aidiez.
Malko sursauta.
– Mais, je n’ai pas le moyen de...
– Nous avons imaginé un plan, annonça l’Iranien avec un
bon sourire. Vous connaissez l’Iran ?
— Un peu.
– Au centre du pays, se trouve un désert, peu habité, le
Dacht-e Sokh. À environ cinq heures au sud de Téhéran par
la route. Nous pouvons exfiltrer facilement Saïd Hajjarian de
la capitale. Il n’y a pas de contrôle aux sorties de Téhéran.
Trop de voitures... Ensuite, il suffit de quitter l’autoroute
Téhéran-Qom-Ispahan et de filer vers l’est pour trouver le
désert.
– Et ensuite ? demanda Malko, ne voyant pas où l’Iranien
voulait en venir.
Kaveh Husseini se pencha vers lui.
– En 1980, les Américains sont arrivés jusque-là en
hélicoptères, pour récupérer les otages de l’ambassade
américaine détenus par les gardiens de la révolution.
L’opération a échoué car elle avait été mal préparée, et il y
avait trop de monde à emmener. Nous n’avons qu’un seul
homme à exfiltrer, Saïd Hajjarian. Je pense qu’aujourd’hui,
ce serait relativement facile de venir en hélicoptère jusque-
là, peut-être à partir de l’Afghanistan. Dans cette zone, il y a
très peu d’habitations.
Malko demeura muet. Mark Hopkins, à Vienne, n’avait
jamais mentionné une opération pareille. Devant son
silence, Kaveh Husseini insista.
– Saïd Hajjarian ne veut pas être utilisé par les Américains
pour se retrouver ensuite à Evin et y être torturé. Il sait tout
sur le programme secret nucléaire de l’Iran. Il connaît aussi
l’infrastructure secrète des pasdarans en Europe et en
Amérique. Les sociétés au travers desquelles ils achètent le
matériel sensible nécessaire à ce programme. Tout cela, il le
dira quand il sera en sécurité, hors du pays.
— Pourrais-je le rencontrer ?
Kaveh Husseini secoua négativement la tête.
– Trop dangereux. Si vous pensez que ce que je vous
demande est impossible, je le lui dirai. Dans le cas contraire,
je vous reverrai pour organiser sa fuite.
— Il faut que je transmette votre proposition, dit Malko.
L’Iranien sourit.
– C’est normal. Voilà ce que je vous propose : lorsque vous
aurez la réponse, allez en fin de journée au Café 78, dans la
rue Adan-Jonoubi. Demandez au barman s’il a vu Hornouz. Il
parle anglais.
– Qui est Hornouz ?
– Il n’existe pas... Nous devons être très prudents, éviter
au maximum les contacts. Je vous recontacterai.
— Vous-même, vous voyez Saïd Hajjarian ?
– Non, ce serait trop dangereux. Je passe par un ami sûr.
Les gens d’Etta’alat ont l’habitude de le voir avec Saïd. Ce
sont de vieux copains.
– Bien, conclut Malko, il faut me donner quelques jours...
– Je comprends, approuva le barbu. C’est difficile, mais
pas impossible. Nous allons nous quitter maintenant. Je
reste ici. Partez à pied pendant un kilomètre et prenez un
taxi.
Dans l’ascenseur, Malko se dit qu’une fois de plus, il était
tombé dans un piège... L’exfiltration ratée des otages
américains avait causé pas mal de morts. Kaveh Husseini
avait beau dire, c’était une opération extrêmement risquée,
qui serait certainement refusée par la CIA. S’il parvenait
tout au moins à communiquer avec le monde extérieur, via
Malcolm Mc Laughlin, l’agent du MI6.
1. Parti communiste iranien.
CHAPITRE VI
Le café Noderi, à l’époque du Chah, avait été un café
littéraire en vogue. Depuis les mollahs, il n’y avait plus de
cafés ni de littérature en Iran, à part le Coran. Le Noderi
était devenu un restaurant renommé pour son bortsch, où
les étudiants de l’université voisine venaient se regarder
dans les yeux sans pouvoir se prendre la main. Servis par
un personnel blasé et négligé, plein de gentillesse.
Malko s’était fait déposer par Chehab un peu plus haut
dans l’avenue Jomhuri Islami, traînant un peu devant les
innombrables boutiques de téléphones portables qui
s’alignaient à perte de vue. Il poussa la porte du Noderi,
inspecta rapidement les deux salles et s’installa dans la
première, aux murs blanc et vert, non loin d’un jeune couple
mort d’amour qui n’osait même pas s’effleurer les mains. Il
posa sur la table, bien en vue, un exemplaire du Kurier de
Vienne, le signe de reconnaissance. Il y avait pas mal
d’étrangers, à cause de la proximité des ambassades de
France, d’Italie et de Grande-Bretagne. Pince-sans-rire, les
Iraniens avaient rebaptisé la rue « Bobby-Sands Street », du
nom de l’indépendantiste irlandais mort dans une prison
britannique, à la suite d’une grève de la faim.
Délicate attention...
Après avoir commandé un bortsch et un kebab, il se mit à
scruter tous les arrivants. Heureusement, l’homme qu’il
cherchait avait une particularité peu courante ici : il était
roux...
Il venait de terminer son bortsch lorsque deux hommes
pénétrèrent dans le restaurant pour s’attabler près d’une
fenêtre. Deux Blancs, en chemise à manches courtes,
cravate, la quarantaine. L’un d’eux était roux comme du
houblon. Le cœur de Malko battit plus vite. Le schéma de
contact se déroulait comme prévu. Un peu plus tard,
l’homme roux inspecta la salle du regard et, croisant celui
de Malko, esquissa l’ombre d’un sourire... Il avait donc
aperçu le signe de reconnaissance. C’était à lui de jouer.
La salle se vidait, les gens allaient travailler. Les deux
Britanniques sortirent à leur tour. Malko, qui avait déjà réglé,
leur emboîta le pas. Ils se dirigèrent, à pied, vers l’est,
flânant devant les vitrines. Malko se rapprocha, arriva à leur
hauteur. Ils admiraient des portables. Soudain, son regard
croisa le reflet de celui de Malcolm Mc Laughlin dans la
vitrine. Le Britannique se retourna. Ses lèvres bougèrent à
peine, mais Malko comprit parfaitement ce qu’il dit :
– Tonight, Club Ararat.
Le téléphone de la chambre grelotta. Ce devait être Ali
Ghoroob. Après le déjeuner, Malko était allé traîner dans le
Bazar, puis avait regagné l’Esteghlal. Il fut surpris en
entendant une voix de femme.
— Haroye Otto Gruber ? C’est Yasmine Misaq. Bijan m’a
donné votre numéro Je voulais vous inviter ce soir à un dîner
chez des amis. Shahin sera là.
— C’est ennuyeux, dit Malko, je dois aller au Club Ararat
avec mon ami Ghoroob.
Yasmine Misaq sembla déçue, mais ajouta aussitôt :
— Je peux vous emmener prendre un verre après le dîner.
C’est à Darband, donc je viendrai vous chercher au club
vers dix heures et demie.
Après avoir raccroché, Malko se dit que l’Iranienne serait
surprise de le voir seul au Club Ararat, mais le contact avec
Malcolm Mc Laughlin était une priorité absolue. Le plan
d’exfiltration de Saïd Hajjarian, proposé par l’ancien militant
du Toudeh, paraissait fou, mais les États-Unis étaient
sûrement prêts à risquer beaucoup pour connaître les
secrets du programme nucléaire iranien. Y compris la peau
d’un contractuel comme Malko.
Il alluma la télé et mit CNN. Jusqu’ici, il n’avait relevé
aucun mouvement suspect autour de lui, mais les Iraniens
étaient chez eux et avaient mille façons de le surveiller... Le
portable sonna et la voix d’Ali Ghoroob claironna :
– Mister Otto, vous allez bien ?
– Oui, assura Malko. Et vous ?
– Je voulais dîner avec vous mais je suis encore à la
factory. Je vais rentrer très tard. Voulez-vous que Chehab
vous emmène dans un bon restaurant ?
— Merci, dit Malko, j’aimerais aller au Club Ararat.
— C’est très bon, là-bas, approuva le marchand de tapis.
Je vous envoie Chehab à huit heures. Si je n’arrive pas trop
tard, je passerai vous voir.
Mako raccrocha, soulagé : Ali Ghoroob venait de lui fournir
l’explication pour Yasmine Misaq qui allait le trouver seul au
Club Ararat.
Un dais jaune devant une grosse villa était le seul point de
repère pour trouver le Club Ararat dans Khalk Street. À
l’intérieur, le décor était suranné, charmant, cela
ressemblait à un club anglais un peu vieillot. La salle à
manger était fermée, on dînait dans un très grand jardin
entouré dé hauts murs.
Quand Malko s’installa, il y avait une demi-douzaine de
tables occupées, dont une par trois hommes et trois
ravissantes brunes. L’homme du milieu était Malcolm Mc
Laughlin. Les femmes ne portaient pas de hijab : on était en
territoire chrétien, même si l’alcool y était interdit. Malko
commanda une salade de concombres et une brochette
d’esturgeon.
Il n’y avait plus qu’à attendre.
Une agréable musique diffusée par des haut-parleurs
donnait presque un air de fête. Malko s’appliqua à ne jamais
regarder la table qui l’intéressait. Il dut patienter presque
une heure avant de voir Malcolm Mc Laughlin se lever et se
diriger vers le club. Quelques minutes plus tard, il en fit
autant, et, à la réception, demanda les toilettes.
Malcolm Mc Laughlin, debout en face d’un urinoir, se
retourna et lui sourit.
– Welcome in Tehran ! dit-il lorsque Malko prit place
devant l’urinoir voisin. Pas de problème jusqu’ici ?
– Non.
– Attention : ils sont très vicieux. Que puis-je faire pour
vous ?
Ils chuchotaient et le Britannique appuya sur la chasse
pour couvrir leurs voix. Malko lui expliqua la demande à
transmettre à Langley : la possibilité d’organiser une
exfiltration en hélico à partir du désert au sud de Téhéran.
– Qu’en pensez-vous ? demanda Malko.
Le Britannique fit la moue.
– C’est audacieux. Très audacieux. J’espère que la
personne à exfiltrer en vaut la peine...
Il laissa sa phrase en suspens, menaçant.
– Vous pouvez participer ? demanda Malko.
Le Britannique secoua lentement la tête.
– No. Sorry. Mais je vais transmettre. Dès ce soir.
– Pas de risque d’interception ?
– Non. Dans trois jours, allez au Friday Bazar. C’est un peu
plus loin sur l’avenue. Une sorte de marché aux puces. Tout
le monde connaît. Cinq cents mètres à pied. Il y a beaucoup
d’expats. Je m’arrangerai pour vous parler. Si je ne suis pas
là, c’est que le projet est refusé. O.K. ? Vous avez d’autres
contacts à Téhéran ?
– Oui, des gens liés à l’ancien régime. Ils ne connaissent
pas ma véritable identité.
Le Britannique eut un sourire ironique.
– Cela vaut mieux. Les partisans du Chah ont presque tous
été retournés par les mollahs. Soyez prudents. Bye now.
Il sortit le premier et Malko attendit un peu.
Yasmine Misaq apparut comme Malko venait de finir son
café. Très maquillée, surtout la grosse bouche rouge, avec
une tenue islamique « améliorée » : foulard multicolore
Hermès, veste boutonnée jusqu’au cou, mais si ajustée
qu’elle soulignait ce qu’elle était censée cacher, pantalon de
soie noir et talons aiguilles.
À peine Malko lui eut-il baisé la main qu’elle se débarrassa
avec une espèce de rage de son foulard et de sa veste,
révélant un haut Gucci aux couleurs agressives, comme
moulé sur sa grosse poitrine, et un pantalon qui semblait
peint sur sa croupe. Elle lança un sourire ravageur à Malko.
– Je me sens mieux ainsi. Je voudrais castrer tous ces
mollahs hypocrites qui se tapent des filles de douze ans...
Malko ne put s’empêcher de sourire devant ces propos
non politiquement corrects.
– Je croyais que le Club Ararat était interdit aux
musulmans.
Yasmine sourit.
– C’est le cerbère de l’entrée qui me vend mon arak. Il ne
veut pas perdre une cliente...
Tout à coup, elle se mit à onduler au rythme de la
musique et soupira.
— Quel dommage qu’on ne puisse pas danser ! Mais un
des garçons nous dénoncerait. Ils sont tous des indicateurs
d’Etta’alat. À propos, où est votre ami ?
Malko lui expliqua l’absence d’Ali Ghoroob.
– Dans ce cas, dit-elle, je prends un café et on y va.
Shahin a hâte de vous voir.
Mostaffa Najar, surnommé dans les années 1980 le
« mollah sanglant » pour sa rage à envoyer au gibet les
ennemis de la révolution islamique, avait été nommé à la
tête de la Division 3 d’Etta’alat, le ministère du
Renseignement, à la suite de l’élection de Mahmoud
Ahmadinedjad, le nouveau président iranien. Mis à l’écart
pendant l’ère Khatami, il était fou de joie de traquer à
nouveau les ennemis de la révolution islamique. Ce qui
l’amenait à rester parfois jusqu’à minuit à son bureau. La
Division 3 était chargée de débusquer les activités des rares
opposants. Beaucoup avaient été liquidés dans les
premières années de la révolution, d’autres croupissaient à
la sinistre prison d’Evin, certains avaient été abattus
sommairement par des bassidjis convenablement guidés.
Les survivants n’étaient guère dangereux, à quelques
exceptions près. En tête de liste, se trouvait Saïd Hajjarian
qui, après avoir appartenu à Etta‘alat, avait perdu la foi
révolutionnaire et menait une lutte sournoise contre le
régime. Grâce à l’habileté des agents d’Etta’alat, sa traîtrise
avait permis de marquer des points contre l’organisation
haïe des Moudjahidin Khalq. Remis en liberté, Saïd Hajjarian
ignorait la façon dont on s’était servi de lui. Mostaffa Najar,
après avoir étudié le dossier de l’affaire Bani Farzaneh, était
persuadé que les Américains, qui étaient derrière les
Moudjahidin Khalq, n’allaient pas rester sur un échec.
Un homme possédant le background de Saïd Hajjarian
était une cible de choix. Donc, aux yeux de Mostaffa Najar,
un appât de choix. Il était certain qu’on allait tenter de
recontacter le dissident. C’était l’occasion de monter un
beau piège. Le chef de la Division 3 se plongea dans le
dossier, étudiant le profil de tous ceux qui gravitaient autour
du suspect. Chaque jour, il recevait de son service une note
de renseignement sur les contacts de celui-ci. Il lut
attentivement celle du jour. Un de ses agents relatait qu’un
intime du suspect, un certain Safir Moffateh, avait rencontré
dans un café un employé à l’ambassade d’Italie, Kaveh
Husseini. Mostaffa Najar tapa ce nom sur son ordinateur et
la fiche s’imprima aussitôt. L’homme avait jadis milité au
Toudeh, le Parti communiste iranien. Il avait été emprisonné
à plusieurs reprises par la Savak, dont Etta’alat occupait
désormais les locaux. Depuis plusieurs années, on ne lui
connaissait aucune activité politique. Mostaffa Najar
souligna quand même son nom de rouge, pour le faire
surveiller. L’expérience lui avait appris que les gens
revenaient souvent à leurs premiers amours. Son espoir
était qu’un autre membre des Moudjahidin Khalq cherche à
nouveau à contacter Saïd Hajjarian. En le torturant
convenablement, on arriverait sûrement à remonter loin
dans leur organisation. La tâche lui avait été assignée par
l’ayatollah Ali Khamenei, le Guide, lorsqu’il l’avait nommé à
ce poste : liquider définitivement ce groupe renégat soutenu
par les Américains.
Ce n’était qu’à travers un travail systématique de
surveillance qu’il y parviendrait. Ce Kaveh Husseini avait
peut-être repris du service. Le Toudeh et le CNRI1 avaient
jadis entretenu de bons rapports.
Il s’immobilisa, le bras traversé d’une violente douleur, et
demeura immobile, le souffle coupé. Des années plus tôt, un
membre des Moudjahidin Khalq avait tiré sur lui, lui
fracassant la clavicule, et la blessure ne s’était jamais
totalement guérie. Il alla ouvrir une petite armoire blindée
et un sortit une brique d’opium et un nécessaire de fumeur.
L’opium était le seul remède qui le soulageait. Celui-là était
particulièrement pur, venant d’Azerbaïdjan.
Il s’allongea sur l’épaisseur de plusieurs tapis superposés
et alluma la petite lampe, bien calé sur un coussin. Il devait
être un des derniers à travailler à cette heure dans
l’immense bâtiment délabré, hérité de la Savak. Installé sur
une colline du quartier Mehran, dans des bâtiments
anonymes au toit de tôle ondulée, il ne se signalait que par
quelques discrets miradors, une interdiction de stationner et
deux énormes portraits de Khomeiny et de Khamenei.
Mostaffa Najar tira longuement sur sa pipe et exhala la
fumée avec volupté. Déjà, son bras lui faisait moins mal. Il
se releva pour griffonner un mot à l’attention du chef de sa
section de recherche, lui demandant de prendre en compte
Kaveh Husseini, l’ancien militant du Toudeh.
Cela ne coûtait pas cher et pouvait rapporter gros.
1. Conseil national de la résistance iranienne.
CHAPITRE VII
Malko avait l’impression d’escalader le mont Blanc. Après
la place Darband, Yasmine Misaq avait continué dans de
petites rues escarpées pour arrêter finalement la BMW au
pied d’une voie si pentue qu’il était obligé de marcher
penché en avant ! La maison où ils se rendaient se trouvait
à l’extrême nord de Téhéran, dans le quartier de Darband,
enchevêtrement d’immeubles modernes et de vieilles
maisons entourées de jardins.
Yasmine Misaq se retourna en riant.
– L’hiver, quand il y a deux mètres de neige, ils ne
peuvent pas sortir de chez eux !
En dépit de ses talons aiguilles, elle grimpait comme un
bouquetin. Elle poussa une porte de bois donnant sur un
jardin en friche qu’ils traversèrent pour atteindre une
terrasse où des gens bavardaient. Il y avait de la musique :
de vieilles chansons françaises. À l’intérieur, une quinzaine
de personnes se pressaient autour d’un bar bien garni :
vodka, whisky Defender, vin rouge, tequila, gin. Les gens
firent à peine attention à eux. Yasmine Misaq embrassa,
serra des mains et entraîna Malko jusqu’au salon voisin,
devant un canapé où était installée une femme élégante,
les cheveux teints en blond, les lèvres gonflées de
collagène, avec de magnifiques yeux verts. Elle portait une
robe de dentelle noire moulante, et des bas assortis.
Yasmine Misaq l’interpella en anglais, se plantant devant
elle.
– Shahin, tu te souviens d’Otto Gruber ?
Shahin Bakravan leva la tête, fixant Malko. Celui-ci fit un
calcul rapide : elle devait frôler les soixante ans, mais
mince, les rides effacées, c’était encore une très jolie
femme. Embarrassé, il lui sourit : il aurait préféré la
rencontrer seule, car elle le connaissait sous son véritable
nom, si elle s’en souvenait encore...
— C’était il y a vingt-six ans..., dit-il. Nous nous sommes
rencontrés chez les Farmayan. Vous étiez avec votre mari,
Manoucher, qui venait d’être nommé responsable de la
Savak.
Elle semblait avoir du mal à se souvenir, puis son visage
s’éclaira enfin et elle répliqua d’une voix lente et musicale :
— Baleh, baleh ! Je me souviens. Mais tant de choses se
sont passées depuis.
En tout cas, le nom de Malko ne semblait pas la troubler.
Elle se leva et ils gagnèrent tous les trois la terrasse où il
faisait presque frais. Ils étaient à plus de 1500 mètres. La
veuve du général Bakravan jeta un regard intrigué à Malko.
— Comment m’avez-vous retrouvée ? À Téhéran, il n’y a
pas d’annuaire téléphonique.
— Par Bijan Abidar, expliqua Malko. Mais, en arrivant à
Téhéran, je savais déjà que vous aviez survécu à tout cela.
— Ah, Bijan ! soupira-t-elle. Il m’a beaucoup aidée. Cela
n’a pas toujours été facile.
— Je pensais que vous aviez fui l’Iran, remarqua Malko.
Shahin Bakravan but une gorgée de son scotch, et
répliqua avec un sourire triste :
– C’était impossible ! Quand ils ont arrêté Manoucher, j’ai
essayé de le sauver. Je n’y suis pas arrivée. Certains
ayatollahs voulaient sa peau. Tout ce qu’on m’a accordé,
c’est de passer la dernière nuit avec lui. Dans sa cellule de
la prison d’Evin. Je n’oublierai jamais. Nous n’avons pas
dormi, nous avons très peu parlé. Chacun dans notre tête,
nous comptions les heures. Je me souviens d’avoir vu le ciel
rosir par la fenêtre de la cellule. Ce fut une aube atroce. Je
suis partie avant qu’ils viennent le chercher et je me suis
réfugiée chez des amis. Après, j’aurais pu quitter l’Iran. Mais
pour aller où ? Je n’avais pas d’argent. Manoucher était un
officier intègre... Pendant des années, j’ai vécu très
difficilement. Puis je me suis remariée avec un cousin de
Manoucher, qui a été tué dans les derniers mois de la
guerre, et il m’a laissé une fille. Et vous, demanda-t-elle,
que faites-vous à Téhéran ?
— Je suis venu acheter des tapis, dit-il sans s’étendre.
Yasmine, qui s’était éclipsée, revint avec une bouteille de
Taittinger Comtes de Champagne et des flûtes.
— Il faut boire à vos retrouvailles !
Ils vidèrent le champagne et continuèrent à bavarder.
Plusieurs fois, Malko surprit le regard de Shahin posé sur lui.
Ils saluèrent la maîtresse de maison, des gens dont il ne
retint pas le nom. Les bouteilles vides s’accumulaient sur le
bar. Yasmine Misaq lança :
– Les gens se reçoivent pour boire et pour oublier !
Ils étaient là depuis une heure quand Shahin Bakravan
regarda sa montre.
– Je crois que je vais rentrer. Je suis un peu fatiguée.
— On te raccompagne, suggéra Yasmine Misaq.
Ils s’éclipsèrent tous les trois à l’anglaise. Le quartier était
absolument désert à cette heure tardive, à part quelques
chiens errants... La vieille BMW se mit à dévaler des rues
étroites et mal éclairées, pour finalement s’arrêter devant
un immeuble moderne, face à un ravin. Ils pénétrèrent dans
un hall de marbre et se serrèrent dans un petit ascenseur
– Vous venez boire un verre ? proposa Shahin.
Elle habitait au quatrième, un appartement avec une vue
magnifique sur la montagne, des meubles modernes et
quelques très beaux tapis. Pendant qu’elle allait chercher de
la glace à la cuisine, Yasmine expliqua à Malko :
– J’habite juste en dessous. Comme je suis divorcée, nous
nous voyons souvent.
Shahin revenait avec une bouteille de Taittinger. Elle mit
de la musique. Les deux femmes alternaient le farsi et
l’anglais. La bouteille de Taittinger Comtes de Champagne
terminée, Shahin Bakravan étouffa un bâillement et
annonça avec un sourire :
– Demain, j’ai un cours d’aérobic très tôt.
Elle embrassa très chastement Malko, après lui avoir
laissé le numéro de son portable, et Yasmine Misaq et lui
repartirent.
Sur le palier, Malko demanda :
– On peut appeler un taxi ?
Yasmine Misaq sourit.
– Je vous raccompagnerai. L’Esteghlal n’est pas très loin.
Venez prendre un dernier verre chez moi.
Visiblement, elle n’avait pas envie de se coucher, bien
qu’il soit près de deux heures du matin. Ils descendirent un
étage. L’appartement était beaucoup plus cosy que celui de
Shahin Bakravan, avec de profonds canapés, des lumières
tamisées, des tapis sur le sol de marbre.
– On continue au champagne ? proposa Yasmine.
Elle était déjà partie dans la cuisine d’où elle revint avec
une nouvelle bouteille de champagne : du Taittinger Comtes
de Champagne Rosé Millésimé 1999 qu’elle tendit à Malko
pour qu’il l’ouvre. Ils trinquèrent, puis leurs regards se
croisèrent. Celui de l’Iranienne était gourmand, rieur,
sensuel. Un peu penchée en avant, comme pour offrir sa
magnifique poitrine, elle demanda :
— Je peux vous poser une question personnelle ?
– Bien sûr.
– Shahin m’a dit que lorsqu’elle vous a connu, vous
portiez un autre nom. Linge. Malko Linge. Que vous étiez un
aristocrate autrichien. C’est vrai ?
Malko sentit un picotement désagréable courir sur le
dessus de ses mains. Il fallait répondre vite.
– Oui, dit-il, c’est exact.
Il était en train de jouer sa vie à la roulette russe...
Yasmine Misaq continua d’un ton léger :
– Shahin m’a dit aussi qu’à l’époque, vous étiez un espion.
D’ailleurs, son mari ne voyait que des espions, puisqu’il en
était un lui-même.
Malko demeura muet devant cette question directe.
Yasmine Misaq se pencha encore un peu et il crut qu’elle
voulait lui poser une autre question. Mais ses épaisses
lèvres rouges se posèrent sur sa bouche, avec douceur
d’abord, puis violence, le rejetant en arrière sur le profond
canapé. Écrasée contre lui, elle lui donna un baiser
interminable, puis se redressa, les yeux brillants, le souffle
court. Le visage toujours à quelques centimètres du sien.
– J’avais envie de ça depuis que je vous ai rencontré chez
Bijan, dit-elle. Je n’ai jamais vu des yeux comme les vôtres.
Ils étaient à présent allongés face à face, dans les
profonds coussins. Yasmine se colla à lui de toute sa taille et
ils échangèrent un autre interminable baiser. Le bassin de la
jeune femme ondulait contre lui. Sentant qu’il commençait à
avoir envie d’elle, Yasmine glissa doucement jusqu’au sol et
se retrouva à genoux devant le canapé. En quelques gestes
hâtifs, elle le libéra et il sentit une bouche chaude se
refermer sur lui.
Entre le Taittinger et cette somptueuse fellation, il en
oublia l’angoisse de sa double identité et se prépara à jouir
dans cette bouche accueillante.
Yasmine ne l’entendait pas de cette oreille. Quand elle le
sentit au bord du plaisir, elle s’interrompit, restant dans la
même position, et fixa Malko.
– Venez en moi.
Elle passa une main derrière son dos et Malko entendit le
léger crissement d’un Zip. Elle attendait, agenouillée contre
le canapé, le torse plaqué sur les coussins. Il vint derrière
elle, découvrant que le pantalon de soie noir s’ouvrait
derrière jusqu’à l’entrejambe et que Yasmine ne portait pas
de culotte. Il n’eut qu’à faire un peu glisser la soie sur ses
hanches pour dégager une croupe ronde et ferme.
Lorsqu’il s’enfonça en elle, Yasmine crispa ses ongles sur
les coussins. Il la prit avec lenteur, méthodiquement, lui
arrachant des gémissement de plus en plus forts, jusqu’ à
ce qu’elle crie.
– I am coming !
Il se vida au fond de son ventre tandis que le corps de
Yasmine était secoué d’un long sursaut, demeura un
moment enfoui en elle, puis se redressa.
Yasmine Misaq se retourna, fixant le sexe encore dressé,
l’air gourmand... Malko ne put s’empêcher de demander :
– Vous croyez vraiment que je suis un espion ?
Elle lui jeta un regard amusé.
– Bien sûr. Quand on l’est, c’est pour la vie. Mais vous
n’avez rien à craindre de moi ni de Shahin. Ni même de
Bijan, qui a dû payer une fortune pour ne pas se retrouver à
Evin en 1979. Si vous avez besoin de quelque chose, nous
vous aiderons.
– Merci, dit Malko, soucieux de ne pas faire courir des
risques à des gens comme Yasmine.
Dix minutes plus tard, elle le déposait devant l’ex-Hilton. À
cause du portier, elle ne l’embrassa pas, mais referma ses
doigts sur son ventre.
– À bientôt.
Malko eut du mal à s’endormir. Involontairement, il avait
armé une machine infernale. Désormais, plusieurs
personnes savaient qui il était vraiment. L’expérience lui
avait appris qu’un secret partagé ne reste pas longtemps un
secret... Il aurait peut-être besoin d’alliés. Si la CIA acceptait
le plan transmis par l’intermédiaire du MI6.
Une grande carte de l’Iran englobant les pays limitrophes,
Irak, Turquie, Russie, Afghanistan et Pakistan, occupait un
mur entier de la salle de conférences de la Division des
Opérations. En plus de Ted Boteler, de deux analystes, d’un
ancien fîeld officer de l’Agence ayant travaillé au Kurdistan,
il y avait un colonel représentant le Pentagone et un contre-
amiral de l’US Navy. Le directeur de la DDO prit une
baguette et la pointa au milieu d’un cercle dessiné en rouge
au sud-est de Téhéran. Il annonça :
– Gentlemen, je vous ai convoqués aujourd’hui afin
d’organiser une opération extrêmement sensible, à la
demande de la Maison Blanche. L’Agence en est le maître
d’œuvre, mais l’opérateur en sera l’Army ou la Navy. Il s’agit
d’un executive order signé par le Président et j’ai décidé que
le nom de code de cette opération serait « Sunflower ». Tout
ce qui se rapporte à elle est couvert par le secret le plus
absolu.
– De quoi s’agit-il ? demanda le colonel du Pentagone.
– De l’exfiltration de deux personnes qui se trouvent en ce
moment à Téhéran. Elles sont capables de gagner par leurs
propres moyens la zone que j’ai délimitée sur cette carte,
qui ne devra pas être éloignée de Téhéran de plus de quatre
cents kilomètres. C’est à nous de fixer un point de rendez-
vous précis où un hélicoptère pourra se poser. Nous avons
étudié des centaines de photos satellite de la région, un
désert assez peu peuplé et ne comportant aucune
installation militaire majeure. Pour ma part, je ne vois que
deux possibilités d’accès : soit par l’Afghanistan à l’est, soit
par le Sud, à partir d’un porte-hélicoptères de la VIe Flotte
croisant en vue des côtes iraniennes.
Un silence de plomb régna quelques instants dans la
pièce. Penchés sur leurs cartes, les deux militaires
étudiaient le problème. Le colonel du Pentagone prit le
premier la parole.
– L’accès par l’Afghanistan me semble impossible, dit-il.
Nos hélicoptères se trouvent au sud, dans la région de
Kandahar. Leur acheminement à proximité de la frontière
iranienne ne passerait pas inaperçu et, de plus, la distance
jusqu’à la zone que vous avez choisie est trop importante.
– Bien, admit Ted Boteler. Qu’en dit la Navy ?
Le contre-amiral ne débordait visiblement pas
d’enthousiasme.
– Nous avons plusieurs bâtiments en opération sur la
zone, reconnut-il, à quelques dizaines de milles des côtes
iraniennes. Théoriquement, l’opération est donc possible,
mais elle soulève d’énormes problèmes. D’après votre carte,
la distance à parcourir pour parvenir au point de rencontre
est de l’ordre de sept cents kilomètres. L’US Marine Corps
dispose de deux types d’appareils. Des Sikorsky Super-
Stallion CH-53 de vingt tonnes. Leur autonomie est de 540
miles et leur vitesse de croisière de 278 km/h. Et des
Sikorsky S.70 Blackhawk, de onze tonnes, qui ont une
autonomie de 363 miles seulement. Donc, quel que soit le
type d’appareil choisi, il faudra prévoir un ravitaillement.
Comme ces appareils opéreront au-dessus d’un territoire
hostile, ils devront emporter leur propre réserve de
carburant...
– C’est possible ? demanda Ted Boteler.
– Oui, mais cela compliquera l’opération. À propos, quand
cette exfiltration est-elle prévue ?
– Vous devez être prêts dans huit jours, dix au plus tard,
mais je ne maîtrise pas le timing qui sera donné de Téhéran.
Le contre-amiral eut un haut-le-corps.
– Dix jours ! Mais c’est de la folie.
– Nous n’avons pas le choix, trancha le patron de la
Division des Opérations. Je sais que je vous demande
beaucoup. Ah, autre chose : je pense que cette opération
devra être menée de nuit. D’autres questions ?
– Il faut impérativement prévoir un moyen de
communication sécurisé entre le PC opérationnel et les
personnes à exfiltrer.
— J’y veillerai, assura Ted Boteler. Nous utiliserons des
Thuraya1 sécurisés.
Le contre-amiral semblait accablé. Voyant que la séance
allait être levée, il lança :
– Nos appareils vont survoler pendant plusieurs heures un
territoire hostile. Les Iraniens possèdent un réseau radar,
des systèmes de détection électronique, une défense
aérienne. C’est du suicide.
– C’est une mission extrêmement risquée, reconnut Ted
Boteler, mais il s’agit de la sécurité nationale.
Il se leva, signifiant la fin du meeting. Revenu dans son
bureau, il se détendit. S’il n’avait pas eu le feu vert de la
Maison Blanche, jamais ses interlocuteurs n’auraient
accepté de participer à cette exfiltration. Il se rassura en se
disant que les militaires commençaient toujours par
prétendre que les choses étaient impossibles. Désormais,
l’opération « Sunflower » était lancée et plus rien ne
l’arrêterait.
Sur un téléphone sécurisé, il appela le représentant du
MI6 à Washington, Jack Petticoat, qui était en contact avec
la station du MI6 à Téhéran. Un senior officer qui connaissait
le Moyen-Orient comme sa poche.
– Jack, dit-il, transmettez notre réponse : le principe de
l’opération est acquis. Dans une semaine, nous aurons le
modus operandi.
Lorsqu’il raccrocha, il se dit qu’il avait brûlé ses vaisseaux.
Désormais Malko Linge allait baser son action sur une
exfiltration. On ne pouvait plus lui faire faux bond.
Malko se fit déposer par Chehab devant le Friday Bazar,
une sorte de foire aux puces dans l’avenue Hamidajeri qui
s’étalait sur trois étages, chaque vendredi. Beaucoup
d’étrangers la fréquentaient car les prix y étaient nettement
plus raisonnables que chez les antiquaires. Et on y trouvait
parfois des objets d’une autre époque.
Depuis deux jours, il était dans la peau d’un marchand de
tapis. Ali Ghoroob l’avait emmené en voir des centaines. Ils
ne se quittaient plus. Il n’avait pas rappelé Yasmine. Trop
tendu par l’attente. Peu à peu, il reprenait ses marques à
Téhéran. La ville s’était étendue. Les immeubles avaient
poussé comme des champignons, mais, fondamentalement,
c’était la même cité avec en plus la chape de tristesse. Pas
d’endroits gais, pas de couples enlacés. Dans les lieux
publics, les jeunes gens se tenaient à distance, comme de
sages petits vieillards... Les rares cafés minuscules de la
ville recueillaient quelques intellectuels apeurés. Les gens
avaient peur. Même si parfois, au détour d’un tchador, on
devinait un visage maquillé, un regard provocant ou un
escarpin séducteur. Mais tout était dissimulé sous cette
grisaille religieuse, ces slogans, et les médias étaient aux
ordres. Les Iraniens n’avaient comme moyens d’information
indépendants que les satellites, en principe interdits, mais
tolérés.
Beaucoup regardaient Télé Farda, la chaîne créée par la
diaspora iranienne qui, à partir de la Californie, les exhortait
à une résistance impossible, en leur parlant d’un monde
qu’ils n’avaient pas connu. Pour plus de la moitié de la
population, la dynastie Pahlavi, c’était de l’histoire ancienne.
Rien de concret. On vivait un peu comme dans un pays
occupé, avec les multiples combines du marché noir, du
trafic d’alcool, et la peur des descentes des pasdarans ou
des bassidjis.
L’ordre islamique régnait en surface mais les gens avaient
une soif inextinguible de liberté. Coupé du monde, l’Iran
fermentait, sans radio, sans journaux, à des années-lumière
de la civilisation occidentale.
Malko s’engagea dans la rampe menant au premier étage
du Friday Bazar, débouchant sur un bric-à-brac incroyable.
Un monde fou et pas mal d’étrangers. Il commença à
arpenter les allées encombrées. On venait ici en famille. Il
monta ensuite au second, l’étage des vêtements. Une vraie
friperie. Les Iraniens marchandaient férocement à voix
basse, dans une odeur de poussière.
L’anxiété lui serrait la gorge. Si l’agent du MI6 ne se
montrait pas, c’était la fin de sa mission. Il n’aurait plus qu’à
reprendre l’avion. Sans aide extérieure, il n’exfiltrerait
jamais Saïd Hajjarian.
Il monta au troisième étage utilisé comme parking, et
redescendit au deuxième. Il s’imagina annonçant la
mauvaise nouvelle à Kaveh Husseini. Tant de risques pour
rien, mais il ne maîtrisait pas ce genre d’opération...
Soudain, en levant la tête, il aperçut toute une famille qui
montait la rampe : le père, la mère, une grande blonde
efflanquée accompagnée de trois petites filles plus
anglaises que nature.
Malcolm Mc Laughlin.
La famille s’engagea dans une des allées où on vendait de
vieux vêtements. La foule était si compacte que Malko eut
du mal à les rejoindre. Pendant que sa femme négociait une
nappe, Malcolm Mc Laughlin glissa très vite à Malko :
— L’opération est acceptée. Rendez-vous ici dans une
semaine pour les modalités.
Il s’était déjà retourné.
Malko sentit un petit picotement d’excitation ramper le
long de sa colonne vertébrale. Cette brève rencontre était
un feu vert.
La CIA avait accepté de monter une des plus audacieuses
opérations d’exfiltration jamais organisées : aller chercher
un agent et sa source au beau milieu d’un pays hostile.
Avec 50 % de chances de réussite.
Malko préférait ne pas penser aux autres 50 %.
1. Téléphone satellitaire.
CHAPITRE VIII
Malko poussa la porte du Café 78, le cœur battant. Le
local était minuscule, plutôt triste avec ses murs marron,
deux banquettes et une douzaine de tables, presque toutes
occupées. Derrière le bar s’affairait un jeune barbu, affublé
d’un catogan.
Une jeune femme, la tête couverte d’un foulard
multicolore, était seule à une table, l’oreille collée à son
portable. Il s’approcha du barman et demanda :
– Avez-vous vu Hornouz ?
– Non, fit l’autre.
– Je vais l’attendre, dit Malko.
Le barbu l’installa à une table, précisant aussitôt :
– Nous ne servons pas de café... Le gouvernement nous
l’interdit, pour nous ennuyer.
Malko commanda un thé. Autour de lui, beaucoup de
jeunes, des couples visiblement amoureux, mais se tenant à
distance, comme séparés par une glace invisible. Le Café 78
était un point de rencontre pour les étudiants, tous hostiles
au régime. À côté de lui, un étudiant lisait un livre en buvant
une Efez, bière turque sans alcool. Un fond musical tentait
en vain d’égayer l’atmosphère. Chaque fois que la porte
s’ouvrait, il dévisageait les nouveaux venus... Au bout d’une
heure, il baissa les yeux sur sa Breitling. Sept heures. Il allait
se lever quand il vit deux filles entrer dans le café. La
première était Azar, la fille de Shahin Bakravan, l’autre une
brune au nez imposant. Azar l’avait vu aussi et, laissant sa
copine, elle marcha droit sur lui, prenant place à sa table.
— Good evening, dit-elle d’une voix chantante, je ne
pensais pas vous rencontrer ici, il n’y a que des habitués,
des jeunes de l’université. Qui vous a indiqué cet endroit ?
– Un ami, sourit Malko.
Embarrassé. Ce n’était quand même pas Azar son
contact ? Il n’osait pas l’inviter et c’est elle qui le mit à
l’aise, en demandant :
– Vous avez une voiture ?
– Oui.
— Vous retournez à votre hôtel ensuite ?
— Oui, je pense.
– Vous pourriez me déposer chez ma mère ?
– Bien sûr, accepta Malko. Je vais bientôt partir.
Elle rejoignit sa copine, puis un groupe d’amis. Malko
n’avait plus de raison d’attendre. Comme lors de son
premier rendez-vous, on avait dû simplement l’observer. Les
Moudjahidin du Peuple étaient très prudents. Cela valait
mieux avec ce qui se préparait. Il laissa un paquet de billets
verts de 10 000 rials sur la table et fit signe à Azar qui se
leva aussitôt. Le barbu du bar le salua avec encore plus de
chaleur. Azar était sans doute la plus belle fille de ce café...
Chehab leur ouvrit la portière de la 405 et elle donna
l’adresse de sa mère, avant de se glisser près de Malko. Elle
ignorait visiblement qu’il l’avait surprise avec Bijan Abidar.
— Maman était très contente de vous revoir, dit-elle,
tandis qu’ils s’engluaient dans l’infernale circulation.
– Moi aussi. Vous ne souffrez pas trop des interdits
religieux ?
Le regard d’Azar se teinta d’ironie.
— Oh, on se débrouille... Bien sûr, à l’extérieur, il faut faire
semblant, mais chez soi, on fait ce qu’on veut. Finalement,
on ne vit pas trop mal. Vous avez vu ma copine, au café,
tout à l’heure, la fille au grand nez ?
— Oui.
– Elle était contente parce qu’elle a convaincu son copain
de faire un sighem pour le week-end.
– Qu’est-ce que c’est ?
Azar sourit.
— Une particularité de la religion chiite. Un mariage
provisoire. Il suffit d’aller voir un mollah, de lui donner 500
tomans1 et il vous déclare mariés pour la durée que vous
voulez... De un jour à dix ans ! Avec le papier, on peut aller
à l’hôtel avec un homme. Les pasdarans ne peuvent rien
dire... On va acheter des préservatifs dans une pharmacie et
on est tranquilles.
Malko, bouche bée, se dit que les Iraniens, en plus du
caviar et des tapis, avaient inventé le CDD sexuel.
– On en profite beaucoup ?
– Oui, heureusement. Sinon, on deviendrait fous. On
étouffe, il faut sans cesse lutter, mais nous avons appris
toutes les astuces, regardez.
Elle lui tendit son téléphone portable. Il l’ouvrit et aussitôt
apparut une photo d’Azar, en bikini, dans une pose
particulièrement provocante. Inscrit dessous, son numéro de
portable, commençant par 912.
— Comme ça, commenta-t-elle, quand on veut draguer un
garçon, il suffit de lui prêter son portable....
Il le lui rendit. Son air innocent cachait beaucoup de
ressources...
Ils venaient de sortir du Chamran Expressway et
montaient vers le quartier de Darakieh. Ils étaient presque
arrivés. La 405 cahotait dans Shahid Baheshti Street, petite
voie coincée entre la montagne et un ravin. Elle s’arrêta en
face du numéro 24. Azar se tourna vers Malko et lui lança
avant de descendre :
— À bientôt.
Pendant le reste du trajet, Malko ne pensa qu’à cette
sulfureuse Lolita. Visiblement, ce n’était pas une grenouille
de mosquée.
En traversant le hall de l’Esteghlal, il balaya du regard la
douzaine d’hommes qui attendaient sur la banquette en
face de la réception. Aucun ne se leva pour le suivre. Il était
encore obligé de patienter.
Saïd Hajjarian, après avoir mangé quelques dattes et des
pistaches fraîches – c’était la saison -, buvait son thé en
tirant sur son narghileh où grésillaient quelques boulettes
d’opium. Une drogue heureusement bon marché qui calmait
sa tristesse et son mal de dents chronique. Il se sentait
vieux et fatigué, sans avenir. Au moment où il avait été
écarté des Services, il avait végété. Certes, il n’était pas
dans la misère, possédant dans le sud de Téhéran des terres
à maïs qui lui rapportaient largement de quoi vivre.
D’ailleurs, il avait peu de besoins. Il sortait peu, ne lisait
presque plus — on ne trouvait plus de livres à Téhéran -,
n’allait jamais au cinéma. Il rêvait de quitter l’Iran pour
retrouver sa femme à Vienne. Jusqu’à une date récente,
c’était un rêve impossible. Ses anciens amis ne le
laisseraient jamais partir. D’autres, avant lui, avaient essayé
et fini suicidés ou tués dans un accident. Renversés par une
moto conduite par un bassidji payé par le régime. Saïd
Hajjarian connaissait trop de secrets sur les premières
années de la révolution, sans compter ce qu’il apprenait
tous les jours, grâce à ses amis.
Il tira un peu sur son narghileh. L’opium calmait ses
douleurs dentaires et le plongeait dans une sorte de
béatitude. Il se remit à penser à ce que son vieil ami Safir
Moffateh lui faisait miroiter, en échange des informations
qu’il détenait sur le programme nucléaire secret. Les
Américains seraient prêts à l’exfiltrer d’Iran. Il était lié
depuis des années avec ceux qui travaillaient à la « bombe
chiite ». Le seul point qui le gênait, c’était les contacts de
son ami avec les Moudjahidin du Peuple, des gens qu’il
méprisait. Heureusement, l’affaire était tombée à l’eau. Le
contact de Safir Moffateh n’avait plus jamais donné signe de
vie. Saïd Hajjarian avait été arrêté par des agents très polis
du ministère du Renseignement, venus le chercher dans une
Mercedes banalisée. On lui avait expliqué qu’il était en état
d’arrestation « pour sa propre sécurité » et on lui avait
confisqué son passeport. Pendant une semaine, il était resté
dans une safe house sous la garde d’agents beaucoup plus
jeunes que lui. Il n’avait pas été maltraité, ni même
interrogé. Simplement, on lui avait un jour rendu son
passeport et on l’avait raccompagné chez lui.
Safir Moffateh n’avait plus parlé de rien et Saïd Hajjarian
était retombé dans la routine : le vendredi il allait escalader
la montagne et prendre un kebab dans une des guinguettes
du quartier Darakieh, non loin d’Evin.
Le coup de sonnette le fit sursauter. Il n’attendait
personne. C’était Safir Moffateh, toujours aussi exubérant. Il
le serra dans ses bras et les deux hommes s’installèrent
autour du narghileh. Le nouveau venu attendit d’avoir tiré
quelques bouffées de la pipe à eau, pour dire d’un air
mystérieux :
— J’ai du nouveau !
– Ton ami a réapparu ?
— Non. Un autre. Cette fois, c’est sérieux. Mes amis de
l’extérieur ont convaincu les Américains d’envoyer
quelqu’un ici. Un espion. (Il baissa la voix.) Il est à Téhéran !
Saïd Hajjarian en resta muet. Un espion américain à
Téhéran ! Il n’y avait pas d’ambassade et il savait par ses
amis travaillant toujours dans les Services que les
Américains se risquaient très peu dans le pays. Trop
dangereux.
La douleur de sa dent commençait à s’atténuer et il se
sentait de meilleure humeur.
— C’est une blague ? demanda-t-il.
– Non, non, assura Safir Moffateh. Il y a un contact avec
lui, par un de mes amis, un type sûr, un ancien du Toudeh. Il
est venu organiser ta sortie d’Iran.
– Comment ? demanda Saïd Hajjarian, sceptique.
– Tu partiras en hélicoptère.
– En hélicoptère !
Saïd Hajjarian ne posa pas de question. Il n’était pas
surveillé en permanence, mais il ne voyait pas comment
sortir d’Iran en hélicoptère. Safir avait toujours été un
exalté. Mais, après tout, on pouvait rêver.
– Très bien, conclut-il. On verra !
Malko avait mal dormi, guettant le moindre bruit. Il avait
observé ses voisins dans la breakfast room. Aucun contact.
Il décida de retourner en fin de journée au Café 78. À peine
remonté dans sa chambre, son téléphone sonna. C’était
Yasmine Misaq, qu’il n’avait pas revue depuis leur soirée.
– Je voudrais vous emmener à mon cours d’aérobic,
annonça-t-elle. Des amies à moi voudraient vous rencontrer.
Malko avait autant envie d’aller contempler des bonnes
femmes sautillant en cadence que de se pendre, mais il
accepta. Cela meublerait quelques heures.
– Dites à votre chauffeur de prendre l’avenue Gandhi et
ensuite la rue n°5. Et, dans cette rue, c’est au numéro 5. Un
petit immeuble avec une cour devant. Dans une heure.
Il raccrocha. Finalement, la sensation d’être coupé du
monde était oppressante. Il ne pouvait téléphoner à
personne du monde extérieur, n’étant pas lui-même
puisqu’il était Otto Gruber.
Une demi-heure plus tard, Chehab arrêta la 405 devant un
bâtiment blanc, à la cour encombrée de véhicules. Au
moment où Malko descendait de la Peugeot, une voiture
passa, roulant à faible allure. Son pouls fit un bond. C’était
une Coccinelle verte qui alla se garer un peu plus loin.
Ysamine descendait déjà le perron à sa rencontre,
visiblement ravie, les cheveux dissimulés sous un foulard
Hermès.
– Mon amie Jaleh adore les étrangers, expliqua-t-elle. Elle
veut vous inviter à dîner chez elle. Et vous montrer ce
qu’elle fait ici.
– Quoi donc ?
– Elle apprend l’aérobic à des trisomiques.
Éberlué, Malko la suivit, découvrant une sorte de piste
entourée de rangées de chaises. À gauche, les hommes, à
droite, les femmes. Un piano, une sono, des cameramen et
des gens debout un peu partout. Malko s’assit et le
spectacle commença.
Effroyable !
Sous la direction d’une petite femme en noir, laide comme
les sept péchés capitaux, une douzaine de malheureux
trisomiques s’essayaient à l’aérobic avec une maladresse
pathétique. Face à Malko, s’agitait un personnage de
cauchemar. Le crâne rasé, les oreilles enfoncées dans le
crâne comme au marteau, vaguement albinos, la lippe
pendante et la bouche entrouverte, il sautillait lourdement
en poussant de petits grognements de satisfaction, avec
des grâces d’ours brun. Les autres ne valaient guère mieux.
Yasmine Misaq, assise de l’autre côté, avec les femmes, jeta
un regard complice à Malko.
Celui-ci se demanda pourquoi elle l’avait convié à cet
étrange ballet. À moins qu’elle ne fasse partie du réseau de
Kaveh Husseini... Il se leva. Il devait coûte que coûte
retrouver l’homme à la Coccinelle verte. Et soudain, en
balayant la salle du regard, il l’aperçut, debout dans la foule.
Ils échangèrent un bref regard et le jeune homme recula, se
dirigeant vers la sortie.
Malko tourna la tête. Yasmine Misaq bavardait avec des
copines. Il fila à son tour vers la sortie, dégringola le perron
et aperçut le jeune homme sur le trottoir. Il le rejoignit en
deux enjambées et demanda :
– Comment êtes-vous là ?
— J’étais dans le parking de l’Esteghlal. J’attendais que
vous sortiez. Je vous ai suivi.
Donc, Yasmine Misaq n’était pas dans le coup.
— Vous avez un message à transmettre ? reprit le jeune
homme.
— Oui, confirma Malko. Dites à Kaveh que mes amis
acceptent d’exfiltrer son ami.
Apparemment, tout avait été prévu car le jeune homme
répondit immédiatement :
– Rendez-vous demain au Bazar. À l’entrée nord, il y a un
restaurant, le Shamshuri. Déjeunez-y et ensuite allez dans
le souk des bijoux. Regardez attentivement l’intérieur des
boutiques. Au revoir.
Il marchait déjà vers sa voiture. Il était temps : en
revenant dans la salle, il se heurta presque à Yasmine Misaq
qui dévalait le perron. Le visage de l’Iranienne s’éclaira.
— Ah ! J’avais peur que vous soyez parti ! Vous avez aimé
le spectacle ?
— J’ai adoré ! prétendit Malko avec une sincérité digne
d’éloge.
Il la suivit à l’intérieur. La « maîtresse de ballet » vint
aussitôt vers lui et s’excusa avec un sourire.
– Je ne peux pas vous serrer la main en public.
Elle avait remisé ses monstres et semblait très désireuse
d’entamer la conversation. Malko accompagna les deux
femmes dans un bureau transformé en salon de thé.
Yasmine Misaq, très fière d’avoir amené Malko, précisa :
– Le mari de Jaleh est un général des pasdarans. Elle va
organiser un dîner pour vous.
Malko sourit intérieurement. Avec ce genre de dîner, sa
couverture allait se transformer en couette...
Après une tasse de thé et quelques biscuits, il prit congé,
prétextant un rendez-vous. En réalité, il devait seulement
déjeuner avec Ali Ghoroob. Sinon, il n’avait rien à faire
jusqu’au lendemain et son mystérieux rendez-vous au
Bazar, dans le souk des bijoux. Avec, très probablement,
Kaveh Husseini.
Pendant qu’il descendait vers le centre, il testa sa
fabuleuse mémoire, composant sur son portable le numéro
aperçu fugitivement sur l’écran du portable d’Azar, la Lolita,
maîtresse de Bijan Abidar.
Sa mémoire fonctionnait toujours bien, une voix de
femme répondit aussitôt.
– Baleh.
– C’est moi, Otto Gruber, annonça Malko. Vous allez bien
depuis hier soir ?
— Oui, ma mère n’est pas là. Partie à Karaj, chez des
amis, pour deux jours. Qu’est-ce que vous faites ?
– Je vais voir des tapis, répondit Malko, sans mentir. C’est
mon métier d’en acheter.
– Et ce soir ?
– Rien de spécial.
— Je vais essayer d’organiser une soirée à la maison, dit
aussitôt Azar. Je vous rappelle au numéro qui s’affiche.
Malko raccrocha, ravi. Avec son visage d’ange au regard
timide, Azar était extrêmement excitante. Une soirée en sa
compagnie était plutôt une perspective agréable...
Évidemment, si Yasmine Misaq l’apprenait, elle lui
arracherait les yeux. Mais il fallait profiter de toutes les
petites joies de la vie. À chaque instant, sa couverture
pouvait se déchirer ! Et il n’avait même pas entamé la
partie la plus dangereuse de sa mission : l’exfiltration de
Saïd Hajjarian.
Ce qui posait des problèmes énormes. Il avait hâte de
revoir Malcolm Mc Laughlin, au rendez-vous fixé le vendredi
suivant. L’agent du MI6 était son seul contact avec sa base.
Le déjeuner avec Ali Ghoroob, suivi d’une plongée dans la
poussière de centaines de tapis, s’était passé sans surprise.
Heureusement, le négociant iranien était très pris, ce qui
laissait une grande liberté à Malko. Celui-ci, une fois de plus,
n’avait plus rien à faire.
— Je remonte à l’hôtel, dit-il à Chehab.
Son portable sonna au milieu de Chamran Expressway.
– Otto, fit la voix faussement enfantine d’Azar, je ne vais
pas pouvoir dîner avec vous ce soir. Je suis invitée chez un
ami.
– Bijan ? ne put s’empêcher de répliquer Malko, frustré.
— Comment le savez-vous ? demanda Azar sans
dissimuler sa surprise.
– Une intuition, prétendit Malko. C’est dommage pour ce
soir.
Après avoir raccroché, il se demanda s’il allait appeler
Yasmine Misaq. Finalement, non. Si elle appelait, tant mieux.
Sinon, il dînerait seul.
Ted Boteler était arrivé à sept heures du matin à Langley
pour une réunion d’étape de l’opération « Sunflower »,
décidée la veille à la demande du général de l’USMC Robert
Stanton, désormais chargé du projet. Ce dernier, qui
mesurait un mètre trente au garrot, les cheveux gris en
brosse, trapu, semblait toujours prêt à prendre un blockhaus
d’assaut. Il était arrivé avec le colonel Ed Buster, son
adjoint, et un lieutenant de vaisseau, pilote d’hélicoptères,
qui allait être le chef de mission de « Sunflower ».
Les quatre hommes venaient d’avaler le rituel café tiède.
Le but de cette réunion était de comparer les grandes lignes
de ce qu’avaient mis au point les militaires avec les
exigences de l’Agence. Ted Boteler adressa un sourire
presque gracieux au général des Marines.
— Général, merci de votre célérité. Je sais que je vous
demande quelque chose de très difficile.
Le général Robert Stanton, aussi souriant qu’un
bouledogue en pleine rage de dents, laissa tomber d’une
voix cassante :
– Sir, avant d’exposer notre plan, je dois vous dire que
nous avons procédé à une évaluation de cette mission,
comme nous le faisons toujours. Dans le cas de figure le
plus favorable, nous sommes parvenus à une chance de
réussite de 37 %.
– C’est faible ? interrogea Ted Boteler.
– Très faible, souligna le général. Normalement, nous ne
lançons une opération qu’avec 95 à 98 % de chances de
réussite. Je tenais à vous avertir.
Un ange traversa la pièce et alla s’écraser contre la baie
vitrée donnant sur le Potomac.
Le directeur des Opérations de la CIA eut un geste
fataliste. Dans ses opérations à lui, il n’avait jamais un tel
pourcentage, mais il devait ménager son interlocuteur.
– Général, je sais que ce sont vos hommes qui vont
risquer leur vie et je prie Dieu pour que tout se passe bien.
Quel est votre plan ?
Le général Stanton ouvrit son dossier et y prit une carte
qu’il déploya sur la table, et qui englobait toute la région du
sud de Téhéran, jusqu’à l’océan Indien.
– Nous allons opérer à partir du porte-hélicoptères Bataan,
annonça-t-il. Il appartient à la Ve Flotte dont le Joint
Command se trouve à Djibouti. Ce navire fait partie d’une
task force répartie sur plusieurs unités et comprenant
environ 2 000 hommes, avec les appareils nécessaires à
leur envoi sur zone. Le Bataan croise dans l’océan Indien,
souvent très près des côtes iraniennes. Les unités de la
marine iranienne ne s’alarmeront pas de le voir.
– Bien vu ! approuva Ted Boteler. Avez-vous sélectionné
un point de rencontre avec ceux que vous devez exfiltrer ?
Le général posa un gros index auquel il manquait l’ongle
sur un point au sud-est de Téhéran.
– Yes, sir. Après avoir étudié les cartes satellite, le relief et
les implantations militaires iraniennes de la région, nous
avons sélectionné l’aérodrome désaffecté de Posht-Badam,
à 460 kilomètres de Téhéran, dans le désert de Dacht-e
Sorkh. Il est facilement accessible par une route qui part de
l’autoroute Téhéran-Qom-Ispahan, et situé dans une région
à peine peuplée. Vos gens ne devraient avoir aucun mal à
s’y rendre. Nous lui avons donné le nom de code de
« Desert One ».
– Bien, approuva Ted Boteler. Quelle est la distance entre
« Désert One » et le Bataan ?
Le visage du général Stanton se crispa.
– Environ 460 miles, selon la position du Bataan. Cette
distance m’a amené à sélectionner pour cette mission des
Sikorsky CH-53 Super-Stallion.
Ted Boteler, qui avait quelques notions militaires, fronça
les sourcils.
– Ce sont de très grosses machines. Nous n’avons que
deux hommes à ramener. Pourquoi ne pas utiliser des
Blackhawk ?
Le général Stanton lui jeta un regard à la limite du mépris.
– Sir, l’autonomie du Blackhawk est de 363 miles. « Désert
One » se trouvant à 460 miles, cela nous aurait forcés à un
ravitaillement intermédiaire en carburant, impossible à
effectuer en plein vol. L’autonomie du Super-Stallion est de
540 miles. Ce qui lui permet d’effectuer la mission d’une
seule traite ; en se ravitaillant à « Désert One ». Bien sûr,
dans les deux cas, cela ne laisse qu’une marge de sécurité
de vingt-cinq minutes de vol. C’est extrêmement faible.
Ted Boteler, qui commençait à réaliser la difficulté de
« Sunflower », n’insista pas, préférant passer à la question
suivante.
– Quel sera le timing de l’opération ?
Le général Stanton se tourna vers le lieutenant de
vaisseau qui enchaîna :
– Les appareils décolleront du Bataan à 9 heures P.M. Ils
devraient atteindre « Desert One » entre 11 h 45 et 0 heure.
Pour repartir une heure plus tard et se poser à nouveau sur
le Bataan vers 4 heures A.M.
— Donc, toute l’opération se fera de nuit ? approuva le
directeur des Opérations.
– Affirmatif. Les équipages seront munis de lunettes de
vision nocturne. Ils voleront à 100 pieds au-dessus de
l’océan et à 300 pieds au-dessus du sol iranien, tous feux
coupés. Ce qui représente un stress considérable sur une
aussi longue distance. Il n’auront que très peu de temps
pour récupérer, à « Desert One ».
– Je comprends, compatit Ted Boteler. Autre point :
qu’avez-vous prévu pour déjouer les défenses électroniques
des Iraniens ?
— Nous avons repéré un trou dans le réseau radar iranien
qui protège la côte, entre Chahbar et Qask. Ensuite, le vol
en TBA2 les fera voler au-dessous de la couverture radar
iranienne. Les appareils, après leur décollage du Bataan,
voleront à 100 mètres les uns des autres, échelonné en
hauteur sur 50 pieds, le dernier appareil étant le plus haut.
Le fait qu’ils survolent une zone désertique diminue les
risques de repérage.
Ted Boteler demanda encore :
– Et en cas d’interception par la chasse iranienne ?
Le général Stanton avait prévu la question.
— Les Iraniens possèdent des Sukhoi-25 et des Mig-29 à
Ispahan. Ces appareils sont surclassés par nos Tomcats
embarqués, mais l’ordre d’intervention au-dessus du
territoire iranien ne peut venir que de la Maison Blanche.
– Je comprends, admit Ted Boteler. Je discuterai ce
problème avec le DG. Quelles sont les conditions météo en
cette saison au-dessus de cette zone ?
– Plutôt bonnes, dut reconnaître le général Stanton, mais
nous ne sommes pas à l’abri d’un vent de sable qui se lève
très brutalement. Dans ce cas, même si les appareils déjà
en l’air peuvent continuer à voler aux instruments, il est
impossible de se poser ou de décoller.
— Il est vraiment impossible de s’approcher davantage de
Téhéran ? insista Ted Boteler.
Le général Stanton lui adressa un sourire glacial.
— Rien n’est impossible pour l’USMC, sir ! Mais il faudrait
dans ce cas envoyer des Hercules C-130 pour le
ravitaillement en carburant et leur trouver un terrain
d’atterrissage. Ce qui augmente considérablement les
risques de repérage.
Pas fou, le directeur des Opérations de la CIA battit en
retraite. Il avait seulement espéré raccourcir le trajet de
Malko, exfiltrant son défecteur.
— Bien, conclut-il, restons dans cette configuration.
Combien d’appareils comptez-vous utiliser ?
— Quatre Super-Stallion, annonça le général Stanton.
Ted Boteler sursauta.
— Quatre ! C’est beaucoup.
— Négatif, sir, sur un trajet aussi long – près de 1000
miles aller-retour -, les risques d’incidents techniques ne
sont pas négligeables, sans parler d’une dégradation
possible des conditions météo. Au départ, nous avons
besoin de deux appareils. Un pour ramener vos gens et le
second pour transporter le kérosène dans des nourrices
souples installées dans la cabine. J’ai prévu aussi un
platoon3 de nos hommes afin de sécuriser la zone « Desert
One » durant le temps où ils seront au sol. Le remplissage
des réservoirs prendra pas mal de temps car il est effectué
avec une pompe à main. On ne peut non plus exclure un
retard des deux personnes à exfiltrer. Il faut donc au
minimum deux appareils. Mais nous devons prévoir un
incident technique. Nous devons donc doubler le dispositif,
ce qui fait au minimum quatre appareils.
— Les Super-Stallion sont très sûrs, remarqua le directeur
des Opérations.
— Ils ont aussi des problèmes techniques, souligna le
général. Personnellement, je préférerais cinq appareils...
— Prenez autant d’appareils que vous voudrez ! trancha
Ted Boteler. C’est votre responsabilité. Combien de temps, à
partir d’aujourd’hui, vous faut-il pour que votre dispositif
soit opérationnel ?
— Cinq jours. Je suis en train, à partir de l’Irak,
d’acheminer sur le Bataan des équipages qui ont l’habitude
de voler au-dessus du désert.
— Bien, approuva Ted Boteler. Je vais transmettre
l’essentiel de ces données. Comment se feront les
communications radio entre les appareils et le mission
commander ?
— Par Satcom crypté, répondit le général Stanton. Mais il
faut prévoir un moyen de communication sécurisé entre
votre agent et le mission commander.
— C’est prévu. Nous utiliserons un Thuraya crypté. Vous
me communiquerez le numéro de votre côté.
— No problem, affirma le général Stanton.
Ted Boteler lui adressa un sourire chaleureux et se leva.
— Général, merci. We keep in touch 4.
Il le raccompagna jusqu’à l’ascenseur et, après avoir
repris un peu de café, observa les documents laissés par le
général des Marines, notamment la localisation
géographique de « Désert One ».
Indispensable.
Son problème urgent était désormais de faire parvenir à
Malko un viatique comportant un Thuraya sécurisé, une
arme et les explications indispensables. Et cela, au nez et à
la barbe des services iraniens.
Presque partout, dans cette opération, il se heurtait à des
problèmes insolubles. Sans parler de ceux que Malko allait
devoir résoudre pour rejoindre « Desert One » avec Saïd
Hajjarian. Tout cela ressemblait furieusement à une mission
impossible, mais les dés étaient jetés. Seulement, à la
première erreur, ce beau plan s’écroulerait comme un
château de cartes et Malko se retrouverait, au mieux, à la
sinistre prison d’Evin. En attendant la potence.
Les Iraniens adoraient voir leurs ennemis se balancer au
bout d’une corde.
1. 1 toman = 10 rials.
2. Très basse altitude.
3. Détachement.
4. On reste en contact.
CHAPITRE IX
Le restaurant Shamshuri était bondé. Beaucoup de
femmes venaient faire leurs achats au Bazar et dévoraient
leur chelow-kebab en quelques minutes. Malko, comme les
autres clients, paya d’avance à la caisse et s’installa à une
table au fond. Décor étrange. Des murs blancs, des sièges
capitonnés de cuir. Il fut servi en un temps record de
l’éternel kebab sur son lit de riz safrané. Arrosé d’eau
minérale Vata. C’était ça ou du poulet. La veille au soir, à
l’Esteghlal, il avait essayé un steak. Expérience funeste... Il
regarda autour de lui, découvrant qu’il était le seul étranger.
D’ailleurs, à part quelques rares businessmen et des
touristes du quatrième âge, il n’y en avait pas à Téhéran. Le
pays, fermé depuis un quart de siècle, vivait replié sur lui-
même, les chauffeurs de taxi ne parlaient que farsi et il y
avait peu d’hôtels, impossibles à réserver de l’étranger et
qui ne prenaient pas les cartes de crédit... Tout était fait
pour décourager les visiteurs. Pourtant, on ne ressentait
aucune hostilité dans les rues, au contraire...
Son kebab avalé, Malko regarda à nouveau autour de lui.
Que des gens normaux, en apparence. Il était tendu comme
avant chaque contact. Les vrais moments dangereux.
Il entra directement dans le Bazar, tournant tout de suite
à gauche pour gagner le souk des bijoux. Les allées
grouillaient d’animation. Il faillit même être renversé par
une moto ! De pauvres hères tirant des charrettes à bras,
des portefaix croulant sous le poids de rouleaux de tissu,
des femmes en grande abaya noire qui ressemblaient à des
fantômes. Il commença à arpenter lentement le souk, jetant
un coup d’œil à l’intérieur de chaque boutique comme le lui
avait recommandé la veille l’homme à la Coccinelle verte.
Arrivé au bout de l’allée, il revint sur ses pas, suivant l’autre
côté.
Soudain, alors qu’il arrivait à l’extrémité et qu’il jetait un
coup d’œil dans la énième boutique, son pouls grimpa.
Kaveh Husseini, accoté au comptoir, face à la porte, lui
souriait ! Malko continua, s’attendant à ce que l’ancien
militant du Toudeh le rejoigne, mais il n’en fut rien. Il revint
donc sur ses pas et s’arrêta devant la vitrine, stupéfait : la
boutique était vide, à part un jeune vendeur barbu – il n’y
avait jamais de vendeuses dans le Bazar. Pourtant Malko
n’avait pas quitté la porte des yeux. Intrigué, il entra dans le
petit magasin tout en longueur. À peine était-il à l’intérieur
qu’un rideau s’écarta au fond, sur la barbe grise de Kaveh
Husseini.
Malko adressa un vague signe de tête au vendeur,
traversa la boutique et se glissa à son tour derrière le
rideau, découvrant un microscopique bureau, équipé d’un
vieux coffre-fort. L’Iranien, debout, occupait presque tout
l’espace avec sa silhouette imposante. Il tendit la main à
Malko, souriant.
– Alors, vous avez de bonnes nouvelles ?
– Le principe d’une exfiltration par hélicoptère a été
accepté, annonça Malko. Mais je n’ai encore aucun détail.
– Quand ?
– Je le saurai dans quelques jours.
– Il faut que ce soit un mercredi ou un lundi, annonça
l’ancien militant du Toudeh.
– Pourquoi ?
– Ce sont les jours où Saïd Hajjarian se rend chez son
dentiste. L’immeuble de ce dernier comporte deux sorties.
Même si Hajjarian est surveillé, nous pourrons semé les
agents d’Etta’alat.
– Vous voulez être exfiltré aussi ? demanda Malko, inquiet.
La CIA n’était pas une agence de voyages.
Une ombre de tristesse passa dans le regard du vieil
Iranien.
– Non, je suis trop vieux et toute ma famille est ici. Ma
santé n’est pas bonne. Je ne supporterais pas les émotions
de ce voyage et puis, qu’est-ce que je ferais en Europe ? (Il
rit.) Je préfère lutter de l’intérieur contre le régime.
C’était sincère.
Malko décida d’avancer.
— À quelle heure sont ses rendez-vous chez le dentiste ?
— Cela dépend. Il peut les fixer à sa guise.
— Il faudrait que ce soit en fin d’après-midi, suggéra
Malko. Cette opération se fera vraisemblablement de nuit.
Kaveh Husseini approuva.
— Cela me paraît possible.
— Combien de temps faut-il pour sortir de Téhéran en fin
de journée ?
L’ex-militant du Toudeh fit la grimace.
— Cela roule très mal. Pour rejoindre l’autoroute de Qom
qui va vers le sud, il faut parfois une heure. Ou même plus.
— Y a-t-il des contrôles à la sortie de la ville ?
– Non, jamais. Il y a trop de véhicules. Mais plus loin, aux
péages des autoroutes, cela arrive. Il y a beaucoup de
policiers de la route pour contrôler la vitesse. S’ils ont des
instructions spéciales, ils peuvent intercepter un véhicule.
Les pasdarans possèdent aussi des hélicoptères, mais ils
s’en servent peu.
– Le véhicule, justement ! enchaîna Malko, où allons-nous
le trouver ?
— Saïd Hajjarian n’en a pas, commença Kaveh Husseini,
mais...
Il s’interrompit brutalement. Le timbre de la porte du
magasin venait de sonner. Les deux hommes se figèrent.
Malko vit l’affolement dans le regard de l’Iranien. Puis des
voix de femmes leur parvinrent à travers le rideau noir.
C’étaient des clientes. L’ex-militant reprit à voix basse :
— Il y a la Coccinelle de mon ami, dit-il, mais elle ne
marche pas très bien...
Malko faillit s’étrangler. On pouvait aussi prendre une
voiture de pompiers, pour passer inaperçu. En plus, une
panne, en plein désert, au moment de l’exfiltration, pouvait
tourner à la catastrophe...
– Il faut trouver une voiture sûre, dit-il. Ou en louer une.
– Cela risque d’attirer l’attention, objecta Kaveh Husseini.
Je vais en emprunter une.
– Vous viendrez avec nous ?
– S’il le faut. Je suis un peu vieux, mais cela rassurera Saïd
et je connais bien le pays.
– Parfait. Il faudrait que je le rencontre avant le départ.
Kaveh Husseini se rembrunit.
– Ce n’est pas une bonne idée. Saïd est très surveillé. Pour
l’instant, ils ne se doutent de rien. S’ils sont alertés, ils vont
redoubler de précautions et nous aurons beaucoup de mal à
nous débarrasser d’eux. Vous le verrez quand il partira avec
vous.
Malko demeura silencieux. Contrarié. Il allait monter une
opération gigantesque pour exfiltrer un inconnu. Et si tout
était une manip’ ? Nouveau silence. Dans la boutique, les
deux femmes discutaient avec animation. Malko ne pouvait
guère en dire plus, faute d’informations.
– Très bien, conclut-il. Comment puis-je mettre au point les
détails de l’opération, pour vous, dès que je serai fixé moi-
même ?
— En revenant ici. Le propriétaire de la bijouterie est
arménien, je connais sa famille depuis longtemps. Il n’est
pas surveillé car il procure de l’alcool — de l’arak — aux
policiers qui surveillent le Bazar. Hélas, il ne parle que farsi
et arménien. Repassez ici, de préférence avec une femme.
Laissez-lui un mot avec un jour et une heure. J’y serai
comme aujourd’hui.
Malko opina et posa une dernière question.
— Vous êtes absolument sûr de l’homme qui sert
d’intermédiaire avec Saïd Hajjarian ?
— Oui, assura Kaveh Husseini. Je le connais depuis trente
ans. Nous avons milité ensemble. Il déteste les mollahs.
– J’espère que vous ne vous trompez pas, il y a des
traîtres partout. Je vais acheter un bijou à votre ami, au cas
où j’aurais été observé.
Ils attendirent que les deux femmes soient parties pour
écarter le rideau. Pour trois cent mille tomans 1, Malko
repartit avec un bracelet filigrané, tandis que son
interlocuteur disparaissait derrière le rideau. Le bureau du
fond donnait grâce à un panneau coulissant dans une cour
minuscule qui communiquait avec le dédale des allées du
Bazar. Très excité, parce que cela lui rappelait sa vie
militante du temps du Chah, Kaveh Husseini se dit qu’il ne
fallait pas se faire prendre : à son âge, il ne résisterait pas à
la torture.
Malko se promena un peu dans le Bazar, harcelé par les
marchands de tapis. Cette affaire lui rappelait la guerre
froide, avec son cortège de défecteurs, ses exfiltrations, ses
manips sournoises. Il aurait pu se trouver à Moscou un quart
de siècle plus tôt. Les méthodes d’Etta’alat étaient celles du
KGB. Il déboucha soudain dans Khayyam Street et appela
Chehab de son portable pour qu’il vienne le récupérer.
Il n’avait plus rien à faire jusqu’à son prochain contact
avec l’agent du MI6.
Cela semblait presque trop facile... Sauf si les services
iraniens l’avaient repéré. Mais si c’était le cas, il ne le
découvrirait que trop tard.
Mostaffa Najar lut attentivement le rapport qui venait
d’être déposé sur son bureau, relatant les faits et gestes de
Kaveh Husseini. Rien de passionnant. Celui-ci s’était rendu à
son travail à l’ambassade d’Italie. Pendant l’heure du
déjeuner, il était allé dans le Bazar où les agents chargés de
le surveiller avaient perdu sa trace. Mais ceux qui
planquaient devant l’ambassade l’avaient vu revenir avec
un gros paquet... Il avait donc tout simplement fait ses
courses. Néanmoins, Mostaffa Najar décida de continuer la
surveillance. C’est lui qui avait fait de Saïd Hajjarian une
cible pour les Américains. Ceux-ci allaient sûrement
récidiver. Or, comme il leur était quasiment impossible
d’introduire des agents en Iran, ils sous-traiteraient de
nouveau avec les Moudjahidin du Peuple.
Ce qui lui permettrait de décapiter une nouvelle cellule.
Satisfait, Mostaffa Najar alluma la grande télé à écran plat
au fond de son bureau et s’installa sur les trois tapis
superposés qui lui servaient de canapé. Il regarda une
émission de Tele Farda que beaucoup d’Iraniens captaient,
grâce à leurs satellites, théoriquement interdits. Mostaffa
Najar y cherchait des messages cachés ou, simplement, des
visages connus de gens à éliminer s’ils devenaient trop
dangereux. Le ministère avait déjà liquidé des centaines
d’opposants iraniens à l’étranger, et même si désormais la
consigne était d’être discret, il pourrait encore obtenir une
fatwa du Guide pour certains cas.
Mostaffa Najar était un éradicateur fanatiquement dévoué
à la révolution islamique. La perspective de liquider
quelques traîtres de plus le faisait saliver à l’avance.
Malko s’apprêtait à dîner seul une fois de plus, quand son
téléphone sonna. C’était Yasmine Misaq. Onctueuse.
– Je ne vous dérange pas ? demanda-t-elle.
– Pas du tout, affirma Malko. D’ailleurs, j’ai failli vous
appeler hier soir, mais j’ai eu peur de vous déranger.
Yasmine Misaq poussa un gros soupir.
– C’est idiot ! J’ai passé la soirée seule. Par contre, si vous
êtes libre ce soir, je voudrais vous emmener chez Bijan, qui
donne une grande soirée.
– C’est avec grand plaisir, accepta Malko. Cela me
changera de mes marchands de tapis.
– Parfait, je viens vous chercher à huit heures à l’hôtel.
Malko se dit qu’il avait trouvé un usage au bracelet acheté
quelques heures plus tôt.
– Tous les éléments sont à l’intérieur de ce sac, annonça
Ted Boteler à Jack Petticoat, son homologue du MI6, venu de
l’ambassade de Grande-Bretagne lui rendre visite à Langley.
Il y a un Thuraya sécurisé bloqué sur la longueur d’onde du
mission commander de « Desert One », avec des piles de
rechange, ainsi qu’une carte mentionnant le point de
rendez-vous et les accès. Nous avons reproduit des photos
satellite communiquées par la NASA. J’y ai joint également
un pistolet avec des munitions. Pas de problème ?
– Non, affirma l’agent britannique. Ceci sera acheminé à
Londres dès ce soir. Le paquet sera mis ensuite dans la
diplomatic poach qui part demain de Heathrow pour
Téhéran, escortée par un courrier de l’ambassade.
– Pas de risque d’interception ?
Le Britannique haussa les sourcils.
– Les Iraniens ne se sont jamais encore amusés à cela.
Cela créerait un incident diplomatique grave. De toute
façon, y a-t-il une indication sur le destinataire ?
– Non, mais la localisation du lieu d’atterrissage de nos
hélicoptères. Cela suffit.
— N’ayez crainte. Notre chef de station est un bon. Il a
déjà fixé le prochain rendez-vous où il lui remettra ce que
vous me donnez.
Resté seul, Ted Boteler eut une pensée pour Malko qui
devait se faire un sang d’encre, et prépara ses papiers pour
son prochain meeting : il était convoqué par Porter Goss à 2
heures. Pour lui remettre le dossier sur l’homme qu’ils
allaient exfiltrer d’Iran. C’était la première fois qu’ils
récupéreraient un de ceux qui avaient participé à
l’établissement de la République islamique... Sans parler de
la réponse aux questions qu’ils se posaient sur le nucléaire.
C’était le jackpot... Il chassa de son esprit les objections
techniques du général Stanton : les militaires étaient
toujours pessimistes. Avec quatre hélicoptères, l’opération
se déroulerait sans problème.
Yasmine Misaq contemplait, stupéfaite, l’écrin que Malko
lui tendait.
– Qu’est-ce que c’est ?
— C’est pour vous. Ouvrez.
Elle obéit et poussa un cri d’admiration, se jetant aussitôt
sur Malko pour l’embrasser à pleine bouche. Horrifié, le
portier de l’Esteghlal détourna la tête. Yasmine reprit son
souffle, passa le bracelet à son poignet et se tourna vers
Malko, radieuse.
– Il est magnifique !
Ce n’était pourtant pas les bijoux de la Couronne... Tandis
qu’ils descendaient vers le centre, l’Iranienne rayonnait de
bonheur. Elle dit :
– Ici, en Iran, les hommes vous font des cadeaux avant de
coucher avec vous, rarement après.
– Qu’est-ce que c’est que cette soirée ? demanda Malko.
– Oh, des amis proches de Bijan, des gens importants dont
un haut fonctionnaire, Cyrus Gorgan. Il est responsable des
forces de police et de sécurité au ministère de l’Intérieur.
– Il est pour les mollahs ?
– Non, il a survécu à l’ancien régime et travaille pour son
pays, en essayant de freiner les mauvaises initiatives.
Quand ils débarquèrent dans la villa de Bijan Abidar, une
cinquantaine d’invités se pressaient dans le patio et les
pièces de réception, se goinfrant consciencieusement de
caviar et de pistaches fraîches. Les bouteilles alignées sur le
bar auraient donné des boutons aux mollahs... Le maître de
maison était en train de déboucher une bouteille de
Taittinger Comtes de Champagne Blanc de Blancs qui n’était
sûrement pas arrivée en Iran sur un tapis volant. Trois
autres, vides, témoignaient de la soif des invités. La vodka,
le gin, la tequila et le Defender « 5 ans d’âge » complétaient
l’offre.
On s’entendait à peine parler, à cause de la musique pop
crachée par les haut-parleurs dans le salon. En voyant
Yasmine et Malko, Bijan Abidar posa sa bouteille et vint vers
eux. Après un accueil chaleureux, il les entraîna vers un
homme qui se tenait un peu à l’écart, sirotant un whisky.
Bien habillé, des lunettes à monture d’écaille, des cheveux
très noirs rejetés en arrière.
– Je vous présente Cyrus Gorgan, annonça le maître de
maison. Un de mes plus vieux amis. Si vous avez une
contravention, c’est à lui qu’il faut vous adresser.
Cyrus Gorgan entraîna Malko dans le patio, lui posant des
questions sur l’Europe.
Autour d’eux, c’était une volière. Toutes les femmes
avaient abandonné leur « déguisement » islamique et
arboraient des tenues occidentales, souvent très sexy.
Comme Yasmine, moulée dans une robe de stretch rouge...
Du coin de l’œil, Malko repéra Azar, perdue dans la foule,
en pull jaune canari, mini de cuir noir et bottes... Le rêve
impossible du mollah dévot.
Cyrus Gorgan semblait beaucoup s’intéresser à lui,
remarqua Malko, sur ses gardes. Quel lien avait-il vraiment
avec le régime ?
Il était plus de minuit et la plupart des invités étaient
partis.
Azar s’était volatilisée et Yasmine, qui avait légèrement
abusé du Taittinger, ne quittait pas Malko d’une semelle.
Cyrus Gorgan venait de partir, après avoir laissé son
téléphone à Malko.
– On y va ? souffla Yasmine à Malko. Je crois que Bijan a
envie qu’on le laisse en paix...
– Pourquoi ?
– Azar. Elle doit l’attendre en haut.
Ils prirent congé du maître de maison et, à peine dans la
BMW, Yasmine posa une main possessive sur Malko. Tout en
conduisant à toute vitesse sur le Chamran Expressway, elle
ne cessa de le caresser à travers l’alpaga. Visiblement, elle
avait très envie de le remercier pour le bracelet.
Encore fiché dans les reins de Yasmine, allongée à plat
ventre sur le lit, Malko récupérait. L’Iranienne était une
créature de feu ou n’avait pas fait l’amour depuis très
longtemps... Lorsqu’il l’avait sodomisée, elle s’était prêtée
au jeu avec une passion dénotant une longue habitude.
– Il va falloir que je rentre à l’hôtel.
Yasmine tourna la tête.
– Tu ne restes pas ?
Malko allait répondre lorsque des éclats de voix montèrent
de la rue. D’abord celle d’une fille, visiblement très énervée,
puis des voix d’hommes. Inattendu à cette heure tardive.
Malko s’arracha de Yasmine, pour lui permettre de gagner la
fenêtre et de se glisser sur le balcon. L’Iranienne observa la
rue et regagna le lit, dégoûtée.
– Ce sont encore des bassidjis qui harcèlent un couple. Ils
ont dû boire de l’alcool. Il y avait un mariage, un peu plus
loin. Il vaut mieux attendre pour sortir, sinon, ils risquent de
t’ennuyer aussi.
– Mais je suis étranger, objecta Malko.
Yasmine secoua la tête.
— Ils ont tous les pouvoirs. Ils n’obéissent qu’aux
pasdarans.
1. Environ 300 euros.
CHAPITRE X
Reza Farmayan avait beaucoup bu. C’était le mariage de
son cousin, Imam, et l’alcool avait coulé à flots. Sa copine,
Farah, avait presque autant bu, et, en plus, avalé deux
pilules d’ecstasy. Lorsqu’ils avaient quitté la villa de son
cousin, ils n’avaient tous deux qu’une idée : arriver le plus
vite possible au studio que leur prêtait un ami parti à Tabriz,
et faire l’amour tranquillement.
Ils descendaient Shahid Baheshti Street lorsqu’une
motocyclette doubla leur vieille Peykan – celle de son père –
et se mit en travers de la route. Reza Farmayan dut freiner
brusquement pour ne pas la renverser.
– Des bassidjis ! grinça-t-il. Tu as de l’argent ?
– 1000 tomans, fit la jeune femme, dis-leur d’aller se faire
foutre.
– Merde ! Moi, j’en ai 2 000 seulement.
Il baissa sa vitre. Un des deux bassidjis, la chemise sur le
pantalon, s’approcha. Les joues creuses, un petit bouc
maigrelet, les cheveux hérissés, les yeux enfoncés, il
ressemblait au nouveau président, Mahmoud Ahmadinejad.
– D’où venez-vous ? demanda-t-il.
– D’une soirée. Un mariage.
– Tu as bu ?
– Non, répondit Reza. Seulement de la bière Efez...
Il recula pour que l’autre ne puisse pas sentir l’odeur du
Defender.
— Montre-moi ton chelasnameh ! intima le bassidj.
La pièce d’identité, faisant aussi office de livret de famille,
que tout Iranien devait avoir avec lui. Reza Farmayan tendit
le sien. Le bassidj le regarda et releva la tête, désignant
Farah.
– Et le sien ?
En grommelant, elle sortit le document de son sac et le
tendit à son tour. Le jeune barbu compara les deux
documents et la foudroya du regard.
– Vous n’êtes pas mariés...
Folle de rage, Farah s’insurgea.
– On n’a pas besoin d’être mariés pour être ensemble
dans une voiture, lança-t-elle, furieuse.
— À cette heure-ci ? répliqua le bassidj, tu devrais être
accompagnée par ton frère. C’est le milieu de la nuit.
Reza sentit que les choses dégénéraient. D’un ton
conciliant, il dit :
– Écoute, frère, il est tard, nous sommes fatigués et nous
ne faisons rien de mal. Je la raccompagne parce qu’il n’y a
pas de taxi dans le coin.
Soudain, le second bassidj ouvrit la portière de droite et
lança à Farah :
– Descends !
Comme elle ne bougeait pas, il la tira par le bras et elle se
mit à hurler et à l’injurier.
– Vous êtes des pervers, des refoulés ! Allez donc prier
dans vos mosquées.
Fou de rage, le jeune bassidj souleva sa chemise et tira un
pistolet glissé dans la ceinture de son jean.
— Descends, chienne ! lança-t-il. Tu insultes la révolution
et la vertu.
Terrifiée, Farah glissa dehors. Dans ce coin désert,
personne ne pouvait leur venir en aide. Le bassidj au
pistolet la traîna devant la voiture, pour la placer dans le
faisceau lumineux des phares.
– Ton roussari 1 laisse voir tous tes cheveux, lança-t-il. Tu
es indécente. Le Président a dit que la vertu devait régner à
Téhéran.
– Ton président est un hypocrite ! rétorqua Farah. Je suis
une bonne musulmane.
Reza sortit à son tour de la voiture et prit à part le premier
bassidj.
– Écoute, fit-il, je suis le neveu du docteur Ayman
Daneschou. Tu sais qui c’est ?
– Non.
– C’est un grand savant. Il travaille pour le programme
nucléaire de notre pays. Le Guide l’apprécie beaucoup.
Troublé, le jeune bassidj bredouilla une réponse
indistincte. Il aurait bien laissé tomber, mais son camarade
lança tout à coup à Farah :
– Mais tu es maquillée comme une putain !
Effectivement, elle avait beaucoup de noir autour des
yeux et sa grosse bouche était soulignée par un rouge à
lèvres agressif. Exaspérée, elle lui lança un regard noir.
– Je ne suis pas une putain ! Je suis une femme. Comme
celles qui te font peur. Vous êtes tous des impuissants, chez
les bassidjis !
– Farah, cria Reza, tais-toi !
Ivre de rage, le bassidj insulté rentra son pistolet dans son
jean et sortit de sa poche un petit flacon. Farah n’eut pas le
temps de s’écarter : il lui jeta le contenu en plein visage
avant de regagner sa moto et de l’enfourcher. Les
hurlements de la jeune femme ébranlèrent le silence de la
nuit. Elle avait l’impression que son visage était en feu, ne
voyait plus de l’œil droit. Une sorte de fumée nauséabonde
s’élevait de sa peau. Le bassidj lui avait jeté du vitriol. Jadis
pratique courante, c’était devenu plus rare. Pliée en deux,
Farah hurlait à la mort, se griffant le visage.
Le second bassidj sauta à son tour sur la moto 125 et
l’engin dévala la rue en pente.
Horrifié, Reza Farmayan réussit à faire remonter sa fiancée
dans la voiture et démarra, maudissant les bassidjis et ceux
qui les manipulaient : les ayatollahs fous de la révolution
islamique.
À côté de lui, Farah, recroquevillée, hurlait et pleurait.
– On va à l’hôpital ! lança-t-il.
– Je suis défigurée ! gémit la jeune femme. Ces salauds
m’ont défigurée !
Sans répondre, Reza Farmayan dévala la grande avenue,
la haine au cœur. Il connaissait l’effet du vitriol sur un
visage de femme. La vie de Farah était fichue. Et, en plus, il
ne pouvait se plaindre à personne. D’abord, les bassidjis
étaient tout-puissants, représentant l’aile dure de la
révolution islamique. Ensuite, il n’avait pas pu identifier ses
agresseurs. Plusieurs dizaines d’entre eux patrouillaient
dans Téhéran, tous les soirs.
Malko comptait les heures, furieux de ne pouvoir avancer
le rendez-vous avec Malcolm Mc Laughlin. Chaque jour
passé à Téhéran multipliait les risques de se faire repérer. Il
avait beau passer le maximum de temps avec Ali Ghoroob,
n’importe quel impondérable pouvait dévoiler sa véritable
identité. Sans compter ceux qui, comme Yasmine Misaq,
savaient.
Encore vingt-quatre heures avant le rendez-vous au Friday
Bazar.
Les quatre Super-Stallion étaient garés dans le hangar
avant du Bataan, à l’écart de plusieurs Blackhawk. Depuis
cinq jours, les mécaniciens vérifiaient tout ce qu’il était
possible de vérifier, changeaient certaines pièces et
aménageaient deux des appareils en réservoirs de kérosène
volants, grâce à des nourrices en caoutchouc noir. Aucun
des mécaniciens ne connaissait la nature de leur mission,
mais comme on leur avait demandé de vérifier
particulièrement les filtres à air, ils pensaient évidemment à
l’Irak ou à l’Arabie Saoudite.
Pas à l’Iran.
Cela faisait un quart de siècle que personne n’avait volé
au-dessus de ce pays.
Le lieutenant de vaisseau Matt Freeman, responsable de
la mission, termina son inspection et remonta dans la
situation room, où se trouvaient les autres pilotes. Chaque
équipage comptait quatre membres. Tous s’entraînaient sur
des cartes de l’Iran plusieurs heures par jour, étudiant
également les photos satellite météo. Il y avait souvent
dans cette région des tempêtes de sable brutales,
extrêmement dangereuses. Or, leur mission exigeait de
voler au ras du sol et, en plus, de nuit. Le lieutenant de
vaisseau émergea sur le pont, balayé par un vent violent.
Bien que le Bataan ne se trouvât qu’à 60 milles de la côte
iranienne, celle-ci était invisible. Évidemment, des radars
iraniens suivaient la course du Bataan. Cependant, sa
présence ne les inquiétait pas : ils savaient qu’il était chargé
de surveiller l’entrée du détroit d’Ormouz. Parfois, des
patrouilleurs iraniens croisaient sa route. Comme le
décollage des hélicoptères aurait lieu de nuit, le risque de
repérage était faible. D’ailleurs, le Bataan faisait
fréquemment voler ses hélicoptères.
Le lieutenant de vaisseau regarda vers le nord, l’estomac
serré. Il n’aimait pas cette mission, trop vite préparée, dans
un terrain complètement inconnu, avec des paramètres qu’il
ne maîtrisait pas. Pour que la Maison Blanche l’ait exigée,
en dépit des risques, il fallait que ce soit de première
importance.
Malko regarda le soleil qui remplissait la chambre,
éblouissant. Il avait mal dormi, tendu par l’anxiété. Enfin,
c’était vendredi, le jour du rendez-vous avec Malcolm Mc
Laughlin, l’agent du MI6 qui allait lui donner tous les
éléments de l’exfiltration organisée pour Saïd Hajjarian et
lui.
Si tout se passait bien, dans quelques jours, il aurait quitté
l’Iran.
Comme le vendredi précédent, il avait prévu de se faire
conduire au Friday Bazar par Chehab vers onze heures et
d’y rester jusqu’à sa jonction avec le Britannique.
Le téléphone sonna, expédiant un jet d’adrénaline dans
ses artères.
– C’est moi ! annonça la voix cristalline d’Azar.
Malko, en dépit de sa tension, ne put s’empêcher
d’éprouver un petit pincement agréable à l’estomac. Le
charme sulfureux de la Lolita iranienne ne le laissait pas
indifférent, même si Yasmine Misaq apaisait amplement sa
libido.
– Quel bon vent vous amène ? demanda-t-il.
– Je suis à Darakieh avec des amis, expliqua Azar. Nous y
allons tous les vendredis, grignoter quelque chose en
fumant le narghileh. Vous voulez vous joindre à nous ?
– Pour l’instant, j’ai un rendez-vous en ville, dit-il, mais je
peux vous rappeler plus tard.
– Baleh, baleh, à tout à l’heure.
Il raccrocha. Si tendu par son rendez-vous qu’il était
incapable de prendre un breakfast.
Reza Farmayan sorti de l’hôpital Arad et traversa la rue
Samayyeh pour aller prendre un thé en face dans un
bouiboui, bourré ce jour férié, où les familles des malades
venaient se réconforter. Il avait envie de pleurer. Le visage
de la ravissante Farah n’était plus qu’un magma de pustules
sanguinolentes. Jamais elle ne retrouverait l’œil droit. La
chair, rongée par le vitriol, s’était recroquevillée,
arrondissant l’arcade sourcilière comme un œil d’oiseau.
Heureusement, il n’y avait pas de miroir dans la chambre
de la jeune fille et il avait pu lui mentir, la rassurer, jurant
que dans quelques semaines, tout serait rentré dans l’ordre.
Mais il avait un mal fou à la fixer en face, à lui sourire. Il
devait mettre toutes ses forces à imaginer le visage qu’il ne
retrouverait jamais. Une abominable petite pensée se
faufilait dans sa tête, qu’il repoussait encore mais qui
revenait inlassablement : pourrait-il épouser une femme
défigurée, lui, si amateur de jolies filles ? Sans parler de la
marque d’infamie sociale. Celles auxquelles s’attaquaient
les bassidjis étaient rejetées par les bien-pensants.
Il termina son thé rouge et arrêta un taxi. Il devait
absolument voir son oncle, Ayman Daneschou. Celui-ci,
souffrant, était chez lui, dans sa villa de la rue Negar, près
de Vanak Maidaneh. Il monta dans le taxi et dut expliquer
au chauffeur analphabète comment rattraper le Naviazan
Expressway pour rejoindre Vanak Maidaneh. Tout le long du
trajet, il rumina sa douleur. Dévasté !
De la rue, on avait une vue magnifique sur les montagnes.
Dès que le taxi s’arrêta devant la maison, deux policiers en
faction s’approchèrent et lui intimèrent l’ordre de repartir.
Installés dans des guérites sur le trottoir, ils veillaient jour et
nuit sur Ayman Daneschou, cheville ouvrière du programme
nucléaire militaire iranien.
Un des hommes les plus utiles au régime, qui le choyait.
Reza Farmayan dut montrer ses papiers, expliquer qui il
était et, par téléphone, ils vérifièrent qu’il était bien
attendu. Puis, après avoir été fouillé, il fut admis dans le
jardin où un autre soldat le conduisit jusqu’au bureau de son
oncle. Un homme très maigre, aux cheveux encore d’un noir
de jais, avec des yeux jaunes enfoncés. Il se leva et étreignit
son neveu préféré.
– Comment va-t-elle ?
Reza Farmayan éclata en sanglots.
– C’est horrible ! Je n’arrive même pas à la regarder. J’ai
parlé au médecin. Il tentera de lui faire des greffes de peau,
mais elle est défigurée à vie. Il faut punir ces salauds !
Ayman Daneschou le fit asseoir, s’installa à côté de lui, lui
servit du thé et dit avec douceur :
– J’en ai parlé avec le nouveau ministre d’Etta’alat. Il a fait
une enquête, mais même lui ne peut pas sanctionner les
bassidjis. Ils dépendent directement du Guide. Tout ce qu’on
peut faire, éventuellement, c’est identifier ceux qui se
trouvaient dans ce quartier ce soir-là. Mais ils n’auront
aucune sanction.
– Je les tuerai ! jura le jeune homme.
Son oncle ne le contredit pas : il comprenait parfaitement
sa réaction. Formé à l’étranger, il avait vécu en France, en
Allemagne, au Canada. Il était révolté par le côté
rétrograde, aveuglément répressif, de ce régime qu’il
servait. Le Guide le recevait régulièrement et le félicitait de
ses travaux, mais il était impossible d’aborder ce sujet avec
lui. De même, il avait de nombreux contacts avec les
dirigeants des pasdarans dont il dépendait
administrativement, mais ils ne l’auraient même pas
écouté. Ils étaient au régime islamique ce que les SS étaient
au régime nazi. Fanatiques, frustes, orgueilleux. Ils
méprisaient le monde entier et se moquait de l’opinion
internationale.
– Reste déjeuner avec moi, proposa-t-il à son neveu. Je
vais lui trouver un bon chirurgien. S’il le faut, on l’enverra se
faire opérer à l’étranger. Aux États-Unis, ils font des miracles
avec les brûlés. À Lyon, en France, aussi.
Reza Farmayan secoua la tête avec tristesse.
– Oncle, il n’y a pas de miracle. Plus jamais elle ne sera
belle.
Ayman Daneschou ne lui répondit pas, sachant qu’il avait
raison. Brutalement, il prit conscience que le régime qu’il
servait était abominable.
Presque toutes les boutiques de Jomhuri étaient fermées
en ce jour ferié, mais les taxis et les voitures déposaient
sans arrêt un flot de visiteurs devant le Friday Bazar. Malko
se mêla à eux et gagna la rampe menant aux deux étages
de brocante. C’était plein d’expats et il passait totalement
inaperçu.
Comme la semaine précédente, il commença à déambuler
dans les allées à l’atmosphère poussiéreuse. Il était au
deuxième étage, en train de se dégager d’un bouchon
d’acheteuses, quand une voix fit derrière lui en anglais :
– Trouvez-vous votre bonheur ?
Malcolm Mc Laughlin était presque collé à lui par la
bousculade, sa femme et ses enfants les isolant du reste de
la foule.
– Vous avez du nouveau ? interrogea Malko.
– Oui, les choses se mettent en place. La décision finale
vous appartient. J’ai reçu quelque chose pour vous. Tout ce
qui est nécessaire. Allez demain, vers midi, au musée d’Art
contemporain, dans Kargar Street North. Tout près de la
place Engelab. On y expose en ce moment des tableaux
achetés par Farah Diba. Prenez un sac de blanchisserie de
votre hôtel et mettez-y des journaux ou des magazines.
Vous croiserez là-bas une personne porteuse d’un sac
identique. Faites l’échange.
Il reculait déjà.
– Je vous revois quand ? souffla Malko.
– Ceci est notre dernier contact, répondit le Britannique.
Tout ce dont vous avez besoin est dans le sac. Good luck !
Il s’éloignait déjà dans l’allée, tenant une de ses filles par
la main. Malko, perturbé, repartit vers la rampe de sortie.
Désormais, il était vraiment seul.
Il se retrouva dans Jomhuri Islami, un peu désorienté, et
repensa à Azar. Mais il n’avait pas la moindre envie de se
retrouver avec ses copains iraniens. Il eut soudain une idée.
Azar ferait une parfaite couverture pour sa visite au musée.
Il la rappela.
– Alors, vous venez ? lança-t-elle. Ici, il fait beau et on
fume le narghileh.
D’après sa voix, il ne devait pas y avoir que du tabac
dedans...
– Pas aujourd’hui, dit Malko. Mais nous pourrions nous voir
demain.
— Où ?
– Je vais à l’ambassade d’Arménie. Il y a un parc juste en
face. Vers midi. Vous connaissez ?
Azar pouffa.
– Bien sûr. C’est le rendez-vous de tous les homos...
En Iran, l’homosexualité était, en principe, punie de mort.
Pourtant, si les gays étaient officiellement traqués, on les
tolérait, à condition qu’ils ne s’affichent pas trop. Sauf dans
les villages où on les brûlait vifs. Quant aux lesbiennes, les
ayatollahs niaient tranquillement leur existence. Plus que
jamais, l’islam était engoncé dans des tabous d’un autre
âge, allégrement contournés, mais dans la clandestinité.
– Bien, conclut Malko. Alors, à demain.
Il allait raccrocher quand Azar demanda brusquement :
– C’est vous qui avez offert un bracelet à Yasmine ?
Surpris, Malko répliqua :
– Pourquoi aurais-je acheté un bracelet à Yasmine ?
– Parce que vous couchez avec elle et que je ne lui ai
jamais vu ce bracelet. D’ailleurs, il est très beau, j’aimerais
bien avoir le même. Tchao ! À demain.
Au moins, c’était direct. Il n’y avait plus d’enfants.
Une fois de plus, Malko avait mal dormi. Désormais, il était
dans la zone rouge, là où la moindre erreur l’amènerait à la
prison d’Evin, ou pire. La veille au soir, il avait fait une orgie
de kebab chez Ali Ghoroob, enfin libre.
Il acheva de bourrer un sac de blanchisserie siglé
Esteghlal de journaux et de magazines et descendit. Comme
tous les matins, Chehab attendait sur la banquette en face
de la réception.
– On va à l’ambassade d’Arménie, dit Malko.
C’était samedi et la circulation était de nouveau
effroyable. Il se traînèrent dans Valiasr après avoir quitté
l’expressway. Malko se fit déposer devant l’ambassade
arménienne et traversa le square vierge de tout homo, à la
recherche d’Azar.
Il la trouva, assise sur un bac, en face du Théâtre de la
Ville, en train de lire Abshar, le quotidien de la municipalité
de Téhéran, plein de petites annonces. Même affublée de
son hijab, elle était ravissante, avec son regard angélique et
sa bouche sensuelle. Seule note féminine dans son
accoutrement islamique : des escarpins à talons aiguilles. Le
bas de son jean était retroussé à l’occidentale. Tout de suite,
elle loucha sur le sac de plastique et demanda, mi-figue mi-
raisin :
– C’est un cadeau pour moi ?
Décidément, elle avait de la suite dans les idées.
Malko sourit.
– Non, des livres et des journaux que je porte à mon ami
Ali Ghoroob. Mais je ne vous oublie pas. Je voudrais aller
visiter le musée d’Art contemporain. Il paraît qu’on y expose
de beaux tableaux.
– Ah oui, confirma mollement Azar, ceux que Farah Diba
avait achetés.
Le musée ne semblait pas l’enthousiasmer, mais ils
traversèrent l’avenue Engelab pour gagner le parc Laleh.
Malko était tendu. Il ne put s’empêcher de se retourner
sur le square vide. Il paya 1 000 tomans pour les deux
entrées. Cela ressemblait à n’importe quel musée, avec des
banquettes confortables où étaient affalés des étudiants de
l’université voisine. Des gardiennes en hijab, assises sur des
bancs, contemplaient d’un œil bovin les rares visiteurs... Les
tableaux impressionnistes étaient magnifiques, mais Azar
s’en moquait royalement, de toute évidence.
Malko ne s’y intéressait guère plus, mais pour d’autres
raisons. Enfin, dans la troisième salle consacrée aux
miniatures, il aperçut une jeune femme rousse, avec des
lunettes, qui se reposait sur un banc, au milieu de la salle.
Un sac de plastique blanc sans aucune inscription était posé
à ses pieds. Il allait détourner le regard quand il distingua
deux poignées. Le sac blanc contenait un second sac !
Immédiatement, il sut que c’était ce qu’il attendait. Son
regard croisa celui de l’inconnue roussse qui lui sourit. La
salle était vide.
Azar, visiblement pressée d’en finir, était déjà passée
dans la salle suivante. Malko s’approcha du banc et, d’un
geste naturel, posa son sac à côté de l’autre. Puis, il referma
les doigts autour des poignées du second sac et tira.
C’était lourd mais un second sac rigoureusement
identique au sien émergea du premier. Il s’éloigna avec,
laissant le sien à la rousse, et rejoignit Azar, le pouls à 200.
Il était presque à sa hauteur lorsqu’une gardienne pointa le
doigt sur son sac et lui lança quelques mots en farsi, d’une
voix rugueuse.
Malko sentit son sang se transformer en plomb.
1. Foulard.
CHAPITRE XI
La gardienne du musée s’était levée et, l’air mauvais,
désignait du doigt le sac remis par l’agent du MI6. Malko
aperçut le dos d’Azar, dans la salle voisine, et l’appela. Elle
revint aussitôt sur ses pas.
– Cette femme veut me dire quelque chose, dit Malko.
Il y eut une brève conversation en farsi et Azar précisa :
– Elle dit que c’est interdit d’apporter des sacs, il faut les
laisser au vestiaire.
– Je ne le savais pas, répondit Malko, dissimulant son
soulagement. De toute façon, nous partons...
Il ne respira vraiment qu’une fois dehors. Azar lui jeta un
regard en coin.
– Qu’est-ce qu’on fait ?
Elle était visiblement satisfaite d’avoir terminé la visite,
mais pas pour les mêmes raisons que Malko... Celui-ci
sourit.
– Les boutiques du Bazar sont ouvertes le vendredi ?
– Certaines. Pourquoi ?
– Si le souk des bijoux est ouvert, nous irons acheter votre
cadeau...
Et faire d’une pierre deux coups. Le rendez-vous avec
Kaveh Husseini allait pendre un peu de temps, donc il n’y
avait pas une minute à perdre.
Le visage d’Azar s’illumina.
– C’est vrai ?
— Bien sûr. J’ai faim, on va d’abord aller déjeuner.
— Il y a un très bon restauraut dans Khayyam Street, le
Khayyam. C’est près du Bazar.
– Va pour le Khayyam, conclut Malko.
Cinq minutes plus tard, ils y étaient. C’était un des plus
anciens restaurants de Téhéran, vieux de trois siècles. Jadis,
il faisait partie du Bazar, mais le percement de Khayyam
Street l’en avait séparé. Il restait un décor somptueux de
mosaïques, d’arches, une ambiance orientale et des larges
banquettes recouvertes de tapis où on pouvait manger et
fumer en même temps le narghileh. Au moment de sortir de
la 405, Malko hésita. Se rendre au restaurant avec le sac eût
semblé bizarre. Mais c’était de la dynamite... Tant pis, il
l’abandonna sur le plancher. Pourvu que Chehab ne soit pas
curieux...
Azar gagna aussitôt l’étage inférieur, là où se trouvaient
les banquettes autour de ce qui aurait pu être une piste de
danse dans un autre pays. Une douce musique orientale
baignait les deux salles, presque vides. Azar interpella le
garçon qui revint avec un narghileh et les menus. Toujours
les mêmes : toute la gamme des kebabs, des salades, des
aubergines. L’Iranienne commanda des kebabs, ouvrit son
sac et en sortit une boulette noirâtre qu’elle glissa dans le
foyer du narghileh.
– Qu’est-ce que c’est ?
Elle baissa la voix.
– De l’opium... Mais il ne faut pas le dire, je risque cinq ans
de prison.
– Cela dégage une odeur particulière, remarqua Malko.
Azar aspira avidemment sa première bouffée et laissa
tomber :
– Personne ne dénonce, sauf les mouchards
professionnels. Ici, c’est fréquenté surtout par les bazari. Ce
sont des gens sûrs. Vous en voulez ?
Azar avait passé au moins autant de temps à tirer sur son
narghileh qu’à picorer du kebab. Les yeux mi-clos, elle
semblait dans un état second, allongée sensuellement sur le
côté, comme une odalisque. Elle avait déboutonné son
manteau islamique, découvrant un jean et un pull tout aussi
moulant. Malko laissa, comme d’habitude, un énorme
paquet de billets verts de 10 000 rials à l’effigie de
Khomeyni. Malgré les 20 % d’inflation, le régime n’avait
jamais fait de réformes monétaires. Il fallait simplement des
tas de plus en plus épais pour payer la moindre chose...
Le restaurant empestait l’opium, mais les rares clients se
semblaient pas s’en apercevoir... Dans la voiture, Malko
poussa un soupir de soulagement : le sac, enfoncé sous le
siège, n’avait pas bougé.
En farsi, Azar donna un ordre à Chehab.
– On va chez les bijoutiers, précisa-t-elle.
Il les arrêta un kilomètre plus loin. La plupart des
boutiques du Bazar étaient fermées, mais le souk des bijoux
brillait de tous ses néons. Azar se comportait comme une
enfant dans une pâtisserie. Finalement, sa présence était
une bénédiction. Quoi de plus normal qu’un homme qui
offre un bijou à une femme ? Malko la suivit dans plusieurs
boutiques, mais il ressortait aussitôt en faisant la moue,
l’entraînant sournoisement vers celle de l’Arménien. Et là,
miracle, Azar poussa une exclamation extasiée devant un
bracelet exposé dans la vitrine.
– Regardez ! C’est celui de Yasmine !
Malko avait déjà poussé la porte de la boutique et
échangé un regard avec le jeune Arménien. Azar expliqua
en farsi ce qu’elle voulait et, pendant qu’elle essayait le
bracelet, Malko griffonna rapidement sur une carte du
magasin : « Samedi, douze heures. » Discrètement, le
vendeur posa la main sur la carte et l’escamota.
Euphorique, Malko croisa le regard ravi d’Azar, son bracelet
au poignet.
– Il vous va très bien, dit Malko.
Il discuta le prix pour la forme, en se servant de la
calculette, et marchanda à 300 000 tomans. Désormais, il
n’avait plus qu’une idée : se débarrasser d’Azar pour
inspecter le contenu du sac.
– You are so nice ! dit-elle à voix basse en sortant de la
boutique.
– Que voulez-vous faire ? demanda-t-il. Vous allez à
l’université ?
– Non, je vais rentrer chez ma mère. Nous pourrons boire
un verre, elle n’est pas là.
– Donnez l’adresse à Chehab.
Ce qu’elle fit, puis, lorgnant sur le sac à ses pieds, elle
demanda :
– Vous ne donnez pas ce sac à votre ami, nous sommes
tout près ?
– Non, Chebab le lui donnera ce soir.
Tandis qu’il grimpait le Chamran Expressway, Azar ne
cessa de contempler son bracelet. Il leur fallut presque une
heure pour arriver à Darakieh. Azar se jeta presque hors de
la voiture et Malko dut bien la suivre... A peine dans
l’ascenseur, elle arracha littéralement son foulard et secoua
ses longs cheveux noirs.
L’appartement sentait le jasmin, les rideaux étaient tirés.
Azar défit son manteau avec une sorte de rage et fonça vers
le bar, y prenant une bouteille de vodka et remplissant deux
verres. Elle vida le sien d’un trait.
Puis elle s’éclipsa, lançant à Malko :
– Je reviens !
Celui-ci, tendu, ne cessait de penser au précieux sac sous
le siège de la 405. Un grincement lui fit lever la tête. Azar
était de retour. Le bracelet d’or scintillait à son poignet et
elle avait ses escarpins à talons aiguilles. À part cela, elle ne
portait rigoureusement rien sur sa peau ambrée. Son
expression était toujours aussi angélique.
Sans un mot, la jeune femme avança jusqu’au canapé,
une drôle de lueur dans ses yeux sombres. Le triangle noir
de son ventre s’appuya contre le visage de Malko, et, de sa
voix de petite fille, elle murmura :
– Merci.
Le mot farsi pour thank you.
Elle le tira hors du canapé, noua ses bras sur sa nuque et
une langue rose et aiguë jaillit de sa bouche, écartant les
lèvres de Malko. Elle commença ensuite un lent
balancement des hanches, une sorte de frotté-collé d’une
efficacité redoutable. Pas de dialogue inutile.
Méthodiquement, elle arracha ses vêtements à Malko.
Quand il fut nu, elle prit à pleine main sa tige dressée, la
caressa rapidement et se laissa tomber à plat dos sur le
canapé de cuir noir de sa mère, la jambe gauche sur le
dossier, la droite repliée, le pied posé à terre, le ventre nu,
totalement offerte. Malko s’enfonça en elle d’un seul élan.
Les cuisses largement écartées, Azar le reçut avec un râle
profond, l’air toujours aussi angélique, mais son sexe,
onctueux comme du miel, montrait qu’elle ne faisait pas
semblant. Malko se mit à la prendre lentement, se retirant
presque entièrement pour la pilonner de tout son poids. Ses
ongles griffant ses flancs, Azar bougeait sous lui, la bouche
entrouverte sur une respiration haletante.
Quand elle sentit Malko exploser, elle planta ses ongles
dans ses reins, exhalant un cri bref. Puis ses yeux se
rouvrirent : de nouveau, elle avait retrouvé son expression
innocente, l’épieu de Malko pourtant encore fiché jusqu’à la
garde dans son ventre. Elle annonça d’une voix sage :
– Ma mère va bientôt rentrer de son yoga.
Malko allait monter dans la 405 quand une Mercedes
s’arrêta devant la Peugeot. Shahin Bakravan en sortit et son
regard croisa celui de Malko. Très surpris. Il s’empressa de
prendre les devants.
– Je viens de raccompagner votre amie Yasmine,
prétendit-il.
– Venez donc prendre un thé à la maison, je vous ai à
peine vu l’autre soir, proposa-t-elle.
– J’ai malheureusement un rendez-vous, s’excusa Malko,
mais je vous appelle.
Il eut du mal à ne pas ouvrir le sac avant d’arriver à
l’hôtel. Dès qu’il fut dans sa chambre, après avoir mis le
verrou, il en étala le contenu sur le lit. D’abord deux
paquets entourés de plastique noir, accompagnés d’une
enveloppe marron cachetée de cire et fermée par du
Scotch. Il ouvrit le premier paquet : il contenait un pistolet
automatique Glock 9 mm et trois chargeurs. Dans le second,
il y avait un Thuraya avec une batterie de rechange.
Enfin un moyen de communication ! Mais dès qu’il s’en
servirait, il pourrait être repéré par les services iraniens... Il
ouvrit l’enveloppe avec un coupe-papier. Elle contenait
plusieurs documents.
D’abord, une carte du centre de l’Iran, englobant une zone
allant de Téhéran à Yazd, en passant par Qom, Kachar,
Natanz. Les routes étaient soulignées en rouge, le chemin
de fer en noir. Une ligne jaune partait de Téhéran, suivant
d’abord le freeway de Qom, puis s’incurvait vers l’est, par
une piste marquée en pointillés jusqu’à un point matérialisé
par ses coordonnées géographiques et deux noms : Posht-
Badam et Désert One. Grâce au Thuraya qui affichait la
position géographique, Malko pourrait vérifier s’il se trouvait
bien là où il fallait. Les distances étaient exprimées en miles
et en kilomètres, à partir de Téhéran. Jusqu’à Désert One,
cela faisait 467 kilomètres.
Le second document était le manuel d’utilisation du
Thuraya. D’abord, il était précisé qu’il était sécurisé, donc
ses communications ne pouvaient être interceptées, et
étaient seulement compréhensibles par un correspondant
possédant le même code. Suivait une liste de quatre
numéros, avec leur explication.
D’abord celui du Thuraya : 8821650682505. Puis trois
numéros à utiliser indistinctement pour correspondre avec
ses sauveteurs.
Une autre page décrivait le plan de l’exfiltration. D’abord
l’identification de Malko : il était « Esquire ». La mission
command était « Sunflower » jointe par un des trois
numéros. Pour la déclencher, « Esquire » devait envoyer du
Thuraya le signal SOS. Il devait donc entrer dans l’appareil
le troisième numéro de la liste. Ensuite, il n’aurait plus qu’à
appuyer sur la touche SOS, en bas à droite du cadran, et
attendre que le numéro soit accroché, puis couper la
communication sans parler. Ce signal devrait être envoyé
entre 9 heures et 18 heures, la veille du jour prévu pour
l’exfiltration. Le lendemain, Malko devait se trouver à minuit
au lieu de récupération, Désert One. Une fois l’appel lancé,
impossible de revenir en arrière. Les hélicoptères seraient
partis. On ne précisait pas d’où.
Les dernières lignes étaient plus inquiétantes : en
principe, Malko ne recevrait aucun message avant la
jonction. Cependant, à partir de 8 heures P.M. le jour de
l’opération, il devait laisser son Thuraya ouvert. Au cas où...
Les sauveteurs attendraient une heure à Désert One puis
redécolleraient si Malko n’était pas au rendez-vous à 1
heure A.M.
Il regarda les papiers étalés sur le lit, mesurant la
complexité d’une telle exfiltration. Le manque de
communications compliquait encore les choses... Les
pensées s’entrechoquaient dans sa tête. 460 kilomètres, il
fallait compter six heures de route. Plus la sortie de Téhéran.
La première partie du trajet se ferait de jour, mais la plus
importante de nuit. Et sur une piste peu fréquentée. Malko
connaissait l’Iran : le balisage n’était pas la spécialité des
Iraniens... Évidemment, s’il se perdait, les gens de
« Sunflower » pourraient le localiser grâce au GPS, et le
remettre sur la bonne voie. Mais les Iraniens connaîtraient
aussi sa position, même s’ils ignoraient qui il était.
Tout cela était une opération d’une complexité inouïe, un
véritable mouvement d’horlogerie. Le moindre grain de
sable et Malko se retrouvait perdu en plein désert, en
compagnie de Saïd Hajjarian, traqué par toutes les forces de
sécurité iraniennes.
La nuit était tombée. Étendu sur son lit, Malko se repassait
le film de l’exfiltration. Il avait relu plusieurs fois les
documents et tout était clair. Sur le papier, cela semblait
facile. Seulement, pour se trouver au rendez-vous des
hélicoptères, il fallait déjà fausser compagnie aux Iraniens –
en principe le rendez-vous chez le dentiste suffirait – et
ensuite parcourir sans encombre près de 500 kilomètres,
avec tous les aléas que cela supposait.
Il avait besoin d’une voiture sûre, ce qui éliminait la
Coccinelle verte. Et surtout d’un guide parlant farsi. Saïd
Hajjarian pouvait-il jouer ce rôle ?
Les documents ne spécifiaient pas si ce terrain d’aviation
désaffecté était surveillé, comment on y entrait, s’il y avait
un village alentour... Probablement parce que les Américains
l’ignoraient eux-mêmes... Il regarda le gros Glock calibre .38
posé sur le lit. Touchante attention, qui ne pouvait lui servir
qu’à se suicider. S’il y avait un accroc, ce ne serait pas avec
un individu isolé. Désormais, il avait un problème immédiat :
dissimuler son viatique.
Pour les papiers, c’était facile : il les garderait en
permanence sur lui. Impossible de les laisser dans la
chambre. Le Thuraya était trop gros pour tenir dans une
poche et facilement reconnaissable. Interdit en Iran. Quant
au pistolet, il pouvait, à la rigueur, le glisser sous sa
chemise, mais c’était risqué. Une seule solution s’imposait :
les planquer hors de l’hôtel. Il pensa à Ali Ghoroob, mais
abandonna tout de suite l’idée : le bazari poserait des
questions.
Il restait une seule personne à peu près digne de
confiance : Yasmine Misaq.
La jeune femme était sur répondeur. Malko,
provisoirement, mit le pistolet et le Thuraya dans son
attaché-case fermé à clef. Mais quiconque le soulèverait se
rendrait compte de son poids inhabituel... Il aurait donné
cher pour une vodka, pour se dénouer les nerfs. D’un côté, il
voyait enfin le bout du tunnel, mais de l’autre, les heures
jusqu’à son départ de Téhéran allaient générer un sacré flot
d’adrénaline.
La sonnerie du téléphone le fit sursauter. Ce n’était
pourtant que la voix chantante de Yasmine.
– Je voulais t’inviter à dîner, proposa Malko. Y a-t-il un
endroit agréable ?
L’Iranienne rit
– Depuis longtemps, il n’y a plus rien à Téhéran. Mais nous
pouvons aller chez des amis.
— Je dois faire une course pas loin de chez toi, enchaîna
Malko. Je peux me faire déposer par mon chauffeur et nous
partirons ensuite dans ta voiture.
– Parfait, approuva Yasmine. Je t’attends. D’ailleurs, nous
resterons dans le coin.
Avant de raccrocher, Malko demanda :
– As-tu un coffre-fort chez toi ?
Condition sine qua non : c’eût été encore plus dangereux
de laisser traîner son viatique chez l’Iranienne qu’à l’hôtel.
– Oui, fit-elle, l’air surpris. Pourquoi ?
– Je voudrais te confier quelque chose de précieux que je
ne veux pas laisser à l’hôtel.
– Pas de problème.
Il remit dans le sac le pistolet avec ses chargeurs et le
Thuraya, ne conservant que les documents. Soulagé. C’était
la moins mauvaise solution.
Ted Boteler avait eu du mal à trouver le sommeil et s’était
endormi à quatre heures du matin. Le MI6 lui avait confirmé
que le paquet avait bien été remis en main propre. Donc,
Malko n’avait plus qu’à donner son feu vert, grâce au signal
SOS émis par le Thuraya. Ce serait si bref que les Iraniens
n’auraient pas le temps de réagir.
Par contre, le général des Marines Robert Stanton avait
pondu une note à l’intention de sa hiérarchie qui avait
atterri sur le bureau du patron de la Division des Opérations
et qui lui faisait froid dans le dos. L’officier mettait en garde
le Pentagone contre un échec de l’opération « Sunflower »,
en raison de risques techniques qu’il se faisait un plaisir de
détailler. Ted Boteler avait montré le document au directeur
général Porter Goss, qui s’était contenté de remarquer, en
vieux routier de l’administration :
– Il se couvre... Si c’était à ce point dangereux, il ne
laisserait pas partir ses pilotes. Don’t worry.
Ted Boteler n’en avait quand même pas dormi. Sa fonction
lui interdisait d’aller sur le Bataan, mais il y avait délégué un
de ses adjoints. Il se répéta qu’avec quatre appareils les
chances de réussite étaient voisines de 100 %.
Yasmine Misaq n’avait pas encore enfilé sa tenue
islamique et Malko eut un petit choc agréable en la
découvrant dans une robe beige en stretch qui mettait en
valeur sa lourde poitrine, son ventre plat, sa taille fine et ses
longues jambes. Arrosée de parfum, elle semblait sortir des
Mille et Une Nuits. Elle portait toujours le bracelet. Son
regard se posa sur le paquet.
– C’est cela ?
– Oui, fit Malko en le lui tendant.
L’Iranienne eut une grimace comique en le soupesant.
– C’est de l’or ?
– Non.
Ils se mesurèrent du regard quelques secondes. Malko la
sentait troublée. Il réalisa brutalement qu’il ne pouvait pas
lui mentir. Les conséquences seraient trop graves pour elle
en cas de problème.
– Tu n’es pas obligée de me rendre ce service, précisa-t-il.
Si on découvrait ce paquet chez toi, tu aurais de gros
ennuis.
Le paquet à la main, elle le fixa avec une gravité
soudaine.
– Tu peux me dire ce qu’il contient ? De toute façon, je le
prendrai.
– Un pistolet et un téléphone satellite sécurisé, dit Malko.
Elle demeura silencieuse quelques instants puis dit d’une
voix calme :
– Viens.
Il la suivit jusqu’à la chambre où ils avaient fait l’amour et
elle ouvrit un placard, découvrant un petit coffre
électronique dont elle tapa le code.
— C’est 1824, dit-elle. Au cas où je serais indisponible. Je
suis la seule à connaître ce code.
Quand elle se redressa, Malko ne put s’empêcher de la
prendre dans ses bras et elle s’abandonna aussitôt de tout
son corps. En quelques instants, ils furent en ébullition.
Malko en avait oublié la brève étreinte avec Azar quelques
heures plus tôt. Finalement, il la poussa sur le lit, retroussa
sa robe en stretch. Le temps de lui arracher sa culotte, il
s’enfonça dans son ventre comme un soudard. Ce fut une
étreinte brève et exquise.
Quand Yasmine revint de la salle de bains, remaquillée,
elle dit simplement :
– Ce n’est pas seulement pour ça que je te rends service.
Je ne veux rien savoir de tes activités, pour ne pas pouvoir
en parler, mais sache que l’un de mes oncles a été fusillé en
1982 sur l’ordre de l’ayatollah Khomeiny.
Le compte à rebours était commencé. Son issue
dépendait de tant de paramètres que Malko préférait ne pas
y penser.
CHAPITRE XII
Ali Ghoroob et Malko sortirent vers deux heures du
Khayyam où Malko avait déjeuné la veille avec Azar. Le
restaurant se trouvait presque en face des bureaux du
marchand de tapis. Comme toujours, celui-ci était pressé.
Nerveux, il demanda à Malko :
– Chehab peut vous conduire quelque part ?
– Je crois que je vais me promener dans le Bazar.
– Chehab vous aidera à discuter les prix.
– Oh, je ne veux rien acheter, protesta Malko, juste me
promener. Qu’il me retrouve à l’entrée nord, près du
restaurant.
Ils se séparèrent et il plongea dans les allées animées du
Bazar, en pleine activité en ce début de semaine. Arrivé au
souk des bijoutiers, il ralentit. Même s’il était surveillé, ce
qui était peu probable, rien d’étonnant à ce qu’il retourne
dans une boutique où il avait déjà acheté des bijoux. Il
passa une première fois devant la boutique, s’arrêtant en
face de la porte pour que le vendeur arménien puisse le
voir. Il revint ensuite sur ses pas et pénétra dans la
boutique, noué par l’anxiété. Pourvu que Kaveh Husseini ait
eu son message !
Ses nerfs se dénouèrent d’un coup. D’un signe de tête, le
vendeur lui désigna le rideau du fond.
Kaveh Husseini l’étreignit chaleureusement et demanda :
– Vous avez du nouveau ?
– Oui, confirma Malko, on viendra nous chercher en
hélicoptère sur une piste d’aérodrome désaffectée, à Posht-
Badam, à environ 460 kilomètres de Téhéran, dans le
désert. Vous connaissez la région ?
– Un peu. C’est un plateau désertique très peu peuplé.
– Il y a environ quatre cents kilomètres de freeway et
soixante de piste, précisa Malko. Nous devons être là-bas à
minuit. À quelle heure faut-il partir de Téhéran ?
Kaveh Husseini ne répondit pas tout de suite, tiraillant sur
sa barbe poivre et sel, puis laissa tomber :
– Cinq heures, cinq heures et demie au plus tard.
La nuit tombant vers sept heures, ils feraient la majeure
partie du trajet de nuit.
– Le rendez-vous chez le dentiste tient toujours ?
interrogea Malko. Il faut absolument que ce soit un vrai
rendez-vous, pris par téléphone. Au cas où il serait écouté.
– Ça le sera.
– Nous sommes samedi, constata Malko. Quand pouvons-
nous prévoir le départ ? Au plus tôt ? Je dois avertir la veille.
– Lundi.
– C’est vous qui allez prévenir Saïd Hajjarian ?
– Non, c’est mon ami Safir.
– Quelle est l’adresse de ce dentiste ?
– Au 28 de la rue Behjati, qui donne dans l’avenue Pirouzi,
pas loin de Shohada Maidaneh. Pour atteindre l’autoroute de
Qom, il faudra rejoindre le périphérique Azadegan et, à
Jahad Maidaneh, tourner vers le sud. Cela peut prendre une
heure.
– Vous m’avez parlé d’une seconde sortie ?
– Oui, elle donne dans la rue Kia.
– Donc la voiture devra se trouver là...
– Tout à fait.
– À propos, vous en avez trouvé une ?
Le visage de Kaveh Husseini s’illumina.
– Baleh, baleh ! Celle de mon cousin. C’est une Peykan,
mais elle roule bien.
Les Peykan étaient la version iranienne des anciennes
Hillman qui polluaient Téhéran depuis des années, mais
disparaissaient peu à peu au profit de voitures plus
modernes. Pas vraiment encourageant.
– Qui la conduira ?
– Moi, fit l’Iranien. Tout seul, vous risquez de vous perdre,
la sortie de Téhéran est très difficile. Je la ramènerai ensuite
à mon cousin Farid.
Malko résuma le projet.
– Donc, après-demain lundi, vous vous trouverez à cinq
heures rue Kia avec la Peykan de votre cousin. Saïd
Hajjarian entrera chez son dentiste par la rue Behjati et
ressortira aussitôt. Il n’aura pas de bagage.
– C’est cela.
– Vous n’aurez aucun contact direct avec lui ?
— Aucun. Tout est prévu ainsi, sinon cela serait trop
dangereux.
Malko demeura silencieux. C’était un construction à hauts
risques et il le souligna à l’ancien militant du Toudeh :
– Je dois prévenir demain les responsables de cette
opération. Ensuite, on ne pourra pas revenir en arrière. Ni
faire une autre tentative. Nous devons impérativement être
au rendez-vous.
– Nous y serons, affirma calmement Kaveh Husseini. J’ai
l’habitude des opérations clandestines. J’en ai fait beaucoup
du temps du Chah.
Vingt-cinq ans plus tôt... Kaveh Husseini se tut, un peu
pathétique avec sa respiration sifflante. Hélas, Malko n’avait
pas le choix de ses alliés.
Soudain, l’Iranien demanda :
– Vous avez un portable local ?
– Oui.
– Donnez-moi son numéro.
Malko réalisa brutalement qu’Ali Ghoroob ne lui avait pas
donné !
– Je ne l’ai pas ! avoua-t-il, je peux téléphoner à...
— Non, appelez-moi. Votre numéro va s’afficher sur mon
mobile.
Malo tapa le numéro que Kaveh Husseini lui dicta. Ce
dernier nota celui qui s’affichait sur son mobile.
– Voilà, fit-il, votre numéro est le 0912 65296654.
Inquiet, Malko demanda :
– Vous craignez un contretemps ?
– Non, mais si Saïd Hajjarian est en retard ou que la
voiture a un pépin, je veux pouvoir vous avertir.
Ils n’avaient plus rien à se dire.
— Alors, à après-demain, là-bas, conclut Malko. D’ici là, je
vais repérer les lieux. Nous n’avons rien oublié ?
– Je ne pense pas, répondit l’Iranien.
Spontanément, il l’étreignit, l’embrassant trois fois, à
l’iranienne. Malko sortit de la boutique et se mêla à la foule
du Bazar.
Il rejoignit Chehab et lui expliqua qu’on lui avait signalé
des boutiques d’antiquités dans l’avenue Pirouzi.
Malko remonta à pied l’avenue Pirouzi sur quelques
centaines de mètres. Jusqu’à ce qu’il tombe sur Behjati
Kuche 1, une petite rue sans intérêt particulier.
Le 28 était un immeuble de trois étages à la façade
noircie par la pollution. Il entra dans le couloir et, sur une
des boîtes aux lettres, vit une plaque de cuivre indiquant en
farsi et en anglais : M. Saryan, Dentist. Il vit une porte au
fond du couloir et la poussa. Elle donnait sur une cour
carrée, terminée par une voûte. Il traversa la cour,
s’engagea sous la voûte et déboucha dans une autre rue.
L’information donnée par Kaveh Husseini était correcte.
Satisfait, il regagna la voiture. Une angoisse de moins. Sa
soirée était bouclée : dîner avec Ali Ghoroob.
Le lendemain, il devait absolument envoyer le signal
déclenchant l’opération « Sunflower ». Donc récupérer le
Thuraya et émettre d’un endroit safe, parc ou rue
fréquentée.
– On rentre à l’hôtel, dit-il à Chehab.
De l’Esteghlal, il appela Yasmine Misaq. La jeune femme
lui répondit, essoufflée.
– Je suis à l’aérobic.
– Demain, je n’ai rien à faire, dit Malko, nous pourrions
envisager quelque chose.
– Bonne idée ! Allons déjeuner à Darband. Je viens vous
chercher vers midi.
– Non, dit Malko, je prendrai un taxi jusque chez vous.
L’Iranienne n’insista pas.
La soirée chez Ali Ghoroob avait été plutôt gaie, arrosée
d’un excellent bordeaux. Le marchand de tapis avait
demandé à Malko quand il comptait quitter Téhéran et celui-
ci était resté évasif, mentionnant un possible déplacement à
Ispahan avec une amie. Pour terminer, ils avaient vidé une
bouteille de Taittinger Comtes de Champagne Rosé,
sûrement payée au prix de l’or.
La 405 conduite par Chehab s’arrêta devant l’immeuble
de Shahin Bakravan et de Yasmine Misaq.
Celle-ci accueillit Malko, vêtue d’un gros pull et d’un jean.
– Nous allons déjeuner à Darband, annonça-t-elle, c’est
plus gai.
– J’ai besoin de l’appareil qui se trouve dans le coffre,
annonça Malko.
Ils gagnèrent la chambre et, après avoir ouvert le coffre,
Yasmine tendit le Thuraya à Malko. Il vérifia la batterie :
encore à 50 %. Cela suffisait pour une très courte émission.
– Je dois envoyer un signal, expliqua-t-il.
– Fais-le avant de partir, conseilla-t-elle sans poser de
question.
– Non, avec ce téléphone satellite, on peut situer
exactement le lieu d’émission, ce serait dangereux pour toi.
Il me faut un lieu public.
– Après le déjeuner, nous irons visiter Saadabad, l’ancien
palais du Chah, dit-elle après quelques instants de réflexion.
Il y a un parc immense. Tu en as pour longtemps ?
– Quelques secondes, dès que j’aurai accroché le
satellite...
– Bien, nous nous isolerons.
Elle mit le Thuraya dans son grand sac et ils gagnèrent le
parking souterrain.
Mostaffa Najar continuait à travailler sur le dossier
Hajjarian. Il se plongea dans les notes qui avaient été
déposées sur son bureau le matin même par ses différents
services.
Il en parcourut rapidement une dizaine et s’arrêta sur
celle qui l’intéressait : le compte rendu de filature de Kaveh
Husseini, l’ancien militant du Toudeh. Tout de suite, quelque
chose le frappa : pour la seconde fois en quelques jours,
Kaveh Husseini avait échappé à ses suiveurs, deux jeunes
bassidjis pourtant rompus à ce travail, en plongeant dans le
dédale du Bazar, d’où il était ressorti deux heures plus tard
sans avoir rien acheté...
Le chef de la Division 3 regarda pensivement le rapport.
Pris d’un sentiment bizarre. Son métier lui avait appris qu’il
ne fallait négliger aucun fait anormal. Certes, cette
disparition de deux heures pouvait avoir des causes
banales. Mais Kaveh Husseini avait un lien indirect avec leur
« appât », Saïd Hajjarian. Et si à la faveur de cette lacune de
surveillance, il avait eu un contact dans le Bazar ?
Il décrocha son téléphone et appela la section chargée
des interpellations. Pas de réponse. Rapidement, il griffonna
une note demandant l’interpellation de Kaveh Husseini et la
déposa sur le bureau de sa secrétaire.
Il avait hâte d’être au lendemain pour interroger lui-même
le vieux militant communiste.
Malko trempa les lèvres dans son café turc amer,
accompagné d’une figue confite. Ils avaient déjeuné dans
une guinguette du quartier de Darband, tout en haut de la
ville, étendus sur des tapis ornant de grands box à l’air libre,
face à la montagne. Soupe au concombre, kebab et riz,
arrosés de Vata. Les rues étroites en forte pente marquaient
la limite de la ville. Des torrents coupaient la route, des
meutes de gros oiseaux noirs piaillaient au-dessus de leur
tête.
Autour d’eux, au restaurant, il y avait beaucoup de
jeunes. Les filles étaient outrageusement maquillées, en
dépit du hijab, et accompagnées de garçons visiblement
amoureux. On ne se tenait pas par la main, mais on se
frôlait en partageant le même narghileh.
– Ici, les jeunes sont beaucoup plus libres, expliqua
Yasmine. Un peu plus bas, rue Ferishte, chaque vendredi
c’est un carrousel de drague en voiture. La rue est en sens
unique, aussi filles et garçons se draguent d’une voiture à
l’autre, échangent les numéros de leurs portables.
Presque une vie normale... Les marronniers assuraient une
ombre agréable sous la pub de la bière Efez. Yasmine
épousseta son manteau islamique.
– Si tu veux aller à Saadabad, c’est maintenant.
Ils récupérèrent la BMW sur le petit parking et repartirent
vers l’est par l’avenue Moqaddas-e-Ardebili, remontant
ensuite sur Valiasr. L’entrée de l’ancien palais du Chah se
trouvait avant Darband Maidaneh. Une douzaine de
bâtiments perdus dans un parc immense adossé à la
montagne. Il y avait peu de visiteurs.
– Les gens viennent le vendredi, expliqua Yasmine, c’est
gratuit.
Malko paya la modique somme de 1 000 rials. Et ils
s’engagèrent dans une des allées menant au palais Blanc.
Devant le bâtiment, se dressait une gigantesque paire de
bottes en bronze, de la hauteur d’un homme. Tout ce qui
restait d’une statue du Chah... Des familles se promenaient,
curieuses. Des jeunes lisaient, allongés sur les pelouses.
Rien n’avait bougé depuis vingt-six ans, les grandes pièces
étaient protégées du public par des cordons de velours
rouge. Peu de meubles et de mauvaise qualité. Le Chah
préférait les tapis... Malko n’avait qu’une idée : expédier son
message.
Ils ressortirent, se dirigeant vers la zone la plus boisée où
deux bâtiements étaient fermés, puis s’assirent sur l’herbe.
Yasmine ouvrit son sac et tendit le Thuraya à Malko.
Protégés par un repli de terrain, ils étaient à l’abri des
regards. Malko activa le téléphone satellite et déploya la
discrète antenne, l’orientant vers le sud, l’océan Indien où
se trouvait un des deux satellites. Pendant un temps qui
parut très long à Malko, le cadran afficha « système GPS ».
Enfin, au bout de plusieurs minutes, s’afficha : « position
actuelle ». Malko appuya deux fois sur « retour » pour
revenir sur « choix réseau », puis sur « enregistrement
satellite ». Aussitôt l’inscription « Thuraya Iran » s’afficha. Il
avait accroché le satellite ! Il composa le numéro
communiqué par Malcolm Mc Laughlin, appuya sur SOS,
puis sur « appel ». Coupant au bout de quelques secondes.
À des milliers de kilomètres de là, on avait capté son
signal tout en l’identifiant et en le localisant.
Il désactiva le Thuraya, rentra l’antenne et le tendit à
Yasmine.
– C’est déjà fini ? demanda-t-elle, étonnée. Tu n’as même
pas parlé.
– Je n’avais pas à le faire, expliqua Malko. Il s’agit
seulement d’un signal sonore, comme du morse.
Il avait hâte de s’éloigner et il ne respira que lorsqu’ils
furent à nouveau dans la BMW. Même si les Iraniens avaient
intercepté et localisé ce signal, le temps qu’ils réagissent,
ce serait trop tard.
Malko regarda sa Breitling. Dans un peu plus de vingt-
quatre heures, il avait rendez-vous avec le défecteur pour
quitter Téhéran. Distrait, il s’aperçut que Yasmine Misaq le
ramenait chez elle. Pourquoi pas se détendre ? De toute
façon, il devait récupérer le pistolet. Il avait décidé de
garder le Thuraya et l’arme avec lui pour sa dernière nuit.
Un marin du Bataan frappa à la porte de la cabine et
entra, puis tendit au lieutenant de vaisseau Matt Freeman
une enveloppe cachetée.
– Sir, ce message vient d’arriver de Washington.
L’officier de marine ouvrit l’enveloppe barrée du cachet
« Top Secret ». Le texte était très court : « Message reçu,
opération “Sunflower” confirmée pour demain. Mise en
route 9 : 00 P.M. »
C’était signé Porter Goss.
Le lieutenant de vaisseau Freeman remonta sur le pont du
Bataan. Ils naviguaient à 100 milles des côtes iraniennes. La
trajectoire du Bataan serait modifiée au dernier moment, le
lendemain, mais avant il y avait beaucoup à faire. Matt
Freeman descendit au carré des officiers où il trouva des
pilotes d’hélicos.
– Réunion dans une heure, en salle d‘op’, annonça-t-il. Je
veux les dernières cartes satellite météo pour la zone
survolée.
— Yes, sir, aquiesça le pilote. Donc, on y va ?
– On y va ! confirma le lieutenant de vaisseau. Que Dieu
veille sur nous.
Il prit l’ascenseur et descendit au deuxième hangar. Il
fallait que les équipes de mécaniciens procèdent aux
ultimes vérifications. En mer, l’air marin rongeait tout. Il
n’aurait pas trop de vingt-quatre heures pour être certain
que les quatre appareils étaient au point.
Malko avait mal dormi, sursautant au moindre bruit dans
le couloir. Le Thuraya et le Glock dans son attaché-case
représentaient un risque mortel. Contrairement à son
habitude, il ne descendit pas dans la breakfast room mais se
fit servir dans sa chambre. Le portable sonna. C’était Ali
Ghoroob demandant ce qu’il faisait.
– Une de mes amies va m’emmener hors de Téhéran,
annonça Malko. Je rentrerai assez tard.
Sa Breitling affichait 9 h 10. Près de huit heures à tuer.
Kaveh Husseini s’était rendu comme d’habitude à son
travail à l’ambassade d’Italie. À sept heures du matin, il
était allé chercher la Peykan de son cousin et avait fait le
plein pour l’équivalent de 3,50 euros, vérifiant aussi les
pneus. La voiture polluait, mais elle roulait ! Il l’avait garée
rue Nofel-Loshato, presque en face de l’ambassade de
France. La sienne, celle d’Italie, au coin de « Bobby-Sands »
Street, était toute proche. Il consulta sa montre : une heure.
Il avait projeté de déjeuner dans un petit restaurant où il
avait ses habitudes dans l’avenue Hafez. En même temps, il
leur demanderait de confectionner des sandwichs pour le
voyage.
Au moment où il se préparait à sortir, le carabinier qui
surveillait la porte dans sa cage en verre lui lança :
– Il y a deux types qui sont venus te demander, tout à
l’heure.
Le pouls de Kaveh Husseini grimpa en flèche et il en
bégaya presque.
– Que voulaient-ils ?
– Oh rien ! Juste savoir si tu travaillais aujourd’hui. Ils
n’ont même pas demandé à te voir.
Le vieux militant du Toudeh sentit ses jambes se dérober
sous lui. Évidemment, les membres des services iraniens
n’avaient pas le droit de pénétrer dans une ambassade... Il
avait l’impression d’avoir reçu un coup de marteau sur la
tête. Pourtant, il se força à grimacer un sourire.
– Ah, je vois ! Ce sont des cousins de Tabriz. J’ai oublié un
paquet pour eux.
En toute hâte, il fila dans son bureau du rez-de-chausée,
aux fenêtres grillagées, dont il écarta le rideau. Il les
aperçut tout de suite : deux hommes sans cravate, debout à
côté d’une Peugeot 206 grise. Juste en face de l’ambassade.
Le policier de garde semblait ne pas les voir, alors qu’il
faisait circuler tout le monde. Kaveh Husseini fit retomber le
rideau et posa ses mains à plat sur le bureau pour les
empêcher de trembler. De toute façon, il allait être obligé de
sortir de l’ambassade. Les Italiens ne prendraient pas sur
eux de le soustraire à une enquête : les Iraniens étaient trop
susceptibles...
Les pensées tournaient à toute vitesse dans sa tête.
Certes, il y avait une autre sortie, sur « Bobby-Sands »
Street, mais elle était fermée à clef. En plus, pour récupérer
sa voiture, il était obligé de passer devant les deux agents
du ministère du Renseignement. Il respira profondément,
une douleur aiguë dans le côté. Demeura prostré plusieurs
minutes, la tête dans ses mains. Sachant que sa vie était en
train de basculer, il tenta de se raisonner. Il n’y avait rien
contre lui, sauf si l’Arménien avait parlé. Pourquoi ces deux
policiers étaient-ils là ? Cela pouvait être une enquête sans
importance, mais une chose était certaine : il était hors de
question d’accompagner Saïd Hajjarian et l’agent de la CIA
dans le désert.
Il parvint à reprendre son sang-froid, se leva et passa dans
le bureau voisin.
– Tu peux me prêter ton portable ? demanda-t-il à un de
ses collègues, le mien est en panne.
L’autre lui tendit son téléphone. Revenu dans son bureau,
Keveh Husseini composa le numéro de l’agent de la CIA,
l’estomac noué. Dès qu’il eut décroché, il annonça :
– C’est moi. Vous me reconnaissez ? Il y a un problème.
1. Rue.
CHAPITRE XIII
Malko eut l’impression que son cœur s’arrêtait. Pourtant la
voix de Kaveh Husseini était parfaitement calme.
– Quel problème ?
L’Iranien soupira.
– Je suis à l’ambassade mais des policiers m’attendent
dehors... Je ne sais pas pourquoi. Je vais les voir mais je ne
pourrai pas venir avec vous. Je suis désolé... J’espère que ce
n’est pas grave.
Il parlait d’un ton absent, détaché. Malko recevait le ciel
sur la tête. Pas de guide et, surtout, pas de voiture ! Et si on
arrêtait Kaveh Husseini...
Ce dernier, comme s’il lisait dans les pensées de Malko,
dit aussitôt :
– Si vous le pouvez, il faut vous rendre au rendez-vous... Je
ne pense pas que cet incident soit lié à notre affaire. C’est
peut-être un truc idiot qui sera réglé en une heure ou deux.
Voilà. Je dois y aller.
Un truc idiot !
Au mieux, Malko se retrouvait sans voiture et sans guide
pour son exfiltration. Au pire, il allait se jeter dans un piège
en allant récupérer Saïd Hajjarian. Atterré, il se contenta de
dire :
— Bien. Je vous souhaite bonne chance.
— À vous aussi, répondit Kaveh Husseini d’une voix pleine
de tristesse. Je pense que vous pouvez aller là-bas.
La communication fut coupée. Malko s’assit sur son lit,
accablé, la tête vide. C’était le pire des cas de figure.
L’opération de récupération était lancée et lui avait de
fortes chances de ne pas pouvoir être au rendez-vous avec
les hélicos... Il essaya de regarder les choses froidement et
d’envisager les différentes hypothèses. Le plus sûr était
évidemment de ne pas aller au rendez-vous avec Saïd
Hajjarian. De rester deux jours de plus à Téhéran et de
quitter le pays.
Cela s’appelle « démonter ».
L’échec total.
L’autre solution consistait à trouver une voiture et à tenter
le coup. Avec le risque de se faire arrêter. D’ailleurs, cette
solution-là dépendait du moyen de transport. S’il ne
résolvait pas ce problème, il revenait à la première solution.
Fébrilement, il composa le numéro de Yasmine Misaq sur
son portable. Répondeur. Il laissa un message d’un ton
volontairement léger, lui demandant de le rappeler vite.
Yasmine Misaq était la seule à pouvoir l’aider, mais il
serait obligé de lui dire la vérité.
Kaveh Husseini sortit d’un pas tranquille de l’ambassade
d’Italie mais ne parcourut pas trois mètres. Les deux
hommes arrêtés à côté de la 206 s’étaient avancés et
l’encadraient.
– Vous êtes en état d’arrestation, dit l’un d’eux. Venez
avec nous.
L’Iranien ne discuta même pas, ne demanda pas de
mandat d’arrêt. À quoi bon ? Ces hommes étaient tout-
puissants. Il se casa à l’avant de la 206 qui démarra aussitôt
vers le nord, sûrement pour le quartier Mehran où se
trouvait le siège d’Etta’alat, l’ancien QG de la Savak.
Décidément, la vie était un éternel recommencement. Ils
n’allèrent pas jusque-là, tournant dans une petite rue du
quartier de Narmak pour s’arrêter devant une maison aux
volets fermés. Une safe house.
On le fit entrer au rez-de-chaussée, dans une pièce
éclairée par un néon jaunâtre. Un homme, assis derrière un
bureau, lui demanda ses papiers, ouvrit un dossier posé
devant lui et commença à lui rappeler son passé de militant.
Kaveh Husseini attendait, ne sachant pas où son
interlocuteur voulait en venir. Il avait l’habitude des
interrogatoires et savait qu’il ne faut jamais aller au-devant
des questions. Ayant terminé, le policier demanda d’une
voix calme :
– Quelles sont vos occupations en ce moment ?
– Je travaille à l’ambassade d’Italie, répondit Kaveh
Husseini, comme traducteur. J’écris des articles et des livres.
– Vous n’avez pas d’activités illégales ?
– Non, bien sûr, répondit Kaveh Husseini d’un ton
bonhomme.
Le fonctionnaire d’Etta’alat lui jeta un long regard et
reprit :
– Vous connaissez un certain Safir Moffateh ?
– Oui, c’est un vieil ami. Nous nous voyons régulièrement.
L’autre griffonna quelques mots et enchaîna :
– Safir Moffateh est également un ami proche de Saïd
Hajjarian, n’est-ce pas ?
– Oui, je crois, pourquoi ?
L’homme poussa un long soupir et annonça enfin la
couleur :
– Il y a quelque temps, les Moudjahidin Khalq ont tenté
d’approcher Hajjarian. Pour le pousser à trahir la République
islamique. Cette tentative a été déjouée. Nous pensons
qu’ils ont recommencé. Par votre intermédiaire...
Kaveh Husseini réussit à sourire.
– Quest-ce qui vous fait penser cela ?
– Au cours des derniers jours, vous vous êtes rendu deux
fois au Bazar et vous avez semé les gens qui vous
surveillaient. Je veux savoir qui vous avez vu là-bas.
L’ancien militant du Toudeh demeura silencieux. Donc, il
avait été surveillé. Mais ils ignoraient ses visites à
l’Arménien. Sinon, ils lui en auraient parlé. Il avait donc une
petite chance de s’en sortir.
– La première fois, dit-il, je suis allé acheter un chandail et
la seconde, je cherchais un cadeau pour ma femme, mais je
n’ai rien acheté, c’était trop cher. En plus, je n’ai semé
personne, je ne savais pas être sous surveillance. Il y a bien
longtemps que je ne fais plus de politique.
Long silence.
– Je pense que vous ne dites pas la vérité, laissa tomber le
policier. J’espérais que vous seriez intelligent. Je vais vous
mettre entre les mains de quelqu’un qui vous la fera dire.
Il appuya sur une sonnette et les deux hommes qui
l’avaient amené encadrèrent Kaveh Husseini et le
reconduisirent à la 206. Cette fois, la destination était
Etta’alat. Le complexe du ministère du Renseignement ne
payait pas de mine en dépit des deux grands portraits en
couleur des ayatollahs Khomeiny et Khamenei accrochés à
l’entrée. Les miradors en bois, les barbelés, les toits de tôle
et les murs jaunâtres dégageaient une impression sinistre.
La circulation était interdite autour, et il régnait un calme
étrange. Kaveh Husseini fut conduit d’abord dans un bureau
où on le fouilla. On lui prit ensuite sa veste et on lui passa
les menottes auxquelles on accrocha une corde. Tiré comme
un animal, il fut conduit dans un bâtiment à l’écart, où il se
retrouva dans une petite pièce, face à un homme qui lui
donna la chair de poule.
Hassodolah Lajevardi.
Surnommé dans les années 1980 le « Boucher d’Evin ». Il
était le procureur de la sinistre prison et n’hésitait pas à
mettre la main à la pâte pous faire avouer les suspects. Il
était responsable de milliers d’exécutions... Kaveh Husseini
se força à le regarder en face. Il n’avait guère changé. Le
cheveu ras, le front dégarni, des lunettes fumées et un très
long nez. Barbe et moustache grises.
– Salam, fit Lajevardi. Tu sais pouquoi tu es là ? Je hais les
Moudjahidin Khalq et je sais que tu es en contact avec eux.
Veux-tu me dire ce que tu sais ?
Hassodolah Lajevardi parlait d’une voix douce et posée
mais Kaveh Husseini sentit son sang se glacer. Lajevardi le
torturerait jusqu’à de qu’il parle. C’était un professionnel,
doublé d’un fanatique. On lui avait ôté sa montre, mais il
calcula qu’il devait être un peu plus de deux heures de
l’après-midi. Il fallait tenir encore deux heures, avant de
lâcher une bribe d’information. S’ils interrogeaient le
bijoutier arménien du Bazar, il ne tiendrait pas un quart
d’heure.
– Je ne sais rien, dit calmement Kaveh Husseini, et je n’ai
aucun contact avec les gens que vous mentionnez.
Hassodolah Lajevardi fit comme s’il n’avait pas entendu.
Entrouvrant la porte, il appela :
– Mehdi ! Parviz !
Deux costauds, le crâne rasé, pénétrèrent dans la pièce.
Sur un signe de leur chef, un des deux prit l’extrémité de la
corde fixée aux menottes, réunissant les poignets de Kaveh
dans son dos. Puis l’autre, monté sur une chaise, passa la
corde dans une poulie scellée au plafond. Ensuite, à deux,
ils se mirent à tirer sur la corde. Kaveh Husseini sentit ses
bras tirés vers le haut. Il se pencha en avant, mais, comme
la traction continuait, une douleur atroce lui parcourut les
épaules et il se retrouva les pieds à quelques centimètres
du sol. La douleur dans ses muscles était abominable, mais
il savait qu’elle allait encore grandir.
Les deux hommes le saisirent chacun par une cheville et
s’amusèrent à le tirer vers le bas, déchirant encore un peu
plus les muscles des épaules.
Désarticulé, Kaveh Husseini poussa un grognement sourd.
Hassodolah Lajevardi, assis derrière le bureau, alluma une
cigarette.
Ce n’était que le début.
Malko sursauta : il avait laissé son portable tout près de
son oreille.
– Comment vas-tu ? C’est gentil de m’appeler, fit la voix
chaleureuse de Yasmine Misaq.
Machinalement, Malko regarda sa Breitling : deux heures
vingt-cinq.
– J’ai un service à te demander, fit-il.
– Si je peux. Qu’est-ce que c’est ?
– Où es-tu ?
– À l’aérobic, tu sais, à côté de l’avenue Gandhi. Tu veux
me retrouver là ?
– J’arrive, dit Malko.
Il prit le sac contenant le Thuraya et le Glock et descendit.
Chehab se tenait dans le hall. Malko monta dans la voiture
avec un dernier regard pour l’hôtel. Normalement, il n’y
reviendrait pas.
Yasmine Misaq l’attendait devant le bâtiment où elle
pratiquait l’aérobic, au volant de sa BMW. Lunettes noires,
détendue. À peine Malko se fut-il glissé à côté d’elle, elle lui
demanda :
– Tu as un problème ?
– Ça se voit ?
– Oui. Tes yeux. Ils ne sont plus dorés, il y a plein de vert
dedans et puis, je ne sais pas, tu es tendu.
– J’ai un sérieux problème, avoua Malko.
En cinq minutes, il lui eut tout dit : son appartenance à la
CIA, le but de son séjour à Téhéran, le projet d’exfiltration et
le pépin final. Yasmine Misaq alluma une cigarette
australienne et souffla lentement la fumée avant de dire :
– Tu veux que je te conduise là où tu as rendez-vous avec
les hélicoptères ?
– C’est un risque énorme pour toi.
Elle sourit.
– Si tout se passe bien, personne ne saura qui t’a aidé.
– On risque de t’interroger. Ils sauront vite que nous nous
sommes vus.
Yasmine Misaq souffla sa fumée.
– Oui, mais j’ai des amis puissants. On ne pourra pas me
traiter trop mal. Bon, je vais faire le plein et vérifier l’huile,
les pneus. Tu restes avec moi ?
– Oui, je vais avertir Chehab...
Lorsqu’il revint, il lui précisa :
– J’irai au rendez-vous avec Hajjarian seul, à pied. Toi, tu
m’attendras plus loin. De toute façon, si c’est un piège, tu
ne seras pas impliquée.
— Mais tu ne parles pas farsi. Comment vas-tu
t’expliquer ?
Kaveh Husseini souffrait tellement de tous ses muscles
étirés par le supplice qu’il n’identifia pas tout de suite une
autre douleur moins violente. Des picotements dans le bras
gauche, accompagnés d’une sorte de lourdeur dans
l’estomac. En même temps, il commença à avoir du mal à
respirer. Sans s’en rendre compte, il se mit à râler, son
visage se couvrit de sueur et il resta la bouche ouverte,
toujours dans sa position grotesque.
Lajevardi avait une longue espérience de la torture. Il se
rendit compte immédiatement que Kaveh Husseini était en
train de faire un malaise cardiaque.
– Parviz ! Détachez-le, vite !
Parviz défit le nœud de la corde passé dans l’anneau
scellé au plafond et Kaveh Husseini tomba lourdement sur le
sol de la cellule, le visage contre le ciment. Lajevardi était
déjà au téléphone.
– Envoyez-moi un médecin avec un tonicardiaque !
ordonna-t-il.
Quand le médecin arriva, vingt minutes plus tard, Kaveh
Husseini était toujours dans la même position et respirait
difficilement. Le médecin l’examina, l’ausculta et leva la
tête.
– Il est en train d’avoir un infarctus. Il faut le transporter
immédiatement à l’hôpital.
Lorsque la civière arriva, Kaveh Husseini était allongé sur
le dos, la bouche entrouverte, inconscient. Il cessa de
respirer au moment où on le mettait dans l’ambulance.
Le Bataan avait modifié sa course pour se rapprocher de
la côte iranienne. Un Blackhawk de reconnaissance avait
décollé une heure plus tôt pour inspecter l’océan Indien.
Dans le deuxième pont du porte-hélicoptères, les
mécaniciens procédaient aux ultimes vérifications, tandis
que les pilotes prenaient un peu de repos. Ils allaient être
obligés de voler près de huit heures, dans des conditions
difficiles, au-dessus d’un territoire hostile, et ils étaient
nerveux.
L’officier de quart pénétra dans la passerelle et salua le
commandant du Bataan.
— Sir, le radar vient de repérer un navire droit devant. Il
s’agit d’une frégate iranienne, qui se trouve d’habitude plus
au nord. On dirait qu’elle nous observe.
Si les marins iraniens assistaient au départ des hélicos, la
mission était fichue.
– Changez de cap, ordonna le pacha, éloignons-nous de la
côte. Tenez-moi informé de la position de cette frégate.
Il y avait encore trois heures de jour. On ne ferait monter
les Super-Stallion sur le pont qu’à la dernière minute, c’est-
à-dire une demi-heure avant le décollage. À la fois pour
éviter qu’un satellite russe ne les repère et à cause des
embruns : l’eau de mer attaquait tout. Le commandant du
Bataan regarda la ligne d’horizon, dans le lointain. Les
heures à venir allaient être très longues. Dans le meilleur
des cas, l’opération ne serait pas terminée avant cinq
heures du matin.
Tant de choses pouvaient arriver entre-temps.
Il était cinq heures moins dix.
Malko se tourna vers Yasmine et lui adressa un sourire un
peu forcé.
– À tout à l’heure.
La BMW était garée dans Tabriz Street, à deux cents
mètres du lieu de rendez-vous avec Saïd Hajjarian. Malko
avait convenu avec Yasmine Misaq que s’il n’était pas
revenu un quart d’heure plus tard, elle repartait et se
débarrassait ensuite du Thuraya et du pistolet qu’il avait
laissés dans la voiture. Il tourna le coin de Kia Street,
l’estomac noué, regardant autour de lui. Quelques passants,
une vieille femme enveloppée dans son tchador noir. Il
inspecta soigneusement les voitures garées : toutes étaient
inoccupées. Sa tension était telle qu’il en avait mal à la tête.
Il pénétra sous la voûte menant à la cour prolongeant
l’immeuble du dentiste. Une camionnette déchargeait des
tapis devant un entrepôt du rez-de-chaussée. Il baissa les
yeux sur sa Breitling : cinq heures pile. Pour ne pas se faire
remarquer, il resta sous la voûte donnant sur Kia Street, le
regard fixé sur la porte de l’immeuble du dentiste de Saïd
Hajjarian, le sang battant à ses tempes. Retenant son
souffle. Il eut une pensée pour Kaveh Husseini. L’ancien
militant du Toudeh avait fait tout son possible. Pourvu que
cela suffise.
Devant lui, la porte donnant sur le couloir de l’immeuble
du dentiste s’ouvrit sur un homme portant une veste sans
cravate, les cheveux blancs en brosse. La cinquantaine. Il
traversa la cour et s’engouffra sous la voûte, se heurtant
presque à Malko.
– Haroye doktor Hajjarian ? demanda Malko à voix basse.
L’autre bredouilla « Baleh » en toisant Malko. Visiblement
surpris, il murmura en anglais :
— Où est Kaveh ?
— Il n’a pas pu venir, répondit Malko, mais les plans ne
sont pas changés. Vous êtes prêt ?
– Je suis prêt, fit l’Iranien, avec son accent traînant.
Il lui manquait une dent sur le côté, ce qui lui donnait l’air
négligé. Ses traits étaient assez marqués. Il avait un nez
droit, des yeux clairs et semblait un peu perdu.
– Suivez-moi, dit Malko, la voiture est un peu plus loin.
Vous n’avez pas eu de problèmes ?
– Non.
Ils débouchèrent dans Kia Street et s’éloignèrent d’un pas
rapide. Malko était tendu comme une corde à violon. A
chaque seconde, il s’attendait à voir surgir les agents du
ministère du Renseignement. Il tourna le coin de la rue Kia
avec un soulagement indicible. La BMW était là, cinquante
mètres plus loin. Il s’appliqua à ne pas hâter le pas, fit
monter l’Iranien à l’avant et se glissa à l’arrière.
Il y eut une brève conversation en farsi entre Yasmine
Misaq et le défecteur, puis l’Iranienne se retourna vers
Malko.
– Je lui ai expliqué que nous partions dans le désert, que
tout allait bien.
Malko se retourna.
Personne. Il avait envie de chanter.
Yasmine Misaq conduisait à l’iranienne, se faufilant
partout avec autorité. Ils croisèrent une Mercedes de la
police qui tourna dans une petite rue.
La première partie – la plus dangereuse – était derrière
eux. Malko se pencha vers le défecteur.
– Qu’avez-vous dit à votre famille ?
– Je n’ai pas de famille. Je vis seul.
– Pensez-vous avoir été suivi depuis chez vous ?
– Oui, je crois. Une moto avec deux bassidjis. Je les vois
souvent.
– Vos rendez-vous durent longtemps chez le dentiste ?
— Cela dépend. Une heure, une heure et demie...
Donc, cela leur donnait une certaine avance. En plus, la
police ne pouvait pas inspecter les milliers de voitures
quittant Téhéran tous les soirs. Malko, pour la première fois
depuis le coup de fil de Kaveh Husseini, sentit ses brûlures
d’estomac se calmer.
Perplexe, Mostaffa Najar écouta le compte rendu
d’Hassodolah Lajevardi. La mort accidentelle de Kaveh
Husseini les privait d’une source de renseignement
précieuse.
– Du côté de Hajjarian, demanda-t-il, rien de spécial ?
– Non. Il était chez lui en début d’après-midi et il est
surveillé en permanence par les bassidjis. Il a téléphoné hier
pour prendre rendez-vous chez son dentiste.
– Parfait. Continuez à le surveiller. Interrogez Safir
Moffateh aussi. Et la famille de ce Kaveh Husseini.
Resté seul, Mostaffa Najar se demanda s’il n’avait pas fait
fausse route depuis le début. De toute façon, si cela avait
abouti à la mort d’un ancien Toudeh, c’était déjà positif. Il fit
une note pour demander l’examen du portable de Kaveh
Husseini.
Engluée dans une circulation démente, la BMW était en
train de tourner autour de Jahad Square, entre une
camionnette chargée de pastèques et un taxi collectif jaune.
Malko regarda sa Breitling pour la centième fois. Ils roulaient
depuis une heure déjà et n’était même pas sortis de la
ville ! Il avait fallu filer vers l’ouest par le périphérique. Dans
le lointain, il aperçut des minarets : le mausolée de l’imam
Khomeyni. On roulait à dix à l’heure et cela devenait
angoissant.
– Tu crois que cela va s’arranger ? demanda-t-il à Yasmine.
L’Iranienne alluma une cigarette.
— Pas avant l’embranchement pour Imam-Khomeiny
Airport.
Et ils avaient plus de 460 kilomètres à faire !
À l’avant, le défecteur somnolait. En tout cas, les
embouteillages sécurisaient leur cavale. Pas un policier en
vue. Peu à peu, la circulation devint un peu plus fluide.
Penché sur la carte, Malko vérifiait l’itinéraire. Tant qu’ils
seraient sur l’autoroute, il n’y avait aucun risque de se
perdre. Ensuite... Soudain, il sursauta : droit devant eux,
deux voitures de police, bleu et blanc, étaient arrêtées sur
le bas-côté du freeway. Un policier, debout au bord de la
chaussée, faisait signe à certaines voitures de s’arrêter.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Malko, le pouls tout d’un
coup à 200.
– Je ne sais pas, avoua Yasmine Misaq d’une voix blanche.
L’alerte avait déjà pu être donnée. Malko se demanda si
les Iraniens avaient pu savoir qu’ils se trouvaient dans une
BMW. L’exfiltration risquait de s’arrêter là. Un peu plus loin,
sur la gauche, les quatre minarets du mausolée de
Khomeyni semblaient le narguer. Malko regarda le Glock
posé sur la banquette. S’il était obligé de tirer sur des
policiers, leur aventure devenait désespérée.
CHAPITRE XIV
Mostaffa Najar s’apprêtait à quitter son bureau d’Etta’alat
lorsque son adjoint, Parviz Amer, entra en coup de vent
après avoir frappé et lança :
– Saïd Hajjarian a disparu.
Le patron de la Division 3 sursauta.
– Disparu ? Mais je croyais qu’il était surveillé par des
bassidjis !
– Il avait rendez-vous chez son dentiste. Il l’ont suivi
jusque-là. Ne le voyant pas ressortir, ils sont montés chez le
dentiste qui a déclaré ne pas avoir vu Saïd Hajjarian et ont
découvert que l’immeuble possédait une autre sortie dans
la rue voisine. Hajjarian n’est toujours pas revenu chez lui.
Nous avons prévenu les pasdarans et les aéroports.
Mostaffa Najar avait du mal à contenir sa fureur. Ainsi, ce
qu’il avait subodoré venait de se produire. Sous son nez !
Donc, ses soupçons à l’égard de Kaveh Husseini étaient bien
justifiés
– Arrêtez tous ceux qui sont en contact avec Hajjarian.
Surtout Safir Moffateh. Son téléphone était sur écoutes ?
– Oui, bien sûr, nous n’avons relevé aucun appel suspect.
– Bien. Surveillez la gare aussi et les bus en direction du
Kurdistan.
Mostaffa Najar alluma une cigarette pour réfléchir. Peu de
chances que le défecteur parte par un aéroport. S’il avait
été récupéré par un réseau clandestin à Téhéran, il y avait
deux façons de le faire sortir du pays. Soit par le Kurdistan,
où la frontière était poreuse, soit par la province du Sud, où
les Britanniques avaient des gens à eux. Car cela
ressemblait à une opération des Britanniques, les seuls à
avoir un Service efficace sur place à Téhéran. Or, ils étaient
très proches des Américains... À moins qu’Hajjarian se soit
réfugié à leur ambassade, qui s’occuperait de le faire
exfiltrer plus tard.
Le patron de la Division 3 commença à écrire la liste de
mesures à prendre : interroger les policiers en faction
devant l’ambassade britannique, diffuser les photos du
fugitif, sensibiliser les patrouilles volantes de pasdarans et
de bassidjis, voir du côté de sa femme à Vienne. S’il était
encore en Iran, il fallait le retrouver. S’il avait réussi à partir
à l’étranger, il fallait le liquider d’urgence, où qu’il soit.
Yasmine Misaq ralentit. La silhouette du policier
grandissait dans le pare-brise. Alors que la BMW n’était plus
qu’à quelques mètres de lui. Il leur adressa un petit geste
de la main, signalant qu’ils pouvaient passer, mais arrêta la
camionnette qui les suivait.
La tension retomba brutalement dans la BMW.
— Ils cherchent ceux qui n’ont pas payer leurs taxes !
expliqua Yasmine Misaq, soulagée.
La circulation était beaucoup plus fluide. Malko baissa les
yeux sur sa Breitling. 6 h 10. Ils étaient dans les temps. Le
jour commençait à baisser. Il s’absorba dans l’étude de la
carte.
Ils allaient passer par Qom, Kachan, Natanz et Naim,
suivant l’autoroute qui bordait le grand désert du Dachte
Kav. Ensuite, quelque part après Natanz, il faudrait trouver
la piste pas forcément bien indiquée qui s’enfonçait vers
l’est et rejoignait Posht-Badam, le terrain d’aviation
désaffecté. Or, il ferait nuit noire et il valait mieux ne pas
demander trop d’informations. Seul point de repère : une
voie ferrée parallèle à l’autoroute qu’ils devaient
obligatoirement franchir pour être dans la bonne direction.
Bercé par le ronronnement du moteur, Malko ferma les
yeux. Le paysage était à la fois monotone et magnifique : à
gauche, un désert ocre à perte de vue, à droite, des
montagnes aux crêtes aiguës sans la moindre végétation.
L’autoroute était presque vide : trop chère... Sur leur droite,
le disque rouge du soleil disparut derrière les montagnes.
Malko fut soulagé de se retrouver dans l’obscurité. Plus un
policier en vue. Sans doute faute d’effectifs. On avait placé
sur le bord de l’autoroute, à intervalles réguliers, des
voitures de police en carton, la vitesse étant limitée à cent.
Le Bataan naviguait parallèlement à la côte iranienne, à
une soixantaine de milles. Toujours suivi par l’Alvand, la
frégate de la marine iranienne, distante d’une dizaine de
milles. Le pacha du porte-hélicoptères regarda sa montre. 8
h 30. Normalement, il aurait dû changer de cap pour
remonter vers les côtes de l’Iran, afin de raccourcir au
maximum le trajet des quatre hélicoptères.
C’était impossible pour le moment.
Rongeant son frein, il se demanda si les Iraniens n’avaient
pas eu vent de l’opération « Sunflower », ce qui expliquerait
l’obstination de cette frégate à suivre le Bataan.
Pour tromper son anxiété, il descendit à la salle d’op’
rejoindre le lieutenant de vaisseau Freeman. Les
hélicoptères étaient toujours dans l’entrepont, à la fois pour
se protéger des embruns et éviter d’être repérés.
Les phares de la BMW éclairaient la chaussée
pratiquement déserte de l’autoroute. Ils venaient de passer
l’embranchement pour Qom. Les seuls ralentissements
étaient dus aux péages, espacés d’une cinquantaine de
kilomètres.
Malko avait du mal à ne pas somnoler, tant le trajet était
monotone. À l’avant, Saïd Hajjarian dormait, la tête de
travers, retenu par sa ceinture de sécurité. À gauche
comme à droite, c’était l’obscurité absolue, piquetée de
temps à autre de rares lumières. Il baissa les yeux sur les
aiguilles lumineuses de sa Breitling : 9 heures pile. Les
hélicoptères de « Sunflower » devaient être en route.
– Commandant, la frégate iranienne a décroché !
L’officier de quart venait de surgir dans la dunette du
Bataan.
– Nous avons intercepté des messages radio : ils se
dirigent vers Abadan.
Le pacha du Bataan regarda sa montre : 9h 10. Même en
changeant de cap tout de suite, il leur faudrait encore vingt
minutes pour atteindre le point de décollage des Super-
Stallion.
– Faites monter les hélicoptères sur le pont, ordonna-t-il.
Qu’ils se positionnent sur les spots 1, 2 et 3. Décollage dans
trente minutes. H + 40. Prenez le cap prévu à la vitesse
maximum pour « mettre du vent ».
Le Bataan ne dépassait pas 22 nœuds.
De la dunette, il observa la mise en place et le
ravitaillement en fuel des Super-Stallion montés un à un par
les ascenseurs. Un quart d’heure plus tard, les quatre gros
hélicoptères étaient alignés à l’arrière, équipages à bord, et
leurs rotors tournaient. Le pacha entra en contact avec le
porte-avions Nimitz d’où allait décoller le E2– C Hawkeye qui
abriterait le mission command, prenant en charge le
brouillage éventuel des radars iraniens, et les
communications.
Sur le pont, le vacarme des énormes rotors était
effroyable. Les minutes s’écoulaient dans une tension
croissante.
Enfin, le premier Super-Stallion s’éleva au-dessus du pont,
suivi des trois autres. La gorge serrée, le pacha du Bataan
contemplait les quatre grosses machines presque invisibles
dans l’obscurité, feux éteints. Il ne fermerait pas l’œil tant
qu’ils ne seraient pas rentrés.
Le dernier appareil parti, le Bataan amorça un
changement de cap pour s’éloigner de la côte iranienne.
Espacés de cent mètres et étagés en hauteur sur une
trentaine de mètres, les quatre Super-Stallion se noyèrent
dans l’obscurité.
Le pacha remonta dans la dunette, rejoint par le
lieutenant de vaisseau Freeman.
Quelques minutes plus tard, un marin apporta un
message d’un seul mot en provenance de « Wild Goose 1 »,
le Super-Stallion de tête : « Dry 1 ». Les hélicos venaient de
franchir la côte iranienne à 9 h 42. Avec presque trois quarts
d’heure de retard sur l’horaire prévu. Le commandant
redescendit dans la salle d’op’ et se planta devant la carte
d’Iran matérialisant le trajet de ses hélicos. Il en eut le cœur
serré : ils avaient un sacré bout de chemin à parcourir. De
nuit, au-dessus d’un territoire hostile, sans autre protection
que leur très basse altitude. Aucun hélico ne possédait de
système de brouillage actif. Pendant la mission, les appareils
devaient communiquer entre eux en UHF crypté, qui ne
portait pas au-delà de quelques dizaines de kilomètres et ne
pouvait donc être intercepté. En cas d’urgence, ils étaient
en liaison avec le mission command en Satcom.
Les contraintes du vol étaient très strictes : vol à 300
pieds et impossible de prendre de l’altitude, à cause des
radars iraniens, et pas question de faire un détour, à cause
du kérosène. Et surtout, presque sept heures de vol en
équipement de vision nocturne, ce qui générait un stress
permanent.
Le faisceau des phares éclaira le panneau vert indiquant
la sortie de Kachan. Bizarrement, la signalisation était
exactement la même qu’aux États-Unis. Héritage probable
du Chah. En dépit de la circulation presque inexistante,
Yasmne Misaq ne dépassait pas la vitesse limite, au cas
improbable d’un contrôle. La radio de la BMW diffusait de la
musique. Sur leur gauche, il n’y avait pas une lumière : ils
longeaient le Dacht-e Kav, le grand désert occupant le
centre de l’Iran.
Personne ne parlait dans la voiture. Yasmine, concentrée
sur la conduite, le défecteur, somnolent, et Malko, tendu,
pensant aux hélicos qui volaient en ce moment vers eux.
Cela paraissait d’une facilité déconcertante, après les
émotions de l’après-midi.
Pour tromper son anxiété, il se pencha à nouveau sur la
carte. Il ne fallait surtout pas rater l’embranchement de la
piste menant à l’aéroport désaffecté de Posht-Badam et il
risquait de ne pas être signalé, ou très mal. Yasmine
ralentit : les lumières du péage étaient en vue. Ils
alternaient : à l’un, on réglait deux ou trois mille rials, au
suivant, on donnait le ticket remis par le premier. La jeune
femme ralentit à peine et redémarra. Quelques véhicules
stationnaient de l’autre côté du péage, tous feux éteints.
– Vous n’êtes pas fatiguée ? demanda Malko.
– Non, merci, ça va, répondit Yasmine Misaq.
C’est elle qui avait insisté pour conduire, au cas où ils
auraient été stoppés par un contrôle routier. La voiture lui
appartenait et elle pouvait s’expliquer en farsi, ce qui n’était
pas le cas de Malko...
Saïd Hajjarian s’ébroua.
– C’est encore loin ? demanda-t-il de sa voix traînante. Je
suis fatigué.
– Encore deux heures de route, répondit Yasmine Misaq.
Au minimum.
Malko se posait des questions sur le sort de Kaveh
Husseini. Cela semblait déjà sur une autre planète. Yasmine
Misaq fit un brusque écart pour éviter un renard qui
traversait, puis la routine reprit.
Le ciel s’était couvert, mais la nuit était quand même
assez claire. Ils avaient pris de l’essence, juste après Qom,
et n’auraient plus à se ravitailler avant « Desert One ».
Malko examina à nouveau la carte étalée sur ses genoux.
Les hélicoptères, partis de l’océan Indien, avaient à
parcourir entre 700 et 800 kilomètres, selon le point de
départ. Avec le retour, cela faisait beaucoup... Les pilotes
allaient arriver épuisés.
Il regarda le ciel : presque pas d’étoiles.
– Main gearboy low pressure2, annonça d’une voix calme
un des deux mécaniciens du Super-Stallion « Wild Goose
2 ».
Un voyant rouge carré s’était mis à clignoter sur son
tableau des systèmes hydrauliques. Ils volaient déjà depuis
près de deux heures sans incident.
– Vérifiez le manomètre, demanda le pilote.
Le gros hélico filait à 180 miles à l’heure dans une nuit
claire, avec un vent faible. À cent mètres devant,
légèrement plus bas, on distinguait la silhouette du « Wild
Gosse 1 ». Au-dessus, c’était l’obscurité totale.
Le mécanicien s’activa une dizaine de minutes et finit par
annoncer :
– Le circuit manomètre et le circuit voyant sont cohérents.
Il y a une fuite. Nous sommes obligés d’atterrir.
– Nous pouvons voler encore combien de temps ?
interrogea le pilote, qui connaissait déjà la réponse.
– Entre quinze et trente minutes, sir.
Au-delà, c’était l’explosion du rotor. Le pilote prit
rapidement sa décision et annonça au radio :
– Nous nous posons, avertissez « Wild Goose 1 » qu’il
nous récupère. Les deux autres attendront en l’air.
Il commença à amorcer sa descente. Heureusement qu’il
survolait une région inhabitée. Fiévreusement, le navigateur
calculait les coordonnées du touch down, pour les
communiquer à mission command. Le lourd Super-Stallion
balançait ses vingt tonnes comme un gros animal maladroit.
Les quatre membres de l’équipage scrutaient l’obscurité à
travers leurs lunettes de vision nocturne, l’estomac noué.
Au mieux, ils allaient perdre une quinzaine de minutes. Ce
qui faisait une heure avec le retard initial. Ils n’atteindraient
« Desert One » qu’à 1 heure A.M.
De nombreux bureaux du ministère du Renseignement
étaient encore allumés après minuit. La disparition de Saïd
Hajjarian était une affaire d’État et les pasdarans
commençaient à accuser leurs homologues d’être des
incapables. Du coup, Mostaffa Najar avait décidé de passer
la nuit à son bureau. Le Guide avait été prévenu et il avait
ordonné que tout soit mis en œuvre pour retrouver le fugitif.
Le cadavre de Kaveh Husseini se trouvait à la morgue de
l’hôpital Firouzgar et sa femme était interrogée sans
relâche. Hélas, elle prétendait ne rien savoir des activités de
son mari.
Safir Moffateh, lui, était introuvable. Était-il parti aussi ?
L’examen du portable de Kaveh Husseini n’avait pas donné
grand-chose. À part un appel de la femme d’un bazari qui
n’avait duré que quelques secondes. Probablement une
erreur. Elle serait interrogée le lendemain.
Mostaffa Najar était persuadé que le fugitif se cachait
quelque part à Téhéran en attendant que les choses se
calment. Les Moudjahidin du Peuple avaient encore
quelques planques.
Un marin du Bataan colla une pastille rouge sur la carte
d’Iran où le trajet des Super-Stallion était matérialisé par
des traits bleus.
Les trois hélicos restants avaient encore une heure dix
environ de vol avant d’arriver à « Désert One ». Le Super-
Stallion en difficulté avait été abandonné intact, dans une
zone heureusement désertique. Il y avait peu de probabilités
qu’il soit découvert avant le jour.
Le lieutenant de vaisseau Freeman prit un café à la
machine et se rassit, fixant la carte. Jusqu’ici, le E2-C
Hawkeye n’avait décelé aucune réaction iranienne. La perte
d’un appareil ne mettait pas en péril la mission. Même si sa
découverte par les Iraniens risquait de faire du bruit.
Un officier radio pénétra dans la pièce et tendit un
message au lieutenant de vaisseau Freeman, accompagné
d’une photo satellite.
– Sir, une perturbation est en train de se former au nord
de Kachan. Un vent de sable qui monte jusqu’à 3 000 pieds.
Elle se dirige vers le sud à une vitesse de 40 miles environ.
L’officier regarda la carte : la perturbation allait droit sur
la zone où les Super-Stallion devaient atterrir.
Brutalement noué, il questionna :
– C’était imprévisible ?
– Yes, sir. Ces vents de sable se forment très vite.
– Bien. Tenez-moi au courant de son évolution.
Il se rassit et but un peu de café froid. Priant le ciel pour
que la perturbation change de route. Certes, les hélicos
pouvaient la traverser, en volant aux instruments, bien que
le sable en suspension puisse provoquer des avaries, mais
dans un vent de sable, il n’était pas question d’atterrir ou de
décoller, la visibilité étant nulle.
Depuis une demi-heure, Yasmine Misaq avait encore
ralenti son allure. Scrutant la gauche de l’autoroute et les
rares panneaux indicateurs, à la rcherche d’une piste
menant à Anarak, la localité la plus proche de l’ancien
aérodrome de Posht-Badam.
Sans rien voir. Pas le moindre embranchement.
Ils étaient déjà à près de 1500 mètres d’altitude et les
montagnes étaient toutes proches. Dans un silence pesant,
ils roulèrent encore une vingtaine de minutes, puis les
phares éclairèrent un panneau indiquant Yazd à 40
kilomètres...
– Nous avons été trop loin ! s’écria Malko.
Yasmine Misaq lança une exclamation furieuse.
– Évidemment ! Cette piste doit partir de l’autre voie de
l’autoroute, celle qui longe le désert.
Elle franchit le terre-plein central, réduit à sa plus simple
expression, et faillit se faire emboutir par un camion-citerne
filant vers Téhéran, dont le conducteur ne ralentit même
pas. Ils repartirent en sens inverse, à petite allure. Malko,
placé du bon côté, écarquillait les yeux, de plus en plus
inquiet. Il n’aurait jamais pensé que ce soit si difficile de
trouver cet embranchement.
Il regarda pour la centième fois les aiguilles lumineuses de
sa Breitling. 11 h 10. Il n’avaient plus que cinquante
minutes pour rejoindre « Desert One ». Soudain, les phares
éclairèrent un panneau de bois, presque au ras du sol,
indiquant : Chah Malek.
– Arrêtez ! lança-t-il à Yasmine.
Il consulta la carte et poussa une exclamation de
soulagement.
– C’est la bonne direction ! Anarak est juste avant.
Ensuite, il faudrait encore trouver l’emplacement exact de
l’ancien aérodrome, qui ne figurait pas sur la carte ; et dans
le coin, les villages étaient rares.
Ils repartirent. Quelques kilomètres plus loin, un passage à
niveau non gardé apparut.
– C’est la voie ferrée qui est indiquée sur la carte,
annonça Malko. Nous sommes bons.
Normalement, ils ne se trouvaient plus qu’à une
quarantaine de kilomètres de « Desert One ». C’était
presque gagné.
Le pilote de « Wild Goose 3 » aperçut dans ses lunettes de
vision nocturne une série de traits blancs qui venaient vers
lui. Ils disparurent très vite, mais quelques minutes plus
tard, l’hélico se mit à vibrer et les commandes devinrent
plus dures. Il réalisa alors qu’il venait de croiser un vol de
gros oiseaux migrateurs. L’un d’eux avait sûrement heurté
et endommagé une pale du rotor. Le pilote réduisit
immédiatement les tours, mais la vibration persista.
– We go down ! lança-t-il.
L’hélico vibrait de plus en plus. Si la pale endommagée se
détachait, l’appareil serait désintégré en quelques
secondes. La descente, pourtant très courte, lui parut durer
une éternité. Le choc avec le sol fut brutal, mais jamais le
pilote n’avait été aussi content de se poser.
Atterré, le lieutenant de vaisseau Freeman regardait un
marin en train de coller une pastille rouge à l’endroit où
« Wild Goose 3 » venait d’effectuer un atterrissage forcé. À
une demi-heure de vol de « Désert One ». Une fois de plus,
on avait perdu un quart d’heure pour récupérer les autres
hommes d’équipage. Le pacha du Bataan, prévenu, déboula
dans la salle d‘op’.
– Vous pouvez continuer ? demanda-t-il.
L’officier secoua la tête affirmativement.
– Oui, mais nous n’avons plus aucune marge de sécurité.
Une fois que les pleins auront été refaits à « Désert One »,
les deux appareils auront juste de quoi rentrer.
Le commandant, accablé, laissa tomber :
– Nous allons semer l’Iran d’hélicoptères. Je vais
demander à Djibouti l’autorisation d’envoyer dès l’aube des
Tomcats pour les détruire.
– Appelez « Esquire » sur la fréquence Emergency,
demanda le lieutenant de vaisseau Freeman. Avertissez-le
du retard.
L’officier de transmission sortit pour revenir quelques
minutes plus tard.
– Sir, nous n’avons pas pu joindre « Esquire ». Son
Thuraya n’est pas en service.
– Continuez jusqu’à ce que vous ayez le contact, ordonna
Freeman.
Il ne manquerait plus qu’« Esquire » manque le rendez-
vous...
La BMW cahotait sur une piste défoncée, dans une
obscurité totale. On se serait cru au fond d’un encrier. Pas
une lumière à part quelques étoiles. Ils avaient quitté
l’autoroute depuis vingt minutes sans rencontrer un chat.
Au moins, l’endroit avait été bien choisi...
Soudain, des masures en pierres sèches apparurent, un
village. Ils le traversèrent rapidement.
– Ça doit être Chah Malek, dit Malko. Nous ne sommes
plus loin...
Ils continuèrent et soudain, la route devint encore plus
étroite, et disparu définitivement dans un champ de maïs !
Ils étaient perdus.
Malko avait beau scruter la carte, il ne comprenait pas.
Yasmine faisait déjà demi-tour en direction de la localité
qu’ils avaient traversée. Là, ils découvrirent au milieu du
village, une piste partant vers l’est, presque invisible...
Encore pire que la précédente, défoncée par les tracteurs.
Encore dix kilomètres et un nouveau village apparut, avec,
cette fois, quelques lumières. Et un écriteau en farsi.
Yasmine poussa une exclamation ravie.
– C’est Anarak !
Ils étaient sur la bonne piste. Il n’y avait plus qu’à trouver
« Desert One », à une quinzaine de kilomètres au nord-est,
selon le document de la CIA. Yasmine choisit la piste qui
semblait se diriger dans cette direction. Ils avaient
complètement oublié leurs éventuels poursuivants,
concentrés sur la recherche du point de rendez-vous.
Soudain, une lumière apparut sur leur droite, se déplaçant
perpendiculairemnt à eux. Une voiture. Dans ce lieu perdu,
bien qu’il ne soit pas très tard, c’était étonnant...
Cinq minutes plus tard, ils débouchaient sur une route
goudronnée orientée nord-sud. La voiture qu’ils avaient
aperçue passa devant eux, un pick-up chargé de pastèques.
– C’est la route qui va de Naim à Kachan, dit Yasmine,
nous aurions dû la prendre, elle est bien meilleure.
Ils la suivirent pendant quelques kilomètres, guettant un
embranchement ou un panneau. Puis Yasmine stoppa,
découragée.
– Nous sommes perdus ! dit-elle. On ne va jamais
trouver... Cet aérodrome désaffecté peut être n’importe où,
à l’écart de cette route.
Malko baissa les yeux sur son poignet : minuit moins cinq.
Il leur restait cinq minutes pour trouver un endroit sans
point de repère, en pleine nuit, dans une région inconnue.
Ils n’y arriveraient jamais.
1. Littéralement : sec.
2. Perte de pression sur la transmission principale.
CHAPITRE XV
Roulant très lentement, Yasmine Misaq scrutait le côté
droit de la route, prête à s’engager dans n’importe quelle
bifurcation. À l’arrière de la BMW, Malko, la gorge nouée, en
faisant autant. Avoir réussi à quitter Téhéran sans encombre
et ne pas trouver le lieu de rendez-vous, c’était rageant...
Soudain, une lumière apparut devant eux. Il pensèrent
d’abord qu’il s’agissait d’un village, mais en se rapprochant
ils distinguèrent un tracteur, roulant sur le bas-côté de la
route.
Ils le rattrapèrent facilement et Yasmine Misaq s’arrêta à
sa hauteur. Le conducteur du tracteur en fit autant. Elle
descendit et alla lui parler.
– C’est un miracle ! lança-t-elle en revenant. Il habite un
village à une dizaine de kilomètres et son tracteur était en
panne. Il connaît l’ancien aérodrome de Posht-Badam. Il faut
faire demi-tour et prendre la seconde piste sur notre
gauche. Il n’y a aucune signalisation. C’est à cinq
kilomètres.
– Il n’a pas été étonné ? demanda Malko.
– Je lui ai dit que j’allais plus loin et qu’on m’avait donné
Posht-Badam comme point de repère. Et puis, c’est un
paysan, il s’en moque.
Ils repartirent en sens inverse et découvrirent
l’embranchement indiqué. De nouveau, ce furent les
cahots... Autour d’eux, c’était le désert, avec une végétation
rabougrie d’épineux, à perte de vue. Et pourtant, la grande
route paraissait assez fréquentée. Pourvu que les
hélicoptères américains ne se fassent pas repérer. Tendus,
aux aguets, ils comptèrent les kilomètres. Encore un
embranchement presque invisible sur leur droite. Une piste
étroite où la voiture pouvait à peine passer. Enfin, après un
kilomètre, les phares éclairèrent d’abord une clôture en
piteux état, puis un bâtiment au toit arraché, visiblement
abandonné, face à une esplanade en ciment envahie de
touffes d’épineux qui se confondait avec le désert
environnant.
Yasmine Misaq arrêta la voiture en face du bâtiment et ils
descendirent, laissant Saïd Hajjarian assoupi. La jeune
femme et Malko parcoururent une centaine de mètres dans
l’obscurité, jusqu’à sentir soudain sous leurs pieds du
ciment. Une ancienne piste d’atterrissage.
Ils avaient enfin trouvé « Desert One ».
Revenant sur leurs pas, ils regagnèrent la voiture. Le
silence était absolu, à part le vent. Malko, l’estomac noué,
consulta la Breitling qui indiquaient minuit vingt. Ou les
hélicos étaient en retard ou il avaient eu un pépin. Prenant
le Thuraya dans la BMW, il l’activa, sortit l’antenne et se mit
à chercher le satellite. Dans cet espace découvert, ce fut
plus rapide qu’à Téhéran. L’icône signalant un message
vocal reçu apparut aussitôt.
Fou d’angoisse, Malko composa le numéro Emergency.
Une voix d’homme décrocha et fit « allô ». Il annonça
aussitôt :
– Ici, « Esquire ». À vous.
– Êtes-vous au point de rendez-vous ? demanda son
interlocuteur.
– Affirmatif.
– Le rendez-vous vous a été retardé de cinquante minutes
environ. Confirmez.
– Je confirme, dit Malko. Rendez-vous décalé de cinquante
minutes. Over.
Il se tourna vers Yasmine.
– Ils arrivent !
Tassé sur son siège, Saïd Hajjarian semblait dormir.
Yasmine alla le mettre au courant. Un vent assez fort
souffait du nord, mais la température était supportable.
Enfin détendu, Malko demanda à Yasmine Misaq :
– Tu ne veux pas venir avec nous ?
– Ma vie est à Téhéran, dit la jeune femme.
– J’espère que tout se passera bien à ton retour. Personne
ne sait que tu nous a accompagnés.
Elle eut un geste insouciant.
– Dès que vous aurez embarqué, je reprends la route.
Inch’Allah, je serai à Téhéran avant l’aube et je me
coucherai. Si on m’interroge, je dirai que je n’ai pas bougé
de mon lit.. Je suis une femme, ils n’oseront pas trop me
brusquer et ils n’auront aucune preuve. Évidemment, il ne
faudrait pas que je tombe en panne.
Ils se turent. Malko tendit l’oreille. Toujours le silence. Il lui
sembla que le vent avait forci.
– Qu’est-ce qu’il font ? grommela-t-il.
Soudain, il entendit un bruit inattendu, comme un
éboulement. Cela venait du bâtiment abandonné. Le pouls à
200, il regarda Yasmine.
– On dirait qu’il y a quelqu’un !
– Non, ce doit être un animal. Allons voir.
Il la suivit, sans même penser à prendre le Glock sur le
siège arrière de la BMW. Au moment où ils atteignaient le
coin, il y eut un nouveau bruit et un animal leur fila
pratiquement entre les jambes.
Un renard.
Yasmine éclata de rire.
Rassuré, Malko tendit l’oreille de nouveau. Rien. Il se
rassura en se persuadant que les hélicos n’étaient pas très
bruyants.
– Ne sois pas nerveux, fit tendrement Yasmine. Profite de
tes derniers instants en Iran.
À cause de l’obscurité, il distinguait à peine son visage.
Mais quand il sentit sa bouche chaude se poser sur la
sienne, il n’eut pas besoin de la voir. Leur baiser se
transforma vite en étreinte violente, passionnée. Pendant
quelques instants, Malko oublia les hélicoptères de la CIA,
s’attaquant brutalement à la longue jupe de Yasmine. Celle-
ci, appuyée au mur à moitié écroulé, l’aidait de son mieux.
Elle le libéra et l’entoura de sa main nue.
– Viens, souffla-t-elle.
Ils avaient oublié Saïd Hajjarian, toujours dans la BMW.
C’est elle qui se débarrassa fébrilement de sa culotte, puis,
se retournant, s’appuya au mur. Malko l’investit par-derrière,
les mains solidement crochées dans ses hanches, et il la
pilonna sans douceur jusqu’à ce qu’il explose avec un cri
sauvage. Il avait l’impression de revivre. Comme toujours,
l’adrénaline était un puissant aphrodisiaque.
Essoufflé, heureux, il resta collé à la croupe qu’il pénétrait
encore.
Soudain, il eut l’impression de respirer du sable, une
rafale de vent les balaya, une sorte de poussière granuleuse
et chaude. Il se retourna et eut un choc. La forme plus claire
de la BMW semblait s’être dissoute dans une obscurité
encore plus opaque. Il recula et Yasmine se retourna.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.
Il leva la tête : les étoiles avaient disparu, comme
gommées.
– C’est le haboub, dit Yasmine. Le vent de sable.
Un soleil radieux brillait sur Washington, déjà bas sur
l’horizon. Un été indien prolongé qui rendait la Virginie toute
pimpante. Ted Boteler se trouvait à son bureau depuis huit
heures du matin et avait dû avaler un litre de café. Tenu au
courant en temps réel de l’opération « Sunflower », il en
avait suivi tous les contretemps, depuis le retard au
décollage du Bataan, provoqué par la présence de la frégate
iranienne, jusqu’à l’atterrissage en catastrophe des deux
Super-Stallion pour des raisons techniques faisant partie des
aléas de ce genre de mission. Il attendait impatiemment
que les deux hélicos restants se posent à « Désert One »,
embarquent Malko et Saïd Hajjarian et refassent le plein
avant de repartir. Il devait recevoir une confirmation du
redécollage des Super-Stallion qu’il transmettrait
immédiatement à Porter Goss.
Ce qui voulait dire qu’il était rivé à son bureau jusqu’à
neuf heures du soir.
En tout cas, les hélicos avaient trompé la vigilance des
radars et des détecteurs électroniques iraniens. L’E2-C
Hawkeye qui coordonnait la mission ne signalait rien de
fâcheux. Il croisa les doigts mentalement. Les deux hélicos
avaient encore trois heures de vol au-dessus du territoire
iranien avant de retrouver le Bataan. Leurs équipages
devaient être épuisés... Il allait se servir un autre café quand
son adjoint entra dans le bureau, le visage sombre, une
photo à la main.
– We got a problem ! annonça-t-il en lui tendant le
document.
Ted Boteler l’examina. C’était une carte météo prise par
un satellite une demi-heure plus tôt, englobant la zone où
opéraient les hélicoptères. Une tache sombre de forme
oblongue la recouvrait sur près de trois cents kilomètres.
Des flèches sur la carte indiquaient que cette perturbation
se déplaçait vers le sud, à une vitesse de vingt miles à
l’heure.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Ted Boteler.
– Un vent de sable, sir. Le Bataan est déjà au courant.
– Appelez-le-moi, ordonna Ted Boteler, de nouveau étreint
pas l’angoisse.
Sans être un expert, il savait que ce phénomène
atmosphérique était très dangereux pour des hélicoptères.
Le pilote du « Wild Goose 1 » crut d’abord qu’il traversait
une nappe de brouillard. Des écharpes opaques glissaient le
long du pare-brise du cockpit. Puis, de minuscule grains de
sable crépitèrent sur le verre blindé. Et, d’un coup, il eut
l’impression d’être plongé dans une bouteille d’encre noire !
Plus aucun point de repère. Le Super-Stallion continuait à
voler à 180 miles, à 300 pieds du sol, d’après les
instruments. Seulement, les lunettes de vision nocturne ne
servaient plus à rien.
Angoissant.
Ausitôt le pilote prit de l’altitude.
– Perte de visuel. Je monte à 800 pieds, lança-t-il dans son
UHF, à l’intention de « Wild Goose 4 ».
À 800, puis à 1 100 pieds, c’était pareil. Il grimpa encore
de 200 pieds. Sans amélioration. Il n’y avait plus qu’une
chose à faire. Il appela le chef de mission sur sa fréquence
sécurisée Satcom, rendit compte et demanda des
instructions, précisant :
– Nous sommes à 60 miles de « Desert One » et j’ai
seulement une demi-heure de pétrole.
Déjà fatigué par son long vol, il était à la limite de la
panique. Un silence de mort régnait dans le cockpit.
Tous les officiers impliqués dans « Sunflower » étaient
réunis dans la salle d’op’ du Bataan. L’officier météo prit la
parole, s’adressant en particulier au lieutenant de vaisseau
Freeman.
– Sir, nous sommes confrontés à un problème très sérieux.
Ce vent de sable recouvre la zone où se trouve « Desert
One ». Les appareils ne pourront pas s’y poser. En plus, il
leur reste une demi-heure de carburant.
– Que conseillez-vous ? demanda Freeman.
– Les deux appareils doivent faire demi-tour
immédiatement, afin de se retrouver dans une zone non
encore atteinte par le vent de sable. Ils sont obligés de se
poser pour refaire le plein.
– En auront-ils le temps avant d’être rejoints par cette
perturbation ?
– S’ils font demi-tour immédiatement, je pense que oui,
mais ce sera juste.
– Ils n’ont vraiment aucune chance de se poser à « Désert
One » ? insista Freeman. Ils pourraient faire le plein et
attendre que la perturbation soit passée.
L’officier météo secoua la tête.
– Elle est prévue pour durer jusqu’à demain. Même s’ils
pouvaient atterrir, ce serait faire prendre un risque énorme
aux équipages que de les laisser stationner de jour à
« Désert One ». De toute façon, nous devons prendre une
décision dans les minutes qui viennent. Sinon, nous
risquons de perdre les deux appareils. Ils seront obligés de
se poser pour ravitailler, en plein vent de sable.
Un silence pesant s’établit, qui dura plusieurs secondes,
rompu par la voix blanche du lieutenant de vaisseau
Freeman.
– Abort 1. Qu’ils fassent demi-tour. Dès qu’ils seront sortis
de la perturbation, qu’ils se posent. Un seul appareil sera
« refuelé » et emmènera le second équipage. Prévenez
« Esquire ».
Abrités par un mur du bâtiment abandonné, Yasmine
Misaq et Malko essayaient de ne pas avaler trop de sable.
C’était effrayant ! On ne voyait plus à un mètre et cela
semblait sans fin.
– Ça dure longtemps ? demanda Malko.
– Plusieurs jours quelquefois, dit Yasmine. Les avions ne
volent plus.
Malko pensa immédiatement aux hélicos. Ils ne devaient
plus être loin. Est-ce qu’ils allaient les trouver dans cette
purée de pois, pire qu’un fog londonien ?
Son Thuraya, qu’il avait laissé allumé, se mit à sonner et il
répondit.
– « Esquire » ? Ici « Sunflower ». Vous me recevez ?
– Cinq sur cinq.
– La mission est annulée, annonça la voix anonyme. Je
répète, la mission est annulée.
Malko, atterré, n’en croyait pas ses oreilles.
– Annulée ! répéta-t-il. Qu’est-ce...
– Agissez en conséquence, conclut la voix anonyme.
La communication fut coupée.
Pétrifié, il se tourna vers Yasmine Misaq et annonça d’une
voix blanche :
– Ils ne viennent plus !
Ils se retrouvaient en plein désert, coupés du monde. S’ils
revenaient à Téhéran, les services iraniens allaient les y
cueillir. C’était la fin.
1. Annulez la mission.
CHAPITRE XVI
Assommés par la nouvelle, Yasmine Misaq et Malko
restèrent sans réagir. Noyés dans le brouillard opaque. Les
étoiles avaient disparu comme les contours des objets
proches, avalés par cette masse cotoneuse et mouvante
agitée de brusques rafales. Malko réalisa pourquoi les
hélicoptères avaient fait demi-tour. Même aux instruments,
c’eût été extrêmement risqué de se poser, avec cette
visibilité nulle.
Il était assommé, ayant tout prévu sauf cela. L’idée que
les hélicos venus les chercher étaient en train de voler vers
l’océan Indien, sans aucune chance de retour, lui était
insupportable.
– Que veux-tu faire ? demanda Yasmine.
Elle n’avait pas perdu son sang-froid. Malko n’eut pas le
temps de lui répondre : une silhouette avait surgi de la
purée de pois. Saïd Hajjarian, sorti de la BMW, venait aux
nouvelles.
– Ils ne sont pas encore là ? demanda-t-il de sa voix
traînante.
C’est Malko qui répondit.
– Non, il y a un problème à cause du vent de sable.
– Ah bon, fit l’Iranien. Ils viennent quand, alors ?
Malko précisa après un court silence :
– Ils ne viennent pas du tout, haroye Hajjarian. Nous
devons modifier nos plans.
L’Iranien tituba comme si on l’avait frappé. D’une voix
nouée par l’angoisse, il insista :
– Mais qu’est-ce qu’on va faire ? On ne peut pas rester ici.
– C’est la question que nous sommes en train de nous
poser, répondit Malko.
Il baissa les yeux sur sa Breitling : minuit quarante-cinq.
Avec cette météo, combien de temps mettraient-ils pour
regagner Téhéran ? S’ils y retournaient... Peu à peu, son
cerveau, tétanisé par l’annulation de leur exfiltration, se
remettait à fonctionner. Il se tourna vers Yasmine.
– Nous sommes à mi-chemin de la frontière irakienne. Y a-
t-il une chance de la franchir clandestinement ?
Elle secoua la tête.
– Nous n’y arriverons pas. C’est une zone très surveillée, à
cause de la minorité arabe et des infiltrations britanniques.
Si nous sommes interceptés, c’est fichu. Et puis, c’est quand
même très loin.
Si seulement la CIA avait pensé à établir un plan B avec
les Britanniques !
Hélas, il était trop tard pour se lamenter...
– Vous n’avez pas d’idée ? demanda-t-il à Saïd Hajjarian.
L’Iranien secoua la tête.
– Non, mais je ne veux pas retourner à Téhéran.
– Que voulez-vous faire ?
– Je ne sais pas. Si je retourne à Téhéran, ils vont me
torturer et me tuer.
Yasmine Misaq lui adressa la parole en farsi. La
conversation fut assez longue. Ensuite, l’Iranien repartit
vers la voiture, avalé par le vent de sable. Yasmine soupira.
– Il a peur et m’a demandé si je pouvais le cacher chez
moi. Mais c’est impossible.
Malko était accablé. Lâché dans la nature, le vieil homme
était une bombe à retardement. Lui seul pouvait faire le lien
entre le plan de la CIA et Malko.
Le vent continuait à souffler et le sable était de plus en
plus violent.
– Je pense que de toute façon, nous devons prendre la
route de Téhéran, suggéra Malko. Nous réfléchirons durant
le trajet.
Yasmine allait répondre lorsqu’une détonation sèche les fit
sursauter. Cela venait de la voiture. Ils y coururent, courbés
contre le vent. La portière était ouverte, des jambes
dépassaient à l’extérieur. Malko, arrivé le premier près de la
BMW, découvrit Saïd Hajjarian affalé en biais sur le siège
avant. Sa tête était rejetée en arrière, comme collée au
dossier, et sa main droite pendait à l’extérieur, serrant
encore le pistolet oublié par Malko dans la voiture. L’odeur
fade du sang frappa ses narines. Saïd Hajjarian s’était tiré
une balle dans la bouche.
Yasmine Misaq poussa une exclamation étouffée.
Horrifiée.
Malko n’arrivait pas à détacher son regard du mort,
première victime collatérale de l’annulation de
« Sunflower ». L’échec était total...
Frissonnant à cause du vent – ils étaient à plus de 1500
mètres d’altitude -, il se tourna vers Yasmine.
– Je vais le sortir de la voiture.
Surmontant sa répugnance, il ôta d’abord le Glock des
doigts du mort, puis, saisissant celui-ci sous les aisselles, il
parvint à le faire basculer sur le sol.
Yasmine Misaq avait allumé une cigarette et semblait
paralysée. Une énorme tâche de sang s’étalait sur le dossier
du siège, mêlée à des éclats d’os et de cervelle.
– J’ai des chiffons dans le coffre, fit Yasmine.
Malko alla l’ouvrir et tant bien que mal nettoya le dossier,
où ne subsista qu’une tâche sombre. Ensuite, il étala la
couverture dessus pour la dissimuler. Puis, agrippant à
nouveau le mort sous les aisselles, il parvint malgré les
rafales de sable à le traîner jusqu’au bâtiment abandonné,
et le cacha derrière un pan de mur. Avec un peu de chance,
il ne serait pas découvert avant un bon moment. Yasmine
Misaq, assise dans la voiture, continuait à fumer, livide. Sa
tâche macabre accomplie, Malko retourna à la BMW, prit le
pistolet et alla le jeter dans les ruines. Après une hésitation,
il se débarrassa aussi du Thuraya.
De nouveau, il n’était plus qu’un businessman en voyage
d’affaires. Il rejoignit Yasmine.
– Allons-y, dit-il simplement.
Il agissait comme un automate, essayant de ne pas
penser. Yasmine se remit au volant, avec une grimace.
Malko s’installa à la place du mort. Heureusement, la
couverture était assez épaisse. Même pleins phares, le
faisceau lumineux ne perçait l’opacité du vent de sable que
sur deux mètres. Il fallait garder le nez sur la piste pour ne
pas s’en écarter.
Malko se retourna : l’ancienne base désaffectée avait été
avalée par la tempête de sable. Il se força à appuyer la tête
sur le dossier et regarda le halo blanchâtre devant la
voiture.
Fatigué. Très fatigué.
« Wild Goose 4 » atteignit la côte iranienne à 3 h 10.
Envoyant le message « Wet1 » signifiant qu’ils survolaient
désormais l’océan. Épuisés, les deux pilotes se relayaient
toutes les demi-heures. Dans l’énorme cabine, les hommes
du platoon de Marines et les équipages des trois autres
appareils somnolaient.
Parvenu au-dessus de l’océan Indien, l’appareil prit de
l’altitude pour pouvoir communiquer avec le Bataan. Celui-ci
s’était rapproché au maximum de la côte. Dès que son
radar eut « acquis » l’hélicoptère, il manœuvra pour se
rapprocher encore. Et enfin, après avoir rallumé ses feux, le
Super-Stallion toucha le pont du porte-hélicoptères. Des
marins l’entourèrent aussitôt et commencèrent à aider ses
occupants, sonnés par le long voyage, à sortir.
Le pilote, après s’être extrait du cockpit et avoir arraché
ses lunettes de vision nocturne, fit quelques pas sur le pont
et chancela, ivre de fatigue.
Le lieutenant de vaisseau Freeman avait les larmes aux
yeux. Seule consolation : ils n’avaient pas à déplorer de
pertes humaines ; mais ils avaient « semé » trois
hélicoptères en Iran. Il s’approcha du pilote et dit
simplement :
– You did a wonderful job.
Ted Boteler était sorti livide du bureau de Porter Goss.
Bien qu’il soit neuf heures du soir, il n’avait pas envie de
rentrer chez lui. « Sunflower » était un fiasco complet et
personne n’était vraiment à blâmer.
Tough luck.
Les pilotes des Super-Stallion s’étaient surpassés. Mis au
courant de l’échec de la mission, le Président avait refusé
que l’on envoie des Tomcats détruire les trois hélicoptères
abandonnés.
A quoi bon ?
Ted Boteler s’ébroua. Pour les Marines, c’était terminé. Pas
pour lui. Son premier devoir était de reprendre contact avec
Malko et d’essayer d’échafauder un plan B dont il n’avait
pour l’instant pas la moindre idée. Son adjoint, George
Orwell, entra dans le bureau, l’air catastrophé.
– Impossible d’entrer en contact avec « Esquire », son
Thuraya est coupé.
– Continuez toutes les heures, ordonna le directeur des
Opérations. Vous avez prévenu les Cousins2 ?
– Oui.
– Que disent-ils ?
– Ils sont désolés. Pour eux, c’est terminé.
Ted Boteler étouffa un juron. Le MI6 ne voulait
évidemment pas griller son agent pour venir en aide à un
clandestin de la CIA, peut-être déjà pris en charge par les
services iraniens. La défaite est orpheline... Ted Boteler
comprit qu’il ne pouvait compter que sur l’Agence.
– Nous avons quelqu’un qui pourrait partir là-bas ?
George Orwell fit la moue
– Oui. Un type qui nous donne quelques informations. Un
Iranien qui magouille dans le caviar. Djangurz Rirhi.
– Où est-il ?
– En Allemagne ou en France.
– Trouvez-le et expédiez-le à Téhéran, ordonna Ted Boteler.
Donnez-lui la fausse identité de Malko. Qu’il prenne contact
avec lui. Donnez-lui le code « Esquire ». Qu’il revienne
ensuite dare-dare nous dire ce qu’il en est.
– C’est un sacré risque de sécurité, objecta George Orwell,
cet Iranien n’est pas fiable à 100 %.
– Même s’il est à 10 %, on s’en contentera ! trancha Ted
Boteler. On ne peut pas laisser tomber Malko. Qu’il sache au
moins qu’on s’occupe de lui.
Yasmine Misaq avait du mal à garder les yeux ouverts.
Malko avait pris le volant. Ils avaient quitté le site de
« Désert One » depuis une heure et demie. Or, ils venaient
seulement de franchir la voie de chemin de fer parallèle à
l’autoroute. Le vent de sable était toujours aussi violent et il
roulait à vingt à l’heure, le nez collé au pare-brise. Tout en
conduisant, il ruminait de sombres pensées. Tant qu’ils
n’auraient pas rejoint Téhéran, il ne connaîtrait pas
l’étendue des dégâts. Tout dépendait de Kaveh Husseini. Si
l’ancien militant du Toudeh n’avait pas parlé, Malko était à
l’abri. Il n’y avait strictement aucun lien entre lui et la
disparition de Saïd Hajjarian.
Dans le cas contraire, il était mal. Très mal.
Un cahot plus fort réveilla Yasmine.
– Nous sommes où ? demanda-t-elle.
– Nous allons bientôt retrouver l’autoroute, annonça
Malko, mais cela ne se lève pas.
À ce train-là, ils atteindraient Téhéran dans l’après-midi...
Mostaffa Najar commençait à se faire une idée plus claire
de l’affaire Hajjarian. Vers une heure du matin, un chauffeur
de camion allant à Yazd avait assisté à l’atterrissage de
deux énormes hélicoptères non loin de l’autoroute. Un seul
était reparti. La police, prévenue, avait envoyé des
pasdarans qui avaient identifié un Super-Stallion américain
en parfait état ! Ils avaient saisi une flopée de documents à
présent en route pour Téhéran.
C’était incroyable : deux hélicos américains s’étaient
profondément enfoncés dans l’espace aérien iranien sans
déclencher aucune alerte !
Le directeur de la Division 3 était sans illusions. Saïd
Hajjarian se trouvait dans l’hélicoptère qui avait redécollé.
Mais, même s’il était hors de portée, lui devait retrouver ses
complices restés en Iran. Sans beaucoup d’éléments. Kaveh
Husseini était mort, Safir Moffateh, retrouvé en début de
soirée dans un café, jurait n’être au courant de rien. Or,
Mostaffa Najar avait besoin d’un nom : l’homme qui avait
été en contact avec Kaveh Husseini, le lien avec les
Américains.
Il n’y avait pas une minute à perdre.
L’interrogatoire de Safir Moffateh était mené à la prison
d’Evin, dans le quartier 209 géré directement par Etta’alat.
Bien qu’il soit plus de deux heures du matin, Mostaffa Najar
décida de s’y rendre.
Hassodolah Lajevardi était en train de fumer une cigarette
devant la salle où était interrogé Safir Moffateh. Il se leva
vivement en voyant le chef de la Division 3.
– Moffateh continue à prétendre qu’il ne sait rien,
annonça-t-il.
– Tu t’y es mal pris ! lança Mostaffa Najar. Je vais te
montrer.
Pour lui, si un suspect n’avouait pas, c’est que
l’interrogateur était mauvais. Ils entrèrent dans la cellule. Le
prisonnier était suspendu par les bras, ses pieds à dix
centimètres du sol, torse nu. La peau marquée de plusieurs
tâches brunes et rondes : des brûlures de cigarette.
Inconscient.
– Descends-le ! ordonna Mostaffa Najar.
Pendant que son subordonné dénouait la corde
maintenant le prisonnier suspendu, il alla au fond de la
pièce et souleva une toile qui dissimulait un établi de
menuisier équipé d’un gros étau. Jadis, cette pièce servait à
l’entretien des bâtiments. L’Iranien tourna le levier, écartant
au maximum les mâchoires de l’étau, puis se retourna et
lança :
– Amène-le.
Hassodolah Lajevardi traîna le prisonnier jusqu’à l’établi. À
deux, il réussirent à placer sa tête entre les deux mâchoires
de l’étau. Ils durent forcer, ce qui arracha le prisonnier à sa
torpeur. À demi couché sur l’établi, les mains toujours
menottées derrière le dos, il poussa un cri déchirant lorsque
les deux mâchoires commencèrent à écraser les cartilages
de ses oreilles. Mostaffa Najar se pencha vers lui et dit
calmement :
– Je sais que tu mens. Tu vas me dire qui est l’homme qui
devait emmener Hajjarian hors du pays et tu auras la paix.
Je suis pressé.
– Je ne le sais pas. Je le jure sur le Saint Coran ! bredouilla
Safir Moffateh.
D’une main ferme, son bourreau fit pivoter la tige d’acier
réglant l’écartement des mâchoires d’un quart de tour.
Déclenchant un cri inhumain qui mourut sur les briques
nues de la cellule. Hassodolah Lajevardi regardait avec
intérêt et sans illusions : lui aussi avait déjà utilisé l’étau,
mais il n’y croyait pas trop. Cela servait plus à
impressionner qu’à faire avouer. Ou on se contentait
d’écraser les oreilles et cela ne servait pas à grand-chose,
ou on continuait et la victime mourait. Mais Mostaffa Najar
était son chef et il avait tous les droits. Celui-ci tourna
encore un peu la tige d’acier.
Le prisonnier poussa un cri atroce et faillit s’arracher à
l’étreinte des mâchoires d’acier. Faisant du zèle, Lajevardi
lui expédia par-derrière un coup de pied entre les jambes
qui lui arracha un couinement. Puis il se mit à gémir sans
interruption, si bas que Mostaffa Najar dut se pencher pour
entendre ce qu’il disait.
– Na na, je ne sais pas... sur le Saint Coran...
Il reprit sa pression, tournant la tige d’acier centimètre par
centimètre. La douleur devait être effroyable. Du sang
commença à couler des narines de Safir Moffateh. Il battait
des jambes, secoué de spasmes, la bouche grande ouverte,
bavant, puis se mit à vomir à longs jets.
Avec une grimace de dégoût, Mostaffa Najar, bandant ses
muscles, décida que cela suffisait. Il tourna la tige d’un
quart de tour...
La boîte crânienne du prisonnier céda avec un
craquement insupportable. Le hurlement s’acheva en
gargouillis. Deux jets de sang jaillirent de ses narines,
giclant jusqu’au sol. Les mâchoires d’acier avaient pénétré
dans le crâne de deux centimètres de chaque côté, faisant
éclater la boîte crânienne comme une noix. Du sang et de la
matière cervicale suintaient des fractures, à travers les
cheveux. Le prisonnier cessa de crier. Les yeux déjà fixes, il
agonisa, puis cessa de respirer après un dernier spasme.
Mostaffa Najar se redressa, satisfait en un sens. C’était
une piste explorée jusqu’au bout. Safir Moffateh ne savait
pas qui était le mystérieux contact, sinon il aurait avoué. Il
lui restait un seul élément pour continuer son enquête. Le
relevé du portable de Kaveh Husseini avait révélé un seul
appel encore inexpliqué. Celui de la femme d’un bazari qui,
à première vue, n’avait aucun lien avec lui.
C’était mince mais il fallait fermer aussi cette porte-là.
Malko n’en pouvait plus. Quatre heures du matin et ils se
trouvaient encore à 150 kilomètres de Téhéran. Le vent de
sable se déplaçait vers le sud et la visibilité était meilleure.
Effondrée à côté de lui, Yasmine Misaq s’était endormie. Il
conduisait comme un automate, n’ayant qu’une idée :
arriver. Il rêvait à un lit, comme un chien rêve à un os, ne
sentant même plus la faim. Peu lui importait ce qu’il allait
trouver à Téhéran.
Les lumières d’un grand caravansérail apparurent dans la
nuit. Encore une heure et il ferait jour. Il dut stopper à un
péage, tendit 2 000 rials et Yasmine se réveilla.
– Où sommes-nous ?
– Encore une heure et demie.
– Tout va bien ?
– Oui, ça va.
Elle alluma une cigarette, émergeant à grand-peine. Le
vent de sable qui avait tout fait rater était derrière eux
maintenant. Les montagnes se découpaient nettement dans
les premières lueurs de l’aube. Malko recommença à
réfléchir. Désormais, son seul problème était de quitter l’Iran
au plus vite, mais avant de se présenter à une frontière, il
devait être sûr que les Iraniens n’étaient pas remontés
jusqu’à lui...
Dès son retour, il essayerait de contacter Malcolm Mc
Laughlin. Peut-être le Britannique saurait-il quelque chose. Il
se mit à récapituler d’où pouvait venir le danger. Le bijoutier
arménien du Bazar l’avait vu, mais ignorait son nom. S’il
avait été arrêté, les Iraniens remonteraient probablement
jusqu’à lui. Grâce à sa description physique... Peu à peu, les
kilomètres s’ajoutant aux kilomètres, la circulation était
moins fluide, avec beaucoup de camions. Bientôt, ils
roulèrent à 40 à l’heure. Ils approchaient de Téhéran.
– Je vais reprendre le volant, suggéra Yasmine. On ne sait
jamais.
Ils en profitèrent pour prendre de l’essence. Malko souleva
la couverture du siège avant : la tache de sang était
toujours là, signe tangible de leur triste épopée.
Quand ils repartirent, Malko était totalement lucide et le
jour se levait. L’angoisse le reprit. Qu’allait-il trouver à
Téhéran ? Les agents des services iraniens pouvaient très
bien l’attendre à l’Esteghlal et l’embarquer, direction « Nuit
et brouillard ». Hélas, il n’avait pas d’autre solution. Foncer
droit à l’aéroport eût été encore plus dangereux. Un
écriteau annonçant « Téhéran 12 kilomètres » apparut sur la
droite. Il allait se jeter dans la gueule du loup.
1. Humide.
2. Les Britanniques.
CHAPITRE XVII
La BMW tournait lentement autour du terre-plein de Jahad
Maidaneh, au sud de Téhéran. Malko regarda sa Breitling :
sept heures et quart. Quatorze heures qu’ils étaient partis !
Yasmine Misaq se tourna vers lui
– Viens chez moi, proposa-t-elle. Tu te reposeras et cela
nous donnera le temps de réfléchir. Si tu étais contrôlé, nous
pourrions dire que tu as dormi chez moi...
– Merci, dit Malko, soulagé.
Il ne se sentait pas le courage de se battre, regrettant
finalement de ne pas avoir conservé le pistolet avec lequel
Saïd Hajjarian s’était suicidé. Ils mirent encore une heure
pour arriver à Darakieh. Enfin, la BMW s’engouffra dans le
parking souterain de Yasmine et ils gagnèrent son
appartement directement par l’asencseur.
– Je suis contente d’être rentrée, soupira Yasmine Misaq.
Elle gagna la chambre, où elle se déshabilla
mécaniquement. Imitée par Malko. Cinq minutes plus tard, il
dormait.
Nassira Ghoroob fixa avec inquiétude les deux hommes
qui venaient de sonner à son appartement.
– Ghanome1 Ghoroob ? demanda l’un d’eux.
– Baleh.
– Etta’ alat.
Sans lui demander la permission, ils entrèrent et
s’installèrent dans un canapé, en face d’un grand Sony à
écran plat. Nassira Ghoroob les suivit, tordue d’angoisse.
– Que voulez-vous ? demanda-t-elle. Mon mari n’est pas
là.
L’un des hommes lui jeta un regard gourmand. Sans hijab,
moulée par un pull vert et un jean collant, déjà maquillée,
elle était très excitante.
– Vous avez un portable dont le numéro est 912 652
8765 ? demanda-t-il.
– Oui.
– Vous connaissez un certain Kaveh Husseini ?
– Non, pourquoi ?
– Pourtant vous lui avez téléphoné, insista le policier. (Il
sortit un carnet :) Le 29 septembre, à 1 h 10. Une
conversation très courte.
Nassira Ghoroob ne cilla pas.
– Je n’ai jamais téléphoné à cet homme. Pourquoi me
posez-vous ces questions ?
– Cet homme est un ennemi de la révolution islamique,
lança d’un ton agressif l’autre policier. Il est recherché pour
des faits très graves.
La jeune femme alluma une cigarette et ouvrit son sac,
montrant un portable Samsung tout neuf.
– Voilà celui dont je me sers, l’autre, je ne m’en sers plus.
Je ne sais même pas où il se trouve. Vous pouvez vérifier,
toutes mes communications sont données de celui-ci : 912
987 5412.
Les policiers prirent note, dépités.
– Si vous voulez, vous pouvez aller voir mon mari, ajouta
Nassira Ghoroob. Il est à son bureau.
Ali Ghoroob était en train de discuter au téléphone avec
une de ses boutiques en Italie, quand sa secrétaire lui
annonça l’arrivée de deux policiers, qui refusaient de dire
pourquoi ils venaient.
– Qu’ils entrent, fit-il.
Il détestait le régime mais était prudent. Avec les gens
d’Etta’alat, il fallait se méfier. Dès qu’ils entrèrent, il les
accueillit chaleureusement, les fit asseoir et leur offrit du
thé.
Eux s’étaient renseignés. Ali Ghoroob était un bazari
puissant et on ne pouvait pas trop le brusquer. Les mollahs
tenaient à être en bons termes avec le Bazar. Poliment, un
des policiers expliqua l’appel du portable, obtenant la même
réponse.
– Je ne connais personne qui se nomme Kaveh Husseini,
affirma Ali Ghoroob.
– Votre femme dit avoir perdu ce portable, insista un des
policiers.
Ali Ghoroob ne se troubla pas, sachant pertinemment que
le portable était utilisé par son client, Otto Gruber. Or, il ne
voulait pas lui attirer d’ennuis et il fallait, avant tout, le
prévenir.
Il adressa à ses visiteurs un sourire plein d’innocence.
– Je n’en sais rien. Je l’ai emprunté à ma femme un jour où
le mien était tombé en panne, je m’en suis servi quelques
jours, puis je l’ai posé quelque part. Peut-être même ici,
dans ce bureau. Si c’est important, je vais essayer de le
retrouver. Laissez-moi un téléphone, je vais interroger mes
employés.
Une fois qu’ils furent repartis, Ali Ghoroob se dit qu’il
fallait parer au plus pressé... Il alla chercher Chehab, dans le
bureau voisin, et lui tendit un portable tout neuf.
– Va à l’Esteghlal, fit-il, et donne à Haroye Otto ce
portable, et qu’il te rende celui que je lui ai prêté. Ma
femme en a besoin.
Ensuite, il ne resterait plus qu’à « retrouver » l’autre
portable. Que son acheteur autrichien ait eu de « mauvais »
contacts ne le concernait pas, mais il devait être prudent. À
leur prochaine rencontre, il l’avertirait.
– Saïd Hajjarian a été retrouvé. Mort. Sur une ancienne
base aérienne, à Posht-Badam.
Mostaffa Najar leva la tête, incrédule. Ce que son adjoint
lui apprenait était la dernière information d’une série
stupéfiante. Le vent de sable s’étant dissipé, le jour une fois
levé, on avait découvert deux autres hélicoptères
américains abandonnés, en parfait état apparent ! Et
maintenant, Saïd Hajjarian !
– Comment l’a-t-on retrouvé ?
– Dans un des hélicoptères, les pasdarans ont trouvé des
documents, dont des cartes désignant un point au nom de
code « Desert one ». C’était Posht-Badam. C’est là qu’on a
découvert le cadavre et l’arme qui l’a tué, un pistolet
automatique.
Mostaffa Najar congédia son collaborateur. Soulagé d’un
côté que le défecteur soit mort. Il n’avait pas encore tout
reconstitué, mais une chose paraissait certaine : l’opération
américaine pour récupérer Saïd Hajjarian avait échoué. Et
ça, c’était une très bonne nouvelle.
Seulement, le défecteur n’était pas arrivé tout seul à
Posht-Badam, perdu en plein désert. Ceux qui l’y avaient
conduit devaient toujours se trouver en Iran, peut-être
même à Téhéran. Donc, il avait une chance de les identifier.
Malko n’en crut pas ses yeux : sa Breitling indiquait trois
heures ! Le lit était vide, mais Yasmine surgit de la salle de
bains, déjà habillée, et lui sourit.
– Tu as récupéré ?
Il se leva, encore groggy, revoyant les événements de la
nuit précédente.
– Il faut que j’aille à l’hôtel ! dit-il. Je ne peux pas rester ici.
– Je vais d’abord y faire un saut, conseilla l’Iranienne. Voir
si je ne remarque rien de suspect. C’est plus sûr. Pendant ce
temps, prépare-toi.
Sous la douche, ses pensées se remirent en ordre. Il
n’avait plus qu’un seul objectif, modeste : sortir d’Iran. Sans
même recontacter les Cousins. On démontait. Il était en
train de se rhabiller lorsque le portable prêté par Ali
Ghoroob sonna. Le marchand de tapis devait s’inquiéter. Il
répondit. Une voix dit quelque chose en persan et Malko
répondit en anglais.
– Sorry, this is not my phone...
La communication fut coupée, et il avait déjà oublié
l’incident lorsque Yasmine Misaq revint. Plutôt optimiste.
– Je n’ai rien vu d’inquiétant, annonça-t-elle. Ton chauffeur
t’attend. Je pense que tu peux y aller. À propos, ce soir il y a
un dîner chez Bijan. Tu es invité.
– Je vais voir si je peux prendre un avion dès ce soir,
répliqua Malko. Après ce qui s’est passé, je ne veux pas faire
de vieux os à Téhéran. Mais si je ne trouve pas de place, je
viendrai. Ne bouge pas, je prendrai un taxi.
– Ici, il n’y en a pas, sourit-elle. Je t’accompagne.
Chehab marcha vers Malko avec un large sourire.
– Mister Ali était inquiet !
– Je suis allé à Ispahan avec une amie, expliqua Malko. Et
je pense que je vais très vite repartir en Europe.
– Mister Ali m’a donné ce téléphone pour vous, annonça
l’Iranien. Il a besoin du vôtre.
Ils étaient en train de procéder à l’échange des portables
lorsque celui de Chehab sonna. Il tendit aussitôt l’appareil à
Malko. C’était Ali Ghoroob, toujours aussi chaleureux. Après
quelques échanges banals, il annonça :
– Je vous ai donné un autre téléphone, ma femme a
besoin de celui-ci. Vous avez reçu des appels pour elle ?
– J’ai eu un appel tout à l’heure, dit Malko. Un homme qui
ne parlait que farsi. Il a raccroché.
Il y eut un long silence à l’autre bout du fil. Puis, le
marchand dit d’une voix changée :
– Venez déjeuner avec moi, je viens de recevoir des
merveilles de Tabriz. Des tapis de plus de cinquante ans.
Bizarrement, Malko eut l’impression qu’il ne s’agissait pas
de lui vendre des tapis... Avant de quitter l’hôtel, il fonça à
l’agence de voyages installée en face de la réception. Une
jeune Iranienne lui apprit qu’il n’y avait pas de vol pour
Vienne avant le lendemain. Il prit une réservation en
business, avant de rejoindre Chehab. Tandis qu’ils
descendaient vers le centre, il repensa aux événements de
la nuit précédente. La chance n’était vraiment pas de son
côté...
Ali Ghoroob l’accueillit avec un sourire éblouissant, qui
s’effaça quand Malko annonça son intention de repartir le
lendemain.
– Je ne vous ai presque pas vu, protesta l’Iranien.
– Je reviendrai ! promit Malko.
On leur apporta l’habituel thé et, dès qu’ils furent seuls,
l’Iranien demanda :
– Mister Otto, l’homme qui a appelé ce matin n’a rien dit ?
– Je n’ai pas compris, avoua Malko, pourquoi ?
Ali Ghoroob baissa la voix.
– Mister Otto, j’ai reçu la visite de deux policiers du
ministère Etta’alat. Ils voulaient savoir où se trouvait le
portable que je vous ai prêté.
– Pourquoi ? demanda Malko, son pouls grimpant en
flèche.
– Ils m’ont parlé d’un homme que je ne connais pas,
Kaveh Husseini. Un opposant au régime, d’après eux. Il
aurait été appelé de ce portable.
Malko se revit en un éclair appelant le portable de Kaveh
Husseini pour identifier le numéro du sien...
L’accroc bête.
– Je ne connais personne de ce nom, affirma-t-il, mais à
plusieurs reprises, j’ai reçu des appels d’hommes et de
femmes qui coupaient dès qu’ils entendaient une voix
étrangère...
Ali Ghoroob parut nettement soulagé par sa réponse et
son sourire réapparut.
– Il ne faut pas avoir d’histoires avec ces gens, dit-il. Ils
sont très dangereux. Je vais les appeler pour leur dire que
j’ai retrouvé le portable. Comme ça, l’affaire sera réglée.
– Parfait, approuva Malko, l’adrénaline bouillant dans ses
veines.
Si les Iraniens établissaient un lien entre Kaveh Husseini
et lui, il était très mal... Cette requête prouvait au moins que
l’ancien militant du Toudeh n’avait pas parlé. Mais il était
temps de quitter Téhéran.
Malko se leva.
– Bien, je vais faire quelques courses.
Dès qu’il se retrouva dans la vieille 405, l’angoisse le
reprit. Les agents iraniens risquaient de découvrir ses liens
avec Ali Ghoroob... Donc, sa sécurité reposait sur la capacité
du marchand de tapis à ne pas révéler le prêt du portable.
Plus que jamais, il devait quitter l’Iran. Il décida de remonter
à l’Esteghlal.
Totalement noué, son sixième sens lui disant qu’un piège
était en train de se refermer. Il ne voulait pas attendre le
soir pour mettre Yasmine Misaq au courant des derniers
développements. Les services iraniens, s’ils enquêtaient sur
lui, découvriraient très vite qu’ils avaient été en contact. Il
décida de l’appeler. Un coup de fil de plus ou de moins ne
changerait pas grand-chose.
Yasmine Misaq avait écouté le récit de Malko en sirotant
un Coca-Cola. Ils s’étaient donné rendez-vous dans un
endroit récemment ouvert, au coin de l’avenue Valiasr et de
la rue Taheri, le Jaam-e-Jam, une galerie commerciale avec,
au premier, plusieurs restaurants à la cuisine infâme, filet
de veau enrobé dans une crêpe ou viande imprégnée de
fromage. Heureusement, les boissons étaient normales...
– La CIA ne peut plus rien pour moi, expliqua Malko. Je
dois quitter l’Iran avant que les services iraniens ne
remontent jusqu’à moi. Seulement, j’ignore quand cela
arrivera. Si je me présente à l’aéroport demain soir et qu’ils
m’ont déjà repéré, ils me cueilleront sans problème. Vois-tu
une autre solution pour quitter l’Iran ?
Yasmine Misaq tira longuement sur sa cigarette.
– Non. Il y a très peu d’étrangers dans notre pays et les
frontières sont bien gardées. J’ai peut-être une meilleure
idée. Ce soir, chez Bijan, il y aura quelqu’un qui peut peut-
être t’aider. D’ailleurs, tu l’as déjà rencontré, Cyrus Gorgan.
– Ah oui, l’homme aux grosses lunettes d’écaille. Celui qui
travaille dans la police.
– C’est aussi mon cousin le plus proche. Quelqu’un en qui
j’ai une totale confiance.
– Tu es sûre ?
– Il appartient au clan Khatami, expliqua la jeune femme.
On l’a laissé à ce poste parce que l’Intérieur n’a pas de vrai
pouvoir. Ce ministère n’a jamais été mêlé à la répression. Et
mon cousin déteste le Guide. Tu peux avoir confiance en lui.
En plus, en ce moment, il est particulièrement remonté
contre les radicaux, à cause d’une affaire horrible. Tu te
souviens, le soir où nous étions chez moi et où nous avons
entendu une discussion violente dans la rue ?
– Oui.
– C’était deux bassidjis qui interpellaient un jeune couple
en voiture. Le garçon avait bu et la fille était très maquillée.
Le contrôle a mal tourné et un des bassidjis a jeté du vitriol
sur la jeune fille qui est défigurée à vie. Or, son fiancé, qui
se trouvait dans la voiture avec elle, est le neveu d’un des
meilleurs amis de Cyrus Gorgan, Ayman Daneschou. Le nom
te dit quelque chose ?
– Non, avoua Malko.
– C’est un des principaux responsables du programme
nucléaire militaire de l’Iran.
Malko sentit son pouls s’emballer. On revenait au sujet qui
l’avait amené en Iran. Par un biais inattendu.
– Un pasdaran ? demanda-t-il.
– Non, un scientifique très religieux qui a toujours eu
l’oreille du Guide à cause de sa vie exemplaire. Il avait déjà
travaillé dans le nucléaire militaire pour le Chah qui l’avait
envoyé en Afrique du Sud. C’est lui qui coordonne la partie
balistique et la partie nucléaire de ce programme. D’ailleurs,
le Guide l’envoie souvent à l’AIEA à Vienne, pour aider les
négociateurs officiels et leur donner la « ligne » à suivre.
C’est un personnage très important.
– Je vois, dit Malko, ne comprenant pas où elle voulait en
venir.
Yasmine Misaq l’éclaira aussitôt.
– Bijan avait prévu de t’inviter ce soir de toute façon pour
que tu revoies Cyrus Gorgan. Celui-ci voulait te parler d’un
projet très important.
– Il sait qui je suis ?
– Oui, avoua Yasmine, mais tu ne risques rien.
– De quoi veut me parler ton cousin ? demanda Malko,
quand même sur ses gardes.
– Depuis des mois, précisa l’Iranienne, Ayman Daneschou
est en opposition avec les pasdarans. Eux veulent, coûte
que coûte, fabriquer des engins nucléaires. Lui pense, avec
des modérés comme Khatami, qu’il suffit d’en avoir la
capacité pour sécuriser l’Iran. Que ce serait une erreur
stratégique de se brouiller avec le monde entier. Aussi,
après une longue conversation avec l’ex-président Khatami,
il a décidé de tout faire pour bloquer le développement de
l’arme nucléaire.
– Mais les pasdarans vont l’éliminer.
– S’il demeurait en Iran, sûrement. Mais Ayman
Daneschou doit se rendre prochainement en Europe, à
Vienne, pour une assemblée générale de l’AIEA. Il a choisi
de ne pas retourner en Iran et de dévoiler assez de secrets
pour bloquer le programme nucléaire.
Malko n’en croyait pas ses oreilles.
– Mais pourquoi ne m’as-tu pas dit tout cela avant ? Je
n’avais plus besoin d’exfiltrer Saïd Hajjarian.
– Je l’ai su juste avant notre départ. Je pensais que tu ne
reviendrais jamais à Téhéran.
Malko avait la tête qui tournait. C’était trop beau.
– Mais en quoi ce Daneschou a-t-il besoin de moi ?
objecta-t-il. Puisqu’il va de toute façon en Autriche ?
– Lorsqu’il se rend à l’étranger, il est extrêmement
surveillé. Il a besoin d’une aide extérieure pour choisir la
liberté.
– Il faudrait déjà que je puisse moi-même quitter l’Iran...
Yasmine Misaq posa sa main sur la sienne.
– Je pense que mon cousin pourra t’aider. Pour que tu
puisses, ensuite, assister son ami Daneschou à fausser
compagnie à ceux qui le surveillent.
Malko en avait le tournis. Sortir d’Iran avec l’aide du chef
de la police ! C’était le miracle. Ou alors encore une de ces
combines tortueuses et mortelles où les Iraniens excellaient.
Il fixa Yasmine dans les yeux, se demandant s’il pouvait
vraiment la croire. Se souvenant de l’avertissement de
Malcolm Mc Laughlin : « Tous les partisans de l’ancien
régime ont été retournés. »
1. Madame.
CHAPITRE XVIII
Mostaffa Najar contemplait pensivement le portable posé
sur son bureau. Un heure plus tôt, Ali Ghoroob l’avait remis
à un agent d’Etta’alat, après l’avoir retrouvé, avec mille
excuses.
Le chef de la Division 3 était tenté de croire à la bonne foi
du bazari. Ce portable n’avait jamais émis d’appels pendant
les derniers jours, en ayant reçu seulement une demi-
douzaine, toujours très courts, quelques secondes. À part
Kaveh Husseini, les propriétaires des numéros en mémoire
étaient des gens sans histoire.
Seulement, il y avait un hic. À trois heures, un de ses
hommes avait appelé ce portable et quelqu’un avait
répondu. En anglais... Donc, le portable ne se trouvait pas
au fond d’un tiroir... L’enquête d’environnement sur Ali
Ghoroob avait révélé qu’il était en contact depuis plusieurs
jours avec un de ses acheteurs venu d’Autriche, un certain
Otto Gruber, négociant en tapis autrichien. Etta’alat, bien
entendu, avait un dossier sur lui. Il était déjà venu en Iran et
avait un profil « clair ». Pas le moindre contact avec un
Service, en Autriche ou en Iran. Il entreprit d’examiner ses
demandes de visas communiquées par l’Immigration et, très
vite, un flot d’adrénaline envahit ses artères. Il décrocha sa
ligne directe le reliant à sa secrétaire et ordonna :
– Convoquez Ali Ghoroob immédiatement.
Comme d’habitude, l’alcool coulait à flots chez Bijan
Abidar. Impassible, une servante « bâchée » débouchait à la
file des bouteilles de Taittinger. En Iran, on préférait
accompagner le caviar avec du champagne plutôt que de la
vodka, considérée comme vulgaire.
Et du caviar, il y en avait ! Plusieurs boîtes de 500
grammes de Beluga aux grains irisés et au goût délicat.
Malko avait pourtant du mal à en profiter, l’estomac noué
par l’angoisse. Dès leur arrivée, Yasmine s’était esquivée à
la recherche de son cousin, le chef de la police. Azar, qui
arborait fièrement au poignet le bracelet offert par Malko,
avait aussitôt surgi, toujours aussi sexy. Robe de soie
imprimée près du corps, bottes à talons aiguilles et, surtout,
ce regard faussement innocent.
Malko n’avait pas la tête à la séduction, à la fois oppressé
par l’anxiété et excité à l’idée de rattraper sa mission in
extremis. Déçue, Azar replongea dans la foule des invités.
Il terminait un toast de Beluga lorsque Yasmine réapparut.
– Viens, dit-elle.
Il la suivit jusqu’à un petit salon, tout au fond de la
maison.
L’homme que Malko avait déjà rencontré fumait, assis sur
un canapé de cuir, Toujours ses grosses lunettes d’écaille,
l’air sérieux, cravaté. Il tendit la main à Malko.
– Vous vous souvenez de moi ?
– Bien sûr, dit Malko, mais j’ignorais que vous étiez le
cousin de Yasmine.
– Elle m’a tout raconté à votre sujet, répondit-il. Y compris
votre exfiltration avortée et la mort de Saïd Hajjarian.
– Vous le connaissiez ?
– Un peu. Mais je crois que vous avez un souci immédiat :
quitter l’Iran. Vous avez une réservation sur le vol de
demain pour Vienne ?
– Oui.
– Très bien. D’abord, je vous accompagnerai à Mehrabad.
Avec moi, vous ne subirez aucun contrôle.
– Comment ?
Cyrus Gorgan sourit modestement.
– Je suis le chef de la police et le responsable de la
sécurité de Mehrabad est un ami personnel.
– Merci, dit Malko, indiciblement soulagé.
– Ce n’est pas tout, continua Cyrus Gorgan. Yasmine vous
a parlé d’Ayman Daneschou. Il souhaite demander l’asile
politique à l’Autriche. Et dévoiler ensuite la réalité du
programme iranien nucléaire. Comme Yasmine vous l’a dit,
Ayman Daneschou doit se rendre la semaine prochaine à
Vienne, pour une assemblée générale de l’AIEA. Or, je dois,
moi aussi, effectuer une tournée en Europe. Je m’arrangerai
donc pour être à Vienne en même temps que lui.
– Il va être surveillé.
– Bien entendu, confirma Cyrus Gorgan. Le mieux est de
préparer un « kidnapping » dans un lieu où je l’emmènerai.
A Vienne, je loge à l’ambassade, dans Jauresgasse, et je
suis, moi aussi, surveillé par les pasdarans. Il faut donc
réfléchir à cette manip’ avant votre départ d’ici. De façon
que nous n’ayons aucun contact ensuite. Que tout soit calé
quand vous partirez demain soir.
– Je pense que c’est possible, approuva Malko, se
demandant s’il ne rêvait pas.
Au moment où sa mission se révélait être un échec total,
on lui apportait sur un plateau d’argent le miracle.
Évidemment, à condition qu’il sorte d’Iran.
– Que dois-je faire d’ici demain ? demanda-t-il.
– D’abord, annuler votre réservation. Elles sont toutes
communiquées à Etta’alat. Demain, ayez une activité
normale. Yasmine viendra vous chercher à l’hôtel à six
heures, après vous avoir convié à une soirée. Au cas où
vous seriez écouté. Le vol d’Austrian Airlines part de
Mehrabad à 1 h 10 du matin. Nous arriverons au dernier
moment, vers minuit trente. Bien entendu, vous laissez
toutes vos affaires à l’hôtel. Nous prendrons votre carte
d’embarquement à Mehrabad et ensuite, je vous ferai
passer par le circuit VIP, qui évite les contrôles de police,
pour vous conduire directement à l’avion. Lorsque Etta’alat
découvrira le lendemain que vous étiez sur ce vol, ce sera
trop tard...
– On ne risque pas de demander à l’appareil de faire demi-
tour ?
– Non, c’est une procédure lourde, qui prend du temps.
Vous serez déjà sorti de l’espace aérien iranien.
Malko lui aurait baisé les mains...
Cyrus Gorgan se leva et lui tendit la main.
– Je rends service à mon pays, dit-il simplement. Les
pasdarans sont des fous qui veulent nous mettre le monde
entier à dos. Attendez un peu pour sortir de cette pièce. Il y
a beaucoup de monde ici, ce soir, et nous ne sommes pas
sûrs de tous. Yasmine va vous tenir compagnie.
Il s’éclipsa et Malko resta en tête à tête avec Yasmine
Misaq.
Il ne put s’empêcher de lui demander :
– C’est sérieux ?
– Mon cousin n’a pas l’habitude de plaisanter. Je crois que
tu t’es trouvé au bon moment au bon endroit... Viens, on va
manger encore un peu de caviar avant de rentrer.
Ali Ghoroob franchit la grille du ministère du
Renseignement les jambes flageolantes. Sa convocation
était arrivée par téléphone une heure plus tôt. Déjà, ce
n’était pas bon signe. L’heure non plus : neuf heures et
demie. Ce qui impliquait un caractère d’urgence pas
rassurant.
Un planton l’accompagna jusqu’au bureau de Mostaffa
Najar, au second étage. Celui-ci l’accueillit aimablement et
l’invita à s’asseoir dans un vieux canapé de cuir rouge
fatigué, où il le rejoignit. Ce qui rasséréna un peu le bazari.
Cela évoquait plus une conversation amicale qu’un
interrogatoire. Souriant, le directeur de la Division 3
demanda :
– Tchai ?
– Baleh, befar me1, fit Ali Ghoroob, la bouche sèche.
Dès qu’un jeune homme très maigre leur eut apporté un
plateau avec des verres de thé et des biscuits, Ali Ghoroob
reprit un peu d’assurance.
– Vous avez demandé à me voir ? dit-il humblement.
Mostaffa Najar but un peu de thé et répondit d’un ton
égal :
– Vous connaissez un certain Otto Gruber, n’est-ce pas ?
– Oui, bien sûr, répliqua Ali Ghoroob, sentant son estomac
se rétrécir. C’est un de nos plus gros acheteurs en Europe.
Mon père travaillait déjà avec lui.
Mostaffa Najar se leva, alla prendre sur son bureau deux
documents et les tendit à Ali Ghoroob.
– Voici les deux dernières demandes de visa de M. Otto
Gruber.
Le bazari prit les formulaires, enrichis chacun d’une photo
agrafée. Le directeur de la Division 3 demanda d’une voix
douce :
– Vous ne remarquez rien ?
– Non, avoua Ali Ghoroob, de plus en plus mal à l’aise.
– Ces deux photos ne sont pas identiques. L’homme qui
est entré en Iran, il y a deux semaines, n’est pas le véritable
Otto Gruber... Vous auriez dû vous en apercevoir.
Le bazari sentit ses jambes se dérober sous lui. Atterré, il
bredouilla :
– Mais c’était la première fois que je le voyais. Les autres
fois, il avait rencontré mon associé ou mon père.
Devant le silence de son interlocuteur, Mostaffa Najar
continua :
– L’homme qui se fait passer pour Otto Gruber a donné un
coup de téléphone à un ancien militant du Toudeh, en
contact avec des Moudjahidin du Peuple, Kaveh Husseini.
C’est donc un espion, un ennemi de la République
islamique.
Ali Ghoroob était effondré. Espion, c’était la pire
accusation en Iran.
– Vous n’avez rien remarqué ? insista Mostaffa Najar.
– Non, non, bredouilla le bazari, je le jure sur le Saint
Coran. D’ailleurs, je ne l’ai pas beaucoup vu.
– Mais vous avez menti en ne disant pas que vous lui
aviez prêté le portable de votre femme. Pourquoi ?
Effondré, Ali Ghoroob ne trouva rien à répondre. Mostaffa
Najar regagna son bureau et se mit à écrire.
– Vous allez être transféré au bloc 209 de la prison d’Evin,
annonça-t-il. Ces faits sont trop graves pour que je vous
laisse en liberté.
Il sonna et deux policiers entrèrent. On passa
immédiatement les menottes à Ali Ghoroob. Avant de
l’entraîner, il entendit dans son dos la voix de Mostaffa
Najar préciser :
– Bien entendu, les membres de votre famille vont être
interrogés eux aussi, ainsi que votre personnel...
Hébété, Ali Ghoroob se laissa entraîner. Il venait de sauter
dans l’horreur à pieds joints. On ne sortait jamais intact de
la prison d’Evin.
Yasmine avait beaucoup bu. Il n’y avait pas beaucoup
d’endroits à Téhéran où on avait l’occasion de boire du
Taittinger. Elle et Malko s’étaient éclipsés de chez Bijan
Abidar alors que la soirée battait encore son plein. À peine
dans son appartement, elle mit de la musique et lança à
Malko :
– Mets-toi dans le fauteuil.
Un siège en cuir, assez bas, style bergère. Yasmine
s’approcha et s’assit face à lui, sur ses genoux, sa robe rose
retroussée sur ses cuisses. D’abord, elle embrassa Malko
longuement, puis dit :
– C’est la dernière fois que nous faisons l’amour. Alors, tu
vas faire tout ce que je te demande.
– Je suis à ta disposition.
– Caresse-moi les seins.
Les pointes longues et raides saillaient sous le tissu de la
robe. Il se mit à les faire tourner entre ses doigts. Yasmine
ferma les yeux ; son bassin bougeait d’avant en arrière,
excitant peu à peu Malko. Ils restèrent ainsi un long
moment. Puis Yasmine demanda de sa voix rauque :
– Maintenant, sors ta queue et plante-la dans mon ventre.
Bien profond.
Malko baissa son Zip, dégagea son membre raidi de
l’alpaga noir. Aussitôt, Yasmine se souleva un peu, le saisit,
le guida et se laissa tomber, s’empalant profondément.
– Doucement ! fit-elle. Baise-moi doucement !
Il se prêta à son fantasme jusqu’à ce qu’elle s’arrête
brusquement de bouger et se soulève. Il n’eut pas le temps
de se poser de question. D’une main sûre, Yasmine avait
placé le membre dressé contre l’entrée de ses reins. Elle
n’eut qu’à se laisser tomber pour que Malko viole ses reins
de toute sa longueur. Et elle se remit à bouger. Il se sentait
filer inexorablement vers le plaisir. Quand Yasmine sentit sa
semence jaillir au fond de sa croupe, elle se vrilla à lui de
tout son poids. Ils crièrent ensemble.
Un peu plus tard, toujours empalée, elle lui dit d’une voix
égale :
– C’était un vieux fantasme. Un jour, j’ai surpris ce porc de
Bijan en train de baiser Azar de cette façon.
Quand Malko se réveilla, un soleil éblouissant inondait la
chambre. Yasmine l’avait raccompagné à l’Esteghlal après
leurs « adieux ». Il prit une douche et descendit. Il était à
peine sorti de l’ascenseur qu’un vieux monsieur affublé
d’une moustache blanche l’aborda.
– Je m’appelle Djangurz Rirhi. Mon ami M. Esquire m’a dit
que vous seriez peut-être intéressé par du caviar.
Malko éprouva un choc. À part la CIA, personne ne
connaissait son nom de code.
– En effet, dit-il, venez prendre un café.
Ils se retrouvèrent dans un coin tranquille, dans la
breakfast room. Dès qu’ils furent servis, Djangurz Rirhi dit à
voix basse :
– Je suis arrivé d’Allemagne hier soir. On m’a demandé de
vous contacter. Ils sont inquiets.
Méfiant, Malko demanda :
– Que faites-vous à Téhéran ?
– Je suis importateur de caviar en Allemagne. Je viens
souvent.
– Vous avez un moyen de me faire sortir d’Iran ?
Le vieil homme secoua la tête.
– Oh non ! Je dois seulement prendre contact avec vous.
Savoir ce qui se passe. Je repars dans deux jours.
– Parfait, conclut Malko. Dites-leur que, si je ne suis pas en
Europe demain, je risque de rester ici très longtemps.
Malko sortait de l’agence de voyages de l’Esteghlal où il
venait d’annuler sa réservation pour le vol du soir lorsqu’il
aperçut Chehab, le chauffeur. Il se dit qu’il fallait prendre
congé d’Ali Ghoroob avant le soir, pour qu’il ne soit pas
tenté de l’accompagner à l’aéroport.
– Vous pouvez appeler monsieur Ali ? demanda Mako.
Chehab s’exécuta et annonça :
– Il n’est pas à son bureau.
– Essayez chez lui.
Cette fois, la conversation fut plus longue. Lorsque le
chauffeur se retourna vers lui, Malko vit à son regard fuyant
qu’il y avait un problème.
– Monsieur Ali n’est pas là, annonça Chehab. Ghanome
Nassira non plus. Des policiers sont venus la chercher ce
matin...
Malko eut l’impression de recevoir une douche glaciale.
D’un effort surhumain, il parvint à sourire.
– Cela ne doit pas être bien grave. Je remonte un moment.
Pourvu que Yasmine soit joignable. Il l’appela du
téléphone de l’hôtel. Elle était toujours à l’appartement.
– Il fait beau, proposa-t-il. Si nous allions déjeuner à
Darband ?
– Bonne idée, fit la jeune femme. Passe me prendre.
La perspective de la voir ne fit pas fondre le bloc de fonte
qui bloquait son estomac. Ali Ghoroob avait sûrement été
arrêté aussi. Il parlerait. Le peu qu’il savait suffirait à attirer
l’attention sur Malko.
C’était une course contre la montre. Les barbouzes
iraniennes allaient-elles s’intéresser à lui avant le départ du
vol pour Vienne ?
Sa liberté et peut-être sa vie dépendaient de la réponse.
1. Oui, s’il vous plaît.
CHAPITRE XIX
– Il ne faut pas retourner à l’hôtel, conseilla Yasmine
Misaq. Renvoie ton chauffeur, tu restes avec moi jusqu’à ce
soir.
Malko regarda son kebab auquel il n’avait pas touché. Il
était incapable d’avaler un petit pois. Ils s’étaient installés à
une des guiguettes en plein air, sous les marroniers, face
aux pentes escarpées de l’Elbourz.
– Tu crois que je pourrai partir ? Mon nom doit être déjà
dans tous les ordinateurs. En me présentant à Austrian
Airlines, je serai imédiatement repéré.
– On va aviser, fit évasivement la jeune femme. Finissons
de déjeuner.
Ce fut vite fait. Malko prit deux cafés turcs coup sur coup.
Il aurait donné sa chemise pour une vodka. En ressortant du
restaurant, il prévint Chehab que Yasmine l’emmenait.
Celle-ci gagna le Modones Expressway puis le quitta pour
l’interminable avenue Valiasr, tournant enfin dans l’avenue
Fatemi. La jeune femme arrêta la BMW devant une tour
moderne de vingt étages se dressant au fond d’un jardin. La
façade ocre du building était décorée de motifs en
céramique.
– Je viens avec toi ? demanda Malko.
– Non, c’est le ministère de l’Intérieur. Je vais voir mon
cousin. Attends-moi un peu plus loin, à l’hôtel Laleh, juste
après le parc.
Malko partit à pied, longeant le parc Laleh, pour aboutir à
l’ancien hôtel Intercontinental. Encore plus triste que le sien.
Le hall était sinistre. Il commanda un café au bar désert.
Broyant du noir. Yasmine Misaq réapparut trente minutes
plus tard.
– J’ai vu Cyrus, annonça-t-elle. Je vais te déposer
maintenant chez Bijan. Tu as ton billet et ton passeport ?
– Bien sûr.
– Cyrus est responsable de la police judiciaire et de tous
les policiers en uniforme, donc tous les policiers de
Mehrabad le connaissent. Il t’enregistrera lui-même, et
prendra ta carte d’embarquement. Ensuite, il t’emmènera
directement à l’avion. Allons-y.
Vingt minutes plus tard, ils sonnaient à la villa de Bijan
Abidar. La vieille bonne les fit entrer. Yasmine échangea
quelques mots avec elle et annonça :
– Bijan ne reviendra pas aujourd’hui. Il est à Karaj. Installe-
toi.
– Et toi ?
– Je reste un peu avec toi.
Elle n’avait visiblement pas envie de le quitter. Malko
s’assit dans le patio. Apercevant une bouteille de vodka, il
se servit un verre qu’il but d’un trait. L’alcool le dénoua un
peu. Il aurait avalé de l’alcool à brûler.
– Allons nous baigner, suggéra-t-elle, cela nous détendra...
Tu as besoin d’être en forme ce soir.
Installé dans le patio, Malko essayait de se rassurer dans
cette oasis de sécurité. La vieille femme avait déposé près
d’eux un plateau avec des canapés de caviar, du thé et de
la vodka. Malko contemplait Yasmine faisant des longueurs
de crawl dans la piscine. Le temps passait lentement.
Yasmine sortit enfin de l’eau et enroula une serviette autour
de sa taille. Le maillot une pièce fuchsia qu’elle avait trouvé
dans la maison mettait en valeur sa lourde poitrine et
lorsqu’elle s’assit, la serviette glissa, découvrant ses cuisses
jusqu’à l’aine. Hélas, Malko était trop tendu, sa libido figée
par l’angoisse. Il consulta sa Breitling : encore six heures
d’attente.
Mostaffa Najar raccrocha son téléphone avec fureur. Ces
imbéciles d’interrogateurs d’Evin n’avaient encore arraché à
Ali Ghoroob aucun aveu. On avait eu beau lui amener sa
femme en pleurs, et menacé de la livrer à des bassidjis qui
la traiteraient comme une chienne, il s’en était tenu à sa
version. Pour lui, le faux Otto Gruber était bien son acheteur
viennois.
Quelque chose échappait à Mostaffa Najar. L’homme qui
se faisait appeler Otto Gruber ne semblait pas inquiet. Il
avait même décommandé une réservation sur le vol du soir
pour la reporter à la fin de la semaine ! Bien entendu,
plusieurs agents d’Etta’alat guettaient son retour à
l’Esteghlal, avec ordre de ne plus le lâcher d’une semelle,
sans toutefois intervenir. Il fallait d’abord recueillir des
preuves, donc que quelqu’un parle. Il avait transmis par
mail la photo du faux Otto Gruber aux agents iraniens de
Vienne, pour tenter de l’identifier.
Dès le lendemain, il aurait sûrement une réponse.
La nuit était tombée et Yasmine Misaq était partie. Seul
dans la maison de Bijan Abidar, Malko éprouvait une
étrange sensation. Il n’avait plus envie de quitter ce cocon
sécurisé. Jamais il ne reverrait la jeune femme qui lui avait
sauvé la vie. Encore deux heures à attendre. Il n’avait
même pas faim. Rentré dans le salon, il mit la télévision,
sans parvenir à capter une chaîne étrangère. Se demandant
où en étaient les recherches. Les services iraniens, ne le
voyant pas revenir à l’hôtel, allaient peut-être intensifier
leurs recherches. Il suivit des yeux la trotteuse de son
chronographe. Le temps s’écoulait avec une lenteur
désespérante. L’isolement et l’absence de nouvelles étaient
angoissants. Sans s’en rendre compte, il s’assoupit, épuisé
par la tension nerveuse...
Pour se réveiller en sursaut.
Un homme se tenait devant lui, souriant. Cyrus Gorgan.
– Vous êtes prêt ? demanda l’Iranien.
Malko se leva, le cerveau encore engourdi, et enfila
machinalement sa veste.
– Oui, fit-il. Rien de nouveau ?
– Non, ne soyez pas inquiet. Tout se passera bien.
Ils sortirent. Une BMW noire était garée devant la porte et
l’Iranien se mit au volant. Il était minuit.
– Je n’ai pas pris mon chauffeur, expliqua Cyrus Gorgan.
Pour éviter les indiscrétions. Vous avez votre passeport ?
Malko le lui tendit. L’Iranien l’examina rapidement et le lui
rendit.
– Votre billet d’avion ?
Il le garda. Ils avaient rejoint l’interminable avenue
Engelab et filait vers l’ouest. En dépit de l’heure tardive, il y
avait encore beaucoup de circulation. Tous les vols de
Téhéran pour l’Europe partaient au milieu de la nuit ! Ils
tournèrent autour du rond-point Ayadi, où la monumentale
arche de la Révolution, éclairée par des projecteurs de
toutes les couleurs, marquait la fin de la ville. Encore vingt
minutes et ils atteignirent l’embranchement de Mehrabad.
Les voitures faisaient la queue devant un check-point. Cyrus
Gorgan doubla tout le monde, exhibant sa carte à un
policier qui voulait l’arrêter. Les parkings autour de
l’aérogare étaient tous pleins, mais là encore, un vigile
écarta une barrière et il put se garer.
– Ne vous éloignez pas de moi ! conseilla l’Iranien à Malko.
Une foule dense se pressait aux abords de l’aérogare. À
gauche, les arrivées, à droite les départs, avec deux portes.
L’une pour les femmes, l’autre pour les hommes.
Cyrus Gorgan joua des coudes, montra sa carte à un
policier qui le salua respectueusement et ils se retrouvèrent
à l’intérieur.
Malko n’en menait pas large : cela grouillait de policiers...
Sans compter ceux qui, en civil, n’étaient pas repérables.
Premier barrage : les bagages. Ils franchirent les portiques
magnétiques, débouchant dans un grand hall devant les
comptoirs d’enregistrement des différentes compagnies.
– Attendez-moi là, ordonna Cyrus Gargan.
Malko le vit se diriger vers un comptoir en retrait où
siégeait une employée en hijab. Il exhiba brièvement sa
carte et, aussitôt, l’employée, dégoulinante de servilité, se
leva et le précéda jusqu’au comptoir d’enregistrement des
Austrian Airlines. Là, elle eut une brève conversation avec le
moustachu qui délivrait les cartes d’embarquement. Sous la
dictée de Cyrus Gorgan, il inscrivit un nom sur sa liste et
tendit une carte d’embarquement où Cyrus Gorgan glissa le
billet de Malko, avant de revenir vers lui.
– Voilà, expliqua l’Iranien. J’ai dit que vous étiez un ami,
sans réservation. Je savais qu’il y avait de la place en
business class. L’employé m’a donné une carte
d’embarquement sans numéro de siège.
– Mais vous avez donné le nom d’Otto Gruber ? demanda
Malko, tétanisé.
– Bien sûr, c’était celui inscrit sur le billet. Il l’a noté, sur la
liste définitive des passagers qui sera envoyée à la
compagnie après le départ du vol. Les Services découvriront
demain matin que vous étiez sur ce vol... Venez maintenant.
Ils s’approchèrent des guérites vitrées de l’Immigration où
officiaient des fonctionnaires féminines « bâchées »
jusqu’aux yeux. Malko dans son sillage, Cyrus Gorgan
remonta une file de passagers, frappa un coup léger à la
vitre en montrant sa carte et adressa quelques mots à la
fonctionnaire. Celle-ci aussitôt déclencha le portillon,
donnant accès à la salle des départs. Malko en aurait crié de
joie.
Ils étaient dans la zone sous douane.
– Que lui avez-vous dit ?
– Que vous ne partiez pas. J’accompagne assez souvent
des amis qui, eux, ne partent vraiment pas.
– Mais elle ne me verra pas repasser, objecta Malko.
Cyrus Gorgan sourit.
– Il y a tellement de guichets... Je ressortirai par les
arrivées. Tous ces fonctionnaires sont habitués à obéir sans
discuter. Venez, il y a encore un dernier contrôle.
Encore une queue qu’ils remontèrent allégrement,
toujours grâce à la carte magique de Cyrus Gorgan. Un
ultime portail magnétique. Un policier jeta un coup d’œil
distrait à la carte d’embarquement de Malko et ils
empruntèrent la rampe descendant au rez-de-chaussée, où
stationnaient les bus emmenant les passagers aux avions.
Ils émergèrent à l’air libre.
– Nous allons marcher un peu, dit Cyrus Gorgan. L’Airbus
de l’Austrian est à 500 mètres environ.
Ils s’engagèrent sur le tarmac sans que personne leur
demande rien. Le cœur de Malko battit plus vite lorsqu’il vit
le gros Airbus aux couleurs rouge et blanc. Un policier se
tenait en bas de la passerelle. Cyrus Gorgan lui montra la
carte d’embarquement de Malko et annonça :
– Daftari Vigié.
Un VIP pré-embarqué. Cela arrivait souvent. Ils grimpèrent
la passerelle ensemble. Accueillis par une hôtesse souriante.
– Grüss Gott ! lança Malko. Je suis un peu en avance.
L’hôtesse l’installa en 1J. Un hublot. Cyrus Gorgan s’assit à
côté de lui.
– Vous avez réfléchi à la façon dont nous pouvons nous
retrouver à Vienne ? demanda-t-il.
– Oui. Vous connaissez le Naschmarkt ?
– Non.
– C’est une foire aux puces qui se tient le samedi sur la
Wienzeile ; non loin de l’Opern-Ring. Beaucoup d’étrangers
y vont. Si vous pouvez y emmener Ayman Daneschou, je
peux organiser l’opération samedi prochain. Il suffit de me
prévenir. Voici mon numéro.
Les passagers commençaient à arriver. Cyrus Gorgan
resta jusqu’à la fermeture des portes. Mais le poids qui
oppressait Malko ne disparut qu’au moment où les roues de
l’appareil quittèrent le sol... Il regarda l’immense tapis
lumineux sous les ailes. Il y avait peu de chances qu’il
revienne jamais en Iran.
Mostaffa Najar, en arrivant à son bureau à huit heures du
matin, ne trouva que des mauvaises nouvelles.
D’abord, Ali Ghoroob, interrogé pour la seconde nuit
consécutive, n’avait pas parlé. Dans l’état où il se trouvait,
c’est qu’il n’avait rien à dire. Ensuite, le faux Otto Gruber
avait disparu ! Il n’avait pas reparu à son hôtel. Sa chambre
avait été fouillée : toutes ses affaires s’y trouvaient.
Mostaffa Najar essaya de se persuader qu’il avait passé la
nuit chez une femme, ce qui était déjà arrivé, d’après les
employés de l’hôtel. Le numéro de son passeport ayant été
communiqué à la police des frontières, il aurait été
intercepté, s’il avait tenté de quitter le pays.
Mostaffa Najar allait téléphoner à Evin pour qu’on lui
ramène Ali Ghoroob, lorsque sa secrétaire lui apporta un
mail arrivé de l’antenne viennoise. La réponse à sa requête
de la veille concernant Otto Gruber.
Ce qu’il lut le plongea dans une fureur aveugle. Le faux
Otto Gruber était un vrai espion. Sa bio occupait deux
pages. Ainsi, un chef de mission de la CIA était resté quinze
jours en Iran, sous son nez, sans être repéré ! Quel affront !
Il n’avait pas encore bu le calice jusqu’à la lie. Une heure
plus tard, on lui apporta, comme tous les matins, la liste des
passagers ayant quitté Téhéran la veille. Il se jeta sur celle
d’Austrian Airlines. À la lettre G, il y avait Gruber, Otto !
Comment était-il passé à travers les contrôles ? Dès que
sa fureur fut un peu calmée, il fit appeler le responsable des
Opérations spéciales et lui tendit la bio de l’agent de la CIA.
– Je veux que cet homme soit éliminé, dit-il. De toute
urgence.
La seule mesure qui pouvait calmer son orgueil blessé.
CHAPITRE XX
– Nous avons la semaine pour nous organiser, mais cela
ne devrait pas poser de problème, lança d’une voix vibrante
d’excitation Mark Hopkins, chef de station de la CIA en
Autriche. C’est une formidable opportunité. Bravo !
La réunion se tenait dans l’ambassade américaine de
Boltzmanstrasse, au dernier étage, en présence de deux des
adjoints du COS. Celui-ci avait exigé de Malko, rentré deux
jours plus tôt, qu’elle se tienne ce lundi matin, à 9 heures.
Ce qui l’avait forcé à se lever aux aurores. Or, la veille, pour
fêter son retour à la vie, il avait donné un dîner de quatre-
vingts couverts au château de Liezen. Alexandra portait
pour l’occasion une robe qui semblait cousue sur elle, au
décolleté profond, moulant sa chute de reins d’une façon
presque obscène. Les invités s’étant attardés, Malko avait
dû attendre le milieu de la nuit pour exprimer à sa fiancée
l’effet que cette tenue faisait sur lui...
Il bâilla. Briefing et debriefing étant les deux mamelles du
renseignement, il s’était traîné jusqu’à Vienne, emmenant
du même coup Alexandra, venue en shopping spree 1 Il ne
put s’empêcher de demander :
– Vous avez vérifié qui est Ayman Daneschou ?
– You bet !
L’Américain brandit une liasse de documents.
– C’est le coordinateur du programme d’enrichissement
d’uranium en Iran. Lui sait combien de centrifugeuses ils
possèdent et où elles sont. Et, accessoirement, quelle est
leur production réelle. Je n’arrive pas à croire qu’un type
comme lui fasse défection.
– Je vous l’ai expliqué, dit Malko. Histoire personnelle.
Mark Hopkins hocha la tête.
– C’était une fichue bonne idée de vous envoyer en Iran.
Cet Ayman Daneschou est beaucoup plus intéressant que
Saïd Hajjarian. Ça va fiche un coup aux Iraniens...
Il s’en léchait déjà les babines. Malko le refroidit.
– J’ai quand même failli rester là-bas... Les Iraniens ont-ils
eu une réaction après « Sunflower » ?
– Molle, laissa tomber Mark Hopkins. Ils nous ont accusés
d’avoir voulu mener un raid contre l’usine d’enrichissement
d’uranium de Natanz, mais, en réalité, ils ne savent pas ce
qui s’est passé. Les trois hélicos abandonnés sont passés
dans tous les médias iraniens. Ils ont prétendu les avoir
abattus grâce à leurs chasseurs...
– Ils le savent, corrigea Malko. Ils ont sûrement découvert
sur le site « Désert One » le cadavre de Saïd Hajjarian. Mais
ils ne veulent peut-être pas avouer que des hélicoptères
américains se sont enfoncés aussi profondément dans
l’espace aérien iranien, sans se faire repérer...
Du côté américain aussi, on faisait profil bas. « Sunflower
» était inavouable.
Malko aurait aimé avoir des nouvelles de Yasmine Misaq,
mais impossible de l’appeler sans lui faire courir d’énormes
risques.
– Comment avez-vous prévu d’opérer ? questionna
l’Américain.
– Cyrus Gorgan doit emmener Ayman Daneschou samedi
matin au Naschmarkt, les puces, sur Wienzeile. Il y a
toujours beaucoup de monde et des étrangers qui adorent
acheter des souvenirs.
– Où logera Ayman Daneschou à Vienne ?
– À l’ambassade d’Iran, je pense.
L’Américain plongea dans son dossier.
– Leur résidence se trouve dans Jauresgasse. Ils y logent
les visiteurs importants. Sinon, l’ambassade elle-même se
trouve juste à côté de l’AIEA, au 8 Leopold-Bernsteinstrasse,
dans une tour moderne, la tour Mischek, au 22e étage. C’est
là que sont basés les représentants des pasdarans et
d’Etta’alat. Nous savons aussi qu’ils ont des villas en ville à
des noms d’emprunt, mais nous ne connaissons pas leur
emplacement. Quand Daneschou et Gorgan arrivent-ils ?
– Mercredi ou jeudi, il ne voyage pas le vendredi, pour des
raisons religieuses. Il faudrait les prendre en compte très
discrètement, dès leur arrivée.
– Bien sûr, approuva Mark Hopkins. Je vais faire venir du
monde de Francfort.
– Lors du « kidnapping », Cyrus Gorgan devra être
neutralisé, pour ne pas être impliqué, souligna Malko.
Mark Hopkins fit une pause et alluma une cigarette.
– De Francfort, je vais aussi faire venir vos deux amis,
Chris Jones et Milton Brabeck. Ils vous serviront de baby-
sitters. Ce n’est pas techniquement un enlèvement, donc
nous ne violons pas la loi autrichienne, mais il vaut mieux
être prudent. Pour la suite, je vais prévoir un avion privé qui
attendra à Schwechat, de façon à exfiltrer Ayman
Daneschou le plus vite possible. Les Iraniens le réclameront
sûrement aux Autrichiens. Inutile de mettre ceux-ci en
difficulté. Donc, on embarque notre homme dans une
voiture louée par nos amis et on file à Schwechat. Quand les
Iraniens se réveilleront, notre avion sera déjà sorti de
l’espace aérien autrichien et vous aurez regagné votre
château... Il faut répéter l’opération pour que tout se passe
bien. Je pense que c’est de votre ressort.
– Tout à fait, confirma Malko. Je peux faire cela ce matin.
Mais j’aimerais qu’un de vos adjoints vienne avec moi.
– John, ordonna aussitôt Mark Hopkins, vous
accompagnerez Malko.
– Yes, sir, dit John Dodge. Ensuite, j’irai me procurer une
dizaine de portables et des prepaid cards pour la
communication. Il faut prévoir entre six et huit participants.
– Parfait, approuva Mark Hopkins. Revoyons-nous dans
quarante-huit heures. Milton Brabeck et Chris Jones seront
arrivés. Nous pourrons faire une répétition. En attendant,
allez avec John Dodge.
La foule se pressait comme tous les jours entre les
baraques du marché de Wienzeile, établi sur le terre-plein
central de la grande avenue qui sinuait au cœur du quartier
de Mariahilfe. Tout Vienne venait là acheter ses fruits et ses
légumes et boire un verre de vin blanc, y compris les
diplomates. Le seul endroit de la ville où on trouvait des
produits frais de bonne qualité. Naschmarkt était la
coqueluche des élégants, en toute saison. Il s’arrêtait au
début de la Friedrichstrasse. Juste avant l’Opern-Ring. John
Dodge et Malko arrivèrent à son extrémité ouest. A cet
endroit, le terre-plein était interrompu par une rue. De
l’autre côté s’étendait un espace découvert utilisé comme
parking pendant la semaine.
– C’est là que se tiennent les puces, le samedi, expliqua
Malko à John Dodge. J’attendrai ici avec Chris Jones et Milton
Brabeck.
– Et ensuite ? demanda le case officer. Par où allez-vous
partir ? Je suis déjà venu ici le samedi. La circulation est très
mauvaise.
Suivi de l’Américain, Malko traversa la chaussée de Linke-
Wienzeile et s’arrêta au débouché d’une petite rue en sens
unique qui partait perpendiculairement à Linke-Wienzeile :
Stiegengasse. À son début, une petite rue parallèle à
Wienzeile se jetait dedans, créant un espace où une voiture
pouvait se garer.
– Prenons la voiture, suggéra Malko, allons voir où elle
débouche.
Ils récupérèrent l’Opel de la station. Stiegengasse croisait
une autre rue en sens unique, Gumpendorferstrasse, qui,
elle-même, débouchait sur l’Opern-Ring.
– Nous serons vite perdus dans la circulation, conclut
Malko. Rendez-vous mercredi. Pouvez-vous me déposer au
Sacher ?
Il avait laissé sa voiture au parking de Kärntnergasse,
juste en face du Sacher où il devait retrouver Alexandra.
Éblouissante, avec ses cheveux blonds ondulés, une veste
rouge très épaulée laissant deviner la dentelle d’une
guêpière noire, une jupe près du corps, c’était le rêve
impossible de l’homme honnête. Attablée devant une flûte
de Taittinger dans le Rote Café, elle croisa ses longues
jambes gainées de noir et lança :
– Alors, tes spooks sont contents ?
– Ravis de me revoir ! affirma Malko, qui ne la tenait pas
au courant de toutes les vicissitudes de son dangereux
métier. Tu es magnifique.
– Vielen Dank 2. Un jour, c’est malheureusement un autre
qui profitera de tout ça. Je n’ai pas l’intention de mourir
vieille fille. J’en ai assez que tu prennes des risques idiots et
que je dorme seule...
– Entretiens-moi, suggéra Malko.
– À propos, j’ai l’impression d’avoir été suivie ce matin,
enchaîna la jeune femme.
Malko sourit.
– Suivie ? Avec ce tailleur, ce n’est pas étonnant...
Alexandra secoua la tête.
– Dans ma voiture, ils ne voyaient pas le tailleur. Quand
j’ai pris l’A4 à Nickelsdorf, une Ibiza orange s’est engagée
derrière moi. Je ne sais pas d’où elle sortait. Plus tard, je l’ai
revue au moins trois fois. Elle ne m’a lâchée que sur le
Ring...
Malko n’avait plus envie de plaisanter.
– Tu as vu ses occupants ?
– Vaguement. Deux « bronzés »..
– Bon, commandons.
Il se promit d’avertir Mark Hopkins. Les Iraniens avaient-ils
fait le rapprochement entre Otto Gruber et lui ?
Pendant le déjeuner, Alexandra annonça :
– À propos, nous sommes invités pour le week-end par
Gudrun et son mari, au Schloss Kittsee.
Le Schloss Kittsee était un des plus beaux châteaux de
Haute-Autriche et les Wickersdorf, des châtelains infiniment
plus riches que Malko. Celui-ci piqua du nez dans son
assiette. C’était justement le jour de la récupération
d’Ayman Daneschou...
– Je te rejoindrai, dit-il. Je dois être ici, à Vienne, le matin.
Mais, avec un peu de chance, je serai là-bas pour le
déjeuner.
Le regard d’Alexandra étincela.
– Tu plaisantes ?
– Non. J’ai un truc à faire avec mes spooks. La suite de
mon voyage en Iran.
La jeune femme lui adressa un regard furibond.
– Eh bien, tu as intérêt à arriver avant la nuit ! Sinon je
mets dans mon lit le premier qui me plaît.
Malko resta muet. Téhéran paraissait si loin. Il n’arrivait
pas à croire que Cyrus Gorgan allait débarquer avec Ayman
Daneschou que la CIA voulait tellement récupérer. Il avait
envoyé un mail « officiel » à Ali Ghoroob pour le remercier,
sans obtenir de réponse, et ignorait ce qui s’était passé
après sa fuite.
Mostaffa Najar regarda l’énorme dossier posé à droite de
son bureau : l’affaire Otto Gruber et toutes ses
ramifications. Il augmentait tous les jours et ce n’était pas
terminé. Pour l’instant, le chef de la Division 3 planchait sur
le projet qui lui tenait le plus à cœur, et qui laverait l’affront
de cette incursion américaine en Iran. Revenant sur sa
première impulsion, il avait décidé, plutôt que de faire
liquider le faux Otto Gruber, authentique chef de mission de
la CIA, de le faire kidnapper et de l’amener en Iran. Ce ne
serait pas la première fois. En 1983, au Liban, le chef de
station de la CIA, William Buckley, avait été enlevé à
Beyrouth et ensuite discrètement emmené en Iran pour y
être interrogé et torturé pendant de longs mois.
Son cadavre avait été ramené ensuite au Liban.
C’était beaucoup plus productif que de tuer cet espion.
Car il pourrait leur en apprendre beaucoup sur leurs
ennemis... Le cargo Kalendoor, battant pavillon iranien,
avait été détourné sur Anvers pour y charger une cargaison
de télés, parmi lesquelles on glisserait le représentant du
Grand Satan. Le Daftari Vigé 3, sous la direction d’un agent
expérimenté, Hormouz Khorud, avait recruté une équipe
pour cette opération et ils étaient déjà au travail en
Autriche. Avec l’appui de l’antenne locale d’Etta’alat.
Capturé, l’espion américain pourrait répondre à certaines
questions non résolues. Ali Ghoroob, le bazari, avait
finalement été libéré, en piteux état. Il avait été abusé et les
bazari étaient des gens puissants. Donc, il fallait le traiter
humainement. Certes, les ongles qu’on lui avait arrachés
mettraient un peu de temps à repousser, mais il était
vivant. Il restait à découvrir comment le faux Otto Gruber
avait pu quitter l’Iran, alors que son nom avait été
communiqué à la police des frontières. L’enquête était
encore en cours. Difficile. Mostaffa Najar disposait d’un seul
élément. Lorsqu’un de ses hommes avait appelé Otto
Gruber, le portable de celui-ci avait été localisé avec
précision, au 28 de la rue Shahid Baheshti, au nord de
Téhéran, dans le quartier de Darakieh.
Parmi les occupants de l’immeuble, Etta’alat avait relevé
deux noms : Shahin Bakravan, veuve du dernier patron de la
Savak, fusillé en 1979, et une certaine Yasmine Misaq, riche
divorcée, liée à de puissants hommes d’affaires qui
rendaient service au régime. Dans ce groupe, se trouvait
Bijan Abidar qui importait des matériaux stratégiques et
Cyrus Gorgan, chef de la police au ministère de l’Intérieur,
survivant politique de l’équipe Khatami. Un homme comme
lui aurait pu aider Otto Gruber à sortir d’Iran, mais pourquoi
l’aurait-il fait ?
Mostaffa Najar espérait bien avoir bientôt la réponse à
toutes ces questions. Personne ne résistait aux tortures
pratiquées à Evin, à la section 209.
Même pas un agent entraîné de la CIA.
1. Descente de shopping.
2. Merci beaucoup.
3. Bureau spécial.
CHAPITRE XXI
L’énorme Reichsbrücke, enjambant le Danube et le
nouveau Danube, était balayé par un vent glacial, et de gros
nuages noirs couraient dans le ciel. Chris Jones, dont le
crâne touchait presque le pavillon de la Mercedes, fit la
grimace.
– À Washington, il faisait presque beau...
– Tu parles ! ricana Milton Brabeck, assis à l’arrière, on
pelait de froid !
Les deux gorilles de la CIA étaient arrivés le matin même,
via la base militaire de Ramstein, sur un avion privé de la
Company, pour la sécurisation de l’enlèvement d’Ayman
Daneschou. Soulagés d’avoir été envoyés dans un endroit
civilisé. Ils n’avaient guère changé. Deux masses
impressionnantes de muscles, des avant-bras comme des
jambons de Virginie, le cheveu ras et grisonnant, les yeux
toujours du même bleu métallique et des convictions à
toute épreuve. George W. Bush représentait à leurs yeux à
peu près ce qui se faisait de mieux dans l’espèce humaine...
Imaginer Malko en Iran leur donnait des frissons.
– Qu’est-ce que vous avez mangé là-bas ? demanda Chris.
Du riz ?
Pour une fois, il ne se trompait guère. Milton renchérit,
l’air dégoûté :
– En plus, ça doit être plein de bêtes. Ils n’ont pas cette
grippe des oiseaux, là-bas ? J’espère que vous vous laviez
les dents au scotch, pour désinfecter.
– En Iran, précisa Malko, l’alcool est interdit...
Les deux gorilles en restèrent muets.
– C’est un peu comme la Prohibition, conclut Chris Jones,
qui connaissait l’Histoire.
Ils étaient arrivés à Donaustadt, sur l’île, coincée entre Alt
Donau 1 et le Danube, qui abritait la cité des Nations unies.
Malko suivit un peu Wagramerstrasse, puis tourna à gauche,
revenant sur ses pas en longeant les hideux bâtiments
futuristes de l’AIEA, des cubes sans grâce, réunis par le
dôme d’une salle de conférences, le tout gardé par des
vigiles de toutes les nationalités, très à cheval sur les
consignes, et vaguement égayé par des dizaines de
drapeaux. C’est du 28e étage du building A que Mohamed
ElBaradei, nouveau prix Nobel de la Paix, luttait contre la
prolifération nucléaire, appuyé par le Conseil de sécurité des
Nations unies. Et tout particulièrement contre l’Iran.
Malko tourna à droite dans une rue si gaie qu’on se serait
cru en Allemagne de l’Est, longeant la cité onusienne.
– La tour, à gauche, abrite les Iraniens, au 22e étage,
expliqua-t-il.
Les deux gorilles contemplèrent le building d’un air
morose. Malko termina son circuit et ils repassèrent
l’immense pont pour regagner le centre-ville. Chris et Milton
écarquillaient les yeux devant tous les vieux immeubles de
Vienne qui ressemblaient à des bâtiments officiels, avec
leurs proportions monumentales, leurs colonnades et leurs
statues. Évidemment, ce n’était pas gai...
Le quartier des ambassades, entre Rennweg et le Ring,
était encore plus sinistre. Pas un piéton, des interdictions de
stationner partout, des policiers postés devant chaque
ambassade. Malko désigna aux deux Américains un drapeau
flottant dans un jardin entouré d’une grille verte, au coin de
Jauresgasse et de Meternich.
– La résidence des Iraniens. Notre « cible » logera
probablement là.
Nouveau regard dégoûté.
Ils mirent le cap sur le lieu prévu pour la récupération de
l’Iranien. Arrêtant cette fois la voiture, Malko amena les
deux Américains au début de Stiegengasse, leur montrant
l’espace en retrait au début de la rue.
– Dès la veille, il faudra garer une voiture là. Un de vous
deux restera au volant pendant l’action...
Ils repartirent, direction le Hilton Plaza où la CIA avait
installé les deux gorilles. Établissement discret et
confortable. Malko monta avec eux. Aussitôt, Chris Jones
sortit de l’armoire une valise métallique et l’ouvrit avec
fierté.
– Regardez ! Cette fois, on est équipés ! Ça vaut la peine
de venir sur un vol non commercial.
Il était radieux, Chris, comme un enfant devant un beau
magasin de jouets. La mallette contenait trois pistolets
automatiques de différents calibres, un MP 5 H&K équipé
d’un lance-grenades, quelques grenades de différents types
et un poignard capable de couper un bœuf en deux...
Comme d’habitude, ils étaient armés comme un porte-
avions... Et grillaient de se servir de leur quincaillerie.
– J’ai la même chose, précisa Milton Brabeck. Plus une
merveille de Glock léger comme une plume...
– Je pense que vous n’aurez pas besoin de tout cela,
observa Malko. Il ne s’agit pas d’un kidnapping comme nous
devions en faire un à Islamabad 2, mais d’un escamotage,
avec l’accord de la victime. Bien sûr, il faudra un peu
bousculer celui qui l’accompagne pour ne pas le
compromettre.
– Comment on reconnaîtra le bon ? demanda Chris. Tous
ces bougnoules, ils se ressemblent. Ils ont des barbes ?
– Ceux-là, non, précisa Malko. Bon, vous pouvez profiter
des casinos jusqu’à samedi, il y en a plein la zone piétonne.
Et même des McDo. Moi, je retourne voir Mark Hopkins.
Les rafales de pluie frappaient les vitres épaisses du
bureau du chef de station, rendant l’atmosphère encore plus
lourde. L’été indien était bien terminé... Mark Hopkins ne
dissimulait pas sa satisfaction.
– De mon côté, tout est prêt, annonça-t-il. J’aurai, dès
jeudi, la liste des passagers des deux vols qui arrivent de
Téhéran jeudi et vendredi matin. Trois field officers munis de
photos d’Ayman Daneschou le prendront en compte à
Schwechat, à distance bien sûr, afin d’essayer de savoir où
il loge. Si c’est trop chaud, on laissera tomber. Samedi,
j’aurai, dès sept heures du matin, des gens autour de
Jauresgasse et de Leopold-Bernsteinstrasse. Plus d’autres,
dans le Naschmarkt. Ils ont tous votre portable et celui de
Chris Jones. Leur rôle est purement d’observation.
– Et ensuite ?
– Dès que vous êtes en route pour Schwechat, vous
m’appelez ici. Je donne le top départ au Grunman qui est en
stand-by. Le temps que vous arriviez à l’aéroport, il aura
déposé son plan de vol pour Francfort. À quelle heure
pensez-vous y être ?
– Le samedi, cela roule bien. Une demi-heure suffira peut-
être. Je serai à Naschmarkt à partir de neuf heures. A
propos, vous avez prévenu les Autrichiens ?
Mark Hopkins secoua la tête.
– Non. Je suis copain avec René Polli, le patron de la
cellule antiterroriste du Sicherheitsdienst, mais ça ne
regarde pas les Autrichiens. Comme ça, quand les Iraniens
gueuleront, il pourra jurer qu’il n’était au courant de rien. Je
vous invite au Steier Eck ?
Hormouz Khorud était penché sur une grande carte de
l’Autriche, à la recherche d’un itinéraire pour sortir du pays
rapidement, une fois qu’il aurait kidnappé l’agent de la CIA.
Depuis une semaine, ses hommes effectuaient des
repérages autour de son château et à Vienne.
Lui-même avait activé un réseau logistique dormant qui
assurerait la réception et le transport du kidnappé. Des gens
sans aucun lien avec les autorités officielles iraniennes en
Autriche. Le responsable de ce réseau était le représentant
d’une compagnie iranienne, Jirood Food Industries. C’était
une opération complètement « étanche », comme les
liquidations d’opposants. Hormouz Khorud était arrivé de
Téhéran sous couvert d’une mission culturelle, envoyé
officiellement par le ministère de la Culture de Téhéran. Il ne
participerait pas directement à l’enlèvement et reprendrait
l’avion dès qu’il serait accompli.
Les Américains et les Autrichiens allaient sûrement réagir
et il faudrait faire vite. La frontière la plus proche étant celle
de la Hongrie, ils passeraient par ce pays et ensuite par
l’Allemagne pour gagner le cargo qui attendait à Anvers.
Lui-même s’était installé dans un petit bureau à leur
antenne de Leopold-Bernsteinstrasse et aucun des Iraniens
qui travaillaient là ne savait ce qu’il y faisait. Il s’arrêta de
travailler et but un peu de thé. Si cette opération
réussissait, il serait particulièrment bien noté et peut-être
envoyé dans une ambassade à l’étranger.
– Il n’y a personne du nom d’Ayman Daneschou sur les
vols qui sont arrivés hier et aujourd’hui de Téhéran,
annonça, catastrophé, Mark Hopkins. Est-ce que ce type a
voyagé sous un faux nom ?
On était vendredi matin, à vingt-quatre heures de
l’opération. Or, le vendredi, il n’y avait pas de vol au départ
de Téhéran et Ayman Daneschou devait participer le lundi
suivant à une conférence de l’AIEA.
– Cela m’étonnerait, dit Malko. C’est un officiel, il n’a
aucune raison de se cacher. À moins qu’il n’ait annulé son
voyage.
La catastrophe...
Mark Hopkins, dépité, proposa :
– Nous avons des amis dans la délégation arménienne. Je
vais essayer de me renseigner.
Malko raccrocha et reprit son travail de bénédictin.
Collationner toutes les factures pour l’hiver. Le château de
Liezen était un petit gouffre. Il enviait Alexandra et ses
vignobles. La jeune femme était ravie : les vendanges
avaient été excellentes. Pour l’instant, elle ne pensait qu’à
la grande fête chez son amie Gudrun. Le Schloss Kittsee
était trois fois grand comme celui de Liezen. La fierté de la
Haute-Autriche.
Malko se demanda ce qui avait pu se passer à Téhéran,
avec une horrible petite pensée : si, à cause de son
exfiltration, le ministère du Renseignement avait soupçonné
Cyrus Gorgan ? Tout était possible, mais il ne pouvait rien
vérifier. Le moindre coup de téléphone à Téhéran pouvait
avoir des conséquences tragiques. Il n’y avait plus qu’à
attendre. Vingt-quatre heures exactement.
Cyrus Gorgan sursauta, arraché à son sommeil. Les roues
de l’Airbus de la Lufthansa venaient de toucher le sol. Il
aperçut les sapins entourant l’aéroport de Francfort. Autour
de lui, les gens s’ébrouaient. Ayman Daneschou tourna la
tête vers lui et bâilla.
– C’est long.
– Et il faut encore prendre un vol pour Vienne, souligna le
chef de la police.
Ils n’avaient pas trouvé de place en « business » sur
Austrian et le gouvernement préférait que les officiels volent
sur Iranair. Cyrus Gorgan regarda défiler les sapins. Tenaillé
par l’angoisse. Pourtant, depuis le départ de l’agent
américain, il n’avait eu aucune surprise. Evidemment, ses
services n’avaient pas de contacts avec le ministère du
Renseignement. Cependant, l’alerte était passée. Il se
pencha à l’oreille d’Ayman Daneschou.
– Vous êtes toujours décidé ?
– Oui, affirma fermement le scientifique. Cet incident m’a
ouvert les yeux. Et, en plus, je vais rendre service à mon
pays. Sinon, nous deviendrons une seconde Corée du Nord.
Vous pensez que cet homme sera au rendez-vous ?
– Je n’en doute pas. Votre défection est un acte politique
très important. Les Américains vont être fous de joie.
– Je ne le fais pas pour eux, rétorqua, furieux, Ayman
Daneschou.
– Je sais, mais eux ne le savent pas.
L’Airbus s’était arrêté en face du terminal. Cyrus Gorgan
se pencha à nouveau à l’oreille de son voisin.
– Si nous ne nous parlons pas d’ici demain, je viendrai
vous chercher vers dix heures Jauresgasse pour une
promenade en ville. Nous prendrons un chauffeur de
l’ambassade.
Malko baissa les yeux sur sa Breitling pour la vingtième
fois en un peu plus d’une heure. 10 h 12... Le temps
épouvantable s’était un peu élairci et le Naschmarkt
grouillait de monde. Mais pas trace des deux Iraniens. À
l’ambassade américaine, Mark Hopkins était sur le pied de
guerre, priant pour que tout le disposiif n’ait pas été mis en
place pour rien. Tous les quarts d’heure, il appelait Malko.
Celui-ci commencait, lui aussi, à perdre le moral. Soudain,
son portable sonna et la voix neutre d’un des case officers
en planque annonça :
– Une voiture en CD vient de quitter la résidence de
Jauresgasse avec deux hommes et un chauffeur. L’un des
deux correspond au signalement du « sujet principal ».
Malko eut l’impression qu’on lui ôtait un énorme poids de
la poitrine. Il se tourna vers Chris Jones.
– Ils arrivent, mais j’ignore par où.
Milton Brabeck était resté au volant d’une Mercedes de
location garée au début de Stiegengasse. Chris Jones et
Malko se mêlèrent aux gens qui déambulaient entre les
étals de cette brocante chic. Un quart d’heure se passa, et
Malko commençait, à nouveau, à s’angoisser, lorsqu’une
voiture s’arrêta sur la station de taxi vide, dans Linke-
Wienzeile. Une grosse Opel, conduite par un chauffeur.
Celui-ci sortit pour ouvrir la portière arrière d’où émergea
d’abord un homme inconnu de Malko, très maigre, le nez
recourbé, le teint très sombre, les cheveux noirs et plats,
vêtu d’un costume sans cravate. Cyrus Gorgan le rejoignit
aussitôt.
Sans se presser, ils se dirigèrent vers la brocante, tandis
que le chauffeur restait au volant.
Malko se tourna vers Chris Jones.
– Nous avons peu de temps. Laissons-les arriver à la
hauteur des premiers stands. Ensuite, vous ceinturez celui
qui a des lunettes et j’entraîne Ayman Daneschou.
Bousculez assez votre « client » pour que cela paraisse
vraisemblable et filez ensuite à la voiture.
Ils marchaient derrière les deux Iraniens. S’ils les
laissaient s’enfoncer trop loin dans les puces, des passants
risquaient d’intervenir. Malko jeta un coup d’œil au
chauffeur de l’Opel, qui avait déployé un journal. Il ne
devrait pas y avoir de problème de ce côté-là.
Il traversa le passage séparant les étals et lança à Chris
Jones :
– Go.
En cinq enjambées, le gorille eut rattrapé les deux
Iraniens. Ceinturant celui de gauche, il le souleva du sol.
Malko fonça à son tour, saisit Ayman Daneschou par le bras.
– Haroye doktor Daneschou, je vous emmène !
Le savant iranien tourna la tête vers lui, bredouilla
quelques mots, de l’affolement plein les yeux. Malko
remarqua une tache plus sombre sous son œil gauche,
comme une marque de variole. Tirant l’Iranien par le
poignet, il se mit à courir en direction de Stiegengasse.
Trente mètres à parcourir.
Le chauffeur lisait toujours son journal. Heureusement, car
ils devaient passer devant lui. Les deux hommes
atteignaient le bord du trottoir de Linke-Wienzeile lorsque
deux coups de feu claquèrent derrière eux. L’adrénaline
faillit faire exploser les artères de Malko. Il se retourna,
photographiant le cauchemar. Un homme était allongé sur
le sol, plié en deux, très brun, un pistolet tombé de sa main
droite. Un second titubait, à un mètre derrière lui, un gros
automatique noir au poing. Jeune, cheveux courts, barbe et
moustache. Il s’immobilisa et leva son arme, visant Malko.
Celui-ci se figea. Il n’avait même pas pris d’arme.
– Freeze 3 ! cria Chris Jones.
L’autre ne devait pas comprendre l’anglais car il continua
à ajuster Malko. Le Glock de Chris Jones claqua une fois de
plus et le crâne de l’Iranien explosa dans une gerbe de
sang. Il s’effondra comme une masse.
Pendant quelques secondes, un silence de mort tomba sur
le Naschmarkt, puis des cris jaillirent de partout. La plupart
des gens fuyaient, les plus courageux se dirigeaient vers les
deux hommes étendus à terre. Une grosse femme se mit à
hurler, désignant Chris Jones.
– Polizei ! Polizei !
Un flot de voitures défilait sur Linke-Wienzeile. Impossible
pour Malko et son prisonnier de traverser sans se faire
écraser. À cinq mètres de lui, le chauffeur iranien jaillit de sa
voiture. Brandissant lui aussi un pistolet !
Chris Jones déboula, bras tendu. Il braqua son arme sur
l’Iranien.
– Freeze !
Celui-là comprenait l’anglais ou n’avait pas envie de
mourir comme les deux autres. Il posa son arme sur le capot
de la voiture. La chaussée était enfin libre, le feu passé au
rouge. Malko se lança, traînant Ayman Daneschou, pétrifié.
D’un coup de pied, Chris balaya le pistolet du chauffeur et
traversa à reculons derrière les deux hommes, protégeant
leur fuite.
Une sirène de police commença à couiner du côté de
Karlplatz. Il leur restait très peu de temps.
Malko se laissa tomber sur le siège avant de la Mercedes,
poussant l’Iranien à l’arrière, au moment où Chris arrivait à
son tour. Milton Brabeck démarra et se tourna vers Malko,
très pâle.
– Où on va ?
Bonne question. Dans quelques minutes, ils auraient toute
la police de Vienne à leurs trousses. Deux meurtres et un
kidnapping en plein jour, cela se remarquait. Malko en avait
le tournis. L’opération en douceur s’était transformée en
cauchemar. Et ce n’était pas fini.
Milton Brabeck annonça d’une voix quand même tendue :
– Il y a une bagnole derrière nous...
Malko se retourna : l’Opel iranienne en plaque CD essayait
de les rattraper.
C’était complet. Brutalement, Malko vit son existence
s’écrouler.
1. Vieux Danube.
2. Voir SAS n° 160, Aurore noire.
3. Ne bougez plus !
CHAPITRE XXII
Malko n’hésita pas plus d’une seconde. S’ils ne semaient
pas leur poursuivant, ils pouvaient tout de suite aller se
rendre à la police.
– Milton, stoppez ! lança-t-il. Chris, neutralisez le
chauffeur. Prenez sa clef. Mais surtout, pas de sang...
Deux morts suffisaient... Milton Brabeck pila si
brusquement que le chauffeur de l’Opel, surpris, vint
heurter leur pare-chocs arrière. Chris Jones avait déjà sauté
dehors. Il se rua sur l’Opel, arracha de son siège le
conducteur et le projeta sur la chaussée. Puis il arracha les
clés du contact et regagna la Mercedes.
Le tout en moins de trente secondes.
Milton Brabeck redémarra aussitôt et demanda :
– Où va-t-on ?
– Au fond, on tourne à gauche, ensuite le Ring. Il faut
atteindre l’ambassade.
Plus question de gagner l’aéroport. C’est le premier
endroit qui serait bloqué par la police autrichienne. Au
moment où ils tournaient dans Gumpendorferstrasse, le
portable de Malko sonna.
– Qu’est-ce qui se passe ? hurla la voix hystérique de Mark
Hopkins.
– Une merde, fit sobrement Malko. Il y avait deux gardes
de sécurité qui ont ouvert le feu sur nous. On a été obligés
de les neutraliser.
– Ils sont morts ! glapit l’Américain.
– C’était eux ou nous. Le debriefing, c’est pour plus tard.
J’essaie de gagner l’ambassade. Prévenez-les !
– L’ambassade ! Mais vous êtes fou ! Jamais !
Milton Brabeck se faufilait dans la circulation du Ring,
heureusement fluide le samedi. Un jour de semaine, ils
auraient déjà été englués dans les embouteillages.
– Jamais nous n’arriverons à Schwechat, souligna Malko.
Et on ne peut pas tourner en rond dans Vienne...
Ils auraient dû prévoir une safe house.
– Allez chez vous, à Liezen ! lança Mark Hopkins, on verra
après. Rappelez-moi quand vous y serez.
Il raccrocha. Dans cinq minutes, tout Washington serait au
courant de la catastrophe. Heureusement, à côté de Chris
Jones, Ayman Daneschou faisait à peu près bonne figure.
Malko se retourna vers lui.
– Vous saviez que vous aviez une protection ?
L’Iranien secoua la tête.
– Non. D’habitude, je n’en ai jamais.
Malko prit soudain la décision la plus sage.
– Allez tout droit ! indiqua-t-il à Milton Brabeck. Vers la
zone piétonne. Traversez le Ring.
Ils patientèrent d’interminables secondes au péage
d’Opern-Ring. Malko, le pouls à 200, fixait le panneau bleu
du parking de la Kärntnerstrasse. Sa Jaguar était garée là.
Avec la Mercedes, ils ne sortiraient même pas de Vienne. Le
chauffeur iranien avait sûrement relevé leur numéro. Il ne
souffla un peu qu’en s’engouffrant dans le parking. En
quelques instants, ils eurent changé de voiture et Malko,
cette fois au volant, ressortit et fila vers le Burg-Ring.
Ils croisèrent trois voitures de police.
– On reste avec vous ? demanda Chris Jones.
– Je pense que cela vaut mieux...
Il avait décidé d’éviter l’autoroute A 4, sûrement surveillée
de près, car conduisant à l’aéroport. Au bout du Schotten-
Ring, il tourna à droite, puis à gauche dans Praterstrasse,
enjambant le canal du Danube et passant à côté de la
grande roue du Prater. Ensuite, le Reichsbrücke. Il se
retrouva enfin sur l’ancienne route menant à Liezen, la 10,
guère fréquentée désormais.
– Dans quarante minutes, nous serons en sécurité, dit-il à
Ayman Daneschou.
À condition que Dieu lui donne un sacré coup de main...
Hormouz Khorud était en train de faire son jogging dans
Leopold-Bernsteinstrasse, quand un de ses hommes vint
l’avertir de l’enlèvement du docteur Daneschou et de la
mort de deux agents du Daftari Vigé, des hommes de
Khorud. Le chauffeur avait ramené à l’ambassade Cyrus
Gorgan, choqué, mais indemne.
Cinq minutes plus tard, Hormouz Khorud était à son
bureau du 22e étage. Ce qui venait de se passer confirmait
les soupçons de son chef, Mostaffa Najar, envers Cyrus
Gorgan. Ce kidnapping n’avait pu se faire sans une
complicité interne.
Sans en parler à personne, Hormouz Khorud avait mis en
place une protection armée autour d’Ayman Daneschou : les
deux hommes qui venaient d’être abattus. L’enlèvement
d’Ayman Daneschou avait sûrement été décidé à Téhéran,
entre Cyrus Gorgan et Otto Gruber. Il décrocha son
téléphone pour appeler la résidence.
– Qu’on ne laisse pas sortir Cyrus Gorgan, ordonna-t-il.
Prenez-lui une réservation pour le vol de demain pour
Téhéran, il est en danger ici.
Il allait envoyer un compte rendu à Mostaffa Najar et le
chef de la police serait arrêté dès son arrivée. À Evin, on lui
ferait cracher la vérité.
On déposa devant lui une liasse de dépêches d’agences
de presse qu’il parcourut rapidement : sans rien apprendre.
Les agresseurs n’étaient pas identifiés. La voiture utilisée
avait été louée par un homme muni d’un faux passeport
néerlandais, qui avait donné une fausse adresse.
Pas la moindre revendication.
C’était samedi et les ambassades étaient fermées. Lundi,
les Américains annonceraient probablement qu’un Iranien
avait fait défection. Hormouz Khorud en doutait. Il y avait
deux morts et les Autrichiens risquaient de s’énerver. Un
jeune homme passa la tête à la porte.
– Téhéran !
C’était, sur une ligne protégée, le directeur de la Division
3, Mostaffa Najar, affolé.
– Où est-il ?
– Je n’en sais rien, avoua Hormouz Khorud. Cela s’est
passé il y a moins d’une heure. Je pense que ce sont les
Américains, mais à cause des deux morts – des gens à moi
-, ils ne vont probablement pas l’avouer et le planquer.
– Il faut absolument le retrouver ! martela Mostaffa Najar.
Sinon, les conséquences seraient extrêmement graves.
– Je vais faire l’impossible, promit Hormouz Khorud.
Après voir raccroché, il alluma une cigarette, chose
autorisée par le Coran. Le dispositif qu’il avait mis en place
pour le kidnapping du faux Otto Gruber allait se révéler
utile. Mais d’abord, il fallait localiser Ayman Daneschou.
Elko Krisantem fondait de bonheur en retrouvant Milton
Brabeck et Chris Jones, qu’il avait pourtant connus, bien des
années plus tôt, dans des circonstances difficiles... Les trois
hommes, après s’être envoyé des claques à se faire
exploser les poumons, se regardaient comme des chiots
heureux. À l’écart, le docteur Ayman Daneschou
contemplait la galerie des tableaux d’ancêtres, les grandes
salles du château, les boiseries. Stupéfait.
– Où sommes-nous ? demanda-t-il.
– Chez moi, dit Malko. Je crois que je vais être obligé de
vous donner l’hospitalité quelques jours. On va vous
conduire à votre chambre. Elko, vous pouvez prendre soin
de notre invité ? Logez également Chris et Milton.
Resté seul, Malko appela Alexandra qu’il eut du mal à
joindre au Schloss Kittsee.
– Alors, tu arrives ? demanda-t-elle.
– Pas tout de suite, dut-il avouer. Avant de te mettre en
fureur, écoute la radio ou regarde la télé. Je te rappelle.
Il avait à peine terminé que Mark Hopkins appela.
– Ça y est ? Vous êtes sain et sauf ?
– Pour le moment. Je ne peux le garder indéfiniment.
– Je vais venir, annonça l’Américain, il faut qu’on discute
de vive voix.
Chris Jones et Milton Brabeck redescendirent, éblouis,
après s’être installés.
– Jamais j’aurais cru voir des pièces si grandes ! On dirait
le château de Citizen Kane, fit Chris Jones. Qu’est-ce qu’on
fait ?
– Vous nettoyez votre artillerie et vous ne laissez personne
entrer. Je pense que les Iraniens vont réagir.
Milton Brabeck ricana.
– Avec ce qu’on a, on peut repousser une division de
Marines.
– Donnez-moi l’arme que vous avez utilisée, dit Malko à
Chris Jones. Je vais la mettre en sûreté. La peine de mort
n’existe plus en Autriche mais je ne pense pas que vous
ayez envie d’apprendre l’allemand en une vingtaine
d’années.
– Si j’avais pas tiré, vous étiez mort, répliqua le gorille.
– Je sais, admit Malko, mais maintenant, nous avons un
problème sérieux à gérer. Les Autrichiens sont très
sourcilleux. Vous n’avez rien laissé de compromettant au
Hilton Plaza ?
– Rien.
– Alors, détendez-vous, et soyez vigilants.
Entre le téléphone et les messages affolés de Langley,
Mark Hopkins ne touchait plus terre. Sa secrétaire, rappelée
d’urgence pour la journée, annonça :
– Mister René Polli.
Le patron de l’antiterrorisme du Sicherheitsdienst.
Le policier, cordial, demanda tout de suite :
– Vous êtes au courant ?
– Oui, reconnut l’Américain, On m’a prévenu. Du coup, je
suis à mon bureau. Vous avez des éléments ?
– Pas grand-chose. C’était une opération bien organisée.
Par des gens décidés qui ont tiré sans hésiter.
– Aucun civil n’a été blessé ?
– Non, heureusement, mais deux agents de sécurité
iraniens sont morts. Apparemment tués par le même
homme, un individu de grande taille.
– Ce sont peut-être les Moudjahidin du Peuple, avança
Mark Hopkins.
– Peut-être, fit du bout des lèvres René Polli, mais le
chauffeur de l’ambassade iranienne les a entendus parler
anglais.
– Tout le monde parle anglais, remarqua Mark Hopkins. À
propos, qui a été enlevé exactement ?
– Un certain docteur Ayman Daneschou qui vient
régulièrement en Autriche pour des réunions de l’AIEA. Il
était là pour l’assemblée générale de lundi prochain.
L’homme qui l’accompagnait était Cyrus Gorgan, un haut
fonctionnaire du ministère de l’Intérieur iranien. Venu en
Europe pour des contacts sur la lutte contre la droque.
Il fit une pause et demanda sur un ton différent :
– Vous n’avez rien à voir avec tout cela, j’espère...
– René, vous n’y pensez pas, protesta Mark Hopkins.
Prévenez-moi s’il y a du nouveau.
Il raccrocha, persuadé que le policier autrichien était
convaincu de son implication dans le kidnapping. Il essaya
de se rassurer en se disant que les portables achetés pour
l’occasion ne mèneraient à rien. La Mercedes de location
non plus. L’agent qui l’avait louée avait déjà quitté
l’Autriche. Chris et Milton étaient pour l’instant en sécurité à
Liezen. Les autres case officiers ayant participé à l’opération
avaient déjà quitté le pays ou étaient en train de le faire. Il
restait à debriefer le docteur Ayman Daneschou. Une fois
qu’il aurait révélé ses secrets, on l’exfiltrerait discrètement
pour qu’il réapparaisse dans un pays neutre. Quitte à
donner un peu d’argent aux Moudjahidin du Peuple pour
qu’ils revendiquent l’opération.
Afin d’égarer les soupçons, le Grunman affrété par
l’Agence était toujours à Schwechat. Il ne repartirait que le
lendemain. Les plans du debriefing du docteur Daneschou
avaient changé. Il fallait, coûte que coûte, faire venir des
gens de Washington pour le confesser.
Depuis une heure, Cyrus Gorgan racontait à deux agents
d’Etta’alat le kidnapping, en tamponnant son front blessé.
L’Américain avait frappé fort, d’un coup de crosse... Ils se
demandait si les kidnappeurs avaient échappé à la police. Il
avait été extrêmement surpris de découvrir les deux gardes
de sécurité...
La porte de la pièce s’ouvrit sur un inconnu qui se
présenta comme Hormouz Khorud, le supérieur des agents
qui le debriefaient. Celui-ci lui prit les deux mains et
l’embrassa trois fois, à l’iranienne.
– Haroye doktor Gorgan, dit-il d’une voix onctueuse,
j’espère que vous n’êtes pas trop choqué. C’est une chose
horrible.
– J’ai mal à la tête, reconnut le haut fonctionnaire. J’ai reçu
un coup de crosse, mais ça va. On a retrouvé le docteur
Daneschou ?
– Pas encore, mais cela ne va pas tarder. Je suis chargé de
l’enquête. Téhéran a décidé de vous faire rentrer
immédiatement. Vous partirez demain. En attendant, il
faudra être très prudent...
Il souriait mais Cyrus Gorgan sentit sa gorge se nouer. Il
connaissait le système : on le renvoyait en Iran pour
l’arrêter.
– Pouvez-vous décrire les agresseurs ? demanda Hormouz
Khorud.
– Ils étaient européens ou américains. Ils ont crié quelques
mots en anglais, mais je n’ai pas compris. Ils étaient au
moins deux.
– Vous ne les aviez jamais vus ?
– Non, bien sûr.
– Quelqu’un était-il au courant de votre emploi du temps ?
– Personne. J’avais décidé hier de montrer Vienne au
docteur Daneschou et retenu une voiture à l’ambassade.
Comme il faisait beau, je l’ai emmené à ce marché qui est
très connu, paraît-il.
Hormouz Khorud hocha la tête.
– On a dû vous suivre depuis l’ambassade.
Il se leva et prit congé de Cyrus Gorgan avec une
politesse exquise.
Lorsque la Mercedes blindée pénétra lentement dans la
cour du château de Liezen, Malko était au téléphone avec
Alexandra, folle de rage et d’inquiétude. Chris et Milton
veillaient, entre le hall et la bibliothèque, armés comme des
porte-avions. Même Elko Krisantem avait repris du service,
sortant de la graisse son vieux parabellum Astra, glissé dans
sa ceinture, ce qui le forçait à se voûter un peu...
Mark Hopkins serra distraitement la main de Malko,
demandant aussitôt :
– Où est-il ?
– Dans la bibliothèque, il prend un thé.
– Il parle anglais ?
– Mal. Et il n’aime pas.
Le docteur Ayman Daneschou, lorsqu’ils pénétrèrent dans
la pièce, leur adressa un pâle sourire. Malko fit les
présentation et versa deux tasses de thé supplémentaires.
Mark Hopkins contemplait l’Iranien comme si c’était la
Joconde. D’un ton chaleureux, il annonça :
– Vous allez faire avancer à grands pas la cause de la
paix !
– Si je le peux, fit Ayman Daneschou avec son accent
traînant iranien. Je sais en effet beaucoup de choses...
L’Américain en salivait.
– Dès demain, des gens de Washington vont venir vous
debriefer, annonça-t-il.
– Ah bon ! dit l’Iranien, l’air absent. Je suis très fatigué.
Vous avez des nouvelles de mon ami Cyrus Gorgan ?
– Aucune, avoua Malko.
Il regrettait de ne pas l’avoir embarqué aussi. Hélas, ce
n’était pas prévu.
La conversation fut de courte durée. Mark Hopkins n’y
connaissait rien en nucléaire et ce n’était pas son job. En
repartant, il apostropha Malko.
– Voulez-vous du renfort ?
– Je pense qu’avec Chris, Milton et Elko, sans parler de
moi, cela ira...
– Vous faites vraiment attention !
– Ne craignez rien. Nous avons de quoi repousser une
attaque.
Il regarda la lourde Mercedes disparaître et retourna parler
à Alexandra. Pour la dissuader de passer la nuit au Schloss
Kittsee. Il y avait trop de tentations là-bas.
Un des agents iraniens pénétra en trombe dans le bureau
occupé par Hormouz Khorud.
– Haroye Hormouz, le chef des espions américains à
Vienne vient de sortir du château que nous avons surveillé.
Un de nos frères le suit. Il est resté là-bas une demi-heure.
– Merci, fit l’agent du Daftari Vigé. Vous allez recevoir
d’autres instructions.
Resté seul, il arbora un sourire ravi, remerciant Allah de
l’avoir bien inspiré. Son intuition se vérifiait. C’était bien
Cyrus Gorgan qui avait organisé avec les Américains
l’enlèvement bidon du docteur Ayman Daneschou. Et ce
dernier devait se trouver chez le faux Otto Gruber – le
prince Malko Linge, chef de mission connu de la CIA -, sinon
le chef des espions américains ne se serait pas rendu là-bas
un samedi après-midi... Maintenant, il fallait faire vite et
récupérer le savant avant qu’il révèle ce qu’il savait aux
Américains.
Il se servit un peu de thé. Mener une opération de front
contre ce château où on l’attendait sûrement était risqué et
improbable. D’autant que les deux hommes qui avaient
participé à l’enlèvement devaient aussi s’y trouver.
Hormouz Khorud n’avait pas, à Vienne, les hommes
nécessaires à ce genre d’opération. Il fallait donc utiliser la
ruse. Il reprit son dossier d’objectifs destiné au kidnapping
du faux Otto Gruber, où il avait accumulé beaucoup
d’informations, et se plongea dedans.
En ce moment, quatre de ses hommes étaient répartis
autour de Nickelsdorf, attendant ses ordres... Pendant qu’il
lisait, un plan se fit jour dans son esprit. La seule façon de
récupérer le savant kidnappé. Et de se venger du même
coup...
CHAPITRE XXIII
La nuit était tombée. Ayman Daneschou se reposait dans
sa chambre, tandis que les deux gorilles se relayaient pour
des rondes extérieures. Pour la troisième fois, la vieille
cuisinière, Ilse, vint passer le nez à la porte de la
bibliothèque.
– À quelle heure le dîner ? Je dois mettre le canard à cuire.
– Je pense que la comtesse Alexandra ne devrait pas
tarder, dit Malko. Elle a quitté le Schloss Kittsee il y a plus
de deux heures. Et elle n’a pas son portable.
Ilse se retira en bougonnant. Avec son mari, elle veillait à
la logistique du château de Liezen, comme si c’étaient ses
propres deniers. Malko attendait qu’Alexandra soit rentrée
pour aller chercher l’Iranien. Il avait hâte que ce dernier soit
récupéré par la CIA, pour se retrouver en paix dans son
château. Sans l’incident du Naschmarkt, il ne l’y aurait
jamais amené. Il s’était fait une règle d’or de ne jamais
mélanger sa vie privée et sa sulfureuse vie professionnelle.
Il alluma la télé pour les infos. On ne parlait que de
l’incident de Wienzeile. Les Iraniens accusaient les
Moudjahidin du Peuple, blâmant les Autrichiens pour leur
laxisme.
Milton Brabeck pénétra dans la bibliothèque.
– Tout va bien ! annonça-t-il. Chris contrôle l’escalier. Il y a
des nouvelles ?
– Votre photo n’est pas encore à l’écran, dit Malko. Il faut
souhaiter que cela continue ainsi, et qu’on ne vous identifie
jamais.
Même en plaidant la légitime défense, ce n’était pas
évident. Malko versa une bonne rasade de Defender au
gorille et se servit une Stolychnaya « Cristal ».
Une heure s’écoula, en bavardages, et, tout à coup, il
réalisa l’heure : 9 h 10. Au même moment, le téléphone fixe
sonna.
– Ce doit être Alexandra ! fit-il. On va pouvoir dîner.
Il alla décrocher et entendit une voix d’homme avec le
lourd accent du Burgerland.
– Grüss Gott, Ihre Hoheit ! C’est Helmut, de Bergaecker. Je
ne vous dérange pas ?
Bergaecker était un petit village de vignerons, à un jet de
pierre de Liezen.
– Nein, nein, assura Malko. Was ist los1 ?
– Une chose bizarre, Ihre Hoheit. En rentrant des vignes, je
viens de voir la voiture de la Gräfin Alexandra abandonnée à
l’entrée du village. Une portière est même ouverte. Elle a dû
tomber en panne.
Malko sentit son sang se glacer, mais réussit à dire d’une
voix égale :
– Vielen Dank, Helmut. Je vais voir.
À peine l’appareil raccroché, il croisa le regard de Milton
Brabeck et dit d’une voix blanche :
– On a un gros problème. Prévenez Chris et Elko. Je crains
qu’on ait enlevé Alexandra. Mais je ne voudrais pas que cela
soit une ruse pour nous attirer hors du château. Allez
chercher votre quincaillerie.
Milton fila et lui-même prit dans son ratelier une carabine
30-30 et y glissa plusieurs cartouches. S’efforçant de ne pas
penser. Cinq minutes plus tard, ils quittaient Liezen. Il leur
fallut à peine plus de temps pour arriver à Bergaecker. Les
phares éclairèrent l’Austin Cooper d’Alexandra, à demi sur
le bas-côté, la portière de gauche ouverte.
Armes au poing, ils descendirent et s’approchèrent
prudemment de la voiture, examinant l’intérieur avec une
puissante Maglite. À part une éraflure sur le pare-chocs
avant, aucune trace suspecte. Pas de sang non plus. Malko
tourna le contact et le moteur démarra. Il se glissa au
volant.
– Prenez la Jaguar, dit-il à Milton, nous rentrons.
Totalement noué, il prit la direction de Liezen. Il avait
toujours redouté un incident de ce genre. Ce kidnapping
prouvait que les Iraniens le surveillaient depuis longtemps
et connaissaient sa vie. Cela avait dû commencer lors du
meurtre de Bani Farzaneh. Les pensées s’entrechoquaient
dans sa tête, avec un seul éclair de lucidité : récupérer
Alexandra vite et à tout prix.
– Pas de téléphone ? demanda-t-il à Elko Krisantem en
arrivant.
– Nein, Ihre Hoheit.
Rapidement, il mit les deux gorilles au courant, et lança à
Elko :
– Que Daneschou dîne dans sa chambre. Je n’ai pas le
cœur à entretenir une conversation.
Lui-même alla dans sa bibliothèque et sortit de sa boîte le
pistolet extraplat dont il se servait de moins en moins, en
raison des contrôles dans les aéroports. Il en vérifia le
chargeur, le fit fonctionner à vide et le glissa dans sa
ceinture. Désormais, il était en guerre.
Totale.
Le réflexe de Mark Hopkins fut immédiat, en apprenant le
probable kidnapping d’Alexandra.
– Il faut mettre Daneschou à l’abri. Je vais...
– Vous ne le mettrez nulle part, coupa sèchement Malko.
Pas tant que je n’aurai pas récupéré Alexandra. Il reste ici,
sous ma protection.
– Mais enfin, Malko ! tenta d’argumenter l’Américain, c’est
un asset de l’Agence, pour lequel nous avons payé un prix
très élevé.
– Moi, j’ai risqué ma vie pour le récupérer. Et Alexandra
est mon asset.
– Ils vous ont contacté ?
– Pas encore. Je vous tiens au courant.
Il n’avait pas faim et se réfugia dans la bibliothèque, noyé
dans de sombres pensées. Il se retrouvait au cœur d’un
grave conflit d’intérêts. Pris entre la CIA et son désir de
sauver Alexandra. Cela risquait de devenir tendu. Lorsque
Elko vint lui demander s’il voulait manger quelque chose, il
l’interpella. Au Turc, il pouvait dire toute la vérité.
– La comtesse Alexandra a été kidnappée, expliqua-t-il.
Par des Iraniens qui vont, vraisemblablement, tenter de
l’échanger contre l’homme que j’ai ramené. Je vous charge
personnellement de sa sécurité. C’est-à-dire que personne
ne s’en empare. Cela inclut nos amis Chris et Milton.
– Personne n’y touchera, Ihre Hoheit, assura Elko
Krisantem. Sur mon honneur.
En Turquie, l’honneur, c’est sérieux.
Elko était à peine sorti de la bibliothèque que le téléphone
fixe sonna. Malko décrocha aussitôt.
– Haroye Otto Gruber ?
Son pouls fit un bond. On y était.
– Jawohl.
– Herr Gruber, continua la voix à l’accent traînant, je crois
que nous avons un petit différend qu’il est sûrement
possible d’aplanir pacifiquement. Pouvons-nous nous
rencontrer demain matin à 10 heures, au café Landtmann ?
– Oui, certainement, mais...
– Bis morgen2 Herr Gruber.
Malko raccrocha, le pouls en folie.
Il était certain que les Iraniens, en échange d’Ayman
Daneschou, lui rendraient Alexandra. C’étaient des gens
pragmatiques. Le hic, c’est qu’il ne pouvait pas, vis-à-vis de
la CIA, leur remettre le scientifique. Il ne lui restait qu’une
solution : récupérer Alexandra. Et cela ne pouvait se faire,
étant donné le contexte, qu’en employant la force.
Alexandra avait du mal à respirer, à cause de son bâillon
d’abord, puis de la poussière qu’elle avalait à chaque
inspiration. Elle ignorait où elle se trouvait, enroulée dans
un lourd tapis qui semblait avoir absorbé toute la poussière
du monde. Ses yeux la piquaient, elle toussait, s’étranglait.
Peu à peu, la panique remplaçait sa fureur première.
Tout s’était passé très vite.
Une voiture de couleur sombre lui avait fait une queue de
poisson et elle avait dû piler. Deux hommes jaillis de ce
véhicule l’avaient ensuite arrachée, sans un mot, du siège
avant, lui avaient lié les poignets derrière le dos, bandé les
yeux et l’avaient jetée à l’arrière de leur voiture. Comme
celle-ci démarrait, Alexandra avait senti le tranchant d’une
lame s’appuyer sur sa gorge et une voix calme avait averti
en mauvais allemand :
– Vous criez, vous égorgée.
Terrifiée, elle n’avait pas ouvert la bouche de tout le trajet.
À cause de la circulation, elle avait compris qu’ils avaient
regagné Vienne. La voiture s’était arrêtée, et son bandeau
ayant glissé, elle avait brièvement aperçu une cour avant
qu’on la pousse dans un petit escalier débouchant sur un
sous-sol. Un des trois hommes qui l’escortaient lui avait
donné l’ordre de s’allonger. On avait ensuite pesé sur ses
épaules et elle avait senti quelque chose de lourd tomber
sur elle.
Un tapis poussiéreux.
En quelques instants, elle était enroulée à l’intérieur ! Les
poignets liés, elle était complètement impuissante. Des
chiffons bouchaient les deux extrémités du tapis. Le silence
était retombé, une clef avait tourné dans une serrure et les
battements de son cœur s’étaient un peu calmés. Elle
sentait encore l’acier contre sa gorge. Sa terreur, c’était
d’être égorgée, façon préférée des musulmans de se
débarrasser de leurs ennemis.
Elle se demanda combien de temps Malko allait mettre
pour la sortir de là.
– Vous restez dans la voiture, intima Malko. J’ai rendez-
vous avec un Iranien. Surveillez les gens qui entrent.
Ensuite, l’un de vous deux entrera dans le café pour
l’identifier positivement. Lorsqu’il sortira, suivez-le.
– Ce ne serait pas plus simple de s’en assurer ? suggéra
Milton Brabeck. Moi j’ai toujours rêvé d’exploser la gueule
d’un de ces putains de gooks...
– Non, trancha Malko. Ils ont Alexandra.
Il sortit de la voiture et de dirigea vers le café Landtmann.
Sans trop d’illusions : les Iraniens prévoiraient d’être suivis
et agiraient en conséquence. En plus, Chris et Milton étaient
plus doués pour les batailles rangées que pour les filatures...
Il pénétra dans l’immense café un peu solennel, plein
comme toujours, inspecta la salle du regard et s’installa à
une petite table à côté d’une baie donnant sur le Schotten-
Ring.
Dix minutes plus tard, la porte s’ouvrit sur un jeune
homme au teint mat et aux cheveux très noirs, qui, après un
bref coup d’œil, se dirigea vers lui sans hésiter.
Arrivé devant la table, il demanda :
– Herr Gruber ?
– Asseyez-vous, fit sèchement Malko. Je suppose que vous
avez un message à me transmettre.
L’Iranien hocha affirmativement la tête et s’installa en
face de lui.
– Exactement. Nous souhaitons résoudre le problème
rapidement et proprement. Vous détenez dans votre
château un traître à la révolution islamique dont les
mensonges pourraient causer beaucoup de tort à mon pays.
Nous demandons que vous le relâchiez. Avec des modalités
que nous mettrons ensemble au point.
– Sinon ?
– Vous recevrez dans vingt-quatre heures la tête tranchée
d’une personne à qui vous êtes très attaché.
Il avait parlé sans élever la voix, le regard baissé. Mais
Malko savait qu’il ne menaçait pas à la légère. Sa pulsion
immédiate eût été de lui mettre deux balles dans la tête. Il
garda son sang-froid et demanda simplement :
– Comment puis-je vous joindre ?
– Je vous appellerai, fit l’Iranien en se levant.
Malko le regarda gagner la sortie. La guerre était
entamée. Il devait la gagner.
Hormouz Khorud écouta le rapport de son agent,
Mahmood, un jeune taliban formé en Allemagne, recruté
pour les opérations spéciales. Un garçon sûr. Son calcul était
simple : après avoir étudié la vie de l’agent de la CIA, il était
certain que ce dernier ne laisserait pas exécuter la femme
de sa vie... D’ailleurs, les Iraniens n’avaient pas tellement le
choix : attaquer le château de Liezen défendu par des
professionnels, avec la possibilité d’une intervention de la
police locale, n’était pas envisageable. Et Ayman Daneschou
une fois aux mains des Américains, ce serait fichu... Tout
allait se jouer dans les deux prochains jours.
Les Autrichiens ne seraient pas mis au courant. Cela se
passait entre Otto Gruber et lui.
Jusqu’à l’échange, personne n’aurait de contact avec
l’otage. Charam, un autre pasdaran, gardait la jeune femme
dans le sous-sol d’un réparateur de tapis qui ne pouvait rien
refuser aux Iraniens.
– Il est entré dans le building de Leopold-Bernstein,
annonça Chris Jones. Milton est resté là-bas, mais il n’a pas
de voiture.
– Bien, conclut Malko, on va lui donner la vôtre, ensuite on
retourne à l’ambassade.
Ils trouvèrent Milton Brabeck frigorifié sur un banc et
Malko lui donna ses instructions.
– Dès que cet Iranien sort, vous le suivez et vous rendez
compte.
Ils continuaient à utiliser les portables achetés pour
l’enlèvement de Daneschou. Malko prit la direction de
Boltzmanstrasse. Il avait moins de quarante-huit heures
pour récupérer Alexandra. Avec Elko Krisantem, Ayman
Daneschou était bien gardé, mais ce n’était pas suffisant.
Alexandra sentit que le tapis se déroulait. Elle toussa,
avalant encore plus de poussière. Désormais, elle était
allongée, les yeux toujours bandés, à même le tapis. Une
main la prit par le bras et la fit se lever.
– Toalet, lança une voix d’homme.
Elle se laissa guider, tandis qu’on lui ôtait son bandeau.
Croisa le regard sombre d’un jeune homme barbu à
l’expression farouche qui tenait un long poignard effilé à la
main. De la pointe, il lui désigna le cagibi avec des W.-C. à la
turque.
– Inja3, fit l’Iranien.
Lorsqu’elle en ressortit, il lui tendit un bol de riz mélangé
de viande, qu’elle se mit à manger avec les doigts. Accroupi
sur ses talons, son geolier la regardait. Elle réalisa vite que
son regard ne quittait pas ses cuisses, découvertes par la
jupe courte.
Elle but un peu, puis, volontairement, adressa un regard
provocant à son gardien, écartant un peu les jambes pour
que son regard puisse remonter encore. D’abord, celui-ci
devint plus brillant, comme fou, puis une grimace de dégoût
déforma ses traits et il cracha une injure en farsi, la
menaçant de son poignard. Il lui remit ses liens et l’enroula
sans douceur dans le tapis.
Avant, il passa lentement son index sur sa gorge, avec un
sourire mauvais, et elle en eut la chair de poule. Ce type-là
n’hésiterait pas une seconde à l’égorger.
L’ambiance était électrique dans le bureau de Mark
Hopkins et Chris Jones, dans un coin, se faisait tout petit.
– Non, je ne vous le rendrai pas ! martela Malko, en
réponse à la demande du chef de station. Pas tant que je
n’aurai pas récupéré Alexandra.
Le silence retomba, minéral.
Mark Hopkins était gêné. Obligé d’assumer un rôle ingrat.
Il tenta de plaider sa cause :
– Qu’est-ce que je vais dire à Langley ? La Maison Blanche
n’arrête pas de les relancer...
– La vérité, laissa tomber Malko. Je ne céderai pas, vous le
savez. J’ai envie de pouvoir me regarder dans une glace.
Même si je dois me retrouver au chomage. Si vous voulez
que les choses se terminent bien, il faut m’aider. Que savez-
vous des Iraniens présents en ce moment à Vienne ?
– Pas grand-chose. J’ai demandé à René Polli de me fournir
des éléments.
– O.K., fit Malko en se levant. J’attends des informations.
En attendant, je vais me débrouiller tout seul.
– Qu’allez-vous faire ?
Malko le regarda bien en face.
– Des choses illégales, peut-être même criminelles ! Ce
que je fais d’habitude pour vous. Là, je me mets à mon
compte.
Mark Hopkins en demeura muet de stupéfaction.
1. Qu’est-ce qui se passe ?
2. À demain.
3. Ici.
CHAPITRE XXIV
La voix de Milton Brabeck était à peine audible, mais ce
qu’il dit mit du baume au cœur de Malko.
– Le type est parti déjeuner avec un autre. Il sont dans un
restaurant iranien, rue...
Il bafouilla trois fois, jusqu’à ce que Malko le fasse épeler
Gumpendorferstrasse.
– Parfait, fit Malko, nous arrivons.
Dans la voiture, il se tourna vers Chris Jones avec un
sourire.
– Chris, je peux vous déposer à votre hôtel...
– Pourquoi ? demanda le gorille, surpris.
– Parce qu’il s’agit maintenant de ma guerre, pas celle de
l’Agence. Je peux me débrouiller tout seul. Je ne voudrais
pas vous faire perdre votre retraite. Je n’ai pas l’intention de
faire dans la dentelle. Ni de recevoir la tête coupée
d’Alexandra.
L’Américain demeura silencieux quelques secondes, et
répondit :
– Ici, je suis déjà recherché pour meurtre, alors... Puis, je
n’ai jamais laissé tomber un ami. I don’t chicken out 1.
– Merci, dit simplement Malko.
Touché.
Milton Brabeck était au volant de la voiture, vingt mètres
avant le restaurant, dans l’étroite Gumpendorferstrasse, en
sens unique.
– Ils sont toute une bande de bougnoules là-dedans,
annonça l’Américain. On pourrait leur balancer une grenade.
– On va faire mieux, dit Malko. Couvrez-moi.
Le restaurant Nayeb servait le kebab comme à Téhéran. Il
était bourré quand Chris Jones et Malko y entrèrent. Le
barman leur adressa un sourire, du bar en face de l’entrée.
Ils l’ignorèrent, se dirigeant vers la salle du fond où
plusieurs tables étaient occupées.
Malko identifia immédiatement, à une table de cinq,
l’homme avec qui il avait eu rendez-vous le matin au café
Landtmann. L’Iranien aussi l’avait vu. Il se figea, avertissant
ses compagnons de table. Ceux-ci n’eurent pas le temps de
réagir. Malko était déjà à un mètre d’eux. Le pistolet
extraplat jaillit de sa ceinture et l’extrémité du canon se
posa sur le front de celui qu’il cherchait. Chris Jones, un
pistolet dans chaque main, couvrait la salle.
– Vous vous levez et vous venez, dit Malko en anglais.
Comme l’Iranien hésitait, un de ses compagnons lui jeta
quelques mots dans sa langue et il se leva lentement,
aussitôt saisi au collet par Malko, qui le traîna à travers la
salle, sous le regard ébahi des autres clients. Chris Jones
fermait la marche, à reculons, ses armes toujours braquées
sur les Iraniens. Dix secondes plus tard, ils étaient dans la
rue.
Chris Jones poussa l’Iranien à l’arrière de la voiture et
s’assit carrément dessus. Sous le poids de ses cent dix kilos
de muscles, le prisonnier couina mais ne réagit pas. Pendant
que Milton démarrait, Chris fouilla l’homme, sans trouver
d’arme.
– Où va-t-on ? demanda Milton.
– À Liezen.
Blême, Hormouz Khorud regarda le duo sortir du
restaurant en emmenant son agent. Stupéfait de l’audace
des assaillants, il reprit très vite son sang-froid. Mahmood
faisait partie de ceux qui avaient enlevé l’otage. Donc, il
devait réagir. Abandonnant son repas, il jeta à Darius, autre
participant à l’enlèvement :
– Viens !
Ils coururent jusqu’à leur voiture et il se mit au volant. Il
fallait réagir très vite. Il s’était attendu à une réaction, mais
pas à celle-là.
Ils avaient mis à peine une demi-heure pour atteindre
Liezen. À l’arrière, l’Iranien prisonnier n’avait pas ouvert la
bouche. À peine arrivé dans le hall du château, Malko
appela :
– Elko ?
Pas de réponse. Pistolet au poing, il se rua dans l’escalier,
renouvelant son appel. Elko Krisantem répondit enfin, d’une
voix étouffée :
– Je suis là.
Il sortit de la chambre attribuée au savant iranien, un riot-
gun à la main.
– Chris Jones va vous remplacer, dit Malko. J’ai besoin de
vous.
– Vous avez confiance en lui ?
– Oui. Daneschou va bien ?
– Il a l’air. Il lit.
Ils redescendirent ensemble et Malko expliqua à Chris
Jones ce qu’il devait faire. On n’était pas à l’abri d’une
opération des Iraniens. Le prisonnier, debout au milieu du
hall, semblait hébété. Malko s’adressa à lui mais il ne
répondit pas.
– Elko, essayez de lui parler turc.
Ce qu’il fit. Miracle, il comprenait cette langue !
Cinq minutes après, ils se retrouvèrent dans une des
innombrables caves voûtées du Schloss Liezen. Celle-ci
renfermait, sur des étagères poussiéreuses, de très vieux
documents attestant que les Linge avaient pris sous leur
protection une colonie juive venue de Hongrie, au
XVIIIe siècle, pour fuir les persécutions. Malko approcha une
chaise en bois très lourde et Elko Krisantem assit le
prisonnier dessus.
– Demandez-lui comment il s’appelle.
– Mahmood Lak.
– Pour qui travaille-t-il ?
Le prisonnier ne répondit pas.
– Qui lui a donné l’ordre de m’apporter le message, ce
matin ?
Pas plus de réponse. Malko n’insista pas et dit à Elko :
– Allez chercher une bouteille de schnaps à la cuisine.
L’Iranien était strictement immobile, les mains croisées
sur les genoux. Il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans.
Elko Krisantem réapparut avec une bouteille de schnaps
entamée.
– Demandez-lui s’il boit de l’alcool.
La réponse fusa, avec un air dégoûté.
– Na2 .
– Bien, dit Malko. Expliquez-lui que je veux savoir une
seule chose. Où est détenue la comtesse Alexandra.
Traduisez.
Après la traduction, le jeune Mahmood se lança, avec un
rictus haineux, dans un discours écumant.
– Il dit, je crois, qu’il faut tuer tous les infidèles, qu’ils sont
des lâches, qu’ils pleurent de terreur en voyant les saints
combattants de Dieu... que...
La diatribe fut interrompue par une faible détonation,
suivie d’un hurlement. Le jeune Iranien saisit à deux mains
son genou gauche, les traits tordus par la douleur, et se mit
à couiner comme un animal.
Malko venait de lui tirer une balle dans le genou.
La tête penchée sur sa poitrine, Mahmood couinait de plus
belle, tenant son genou à deux mains.
– Expliquez-lui que je vais lui tirer une balle dans l’autre
genou..., fit calmement Malko. Ensuite, une dans chaque
coude. Il n’en mourra pas, mais cela va lui faire très mal.
Jusqu’à ce qu’il me dise ce que je veux.
Elko traduisit, mais avertit Malko :
– Je ne suis pas sûr qu’il comprenne tout.
– Qu’il saisisse l’essentiel ! Est-il prêt à parler ?
À la question d’Elko Krisantem, l’Iranien ne desserra pas
les dents. Pourtant, son menton tremblait de douleur.
La seconde détonation ne fit pas plus de bruit que la
première, assourdie par le silencieux. Mahmood Lak tomba
sur le côté, hurlant cette fois comme un porc qu’on égorge.
Malko le regarda, écœuré. Il se faisait un peu honte, mais la
vie d’Alexandra était enjeu. Or, il avait en face de lui des
fanatiques aux yeux de qui la vie d’un infidèle, c’est-à-dire
75 % de l’humanité, ne comptait pas plus que celle d’un
insecte.
Recroquevillé sur le sol de la cave, Mahmood Lak
gémissait, les cartillages explosés. Sentant la gêne de
Malko, le Turc proposa :
– Voulez-vous que je continue, Ihre Hoheit ?
– Non, trancha Malko. Alexandra est ma fiancée, pas la
vôtre. Donnez-lui du schnaps...
Elko lui tendit la bouteille. L’Iranien en prit une grande
lampée, toussa et cracha, mais en but un peu. Il avait à
peine avalé que Malko s’approcha et posa le canon du
pistolet sur son coude gauche.
– Demandez-lui s’il a changé d’avis.
Pas de réponse.
Le troisième projectile fit exploser le coude gauche de
l’Iranien.
Cette fois, il perdit connaissance et ils durent l’allonger
sur le sol. Il respirait péniblement, les yeux fermés. Malko se
demanda s’il ne faisait pas tout cela pour rien. Ces jeunes
étaient de la trempe des kamikazes. Mourir pour leur Dieu
était un sort enviable.
Et le temps pressait...
Elko, accroupi près du prisonnier, réitéra sa question sans
plus obtenir de réponse.
De haut en bas, Malko lui tira un quatrième projectile dans
le coude droit. La balle ricocha sur l’os et fit exploser la
pointe du coude, arrachant un hurlement inhumain à
l’Iranien. Malko était au bord de la nausée. La torture était
contre toute son éthique. C’était l’éternel problème des
Mains sales... Il contemplait le prisonnier gémissant à terre,
avec un mélange de haine, de dégoût et de pitié... Ce doux
jeune homme, qui priait cinq fois par jour et avait Dieu à la
bouche toutes les trente secondes, aurait égorgé Alexandra
sans un battement de cil.
Il lui restait les chevilles...
Il voulait des blessures qui ne tuaient pas mais faisaient
très mal. Et puis, brusquement, il en eut assez ! L’odeur
fade du sang lui donnait envie de vomir. Le prisonnier avait
fait sur lui et l’odeur était abominable. Il s’approcha, le bras
tendu, et posa l’extrémité brûlante du canon sur le front de
l’Iranien.
– Elko, dites-lui d’adresser une dernière prière à Allah.
Elko traduisit et, aussitôt, Mahmood Lak roula sur lui-
même. Puis il se mit à ramper sur le sol de la cave, essayant
d’atteindre l’escalier, s’appuyant du menton sur le sol.
Malko le rejoignit et approcha le pistolet de sa nuque. Un cri
sauvage s’échappa de la poitrine de l’Iranien, suivi d’un flot
de paroles...
Elko se pencha et dit :
– Il répète « Targipour ».
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
Accroupi, Elko Krisantem le questionna et finalement,
releva la tête.
– C’est le type chez qui a été transportée la comtesse
Alexandra. Un marchand de tapis.
– Où est-il ?
– Il ne connaît pas le nom de la rue...
Ce n’est pas dans l’état où il se trouvait qu’on allait
l’emmener à Vienne.
– Soignez-le, ordonna Malko. Qu’il ne se vide pas de son
sang.
Il remonta quatre à quatre au rez-de-chaussée et, dans la
bibliothèque, ouvrit un annuaire téléphonique de Vienne à la
lettre T. Jusqu’à ce qu’il tombe sur : Targipour Massoud.
Restauration de tapis anciens, 34 Rennweg.
Malko passa lentement devant la boutique de Rennweg,
qui faisait le coin d’une petite rue, Steingasse. Le magasin
était grand, avec trois vitrines, ornées d’inscriptions en
énormes lettres fuchsia et jaune. TEPPICHE SERVICE
TARGIPOUR. WASCH AKTION. WASCHEN REPARATUR 3. Il
arrêta la voiture un peu plus loin sur Rennweg et revint à
pied sur ses pas, s’immobilisant devant la boutique. En ce
dimanche après-midi, tout était fermé. Il aperçut à travers la
vitrine des tapis entassés partout et, dans le fond, le départ
d’un escalier menant à un sous-sol. Tournant le coin de
Steingasse, il tomba sur une porte desservant le même
immeuble et la poussa.
Elle donnait sur un cour desservant plusieurs escaliers et
l’entrée de derrière du magasin.
Une porte blindée. Il tenta en vain de l’ouvrir, sonna sans
obtenir de réponse et allait demander à Elko Krisantem
d’essayer de la forcer quand une voix furieuse fit derrière
lui :
– Was wollen sie 4 ?
Il se retourna. Un moustachu corpulent, vêtu d’un gros
pull gris, à moitié chauve, le fixait, l’air mauvais. Malko ne
perdit pas son sang-froid.
– Herr Targipour ?
– Jawohl, aber5...
Malko le coupa.
– J’ai vu que vous aviez de très beaux tapis, je voulais les
voir...
L’Iranien se radoucit à peine.
– C’est dimanche, revenez demain.
– Mais vous êtes ici...
– J’habite là.
Il ne vit pas Elko Krisantem se glisser derrière lui. En un
éclair, le Turc lui passa son lacet autour du cou et
commença à serrer. L’air lui manquant, l’Iranien tenta
désespérément d’écarter le lacet qui l’étranglait, émettant
des grognements sourds.
Malko aperçut le trousseau de clefs accroché à sa ceinture
et l’arracha.
Il lui fallut moins de trente secondes pour trouver les
bonnes clefs et ouvrir la porte du magasin. L’Iranien était
tombé à genoux, les yeux hors de la tête, et sa résistance
diminuait. Sur un signe de Malko, Elko Krisantem le releva et
le poussa à l’intérieur de la boutique.
Assis sur une pile de tapis, l’Iranien soufflait comme un
bœuf, écarlate. Il leva enfin un regard haineux sur Malko.
– Qui êtes vous ? Que voulez-vous ?
– La femme que vous détenez ici, dit Malko.
Targipour haussa les épaules et grommela.
– Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Il n’y a pas de
femme ici. Los6.
Elko arracha de sa ceinture le vieil Astra et posa
l’extrémité du canon entre les deux yeux du réparateur de
tapis.
– Wo ist die Gräfin7 ?
Tétanisé, l’Iranien se figea, mais ne répondit pas. Malko
était déjà dans l’escalier menant au sous-sol. Il alluma et
découvrit des tapis entassés ou roulés et un énorme
cylindre métallique aux parois percées de trous dans un
coin.
Aucune cachette possible.
Alexandra ne pouvait pas être là. Ou Mahmood avait
menti, ce qui était peu probable, ou on l’avait transférée
ailleurs. Il allait remonter lorsqu’un objet noir, dans un coin,
attira son regard. Il le ramassa et son pouls monta à 200.
C’était une boucle d’oreille en corail noir.
Un cadeau fait à Alexandra deux ans plus tôt.
Massoud Targipour, toujours assis sur son tas de tapis,
était très mal. Le visage couvert de transpiration, le regard
fuyant, la tête dans les épaules, il essayait de ne pas
regarder le canon du pistolet extraplat braqué à dix
centimètres de son visage.
Depuis qu’il avait découvert la boucle d’oreille, Malko était
déchaîné intérieurement. Alexandra avait été enfermée ici
et cet homme devait savoir où elle se trouvait maintenant.
– Herr Targipour, je vais vous tuer, lança-t-il d’une voix
glaciale. Où est cette femme ?
– Ich weiss nicht8, bredouilla Massoud Targipour.
Un bruit métallique les fit sursauter. Elko Krisantem,
intrigué par l’énorme cylindre ressemblant à une colossale
essoreuse, venait d’appuyer sur un bouton et la machine
s’était mise à tourner.
– À quoi ça sert ? demanda le Turc.
L’Iranien, trop heureux de la digression, expliqua que cela
servait à dépoussiérer les tapis.
Elko eut soudain un élair de génie.
– Eh bien, on va te dépoussiérer, lança-t-il, pour t’aider à
retrouver la mémoire.
Il arrêta la machine, et, sous la menace de son pistolet,
força Massoud Targipour à entrer dans un des casiers de
l’énorme cylindre, achevant de l’y tasser à coups de pied.
L’Iranien geignit, protesta.
– Je n’ai rien fait. J’ai le cœur malade...
Elko remit la machine en marche et le cylindre commença
à tourner, d’abord lentement, puis de plus en plus vite,
laissant filtrer à travers ses parois les cris du restaurateur
de tapis, soumis à la force centrifuge.
– À mon avis, il va parler, lança Elko Krisantem à Malko.
Mark Hopkins se rongeait les sangs. Bien que ce soit
dimanche, il n’avait pas décollé de son bureau. Il alluma une
cigarette et se servit un scotch. La bouteille de Defender
« Success » de son bar avait bien baissé depuis le matin.
L’affaire iranienne tournait au cauchemar. D’abord, la police
autrichienne avait dressé un portrait-robot du meurtrier –
Chris Jones – qui allait être diffusé. Il était donc urgent de
l’exfiltrer. Ensuite, Langley faisait semblant de ne pas
comprendre pourquoi Ayman Daneschou ne se trouvait pas
encore sur le territoire américain. À leurs yeux, la
récupération de l’otage devait se faire ensuite, par la
négociation. Or, le chef de station savait, à juste titre, qu’il
ne convaincrait pas Malko. Tous deux connaissaient la
férocité et le désir de vengeance des Iraniens.
Il ouvrit une enveloppe apportée par un motard du
Sicherheitsdienst. Son ami René Polli lui signalait l’arrivée,
deux jours plus tôt, d’un Iranien porteur d’un passeport
diplomatique, en mission officielle pour le ministère de la
Culture iranien. Un certain Hormouz Khorud, déjà soupçonné
dans des affaires de terrorisme. Une photo était jointe. Un
homme jeune, barbu, les yeux enfoncés. Les Autrichiens
s’étonnaient qu’il n’ait pris encore aucun contact officiel.
Mark Hopkins mit le document de côté pour le montrer à
Malko.
Le cylindre tournait depuis une demi-heure et les cris de
Massoud Targipour étaient de plus en plus faibles. Malko, lui,
tournait en rond comme un fauve en cage.
– Sortez-le ! lança-t-il à Elko Krisantem.
Penser que ce type savait presque certainement où se
trouvait Alexandra le rendait fou.
Le cylindre arrêté, Elko Krisantem parvint à en extraire
l’Iranien. Celui-ci, le teint cireux, respirait par à-coups, le
visage congestionné, les yeux hors de la tête. Sa corpulence
avait transformé l’épreuve en supplice. Elko Krisantem se
pencha sur lui.
– Tu veux parler ?
L’Iranien émit quelques bruits indistincts. Le Turc se
pencha encore plus près et menaça :
– Si tu ne dis pas où est la Gräfin, je te remets là-dedans.
Le réparateur de tapis eut un hoquet et supplia :
– Nein, nein ! Oberdubling, Oberdubling... Oberdubling...
Il répétait « Oberdubling » comme un disque rayé. Malko
sentit son pouls s’envoler : Oberdubling était un quartier
résidentiel de Vienne, sur les hauteurs, juste avant Grinzing.
– Wo ? demanda-t-il. Welcher Strasse9 ?
L’Iranien respirait de plus en plus mal. Il éructa encore :
– Ich weiss nicht.
Puis, son souffle s’arrêta net, comme si on avait fermé un
robinet, la bouche ouverte, le regard vitreux. Son cœur
fatigué n’avait pas résisté à l’essorage. Malko ressentit à
peine de la pitié. Quand on participe à un kidnapping, il faut
s’attendre à des problèmes. Seulement, il ne pouvait pas
fouiller maison par maison le quartier indiqué... Découragé,
il fit signe à Elko et ils quittèrent le sous-sol où l’Iranien
regardait le plafond sans le voir.
Il se remit au volant de la Jaguar, le moral dans les
chaussettes. Il lui restait vingt-quatre heures pour retrouver
Alexandra. Sinon, il savait que les Iraniens n’hésiteraient
pas à tenir leur promesse : la décapiter et lui envoyer sa
tête.
L’autre terme de l’alternative mettait fin à sa carrière de
barbouze, le ruinait, et condamnait à mort Ayman
Daneschou.
1. Je ne me dégonfle pas.
2. Non.
3. Service pour les tapis. Lavage. Réparation.
4. Qu’est-ce que vous voulez ?
5. Oui, mais..
6. Foutez le camp.
7. Où est la comtesse ?
8. Je ne sais pas.
9. Où ? Quelle rue ?
CHAPITRE XXV
La nuit était tombée et le temps s’était gâté. Déjà pas
gaie le dimanche, Vienne était carrément sinistre. En se
dirigeant vers le Ring, Malko retournait dans sa tête l’unique
information obtenue de Massoud Targipour. Oberdubling. Un
quartier de villas cossues, au nord du centre. Les Iraniens
pouvaient très bien y avoir une plaque, une safe house.
Mais il ne pouvait pas fouiller des centaines de villas.
Soudain, il pensa que la police autrichienne avait peut-
être répertorié les planques iraniennes. Une seule personne
pouvait l’aider. Il appela Mark Hopkins sur sa ligne directe
et, soulagé, entendit sa voix.
– Vous êtes à l’ambassade ? dit-il. J’arrive.
– Vous avez du nouveau ? demanda anxieusement le chef
de station.
– Peut-être.
Il atteignit Boltzmanstrasse en cinq minutes. Le dimanche,
c’était un rêve de circuler dans Vienne. Mark Hopkins avait
dû prévenir de son arrivée, car dès qu’il aperçut la Jaguar
noire, le policier en faction escamota la plaque de métal
dans la chaussée. L’Américain l’attendait sur le perron. Les
traits tirés, en polo sous sa veste de tweed.
– Alors ? demanda-t-il avant même de monter dans
l’ascenseur.
– Avez-vous des documents sur les planques utilisées par
les services iraniens dans des affaires précédentes ?
– Oui, bien sûr, mais cela sera très difficile d’obtenir de la
police autrichienne qu’ils y perquisitionnent. J’ai une liste en
haut.
– Je veux la voir, dit Malko.
Il y avait cinq adresses : trois maisons et deux
appartements.
Une seule se trouvait dans le quartier d’Oberdubling : 18,
Harteckerstrasse.
Malko prit le papier et le mit dans sa poche.
– Vous avez trouvé ? interrogea anxieusement Mark
Hopkins.
– J’ai une piste, se contenta de répondre Malko.
– Voulez-vous que je demande de l’aide à René Polli ?
C’est un bon type...
Malko lui jeta un coup d’œil ironique. Les fonctionnaires
étaient indécrottablement légalistes.
– Mark, dit-il, depuis ce matin, j’ai torturé deux hommes
pour savoir où se trouve Alexandra. Je suis dans l’illégalité,
j’y reste. Et vous avez intérêt à ce que je la retrouve. Sinon,
l’Agence ne verra jamais le docteur Ayman Daneschou.
Décomposé, le chef de station ne répondit pas, tendant à
Malko le document expédié par le Sicherheitsdienst. Celui-ci
sursauta devant la photo d’Hormouz Khorud, l’homme
soupçonné par les Autrichiens d’appartenir aux services
iraniens. C’était un de ceux qui se trouvaient au restaurant
Nayeb lorsqu’il avait kidnappé Mahmood Lak.
Il mit la bio et la photo dans sa poche. Cela pouvait
attendre.
Malko et Elko Krisantem arrivèrent Harteckerstrasse vers
huit heures du soir. C’était une grande avenue calme,
bordée de grosses villas, qui montait vers les collines de
Grinzing. Le numéro 18 se trouvait à gauche en montant,
après un grand rond-point, juste à côté de l’ambassade
d’Australie.
Une villa imposante, au milieu d’un jardin en pente et en
friche, bordé à gauche par un sentier. Les volets étaient
fermés et elle semblait abandonnée.
Malko s’arrêta cent mètres plus loin.
– Elko, allez voir.
Le Turc se glissa hors de la voiture et revint un quart
d’heure plus tard.
– Il n’y a aucun signe de vie, annonça-t-il. Pas de voiture.
Pas de lumière. Une porte donne, un peu en contrebas, sur
le sentier, sur le côté. C’est facile de pénétrer dans le
jardin...
– Allons-y, fit Malko, qui ne voulait pas perdre une minute.
La grille donnant sur le sentier en pente était rouillée. Ils
enjambèrent la clôture et se retrouvèrent dans le jardin. Ils
firent le tour de la bâtisse. Tout était fermé. Un escalier
extérieur conduisait à un rez-de-chaussée anglais fermé par
une porte de bois.
De deux coups de son pistolet extraplat, Malko fit sauter
la serrure. Grâce au silencieux, cela ne s’entendit pas trop.
Lui et Krisantem se ruèrent à l’intérieur. Cela sentait
l’humidité, la poussière, le renfermé. L’électricité marchait.
Ils explorèrent le sous-sol, sans rien trouver. Même la
chaudière à fuel était éteinte. Pistolet au poing, ils
grimpèrent jusqu’au rez-de-chaussée donnant sur la rue.
Toujours le silence absolu.
Malko déboucha dans l’entrée. Toujours rien. Il poussa
deux portes, ne découvrant que des pièces vides. Puis une
troisième plongée dans l’obscurité. Tout de suite il alluma et
aperçut un tapis roulé dans un coin. S’il n’était pas passé
chez Massoud Targipour, il n’y aurait peut-être pas prêté
attention. Mais il s’accroupit à côté et vit qu’un paquet de
chiffons obstruait une des extrémités. Il l’arracha et aperçut
les cheveux blonds d’Alexandra.
La jeune femme titubait, le regard flou, encore K.O. Elle
parvint à esquisser un sourire.
– Je n’achèterai plus jamais de tapis persan. J’ai soif.
Elle eut une quinte de toux. Malko la contemplait. Elle
était encore sublime, malgré les circonstances, avec un pull
de soie moulant, une ceinture de diamants, et une robe de
Christian Lacroix. Si Krisantem ne s’était pas trouvé là, il lui
aurait fait l’amour sur-le-champ. Machinalement, elle se
frottait les poignets.
– Le gros porc de la boutique a voulu me violer ! dit-elle, il
n’y est pas arrivé.
Du coup, Malko ne regretta plus la mort du réparateur de
tapis. Il avait envie de danser de joie.
– Allons-y, dit-il.
– J’ai hâte de prendre un bain, soupira Alexandra. Je n’ai
jamais eu aussi peur de ma vie.
Ils repartirent par où ils étaient venus et Elko, au volant,
conduisit d’un trait jusqu’à Liezen. Alexandra, à l’arrière, la
tête sur l’épaule de Malko, était encore choquée.
Dans le hall, Malko se heurta à Chris Jones, un riot-gun au
poing. Soulagé, le gorille soupira.
– Il n’a pas bougé !
– Bravo, fit Malko. Allez le chercher. Nous repartons.
Cette fois, Elko resta à Liezen, pour veiller sur Alexandra.
Avant de partir, ils allèrent chercher à la cave le jeune
Iranien, Mahmood. Il semblait en très mauvais état, en dépit
des pansements à ses genoux et à ses coudes. Ils le mirent
dans le coffre de la Jaguar, enroulé dans une bâche. Tandis
qu’ils roulaient sur l’A4, Malko appela Mark Hopkins.
– J’ai du nouveau.
– Du positif ?
– Très positif. J’arrive.
À l’arrière, Ayman Daneschou n’ouvrait pas la bouche, un
peu éberlué. Il réagit seulement quand il aperçut le drapeau
américain flottant dans le jardin de l’ambassade.
– Où allons-nous ? demanda-t-il.
– Je vais vous remettre aux autorités américaines,
annonça Malko. Comme c’était prévu.
Mark Hopkins semblait avoir gagné le gros lot. À peine le
scientifique iranien dans son bureau, il avait tenu à
téléphoner lui-même à Langley, sur la ligne protégée, pour
annoncer la bonne nouvelle.
– Je vais loger monsieur dans ma villa pour ce soir, dit-il.
Dès demain matin, nous le ferons partir pour l’Allemagne.
Merci. Comment avez-vous fait ?
– Un jour, je vous le dirai, promit Malko, qui ne voulait pas
s’attarder.
Une fois dans la Jaguar, il lança à Krisantem :
– On retourne à Oberdubling.
Rien n’avait bougé. Comme la nuit était tombée, ils purent
transporter sans gros problème l’Iranien inanimé dans la
maison. Le mettant à la place d’Alexandra, roulé dans le
tapis. L’ultimatum expirait le lendemain à midi. C’est le
cœur léger qu’ils reprirent la route de Liezen. Lorsque Malko
y arriva, Alexandra dormait déjà.
Épuisée.
Il la laissa se reposer et alla dans la bibliothèque se verser
une vodka. Sa rage n’était pas encore retombée. Il fallait
que, plus jamais, personne n’ose toucher à ceux qu’il
aimait.
Pour cela, il avait encore quelque chose à faire.
Hormouz Khorud ne savait plus où il en était. Brutalement,
ses adversaires semblaient avoir disparu. Il avait appelé le
château de Liezen et une voix anonyme avait répondu que
le prince Linge était absent. Il lui fallait prendre une
décision. L’ultimatum expirait en fin de matinée. S’il ne
donnait pas suite, il perdait toute crédibilité. S’il égorgeait
sa prisonnière, il n’avait plus de monnaie d’échange. Mais,
au moins, vis-à-vis de Téhéran, il aurait fait le maximum.
Il se décida pour cette solution ultime. C’était quelque
chose qu’il devait faire lui-même. Il n’avait pas non plus de
nouvelles de Mahmood, mais n’en espérait plus. Il avait
sûrement été liquidé par ses adversaires, après avoir été
torturé. Pour l’avoir pratiqué, Hormouz Khorud ne se faisait
aucune illusion. On parlait toujours sous la torture. Mais
Mahmood Lak n’avait pu dire que ce qu’il connaissait : le
premier lieu de détention de l’otage, chez Massoud
Targipour. Dès son enlèvement, Hormouz Khorud l’avait fait
transporter dans une villa actuellement inoccupée qui
servait à la logistique des opérations secrètes du Daftari
Vigé, au nom d’un honorable commerçant iranien domicilié
à Téhéran.
On frappa à la porte et un des membres de son équipe
annonça :
– Haroye Hormouz, on vous demande au téléphone.
– Qui ?
– Un certain Rolf Baumgartner. Le chef du département
culturel du ministère autrichien des Affaires étrangères. Il dit
que c’est urgent.
– Je le prends, dit l’Iranien.
Une voix avec un fort accent autrichien lui fit remarquer
avec une exquise politesse qu’il ne s’était pas encore
présenté à son ministère, en dépit d’une lettre reçue de
Téhéran. Hormouz Khorud s’excusa platement.
– Je dois partir en déplacement à Linz, précisa le
fonctionnaire, pourriez-vous passer aujourd’hui à mon
bureau. Balhaus Platz, 2. Aile droite, au quatrième étage.
L’Iranien réfléchit rapidement. Il ne voulait pas se défiler.
– Sehr gut. Onze heures ? proposa-t-il.
– Parfait, approuva le haut fonctionnaire.
Hormouz Khorud raccrocha, soulagé. On sortant de son
rendez-vous au ministère des Affaires étrangères, il irait
égorger l’otage.
Malko était parti de Liezen alors qu’Alexandra dormait
encore, le cœur enfin en paix. Il gara sa voiture au parking
et partit à pied vers le ministère des Affaires étrangères. Un
bâtiment monumental comme tous les ministères viennois.
Il avait volontairement pris de l’avance, afin de pouvoir
explorer les lieux. Ce qui lui prit une petite demi-heure.
Il avait le temps de redescendre boire un café et appela
Mark Hopkins. L’Américain en était presque obséquieux.
Malko dut interrompre ses effusions pour demander :
– Est-ce que Daneschou en valait la peine ?
– You bet ! soupira l’Américain. Les informations qu’il a
apportées sont de la dynamite. Mais je ne peux pas vous en
parler au téléphone. Voulez-vous déjeuner au Livingstone ?
Une heure. Si vous êtes à Vienne...
Hormouz Khorud avait eu un peu de mal à trouver le
bâtiment où il avait rendez-vous. Au rez-de-chaussée, un
planton lui indiqua où trouver Herr Baumgartner. L’Iranien
était mal à l’aise. Un coup de fil de Téhéran lui avait ordonné
d’égorger l’otage et d’aller déposer sa tête chez le faux Otto
Gruber. Et ensuite, de kidnapper un otage américain. Si
possible le chef de station de la CIA à Vienne. Après avoir
tué un premier otage, les Iraniens seraient crédibles et les
Américains avaient un respect presque malsain de la vie
humaine, qui les pousserait à céder. Ensuite, il n’y aurait
plus qu’à sévir...
Cyrus Gorgan avait été mis dans un vol d’Iranair, drogué,
et devait déjà se trouver à Evin, d’où il ne ressortirait
jamais. Ce qui servirait aux pasdarans pour épurer l’aile
« molle » du gouvernement...
Il entra dans la cabine de l’ascenseur et appuya sur le
bouton du quatrième.
C’était un vieil ascenseur avec des portes battantes. Il
aperçut à travers le grillage un homme sur le palier.
– Herr Khorud ?
– Jawohl, répondit l’Iranien, flatté qu’on vienne le
chercher.
Son regard se porta sur le visage de celui qui l’attendait et
le sang se figea dans ses veines. Puis il découvrit le canon
du pistolet calé dans le grillage. Il y eut deux pschitt très
légers et l’Iranien ressentit deux chocs à la poitrine. Sa vue
se brouilla, il eut l’impression d’étouffer et ses jambes se
dérobèrent sous lui. Ses mains sans force relâchèrent les
portes battantes qui claquèrent tandis qu’il glissait le long
de la paroi, l’aorte éclatée.
Malko entrouvrit la porte palière de l’ascenseur pour qu’on
ne puisse pas le faire redescendre. Les trois personnes qui
attendaient un peu plus loin dans le couloir, sur un banc,
n’avaient même pas tourné la tête.
Son pistolet dissimulé au fond de la large poche de son
Burberry, il prit l’escalier sans se presser. Avec la
satisfaction du devoir accompli.
Quand il traversa la hall du ministère, deux hommes
essayaient d’appeler l’ascenseur. Il sortit et se dirigea vers
Kärntnerstrasse pour acheter un bracelet à Alexandra. La
facture serait réglée par la CIA.
Euphorique, Mark Hopkins avait déjà avalé deux Defender
«5 ans d’âge » lorsque Malko le rejoignit. Celui-ci commanda
une vodka. Lorsqu’il l’eut bu, l’Américain lui jeta un coup
d’œil bizarre.
– Dites-moi, il y a une histoire étrange. René Polli vient de
m’appeler à propos d’un incident survenu au ministère des
Affaires étrangères. On a trouvé dans un ascenseur le
cadavre d’un Iranien, celui qui était entré en Autriche avec
un passeport diplomatique, vous savez, Hormouz Khorud.
Tué de deux balles dans la poitrine. Il avait dit à la réception
du ministère avoir rendez-vous avec Herr Baumgartner,
mais ce dernier n’était pas au courant... Qu’en pensez-
vous ?
Malko sourit :
– C’est The wrath of God1.
Mark Hopkins n’insista pas.
– Ayman Daneschou est parti ce matin pour l’Allemagne,
dans une de nos voitures CD. Une équipe, venue de
Washington, l’attend à Francfort. Je vous tiendrai au
courant, mais dès maintenant, je dois vous transmettre les
félicitations de M. Porter Goss. J’espère que votre fiancée
n’a pas été trop éprouvée.
– Je l’ai consolée, affirma Malko, en posant sur l’addition la
facture très conséquente du magnifique bracelet qu’il venait
d’acheter pour Alexandra.
Mark Hopkins y jeta un coup d’œil et ne fit aucun
commentaire, ce qui prouvait que la mission de Malko avait
vraiment réussi.
Le cliquetis de l’énorme bracelet heurtant la Breitling
Callistino d’Alexandra, chaque fois que Malko s’enfonçait
dans son ventre, était le seul bruit, avec celui de leur
respiration haletante, qui troublait le silence de la galerie
des glaces.
Il avaient dîné en tête à tête dans la bibliothèque, avec
une bouteille de Taittinger Comtes de Champagne Rosé et
une boîte de caviar.
Alexandra avait eu à cœur d’être éblouissante. Ses longs
cheveux blonds ondulés, un tailleur noir laissant apercevoir
un peu de sa guêpière rouge, elle arborait fièrement le
cadeau de Malko. Sa veste avait volé, dès qu’ils étaient
entrés dans la chambre. Maintenant, à genoux sur le lit, elle
regardait dans les miroirs le membre de Malko entrer et
sortir d’elle. Inondée de bonheur. Elle adorait se faire fouiller
ainsi. Chaque fois que Malko lançait son corps en avant, elle
exhalait un soupir rauque. Il y avait longtemps qu’il ne
l’avait pas prise avec cette violence.
Elle tourna la tête et lâcha :
– Meine vögelte kaizerliche Hottert2 !
L’amphithéâtre de l’AIEA, au quatrième étage du bâtiment
abritant l’agence onusienne, était plein à craquer pour cette
réunion spéciale du Conseil des gouverneurs, réclamée par
le représentant des États-Unis, Gregory Shulte. Pour obtenir
une audience maximale, celui-ci avait battu le rappel dans
l’Agence. En plus des trente-cinq gouverneurs, presque tous
les représentants des 138 pays membres de l’AIEA étaient
là, avec leurs équipes. Sans parler des médias du monde
entier.
L’immense amphithéâtre ne comportant pas d’écran de
projection, la délégation américaine en avait fait installer
un, à ses frais. La séance était présidée par Mohamed El
Baradei, président de l’AIEA et récent prix Nobel de la Paix.
Dans un silence de mort, le représentant des États-Unis
monta à la tribune.
– Ladies and gentlemen, attaqua-t-il, après une longue
enquête, nous possédons enfin la preuve que le
gouvernement de la République islamique d’Iran ment à la
communauté internationale en niant avoir un programme
nucléaire militaire.
Il se tut quelques instants pour donner plus de solennité à
ses paroles. Sans un mot, la délégation iranienne se leva et
quitta l’amphithéâtre.
– Ladies and gentlemen, reprit Gregory Shulte, nous
savons désormais que l’Iran possède, outre la cascade de
164 centrifugeuses découvertes sur le site de Natanz, 2 200
centrifugeuses de seconde génération, actuellement en
activité. Elles ne se trouvent pas en Iran, mais en Malaisie,
sur l’île de Lankavi.
Un long murmure étonné parcourut l’assistance et le
représentant américain enfonça le clou, en détachant bien
ses mots :
– Ces centrifugeuses sont dissimulées dans les locaux
d’une usine de conditionnement de fruits tropicaux
appartenant à la Jirod Food Industries, société écran
contrôlée par les pasdarans. La production d’uranium
enrichi 235 est d’environ 30 kilos par an.
Un brouhaha stupéfait accueillit cette révélation. Le
diplomate américain leva la main pour réclamer le silence et
reprit :
– Ce que je vous dis va vous être confirmé par un
responsable important du Programme 111 qui a choisi de se
désolidariser de cette aventure illégale. Vous pourrez lui
poser, en duplex, toutes les questions utiles.
Le gigantesque écran installé au fond de l’amphithéâtre
s’alluma. Quelques secondes plus tard, le visage d’Ayman
Daneschou apparut, avec un sous-titre incrusté précisant
son nom et ses fonctions.
1. La colère de Dieu.
2. Tu baises comme le Kaiser !
Désormais
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