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Chronique de Tabari 3 Mohammed, Sceau Des Prophètes)

Le Prophète Mohammed est né dans l'année de l'Éléphant, le lundi 12 rabî‘a premier, de sa mère Amina et de son père Abdallah. Sa naissance a été accompagnée de signes miraculeux, tels que la chute des idoles et l'extinction du feu sacré des Mages. Après sa naissance, il a été confié à une nourrice, Halima, de la tribu des Benî-Sa‘d, qui a contribué à son éducation et à son développement.

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Chronique de Tabari 3 Mohammed, Sceau Des Prophètes)

Le Prophète Mohammed est né dans l'année de l'Éléphant, le lundi 12 rabî‘a premier, de sa mère Amina et de son père Abdallah. Sa naissance a été accompagnée de signes miraculeux, tels que la chute des idoles et l'extinction du feu sacré des Mages. Après sa naissance, il a été confié à une nourrice, Halima, de la tribu des Benî-Sa‘d, qui a contribué à son éducation et à son développement.

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CHAPITRE PREMIER

Naissance du Prophète

Le Prophète a dit : « Je suis né du temps du roi ‘Adîl (Juste) », qui


est Nouschirwân. Ce fut dans l'année même de l'Éléphant, de
l'expédition d'Abraha contre la Mecque, que le Prophète vit le jour, le
lundi, le douzième jour du mois rabî‘a premier. Sa mère était Amina,
fille de Wahb, fils d’‘Abdou'l-‘Ozza, de la tribu de Zohra ; et son père
était ‘Abdallah, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, fils de Hâschim, fils
d’‘Abd-Manâf. Quelques-uns disent que son père mourut pendant que
le Prophète était encore au sein de sa mère ; d'autres prétendent que
Mohammed avait alors deux ans. Il y a, à côté de la mosquée de la
Mecque, une maison, qu'on appelle aujourd'hui maison d'Ibn-Yousouf,
qui appartenait à la mère du Prophète. C'est dans cette maison qu'il
naquit et demeura jusqu'à ce qu'il reçût sa mission et aussi longtemps
qu'il resta à la Mecque. Quand il partit pour Médine, ‘Aqîl, fils
d'Abou-Tâlib, occupa cette maison sans l'aveu du Prophète, et la
vendit plus tard à un homme des Qoraïschites pour vingt dinars. À ce
propos, le Prophète a prononcé une parole qui est devenue proverbiale
parmi les Arabes. Lorsque ‘Aqîl embrassa l'islamisme et vint à
Médine, il dit au Prophète qu'il avait vendu cette maison. Le Prophète
en fut très-fâché et garda le silence. Lors de la prise de la Mecque,
quand le Prophète fit son entrée dans la ville avec une nombreuse
armée et qu'il fut près de la ville, il dit à ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-
Mottalib : Ô mon oncle, dans quelle maison de la Mecque descendrai-
je ? ‘Abbâs répondit : Ô Prophète de Dieu, dans la maison où tu es né.
Le Prophète dit : « Est-ce que ‘Aqîl m'a laissé une maison ? » Cette
parole a été reçue parmi les proverbes arabes. Quelques-uns disent
que le Prophète, en quittant la Mecque, rendit à ‘Aqîl la maison, qui
resta dans la famille de ce dernier jusqu'à l'époque de ‘Haddjâdj, fils
de Yousouf. Lorsque celui-ci assiégea ‘Abdallah, fils de Zobaïr, dans
la ville de la Mecque, qu'il prit la ville et le tua, et qu'il fut investi par
‘Abdou’l-Melik, fils de Merwân, de la souveraineté du ‘Hedjâz, de la
Mecque et de Médine, il y laissa son frère Mohammed, fils de
Yousouf, comme son lieutenant et retourna dans l’‘Irâq. Mohammed
acheta cette maison des descendants d’‘Aqîl et l'annexa à la mosquée.
Cela resta ainsi jusqu'au temps de Hâroun ar-Raschîd. Quand Hâroun
arriva au califat, sa mère, Khaïzerâni, envoya de l'argent à la Mecque
pour faire restaurer la mosquée et l'orner, et elle ordonna de détacher
de la mosquée la maison d'Ibn-Yousouf. À présent, cette maison est
restée adossée à la mosquée ; on l'appelle maison d'Ibn-Yousouf.
La mère du Prophète a raconté que, quand elle le portait dans son
sein et que, au bout de neuf mois, le temps de sa délivrance
approchait, elle vit, dans un songe, un ange descendre du ciel, qui lui
dit : Celui que tu portes dans ton sein est le plus grand de tous les
hommes et la plus noble de toutes les créatures ; quand tu en seras
délivrée, donne-lui le nom de Mohammed, et prononce ces mots :
« J'ai recours pour lui au Dieu unique contre la mauvaise influence de
tout envieux. » Elle fit part de ce songe à ‘Abdou’l-Mottalib. Ensuite,
dans la nuit où le Prophète vint au monde, sa mère regarda et vit qu'il
jaillissait de lui une lumière rayonnant jusque vers la Syrie, et elle vit
tous les palais de ce pays ; et la lumière sortant de lui rayonnait aussi
vers le ciel et atteignait les étoiles. Le lendemain, elle fit appeler
‘Abdou’l-Mottalib et lui raconta ce qu'elle avait vu. ‘Abdou’l-
Mottalib donna à l'enfant le nom de Mohammed.
Une autre tradition rapporte que, au moment de la naissance du
Prophète, toutes les idoles qui se trouvaient dans la ville de la Mecque
et dans le temple de la Ka‘ba furent renversées et tombèrent sur la
face ; et le feu des mages de tous les pyrées, dans l'Arabie et dans la
Perse, s'éteignit dans cette nuit. Dans la même nuit, Nouschirwân vit
en songe les tours de son palais renversées. Le grand mobed eut un
songe dans lequel il vit comment de grands chameaux vigoureux
luttèrent contre de petits chameaux arabes en petit nombre, comment
ils furent mis en fuite, comment les chameaux arabes passèrent le
Tigre, pénétrèrent dans la Perse et s'y répandirent. Le matin, le mobed
se leva et ne dit le songe à personne ; mais son cœur fut très-affligé.
Le lendemain, on reçut de la Perside la nouvelle que le principal feu
s'était éteint dans le pyrée, dans la même nuit que Nouschirwân avait
eu ce songe. Il y avait mille ans que ce feu ne s'était éteint.
Nouschirwân fut stupéfait et dit : C'est là une grave nouvelle ; il faut
en avertir le peuple. Il réunit ses ministres, les principaux officiers et
les mobeds, leur raconta le songe et leur fit lecture de la lettre qui était
arrivée de la province de Perse. Le mobed dit : Moi aussi j'ai eu, dans
la même nuit, un songe, dans lequel j'ai vu des chameaux. Et il
raconta son songe et ajouta : Un grand événement se passe parmi les
Arabes. Il viendra de là quelqu'un qui subjuguera la Perse et qui
triomphera de sa souveraineté et de sa religion. Il nous faut quelqu'un
des Arabes, connaissant leurs traditions et leurs écrits, que nous
puissions interroger à cet égard. Nouschirwân écrivit aussitôt une
lettre à No‘mân, fils de Moundsir, lui disant : Envoie-moi un Arabe
savant et âgé, afin que nous lui demandions quelque chose touchant
les traditions arabes.
Il y avait à ‘Hîra un chrétien nommé ‘Abdou’l-Mesî‘h, fils
d’‘Amrou le Ghassânide, descendant des rois de Syrie. Cet homme
avait déjà vécu trois cent soixante ans ; il était très-versé, dans les
anciennes traditions et avait lu beaucoup de livres. Satî‘h, le devin du
pays du Yemen, était son oncle, et c'est de lui qu'il avait appris l'art de
la divination. No‘mân. fils de Moundsir, l'envoya vers Nouschirwân et
lui fit dire : C'est là l'homme le plus savant parmi les Arabes et le plus
chargé d'années. Nouschirwân lui raconta son songe et celui du
mobed et lui en demanda l'explication, ainsi que de la cessation du feu
des pyrées. ‘Abdou'l-Mesî‘h dit : Il surgira parmi les Arabes
quelqu'un qui portera la ruine et le malheur en Perse. Je vais me
rendre auprès de mon oncle Satî‘h, le devin du Yemen et de la Syrie,
qui est le plus savant homme de toute la terre ; je lui demanderai avis
et viendrai en informer le roi. Il se rendit donc en Syrie auprès de
Satî‘h, qui demeurait dans une ville située entre la Syrie et le Yemen.
Quand il arriva auprès de lui, il le trouva au moment d'expirer. II lui
dit : Je viens pour t'adresser une question. Satî‘h dit : Tu ne viens pas
de ton propre mouvement, mais le roi de Perse t'a envoyé ;
Nouschirwân a eu tel songe, de même son mobed ; et le feu des
pyrées s'est éteint. Il t'a fait chercher et t'a demandé l'explication de
ces faits, et tu ne l'as pas sue ; alors il t'a envoyé vers moi. Dis-lui : Il
viendra d'entre les Arabes un prophète dont le pouvoir et la religion
régneront en Perse ; la souveraineté de la Perse passera à son peuple
après sa mort ; il y aura encore quatorze rois en Perse, puis leur
pouvoir cessera, et le pouvoir et la religion de ce prophète
apparaîtront dans leur pays ; le temps est arrivé où ce prophète doit
naître, où il est déjà né. ‘Abdou’l-Mesî‘h retourna auprès de Kesra.
En chemin, il récita en lui-même une pièce de vers très-belle, dont on
ne sait que quelques vers. Il dit :

Apprête-toi, toi qui es prompt et résolu ! La peur et la préoccupation ne


t'atteignent pas.
Si le royaume est perdu pour les enfants de Sâsân, c'est que la fortune consiste en
changements.
Dans leur demeure leurs attaques effrayent les lions féroces ;
Eux, habitants du château, Mihrân et ses frères, et les Hormuzd, et Schâpour et
Schâpour.
Les hommes sont enfants d'un même père ; mais lorsqu'ils savent que quelqu'un
est diminué, alors il est méprisé et abandonné par eux.
Ils sont fils d'une même mère, quant à leur naissance ; mais quelques-uns sont
favorisés par la Providence.
Le bien et le mal se trouvent rattachés ensemble ; mais le bien est à suivre, le mal
à éviter.

Quand ‘Abdou’l-Mesî‘h arriva auprès de Kesra et lui rendit la


réponse de Satî‘h, Kesra fut rassuré et dit : L'essentiel est que rien
n'arrivera de mon temps ; jusqu'à ce que quatorze rois aient régné
après moi, il pourra se passer beaucoup de choses.
Le Prophète naquit, comme nous l'avons dit, dans la nuit du lundi.
Le lendemain, ‘Abdou’l-Mottalib lui donna le nom de Mohammed ;
car son père ‘Abdallah était mort depuis quatre mois, pendant que
Mohammed était encore dans le sein de sa mère. ‘Abdou’l-Mottalib
reporta l'affection qu'il avait eue pour son fils sur le Prophète. Les
principaux habitants de la Mecque avaient la coutume de donner leurs
petits enfants en nourrice en dehors de la ville, pour les y faire élever,
parce que l'air de la Mecque est pestilentiel, surtout en été. Dans les
montagnes du désert et du ‘Hedjâz, à deux journées de la Mecque,
demeuraient les Benî-Sa‘d-ben-Bekr-ben-‘Hawâzin-ben-Mançour, des
gens pauvres. Chaque année, à l'époque du printemps, ils venaient à la
Mecque, emportaient les nourrissons qu'on leur confiait, les élevaient
jusqu'à ce qu'ils fussent grands et les rapportaient ensuite à leurs
parents. Par l'air et le séjour dans leur pays, les enfants grandissaient
et devenaient forts et apprenaient à bien parler l'arabe ; car la langue
des Benî-Sa‘d est la plus pure de toute l'Arabie. Notre Prophète a dit :
« Je suis le plus éloquent des Arabes et des Perses ; je suis né de la
tribu de Qoraïsch et j'ai été élevé parmi les Benî-Sa‘d. » ‘Abdou’l-
Mottalib attendit donc que les femmes des Benî-Sa‘d vinssent, pour
leur confier Mohammed. Mais il y avait encore quatre mois jusqu'à
l'époque de leur arrivée. Il avait chez lui une nourrice, nommée
Masrou‘h, qui avait allaité ses fils, et qui, à cette époque, venait
d'accoucher. ‘Abdou’l-Mottalib confia le Prophète à cette femme,
pour qu'elle le nourrit pendant ces quatre mois. Enfin les nourrices de
Benî-Sa‘d vinrent à la Mecque, avec leurs enfants et leurs maris, pour
prendre des nourrissons. Cette année, la tribu des Benî-Sa‘d, les foins
ayant manqué, était dans une grande misère, et les femmes vinrent en
plus grand nombre.
Il y avait parmi elles une femme nommée ‘Halima, fille d'Abou-
Dsouwaïb, appelé ‘Abdallah ben-al-Hârith. Son mari s'appelait
‘Hârith, fils d’‘Abdou’l-‘Ozza, fils de Rifà‘a, et était également des
Benî-Sa‘d. Cette famille, composée du mari, de la femme, d'un fils et
de deux filles, était très-pauvre. Il leur était né un autre fils vers
l'époque où les femmes de la tribu se rendaient à la Mecque avec leurs
maris pour chercher des nourrissons. Alors ‘Halîma dit à son mari :
Mène-moi à la Mecque, peut-être trouverai-je aussi un nourrisson à
élever, afin que notre position devienne meilleure. ‘Hârith avait une
chamelle, qui lui donnait du lait, mais en très-petite quantité, parce
qu'elle était épuisée à cause du manque de foin. Il possédait aussi une
ânesse, faible et petite, et quelques moutons. Il laissa ses moutons et
ses deux filles, nommées l'une Onaïsa, l'autre Djodsâma, sous la garde
de son fils aîné, ‘Abdallah, fit monter sa femme avec son petit enfant
sur l'ânesse, et monta lui-même sur la chamelle ; ils partirent ainsi
pour la Mecque, en compagnie des autres femmes qui s'y rendaient.
Ils n'avaient rien à manger en route ; ‘Hârith se mit à traire la
chamelle, et, pendant toute la nuit, il ne put en tirer qu'une petite
quantité de lait, car elle était épuisée de faim. Il en prit un peu lui-
même et en donna un peu à sa femme, qui but et en donna à son
enfant. ‘Hârith et ‘Halîma, sur la chamelle et l'ânesse, restèrent en
route en arrière de leurs compagnons de voyage, à cause de
l'épuisement de leurs bêtes. Quand les femmes furent arrivées à la
Mecque, elles prirent chacune un nourrisson ; mais aucune de celles à
qui on présenta le Prophète ne voulut le prendre, disant que c'était un
orphelin, n'ayant plus de père, et que la nourrice recevait du père
différentes gratifications en dehors du salaire : donc elles ne
l'acceptèrent pas, et n'eurent pas confiance dans les bonnes paroles et
les promesses que leur fit ‘Abdou’l-Mottalib. Celui-ci le présenta
aussi à ‘Halîma, qui le refusa également, disant : J'ai assez de ma
propre pauvreté, je n'ai pas besoin d'y ajouter un enfant orphelin.
Toutes ces femmes des Benî-Sa‘d avaient trouvé des nourrissons,
excepté ‘Halîma. Les femmes se disposèrent à s'en retourner ; alors
‘Halîma dit : Je serai honteuse de voyager avec ces femmes, qui
toutes ont trouvé des enfants, moi n'en ayant pas trouvé ; je vais aller
prendre cet enfant orphelin, pour l'emporter ; au moins, je n'aurai pas
à avoir honte devant les autres femmes. ‘Halîma, avec son mari, vint
donc auprès d’‘Abdou’l-Mottalib, reçut le Prophète des mains de sa
mère et l'emporta. Le lendemain, ils partirent. ‘Halîma monta sur
l'ânesse, ayant le Prophète devant elle. L'ânesse marcha rapidement et
joyeusement et devança toute la caravane. Les autres femmes dirent à
‘Halîma : Qu'as-tu donc fait à cette ânesse pour qu'elle marche si bien
et qu'elle soit devenue si vigoureuse ? Le soir, quand on fit halte,
‘Halîma trouva ses deux seins pleins de lait, sans qu'elle eût rien
mangé. Elle donna le sein droit au Prophète et le sein gauche à son
fils, et les deux enfants furent rassasiés, au grand étonnement de
‘Halîma. Le mari se mit à traire la chamelle et en tira tant de lait, que
les deux enfants, le mari et la femme en burent, et qu'il en resta. Le
mari dit à ‘Halîma : Cet enfant nous a porté bonheur.
Quand ils furent revenus dans leur demeure, la bénédiction
attachée au Prophète se répandit sur eux. Chaque soir, leurs moutons
rentraient avec du lait, tandis que ceux des autres avaient les pis secs.
Les hommes dirent à leurs bergers : Faites paître les moutons là où
paissent les moutons de ‘Halîma. Les bergers répliquèrent. : Nous les
faisons paître au même endroit ; mais partout où les moutons de
‘Halîma mettent leur bouche, il apparaît de l'herbe, qu'ils paissent. Le
Prophète grandissait autant en un jour qu'un autre enfant en un mois,
et en un mois qu'un autre en un an. Quand il eut deux ans, ‘Halîma le
sevra, et la mère du Prophète envoya quelqu'un pour lui rapporter
l'enfant. ‘Halîma fut très-affligée, à cause de la bénédiction et de la
bonne fortune attachées au Prophète, qui s'étaient répandues sur sa
maison. Elle prit l'enfant, le mena à sa mère et la pria de le lui laisser
encore, en disant : Sa bénédiction et sa bonne fortune se sont
répandues sur ma maison, et nous l'aimons beaucoup. L'air de la
Mecque est malsain ; je crains qu'il ne tombe malade. Elle la supplia
et pleura tant, que la mère du Prophète le lui laissa. ‘Halîma le reprit
et le ramena chez elle.
Le Prophète avait de cette nourrice un frère de lait. Un jour, celui-
ci alla faire paître les moutons sur la montagne ; Mohammed et
d'autres petits garçons allèrent avec lui. Là, après quelque temps,
quand la journée fut avancée, il se passa un événement qu'on rapporte
de deux manières. Les uns prétendent que Mohammed était éveillé ;
d'autres, qu'il dormait. Trois hommes vêtus de blanc descendirent du
ciel, s'approchèrent de Mohammed, le saisirent et le couchèrent sur le
côté, lui ouvrirent le ventre, en retirèrent tout le contenu et y
cherchèrent quelque chose. Son frère de lait et les autres enfants,
voyant cela, s'enfuirent et vinrent en criant auprès de ‘Halîma, et lui
dirent : Viens, on a tué Mohammed. ‘Halîma et son mari coururent sur
la montagne, pour aller trouver Mohammed. Lorsqu'ils furent en sa
présence, ils s'aperçurent que sa mine était altérée ; ils le prirent,
l'embrassèrent sur la tête et sur les yeux et lui dirent : Ô Mohammed ;
que t'est-il arrivé ? II répondit : Trois hommes, avec un bassin et une
cuvette d'or, sont venus, m'ont ouvert le ventre, ont pris tous mes
intestins et les ont lavés dans ce bassin, puis ils les ont remis dans le
corps, me disant : Tu es né pur, maintenant tu es plus pur. Ensuite l'un
d'eux a plongé sa main dans mon corps, en a arraché le cœur, l'a
ouvert par le milieu et en a enlevé le sang noir, disant : C'est la part de
Satan, qui est dans tous les hommes ; mais je l'ai enlevée de ton sein.
Ensuite il m'a remis le cœur à sa place. L'un d'eux avait un anneau,
avec lequel il m'a marqué, et le troisième a plongé sa main dans mon
corps, et tout a été remis en ordre. ‘Halîma prit Mohammed et le
ramena à la maison.
Le mari de ‘Halîma dit à sa femme : Je crains que cet enfant n'ait
eu quelque accès démoniaque ; viens, que nous le menions auprès
d'un tel, devin très-habile, qui demeure dans telle tribu ; nous lui
raconterons son histoire. S'il doit devenir possédé, nous le rendrons à
sa mère. Le lendemain, ‘Halîma et son mari se rendirent auprès du
devin, emmenant Mohammed avec eux. ‘Halîma lui dit : Voilà un
enfant que j'ai pris à la Mecque, des Benî-Qoraïsch, et que j'ai élevé ;
maintenant les dîws le tourmentent, comme s'il devait devenir un
possédé ; vois ce qui en est. Ce devin était idolâtre, ayant la religion
des Arabes. Il dit : Quel signe de possédé vois-tu en lui ? ‘Halîma lui
raconta son aventure. Le devin répliqua : Fais approcher l'enfant, pour
que je l'entende lui-même, car il doit mieux savoir son histoire. Ils
firent approcher Mohammed du devin, qui l'interrogea sur la manière
dont tout s'était passé, et Mohammed lui raconta ce qu'il avait vu.
Quand l'enfant eut terminé son récit ; le devin se leva, prit
Mohammed sur sa poitrine et cria à haute voix : Arabes, celui-ci est
votre ennemi et l'ennemi de votre religion et de vos dieux ; il changera
votre religion et renversera vos idoles. Les hommes de la tribu se
rassemblèrent, et le devin leur dit : Tuez-le et coupez-le en deux.
‘Halîma se précipita sur lui, lui arracha l'enfant et lui dit : Tu es
beaucoup plus possédé que cet enfant. Ensuite elle ramena
Mohammed à la maison.
Le lendemain, son mari lui dit :Viens, rendons cet enfant en bon
état à sa mère, avant qu'il périsse entre nos mains ; car je lui vois
beaucoup d'ennemis. Le jour suivant, ‘Halîma et son mari ramenèrent
Mohammed à sa mère. ‘Halîma lui dit : Voici ton fils, qui a grandi,
maintenant c'est à toi de le garder. La mère du Prophète répliqua : Tu
avais montré tant d'empressement à le garder ; qu'est-il donc arrivé ?
L'autre répondit : Il n'est rien arrivé, mais les grands enfants sont
mieux auprès de leurs mères. La mère du Prophète insista vivement et
lui dit : Il faut absolument que tu me racontes ce qui t'est arrivé et ce
que tu as vu, et pourquoi tu me le ramènes. Après beaucoup de
pourparlers, ‘Halîma lui raconta l'aventure, ainsi que les paroles du
devin. La mère du Prophète dit : Ne crains rien ; personne ne pourra
tuer mon fils, et aucun dîws ne pourra l'approcher. Quand je l'ai porté
dans mon sein, j'ai vu en songe quelqu'un qui m'a dit : C'est le
meilleur et le plus grand de tous les hommes ; quand il viendra au
monde, donne-lui le nom de Mohammed. Et quand je fus délivrée, je
vis jaillir de lui une lumière qui rayonnait jusqu'aux étoiles et jusqu'à
la terre de Syrie, et je vis les palais de Syrie ; puis je regardai, l'enfant
était couché sur le dos, tenant son doigt élevé vers le ciel. La mère du
Prophète reprit son enfant, et ‘Halîma s'en alla.
La mère du Prophète avait à Médine des oncles et des tantes des
Benî-Naddjâr. À Médine était également la tombe du père du
Prophète, ‘Abdallah, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, qui, au retour d'un
voyage de commerce en Syrie, était tombé Malade à Médine et y était
mort ; il avait été enterré au cimetière de Médine, qu'on appelle Dâr-
al-Nâbigha, et qui se trouve à droite de la route, quand on vient du
Khoràsân : c'était au cinquième mois de la grossesse d'Amina.
Mohammed était resté trois ans parmi les Benî-Sa‘d, et fut ensuite
rendu à sa mère, qui le garda jusqu'à l'âge de cinq ans. Alors elle
demanda à ‘Abdou’l-Mottalib la permission de se rendre à Médine
pour voir ses oncles, leur présenter son fils, et pour visiter la tombe de
son père ‘Abdallah. ‘Abdou’l-Mottalib y consentit. Elle se rendit donc
avec son fils à Médine. C'était là le premier voyage du Prophète, qui
resta à Médine avec sa mère pendant un an, jusqu'à sa sixième année.
Ensuite elle le ramena. Il y a, entre la Mecque et Médine, une station
appelée Al-Abwâ, où Amina tomba malade et mourut. Mohammed,
resté seul, fut ramené par ses compagnons de voyage auprès
d’‘Abdou’l-Mottalib, qui le garda jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de
huit ans. Alors ‘Abdou’l-Mottalib mourut, laissant les fonctions de
chef de la Mecque à Abou-Tâlib, nommé aussi ‘Abdou’l-Manâf ; il
lui confia Mohammed. Abou-Tâlib lui prodigua ses soins. Après un
an, il se disposa à faire un voyage en Syrie pour le commerce.
Mohammed ayant alors neuf ans, le pria de le prendre avec lui ; mais
Abou-Tâlib n'y consentit pas, disant : Tu es encore un enfant. Et il le
confia aux soins de son frère ‘Abbâs. Lorsque Abou-Tâlib fut sur le
point de monter sur le chameau et qu'il prit congé des gens,
Mohammed se tint devant lui, pleura beaucoup et dit : Ô mon oncle,
prends-moi avec toi. Le cœur d'Abou-Tâlib fut touché, il le prit et
l'emmena avec lui.
CHAPITRE II

Histoire du moine Ba‘hîrâ

Or ils arrivèrent près de Bassore, qui est la première ville du


territoire de Syrie. Il y a aux portes de la ville un couvent où résidait
un moine nommé Ba‘hîrâ, qui avait lu les anciens écrits et y avait
trouvé la description du Prophète. Il y avait près de là une station où
s'arrêtaient toutes les caravanes qui y passaient. La caravane d'Abou-
Tâlib y arriva pendant la nuit. Quand le jour fut venu, laissant brouter
les chameaux, les gens se mirent à dormir. Mohammed était assis et
gardait leurs effets. Lorsque le soleil devint plus chaud, un nuage
ayant la forme d'un grand bouclier vint ombrager la tête du Prophète.
Voyant cela, le moine ouvrit la porte du couvent et en sortit ; les gens
de la caravane se réveillèrent. Ba‘hîrâ prit Mohammed sur son cœur et
l'interrogea sur sa position, sur son père, sa mère et son grand-père.
Mohammed lui raconta tout, ainsi que l'histoire des anges qui lui
avaient ouvert le corps, exactement comme cela s'était passé. Ba‘hîrâ
lui demanda ce qu'il voyait la nuit en songe, et Mohammed le lui dit.
Tout cela s'accordait avec ce que Ba‘hîrâ avait trouvé dans les livres.
Ensuite il regarda entre ses deux épaules et y aperçut le sceau de la
prophétie. Alors il dit à Abou-Tâlib : Cet enfant que t'est-il ? L'autre
répondit : C'est mon fils. Ba‘hîrâ dit : Il est impossible que son père
soit vivant. Abou-Tâlib dit alors : C'est mon neveu. Ba‘hîrâ demanda :
Où le mènes-tu ? L'autre dit : En Syrie. Ba‘hîrâ dit : Celui-ci est le
meilleur de tous les hommes de la terre et le Prophète de Dieu. Sa
description se trouve dans tous les écrits de l'ancien temps, ainsi que
son nom et sa condition. J'ai maintenant soixante et dix ans, et il y a
bien longtemps que j'attends sa venue comme prophète. Je te conjure
par Dieu de ne pas le conduire en Syrie, de peur que les juifs ou les
chrétiens ne le voient et ne te l'enlèvent. Ils ne pourront pas le tuer,
parce que personne ne peut enfreindre la décision de Dieu ; mais il se
peut qu'ils l'estropient des mains ou des pieds ou du corps. Renvoie-le
chez lui à la Mecque. Abou-Bekr aç-Çiddiq, qui était présent, dit à
Abou-Tâlib : Renvoie-le à la maison, pour éviter ces dangers. Abou-
Tâlib le renvoya sous la garde de l'un de ses esclaves, et Abou-Bekr
envoya avec lui Belâl. Une tradition rapporte qu'Abou-Tâlib retourna
lui-même, renonçant à son voyage.
À l’âge de vingt-cinq ans, le Prophète épousa Khadîdja, qui était
âgée de quarante ans.
CHAPITRE III

Sur la différence des systèmes chronologiques

Nous avons déjà parlé de ce sujet au commencement de cet


ouvrage. Nous y revenons avec plus de détails, parce que Mohammed
ben-Djarîr en a traité en cet endroit.
Or sache que les juifs prétendent que, depuis le temps où Adam fut
mis sur la terre jusqu'à la naissance de notre Prophète, il s'est écoulé
quatre mille trois cent quatre ans. Ils disent que cela est ainsi consigné
dans le Pentateuque. Depuis la naissance du Prophète jusqu'à sa
mission prophétique, il y a un espace de quarante ans ; depuis sa
mission jusqu'à sa fuite, il y a dix ans ; il séjourna treize ans à
Médine. Les chrétiens prétendent qu'il y a, depuis Adam jusqu'à
Mohammed, six mille trois cent treize ans. Ces deux chiffres ne
s'accordent pas. Il est probable que le comput que l'on rapporte d'après
‘Abdallah ben-‘Abbâs est plus exact. Ibn-‘Abbâs dit : Depuis Adam
jusqu'à Noé, il s'est écoulé deux mille deux cent cinquante-six ans ;
depuis le déluge jusqu'à Abraham, mille soixante et dix-neuf ans ;
depuis Abraham jusqu'à Moïse, cinq cent soixante-cinq ans ; depuis
Moïse jusqu'à Salomon, fils de David, qui bâtit le temple de
Jérusalem, six cent trente-six ans ; depuis Salomon jusqu'à Alexandre
Dsou’l-Qarnaïn, sept cent dix-sept ans ; depuis Alexandre jusqu'à la
naissance de Jésus, trois cent soixante-neuf ans ; depuis Jésus jusqu'à
Mohammed, cinq cent cinquante et un ans. On prétend généralement
que, depuis Jésus jusqu'à Mohammed, il n'y a pas eu de prophète ;
mais les paroles du Coran sont plus conformes à la vérité ; il y est dit :
« Quand nous leur envoyâmes deux prophètes, » etc. (Sur. XXXVI,
vers. 13.) Cela se rapporte au temps après Jésus, qui dura quatre cent
trente-quatre ans, époque qu'on appelle interstice. Quoique, pendant
cet espace de temps, il n'y eût pas de révélation, il faut cependant
admettre que la terre ne peut pas rester sans manifestation divine. Or,
à cette époque, c'étaient de nombreux disciples de Jésus, dispersés
dans le monde, qui appelaient les hommes à Dieu. Si, un moment, la
terre restait sans manifestation divine, quiconque mourrait pendant ce
temps, comme Dieu ne lui aurait pas été manifesté, n'irait pas en
enfer. Il faut donc admettre que Dieu ne laisse pas le monde sans
manifestation divine.
Quant au désaccord dans la chronologie de l'époque écoulée depuis
Adam jusqu'à présent, il ne pourra jamais être résolu parmi les
hommes. Ce désaccord repose sur ce que nous avons dit au
commencement de cet ouvrage, savoir : que tous étant d'accord que
depuis Adam jusqu'au jour de la résurrection il y a sept mille ans, si
l'on savait au juste combien de temps s'écoulera encore jusqu'au jour
de la résurrection, on saurait quand aurait lieu le jour de la
résurrection. Or Dieu n'a fait connaître ce terme à personne, comme il
le dit dans le Coran. C'est pour cette raison que personne ne sait
combien d'années se sont déjà écoulées, ni combien il en reste encore.
De là tant d'opinions différentes. Mais il n'y a point de désaccord dans
notre propre chronologie : il y a quarante ans depuis la naissance de
Mohammed jusqu'à sa mission prophétique, et vingt-trois ans depuis
sa mission jusqu'à sa mort. Quelques-uns disent qu'il est resté treize
ans à la Mecque, et dix ans à Médine ; d'autres disent qu'il est resté
dix ans à la Mecque, et treize ans à Médine.
CHAPITRE IV

Généalogie du Prophète

La généalogie du Prophète est constatée par les généalogistes ; elle


commence à son père et remonte jusqu'à Adam. Dans cet ouvrage on
a indiqué des opinions différentes relatives à la série entre Ma‘add,
fils d’‘Adnân, et Ismaël ; les uns prétendent qu'il y a trois
générations ; d'autres, cinq, et d'autres encore, dix. La généalogie que
nous allons donner n'est pas contestée ; elle est admise par les
généalogistes, et se trouve exactement ainsi dans les traités de
généalogie :
Mohammed, fils d’‘Abdallah, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, fils de
Hâschim, fils d’‘Abd-Manâf, fils de Qoçayy, fils de Kilâb, fils de
Morra, fils de Ka‘b, fils de Lowayy, fils de Ghâlib, fils de Fihr, fils de
Mâlik, fils de Nadhr, fils de Kinâna, fils de Khozaïma, fils de
Modrika, fils d'Elyâs, fils de Modhar, fils de Nizâr, fils de Ma‘add,
fils d’‘Adnân, fils d'Odd, fils d'Odad, fils de Homaïsa‘, fils de Ya‘rob,
fils de Yaschdjob, fils de ‘Hamal, fils de Qaïdâr, fils d'Ismaël, fils
d'Abraham, fils de Tharé, fils de Na‘hor, fils de Saroug, fils de Ragou,
fils de Phaleg, fils d'Heber, fils de Salé, fils d'Arphaxad, fils de Sem,
fils de Noé, fils de Lamech, fils de Mathusalé, fils d'Enoch, fils de
Jared, fils de Malaléel, fils de Caïnan, fils d'Enos, fils de Seth, fils
d'Adam.
Chacun de ces ancêtres du Prophète avait, outre son nom ordinaire,
un surnom provenant d'une action ou d'un fait remarquable accompli
par lui, et chacun a son histoire. Or Nizâr, fils de Ma‘add, fils
d’‘Adnân, avait le surnom d'Abou-Rabî‘a ou d'Abou-Iyâd ; car il avait
quatre fils, qui se nomaient ; l'aîné, Rabî‘a ; le second, Iyâd ; le
troisième, Modhar, et le quatrième, Anmâr. C'est de Modhar que
descend le Prophète. Nizâr demeurait dans le désert, au même endroit
où avait été Ma‘add, fils d’‘Adnân. De là il vint à la Mecque et y
établit sa résidence, et il fut tantôt dans le désert avec sa tribu, tantôt à
la Mecque. Modhar avait le surnom de ‘Hamrâ (de la tente rouge), qui
avait l'origine suivante :
Nizâr, qui possédait une grande fortune, partagea, en mourant, ses
biens entre ses fils. Il donna une tente de cuir rouge à Modhar, à
Rabî‘a un cheval noir, à Anmâr un tapis de cuir noir, et à Iyâd une
esclave. Il leur dit : Partagez-vous tous mes biens de cette manière.
S'il s'élève entre vous des contestations, allez à Nadjrân, où il y a un
devin nommé Af‘a, de la tribu de Djorhom, qui est très-habile et
savant, afin qu'il fasse le partage entre vous. Nizâr était lui-même un
devin, connaissant l'art des présages, des augures et de la divination ;
et ses fils en avaient également quelques notions. Après sa mort, ses
fils, en prenant possession des objets que leur père avait donnés à
chacun, eurent des contestations relativement aux autres biens. Alors
ils montèrent sur des chameaux pour se rendre à Nadjrân auprès du
devin, voulant soumettre à son jugement le partage. Sur la route, ils
rencontrèrent un terrain couvert d'herbe, dont une partie était broutée,
et une partie intacte. Modhar dit : Le chameau qui a brouté cette herbe
est borgne de l'œil droit. Rabî‘a dit : Il est boiteux du pied droit. Iyâd
dit : Il a la queue coupée. Anmâr dit : Il s'est échappé des mains de
son maître, parce qu'il est farouche. Un peu plus loin, ils rencontrèrent
un homme monté sur un chameau ; ils lui demandèrent qui il était. Il
répondit qu'il était de telle tribu, et qu'il était à la recherche d'un
chameau qui s'était échappé. Modhar lui dit : Ce chameau n'est-il pas
borgne de l'œil droit ? — Oui, répondit l'homme. — Ne penche-t-il
pas du côté droit ? demanda Rabî‘a. — Oui. — Il n'a pas de queue, dit
Iyâd. — C'est vrai, répondit l'homme. — Anmâr ajouta : Il est
farouche. — Oui, dit l'homme ; où est il, ce chameau ? — Nous ne
l'avons pas vu, dirent les frères. — Si vous ne l'avez pas vu, répliqua
l'homme, comment savez-vous toutes ces particularités ? Il insista et
dit : C'est certainement vous qui l'avez ; rendez-le-moi. — Nous ne
l'avons pas. Il leur demanda où ils allaient. Les frères lui dirent qu'ils
se rendaient à Nadjrân, auprès d'Af‘a, le devin, pour soumettre à son
jugement un différend qui s'était élevé entre eux. Cet homme, qui était
seul, s'attacha à leurs pas, et suivit les quatre frères jusqu'à Nadjrân.
Af‘a ne les connaissait pas, mais il les reçut gracieusement et leur
demanda le but de leur voyage. Ils lui dirent : Notre père est mort, et
nous ne pouvons pas nous accorder sur le partage de ses biens ; nous
sommes venus afin que tu prononces entre nous quatre ; nous sommes
tombés d'accord de nous soumettre à ton jugement. Alors le
propriétaire du chameau dit : Arrange d'abord l'affaire de mon
chameau entre eux et moi ; j'ai perdu un chameau, ce sont eux qui le
tiennent. Af‘a lui dit : Comment sais-tu qu'ils l'ont ? L'homme
répondit : Parce qu'ils m'ont donné son signalement ; s'ils ne l'avaient
pas vu, comment le sauraient-ils ? Modhar dit : J'ai reconnu que ce
chameau était borgne de l'œil droit, parce qu'il avait brouté l'herbe
d'un côté seulement, et qu'il ne l'avait pas touchée du côté où elle était
meilleure. Rabî‘a dit : J'ai remarqué que son pied droit avait imprimé
sur le sol des traces bien marquées, et je n'ai pas vu celles de l'autre
pied ; de là j'ai su qu'il penchait du côté droit. Iyâd dit : J'ai vu que ses
crottins étaient réunis en tas, comme ceux du bœuf, et non comme
sont ordinairement ceux du chameau, qui les écrase avec sa queue ;
j'ai reconnu par là qu'il n'avait pas de queue. Anmâr dit : J'ai remarqué
que l'herbe n'était pas broutée à un seul et même endroit, mais qu'il
avait pris partout une bouchée : j'ai su que le chameau était d'un
caractère farouche et inquiet. Le devin admirait le savoir et
l'intelligence des quatre frères. Cette manière de juger fait partie de
l'art de la divination, et on l'appelle bâb-al-tazkîn ; c'est une des
branches de la science. Ensuite le devin dit au propriétaire du
chameau : Ces gens-là n'ont pas ton chameau ; va-t'en. Ayant
demandé aux quatre frères qui ils étaient, et ceux-ci lui ayant déclaré
qu'ils étaient les fils de Nizâr, fils de Ma‘add, fils d’‘Adnân, le devin
dit : Excusez-moi de ne vous avoir pas reconnus ; j'ai été lié d'amitié
avec votre père ; soyez mes hôtes ce jour et cette nuit ; demain
j'arrangerai votre affaire. Ils consentirent. Le père et les ancêtres de ce
devin avaient été chefs de Nadjrân.
Le devin leur fit préparer un repas. On leur servit un agneau rôti et
une cruche de vin, et ils mangèrent. Lorsque le vin leur monta à la
tête, Modhar dit : Je n'ai jamais bu un vin plus doux que celui-ci ;
mais il vient d'une vigne plantée sur un tombeau. Rabî‘a dit : Je n'ai
jamais mangé de la viande d'agneau plus succulente que celle-ci ;
mais cet agneau a été nourri du lait d'une chienne. Anmâr dit : Le blé
qui a servi à faire le pain que nous venons de manger a été semé dans
un cimetière. Iyâd dit : Notre hôte est un excellent homme ; mais-il
n'est pas un fils légitime ; ce n'est pas son père [légal] qui l'a
engendré, mais un autre homme ; sa mère l'a conçu dans l'adultère. Le
devin recueillit leurs paroles, mais il ne leur en dit rien. Quand la nuit
fut venue et qu'ils furent endormis, il appela son intendant et lui
demanda de quelle vigne provenait le vin [que l'on avait servi aux
hôtes]. L'intendant dit : Une vigne a poussé sur le tombeau de ton
père, et elle est devenue grande ; j'en ai recueilli le raisin, et ce vin en
provient. Ensuite le devin fit venir le berger, et le questionna
relativement à l'agneau. Le berger dit : Quand cet agneau vint au
monde, il était très-joli ; mais sa mère mourut, et il n'y avait pas alors
de brebis qui eût mis bas. Une chienne avait eu des petits ; je mis cet
agneau avec la chienne jusqu'à ce qu'il fût grand. Je n'en ai pas trouvé
de meilleur pour te l'apporter, lorsque tu m'as fait demander un
agneau. Enfin le devin appela le métayer, et l'interrogea sur le blé. Le
métayer lui dit : il y a d'un côté de notre champ un cimetière. Cette
année-ci j'ai ensemencé une partie du cimetière, et c'est de là que
provient le blé que je t'ai apporté. Le devin, fort étonné de ces
explications, dit : Maintenant c'est le tour de ma mère. Il alla trouver
sa mère et lui dit : Si tu ne m'avoues pas la vérité en ce qui me
concerne, je te fais mourir. Sa mère parla ainsi : Ton père était le chef
de ce peuple et possédait de grandes richesses. Comme je n'avais pas
d'enfant de lui, je craignis qu'à sa mort ses biens ne tombassent entre
des mains étrangères et qu'un autre ne prit le pouvoir. Un Arabe,
homme de belle figure, fut un jour l'hôte de ton père ; je m'abandonnai
à lui, la nuit ; je devins enceinte, et c'est à lui que tu dois ta naissance.
J'ai dit à ton père que tu avais été engendré par lui.
Le lendemain, le devin interrogea les quatre frères sur leurs
paroles, en disant : Je veux que vous me fassiez connaître comment
vous avez su les choses que vous avez dites. Modhar, le premier, lui
dit : J'ai su que la vigne était plantée sur un tombeau, parce que,
quand nous avions bu le vin, nous devenions tristes et nous avions la
figure altérée ; ce qui n'est pas l'effet ordinaire du vin. Le deuxième
dit : J'ai reconnu ce qui concernait l'agneau, parce que nous n'avions
jamais mangé de viande plus douce que celle-là, et qu'il n'y a, dans le
monde, rien de plus doux que le lait de la chienne. Le troisième dit :
Les Arabes honorent beaucoup leurs hôtes ; lorsqu'ils traitent des
hôtes, ils restent avec eux et partagent leur repas ; mais toi, tu nous as
fait servir le repas, tu nous as quittés et tu t'es mis à épier nos paroles.
J'ai reconnu par là ta condition ; j'ai remarqué que tu n'avais pas la
gravité des Arabes, et j'ai pensé qu'il y avait quelque illégalité dans
ton origine. Le quatrième dit : J'ai reconnu la qualité du blé, parce que
le blé semé dans un cimetière donne au pain un goût de terre ; et j'ai
trouvé ce goût dans ce pain. Le devin leur dit : Vous êtes plus savants
que moi ; vous n'avez pas besoin de mon jugement. Ils répliquèrent :
Quand deux personnes ont un différend, il faut un tiers pour juger,
qu'il soit savant ou non. Ce sont les dernières volontés de notre père,
qui nous a dit de nous en rapporter à ton jugement, si nous n'étions
pas d'accord sur l'héritage. Le devin dit : Indiquez-moi exactement ce
que votre père a donné à chacun de vous et ce qu'il a laissé. Notre
père, dirent-ils, a laissé de l'or, de l'argent, des chevaux, des moutons,
des tapis et des vases de toute espèce et en grand nombre. Ils
racontèrent ensuite ce que leur père avait donné à chacun d'eux. Le
devin dit : Laissez à Modhar tout ce que votre père avait en fait d'or et
de chameaux ; car ces objets sont rouges. Donnez les chevaux, les
esclaves et les vêtements noirs à Rabî‘a ; les esclaves blancs, l'argent
et les vêtements blancs à Iyâd, et les tapis et les moutons à Anmâr.
Les quatre frères acceptèrent cette sentence, et s'en retournèrent.
Modhar, l'ancêtre du Prophète, devint le chef de tous les
descendants de Nizâr et de la famille de Ma‘add, fils d’‘Adnân, qui se
multiplièrent tant, que leur nombre fut immense. Modhar fut le chef
de toutes les tribus arabes. Il eut un fils, nommé Elyâs, qui lui succéda
dans sa charge. Elyâs eut deux fils : Modrika et Tâbikha ; c'est le
premier des deux qui continua la lignée du Prophète. Ces deux noms
étaient des sobriquets : le véritable nom de Modrika était ‘Amrou ;
celui de Tâbikha, ‘Âmir. Un jour, lorsqu'ils étaient déjà grands, ils se
trouvaient avec leur père auprès de leurs chameaux et faisaient cuire
[quelque mets dans] un pot. Les chameaux s'échappèrent. Elyâs dit à
‘Amrou : Va, et ramène les chameaux ; et il dit à ‘Âmir : Toi, fais
cuire le pot. Ayant fait ainsi, ils reçurent ce jour-là les sobriquets
Modrika et Tâbikha, qui leur restèrent. Elyâs réunit entre ses mains le
commandement de tous les descendants de Rabî‘a, de Modhar,
d'Anmâr et d'Iyâd, et fut ainsi le chef de toutes les tribus de Nizâr, qui
demeuraient en partie dans le désert, et en partie à la Mecque. Mais la
souveraineté de la Mecque ne leur appartenait pas ; elle était entre les
mains des Benî-Khozâ‘a ; car la Mecque était habitée par les
descendants de Ma‘add, d’‘Adnân et d'Ismaël, qui formaient une
population nombreuse. À l'époque où Abraham amena Ismaël à la
Mecque, il y trouva établie une tribu djorhomite. Plus tard des
Khozâ‘ites arrivèrent, soumirent les Djorhomites, en tuèrent un grand
nombre et s'établirent à la Mecque. Les Khozâ‘ites sont une des tribus
de Sabâ, qui, lors de la destruction de cette ville par les eaux, se
répandirent dans le monde. Les Benî-Khozâ‘a vinrent à la Mecque ;
Tayy se fixa dans le désert ; Aus et Khazradj, à Yathrib. Les Arabes
furent donc dispersés dans le monde, comme il est dit dans le Coran :
« Nous les avons dispersés de tous côtés. » (Sur. XXXIV, vers. 18.)
Les Arabes se composent de deux populations distinctes : les
Ma‘addites et les Qa‘htanides. Les habitants de Sabâ et du Yemen
sont Qa‘htanides, et les Arabes du désert, Ma‘addites. L'histoire des
Djorhomites a été rapportée dans l'histoire d'Ismaël, fils d'Abraham.
Ismaël avait épousé une femme de cette tribu, et il en avait eu des fils.
Ses descendants étaient répandus dans le désert, et les descendants de
Ma‘add et d’‘Adnân habitaient également et exclusivement le désert,
de même que ceux de Nizâr, de Modhar et d'Elyâs. De temps en
temps ils venaient à la Mecque, sans y rester. Lorsqu'ils devinrent
nombreux, une partie d'entre eux vint se fixer à la Mecque, et une
partie demeura dans les montagnes. Mais la souveraineté de cette ville
appartenait aux Khozâ‘a. Cette souveraineté comprenait deux
fonctions : Le ‘Hidjâba (garde des clefs de la Ka‘ba) et le Siqâya
(distribution des eaux). Quant aux descendants d'Ismaël, ils étaient en
partie dans le désert et en partie à la Mecque.
Lorsque Elyâs mourut, le commandement de tous les Arabes passa
à son fils Modrika, qui le laissa à son fils Khozaïma, auquel succéda
son fils Kinâna, qui eut pour successeur son fils Nadhr. Celui-ci fixa
sa résidence à la Mecque et devint le chef de tous les descendants de
Nizâr. Son véritable nom était Qaïs ; on l'avait surnommé Nadhr, à
cause de l'éclat et de la beauté de sa figure. Il voulut s'emparer de la
souveraineté de la Mecque, et enlever aux Benî-Khozâ‘a le ‘Hidjâba
et le Siqâya. Mais il n'y réussit pas, parce que les Khozâ‘a étaient
nombreux, et que ses propres gens, les descendants de Kinâna, de
Khozaïma, de Modrika et de Modhar, étaient dispersés dans le désert
et dans les montagnes. Ne pouvant pas triompher des Benî-Khozâ‘a,
Nadhr leur dit : Donnez-moi le Siqâya, et gardez les clefs de la Ka‘ba
et la souveraineté de la Mecque. Ils lui confièrent donc le Siqâya.
Après lui, l'autorité passa à son fils Mâlik, puis successivement, de
père en fils, à Fihr, Ghâlib, Lowayy, Ka‘b, Morra et Kilâb, par
lesquels fut continuée la lignée de Mohammed. Tous ces personnages
exercèrent l'autorité sur les Arabes de la famille de Nizâr, jusqu'à
Qoçayy, fils de Kilâb. Lorsque Kilâb mourut, son fils Qoçayy était
encore un enfant à la mamelle. L'autorité et la fonction du Siqâya
firent retour aux Khozâ‘a. Le véritable nom de Qoçayy fut Zaïd ;
Qoçayy était un sobriquet, qu'on lui avait donné parce qu'il était allé
jusqu'aux limites extrêmes de l'Arabie. Voici en quelles
circonstances :
Qoçayy, qui était encore à la mamelle lorsque son père mourut,
avait un frère, nommé Zohra, également fils de Kilâb. Leur mère était
Fâtima, fille de Sa‘d, de la tribu de Khath‘am. Après la mort de Kilâb,
elle se remaria avec un homme de la tribu de Qodhâ‘a, nommé
Rabî‘a, fils de ‘Hazâm, qui était venu à la Mecque en pèlerinage.
Rabî‘a emmena Qoçayy avec lui dans la tribu de Qodhâ‘a, loin de la
Mecque, vers le Yemen. Zohra, qui était déjà grand, resta à la
Mecque, eut plusieurs fils et mourut dix ans après. Comme il n'y avait
plus de fils de Kilâb, le Siqâya fit retour aux Khozâ‘ites. La mère de
Qoçayy eut de son second mari un fils, nommé Dorrâdj. Les deux
enfants grandirent ensemble, et lorsque, vingt ans après, Rabî‘a, qui
était le chef de la tribu des Qodhâ‘a, vint à mourir, Dorrâdj lui
succéda. Alors Qoçayy lui dit : Ton père a été le chef des Benî-
Qodhâ‘a, et tu as hérité de sa dignité. Mon père aussi a été chef, à la
Mecque, des tribus de Nizâr et des descendants d'Ismaël. Je vais aller
pour recouvrer mon autorité légitime. Dorrâdj lui répondit : Fais-le, et
si tu dois entreprendre la guerre et que tu aies besoin d'aide, avertis-
moi, je te porterai secours. Arrivé à la Mecque, Qoçayy trouva les
Khozâ‘a en possession des fonctions du ‘Hidjâba et du Siqâya. Ils
avaient pris pour chef ‘Holaïl, fils de ‘Hobschiyya, le Khozâ‘ite.
Voyant que ses parents des Benî-Fihr, des Benî-Morra, des Benî-
Nadhr, des Benî-Kinâna, et les descendants de Lowayy, fils de Ghâlib,
étaient dispersés dans les montagnes de la Mecque et dans le désert,
Qoçayy reconnut qu'il ne pourrait rien tenter contre les Benî-Khozâ‘a.
Il resta donc à la Mecque, sans chercher à recouvrer le Siqâya. Plus
tard, les gens de sa famille et ses amis se groupèrent autour de lui, lui
témoignèrent du respect et reconnurent son autorité. Quelques années
après, étant devenu un personnage important, il demanda en mariage
la fille du chef des Khozâ‘ites, qui la lui accorda, en considération de
sa noble origine et parce qu'il était le chef de sa tribu, et que son père
Kilâb avait été chef de tous les Arabes.
Quelques années après, ‘Holaïl mourut. Il y avait, parmi les Benî-
Khozâ‘a, un homme nommé Solaïmân, fils d’‘Amrou, surnommé
Abou-Ghoubschân, homme joyeux et gourmand, aimé des Khozâ‘ites.
‘Holaïl, en mourant, le désigna comme son successeur et lui remit les
fonctions du Siqâya et du ‘Hidjâba. Qoçayy se lia d'amitié avec
Abou-Ghoubschân, qui, ne se souciant pas de l'autorité ni du
gouvernement, vendit sa charge pour une outre de vin à Qoçayy, qui
prit possession de la souveraineté de la Mecque, des clefs du temple,
du ‘Hidjâba et du Siqâya. Les Benî-Khozâ‘a s'étant réunis pour
l'attaquer, Qoçayy appela ses proches et ses cousins, les descendants
de Lowayy, fils de Ghâlib, ceux de Fihr, de Kinâna, de Khozaïma, de
Modrika, d'Elyâs, de Modhar, de Ma‘add et d’‘Adnân, en tout douze
tribus, et fit la guerre aux Khozâ‘ites. Ceux-ci eurent le dessus,
tuèrent un grand nombre des gens de Qoçayy et les chassèrent de la
Mecque. Qoçayy alla demander du secours au chef de la tribu des
Qodhâ‘a, qui était son frère utérin. Dorrâdj vint avec une armée
nombreuse. Ceux du parti de Qoçayy qui étaient à la Mecque, ceux
qui étaient répandus dans les montagnes, et la troupe qui avait été
mise en fuite par les Khozâ‘ites, vinrent se grouper autour de Qoçayy,
et tous ensemble livrèrent une grande bataille aux Khozâ‘ites, en
tuèrent un grand nombre et les mirent en fuite. Qoçayy s'empara du
gouvernement de la Mecque, des fonctions du ‘Hidjâba et du Siqâya
et de l'intendance du temple. Quand il fut bien établi, il congédia son
frère Dorrâdj, qui retourna dans sa tribu.
Qoçayy, ayant saisi le gouvernement, réunit à la Mecque les gens
de sa famille, ses alliés et la tribu de Ma‘add, fils d’‘Adnân, les y fit
demeurer et leur donna les maisons des Benî-Khozâ‘a. Quand il les
eut tous rassemblés dans la ville, il les appela Qoraïsch, ce qui
signifie en arabe une réunion d'hommes. On n'avait jamais auparavant
employé ce nom. Depuis lors les Arabes désignent Qoçayy par le nom
de Qoraïsch. Les Benî-Khozâ‘a, après avoir été mis en fuite, ne
pouvant pas rester dans le désert, revinrent à la Mecque, se mirent
sous la protection de Qoçayy, conclurent un traité avec lui et
reconnurent son autorité. Qoçayy leur accorda sa protection, mais il
ne les laissa pas à la Mecque ; il leur assigna des demeures dans les
montagnes autour de la ville.
Qoçayy était donc en même temps chef des Khozâ‘a, des Qoraïsch
et de la Mecque. Il était bienveillant envers le peuple, avait soin des
pauvres et passait son temps à rechercher et à examiner la condition
de chacun, et donnait des secours à ceux qui étaient dans une position
difficile. Quoiqu'il n'ait pas une grande fortune, le bien qu'il faisait
aux pauvres avait plus de valeur, par la bénédiction qui y était
attachée, que les bienfaits des autres. En outre, il prenait aux riches
pour donner aux pauvres, dont il était le soutien. Les Benî-Khozâ‘a
étaient soumis au peuple de Qoçayy, qui leur avait accordé sa
protection.
Les hommes de Qoçayy s'appelaient Qoraïsch depuis le jour où il
les avait réunis : c'est d'eux que les Qoraïschites actuels tirent leur
origine. Quelques-uns disent que le nom de Qoraïsch signifie
« investigation. » En effet, Qoçayy s'informait de la position de ses
concitoyens, des étrangers, des pauvres et des nécessiteux, qui
venaient chaque année pour le pélerinage. Tous ceux qui étaient dans
le besoin étaient entretenus par lui jusqu'à leur départ.
Chaque année Qoçayy faisait contribuer les tribus arabes à
l'entretien des pélerins, et lui-méme y contribuait de ses propres
ressources, en leur donnant un potage composé de dattes et de lait,
mets que les Arabes appellent ‘haïs. Il tuait des chameaux et offrait
aux pèlerins de grands repas et faisait mettre à un endroit de grandes
quantités de dattes et de gruau. Lorsque les pèlerins accomplissaient
leurs tournées et qu'ils revenaient d’‘Arafât à la Mecque, Qoçayy
traitait toute la foule, qu'elle fût de cent mille hommes ou plus, à
Bat‘hâ ; il faisait étendre des nattes de cuir rouge et faisait servir la
nourriture à tous, riches et pauvres. Puis il prenait des informations
sur la position des gens ; ceux qui n'avaient pas de provisions
recevaient de lui des dattes, de la farine, des gâteaux et autres choses,
et tous s'en retournaient de la réunion annuelle chargés de vivres.
C'est à cause de ces enquêtes que Qoçayy reçut le nom de Qoraïsch.
D'autres prétendent que Qoraïsch est le nom d'un cheval marin, qui
épouvante tout ce qui habite la mer, poissons et autres animaux.
Comme Qoçayy et son peuple avaient pris le dessus sur les Khozâ‘a,
on les avait appelés Qoraïsch, par métaphore. ‘Abdallah, fils
d’‘Abbâs, a dit à ce sujet le vers suivant :

Qoraïsch, qui est [cet animal] qui habite la mer, du nom duquel s'appellent les
Qoraïschites.

Donc Qoçayy exerçait le pouvoir, à la Mecque, sur les Qoraïschites


et sur les autres. Après lui, le gouvernement passa à ses descendants,
de père en fils, d'abord à son fils ‘Abd-Manâf, qui eut pour successeur
son fils Hâschim, à qui succéda sou fils ‘Abdou’l-Mottalib, qui le
laissa à son fils Abou-Tâlib, nommé aussi ‘Abd-Manâf. La
prééminence des Qoraïschites était reconnue par tous les Arabes et l'a
été jusqu'à ce jour.
Qoçayy, après avoir enlevé le pouvoir aux Khozâ‘ites, avait ajouté
aux prérogatives du Hidjâba et du Siqâya quatre autres attributions,
savoir : le Rifâda, le Nîrân, le Liwa et le Nadwa. Quiconque réunissait
entre ses mains ces six prérogatives avait le gouvernement de la
Mecque. Le Rifâda consistait dans l'attribution de nourrir les pèlerins,
comme nous avons dit que le faisait Qoçayy, chaque année, en traitant
les riches et les pauvres, un soir à Mouzdalifa, l'autre soir à la
Mecque. En effet, le jour où les pèlerins vont à ‘Arafât, restant toute
la journée, jusqu'au coucher du soleil, sur pied, sur le sommet de la
montagne d’‘Arafât, à prier, personne n'a le temps de préparer le repas
du soir. Ils s'en retournent, lorsque le soleil décline, et récitent la
prière du soir et la prière du coucher, à Mouzdalifa. Ils ne se reposent
pas avant d'y arriver, et ils n'y arrivent que quand la nuit est déjà
avancée. Qoçayy donnait donc son repas à Mouzdalifa, le jour
d’‘Arafât ; il réunissait tous les pèlerins, et tous mangeaient à satiété
et se couchaient ensuite. Puis, à la fin du pèlerinage, lorsqu'ils
faisaient les dernières tournées à la Mecque, il les traitait de la même
façon, et donnait à tous les pauvres des provisions de voyage autant
qu'il leur en fallait jusqu'à leur retour dans leur pays. Cette
distribution de nourriture s'appelle rifâda, car le verbe rafada veut
dire « donner du secours. » Cette coutume s'est maintenue jusqu'à
aujourd'hui : le sultan fait donner un repas à Mouzdalifa, et fait
distribuer aux pèlerins pauvres des subsistances. Khaïzerânè, la mère
de Hâroun ar-Raschid, donnait ce repas chaque année, et, après elle,
Zebidè, femme de Hâroun ar-Raschid, fille de Dja‘far al-Mançour ;
ensuite Scha‘b, mère de Mouqtadir.
Le Nîrân est l'éclairage par des feux, lorsque les pèlerins
reviennent, dans l'obscurité de la nuit, d’‘Arafât, afin que personne ne
s'égare sur la route de Mouzdalifa.
Le Liwa (drapeau) consistait dans la pratique suivante : chaque fois
que Qoçayy faisait partir de la Mecque une expédition guerrière, il
mettait à la tête de l'armée un chef qui recevait de ses mains le
drapeau, une pièce d'étoffe de soie blanche, que Qoçayy lui-même
attachait au bout d'une lance, et l'on portait ce drapeau devant le chef,
comme signe de commandement. Cette coutume se perpétua depuis
lors parmi les descendants de Qoçayy, et fut aussi maintenue par le
Prophète, qui, chaque fois qu'il envoyait un général contre une ville,
attachait de ses propres mains le Liwa.
Le Nadwa ou conseil était une institution qui avait également été
établie par Qoçayy. Pour toute affaire qu'il voulait entreprendre, il
réunissait les Qoraïschites et les principaux habitants, pour en
délibérer avec eux. Aucune décision prise par les principaux habitants
relativement aux affaires des citoyens n'avait de force si elle n'avait
été délibérée dans la maison de Qoçayy, où ils se réunissaient en
conseil appelé Nadwa. Qoçayy avait acheté à cet effet une maison à
côté du temple qui reçut le nom de Dâr-en-Nadwa, et cette maison
appartenait aux Qoraïschites. Cette institution dura jusqu'au moment
où le Prophète prit la ville de la Mecque. Le jour où il y entra et
détruisit toutes les coutumes du paganisme, il abolit aussi le Dâr-en-
Nadwa.
Donc Qoçayy réunissait entre ses mains ces six attributs du
pouvoir : le ‘Hidjâba, le Siqâya, le Rifâda, le Liwa, le Nîrân et le
Nadwa. Qoçayy avait quatre fils : ‘Abd ben-Qoçayy, ‘Abd ed-Dâr,
‘Abdou’l-‘Ozza et Abd-Manâf. Ce dernier était le plus jeune ; c'est de
lui que descend le Prophète. Qoçayy l'aimait plus que ses autres fils.
On lui avait donné le sobriquet Qamrâ, à cause de sa beauté ; son
véritable nom était Moghîra ; mais sa mère, l'ayant amené auprès de
Manâf, une des idoles qui se trouvaient dans la Ka‘ba, l'avait placé
devant l'idole et avait dit : « Voilà le serviteur de Manâf » (‘Abd-
Manâf). Ce nom lui est resté et a prévalu sur ses autres noms. Qoçayy,
en mourant, légua les six attributs du gouvernement à ‘Abd-Manâf, en
lui disant : Ô mon fils, il importe peu que tu diminues le pouvoir
d'une de ces prérogatives ; mais ne renonce jamais au Rifâda, c'est-à-
dire à la prérogative de traiter les pèlerins ; car vous êtes les ministres
du temple de Dieu, et les pèlerins sont les hôtes de Dieu ; vous avez
plus que qui que ce soit le droit de leur donner l'hospitalité. ‘Abd-
Manâf eut soin de conserver ces attributs, et exerça le pouvoir sur la
Mecque, le ‘Hedjâz et sur tous les Arabes. Son autorité était plus
grande que celle de son père Qoçayy, qui n'avait pas eu une fortune
suffisante pour ses besoins. Chaque année, à l'époque du pèlerinage, il
avait fait la distribution de vivres aux pèlerins, en partie à ses propres
dépens, et pour une partie il avait demandé une contribution aux
Qoraïschites ; et, au bout de l'année, il se trouvait avoir contracté une
certaine dette. ‘Abd-Manâf, qui avait beaucoup de biens, faisait cette
distribution de ses propres ressources, sans rien demander aux
Qoraïschites. Même en dehors de l'époque du pèlerinage, ‘Abd-Manâf
faisait tuer des chameaux et en donnait la chair aux pauvres. Il luttait
contre le vent du nord, et sa libéralité l'emportait : les jours où le vent
du nord soufflait, ‘Abd-Manâf tuait un chameau pour les pauvres ; et
si le vent soufflait pendant dix jours consécutifs, il tuait chaque jour
un nouveau chameau. C'est lui qui introduisit la coutume d'offrir aux
repas du Rifâda la boisson de miel ; il en faisait faire une si grande
quantité, en y employant du miel purifié, que tous les pèlerins avaient
à boire.
‘Abd-Manâf avait quatre fils : ‘Abdou’l-Schams, l'aîné, Hâschim,
Al-Mottalib et Naufal. Hâschim, dont le véritable nom était ‘Amrou,
lui était le plus cher. C'est après la mort de son père seulement qu'il
reçut le nom de Hâschim, parce qu'il introduisit la coutume d'offrir
aux pèlerins, aux repas du Rifâda, le potage appelé therîd. À la mort
d’‘Abd-Manâf, ses fils se partagèrent ses biens ; le gouvernement
échut à Hâschim, qui jouissait d'une plus grande influence que son
père, tant par sa fortune que par son autorité parmi le peuple : il était
appelé ‘Amrou-‘Alî, à cause de son autorité. Il conservait toutes les
prérogatives du pouvoir, en y ajoutant encore celle du therîd.
Auparavant on donnait à chaque homme quatre pains, du bouillon et
un peu de viande. ‘Amrou y ajouta le therîd, augmentant ainsi la
portion de pain : pour cette raison, on l'appelait Hâschim, c'est-à-dire
« celui qui émiette le pain dans le bouillon. » A l'exemple de son père
‘Abd-Manâf, Hâschim, même en dehors de l'époque du pèlerinage,
tuait des chameaux, dont il offrait la chair aux babitants de la Mecque.
Une certaine année, du temps de Hâschim, une famine étant survenue
à la Mecque, Hâschim partit pour la Palestine et en rapporta des
vivres, qu'il avait achetés de ses propres ressources, et il les distribua
aux habitants de la Mecque. Pendant toute la durée de la famine, il
faisait donner à chacun, régulièrement, chaque jour, un vase de
therîd ; et le nom de Hâschim lui resta. C'est à ce propos qu'un poète a
dit :

‘Amrou, le noble, a émietté le pain du therîd pour ses compatriotes, les gens de la
Mecque, affamés et épuisés.

Pendant cette famine, Hâschim, n'ayant pas de provisions à


l'époque du pèlerinage, partit lui-même pour la Syrie, en rapporta de
la farine, dont il fit faire du pain, et donna les repas du Rifâda d'une
manière plus parfaite que les autres années. La famine dura trois ans ;
chaque année, Hâschim faisait deux fois le voyage de Syrie, pour aller
chercher de la farine, une fois en hiver et une fois en été, comme il est
dit dans le Coran : « ... leurs caravanes qu'ils envoient en hiver et en
été. » (Sur. CVI, vers. 2.) Cette coutume fut introduite parmi les
Qoraïschites par Hâschim, qui, même lorsque la famine eut cessé,
allait deux fois par an en Syrie, pour y faire le commerce et pour y
chercher des vivres. Les autres fils d’‘Abd-Manâf, abdou‘l-Schams,
Naufal et Mottalib, distribuèrent également, de leurs propres
ressources, des vivres aux habitants de la Mecque, pendant ces années
de disette. Ils ne voulaient pas souffrir qu'une seule personne mourût
de faim. Cependant ils avaient laissé le privilège du Rifâda à
Hâschim, parce qu'il exerçait le pouvoir. Si, pendant cette famine, les
fils d’‘Abd-Manâf n'avaient pas été à la Mecque, tous les habitants
auraient succombé à la faim. Les quatre frères se rendirent dans toutes
les contrées, en Syrie, dans le Yemen, en Abyssinie et dans l’‘Irâq, et
obtinrent des souverains de ces pays des sauf-conduits pour les
Qoraïschites, pour y chercher des vivres et y voyager pour le
commerce, sans être inquiétés par personne. Hâschim obtint un sauf-
conduit des rois de Syrie ; ‘Abdou’l-Schams, des rois d'Abyssinie ;
Mottalib, des rois du Yemen, et Naufal, des rois de l’‘Irâq ; ils les
rapportèrent aux Qoraïschites en même temps que des vivres.
Matroud, fils de Ka‘b, le khozâ‘ite, a fait l'éloge de Hâschim et de ses
frères dans les vers suivants :

Ô toi, hôte, dont la selle est toujours en mouvement, pourquoi n'es-tu pas descendu chez
les gens d’‘Abd-Manâf ? etc.

Les fils d’‘Abd-Manâf étaient ainsi, tous les quatre, les princes des
Qoraïschites : Hâschim exerçait le gouvernement, et ses frères étaient
ses auxiliaires. Ensuite ‘Abdou’l-Schams mourut, et laissa un fils
nommé Omayya. Quelques-uns prétendent que son véritable nom était
Hâschim, et Omayya un surnom. Omayya, qui avait hérité de son père
une grande fortune, était traité par Hâschim avec beaucoup de
considération. Or, une certaine année, à l'époque du pèlerinage, où
Hâschim se disposait à offrir aux pèlerins les repas, Omayya sollicita
de lui la permission d'offrir, pour cette fois, le Rifâda. Hâschim y
consentit avec peine. En conséquence, Omayya prépara les repas, et y
dépensa toute sa fortune ; mais le Rifâda ne fut pas suffisant, et les
pèlerins manquèrent de nourriture. Hâschim, très-embarrassé, fit
immédiatement tuer cinquante de ses chameaux, et compléta ainsi le
repas. Ensuite, étant en colère contre Omayya, il lui dit : Pourquoi ne
t'occupes-tu pas de jeux d'enfant ? et il l'exila de la Mecque. Omayya
se rendit en Syrie, où il resta dix ans, n'osant pas revenir à la Mecque
du vivant de son oncle. ll ne revint qu'à la mort de Hâschim. Hâschim
avait plusieurs fils ; Omayya avait également plusieurs fils, dont l'aîné
était ‘Harb, le père d'Abou-Sofyân. C'est là l'origine de l'inimitié qui
se perpétua entre les familles de Hâschim et d'Omayya, jusqu'à
l'époque où Abou-Sofyân exerça tant d'hostilités contre le Prophète :
le siège de Médine, le combat d'O‘hod, le massacre de tant de ses
compagnons et de ‘Hamza. Le jour de la prise de la Mecque, Abou-
Sofyân devint musulman, et le Prophète lui donna, du butin du
combat de ‘Honaïn, cent chameaux, pour se le concilier et gagner son
amitié ; mais ce fut en vain. L'inimitié entre les descendants de
Hâschim et ceux d'Omayya durait toujours : aucun membre de la
famille d'Omayya, sauf ‘Othmân, ne sympathisa avec le Prophète.
C'est là aussi l'origine de la haine qui existait entre ‘Alî, fils d'Abou-
Tâlib, et ‘Othmân, et, plus tard, entre ‘Alî, prince des croyants, et
Mo‘awiya ; c'est la cause de tout ce qui s'est passé entre eux, des dix-
sept batailles qu'ils se sont livrées, de la mort de quarante mille
musulmans, tués à la bataille de Ciffîn, et des actions de Yezîd, fils de
Mo‘awiya, dont une partie sera rapportée plus loin : tout cela est la
suite de l'inimitié des familles Hâschim et Omayya, inimitié qui s'est
perpétuée jusqu'à ce jour.
Hâschim, en mourant, laissa le gouvernement à son frère Mottalib ;
car ses propres fils étaient trop jeunes pour exercer le pouvoir, et ses
autres frères, ‘Abdou’l-Schams et Naufal, étaient morts. Mottalib prit
le gouvernement et se montra soigneux d'en conserver les six
attributions. Il avait aussi soin des enfants de Hâschim. L'un de ces
enfants, ‘Abdou’l-Mottalib, encore fort jeune, se trouvait à Médine.
Voici par quelle cause : Une certaine année, comme Hâschim se
rendait en Syrie pour le commerce, étant arrivé à Médine, il y était
descendu chez un habitant, l'un des principaux de la tribu de
Khazradj, nommé ‘Amrou, fils de Zaïd, fils d'Asad. ‘Amrou avait une
fille très-belle, nommée Salma. Hâschim la lui demanda en mariage,
et, l'ayant obtenue, il passa un certain temps auprès d'elle, et elle
devint enceinte. Ensuite, après avoir fait son voyage en Syrie ;
Hâschim revint à Médine et donna à l'enfant que Salma avait mis au
monde le nom de Schaïba. Il voulut emmener la mère et l'enfant avec
lui à la Mecque ; mais ‘Amrou, fils de Zaïd, ne voulut pas laisser
partir sa fille, et comme l'enfant était encore à la mamelle, Hâschim
ne pouvait pas le séparer de sa mère. Il le laissa donc avec elle, et
retourna seul à la Mecque, où il mourut bientôt après. Mais, avant de
mourir, en instituant Mottalib son successeur, il lui dit qu'il avait à
Médine un fils, du nom de Schaïba, dont la mère était une telle, fille
d'un tel, de la tribu de Khazradj. Mottalib, ayant pris possession du
gouvernement, oublia ce qui concernait Schaïba. Dix ans se passèrent
ainsi. Alors un habitant de la Mecque, se rendant en Syrie pour son
commerce, arriva à Médine et y remarqua Schaïba, qui, au milieu
d'une troupe de garçons, se glorifiait en disant Je suis Schaïba, fils de
Hâschim, fils d’‘Abd-Manâf ; je suis fils du seigneur de Bat‘hâ, fils
du seigneur de la Mecqne et du ‘Hedjâz ; je suis fils du chef de tous
les Qoraïschites descendant de Nadhr, qui l'emporte en noblesse sur
tous les Arabes. Cet homme fut fort étonné et dit : Comment Hâschim
a-t-il un fils à Médine ? Il dit à l'enfant : Quel est ton nom ? L'enfant
répondit : Schaïba, fils de Hâschim, fils d'Abd-Manâf, prince des
Qoraïschites, prince des Arabes, seigneur de Bat‘ha, de la Mecque et
de ‘Hedjâz. Lorsque cet homme fut de retour à la Mecque, causant, un
jour, avec Mottalib, dont le surnom était Abou’l-Harith, parce qu'il
avait un fils nommé ‘Hârith, il lui dit : Ô Abou’l-Hârith, j'ai vu à
Médine une chose étonnante. — Qu'y as-tu vu ? demanda Mottalib.
L'autre dit : J'y ai vu un garçon qui, au milieu de ses camarades, tout
eu jouant, en s'exerçant aux armes, en courant et en jetant la balle, se
glorifiait, en disant : Je suis Schaïba, fils de Hâschim, fils d’‘Abd-
Manâf. Mottalib, se rappelant les dernières recommandations de
Hâschim, monta, le lendemain, sur un chameau et partit pour Médine.
ll reçut Schaïba des mains de sa mère, le fit monter derrière lui sur le
chameau et l'emmena à la Mecque. Les habitants de la Mecque lui
demandèrent : Qui est ce garçon ? Mottalib répondit : C'est mon
esclave. Ils dirent : « C'est l'esclave de Mottalib » (‘Abdou’l-
Mottalib), et le nom d’‘Abdou’l-Mottalib lui est resté ; car personne
ne savait qu'il s'appelait Schaïba.
Mottalib, en mourant, confia le gouvernement, le Rifâda et les
autres prérogatives à ‘Abdou’l-Mottalib, dont la libéralité égalait celle
d’‘Abd-Manâf ; il triomphait, comme celui-ci, du vent du nord. Il était
appelé « nourricier des hommes et des bêtes, » sobriquet qui n'avait
encore été donné à personne. Lorsque les hommes de l'Éléphant
vinrent aux portes de la Mecque et que tous périrent, ‘Abdou’l-
Mottalib y trouva un butin immense, et son autorité devint plus
grande que celle de Qoçayy, d’‘Abd-Manâf et de Hâschim ; il
surpassait tous ses ancêtres par sa libéralité, qui n'avait pas de bornes.
Le surnom d’‘Abdou‘l-Mottalib était également Abou'l-‘Hârith.
‘Abdou’l-Mottalib avait eu connaissance d'une tradition disant
qu'un homme, du temps d'Ismaël, voulant quitter la Mecque, avait
enfoui ses richesses dans le puits de Zemzem. On dit aussi que c'était
Ismaël lui-même qui avait enfoui ces richesses. On prétend enfin que
ces richesses se composaient de deux gazelles d'or, de cent épées
damasquinées et de cent cuirasses davidiennes. ‘Abdou’l-Mottalib
voulut creuser le puits de Zemzem, pour enlever ce trésor, dont il
avait entendu parler ; mais il ne savait pas à quel endroit il devait
fouiller. Alors, une nuit, il vit en songe quelqu'un qui lui dit : Lève-toi
et creuse où est le puits de ton père Ismaël, fils d'Abraham. À son
réveil, ‘Abdou’l-Mottalib hésitait ; car il ne savait pas si les objets se
trouvaient au bord ou au milieu du puits. La nuit suivante, il rêva
qu'on lui disait : Va creuser à l'endroit où est la boue. La troisième
nuit, il entendit une voix qui lui dit : Creuse à l'endroit où un corbeau
noir viendra frapper le sol avec son bec. Alors il sut que le trésor se
trouvait au milieu du puits, mais il n'osa pas y toucher, craignant de
détruire le puits en le fouillant. Il fut très-embarrassé ; puis il résolut
d'en retirer l'eau et d'en explorer le fond. En commençant à creuser, il
fit le vœu de sacrifier à Dieu un de ses dix fils s'il réussissait, après
avoir retiré l'eau et après avoir creusé le sol et trouvé le trésor, à
remettre le puits en bon état. Il creusa donc, et trouva le trésor ;
ensuite il remit le puits en bon état, et l'eau monta. ‘Abdou’l-Mottalib
en fut très-heureux. Avec les épées d'acier il fit faire une porte pour la
Ka‘ba ; il fondit les deux gazelles d'or, en fit des plaques et en revêtit
les portes de fer. ‘Abdou’l-Mottalib fut le premier qui revêtit de
plaques d'or la porte de la Ka‘ba et qui la couvrit d'étoffes de brocart.
Ensuite ‘Abdou’l-Mottalib voulut accomplir son vœu, en sacrifiant
un de ses dix fils, dont le plus jeune était ‘Abdallah, le père du
Prophète. ‘Abbâs et ‘Hamza n'étaient pas encore nés. ‘Abdallah et
Abou-Tâlib étaient nés de la même mère, nommée Fâtima, fille
d’‘Omrân, fils d’‘Amrou al-Makhzoumî. ‘Abdou’l-Mottalib jeta le
sort trois fois sur tous ses fils, et trois fois le sort tomba sur ‘Abdallah.
Alors ‘Abdou’l-Mottalib se disposait à le tuer. Abou-Tâlib et ses
autres fils vinrent tous et dirent à ‘Abdou’l-Mottalib qu'ils ne le
souffriraient pas. ‘Abdou’l-Mottalib leur dit : Je me suis engagé par
un vœu envers Dieu ; Dieu ayant fait réussir mon entreprise, je ne
peux pas me soustraire à la nécessité de lui offrir en sacrifice un de
mes fils, pour accomplir mon vœu. Ses fils répliquèrent : Nous ne te
laisserons pas faire ; et ils lui enlevèrent ‘Abdallah. Abou-Tâlib, frère
d’‘Abdallah de père et de mère, qui avait pour lui encore plus
d'affection que les autres, alla trouver ses oncles des Benî-Makhzoum,
et leur dit que son père voulait offrir en sacrifice ‘Abdallah. Les Benî-
Makhzoum se rendirent auprès d’‘Abdou’l-Mottalib et lui déclarèrent
qu'ils ne le souffriraient pas ; ils lui dirent : Tu es le chef des
Qoraïschites ; si tu offres en sacrifice ton enfant, la coutume s'en
maintiendra parmi eux, et la race des Qoraïschites s'éteindra.
‘Abdou’l-Mottalib répliqua : Que faire ? Je me suis engagé par un
vœu envers Dieu, et il faut que je l'accomplisse. Les autres dirent :
Abraham, l'ami de Dieu, qui fut plus grand que toi, ayant fait vœu
d'offrir en sacrifice Ismaël, reçut de Dieu une rançon pour son fils ; toi
aussi offre une rançon à la place de ton fils. ‘Abdou’l-Mottalib dit :
Que Dieu veuille accepter pour sa rançon tout ce que je possède ! Je
sacrifierais volontiers tous mes biens ; car il m'est le plus cher de tous
mes enfants. Les autres dirent : Il y a à Khaïbar une devineresse, la
plus savante de ce temps ; il faut te rendre auprès d'elle ; elle te dira ce
qu'il faut faire. ‘Abdou’l-Mottalib partit pour Khaïbar, avec
‘Abdallah, ‘Abbâs et Abou-Tâlib, et adressa sa demande à la
devineresse. Celle-ci dit : Place d'un coté dix chameaux, et de l'autre
‘Abdallah ; puis consulte le sort. Si le sort tombe sur les chameaux, tu
sauras que Dieu accepte la rançon de ton fils ; si le sort tombe sur ton
fils, augmente le nombre des chameaux, et recommence, et augmente
toujours le nombre jusqu'à ce que le sort tombe sur eux ; alors tu
sauras que Dieu accepte cette rançon, et tu offriras les chameaux en
sacrifice. ‘Abdou’l-Mottalib retourna heureux à la Mecque. Il plaça
dix chameaux en face d’‘Abdallah, et consulta le sort ; le sort tomba
sur ‘Abdallah. Alors il ajouta dix autres chameaux, puis dix autres, et
ainsi de suite ; enfin, quand le nombre fut de cent chameaux, le sort
tomba sur les chameaux. ‘Abdou’l-Mottalib les offrit en sacrifice et
en donna la chair aux pauvres. Le Prophète a dit : « Je suis le fils de
deux victimes, » c'est-à-dire deux de mes ancêtres ont dû être
immolés, Ismaël et ‘Abdallah ; mais Dieu a accordé à l'un et à l'autre
une rançon.
Lorsque ‘Abdallah eut atteint l'âge viril, ‘Abdou’l-Mottalib le
maria avec Âmina, fille de Wahb, fils d’‘Abd-Manâf, fils de Zohra, de
la tribu de Zohri. ‘Abdallah, ayant conduit sa femme dans sa maison,
vivait avec elle.
Il y avait à la Mecque un chrétien nommé Waraqa, fils de Naufal,
qui était devin. Il avait une sœur devineresse, nommée Oumm-
Iqbâl (?). Celle-ci, étant assise un jour à la porte de la Ka‘ba, lorsque
‘Abdallah en sortit et se dirigea vers sa maison, remarqua sur son
front un éclat, qui était celui du Prophète. Elle avait lu dans les
Écritures que le Prophète devait naître. Elle appela ‘Abdallah auprès
d'elle et lui dit : Qui es-tu ? Il répondit : Je suis le fils d’‘Abdou’l-
Mottalib. — Es-tu celui qu’‘Abdou’l-Mottalib a voulu offrir en
sacrifice, par suite de son vœu ? — Oui. — Je suis, dit-elle, la fille de
Naufal, sœur de Waraqa ; si tu me prends pour femme, je te donnerai
cent chameaux. Elle ne savait pas qu’‘Abdallah était marié. Il
consentit et lui dit : Reste ici, je vais à la maison pour en parler à mon
père. Quand il entra dans sa maison, Amina se jeta à son cou ; cédant
à sa passion, il s'unit à elle, et le Prophète fut conçu dans le sein
d'Amina. L'éclat dont avait été entouré le front d’‘Abdallah avait
disparu lorsqu'il se rendit ensuite auprès d'Oumm-Iqbâl. Celle-ci, ne
voyant plus le rayonnement sur sa figure, reconnut que le trésor qu'il
avait porté en lui était sorti de son corps. Ayant appris de lui qu'il
avait une femme et qu'il venait de s'unir à elle, Oumm-Iqbâl lui dit :
Va, je n'ai plus de désir. ‘Abdallah s'en alla.
Nous avons déjà raconté la naissance du Prophète et son histoire
jusqu'au moment où il entra dans la maison d'Abou-Tâlib, qui le
traitait avec bonté. Il y resta jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Dans sa
vingt-cinquième année, il épousa Khadîdja.
CHAPITRE V

Mariage du Prophète avec Khadîdja

Khadîdja était de la parenté de Mohammed, de la tribu de Qoraïsch


elle était fille de Khouwaïlid, fils, d'Asad, fils d’Abdou'l-‘Ozza, fils de
Qoçayy. Elle avait perdu son mari, qui lui avait laissé une fortune
considérable, et elle faisait le commerce. Elle avait un affranchi,
nommé Maïsara, homme probe et sûr, qu'elle envoyait, chaque année,
avec une caravane de marchandises, en Syrie. Mohammed était connu
parmi les Qoraïschites pour sa probité, son honnêteté et sa droiture :
on l'appelait Mohammed al-Amin (l'homme sûr). Lorsqu'on parla de
lui à Khadîdja, elle le fit appeler et lui dit : Fais, cette année, le
voyage commercial en Syrie avec mon esclave. Il n'y avait presque
personne à la Mecque qui eût une si grande quantité de marchandises
que Khadîdja. Quelques-uns disent qu'elle engagea Mohammed pour
un salaire, d'autres prétendent qu'elle le prit comme associé.
Mohammed partit avec Maïsara. Pendant le voyage, chaque fois
que le soleil devenait brûlant, un nuage venait abriter la tête de
Mohammed ; quelquefois il venait un ange qui lui donnait de l'ombre.
Ces circonstances étaient observées par Maïsara. Arrivée près du
territoire de la Syrie, la caravane fit halte près d'un ermitage, à l'ombre
d'un arbre. Pendant que Mohammed dormait à l'ombre de cet arbre, à
un certain moment, le soleil étant monté plus haut, l'ombre s'éloigna.
Alors l'arbre se courba vers la terre, les branches s'étendirent du côté
où tombaient les rayons du soleil, et abritèrent ainsi Mohammed.
L'anachorète qui habitait cet ermitage, regardant au dehors et voyant
[ce phénomène], descendit et demanda quel était le chef de la
caravane. Ayant été conduit auprès de Maïsara, il lui dit : Qui est cet
homme qui dort là ? Maïsara répondit : C'est un de mes serviteurs.
L'anachorète dit : Garde-toi de le considérer comme un serviteur ; il
est prophète de Dieu, c'est le plus parfait de tous les êtres. Ensuite les
gens de la caravane entrèrent en Syrie et vendirent les marchandises ;
les objets qu'ils avaient achetés pour un dirhem, ils les vendirent avec
un profit de dix dirhems ; puis ils s'en retournèrent.
Quand la caravane de Maïsara rentra à la Mecque (cette
circonstance ne se trouve pas rapportée dans cet ouvrage [de Tabari],
elle se trouve dans d'autres traditions), Khadîdja, assise sur son balcon
et regardant sur la place, remarqua que Mohammed sur le chameau,
au milieu de la caravane, était abrité par un nuage contre l'ardeur du
soleil. Elle s'en étonna en silence. Lorsque toutes les marchandises
furent vendues avec grand profit, Khadîdja dit à Maïsara : Ce jeune
homme de la famille de Hâschim m'a porté bonheur ; quand tu
conduiras encore une caravane, prends-le avec toi. Alors Maïsara lui
raconta ce qu'il avait vu concernant Mohammed pendant le voyage,
ainsi que les paroles de l'anachorète. Khadîdja, qui était une femme
intelligente, dont les affaires étaient très-étendues et la fortune
considérable, avait été demandée en mariage par les principaux
personnages de la Mecque ; mais elle n'en avait acceptée aucun. Elle
appela Mohammed et lui dit : Tu sais que je suis une femme
considérée et que je n'ai pas besoin d'un mari ; j'ai refusé tous les
hommes importants qui m'ont demandée. Mais j'ai beaucoup de biens
qui se perdent, et j'ai besoin d'un surveillant. J'ai jetée les yeux sur toi,
car je t'ai trouvée honnête, et tu prendras soin de ma fortune. Va
trouver ton oncle Abou-Tâlib et dis-lui qu'il me demande pour toi à
mon père.
Le père de Khadîdja, Khouwaïlid, vivait encore. Mohammed parla
à Abou-Tâlib, qui alla trouver Khouwaïlid et lui demanda la main de
Khadîdja pour Mohammed. Khouwaïlid lui dit : Tous les grands
personnages des Qoraïschites ont demandés ma fille en mariage ; je
ne la leur ai pas accordée ; et je la donnerais maintenant à un orphelin
pauvre, qui a été son commissionnaire ! Informée de cette réponse,
Khadîdja prépara, le lendemain, un festin, auquel elle invita les
principaux habitants de la Mecque, son père, Abou-Tâlib et
Mohammed. Elle dit à ce dernier : Dis à Abou-Tâlib que, lorsque mon
père sera ivre, il me demande en mariage pour toi, et que, si mon père
donne son consentement, Abou-Tâlib lui demande de conclure le
mariage dans cette réunion même, sans tarder. Khadîdja fit verser à
son père du vin en grande quantité et plus qu'à Abou-Tâlib. Quant à
Mohammed, il n'a jamais bu de vin, ni avant, ni après sa mission
prophétique. Quand Khouwaïlid fut ivre, Abou-Tâlib lui fit la
demande de Khadîdja ; Khouwaïlid consentit, et l'on conclut le
mariage. À la tombée de la nuit, les hôtes se retirèrent, et Khadîdja fit
coucher son père et le couvrit d'aromates, de khalouq et de safran. Il
était d'usage chez les Arabes que, lorsqu'un père mariait sa fille, il se
couvrît d'aromates, de khalouq et de safran. Au matin, lorsque
Khouwaïlid se réveilla, voyant ces aromates, il dit : Que signifie
ceci ? On lui répondit : Tu as marié hier Khadîdja à Mohammed, le
neveu d'Abou-Tâlib. Khouwaïlid le nia. On lui dit : Tu lui as donné
Khadîdja en présence de tous les Qoraïschites et des habitants de la
Mecque. Alors il se rendit auprès de Khadîdja et lui dit : Que signifie
ce langage, que je t'aurais mariée hier à Mohammed ? Khadîdja
répondit : Tu le sais bien, que te dirai-je ? Khouwaïlid dit : J'irai
aujourd'hui dans l'assemblée des Qoraïschites, au temple de la Ka'ba,
et je me dédirai ; j'intenterai un procès à Abou-Tâlib et je querellerai
Mohammed, afin qu'il te répudie. Khadîdja dit : Ne le fais pas, tu me
déshonorerais ; si ce n'est pas une honte de séparer une femme de son
mari, il est déshonorant pour elle de le quitter sitôt. Je suis une femme
considérée ; personne ne me soupçonne de rien, et l'on sait que je n'ai
pas de passion pour Mohammed ; on dira donc que tu as conclu cette
affaire avec Abou-Tâlib, par amitié pour lui. Mais si tu en fais un
litige, on causera sur moi, et cela sera fâcheux pour moi. Khouwaïlid
répliqua : Les personnages les plus importants de la Mecque t'ont
demandée en mariage, et j'ai refusé de te donner, et je t'accorderais
maintenant à un homme pauvre. Que dira-t-on ? Khadîdja répondit :
On sait que je n'ai pas besoin de la fortune d'un autre ; ce qu'il faut,
c'est que j'épouse un homme qui soit mon égal. Or Mohammed est
mon égal dans la famille des Qoraïschites ; il a une bonne réputation
parmi les hommes, il est connu pour sa probité et son honnêteté ;
personne ne le soupçonne d'aucun des vices dont on accuse
d'ordinaire les jeunes gens. Plus tu considéreras cette affaire, plus elle
te semblera acceptable. Khouwaïlid garda le silence, et ne parla plus
de ce mariage. Le lendemain, Khadîdja installa Mohammed chez elle.
Quelques traditions rapportent que le père de Khadîdja était déjà mort,
et que c'est son oncle 'Amr, fils d'Asad, qui la maria.
Mohammed était marié avec Khadîdja depuis quinze ans, lorsque,
à l'âge de quarante ans, il reçut sa mission prophétique ; Khadîdja, à
partir de cette époque, vécut encore cinq ans. C'est elle qui la
première embrassa l'islamisme. Elle mourut après avoir vécu vingt
ans avec Mohammed, et, pendant ce temps, Mohammed, par affection
pour elle, n'avait pas pris d'autre femme. Il avait eu d'elle trois fils et
quatre filles. Ses fils étaient : Qâsim, qui fit donner à Mohammed le
surnom d'Abou'l-Qâsim, Tâhir et Tayyib. Les quatre filles se
nommaient : la première, Zaïnab ; la deuxième, Roqayya ; la
troisième, Oumm-Kolthoum, et la quatrième, Fâtima. Les trois fils
moururent avant sa mission, mais ses quatre filles survécurent.
Mohammed usait généreusement de la fortune de Khadîdja ; tous les
habitants de la Mecque s'accordaient à reconnaître son influence et sa
droiture ; on l'appelait Mohammed al-Amin. Quiconque avait un dépôt
à placer le lui apportait, et tous ceux qui avaient un litige ensemble
venaient le soumettre à l'arbitrage de Mohammed. C'était l'opinion
générale que, lorsque Abou-Tâlib viendrait à mourir, il n'y aurait pas
d'homme plus digne que Mohammed d'exercer le gouvernement de la
Mecque.
Lorsque Mohammed fut âgé de trente-cinq ans, les Qoraïschites
démolirent le temple de la Ka'ba, pour le reconstruire à nouveau. Au
moment de poser la pierre Noire, tous avaient la prétention de le faire.
Alors ils convinrent de réserver cet honneur à Mohammed, qui posa la
pierre de ses propres mains.
CHAPITRE VI

Reconstruction du temple de la Ka‘ba

Le temple de la Ka‘ba n'avait pas été touché depuis le temps


d'Abraham. La cause pour laquelle on le démolit fut la suivante :
Abraham et Ismaël l'ayant construit entre deux collines, sur le sol plat,
chaque fois que la pluie formait un torrent, l'eau entrait dans le
temple. Depuis de longues années on avait l'intention de le démolir,
pour exhausser le sol, afin d'empêcher l'eau de pénétrer dans l'édifice ;
mais personne n'avait osé y porter la main. Les Qoraïschites étaient
divisés en quatre grandes tribus : les Benî-Hâschim, les Benî-
Omayya, les Benî-Zohra et les Benî-Makhzoum. On attribua à
chacune de ces quatre tribus, auxquelles on adjoignit les autres
habitants de la Mecque, la démolition de l'un des quatre côtés de
l'édifice ; les Benî-Djouma‘h et les Benî-Sahm furent chargés de la
réparation du toit. On convint d'un commun accord de commencer la
démolition tous en même temps, afin que, si Dieu punissait
l'entreprise, le châtiment frappât tout le monde également. Alors ils
vinrent un jour, puis le jour suivant, ensuite le troisième et le
quatrième jour, munis de pioches, se tenant à distance du, temple, et
personne n'osait commencer. Le cinquième jour, Walîd, fils de
Moghaïra, le doyen d'âge des Benî-Makhzoum, s'approcha et dit : Ô
hommes, il ne fallait pas prendre cette résolution. Mais maintenant
que vous l'avez prise, il faut la mettre à exécution. Dieu connaît nos
intentions relativement à ce temple. Les autres lui répondirent : Tu es
le plus âgé ; commence toi-même. Walîd saisit sa pioche, s'approcha
du mur de l'édifice, du côté qui avait été assigné aux Benî-Makhzoum,
et dit : Ô Seigneur, tu sais que notre intention, dans cette œuvre de
destruction, est la reconstruction de ce temple, que nous voulons
rebâtir plus solidement qu'il n'est à présent. Ensuite il attaqua avec sa
pioche un coin du mur, et pratiqua de ce côté une large ouverture. Les
autres le regardèrent de loin, et aucun d'eux n'osa s'approcher. Puis
Walîd s'en alla ; tous les autres s'en retournèrent également, en disant :
Si, cette nuit, il n'arrive à Walîd aucun accident, nous nous mettrons
tous, demain, à démolir. La nuit s'étant bien passée pour Walîd, ils
revinrent le lendemain, et chacun se mit à attaquer son côté, et la
démolition fut achevée jusqu'au ras du sol ; ils continuèrent au-
dessous du sol, jusqu'à la profondeur de la mesure d'un homme. Alors
ils rencontrèrent une pierre verte, qui résistait à l'action du fer ; elle
formait le fondement du temple, dont il est dit dans le Coran : « Et
lorsque Abraham et Ismaël eurent élevé les fondations de la
maison... » (Surate II, vers. 121.) Lorsqu'ils reconnurent qu'ils ne
pourraient pas pénétrer plus avant, ils entassèrent immédiatement au-
dessus de ces fondations des pierres, comme on les voit encore
aujourd'hui, et élevèrent ces soubassements au-dessus du sol, à la
hauteur d'un homme ; ensuite ils commencèrent la maçonnerie. De
cette façon, ils étaient sûrs que l'eau des torrents qui viendrait assaillir
les murs ne pourrait plus les endommager. Ils élevèrent les quatre
murs à leur hauteur primitive, formés chacun d'une seule pierre, et ces
pierres furent adaptées les unes aux autres, de même que le toit.
Ensuite ils fixèrent la porte, la même porte de fer, couverte de plaques
d'or, qui avait été fabriquée par ‘Abdou’l-Mottalib, et qui existe
encore aujourd'hui.
Au moment où l'on devait poser la pierre Noire à l'endroit où elle
était placée auparavant, les quatre tribus des Qoraïschites, les Benî-
Hâschim, les Benî-Omayya, les Benî-Zohra et les Benî-Makhzoum, se
disputèrent l'honneur de la poser. Chaque tribu et chaque parti
prétendait y avoir plus de droits que les autres, alléguant sa plus
grande noblesse, sa puissance ou sa gloire parmi les Arabes. Alors les
anciens des quatre sections se réunirent en assemblée à la mosquée ;
la pierre Noire était placée devant eux. Chaque parti faisait valoir sa
gloire et celle de ses ancêtres. Les uns disaient : Nos ancêtres ont
combattu à telle journée, dans telle guerre, à telle époque : notre
noblesse a la prééminence. Les autres alléguaient leur noblesse et
celle de leur famille et leur origine. Ces discours se prolongèrent
pendant quatre ou cinq jours. Les anciens se réunissaient et se
séparaient chaque jour, en tenant le même langage, et s'accusaient
entre eux de mensonge ; ils s'injuriaient et lançaient les uns contre les
autres les pierres du temple. Cette lutte durant toujours, ils allaient en
venir à se combattre. Dans cette crainte, le anciens s'étant réunis un
jour, Walîd, fils de Moghaïra, le doyen d'àge, les exhorta à cesser cette
contestation pour éviter la guerre civile, et il leur dit : Convenons
entre nous de prendre pour arbitre le premier homme qui entrera dans
le temple, et de nous soumettre à sa décision pour savoir qui posera
cette pierre. Tous consentirent et s'engagèrent par serment. Ils étaient
encore à parler lorsque Mohammed parut au loin. Ils s'écrièrent : C'est
Mohammed al-Amîn qui vient, nous acceptons son arbitrage.
Mohammed prit place parmi eux, et ils lui firent part de leur
convention, en lui disant : Nous accepterons la décision ; tu
désigneras celui qui aura l'honneur de poser à sa place la pierre Noire.
Mohammed ôta de ses épaules son manteau, l'étendit par terre, plaça
la pierre au milieu de ce vêtement et dit : Que chacun des quatre partis
saisisse un coin du manteau et l'élève à la hauteur du mur du temple ;
vous tous participerez-ainsi à l'honneur. Fort heureux de voir cesser
leur lutte, les quatre partis, les Benî-Hâschim, les Benî-Omayya, les
Benî-Makhzoum et les Benî-Zohra, saisirent chacun un coin du
manteau et le soulevèrent, avec la pierre posée au milieu, jusqu'à la
hauteur du mur. Ensuite ils dirent : Qui prendra maintenant la pierre
pour la poser à la place où elle doit être sur le mur ? Mohammed dit :
Maintenant que vous avez tous une part de l'honneur d'avoir soulevé
la pierre, mettez-vous d'accord sur la personne qui devra la poser. Ils
désignèrent tous unanimement Mohammed, qui prit de sa main la
pierre et la posa sur le mur à la place qu'elle devait occuper. La
maçonnerie du temple fut terminée, mais il restait à faire la toiture, et,
à cette époque, il n'y avait à la Mecque ni bois, ni charpentier. Or un
vaisseau marchand contenant du bois ayant abordé à Djeddah, les
Mecquois achetèrent ce bois et chargèrent de la construction un
charpentier copte, fixé à la Mecque.
Suivant une autre tradition, rapportée par Mohammed ben-Djarîr
d'après les récits du livre Moubtedâ, le Nedjâschi, le roi d'Abyssinie,
désirait faire construire, à Antioche en Syrie, une église qui porterait
son nom. À cet effet, ayant envoyé une personne pour évaluer les
dépenses nécessaires et le bois qu'il faudrait, il rassembla tout le bois
de petite et de grande dimension, coupé et préparé pour être mis en
œuvre, le fit charger sur un grand vaisseau, y fit ajouter un surplus de
bois, et fit monter sur le vaisseau d'habiles charpentiers et un
inspecteur, avec l'argent nécessaire aux dépenses. Il les fit donc partir
pour la Syrie, afin d'y construire l'église. Il y avait en Syrie quantité
de bois, mais le roi d'Abyssinie voulait y employer son propre bois,
suivant un de ces caprices habituels aux rois. Ce vaisseau, passant
près de Djeddah, échoua ; le bois surnagea, les gens du vaisseau s'y
placèrent, et le vent les porta à Djeddah, où ils abordèrent. Ils
recueillirent et portèrent à terre tout le bois qui flottait à la surface de
la mer. Ensuite l'inspecteur et les autres délibérèrent sur ce qu'ils
devaient faire. Les uns disaient : Nous sommes charpentiers, nous
avons ici assez de bois pour construire un autre vaisseau et pour
porter le reste en Syrie. Les autres disaient : [Cette petite quantité] ne
serait pas digne du roi ; nous allons louer un autre vaisseau, par lequel
nous nous ferons transporter. L'inspecteur dit : Je n'ose rien faire sans
demander l'autorisation du roi ; je vais lui écrire ; nous attendrons ici
ses ordres.
Lorsque les habitants de la Mecque eurent connaissance de cet
événement, Abou-Tâlib et les anciens de la ville se rendirent à
Djeddah, et demandèrent à l'inspecteur de lui acheter ce bois au prix
qu'il voudrait. Ils lui dirent : Vends-nous ce bois, et prêtes-nous ces
charpentiers pour un salaire que tu fixeras ; car nous sommes en train
de reconstruire le temple de la Ka‘ba, ce temple qui a été élevé à Dieu
par Abraham. L'inspecteur répondit : Attendez que je demande les
ordres du roi. Il loua un vaisseau, envoya un messager avec une lettre
au Nedjâschî, lui raconta ce qui lui était arrivé, la perte du vaisseau, et
lui demanda s'il devait revenir ou aller en Syrie. À la fin de la lettre, il
mentionna la proposition des habitants de la Mecque. Le Nedjâschî
écrivit à l'inspecteur : Je donne tout ce bois au temple de la Ka‘ba.
Rends-toi à la Mecque avec les charpentiers, fais construire ce temple,
et emploie l'argent que tu as avec toi aux dépenses de la construction.
L'inspecteur fit ainsi ; ensuite il s'en retourna.
Le temple existe encore aujourd'hui tel qu'il fut construit alors, sauf
que ‘Haddjadj, fils de Yousouf, en détruisit avec une machine de
guerre un coin, qu'il fit reconstruire tel qu'il avait été auparavant. Au
moment de la construction du temple, Mohammed était âgé de treute
cinq ans. Lorsqu'il eut accompli sa quarantième année, il reçut sa
mission prophétique.
CHAPITRE VII

Mission de Mohammed

Lorsque Mohammed eut accompli sa quarantième année, Dieu


envoya vers lui Gabriel, pour lui porter une vision. D'après une autre
version, Mohammed avait alors quarante-trois ans. Mohammed ben-
Djarîr mentionne une tradition d'après laquelle le Prophète reçut la
vision à l'âge de vingt ans. Mais cela n'est pas exact ; car Mohammed
a dit qu'aucun prophète n'a reçu sa mission avant l'âge de quarante
ans, parce que ce n'est qu'à cet âge que la raison et l'intelligence
arrivent à tout leur développement. Or, vers l'époque où Gabriel allait
apporter à Mohammed sa mission prophétique, celui-ci en remarquait
les signes. Il voyait, la nuit, en songe, sans le connaître et non sans en
éprouver de la crainte, Gabriel sous la forme d'un être énorme. Quand
il marchait seul dans la ville de la Mecque, il entendait sortir des
pierres, des décombres et des animaux, des voix qui lui disaient :
Salut à toi, ô apôtre de Dieu ! Mohammed en éprouvait des craintes.
Il était d'usage parmi les Qoraïschites que tous ceux qui tenaient à
la réputation d'hommes pieux se rendissent chaque année, au mois de
redjeb, sur le mont ‘Hirâ, pour y vivre jour et nuit dans le
recueillement, désirant se retirer du commerce des hommes, et
regardant cette solitude comme un acte de dévotion religieuse. Cette
pratique avait d'abord été en usage parmi les Benî-Hâschim ; les
autres tribus qoraïschites avaient suivi leur exemple ; mais les Benî-
Hâschim l'observaient plus rigoureusement. Chaque tribu avait sur le
sommet de la montagne un endroit où l'on avait élevé des
constructions dans lesquelles on passait le temps de la retraite. Cette
année, Mohammed, en quittant la montagne, vint auprès de Khadîdja
et lui dit : Ô Khadîdja, je crains de devenir fou. — Pourquoi ? lui
demanda celle-ci. — Parce que, dit-il, je remarque en moi les signes
des possédés : quand je marche sur la route, j'entends des voix sortant
de chaque pierre et de chaque colline ; et, dans la nuit, je vois en
songe un être énorme qui se présente à moi, un être dont la tête touche
le ciel et dont les pieds touchent la terre ; je ne le connais pas, et il
s'approche de moi pour me saisir. Khadîdja lui dit : Ô Mohammed, ne
t'inquiète pas ; avec les qualités que tu as, toi qui n'adores pas les
idoles, qui t'abstiens du vin et de la débauche, qui fuis le mensonge,
toi qui pratiques la probité, la générosité et la charité, tu n'as rien à
craindre ; en considération de ces vertus, Dieu ne te laissera pas
tomber sous le pouvoir du dîw. Avertis-moi, si tu vois quelque chose
de ce genre.
Or, un jour, se trouvant dans sa maison avec Khadîdja, Mohammed
dit : Ô Khadîdja, cet être m'apparaît, je le vois. Khadîdja s'approcha
de Mohammed, s'assit, le prit sur son sein et lui dit : Le vois-tu
encore ? — Oui, Alors Khadîdja découvrit sa tête et ses cheveux, et
dit : Le vois tu maintenant ? — Non, dit Mohammed. Khadîdja dit :
Réjouis-toi, ô Mohammed ; ce n'est pas un dîw, c'est un ange. Car si
c'était un dîw, il n'aurait pas montré de respect pour ma chevelure et
n'aurait pas disparu. Quand Mohammed était triste, il se rendait sur le
mont ‘Hirâ et s'y livrait à la solitude ; le soir, il rentrait à la maison, la
figure triste et abattue. Khadîdja en était fort affligée.
Enfin le jour arriva où Dieu fit parvenir à Mohammed sa mission
prophétique. Ce fut un lundi. Il est dit dans cet ouvrage [de Tabari]
que ce fut le dix-huitième jour du mois de ramadhân. D'après d'autres
traditions, ce fut le lundi, douzième jour du mois de rabî‘a premier,
que Mohammed reçut sa mission, le même jour du même mois où il
était né, et qui fut plus tard le jour de sa mort. Or, le jour du lundi,
Dieu envoya Gabriel avec l'ordre de se faire connaître à Mohammed,
et de lui porter sa mission prophétique et la surate du Coran appelée
Iqrâ, qui fut la première que Mohammed reçut de lui. Gabriel
descendit du ciel et trouva Mohammed sur le mont ‘Hirâ. Il se montra
à lui et lui dit : « Salut à toi, ô Mohammed, apôtre de Dieu ! »
Mohammed fut épouvanté. Il se leva, pensant qu'il était devenu fou. Il
se dirigea vers le sommet pour se tuer en se précipitant du haut de la
montagne. Gabriel le prit entre ses deux ailes, de façon qu'il ne pût ni
avancer ni reculer. Ensuite il lui dit : Ô Mohammed, ne crains rien,
car tu es le prophète de Dieu, et moi je suis Gabriel, l'ange de Dieu.
Mohammed resta immobile entre les deux ailes. Puis Gabriel lui dit :
« Ô Mohammed, lis. » Mohammed dit : « Comment lirais-je, moi qui
ne sais pas lire ? » Gabriel dit : « Lis : Au nom de ton Seigneur, qui a
tout créé, qui a créé l'homme de sang coagulé. Lis : Ton Seigneur est
le généreux par excellence ; c'est lui qui a enseigné l'écriture ; il a
enseigné aux hommes ce qu'ils ne savaient pas. » Ensuite Gabriel le
laissa à cet endroit et disparut.
Mohammed descendit de la montagne. Il fut saisi d'un tremblement
et retourna à sa maison, tout en répétant en lui-même la surate. Son
cœur était fort rassuré par ces paroles, mais il tremblait de tout son
corps par suite de la peur et de la terreur que lui avait inspirées
Gabriel. Rentré dans la maison, il dit à Khadîdja : Celui qui m'avait
toujours apparu de loin s'est présenté aujourd'hui devant moi. — Que
t'a-t-il dit ? demanda Khadîdja. — Il m'a dit : Tu es le prophète de
Dieu, et je suis Gabriel ; et il m'a récité cette surate : « Lis : Au nom
de ton Seigneur, » etc. Khadîdja, qui avait lu les anciens écrits et qui
connaissait l'histoire des prophètes, avait aussi appris à connaître le
nom de Gabriel. Ensuite Mohammed fut saisi du froid, il pencha la
tête et dit : Couvrez-moi, couvrez-moi ! Khadîdja le couvrit d'un
manteau, et il s'endormit.
Khadîdja se rendit auprès de Waraqa, fils de Naufal, qui était un
savant chrétien, vivant à la Mecque dans la religion de Jésus et
pratiquant le culte de Dieu. II avait lu beaucoup de livres, connaissait
l'Évangile et savait que le temps était venu où un prophète devait
paraître. Khadîdja lui dit : N'as-tu trouvé nulle part dans les anciens
livres le nom de Gabriel, et sais-tu ce que c'est que Gabriel ? Waraqa
dit : Pourquoi fais-tu cette demande ? Khadîdja lui fit le récit de ce
qui était arrivé à Mohammed, du commencement à la fin. Waraqa dit :
Gabriel est le grand Namous, l'ange qui est l'intermédiaire entre Dieu
et les prophètes, qui leur apporte les messages de Dieu. C'est lui qui
est venu trouver Moïse, ainsi que Jésus ; et si ce que tu racontes est
vrai, Mohammed, ton mari, est le prophète qui doit être suscité à la
Mecque, au milieu des Arabes, et dont il est fait mention dans les
Écritures. Waraqa demanda encore : Ne lui a-t-il donné aucun ordre ?
Lui a-t-il dit d'appeler les hommes à Dieu ? Khadîdja lui récita la
surate Iqra‘. Waraqa dit : S'il lui avait ordonné d'appeler les hommes à
Dieu, le premier qui lui aurait répondu et qui aurait cru en lui, ç'aurait
été moi ; car depuis de longues années je l'attends.
Khadîdja retourna à la maison et trouva Mohammed endormi sous
le manteau. Alors Gabriel revint, s'annonçant à Mohammed par un
bruit, et dit : « Lève-toi, toi qui es couvert d'un manteau. »
Mohammed répliqua : « Me voilà levé, que dois-je faire ? » Gabriel
dit : « Lève-toi et avertis les hommes et appelle-les à Dieu ; ton
Seigneur, glorifie-le par la vertu ; tes vêtements, tiens-les purs, c'est-
à-dire purifie ton cœur du doute ; fuis l'abomination, c'est-à-dire le
mensonge, en dissimulant ta mission aux hommes ; ne donne pas pour
amasser des récompenses, et endure pour ton Seigneur les mauvais
traitements des hommes. » (Sur. LXXIV, vers. 1-7.) Dans ces paroles,
Dieu a résumé pour le Prophète la prophétie, la prière, la religion, la
pureté, la foi, la libéralité, le bon naturel et la persévérance, toutes les
parties de la religion et les qualités de la fonction prophétique.
Ensuite le Prophète rejeta le manteau dont il était couvert, et se
leva. Khadîdja lui dit : Ô Abou’l-Qâsim, pourquoi ne dors-tu pas pour
te reposer ? Il répondit : C'en est fait pour moi du sommeil et du
repos. Gabriel est venu et m'a ordonné de transmettre le message de
Dieu aux hommes, et de pratiquer la prière et l'adoration. Khadîdja,
remplie de joie, se leva et dit Ô apôtre de Dieu, que t'a ordonné
Gabriel ? Mohammed dit : Il me recommande d'appeler les hommes à
Dieu. Mais qui appellerai-je, qui me croira ? Khadîdja dit : Tu peux
au moins m'appeler, moi, avant tous les autres hommes ; car je crois
en toi. Le Prophète fut très-heureux, présenta la formule de foi à
Khadîdja, et Khadîdja crut. Gabriel étant présent dit au Prophète :
Demande de l'eau, afin que je t'enseigne les ablutions, la manière de
laver les mains, et la prière, pour que tu saches comment tu dois
adorer Dieu. Le Prophète demanda de l'eau, et Gabriel lui montra
l'ablution des mains, et lui indiqua la façon de prier ; ensuite il se
plaça devant lui et dit : Nous allons prier. Il fit deux rak‘at
(inclinations), et le Prophète les répéta après lui, et Khadîdja après le
Prophète. ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, entra en ce moment dans
l'appartement. Il était âgé alors de sept ans, ou, d'après d'autres, de
neuf ans, ou, d'après d'autres encore, de dix ans ; mais la majorité des
traditions rapportent qu'il n'avait alors que sept ans. Voyant
Mohammed et Khadîdja s'incliner, et ne voyant devant eux ni idole ni
autre objet, il dit : Ô Mohammed, que fais-tu ? Devant qui t'inclines-
tu ? Mohammed répondit : Devant Dieu, dont je suis le prophète.
Gabriel m'a commandé d'adorer Dieu et d'appeler les hommes à Dieu.
Si tu crois en ma religion, abandonne le paganisme et l'idolâtrie. ‘Alî
dit : Attends que je consulte Abou-Tâlib, car je ne peux rien faire sans
son autorisation. ‘Alî sortit, et le Prophète lui dit : Tiens cette affaire
secrète et n'en parle à personne qu'à Abou-Tâlib. Arrivé à la porte de
la maison, ‘Alî rentra et dit : Ô Mohammed, Dieu m'a créé sans
consulter Abou-Tâlib. Qu'ai-je besoin de consulter Abou-Tâlib pour
suivre la religion de Dieu et pour l'adorer ? Expose-moi la religion
qu'on t'a ordonnée. Le Prophète présenta la formule de foi à ‘Alî, qui
la prononça et qui accomplit avec Mohammed la prière primitive, et
ils gardaient le secret sur cet événement. Gabriel s'en alla.
‘Alî avait été élevé par Mohammed, qui l'avait reçu d'Abou-Tâlib.
Il vivait constamment, jour et nuit, avec lui, dans la maison de
Khadîdja. Antérieurement à l'époque où Mohammed reçut sa mission,
il y avait eu, à la Mecque, pendant trois ou quatre ans, une disette, et
les moyens de subsistance étaient devenus très-difficiles. Abou-Tâlib,
qui avait une nombreuse famille, des fils et des filles, n'avait plus une
fortune suffisante [pour les nourrir]. Mohammed, riche de la fortune
de Khadîdja, était, avec ‘Abbâs, le plus opulent des descendants de
Hâschim. Lors de cette famine, Mohammed dit à ‘Abbâs : Tu vois
dans quel embarras se trouve ton frère Abou-Tâlib avec sa nombreuse
famille, et la difficulté de l'entretenir. Dieu nous a donné de l'aisance ;
allons, prenons chacun un de ses fils avec nous pour diminuer les
charges de sa famille. Ils se rendirent donc tous deux auprès d'Abou-
Tâlib et lui firent cette proposition. Abou-Tâlib, qui de tous ses fils
chérissait le plus ‘Aqîl, leur dit : Laissez-moi ‘Aqîl et prenez des
autres ceux que vous voudrez. Mohammed prit ‘Alî, et ‘Abbâs prit
Dja‘far.
La première de toutes les femmes qui embrassèrent l'islamisme fut
Khadîdja ; le premier enfant fut ‘Alî, et le premier de tous les
hommes ; Abou-Bekr.
Toute cette nuit et le jour suivant, le Prophète resta plongé dans la
réflexion, et fut très-soucieux, ne sachant pas à qui il révélerait
d'abord son secret, craignant que les hommes ne le regardassent
comme fou et qu'ils ne voulussent pas le croire.
CHAPITRE VIII

Conversion d'Abou-Bekr eç-Çiddîq

Mohammed et Abou-Bekr eç-Çiddîq étaient liés d'amitié. Abou-


Bekr était un homme très-aimé parmi les Qoraïschites, ayant de
l'autorité, honnête et riche ; il faisait le commerce. Quand il se tenait
dans la mosquée, les hommes, jeunes et vieux, l'entouraient ; il leur
parlait, et ils l'écoutaient, et lui demandaient des conseils. Le cercle
d'Abou-Bekr, dans la mosquée, était plus grand que celui d'Abou-
Tâlib ou celui d'Abou-Djahl ou de Wâlid, fils de Moghaïra.
Mohammed choisissait toujours, quand il venait à la mosquée, le
cercle d'Abou-Bekr et causait avec lui de ses affaires. Ceux qui
entraient dans la mosquée faisaient d'abord les processions d'usage
autour de la Ka‘ba, adoraient une des idoles qui se trouvaient dans le
temple, et venaient ensuite choisir une place dans un des cercles des
grands personnages. Il y avait dans la mosquée de la Mecque trois
cent soixante idoles, outre celles qui se trouvaient dans la Ka‘ba,
Hobal et Manâf, et d'autres. Toutes les idoles étaient de pierre et
avaient la forme humaine ; elles étaient couvertes de vêtements de
différentes couleurs, de khalouq, de safran et d'autres aromes.
Mohammed n'avait jamais adoré aucune idole. Lorsqu'il venait au
temple, il faisait les tournées autour de la Ka‘ba et allait ensuite
s'asseoir auprès d'Abou-Bekr. Il était souvent dans la maison d'Abou-
Bekr, et celui-ci venait aussi chez Mohammed. Quelquefois Abou-
Bekr lui disait en secret : Pourquoi, ô Mohammed, n'adores-tu pas les
idoles, comme font tous les autres ? Mohammed lui répondait : Je ne
peux pas me faire à la pensée d'adorer un objet que j'aurais gravé moi-
même ou une image que j'aurais faite de mes mains, puisque je sais
qu'il ne m'en peut venir ni dommage, ni avantage, et que c'est Dieu
qui m'a créé et qui me conserve et me donne ma subsistance. Abou-
Bekr répliquait : Tu as raison, ô Mohammed ; la même idée s'est
présentée à mon esprit ; je ne sais pas quelle est cette religion dans
laquelle nous vivons et dans laquelle vivaient nos pères depuis tant
d'années.
Or, le jour où Mohammed reçut sa mission et où Gabriel lui
enseigna la prière, où Khadîdja et ‘Alî embrassèrent l'islamisme et
prièrent avec le Prophète, comme celui-ci, après le départ de Gabriel,
qui lui avait recommandé d'appeler les hommes à Dieu, réfléchissait
continuellement à qui il pourrait d'abord révéler ce secret, il songea à
Abou-Bekr. Il se dit : Abou-Bekr est un homme âgé et mon ami ; il est
intelligent, judicieux et de bon conseil. J'irai le trouver demain matin
pour lui demander son avis sur ce que je dois faire et à qui je devrai
m'adresser. Mohammed ne prévoyait pas ni n'espérait qu'Abou-Bekr
deviendrait croyant aussitôt. Abou-Bekr, cette même nuit, ne pouvait
pas trouver le sommeil ; il faisait les-réflexions suivantes : Ce culte
des idoles que nous pratiquons, et que pratiquaient nos ancêtres, est
absurde. Ces idoles ne peuvent produire ni avantage ni dommage. Le
Dieu qui a créé la terre et le ciel et les hommes ne souffre pas qu'on
adore autre chose que lui. Je voudrais trouver quelqu'un qui pût me
diriger dans la voie de la vraie religion ; je ne sais à qui m'ouvrir à cet
égard. Alors il songea à Mohammed et se dit en lui-même :
Mohammed, le neveu d'Abou-Tâlib, est un homme sage ; il est mon
ami intime et un homme sûr. Il méprise, comme moi ce culte et il n'a
jamais adoré les idoles. Demain matin j'irai chez lui, je m'ouvrirai à
lui et le consulterai ; peut-être me montrera-t-il la bonne voie.
Au matin, le Prophète se leva et sortit pour se rendre chez Abou-
Bekr, qui, de son côté, s'était mis en route pour aller chez Mohammed.
Ils se rencontrèrent dans la rue, et, s'étant adressé des questions sur
cette rencontre, Mohammed dit : J'allais chez toi pour te consulter sur
une certaine chose. Abou-Bekr répliqua : Et moi, je me rendais chez
toi pour te demander un avis. Mohammed lui en ayant demandé
l'objet, Abou-Bekr dit : Parle d'abord, toi ; car mon récit est long.
Alors Mohammed lui dit : Hier, un ange m'est apparu, m'apportant un
message de la part de Dieu, me disant d'appeler les hommes à Dieu,
afin qu'ils croient en Dieu et en ma mission prophétique et qu'ils
abandonnent le culte des idoles. Je me rendais chez toi pour te
demander à qui je dois adresser cet appel, et à qui je pourrais en
parler. Abou-Bekr répliqua : Ô Mohammed, que je sois le premier de
tous les hommes à qui tu adresseras cet appel ! J'ai réfléchi toute cette
nuit à cette affaire, et c'est pour cela que je me suis mis en route pour
aller chez toi ; ce n'était pas pour autre chose. Engage-moi à cette
religion avant tous les autres, afin que je sois le premier croyant. Le
Prophète, qui n'avait pas formé cet espoir, fut très-heureux, lui exposa
à l'instant la formule de l'islamisme, et Abou-Bekr prononça la
profession de foi.
Le Prophète n'a jamais été aussi heureux d'aucune conversion que
de celle d'Abou-Bekr. On rapporte, d'après Abou-‘Obaïda ‘Abdallah
ben-Sellâm, dans son livre sur les événements remarquables de la vie
du Prophète, que Mohammed a dit : De tous les hommes à qui j'ai
présenté l'islamisme il n'y en a pas eu un seul qui n'ait fait des
difficultés (kabwa), sauf Abou-Bekr, qui n'a pas hésité un instant
(tala‘‘atham). L'expression tala‘‘atham s'emploie de quelqu'un qui
refoule sa parole dans sa bouche et qui hésite à la prononcer. Le sens
du mot kabwa est dérivé du briquet, qu'on appelle en arabe kabwa.
Quand on frappe une pierre avec le métal et qu'il en sort des
étincelles, on dit que la pierre est warâ-zendè ; quand on frappe à
plusieurs reprises sans produire d'étincelles, on l'appelle nâzendè. Le
Prophète veut dire par cette phrase que tous ont refoulé leur parole
dans leur bouche, excepté Abou-Bekr, qui, dès que l'appel tomba dans
son esprit, eut l'étincelle de l'islamisme au bout de la langue.
Mohammed ben-Djarîr dit dans cet ouvrage que Zaïd, fils de
‘Hâritha, l'esclave du Prophète, embrassa l'islamisme avant Abou-
Bekr, qui se serait converti seulement lorsque cinquante personnes
furent devenues musulmanes. Cette version n'est pas fondée ; elle est
contredite par tous les traditionnistes et par tous les croyants, qui
rapportent que le premier croyant fut Abou-Bekr ; après lui vint Zaïd,
fils de ‘Hâritha, l'esclave du Prophète ; ensuite Belàl, esclave d'Abou-
Bekr ; ensuite plusieurs autres, qui embrassèrent successivement
l'islamisme en secret. ‘Hasân, fils de Thâbit, a fait quelques vers à
l'éloge d'Abou-Bekr, parce qu'il avait cru avant tous les autres :

Si tu rappelles quelque grande action d'un frère fidèle, souviens-toi de ton frère Abou-
Bekr et de ce qu'il a fait ;
Lui, le meilleur des hommes, le plus fidèle et le plus juste après le Prophète, par la
grandeur de sa tache ;
Le second qui suivit la doctrine, bénie est sa tombe, il est le premier des hommes ayant
attesté la vérité de la mission divine.

J'ai lu dans toutes les traditions qu'Abou-Bekr, après sa conversion,


tint sa foi secrète ; mais chaque fois qu'il se trouvait dans la mosquée
à causer avec quelqu'un, il lui en parlait et l'engageait à l'islamisme ; il
conduisait auprès du Prophète ceux qui acceptaient ; et ils
prononçaient la profession de foi. Le premier qui fut converti par
Abou-Bekr fut ‘Othmân, fils d’‘Affàn ; il convertit ensuite ‘Abd er-
Ra‘hmân, fils d’‘Auf, puis Zobaïr, fils d’‘Awwâm, puis Tal‘hâ, fils
d’‘Obaïd-allah, puis Sa‘d, fils d'Abou-Waqqàç. Ils furent ainsi trente-
neuf adhérents, qui tenaient leur foi secrète. Ils n'osaient pas se rendre
à la mosquée de la Mecque pour prier, ni eux ni le Prophète ; ils
priaient, soit à la maison, soit sur le mont ‘Hirà. Le premier qui en eut
connaissance fut Abou-Tâlib, qui demanda à Mohammed quelle était
la religion qu'il avait établie. Le Prophète le lui dit et voulut le
convertir. Abou-Tâlib lui répondit : Je ne veux pas abandonner ma
religion, qui est celle de mes pères ; si Dieu t'a ordonné cette œuvre,
accomplis-la ; je te protégerai, et personne ne pourra te molester. Un
jour, Abou-Tâlib vit ‘Alî faire la prière. Il lui dit : Mon fils, qu'est-ce
que ce culte ? ‘Alî, craignant la colère de son père, répondit : C'est
Mohammed, le prophète de Dieu, qui m'a converti à cette religion.
Abou-Tâlib dit : Si Mohammed te l'a dit ainsi, observe-le ; car
Mohammed n'a jamais dit et ne dit pas le mensonge.
On disait, dans les réunions de la mosquée, que Mohammed avait
fondé une nouvelle religion, qu'il prétendait être le prophète de Dieu
et avoir reçu de Dieu un message ; que quelques personnes avaient
cru en lui et pratiquaient la prière en secret. Abou-Djahl, fils de
Hischâm, parla ainsi : Si j'apprends que quelqu'un ait cru en lui,
j'écraserai sa tête comme celle d'un serpent ; et si je vois Mohammed
venir à la mosquée et adorer un autre objet que Hobal, je lui lancerai à
la tête une pierre et ferai jaillir son cerveau ; et Abou-Tâlib perdra le
commandement, quand j'aurai frappé son neveu.
Abou-Tâlib était le chef des descendants de Hâschim ; le chef des
Bénî-Makhzoum était Abou-Djahl, fils de Hischâm, qui portait le
surnom d'Abou’l-‘Hikam. C'est le Prophète qui l’avait appelé Abou-
Djahl. Le chef des Benî-‘Adî était ‘Omar, fils d'Al-Khattâb, dont le
pouvoir était égal à celui d'Abou-Djahl. Après Abou-Tâlib, le
commandement des Benî-Hâschim passa à ‘Abbâs, son frère, qui était
ami du Prophète, mais qui ne pouvait pas le protéger contre les
incrédules. Le plus hostile de ceux-ci, parmi les Hâschimites et les
oncles de Mohammed, était Abou-Lahab, fils d’‘Abdou’l-Mottalib ;
les plus hostiles des Benî-Makhzoum étaient Abou-Djahl et Wâlid,
fils de Moghaïra ; et, parmi les Benî-‘Adî, ‘Omar, fils d'Al-Khattâb.
Le Prophète avait le désir de faire la prière dans la mosquée, mais
il ne l'osait pas, craignant Abou-Djahl et ‘Omar, les deux personnages
les plus puissants de la Mecque et ses plus grands adversaires.
Lorsque ses sectateurs furent au nombre de trente-neuf personnes, le
Prophète adressa à Dieu la prière suivante : Dieu, tu sais que ta
religion n'a pas de plus grands ennemis parmi les hommes que ces
deux personnages : Abou-Djahl et ‘Omar, fils d'Al-Khattâb. Dirige
celui des deux que tu préfères dans la bonne voie, et favorise-le de
l'islamisme, afin que cette religion soit répandue par lui.
Mohammed ben-Djarîr n'a pas raconté dans son livre la conversion
d’‘Omar, fils d'Al-Khattâb, quoique ce soit un récit agréable. Je vais
le rapporter tel que je l'ai lu dans d'autres livres, comme je viens de
rapporter la conversion d'Abou-Bekr eç-Çiddiq.
CHAPITRE IX

Conversion d’‘Omar fils d'al-Khattâb

‘Omar avait une sœur mariée à Tal‘hâ, fils d’‘Obaïdallah. Un jour,


‘Omar, venant chez sa sœur, entendit qu'elle récitait le Coran. Il entra
dans la maison et lui dit : Qu'est-ce que tu viens de réciter ? Est-ce
que tu as embrassé la religion de ce fou ? Sa sœur lui répondit : Il
n'est pas fou ; il est le prophète de Dieu. ‘Omar dit : Laisse-moi voir
l'écrit que tu viens de lire. Sa sœur répliqua : Tu le souillerais ; tu ne
dois pas le toucher. ‘Omar dit : Que dois-je faire pour me purifier ? —
Il faut te laver la tête et le corps. ‘Omar ayant fait ainsi à l'instant
même, sa sœur lui remit l'écrit, et ‘Omar y lut les versets suivants :
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux. Ta Ha. Nous ne t'avons
pas envoyé le Coran pour que tu sois malheureux, mais pour servir
d'avertissement à celui qui craint Dieu. Il est envoyé par celui qui a
créé la terre et les cieux élevés, » etc. (Sur. XX, vers. 1 et suiv.) ‘Omar
dit : S'il en est ainsi, l'idolâtrie que nous pratiquons est absurde, et nos
dieux ne sont rien. Il dit ensuite à sa sœur : Où est Mohammed ? Elle
répliqua : Si tu ne veux rien lui dire [de désagréable], je te conduirai
auprès de lui. ‘Omar le promit, et sa sœur le conduisit chez le
Prophète, dans la maison de Khadîdja. Lorsque ‘Omar entra dans
l'appartement, le Prophète lui dit : Pourquoi viens-tu ? — Je viens, dit
‘Omar, embrasser ta religion. Le Prophète dit : Grâces soient rendues
à Dieu de ce qu'il a exaucé ma prière en ce qui te concerne, et non en
ce qui concerne ton ami Abou-Djahl. ‘Omar prononça la formule de
foi et dit ensuite au Prophète : Que faut-il faire maintenant ? — Il faut
accomplir la prière, dit Mohammed. — Qu'est-ce que la prière ? —
C'est l'action de prier Dieu. — Où faut-il prier ? — Pour le moment,
dit Mohammed, il faut le faire en secret, jusqu'à ce que nous puissions
le faire publiquement. ‘Omar dit : Nous avons adoré Lât et Hobal en
public, et nous devrions adorer Dieu en secret ! Viens, sortons. Le
Prophète et tous ses compagnons se rendirent à la mosquée, firent les
tournées autour du temple et prièrent en public. Les principaux
personnages qoraïschites qui s'y trouvaient n'osèrent rien dire, parce
que ‘Omar était avec le Prophète. À partir de ce moment, Mohammed
y accomplissait sa prière, et venait librement au temple, lui et ses
compagnons. Trois ans après, Dieu lui envoya ce verset : « Ô apôtre,
fais connaître ce qui t'a été envoyé de la part de ton Seigneur, etc.
(Sur. V, vers. 71.) Alors le Prophète adressa publiquement sa
prédication à tous.
CHAPITRE X

Prédication publique de l'islamisme

Après avoir reçu ce verset, le Prophète se rendit au temple de la


Ka‘ba et le récita devant les hommes. C'est dans la mosquée qu'il leur
adressa le premier appel. Ensuite il alla au mont Çafâ, éleva la voix, et
tous les habitants de la Mecque s'y réunirent. Mohammed leur parla
ainsi : Quelle conduite ai-je tenue parmi vous ? Ils répondirent : Tu es
un homme véridique et sûr ; nous n'avons jamais entendu de toi un
mensonge. Mohammed reprit : Maintenant je dis : Je suis l'apôtre de
Dieu, envoyé vers vous. Adorez Dieu et abandonnez les idoles, sinon
le châtiment descendra sur vous du ciel et vous serez exterminés.
Abou-Lahab, son oncle, qui se trouvait dans l'assistance, se leva et
dit : Toi, Mohammed, tu veux nous appeler à une religion. Sois
maudit, toi et ta religion. Il engagea le peuple à se retirer, en disant :
Allez, ce Mohammed est fou. Alors Dieu envoya à son intention les
versets suivants : « Que les deux mains d'Abou-Lahab périssent, » etc.
(Sur. CXI, vers. 1 et suiv.) Abou-Lahab, par hostilité envers le
Prophète, avait l'habitude, de mettre des épines sur son chemin et sur
celui de ses amis, de sorte qu'ils se blessaient les pieds. Sa femme
faisait de même.
Ensuite Dieu envoya à Mohammed le verset suivant : « Adresse
l'appel à tes proches parents. » (Sur. XXVI, vers. 214.) Le Prophète
dit : Mes parents, ce sont les Benî-Hâschim et les Benî-‘Abd-Manâf.
Il dit à ‘Alî d'aller préparer un repas. ‘Alî, ayant fait cuire dans le four
un mouton sur du gruau, invita tous les Benî-Hâschim et les Benî-
Manâf, de même qu'Abou-Tâlib, ‘Hamza, ‘Abbâs et un grand nombre
d'autres personnes, et leur servit ce repas. ils mangèrent beaucoup,
cependant la quantité de la nourriture ne diminuait pas. Abou-Lahab
dit : Mohammed nous a invités aujourd'hui pour nous faire voir sa
magie. Le Prophète, très-affligé de ces paroles, ne leur parla point ce
jour-là. Le lendemain, il fit préparer un nouveau repas et les. invita.
Pendant qu'ils mangeaient, il leur parla ainsi : ô mes oncles et mes
cousins, je suis l'apôtre de Dieu, envoyé vers tous les hommes en
général, et vers vous en particulier. Croyez en Dieu et à ma mission,
et Dieu vous donnera le paradis éternel. Personne ne répondit. Puis
Abou-Tâlib dit : Mon fils, tu as parlé et nous avons entendu ; laisse-
nous aller et réfléchir jusqu'à demain. Le Prophète dit ensuite : Mes
oncles et mes cousins, si vous ne cherchez pas l'autre monde, au
moins recherchez le bonheur de ce monde ; car Dieu répandra ma
religion, et l'empire de l'Arabie, de la Perse et de Roum
m'appartiendra. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui veuille répondre à
mon appel, et que je puisse nommer mon vicaire ? Tous gardèrent le
silence. Alors ‘Alî dit : Ô apôtre de Dieu, si personne ne croit, moi je
suis croyant. Le Prophète répondit : Ô ‘Alî, tu as cru, et tu es mon
frère et mon vicaire. Les autres se levèrent et sortirent. Ils se
moquèrent d'Abou-Tâlib, en lui disant : Mohammed a fait de ton fils
ton maître.
Le Prophète continuait sa prédication, et l'on n'osait pas s'y
opposer, par respect pour Abou-Tâlib, mais on frappait et l'on insultait
ses amis. Alors fut révélé le verset suivant : « Certes, vous et les
idoles que vous adorez, à côté de Dieu, vous serez la proie de
l'enfer, » etc. (Sur. XXI, vers. 98.) Le Prophète vint à la mosquée et
proclama ce verset devant le peuple. Les hommes se tournèrent tous
contre lui, l'expulsèrent de la mosquée et se rendirent ensuite auprès
d'Abou-Tâlib. Ils lui dirent : Notre patience est à bout. Ton neveu
insulte nos divinités. Il a introduit une religion nouvelle, et nous
l'avons supporté. Il nous a insultés en disant que nous sommes des
sots ; nous l'avons supporté. Il a dit que nous et nos pères nous irons
en enfer, et nous l'avons supporté. Maintenant il se met à insulter nos
dieux. Dis-lui qu'il fasse ce qu'il voudra, mais qu'il n'attaque pas nos
dieux ; qu'il s'occupe de son dieu et de sa religion. S'il ne le fait pas,
nous le frapperons, et nous le chasserons de la ville. Abou-Tâlib fit
appeler Mohammed, qui vint et prit place. Abou-Tâlib lui dit : Écoute
ce que disent ces gens. Le Prophète, ayant entendu leur discours, dit :
Il n'y a qu'un point qui nous divise, eux et moi ; s'ils professent qu'il
n'y a qu'un seul dieu et que je suis son prophète, Dieu sera satisfait
d'eux, et je ne parlerai plus contre eux. Mais s'ils ne font pas cette
profession, aussi longtemps que mon âme sera en moi je les appellerai
à Dieu et à sa religion. Abou-Tâlib congédia les gens avec de bonnes
paroles et resta seul avec le Prophète. Il lui dit : Ces gens agissent
avec équité envers toi, mais tu n'es pas juste envers eux. Ils te disent
d'enseigner et de faire ce que tu voudras, seulement de ne pas insulter
leurs dieux. Si tu n'insultais pas leurs dieux, cela profiterait à ta
religion. Le Prophète pensa qu'Abou-Tâlib voulait lui retirer sa
protection. Ses larmes coulèrent et il dit : Ô mon oncle, c'est Dieu qui
me t'ordonne ainsi. S'ils mettaient dans ma main droite le soleil et
dans ma main gauche la lune, et s'ils me brûlaient par le feu, je ne
retrancherais pas une lettre de ce que Dieu ordonne, et je ne dirais ni
plus ni moins. Puis il quitta Abou-Tâlib, qui fut touché, le rappela,
prit sa tête sur son cœur et lui dit : ô mon fils, va, exécute ce que Dieu
t'ordonne et ne t'inquiète pas ; aussi longtemps que je vivrai, personne
n'osera mettre la main sur toi. Je sais que tu dis ta vérité, et si je ne
craignais pas d'encourir le blâme des Arabes, qui diraient qu'Abou-
Tâlib, sur ses vieux jours, a quitté la religion de ses pères, je croirais
aussi en toi.
À ce propos, il fit quelques vers :

Par Dieu ! ils ne pourront pas t'atteindre, tous ensemble, aussi longtemps que je serai
vivant et que je ne serai pas enterré.
Poursuis ton œuvre ; n'aie pas de souci, sois content ; tu atteindras un désir fait pour
réjouir tes yeux.
Certes, j'ai déclaré et dit que j'étais ton ami, et antérieurement déjà je t'ai appelé
véridique.
Si je ne craignais pas le blâme, et n'était mon désir d'éviter les reproches, tu me verrais
adhérer fermement à cela.

Ces paroles d'Abou-Tâlib rassurèrent le Prophète, qui continua de


prêcher publiquement sa religion. Les incrédules n'osaient pas
l'attaquer ; seulement ils le raillaient, frappaient ses amis, qui ne
pouvaient pratiquer les inclinations et les prières, sans recevoir sur
leurs têtes des pierres et sans être maltraités. En outre, ils faisaient des
pièces de vers satiriques contre le Prophète et contre ses amis.
Cependant Mohammed accomplissait sa mission et récitait le Coran,
sans que personne y répondît ou y crût.
À l'époque du pèlerinage, le Prophète allait à ‘Arafât et appelait à
Dieu les hommes des différentes contrées, qui, en retournant dans leur
pays, y répandaient sa réputation. Alors il venait de tous cotés des
Arabes pour voir quel était cet homme et ce qu'il disait ; et ils
devenaient croyants. De cette manière, le nombre des adhérents du
Prophète s'accrut des Arabes de la Mecque et de Bat‘hâ, et des Arabes
du désert. Les Qoraïschites incrédules les attaquaient, partout où ils
les trouvaient réunis, par des railleries, des injures et en lançant sur
eux des pierres, et ils les dispersaient. Il se passa ainsi un certain
temps. Les adhérents du Prophète qui avaient à souffrir ces actes
d'hostilité de la part des incrédules s'en plaignaient à lui ; mais il leur
recommandait la patience, parce qu'il n'avait pas encore reçu l'ordre
d'agir. Chaque verset du Coran qu'il recevait lui ordonnait la patience.
Dieu lui rappelait les faits des prophètes antérieurs, comment ceux-ci
avaient supporté de la part de leur peuple beaucoup de violences,
qu'ils avaient endurées pour obtenir le rang de martyrs. Patiente, toi
aussi, lui disait-il, afin d'acquérir ce rang, dont tu es le plus digne.
Dans un autre verset, Dieu lui disait : Il y a eu avant toi des prophètes
qui ont été accusés de mensonge par leur peuple, et qui ont été
maltraités. Ils ont patienté jusqu'à ce que je leur eusse donné la force.
Patiente aussi jusqu'à ce que je te fortifie plus que ceux-là. Dieu
l'ordonnait ainsi, parce que les adhérents du Prophète étaient moins
nombreux que les incrédules, et que le moment d'agir n'était pas
encore venu. Lorsque, plus tard, Mohammed accomplit sa fuite à
Médine, que les habitants de cette ville se rallièrent à lui et que le
nombre des musulmans fut considérable, alors Dieu lui ordonna de
faire la guerre aux incrédules, de les attaquer par l'épée et de les tuer
partout où il les rencontrerait. Il lui ordonna alors l'action violente,
comme il lui avait ordonné à la Mecque la patience. Les incrédules
étaient embarrassés devant l'attitude des musulmans : plus ils les
attaquaient et les insultaient, plus ceux-ci leur opposaient de patience.
Enfin les musulmans leur abandonnaient la mosquée et se
renfermaient dans leurs maisons pour faire la prière, ou se rendaient
dans la montagne pour n'être pas vus des incrédules.
Or, un jour, Sa‘d, fils d'Abou-Waqqâç, s'étant rendu avec les
adhérents du Prophète sur le mont ‘Hirâ, pour y prier, un homme
d'entre les incrédules qoraïschites vint sur la montagne et vit comment
Sa‘d accomplissait la prière. Lorsque celui-ci baissa la tête pour faire
l'inclination, il saisit une pierre et la lança sur le dos de Sa‘d, qui
supporta en patience la douleur qu'il en ressentit. Sa‘d accomplissant
l'inclination une autre fois, cet homme prit une autre pierre et l'en
frappa sur le dos avec plus de violence que la première fois. Sa‘d,
ayant fini le salut, saisit un os du cadavre d'un chameau qui se trouvait
là, en frappa l'infidèle sur la tête et lui brisa le crâne. Cet homme,
couvert du sang qui coulait de sa blessure sur tout son corps et sur son
vêtement, rentra à la Mecque. Les incrédules, le voyant dans cet état,
se rassemblèrent. Sa‘d appartenait à la tribu de Zohra et était un
homme respectable et très-considéré, ayant un grand nombre de
parents ; c'était l'homme le plus respectable parmi les Qoraïschites.
Les incrédules, n'osant rien contre lui, dirent : Il faut nous en prendre
à Mohammed ; nous le tuerons pour nous en débarrasser. Mais ils
n'osèrent pas l'attaquer, à cause d'Abou-Tâlib ; car les Benî-Hâschim,
très-nombreux à la Mecque, obéissaient tous à Abou-Tâlib. Les
incrédules de toutes les tribus se réunirent à la mosquée, et de là se
rendirent chez Abou-Tâlib, qui refusa de les recevoir. La dignité
d'Abou-Tâlib était telle, qu'il avait un portier et que, selon son bon
plaisir, il donnait audience aux gens ou refusait de les recevoir. Cette
distinction, à la Mecque, n'appartenait qu'à lui. Les incrédules s'étant
réunis de nouveau et étant venus à la porte d'Abou-Tâlib, celui-ci leur
refusa encore audience. Enfin, le troisième jour, Abou-Tâlib les reçut.
Ils entrèrent, firent entendre des plaintes au sujet de Mohammed, et
dirent : Les choses en sont arrivées à l'extrème ; les adhérents de
Mohammed sont devenus nombreux, le sang a déjà coulé. Nous
craignons que quelque tête chaude d'entre les Qoraïschites ne
s'attaque à lui et ne le tue ; car alors la guerre éclaterait entre les Benî-
Hâschim et les Qoraïschites, et le sang commencerait à couler parmi
nous, et ne cesserait plus de couler. Vois quel est le prix que tu
demandes pour le sang de Mohammed, afin que nous réunissions
l'argent pour te le donner ; tu nous livreras Mohammed, nous le
tuerons, et délivrerons la Mecque de cet embarras. Nous savons que tu
n'es pas de son parti et que tu n'approuves ni ses discours ni ses actes.
Abou-Tâlib répliqua : Mohammed n'est pas mon neveu, mais mon fils
chéri, que j'aime plus que tous mes fils. Son père étant mort pendant
qu'il était encore au sein de sa mère, c'est moi qui l'ai élevé. Comment
pourrais-je vous le livrer pour le faire mourir ? Et quand vous l'aurez
tué, de quoi me servirait le prix de son sang ? Avez-vous jamais vu
quelqu'un qui ait vendu le sang de son fils, et qui l'ait livré à la mort
en acceptant l'amende ? N'y songez pas ; car aussi longtemps qu'il
existera un seul descendant de Hâschim, Mohammed ne sera pas
livré. Les incrédules, désespérant de rien obtenir de lui, s'en
retournèrent et se réunirent dans la mosquée.
Walîd, fils de Moghaïra, avait un fils nommé ‘Omâra, qui avait
atteint l'âge de puberté et dont la barbe commençait à croître. C'était
le jeune homme le plus sage et le plus beau de toute la jeunesse des
Qoraïschites. Abou-Tâlib l'avait en grande estime, l'appelait son fils,
et le gardait souvent chez lui dix jours, vingt jours ou un mois. Sa
beauté ainsi que sa bonne conduite inspiraient de l'amour pour lui à
presque toutes les femmes de la ville de la Mecque ; mais lui, sage et
raisonnable, n'en regardait aucune ; on ne l'avait jamais soupçonné
d'avoir eu des rapports avec aucune femme, sauf avec Hind, la mère
de Mo‘âwiya. Abou-Tâlib l'aimait à cause de la pureté de ses mœurs,
et tous les hommes, même en dehors des Qoraïschites, l'estimaient.
Son père Walîd, fils de Moghaïra, était fier de lui. Or, le jour où les
Qoraïschites se rassemblèrent dans la mosquée, ils dirent à Walîd : Il
ne nous reste avec Abou-Tâlib qu'un seul moyen. Nous savons qu'il
ne livrera pas son fils pour être mis à mort, car il aime beaucoup
Mohammed. Il n'y a pas, parmi les Qoraïschites, un jeune homme
pareil à ‘Omâra, tant par la sagesse que par la beauté et par les vertus
de toutes sortes qui le distinguent. Nous, aussi bien que toi et tous les
Qoraïschites, nous sommes fiers de lui. Il faut que tu l'abandonnes,
par un acte écrit, à Abou-Tâlib, pour qu'il devienne son fils, et pour
qu'Abou-Tâlib nous livre Mohammed, que nous tuerons. Walîd, fils
de Moghaïra, consentit et dit : ‘Omâra m'est plus cher, à moi et à tous
les Qoraïschites, que Mohammed ; je le donne en échange de
Mohammed. Les autres le remercièrent. Walîd et deux anciens de
chaque tribu, entre autres Abou-Djahl, ‘Otba, Schaïba et Abou-
Khalaf, de la tribu de Djouma‘h, se rendirent auprès d'Abou-Tâlib et
lui dirent : Nous sommes venus pour te faire une proposition
équitable. Nous savons que Mohammed est comme ton fils, et
personne ne livre son fils pour être mis à mort. Mais tu connais
‘Omâra, le fils de Walîd, et tu sais combien il est supérieur à
Mohammed en beauté, en sagesse, en noblesse et en vertu ; il n'y a
pas parmi les Qoraïschites un homme comme lui. Toi-même, tu
l'appelles ton fils. Nous voulons que tu nous donnes Mohammed et
que tu adoptes ‘Omâra. Ensuite Walîd, fils de Moghaïra, prit la parole
et dit : Ô Abou-Tâlib, je ne m'en retournerai pas avant d'avoir réuni
dans la mosquée tous les Qoraïschites, que je prendrai comme
témoins pour signer un acte par lequel je renoncerai à mes droits de
paternité sur ‘Omâra et sur sa descendance ; en le déliant de sa
filiation à l'égard de son père et de la tribu de Makhzoum, je te la
transmettrai. ‘Omâra deviendra ton fils et continuera sa race en ton
nom, et tu en auras l'honneur. Tu me remettras en échange
Mohammed, que les Qoraïschites pourront tuer, afin que les habitants
de la Mecque soient délivrés de lui et de toutes ces calamités. À ces
paroles, Abou-Tâlib se mit à rire et dit : ô Ibn-al-Moghaïra, la
proposition que tu me fais n'est ni juste, ni équitable. Tu me dis de
prendre ton fils et de l'élever sur mon sein, et de te livrer mon propre
fils, pour que vous le mettiez à mort. As-tu jamais vu dans le monde
quelqu'un qui ait livré son fils à la mort, pour prendre le fils d'un autre
et pour le nourrir ? Si jamais quelqu'un a agi ainsi, moi je ne le ferai
pas. Si ton fils est beau, sage et intelligent, Mohammed, l'homme
honnête, est mon fils, que j'aime, et dont je ne donnerais pas un seul
cheveu pour tous les Benî-Makhzoum. Walîd, fils de Moghaïra, et les
autres, voyant leur espoir complètement déçu, étaient réduits au
silence, ne sachant rien répondre. Abou-Tâlib leur dit encore : Une
fois pour toutes, n'espérez point, aussi longtemps que je serai vivant,
ou qu'il existera des Benî-Hâschim un homme, une femme ou un
enfant, que Mohammed vous sera livré ; il vous faudra exterminer
tous les Benî-Hâschim, grands et petits, avant de vous emparer de lui.
Abou-Tâlib termina son discours par les vers suivants :

Lui, l'excellent, qui surpasse le nuage en générosité abondante, lui qui est le défenseur des
orphelins et le soutien des veuves ;
Lui qui est entouré des pauvres de la famille des Hâschim, qui trouvent chez lui de la
pitié et des bienfaits ;
Vous mentez, je le jure par le temple de Dieu, quand vous dites que nous le laisserons tuer
sans combattre pour lui et sans nous servir de nos lances ;
Que nous l'abandonnerons avant d'être tombés autour de lui et avant d'avoir perdu nos
enfants et nos femmes.

Les Qoraïschites s'en allèrent, désespérant de rien obtenir d'Abou-


Tâlib. Ils n'osèrent pas s'attaquer au Prophète, mais ils
recommencèrent à tourmenter ses amis. Ils voulaient rechercher tous
ceux qui étaient croyants, pour les faire souffrir et pour les
tourmenter, afin de les ébranler, ou de les faire mourir, ou de les
amener à renier l'islamisme. Cependant, n'osant pas diriger leurs
efforts contre les principaux adhérents de Mohammed, comme Abou-
Bekr, ‘Omar, ‘Othmân, Tal‘hâ, Zobaïr et Sa‘d, ils s'en prenaient aux
croyants des classes inférieures et aux faibles, et leur faisaient subir
des tourments. Quand ils en rencontraient quelqu'un seul, ils le
traînaient dans une maison, le torturaient, l'accablaient de nombreuses
violences et cherchaient à le faire renoncer à l'islamisme. Quant aux
puissants, qu'ils n'osaient pas violenter, ils les insultaient, les traitaient
de menteurs, les raillaient et leur crachaient à la figure. Ils en
arrivèrent jusqu'à cracher à la figure du Prophète.
L'homme qui cracha au visage de Mohammed fut ‘Oqba, fils
d'Abou-Mo‘aït, descendant d'Omayya. C'est à ce propos que fut
révélé le verset suivant : « Alors le pécheur se mordra la main et dira :
Plût à Dieu que j'eusse suivi la route avec l'apôtre » etc. (Sur. XXV,
vers. 29 et suiv.) ‘Oqba était lié d'amitié avec le Prophète, mais il
n'avait pas accepté l'islamisme. Quand le Prophète venait dans la
mosquée, ‘Oqba s'asseyait près de lui et l'écoutait réciter le Coran, qui
lui plaisait. Il disait alors qu'il n'avait jamais entendu de discours ni de
poésie comparables à ces paroles. Le Prophète espérait qu'il
deviendrait croyant. ‘Oqba avait un ami, de la tribu de Djouma‘h,
nommé Obayy, fils de Khalaf. Un jour, ‘Oqba venant chez lui, Obayy
ne lui adressa pas la parole et ne s'assit pas auprès de lui. ‘Oqba dit :
Mon frère, qu'ai-je fait pour que tu ne me parles pas ? Obayy lui
répondit : Tu as cru à ce Sabéen, et tu as embrassé secrètement sa
religion. Les incrédules donnaient au Prophète le nom de Sabéen.
‘Oqba, en jurant par Lât et Hobal, répliqua qu'il n'avait point
embrassé cette religion. Je m'assieds, dit-il, de temps en temps auprès
de lui, pour écouter les beaux discours qu'il récite et qu'il prétend tenir
du ciel. Ces discours sont fort beaux. Maintenant, si tu veux, je ne
m'asseyerai plus jamais auprès de lui, car je préfère ton amitié à sa
société. Obayy, fils de Khalaf, dit : Les Qoraïschites prétendent que tu
as embrassé sa religion ; je me suis interdit de te parler et de vivre
amicalement avec toi, à moins que tu n'ailles trouver Mohammed en
public, alors qu'il se trouvera entouré de ses compagnons dans le
temple, et en présence de tous les Qoraïschites réunis, pour l'insulter
et lui cracher à la figure, afin que les Qoraïschites sachent que tu n'en
pas devenu l'un de ses sectateurs. Quand tu auras agi ainsi, je te
parlerai. ‘Oqba répliqua : Je le ferai. Il attendit un jour où le Prophète
était assis dans la mosquée, entouré de ses compagnons. Alors il vint,
sauta par-dessus les épaules de ceux-ci pour s'approcher de
Mohammed, lui cracha à la figure et s'en retourna auprès de ses amis.
Le Prophète s'essuya la figure. Dieu lui avait donné la promesse qu'il
le ferait sortir de la Mecque et qu'il lui prêterait assistance contre ses
ennemis. Mohammed dit à ‘Oqba : Je fais à Dieu le vœu que, si je te
saisis en dehors de la Mecque, je te ferai couper la tête. Plus tard, le
jour du combat de Bedr, le Prophète et ses compagnons, ayant
remporté la victoire sur les incrédules de la Mecque, firent beaucoup
de prisonniers. Lorsqu'on amena au Prophète ces prisonniers, et parmi
eux ‘Oqba avec une corde au cou, Mohammed dit à ‘Alî : Allons,
accomplis le vœu du prophète de Dieu ! ‘Alî s'approcha, tira son épée
et la brandit. ‘Oqba dit : Ô Mohammed, si tu me fais mourir, qui
soutiendra mes enfants après ma mort ? ‘Oqba avait beaucoup
d'enfants et était pauvre. Le Prophète répliqua : Ta place et la leur sont
dans l'enfer ; s'ils ne deviennent croyants, je les ferai tous mourir, et
ils seront avec toi dans l'enfer.
Les incrédules devinrent plus ardents contre le Prophète et contre
ses compagnons. Les croyants, ne pouvant plus endurer cet état
fâcheux, dirent au Prophète : Nous pourrions bien nous défendre
d'eux, car nous avons des parents et des hommes ; mais nous t'en
demandons l'autorisation. Si tu as encore de la patience, quant à nous
nous n'en avons plus. Autorise-nous à nous défendre ; s'il faut
combattre, nous combattrons. Le Prophète répliqua : Je ne peux rien
vous dire par moi-même avant d'avoir reçu l'ordre de Dieu. Pendant la
nuit, le Prophète pria, et Dieu lui envoya ce verset : Patiente comme
ont patienté les hommes résolus d'entre les apôtres. » (Surate XLVI,
verset 34.) Mo hammed récita ce verset aux croyants et leur
recommanda la patience. Mais leur situation devenant de plus en plus
intolérable, à cause de l'hostilité croissante des infidèles, ils vinrent
trouver le Prophète et lui dirent : Il nous est impossible d'endurer plus
longtemps les vexations, les peines et le mépris dont ces hommes
nous accablent. Nous craignons de commettre quelque action ou de
laisser échapper une parole que Dieu désapprouverait. Autorise-nous
à quitter la Mecque et à nous rendre dans une autre contrée, jusqu'à ce
que tu reçoives de Dieu la permission de faire la guerre. Le Prophète
leur accorda cette autorisation, en leur disant : Allez dans l'Abyssinie,
dont les habitants sont chrétiens, possesseurs d'un livre sacré, et plus
rapprochés des musulmans que les idolâtres. Le Nedjâschî est un roi
qui ne commet jamais d'injustice envers personne. Alors une partie
des compagnons du Prophète se rendit en Abyssinie, tandis que lui-
même, avec Abou-Bekr, ‘Omar, ‘Alî et d'autres restèrent à la Mecque,
sous la protection d'Abou-Tâlib. Cette fuite est appelée la première
fuite ; car il y a eu deux fuites : l'une fut celle-ci, et l'autre fut celle de
Médine, qui eut lieu après la mort d'Abou-Tâlib, et qui est appelée la
grande fuite, accomplie par le Prophète, et qui était obligatoire pour
tous ses adhérents. La profession de foi de ceux qui ne le suivirent pas
ne fut pas agréée.
CHAPITRE XI

Fuite des compagnons du Prophèteen Abyssinie.


Conversion de ‘Hamza

La fuite en Abyssinie eut lieu dans la cinquième année de la


mission prophétique de Mohammed. Les noms de ceux d'entre les
compagnons du Prophète qui se rendirent en Abyssinie se trouvent
dans le livre des Expéditions de Mohammed ben-Is‘hâq. Mohammed
ben-Djarîr, dans le présent ouvrage, dit qu'ils étaient en tout soixante
et dix personnes. D'après d'autres traditions et le livre des
Expéditions, leur nombre était de cent vingt, en comptant les
personnages importants aussi bien que les adhérents inconnus.
Quelques auteurs rapportent que quelques-uns d'entre eux, comme
‘Othmân, fils d’‘Affân, Dja‘far, fils d'Abou-Tâlib, Sa‘d, fils d'Abou-
Waqqâç, ‘Abd er-Ra‘hmân, fils d’‘Auf, Zobaïr, fils d’‘Awwâm,
’Ammâr, fils de Yâser, avaient emmené avec eux leurs femmes. Tout
cela est raconté en détail dans le livre des Expéditions. Le nombre des
femmes était de quinze ; d'après d'autres auteurs, les femmes n'étaient
qu'au nombre de quatre.
Ils partirent donc pour l'Abyssinie, pays qu'on ne peut atteindre de
la Mecque que par voie de mer, en se rendant d'abord de la Mecque à
Djeddah. Les incrédules les poursuivirent, mais ils ne purent les
atteindre. À partir de ce moment, les infidèles devinrent plus hardis
contre le Prophète ; ils l'insultaient et le frappaient quand il paraissait
dans la mosquée. Un jour, pendant que le Prophète accomplissait la
prière, ‘Oqba, fils d'Abou-Mo‘aït, lui jeta au cou une corde, le traîna
hors de la mosquée et lui serra la gorge de sorte qu'il faillit mourir.
Abou-Bekr arriva et le dégagea d'entre les mains des infidèles.
Un autre jour, le Prophète se trouvant sur le mont Çafâ, Abou-
Djahl, fils de Hischâm, s'approcha de lui, l'accabla d'injures, lança
contre lui une pierre et lui fit une blessure à la tête. Le sang coula sur
la figure du Prophète ; mais il ne dit rien, se leva et retourna dans sa
maison. Une vieille femme, affranchie d'Abdallah, fils de Djods‘ân,
qui demeurait sur cette colline, fut témoin de ce fait ; elle fut saisie de
pitié et se mit à pleurer et à sangloter.
‘Hamza, fils d'Abou-Mottalib, oncle de Mohammed, qui n'était pas
encore croyant, était le plus fort et le plus brave de tous les Benî-
Hâschim. Les Mecquois l'estimaient et le respectaient. Il aimait
beaucoup la chasse, et, comme il savait tirer de l'arc, c'est avec cette
arme qu'il allait habituellement chasser. Or ce jour, revenant de la
chasse et passant par le mont Çafâ, il entendit les sanglots de la vieille
femme ; il s'arrêta, et lui demanda ce qui lui était arrivé. Elle lui
répondit : Ö ‘Hamza, il ne m'est rien arrivé, à moi ; c'est à cause de
ton neveu Mohammed, fils d’‘Abdallah, que je pleure. Abou-Djahl l'a
frappé et lui a fait une grave blessure à la tête. ‘Hamza entra dans une
grande colère. Il se rendit dans la mosquée pour faire des tournées
autour de la Ka‘ba et rentrer ensuite dans sa maison. Il rencontra dans
la mosquée Abou-Djahl en conversation avec plusieurs personnes. Il
s'approcha de lui, l'injuria et le frappa avec la poignée de son arc sur
la tête, au point de faire jaillir le sang. Les Benî-Makhzoum
s'élancèrent pour frapper ‘Hamza. Abou-Djahl leur dit : Ne le faites
pas ; car si vous lui faites quelque mal aujourd'hui, le dépit lui fera
embrasser la religion de Mohammed ; le parti des Qoraïschites en
serait affaibli, et celui de Mohammed, fortifié. ‘Hamza, ayant
accompli les tournées autour du temple, alla voir Mohammed. En
voyant le Prophète blessé à la tête, il pleura et dit : Ô mon cher et
excellent Mohammed, voilà ce qui t'est arrivé aujourd'hui sans que
j'en eusse connaissance ! Le Prophète répliqua : Mon oncle, ne
t'occupe pas d'un homme qui n'a ni père, ni mère, ni oncle, ni autres
parents. ‘Hamza dit : Ô Mohammed, je t'ai procuré satisfaction
d'Abou Djahl, en lui brisant la tête avec mon arc. — Cela n'est pas
une satisfaction pour moi, dit Mohammed. ‘Hamza dit : Qu'y a-t-il qui
puisse te satisfaire, pour que je l'accomplisse ? Mohammed répliqua :
Que tu dises : Il n'y a pas de dieu en dehors d'Allah, et Mohammed est
l'apôtre d'Allah, et que tu embrasses ma religion. ‘Hamza dit : C'est
précisément dans cette intention que je suis venu. Le Prophète fut
rempli de joie, se leva, embrassa ‘Hamza sur la tête et lui dit : Ô mon
oncle, tu me rends heureux. ‘Hamza prononça la profession de foi.
Lorsque les Qoraïschites en eurent connaissance, ils furent
découragés. Il n'y avait pas un seul des oncles et des cousins du
Prophète, des membres de la famille de Hâschim et d’‘Abdou’l-
Mottalib, même de ceux qui n'étaient pas croyants, qui ne fût prêt à le
soutenir, sauf Abou-Lahab, dont le vrai nom était ‘Abdou’l-‘Ozza, fils
d’‘Abdou’l-Mottalib.
De tous les adhérents du Prophète, le plus faible était ‘Abdallah,
fils de Mas‘oud. C'est lui qui mettait par écrit toutes les parties du
Coran qui étaient révélées au Prophète, et qui les apprenait par cœur.
Un jour, le Prophète dit : Qui d'entre vous veut se sacrifier à Dieu, en
se rendant à la mosquée pour réciter à haute voix un chapitre du
Coran ? — C'est moi qui m'y rendrai, dit ‘Abdallah, fils de Mas‘oud.
Mais comme il n'était pas un personnage marquant, n'ayant pas une
nombreuse parenté, le Prophète. dit : Il faut quelqu'un qui ait une
nombreuse parenté, pour être soutenu s'il lui arrivait un accident.
‘Abdallah dit : Dieu me protégera. ‘Abdallah se rendit à la mosquée,
et à un moment où un grand nombre de personnes y étaient réunies, il
se plaça près du Maqâm-Ibrahîm, en face de la Ka‘ba, et commença à
réciter la surate Er-Ra‘hmân. Qu'est-ce qu'il récite ? dirent les
Qoraïschites entre eux. — C'est quelque chose des paroles de
Mohammed. Ils s'élancèrent sur lui, l'entourèrent et le frappèrent à
coups de pierres, pendant qu'il continuait à réciter la surate jusqu'à la
fin. Couvert de sang, il retourna auprès de Mohammed, qui lui dit :
Voilà ce que je redoutais. ‘Abdallah dit : Ô apôtre de Dieu, ce n'est
rien pour moi ; si tu veux, demain j'irai de nouveau, pour réciter une
autre surate. Les compagnons du Prophète vivaient ainsi dans
l'affliction.
Cependant tous ceux qui s'étaient rendus en Abyssinie jouissaient
de la sécurité. Les Qoraïschites, en étant informés, résolurent
d'envoyer une ambassade en Abyssinie, pour demander au Nedjâschî
de leur livrer ces gens pour les mettre à mort. Ils firent donc partir
deux messagers, ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç, ‘Abdallah, fils de Rabî‘a, de
la tribu de Makhzoum, avec des présents considérables pour le
Nedjâschî, pour ses familiers et ses officiers. Ces deux envoyés
étaient des hommes très-habiles à manier la parole. Ils vinrent à la
cour du Nedjâschî, lui présentèrent les cadeaux, et lui demandèrent
l'extradition des croyants qui se trouvaient dans son pays, pour les
ramener à la Mecque. Le roi ne fit pas droit à leur demande et refusa
d'accepter les présents. Les envoyés, voyant leur insuccès, s'en
retournèrent. Il y avait de nombreuses discussions entre le Nedjâschî
et les musulmans au sujet de l'islamisme et du christianisme,
discussions courtoises et amicales, qui sont rapportées dans le livre
des Expéditions, et que Mohammed ben-Djarîr a passées sous silence.
Le roi, en refusant les présents, avait dit : Je n'ai que faire de vos
présents ; vous accusez d'imposture le prophète de Dieu et vous ne
voulez pas croire en lui. De méme que le Nedjâschî, tous ses officiers
avaient rendu les cadeaux que leur avaient remis ‘Amrou et
‘Abdallah, qui s'en allèrent confondus et désappointés.
Le Nedjâschî était intérieurement croyant. Or il voulait faire
connaître publiquement sa foi, et à cet effet il convoqua le peuple
abyssin, les grands, les officiers et les troupes, et il leur parla ainsi : Je
pense que ce Mohammed est le personnage dont il est parlé dans
l’Évangile. Ne pourrions-nous pas croire en lui et le faire venir dans
notre pays, avant que sa religion ait conquis le monde entier ? Les
Abyssins protestèrent en disant : Nous ne consentons pas ; nous ne
voulons pas abandonner la religion chrétienne ; celui qui le fera sera
répudié et abandonné par nous. Le Nedjâschî, craignant de perdre la
couronne, dit : Je n'ai fait que vous éprouver, pour voir ce que vous en
diriez. Le peuple fut rassuré. Le Nedjâschî continuait de bien traiter
les musulmans, et professait lui-même en secret l'islamisme. Il en fit
part, par un messager au Prophète, qui agréa sa conversion et
l'autorisa à pratiquer sa religion en secret. Plus tard, lorsque le
Prophète était à Médine, cinq ans après la fuite, le Nedjàschî mourut
en Abyssinie. Gabriel en informa le Prophète, en écartant de devant
ses yeux tout ce qui faisait obstacle, pour lui permettre de voir de
Médine jusqu'en Abyssinie, et il lui ordonna de prier pour le
Nedjâschî. Le Prophète et ses amis firent ainsi. Mohammed vit le
corps du Nedjâschî couché sur le lit.
Les incrédules, fatigués de la prédication du Prophète, l'appelèrent
à la mosquée et lui parlèrent ainsi : Nous allons te faire une
proposition équitable. Si tu veux que nous adorions ton dieu, adore
aussi nos divinités ; de cette façon tu seras de notre religion, comme
nous serons de la tienne ; si notre culte est le vrai, tu en auras
l'avantage, et si c'est le tien qui est le vrai, nous aurons l'avantage de
celui-ci. Alors Dieu révéla les versets suivants : « Dis : M'ordonnerez-
vous d'adorer un autre dieu, ô ignorants » etc. (sur. XXXIX,
vers. 64) ; et cet autre verset : « Ô infidèles, je n'adorerai point ce que
vous adorez » etc. (sur. CIX, vers. 1 et suiv.), c'est-à-dire gardez votre
religion, et moi je garderai la mienne. Les infidèles reconnurent qu'il
n'accéderait pas à leur religion. Ensuite Dieu révéla le verset suivant :
« Peu s'en est fallu qu'ils ne t'aient détourné de ce que nous t'avons
révélé, » etc. (Sur. XVII, vers. 75.)
Les incrédules dirent : Le moyen de nous débarrasser de
Mohammed et de ses adhérents et des Benî-Hâschim, c'est de cesser
tout commerce avec eux, de ne pas leur parler, de ne pas leur
demander de femmes en mariage et de ne pas leur donner nos filles ;
de cette façon, ils seront humiliés à la Mecque, et ils s'en iront. Toutes
les tribus déléguèrent deux hommes, qui se réunirent dans la mosquée
et qui dressèrent en commun un acte dans ce sens, le signèrent tous et
prirent pour témoins de cet engagement tous les habitants de la
Mecque. Ils suspendirent cet écrit à la porte du temple, afin que tous
pussent le voir et le lire. Les croyants furent tous du côté du Prophète
et d'Abou-Tâlib, et tous les Qoraïschittes formèrent le parti opposé.
Abou-Lahab se joignit aux Qoraïschites en se séparant d'Abou-Tâlib.
Cette mesure fut très-pénible à Abou-Tâlib, aux Benî-Hâschim et aux
croyants. Aucun habitant de la Mecque ne leur parlait, ne leur vendait
rien et n'achetait rien d'eux. Il se passa ainsi sept ou huit mois. Alors
fut révélée au Prophète la surate de l'Étoile (sur. LIII). Il se rendit à la
mosquée, où étaient réunis les Qoraïschites, et récita cette surate.
Lorsqu'il fut arrivé au verset : « Que croyez-vous de Lât, d’‘Ozza et
de Menât, la troisième ? Auriez-vous des mâles et Dieu des
femelles ? » (vers. 19 et suiv.), Iblîs vint et mit dans sa bouche ces
paroles : « Ces idoles sont d'illustres Gharânîq, dont l'intercession
doit être espérée. » Les incrédules furent très-heureux de ces paroles
et dirent : Il est arrivé à Mohammed de louer nos idoles et d'en dire du
bien. Le Prophète termina la surate, ensuite il se prosterna, et les
incrédules se prosternèrent à son exemple, à cause des paroles qu'il
avait prononcées, par erreur, croyant qu'il avait loué leurs idoles. Le
lendemain, Gabriel vint trouver le Prophète et lui dit : Ô Mohammed,
récite-moi la surate de l'Étoile. Quand Mohammed en répétait les
termes, Gabriel dit : Ce n'est pas ainsi que je te l'ai transmise ; j'ai dit :
« Ce partage est injuste. » (Sur. LIII, vers. 22.) Tu l'as changée et tu as
mis autre chose à la place de ce que je t'avais dit. Le Prophète,
effrayé, retourna à la mosquée et récita la surate de nouveau. Lorsqu'il
prononça les paroles : « Et ce partage est injuste, » les incrédules
dirent : Mohammed s'est repenti d'avoir loué nos dieux. Le Prophète
fut très-inquiet et s'abstint de manger et de boire pendant trois jours,
craignant la colère de Dieu. Ensuite Gabriel lui transmit le verset
suivant : « Nous n'avons envoyé, avant toi, aucun apôtre, ni prophète,
sans que Satan ait jeté quelque erreur dans sa pensée, » etc.
(Sur. XXII, vers. 51.) Dieu rassura ainsi le Prophète. Les incrédules
s'en éloignèrent de nouveau.
L'aventure de la prosternation des infidèles s'était répandue en
Abyssinie. On disait que les Qoraïschites avaient cru en Mohammed
et qu'ils avaient adoré Dieu, sauf Walîd, fils de Moghaïra, qui, trop
vieux pour pouvoir se prosterner, avait pris une poignée de terre et
l'avait placée sur son front. En conséquence, quelques-uns des
adhérents du Prophète qui étaient en Abyssinie revinrent, tandis que
quelques-uns y restèrent jusqu'à la cinquième année après la fuite à
Médine, jusqu'à la prise de Khaïbar. Un de ceux qui revinrent fut
‘Othmân, fils d’‘Affân ; mais aucun d'eux n'osa entrer à la Mecque.
Après avoir fait la conquète de Khaïbar, le Prophète envoya ‘Amrou,
fils d'Omayya, le Dhamrite, avec une lettre, vers le Nedjâschî, pour lui
demander de laisser partir ceux qui étaient restés en Abyssinie, et qui
étaient an nombre de seize personnes. Le Nedjâschî les fit partir pour
Médine, et envoya en même temps au Prophète des présents
considérables : des étoffes du Yemen, des raretés d'Abyssinie, des
armes, des esclaves et des jeunes filles ; deux mulets de selle : une
mule nommée Schahbâ, et un mulet nommé Doldol ; enfin deux
belles jeunes filles coptes, dont l'une s'appelait Mâria, et l'autre Abkar.
Le Prophète donna Abkar à ‘Hasân, fils de Thàbit, qui était son poète,
et garda Mâria pour lui. Il en eut un fils, nommé Ibrahîm, qui mourut
après deux ans. ‘Hasân eut d'Abkar un fils, nommé ‘Abd er-Ra‘hmân.
Nous reprenons maintenant notre récit.
La position du Prophète et des Benî-Hâschim était fort difficile ;
car personne, à la Mecque, n'entretenait de relations avec les croyants.
Un Qoraïschite nommé Zohaïr, fils d'Abou-Ommaya, songea à faire
cesser cet état de choses, en déchirant l'acte que l'on avait écrit. La
mère de Zohaïr était ‘Âtika, fille d’‘Abdou’l-Mottalib. Un jour elle lui
dit : Mon fils, comment peux-tu manger et boire, connaissant la
position pénible des Benî-Hâschim, tes cousins ? Personne, à la
Mecque, ne leur parle. Jusqu'à présent, Abou-Tâlib a été le chef de
tous les Qoraïschites ; maintenant personne en dehors des Benî-
Hâschim ne lui adresse la parole. Abou-Djahl n'aurait pas souffert une
telle chose. Zohaïr répliqua : Que puis-je faire ? J'en suis affligé,
cependant je ne puis lutter seul contre tous les Qoraïschites ; il me
faut quelqu'un pour m'aider. Il alla trouver un personnage marquant et
lui fit part de ses sentiments. Celui-ci lui dit : Tache de trouver
quelqu'un qui puisse nous aider. Zohaïr répliqua : Nous sommes deux,
n'est-ce pas assez ? — Il en faut plus, dit l'autre. Quand ils furent au
nombre de sept, tous personnages importants parmi les Qoraïschites,
ils résolurent de se rendre à la mosquée à un moment où les
Qoraïschites et tous leurs chefs et Abou-Djahl y seraient- réunis.
Alors, dit Zohaïr, je chercherai querelle à Abou-Djahl, et vous
viendrez à mon secours ; j'arracherai l'acte de dessus la porte du
temple, je le déchirerai et anéantirai ainsi leur convention. Ils
attendirent donc. Un jour que les chefs qoraïschites, avec Abou-Djahl,
étaient réunis à la mosquée, Abou-Tâlib s'y trouvant aussi, abandonné
seul à sa place, ces sept personnages entrèrent dans la mosquée
séparément, afin qu'on ne sût pas qu'ils s'étaient concertés, et allèrent
prendre place dans le cercle d'Abou-Djahl. Enfin Zohaïr entra, fit des
tournées autour du temple, et vint s'asseoir auprès d'eux. Alors il jeta
les yeux sur l'acte suspendu à la porte et dit : Jusques à quand sera
suspendu ici cet acte inique et illégal, et combien de temps encore les
Benî-Hâschim en souffriront-ils ? Abou-Djahl répliqua : Ce n'est pas
un acte injuste, puisqu'il a été fait, consenti et signé par tous les
Qoraïschites. Un des sept dit à Abou-Djahl : Ce n'est pas un acte
commun à tous les Qoraïschites ; il a été fait par toi et tes amis. Un
autre s'écria : C'est la chose la plus injuste qui soit au monde. Un
quatrième dit : Pour quelle raison faut-il s'abstenir des relations avec
les Benî-Hâschim ? Est-ce que les Benî-Makhzoum et telles ou telles
tribus font la loi aux Qoraïschites ? Un cinquième dit : Il faut déchirer
cet écrit et annuler cette convention, qui est injuste. Un sixième dit :
Oui, il faut le déchirer et couper la main à celui qui l'a écrit. Un
septième enfin s'écria : Je ne me soucie ni de l'acte, ni de ce qu'il
contient. Abou-Djahl fut confondu et dit : C'est une affaire qu'ils ont
concertée dans la nuit. Mout‘im, fils d’‘Adî, fils de Naufal, fils
d’‘Abd-Manâf, l'un des chefs qoraïschites, étendit la main et arracha
l'acte pour le déchirer. On avait déjà l'habitude d'écrire en tête des
actes et des lettres le nom de Dieu, en ces termes : « En ton nom, ô
Dieu. » Lorsqu'on eut arraché l'écrit et qu'on le regarda, on remarqua
que toute l'écriture, excepté le nom de Dieu, était rongée par les vers.
Ils le jetèrent en disant : Dieu lui-même l'a détruit. Ensuite ils firent
chercher le scribe qui avait écrit cet acte, pour lui couper la main.
C'était un homme de la tribu de Hâschim, nommé Mançour, fils
d’‘Ikrima, fils de Hâschim, fils d’‘Abd-Manâf. Quand on l'amena, ses
deux mains étaient paralysées. Ils dirent : Dieu lui-même lui a coupé
les mains ; et ils le laissèrent. C'est ainsi que cette affaire fut déjouée,
et les Qoraïschites reprirent leurs relations avec les Benî-Hâschim. Le
Prophète appelait toujours les hommes à Dieu.
Lorsqu'il se fut écoulé sept ans, ou, d'après d'autres auteurs, cinq
ans depuis la mission prophétique de Mohammed, Khadîdja et Abou-
Tâlib moururent dans la même année. Le Prophète n'a jamais éprouvé
de plus grande affliction que celle de la mort d'Abou-Tâlib. Les
Qoraïschites devinrent plus hardis dans leurs attaques contre lui, et lui
firent subir toutes sortes de persécutions, le blessèrent et lui jetèrent
des pierres, de la terre et des ordures. Le Prophète supportait tout,
Dieu lui ayant révélé un verset du Coran qui lui recommandait la
patience.
Du vivant d'Abou-Talib, le Prophète avait fait beaucoup d'efforts
pour le convertir à l'islamisme. On raconte que, lorsque Abou-Tâlib
tomba malade, Mohammed fut très-affligé ; car, aussi longtemps
qu'Abou-Tâlib avait vécu, il avait toujours espéré le voir embrasser
l'islamisme, puisqu'il le soutenait constamment et le protégeait. Quand
il tomba malade, Mohammed fut jour et nuit dans sa maison et ne
s'éloigna pas de son lit. Abou-Tâlib disait à tous ceux d'entre les
Qoraïschites qui venaient le voir : Embrassez la religion de
Mohammed, car il dit la vérité, c'est un homme honnête. Ensuite il fit
son testament et laissa le commandement à son frere ‘Abbâs, qui
restait alors l'aîné des fils d’‘Abdou’l-Mottalib et le plus intelligent.
‘Abbâs était de deux ans plus âgé que le Prophète. Il avait la plus
grande autorité parmi les Benî-Hâschim ; c'était un homme de bon
sens et de bon conseil. Abou-Tâlib le nomma donc son successeur et
lui recommanda Mohammed, en lui disant : Protège-le comme je l'ai
protégé, et embrasse sa religion, qui est préférable à la nôtre. Le
Prophète pensa alors que lui-même prononcerait aussi la formule de
foi, et il lui dit : ô mon oncle, tu fais cette recommandation aux autres,
pourquoi ne professes-tu pas toi-même l'islamisme ? Abou-Tâlib
garda le silence. Un jour, le Prophète. étant retourné dans sa maison,
n'était pas encore assis que quelqu'un vint lui annoncer qu'Abou-Tâlib
était à la mort. Mohammed quitta en toute hâte sa maison et courut, en
traînant son manteau par terre, à la maison d'Abou-Tâlib. Lorsqu'il y
arriva, il le trouva à l'agonie, près de rendre l'âme. Mohammed, les
yeux remplis de larmes, se mit devant lui à genoux et dit à voix
basse : Ô mon oncle ! Ô mon oncle ! Abou-Tâlib ouvrit les yeux et
dit : Que veux-tu, mon fils ? Mohammed répondit : Que tu dises : « Il
n'y a pas de dieu en dehors d'Allah. » Abou-Tâlib ferma les yeux.
Après un certain temps, le Prophète murmura de nouveau : Ô mon
oncle, ô mon oncle ! Abou-Tâlib ouvrit encore les yeux et dit : Que
veux-tu, mon fils ? Mohammed répondit : Dis : « Il n'y a pas de dieu
en dehors d'Allah. » Abou-Tâlib ferma les yeux de nouveau. Le
Prophète, au milieu de ses pleurs et de ses sanglots, dit pour la
troisième fois : Ô mon oncle, ô mon oncle ! Abou-Tâlib ouvrit les
yeux et dit : Ô mon fils, pourquoi t'affliges-tu tant ? Mohammed
répliqua : Si tu prononçais seulement une seule fois ces paroles : « Il
n'y a pas de dieu en dehors d'Allah » au jour de la résurrection, devant
le trône de Dieu, je me détournerais de tous les hommes et me
jetterais la face contre la terre, et prierais et supplierais Dieu pour qu'il
te sauve de l'enfer et pour que je te mène avec moi dans le paradis.
Abou-Tâlib se mit à pleurer et dit : Je sais que tu dis la vérité ; mais je
ne peux pas prononcer ces paroles, à cause du blâme des hommes ;
car, après ma mort, les Arabes dans leurs tribus, les habitants de la
Mecque dans leurs réunions, et les femmes des Qoraïschites en filant
et en causant ensemble, diront : Abou-Tâlib a eu peur de la mort, et,
au moment de rendre l'âme, il a abandonné la religion de ses pères.
Après ces paroles, Abou-Tâlib ferma les yeux. Le Prophète pleurait et
sanglotait et ne pouvait se soutenir. Abou-Tâlib perdit la parole et ne
fut plus en état d'ouvrir les yeux, tandis que Mohammed l'appelait
toujours et murmurait : Ô mon oncle, ô mon oncle ! Enfin Dieu
envoya Gabriel avec ce verset : « Certes toi tu ne dirigeras pas ceux
que tu voudras ; c'est Dieu qui dirige ceux qu'il veut, » etc.
(Sur. XXVIII, vers. 56.) Gabriel consola le Prophète, en lui disant : Ô
Mo hammed, sois tranquille. Ton oncle était-il plus vénérable pour toi
que le père d'Abraham le fut pour Abraham ? Lui aussi a fait
beaucoup d'efforts, du vivant de son père et pendant son agonie, pour
l'amener à sa religion, et n'a pas réussi, parce que ce n'était pas la
volonté de Dieu ; et Abraham se résigna et se soumit à la décision de
Dieu. Résigne-toi, ô Mohammed, comme ton père Abraham. Alors
Mohammed se résigna et reconnut qu'il était trop tard. Lorsque Abou-
Tâlib perdit l'usage de la parole, le Prophète s'éloigna du lit et
retourna dans sa maison. Lorsqu'il y fut arrivé, Abou-Tâlib mourut.
‘Alî vint auprès du Prophète et dit : « Ô apôtre de Dieu, ton oncle est
mort dans l'égarement. » Mohammed pleura ; puis il dit : Ô ‘Alî, va
pour le laver et l'enterrer ; mais il ne lui dit pas de prier pour lui. Le
Prophète lui-même n'assista pas à l'ensevelissement ni à
l'enterrement ; il donna seulement ses ordres à ‘Alî. Les théologiens et
les docteurs de la loi tirent de ce fait un argument, et disent : Si un
infidèle meurt, si c'est un homme considérable, on doit l'ensevelir. Si
cet homme a un fils musulman, celui-ci doit se tenir près du lit au
moment de la mort de son père et doit l'ensevelir, le mettre dans la
tombe et se tenir au bord de la tombe, comme le Prophète a ordonné à
‘Alî de faire pour Abou-Tâlib. D'après une autre version, le Prophète
lui-même serait allé jusqu'à la tombe d'Abou-Tâlib, en suivant le
corps.
CHAPITRE XII

Départ du Prophète pour Tâïf

On rapporte que, après la mort d'Abou-Tâlib, le commandement


fut donné à ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, qui était un homme
indolent et sans fermeté, et qui n'était pas en état de protéger le
Prophète. Celui-ci fut en butte aux violences des Qoraïschites, qui lui
lançaient des pierres et lui jetaient de la boue sur la tête. Un jour qu'il
faisait sa prière dans la mosquée, au moment où il se prosterna la face
contre terre, les infidèles, ayant apporté une grande quantité de boue,
la lui versèrent sur la tête. Mohammed avait des cheveux qui lui
allaient jusqu'aux épaules ; ses cheveux, sa tête et ses joues furent
entièrement couverts de boue. Il se leva et s'en alla dans sa maison.
Une de ses filles, en lui nettoyant la tête, pleura. Le Prophète lui dit :
Ô ma fille, ne pleure pas, invoque Dieu et aie patience. Ces choses
arrivent quand on perd ses parents et ses oncles. Du vivant de mon
oncle Abou-Tâlib, personne n'a osé faire cela. Le Prophète supporta
ces injures et ces outrages encore deux ans, en se conformant à l'ordre
de Dieu : « Sois d'une patience parfaite, » etc. (Sur. LXX, vers. 5-6.)
Ensuite, voyant son insuccès auprès des Qoraïschites, et étant accablé
de misères, il partit pour Tâïf.
Il y a entre la Mecque et Tâïf trois journées de marche, sur la route
du Yemen. Tâïf se compose de plusieurs villages très considérables,
dont aucun ne possède une mosquée pour les réunions du vendredi. Il
y a là un grand nombre de vergers, de champs cultivés et de vignes, et
beaucoup de ruisseaux, et cette contrée, par son aspect riant et
florissant, ressemble au Soghd de Samarcande. Les habitants de la
Mecque doivent constamment avoir recours à Tâïf, parce qu'il n'y a à
la Mecque ni vigne, ni arbre, ni fruits. Tous les fruits que l'on a à la
Mecque viennent de Tâïf, qui produit toutes les espèces de fruits du
monde. Tout habitant de la Mecque, excepté ceux qui sont tout à fait
pauvres, possède à Tâïf une vigne ou un jardin, et, pendant les trois
mois de l'été, il ne reste personne à la Mecque, excepté les pauvres. À
cette époque, Tâïf était gouverné par trois frères : ‘Habîb, Mas‘oud et
‘Abd-Yalîl, fils d’‘Amrou ben-‘Omair, de la tribu de Thaqîf.
Le Prophète se rendit auprès d'eux, à pied, pour chercher à se faire
accepter et protéger par eux contre les gens de la Mecque. Il alla
trouver les trois frères et leur exposa sa situation. Je suis venu, leur
dit-il, afin que vous croyiez en moi, que vous me receviez et que vous
me donniez aide et protection contre les habitants de la Mecque. L'un
d'eux répliqua : Si tu es prophète de Dieu, pourquoi nous demandes-tu
assistance ? L'autre frère dit : Pourquoi Dieu, qui t'a chargé d'une
mission prophétique, ne te protège-t-il pas ? Le troisième dit : Si Dieu
voulait charger un homme d'une mission prophétique, il aurait pu
trouver, à la Mecque et à Tâïf, quelqu'un qui n'aurait pas besoin d'aller
de porte en porte pour demander protection ; pourquoi n’a-t-il pas
donné cette mission à un chef de la Mecque, auquel personne n'aurait
osé faire de l'opposition ? Le Prophète fut ainsi éconduit par eux. Il
est dit, dans les commentaires, que Dieu a révélé à leur intention le
verset suivant : « Si du moins le Coran avait été révélé à un homme
marquant des deux villes, » etc. (sur. XLIII, vers. 30) ; de même que
cet autre verset : « Si on leur donne un signe, ils disent : Nous ne
croirons pas, à moins qu'on ne nous donne un miracle pareil à ceux
qui ont été révélés aux apôtres de Dieu. Mais Dieu sait parfaitement
où il place sa mission. » (Sur. VI, vers. 124.) Alors le Prophète leur
dit : Puisque vous ne m'accordez pas votre assistance, au moins n'en
dites rien à personne, afin que je puisse retourner sans que l'on sache
que je suis venu ici. Il ne voulait pas que les Qoraïschites apprissent
qu'il s'était rendu à Tâïf pour y chercher aide et protection, et qu'il
n'avait rien pu obtenir. Mais les trois frères firent venir les jeunes gens
de la populace de Tâïf et leur dirent : Chassez ce fou qoraïschite hors
de la ville, pour qu'il n'y reste pas la nuit. Le Prophète, ayant fait la
route à pied, était très-fatigué ; et lorsque ces jeunes gens le chassaient
devant eux, il ne pouvait pas marcher ; mais ils le poussèrent, le
frappèrent et lancèrent contre lui des pierres, dont une l'atteignit à la
cuisse, de sorte que le sang en coula. Enfin, harassé de fatigue, abattu,
exténué de faim et de soif et souillé de sang, il parvint à quitter le
territoire de Tâïf. Le soleil était ardent, et le Prophète, dans sa triste
situation, s'assit pour se reposer, et il pleura. Puis, craignant qu'un
châtiment ne fondit sur les habitants de Taïf, et ne voulant pas les voir
périr parce qu'ils n'avaient pas cru en lui et qu'ils l'avaient accablé de
mépris, il tourna sa face contre le ciel et dit : Ô Seigneur, ne les punis
pas, car ils ne savent pas que je suis ton prophète !
Près de l'endroit où le Prophète se reposait, il y avait une vigne
appartenant à ‘Otba et à Schaïba, fils de Rabî‘a, de la famille d’‘Abd-
Schams, cousins de Mohammed, qui se trouvaient en ce moment dans
leur vigne. Ils avaient appris que Mohammed était allé à Tâïf, mais ils
ne savaient pas comment il avait été traité par les habitants, et ils
étaient restés dans leur vigne. Il y avait avec eux un esclave de
Schaïba, un chrétien de la ville de Ninive, qui y avait été fait
prisonnier. Ninive est une ville située vers la Syrie ; elle était la patrie
de Jonas. Cet esclave, nommé ‘Addâs, avait lu l'Évangile et le
Pentateuque, et pratiquait, à la Mecque, le culte chrétien. ‘Otba,
Schaïba et l'esclave étaient dans l'enclos, car c'était l'époque des
vendanges. Le Prophète arriva à la porte de l'enclos et alla s'asseoir au
bord d'une citerne, qui se trouvait là, pour se reposer et laver son pied,
ses mains et son visage. Il ne savait pas à qui appartenait cette vigne.
‘Otba et Schaïba, regardant de l'intérieur de l'enclos et voyant le
Prophète assis au bord de la citerne, couvert de poussière, surent qu'il
avait été chassé de Taïf. Leur parenté avec Mohammed leur inspirait
de la pitié pour son état, et ‘Otba dit à Schaïba : Mon frère, voilà
Mohammed assis à la porte de cette vigne ; il vient de Taïf,
pourchassé et épuisé de faim ; envoie-lui quelque chose à manger. Ils
ne voulaient cependant pas se montrer. Schaïba dit à l'esclave : Tu
vois cet homme qui est assis au bord de la citerne ? C'est un magicien
et un possédé ; partout où il va, il est frappé et chassé par les hommes.
Mais il est notre parent et il a faim ; nous avons pitié de lui. Porte-lui
un plat de raisin, place-le devant lui et reviens sans lui parler, car il
pourrait te séduire et te faire perdre ta foi chrétienne. L'esclave vint,
plaça le plat devant Mohammed et se tint devant lui, à distance, en le
regardant. Le Prophète prit un raisin, et, en ayant détaché un grain, il
le mit dans sa bouche, disant : Au nom de Dieu. L'esclave lui dit : Ô
jeune homme, quelle parole viens-tu de prononcer ? Depuis que j'ai
quitté ma patrie, je ne l'ai pas entendue. — D'où es-tu ? lui dit le
Prophète. — De la ville de Ninive, répondit l'esclave. Le Prophète
répliqua : C'est la ville de mon frère Jonas, fils de Mataï. L'esclave lui
demanda à son tour : Qui es-tu, et comment connais-tu Jonas ? — Je
suis un prophète, répondit Mohammed, et Jonas fut prophète ; tous les
prophètes sont frères. L'esclave conversait ainsi avec Mohammed,
tandis que ‘Otba et Schaïba regardaient de loin. L'esclave dit ensuite :
Quel est ton nom ? — Mohammed et A‘hmed. — Es-tu cet A‘hmed
dont il est question dans l'Évangile ? Il y est dit que Dieu t'enverra aux
habitants de la Mecque, qui te feront sortir de la ville ; que Dieu te
ramènera pour les soumettre par la force, et que ta religion régnera
dans le monde. — Certainement, dit le Prophète. — Annonce-moi ta
foi, dit l'esclave, car je te cherche depuis longtemps. Le Prophète lui
présenta la formule de l'islamisme, et l'esclave en fit la profession,
ensuite il se précipita sur le pied du Prophète et le baisa. Mohammed
mangea le raisin et s'en alla.
On avait appris à la Mecque que Mohammed était allé à Tâïf et
qu'il en avait été chassé. Les habitants se concertèrent, en disant :
Puisqu'il est sorti de la ville, nous ne le laisserons plus rentrer. Abou-
Djahl prit pour cela l'engagement de toutes les tribus. Le Prophète,
arrivé près de la Mecque, s'arrêta à Batn-Nakhl, à la distance d'un
mille de la ville. Il y passa la nuit, en priant, en récitant le Coran et en
adorant Dieu, pour entrer le lendemain à la Mecque.
CHAPITRE XIII

Apparition d'une troupe de pérîs qui adoptent


l'islamisme

À Batn-Nakhl, sept pérîs vinrent auprès du Prophète et l'écoutèrent


réciter le Coran. Lorsqu'il eut prononcé le salut final, ils se montrèrent
à ses yeux. Il leur présenta la formule de l'islamisme, et ils firent,
profession de foi. Ensuite le Prophète leur dit : Allez trouver vos
compagnons et appelez-les à la foi. Ils s'en allèrent et firent cet appel
à leurs compagnons, qui reçurent la religion musulmane, comme il est
dit dans le Coran : « Rappelle-toi comment nous avons fait venir une
troupe de djinns pour entendre le Coran, etc. (Sur. XLVI, vers. 28.)
Les noms de ces sept pérîs étaient : ‘Hasâ, Masâ, Schâd, Nâç, Qâsim,
Ans et. Aqdjam. Plus tard, lorsque le Prophète fut à Médine, ces sept
pérîs se présentèrent devant lui et lui dirent : Nos compagnons sont
devenus croyants ; ils désirent te voir et t'entendre. Alors ils se
réunirent tous dans la vallée des Djinns, endroit situé à deux
parasanges de Médine, vers le désert, où personne n'ose passer
pendant la nuit, à cause de la terreur qui y règne. Tous les pérîs, qui
étaient devenus croyants, s'y réunirent, le Prophète leur ayant promis
qu'il s'y rendrait, une nuit, auprès d'eux.
Le lendemain de la conversion de ces sept pérîs aux portes de la
Mecque, le Prophète voulant rentrer à la Mecque, l'un des croyants de
la ville vint lui dire que les habitants s'étaient concertés avec Abou-
Djahl pour l'empêcher de rentrer. Mohammed reconnut qu'il ne
pourrait effectuer sa rentrée, sans la protection d'un personnage
marquant. Il envoya donc cet homme vers Akhnas, fils de Scharîq,
homme considérable, allié des Benî-Hâschim, mais étranger à la
Mecque, pour lui demander sa protection, afin de pouvoir rentrer dans
la ville malgré le projet d'Abou-Djahl. Akhnas répondit : Je suis moi-
même étranger à la Mecque et sous la protection d'un autre ; il faut
t'adresser pour cela aux citoyens de la ville. Mohammed, ayant reçu
cette réponse, envoya le messager vers Sohaïl, fils d’‘Amrou, l'un des
principaux personnages de sa tribu. Sohaïl dit : Ma tribu est moins
nombreuse et plus faible que les autres, et je ne peux pas protéger
quelqu'un contre les Qoraïschites. Ensuite le Prophète fit porter sa
demande à Mout‘im, fils d’‘Adî, homme puissant dans sa tribu et allié
d'Abou-Djahl et de son parti. Mout‘im fit dire à Mohammed qu'il lui
accordait sa protection, qu'il pouvait venir. Le Prophète rentra à la
Mecque. Le lendemain, il voulut se rendre à la mosquée. Abou-Djahl
et les Qoraïschites vinrent se placer à la porte de la mosquée.
Mout‘im, croyant qu'Abou-Djahl prendrait les armes, s'y rendit avec
les ‘Abd-Manâf, tous armés, et le Prophète avec eux. Abou-Djahl
pensa que Mout‘im et toute sa tribu avaient embrassé la religion de
Mohammed, et il lui dit : Es-tu un de ses sectateurs ou son
protecteur ? Mout‘im répondit : Je lui ai accordé seulement ma
protection. Abou-Djahl répliqua : Celui que tu protèges, nous le
protégeons également. Le Prophète entra dans la mosquée, fit les
tournées autour de la Ka‘ba et accomplit deux inclinations ; ensuite il
sortit. Il demeurait dorénavant sous la protection de Mout‘im, dans la
patience, jusqu'à ce qu'il se lassât des habitants de la Mecque.
Chaque année, à l'époque du pèlerinage, le Prophète abordait les
Arabes venus de tous côtés, et leur proposait sa religion. Il espérait
que quelqu'un d'entre eux croirait en lui et l'emmènerait dans sa tribu,
pour qu'il y pût adorer Dieu et qu'il fût délivré des gens de la Mecque
et des Qoraïschites. Mais aucun de ceux à qui il s'adressait ne
répondait à son appel ; ou si quelqu'un croyait, il n'osait pas le
recevoir, par crainte des habitants de la Mecque. Il se présenta aux
Benî-Kinda, qui formaient une tribu fort considérable et étaient d'une
grande autorité parmi les Arabes ; mais ils le refusèrent ; les Benî-
Kelb et les Benî-‘Hanifa et toutes les autres tribus firent de même. Les
Qoraïschites, de leur côté, postaient chaque année quelqu'un à Minâ
pour empêcher que personne n'acceptât la religion de Mohammed.
Cet homme se rendait auprès de toutes les tribus arabes, leur disant :
Il y a ici un fou, nommé Mohammed, qui a établi une religion
nouvelle. S'il vient vers vous, ne le croyez pas et n'acceptez pas sa foi.
Voici ce qu'un homme de la tribu de Kinda a raconté : Une certaine
année, étant encore enfant, j'étais venu avec mon père pour le
pèlerinage de la Mecque. Lorsque nous nous arrêtâmes à Minâ, je vis
un homme ayant une longue chevelure, beau de visage, se tenant en
face de nous majestueusement, nous tenant des discours fort beaux,
qui allaient au cœur des hommes, et qui nous présenta sa religion, en
nous appelant à Dieu et en nous détournant de l'idolâtrie. Après lui
vint un homme ayant une longue barbe, des cheveux noirs, l'œil
louche, un manteau d’‘Aden sur les épaules, un homme si laid que je
n'ai jamais vu son pareil, et qui nous dit : Gardez-vous de cet homme,
qui est possédé et menteur ; n'écoutez pas ses paroles et n'abandonnez
pas votre religion ! Alors je demandai à mon père : Qui est celui-là ?
— C'est le prophète des Qoraïschites, répondit mon père, Mohammed,
fils d’‘Abdallah, fils d’‘Abdou’l-Mottalib ; il appelle les hommes à sa
religion. — Et qui est l'autre ? lui dis-je. — C'est son oncle, Abou-
Lahab, qui s'attache partout à ses pas et le fait passer pour un
imposteur devant le peuple.
Le Prophète faisait ainsi chaque année. Sa réputation se répandit
dans toute l'Arabie, dans le Ba‘hraïn, le Yemâma, le Yemen, et dans
toutes les autres contrées. Mais il ne trouvait personne qui voulût le
recevoir, jusqu'au moment où, rebuté par les gens de la Mecque, il
émigra à Médine, avec quelques personnages notables de cette ville.
CHAPITRE XIV

Fuite du Prophète de la Mecque à Médine

Peu de temps avant la fuite, six personnes de la tribu de Khazradj


étaient venues à la Mecque pour le pèlerinage. Médine était occupée
par deux tribus : les Aus et les Khazradj. Ces derniers étaient les plus
nombreux. Les villages du territoire de Médine, comme Khaïbar,
Qoraïzha, Wâdi’l-Qorâ et Yanbou‘, étaient habités par des Juifs ou
Arabes descendants des Benî-Israël, de ceux qui étaient venus de la
Syrie et de Jérusalem, fuyant devant Nabuchodonosor, antérieurement
à Alexandre. Les Aus et les Khazradj voulaient s'emparer de ces
villages, mais ils ne réussirent pas ; car les Juifs avaient des châteaux
forts grands et solides.
Les Juifs connaissaient, pour l'avoir lue dans le Pentateuque la
description du Prophète, et avaient cru en lui. Mais ils pensaient qu'il
serait l'un des Benî-Israël, de la parenté de Moïse ; ils ne savaient pas
qu'il viendrait des Arabes. Le Pentateuque avait contenu la description
même de Mohammed, mais les anciens Juifs l'avaient supprimée, de
sorte que leurs descendants ne savaient pas que ce prophète, qu'ils
honoraient et en qui ils croyaient, serait Arabe. Chaque fois qu'ils
étaient attaqués par des Arabes, ils prenaient le Pentateuque,
cherchaient le passage concernant le Prophète, y mettaient la main et
disaient : Seigneur, aide-nous contre ces ennemis, à cause de ton
prophète ! et ils obtenaient ce secours. Or, quand le Prophète parut, et
qu'ils virent qu'il était Arabe, et non Israélite, comme ils l'avaient
pensé, ils ne voulurent pas croire en lui, et ils dirent : Ce n'est pas ce
prophète que nous attendions, comme il est dit dans le Coran : « Et
lorsqu'ils reçurent de Dieu une révélation confirmant celle qu'ils
avaient, eux qui auparavant avaient prié pour être secourus contre les
infidèles, lorsque celui qu'ils reconnaissaient leur vint, ils ne
voulurent pas y croire. Que la malédiction de Dieu soit avec les
incrédules ! » (Sur. II, vers. 83.)
Les six habitants de Médine, de la tribu de Khazradj qui étaient
venus cette année au pèlerinage étaient : As‘ad, fils de Zorâra,
surnommé Abou-Omâma ; Auf, fils de ‘Hârith ; Râfi‘, fils de Mâlik ;
Qotba, fils d’‘Âmir ; ‘Oqba, fils d’‘Âmir, descendant de ‘Harâm ;
enfin Djâbir, fils d’‘Abdallah. C'étaient des gens connus, mais de
classe moyenne, ni très-illustres, ni de condition inférieure. Le
Prophète se rendit auprès d'eux à Minâ, où ils s'étaient arrêtés, leur
présenta l'islamisme et leur récita le Coran. Ils l'entendirent avec
plaisir et crurent en lui, et il leur enseigna une portion du Coran.
Ensuite il leur demanda de le recevoir et de l'emmener avec eux à
Médine. Ils répondirent : Ô apôtre de Dieu, les habitants de Médine
forment deux tribus : les Aus et les Khazradj. Nous sommes tous de la
tribu de Khazradj, qui est en hostilité avec les Aus. Nous allons
retourner à Médine et parler à nos compatriotes de toi et de ta
religion, apaiser les différends qui existent entre eux ; ensuite nous
reviendrons une autre année pour t'avertir ; tu viendras avec nous, et
tu seras plus honoré. Ces hommes partirent, et le Prophète resta à la
Mecque. Personne n'eut connaissance de ce fait.
De retour à Médine, ces six personnes parlèrent aux gens des tribus
d'Ans et de Khazradj, leur exposèrent la religion musulmane et leur
récitèrent ce qu'elles avaient appris du Coran, et leur dirent : Ce
Mohammed est ce prophète dont le nom est constamment dans la
bouche des Juifs, en qui ils ont cru, et en qui ils espèrent. S'ils
entendent parler de lui, ils l'emmèneront. Prévenez-les, en l'amenant
au milieu de vous. Cette religion, le Coran et les paroles du Prophète
firent une bonne impression sur les habitants de Médine, et un grand
nombre d'entre eux se convertirent. Il y eut peu de maisons à Médine
où l'on n'apprit ces quelques versets du Coran que les six personnes
avaient retenus. Les habitants de Médine attendaient avec impatience,
cette année, le retour de l'époque du pèlerinage. Alors ils se réunirent
et désignèrent comme messagers les mêmes personnes, au nombre de
six, en leur associant six autres personnes de la tribu de Khazradj,
dont voici les noms : Mo‘âds, fils de ‘Hârith ; ‘Abbâs, fils d’‘Obâda ;
Abou’l-Haïtham, fils de Tayyahân ; Dsakwân, fils d’‘Abd-Qaïs ;
‘Obâda, fils de Çâmit ; Yezîd, fils de Tha‘laba. Ils les firent partir, en
leur disant : Allez, prenez envers Mohammed l'engagement et
ramenez-le avec vous ; car nous tous, à Médine, nous nous sommes
engagés envers lui, et nous sommes à sa disposition, corps et biens.
Ces douze hommes arrivèrent à la Mecque, à l'époque du
pèlerinage, et s'arrêtèrent sur la colline ‘Aqaba, près de Minâ.
Mohammed se rendit auprès d'eux. Lorsqu'ils le virent, ils furent
remplis de joie, lui témoignèrent de la déférence et lui transmirent les
hommages des habitants de Médine. Le Prophète en fut charmé ; il
reçut leur engagement sur leurs corps et leurs biens, tant en leur
propre nom qu'au nom de leurs compatriotes. Ce serment est appelé le
premier serment, parce qu'il y en eut un autre plus tard, ou serment
des femmes, parce qu'il n'y était pas question de la guerre qu'ils
promirent de soutenir avec le Prophète contre les habitants de la
Mecque. D'ailleurs cet autre serment contenait les mêmes obligations
que le serment des femmes, à savoir de n'adorer que Dieu, de ne pas
dérober, de ne pas tuer leurs filles, de ne pas mentir, de ne pas
désobéir au Prophète et de le protéger comme leurs propres corps.
Après avoir reçu cet engagement, le Prophète forma le dessein de
partir secrètement avec eux pour Médine.
‘Abbâs était connu parmi tous les Qoraïschites comme l'homme le
plus expérimenté et le plus pénétrant. Il avait succédé à Abou-Tâlib
dans le commandement des Qoraïschites, mais il était sans énergie.
Son autorité ne s'étendait que sur les Benî-Hâschim, comme celle
d'Abou-Tâlib, tandis que la tribu d'Omayya reconnaissait comme chef
Abou-Sofyân, fils de ‘Harb, et la tribu de Makhzoum, Abou-Djahl.
Chaque tribu avait son chef particulier. ‘Abbâs n'était pas en état de
protéger le Prophète, quelle que fût l'amitié qu'il eût pour lui ; mais
son intelligence et son expérience lui étaient très-utiles, et le Prophète
le consultait en toutes choses et lui confiait ses secrets. Mohammed
vint donc le trouver et lui dit : Ô mon oncle, je voudrais te conter un
secret et te demander un conseil ; garde-moi le secret. — Parle, mon
fils, lui dit ‘Abbâs. Le Prophète dit : Tu sais combien d'injures et de
violences j'ai essuyées depuis la mort d'Abou-Tâlib, et avec quelle
patience je les ai supportées, ainsi que le mépris et les outrages des
Qoraïschites. À présent, je suis las de la Mecque. Depuis plusieurs
années, je m'étais présenté, à l'époque du pèlerinage, aux différentes
tribus arabes, mais personne n'a cru en moi ni en ma religion. J'avais
désiré que quelqu'un d'entre ces étrangers m'emmenât dans sa patrie,
afin que j'y pusse exercer ma religion. Mais je n'ai trouvé personne, si
ce n'est les habitants de Médine et du territoire de Yathrib, dont il est
venu, l'année dernière, six personnes, qui ont cru en moi. Cette année,
il en est venu douze hommes, qui se sont engagés envers moi ; ils
m'invitent à aller avec eux, et je veux les suivre. Qu'en penses-tu ?
‘Abbâs répliqua : Je ne veux pas te refuser mon conseil. Je ne crois
pas qu'il soit bon que tu ailles à Médine avec douze personnes. Les
habitants de Médine sont au nombre de dix à vingt mille, qui sont en
lutte entre eux ; on ne peut pas, d'après le dire de douze personnes,
compter sur toute une ville renfermant une si grande population.
Aujourd'hui tu es dans ta ville natale, au milieu de la tribu et de tes
compatriotes. Si dix personnes te disent des choses désagréables, deux
autres te parlent avec bonté. Mais si tu vas dans cette ville-là et que
l'on ne t'y reçoive pas comme protégé, tu t'y trouveras étranger, sans
assistance et sans parents, et tu ne pourras plus revenir à la Mecque.
Je crois donc convenable que tu y envoies quelqu'un des tiens sur
lequel tu puisses compter, pour te remplacer et appeler les gens à ta
religion. S'ils croient, alors tu pourras partir, ayant lieu de penser
qu'un plus grand nombre croiront en toi. Mais s'ils ne croient pas, au
moins n'auras-tu pas été séparé de ta tribu et exilé à l'étranger. Après
avoir entendu ces paroles, le Prophète dit à ‘Abhâs, en l'embrassant :
« Que Dieu te récompense pour ton bon conseil ! »
Mohammed fit partir pour Médine, avec les douze messagers,
Moç‘ab, fils d’‘Omaïr, fils de Hâschim, fils d’‘Abd-Manâf, qui savait
tout ce qui avait été révélé jusqu'alors du Coran, et qui avait appris les
cérémonies religieuses de l'islamisme. Le Prophète le chargea
d'appeler les habitants de Médine à l'islamisme et de leur enseigner le
Coran. Moç‘ab, arrivé à Médine, se logea dans la maison d'As‘ad, fils
de Zorâra. Le lendemain, les habitants de Médine vinrent le trouver ;
Moç‘ab les appela à la religion du Prophète et leur récita tout ce qu'il
savait du Coran. Tous ceux qui l'entendirent devinrent croyants. As‘ad
conduisait Moç‘ab, chaque jour, dans quelque enclos, où les hommes
venaient pour entendre ses discours, et où ils adoptaient l'islamisme.
À Médine, chaque enclos est nommé d'après la tribu qui a
l'habitude de s'y réunir. As‘ad choisissait chaque jour un nouvel
enclos pour Moç‘ab. Le plus grand de tous était celui des
Benî-‘Abdou’l-Aschhal, où se réunissait le plus grand nombre de
personnes. Le chef de cette tribu était Sa‘d, fils de Mo‘âds, fils de
No‘mân, fils d‘Imrou’l-Qaïs, qui était à la tête de la ville de Médine.
Il était cousin d'As‘ad, fils de Zorâra, du côté de sa mère. Sa‘d dit à un
homme nommé Osaïd, fils de ‘Hodhaïr, l'un des principaux chefs de
Médine : Va trouver As‘ad et dis-lui que, s'il n'y avait pas de liens de
parenté entre nous, je le ferais mourir à l'instant même. Dis-lui qu'il
fasse sortir de notre enclos cet homme, car nous ne sommes pas
partisans de la religion nouvelle qu'ils ont apportée à Médine ; et que,
s'il ne s'en va pas, j'irai moi-même et je lui ôterai la vie ainsi qu'à cet
hemme.
Osaïd prit une pique et se rendit auprès d'As‘ad, qu'il trouva en
compagnie de Moç‘ab. Il lui transmit le message de Sa‘d, puis il
ajouta de lui-même : Si Sa‘d ne le fait pas, je le ferai, moi ! Allons,
quittez à l'instant cet enclos. As‘ad lui dit : Nous ne nous y opposons
pas ; si vous le désirez, nous nous en irons ; mais viens, assieds-toi et
écoute ce que dit cet homme et ce qu'il veut. — Tu as raison, dit
Osaïd. Alors Moç‘ab se mit à réciter le Coran. Osaïd en fut charmé et
dit : Que faut-il dire et faire pour entrer dans cette religion ? — Se
baigner la tête et le corps, répondit Moç‘ab, se repentir des péchés que
l'on a commis, et faire la profession de foi : « Je déclare qu'il n'y a pas
d'autre dieu qu'Allah, et je déclare que Mohammed est le prophète
d'Allah. » Osaïd se leva, se purifia, se repentit de ses péchés et
prononça la formule de foi entre les mains de Moç‘ab. Ensuite il dit à
As‘d : Tu sais quelle est la position élevée de Sa‘d, fils de Mo‘âds. Je
vais aller et faire en sorte qu'il vienne te trouver. Peut-être, en
entendant, lui aussi, ces paroles, en sera-t-il charmé et deviendra-t-il
croyant.
Osaïd vint auprès de Sa‘d, qui lui demanda ce qu'il avait dit et fait.
Osaïd répondit : J'ai trouvé As‘ad et cet homme entourés de beaucoup
de personnes. J'ai craint que celles-ci, en apprenant tes paroles, ne les
tuassent à l'instant même. Sa‘d dit : Je ne veux pas que l'on tue
quelqu'un dans mon enclos ; ma propriété est à moi. Il se leva, prit la
pique d'Osaïd et vint trouver As‘ad, qui était assis auprès de Moç‘ab
et au milieu d'une foule de gens. En voyant Sa‘d, ils se levèrent. Sa‘d
dit à As‘ad : Fais sortir cet homme de cet enclos paisiblement, afin
d'éviter, lui et toi, la mort. Si je ne prenais pas en considération notre
parenté, je te frapperais. As‘ad répliqua : En effet, nous allons partir
d'ici. Mais quel mal y aurait-il si tu écoutais un peu ? Sa‘d dit : Parle.
Moç‘ab récita la surate N'avons-nous pas ouvert ? (Sur. XCIV.)
Sa‘d la trouva très-belle, il s'assit et dit : Répète-la. Moç‘ab la
récita une seconde fois, et Sa‘d y trouva le plus grand plaisir. Il devint
croyant et adopta la foi musulmane. Ensuite il s'en retourna, convoqua
les hommes de la tribu des Benî-Aschhal et leur dit : Que suis-je pour
vous ? — Tu es, répondirent-ils, un homme distingué, respecté et sûr,
et tu es notre chef. Sa‘d dit : J'ai embrassé cette religion, et je ne
l'aurais pas fait si elle n'était pas véritable. Je cesse toute relation avec
tous ceux qui n'embrasseront pas cette religion. Le jour même, tous
les Benî-Abdou’l-Aschhal, sans exception, devinrent croyants. As‘ad
continua alors d'introduire Moç‘ab dans tous les lieux de réunion des
différentes tribus ; et bientôt il n'y eut pas une seule tribu à Médine
dont plusieurs membres ne fussent croyants, sauf celle des Aus. Ceux-
ci, moins nombreux que les Khazradj, se croyaient cependant
supérieurs aux autres, et s'appelaient Aus-Monât. Ils avaient pour chef
Abou-Qaïs, fils d'Al-Aslat, qui était poète, et qui détourna de
l'islamisme les gens de sa tribu, en leur disant : Les discours que
débite cet homme sont beaux, mais je vais vous réciter des vers plus
beaux encore. Il n'y eut des croyants dans cette tribu qu'après l'arrivée
du Prophète à Médine, après une résidence d'un an ou deux dans cette
ville, après les combats de Bedr, d'O‘hod et la guerre du Fossé. Trois
ou quatre ans après, les hommes de cette tribu furent croyants comme
les autres, firent la prière et récitèrent le Coran.
Au bout de cette année, Moç‘ab retourna à la Mecque, pour rendre
compte au Prophète de ces événements. Soixante et dix personnes des
chefs et des principaux habitants de Médine, tels que [Berâ,] fils de
Ma‘rour, ‘Abdallah, fils d’‘Amrou, Abou-Djâbir, et Djâbir, fils
d’‘Abdallah, et les autres chefs qui étaient devenus croyants,
accompagnèrent Moç‘ab, afin de ramener avec eux le Prophète. Les
douze personnes qui avaient prêté serment à Mohammed lors du
pèlerinage avaient fixé un rendez-vous où elles se réuniraient avec lui,
à ‘Aqaba, pour lui prêter serment [de nouveau] et pour l'emmener à
Médine. Le Prophète en parla à ‘Abbâs, qui dit : J'irai avec toi, et
verrai ces hommes.
La nuit du rendez-vous étant arrivée, les soixante et dix hommes de
Médine se réunirent sur la colline d’‘Aqaba ; ‘Abbâs et le Prophète s'y
rendirent de leur côté. ‘Abbâs adhérait encore à la religion des
Qoraïschites ; mais il voulut confier lui-même le Prophète entre leurs
mains. Lorsqu'ils parurent au haut de la colline, tous les hommes se
levèrent et leur témoignèrent du respect. Le Prophète prit le premier la
parole, et leur exposa les dogmes de sa religion. Ils répliquèrent :
Nous avons accepté cette foi, et nous sommes venus pour t'emmener
avec nous, afin que tu y sois à ton aise, et que nous ayons le plaisir de
t'avoir. Le Prophète leur fit prêter le même serment qu'il avait reçu des
douze, en y introduisant seulement l'obligation pour eux de combattre
ses ennemis, de le protéger comme eux-mêmes, et de sacrifier leurs
corps et leurs biens, jusqu'à ce que la religion soit répandue partout.
Ils acceptèrent toutes les clauses de ce serment, qui est appelé serment
de la guerre ou second serment. Puis le Prophète tendit la main pour
recevoir l'engagement, et le premier qui mit sa main dans celle de
Mohammed fut Berâ, fils de Ma‘rour, d'autres disent As‘ad, fils de
Zorâra ; d'autres encore, Abou’l-Haïtham, fils de Tayyahân. Tous, au
nombre de soixante et dix, prêtèrent le serment.
Ensuite ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, prit la parole et dit : Ô
hommes d'Aus et de Khazradj, vous êtes tous des hommes notables et
d'un rang élevé. Vous êtes venus ici, supportant des fatigues, et moi je
suis venu pour bien établir nos conventions. Il est vrai que je ne suis
pas partisan de la religion de Mohammed ; mais il est le fils de mon
frère, mon enfant, ma chair et mon sang. Sachez que Mohammed est,
à la Mecque, au milieu de ses compatriotes, bien à son aise ; personne
n'ose le toucher ; car de toutes les tribus celle des Benî-Hâschim est la
plus puissante. Mais il a détourné son cœur des Qoraïschites et désire
se rendre au milieu de vous. Aujourd'hui, les Qoraïschites le
respectent ; mais demain, quand il les aura quittés et qu'il aura rompu
tout lien avec eux, ils se sentiront humiliés, et une guerre sanglante
éclatera entre eux et lui. Tous les Arabes du monde se joindront aux
Qoraïschites et seront avec eux ; ils tireront leurs épées et se
tourneront contre vous. Si alors vous deviez abandonner Mohammed,
il vaudrait mieux le laisser aujourd'hui au milieu de ses compatriotes.
Les soixante et dix hommes de Médine acceptèrent ces paroles et
renouvelèrent leur serment, en engageant de nouveau leur vie. Ils
dirent à ‘Abbâs : Nous l'avons reçu d'abord de Dieu, maintenant nous
le recevons de tes mains. Nous sacrifierons notre sang et nos biens
pour Dieu et son prophète ; nous en prenons pour témoin d'abord
Dieu, ensuite toi, qui es l'oncle du Prophète.
Ensuite le Prophète parla ainsi : Vous n'avez ici pour garant que
Dieu. Désignez parmi vous des mandataires (nâqîbân) qui s'engagent
pour vous. Alors douze hommes d'entre les soixante et dix furent
désignés, neuf d'entre les Khazradj et trois d'entre les Aus. Voilà nos
chefs, dirent-ils ; tous les habitants de Médine obéissent à leurs
ordres ; voilà nos mandalaires. Ceux-ci affirmèrent de nouveau par
serment qu'eux et tous les hommes présents, comme tous les habitants
de Médine, étaient d'accord. Ils ajoutèrent : Nous allons envoyer un
messager, afin que tous les habitants de notre ville viennent avec leurs
armes ; tu n'y trouveras aucun adversaire ; et s'il y a quelqu'un qui te
fasse opposition, nous le tuerons immédiatement. Le Prophète fut
très-heureux et les remercia. Ensuite il dit à ‘Abbâs : Ô mon oncle,
j'espère que Dieu conduira à bien cette affaire, et propagera ma
religion parmi ces gens ; car ces chefs et naqîb qui ont fait acte
d'acceptation sont au nombre de douze, comme étaient les disciples de
Jésus par lesquels Dieu a répandu la religion de Jésus dans le monde
entier.
Abou’l-Haïtham, fils de Tayyahân, était l'un des naqîb de la tribu
d'Aus ; mais c'était un des principaux d'entre eux ; il était un allié des
Benî-‘Abdou’l-Aschhal. ll dit à ‘Abbâs : Ô homme excellent, il reste
quelque chose à dire que personne n'a encore dit et que je ne peux pas
passer sous silence. — Parle, lui dit ‘Abbâs. L'autre reprit : Toutes les
conditions que l'apôtre de Dieu nous a posées ont été acceptées par
nous ; nous y avons mis comme prix nos existences. Nous aussi, nous
avons une condition à poser. — Quelle est-elle ? demanda ‘Abbâs.
Abou’l-Haïtham répondit : Il existe depuis longtemps, du temps de
nos pères, entre nous et les Qoraïschites et tous les Arabes du désert
des relations d'amitié. Nous acceptons toutes ces obligations, et nous
défendrons le Prophète. En faisant cela, nous aurons pour ennemis
tous ces hommes, et le fléau de la guerre éclatera entre nous et les
Qoraïschites et les Arabes. Il ne faudra pas que, lorsque le Prophète
aura triomphé, qu'il aura le pouvoir et qu'il régnera sur tous les
Arabes, il forme le désir de retourner dans sa patrie, et qu'il revienne à
la Mecque, au milieu de ses compatriotes, en nous abandonnant en
butte aux hostilités des Arabes. Le Prophète dit : Je suis un des vôtres,
je veux vivre et mourir parmi vous. Ces paroles leur causèrent une
grande joie. Ensuite ils se dispersèrent. Le lendemain, ils se
disposèrent au départ.
Le bruit s'était répandu à la Mecque que les gens de Médine
avaient pris un engagement avec Mohammed. Les Mecquois se
réunirent et expédièrent aux soixante et dix un message ainsi conçu :
Nous avons entendu dire que vous voulez emmener avec vous
Mohammed à Médine, et que vous vous êtes engagés envers lui à
nous faire la guerre. Quoique nous soyons en état de vous résister,
nous éprouverions de la peine à combattre contre vous ; car vous êtes
nos voisins. Les gens de Médine répondirent par des dénégations, en
disant qu'ils n'avaient de cela aucune connaissance. Les messagers
rapportèrent cette réponse aux Mecquois.
L'un des naqîb de Médine, ‘Abbâs, fils d’‘Obada, fils de Nadhla,
remarqua aux pieds de l'un des grands personnages de la Mecque,
‘Hârith, fils de Hischâm, fils de Moghaïra al-Makhzoumî, frère
d'Abou-Djahl, une paire de souliers fort beaux. ‘Abbâs dit en
plaisantant à l'un des Ançâr, Djâbir, fils d’‘Abdallah : Tu es l'un des
plus grands personnages de Médine, mais tu n'as pas à tes pieds de si
beaux souliers que ‘Hârith. Celui-ci, ayant entendu ces paroles, ôta
ses souliers, les jeta à ‘Abbâs, et s'en alla pieds nus. Djâbir dit à
‘Abbâs : Il n'est pas convenable qu'un homme considérable aille nu-
pieds ; il faut courir après lui et lui rendre ses souliers. ‘Abbâs
répliqua : Je ne les lui rendrai pas ; j'en tire un présage : si Dieu fait
réussir notre pacte, nous enlèverons aux Mecquois tous leurs biens,
comme je viens d'enlever ces souliers.
Outre les soixante et dix, beaucoup d'autres pèlerins de Médine
étaient venus à la Mecque, avec un chef, qui était l'homme le plus
considérable de Médine. Celui-ci n'était pas informé de l'alliance entre
les gens de Médine et Mohammed. Les habitants de la Mecque se
rendirent auprès de lui et l'interrogèrent. Il répondit : Je n'en ai aucune
connaissance ; ces hommes n'oseraient pas faire une telle chose sans
moi. Les Mecquois se fièrent à ces paroles.
Ensuite, le Prophète partit avec ces hommes et arriva à Médine.
Mohammed ben-Djarîr rapporte un fait qui est fort peu croyable. Il
dit : Lorsque Mohammed arriva à Médine, il fit construire une
mosquée sur l'emplacement d'un verger de dattiers et d'un cimetière,
qu'il avait achetés. Il fit arracher les arbres et retirer les cadavres de
leurs tombeaux, ensuite il y fit bâtir. Mais cela ne peut pas être ; c'est
un fait inouï, et il ne faut pas croire une telle chose du Prophète.
Quoique ces morts fussent des infidèles, un lieu d'adoration n'a
cependant pas assez d'importance pour qu'on arrache des morts de
leurs tombeaux et pour qu'on détruise un champ cultivé. Les hommes
intelligents rejettent un tel fait.
On raconte aussi que, lorsque le Prophète voulut se rendre à
Médine, il vint d'abord avec Abou-Bekr dans une caverne, et que c'est
de là qu'il partit pour Médine, accompagné seulement d'Abou-Bekr.
CHAPITRE XV

Arrivé du Prophète et d'Abou-Bekr à Medine

On rapporte que, dans la première année de la Fuite, le premier


chez qui le Prophète se logea à Médine fut un homme nommé
Kolthoum. D'autres prétendent que ce fut chez As‘ad, fils de Zorâra,
surnommé Abou-Omâma, appartenant à la tribu des Naddjàr, et l'un
des douze qui avaient prêté le premier serment d’‘Aqaba. As‘ad, fils
de Zorâra, mourut, et les Benî-Naddjâr dirent à Mohammed : Ô apôtre
de Dieu, donne-nous un naqîb. Le Prophète répondit : Désignez vous-
mêmes quelqu'un, car je suis un des vôtres, vous êtes mes oncles.
Encore aujourd'hui, les Benî-Naddjâr se font gloire de cette parole.
Mohammed les appela ses oncles, parce que sa mère Âmina était la
fille de Wehb, qui avait épousé une femme des Benî-Naddjâr de
Médine. Lorsque Âmina reçut son fils, âgé de cinq ans, des mains de
‘Halîma, elle l'emmena à Médine, pour le présenter à ses oncles, les
Benî-Naddjâr ; ensuite, en le ramenant à la Mecque, elle mourut,
comme nous l'avons rapporté.
Lorsque le Prophète vint à Médine, ‘Âïscha, qu'il avait épousée
deux ans auparavant à la Mecque, avait neuf ans. Il ordonna à Abou-
Bekr de faire venir sa famille à Médine. Abou-Bekr fit parvenir à son
fils ‘Abdallah, à la Mecque, l'ordre d'amener à Médine sa mère et ses
sœurs ‘Âïscha et Esmâ Dsât en-Natâqaïn, femme de Zobaïr, fils
d’‘Awwâm. Quand Zobaïr arriva à Médine, sa femme Esmâ était
enceinte, et ‘Abdallah, fils de Zobaïr, naquit à Médine. Les juifs de
Khaïbar prétendaient avoir jeté un sort sur tous les partisans de la
religion de Mohammed, tant sur ceux qui étaient venus de la Mecque
que sur ceux de Médine. Il ne leur naîtra pas d'enfants, avaient-ils dit,
ni mâles, ni femelles ; et ils avaient fait dire aux habitants de la
Mecque : Soyez contents ; nous avons enrayé la descendance de
Mohammed et de ses adhérents : quand il mourra, sa race sera éteinte.
Les Mecquois en furent très-heureux, tandis que les compagnons du
Prophète, étant informés de cela, furent affligés. Mohammed leur dit :
Ne vous affligez pas, car Dieu m'a donné la promesse que ma religion
durera jusqu'au jour de la résurrection ; vous aurez des enfants et des
descendants. Or, cette même année, naquit, parmi les réfugiés
‘abdallah, fils de Zobaïr, ce que les musulmans firent valoir très-haut ;
car les paroles de Mohammed furent justifiées parmi eux, tandis que
les juifs reçurent un démenti. Dans cette même année, le Prophète
conduisit ‘Âïscha dans sa maison.
‘Âïscha a dit : II y a sept points par lesquels je me distingue de
toutes les femmes du Prophète, et qui font ma gloire. C'est que,
d'abord, Gabriel est venu trouver le Prophète en empruntant ma
figure. Ensuite, je n'avais que sept ans lorsque le Prophète m'a
épousée, et neuf ans lorsqu'il m'a conduite dans sa maison.
Troisièmement, il a eu en moi une vierge, personne ne m'ayant
possédée, tandis que toutes ses autres femmes avaient eu des époux
avant lui. Quatrièmement, quand Gabriel venait lui apporter une
révélation pendant qu'il était couché avec une de ses femmes, le
Prophète sortait, se purifiait en versant de l'eau sur sa tête, et écoutait
ensuite la parole de Dieu ; tandis que, quand Gabriel venait pendant
qu'il était couché avec moi, il ne me quittait pas, et écoutait la
révélation, tout en restant auprès de moi. Aussi a-t-il dit que de toutes
les femmes celle qui lui était la plus chère était ‘Âïscha, et le plus cher
de tous les hommes, le père d’‘Âïscha, Abou-Bekr. Cinquièmement,
lorsque ‘Abdallah, fils d'Obayy et les hypocrites m'avaient calomniée,
Dieu a révélé pour ma justification quinze versets du Coran, que l'on
récitera jusqu'au jour de la résurrection. Sixièmement, moi seule, de
toutes les femmes du Prophète, j'ai vu Gabriel, qu'aucune autre
personne n'a vu. Septièmement, c'est dans ma demeure que le
Prophète est mort ; c'est là qu'il était venu lorsqu'il tomba malade. Ces
distinctions, dont s'est glorifiée ‘Âïscha, ne sont pas contredites par
d'autres traditions, sauf en ce qu'elle dit de Gabriel, qui serait venu
trouver le Prophète sous la forme d’‘Âïscha. Il y a, à cet égard, un
désaccord que Mohammed ben-Djarîr n'a pas mentionné. Cependant il
est dit dans d'autres traditions que Gabriel est venu trouver le
Prophète sous la forme de Di‘hya le Kelbite, qui était le plus bel
homme parmi les Arabes.
Dans cette même année, Dieu ordonna la prière de quatre rak‘at
(inclinations), tandis que, à l'origine, à la Mecque, elle ne fut que de
deux rak‘at. Dans l'année même de l'arrivée du Prophète à Médine,
Dieu ordonna pour la première et la deuxième prière, et pour la prière
du coucher, quatre rak‘at, et deux pour la prière du matin et celle du
voyage, comme à l'origine.
CHAPITRE XVI

Le Prophète fixe l'année et le mois de l'ère de


l'hégire

Dans l'année même de la Fuite, le Prophète ordonna de dater les


lettres et les actes à partir de cette année-là, comme point de départ
d'une ère. L'usage de compter les années à partir d'une ère est très
ancien chez, les Arabes et chez les Persans, comme chez toutes les
nations dans toutes les contrées. Quand il se passait un événement,
comme par exemple l'avènement d'un roi ou une guerre entreprise par
un roi, ou une famine, ou quelque autre fait important, dont la
renommée s'était répandue dans le monde, on le prenait comme point
de départ d'une ère, et l'on datait les lettres et les actes, tel jour, tel
mois et telle et telle année depuis tel grand événement, qui servait
d'ère. Puis, s'il se passait un autre fait important, on comptait à partir
de ce dernier fait, en abandonnant le précédent. Tel était l'usage des
habitants de la terre. Cette manière de compter est très-ancienne,
parce qu'il est absolument nécessaire de connaître l'époque où chaque
écrit a été fait. Or on ne connaît pas exactement l'espace de temps qui
s'est écoulé depuis que Dieu a créé le monde. On avait établi un
comput depuis l'apparition d'Adam sur la terre jusqu'à sa mort, ensuite
depuis le déluge de Noé ; car ce sont des événements importants dans
le monde. On aurait bien pu compter à partir de cette époque ; mais on
ne sait pas exactement depuis combien de temps ces événements ont
eu lieu ; il y a désaccord sur chacun d'eux. Par conséquent, il est
nécessaire pour tous les hommes et tous les peuples de prendre
comme point de départ d'une ère quelque grand événement qui s'est
passé parmi eux. On dit que les descendants d'Abraham comptaient
les années à partir de l'époque où il fut jeté dans le feu. Plus tard,
parmi les Arabes, chaque événement important survenu parmi eux
servait de point de départ d'une ère. Or, au temps de Qoçayy, fils de
Kelâb, il survint, parmi les Benî-Nezar et les Benî-Ma‘add
ben-‘Adnân, un événement mémorable. Il y avait, à cette époque,
chaque année, à un endroit nommé ‘Okâzh, une foire de sept jours, où
se réunissaient tous les Arabes du ‘Hedjâz, de Syrie, du désert, du
Ba‘hraïn, du Yemâma, du Yemen et de toutes les autres contrées. Une
certaine année, lors de cette réunion, il éclata une guerre parmi eux,
dans laquelle un grand nombre d'hommes furent tués. C'était un
événement important, dont le bruit s'était répandu dans le monde
entier, jusque dans le pays de Roum, dans la Perse et dans la
Mésopotamie. Les Arabes donnaient à cette année le nom de ‘âm, et
comptaient à partir de cette année. Plus tard, ce fut l'année de
l'Éléphant qui servit de point de départ d'une ère. Les Abyssins ayant
amené d'Abyssinie un éléphant pour détruire le temple de la Ka‘ba,
Dieu les avait fait périr. C'était également un événement important,
dont le bruit s'était répandu dans le monde entier. Puis, lorsque le
Prophète eut atteint l'âge de quinze ans, et que les habitants de la
Mecque entreprirent de démolir et de reconstruire le temple de la
Ka‘ba, cet événement, également important, servit de point de départ
d'une ère parmi les habitants de la Mecque, tandis que les autres
Arabes continuaient de compter à partir de l'année de l'Éléphant.
Lorsque le Prophète vint à Médine, il ordonna de compter le temps
à partir du jour de la fuite, parce que cet événement était important, et
que ce jour l'islamisme se manifesta. Ce jour est devenu mémorable,
et cette ère est restée jusqu'à aujourd'hui ; car, depuis lors, aucun
événement plus important ne s'est passé, pour motiver un changement
d'ère, et il n'arrivera jamais qu'elle soit changée.
Mohammed ben-Djarîr, dans cet ouvrage, dit que, d'après une
tradition, ce n'est pas le Prophète lui-même qui établit cette ère ; que,
du temps du Prophète, on ne comptait pas les années, et que cette ère
fut établie après lui. Quelques-uns prétendent qu'elle fut fixée du
temps d'Abou-Bekr, par son lieutenant dans le Yemen, nommé Ya‘la,
fils d'Omayya. D'autres disent qu'elle a été établie par ‘Omar, fils
d'Al-Khattâb, dans les circonstances suivantes : Abou-Mousa al-
Asch‘ârî lui écrivit un jour que les lettres du prince des croyants lui
arrivant toujours sans être datées, il ne savait pas à quelle époque
remontaient ses ordres, et, pour qu'il le sût, il faudrait dater les lettres.
‘Omar, trouvant qu'Abou-Mousa avait raison, établit alors l'année de
la Fuite. Mohammed ben-Djarîr rapporte une autre version, d'après
laquelle le fait se serait passé ainsi : Un jour, ‘Omar lisant un écrit où
la date était marquée, on lui fit observer que c'était l'usage des Perses
de dire : tel jour de tel mois, en telle année depuis l'année où tel
événement mémorable s'est passé. ‘Omar, trouvant cette coutume très-
bonne, réunit tous les compagnons du Prophète et leur dit : Nous
allons compter nos années à partir de l’année de la naissance du
Prophète, car il n'y en a pas de plus sacrée pour les musulmans.
Quelques-uns répliquèrent : Comptons à partir de l'année où il reçut sa
mission prophétique, qui est plus sacrée ; car c'est le moment de
l'origine et de l'apparition de l'islamisme. ‘Omar dit : Comptons à
partir du jour où le Prophète effectua sa fuite à Médine ; car en cette
année se manifesta le pouvoir de l'islamisme, la vérité s'affermit et
l'erreur fut confondue ; aucun fait plus important que celui-là n'est
survenu dans le monde. Par conséquent, l'année de la Fuite fut établie
comme ère.
Les traditionnistes et les chronologistes regardent avec raison la
première version comme plus vraie. En effet, une ère est une chose
généralement connue, qui ne peut être ignorée par personne, et ‘Omar
en connaissait l'usage. Il est constant, d'après des traditions avérées,
que les Arabes comptaient anciennement à partir de l'année de
l'Éléphant et à partir de la reconstruction de la Ka‘ba. Il n'est donc pas
possible que le Prophète ait négligé cet usage, et qu’‘Omar ait dû en
être informé, pour l'établir. On rapporte une parole du Prophète, que
nous allons transcrire, quoiqu'elle ne se trouve pas dans cet ouvrage
[de Tabari], qui est inexact en ce qui concerne l'établissement de l'ère
de l'Hégire. Le Prophète a dit : « Certes, le temps est revenu en sa
révolution au jour où furent créés les cieux et la terre. L'année se
compose de douze mois, et chaque mois a trente jours. Quatre de ces
mois sont sacrés : redjeb et trois autres consécutifs : dsou’l-qa‘da,
dsou’l-‘hiddja et mo‘harrem. » La raison de cette parole était que les
Arabes rejetaient chaque année l'un des douze mois, en disant, au
mois de redjeb, qu'ils s'abstiendraient pendant ce mois de faire la
guerre, et qu'ils ne compteraient cette année que de onze mois.
Quelquefois ils déclaraient qu'ils feraient la guerre pendant ce mois,
et, la guerre terminée, ils tiendraient pour sacré à sa place le mois de
scha‘bân ou de ramadhân. Ils appelaient ces mois nousâ’, au singulier
nasî’, c'est-à-dire retard, parce qu'ils transportaient la sainteté du mois
de redjeb au mois de ramadhân ou à un autre mois. Or, une certaine
année, ils avaient observé la sainteté du mois de redjeb, et n'avaient
pas fait la déclaration relative à la guerre ; et, l'année suivante, Dieu
révéla ce verset : « Le nasî’ (retard) est un surcroît d'infidélité, » etc.
(Sur. IX, vers. 37.) Ensuite Dieu ordonna au Prophète de porter de
nouveau l'année à douze mois, comme il est dit dans le Coran : « Le
nombre des mois est de douze devant Dieu, » etc. (Sur. IX, vers. 36.)
Donc ces manières de compter le temps ont été révélées d'en haut.
Depuis qu'il y a des hommes sur la terre, ils en ont eu besoin, et quant
aux grandes époques, ils les comptaient à partir d'une année où il était
survenu un événement important. Puisque le Prophète réglait l'année
et les mois, comment aurait-il pu négliger l'ère ? La version de
Mohammed ben-Djarîr est d'ailleurs contestée par les savants. La
véritable ère a été établie par le Prophète ; elle subsiste encore
aujourd'hui, parce que depuis la fuite il ne s'est point passé
d'événement plus important, pour, que cette ère ait dû être changée.
J'ai vu à Baghdâd quelques Schî‘ites qui me disaient qu'ils
comptaient les années à partir du meurtre de ‘Hosaïn, fils d’‘Alî,
parce que c'était un grave événement, où le sang de ‘Hosaïn fut versé
sur la terre. Cette ère aussi s'explique par le fait que les hommes
prennent toujours pour point de départ de leurs computs quelque
événement important qui s'est passé au milieu d'eux. Ainsi encore, j'ai
entendu dire à Baghdâd qu'en Syrie, aux environs de Damas, il y a des
adversaires d’‘Alî, des gens orthodoxes, qui ont un extrême
attachement pour Mo‘awiya, et qui comptent, non à partir de l'Hégire,
mais à partir du jour de la mort de Mo‘awiya.
Le Prophète a donc établi l'ère de la Fuite, parce que la fuite est un
événement important pour les musulmans ; et depuis lors aucun autre
événement plus important n'est survenu. C'est pour cette raison que
les musulmans suivent l'ère de la Fuite. Les mages ont une ère qui
commence à l'année où fut tué Yezdedjerd, fils de Schehryâr.
CHAPITRE XVII

Fuite du Prophète avec Abou-Bekr, d'après une


autre version

On rapporte sur la fuite du Prophète une autre tradition, d'après


laquelle cette fuite aurait eu lieu dans les circonstances suivantes :
Après la mort d'Abou-Tâlib, oncle du Prophète, celui-ci fut en
butte aux violences et aux outrages des infidèles, qui enfin résolurent
de le mettre à mort. À cet effet, Walîd, fils de Moghaïra ; Sofyân, fils
d'Omayya ; Abou-Djahl, fils de Hischâm, et Abou-Sofyân, fils de
Harb, se réunirent en secret pour délibérer de quelle manière ils
feraient périr Mohammed, qui, disaient-ils, nous insulte, nous et nos
divinités, et qui veut nous empêcher d'adorer les idoles. Walîd, fils de
Moghaïra, dit : Enfermons-le dans une maison et laissons-le mourir de
faim et de soif. Abou-Djahl dit : Ceci n'est pas un bon avis ; car
Mohammed a des parents à la Mecque, qui le rechercheront et qui,
s'ils le trouvent, nous soupçonneront ; alors il y aura du sang versé
entre nous et les Benî-Hâschim. Abou-Sofyân, fils de Harb, dit : Il
faut le placer sur une chamelle, lui attacher fortement les mains et les
pieds, et laisser courir cette chamelle dans le désert ; elle le portera
vers une tribu étrangère, où il tiendra aux gens ses discours, et ceux-là
le tueront. Walîd, fils de Moghaïra, prit la parole et dit : Cet avis n'est
pas bon ; car Mohammed est un homme dont la parole est insinuante,
douce et agréable ; s'il tombe dans une des tribus arabes, il séduira les
gens, qui se concerteront et viendront nous attaquer. Cela ne serait pas
prudent. Ensuite on demanda l'opinion d'Abou-Djahl. Celui-ci dit : Je
pense que nous devons choisir quarante hommes, pris dans toutes les
tribus, des hommes vigoureux, de trente à quarante ans, que nous
enverrons se poster à la porte de Mohammed. Ils le guetteront à son
passage ; au moment où il sortira, le soir, pour faire sa prière et pour
faire les tournées autour du temple, ils fondront sur lui avec leurs
épées et le tueront. Quand les Benî-Hâschim apprendront sa mort,
nous dirons que, comme il a été tué par quarante hommes et que l'on
ne peut pas tuer quarante personnes pour le talion d'une seule, nous
consentons à payer le prix du sang, tel qu'ils le fixeront. Ensuite nous
répartirons entre nous cette somme, que nous payerons. De cette
façon nous serons débarrassés de toute difficulté à son endroit. À ces
paroles d'Abou-Djahl, Sofyân, fils d'Omayya, et les autres assistants
dirent : C'est là un excellent avis, ô Abou’l-Hikam. On prétend aussi
qu'à cette délibération assistait Iblîs, sous la figure d'un vieil ermite,
feignant de venir de Syrie. Interrogé sur ce qu'il pensait de l'avis que
venait d'émettre Abou-Djahl, il dit : C'est très-juste et c'est un plan
excellent.
Alors Dieu envoya Gabriel pour avertir le Prophète, et lui révéla le
verset suivant, en lui disant : Ô Mohammed, récite ce verset :
« Lorsque les infidèles complotent contre toi, pour te saisir, te tuer ou
te chasser, Dieu aussi complote contre eux, » etc. (Sur. VIII, vers. 30.)
Il ajouta : Va et sors de la Mecque. Le Prophète se rendit chez Abon-
Bekr, qu'il informa de ce qui se passait. Puis il dit à ‘Alî : Reste, cette
nuit dans ma maison, et couche sur mon lit. ‘Alî fit ainsi. Lorsque la
nuit fut un peu avancée, les [quarante] hommes vinrent se placer près
de la maison du Prophète, chacun dans un coin, dans l'intention de
tuer Mohammed, quand il sortirait, le matin, pour la prière. Mais, vers
minuit, ils se dirent entre eux : Allons, entrons dans sa maison pour le
tuer ; car il se pourrait qu'au jour les Benî-Hâschîm fussent avertis, et
que, en nous voyant, ils reconnussent que nous voulons tuer
Mohammed. Ils se précipitèrent donc, tous ensemble, dans la maison
du Prophète. Ayant trouvé seulement ‘Alî, qui était couché, ils furent
désappointés ; ils lui demandèrent où était Mohammed. ‘Alî répondit
qu'il ne le savait pas. Il y avait parmi eux un homme de la tribu de
Makhzoum, nommé Sorâqa, fils de Mâlik, qui dit aux autres : Puisque
nous sommes entrés ici, tuons celui que nous avons trouvé, ensuite
nous chercherons Mohammed. ‘Alî, entendant ces paroles, sauta de
son lit, tira son épée et se mit à les attaquer. Tous s'enfuirent ; en s'en
allant, ils dirent : Nous sommes venus pour chercher Mohammed,
qu'avons-nous à faire d’‘Alî ? ‘Alî n'avait alors que dix-sept ans.
Dans la même nuit, le Prophète, accompagné d'Abou-Bekr, se mit
en route pour se rendre à Médine. Il y avait sur la route une caverne.
Le Prophète dit à Abou-Bekr : Il faut nous cacher quelque part, car ils
viendront immédiatement à ma poursuite. Ils entrèrent donc dans cette
caverne, et Dieu en cacha l'entrée par-un buisson d'épines ; d'après
l'ordre de Dieu, une araignée vint fixer sa toile sur l'entrée, et un
pigeon vint y déposer ses œufs et y couva aussitôt ses petits.
Après avoir quitté la maison du Prophète, les infidèles s'étaient dit
que, le jour étant venu, il fallait aller à la recherche de Mohammed. Ils
engagèrent donc un guide connaissant bien la route de Médine,
marchèrent sur les pas de Mohammed, et arrivèrent à l'entrée de cette
caverne. On prétend aussi qu'Iblîs était venu avec eux et leur servait
de guide. Alors, perdant de vue les traces de Mohammed et d'Abou-
Bekr, le guide dit : Je ne peux plus suivre leurs traces ; cependant il
fait grand jour, et je les ai bien suivies jusqu'ici ; il faut qu'ils soient
dans cette fissure. Les autres lui dirent : Idiot ! cette fissure est
couverte d'une toile d'araignée, et un pigeon y a fait son nid et a couvé
des petits ; si quelqu'un y était venu, cela ne serait pas ainsi.
Mohammed et Abou-Bekr, dans la caverne, entendirent les voix de
ces hommes, et purent aussi les voir. Abou-Bekr dit : Ô apôtre de
Dieu, les Qoraïschites infidèles sont arrivés, je crains qu'ils ne nous
fassent périr. Le.Prophète répliqua : Ne crains rien, car Dieu est avec
nous ; cela est ainsi rapporté dans le Coran..(Sur. IX, vers. 40.) Voyant
l'insuccès de leurs recherches, les hommes de la Mecque s'en
retournèrent. Le Prophète et Abou-Bekr sortirent alors de la caverne,
continuèrent leur route et arrivèrent à Médine.
CHAPITRE XVIII

Autre récit de la fuite du Prophète

Lorsque les Mecquois surent que soixante et dix personnes étaient


venues de Médine et avaient fait un pacte avec Mohammed pour
l'emmener à Médine, ils dirent : Nous ne connaissons pas ce secret, et
les Médinois sont partis ! Le Prophète ordonna à ses compagnons de
partir un à un, ou deux à deux. Lui-même resta jusqu'aux premiers
jours du mois de rabî‘a premier. Les Mecquois recherchèrent les
musulmans ; mais ils ne les trouvèrent pas, car ceux-ci étaient partis.
Alors Abou-Djahl réunit les Qoraïschites et leur dit : Mohammed a
fait une alliance avec les gens de Médine, et il veut partir. Si nous ne
l'en empêchons pas, demain il aura acquis des forces et nous fera
périr. Ayant pris rendez-vous, ils se réunirent tous le lendemain, et
Iblîs, sous la figure d'un vieillard couvert du taïlsân, vint assister à
leur délibération. On émit toutes sortes d'avis. On disait : Nous ne
pouvons pas tuer Mohammed, parce que les membres de sa famille
sont trop nombreux. Iblîs fut également de cet avis. Ensuite on
proposa de chasser Mohammed de la ville. Iblîs dit : Cela ne serait
pas prudent ; car Mohammed a la parole insinuante, et partout où il ira
on l'accueillera. Il ajouta : Il ne reste qu'à le tuer, mais il faut agir de
telle sorte que personne ne puisse s'en prendre à vous. Il faut faire
venir des hommes de toutes les tribus arabes, un homme de chaque
tribu, avec ses armes, envahir [sa maison] pendant la nuit, et le tuer,
afin que toutes les tribus soient complices de sa mort, et les Benî-
Hâschim ne pourront pas tuer tous les Arabes. On convint d'agir ainsi,
et l'on fit venir deux hommes de chaque tribu. Gabriel en avertit le
Prophète, en lui apportant ce verset : « Lorsque les infidèles
complotent contre toi, » etc. Il ajouta : Pars demain pendant la nuit.
II y avait entre les mains du Prophète de nombreux dépôts qui lui
avaient été confiés. Il appela ’Alî, fils d'Abou-Tâlib, et lui dit : Je
partirai pendant la nuit ; toi, reste encore ici deux on trois jours, pour
rendre aux hommes leurs dépôts. Quand la nuit fut venue, le Prophète
se rendit chez Abou-Bekr. Celui-ci tenait prêtes pour la fuite deux
chamelles., Il dit : Ô apôtre de Dieu, il y a, à une parasange d'ici, une
montagne, dans laquelle se trouve une caverne ; c'est là qu'il faut aller.
Mohammed dit : J'y irai à minuit ; toi, tu partiras après moi. Ensuite le
Prophète rentra dans sa maison et dit à ‘Alî : Je partirai cette nuit ;
couche-toi à ma place et couvre-toi de mon manteau, pour que les
incrédules croient que je suis là. Ne crains rien, ils ne pourront pas te
tuer. Rends les dépôts demain, et ensuite viens me rejoindre.
Abou-Djahl avait réuni les hommes des différentes tribus, qui,
pendant la nuit, vinrent se cacher. Ils virent le Prophète rentrer dans sa
maison, et ils passèrent la nuit à sa porte, tandis que lui se coucha à
l'intérieur. Quand la nuit fut un peu avancée, le Prophète se leva, fit
coucher ‘Alî à sa place et sortit de sa maison.
Abou-Bekr dit à sa fille Esmâ : Je vais avec Mohammed dans la
montagne ; il se pourra que nous y restions deux ou trois nuits ;
apporte-nous chaque nuit de la nourriture et des informations
concernant les Qoraïschites. Abou-Bekr avait un affranchi abyssin,
nommé ‘Âmir, auquel il confia les deux chamelles, en lui
recommandant de les leur amener le lundi. Après avoir ainsi tout
réglé, le Prophète et Abou-Bekr partirent et entrèrent dans la caverne.
Quand le jour fut venu, et que les infidèles, à la place du Prophète,
ne trouvèrent qu’‘Alî, ils saisirent celui-ci et lui. demandèrent où était
Mohammed. Qu'en sais-je ? répondit ‘Alî, il s'est enfui d'auprès de
vous. Ils l'emmenèrent à la mosquée, et les Qoraïschitea s'y
rassemblèrent. Pendant quelque temps, ‘Alî fut maltraité ; ensuite ils
le laissèrent libre et se rendirent à la porte d'Abou-Bekr, qu'ils ne
trouvèrent pas. Alors ils firent proclamer qu'ils donneraient cent
chameaux à poil roux à quiconque ramènerait Mohammed. On alla de
tous côtés ; mais on ne découvrit aucune trace.
À la tombée de la nuit, Esmâ se rendit à la caverne et porta à
manger à Mohammed et à Abou-Bekr, et leur fit connaître les
mouvements des Qoraïschites. Ils restèrent, comme ils l'avaient dit
d'avance, trois jours dans la caverne, jusqu'à ce que les Qoraïschites
eussent cessé leurs recherches. Alors Abou-Bekr ordonna à Esmâ
d'apporter, ce soir-là, une plus grande quantité de vivres et de dire à
‘Âmir d'amener les chameaux. La quatrième nuit, ils sortirent de la
caverne, montèrent sur les chameaux et prirent avec eux un guide
pour les conduire à Médine par un chemin détourné.
On raconte, au sujet d'Esmâ, fille d'Abou-Bekr, le fait suivant,
rapporté par elle-même en ces termes : Le Prophète était parti avec
Abou-Bekr, et la troisième nuit arriva, sans qu'aucun de nous sût où
ils étaient allés. Alors nous entendîmes une voix qui sortait de dessous
la Mecque, et qui chantait. Nous ne vîmes personne, les hommes
suivirent la voix, et j'observai qu'elle s'éloignait vers les hauteurs au-
dessus de la ville. Voici ce qu'elle chantait :

Que Dieu récompense de la meilleure de ses récompenses les deux compagnons qui se
sont arrêtés dans la double tente d'Oumm-Ma‘bad !
Ils partent tous les deux, le matin, bien dirigés. Heureux celui qui voyage comme
compagnon de Mohammed !

Esmâ dit : En entendant ces paroles, je reconnus qu'ils étaient


partis pour Médine.
Le Prophète sortit de la Mecque le premier jour du mois rabî‘a
premier ; il fut trois jours dans la caverne et arriva le douzième jour
du mois à Médine. Il s'arrêta à Qobâ, près de Médine, et s'assit sur une
éminence de terrain, dans l'ombre. Les habitants de Médine, à la
nouvelle de son arrivée, se rendirent auprès de lui. Le Prophète arriva
à Qobâ le lundi ; le vendredi il y fit la prière, après avoir prononcé le
sermon. Ensuite il monta sur son chameau. Tous voulurent saisir la
bride du chameau et dirent : Descends chez moi ! Le Prophète dit :
Posez la bride sur le cou du chameau, il sait lui-même où il doit
s'arrêter. Le chameau marcha jusqu'à l'endroit où est aujourd'hui la
mosquée. Là il se mit à genoux, et le Prophète descendit. Ce terrain
appartenait à deux orphelins, nommés Sahl et Sohaïl. Le Prophète alla
demeurer dans la maison d'un homme nommé Khâlid, fils de Zaïd,
surnommé Abou-Ayyoub, qui avait une nombreuse famille et point de
fortune.. Pendant qu'il conduisait le Prophète dans sa maison, chacun
en particulier invita Mohammed à venir demeurer chez lui ; mais le
Prophète dit : La place d'un homme est là où se trouvent ses
vêtements et ses bagages.
Mohammed fit acheter le terrain [où son chameau s'était arrêté]
pour y construire la mosquée, et il demeura dans la maison d'Abou-
Ayyoub jusqu'à ce que la mosquée fût terminée. On construisit une
demeure pour le Prophète, tout à côté de la mosquée.
En recevant le Prophète chez lui, Abou-Ayyoub disposa le rez-de-
chaussée de sa maison pour le Prophète, et lui-même demeura sur la
terrasse. On dit à Abou-Ayyoub : Comment as-tu été hier ? Il
répondit : Comment peut se trouver un homme qui a au-dessus de lui
Dieu, et au-dessous de lui le prophète de Dieu ?
CHAPITRE XIX

Premières expéditions du Prophète

Lorsque le Prophète eut quitté la Mecque, les infidèles s'écrièrent :


Nous en sommes débarrassés. Mais le Prophète ne les laissa pas en
repos. Dieu lui donna la liberté des entreprises guerrières et lui
ordonna de prendre l'offensive. Quand il arriva à Médine, il reçut le
verset suivant : « Tuez les infidèles où vous les trouverez, faites-les
prisonniers, assiégez-les, mettez-vous en embuscade contre eux, » etc.
(Sur. IX, vers. 5.) Il reçut aussi le verset suivant : « Ô prophète,
combats les infidèles et les hypocrites, traite-les sévèrement. »
(Sur. IX, vers. 74.) En révélant les versets qui ordonnaient la lutte,
Dieu abrogea ceux qui avaient recommandé aux croyants la patience.
Mohammed, dans l'année même de la fuite, expédia de Médine des
détachements pour couper le chemin aux caravanes, qu'il fit enlever et
dont il distribua les marchandises aux musulmans. Ces troupes
s'avancèrent jusqu'à la Mecque. Personne n'osait plus sortir de cette
ville, et aucune caravane ne se hasardait sur les chemins. Ces
expéditions furent exécutées tantôt par le Prophète personnellement,
tantôt par ses troupes, composées de Mohâdjir (réfugiés) et d'Ançâr
(auxiliaires de Médine). Dans la deuxième année de l'hégire eut lieu le
combat. de Bedr.
Après avoir reçu l'autorisation de faire la guerre aux infidèles et
après la révélation du verset : « La permission a été donnée à ceux qui
veulent combattre, à cause des violences qu'ils ont essuyées,, etc.
(sur. XXII, vers. 40), le Prophète, dans l'année même de l'hégire, sept
mois après cet événement, au mois de ramadhân, fit partir ‘Hamza
avec trente cavaliers des Mohâdjir. Ce fut la première armée
musulmane qui partit pour la guerre. Le Prophète, de sa propre main,
attacha l'étendard blanc, appelé liwa, et donna à ‘Hamza les
instructions suivantes : Dirige-toi vers le bord de la mer ; car une
caravane qoraïschite, venant de la Syrie et rapportant une grande
quantité de marchandises, y passera ; peut-être pourras-tu t'en
emparer. ‘Hamza se rendit à cet endroit ; mais la caravane, qui était
conduite par Abou-Djahl avec trois cents cavaliers, était déjà passée et
était entrée dans un grand village, qui se trouvait de ce côté. Le chef
de ce village, qui renfermait un grand nombre d'habitants, s'appelait
Mohammed, fils d’‘Amrou, le Djohaïnite ; il était lié d'amitié avec
Abou-Djahl et avec ‘Hamza. Il vint trouver ce dernier et lui parla
ainsi : Abou-Djahl est dans ce village avec trois cents cavaliers ; les
habitants sont disposés à le soutenir ; il faut que, par égard pour moi,
tu t'en retournes. ‘Hamza savait qu'il disait la vérité, et il s'en retourna.
Abou-Djahl conduisit la caravane à la Mecque. Le porte-drapeau de
‘Hamza, nommé Abou’l-Walîd, dit : Je ne veux pas rapporter le
premier drapeau des musulmans sans avoir fait du butin. ’Hamza
répliqua : Fais-le, car la paix est préférable ici à la guerre ; dans les
circonstances actuelles, la retraite sans perte est une grande victoire.
Après cela, il se retira.
Ensuite, au mois de schawwâl, le Prophète fut averti que les
infidèles étaient sur le point d'envoyer un détachement pour marcher
contre Médine. En conséquence, il mit ‘Obaïda, fils de ‘Hârith, fils de
Mottalib, à la tête de soixante hommes des Mohâdjir, tous cavaliers,
parmi lesquels il ne se trouvait pas un seul des Ançâr. Le jour où
Abou-Djahl était rentré à la Mecque, il avait averti les habitants que
Mohammed avait commencé les hostilités. Le lendemain, pour
prévenir Mohammed, ils firent partir une troupe de deux cents
hommes sous les ordres d’‘Ikrima, fils d'Abou-Djahl, pour tenter un
coup de main contre Médine. C'est contre cette troupe que le Prophète
envoya ‘Obaïda avec soixante hommes, en lui remettant l'étendard
blanc, qui fut porté par Mista‘h, fils d'Othâtha, cousin d'Abou-Bekr.
Les deux détachements se rencontrèrent près d'un puits nommé A’hyâ,
qui contenait une eau excellente et qui était situé entre la Mecque et
Médine. Il y avait dans la troupe des infidèles deux musulmans, l’un
nommé Miqdâd, fils d’‘Amrou, l'autre ‘Otba, fils de Ghazawân, qui
étaient restés à la Mecque, n'ayant pas osé émigrer, par crainte des
infidèles. Lorsque la troupe d’‘Ikrima partit, ils s'étaient joints à elle,
disant : Nous sommes avec vous, nous vous aiderons. Mais leur
intention était de s'enfuir et de gagner Médine. Eu apercevant la
troupe de Médine, ‘Ikrima disposa ses hommes pour le combat.
‘Obaïda et les musulmans se rangèrent également en ordre de bataille.
À ce moment, les deux hommes passèrent du côté des musulmans.
Sa‘d, fils d'Abou-Waqqâç, connu parmi les Arabes pour son habileté
dans l'art de tirer de l'arc, commença par lancer un trait sur les
ennemis. Ce fut le premier trait qui eût été lancé par un musulman.
Quoique aucun des ennemis n'eût été atteint, ceux-ci, gagnés par la
peur, s'enfuirent. ‘Obaïda, sachant qu'ils étaient nombreux, ne les
poursuivit pas, mais retourna à Médine. Quelques-uns prétendent que
l'expédition d'Obaïda eut lieu avant celle de ‘Hamza ; elles eurent lieu
cependant à peu près à la même époque, l'une au mois de ramadhân,
l'autre au mois de schawwâl.
Lorsque ‘Obaïda revint, au mois de dsou’l-qa‘da, le Prophète fit
partir sa‘d, fils d'Abou-Waqqâç, en lui remettant l'étendard blanc, à la
tête de vingt piétons des Mohâdjir. L'étendard fut porté par Miqdâd,
fils d’‘Amrou. Le Prophète dit à Sa‘d : Dirige-toi vers un endroit
nommé Kharrâr, où doit passer une caravane qoraïschite ; peut-être
pourras-tu l'enlever. Si vous ne la rencontrez pas et que vous ne
puissiez pas l'enlever, n'allez pas plus loin, mais revenez. Quand Sa‘d
y arriva, la caravane était déjà passée depuis deux jours. Il ne
poursuivit pas sa course, conformément aux ordres du Prophète, et
s'en retourna.
CHAPITRE XX

Expédition de Waddân et d'Abwâ

Ce fut la première expédition que le Prophète entreprit lui-même. Il


en revint sans avoir combattu.
Au mois de çafar de la seconde année de l'hégire, le Prophète partit
de sa personne, à la tète d'une troupe de Mohâdjir et d'Ançâr, après
avoir établi comme son lieutenant à Médine Sa‘d, fils d’‘Obâda.
L'étendard blanc était porté par ‘Hamza. Le Prophète arriva à Abwâ,
bourg considérable, renfermant un grand nombre d'habitants, et situé
entre la Mecque et Médine. Près de là est un autre bourg, nommé
Waddân. C'est pour cela que cette expédition porte ces deux noms. Le
chef des Arabes de la tribu de Dhamra, Makhschî, fils d’‘Amrou, se
présenta devant le Prophète et conclut la paix avec lui. Après cela le
Prophète resta à Abwâ quinze jours, et s'en retourna sans avoir
combattu.
D'après une autre version, les trois expéditions que nous venons de
mentionner auraient eu lieu toutes trois dans la seconde année ; le
Prophète, durant la première année, n'aurait envoyé aucune armée.
CHAPITRE XXI

Expédition de Bowât

De retour à Médine, au mois de rabrî‘a premier, le Prophète fut


informé qu'une caravane qoraïschite de quinze cents chameaux,
conduite par Omayya, fils de Khalaf, de la tribu de Djouma‘h, et cinq
cents hommes, reviendrait de Syrie. Le Prophète partit au mois de
rabrî‘a second avec deux cents hommes des Mohâdjir et des Ançâr,
après avoir laissé comme son lieutenant à Médine Sa‘d, fils de
Mo‘âds. Dans cette expédition, l'étendard fut porté par Sa‘d, fils
d'Abou-Waqqâç. Ayant quitté le territoire de Yathrib, il arriva près
d'une montagne nommée Radhwa, sur le territoire du Tihâma. Il fit
halte à un endroit nommé Bowât. La caravane, avertie, s'était
échappée, et Mohammed retourna à Médine.
CHAPITRE XXII

Expédition de Dsât-oul-‘Oschaïra

Le mois suivant, djoumâda premier, le Prophète partit de nouveau,


après avoir établi comme son lieutenant à Médine Abou-Salama, fils
d’‘Abdou’l-Asad. L'étendard était porté par ‘Hamza. Près de Médine,
à un endroit nommé Dsât-oul-‘Oschaïra, le Prophète fut informé du
passage d'une caravane. Les soldats musulmans se dirigèrent du côté
droit, vers le désert, et arrivèrent à une autre station, où passaient
également les caravanes. Mais ils ne l'y rencontrèrent pas. Alors ils
vinrent à une station où il y a un grand arbre, qu'on appelle Dsât-oul-
Sâq. On fit halte à l'ombre de cet arbre, et l'on chercha la caravane,
sans la rencontrer. Puis le Prophète fit la prière sous cet arbre ; on fit
rôtir un agneau, et l'on passa la nuit en cet endroit. Ensuite on y
construisit une mosquée, qui existe encore aujourd'hui ; on la visite,
ainsi que la place où fut rôti l'agneau. Le lendemain, en marchant à la
recherche de la caravane, ils arrivèrent à une station, ensuite à un
endroit nommé Çor‘a, puis à une station nommée Çokhaïrât-al-
Thomâm, ensuite à un endroit nommé Mouschtarib. Ils y puisèrent de
l'eau et revinrent à Çokhaïrât. Ils avaient ainsi exploré toutes les
stations et tous les puits où la caravane eût pu passer, sans en trouver
aucune trace. Alors ils retournèrent directement à Dsât-oul-‘Oschaïra,
où demeuraient des Arabes de la tribu de Motledj. Mohammed
conclut un traité de paix avec eux, et revint à Médine au mois de
djoumâda second.
Ce fut lors de cette expédition que le Prophète donna à ‘Alî le nom
d'Abou-Tourâb ; voici en quelle circonstance : Un jour, le Prophète,
ne voyant pas ‘Alî, qui était sorti du village et qui dormait à l'ombre
d'un arbre au milieu des plantations de dattiers, alla à sa recherche. Il
le trouva enfin dormant sous l'arbre ; son vêtement était tombé, et tout
son corps était complètement couvert de poussière. Le Prophète cria à
haute voix : « Lève-toi, ô Abou-Tourâb. » Ce nom est resté à ‘Alî ; il
en était fier et aimait qu'on l'appelât par ce sobriquet. ‘Ammâr, fils de
Yâser, raconte : Je dormais sous cet arbre avec ‘Alî. En entendant la
voix du Prophète et en me réveillant, je vis que le Prophète réveillait
‘Alî, et qu’‘Alî se levait et se tenait devant lui. Le Prophète essuya
avec son manteau la tête et le visage d’‘Alî, et lui dit : ô ‘Alî, le plus
misérable dans les deux mondes est celui qui sera ton ennemi, qui te
blessera à la tête, qui fera couler ton sang et qui te tuera ; il sera
éternellement dans l'enfer.
À l'époque de cette expédition, le Prophète n'avait pas encore
marié Fâtima à ‘Alî. Il lui donna sa fille en mariage au mois de
dsou’l-qa‘da.
CHAPITRE XXIII

Première expédition de Bedr

Plusieurs jours après, un homme de la Mecque, nommé Kourz, fils


de Djâbir, le Fihrite, avec une troupe de Qoraïschites, vint faire une
incursion sur le territoire de Médine, enlever les troupeaux des
habitants, qui se trouvaient éloignés de la ville à trois journées de
marche, et les emmener, par des chemins détournés, à la Mecque. Le
Prophète, averti trois jours après, se mit aussitôt, avec plusieurs
Mohâdjîr, à sa poursuite. Il arriva jusqu'à Bedr, mais il ne put
l'atteindre. Le Prophète resta trois jours à Bedr, puis il rentra à
Médine. Ce fut ‘Alî qui porta le drapeau du Prophète dans cette
expédition. Zaïd, fils de ‘Hâritha, avait été laissé comme lieutenant à
Médine.
Bedr est un endroit, au milieu du désert, où il y a un grand nombre
de puits, qui ont été creusés anciennement par un Arabe nommé Bedr.
CHAPITRE XXIV

Expédition de Batn-Nakhl

Le premier jour du mois de redjeb, le Prophète appela ‘Abdallah,


fils de Dja‘hsch, et lui donna le commandement de douze hommes
des Mohâdjir, tels que Sa‘d, fils d'Abou-Waqqâç ; ‘Otba, fils de
Ghazawân ; Abou-Hodsaïfa, fils d’‘Otba, fils de Rabî‘a, et Wâqid, fils
d’‘Abdallah, de la tribu de Yarbou‘. Quelques-uns prétendent qu'ils
n'étaient qu'au nombre de sept. Le Prophète, craignant que, s'il disait à
‘Abdallah où il devait aller et ce qu'il devait faire, celui-ci, ainsi que
ses compagnons, eussent peur et refusassent de marcher, lui remit un
écrit cacheté, en lui disant : Marche dans la direction de la Mecque ;
n'ouvre cette lettre qu'au troisième jour de route ; exécute les ordres
que tu y trouveras, et rends-toi à l'endroit qui y est indiqué par moi.
Ne force pas ceux de tes compagnons qui ne voudront pas te suivre.
‘Abdallah partit le premier jour du mois de redjeb. Après avoir
marché trois jours, il ouvrit la lettre et y trouva les instructions
suivantes : Avance-toi jusqu'aux portes de la Mecque, jusqu'à Batn-
Nakhl, reste là en secret et cherche à épier les habitants de la
Mecque ; sache ce qu'ils font, ce qu'ils projettent et ce qu'ils ont fait
des troupeaux qu'ils ont enlevés d'ici, s'ils les ont tués ou gardés.
Cherche à savoir ce qu'ils disent de ce que je les ai poursuivis et
manqués. Après avoir accompli ces ordres, revenez. Le Prophète avait
aussi enjoint à ‘Abdallah de ne pas combattre ; car on était au mois de
redjeb, où il était défendu aux Arabes de faire la guerre ; et le
Prophète observait cette loi. ‘Abdallah communiqua cette lettre à ses
compagnons. Batn-Nakhl est une station près de la Mecque, la
première sur la route de Tâïf. Ce fut là que le Prophète, en revenant de
Tâïf, passa la nuit, fit la prière, et où les pérîs vinrent le trouver,
comme nous l'avons raconté. ‘Abdallah dit à ses compagnons : Je suis
sûr qu'en allant jusqu'aux portes de la Mecque, à Batn-Nakhl, nous
n'en reviendrons pas vivants. Le Prophète m'a ordonné de ne forcer
aucun de vous à me suivre. Que ceux d'entre vous qui désirent le
martyre viennent, et que ceux qui ne le veulent pas s'en retournent !
Tous le suivirent.
À la première étape, le chameau qui appartenait en commun à
Sa‘d, fils d'Abou-Waqqâç, et à ‘Otba, fils de Ghazawân, et qui portait
leurs bagages, s'échappa pendant la nuit. Le lendemain, ne le voyant
pas, ils se mirent à sa recherche ; tandis qu’‘Abdallah poursuivit sa
route, ils s'enfoncèrent dans le désert et vinrent jusque dans le Nedjd,
et ne purent plus le rejoindre.
‘Abdallah, se rendant à l'endroit que le Prophète lui avait indiqué,
s'y arrâta et prit des informations, en interrogeant tous ceux qui y
passaient.‘Okâscha, fils de Mi‘hçan, l'un de ses compagnons, alla
comme espion explorer tous les lieux et rapporta à ‘Abdallah des
informations. Comme on était au mois de redjeb, mois sacré, où l'on
ne faisait pas la guerre et où les gens venaient de tous côtés visiter la
Mecque et les lieux saints (‘Omra), il s'était rasé la tête, afin de n'être
pas reconnu et afin de se faire passer pour un pèlerin en état
pénitentiel (i‘hrâm). Il entrait ainsi à la Mecque et prenait partout des
renseignements.
Or une caravane mecquoise, venant du Tâïf, chargée de fruits, de
raisins et d'autres marchandises, vint à passer près de l'endroit où était
campé ‘Abdallah, et y fit halte. Elle était escortée de quatre hommes,
personnages considérables d'entre les Qoraïschites. L'un d'eux était
‘Amrou-ben Al-Hadhramî ; les autres étaient : ‘Othmân, fils
d’‘Abdallah, fils de Moghaïra, et son frère Naufal, les
Makhzoumites ; enfin Al-‘Hakm, fils de Kaïsân, affranchi de
Mouslim, fils de Moghaïra. En apercevant ‘Abdallah, fils de
Dja‘hsch, et ses compagnons, ils eurent des appréhensions ; ils dirent
entre eux : Mohammed a envoyé quelques hommes pour surprendre et
enlever la caravane. Ils se disposèrent à faire halte à cette station et à
envoyer à la Mecque pour chercher du secours. Tout d'un coup,
‘Okâscha, la tête rasée, parut sur une élévation de sable. En le voyant,
ils dirent : Nous sommes au mois de redjeb, le mois sacré ; ces
hommes sont [sans doute] des Arabes venus pour visiter les lieux
saints. Al-‘Hakm, fils de Kaïsân, dit : Quand même ce seraient des
gens de Mohammed, celui-ci respectera assez le mois de redjeb pour
ne pas ordonner de faire la guerre pendant ce mois, et de commettre
des actes de brigandage. En conséquence, ils firent halte au même
endroit. Le jour que précédait cette nuit était le dernier du mois de
redjeb.
Pendant la nuit, ‘Abdallah, fils de Dja‘hsch, délibéra sur ce qu'il
devait faire. Il y a là, dit-il, de nombreuses marchandises : si j'attaque
demain, et que je les enlève, j'aurai combattu au mois de redjeb et
violé la sainteté de ce mois ; si j'attends, ils gagneront la Mecque, et le
butin nous aura échappé. ‘Abdallah et ses compagnons résolurent
d'attaquer et d'enlever la caravane, disant : Ce sont des infidèles,
envers lesquels il n'y a pas lieu d'observer une interdiction sacrée. Le
matin, lorsque la caravane se mit en marche, ils s'approchèrent avec
leurs armes, et ‘Abdallah, fils de Dja‘hsch, et Wâqid, fils d’‘Abdallah,
qui étaient d'habiles archers, tirèrent sur ‘Amrou ben-Al-‘Hadhramî,
le chef de la caravane, et le tuèrent. ‘Amrou était un personnage
considérable parmi les Qoraïschites ; il était allié des Benî-‘Âmir
Al-‘Hadhramî, qui étaient commerçants et jouissaient d'une grande
considération à la Mecque. En voyant tomber ‘Amrou, ‘Othman, fils
d’‘Abdallah, s'enfuit et se sauva à la Mecque ; les autres, Naufal, fils
d’‘Abdallah, et Al-‘Hakm, fils de Kaïsân, se rendirent. ‘Abdallah, fils
de Dja‘hsch, leur fit lier les mains, en-leva la caravane et s'enfonça
dans le désert, en se dirigeant vers Médine.
À cette nouvelle, les Mecquois allèrent à leur poursuite ; mais ils
revinrent sans avoir pu les atteindre. Ils furent très étonnés de ce fait
et dirent : Mohammed a violé la sainteté du mois de redjeb, en
envoyant une expédition guerrière pour verser du sang et faire du
butin et des prisonniers ; il ne prospérera jamais, et sa religion n'aura
jamais de succès.
‘Abdallah, fils de Dja‘hsch, arriva à Médine au mois de scha‘bân,
avec son butin et ses prisonniers, et se présenta devant le Prophète.
Celui-ci fut très-courroucé et lui dit : Pourquoi as-tu agi ainsi ? Je ne
t'avais pas ordonné de commettre des actes d'hostilité au mois sacré.
Les compagnons du Prophète blâmèrent tous ‘Abdallah, fils de
Dja‘hsch, et lui dirent : Les infidèles et les idolâtres eux-mêmes
s'abstiennent de faire ce que tu as fait au mois de redjeb. Le Prophète
retint les prisonniers et confisqua le butin, sans y toucher, en attendant
les ordres de Dieu. Puis le Prophète demanda des nouvelles de Sa‘d,
fils d'Abou-Waqqâç, et d’‘Otba, fils de Ghazawân. On lui répondit
que, à une certaine station, nommée Ma‘dan, ayant perdu leur
chameau, ils étaient allés à sa recherche, et que depuis lors on n'avait
pas eu de leurs nouvelles. Le Prophète fut inquiet de leur sort ; il
craignait qu'ils ne fussent tombés entre les mains des ennemis.
Ensuite il fut informé que les Qoraïschites le blâmaient d'avoir
commis des actes de violence au mois de redjeb, ce qui n'était permis
dans aucune religion. Les musulmans qui n'avaient pas émigré et qui
étaient restés à la Mecque firent avertir le Prophète, par un messager,
de ces propos des Qoraïschites, et lui firent demander quelle réponse
ils devaient leur faire. Alors Dieu révéla le verset suivant, par lequel il
rassura le Prophète : « Ils t'interrogeront au sujet du combat dans le
mois sacré. Dis : C'est un péché grave de combattre pendant ce mois ;
mais détourner les hommes de la voie de Dieu, ne pas croire en lui,
chasser des hommes du saint temple où ils habitaient, est un péché
plus grave devant Dieu. L'idolâtrie est un péché plus grave que le
meurtre pendant le mois de redjeb. » (Sur. II, vers. 214.) ‘Abdallah,
fils de Dja‘hsch, et ses compagnons furent très-heureux de cette
révélation. Le Prophète fit parvenir le verset aux musulmans de la
Mecque, pour qu'ils pussent répondre aux infidèles qoraïschites.
Les Qoraïschites envoyèrent quelqu'un pour racheter les deux
prisonniers. Le Prophète répondit : Nous n'acceptons pas leur prix.
Nous avons perdu deux de nos gens : Sa‘d, fils d'Abou-Waqqàç, et
‘Otba, fils de Ghazawân, dont nous n'avons pas de nouvelles. Quand
ceux-ci reparaîtront, nous vous renverrons ces prisonniers. Mais si
nous acquérons la certitude qu'on les a tués, nous mettrons aussi à
mort ces deux hommes. Sa‘d et ‘Otba, en recherchant leur chameau,
étaient venus jusqu'à Nadjrân. Ne l'ayant pas trouvé, ils revinrent à
Médine au mois de scha‘bân. Alors le Prophète, considérant les deux
prisonniers comme leur rançon, les renvoya à la Mecque, après en
avoir reçu le prix.
CHAPITRE XXV

Changement de la Qibla

Dans le même mois de scha‘bân, au milieu du mois, Dieu ordonna


au Prophète de ne plus se tourner pendant la prière vers Jérusalem,
mais vers la Ka‘ba. Les Arabes, en priant, se tournaient vers la Ka‘ba,
tandis que les juifs et les chrétiens se tournaient vers Jérusalem, où
était le temple bâti par Salomon, fils de David, endroit illustre, vers
lequel se tournaient également Moïse et Jésus. Lorsque le Prophète
reçut sa mission prophétique à la Mecque, il se tournait, en priant,
vers la Ka‘ba. Comme les idolâtres de la Mecque, en adorant les
idoles, se tournaient aussi vers la Ka‘ba, quand le Prophète vint à
Médine, où dominait le culte des chrétiens et des juifs, qui se
tournaient vers Jérusalem, Dieu lui ordonna de se tourner également,
en priant, vers Jérusalem, afin de ne pas les contrarier et pour qu'ils lui
fussent favorables. Le Prophète fit ainsi. Cependant il désirait que le
point vers lequel il devrait se tourner en priant fût la Ka‘ba, qui avait
été aussi la Qibla d'Abraham et d'Ismaël. Il priait journellement Dieu
d'exaucer ce désir ; enfin, au milieu du mois de scha‘bân de la
seconde année de l'hégire, le mardi, Dieu révéla le verset suivant :
« Nous avons vu que tu tournais ton visage vers le ciel. Mais nous
voulons que tu te tournes vers une Qibla qui te plaira. Tourne-toi vers
le saint temple. (Sur. II, vers. 139.)
La raison de cette révélation fut que les juifs et les chrétiens
disaient au Prophète : Ô Mohammed, si ta religion est différente de la
nôtre, comment se fait-il que tu te tournes en priant vers le même
point que nous ? Le Prophète, ayant invoqué Dieu, reçut le verset que
nous venons de dire.
CHAPITRE XXVI

Établissement du jeûne de Ramadhân

Le Prophète était venu à Médine au mois de rabrî‘a premier. Au


mois de mo‘harrem de l'année suivante, il remarqua que les juifs
célébraient un jeûne, le dix du mois, en appelant ce jour ‘Âschourâ.
Le Prophète leur demanda pourquoi ils distinguaient ce jour. Ils
répondirent : C'est le jour où Dieu a fait noyer Pharaon dans la mer, et
où il a délivré Moïse, qui a jeûné ce jour-là pour rendre grâces à
Dieu ; depuis lors nous aussi nous consacrons chaque année ce jour au
jeûne. Le Prophète ordonna aux musulmans de jeûner, eux aussi, ce
jour, en leur disant : Je suis plus digne de suivre l'exemple de mon
frère Moïse, fils d’‘Amrân. Ensuite le Prophète, voyant que les
chrétiens jeûnaient pendant cinquante jours, désira avoir dans sa
religion un jeûne pareil. À la fin du mois de scha‘bân de cette même
année, Dieu établit le jeûne du mois de ramadhân, en révélant le
verset suivant : « Ô vous qui croyez, le jeûne vous est prescrit, comme
il l'a été à ceux qui vous ont précédés (sur. II, Vers. 179), c'est-à-dire
aux juifs et aux chrétiens. Jésus n'avait ordonné qu'un jeûne de trente
jours ; ce sont les chrétiens eux-mêmes qui ont porté ce chiffre à
cinquante. Moïse aussi n'avait dû observer le jeûne que pendant trente
jours, les trente jours du mois dsou’l-qa‘da, le temps de sa
conversation avec Dieu ; mais il y ajouta onze autres jours. Le
Prophète, interrogé sur l'époque de ce jeûne de trente jours, reçut le
verset suivant : « Au mois de ramadhân, dans lequel a été révélé le
Coran », etc. (Sur. II, vers. 181) Mohammed ben-Djarîr a rapporté ce
récit [relatif au jeûne de Moïse] en fort beaux termes.
À l'expiration du mois de ramadhân, le Prophète établit l'obligation
de l'aumône à la fête de la rupture du jeûne. Ce jour, il sortit de
Médine, se rendit à Moçalla, y fit la prière et recommanda, dans le
sermon, l'aumône de la rupture du jeûne.
L'année suivante, au mois de mo‘harrem, le Prophète laissa les
musulmans libres de jeûner, ou non, le jour d’‘Àschourâ. Quelques-
uns observèrent ce jeûne, d'autres ne l'observèrent pas.
Au mois de ramadhân de la même année, le Prophète sortit de
Médine pour livrer le combat de Bedr, qui eut lieu le vendredi dix-
septième jour du mois. L'histoire de ce combat, qui est très-important,
n'a pas été rapportée en détail par Mohammed ben-Djarîr dans cet
ouvrage. Cependant elle est connue par les recueils des expéditions du
Prophète et par les commentaires du Coran ; car il n'a été révélé sur
aucune autre expédition du Prophète un aussi grand nombre de versets
du Coran. Ce fut la première victoire de l'islamisme, la première
victoire du Prophète sur les infidèles. Nous avons recueilli, autant que
nous avons pu, tant dans cet ouvrage que dans le commentaire
[de Tabari ?] et dans le livre des Expéditions du Prophète, les
éléments pour compléter ce récit.
CHAPITRE XXVII

Histoire du grand combat de Bedr

Dans la seconde année de l'hégire, le premier jour du mois de


ramadhân, le Prophète fut averti qu'une caravane mecquoise, chargée
de nombreuses marchandises, venait de Syrie sous la conduite
d'Abou-Sofyân, fils de ‘Harb, ‘Amrou, fils d’‘Àç, et d'autres
personnages considérables de la Mecque. Dans le livre des
Expéditions il est dit qu'ils étaient en tout soixante et dix personnes.
Cette nouvelle fut apportée au Prophète par Gabriel, qui lui dit : Pars
à la recherche de la caravane ; elle passera près des puits de Bedr, elle
ne peut pas éviter de passer par cet endroit. Le Prophète fit réunir ses
compagnons et donna l'ordre de partir dans le temps même du jeûne.
Dieu m'a promis, leur dit-il, de me livrer leurs biens, de glorifier ma
religion et de nous rendre maîtres de leurs personnes. Il ne leur dit
point : Nous prendrons la caravane. Mais les hommes pensèrent qu'ils
la prendraient et qu'ils n'auraient pas de grands efforts à faire.
Soixante et dix hommes partirent en toute hâte. Le lendemain, le
Prophète, après avoir établi comme son lieutenant à Médine Abou-
Lobâba, fils d’‘Abdou’l-Moundsir, partit lui-même avec trois cent
seize hommes. D'après une autre version, il n'avait avec lui que trois
cent treize hommes, ou, d'après une autres plus exacte, trois cent
quatorze hommes. Ils partirent précipitamment, sans prendre leur
armement complet. Deux d'entre eux avaient des chevaux, soixante et
dix étaient montés sur des chameaux, les autres étaient à pied. Le
Prophète montait sa chamelle nommée ‘Adhbâ, ainsi appelée parce
qu'on lui avait fendu les oreilles. Ces troupes étaient composées de
soixante et dix-huit Mohâdjir et de deux cent trente-six Ançâr. Parmi
les Mohâdjir, il y avait Abou-Bekr, ‘Omar, fils d'Al-Khattâb, ‘Alî, fils
d'Abou-Tâlib, et ‘Othmân, fils d’‘Affân. La femme d’‘Othmân,
Roqayya, fille du Prophète, était très-malade. Le Prophète ordonna à
‘Othmân de s'en retourner, à cause de la maladie de sa femme. Le
chef des Ançâr était Sa‘d, fils de Mo‘âds, qui était chef de tous les
Khazradj. Tous étaient d'avis qu'ils étaient assez nombreux pour
attaquer la caravane, et le Prophète n'emmena pas un plus grand
nombre d'hommes.
Arrivé à la première étape, le Prophète passa ses troupes en revue.
Il renvoya cinq hommes comme étant trop jeunes, savoir : ‘Abdallah,
fils ‘Amrou ; Râfi‘, fils de Khodaïdj ; Zaïd, fils de Thâbit ; Osaïd, fils
de Zhahîr, et ‘Amrou, fils d'Abou-Waqqâç. ‘Amrou pria Sa‘d, fils
d'Abou-Waqqâç, d'intervenir auprès de Mohammed, pour qu'il
l'emmenât avec lui. Les quatre autres durent s'en retourner. Ensuite le
Prophète marcha .en toute hâte sur Bedr, pour couper le chemin à
Abou-Sofyân. Arrivé à la seconde station, il fut informé que la
caravane n'était pas encore passée. Il fit halte, en s'écartant de la route,
afin de ne pas être aperçu par la caravane, quand elle viendrait, et
pour qu'elle ne prît pas la fuite. Gabriel vint annoncer au Prophète que
Dieu l'assisterait de toutes manières dans son entreprise. Ensuite
Mohammed dépêcha deux des principaux Mohâdjir : Tal‘ha, fils
d’‘Obaïdallah, et Sa‘d, fils de Zaïd, fils de Naufal. Montés sur des
chameaux, ils furent envoyés dans le désert, pour épier la marche
d'Abou-Sofyân. Ces deux hommes s'égarèrent dans le désert et ne
revinrent pas pour prendre part au combat de Bedr. Le Prophète fit
partir deux autres Mohâdjir, également montés sur des chameaux, l'un
nommé Basbas, fils d’‘Amrou, le Djohaïnite ; l’autre ‘Adî, fils
d'Abou-Zaghbâ, le Djohaïnite. Il leur ordonna de se rendre auprès des
puits de Bedr et d'y prendre des informations sur la marche de la
caravane. Les Arabes, dans le désert, ont la coutume, quand une
caravane vient faire balte près d'un puits ou à une station, d'y apporter
des provisions et des vivres, pour les vendre aux gens de la caravane,
et de faire avec eux des affaires, en vendant et en achetant. Arrivés
près de Bedr, les deux Djohaïnites y virent un homme qui avait
apporté des provisions et qui les avait déposées là, en attendant la
caravane. Ils s'approchèrent du puits, firent coucher leurs chameaux,
et vinrent pour interroger cet homme. Alors ils aperçurent deux
femmes qui s'adressaient réciproquement des réclamations. L'une
disait à l'autre : Rends-moi l'argent que tu me dois. L'autre répondait :
Demain la caravane arrivera près de ce puits, je vendrai quelque chose
et te rendrai ton argent. Les deux émissaires, en entendant ces paroles,
ne dirent rien, remplirent d'eau leurs outres, montèrent sur leurs
chameaux, parfirent et vinrent avertir le Prophète.
Ils n'eurent pas plus tôt quitté le puits, qu'Abou-Sofyân et ‘Amrou,
fils d’‘Àç, y arrivèrent, seuls de leur caravane. Abou-Sofyân, en
passant sur le territoire de Yathrib, s'était enquis des mouvements du
Prophète et de ses compagnons. S'étant avancé encore de deux étapes,
il avait quitté la caravane en disant à ses gens : Restez ici, j'irai au
puits de Bedr pour m'enquérir si quelqu'un de Yathrib, des
compagnons de Mohammed, est à la recherche de notre caravane.
Abou-Sofyân et ‘Amrou, fils d’‘Àç, vinrent donc à Bedr, donnèrent
de l'eau à leurs chameaux, burent eux-mêmes, remplirent leurs outres
et questionnèrent l'homme qui était assis près du puits. Interrogé par
eux sur son nom et sur le nom de sa tribu, il leur dit qu'il s'appelait
Medjdî, fils d’‘Amrou, de la tribu de Djohaïna. Abou-Sofyân lui
demanda ensuite : As-tu quelques renseignements sur les brigands de
Yathrib ? Est-ce que quelqu'un d'entre eux est venu à ce puits avant
nous ? Medjdî répondit : Tout à l'heure deux hommes y sont venus,
ont bu, ont abreuvé leurs chameaux, sont remontés sur leurs montures
et sont repartis. — Ne t'ont-ils rien dit ? demanda. Abou-Sofyân. —
Non. Abou-Sofyân demanda ensuite à quel endroit les chameaux
étaient restés. S'y étant rendu, il trouva leur crottin ; en prenant un
peu, il l'éparpilla. Des noyaux de dattes en sortirent. Il dit à ‘Amrou,
fils d’‘Âç : Ces hommes étaient de Médine ; Mohammed est sur nos
traces, lui ou des gens envoyés par lui. — Comment le sais-tu ? lui
demanda ‘Amrou. Abou-Sofyân dit : Les gens de Médine, seuls dans
le ‘Hedjâz, donnent à manger aux chameaux des noyaux de dattes. Ils
remontèrent ensuite sur leurs chameaux et revinrent à l'endroit où était
leur caravane, à deux étapes de Bedr. Abou-Sofyân engagea
immédiatement un homme nommé Dhamdham, fils d’‘Amrou, de la
tribu de Ghifâr, qui possédait un chameau très-rapide, et le dépêcha à
la Mecque. Cet homme promit de s'y rendre en trois jours, quoique la
caravane en fût éloignée de six journées de marche. Abou-Sofyân lui
recommanda, quand il entrerait dans la ville, de crier au secours. Il lui
dit : Rends-toi sur le mont Abou-Qobaïs, et crie, de façon à être
entendu de tous les habitants de la Mecque, que tu es parti, envoyé par
moi, de telle station, pour leur annoncer que Mohammed et les
brigands de Médine sont sur mon chemin, et que, s'ils tiennent à leurs
biens, ils arrivent ; sinon, qu'ils ne trouveront plus rien. Dhamdham
partit, la caravane restant à la distance de deux étapes de Bedr, de
même que le Prophète, qui l'attendait à son passage près des puits.
Avant l'arrivée de Dhamdham à la Mecque, ‘Âtika, fille
d’‘Abdou’l-Mottalib et tante du Prophète, fit un rêve. Il lui sembla
voir un homme monté sur un chameau arriver à la Mecque, s'arrêter
dans la vallée et s'écrier : Habitants de la Mecque, n'allez pas, car on
vous tuerait ; quiconque y ira n'en reviendra pas ! Il s'avança, toujours
monté sur son chameau, vint sur la terrasse de la Ka‘ba et répéta son
cri. Ensuite il lança du sommet du mont Abou-Qobaïs une pierre qui
coula en bas et se brisa en plusieurs morceaux, qui atteignirent toutes
les maisons de la ville. Au matin, ‘Âtika raconta son rêve à ‘Abbâs,
fils d’‘Abdou’l-Mottalib. Celui-ci, effrayé, dit à sa sœur : Ce songe est
fort triste ; tous les habitants de la Mecque doivent craindre d'être
atteints par un grand malheur. Garde le secret, et ne raconte ton rêve à
personne ; je verrai ce qu'il y aura à faire. ‘Abbâs sortit très-soucieux
et alla pour faire ses tournées autour du temple. Il y rencontra ‘Otba,
fils de Rabî‘a, qui était son ami, et alla s'asseoir auprès de lui. ‘Otba
lui dit : Que t'est-il arrivé, ta figure est altérée ? — Rien, dit ‘Abbâs.
— Si, il t'est arrivé quelque chose, reprit ‘Otba ; et il insista. ‘Abbâs
lui dit : Il ne faut pas qu'on le sache. — On ne le saura pas, répliqua
‘Otba. Alors ‘Abbâs lui raconta le rêve qu'avait fait ‘Âtika. ‘Otba, en
sortant du temple, rencontra Abou-Djahl et lui fit part de ce récit.
Abou-Djahl dit : Ne t'en préoccupe pas ; les Benî-Hâschim sont tous
menteurs, hommes et femmes. Délivrés des mensonges de
Mohammed, nous tombons maintenant dans ceux des femmes des
Benî-Hâschim. [Le lendemain, dans le temple], il aborda ‘Abbâs et lui
dit : Qu'est-ce que ce rêve d’‘Âtika, dans lequel tu rapportes qu'elle
aurait vu telle et telle chose ? ‘Abbâs répondit : Je n'en ai aucune
connaissance. — Si, tu le connais, dit Abou-Djahl ; on me l'a rapporté
comme venant de toi. Si ce rêve ne se réalise pas, nous écrirons sur
une feuille, que nous suspendrons à la porte de la Ka‘ba, que dans le
monde entier il n'y a pas de plus grands menteurs, tant parmi les
hommes que parmi les femmes, que les Benî-Hâscbim, afin que votre
imposture soit connue de tous les Arabes. ‘Abbâs, qui était un homme
réservé et endurant, quitta la réunion et revint à la maison.
Abou-Djahl et tous les autres racontèrent le fait chez eux, à leurs
femmes. ‘Âtika fut informée des paroles qu'Abou-Djahl avait
adressées à ‘Abbâs. Le soir, ‘Âtika et les autres filles d'Abdou’l-
Mottalib et toutes les femmes des Benî-Hâschim vinrent chez ‘Abbâs
et lui dirent : Pourquoi laisses-tu Abou-Djahl tenir des propos sur les
femmes des Benî-Hâschim et sur les filles d'Abdou’l-Mottalib, en ta
présence, sans lui répondre et sans rien dire ? Il dit que tous les
hommes et toutes les femmes des Benî-Hâschim sont des menteurs.
Jusqu'à quand supporteras-tu cela ? S'il fait cet écrit, il déshonorera
les Benî-Hischim parmi les Arabes. Si tu ne veux rien lui dire,
antorise-nous à aller trouver Abou-Djahl pour répliquer aux paroles
qu'il a dites. Nous n'avons pas voulu le faire sans ta permission ; car
tu es aujourd'hui à la tête des Benî-Hâschim, et nous n'avons pas
voulu te manquer de respect. ‘Abbâs dit : Il n'osera pas faire cet écrit.
S'il m'en dit encore quelque chose, je lui répondrai. Rentrez chez
vous.
Le lendemain, ‘Abbâs vint au temple et alla s'asseoir à sa place.
Les Qoraïschites avaient pris place, chacun dans un cercle. Tout à
coup des cris se firent entendre dans la vallée, et tous se précipitèrent
hors de la ville dans la direction de la voix. Pendant ce temps, ‘Abbâs
accomplissait ses tournées autour du temple. Ces cris étaient poussés
par Dhamdham, qui était arrivé et qui fit comme Abou-Sofyân le lui
avait ordonné. Il alla au haut du mont Abou-Qobaïs, et cria de façon à
être entendu de tous les habitants. Ceux-ci furent stupéfaits ; car il n'y
avait pas un seul chef de famille qui n'eût dans la caravane un capital.
Abou-Djahl, ‘Otba et les principaux Qoraïschites firent proclamer
une levée générale. On fit en deux jours les préparatifs de guerre et
l'on partit le troisième jour. Tous les chefs et grands personnages de la
Mecque prirent part à l'expédition, ou envoyèrent des hommes à leur
place, sauf la tribu des Benî-‘Adî, fils de Ka‘d, qui étaient des
personnages considérables et n'étaient pas soumis à Abou-Djahl et à
‘Otba ; en outre, ils n'avaient pas de marchandises dans la caravane.
‘Abbâs ne voulut pas partir avec l'armée ; mais Abou-Djahl, dans
le temple, lança contre lui des reproches, en disant : Nous savons que
toi et les autres Benî-Hâschim, vous tenez à Mohammed ; vous êtes
ses espions dans le temple. Mais si nous revenons victorieux de cette
guerre, nous expulserons tous les Benî-Hâschim de la Mecque. Les
autres Qoraïschites tenaient a ‘Abbâs le même langage. ‘Abbâs
répliqua : Je suis vieux, et ne suis pas propre pour la guerre ; mais
j'enverrai mes fils. ‘Abbâs avait quatre fils : Fadhl, ‘Abdallah,
Qotham et ‘Obaïdallah. Les Qoraïschites dirent : C'est bien d'envoyer
tes quatre fils, mais il faut que tu viennes aussi. Je partirai, dit ‘Abbâs.
Il prit cette résolution malgré lui et fit ses préparatifs. Ses fils
voulurent l'accompagner ; mais il ne le permit pas et partit avec un de
ses esclaves. Ses neveux vinrent le trouver et lui dirent : Tu es un
homme âgé, nous ne te laisserons pas partir seul ; nous irons avec toi.
‘Abbâs s'y opposa ; mais ceux-là savaient qu'il parlait ainsi par haine
des Qoraïschites et par dépit d'être contraint de partir. Trois de ses
neveux allèrent donc avec lui, savoir : Tâlib et ‘Aqîl, fils d'Abou-
Tâlib, et Naufal, fils de ‘Hârith.
Omayya, fils de Khalaf, de la tribu de Djouma‘h, ne voulut pas
prendre part à l'expédition, à cause de son âge avancé. Il avait deux
fils, Çafwân et ‘Abdallah ; il fit partir ce dernier, le plus jeune des
deux. Il avait aussi un ami, nommé ‘Oqba, fils d'Abou-Mo‘aït, le
même qui avait craché à la figure du Prophète. Abou-Djahl chargea
‘Oqba de déterminer Omayya au départ ; car, dit-il, nous ne pouvons
pas le laisser ici ; il jouit d'une grande considération ; s'il reste,
personne ne voudra quitter la Mecque. ‘Oqba vint trouver Omayya,
qui était assis dans le temple au milieu d'une troupe de Qoraïschites,
et lui dit : Ne veux-tu pas venir avec tous ces gens ? — Vous êtes
assez nombreux, répondit Omayya. ‘Oqba dit : Viens par amour pour
moi. Moi, j'ai craché à la figure de Mohammed parce que tu l'as
voulu ; il est juste que tu fasses ma volonté, en venant avec nous.
Omayya répliqua : Je suis vieux, j'envoie mon fils, qui est jeune.
‘Oqba dit : Tu n'es pas plus vieux qu’‘Abbâs, qui est l'oncle de
Mohammed et qui cependant vient avec nous ; n'as-tu pas honte de
refuser de partir ? Mais Omayya persista dans son refus, malgré les
instances d’‘Oqba. Alors celui-ci envoya chercher dans sa maison une
cassolette, dans laquelle il fit mettre du feu et du bois d'aloès, et la
plaça sous le vêtement d'Omayya, puis il apporta un fuseau et le plaça
à côté de lui. Que signifie cela ? demanda Omayya. ‘Oqba dit :
Comme tu n’oses pas aller à la guerre, fais ce que font les femmes :
parfume-toi avec ce bois d'aloès, et reste assis à filer. Omayya fut très-
affecté et très-honteux de ces paroles. Il jeta la cassolette et le fuseau
sur ‘Oqba, et lui lança des injures. Puis il se leva, fit ses préparatifs et
partit, lui et son fils, avec l'armée.
Abou-Lahab, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, étant fort malade, ne
pouvait pas se joindre à l'armée. Il avait une créance de quatre mille
dirhems sur un homme considérable de la tribu de Makhzoum,
nommé ‘Âç, fils de Hischâm, fils de Moghaïra. ‘Âç envoyait à l'armée
un remplaçant. Abou-Lahab lui dit : Si tu pars toi-même à ma place,
je te fais remise de ces quatre mille dirhems. ‘Âç partit de sa personne
avec une troupe des Benî-Makhzoum, des gens de sa famille et de ses
affranchis.
Le troisième jour après l'arrivée de Dhamdham, mille hommes
sortirent de la Mecque, piétons et cavaliers, montés sur des chevaux
arabes et sur des chameaux de course, tous complètement armés. À la
porte de la ville, Abou-Djahl inscrivit les noms de tous les hommes
qui composaient l'armée. Tous étaient pleins de joie et dirent :
Mohammed pense qu'il en sera d'Abou-Sofyân comme d’‘Amrou ben-
Al-‘Haadhramî, dont la caravane venant de Tâïf, chargée de quelques
fruits, de dattes et de raisin, et escortée de quatre hommes, a été
enlevée, et lui-même tué par les quelques hommes envoyés par
Mohammed. Nous lui montrerons aujourd'hui comment nous
protégeons nos biens et notre religion, et comment nous arracherons
les hommes de ses mains. Ils emmenèrent avec eux le frère d’‘Amrou
ben-Al-‘Hadhramî, et lui dirent : Nous allons venger la mort de ton
frère, nous allons tuer celui qui a accompli le meurtre et celui qui l'a
ordonné.
Ni Abou-Sofyân, ni le Prophète ne savaient que l'armée qoraïschite
s'était mise en campagne. Le Prophète, après le retour des deux
Djohaïnites, qui lui avaient annoncé que la caravane devait arriver le
lendemain à Bedr, s'était mis en mouvement et s'était rapproché de
Bedr à la distance d'une étape. Il rencontra sur sa route un village, une
station des caravanes, nommée Çafrâ située entre deux montagnes. Il
demanda le nom du bourg, et ensuite les noms des deux montagnes ;
on lui répondit que l'une s'appelait Mousli‘h, et l'autre Moukhrî. On
lui dit aussi, sur sa demande, le nom des Arabes qui habitaient cet
endroit ; c'étaient deux branches de la tribu de Ghifàr, les Benî-en-Nâr
et les Benî-‘Horâq. Le Prophète trouva ces noms de mauvais augure
et ne s'arrêta pas à cet endroit. Il passa entre les deux montagnes, prit
sur la droite et vint à un lieu nommé Dsafirân, à une étape de Bedr.
C'est là qu'il attendit l'arrivée de la caravane d'Abou-Sofyân.
Abou-Sofyân, après être revenu avec ‘Amrou, fils d’‘Âç, de son
excursion à Bedr, et après avoir fait partir Dhamdham pour la
Mecque, demeura encore trois jours au même endroit. Ensuite il dit à
‘Amrou, fils d’‘Âç : Pourquoi rester ici ? Mohammed est plus près de
nous que les gens de la Mecque ; avant que ceux-ci arrivent, il peut se
passer beaucoup de choses. Conduisons la caravane loin d'ici, en
quittant la route, pour nous rapprocher chaque jour de la Mecque, et
nous éloigner de Mohammed. En conséquence, Abou-Sofyân partit
avec la caravane, en évitant la route, laissa les puits de Bedr à sa
gauche et se dirigea vers le bord de la mer ; puis, en longeant la cote,
il prit la route de la Mecque, vers Djeddah, chemin plus long de cinq
journées de marche. Après avoir voyagé pendant cinq jours, la
caravane fut en sûreté sur le territoire de la Mecque, à trois journées
de distance de la ville. Là elle apprit le départ de l'armée mecquoise,
qui avait passé la veille par cet endroit, se dirigeant vers Bedr, pour
attaquer Mohammed.
Les gens de Médine n'étaient informés ni de la marche de la
caravane, ni de l'arrivée d'une armée de la Mecque. Le Prophète se
trouvait toujours à Dsafirân, guettant la caravane. Alors Gabriel vint
lui annoncer qu'Abou-Sofyân avait sauvé la caravane et qu'une armée
arrivait de la Mecque. Mais Dieu, lui dit-il, t'a promis la victoire sur la
caravane et sur l'armée. Le Prophète convoqua ses compagnons et leur
fit part des événements. Ils furent consternés. Le Prophète leur dit :
Ne vous affligez pas, car Dieu m'a promis la victoire en tout état de
choses, soit sur la caravane, soit sur l'armée. Les musulmans dirent :
Ô apôtre de Dieu ; prie pour que Dieu nous fasse triompher de la
caravane, ce sera plus facile et la lutte sera moins vive ; car nous tous
nous sommes partis sans faire des préparatifs de guerre et sans être
complètement armés. Dieu révéla le verset suivant : « Dieu vous avait
promis que l'une des deux parties vous serait livrée ; vous avez désiré
que ce ne fût pas la plus forte. Mais Dieu a voulu prouver la vérité de
sa parole et exterminer jusqu'au dernier des infidèles, », etc.
(Sur. VIII, vers. 7, 8.)
Abou-Sofyân, arrivé à trois journées de la Mecque, apprenant que
l'armée y avait passé en se dirigeant vers Médine, et que ses propres
fils étaient dans l'armée, envoya de cet endroit même un messager
vers les troupes et fit dire aux chefs : Si c'est pour sauver vos biens
que vous vous êtes mis en campagne, ils sont en sûreté maintenant ; je
suis arrivé sur le territoire de la Mecque. Rentrez et évitez la guerre et
le meurtre ; car ceux qui sont avec Mohammed appartiennent à nos
familles et sont nos parents. Il est inutile de verser leur sang. Le
messager d'Abou-Sofyân trouva l'armée campée à Djo‘hfa, à trois
journées de Bedr. Parmi les infidèles les avis furent partagés. Les uns
voulaient marcher en avant, les autres voulaient s'en retourner. ‘Otha,
fils de Rabî‘a, exprima ce dernier avis. Abou-Djahl dit : Par Dieu,
nous ne nous en retournerons pas avant d'avoir été à Bedr et avant d'y
avoir passé dix jours à boire du vin et à nous reposer ; nous
inspirerons ainsi la terreur aux brigands de Médine ; tous les Arabes
entendront parler de notre armée et nous craindront, et personne
n'osera plus poursuivre une de nos caravanes. Ensuite il parla à ‘Âmir
ben-Al-‘Hadhramî et lui dit : Tu es le client d’‘Otba ; nous voulons
aller venger ton frère ; mais ‘Otba veut s'en retourner ; dis-lui de ne
pas le faire. Si cependant il refuse, romps l'engagement et les liens qui
rattachent à ‘Otba et aux Benî-Abdou’l-Schams, et deviens un des
nôtres ; allie-toi aux Benî-Makhzoum : nous vengerons alors ton frère.
‘Âmir vint trouver ‘Otba et lui tint ce langage. ‘Otba répliqua : Ton
frère n'est pas assez important pour qu'il faille faire la guerre pour lui
avec ce grand nombre d'hommes. Si tu veux quitter la tribu des ‘Abd-
Schams, quitte-la ; dégage-toi de tous liens avec elle, si tu veux, et va
où tu voudras. ‘Âmir vint dire ces paroles d’‘Otba à Abou-Djahl, qui,
se trouvant au milieu de plusieurs hommes, dit : « ‘Otba a la
colique, » expression proverbiale, chez les Arabes, pour dire que
quelqu'un a peur. Abou-Djahl avait le sobriquet « aux fesses jaunes. »
Il avait reçu ce sobriquet parce que, à cause d'une infirmité qu'il avait,
il teignit la partie postérieure de son corps avec du safran ; quand on
voulait l'injurier, on lui donnait ce nom. Quelques-uns prétendent que
cette infirmité lui était venue dans son enfance quand, luttant un jour
avec Mohammed, celui-ci l'avait jeté par terre et lui avait rompu une
artère. Les infidèles qoraïschites avaient coutume de couvrir leurs
corps et leurs vêtements de safran dissous dans de l'eau, de façon à
être complètement jaunes, et ils ne se purifiaient pas ; car de tous les
parfums, le plus agréable pour eux était le safran, que l'on va chercher
dans le Kirmân et sur le territoire de Hamadân. Quant au bois d'aloès,
à l'ambre et au camphre, ils étaient peu estimés, parce qu'on en
apporte en grande quantité par la voie de mer, de même que le musc,
que l'on apportait, par la voie de mer, de l'Inde. Or, lorsque Abou-
Djahl, en parlant d’‘Otba, prononça les paroles que nous venons de
dire, celui-ci répliqua : Demain on verra qui a la colique, de moi ou de
celui « aux fesses jaunes. » ‘Otba se proposa donc de marcher en
avant ; mais les autres étaient divisés, les uns voulaient s'en retourner,
les autres ne le voulaient pas. Tâlib, fils d'Abou-Tâlib, engagea son
oncle ‘Abbâs à s'en retourner avec lui. Mais ‘Abbâs n'osait pas, par
crainte d'Abou-Djahl et des Qoraïschites.
Il y avait à la Mecque un homme de la tribu des Thaqîf, allié des
Benî-Zohra et jouissant parmi eux d'une grande considération ; ils
écoutaient et exécutaient ses avis. Il était à l'armée avec un grand
nombre de Benî-Zohra. ll leur parla ainsi : Retournons ; car nos
marchandises sont arrivées en sûreté à la Mecque. Pourquoi ferions-
nous la guerre ? Les Benî-Zohra, au nombre de cent cinquante
hommes, voyant que leur allié s'en retournait, suivirent son avis et
s'en retournèrent également. Il n'y avait aucune tribu de la Mecque qui
n'eût des hommes à l'armée, sauf les Benî-‘Adî-ben-Ka‘b, qui
n'avaient pas quitté la ville, n'ayant pas de marchandises dans la
caravane. Après le départ des Benî-Zohra, l'armée qoraïschite ne se
composait plus que de neuf cent cinquante hommes. Abou-Djahl,
craignant que d'autres encore ne s'en allassent, leva son camp dans la
même nuit et s'avança sur Bedr. Toute l'armée le suivit ; aucun autre
ne l'abandonna.
Après avoir été averti par Gabriel que la caravane s'était sauvée et
qu'une armée venait à sa rencontre, le Prophète réunit ses compagnons
pour délibérer avec eux sur ce qu'il y avait à faire. Tous les Mohâdjir
et les Ançâr étant présents, il leur demanda leur avis. Abou-Bekr se
leva le premier et dit : Ô apôtre de Dieu, nous ferons ce que tu
voudras et ce que tu ordonneras. Ceux-là sont nos parents ; mais nous
avons cru en toi, et nous avons accepté ta religion, et nous avons
renoncé à eux. Nous avons fait de nos corps et de nos âmes ta rançon ;
nous lutterons contre eux pour toi ; ou Dieu te fera triompher d'eux et
fera triompher ta religion, et l'infidélité sera exterminée dans le
monde ; ou nous périrons tous pour toi. Le Prophète remercia Abou-
Bekr, lui donna des éloges et lui dit de s'asseoir ; car il désirait savoir
si les Ançâr prendraient ou non ce même engagement, sachant bien
que les Mohâdjir lui prêteraient aide et secours, tandis qu'il craignait
que les Ançâr et les gens de Médine ne s'en retournassent ; car, dans
la nuit d’‘Aqaba, alors qu'ils avaient prêté serment au Prophète, Sa‘d,
fils de Mo‘âds, lui avait dit : Ô apôtre de Dieu, viens avec moi à
Médine ! Le Prophète avait répondu : Je n'ai pas encore reçu de
message ni d'ordre de Dieu à cet égard. Allez, j'enverrai mes
compagnons et attendrai les ordres que Dieu me donnera. Sa‘d avait
répliqué : S'il en est ainsi, nous ne sommes pas responsables de ta vie
et de ta sûreté jusqu'à ce que tu viennes à Médine. Quand tu y
viendras, alors nous te défendrons, et ta défense sera pour nous un
devoir. Le Prophète avait approuvé ces paroles. Or maintenant le
Prophète craignait qu'il ne dit : Nous nous sommes engagés à te
protéger à Médine ; si tu étais attaqué à Médine, nous t'y protégerions.
Abou-Bekr ayant repris sa place, le Prophète demanda de nouveau
un avis. ‘Omar, fils d'Al-Khattâb, se leva et tint le même langage
qu'Abou-Bekr. Le Prophète le remercia également et lui dit de
s'asseoir. Ayant renouvelé sa demande, Miqdâd, fils d’‘Amrou,
appartenant lui aussi aux Mohâdjir, se leva et dit : Ô apôtre de Dieu,
c'est à nous de tirer l'épée, à toi de prier et à Dieu de donner la
victoire. Nous ne dirons pas comme disaient les enfants d'Israël à
Moïse : « Allez, toi et ton Seigneur, et combattez ; quant à nous, nous
resterons ici. » Assiste-nous de ta prière, demande à Dieu la victoire,
car nous combattrons nous-mêmes. Le Prophète le loua et lui dit :
Assieds-toi ; je connais les sentiments de vous tous, ô Mohâdjir, je ne
doute pas de vos intentions. Ensuite il demanda un nouvel avis. Tous
reconnurent que cet appel s'adressait aux Ançâr. Sa‘d, fils de Mo‘âds,
se leva et dit : Ô apôtre de Dieu, est-ce nous que tu as en vue par ces
paroles ? — En effet, dit le Prophète, car c'est votre concours que je
demande. Dans cette affaire, je ne puis réussir que par la puissance de
Dieu et par le moyen de votre aide. Sa‘d, fils de Mo‘âds, dit : Que
pouvons-nous faire, ô apôtre de Dieu ? Nous avons cru en toi, nous
t'avons prêté serment et nous t'avons accueilli. Il est de notre devoir
de te défendre. Nos âmes sont ta rançon et nous verserons notre sang
pour toi, que ce soit contre les Qoraïschites, ou les Arabes, ou les
Perses, les habitants de Roum ou les Abyssins ; nous nous tiendrons
devant toi, nous te protégerons et combattrons les ennemis ; que ce
soit à Médine, dans le désert ou en pays cultivé, sur la mer ou sur les
montagnes, nous serons partout avec toi et ne t'abandonnerons pas
jusqu'à la mort. Le Prophète, très-heureux de ces paroles, appela Sa‘d
près de lui, l'embrassa sur les yeux et le visage et lui dit : Ô Sa‘d, que
Dieu te récompense pour ta foi, ta bravoure et ta fidélité !
Immédiatement il fit marcher l'armée, et fit halte à deux parasanges de
Bedr. En épiant l'approche de l'armée qoraïschite près des puits, il
rencontra un vieillard arabe qui ne le connaissait pas. Le Prophète lui
demanda s'il avait des renseignements sur la caravane d'Abou-Sofyân.
Le vieillard répondit : La caravane est en sûreté ; mais une armée est
sortie de la Mecque, qui va pour combattre Mohammed et les gens de
Médine. Le Prophète lui demanda ensuite : Quels renseignements as-
tu sur l'armée qoraïschite ? Où sont Mohammed et les gens de
Médine ? Le vieillard répondit : Je vous le dirai quand vous m'aurez
dit qui vous êtes. — Parle d'abord, répliqua le Prophète, nous te le
dirons ensuite. Le vieillard dit : L'armée qoraïschite est partie tel jour,
a quitté tel jour Djo‘hfa, et si celui qui m'a renseigné a dit la vérité,
elle doit avoir passé tel jour à tel endroit et être en marche pour venir
ici. Quant à Mohammed, il était tel jour à tel endroit, et si mes
renseignements sont exacts, il se trouve aujourd'hui à tel endroit.
C'était précisément le lieu où l'armée musulmane avait fait halte, à
Dsafirân. Le Prophète, entendant ces paroles, quitta le vieillard, en
faisant courir sa chamelle. Arrivé auprès de ses compagnons, il leur
dit : L'armée qoraïschite est aujourd'hui à tel endroit, demain elle
arrivera aux puits de Bedr. Au moment de la prière de l'après-midi, le
Prophète envoya ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, Zobaïr, fils de Sa‘d, et Sa‘d,
fils d'Abou-Waqqâç, vers les puits de Bedr, pour prendre des
informations sur l'armée qoraïschite. Ils y arrivèrent vers le soir. Les
Qoraïschites étaient campés à deux parasanges de là et avaient envoyé
à Bedr quatre ou cinq hommes des serviteurs de l'armée, pour
chercher de l'eau et pour prendre des informations sur les
mouvements du Prophète. En voyant ‘Alî et ses compagnons montés
sur des chameaux, ils eurent peur et s'enfuirent, en disant : Ce sont les
chamelles de l'armée de Mohammed. ‘Alî et ses compagnons les
poursuivirent et saisirent un esclave noir, nommé ‘Arîdh et surnommé
Abou-Yasâr. Il était Abyssin et appartenait aux Benî-‘Âç-ben-Sa‘îd,
ou, d'après d'autres, à Monnabbih, fils de ‘Haddjâdj. Ils le
conduisirent auprès du Prophète. ‘Alî lui demanda : À qui appartiens-
tu ? — J'appartiens aux Qoraïschites, répondit l'esclave. — Où se
trouve leur armée ? — Elle est campée à deux parasanges d'ici ; on
nous avait envoyés pour chercher de l'eau. — Abou-Sofyân est-il avec
l'armée ? — Je ne sais pas où est Abou-Sofyân. Alors ils frappèrent
l'esclave en disant : Tu mens, tu es avec Abou-Sofyân, tu nous
trompes. Après avoir été longtemps frappé, l'esclave s'écria : Oui, je
suis esclave d'Abou-Sofyân ! — Qui est avec Abou-Sofyân ?
Combien d'hommes et combien de chameaux y a-t-il ? Comme ils
avaient cessé de le maltraiter, l'esclave dit de nouveau : Je ne connais
pas Abou-Sofyâti ; c'est du camp de l'armée qoraïschite que je suis
venu à Bedr. Pendant cet interrogatoire, le Prophète faisait sa prière.
Après avoir prononcé le salut final, il dit : Je n'ai pas vu d'hommes
plus étonnants que vous. Quand cet homme dit la vérité, vous le
frappez, et lorsqu'il ment, vous le croyez véridique ; il est, en effet, de
l'armée qoraïschite. Cette armée est campée à cet endroit, et Abou-
Sofyân a gagné la Mecque. Ensuite le Prophète appela l'esclave et lui
dit : Où est le camp de l'armée ? Dis la vérité et ne crains rien.
L'esclave répondit que l'armée se trouvait à tel endroit. — Combien y
a-t-il d'hommes ? demanda le Prophète ; sont-ils neuf cents ? N'ont-ils
pas dit combien ils sont ? — Je ne sais pas combien ils sont, répondit
l'esclave ; mais je sais qu'ils tuent chaque jour neuf ou dix chameaux.
Il y a eu hier un banquet chez un des chefs, auquel assistaient tous les
hommes, grands et petits. Là aussi on a tué dix chameaux. Le
Prophète dit : Ils sont, comme je l'ai dit, de neuf cents à mille. Or ils
étaient au nombre de neuf cent cinquante ; cent d'entre eux avaient
des chevaux, les autres montaient des chameaux. Ensuite le Prophète
demanda à l'esclave quels étaient les grands personnages qoraïschites
qui se trouvaient dans l'armée. L'esclave nomma ‘Otbe, fils de Rabî‘a,
et son frère Schaïba ; Omayya, fils de Khalaf ; ‘Oqba, fils de
Mou‘aït ; ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib ; ’Aqîl, fils d'Abou-Tâlib ;
Abou-Djahl, fils de Hischâm ; ‘Hakîm, fils de ‘Hizâm ; il énuméra
ainsi tous les nobles Qoraïschites de la Mecque qui se trouvaient à
l'armée. Le Prophète dit à ses compagnons : La Mecque a envoyé
contre nous ses enfants les plus chers.
Pendant la nuit, l'un des Ançâr, un homme de la tribu de Naddjâr,
vint trouver le Prophète et lui dit : ô apôtre de Dieu, nous ne devons
pas rester ici. L'armée qoraïschite viendra demain à Bedr et occupera
les puits, et nous n'aurons pas d'eau. Il faut nous y rendre cette nuit,
nous établir près du puits le plus rapproché [de l'ennemi], creuser un
grand réservoir, remplir nos outres, parce que, pendant le combat,
nous ne pourrons pas puiser de l'eau ; puis il faut mettre à sec tous les
autres puits, afin que, quand ils viendront, ils ne trouvent pas d'eau,
tandis que nous en aurons. Le Prophète, approuvant cet avis, marcha
en avant et fit halte près des puits, dont l'un fut rempli, et les autres
mis à sec. Dans la nuit, il fit un rêve. Il lui sembla voir que son armée
était dispersée et qu'il restait seul. À son réveil, il fit part de son rêve à
ses compagnons, et l'interpréta dans ce sens que les ennemis seraient
mis en fuite. Il est dit dans le Coran : « ... Dieu t'a montré en songe les
ennemis peu nombreux ; s'il te les avait montrés en grand nombre,
vous auriez perdu courage » etc. (Sur. VIII, vers. 45.)
Le lendemain, les Qoraïschites se mirent en marche pour puiser de
l'eau et pour occuper les puits. Lorsqu'ils y arrivèrent, ils apprirent
que le Prophète les avait déjà occupés. Ils firent halte derrière une
grande colline de sable, qui empéchait les deux armées de se voir,
mais non de s'entendre. Le Prophète se trouvait sur le terrain
rapproché des puits, tandis que les Qoraïschites étaient sur un terrain
éloigné des puits, dans la vallée, comme il est dit dans le Coran :
« ... Vous étiez plus rapprochés dans la vallée et les ennemis étaient
plus éloignés, » etc. (Sur. VIII, vers. 43.) Le lendemain, les
Qoraïschites se mirent en mouvement, montèrent la colline de sable et
firent halte près de l'armée de Mohammed, de sorte qu'ils purent voir
de leur camp l'armée du Prophète. Quelques-uns d'entre eux gravirent
le sommet de la colline pour regarder. Lorsque ‘Otba parut sur le
sommet, monté sur un chameau à poils roux, le Prophète le distingua
et dit : Ils se sont jetés eux-mêmes dans le précipice ; personne ne les
a avertis, sauf l'homme du chameau rouge. Ils feraient mieux de
suivre son avis. Vue du sommet de la colline de sable, qui était grande
comme une montagne, l'armée du Prophète parut très-faible aux
Qoraïschites ; et de même l'armée ennemie semblait peu nombreuse
aux yeux des musulmans, qui prirent courage, comme il est dit dans le
Coran : « ... Dieu les fit paraître peu nombreux à vos yeux, » etc.
(Sur. VIII, vers. 46.)
Après avoir fait halte, les infidèles envoyèrent un homme nommé
‘Omaïr, fils de Wahb, de la tribu de Djouma‘h, pour reconnaître les
forces de l'armée musulmane. Cet homme tourna autour de l'armée et
l'examina. Il revint et leur dit : Ils ne sont pas plus de trois cents ;
cependant j'irai voir s'ils n'ont pas placé une embuscade. Il se dirigea
de tous cotés, et, revenant, le soir, sans avoir rien trouvé, il annonça
qu'il n'y avait pas d'hommes embusqués. Abou-Djahl dit
ironiquement : S'il faut combattre, ces hommes ne sont pas de force à
nous résister ; cependant vous combattrez le Dieu du ciel, comme dit
Mohammed à ses compagnons.
Un homme nommé Aswad, fils d’‘Abdou’l-As‘ad, de la tribu de
Makhzoum, dit : Je jure que je boirai à leur bassin ! et il s'en
approcha. ‘Hamza, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, se précipita sur lui, et,
d'un coup de sabre, lui coupa une jambe. Aswad tomba, et traîna son
corps et la jambe détachée, dont le sang coulait vers le bassin, en
disant : Je m'y plongerai, j'y mourrai, n'importe ; au moins aurai-je
gâté leur eau. À ces mots, il se plongea dans le bassin. ‘Hamza le
frappa d'un autre coup et le fit tomber dans l'eau, qui fut mêlée de
sang. D'autres infidèles s'approchant pour boire, les musulmans
voulurent les en empêcher. Mais le Prophète leur dit : Laissez-les ; car
tout infidèle qui boira de cette eau sera tué. Il arriva ainsi que le
Prophète l'avait dit. Ensuite les infidèles cherchèrent de l'eau à
d'autres puits, à la distance de deux ou trois parasanges, parce qu'il n'y
avait d'eau que dans les puits qui étaient occupés par le Prophète.
Les infidèles commencèrent à craindre le Prophète. En effet, quand
Dieu voulait assister le Prophète dans un combat où il se trouvait, il
remplissait de crainte les cœurs des ennemis. L'un des principaux
personnages des Qoraïschites, nommé ‘Hakîm, fils de ‘Hizâm, leur
parla ainsi : Ô Qoraïschites, retournons ! Quoique ceux-là soient
moins nombreux que vous, ce sont des hommes qui ne craignent pas
la mort. Nous ferons mieux de nous en retourner. Alors Abou-Djahl
dit à ‘Âmir ben-Al-‘Hadhramî : Va et demande vengeance pour la
mort de ton frère. ‘Âmir alla au milieu de l'armée qoraïschite et cria
vengeance. Tous les hommes lui répondirent : Nous ne retournerons
pas à la Mecque avant d'avoir vengé la mort de ton frère et d'avoir tué
celui qui l'a fait mourir. ‘Hakîm, fils de ‘Hizâm, vint trouver ‘Otba,
fils de Rabî‘a, et lui dit : Ô Abou-Walîd, ne peux-tu pas faire que cette
armée s'en retourne aujourd'hui et que le combat n'ait pas lieu ? Tu en
serais honoré parmi tous les Arabes. ‘Otba répliqua : Que puis-je
faire ? Le fils de ‘Hanzhaliyya (‘Hanzhaliyya était le nom de la mère
d'Abou-Djahl) ne laissera pas les hommes partir. ‘Hakîm dit : Ô
Abou-Walîd, il retient les hommes en alléguant qu'il faut venger la
mort d’‘Amrou ben-Al-‘Hadhramî. ‘Amrou était ton allié. Paye toi-
même le prix de son sang, afin que cette affaire soit apaisée et que les
hommes s'en retournent en paix. ‘Otba consentit, sortit, vint au milieu
des troupes, qui se réunirent autour de lui, et, s'appuyant sur l'arc qu'il
tenait à la main, leur adressa le discours suivant : Mes compagnons
qoraïschites, qu'allez-vous faire ? Vous voulez combattre Mohammed
et ses compagnons, qui sont tous vos parents ! Comment pourrez-vous
les regarder et les frapper avec l'épée ? Ce sont des hommes ayant
perdu leur patrie et leurs biens et vivant dans l'exil, dont la vie est
attachée à leurs poignées et à qui la mort est douce. Tandis que vous
tuerez un homme d'entre eux, ils tueront dix des vôtres. Si vous
voulez ce combat à cause de la mort d’‘Amrou ben-Al-‘Hadhramî, eh
bien, ‘Amrou était mon allié, je donnerai le prix de son sang à son
frère. Ne dites pas : ‘Otba veut nous faire retourner à la Mecque,
parce qu'il a peur. Je n'ai pas peur. Abou-Djahl, averti qu’‘Otba tenait
aux hommes ce langage, pour les déterminer à renoncer au combat,
accourut en toute hâte et trouva ‘Otba qui parlait aux troupes. Il dit
une seconde fois : Tu as la colique, par crainte de Mohammed. Si tu
veux t'en aller, va-t'en ; personne ne s'en ira sur ton ordre. ‘Amrou a
été tué, et son. frère n'a que faire du prix du sang que tu veux lui
payer. Il est devenu mon allié ; il a renoncé aux Benî-‘Abdou’l-
Schams, et s'est engagé avec nous, la tribu des Benî-Makhzoum. C'est
moi qui vengerai la mort de son frère. Si tu veux partir, pars ! ‘Otha,
irrité de ses paroles, se tut, prit son arc et rentra dans sa tente.
Abou-Djahl ordonna, pendant la nuit, d'allumer partout des feux,
afin que la crainte empêchât les musulmans de dormir tranquilles ;
mais la plupart de ceux-ci eurent dans leur sommeil des rêves, comme
il est dit dans le Coran (sur. VIII, vers. 11), et le matin ils étaient
obligés de se purifier. Cependant l'eau dans leur bassin était gâtée, et
ils n'en trouvaient pas. Alors Dieu envoya une pluie qui ne tomba que
du côté des musulmans, et non du côté des infidèles. Le bassin se
remplit d'eau et devint pur, et le sable, dans lequel ils s'étaient
enfoncés jusqu'aux chevilles, devint dur après la pluie. Tous ceux qui
étaient impurs firent des ablutions et se purifièrent, et leurs cœurs
furent raffermis, comme il est dit dans le Coran : « … Il fit descendre
sur vous l'eau du ciel pour vous purifier, » etc. (Sur. VIII, vers 11.)
Quand le soleil parut, les Qoraïschites se formèrent en lignes de
bataille. Ce fut le vendredi, dix-septième jour du mois de ramadhân,
ou, d'après d'autres, le dix-neuvième jour de ce mois. Abou-Djahl, se
plaçant devant les rangs, dit : Ô Seigneur, viens en aide à celle de ces
deux armées qui t'est la plus chère ! Dieu révéla le verset suivant :
« Vous désirez que la victoire se décide pour vous ; la victoire s'est
décidée contre vous, » etc. (Sur. VIII, vers. 10.)
Les musulmans n'avaient pas de tentes. Sa‘d, fils de Mo‘âds, vint
auprès du Prophète et lui fit une cabane, semblable à une tente, de
branches d'arbres et de feuillages qu'on trouvait dans la vallée. Il lui
dit : Reste ici pendant que nous combattrons, afin que le soleil ne
t'incommode pas. Il resta lui-même avec quelques Ançâr à l'entrée de
la cabane pour le garder. Le Prophète y entra avec Abou-Bekr ; il se
prosterna, pleura et invoqua Dieu en ces termes : Ô Seigneur,
accomplis la promesse que tu m'as donnée, et envoie le secours que tu
m'as annoncé. Il pria longtemps ; ensuite il sortit de la cabane, et les
musulmans se formèrent en ordre de bataille. Le Prophète, un bâton à
la main, passa devant les rangs pour les aligner. L'un des Ançâr,
nommé Sewâd, fils de Ghaziyya, sortait un peu hors du rang. Le
Prophète lui donna un coup de bâton sur le ventre et lui dit : Aligne-
toi ! Sewâd dit : Ô apôtre de Dieu, tu m'as fait mal ; Dieu t'a envoyé
pour accomplir la justice ; laisse-moi prendre ma revanche. Le
Prophète répliqua Prends-la. Sewâd le pressa sur son cœur et
l'embrassa. Pourquoi fais-tu ainsi ? dit le Prophète. Parce que,
répondit Sewâd, je suis au moment de paraître devant Dieu ; je suis
prêt à mourir. Mais, avant de mourir, j'ai voulu que ma peau touchât la
tienne, afin que je sois préservé de l'enfer. Le Prophète prononça trois
fois les paroles : Tu es préservé de l'enfer. Ensuite le Prophète acheva
de mettre en ordre de bataille ses troupes, et les infidèles firent de
même.
Le premier qui sortit des rangs de l'armée des infidèles fut ‘Otba, à
cause du reproche qu'Abou-Djahl lui avait fait de manquer de
courage. Il était de taille plus élevée que tous les Qoraïschites, et l'on
ne trouvait pas de casque assez large pour sa tête. Il roula un turban
autour de sa tête, revêtit sa cuirasse, prit toutes ses armes et vint se
placer entre les deux armées. Son frère Schaïba et son fils Walîd le
suivirent. ‘Otba défia les musulmans à un combat singulier. Trois
hommes d'entre les Ançâr sortirent des rangs des musulmans : ‘Auf et
Mo‘awwids, fils de ‘Hârith, appelés les fils d’‘Afrâ, du nom de leur
mère, et ‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha, qui était l'un des principaux
Ançâr. Comment vous appelez-vous ? leur dit ‘Otba. Chacun d'eux dit
son nom et sa famille. ‘Otba dit : Rentrez, vous n'êtes pas nos égaux.
Il y a parmi vous beaucoup de Qoraïschites qui sont nos égaux, qui
ont quitté la Mecque afin de combattre pour Mohammed contre nous.
Ces trois hommes se retirèrent. Ensuite ‘Otba cria au Prophète : Ô
Mohammed, envoie des hommes qui soient bien nos pairs, des
Qoraïschites qui sont avec toi. Le Prophète dit à ‘Alî, fils d'Abou-
Tâlib, à ‘Hamza, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, et à ‘Obaïda, fils de
‘Hârith, fils d’‘Abdou‘l-Mottalib : Allez, vous êtes leurs égaux et de
la même famille qu'eux. ‘Obaïda le plus âgé d'entre eux, se plaça en
face d’‘Otba ; ‘Hamza, devant Schaïba, et ‘Alî, devant Walîd. Ces
derniers étaient jeunes tous les deux : ‘Alî n'avait pas encore vingt
ans. ‘Hamza était âgé de cinquante-trois ans. ‘Alî attaqua Walîd et le
fendit en deux. ‘Hamza tua également son adversaire Schaïba. ‘Otba,
luttant avec ‘Obaïda, le frappa d'un coup de sabre qui lui coupa la
cuisse, de sorte que la moelle sortit de l'os. ‘Alî et ‘Hamza
accoururent, tuèrent ‘Otba et emportèrent ‘Obaïda dans leur camp. Le
Prophète, le voyant dans cet état, lui dit : Sois content, ô ‘Obaïda, tu
n'es séparé du paradis que par [le dernier souffle de] ton âme ; tu
entreras dans le paradis éternel. ‘Obaïda dit : Si Abou-Tâlib vivait
encore, il verrait que j'ai réalisé ce qu'il a dit dans son vers : « Nous ne
vous l'abandonnerons pas avant que nous et nos enfants soyons tués
autour de Mohammed. » J'ai plus de mérite que lui. Le Prophète lui
dit : Tu as plus de mérite que lui ; car lui n'a fait que le dire, mais toi,
tu l'as réalisé par le fait.
Ensuite, le Prophète encouragea les hommes, qui commencèrent le
combat, tandis qu'il allait et venait dans le camp, par devant et par
derrière. Une flèche de l'armée ennemie frappa et tua un affranchi
d’‘Omar, fils d'Al-Khattâb, nommé Mihdja‘. Ensuite ‘Obaïda, fils de
‘Hârith, mourut. Un des Ançâr, nommé ‘Hâritha, fils de Sorâqa, de la
tribu de Naddjâr, fut également tué par une flèche de l'armée des
infidèles. Le Prophète excitait toujours ses soldats. Un homme d'entre
les Ançâr, nommé ‘Omaïr, fils de ‘Hammâm, tenait dans la main
quelques dattes, qu'il mangeait sous les veux du Prophète. Celui-ci, en
exhortant les soldats, dit : Il ne vous faut, pour obtenir le paradis, que
trouver le martyre. ‘Omaïr, entendant ces paroles, jeta ses dattes, en
disant : S'il en est ainsi, j'ai assez d'une datte jusqu'à ce que j'entre
dans le paradis. Il tira son sabre, se lança dans les rangs des ennemis,
en frappa et en tua plusieurs, et fut tué lui-même.
Le Prophète, avec Abou-Bekr, entra dans la cabane, se prosterna de
nouveau, pleura et supplia ; il dit : ô Seigneur, si cette troupe qui est
avec moi périt, il n'y aura plus après moi personne qui t'adorera ; tous
les croyants abandonneront la vraie religion. Il tenait ses mains levées
vers le ciel, en priant. Enfin Abou-Bekr lui prit les mains et dit :
Apôtre de Dieu, ne cherche pas à forcer Dieu par ta prière. Le
Prophète répondit : Je demande, ô Abou-Bekr, l'accomplissement de
sa promesse. Pendant qu'ils parlaient ainsi, Gabriel vint avec mille
anges, se présenta au Prophète et lui dit : Sois content ; Dieu m'a
envoyé à ton secours avec mille anges. Puis il lui récita ce verset du
Coran : « Le jour où vous demandiez l'assistance de votre Seigneur, il
vous exauça. Je vous assisterai, dit-il, de mille anges se suivant les
uns les autres. » (Sur. VIII, vers. 9.) Le Prophète dit : Ô mon frère
Gabriel, mille anges ! Gabriel dit Trois mille, ô Mohammed. — Trois
mille ! répéta le Prophète. — Oui, cinq mille, répliqua Gabriel.
Aussitôt le Prophète sortit en courant de la cabane pour porter aux
musulmans cette bonne nouvelle. Il cria à haute voix : Dieu a envoyé
trois mille anges à votre secours. Ils répétèrent dans leur joie : Trois
mille ! — Oui, cinq mille, répliqua le Prophète. Ensuite Gabriel récita
au Prophète le verset suivant : « Dieu vous a secourus à Bedr, car
vous étiez faibles... Alors tu disais aux fidèles : Ne vous suffit-il pas
que votre Seigneur vous assiste de trois mille anges ? » etc. (Sur. III,
vers. 119-121.) Le Prophète récita le verset aux fidèles. Il vit
comment les anges, tenant dans leurs mains des bâtons, se mettaient
en ligne avec les musulmans. Dieu leur avait ordonné de se tenir dans
les rangs des musulmans ; car moi, leur dit-il, j'ai jeté la crainte dans
les cœurs des infidèles, et vous, frappez-les sur la tête, sur le cou et
sur tout le corps. Il est dit dans le Coran : « Ton Seigneur dit aux
anges : Je suis avec vous, » etc. (Sur. VII, vers. 12.) Lorsque les anges
se disposèrent à charger l'armée impie, le Prophète ramassa une
poignée de poussière et la jeta contre les infidèles, en disant : Que vos
faces soient confondues ! Dieu commanda au vent de porter cette
poussière aux yeux des infidèles, qui en furent aveuglés. Chargés par
les anges, qui étaient en avant des fidèles, ils se mirent à fuir. Les
anges les poursuivirent, les frappèrent de leurs bâtons et les firent
tomber. Chaque coup qu'un ange portait à un infidèle lui brisait tous
les os de son corps, depuis la tête jusqu'aux pieds, et lui rompait les
veines et les nerfs ; l'homme tombait et remuait convulsivement, sans
qu'aucune blessure fût visible sur son corps, et sans que son sang
coulât. Quand les fidèles arrivaient, ils attaquaient les hommes ainsi
frappés, leur faisaient des blessures et faisaient couler leur sang. Les
compagnons du Prophète ont raconté Il y eut des hommes dont la tête
fut séparée du corps et la nuque brisée avant que notre épée les eût
atteints. Il y en avait d'autres qui, lorsque nous les attaquâmes, étaient
étendus par terre, agonisant ; mais sans blessure. Leurs corps étaient
brisés, mais la vie ne les avait pas encore quittés. Nous recoupâmes
que cela n'était pas de notre fait, mais l'œuvre de Dieu. Il est dit, en
effet, dans le Coran : « Ce n'est pas vous qui les avez tués, mais Dieu ;
ce n'est pas toi qui as jeté la poussière, mais Dieu, » etc. (Sur. III,
vers. 17.)
Vers le soir, les infidèles furent mis en déroute ; les musulmans les
tuèrent à coups de sabre et firent des prisonniers. Le Prophète, en les
envoyant à leur poursuite, dit à ses gens : Parmi ces infidèles il y a
plusieurs membres de la famille de Hâschim, tels que ‘Abbâs, fils
d’‘Abou’l-Mottalib, mon oncle ; ‘Aqîl, fils d'Abou-Tâlib, père d’‘Alî ;
Abou’l-Bakhtarî, fils de Hâschim. Si vous rencontrez ceux-là parmi
les fuyards, ne les tuez pas. Vous savez qu'ils ont été forcés de
marcher avec l'armée. ‘Abbâs est un vieillard, qui ne m'a jamais
offensé à la Mecque. Lorsque les Qoraïschites avaient écrit un
engagement de cesser toutes relations avec les Benî-Hâschim, Abou’l-
Bakhtarî fit beaucoup d'efforts, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à arracher
la feuille de la porte de la Ka‘ba, où elle était suspendue, et à la
déchirer. Donc ne le tuez pas. Quiconque d'entre vous rencontrera
Abou-Djahl, qu'il ait soin de ne pas le laisser échapper. Si vous ne le
rencontrez pas, recherchez-le parmi les morts ; car Dieu m'a promis
qu'il serait tué aujourd'hui. Si vous ne le reconnaissez pas à son
visage, qui pourrait être couvert de poussière, vous pourrez le
distinguer à une cicatrice qu'il a au pied. Dans notre enfance, nous
nous trouvâmes un jour dans la maison d’‘Abdallah, fils de Djoud‘ân,
l'un des nobles de la Mecque. En quittant la table, après avoir mangé,
Abou-Djahl me poussa et voulut me faire tomber ; mais il n'y réussit
pas. Ensuite je le bousculai, et son pied ayant frappé le seuil de la
maison, il se blessa, et son genou a gardé la trace de cette blessure.
Vous le reconnaîtrez à ce signe ; tranchez-lui la tête et apportez-la-
moi. En terminant ses recommandations, il dit : Maintenant, au nom
de Dieu, allez et exécutez ce que je vous ai dit.
Les musulmans partirent à la poursuite des infidèles qoraïschites.
Le Prophète, en les voyant s'éloigner, dit, en brandissant le sabre qu'il
tenait à la main « Certes, cette armée sera mise en fuite ; ils tourneront
le dos, » etc. (Sur. LIV, vers. 45.)
Abou-‘Hodsaïfa, fils d’‘Otba, l'un des principaux Mohâdjir, qui
était très-affligé de la mort de son père, de son oncle et de son frère,
qui avaient été tués ce jour-là, était présent lorsque le Prophète donna
aux fidèles ces instructions relativement à la poursuite. Ayant entendu
le Prophète dire à deux ou trois personnes : Ne tuez pas mon oncle
‘Abbâs, Abou-‘Hodsaïfa dit en murmurant en lui-même : Nous tuons
nos pères, nos frères et nos oncles, et lui, il dit : Ne tuez pas mon
oncle. Par Dieu ! si je rencontre ‘Abbâs, je lui donne le premier un
coup de sabre sur la tête. Ensuite Abou-‘Hodsaïfa partit avec les
musulmans à la poursuite des infidèles. Le Prophète, qui avait
entendu ces paroles, dit à ‘Omar, fils d'Al-Khattâb, présent à cette
scène : As-tu entendu, ‘Omar, ce qu'a dit Abou-‘Hodsaïfa ? ‘Omar
répliqua : Ô apôtre de Dieu, autorise-moi à le tuer ; il est devenu
infidèle et hypocrite. Le Prophète dit : Il n'est pas devenu infidèle, ni
hypocrite ; il parle ainsi dans la douleur qu'il éprouve de la mort de
son père, de son frère et de son oncle. ‘Omar insista et voulait à toute
force que le Prophète lui permit de le tuer. Le Prophète, qui
auparavant n'avait jamais appelé ‘Omar par son surnom, lui dit : Ô
Abou-‘Hafç, ne le tue pas ; car peut-être Dieu lui donnera-t-il le
martyre, qui sera une expiation de ses paroles et qui le portera dans le
paradis. Quelqu'un avait entendu cette parole du Prophète et l'avait
rapportée à Abou-‘Hodsaïfa. Celui-ci se repentit. Il continua sa
course, craignant le châtiment de Dieu, et disant : Peut-être serai-je
tué et trouverai-je le martyre, pour expier mes paroles criminelles,
comme l'a dit le Prophète. Mais Abou-‘Hodsaïfa ne fut pas tué le jour
de Bedr. Il suivit le Prophète dans toutes les autres batailles et
combattit avec ardeur, dans la pensée de trouver la mort et le martyre.
Chaque fois il priait Dieu de lui accorder la grâce du martyre dans le
combat, afin d'expier les paroles qu'il avait prononcées. Après la mort
du Prophète, lorsque les musulmans combattaient Mousaïlima
l'imposteur, Abou-‘Hodsaïfa fut tué et trouva le martyre. Après avoir
envoyé les musulmans à la poursuite des infidèles, le Prophète entra
dans la cabane, pria et rendit grâces à Dieu. Sa‘d, fils de Mo‘âds, et
ses compagnons se tenaient à l'entrée tout armés, sur leurs chameaux,
afin de protéger le Prophète contre toute attaque.
Les croyants, acharnés à la poursuite des infidèles, les tuèrent ou
les firent prisonniers. Un homme nommé Ka‘b, fils d’‘Amrou,
surnommé Abou’l-Laïth, de la tribu de Solaïm, fit prisonnier ‘Abbâs
et lui attacha les mains, en lui disant : Le Prophète m'a défendu de te
tuer. ‘Abbâs fut très-heureux. Il avait sur lui vingt dinars. Ka‘b les lui
prit et l'emmena au camp. Moudjaddsar, fils de Dsiyâd, client des
Ançâr, rencontra Abou’l-Bakhtarî, fils de Hâschim, avec un de ses
amis, nommé Djounâda, fils de Molaï‘ha. Moudjaddsar dit à Abou’l-
Bakhtarî : Va, ô infidèle, auprès du Prophète de Dieu, qui m'a défendu
de te tuer. Mais je ne peux pas laisser la vie à ton ami. Abou’l-
Bakhtarî répliqua : Ma vie est liée à la sienne ; je ne laisserai pas tuer
mon ami. Malgré les efforts de Moudjaddsar, Abou'l-Bakhtarî lutta
avec lui, pour défendre son ami, jusqu'à ce qu'il fût tué par
Moudjaddsar, qui vint en rendre compte au Prophète, en lui racontant
le fait et en s'excusant. Le Prophète agréa ses excuses.
‘Abd er-Ra‘hmân, fils d'Auf, qui avait reçu ce nom du Prophète en
se faisant musulman, et qui auparavant s'appelait ‘Abd-‘Amrou, avait
été, avant l'islamisme, lié d'amitié avec Omayya, fils de Khalaf, et
était resté son ami même après avoir embrassé la religion musulmane,
quoique Omayya fût incrédule. Celui-ci continuait à l'appeler
‘Abd-‘Amrou. ‘Abd er-Ra‘hmân lui dit : Appelle-moi ‘Abd er-
Ra‘hmân, serviteur de Dieu. Omayya répondit : Je ne connais pas
Ra‘hmân, je ne sais qui il est. — Appelle-moi alors ‘Abdallah. — Je
ne connais pas ‘Abdallah ; je t'appellerai ‘Abdou’l-llah. — J'y
consens, répondit ‘Abd er-Ra‘hmân. Omayya l'appelait donc ainsi. Or,
le jour de Bedr, Omayya et son fils ‘Alî se trouvaient à l'armée
qoraïschite. Lorsque son armée fut en déroute, Omayya, qui était âgé,
ayant perdu son cheval et ne pouvant pas courir, resta en arrière. Lui
et son fils ‘Alî, qui était un jeune homme et qui ne pouvait pas quitter
son père, étaient dans le camp, debout, cherchant quelqu'un à qui ils
pussent se rendre prisonniers, pour échapper à la mort. ‘Abd er-
Ra‘hmân, fils d’‘Auf, qui aimait les armures, était entré dans le camp,
avait ramassé deux cuirasses et les emportait sur son dos. Omayya,
l'apercevant de loin, le reconnut et lui cria : Ô ‘Abdou’l-llah, viens et
fais-nous prisonniers, moi et mon fils, nous valons mieux que ce que
tu tiens. ‘Abd er-Ra‘hnnin jeta les cuirasses, les fit prisonniers et les
emmena. Ils furent rencontrés par Belâl, qui, d'après une version,
avait été le voisin d'Omayya à la Mecque, et qui, chaque jour, avait
été frappé et tourmenté par lui. Mais, d'après une version plus exacte,
Belâl avait été l'esclave d'Omayya ; comme il avait embrassé
l'islamisme, il fut acheté par Abou-Bekr, et donné par lui au Prophète,
qui l'affranchit. Omayya lui avait attaché les mains et les pieds, lui
avait placé sur le corps un bloc de pierre, avait torturé tous ses
membres, en lui ordonnant de renoncer à l'islamisme. Belâl avait
répondu : ll n'y a qu'un dieu ! Or, lorsque les infidèles s'enfuirent,
Belâl, sachant qu'Omayya était parmi eux, ne songea qu'à s'en rendre
maître pour le tuer ou le faire prisonnier. En passant dans le camp, il
vit Omayya et son fils conduits comme prisonniers par ‘Abd er-
Ra‘hmân. Belâl dit : Ô ‘Abd er-Ra‘hmân, où mènes-tu ces infidèles
que je cherche ? — Tais-toi, dit ‘Abd er-Ra‘hmân, ce sont mes
prisonniers. Belâl répliqua : Que Dieu ne me sauve pas s'ils échappent
de mes mains ! Ce sont des Qoraïschites infidèles, ennemis de Dieu et
du Prophète. Les musulmans accoururent avec leurs sabres et tuèrent
le fils d'Omayya. ‘Abd er-Ra‘hmân, en couvrant Omayya de son
corps, lui dit : Voilà ton fils qui n'existe plus, ils vont maintenant te
tuer également. Je n'y peux rien faire. Dis : Il n'y a pas de dieu si ce
n'est Allah, et Mohammed est l'apôtre d'Allah. Omayya répondit : Si
je pouvais prononcer ces paroles, je ne serais pas venu à ce combat.
‘Abd er-Ra‘hmân dit : Alors sauve-toi, car je ne peux pas te protéger.
Omayya, ne pouvant courir à cause de son âge, dit : Si je pouvais
marcher, je ne me serais pas rendu à toi, moi et mon fils. Ils parlaient
encore, lorsque les musulmans se tournèrent vers lui et le tuèrent.
‘Abd er-Ra‘hmân dit à Belâl : Que Dieu ne te punisse pas, ô Belâl.
pour ce que tu as fait. J'ai perdu mes cuirasses, et tu as fait tuer mes
prisonniers, de sorte que chacun a obtenu quelque chose, excepté moi.
Lorsque le Prophète donna l'ordre de rechercher Abou-Djahl, de ne
pas le laisser échapper, de le chercher parmi les morts et de le lui
amener mort ou vif, parce que, disait-il, c'était un homme dangereux,
l'un des Ançâr, nommé Mo‘âds, fils d’‘Amrou ben-Al-Djamou‘h, ne
songea qu'à chercher Abou-Djahl. Il le rencontra enfin dans le camp
des infidèles monté sur un cheval arabe ; il était avec son fils ‘Ikrima.
Mo‘âds, le frappant de son sabre, lui enleva le bras droit, et Abou-
Djahl tomba de son cheval. ‘Ikrima accourut et, d'un coup de sabre,
coupa le bras de Mo‘âds, qui se sauva. Mo‘âds vivait encore, n'ayant
qu'un bras, sous le califat d’‘Othmân. D'après une autre version,
Abou-Djahl serait tombé de cheval, ayant une jambe coupée. ‘Ikrima
se tenait devant son père, et ne le quittait pas. Un autre homme des
Ançâr, nommé Mo‘awwids, fils d’‘Afrâ, vint à y passer, et, voyant
Abou-Djahl assis, le sang coulant de sa jambe, il lui asséna sur les
épaules un coup de sabre qui pénétra jusqu'à la poitrine. Abou-Djahl
tomba dans la poussière. ‘Ikrima s'approcha, frappa Mo‘awwids et le
tua. Voyant que son père était perdu, il s'en alla, ‘Abdallah, fils de
Mas‘oud, l'un des plus faibles des musulmans, s'était dit : Je
m'occuperai des morts ; j'irai voir lesquels d'entre les Qoraïschites ont
été tués. En examinant les cadavres, il trouva Abon-Djahl, qui avait
encore un souffle de vie. Il le retourna, l'étendit sur le dos et s'assit sur
sa poitrine. ‘Abdallah n'avait pas d'autre arme qu'un bâton. Abou-
Djahl avait un grand couteau ; ‘Abdallah le prit pour lui trancher la
tête. À ce moment, Abou-Djahl ouvrit les yeux pour voir qui il était.
Reconnaissant ‘Abdallah, qui, avant l'islamisme, avait été son berger,
il lui dit : Ô pâtre des timides moutons, à quelle place t'es-tu assis !
‘Abdallah répliqua : Que Dieu soit loué de m'avoir accordé cet
honneur ! — Quel honneur vois-tu en moi ? dit Abou-Djahl. Tu vois
qu'on a tué tant de nobles Qoraïschites ; prends-moi avec eux ! Mais à
qui est la victoire ? ‘Abdallah répondit : À Dieu, à son prophète et aux
croyants. ‘Abdallah lui trancha la tête, la porta au Prophète et la jeta
sur la terre devant lui. Le Prophète se prosterna et rendit grâces à
Dieu.
À la tombée de la nuit, les musulmans revinrent au camp, cessant
la poursuite. Le Prophète ordonna de traîner les cadavres au bord d'un
certain puits sans eau, et de les y jeter, sauf Omayya, fils de Khalaf,
dont le cadavre était entré immédiatement en décomposition, et que
l'on ne pouvait pas déplacer ; on l'enfouit dans la poussière. Le
Prophète, se plaçant au bord du puits dans lequel on avait jeté les
cadavres, appela chacun des morts par son nom et dit : Ô ‘Otba, ô
Schaïba, ô Abou-Djahl, ô vous tels et tels, vous étiez tous mes
parents ; vous m'avez accusé de mensonge, tandis que des étrangers
ont cru à mes paroles ; vous m'avez chassé de ma patrie, des étrangers
m'ont accueilli ; vous m'avez combattu, et des étrangers ont combattu
pour moi. Tout ce que Dieu m'a promis, la victoire sur vous et votre
châtiment, s'est réalisé sur vous. Les compagnons du Prophète lui
dirent : Ô apôtre de Dieu, parles-tu à des morts ? Le Prophète
répliqua : Ils entendent et comprennent comme vous-mêmes,
seulement ils ne peuvent pas répondre. Ensuite le Prophète rentra au
camp.
Les auteurs qui ont rapporté les traditions ne sont pas d'accord sur
le nombre des hommes tués et des prisonniers. Les uns prétendent
qu'il y a eu quarante-cinq prisonniers ; d'après d'autres, il y en a eu
moins. Mohammed ben-Djarîr, dans cet ouvrage, dit, ainsi que j'ai lu
dans le récit des guerres sacrées et dans d'autres livres, qu'il y a eu
soixante et douze hommes tués et autant de prisonniers. Mais il n'y a
pas désaccord sur le nombre des morts musulmans, qui s'élevait à
quatorze, six Mohâdjir et huit Ançâr. Leurs noms se trouvent dans le
livre des Batailles.
En revenant au camp, le Prophète vit ‘Hodsaïfa, fils d’‘Otba, la
figure altérée. Il lui dit : Tu es peut-être affligé, ô ‘Hodsaïfa, de la
mort de ton père, de ton frère et de ton oncle ? ‘Hodsaïfa répondit :
Non, ô apôtre de Dieu, je n'en suis pas affligé, puisque Dieu a donné
la victoire au Prophète et qu'il a fait triompher les musulmans. Mais
mon père était un homme très-intelligent et sage ; j'avais espéré que
Dieu le favoriserait de l'islamisme ; je regrette qu'il ait quitté le monde
dans l'incrédulité. Le Prophète le consola et lui donna des éloges.
Il y eut désaccord parmi les musulmans au sujet du butin et des
prisonniers. Quelques-uns ne voulaient pas consentir à un partage
général. Mais Sa‘d, fils de Mo‘âds, dit : Moi et mes compagnons des
Ançâr, qui avons gardé le Prophète en restant à l'entrée de la cabane,
nous avons aussi droit au butin. Puis on proposa de réunir tout le butin
devant le Prophète pour connaître son avis. Tout en discutant, ils lui
demandèrent comment ils devaient agir. Le Prophète ne prit aucune
décision, parce que, dans toutes les religions, dans celle du
Pentateuque comme dans celle de l'Évangile, le butin est une chose
sacrée. Il attendit une révélation divine. Enfin Dieu lui révéla le verset
suivant : « Ils t'interrogeront relativement au butin (anfâl) ; dis : La
disposition du butin appartient à Dieu et à son prophète. Craignez
Dieu et soyez d'accord, » etc. (Surate VIII, vers. 1.) Le Prophète ne
prit aucune décision, car Dieu n'avait pas manifesté sa volonté. On
réunit tout le butin et les prisonniers en un seul endroit, et l'on y plaça
un gardien, l'un des Ançâr, nommé ‘Abdallah, fils de Ka‘b, de la tribu
de Naddjâr. Le Prophète lui ordonna de rester à son poste jusqu'à ce
que Dieu eût fait connaître sa volonté.
Le lendemain de la bataille, le Prophète envoya Zaïd, fils de
‘Hâritha, à Médine, pour annoncer sa victoire aux musulmans qui y
étaient restés. Il avait laissé sa fille Roqayya malade. Quand Zaïd
arriva à Médine, il rencontra au cimetière ‘Othmân ; il venait
d'enterrer Roqayya, qui était morte. Zaïd s'assit au bord de la tombe
de Roqayya, avec ‘Othmân ; les fidèles se réunirent autour de lui et
lui demandèrent des nouvelles. Il leur raconta la victoire et la manière
dont tout s'était passé ; il nomma tous les nobles Qoraïschites qui
étaient morts, ‘Otba, son frère et son fils, Abou-Djahl, Omayya, et
tous les autres, enfin tous ceux qui avaient été faits prisonniers, et
particulièrement ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib. ‘Othmân, tout à
fait étonné, cligna des yeux et dit : Ô Dieu, est-ce un rêve ou suis-je
éveillé ?
Le premier qui rapporta la nouvelle de la bataille à la Mecque fut
Al-Haïsoumân, fils d’‘Abdallah, le Khozâ‘ite, qui, ayant un chameau
rapide, avait précédé tous les autres. Il n'était resté à la Mecque, des
grands personnages, que Çafwân, fils d'Omayya ; Abou-Lahab, fils
d’‘Abdou’l-Mottalib ; Tâlib, fils d'Abou-Tâlib, et Abou-Sofyân, fils
de ‘Harb. Ils se trouvaient réunis tous les quatre dans le temple avec
quelques autres Qoraïschites, attendant que quelqu'un vînt apporter
des nouvelles. Tout à coup quelqu'un entra dans le temple et leur dit :
Al-Haïsoumân, le Khozâ‘ite, est arrivé ; il est dans le Bet‘ha, au
milieu d'une foule de gens. Il raconte que l'armée qoraïschite a été
mise en fuite, que tous les chefs ont été tués ou faits prisonniers.
Çafwân envoya pour qu'on amenât cet homme au temple. Il vint,
s'assit en face de Çafwân et raconta la défaite. Ils furent tous
stupéfaits. Il leur nomma ensuite ceux d'entre les chefs qui avaient été
tués ou faits prisonniers. Il passa sous silence le nom d'Omayya, fils
de Khalaf, ne voulant pas le dire en présence de Çafwân. Comme il
énumérait ainsi un grand nombre de personnes et de chefs, Çafwân ne
le croyait pas ; il dit : Cet homme est fou, il ne sait pas ce qu'il dit ; il
ne connaît personne. Si vous voulez vous convaincre qu'il est fou et
qu'il dit tout cela dans sa folie, demandez-lui ce qui est advenu de
moi, pour voir ce qu'il dira : vous reconnaîtrez qu'il est fou. Ils lui
demandèrent donc ironiquement des nouvelles de Çafwân. Il
répondit : Çafwân est ici, assis près de vous ; vous vous moquez de
moi. Mais, par Dieu ! son père Omayya et son frère ‘Alî ont été tués.
En entendant ces paroles, Omayya poussa des cris et se mit à pleurer,
de même que tous les autres. Il y eut des cris et des lamentations dans
toute la ville.
Abou-Lahab était malade ; lorsqu'il apprit cet événement, la
douleur produisit en lui une dysenterie, et, le lendemain, son corps,
couvert de pustules noires pestilentielles, se décomposa, et il mourut.
Son cadavre resta trois jours dans sa maison ; personne ne pouvait le
toucher ni l'enterrer, à cause de sa putréfaction et de sa puanteur.
Enfin, son fils ‘Otba démolit la maison et le laissa sous les
décombres. Les pleurs et les gémissements continuaient à la Mecque
nuit et jour.
Le Prophète, le jour où il envoya la nouvelle de sa victoire à
Médine, réunit tous ses hommes dans le camp pour délibérer sur le
sort des prisonniers et sur le butin. Mohammed ayant demandé un
avis, ‘Omar, fils d'Al-Khattâb, se leva et dit : Je pense que tu dois
faire mourir tous les prisonniers. Ordonne que chacun tue le
prisonnier qui est son parent. Ainsi, dis à ‘Alî de tuer son frère ‘Aqîl,
et à ‘Hamza de tuer ‘Abbâs ; car Dieu sait que ces incrédules n'ont
aucune place dans nos cœurs et que nous n'avons plus d'amour et
d'affection pour eux. Chacun doit tuer son parent de sa main, pour
qu'il ne surgisse pas d'hostilité [entre deux tribus], ce qui arrivera si
les prisonniers sont mis à mort par des étrangers. Quant à ce butin, il
faut l'enfouir sous terre. ‘Abbâs, assis au milieu des prisonniers, dit à
‘Omar : « Ô ‘Omar, tu supprimes la pitié ; que Dieu te prive de
pitié ! » Le Prophète ne fut pas content de cet avis ; il demanda une
autre opinion. ‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha, l'un des héros des Ançâr,
dit : Ô apôtre de Dieu, mon opinion est que tu choisisses une vallée ;
tu la feras, remplir de bois et brûler tout ce butin ; ensuite tu feras
jeter dans le feu les prisonniers. ‘Abbâs répéta les paroles qu'il avait
adressées à ‘Omar. Le Prophète, mécontent aussi de cet avis, en
demanda de nouveau un autre. Abou-Bekr parla ainsi : Ô apôtre de
Dieu, ces hommes sont tous tes oncles et tes cousins, aussi bien que
les nôtres. Dieu nous a donné la victoire sur eux ; maintenant nous
devons avoir pitié d'eux, et les relâcher contre une somme d'argent. Ils
sont de condition élevée et riches ; chacun d'eux doit se racheter.
Ceux-là alors seront libres, et les croyants en auront obtenu des
avantages et de la puissance. Le Prophète fut satisfait de cet avis ; il
sourit et dit : Ô Abou-Bekr, il en est d’‘Omar comme de Gabriel, que
Dieu envoie partout où il y a un châtiment ou un fléau à porter,
comme au peuple de Lot et au peuple de Pharaon. Toi, tu es comme
l'ange Michel, que Dieu envoie toujours pour porter la clémence ;
c'est lui qui porte la pluie, qui porte la clémence de Dieu au peuple de
Jonas, qui en détourne le châtiment, et qui fait sortir Jonas du ventre
du poisson. Tu es encore comme Abraham, qui, par pitié pour son
peuple, a dit : « Que celui qui me suivra soit des miens ; que celui qui
me désobéira..., mais tu es indulgent et miséricordieux ! » (Sur. XIV,
vers. 39.) Tu es comme Jésus, qui a dit : « Si tu les punis, ils sont tes
serviteurs. Si tu leur pardonnes, tu es le puissant, le sage. » (Sur. V,
vers. 118.) ‘Omar est comme Noé parmi les prophètes ; car Noé a dit :
« Seigneur, et ne laisse subsister sur la terre aucun des incrédules ! »
(Sur. LXXI, vers. 97.) Il est comme Moïse, qui a dit : « Seigneur,
détruis leurs biens, » etc. (Sur. X, vers. 88.) Vous avez raison l'un et
l'autre ; maintenant attendons ce qu'ordonnera Dieu. Pendant la séance
même, Dieu révéla le verset suivant : « Il n'a pas été donné à un
prophète d'avoir des prisonniers, sans faire un grand massacre sur la
terre, » etc. (Sur. VIII, vers. 68-70.) Dans les anciennes religions, on
brûlait le butin ou on le cachait sous terre, de sorte que personne ne
pût y toucher, et l'on tuait les prisonniers. Dans ce verset du Coran,
Dieu dit : Tous les anciens prophètes, conformément à mes ordres, ont
enfoui sous terre le butin et les prisonniers, tandis que vous avez envie
de l'avoir. Je veux vous donner la récompense de l'autre monde, mais
vous désirez les biens de ce monde. Le Prophète ajouta encore : Si la
décision de Dieu n'avait pas été de rendre le butin licite dans votre
religion, il aurait envoyé sur vous un grand châtiment, parce que vous
vous êtes tournés vers ce monde actuel, et que vous avez désiré les
biens de ce monde. Le Prophète, après avoir récité ce verset, dit : Si
vous aviez été atteints par ce châtiment, personne n'aurait survécu,
sauf ‘Omar. Enfin Dieu envoya un autre verset, par lequel il rendit le
butin licite. Le Prophète adopta et suivit le conseil d'Abou-Bekr, et sa
décision devint la loi. Le Prophète passa cette nuit au même endroit.
Le lendemain, le dimanche, il leva le camp pour retourner à Médine.
Le soir, à la station, ‘Abdallah, fils de Ka‘b, qui avait la garde des
prisonniers, construisit une cabane à côté de celle du Prophète, et y
mit les prisonniers, tandis qu'il garda l'entrée. ‘Abbâs, ayant les mains
fortement attachées, gémissait de douleur. Le Prophète l'entendit ; il
fut touché de compassion et ne put dormir. Vers minuit, il fit appeler
‘Abdallah et lui demanda pour quelle cause son oncle ‘Abbâs
gémissait ainsi. ‘Abdallah répondit : Prophète de Dieu, ses mains sont
fortement liées. — Il m'émeut si fort, reprit Mohammed, que, de la
nuit, je n'ai pu trouver le sommeil. — Je vais lui délier les mains, dit
‘Abdallah. — Non, répliqua le Prophète, mais relâche ses liens ; car
un oncle est un demi-père. ‘Abdallah fit ainsi ; les gémissements
d’‘Abbâs cessèrent, et le Prophète s'endormit.
Le lendemain, il continua sa route, emmenant les prisonniers et
emportant le butin. ll fit halte à une station nommée Irq-az-Zhabya. Il
donna ordre de lui présenter les prisonniers. On les fit passer un à un
devant le Prophète, qui était entouré de ses compagnons, tout armés.
Lorsque le Prophète vit passer ‘Oqba, fils d'Abou-Mo‘aït, le même
qui lui avait craché au visage et que le Prophète avait fait vœu de tuer,
il dit à ‘Alî : Va, ô ‘Alî, accomplis le vœu du Prophète. ‘Alî ayant tiré
son sabre pour le tuer, ‘Oqba s'écria : Ô Mohammed, si tu me fais
tuer, qui aura soin de mes enfants ? Le Prophète répondit : Toi et tes
enfants vous brûlerez dans l'enfer. Ensuite ‘Alî lui trancha la tête. On
fit passer devant le Prophète Nadhr, fils de ‘Hârith, qui avait dit : « Ô
Dieu, si cela est vrai, fais pleuvoir sur nous des pierres » etc.
(Sur. VIII, vers. 32.) C'est à propos de Nadhr que ce passage du Coran
a été révélé, de même que, d'après certains auteurs, le verset :
« Comme vous avez désiré une décision, » etc. (Sur. VIII, vers. 19.)
Sur l'ordre du Prophète, ‘Âçim, fils de Thâbit, fils d'Abou-Aqla‘h, tua
Nadhr. ‘Âçim était l'un des Ançâr. Mohammed ben-Djarîr dit dans cet
ouvrage que Nadhr a été tué par ‘Alî, et ‘Oqba par ‘Âçim. Cette
version est inexacte ; c'est la nôtre qui est la vraie. Quelques
commentateurs prétendent que les paroles « ô Dieu, si cela est vrai, »
etc, ont été prononcées, non par Nadhr, fils de ‘Hârith, mais par
Nadhr, fils d’‘Alqama, le jour de la prise de la Mecque, ou à la
bataille de ‘Honaïn.
Le lendemain, le Prophète arriva à Çafrâ, bourg qui est situé entre
deux montagnes. Il ne s'y arrêta pas, passa entre les montagnes et alla
faire halte au bord d'un puits, à une station nommée Arwâq (?). Là il
partagea le butin entre ses compagnons.
Le Prophète avait un barbier, qu'on appelait Abou-Hind ; il était
affranchi de Farwa, fils d’‘Amrou, et était resté à Médine. Lorsqu'il
apprit la nouvelle de la victoire, il alla au-devant du Prophète jusqu'à
cette station. Il apporta un vase de ‘haïs, fait de dattes et de lait, et le
présenta au Prophète, qui appela ses compagnons et mangea avec
eux ; et ils burent de l'eau qu'ils puisèrent dans le puits. On rapporte
que, lorsque le vase fut vide, le Prophète invita chacun de ses
compagnons à y mettre quelque chose de sa part du butin, et qu'il le
rendit ainsi rempli au barbier.
Le Prophète quitta cette station et se dirigea vers Médine, après
avoir ordonné à ‘Abdallah, fils de Ka‘b, et à ses compagnons de
garder les prisonniers jusqu'à leur arrivée à Médine et jusqu'au
moment où ils seraient rachetés. Il arriva avec l'armée à Rau‘hâ,
station bien connue, à une étape de Médine. Les habitants de Médine
sortirent de la ville et vinrent saluer le Prophète. Il était assis lorsqu'ils
arrivèrent, et l'un des principaux Ançâr, nommé Osâma, fils de
Salama (Salama, fils d'Aslam ?), se tenait devant lui avec son sabre.
C'était un homme très-brave, qui avait fait preuve d'un grand courage
dans le combat, et qui avait tué plusieurs Qoraïschites. On lui
demanda comment il était arrivé que tous ces nobles Qoraïschites
avaient été tués. Il répondit : Ils étaient comme de faibles vieillards,
quand nous les avons attaqués ; ils étaient comme des prisonniers
ayant les mains et les pieds liés, et destinés à être mis à mort ; nous les
avons tués un à un. Le Prophète fut blessé de ces paroles, qui jetaient
le mépris sur les Qoraïschites, ses compatriotes. Il apostropha cet
homme en ces termes : Tais-toi ! C'étaient des nobles Qoraïschites ;
c'est Dieu qui les a mis en fuite, ils ont été frappés par les anges.
Le Prophète quitta ce lieu et vint à Médine. Il descendit chez sa
femme Sauda, fille de Zam‘a. Zam‘a, fils d'Aswad, était l'un des
principaux Qoraïschites ; il avait été tué dans le combat, lui et ses
frères ‘Hârith et ‘Aqîl. Aswad, fils d’‘Abd-Yaghouth, leur père, un
vieillard décrépit, vivait à la Mecque. Sauda avait appris la mort de
son père et de ses oncles, et lorsque le Prophète arriva chez elle, elle
se mit à pleurer. Le Prophète en fut attristé, et le soir il quitta sa
maison et alla dans celle d’‘Âïscha, où il passa la nuit.
Le lendemain matin, ‘Abdallah, fils de Ka‘b, amena les
prisonniers. Il demanda chez laquelle de ses femmes le Prophète était
descendu. On lui dit que c'était chez Sauda ; car on ne savait pas qu'il
était allé ensuite chez ‘Âïscha. En conséquence, ‘Abdallah conduisit
les prisonniers à la maison de Sauda. Quand celle-ci vit des chefs
qoraïschites, comme ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, comme ‘Aqîl,
fils d'Abou-Tâlib, Sohaïl, fils d’‘Amrou, et comme ‘Amrou, fils
d'Abou-Sofyân, ayant les mains liées, elle eut une si grande surprise
et en fut si affligée, qu'elle oublia son propre malheur et sa douleur ;
elle dit à Sohaïl, fils d’‘Amrou : C'est ainsi, ô gamins, que vous avez
tendu vos mains ignominieusement pour être faits prisonniers ?
Pourquoi n'avez-vous pas combattu pour être tués en combattant,
comme mon père et ses frères ? Le Prophète fut averti qu'on avait
conduit les prisonniers dans la maison de Sauda, parce qu'on l'avait
cru chez elle. Il se rendit chez elle, et, en entrant par la porte, il la
trouva causant avec Sohaïl. Il entendit ses paroles et en fut très-irrité.
Il lui dit : Ô Sauda, tu excites les infidèles contre Dieu et le Prophète !
Dans sa colère, il n'entra pas dans la maison et ne s'assit pas ; il la
répudia sur-le-champ et retourna chez ‘Âïscha, où l'on conduisit aussi
les prisonniers. Mohammed remit chaque prisonnier à celui qui l'avait
pris, pour être gardé par lui jusqu'à ce que quelqu'un vint de la
Mecque pour le racheter.
Sauda pleura toute la journée à cause de la mort de son père et de
ses oncles, et parce qu'elle avait été répudiée par le Prophète. Elle
souffrait la honte et la disgrâce de Dieu et de son prophète. Malgré les
prières et les instances qu'elle fit transmettre au Prophète, celui-ci ne
lui pardonna pas. Tandis que Sauda pleurait à Médine, Aswad, fils de
Yaghouth, son grand-père, vieux, impuissant et aveugle, pleurait à la
Mecque la mort de ses trois fils. La douleur lui inspirait des élégies
qu'il envoyait à Sauda et qui faisaient verser à celle-ci de nouvelles
larmes. Dans l'une de ces poésies, il était dit qu'ayant entendu à la
Mecque pleurer une femme, Aswad en avait demandé la cause. On lui
avait répondu que cette femme avait perdu un chameau, et qu'elle
pleurait cette perte. Il disait donc dans sa pièce de vers. Si cette
femme doit tant pleurer la perte d'un chameau, et en être privée de
sommeil, comment ne pleurerais-je pas et combien ne dois-je pas
pleurer la mort de mes fils ! Les femmes de Médine disaient à Sauda
de demander au Prophète l'autorisation de retourner à la Mecque
auprès de son grand-père. Sauda leur répondit : Comment puis-je faire
supporter à ce vieillard aveugle les deux disgrâces, celle de la mort de
ses fils et celle du renvoi de sa petite-fille ? Sauda était une femme
déjà avancée en âge. Elle savait que le Prophète avait pour Âïscha
plus d'amour que pour toutes ses autres femmes. Elle se tint tranquille
jusqu'au moment où il se rendit à la maison d’‘Âïscha. Alors elle s'y
rendit aussi, lui parla en personne et lui demanda pardon des paroles
qu'elle avait dites. Le Prophète lui pardonna. Ensuite elle lui dit : Ô
apôtre de Dieu, je suis une femme vieille, et en te priant de me
reprendre pour femme, ce qui me fait agir n'est pas le désir d'obtenir
ce que doivent rechercher dans un mari les autres femmes ; mais ce
que je désire, c'est d'être comprise, au jour de la résurrection, dans le
nombre de tes femmes, lorsqu'elles seront appelées de leurs tombes
dans le paradis. Reprends-moi, et les nuits que tu devrais passer avec
moi quand mon tour viendrait, passe-les avec Âïscha, qui alors, tandis
que les autres femmes n'auront qu'un seul tour, en aura deux. Âïscha
pria également le Prophète, qui, enfin, reprit Sauda comme épouse.
Le Prophète avait donc confié chaque prisonnier entre les mains de
celui qui l'avait pris, pour y être gardé jusqu'à ce que les parents de
chacun vinssent de la Mecque pour les racheter. Les gens de la
Mecque voulurent alors se rendre à Médine, chacun avec la rançon de
son parent. Abou-Sofyân leur dit : Ne vous hâtez pas trop de réclamer
vos prisonniers. Moi aussi, j'y suis intéressé. Mon fils ‘Hanzhala a été
tué, et mon autre fils ‘Amrou est prisonnier. Si vous montrez trop
d'empressement, en offrant des sommes considérables, Mohammed
fixera un taux trop élevé ; attendez quelque temps. Il y avait parmi les
prisonniers un homme nommé Abou-Wadâ‘a, l'un des commerçants
de la Mecque. Il avait un fils nommé Mottalib, qui ne voulut pas
attendre ; il se rendit à Médine, racheta son père et le ramena à la
Mecque. Alors les autres allèrent également chercher leurs parents, ou
les envoyèrent chercher. Sohaïl, fils d’‘Amrou, avait un fils nommé
Mikraz, qui était prisonnier avec lui. Sohaïl pria le Prophète de garder
son fils comme otage et de le laisser partir lui-même pour aller
chercher l'argent de sa rançon et de celle de son fils. Le Prophète
consentit à le laisser partir.
Le Prophète fit venir ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, et lui dit :
Tu es mon onde, de tous les prisonniers le plus considérable et le plus
riche. Rachète-toi toi-même, ainsi que tes neveux ‘Aqîl, fils d'Abou-
Tâlib, et Naufal, fils d’‘Hârith, et ton client ‘Otba, qui tous les trois
sont trop pauvres pour pouvoir se racheter. ‘Abbâs répliqua : Ô
Mohammed, j'ai été croyant à la Mecque, et l'on m'a forcé d'aller avec
l'armée. Le Prophète dit : Dieu sait si tu as été croyant ou non.
Cependant, en réalité, tu as été avec les infidèles, et c'est dans l'armée
des infidèles que tu as été fait prisonnier. ‘Abbâs dit : Cet Abou’l-
Laïth, qui m'a fait prisonnier, m'a pris vingt dinars ; considère cet
argent comme ma rançon. — C'est là, dit le Prophète, un présent que
Dieu a fait aux musulmans. — Tu m'appauvris, dit ‘Abbâs, je n'ai pas
une fortune assez grande pour payer la rançon de tant de prisonniers.
Le Prophète lui répondit : Que sont devenus, mon oncle, les dinars
que tu as confiés, en quittant la Mecque, à Oumm-Fadhl, en lui disant
que, s'il t'arrivait malheur, il devrait distribuer cet argent entre tes
quatre fils ? — Comment le sais-tu, ô Mohammed ? — C'est Dieu qui
m'en a averti, répondit le Prophète. ‘Abbâs s'écria : Ton dieu est le
maître des secrets. Tends-moi la main, afin que je déclare que Dieu est
un et que tu es son prophète, en vérité. Il ajouta : Personne n'avait
connaissance de ce fait en dehors de moi et d'Oumm-Fadhl. Après
avoir prononcé la formule de foi, ‘Abbâs paya la rançon des trois
autres, qui embrassèrent également l'islamisme. Dieu a révélé, à
l'intention d’‘Abbâs, le verset suivant : « Ô Prophète, dis aux
prisonniers qui sont entre vos mains : Si Dieu reconnaît dans vos
cœurs le bien, il vous donnera des biens plus grands que ceux qui
vous ont été enlevés, » etc. (Sur. VIII, vers. 71.) ‘Abbâs, après avoir
embrassé l'islamisme, devint plus riche qu'il n'avait été auparavant, et
il disait : Dieu m'a promis des biens dans ce monde et le pardon dans
l'autre ; il a réalisé sa promesse en ce qui concerne ce monde ; j'espère
que, pour l'autre monde, il la réalisera également.
On disait à Abou-Sofyân : Envoie la rançon de ton fils. Abou-
Sofyân, qui était un homme avare, répondait : Ils m'ont tué l'un de
mes fils ; je ne peux pas racheter l'autre, et perdre ainsi un fils et ma
fortune. Qu'ils gardent mon fils jusqu'à ce qu'ils en soient las. Il le
laissa ainsi un long espace de temps en captivité. Enfin, un des Ançâr,
un vieillard, nommé Sa‘îd, fils d’‘Abd er-Rah‘mân, qui était venu à la
Mecque pour visiter les lieux saints et qui n'avait été inquiété par
personne, fut saisi par Abou-Sofyân. Celui-ci le prit comme gage de
la vie de son fils et lui dit : Je te donnerai la liberté quand Mohammed
me rendra mon fils ; s'il le fait mourir, je te tuerai également. Sa‘îd fit
avertir sa famille, les Benî-Naddjâr, afin qu'ils intercédassent auprès
du Prophète. Celui-ci renvoya ‘Amrou, fils d'Abou-Sofyân, à la
Mecque, et Abou-Sofyân renvoya Sa‘îd à Médine.
Le Prophète, au moment de sa fuite à Médine, avait laissé à la
Mecque deux de ses filles dans les demeures de leurs maris, qui
étaient incrédules. Il les avait mariées du vivant de Khadîdja, avant sa
mission. L'une de ces deux filles était Roqayya, mariée à ‘Otba, fils
d'Abou-Lahab, et l'autre, Zaïnab, était l'épouse d’Abou'l-‘Âç, fils de
Rabî‘a, fils d’‘Abdou’l-‘Ozza, fils d’‘Abd-Schams. Après le départ du
Prophète, les Qoraïschites appelèrent ses deux gendres et leur dirent :
Répudiez vos femmes, les filles de Mohammed ; nous les expulserons
de la ville, afin qu'elles suivent Mohammed. Vous épouserez d'autres
femmes ; nous accorderons à chacun de vous une fille issue d'une
famille noble, celle qu'il désirera épouser. En conséquence, ‘Otba, fils
d'Abou-Lahab, répudia sa femme Roqayya et épousa la fille de Sa‘îd,
fils ‘Âcî, nièce d’‘Amrou, fils d’‘Âcî. Mais Abou’l-‘Âç ne voulut pas
répudier sa femme Zaïnab, qu'il aimait et dont il était aimé. Il dit aux
Qoraïschites qu'il ne la renverrait pas, quand même ils le tueraient.
Abou’l-‘Âç était un commerçant connu à la Mecque pour sa grande
probité. Roqayya se rendit à Médine, où le Prophète la maria à
‘Othmân. Or, lorsque, à la bataille de Bedr, Abou’l-‘Âç fut fait
prisonnier et que le Prophète exigea une rançon pour chaque
prisonnier, il dit aussi à Abou’l-‘Âç de se racheter et d'envoyer
quelqu'un pour chercher l'argent. Abou’l-‘Âç le fit demander à
Zaïnab, et celle-ci réunit tout ce qu'elle put ; mais la somme n'était pas
suffisante. Alors elle y ajouta un collier de perles, de cornalines du
Yemen et de rubis, qu'elle avait reçu de sa mère Khadîdja, le jour de
son mariage avec Abou'l-‘Âç. Le jour du mariage, en donnant la dot à
sa fille, Khadîdja demanda à Mohammed la permission de lui donner
aussi ce collier, qu'elle portait elle-même ; le Prophète l'ouvrit et le
mit de sa propre main au cou de Zaïnab. C'est ce collier qu'elle
envoya au Prophète avec l'argent pour la rançon de son mari. Lorsque
le Prophète le vit, il le reconnut aussitôt pour l'avoir vu au cou de
Khadîdja, et aussi au cou de Zaïnab. Le souvenir de Khadîdja se
réveilla en lui, et aussi l'affection pour Zaïnab, et les larmes lui
vinrent aux yeux ; il dit : Zaïnab a dû se trouver dans une bien grande
peine, pour ôter de son cou le souvenir de sa mère Khadîdja. Les
croyants, voyant le Prophète pleurer, lui dirent : Ô apôtre de Dieu,
nous t'abandonnons ce collier et cette rançon de bon cœur ; renvoie-le
à Zaïnab, si tu veux, ou emploie-le selon ton plaisir. Nous tous, les
croyants, nous te laissons maître de notre part, et nous donnons la
liberté à Abou’l-‘Âç. Le Prophète les remercia et dit à Abou’l-‘Âç :
Ma fille ne peut plus t'appartenir, d'après la loi, car elle est
musulmane, et toi, tu es incrédule. Lorsque tu seras de retour à la
Mecque, renvoie-moi ma fille. Il lui rendit le collier et l'argent, et fit
partir avec lui l'un des Ançâr, un vieillard, et Zaïd, fils de ‘Hâritha,
entre les mains duquel Abou’l-‘Âç devait remettre Zaïnab, pour qu'il
l'amenât à Médine. Ils partirent ensemble. Arrivés à la dernière station
avant la Mecque, ils s'arrêtèrent, et Abou’l-‘Âç entra dans la ville,
promettant de faire monter, le lendemain, Zaïnab dans une litière et de
la faire escorter jusqu'à cet endroit. Abou’l-‘Âç avait un frère, nommé
Kinâna, fils de Rabî‘a, le meilleur archer de toute la Mecque, à qui il
confia Zaïnab, en lui disant : Fais-la monter dans cette litière, sur ce
chameau, et conduis-la au dehors de la ville jusqu'à la première
station ; tu la remettras aux compagnons de Mohammed, qui là
conduiront auprès de son père, et tu reviendras. Kinâna prit son arc et
son carquois rempli de flèches, jeta la bride au cou du chameau et
partit en passant par le marché de la Mecque. Les gens disaient : Voilà
la fille de Mohammed que l'on conduit à Médine. Il a tué nos fils,
nous ne laisserons pas partir sa fille. Il s'éleva un tumulte, on suivit
Kinâna et on l'atteignit en dehors de la ville. On voulut lui enlever le
chameau et le ramener à la Mecque. Kinâna fit agenouiller le
chameau, prit devant lui son carquois, ajusta une flèche sur son arc et
jura qu'il tuerait quiconque s'approcherait, jusqu'à ce qu'il ne lui restât
pas une seule flèche, et qu'ensuite il lutterait jusqu'à la mort. Abou-
Sofyân avec d'autres personnages considérables survinrent et lui
dirent : Ôte la flèche de l'arc, afin que nous approchions pour te parler.
Kinâna ayant fait ainsi, ils vinrent auprès de lui et lui dirent : Nous
n'avons rien à démêler avec toi. Cependant, dans cette ville il n'y a pas
une maison qui n'ait été atteinte par le deuil. Si tu emmènes cette
femme pendant le jour, les habitants ne peuvent pas rester patients.
Ramène-la, à la vue des gens, à la maison, et fais-la sortir quand la
nuit sera venue. Kinâna fit ainsi. Quand toute la ville fut plongée dans
le sommeil, il conduisit Zaïnab en dehors de la ville et la remit à Zaïd,
fils de ‘Hâritha, qui l'emmena à Médine, auprès du Prophète.
Zaïnab resta sans époux pendant quatre ans. Tous les principaux
musulmans la demandèrent en mariage ; mais le Prophète ne l'accorda
à aucun d'eux. Au bout de quatre ans, une caravane des infidèles,
parmi lesquels se trouvait Abou’l-‘Âç, venant de Syrie, fut pillée et
enlevée par les musulmans, lors de son passage sur le territoire de
Médine. Abou’l-‘Âç se sauva, vint pendant la nuit à Médine et se
rendit dans la maison de Zaïnab. Le lendemain, Zaïnab avertit le
Prophète et demanda sa protection pour Abou’l-‘Âç. Le Prophète
accorda sa protection et dit : Ma fille, garde-le dans ta maison, mais
prends garde qu'il ne s'approche de toi ; car tu ne dois pas avoir de
rapports avec lui. Ensuite il fit dire à ceux des musulmans qui avaient
enlevé les biens d'Abou’l-‘Âç : Vous savez quelle est la situation
d'Abou’l-‘Âç par rapport à moi. C'est un homme qui, quoiqu'il soit
incrédule, n'a jamais fait de tort à personne ; c'est un commerçant très-
honnête. Si vous ne lui rendez pas ses biens, il sera obligé de les
rembourser à leurs propriétaires. Rendez-les-lui, vous aurez fait une
bonne action ; car ces marchandises lui ont été confiées par d'autres.
Je vous en serai reconnaissant. Si vous ne les rendez pas, vous êtes
dans votre droit, car elles vous appartiennent légitimement. Les
musulmans réunirent toutes ces marchandises et les portèrent au
Prophète, qui les rendit à Abou'l-‘Âç. Celui-ci retourna à la Mecque,
et remit les marchandises à leurs différents propriétaires ; tous furent
satisfaits et aucun d'eux n'eut rien à réclamer de lui. Ensuite il revint à
Médine, embrassa l'islamisme, et le Prophète lui rendit Zaïnab.
Quelques-uns disent qu'il célébra de nouveau le mariage ; d'autres
prétendent qu'il ne fit que rétablir les droits de l'ancien mariage.
Il y avait, parmi les Qoraïschites, un homme nommé ‘Omaïr, fils
de Wahb, de la tribu de Djouma‘h, brave et intrépide ; mais il était
pauvre et vagabond. Il avait accompli de nombreux actes de bravoure
et de témérité. Ce fut lui qui, le jour de Bedr, avait reconnu la force de
l'armée du Prophète. Il était réputé pour son habileté à estimer la force
d'une armée et pour sa connaissance des routes du désert. Le jour de
Bedr, il avait avec lui son fils, nommé Wahb. Lorsque l'armée
qoraïschite fut défaite, il se sauva ; mais son fils fut fait prisonnier. Un
jour, il causait, dans le temple, avec Çafwân, fils d'Omayya, de
l'affaire de Bedr. Affligé de ce que son fils était prisonnier, ‘Omaïr
dit : Je n'ai pas d'argent pour payer sa rançon. Si je n'avais pas une
nombreuse famille, que je crains de laisser dans la misère après moi,
j'irais à Médine, sous prétexte de racheter mon fils, et y attendrais le
moment où je rencontrerais Mohammed à un endroit isolé, et je le
tuerais, quand même j'y devrais trouver la mort. Çafwân lui dit : Je
me charge de tes enfants ; je les entretiendrai aussi longtemps que je
vivrai. — Mais j'ai des dettes, dit ‘Omaïr. — Je payerai aussi tes
dettes, répliqua Çafwân. ‘Omaïr, ayant reçu de Çafwân des armes et
tout ce qui lui était nécessaire pour le voyage, quitta la Mecque pour
aller à Médine. Gabriel vint auprès du Prophète et lui fit connaître ce
complot et l'arrivée d’‘Omaïr. Le Prophète, se trouvant dans la
mosquée, vit entrer par la porte ‘Omaïr ; il lui demanda : Que viens-tu
faire ici ? ‘Omaïr répondit : Je viens pour mon fils, qui est prisonnier.
Je suis pauvre et n'ai pas de quoi payer sa rançon. Je suis venu pour te
prier de lui montrer de la clémence et de le délivrer de la captivité. Le
Prophète dit : Tire ton sabre du fourreau. Le sabre était flamboyant.
Le Prophète reprit : Chien, est-ce avec un sabre pareil que l'on va
chercher un prisonnier ? Qu'avez-vous concerté, toi et Çafwân, fils
d'Omayya, dans le temple de la Mecque ? Dans quel but t'a-t-il
envoyé ici ? ‘Omaïr fut stupéfait ; il dit : Ô Mohammed, qui t'a appris
ce fait ? — Dieu me l'a appris, répliqua le Prophète. — Par le dieu qui
t'a donné ta mission prophétique, dit ‘Omaïr, je n'ai communiqué à
personne ce secret, qui n'est connu que de moi et de Çafwân !
Présente-moi la formule de foi, afin que je déclare qu'il n'y a qu'un
Dieu et que tu es son prophète. ‘Omaïr embrassa l'islamisme, et le
Prophète donna la liberté à son fils, qui se fit également musulman. Ils
retournèrent à la Mecque, et le Prophète leur recommanda de servir de
guides dans le désert à ceux d'entre les musulmans qui voudraient
aller de la Mecque à Médine. Ils exécutèrent cet ordre du Prophète
jusqu'à la mort d’‘Omaïr.
Il s'est écoulé treize mois entre le combat de Bedr et celui d'O‘hod.
Le Prophète revint du combat de Bedr quatre jours ou, d'après une
autre version, sept jours avant la fin du mois de ramadhân. L'année
suivante, la troisième de l'hégire, au mois de schawwâl, le septième
jour du mois, il partit pour O‘hod. Pendant ces treize mois, il y eut
sept expéditions.
Celles qu'il commanda lui-même furent : l'expédition de Kodr,
l'expédition de Sawîq, l'expédition contre les Qaïnoqâ‘ et l'expédition
de Dsou-Amarr. La première de celles qu'il fit exécuter par des
détachements de troupes, sans y prendre part lui-même, fut
l'expédition contre Ka‘b, fils d'Aschraf ; la seconde fut l'expédition
contre Sallâm, fils d'Abou’l-‘Hoqaïq, qui fut tué dans sa forteresse de
Khaïbar. Nous raconterons toutes ces campagnes dans leur ordre.
CHAPITRE XXVIII

Expédition de Kodr

Les alentours de Médine étaient habités par des juifs, répartis par
groupes dans des forteresses, telles que celle de Khaïbar, celle de
Fadak, celle des Qoraïzha et celle des Nadhîr. À son arrivée à Médine,
le Prophète les avait appelés à l'islamisme ; mais ils n'avaient pas cru.
Alors il avait conclu avec eux un traité, par lequel ils s'étaient engagés
à ne point le combattre. Ensuite, lorsque le Prophète eut commencé
ses campagnes et qu'il fut revenu victorieux de Bedr, les juifs furent
inquiets et se dirent : Il en a fini avec les Qorïschites, il se tournera
maintenant contre nous. Ils nourrissaient des sentiments hostiles
contre lui, et sympathisaient avec les Qoraïschites, de même que les
Arabes bédouins, qui vinrent attaquer le Prophète pour venger les
Qoraïschites.
Le dernier jour du mois de ramadhân, quatre jours, d'autres disent
sept jours après son retour de Bedr, le Prophète fut averti que les
Arabes des tribus de Solaïm et de Ghatafiln s'étaient réunis dans le
désert, au bord d'un puits nommé Kodr, pour venir surprendre
Médine, afin de venger les Qoraïschites. Le Prophète, après avoir
rompu le jeûne, partit de sa personne, le premier jour du mois de
schawwâl, pour aller attaquer ces Arabes. Il laissa comme son
lieutenant à Médine un vieillard aveugle, nommé Ibn-Oumm-
Maktoum, lecteur du Coran. ‘Alî portait l'étendard du Prophète. Il y a,
entre Médine et le puits de Kodr, trois journées de marche. Le
Prophète fit le chemin en deux jours. Les Arabes, avertis de son
approche, s'enfuirent, abandonnant leur bétail et leurs bagages. Après
avoir passé trois jours à cet endroit, ne voyant venir personne, le
Prophète fit enlever le bétail et tous les bergers, et s'en retourna à
Médine, où il arriva le cinquième ou le sixième jour du mois de
schawwâl. Deux jours après, il partit pour aller attaquer les Benî-
Qaïnoqâ‘.
CHAPITRE XXIX

Expédition contre les Benî-Qaïnoqâ‘

Les Benî-Qaïnoqa‘ étaient des juifs qui habitaient près de Médine,


avec lesquels le Prophète avait conclu un traité. Il fut informé qu'ils
raillaient les Qoraïschites, en disant : Nous aurions dû assister au
combat de Bedr, nous aurions donné une leçon à Mohammed ; les
Qoraïschites auraient dû nous avertir, nous les aurions secourus, car
ils ne s'entendent pas à faire la guerre. Le Prophète était irrité de leurs
propos, et désirait les attaquer ; mais il était lié par son traité. Enfin
Gabriel lui apporta le verset suivant : « Si tu crains quelque trahison
de certaines gens, renvoie-leur leur traité, pour établir l'égalité. »
(Sur. VIII, vers. 60.) Le Prophète, heureux de cette révélation, se mit
en campagne, de sa personne, avec cent de ses compagnons. Les
Benî-Qaïnoqâ‘ avaient autour de Médine des lieux fortifiés, dans l'un
desquels se trouvait un marché. Le Prophète y fit venir leurs chefs et
leur parla ainsi : Vous savez par votre Pentateuque que je suis le
prophète de Dieu. Croyez en moi. Si vous n'embrassez pas
l'islamisme, je vous déclare la guerre. Ils répondirent : Tu crois, ô
Mohammed, que nous sommes comme les Qoraïschites. Si tu veux
t'essayer avec nous, fais-le ; tu verras ce que c'est que la guerre ; car la
guerre est notre affaire et nous sommes nés pour elle ; elle n'est pas
l'affaire des Qoraïschites.Le Prophète, irrité de ces paroles, les quitta
et leur renvoya leur traité, en leur faisant dire de se préparer à la
guerre.
Le lendemain, quinzième jour du mois de schawwâl, il se mit en
campagne, après avoir établi, comme son lieutenant à Médine,
[Baschir] Abou-Lobâba, fils d’‘Abdou’l-Moundsir. ‘Hamza portait
l'étendard du Prophète. Les Qaïnoqâ, n'osant pas combattre, se
renfermèrent dans leur forteresse, où le Prophète les assiégea pendant
quinze jours. Ensuite ils capitulèrent et se rendirent à discrétion. Le
Prophète ordonna de tuer tous les hommes, de réduire en esclavage
les femmes et les enfants, et de piller leurs biens.
Les Benî-Qaïnoqâ‘ étaient alliés des Benî-Khazradj, et
particulièrement de leur chef ‘Abdallah fils d'Obayy, fils de Seloul,
avec lequel ils avaient conclu un traité d'alliance. ‘Abdallah supplia le
Prophète de leur faire grâce de la vie, tout en disposant de leurs biens.
Le Prophète leur accorda la vie sauve, mais il leur ordonna de quitter
le territoire de Yathrib. Leurs biens devinrent le butin des musulmans,
et furent partagés entre eux. Ces juifs étaient au nombre de sept cents
hommes, en dehors des infirmes, des vieillards et des enfants. Ils
n'avaient pas de champs, ni de vergers de dattiers, mais ils avaient un
nombreux bétail et des armes. Ils étaient artisans ; toute l'industrie de
Médine, tous les ouvrages de forgerie, de cordonnerie et de joaillerie,
étaient entre leurs mains. Ils partirent ainsi, se rendant en Syrie, avec
leurs femmes et leurs enfants, et abandonnant tous leurs biens, que le
Prophète confisqua. Ensuite il détruisit leur forteresse.
Le verset suivant fut révélé relativement au partage de ce butin :
« Sachez que, quand vous avez fait du butin, la cinquième partie
appartient à Dieu, au Prophète, » etc. (Sur. VIII, vers. 42.) Ce quint,
prélevé sur le butin, devint obligatoire à partir de ce jour. Dans la
distribution du reste entre ses compagnons, le Prophète recevait aussi
sa part individuelle ; car la partie prélevée était placée dans le trésor,
et il la distribuait aux musulmans pauvres, aux orphelins, à ses parents
pauvres et aux exilés. Le Prophète se contentait de sa part. Tout ce qui
était le quint était divisé dans le trésor en trois parties, dont l'une
appartenait au Prophète, l'autre à ses parents, et la troisième aux
pauvres et aux orphelins.
Après avoir distribué le butin, le Prophète rentra à Médine, le
premier jour du mois de dsou’l-qa‘da. Il en repartit le même mois
pour l'expédition de Sawîq.
CHAPITRE XXX

Expédition de Sawîq

Lors de la défaite que le Prophète avait infligée aux Qoraïschites,


l'un des fils d'Abou-Sofyân, nommé ‘Hanzhala, avait été tué, et
l'autre, ‘Amrou, fait prisonnier. Abou-Sofyân disait à ceux qui
s'étaient sauvés : Si j'avais été là, je vous aurais montré ce que je puis.
Les autres lui répondaient : Mohammed n'est pas allé au loin ; il est
resté à Médine ; va et vois ce que tu voudras faire. Abou-Sofyân jura
qu'il n'aurait ni trêve ni repos avant d'avoir été surprendre Mohammed
à Médine. Il partit de la Mecque le premier jour du mois de dsou’l-
qa‘da, avec deux cents cavaliers. N'osant pas aller jusqu'à Médine, il
s'arrêta dans la tribu juive des Benî-Nadhîr, qui avaient aux portes de
Médine une grande forteresse. L'un des chefs de cette tribu, nommé
Sallâm, fils de Mischkam, était lié d'amitié avec Abou-Sofyân. Celui-
ci envoya cinquante hommes vers Médine, avec ordre de tuer ou de
faire prisonniers et de lui amener tous ceux qu'ils rencontreraient, afin
que son serment fût accompli. Ces hommes arrivèrent avant le jour
aux portes de Médine, à un caravansérai. Il y avait là un champ dans
lequel travaillaient un Ançâr, nommé Ma‘bad, fils d’‘Amrou, et un
journalier. Les gens d'Abou-Sofyân tuèrent ces hommes, détruisirent
et brûlèrent quelques maisons qui s'y trouvaient, et s'en retournèrent
aussitôt, sans avoir pu faire un prisonnier.
Le bruit se répandit à Médine qu'Abou-Sofyân en personne était
venu pour attaquer la ville, et que son avant-garde avait déjà tué deux
Ançâr et fait beaucoup de ravages. À cette nouvelle, le Prophète partit
le même jour, avec deux cents cavaliers, pour fondre sur Abou-
Sofyân. Celui-ci, averti à son tour, s'enfuit en toute hâte dans la même
nuit. Le Prophète courut après lui pendant trois jours, sans pouvoir
l'atteindre, et revint ensuite sur ses pas. Les gens d'Abou-Sofyàn, dans
leur fuite précipitée, avaient jeté les sacs contenant leurs provisions de
farine, qu'ils avaient apportées de la Mecque. Les compagnons du
Prophète trouvèrent ces sacs de farine sur le chemin et s'en
emparèrent. C'est pour cela que cette expédition est appelée
l'expédition de Sawîq (de la farine).
Le Prophète revint à Médine dans les derniers jours du mois de
dsou’l-qa‘da. Le dixième jour du mois de dsou’l-‘hiddja, il fit la
prière de la fête du Sacrifice et ordonna de sacrifier des brebis, et il
tua deux brebis de sa main. C'était la première fois que l'on
accomplissait la prière de la Fête. Ce mois tout entier, ainsi que le
mois suivant, mo‘harrem se passèrent sans que l'on entreprit aucune
expédition nouvelle. Le premier jour du mois de çafar, le Prophète
partit pour l'expédition de Dsou-Amarr.
CHAPITRE XXXI

Expédition de Dsou-Amarr

Le Prophète fut informé qu'une troupe d'Arabes des Benî-Solaïm et


des Benî-Ghatafân s'était réunie dans un lieu nommé Dsou-Amarr. Il
craignit qu'ils ne voulussent faire une incursion sur le territoire de
Médine, dont ils étaient éloignés de cinq journées de marche. Il se
remit en campagne, le premier jour du mois de çafar, pour les
prévenir. Mais ceux-ci, avertis de la marche du Prophète, s'enfuirent.
Arrivé à ce lieu, le Prophète ne rencontra personne. Il rentra à Médine
le dernier jour du mois.
Le Prophète passa le mois de rabî‘a premier à Médine. C'est dans
ce mois qu'il maria sa fille Oumm-Kolthoum à ‘Othmân, fils
d’‘Affân, qui déjà avait été son gendre par sa fille Roqayya, qui était
morte.
CHAPITRE XXXII

Meurtre de Ka‘b, fils d'Aschraf

Ce fut dans le même mois de rabî‘a premier que le Prophète


envoya quelqu'un pour tuer Ka‘b fils d'Aschraf, dont il avait essuyé
beaucoup d'injures. Ka‘b était un juif, l'un des principaux des Benî-
Nadhir. Il s'était arrogé le commandement de la forteresse des Benî-
Nadhir, et il possédait lui-même, en face de cette forteresse, un
château fort, renfermant des plantations de dattiers. Il récoltait chaque
année une grande quantité de blé et de dattes, qu'il vendait à crédit, et
il avait ainsi acquis une fortune considérable. Il avait de l'éloquence et
était poète, car son père était de la tribu de Tayy, tandis que sa mère
appartenait aux Benî-Nadhîr. Or le jour où Zaïd, fils de ‘Hâritha,
arriva aux portes de Médine avec la nouvelle de la victoire des
musulmans, et qu'il énumérait les chefs qoraïschites qui avaient été
tués, Ka‘b, se trouvant là, dit : Cela est impossible. Tous ces
Qoraïschites, en effet, étaient ses parents. Lorsque la nouvelle se
confirma, il se rendit à la Mecque, consola les habitants, composa des
élégies sur les morts et des satires contre le Prophète et contre ses
compagnons. Ensuite il revint à Médine, et le même jour le Prophète
apprit qu'il avait fait des satires contre lui. Puis, chaque fois que Ka‘b
venait dans la ville, il disait : Pleurez, pour que l'on pense que
Mohammed est mort, et que sa religion cesse d'exister. Ces paroles
furent rapportées au Prophète.
Un jour qu'il se trouvait au milieu de ses compagnons, et que l'on
parlait de Ka‘b, fils d'Aschraf, le Prophète se plaignit de lui et dit :
Qui donnera sa vie à Dieu, et tuera cet homme ? L'un des Ançâr,
nommé Mohammed, fils de Maslama, dit : Moi j'irai, et je le tuerai, ô
apôtre de Dieu ! Le Prophète le remercia vivement. Lorsque, trois
jours après, le Prophète vit qu'il n'était pas encore parti, il lui en
demanda la raison. Mohammed répondit : ô apôtre de Dieu, je n'ai pas
mangé depuis trois jours, de chagrin. J'ai pris envers toi un
engagement, et je crains de ne pouvoir le remplir ; car Ka‘b est un
homme très-considérable et habite un château bien fortifié. Le
Prophète dit : Essaye toujours ; si tu réussis, tu seras béni ; si tu ne
réussis pas, tu seras excusé. — Il me faut, dit l'autre, pour cette affaire
des compagnons. Il avait parmi les Ançâr un ami, nommé Silkân, fils
de Salâma, surnommé Abou-Nâïla, qui était le frère de lait de Ka‘b.
Celui-ci, chaque fois qu'il venait à Médine, descendait dans la maison
de Silkân ; il lui montrait de l'affection et de la confiance.
Mohammed, fils de Maslama, vint trouver Silkân, lui fit part des
paroles du Prophète et lui dit : Si tu me prêtes assistance, je pourrai
accomplir cette œuvre et être agréable au prophète de Dieu. Silkân
consentit et dit : Il nous faut encore d'autres compagnons. Sept Ançâr
se concertèrent ainsi et se mirent à délibérer de quelle façon ils
exécuteraient leur dessein. S'étant mis d'accord, ils vinrent, avant de
partir, trouver le Prophète, au moment de la prière du coucher, et lui
dirent : Nous allons partir., ô apôtre de Dieu, mais il faudra que nous
disions du mal de toi et de ta fonction prophétique. Le Prophète les y
autorisa, les accompagna jusqu'au cimetière nommé Baqî‘ al-
Gharqad, puis il leur dit : Allez, au nom de Dieu, et revenez aussitôt.
Ils se dirigèrent vers le château de Ka‘b. À une demi-parasange de
ce château se trouvait une plantation de dattiers ; la forteresse des
Benî-Nadhîr était en face, et tout autour demeuraient des juifs. Ils
arrivèrent pendant la nuit à la porte du château de Ka‘b. Celui-ci, qui
s'était récemment marié, dormait avec sa nouvelle épouse sur la
terrasse. Salkân, ayant posté ses compagnons sur le chemin,
s'approcha tout armé de la porte du château et appela Ka‘b, qui se
réveilla, le reconnut, lui répondit et regarda en bas. Silkân lui dit : J'ai
à te parler. — Que peux-tu avoir à me dire à cette heure-ci ? demanda
Ka‘b. — Je suis venu pour te consulter sur une affaire, répliqua
l'autre. Si tu peux, descends ; si tu ne peux pas, je m'en retournerai.
Ka‘b se leva pour descendre ; mais sa femme saisit le pan de sa robe
et le pria de ne pas y aller. Ka‘b lui dit : C'est mon frère de lait, dont la
porte m'est ouverte la nuit comme le jour ; ce serait mal de lui fermer
la mienne, puisque je ne me suis jamais présenté en vain chez lui. La
femme dit de nouveau : N'y va pas, il fait nuit, tu ne sais pas ce qui
peut arriver. — Je suis, répondit Ka‘b, plus sûr de lui que de moi-
même. Puis il dégagea le pan de sa robe qu'elle avait saisi et dit :
« L'homme noble, quand même on l'appellerait à la mort, répond à
l'appel. » C'est là un proverbe arabe, que Ka‘b prononçait par orgueil
et pour affirmer son courage. Il ne savait pas que lui-même allait le
rendre vrai, et que ses paroles deviendraient une réalité. Ka‘b étant
sorti du château, Silkân lui dit : Sache, ô mon frère, que je viens de
Médine, parce que ce Mohammed est un fléau ; le pays tout entier est
dans la famine et dans la misère, et nous n'avons plus de vivres. Ka‘b,
se caressant la barbe, dit : Par la tête de mon père ! ne vous ai-je point
assez dit que cela n'est pas une chose sérieuse et que cette affaire n'a
pas de fondement ? Silkân dit : Oui, cela est devenu manifeste pour
tout le monde. Quant à ce qui me concerne en particulier, je suis dans
la détresse, et je viens chez toi pour que tu me donnes un peu de blé et
de dattes que je puisse porter à ma famille. Je te remettrai en gage ce
que tu voudras. J'ai avec moi quelques amis, qui attendent dans ce
verger ; ils avaient honte de venir te trouver ; c'est pour cela que je me
suis rendu seul auprès de toi, pour savoir ta réponse. Ka‘b répliqua : Il
ne m'est pas resté beaucoup de vivres ; cependant je ne veux pas te
faire de la peine. Silkân reprit : Nous sommes venus pendant la nuit
afin que, si nous essuyons un refus, personne ne connaisse notre
situation. Ka‘b dit : Je vous accorde votre demande, mais je désire
que vous me donniez en gage vos enfants. Silkân répondit : Veux-tu
donc nous déshonorer parmi les hommes ? Nous avons apporté nos
armes, et ce gage vaut mieux que des enfants. Ce serait pour nous un
déshonneur de donner en gage nos enfants, et toi, tu aurais à faire la
dépense de leur entretien. Silkân lui faisait cette offre, afin que Ka‘b
ne fut pas effrayé quand il verrait les armes. Ka‘b répliqua : C'est
bien, apporte les armes. Silkân appela ses compagnons, et
Mohammed, fils de Maslama, et les autres s'approchèrent avec leurs
armes. Ils prirent place en face de Ka‘b et se mirent à causer avec lui.
Tout à coup Ka‘b s'écria : Je vous avais bien dit que cet homme est un
fléau ; son œuvre n'aura pas de consistance. Les autres répondirent :
Nous reconnaissons maintenant tout ce que tu nous avais dit.
Ka‘b avait une chevelure qui lui tombait sur le cou. Elle était
parfumée de musc et d'ambre. À chaque instant Silkân lui prenait la
tête, l'attirait vers lui et en respirait les parfums, en disant : Quelle
délicieuse odeur ! Lorsqu'une bonne partie de la nuit fut passée, Ka‘b
dit : Déposez quelques-unes de vos armes pour que nous les mettions
de côté. Silkân dit : Allons nous promener un peu dans ce verger, pour
chasser notre chagrin ; nous te remettrons ensuite les armes, que tu
pourras emporter dans ta maison, et demain nous amènerons des bêtes
de somme pour chercher les vivres. Ka‘b se leva et alla avec eux, tout
en causant. Silkân, de temps en temps, passait dans la chevelure de
Ka‘b sa main, qu'il portait ensuite à son nez pour en respirer l'odeur.
Quand ils furent arrivés au milieu du verger, Silkân saisit fortement
Ka‘b par les cheveux et dit : Chargez ! Mohammed, fils de Maslama,
le serra également, et ‘Hârith, fils d'Aus, vint à leur aide, et tous les
trois le maintinrent ainsi. Les autres prirent leurs sabres et le
frappèrent. Quelqu'un du château, apprenant cet événement, donna
l'alarme ; on alluma des torches, et la femme de Ka‘b jetait des cris du
haut de la terrasse. Elle fut tuée par les Arabes, qui se retirèrent
ensuite.
Un coup de sabre avait atteint par erreur la tête de ‘Hârith et lui
avait fendu le crâne. Le sang coulait, et, comme ils le croyaient blessé
mortellement, ils l'abandonnèrent et s'éloignèrent en courant dans la
direction de Médine, craignant d'être poursuivis. ‘Hârith, ne pouvant
pas courir, les suivit lentement. Cependant aucun juif n'osa aller à leur
poursuite. Arrivés près de la ville, ils furent en sûreté et s'arrêtèrent
pour attendre ‘Hârith. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils
entrèrent dans la ville. Ils trouvèrent le Prophète occupé à prier, et lui
rendirent compte de ce qu'ils venaient d'accomplir. Le Prophète fut
très-heureux, rendit grâces à Dieu et les remercia. Ensuite il souffla
sur la tête de ‘Hârith, dont la blessure fut guérie immédiatement.
À l'expiration du mois de djoumâda premier, c'est-à-dire le premier
jour du mois de djoumâda second, le Prophète ordonna l'expédition de
Qarada.
CHAPITRE XXXIII

Expédition de Qarada

Les Qoraïschites se trouvaient, à la Mecque, dans la situation de ne


pouvoir vivre sans le commerce ; car, comme ils ne semaient pas la
terre, ni ne récoltaient, lorsqu'une année ils cessaient de faire du
commerce, ils étaient dans la détresse. Cette situation est encore la
même aujourd'hui. Les habitants de la Mecque vivent du commerce
avec la Syrie, les côtes et d'autres contrées. Après l'affaire de Bedr, les
Qoraïschites cessèrent d'aller en Syrie. Il se passa ainsi sept ou huit
mois, et leur position devint difficile. Alors Abou-Sofyân leur dit :
Nous avons un moyen, c'est de conduire nos caravanes par des
chemins détournés, et d'éviter la route de Bedr et le territoire de
Médine. Nous prendrons un guide qui nous fera traverser le désert par
un chemin que Mohammed ne trouvera pas. En conséquence ils
préparèrent une grande caravane, chargée d'une quantité considérable
de marchandises, et Abou-Sofyân et Çafwân, fils d'Omayya, partirent
pour la Syrie. S'étant engagés dans le désert, ils prirent un guide,
nommé Forât, fils de ‘Hayyân, qui les conduisit à travers le désert par
des chemins non tracés. Il les mena à Dsât-‘Irq, station située sur le
chemin qui passait par le territoire de la tribu des Benî-‘Âmir. C'est là
que, actuellement, les pèlerins prennent l'I‘hrâm. En partant de cet
endroit, Ils poursuivirent la route du désert.
Le Prophète, averti de cette marche, fit partir un détachement de
troupes sous les ordres de Zaïd, fils de ‘Hâritha, pour donner la chasse
à la caravane. Zaïd, qui ne connaissait pas les routes du désert,
l'explora dans différents sens, jusqu'au moment où il rencontra la
caravane, campée au bord d'un puits nommé Qarada, où il la surprit à
la pointe du jour. Abou-Sofyân et ses compagnons montèrent sur leurs
chamelles et, s'enfuirent ; mais le guide resta entre les mains de Zaïd,
qui l'amena avec les biens de la caravane à Médine. Le Prophète fit le
partage du butin, et le guide embrassa l'islamisme.
Cet événement se passa au milieu du mois de djoumâda second.
Dans le même mois, l'un des principaux juifs de Khaïbar, Salim, fils
d'Abou’l-‘Hoqaïq, fut tué par ordre du Prophète.
CHAPITRE XXXIV

Meurtre de Sallâm, fils d’Abou’l-‘Hoqaïq

Sallâm, surnommé Abou-Râfi‘, était le chef des juifs de Khaïbar, et


résidait dans cette ville. C'était un homme considérable, très-riche et
maniant bien la parole. Il avait été lié d'amitié avec Ka‘b, fils
d'Aschraf, et il faisait également des satires contre le Prophète.
La population de Médine se composait de deux tribus, les Aus, les
moins nombreux, et les Khazradj. Ces deux tribus étaient en rivalité
entre elles, et si l'une accomplissait quelque action d'éclat, l'autre
cherchait également à en accomplir. Les sept hommes qui avaient tué
Ka‘b appartenaient tous à la tribu d'Aus. Alors les hommes de
Khazradj se réunirent et dirent : Il faut que nous aussi nous tuions un
des principaux personnages des juifs, pour être agréables au
Prophète ; et ils résolurent de massacrer Abou-Râfî‘, chef des juifs de
Khaïbar, qui étaient les plus nombreux. Ils firent part de leur dessein
au Prophète, qui l'approuva. Huit d'entre eux, des hommes jeunes et
braves, se concertèrent, et, avant de partir, vinrent trouver le Prophète,
qui les remercia et leur dit : Allez, mais ne tuez pas de femmes ni
d'enfants.
Ces hommes partirent et arrivèrent à Khaïbar au moment du
coucher du soleil. Khaïbar était une forteresse telle qu'il n'y en avait
pas de plus solide dans le monde ; elle se composait de sept forts, l'un
entourant l'autre, et chaque fort était muni d'une porte de fer. Au
moment de la prière du soir, où le gardien rentrait dans la forteresse,
‘Abdallah, fils d'Onaïs, l'un des huit, recommanda à ses compagnons
de se cacher derrière le mur, leur donna ses armes et leur dit : Je vais
chercher à m'introduire dans la forteresse ; tenez-vous à la porte ;
quand je l'ouvrirai, vous entrerez. Il alla se placer vis-à-vis de la porte,
se couvrant la figure, comme quelqu'un qui fait ses besoins. À ce
moment, le gardien voulut fermer la porte, et, pensant que cet homme
était l'un des gens de la forteresse, il lui cria : Entre tout de suite, je
vais fermer la porte, il est tard. ‘Abdallah se leva, ramassant ses
vêtements et la tête toujours couverte, pour que le gardien ne peut le
reconnaître, entra dans la forteresse et s'assit à un endroit où le
gardien ne le voyait pas. Chaque soir, après avoir fermé les sept
portes, le gardien suspendait les sept clefs ensemble à un clou, à un
endroit caché, et le lendemain matin celui qui, à l'intérieur, se levait le
premier pour sortir, prenait les clefs et ouvrait les portes, sans qu'il fût
nécessaire d'appeler le gardien. ‘Abdallah avait été souvent à Khaïbar
et connaissait cette habitude. Le gardien ayant suspendu les clefs,
‘Abdallah attendit que l'on eût éteint les flambeaux.
Abou-Râfî‘ avait son appartement au milieu du fort, élevé au-
dessus du. sol. Il fallait y monter par cinq marches. Les habitants du
fort restèrent avec lui jusqu'à minuit, ensuite ils se séparèrent et
allèrent se coucher. Alors ‘Abdallah prit les clefs, ouvrit les portes, et
ses compagnons entrèrent. Ils tirèrent leurs sabres et montèrent à
l'appartement d'Abou-Râfî‘, qui était couché avec sa femme. La porte
de l'appartement était ouverte. Ils, entrèrent, et ‘Abdallah, fils d'Onaïs,
dirigea son sabre sur Abou-Râfî‘. À ce moment, la femme se précipita
[hors du lit] et voulut crier. ‘Abdallah, fils d’‘Atîk, leva son sabre
pour la frapper, mais, se rappelant que le Prophète leur avait
recommandé de ne pas tuer les femmes, il lui dit : Si tu cries, je te
frappe. La femme se tint tranquille. Après qu'ils eurent tué Abou-
Râfî‘ et qu'ils se furent retirés, la femme donna l'alarme. Ils se
précipitèrent un toute hâte en bas de l'escalier : mais ‘Abdallah, fils
d’‘Atîk, ayant manqué les marches, tomba sur le sol et se cassa la
jambe. Il poussa des cris de douleur, et ses compagnons, craignant
qu'il ne restât là, le prirent sur leurs dos et l'emportèrent hors du fort.
Les gens de l'intérieur du fort accoururent tous de leurs maisons.
Personne ne put dire qui étaient les meurtriers. Avant que l'on eût
allumé des flambeaux, les musulmans étaient déjà à une certaine
distance. Les gens du château vinrent trouver le gardien, qui dit :
J'avais fermé les portes et réuni les clefs comme d'habitude. Alors ils
lui dirent : Ferme les portes ; peut-être Mohammed et ses compagnons
sont-ils venus pour nous surprendre ; il ne faut pas qu'ils puissent
pénétrer dans le fort. On ferma donc les portes, et personne n'osa
sortir. Les musulmans dirent entre eux : Ne nous en allons pas avant
d'avoir la certitude qu'Abou-Râfî‘ est mort. Au matin, lorsqu'ils
entendirent du fort le bruit des lamentations des femmes, ils surent
qu'il était mort, et partirent pour Médine, en emportant celui qui s'était
cassé la jambe. Le Prophète fut très-heureux ; il toucha l'homme
blessé, qui fut guéri à l'instant même et se leva.
Les juifs qui demeuraient tout autour de Médine furent dans la
terreur devant le Prophète. Ils disaient : Quels sont ces hommes qui
sont avec Mohammed, qui tuent les gens enfermés dans leurs
châteaux ? Ils vinrent tous pour faire la paix.
C'est ainsi que se passèrent les mois de redjeb, de ramadhân et de
scha‘bân. Le Prophète observa le jeûne pendant le mois de ramadhân,
fit la prière de la Fête et recommanda l'aumône de la Fête. Au mois
de scha‘bân, il épousa ‘Hafça, fille d’‘Omar, fils d'Al-Khattâb.
Lorsque sept jours se furent écoulés du mois de schawwâl, il partit
pour le combat d'O‘hod.
CHAPITRE XXXV

Combat d'O‘hod

Après avoir essuyé la défaite de Bedr, les Qoraïschites disaient


entre eux : Nous n'aurons pas de repos avant d'avoir pris notre
revanche sur Mohammed. Ils envoyèrent des lettres et des messagers
à tous les Arabes pour demander leur assistance. ‘Ikrima, fils d'Abou-
Djahl, et Çafwân, fils d'Omayya, personnages considérables parmi les
Qoraïschites, qui, l'un et l'autre, avaient perdu leur père au combat de
Bedr, rassemblèrent les propriétaires des biens que Zaïd, fils de
‘Hâritha, avait enlevés à la caravane de Syrie conduite par Abou-
Sofyân, et leur dirent : L'armée de la Mecque va partir à cause de vous
et de vos biens. Que chacun de vous contribue aux dépenses. Les
autres répondirent : Nous ne vous donnerons rien ; nous préparons
nous-mêmes une armée, et nous prendrons nous-mêmes notre
revanche. Donc, pendant un an, les Mecquois rassemblèrent une
armée, dont ils donnèrent le commandement à Abou-Sofyân. Ils
choisirent d'entre les Arabes qui se présentaient tous ceux qui étaient
distingués par leur courage.
Abou-Sofyân résolut de prendre avec lui l'idole de Hobal, la plus
grande de celles qui étaient placées dans le temple de la Mecque, afin
que l'armée arabe eût à combattre pour sa religion. Un certain poète,
faible et chétif, qui récitait des chants pendant le combat et qui
encourageait les hommes à la lutte, avait été fait prisonnier à Bedr, et
le Prophète, sur ses prières, lui avait fait grâce et il l’avait fait mettre
en liberté, à la condition qu'il ne composerait plus de poésies pour les
infidèles. Abou-Sofyân le fit venir et lui dit d'aller trouver les Arabes
et de les appeler à la guerre. Cet homme répondit : J'ai une nombreuse
famille, puis Mohammed m'a obligé en me donnant la liberté. Çafwân
lui dit : Je me charge de tes enfants. En conséquence, il quitta la
Mecque et voyagea pendant un an dans le désert, excitant les hommes
à la guerre contre le Prophète. Beaucoup de gens répondirent à son
appel et vinrent avec lui à la Mecque.
Le premier jour du mois de schawwâl, Abou-Sofyân fit partir son
armée de la Mecque, emportant avec lui, placée sur un chameau,
l'idole de Hobal. Il emmena également sa femme Hind, dont le père,
‘Otba, l'oncle, Schaïba, et le frère, Walîd, avaient été tués à Bedr. Il
emmena en outre Oumm-‘Hakîm, sa cousine, femme d’‘Ikrima, fils
d'Abou-Djahl. Hârith, fils de Hischâm, frère d'Abou-Djahl, emmena
sa femme Fâtima, fille de Walîd ; ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç, sa femme
Raïta, fille de Monabbih. Il y avait quinze femmes, et chacune d'elles
était suivie de trois ou quatre esclaves. Djobaïr, fils de Mout‘îm, avait
eu sont oncle To‘aïma tué à la bataille de Bedr. Son père possédait un
esclave abyssin, nommé Wa‘hschî, fort brave et habile guerrier, qui
combattait avec le javelot, à la manière des Abyssins. Djobaïr lui dit :
Mohammed a tué mon oncle. Il a deux oncles, ‘Abbâs et ‘Hamza. Si
tu tues l'un d'eux, tu seras libre. Aux portes de la Mecque, Abou-
Sofyân passa l'armée en revue ; elle se composait de trois mille
hommes complètement armés, partie habitants de la Mecque, partie
Arabes bédouins. Deux cents d'entre eux avaient des chevaux, les
autres des chameaux. Sept cents hommes étaient armés de cuirasses.
Ils marchèrent sur Médine ; arrivés aux portes de la ville, ils
s'arrêtèrent près d'une montagne qui se trouve à cet endroit, et dont la
hauteur est d'un mille.
Lorsque le Prophète reçut cette nouvelle, les gens de Médine furent
dans la crainte ; car ils savaient que les incrédules venaient pour
venger le sang versé à Bedr. Le Prophète ayant convoqué ses
compagnons pour délibérer avec eux, ‘Abdallah, fils d'Obayy, fils de
Saloul, chef des Khazradj, qui était un hypocrite, présent dans
l'assemblée, parla ainsi : Ô apôtre de Dieu, il faut que nous restions
ici, que nous les laissions approcher jusqu'aux portes de la ville, dans
laquelle nous nous enfermerons et où nous combattrons. Ici les
femmes et les enfants, en lançant sur eux des pierres, pourront nous
être utiles, et les ennemis se trouveront moins nombreux que nous.
Mais si nous sortons à leur rencontre, leur nombre sera supérieur au
nôtre ; car Médine ne fournira pas trois mille combattants. Nous
n'avons pas souvenir que jamais, du temps du paganisme, du temps
des Tobba‘ du Yemen, et même avant cette époque, quelqu'un ait
attaqué la ville de Médine sans s'en retourner vaincu et ruiné. Le
Prophète agréa ces paroles et dit : J'ai rêvé cette nuit que mon sabre
était ébréché et que je mettais ma main dans une cuirasse. La cuirasse
parait signifier la ville de Médine, dans laquelle je m'enfermerai.
Quelques-uns des compagnons du Prophète, Mohâdjir et Ançâr, qui
avaient assisté à la bataille de Bedr, tels que ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib,
‘Omar, fils de Khattâb, Mo‘âds et d'autres, dirent : Ô apôtre de Dieu,
cela n'est pas juste. Jamais on n'est resté chez soi, l'ennemi étant aux
portes, sans devenir un objet de mépris. Conduis-nous hors de la ville,
afin que nous combattions ; nous leur ferons voir un combat comme
celui de Bedr. Le Prophète répliqua : Préparez-vous, accomplissons la
prière du vendredi et partons. C'était le septième jour du mois de
schawwâl. Les hommes s'équipèrent, le Prophète accomplit la prière,
se revêtit de son armure, et, monté sur un cheval de noble race, il
quitta sa maison à contre-cœur. Lorsque les hommes remarquèrent
l'hésitation du Prophète, ils lui dirent : Ô apôtre de Dieu, si tu hésites
à partir, nous nous soumettons à ta volonté ; reste, si tu le veux. Le
Prophète répondit : Que ne le disiez-vous plus tôt ? Maintenant que
j'ai revêtu mon armure, je ne veux pas reculer. Il n'est pas convenable,
après avoir pris les armes, de les déposer sans avoir combattu. Enfin il
partit à la tête de mille hommes. Dans cette troupe, il y avait, outre le
cheval du Prophète, un autre cheval, appartenant à un homme nommé
Abou-Borda, fils de Niyâr, l'un des Benî-‘Hârith, de la tribu d'Aus. Le
Prophète avait laissé comme son lieutenant à Médine Ibn-Oumm-
Maktoum. L'étendard du Prophète était porté par Mo‘ab, fils
d’‘Omaïr, l'un des Mohâdjir.
‘Abdallah, fils d'Obayy, n'avait suivi l'armée qu'à contre-cœur.
Lorsqu'on fut arrivé à un lieu nommé Schaut, à la distance d'une
demi-parasange de Médine, il s'arrêta et dit : Je ne sais où je vais. Il ne
faut pas suivre un homme qui rejette l'avis des grands pour écouter
celui des enfants ; il ne faut pas aller à la mort gratuitement. Entouré
d'un grand nombre de personnes, il dit : Je retourne à Médine ; que
tous ceux qui désirent leur salut reviennent. Trois cents hommes le
suivirent. Le Prophète ne s'en retourna pas, mais il envoya l'un des
Ançâr, nommé ‘Abdallah, fils d’‘Amrou, après ‘Abdallah, fils
d'Obayy, pour le rappeler, lui et ses hommes. Cet homme leur dit : Où
allez-vous, ô nos frères musulmans ? Abandonnerez-vous le prophète
de Dieu, sur le conseil d'un hypocrite ? N'avez-vous pas honte devant
Dieu ? ‘Abdallah, fils d'Obayy, répliqua : Nous ne savons pas
pourquoi vous vous mettez en campagne. Vous n'aurez pas à
combattre ; vous vous en irez sans avoir eu affaire à l'ennemi. Malgré
toutes les instances d’‘Abdallah, fils d’‘Amrou, les trois cents ne
voulurent pas revenir, et cet homme quitta l'armée. Alors Gabriel
apporta le verset suivant : « ... Ils dirent : Si nous savions que vous
dussiez combattre, nous vous suivrions. Certes, en ce jour, ils étaient
plus près de l'infidélité que de la croyance. » (Surate III, vers. 160.)
Le Prophète dit : Dieu est avec nous, cela suffit ; et il continua sa
marche. Il arriva à un endroit, près de deux collines de sable, l'une en
face de l'autre, nommées Schaïkhân, où, du temps du paganisme, deux
anciens d'entre les juifs se tenaient chaque jour, pour proposer des
apologues aux passants, en leur demandant quelque chose. Il s'arrêta
là, à l'heure de la prière de l'après-midi, et passa ses troupes en revue.
Il y avait sept cents combattants, soit à pied, soit montés sur des
chameaux. Le Prophète et un autre avaient des chevaux. Cent
hommes étaient armés de cuirasses. De même qu'à Bedr, le Prophète
renvoya ceux qui étaient trop jeunes, tels que Abou-Sa‘îd al-Khoudrî ;
‘Abdallah, fils d’‘Omar ; Zaïd, fils de Thâbit ; Osaïd, fils de Zhohaïr ;
Al-Berâ, fils d’‘Âzib. Tous ces jeunes gens, excepté Abou-Sa‘îd,
avaient déjà voulu prendre part à l'expédition de Bedr, mais le
Prophète les avait renvoyés. Il voulut agir de même avec Samoura,
fils de Djondab, et avec Râfî‘ fils de Khodaïdj ; mais, voyant la taille
élevée de ce dernier, il lui. permit de rester. Alors Samoura, fils de
Djondab, dit : Ô apôtre de Dieu, tu permets à Râfi‘ de rester et tu me
renvoies ; cependant, quoique je sois de petite taille, quand je lutte
avec Râfi‘, je le fais tomber. Le Prophète l'autorisa également à suivre
l'armée. Puis, ayant résolu de passer la nuit à cet endroit, il dit : Il
nous faut un guide qui nous conduise par un chemin plus court, afin
que nous puissions livrer le combat demain ; nous occuperons la
montagne et nous l'aurons à notre dos. On lui amena un guide, nommé
Abou-‘Haïthama, de la tribu des ‘Hâritha.
Au moment où le jour allait paraître, le Prophète accomplit la
prière du matin et se mit en marche, le huitième jour du mois de
schawwâl. Son guide, lui faisant quitter la route, le conduisit à travers
les champs et les vergers des Benî-‘Hâritha. La queue de son cheval
s'étant embarrassée dans le sabre d'un Ançâr, qui marchait à ses côtés,
et l'ayant fait sortir du fourreau, le Prophète dit : Remets ton sabre
dans le fourreau ; car je pense que beaucoup de sabres sortiront du
fourreau aujourd'hui. Lorsqu'ils passèrent sur le champ d'un aveugle,
nommé Mirba‘, fils de Qaïzhî, de la tribu de ‘Hâritha, qui était
hypocrite, cet homme prit une poignée de poussière et la jeta au
visage du Prophète, en disant : Si tu es un prophète de Dieu, je ne te
permets pas de passer sur mon champ. L'un des Ançâr, nommé Sa‘d,
fils de Zaïd, des Benî-al-Aschhal, tenant dans la main son arc, en
frappa cet homme sur la tête et lui fendit le crâne. Les autres
voulurent l'achever, mais le Prophète dit : Ne le tuez pas ; ce pauvre
homme est aveugle des yeux de la tête aussi bien que des yeux du
cœur. Au lever du soleil, ils arrivèrent au mont O‘hod. Le Prophète
plaça son armée en face des Qoraïschites ; elle était appuyée à la
montagne, pour que l'ennemi ne pût pas la tourner ; mais comme elle
était composée d'un petit nombre de combattants, et que les troupes de
l'ennemi, au contraire, étaient fort nombreuses, celles-ci
l'enveloppèrent par devant et par derrière Les ennemis se mirent en
ordre de bataille, et Abou-Sofyân donna le commandement de l'aile
droite à Khâlid, fils de Walîd, qui se trouvait à la tête de cinq cents
hommes. L'aile gauche, formée également de cinq cents hommes,
était commandée par ‘Ikrima, fils d'Abou-Djahl. L'étendard des
Qoraïschites était, selon l'usage, porté par les descendants d’‘Abd ed-
Dâr, fils de Qoçayy. Abou-Sofyân leur dit : Le sort de la guerre est
attaché à l'étendard ; car aussi longtemps que l'étendard reste debout,
l'armée tient pied. l'ai appris que, dans la journée de Bedr, vous avez
jeté l'étendard, cédant à la terreur, et l'armée s'est mise à fuir. Si,
aujourd'hui, vous voulez agir de même, je vais le confier à d'autres. Ils
répondirent : Nous ne céderons à personne notre honneur héréditaire ;
mais nous montrerons aujourd'hui plus de vaillance que nous n'en
avons jamais montré. Et ils remirent l'étendard entre les mains de l'un
d'eux, homme très-brave, nommé Tal‘ha, fils d'Othmân, fils d’‘Abd
ed-Dâr. Ensuite les Qoraïschites ayant formé leurs lignes de bataille,
Abou-Sofyân fit placer le chameau qui portait l'idole de Hobal devant
les rangs et ordonna aux femmes de se tenir derrière les rangs ; puis il
dit aux soldats : Si vous ne voulez pas combattre pour votre religion,
au moins combattez pour venger le sang versé à Bedr et pour les
femmes.
Le Prophète, en disposant ses troupes en ordre de bataille, plaça
Zobaïr, fils d’‘Awwâm, avec cent hommes, en face de Khalîd, fils de
Walîd ; Miqdâd, fils d'Al-Aswad, avec cent hommes, en face
d’‘Ikrima, et donna l'étendard à Mo‘cab, fils d’‘Omaïr, qu'il plaça
devant les rangs. Il y avait sur le mont O‘hod un défilé par lequel les
infidèles pouvaient s'avancer pour prendre l'armée musulmane par
derrière. Le Prophète envoya à l'entrée de ce défilé cinquante archers,
des Ançâr, sous les ordres d’‘Abdallah, fils de Djobaïr, l'un des
Benî-‘Amrou-ben-‘Auf. Il leur donna les instructions suivantes : Si
l'ennemi se tourne de votre côté pour passer par ce défilé, repoussez-
le en lui lançant des traits. Restez fixes à ce poste, soit que nous
soyons victorieux, soit que nous succombions, jusqu'à ce que je
vienne vous trouver ; car Dieu m'a promis la victoire. Les deux
armées prirent ainsi leurs positions. Le Prophète avait revêtu deux
cuirasses et portait à son côté deux sabres, le Dsoul-Feqâr et le Khaïf.
Les deux armées s'avancèrent. Abou-Sofyân envoya un messager
avec l'ordre de se placer en face des troupes musulmanes et de leur
adresser l'appel suivant : Hommes de Médine, Abou-Sofyân vous fait
dire : Ce Mohammed est un des nôtres, et nous sommes des siens ; il
y a entre nous et lui la guerre et la mort. Mais nous ne sommes pas en
guerre avec vous, qui êtes originairement de la même famille que
nous. Séparez-vous de cet homme, rentrez en paix à Médine et
laissez-nous avec Mohammed et les gens de la Mecque. Les
musulmans Ançâr répondirent à cet appel par des malédictions et des
injures à l'adresse d'Abou-Sofyân et du messager ; ils dirent : Chien
impur, va dire à Abou-Sofyân et aux Qoraïschites que, à moins d'avoir
versé notre sang à nous tous, ils ne verront pas le visage de
Mohammed. Cet homme s'en retourna et répéta ces paroles à Abou-
Sofyân.
Un habitant de Médine, nommé Abou-‘Âmir, l'un des principaux
de la tribu d'Aus, avait été croyant. On l'appelait ‘Abdallah le Moine
(Râhib). N'ayant pas été bien traité par le Prophète, il avait apostasié
et s'était rendu à la Mecque, en entraînant avec lui cinquante jeunes
gens qu'il avait séduits et qui avaient apostasié. Depuis lors le
Prophète l'avait toujours appelé coquin (Fâsiq). Vivant à la Mecque
avec ses compagnons, il avait suivi l'armée mecquoise. Pendant toute
la route, il avait dit à Abou-Sofyân : Aussitôt que les deux armées
seront en présence et que les gens de Médine me verront, tous les Aus
et les Khazradj viendront à moi. En ce moment, Abou-Sofyân lui dit :
Avance et appelle les gens de Médine. Il se plaça devant les rangs et
dit : Ô mes compatriotes, c'est moi ‘Abdallah, fils d’‘Amrou, qui ai
quitté Médine et qui reviens vers vous. Les musulmans lui
répondirent : Sois maudit ! Nous espérons que tu seras venu chercher
ta tombe toi-même. ‘Abdallah se retira, accablé de honte.
Ensuite le Prophète dit à Zobaïr, fils d’‘Awwâm : Au nom de Dieu,
charge ! Zobaïr attaqua Khâlid, et du premier choc il le fit fuir. Le
Prophète et ses compagnons exprimèrent leur admiration. Abou-
Sofyân s'opposa avec mille hommes à Zobaïr et le fit reculer jusqu'à
sa première position. Tal‘ha, qui tenait l'étendard des infidèles,
homme d'une bravoure héroïque, se plaça devant ‘Alî, fils d'Abou-
Tâlib, et, brandissant son sabre, lui dit : Ô ‘Alî, vous dites que vos
morts vont en paradis et que les nôtres vont en enfer. Viens
maintenant lutter avec moi, tu m'enverras en enfer avec ton sabre, ou
je t'enverrai en paradis par le mien. ‘Alî répliqua : Je t'enverrai en
enfer, s'il plaît à Dieu. Ils commencèrent la lutte, et ‘Alî, le frappant
de son sabre, lui coupa une jambe. Tal‘ha tomba et avec lui l'étendard
des infidèles, qui fut relevé par un autre membre de la famille d'Abd
ed-Dâr. Tal‘ha dit à ‘Alî : Grâce, ô mon cousin ! ‘Alî le quitta, en
disant : Je ne te crois pas digne de l'enfer ; tu ne vaux pas assez pour
mériter l'enfer. Le Prophète entendit ces paroles et sourit. ‘Alî rentra
dans les rangs. Ensuite le Prophète ordonna à ses troupes de faire une
charge générale. Zobaïr, fils d’‘Awwâm, se jeta sur Khâlid, et Miqdâd
sur ‘Ikrima. Tous les musulmans chargèrent en même temps les
Qoraïschites, qui, au premier choc, furent mis en fuite. Le chameau
qui portait l'idole de Hobal fut jeté par terre, et l'idole renversée.
Abou-Sofyân était en fuite. Les femmes, qui étaient derrière l'armée et
qui ne pouvaient pas courir, se disposèrent à se rendre comme
prisonnières ; elles retroussèrent leurs jupes et gravirent la montagne,
pour y rester jusqu'à ce que le combat â terminé et qu'on les fit
prisonnières. ‘Omar, fils de Khattâb, a dit : J'ai vu Hind, les jupes
retroussées, gravissant la montagne ; ses pieds étaient ornés d'anneaux
d'argent ; sa peau était foncée. Alors les musulmans cessèrent de
poursuivre les Qoraïschites et de combattre, comme il est dit dans le
Coran : « Certes, Dieu avait déjà accompli la promesse qu'il vous
avait faite ; vous les aviez anéantis par sa permission, lorsque vous
perdîtes courage et que vous disputâtes sur l'ordre du Prophète, » etc.
(Sur. III, vers. 145-146.)
Les musulmans tuèrent les infidèles et se mirent à piller. Les
cinquante archers que le Prophète avait placés à l'entrée du défilé pour
le garder, voyant cet état de choses, se dirent entre eux : L'ennemi est
en fuite et les musulmans prennent du butin ; nous n'aurons rien ;
allons aussi pour piller. Leur chef dit : Ne désobéissez pas aux ordres
du Prophète ; restez ici. Alors ils disputèrent entre eux : les uns
disaient qu'il fallait rester, les autres qu'il fallait prendre part au
pillage. Enfin trente d'entre eux allèrent pour piller, et vingt restèrent à
l'entrée du défilé. Khâlid, fils de Walîd tourna la montagne, avec
environ deux cents hommes, attaqua ces vingt archers et les tua sur
place. Il sortit par le défilé et tomba sur les derrières de l'armée
musulmane, qu'il fit charger avec le sabre. Un cavalier courut après
Abou-Sofyân et l'armée qoraïschite pour les avertir. Abou-Sofyân
ramena les Qoraïashites, qui recommencèrent la lutte et chargèrent
avec leurs sabres l'armée musulmane, par devant et par derrière.
L'étendard des infidèles, qui était tombé lors de leur fuite, fut relevé
par un nègre abyssin, nommé Çawâb. Les musulmans furent étonnés
de le voir flotter de nouveau, et lorsqu'ils aperçurent Khâlid, sur leurs
derrières, massacrer les fidèles, ils se mirent à fuir. Les infidèles
triomphèrent et les entourèrent. Le Prophète resta fixe à son poste. Il
appela ses compagnons et encouragea les soldats ; mais aucun d'eux
ne répondit à son appel, comme il est dit dans le Coran (sur. III,
vers. 145 et suiv.). Abou-Bekr et ‘Omar furent blessés, et se retirèrent.
‘Othmân, fils d’‘Affân, avec deux Ançâr s'enfuirent et se cachèrent
derrière la montagne.
‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, combattait dans les premiers rangs. Il
asséna un coup de sabre sur la tête d'un infidèle, couvert d'un casque
très-fort ; il fendit le casque et tua cet homme ; mais son sabre se
brisa. Il revint auprès du Prophète et lui dit : Ô apôtre de Dieu, j'ai tué
d'un coup de sabre un infidèle, mais mon sabre s'est brisé, et je n'en ai
pas d'autre. Le Prophète lui donna son sabre Dsoul-Feqâr, en lui
disant : Prends-le, ô ‘Alî. Il pensait qu'il ne le prendrait pas et qu'il ne
pourrait pas le manier. Cependant ‘Alî ayant pris le sabre et se jetant
dans la lutte, le Prophète le vit combattre avec violence, frapper avec
Dsoul-Feqâr en avant, en arrière, à droite et à gauche. Un Qoraïschite
s'étant présenté devant lui, se couvrant de son bouclier, ‘Alî le frappa
de façon que le sabre pénétra à travers le bouclier et le casque, fendit
la tête de cet homme et traversa son corps jusqu'à la poitrine. Le
Prophète, en voyant cet exploit, dit : Il n'y a pas de sabre comme
Dsoul-Feqâr, et il n'y a pas de héros comme ‘Alî
Le Prophète était resté seul avec dix hommes d'entre les Ançâr ;
tous les autres s'étaient enfuis. Il tira l'autre sabre du fourreau et dit :
Qui veut prendre ce sabre pour lui donner satisfaction ? L'un des
Ançâr, nommé Simâk, fils de Kharascha, surnommé Abou-Dodjâna,
l'un des Benî-Sâ‘ïda, dit : ô apôtre de Dieu, quelle est cette
satisfaction ? Le Prophète répondit : C'est de ne jamais tuer avec lui
un croyant, et de ne jamais fuir devant aucun infidèle. Abou-Dodjâna
dit : Je le prends. Et il le reçut des mains du Prophète. Il avait un
bandeau rouge dont il ceignait toujours sa tête quand il voulait
combattre. Il s'attacha ce bandeau autour de la tête, brandit le sabre et
se promena fièrement devant les rangs des ennemis. Le Prophète dit :
Dieu hait la démarche fière, sauf en cette circonstance. Abou-Dodjâna
combattit avec ardeur ; les infidèles l'entourèrent, le criblèrent de
soixante et dix blessures et le tuèrent.
Les infidèles triomphaient. Abou-Sofyân excitait leur courage, et
les femmes, revenues de la montagne, se tenaient derrière l'armée, en
battant du tambour de basque pour encourager les soldats. Hind,
femme d'Abou-Sofyân, sautillait et dansait, enchantant ces vers :

Nous somme filles de l'étoile du matin ; nous foulons sous nos pieds des coussins.
Nos cous sont ornés de perles ; nos cheveux sont parfumés de muse.
Si vous combattez, nous vous pressons dans nos bras ; si vous reculez, nous vous
délaissons.
Adieu l'amour !

Quant aux musulmans, les uns étaient en fuite vers Médine, les
autres étaient blessés, d'autres se cachaient dans la montagne.
Pendant toute la route, Hind avait répété à Wa‘hschî que, s'il tuait
‘Hamza, elle lui donnerait tous les objets précieux qu'elle portait sur
elle. Elle était couverte de quantité d'ornements et de vétements.
Lorsque toutes les femmes furent descendues de la montagne et que le
combat eut recommencé des deux côtés, Hind chercha Wa‘hschî, ôta
de son corps tous les ornements, les mit sur une place, et dit : Voilà
que je viens d'accomplir ma promesse, il te reste à accomplir la
tienne. Va. tuer ‘Hamza et reviens prendre tout ceci. Wah‘schî se
munit d'un javelot et alla à la recherche de ‘Hamza. Arrivé sur le
champ de bataille, il le trouva luttant avec un infidèle, nommé Sibâ‘,
fils d’‘Abdou’l-‘Ozza ; c'était un homme encore jeune, tandis que
‘Hamza était âgé de cinquante-cinq ans. Le nom de la mère de Siba‘
était Râï. ‘Hamza lui dit : Enfant de Râï, résiste à ce choc ! Et en
même temps, il l'assaillit, lui asséna un coup et le tua. Lorsqu'il s'en
allait, Wa‘hschî, caché derrière un bloc de pierre, lui lança son javelot,
qui le frappa dans le bas-ventre. ‘Hamza voulut se jeter sur lui, fit
quelques pas, puis ses forces l'abandonnèrent et il tomba. Wa‘hschî
s'approcha, reprit son javelot, frappa de nouveau ‘Hamza et le tua ; il
s'en alla. ensuite, vint trouver Hind, reçut d'elle les bijoux, quitta le
champ de bataille et se rendit dans le camp ; car il n'avait plus
personne à combattre.
Moç‘ab, fils d’‘Omaïr, qui se tenait près du Prophète, fut atteint par
un trait et mourut. L'étendard tomba et toucha la tête du Prophète.
‘Otba, fils d'Abou-Waqqâç, frère de Sa‘d, lança contre lui une pierre,
qui l'atteignit aux lèvres, lui brisa deux dents du devant et lui déchira
la lèvre inférieure ; le sang coula sur sa barbe. Une autre pierre lancée
par ‘Otba l'atteignit entre les sourcils et le blessa au front ; le sang
inonda ses yeux et son visage. Pendant que le Prophète était occupé
de ses blessures, un autre infidèle, nommé ‘Abdallah ibn-Qamiya, le
frappa d'un coup de sabre au côté droit, sans pouvoir le blesser ; mais
le Prophète tomba de cheval, et ne put se relever, à cause de la
pesanteur de ses cuirasses et à cause de sa faiblesse, ayant perdu
beaucoup de sang. ‘Abdallah pensa avoir tué le Prophète. Il prit son
cheval et cria : J'ai tué Mohammed ! Les compagnons du Prophète,
entendant ce cri, furent saisis de terreur, et les dix hommes qui
l'avaient entouré, se dispersèrent. ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, combattait
toujours au milieu de la mélée, sans connaître la situation du
Prophète. Celui-ci, étendu sur le côté, et ne pouvant se relever, était
resté seul. Il finit, en faisant des efforts, par pouvoir s'asseoir sur la
terre.
Un de ceux qui avaient été auprès de lui au moment où il tomba, et
qui s'étaient sauvés, se rendit au camp des musulmans, et, rencontrant
Sa‘d, fils d'Abou-Waqqâç, il lui dit : Va, ton frère a tué le Prophète. —
À quel endroit ? demanda Sa‘d. Cet homme le lui indiqua. Sa‘d se mit
à rechercher son frère, pour le tuer. Ne le trouvant pas, il passa au
milieu des morts, et aperçut le Prophète, le visage inondé de sang ;
mais il ne le reconnut pas. Le Prophète, empêché de se lever par la
pesanteur de ses cuirasses, cria, tout en restant assis ; Musulmans !
c'est moi, le prophète de Dieu, où allez-vous ? Sa‘d, entendant sa
voix, le reconnut, s'approcha et le trouva assis, le visage ensanglanté.
Il n'y avait auprès de lui que deux hommes, Qatâda, fils de No‘mân, et
Sahl, fils de ‘Honaïf : Sa‘d embrassa les pieds et les mains du
Prophète, qui lui dit : ô Sa‘d, crois-tu que des gens qui ont
ensanglanté le visage du prophète de Dieu puissent prospérer ? En ce
moment, une flèche vint frapper Qatâda, fils de No‘mân, et entra dans
son œil, qui tomba. Qatâda le prit dans sa main et le montra au
Prophète, qui le remit à sa place et souffla sur lui. L'œil fut guéri et
mieux fixé qu'auparavant. Sa‘d, armé de son arc et de ses flèches,
voulut s'en aller. Il n'y avait pas dans tout le ‘Hedjâz un meilleur
archer que lui. Le Prophète lui dit : ô Sa‘d, ne me quitte pas en ce
moment. Sa‘d répliqua : Apôtre de Dieu, je veux chercher mon frère.
— Reste auprès de moi, dit le Prophète, pour me protéger avec tes
flèches contre les ennemis. Sa‘d se mit sur ses genoux, détacha son
carquois et lança des flèches contre les infidèles ; chacun de ses traits
frappait un homme. Le Prophète, en prenant les flèches par terre et en
les tendant à Sa‘d, répétait chaque fois ces paroles : « Tire, ô Sa‘d,
que mon père et ma mère soient ta rançon ! » Jamais il n'a parlé ainsi
à un autre qu'à Sa‘d. Celui-ci lançait ses flèches si bien que les
infidèles furent tenus à distance du Prophète.
Hind et les autres femmes allaient au milieu des morts musulmans
et leur coupaient le nez et les oreilles. Hind, de sa propre main, coupa
le nez, les oreilles et la langue de ‘Hamza, lui ouvrit le corps, en
arracha le foie et le porta à sa bouche ; elle le déchira avec ses dents et
le mâcha ; mais elle ne put l'avaler, et le rejeta : tant étaient ardents
ses sentiments de haine et de vengeance. Depuis ce jour, elle était
appelée « Celle qui mange le foie. »
Obayy, fils de Khalaf, laissa l'armée à sa droite, et, marchant au
milieu des morts, il chercha le Prophète. Quand le Prophète était
encore à la Mecque, Obayy lui disait chaque jour : J'élève une
chamelle ; j'espère que, monté sur elle, je te prendrai et te tuerai. Le
Prophète lui avait répondu : C'est moi qui te tuerai, s'il plaît à Dieu.
Lors de l'affaire de Bedr, Obayy était resté à la Mecque, mais son
frère Omayya avait pris part au combat et avait été tué. Obayy, étant
venu à O‘hod, chercha le Prophète, qu'il rencontra au moment où Sa‘d
lançait ses flèches. Sa‘d se disposait à tirer sur lui ; mais le Prophète
lui dit : Ne le frappe pas, laisse-le approcher. Obayy s'approcha et visa
le Prophète avec sa lance, en disant : Qui, ô Mohammed, te sauvera
de ma main ? Le Prophète répliqua : Dieu me sauvera de ta main ;
mais il ne te sauvera pas de la mienne. Ensuite il se leva et prit la
lance de ‘Hârith, fils de Çimma, qui était près de lui. Obayy était
complètement couvert par son armure ; il n'y avait que le cou qui était
découvert. Le Prophète le frappa de la lance au cou et le blessa.
Obayy poussa quelques cris de douleur, tout en demeurant sur son
cheval, et se retira en gémissant. Il vint au camp et cria : Mes amis,
Mohammed m'a assassiné de sa propre main ! On lui dit : Ne crie pas,
ta blessure n'est pas assez grave pour que tu doives craindre la mort.
Obayy répliqua : Je ressens une douleur mortelle ; Mohammed
m'avait prédit qu'il me tuerait ; sa prédiction se réalise. Il continua à se
lamenter ainsi, et lorsque l'armée des infidèles reprit le chemin de la
Mecque, il mourut en route.
Le Prophète, étant sur pied, vit les musulmans qui s'enfuyaient vers
Médine. Il se rendit avec ses compagnons sur une colline de sable et
cria : Mes amis, je suis ici, moi, le prophète de Dieu ! Mais ceux-là,
tout en entendant sa voix, ne revinrent pas ; car ils n'y croyaient pas ;
ils se dirent entre eux : Le prophète de Dieu a été tué. Il est écrit dans
le Coran : « ... Lorsque vous preniez la fuite et que vous ne regardiez
personne, tandis que le Prophète vous appelait derrière vous... »,
(Surate III, vers. 147.) L'un des Ançâr, nommé Ans, fils de Nadhr, fils
de Mâlik, apprenant la fuite des musulmans, avait pris ses armes et
était sorti de Médine. Il vint au camp et trouva couchés derrière une
pierre Abou-Bekr, ‘Omar, Tal‘ha et Zobaïr. La chaleur était ardente. Il
leur dit : Que faites-vous ici ? — ô Ans, lui répondirent-ils, le
Prophète a été tué. Il répliqua : Voulez-vous vivre après lui ? Pourquoi
ne vous jetez-vous pas dans la mêlée pour combattre et mourir avec
lui ? — Nous sommes blessés, dirent-ils. Ans passa outre et aperçut
‘Alî, qui continuait seul à combattre. Il lui dit : Ô ‘Alî, le Prophète est
mort. ‘Alî répliqua : S'il est mort, je ne veux pas lui survivre. Ans
avança en combattant, jusqu'à ce qu'il trouvât la mort.
Le Prophète restait toujours au même endroit, appuyant son visage
contre celui de ses compagnons en pleurant. En voyant ‘Omar et
‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, qui le cherchaient parmi les morts,
il les reconnut ; il appela ‘Omar, qui alors le reconnut également à sa
voix et qui répondit : Me voilà, ô apôtre de Dieu ! Il s'approcha, et,
voyant son état, il pleura, baisa son visage et ses mains et dit : Ô
apôtre de Dieu, les hommes croyaient que tu étais mort ; s'ils
apprennent que tu es vivant, ils se rassembleront autour de toi ; car la
plupart vivent encore. Le Prophète dit à ‘Abbâs : Mon oncle, appelle-
les. ‘Abbâs, qui avait une voix très-forte, gravit la montagne et cria :
Musulmans, ne vous affligez pas, le prophète de Dieu est vivant ! En
entendant ces paroles d’‘Abbâs, tous ceux qui étaient cachés derrière
la montagne et derrière des pierres accoururent auprès de lui, et se
rassemblèrent autour du Prophète. ‘Alî, qui combattait encore et qui
avait également entendu cet appel, revint aussi auprès du Prophète, et,
voyant son état, il poussa des cris de douleur et se désespéra. Il alla
chercher de l'eau dans le voisinage, et l'apporta dans son bouclier ; il
dit : Lave le sang de ton visage, ô apôtre de Dieu, afin que tes
compagnons te reconnaissent. Le Prophète fit ainsi. Ensuite, voyant
l'étendard du Prophète par terre, ‘Alî le releva, le fit flotter et poussa
des cris de triomphe. Les musulmans, en entendant ces cris et en
voyant l'étendard, reconnurent que le Prophète était vivant ; tous se
dirigèrent vers l'étendard, et une centaine d'hommes entourèrent le
Prophète. Ils étaient tous blessés, mais la joie de le savoir vivant leur
donna des forces. Les infidèles, en entendant les paroles d’‘Abbâs,
restèrent immobiles. Ils entourèrent Abou-Sofyân et lui dirent :
‘Abdallah ibn-Qamiya nous avait dit qu'il avait tué Mohammed, et
‘Abbâs crie qu'il est vivant. Abou-Sofyân répliqua : ‘Abbâs doit dire
vrai.
La nouvelle de la mort du Prophète et de la défaite des musulmans
était arrivée à Médine. Hommes et femmes sortirent de la ville, nu-
tête. Ensuite on apprit que le Prophète était vivant. Fâtima était
également sortie de la ville, nu-pieds et nu-tête ; elle se dirigeait, en se
lamentant, vers la montagne. Il y avait avec elle une femme des Benî-
Dinâr, qui lui dit : Fille de l'apôtre de Dieu, ne va pas plus loin. J'irai
prendre des nouvelles pour toi ; car si le Prophète et ‘Alî te voyaient
en cet état, ils seraient affligés. Reste ici ; j'irai et verrai le Prophète de
mes yeux et t'en apporterai des nouvelles. Fâtima s'assit, et cette
femme, dont le fils, le père et le frère étaient avec l'armée du
Prophète, continua sa route. Arrivée au camp, elle vit un mort étendu
par terre ; elle s'approcha et reconnut son frère. Elle se détourna en
disant : Je ne dois pas regarder ton visage avant d'avoir vu celui du
Prophète. Ensuite elle trouva aussi le corps de son père ; elle prononça
les mêmes paroles et continua d'avancer, jusqu'à ce qu'elle arrivât près
de l'étendard du Prophète. En voyant le Prophète se tenant au milieu
de ses compagnons, et ‘Alî portant dans ses mains l'étendard, elle fut
heureuse et s'en retourna. Elle vint donner à Fâtima ces
renseignements et la fit rentrer à Médine. Quant à elle, elle se rendit
de nouveau auprès de ses parents morts, s'assit près d'eux et pleura.
Lorsque Abou-Sofyân entendit la voix d’‘Abbâs et qu'il vit du haut
de la montagne l'étendard du Prophète flottant et entouré des
musulmans, ne pouvant distinguer personne à cause de la distance, il
cria à haute voix : Mohammed ! Personne ne lui répondit. Il cria de
nouveau : Fils d'Abou-Qo‘hâfa ! Le Prophète défendit de répondre.
Abou-Sofyân appela encore par leurs noms ‘Omar et ‘Othmân, sans
recevoir de réponse. Alors il dit : Ils sont tous morts. ‘Omar, ne
pouvant se contenir, répliqua : Ils sont, ô ennemi de Dieu, encore
assez nombreux pour toi. Abou-Sofyân, reconnaissant la voix
d’‘Omar, dit : Ô ‘Omar, je t'adjure par Dieu, dis-moi si Mohammed
est mort.— Mohammed est vivant, répondit ‘Omar, et entend tes
paroles.
Lorsque Abou-Sofyân parut au haut de la montagne, les
musulmans furent inquiets, comme il est dit dans le Coran : « Dieu
vous fit éprouver une affliction après l'autre. » (Sur. III, vers. 147.) La
première affliction était la défaite, et la seconde leur crainte qu'Abou-
Sofyân ne fût venu au haut de la montagne pour recommencer le
combat. Cependant Abou-Sofyân s'écria : Triomphe à Hobal ! Le
Prophète dit à ‘Omar de répondre : Allah est au-dessus de Hobal et
plus puissant. Ensuite le Prophète dit à ses compagnons : Venez, ils
sont au-dessus de nous. Il voulut gravir la montagne, mais la
pesanteur de ses deux fortes cuirasses l'empêchait de marcher. Il y
avait là, sur la montagne, une pierre sur laquelle il désirait s'asseoir.
Tal‘ha, fils d’‘Abdallah, l'aida en posant les pieds du Prophète sur sa
nuque et en le soulevant ainsi jusqu'à la pierre, où il s'assit. Le
Prophète lui dit : Tu viens de mériter le paradis. Abou-Sofyân, en le
voyant, cria : Journée pour journée ! c'est-à-dire, vous avez eu votre
victoire à Bedr, et nous à O‘hod. Le Prophète répliqua : Ce n'est pas la
même chose. Vos morts sont dans l'enfer, et les nôtres dans le paradis.
Un homme d'entre les Ançâr, nommé ‘Hanzhala, fils d'Abou-‘Âmir,
qui n'était pas sorti avec l'armée, lorsque la nouvelle s'était répandue à
Médine que le Prophète avait été tué, avait pris ses armes et était venu
au camp des musulmans. Il arriva au moment où le Prophète était
assis sur la pierre et où Abou-Sofyân prononçait ces paroles : Fils
d'Abou-Kabscha, fils d'Abou : Qo‘hâfa, fils d'Al-Khattâb, n'est-il pas
vrai que le sort des batailles est changeant et qu'une journée est la
revanche d'une autre ? En entendant ces paroles, ‘Hanzhala tira son
sabre et gagna le sommet de la montagne. Il y avait auprès d'Abou-
Sofyân un homme nommé Scheddâd, fils d'Al-Aswad, qui, au
moment où ‘Hanzhala leva son sabre pour le frapper, lui asséna un
coup. ‘Hanzhala roula du haut en bas de la montagne et mourut.
Abou-Sofyân cria : Journée pour journée, et ‘Hanzhala pour
‘Hanzhala ! En effet, le fils d'Abou-Sofyân, qui avait été tué à Bedr,
s'appelait ‘Hanzhala ; c'est pour cela qu'il disait que la mort de l'un
était la revanche de l'autre. ‘Omar lui répondit : Il n'y a pas égalité,
nos morts sont dans le paradis, et les vôtres dans l'enfer ! Ensuite
‘Omar et plusieurs Mohâdjir prirent leurs armes, montèrent au haut de
la montagne et obligèrent Abou-Sofyân à descendre. Le Prophète
versa des larmes sur la mort de ‘Hanzhala ; il dit : Les anges sont
venus et lavent le corps de ‘Hanzhala, seul d'entre tous ces morts.
Lorsqu'on rentra à Médine, on demanda à la femme de ‘Hanzhala par
quelle circonstance il avait quitté sa maison. Elle raconta : Il était
couché avec moi, couvert de son vêtement de nuit, et en état
d'impureté légale. À ce moment il entendit les cris des fuyards
musulmans, il prit son sabre et quitta la maison en courant. Le
Prophète appelait ‘Hanzhala « Celui qui est lavé par les anges. »
Le Prophète, faisant l'appel de ses compagnons et ne voyant pas
’Othmân, fils d’‘Affân, dit : Cherchez-le parmi les morts ; car s'il était
vivant, il serait auprès de moi. On ne le trouva pas. Alors le Prophète
fut inquiet de lui. ‘Othmân s'était sauvé avec deux hommes, ‘Oqba et
Sa‘îd, Ançâr des Benî-Naddjâr. Ils s'étaient enfuis en même temps que
le gros de l'armée musulmane ; ils avaient cherché un refuge derrière
le mont O‘hod et s'étaient égarés sus la route de Médine, où ils
arrivèrent trois jours après le Prophète, qui les aborda en ces termes :
Vous avez été bien cachés dans la montagne.
Quand Abou-Sofyân descendit de la montagne, les infidèles
avaient cessé de combattre et étaient rentrés dans leur camp. Ayant
une lance, dans sa main, il alla sur le champ de bataille, pour voir
quels étaient les musulmans tués. Reconnaissant parmi eux le corps de
’Hamza, il lui enfonça le bout de sa lance dans la bouche, en disant :
Voilà pour ce que tu as fait ! Le chef des A‘hâbîsch (tribus alliées),
qui passait près de lui et qui était témoin de cette action, s'écria :
Voyez, soldats, comment le chef des Qoraïschites traite son cousin.
Abou-Sofyân lui donna sa lance, en disant : J'ai eu tort, garde-moi le
secret.
Les infidèles, rentrés dans leur camp, voulurent y passer la nuit
pour recommencer le combat le lendemain. Au moment de la prière
de l'après-midi, Dieu envoya du ciel des anges pour remplir de terreur
les cœurs des infidèles. Sauf dans la journée de Bedr, les anges n'ont
jamais combattu. Donc, vers le coucher du soleil, les incrédules
prirent leurs bagages et s'en allèrent. Les musulmans en furent étonnés
et pensèrent qu'ils voulaient aller piller Médine. Le Prophète dit : Par
Dieu ! s'ils attaquent Médine, je combattrai aussi longtemps qu'un poil
remuera sur mon corps ! Puis il dit à ‘Alî : Rends-toi sur le sommet de
la montagne, et vois s'ils montent leurs chevaux ; dans ce cas, ils
veulent attaquer Médine. ‘Alî, s'étant rendu au haut de la montagne,
les vit monter sur leurs chameaux et conduire les chevaux par la bride,
en s'acheminant vers la Mecque. Il poussa des cris de triomphe, et
descendit. Abou-Sofyân revint sur ses pas et cria : Que signifient ces
cris de triomphe ? Vous n'avez pas tant à vous vanter. S'il faut encore
un autre combat, soyez prêts l'année prochaine, à la même époque,
nous viendrons vous montrer comment il faut crier : Triomphe !
Le Prophète ne rentra pas à Médine ce jour-là, mais il passa la nuit
à l'endroit où il se trouvait. Quand le jour eut paru, il fit le tour du
champ de bataille, pour voir ceux qui avaient été tués. Voyant le corps
mutilé de ‘Hamza, il dit : N'était sa sœur Çafiya, qui ne pourrait
supporter ce spectacle, je laisserais le corps de ‘Hamza sans le faire
enterrer, et le laisserais dévorer par les oiseaux, afin que, au jour de la
résurrection, Dieu le ressuscite de leurs estomacs. Ensuite le Prophète
fit réunir tous les cadavres pour les enterrer. Il dit encore : Si Dieu me
donne un jour la victoire sur eux, je ferai couper, à la place de chacun
de ces cadavres, à deux hommes d'entre eux, le nez et les oreilles. Les
musulmans dirent : Nous ferons ainsi ! Alors Dieu révéla le verset
suivant : « Si vous prenez une revanche sur vos ennemis, traitez-les
comme ils vous ont traités ; mais il est plus méritoire de supporter le
mal. » (Sur. XVI, vers. 127.)
Les gens de Médine sortirent de la ville, et chacun vint chercher
ses parents morts, en poussant des cris et des lamentations. Ils
voulaient emporter les cadavres à Médine, mais le Prophète ordonna
de les enterrer à la place même où ils étaient tombés, afin que leur
résurrection ait lieu au même endroit. Il ajouta : Enterrez-les sans
laver leur sang ; car au jour de la résurrection, lorsqu'ils se
présenteront devant Dieu, le sang coulera de leurs blessures. Ensuite
le Prophète pria sur les corps ; il fit soixante et dix prières sur le corps
de ‘Hamza, qu'on lui avait présenté le premier, et qu'on laissa avec les
autres corps, sur chacun desquels le Prophète fit quatre prières.
Çafiya, sœur de ‘Hamza, une des femmes distinguées des Benî-
Hâschim et tante du Prophète, était venue de Médine pour voir le
corps de son frère. Le Prophète, voulant lui épargner la vue du
cadavre mutilé, envoya Zobaïr, le fils de Çafiya, au-devant d'elle, pour
la déterminer à retourner sur ses pas. Mais elle dit : Je veux le voir tel
qu'il a été mutilé, afin que mon cœur soit rempli de douleur et que, en
supportant cette vue avec résignation, j'obtienne de Dieu la
récompense de ceux qui se résignent. Alors le Prophète lui permit de
venir, de contempler le corps de ’Hamza et de prier sur lui.
Ayant passé la nuit dans son camp, le Prophète se leva la dimanche
matin, fit enterrer les morts et rentra à Médine. ’Abdallah, fils
d'Obayy, dit alors : S'ils avaient suivi mon avis, ils n'auraient pas été
tués. Le verset suivant fut encore révélé à son intention :
« … Réponds : Mettez-vous à l'abri de la mort, si vous êtes
véridiques ! » (Sur. III, vers. 162.)
Il y avait à Médine un Arabe qui passait ses jours à prier et à réciter
le Coran. Mais le Prophète, en parlant de lui, disait : Celui-là est un
homme de l'enfer. Au combat d'O‘hod, cet homme était parti avec
l'armée, avait combattu et tué huit infidèles. Il avait été blessé et on
l'avait ramené à Médine, où on lui faisait des compliments sur sa belle
conduite. Il répliqua : J'ai agi ainsi, afin que les hommes
reconnaissent ma noblesse, celle que me donne ma valeur personnelle,
comme celle de mon origine ; car j'appartiens aux hommes de
marque. Quelque temps après, cet homme ajusta une flèche sur son
arc, se la tira dans la poitrine et se tua. Alors les gens disaient : Nous
rendons témoignage que Mohammed est le prophète de Dieu, en
vérité ! Dieu révéla à ce sujet un verset du Coran.
Lorsque le Prophète revenait à Médine, une femme, nommée
‘Hamna, fille de Dja‘hsch et nièce de ‘Hamza, vint au-devant de lui.
On lui annonça la mort de ‘Hamza. Elle répondit : Nous sommes à
Dieu et nous retournons à lui ; que Dieu ait pitié de lui ! En apprenant
la mort de son frère ’Abdallah, elle prononça les mêmes paroles. Mais
lorsqu'on lui annonça la mort de son mari, Moç‘ab, fils d’‘Omaïr, elle
poussa des cris et des sanglots. Le Prophète dit : Que Dieu soit loué !
Il est clair qu'il n'y a rien de plus cher aux femmes que leurs maris.
Or le Prophète rentra à Médine le dimanche, et Gabriel lui apporta
le verset suivant : « Ce qui vous est arrivé le jour de la rencontre des
deux armées a eu lieu par la volonté de Dieu, afin qu'il reconnût les
fidèles et les hypocrites. » (Sur. III, vers. 160.) Ensuite le Prophète fut
informé que ‘Abou-Sofyân campait à la deuxième station, et que les
infidèles se proposaient de revenir sur leurs pas, pour attaquer et piller
Médine. Le Prophète fit publier l'ordre suivant : Demain, vous sortirez
pour poursuivre l'ennemi ; mais je ne veux pas que ceux qui n'ont pas
été à O‘hod prennent part à cette expédition. Mais tous étaient blessés
et ils dirent : Comment pourrons-nous partir ? Le Prophète dit : Je ne
veux que de ceux-là, afin d'empêcher qu’‘Abdallah, fils d'Obayy, ne
vienne avec nous. Il pressa le départ, pour montrer à Abou-Sofyân
que les musulmans n'étaient pas découragés. Dieu révéla le verset
suivant : « Si vous avez reçu des blessures, ils en ont reçu
également, » etc. (sur. III, vers. 134) ; et cet autre verset : « Si vous
souffrez la douleur, ils souffrent comme vous, » etc. (Sur. IV,
vers. 105.) Le lendemain, lundi, le Prophète partit de Médine, à la tête
de ses troupes, que Dieu loua par ces paroles du Coran : « Ceux qui
répondent à l'appel de Dieu et de son apôtre, après avoir été atteints
par les blessures..., auront une récompense magnifique. » (Sur. III,
vers. 166.)
Le Prophète arriva à un endroit nommé ‘Hamrâ-al-Asad, en face
d'O‘hod, à huit milles de Médine, et il y demeura trois jours. Un
homme de la tribu de Khozâ‘a, qui était venu de la Mecque à Médine
pour une affaire, et qui, le jour du combat d'O‘hod, était resté à
Médine, était affligé, quoiqu'il fût iucrédule, du revers essuyé par le
Prophète. Car les Benî-Khozâ‘a avaient conclu une alliance avec lui,
et tous, musulmans et incrédules, lui étaient attachés. Cet homme,
nommé Ma‘bad, en sortant de Médine, rencontra le Prophète à
‘Hamrâ al-Asad. Il le consola et lui demanda où il se proposait d'aller.
Le Prophète lui dit : Poursuivre l'ennemi de Dieu. Ma‘bad le quitta et
arriva le lendemain au campement d'Abou-Sofyân. Les Qoraïschites
l'interrogèrent au sujet de Mohammed. Il répondit : Mohammed est
sorti de la ville à la tête de ses troupes, pour vous poursuivre. Ma‘bad
voulait les intimider, pour les déterminer à retourner à la Mecque. En
effet, la crainte les gagna, et ils prirent la route de la Mecque. Ils
rencontrèrent quelques Arabes de la tribu d’‘Abdou’l-Qaïs, se rendant
à Médine, conduits par un homme ami d'Abou-Sofyân. Celui-ci lui
dit : Si tu rencontres Mohammed, ne lui dis pas que les Qoraïschites
retournent à la Mecque ; dis-lui qu'ils se disposent à venir attaquer
Médine. Cet homme vint trouver le Prophète et lui dit que les
Qoraïschites revenaient pour l'attaquer. Le Prophète, inquiet, demanda
l'avis de ses compagnons. Ils répondirent : « Nous mettons notre
confiance en Dieu. » (Sur. III, vers. 167.) Le Prophète fut très-heureux,
et Dieu les loua dans le Coran. (Ibid.)
Il n'y avait pas une seule maison à Médine où il n'y eût un deuil.
Lorsque le Prophète rentra dans la ville, il entendit les lamentations à
la porte de la mosquée. Il en demanda la signification. On lui répondit
que c'étaient les femmes des Ançâr qui pleuraient les morts d'O‘hod.
Il dit en versant des larmes : ‘Hamza n'a pas de femmes qui le
pleurent ! Les amis du Prophète rentrèrent chez eux et envoyèrent
leurs femmes pleurer ‘Hamza. Depuis lors jusqu'à ce jour, il est
d'usage à Médine, dans les lamentations sur les morts, que l'on
mentionne d'abord ‘Hamza et qu'on pleure sur lui.
Il y a désaccord sur le nombre des musulmans tués à O‘hod.
Mohammed fils de Djarîr dit qu'il y a eu soixante et dix tués, autant
qu'il y avait eu d'infidèles tués à Bedr. Les commentateurs du Coran
prétendent que les musulmans n'ont perdu que la moitié du nombre
des infidèles tués à Bedr, c'est-à-dire trente-cinq. Ils émettent cette
opinion à propos et comme explication du verset suivant du Coran :
« Quand vous avez éprouvé le revers, vous leur en aviez fait éprouver
auparavant deux fois autant. » (Sur. III, vers. 159.) Cependant
Mohammed fils d'Is‘hâq, l'auteur du livre Meghâzi, et Mohammed fils
de Djarîr rapportent l'un et l'autre qu'il y a eu à Bedr soixante et dix
infidèles tués et soixante et dix prisonniers. Donc ce verset du Coran
s'explique ainsi, que les infidèles ayant tué à O‘hod soixante et dix
musulmans, mais n'ayant pas fait de prisonniers, leurs pertes ont été
doubles de celles des musulmans. Dieu seul connaît la vérité.
CHAPITRE XXXVI

Expédition de Radji‘

Après ces événements, le Prophète demeura à Médine le mois de


schawwâl, le mois de dsou’l-qa‘da et le mois de dsoul-‘hiddja. Les
Qoraïschites étaient rentrés à la Mecque. Entre la Mecque et Médine
habitaient deux tribus nommées ‘Adhl et Al-Qâra, qui étaient dans les
intérêts d'Abou-Sofyân. Celui-ci leur avait recommandé de se saisir,
par un stratagème, de quelques gens de Mohammed, de les amener à
la Mecque ou de les tuer. Deux hommes appartenant à ces tribus
vinrent trouver le Prophète et lui dirent : Plusieurs personnes de nos
tribus se sont converties à l'islamisme et ont cru en toi. Envoie-leur
quelques hommes qui puissent leur enseigner le Coran, la religion et
le culte. Le Prophète désigna six de ses compagnons pour partir à cet
effet avec les deux députés. C'étaient : Marthad, fils d'Abou-Marthad,
le chef de la mission ; Khâlid, fils de Bokaïr ; ‘Âcim, fils de Thâbit,
fils d'Abou’l-Aql‘h ; Zaïd, fils de Dathinna ; Khobaïb, fils d’‘Adî, et
‘Abdallah, fils de Târiq. Ces six hommes partirent ; ils arrivèrent aux
tentes de ces tribus et firent halte près d'un puits nommé Radjî‘,
appartenant aux Benî-Hodsaïl, qui, avertis par les deux députés,
vinrent attaquer les six musulmans. Ils leur dirent : Nous ne voulons
pas vous tuer, nous vous en donnons l'assurance ; mais nous voulons
vous faire prisonniers et vous conduire vers les Qoraïschites et vous
vendre à eux pour une certaine somme. Ne faites pas de résistance.
Trois d'entre les musulmans, Marthad, Khâlid et ‘Âcim, périrent en
combattant contre les Arabes de ces tribus ; les trois autres, Khobaïb,
Zaïd et ‘Abdallah, fils de Târiq, se rendirent et se laissèrent lier les
mains, et on les emmena. Cependant ‘Abdallah se délivra de ses liens
et s'enfuit. On le poursuivit, il fut atteint et tué. Zaïd et Khobaïb furent
conduits à la Mecque et vendus. Celui-ci fut acheté par ‘Hodjaïr, fils
d'Abou-Ahâb, et Zaïd par Çafwân, fils d'Omayya, qui voulurent les
faire mourir en expiation de la mort de leurs pères, tués à Bedr. On les
fit sortir de l'enceinte sacrée de la Mecque, et on les tua à la porte de
la ville, à un endroit nommé Tan‘îm. Khobaïb fut attaché à un poteau
et on y laissa son corps pendant longtemps ; quant à Zaïd, on jeta son
corps près du même endroit.
Il y avait à la Mecque une femme nommée Soulâfa, fille de Sa‘d,
dont les fils avaient été tués à O‘hod par ‘Âcim, et qui s'était engagée
par un vœu à faire du crâne d’‘Âcim sa coupe à boire. En apprenant la
mort d’‘Âcim, elle envoya quelqu'un vers les Benî-Hodsaïl, au lieu où
les trois musulmans avaient été tués, pour lui rapporter le crâne
d’‘Âcim. Lorsqu'on alla pour le prendre, Dieu fit venir une grande
quantité d'abeilles qui entourèrent la tête, de sorte que personne n'osa
en approcher. Les hommes qui voulaient accomplir ce dessein se
dirent entre eux : Attendons jusqu'au soir, les abeilles s'envoleront, et
nous le prendrons alors. Mais à la tombée de la nuit, Dieu fit venir un
torrent qui emporta le corps d’‘Âcim. Quant au corps de Khobaïb, il
resta attaché au poteau, jusqu'au moment où le Prophète envoya
‘Amrou, fils d'Omayya, le Dhamrite, à la Mecque, pour tuer Abou-
Sofyân. ‘Amrou détacha, pendant la nuit, le corps de Khobaïb, qui
était devenu tout à fait roide, et voulut l'enterrer le lendemain. Mais au
matin on ne le trouva plus, et personne ne sut ce qu'il était devenu. Ce
fait est célèbre.
CHAPITRE XXVII

‘Amrou, fils d'Omayya, le Dhamrite

Lorsque le Prophète apprit cet événement, il fut fort affligé.


Sachant que l'auteur de ce crime était Abou-Sofyân, il fit venir
‘Amrou, fils d'Omayya, le Dhamrite, homme connu parmi les
musulmans pour sa grande valeur et son intrépidité, et qui, dans la
course, n'était égalé par personne, lui adjoignit un autre homme
d'entre les Ançâr, et leur dit d'aller à la Mecque et de chercher, par
n'importe quel moyen, à tuer Abou-Sofyân. Ils partirent, n'ayant avec
eux qu'un seul chameau, et arrivèrent à la Mecque. À la porte de la
ville, ils abandonnèrent leur chameau et entrèrent dans la ville à pied.
Que vas-tu faire ? demanda à ‘Amrou son compagnon. ‘Amrou
répondit : Les personnages considérables de la Mecque ont l'habitude
de faire arroser leurs maisons vers l'heure [où nous faisons] la prière
de l'après-midi, et chacun reste assis à sa porte, seul ou en compagnie
d'un esclave, jusqu'à l'heure de la prière du coucher. J'attendrai donc
jusqu'au moment de la prière du soir, ensuite j'irai à la recherche
d'Abou-Sofyân, et quand je l'aurai trouvé, je lui plongerai ce couteau
dans le ventre. Je sais que je serai pris et mis à mort ; mais toi, tu
pourras t'en aller et rendre compte au Prophète. L'autre dit : Voilà qui
est fort bien. À la tombée de la nuit, ‘Amrou dit à son compagnon :
Viens, faisons nos tournées autour du temple. Alors ‘Amrou fut
reconnu par un homme, qui donna l'alarme et cria : Voilà ‘Amrou ! Il
est venu sans doute pour tenter un coup, saisissez-le ! ‘Amrou se
sauva du temple en courant et dit à son compagnon : Va-t'en, monte
sur le chameau, retourne à Médine et dis au Prophète que j'ai trouvé la
mort, sans avoir pu aborder Abou-Sofyân. L'Ançâr répliqua : Je ne te
quitterai pas avant de connaître ton sort. ‘Amrou courut longtemps, et
les Qoraïschites ne purent l'atteindre. Il sortit de la ville, et lui et son
compagnon se cachèrent dans une caverne, et ils y restèrent trois jours
sans être découverts. Ensuite, l'un des principaux habitants de la
Mecque, nominé ‘Othmân, fils de Mâlik, vint à passer à cheval près
de cette caverne. ‘Amrou, regardant au dehors et le voyant seul, sortit
précipitamment, lui plongea son couteau dans le ventre et le tua ; puis
lui et son compagnon montèrent sur leur chameau et partirent. Arrivés
à Tan‘îm, à la limite de l'enceinte sacrée de la ville, ils virent le corps
de Khobaïb attaché au poteau. ‘Amrou abattit le poteau, et le corps de
Khobaïb tomba par terre. Ils hâtèrent la marche de leur chameau, et,
après deux jours, ils rencontrèrent deux Mecquois qui avaient été
envoyés par Abou-Sofyân pour épier les mouvements du Prophète.
‘Amrou leur dit de se rendre. Sur leur refus, il perça l'un d'eux d'une
flèche et emmena l'autre prisonnier à Médine. Il dit au Prophète :
Apôtre de Dieu, je n'ai pu tuer Abou-Sofyân, mais j'amène son espion.
Le Prophète lui donna des éloges.
CHAPITRE XXXVIII

Événement de Bîr-Ma‘ouna

Au mois de çafar de la quatrième année de l'hégire, il vint à


Médine un Arabe du Nedjd, contrée située entre le ‘Hedjâz et le
Yemen. C'était l'homme le plus considéré de tous les Arabes, et le plus
brave ; tous les Arabes du Nedjd reconnaissaient son autorité. Cet
homme, appelé ‘Âmir, fils de Mâlik, fils de Dja‘far, avec le surnom
d'Abou’l-Berâ, et le sobriquet de Molâ‘ib al-Asinna, vint à Médine et
présenta au Prophète des cadeaux considérables. Le Prophète les
refusa. Labîd, fils de Rabî‘a, qui, malgré sa gloire, était attaché
comme poète à Abou’l-Berâ, dit au Prophète : Je ne crois pas qu'il y
ait jamais eu un Arabe qui ait refusé un présent offert par un de mes
ancêtres, Modhar, Rabî’a ou l'un des descendants de Ma‘add, fils
d’‘Adnân. Le Prophète répliqua : Je refuse le présent de quelqu'un qui
n'est pas de ma religion. Abou’l-Berâ dit : Quelle est cette religion ?
Explique-la-moi, je verrai. Le Prophète lui indiqua la formule de
l'islamisme et lui en exposa les dogmes. Abou’l-Berâ dit : Ces paroles
et ces croyances sont fort belles, mais je ne peux pas me prononcer
avant que tu aies envoyé quelques personnes dans le Nedjd, vers les
gens de ma tribu, les Benî-‘Âmir, pour les engager à adopter cette
religion. Le Prophète répliqua : Je crains qu'ils ne refusent et qu'ils ne
fassent périr mes envoyés. Abou’l-Berâ dit : Je me déclare leur
protecteur, et me porte garant des Benî-Âmir. Écris une lettre à ‘Âmir.
fils de Tofaïl, le chef de cette tribu ; appelle-le à ta religion, afin qu'il
transmette cet appel à tous les autres et qu'il ait des égards pour toi et
tes hommes. En conséquence, le Prophète fit partir quarante hommes,
des Mohâdjir et des Ançâr, qui avaient appris le Coran et qui
connaissaient les institutions de l'islamisme, des hommes braves et
intrépides, parmi lesquels étaient ‘Amrou, fils d'Omayya, le Dhamrite,
et ‘Âmir, fils de Fohaïra, affranchi d'Abou-Bekr. Ils étaient
commandés par l'un des Ançâr, Moundsir, fils d’‘Amrou, et
emportèrent une lettre adressée par le Prophète à ‘Âmir, fils de Tofaïl,
et une autre écrite par Abou’l-Berâ à ‘Âmir et aux Benî-‘Âmir.
Ils se mirent en route et arrivèrent près d'un puits appelé Bir-
Ma‘ouna, situé entre le territoire des Benî-Âmir et celui des Benî-
Solaïm. C'est là que résidait ‘Âmir, fils de Tafaïl, qui était le chef des
deux tribus à la fois. Après avoir fait halte, ils envoyèrent la lettre
d'Abou’l-Berâ aux Benî-‘Âmir, qui déclarèrent qu'ils étaient prêts à
obéir et qu'ils n'enfreindraient pas la protection accordée par Abou'l-
Berâ. L'un des Ançâr, nommé ‘Harâm, fils de Mel‘hân, fut chargé de
porter la lettre du Prophète à ‘Âmir, fils de Tofaïl. Celui-ci, après
avoir lu la lettre, tua immédiatement le messager ; puis il dit aux
Benî-‘Âmir : Il faut tuer ces hommes. Les Benî-‘Âmir répliquèrent :
Nous ne voulons pas violer l'engagement pris par Abou’l-Berâ. Alors
‘Âmir alla trouver les Benî-Solaïm, et vint attaquer, avec deux cents
cavaliers, les musulmans, près de Bir-Ma‘ouna, et les tua tous, au
nombre de quarante, ou, d'après une autre tradition, au nombre de
soixante et dix, en leur faisant couper la tête. Cependant, lorsqu'on
arriva à ‘Amrou, fils d'Omayya, pour l'exécuter, il s'écria : Seigneur,
je descends de Modhar ! ‘Amir le fit délivrer, après lui avoir fait raser
les cheveux et la barbe.
‘Amrou reprit la route de Médine. Arrivé à la dernière station avant
la ville, il rencontra deux hommes de la tribu d’‘Âmir qui revenaient
d'auprès du Prophète. Il s'arrêta au même endroit que ceux-ci. En
répondant à ses questions, ils déclarèrent qu'ils étaient de la tribu
d’‘Âmir ; mais ils ne lui dirent pas qu'ils venaient d'auprès de
Mohammed et qu'ils avaient un sauf-conduit de lui. ‘Amrou, de son
côté, ne leur raconta pas ce qui venait d'arriver, parmi les Benî-‘Âmir,
à ses compagnons, de la part d’‘Âmir, fils de Tofaïl. Il se tint
tranquille jusqu'à ce qu'ils fussent endormis, puis il prit son sabre et
les tua. Ensuite il vint auprès du Prophète, qui fut consterné en
apprenant le sort de ces quarante hommes. ‘Amrou lui raconta aussi
que, ayant rencontré, la veille, à telle station, deux hommes des
Benî-‘Âmir, il les avait tués. Le Prophète dit : Ces hommes venaient
d'auprès de moi, je leur avais donné un sauf-conduit, pourquoi les as-
tu tués ? — Je ne le savais pas, ô apôtre de Dieu, répondit ‘Amrou.
L'âme du Prophète fut remplie de douleur ; il dit : Abou’l-Berâ est
cause de tout ; sans lui, je n'aurais pas eu affaire à eux. Abou’l-Berâ
fut très-humilié. Il envoya un message à son fils Rabî‘a, lui ordonnant
de tuer ‘Âmir, fils de Tofaïl. Rabî‘a tua ‘Âmir, en lui perçant le flanc
d'une flèche. Les gens de la tribu de Solaïm tuèrent Rabî‘a d'un coup
de lance, peu de temps après la mort d’‘Âmir.
CHAPITRE XXXIX

Expédition contre les Benî-Nadhîr

Les Benî-Nadhîr étaient des juifs qui avaient une grande forteresse
aux portes de Médine, à une parasange de la ville, et séparée de celle-
ci par des plantations de dattiers. Ils avaient conclu un traité avec le
Prophète, de même que les juifs de la tribu de Qoraïzha et de Fadak,
et tous les autres juifs qui demeuraient aux environs de Médine. Les
Benî-Nadhîr avaient un chef nommé Sallâm, fils de Mischkam, qui
avait adhéré au traité conclu avec le Prophète.
‘Amrou, fils d'Omayya, le Dhamrite, ayant tué aux portes de
Médine les deux Arabes de la tribu d’‘Âmir qui avaient un sauf-
conduit du Prophète, celui-ci reçut de la part des Benî-‘Âmir le
message suivant : Tes hommes n'ont pas été massacrés par nous, à
Bîr-Ma‘ouna, mais par les Benî-Solaïm. Après avoir pris
connaissance de la lettre d'Abou’l-Berâ, nous avions envoyé deux
hommes vers toi, pour demander ta protection pour tous les
Benî-‘Âmir. Ces deux hommes ayant été tués par ‘Amrou, fils
d'Omayya, donne-nous le prix de leur sang ou prépare-toi à la guerre.
Le Prophète répondit : C'est bien, vous avez raison ; vous êtes en droit
de réclamer pour eux le prix du sang, vu l'engagement que j'avais pris
envers eux et le sauf-conduit que je leur avais accordé. Il envoya
quelqu'un vers les Benî-‘Âmir et leur fit dire : Je payerai le prix du
sang pour les deux Arabes, et je continuerai la protection que je vous
ai promise. Ensuite il ordonna de réunir cette somme, en la
répartissant sur la ville de Médine, et d'y faire contribuer également
les juifs, tels que les Benî-Nadhîr, les Qoraïzha et ceux de Fadak, qui
y étaient obligés par le traité. Il commença par réclamer la part des
Benî-Nadhîr. Monté sur son âne Ya‘four, il sortit de Médine,
accompagné d'Abou-Bekr, d’‘Omar et d’‘Alî, et arriva, en traversant
les plantations de dattiers, à la porte du fort. Les juifs, du haut du mur,
l'ayant vu s'approcher, ouvrirent la porte, sortirent et invitèrent le
Prophète à entrer. Mais le Prophète refusa, descendit de son âne à la
porte et s'assit, le dos appuyé contre le mur. Ensuite il leur raconta ce
qui venait d'arriver, comment ‘Amrou avait tué deux hommes de la
tribu d’‘Âmir, pour lesquels il fallait payer le prix du sang, et leur
demanda de contribuer au payement de cette somme. Les juifs lui
répondirent : ô Abou’l-Qâsim, assurément nous sommes prêts à la
payer à nous seuls. Leurs chefs, tels que Sallâm, fils de Mischkam,
‘Hoyayy, fils d'Akhtab, et Kinâna, fils de Rabi‘, dirent unanimement :
Nous allons rentrer dans la forteresse et répartir la somme ; reste ici.
Le Prophète, très-satisfait, leur dit : Ne faites pas une répartition trop
considérable ; ne demandez que ce que les hommes pourront
facilement supporter. Il attendit donc avec ses compagnons, tandis que
les juifs rentrèrent dans la forteresse. Alors ils délibérèrent entre eux
et résolurent de tuer le Prophète. Sallâm dit : Ne cherchez point à le
tuer, vous ne réussirez pas ; il le saura, rompra le traité qu'il a fait avec
vous et vous déclarera la guerre. Mais ils ne se rendirent point à ses
observations, et Kinâna dit : Je veux venger sur Mohammed le sang
de nos frères. Il fit transporter un bloc de pierre, grand comme une
borne milliaire, sur la terrasse du château près duquel était assis le
Prophète, et un des leurs, nommé ‘Amrou, fut chargé de le faire rouler
sur la tête de Mohammed. Gabriel vint en avertir le Prophète.
Craignant que, s'il en parlait à ses compagnons, ils ne se levassent
immédiatement pour sa défense, que les juifs ne sortissent en grand
nombre et ne s'en rendissent maîtres, il quitta sa place, seul, et dit à
ses compagnons : Je vais me rendre pour un besoin sous ces arbres. Il
se dirigea vers les plantations de dattiers et prit la route de Médine,
sachant que, en son absence, on n'inquiéterait pas ses amis. En sortant
des plantations de dattiers, il rencontra un homme des Nadhîr qui se
rendait au fort. Les juifs, ne voyant plus le Prophète, demandèrent à
‘Alî où il était allé. ‘Alî leur dit qu'il s'était éloigné pour un besoin. Ils
attendirent donc jusqu'au moment où cet homme, étant entré dans le
fort et les voyant en mouvement, leur en demanda la cause. Ils lui
dirent qu'ils voulaient jeter un bloc de pierre sur Mohammed. Cet
homme leur dit : Je viens de le rencontrer à la porte de Médine ;
maintenant il est dans la ville depuis longtemps. Alors ils furent
inquiets, craignant qu'il n'eût eu connaissance de leur complot. Ils
sortirent et dirent à ‘Alî : Cet homme nous informe qu'il a vu
Mohammed à la porte de Médine. ‘Alî, fort étonné, se leva avec ses
compagnons, et ils retournèrent à Médine, en ramenant l'âne. Ayant
rejoint le Prophète, ils lui demandèrent pourquoi il les avait quittés
sans les prévenir. Il leur dit que les juifs avaient comploté sa mort, et
qu'ils avaient ainsi rompu le traité et commis une trahison. Dieu
révéla le verset suivant : « Ô vous qui croyez, souvenez-vous des
bienfaits de Dieu ; lorsque des hommes se disposaient à mettre leurs
mains sur vous, il vous protégeait, en les repoussant, » etc. (Sur. V,
vers. 14.)
Le Prophète chargea Mohammed, fils de Maslame, de porter aux
Benî-Nadhîr le message suivant : Vous m'avez trahi et vous avez
rompu le traité qui vous liait envers moi ; je suis donc dégagé envers
vous. Prenez vos biens, vos femmes et vos enfants, quittez ce pays et
allez où vous voudrez. Si vous ne voulez pas partir, préparez-vous à la
guerre. ‘Hoyayy, fils d'Akhtab, répondit : Nous ferons ainsi ; et les
juifs se disposèrent à émigrer en Syrie. Cependant ‘Abdallah, fils
d'Obayy, leur fit dire : Pourquoi voulez-vous, sur l'ordre de
Mohammed, quitter votre patrie ? Craignez-vous la lutte avec lui ? Je
suis prêt à vous soutenir avec deux mille hommes. Je partirai avec
vous, et quitterai Médine, soit que vous vous en alliez volontairement,
soit qu'on vous expulse. S'ils vous attaquent, je leur ferai la guerre. Ne
vous en allez pas. Comme les juifs étaient dans ces dispositions de ne
point partir, Sallâm dit : Partons, avant qu'il nous arrive un mal plus
grand. ‘Hoyayy dit : Quel mal plus grand peut-il y avoir ? Sallâm
répliqua : Mohammed nous dit aujourd'hui de quitter nos demeures et
d'aller où nous voudrons, en emportant nos biens ; il vaut mieux partir
ainsi aujourd'hui que d'être assiégés par lui demain, où il nous dira
d'abandonner nos demeures et nos biens. Si nous émigrons sans
fortune, quel que soit l'endroit où nous irons nous fixer, nous ne
pourrons pas en acquérir. ‘Hoyayy dit : Nous ne partirons pas ! Sallâm
répliqua : Eh bien, moi, je pars. Les juifs lui dirent : Tu sais ce que tu
dois faire. Sallâm les quitta et emporta ses biens. Les autres ne
suivirent pas son conseil et firent avertir le Prophète qu'ils ne
partiraient pas, qu'il pourrait faire ce qu'il voudrait. Le Prophète fit
proclamer qu'il attaquerait les Benî-Nadhîr, et le verset suivant fut
révélé : « N'as-tu pas vu les hypocrites dire à leurs frères, aux
infidèles, parmi les gens possédant des Écritures : Si vous êtes
expulsés de vos demeures, nous irons avec vous ? » etc. (Sur. LIX,
vers. 11.)
Pendant que le Prophète préparait la guerre, ‘Hoyayy, fils
d'Akhtab, envoya son frère vers ‘Abdallah, fils d'Obayy, et lui fit
dire : Nous avons suivi ton conseil et nous sommes restés. Maintenant
viens-nous en aide par des hommes et par des armes, conformément à
ton engagement. Ce messager revint et raconta : Je me suis rendu dans
la maison d’‘Abdallah. Au moment où j'allais lui parler, son fils,
appelé également ‘Abdallah, et qui est musulman, est entré et a pris
ses armes. ‘Abdallah lui a demandé où il allait, et son fils lui a
répondu : Le Prophète va attaquer les Benî-Nadhîr, et je vais avec lui.
‘Abdallah, fils d'Obayy, n'à rien répondu. Alors j'ai perdu tout espoir
en lui, me disant : Puisqu'il ne peut pas retenir son fils, comment nous
porterait-il secours ? Je me suis levé sans lui dire pour quel motif
j'étais venu.
Le Prophète, après avoir établi Ibn-Oumm-Maktoum son lieutenant
à Médine, sortit de la ville avec son armée et vint investir la forteresse
des Benî-Nadhîr, qui s'y étaient enfermés. Il ordonna de couper les
dattiers, et lorsque, après avoir toute une journée abattu les arbres, on
se disposa, sur l'ordre du Prophète, à continuer pendant plusieurs
jours, les juifs crièrent du haut de la forteresse : Ô Mohammed, s'il
nous est permis de donner un avis, nous te dirons que ces arbres nous
appartiennent, et, s'ils doivent t'appartenir, ils te seront utiles ;
pourquoi donc les couper ? Le Prophète répondit : C'est Dieu qui
l'ordonne. Ils lui répliquèrent : Dieu n'ordonne pas les crimes, et
couper des arbres est un crime. Dieu révéla le verset suivant : « C'est
avec la permission de Dieu que vous avez coupé un certain nombre de
palmiers et que vous en avez laissé debout un certain nombre
d'autres, » etc. (Sur. LIX, vers. 5.) Ensuite le Prophète défendit de
couper les autres palmiers.
Le Prophète assiégea les Benî-Nadhîr pendant onze jours. Enfin ils
capitulèrent et acceptèrent les conditions que le Prophète leur imposa,
savoir : qu'ils quitteraient le pays, avec leurs femmes et leurs enfants,
et abandonneraient leurs biens. Ils le prièrent de leur en laisser au
moins autant qu'il leur en fallait pour vivre, et le Prophète décida que
chaque père de famille prendrait de ses biens, excepté les armes, la
charge d'un chameau. Avant de partir, ils détruisirent leurs maisons,
pour ne pas les laisser à Mohammed et à ses compagnons. Le
Prophète dit aux croyants : Prenez part à la destruction, afin qu'ils
sachent que nous n'avons pas besoin de leurs maisons. Alors les Benî-
Nadhîr furent effrayés ; Dieu remplit leurs cœurs de crainte, ils prirent
leurs bagages et partirent. Quelques-uns de leurs chefs se rendirent à
Khaïbar, tels que ‘Hoyayy, fils d'Akhtab, Sallâm, fils de Mischkam, et
Kinâna, fils de Rabi‘. Les autres allèrent en Syrie. Dieu révéla le
verset suivant : « C'est lui qui a fait sortir de leurs demeures les
infidèles parmi les gens possédant des Écritures, » etc. (Sur. LIX,
vers. 2.)
Dieu attribua les biens des juifs au Prophète en particulier, pour en
disposer selon sa volonté, n'en donnant aucune part aux musulmans,
excepté à ceux que le Prophète voulait favoriser ; car il n'y avait pas
eu de combat. Dieu révéla à ce sujet le verset suivant : « Ce que Dieu
a accordé des biens des habitants des bourgs appartient à Dieu, au
Prophète, à ses proches, aux pauvres, aux orphelins et aux émigrés. »
(Sur. LIX, vers. 7.)
Ensuite le Prophète distribua ces biens entre les Mohâdjir, entre
ceux qui avaient émigré avant lui à Médine et ceux qui avaient quitté
la Mecque après lui, mais dans la même année. Les autres n'en eurent
aucune part.
Cet événement s'était passé au mois de çafar de la quatrième année
de l'hégire.
CHAPITRE XL

Expédition de Dsât ar-Riqâ‘

Le Prophète, après en avoir fini avec les Benî-Nadhîr, demeura en


repos les mois de rabî‘a premier, rabî‘a second, et la première moitié
du mois de djoumâda premier. Ensuite il fut informé qu'un grand
nombre d'Arabes, des Benî-Ghatafân, des Benî-Mo‘hârib et des Benî-
Tha‘laba se rassemblaient dans le dessein d'attaquer Médine. Après
avoir établi ‘Othmân son lieutenant à Médine, il partit avec l'armée,
s'enfonça dans le désert et, après huit jours de marche, s'arrêta à un
endroit nommé Dsât-ar-Riqâ‘. Quelques-uns disent que c'est le nom
d'une montagne dans le Nedjd, qui offre l'aspect de lambeaux d'étoffes
noires, jaunes, bleues et de toute espèce de couleurs. D'autres disent
qu'il y avait là un grand nombre de dattiers et d'autres arbres [offrant
le même aspect]. Les troupes des Arabes étaient réunies en cet endroit
et campées non loin de l'armée du Prophète. Alors Dieu remplit leurs
cœurs de crainte, et elles n'osèrent pas quitter leur camp, redoutant le
combat. Les deux armées, ayant peur l'une de l'autre, restèrent trois
jours en présence. Ensuite les Arabes s'enfuirent, sans avoir combattu.
Pendant ces trois jours, le Prophète accomplit la prière du danger, et
le verset suivant fut révélé : « Lorsque tu fus au milieu de tes soldats
et que tu leur fis accomplir la prière, une partie d'entre eux faisaient la
prière avec toi sous les armes, » etc. (Sur. IV, vers. 103.) Le Prophète
divisa l'armée en deux corps, dont l'un se rangea en ordre de bataille
en face de l'ennemi, et l'autre, placé derrière lui, accomplit avec lui la
prière et une seule prosternation. Ensuite il se leva, et le corps qui
était en face de l'ennemi vint se mettre derrière le Prophète et
accomplit avec lui la seconde prosternation. Après avoir prononcé la
formule du takbîr, et après avoir prié, ce deuxième corps s'assit avec
lui pour réciter la profession de foi, et puis se leva en prononçant le
salut. De cette manière, chaque corps avait accompli une
prosternation avec le Prophète, et la deuxième en particulier. Les
théologiens ne sont pas d'accord sur l'obligation de la prière en
commun. Quelques-uns d'entre eux prétendent que la prière en
commun est obligatoire, quand on peut se rendre à la mosquée et prier
avec l'assemblée. Ils appuient leur opinion de ce verset du Coran et
disent que, si elle n'était pas obligatoire, Dieu ne l'aurait pas ordonnée
en présence de l'ennemi et au milieu du danger. D'autres prétendent
qu'elle n'est pas obligatoire, que ce n'est qu'une coutume ; qu'il vaut
cependant mieux accomplir la prière en commun et qu'elle est plus
méritoire ; mais que la prière privée est permise, quoique moins
méritoire. Quelques docteurs disent que la prière du danger ne doit
pas être accomplie par tous ; d'autres disent qu'elle ne pouvait l'être
que par le Prophète, à cause de la bénédiction attachée à sa prière, et
qu'un imâm ne peut pas l'accomplir de cette manière.
CHAPITRE XLI

Expédition du rendez-vous

Lorsque Abou-Sofyân, en quittant O‘hod, avait crié : Nous


reviendrons l'année prochaine, à pareille époque, à Bedr, le Prophète
avait dit à ‘Alî de répondre qu'il acceptait ce rendez-vous. Une année
s'étant écoulée, le Prophète, laissant comme son lieutenant à Médine
‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha, quitta la ville à l'époque convenue, au
mois de dsou’l-qa‘da, d'autres disent au mois de scha‘bân, ce qui est
une erreur. Il se rendit à Bedr, qui existait encore alors et où, chaque
année, les Arabes se rassemblaient et restaient une semaine pour faire
le commerce. Comme c'était le moment de la foire, ceux d'entre les
musulmans qui avaient des marchandises les emportèrent avec eux, en
disant : Si les Qoraïschites viennent, nous combattrons ; s'ils ne
viennent pas, nous ferons le commerce. Les Qoraïschites ne vinrent
pas, et les compagnons du Prophète étalèrent leurs marchandises, et
firent des échanges avec les Arabes qui se présentèrent, pendant toute
la semaine de la foire. Le huitième jour ils s'en retournèrent, sans que
les Qoraïschites eussent paru. Quelques-uns disent qu'Abou-Sofyân
était sorti de la Mecque avec l'armée qoraïschite, à l'époque convenue,
mais que, après trois jours de marche, il était rentré. Il avait dit : La
Mecque ayant eu cette année une disette, nous ne pouvons pas faire la
guerre, les vivres sont rares, et il n'y a pas de fourrage pour nos
montures, qui n'ont pas de vigueur. Rentrons jusqu'à l'année prochaine
à pareille époque ; nous irons alors, quand nous aurons des vivres en
abondance.
Mohammed fils de Djarîr dit que cette expédition est celle de
Sawîq, et que, lorsque les Mecquois virent revenir Abou-Sofyân, ils
lui dirent : Vous avez été manger de la pète de farine ; et qu'ils se
moquèrent de lui. Mais il n'en est pas ainsi que le dit Mohammed fils
de Djarîr. Dans les récits des Expéditions du Prophète, celle-ci est
appelée l'expédition du rendez-vous de Bedr.
CHAPITRE XLII

Mariage du prophète avec Zaïnab, fille de


Dja‘hsch

Au retour de cette expédition, au commencement de la cinquième


année de l'hégire, le Prophète épousa la fille de Dja‘hsch, Zaïnab ;
voici en quelles circonstances :
Zaïd, fils de ‘Hâritha, qui avait été adopté par le Prophète, était
appelé par les hommes Zaïd fils de Mohammed. Quand il eut atteint
l'âge mûr, le Prophète l'avait marié avec Zaïnab, qui était la plus belle
femme de son temps. Il y avait cinq ans qu'elle était avec Zaïd. Or, un
jour, le Prophète, étant allé trouver Zaïd dans sa maison, mit la main
sur la porte et l'ouvrit. Voyant au milieu de l'appartement Zaïnab
assise, la tête nue, il lui demanda, en détournant son visage, où était
Zaïd ; elle répondit qu'il était sorti. Il avait souvent auparavant vu
Zaïnab, mais toujours la tête voilée ; il ne l'avait jamais vue nu-tête.
Elle fit une grande impression sur lui, et, ne voulant pas la voir une
seconde fois, il ferma les yeux et dit : « Loué soit Dieu, le grand ; loué
soit Dieu, qui dispose des cœurs et des yeux ! » Puis il s'en alla.
Lorsque Zaïd rentra à la maison, Zaïnab lui dit que le Prophète
était venu. — Pourquoi ne lui as-tu pas dit d'entrer ? demanda Zaïd.
— Il est entré, dit Zaïnab, j'étais nu-tête, et il a prononcé telles et
telles paroles. Zaïd dit : Il est probable que tu as fait impression sur
lui ; dans ce cas, je ne puis plus demeurer avec toi. Il alla trouver le
Prophète et lui dit qu'il voulait répudier sa femme Zaïnab. Pourquoi ?
demanda le Prophète ; quel défaut lui as-tu trouvé ? — Aucun,
répondit Zaïd ; mais je ne peux plus demeurer avec elle. Le Prophète
dit : Va, garde ta femme, traite-la bien et crains Dieu, qui dit : « Garde
ta femme et crains Dieu, » etc. (Sur. XXXIII, verset 37.) Le Prophète
était content du divorce de Zaïnab, mais il ne le voulait pas paraître,
pour ne pas blesser Zaïd et afin que cela ne fût pas connu.
Zaïd le quitta, et répudia Zaïnab. Celle-ci, lorsque le terme légal fut
passé, envoya une personne vers le Prophète et lui fit dire : Zaïd m'a
répudiée à cause de toi, afin que tu m'épouses. Le Prophète désirait le
mariage, mais il avait honte, et il ne répondit pas. Dieu savait que son
esprit était embarrassé, et, au milieu des anges, il lui donna Zaïnab
pour femme, et révéla le verset : « ... Nous t'avons donné Zaïnab pour
femme… » (Sur. XXXIII, vers. 37.) Alors le Prophète dit : Qui
portera à Zaïnab cette bonne nouvelle ? ‘Âïscha était mécontente. Le
Prophète lui dit : Veux-tu, ô ‘Âïscha, t'opposer à l'ordre de Dieu ? Une
femme alla avertir Zaïnab, qui se dépouilla de tous les ornements
qu'elle avait sur elle et les lui donna. Ensuite le Prophète se rendit
chez elle, en vertu du mariage conclu pour lui par Dieu au milieu des
anges, sans en faire un autre, comme il est dit dans le Coran :
« Lorsque Zaïd a résolu de la répudier, nous l'avons mariée avec toi. »
Zaïnab se glorifiait de ces paroles, en disant aux autres femmes du
Prophète : C'est le Prophète lui-même qui s'est marié avec vous,
tandis que moi j'ai été mariée avec lui par Dieu.
Le mariage de Zaïnab eut lieu au mois de mo‘harrem de la
cinquième année de l'hégire. Au commencement du mois de rabî‘a
premier, le Prophète partit pour l'expédition de Dou-mat-Djandal.
CHAPITRE XLIII

Expédition de Doumat-Djandal

Le Prophète fut informé que des Arabes en grand nombre s'étaient


rassemblés près de Doumat-Djandal, lieu situé dans le désert. Il leva
une armée et partit. À la nouvelle de son approche, les Arabes prirent
la fuite, et lorsqu'il arriva, il ne trouva plus personne. Il y passa deux
jours, sans que l'ennemi parût. En cet endroit demeuraient les Benî-
Nâdjiya et les Benî-Fezâra. Le chef de ces derniers, ‘Oyaïna, fils de
‘Hiçn, vint trouver le Prophète et lui dit : Il faut que tu nous permettes
le pâturage sur le territoire de Médine, car nos pâturages dans le
désert sont brûlés. Le Prophète conclut une trêve avec lui et lui
accorda sa demande ; ensuite il retourna avec ses compagnons à
Médine.
CHAPITRE XLIV

Guerre du fossé

Après que le Prophète eut expulsé les juifs des Benî-Nadhîr, les
plus marquants parmi eux, tels que ‘Hoyayy, fils d'Akhtab, Kinâna,
fils de Rabî‘, et d'autres, s'étaient rendus, soit parmi les Benî-
Qoraïdha, soit à Khaïbar, soit en Syrie. Ils parcoururent toutes les
contrées et toutes les tribus arabes, et demandèrent leur secours, pour
faire la guerre au Prophète. Les autres juifs étaient liés par un traité,
qu'ils n'osaient pas rompre. Ils résolurent d'envoyer les plus
considérables d'entre eux à la Mecque pour demander aide aux
Qoraïschites, afin de tomber tous ensemble sur le Prophète. Dans le
cas où ceux-ci ne viendraient pas à leur secours, ils voulaient
continuer d'observer le traité. En conséquence, les principaux juifs
partirent pour la Mecque, eurent une entrevue avec les principaux
Qoraïschites et leur dirent : Vous savez ce qui vous est arrivé de la
part de Mohammed, à la journée de Bedr. Quant à nous, nous avons
encore plus à souffrir de lui. Maintenant nous autres juifs, nous nous
sommes tous concertés pour lui faire la guerre. Voulez-vous vous
joindre à nous, pour que nous l'attaquions tous ensemble ? Les
Qoraïschites consentirent et s'allièrent aux juifs et aux tribus arabes.
Le Prophète, averti que tous les infidèles ensemble allaient venir
l'attaquer, réunit ses compagnons et délibéra avec eux. Tous furent
d'avis que l'on devait s'enfermer dans la ville. Selmân, le Persan, dit :
Chez nous autres Perses, quand une armée nombreuse vient attaquer
une ville dont l'armée n'est pas en état d'aller au-devant de l'ennemi,
on creuse autour de la ville un fossé, pour empêcher les cavaliers d'y
entrer. Le Prophète et tous ses compagnons approuvèrent ce conseil
de Selmân, et le Prophète ordonna de creuser autour de Médine un
fossé profond de vingt coudées et large également de vingt coudées.
Le travail fut divisé par portions ; chaque portion de quarante coudées
fut attribuée à dix hommes. Les hypocrites se moquèrent du Prophète
parce qu'il s'enfermait dans la ville. Cependant, il venait chaque jour
assister au travail, assis dans une tente qu'on avait construite pour lui,
afin que les hommes, en sa présence, eussent plus de zèle. Après un
mois, le fossé était achevé.
Lorsque l'armée des infidèles parut aux portes de la ville, les
habitants furent consternés ; car ils n'avaient jamais vu parmi les
Arabes une armée pareille en nombre, ni aussi bien pourvue d'armes.
Il est dit dans le Coran : « ... Ils venaient contre vous d'en haut et d'en
bas ; vos regards étaient troublés ; vos cœurs vous remontaient à la
gorge, » etc. (Sur. XXXIII, vers. 10.) Le Prophète avait donné
d'avance cette description en ces termes : Dieu dit qu'il viendra une
armée dont l'aspect étonnera les hommes ; leurs cœurs failliront et
leurs bras tomberont ; personne ne saura si Médine sera sauvée ; mais
la ville subsistera. Il avait ajouté : Dieu nous donnera la victoire, et
ceux-là prendront la fuite. Or, lorsque l'armée infidèle s'enfuit,
beaucoup d'incrédules devinrent croyants, car chacun reconnaissait la
vérité de la prédiction du Prophète. Dieu voulait éprouver les croyants
et les hypocrites ; il est dit des premiers dans le Coran : « Lorsque les
croyants virent les confédérés, ils dirent : C'est ce que Dieu et son
apôtre ont prédit, » etc. (Sur. XXXIII, vers. 22.) Il est dit des
hypocrites : « ... Les hypocrites et ceux dont le cœur est atteint
d'infirmité disaient : Ce que Dieu et son apôtre nous ont promis est
vain... » (Sur. XXXIII, vers. 12.)
Lorsque les infidèles aperçurent le fossé autour de Médine, ils
furent frappés d'étonnement ; car ils n'en avaient jamais vu
auparavant. Ne pouvant pas le franchir, ils venaient chaque jour aux
portes de la ville. Le Prophète restait au bord du fossé, et personne ne
sortait de la ville pour combattre. Il y passait également les nuits,
tandis que les hypocrites rentraient dans la ville pour dormir, et ils
disaient : S'il arrive, pendant la nuit, un accident à Mohammed, au
moins serons-nous à l'abri dans nos maisons. Il est dit dans le Coran :
« Quelques-uns d'entre eux demandèrent au Prophète la permission de
se retirer, en disant : Nos maisons sont sans défense » etc,
(Sur. XXXIII, vers. 13.) Les infidèles restèrent vingt-six jours, sans
qu'il y eut d'engagement ; seulement les deux armées lancèrent de loin
des traits l'une sur l'autre, et trois hommes de l'armée des incrédules
furent tués..
L'un des principaux Qoraïschites, suivi de six hommes, se jeta dans
le fossé, mais il ne put parvenir à le franchir. Lorsqu'ils voulurent
retourner, ils descendirent de leurs chevaux [sur lesquels ils
remontèrent ensuite]. ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, les voyant, sauta dans le
fossé, le franchit et provoqua le Qoraïschite. Celui-ci dit : Je ne
voudrais pas que tu fusses tué de ma main. ‘Alî répondit : Moi, je
veux que tu périsses de la mienne. L'infidèle, furieux, mit pied à terre,
et attaqua ‘Alî, qui lui asséna un coup, le renversa et lui trancha la
tête.
‘Amrou, fils d’‘Abd-Woudd, était l'un des plus vaillants guerriers
qoraïschites. II avait été dans l'armée qoraïschite le jour de Bedr, où il
s'était enfui, et il se trouvait encore dans l'expédition du Fossé. Un
jour, il vint, couvert de ses armes, au bord du fossé, pour le voir, et il
s'y promenait. Quelques hommes l'y abordèrent et louèrent devant lui
‘Alî, en disant : Voilà un jeune homme que personne n'égale dans le
combat ! ‘Amrou fit aussitôt seller son cheval, nommé Malhoub. Il
avait fait un miroir d'un éclat tel qu'aucun cavalier ne pût y fixer ses
regards. Après avoir attaché ce miroir sur le front de son cheval, il se
mit en selle et s'avança, en prononçant, dans son ardeur, les vers
suivants :

Quand je monte Malhoub, personne ne me résiste. Certes je suis, par mon bras, le héros
célèbre !
Viens avec le sabre, en même temps qu'avec la lance, et je chargerai aujourd'hui comme
charge le brave !

Ensuite, il mit son casque sur sa tête et, accompagné de quelques


esclaves, se dirigea vers le fossé, et y poussa son cheval, dans
l'intention de remonter de l'autre côté. Mais n'en trouvant pas le
moyen, il dut revenir sur ses pas. ‘Alî, averti qu’‘Amrou était sorti
pour le provoquer au combat, franchit le fossé et le rencontra se tenant
sur son cheval. ‘Amrou lui dit : Qui es-tu ? — Je suis ‘Alî, fils
d'Abou-Tâlib. — Que veux-tu ? demanda ‘Amrou. — Je viens pour te
tuer. — J'aurais regret, répliqua ‘Amrou, de combattre un enfant
comme toi. — Moi, dit ‘Alî, je n'en aurai aucun regret. Si tu veux
lutter avec moi, il faut que tu sois comme moi, à pied. ‘Amrou,
furieux, descendit de son cheval, dont il coupa les jambes d'un coup
de sabre, et dit : Maintenant il ne me reste aucun refuge, je vais
délivrer les hommes de toi, leur fléau. ‘Amrou était le plus vaillant de
tous les hommes parmi les Arabes. Les deux champions se jetèrent
l'un sur l'autre et luttèrent depuis le matin jusqu'à l'heure de la
première prière ; chacun d'eux parait les coups de son adversaire.
Enfin ‘Alî dit à ‘Amrou : N'as-tu pas dit que tu ne te ferais pas aider ?
— Quel secours ai-je amené ? demanda ‘Amrou. — C'est ton fils qui
arrive à ton aide, répondit ‘Alî. ‘Amrou se retourna pour regarder, et
en ce moment ‘Alî le frappa de son sabre et lui coupa une jambe.
‘Amrou, en tombant, dit : Ô ‘Alî, tu as usé de ruse ! ‘Alî répliqua :
« Le combat est une ruse. » ‘Amrou prit sa jambe coupée et la jeta sur
‘Alî. Celui-ci le frappa de nouveau et le fendit en deux moitiés ;
ensuite il franchit le fossé et revint auprès des musulmans. Lorsque la
poussière se fut dissipée, les infidèles aperçurent le cadavre
d’‘Amrou. Ils furent découragés et ne revinrent plus pour combattre.
Un homme notable d'entre les Benî-Ghatafàn, nommé No‘aïm, fils
de Mas‘oud, à qui Dieu avait donné de l'inclination pour l'islamisme,
se leva pendant la nuit, sortit de sa tente, se présenta au Prophète, fit
profession de foi et dit : Apôtre de Dieu, il y a longtemps que je suis
croyant en secret ; maintenant donne-moi tes instructions. Le
Prophète lui dit : Je désire que tu te rendes auprès des infidèles et que
tu cherches à les diviser. No‘aïm avait des relations d'amitié avec les
chefs de l'armée et notamment avec Abou-Sofyân. Il revint dans la
mâme nuit, réunit les juifs des Benî-Qoraïdha et leur parla ainsi : Vous
connaissez mes sentiments envers vous et mon désir de vous donner
des avis utiles. Je crois que votre position à l'égard de Mohammed
n'est pas la même que celle des Qoraïschites et des juifs qui sont
venus de loin : Ceux-ci se repentent d'être venus ; demain ils s'en
retourneront, chacun regagnera son pays, et vous ne pourrez plus
rester ici. Ne voyez-vous pas que vous êtes campés ici depuis
longtemps et qu'ils ne commencent pas le combat, attendant que vous
le commenciez ? Si c'est vous qui devez triompher, avez-vous besoin
d'eux ? Les juifs répondirent : Tu as raison ; maintenant quel conseil
nous donnes-tu ? No‘aïm dit : Je pense que vous ne devez pas
combattre contre Mohammed avant d'avoir reçu des Mecquois et des
Benî-Ghatafân des otages, les fils de personnes notables, qui
resteraient entre vos mains jusqu'à ce que vous en ayez fini avec
Mohammed. Les Qoraïzha dirent : Il faut faire ainsi, tu nous donnes
un bon conseil. No‘aïm les quitta et se rendit auprès d'Abou-Sofyân.
Ayant convoqué les principaux Qoraïschites, il leur tint ce langage :
Vous connaissez mon ancienne amitié pour vous. J'ai appris un fait
que je veux vous communiquer, mais que vous ne devez révéler à
personne, jusqu'à ce qu'il se manifeste par lui-même. Vous savez que
les juifs de Qoraïzha avaient avec Mohammed un traité, qu'ils ont
rompu pour s'unir à vous. Ils s'en repentent maintenant ; ils craignent
que vous ne vous en retourniez et qu'ensuite Mohammed ne se jette
sur eux. Ils lui ont donc fait dire qu'ils se repentaient et lui ont
proposé de capituler. Ils lui ont fait dire encore : Nous demanderons
aux Qoraïschites de nous donner des otages, et quand, sous ce
prétexte, nous aurons entre nos mains les enfants des principaux
d'entre eux, nous te les livrerons pour que tu les fasses mettre à mort.
Nous te serons ainsi agréables. No‘aïm ajouta : Je vous ai prévenus,
afin que, s'ils vous demandent des otages, vous ne les donniez pas, car
vous exposeriez leur vie. Les Qoraïschites le remercièrent en disant :
Nous te sommes obligés pour ce que tu viens de faire. Ensuite No‘aïm
alla trouver les Benî-Ghatafân et leur parla dans le même sens.
Cela se passa le jour du vendredi. Dans la nuit, Abou-Sofyân et les
Ghatafân firent dire aux juifs de Qoraïzha : Arrivez demain, nous
attaquerons. L'affaire trahie en longueur, il faut prendre un parti. Les
juifs répondirent : Nous avons demain le sabbat, où il nous est
impossible d'aller combattre. Abou-Sofyân leur envoya un nouveau
message en ces termes : Si vous ne venez pas pour prendre part à cette
attaque, nous nous en retournerons ; nous ne pouvons pas rester ici
plus longtemps. Les juifs dirent alors : Ce que No‘aïm nous a dit se
réalise. Ils firent donc répondre à Abou -Sofyân : Vous êtes des gens
venus de loin ; nous ne voulons pas nous unir à vous pour combattre,
avant que vous nous ayez confié vos enfants comme otages. Abou-
Sofyân, en recevant ce message ; dit : Les paroles de No‘aïm se
vérifient. Il fit dire aux juifs : Nous ne vous livrerons pas d'otages ; si
vous venez, nous attaquerons ; sinon, nous nous en irons. La division
s'était ainsi mise dans les rangs des ennemis.
À la tombée de la nuit, Dieu déchaîna sur le camp des infidèles un
vent qui renversa toutes leurs tentes. Les ennemis furent remplis de
terreur, car un violent orage menaçait d'éclater. Abou-Sofyân résolut
de s'enfuir. Le Prophète fit la prière du coucher ; après avoir prononcé
le salut, il remarqua de loin le vent, la poussière et l'orage dans le
camp des infidèles. Il se tourna vers ses compagnons et dit : Dieu
dispersera cette nuit les infidèles ; qui d'entre vous veut aller pour
nous en rapporter des nouvelles ? Il répéta ces paroles trois fois ;
personne ne répondit. Alors il appela ‘Hodsaïda, fils d'Al-Yemân, et
lui dit : Va prendre des informations, et évite de faire quoi que ce soit
qui puisse nous nuire. ‘Hodsaïda, ainsi désigné au milieu de tous les
compagnons du Prophète, ne put rien répliquer et partit. Arrivé dans
le camp-des infidèles, il vit Abou-Sofyân qui appelait ses hommes
dans sa tente, et il entra avec eux. Abou-Sofyân dit : Je veux vous
parler ; que chacun regarde autour de soi, pour être sûr qu'il n'y a pas
d'étranger parmi nous. ‘Hodsaïda, pour n'être pas interrogé lui-même,
saisit celui qui était à côté de lui et lui dit : Qui es-tu ? — Je suis un
tel, fils d'un tel, répondit l'autre. Ensuite Abou-Sofyân parla ainsi :
Vous savez, ô Qoraïschites, que, depuis que nous sommes venus ici,
nous avons eu beaucoup à souffrir. Maintenant, les Benî-Qoraïdha se
sont tournés contre nous et se sont unis à Mohammed. Nous ne
pouvons plus rester ici ; nous n'avons pas de fourrages et nos
montures périssent. Quand même nous n'aurions pas eu d'autre
calamité que ce vent, ce serait déjà suffisant pour nous déterminer à
partir. Si Mohammed savait dans quelle situation nous sommes, il
fondrait sur nous et nous exterminerait. Il faut que nous partions cette
nuit ; car si nous partions demain matin, Mohammed nous atteindrait.
Les infidèles partirent dans la même nuit, en abandonnant de leurs
bagages tout ce qui était embarrassant. ‘Hodsaïda était sorti de la tente
d'Abou-Sofyân en même temps que les autres. En s'arrêtant à l'entrée,
où la chamelle d'Abou-Sofyân était attachée, il vit que celui-ci, dans
son trouble, la montait avant de lui avoir délié les genoux ; qu'il la
détacha seulement lorsqu'il fut assis, et qu'il partit aussitôt. ‘Hodsaïda
dit en lui-même : J'aurais pu tuer Abou-Sofyân en ce moment, mais
j'ai suivi la recommandation du Prophète, qui m'avait ordonné de
n'attaquer personne. Lorsqu'il revint à Médine, Gabriel avait informé
le Prophète de tout ce qui s'était passé et lui avait apporté le verset
suivant : « Ô vous qui croyez, rappelez-vous les bienfaits de Dieu
envers vous, lorsque des armées venaient vous attaquer et que nous
envoyâmes contre eux le vent, » etc. (Sur. XXXIII, vers. 9.) Dieu
dispersa ainsi cette armée des infidèles. Les Ghatafân et tous les
Arabes s'en allèrent.
Cet événement eut lieu dans la cinquième année de l'hégire, dans
les dix derniers jours du mois de schawwâl. Alors le Prophète dit :
Les Qoraïschites ne viendront plus nous attaquer ; c'est à nous
maintenant d'aller les provoquer.
CHAPITRE XLV

Expédition contre les Benî-Qoraïdha

Gabriel vint dire au Prophète : Dieu t'ordonne de ne point déposer


les armes avant d'en avoir fini avec les Benî-Qoraïdha. Le Prophète fit
proclamer : Que tous ceux qui aiment Dieu et le Prophète
accomplissent la prière de l'après-midi sur le territoire des Benî-
Qoraïdha ! Ensuite il quitta de nouveau la ville et arriva, à l'heure
de.la prière de l'après-midi, aux portes des Benî-Qoraïdha, et ses
compagnons le suivirent un à un. Les juifs, en les voyants, fermèrent
les portes de leurs forts. Le Prophète leur dit : Ô vous singes et
cochons, comment avez-vous observé la volonté de Dieu ? Les juifs
répliquèrent : Ô Mohammed, tu ne nous as jamais ainsi insultés,
pourquoi le fais-tu aujourd'hui ? — C'est Dieu qui le fait, répondit le
Prophète. Il les assiégea pendant vingt-cinq jours.
Les juifs avaient pour chef Ka‘b, fils d'Asad, qui leur parla ainsi :
Il y a pour vous trois partis à prendre. Le premier, c'est de sortir et
d'aller déclarer à Mohammed que vous croyez en lui. Vous sauverez
ainsi vos vies, vos biens et vos familles. Les juifs répondirent : Nous
ne pouvons pas prendre ce parti ; nous ne voulons pas abandonner la
croyance du Pentateuque pour une autre. Ka‘b dit : Prenez donc vos
sabres et égorgez vos femmes et vos enfants ; brûlez vos biens et
cachez-en tout ce que vous pourrez, puis jetez-vous dans le combat ;
si vous succombez, vos femmes et vos enfants ne tomberont pas au
pouvoir de l'ennemi, et personne ne jouira de vos biens ; si vous êtes
vainqueurs, vous pourrez acquérir d'autres biens. Les juifs dirent :
Tant que nous vivrons, nous ne tuerons ni nos femmes ni nos enfants ;
que nous importerait la vie après avoir perdu nos femmes, nos enfants
et nos biens ? Ka‘b reprit : Cette nuit est la nuit du sabbat ;
Mohammed se croit en sûreté, sachant que vous ne combattez pas le
jour du sabbat. Faites cette nuit, à l'improviste, une sortie, tombez sur
Mohammed et ses soldats, et massacrez-les. — Nous ne pouvons pas
violer le sabbat, dirent les juifs. — Maintenant, dit Ka‘b, vous êtes
avertis.
Les juifs, après un siège de vingt-cinq jours, réduits à l'extrémité,
demandèrent à capituler. Le Prophète leur fit répondre : Je ne reçois
votre capitulation qu'à condition de remettre votre sort à la décision de
Dieu. — Accorde-nous, répondirent les juifs, les mêmes conditions
qu'aux Benî-Nadhîr, qui ont émigré avec leurs femmes et leurs enfants
en Syrie, en emportant leurs biens. Le Prophète refusa et dit : Je ne
ferai que ce que Dieu ordonnera.
Un homme, nommé Abou-Lobâba, possédait parmi les juifs une
propriété et des biens. Il jouissait de l'estime du Prophète, qui l'avait
laissé à Médine. Les juifs firent demander au Prophète de leur
envoyer cet homme, qu'ils désiraient consulter. Il le fit chercher et lui
dit : Va auprès de ces juifs et conseille-les dans l'intérêt de Dieu et de
son prophète. Abou-Lobâba se rendit à la porte de la forteresse, et les
juifs lui dirent : Que nous conseilles-tu ? Mohammed veut que nous
nous rendions à discrétion. Abou-Lobâba ne répondit rien ; seulement
il toucha sa barbe d'une main, et passa l'autre à son cou, pour indiquer
que le Prophète leur ferait trancher la tête ; il revint ensuite au camp
du Prophète, qui déjà avait été informé par Gabriel de sa trahison.
Gabriel lui avait apporté le verset suivant : « Ô vous qui croyez, ne
trahissez pas Dieu et son prophète, » etc. (Sur. VIII, vers. 27.) Cet
homme avait agi ainsi à cause des biens qu'il avait parmi les juifs.
Ensuite les Qoraïzha sortirent de leurs forts et dirent au Prophète :
Agis avec bonté envers nous, fais-nous grâce. Le Prophète répondit :
Je m'en remets de votre sort à la décision de votre chef, Sa‘d, fils de
Mo‘âds. Les juifs dirent : Nous aussi, nous nous en remettons à lui.
Sa‘d avait été blessé à la main par une flèche, et son sang ne cessait
de couler. Les juifs allèrent le chercher, le firent monter sur un cheval
et l'amenèrent. Étant en présence du Prophète, Sa‘d dit : Il faut les
égorger tous, partager leurs biens et réduire en esclavage leurs
femmes et leurs enfants. Le Prophète, satisfait de cette sentence, dit à
Sa‘d : Tu as prononcé selon la volonté de Dieu. En entendant ces
paroles, ceux d'entre les juifs qui pouvaient s'enfuir gagnèrent le
désert ; les autres restèrent ; ils étaient huit cents hommes. Le
Prophète leur fit lier les mains et fit saisir leurs biens. On rentra à
Médine à la fin du mois de dsou’l-qa‘da.
Les juifs restèrent dans les liens pendant trois jours, jusqu'à ce que
tous leurs biens fussent transportés à Médine. Ensuite le Prophète fit
creuser une fosse sur la place du marché, s'assit au bord, fit appeler
‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, et Zobaïr, fils d'Al-‘Awwâm, et leur ordonna
de prendre leurs sabres et d'égorger successivement tous les juifs, et
de les jeter dans la fosse. Il fit grâce aux femmes et aux enfants ; mais
il fit tuer également les jeunes garçons qui portaient les signes de la
puberté. On tua aussi une femme, qui avait fait perdre la vie à un
musulman en jetant de la terrasse d'une maison une pierre. Un, petit
nombre des prisonniers furent graciés sur la demande de leurs amis.
L'un des compagnons du Prophète, nommé Thâbit, avait été
autrefois, étant en captivité, sauvé de la mort par l'un des principaux
juifs, nommé Zabîr. Il demanda donc au Prophète de faire grâce à
Zabîr, ainsi qu'à sa femme et à ses enfants, et le Prophète leur fit
grâce. Lorsque Thâbit vint auprès de Zabîr, celui-ci lui demanda ce
qu'étaient devenus ses compatriotes et ses parents. Chaque fois que
Zabîr en nommait un, Thâbit répondait : Il est mort. Alors Zabîr dit :
Je te demande maintenant une dernière grâce, c'est de m'envoyer les
rejoindre ; je n'ai que faire de la vie après eux. Thâbit prit son sabre et
lui coupa la tête.
On partagea ensuite les biens des juifs. Le Prophète préleva le
quint, et prit en outre pour lui-même une jeune fille très-belle,
nommée Ri‘hâna. Il partagea le reste entre ses compagnons, en
donnant à chaque fantassin une part et à chaque cavalier deux parts.
Ce mode de partage restera établi jusqu'au jour de la résurrection.
Cet événement eut lieu au mois de dsou’l-qa‘da de la cinquième
année de l'hégire.
CHAPITRE XLVI

Expédition contre les Benî-Li‘hyân

Les Benî-Li‘hyân étaient ces deux tribus d’‘Adhl et de Qâra qui


avaient trompé le Prophète, en lui faisant demander quelques
personnes pour leur enseigner la religion musulmane, et auxquelles il
avait envoyé six hommes ; elles en avaient tué trois, et vendu les trois
autres à la Mecque, comme nous l'avons rapporté. Le Prophète partit
pour les attaquer ; il prit des chemins détournés, afin de les
surprendre. Les Benî-Li‘hyân, ayant eu connaissance de son projet,
s'enfuirent et se retirèrent dans les montagnes. Le Prophète, ne
rencontrant personne, revint à Médine.
CHAPITRE XLVII

Expédition de Dsou-Qoroud

À son retour à Médine, le Prophète envoya ses chameaux au


pâturage, sous la garde d'un esclave noir, nommé Riyâ‘h. ‘Oyaïna, fils
de ‘Hiçn, à la tête de cinquante cavaliers, fit une incursion sur le
territoire de Médine et enleva ces chameaux. Riyâ‘h, en courant à la
ville pour y porter la nouvelle, rencontra l'un des compagnons du
Prophète, nommé Salama Ibn-al-Akwa‘. Salama était connu pour son
habileté dans l'art de tirer de l'arc et comme excellent coureur. Il se
livrait habituellement à la chasse et atteignait une biche aussi bien par
une flèche qu'en courant après elle. Averti par Riyâ‘h que ces
chameaux venaient d'être enlevés, Salama courut après les ravisseurs,
les atteignit et leur lança des flèches. Ceux-ci, croyant que le Prophète
était à leur poursuite, prirent la fuite et abandonnèrent les chameaux.
Salama les poursuivait toujours. Enfin ils rejetèrent, tout en courant,
leurs vêtements et leurs armes. ‘Otbâ, fils de Zaïd, vint les rejoindre
de la Mecque et leur dit : N'avez-vous pas honte, un si grand nombre
de cavaliers, de fuir devant un seul homme allant à pied ? Alors ils se
retournèrent et se mirent à attaquer Salama. Celui-ci se posta derrière
un bloc de pierre et leur lança des traits ; après s'être défendu ainsi
jusqu'au milieu du jour, il fut obligé de fuir ; les ennemis ne purent le
rejoindre.
À la même heure, le Prophète sortit de Médine, suivi de ses
compagnons. Les infidèles, en le voyant venir, se sauvèrent. À la
tombée de la nuit, le Prophète fit halte au bord d'un puits, nommé
Dsou-Qoroud. Il fit allumer un feu et tuer un chameau, et il invita ses
compagnons. Quelque temps après Salama arriva à cet endroit,
ramenant trois chevaux qu'il avait enlevés aux ennemis, et une grande
quantité d'armes et de bagages. Apercevant de loin le feu, il
s'approcha et vit le Prophète, qui était assis près du feu ; il vit le
chameau égorgé, et Belâl, qui avait fait rôtir le foie et qui le donna à
manger au Prophète. Il se présenta devant le Prophète, qui lui donna
des éloges, le remercia, le fit asseoir près de lui et le fit manger avec
lui. Le lendemain, il le fit monter derrière lui sur son chameau et
revint à Médine.
CHAPITRE XLVIII

Expédition contre les Benî-Mustaliq

Le Prophète fut informé que des Arabes en grand nombre,


commandés par ‘Hârith, fils de Dhibâr, s'étaient rassemblés près d'un
certain puits, où demeuraient les Benî-Moçtaliq, et qu'ils en
attendaient encore d'autres, pour aller attaquer Médine. Le Prophète,
avant qu'ils fussent trop nombreux, vint au-devant d'eux, leur livra un
combat qui dura trois jours et les mit en fuite, après leur avoir tué
beaucoup de monde. On leur prit une grande quantité de butin et l'on
emmena leurs femmes et leurs enfanta. Après avoir campé pendant
sept jours près du puits, le Prophète rentra à Médine.
Or, dans ce campement, il s'éleva un jour une dispute entre l'un des
Mohâdjir et l'un des Ançâr ; ils eurent recours à leurs sabres.
‘Abdallah, fils d'Obayy, vint à l'aide de l'Ançâr et dit : Nous sommes
bien punis d'avoir engraissé les Mohâdjir et de les avoir protégés ;
voilà comme ils nous récompensent ! Il en est comme d'un chien qui a
été élevé par quelqu'un et qui, devenu grand, dévore celui qui l'a
nourri. Dieu avertit le Prophète, en lui révélant le verset suivant :
« Les hypocrites disent : Quand nous retournerons à Médine, le plus
fort chassera le plus faible. » (Sur. LXIII, vers. 8.) Ils voulaient dire
par ces paroles : Si nous ne les faisons pas sortir de la ville, au moins
ne subviendrons-nous pas à leur entretien, et ils mourront de faim.
Dieu, pour leur répondre, révéla cet autre verset : « Ils disent : Ne
secourez pas les compagnons du prophète de Dieu, afin qu'ils
l'abandonnent. Mais c'est à Dieu qu'appartiennent les trésors du ciel et
de la terre. » (Sur. LXIII, vers. 7.)
L'un des compagnons du Prophète, nommé Zaïd, fils d'Arqam,
présent à cette scène, avait entendu les paroles d’‘Abdallah, fils
d'Obayy et les avait rapportées à son oncle, qui vint en avertir le
Prophète, à l'heure de la prière de midi. Le Prophète fut très-affligé.
‘Omar survint, et le trouvant plongé dans la tristesse, lui en demanda
la cause. Le Prophète lui répéta les paroles d’‘Abdallah. ‘Omar dit :
Apôtre de Dieu, autorise-moi à le tuer ; car son cœur ne sera jamais
purifié de l'incrédulité. Le Prophète répliqua : Tu as raison ; cependant
je ne veux pas que les infidèles disent que Mohammed fait mourir ses
propres compagnons. ‘Omar le quitta. Le Prophète, craignant qu'il
n'en parlât à quelqu'un et que l'on ne tuât ‘Abdallah, donna
immédiatement l'ordre du départ, et l'on marcha ce jour et la nuit
suivante, sans s'arrêter. Les hommes causaient entre eux du motif de
ce départ à une heure inaccoutumée et de cette marche, et le bruit en
vint aux oreilles d’‘Abdallah. Celui-ci, entouré de ses gens, se
présenta au Prophète et nia, en jurant, avoir prononcé les paroles
qu'on avait rapportées, et le Prophète fut rassuré. On raconte que l'un
des compagnons du Prophète lui demanda pourquoi il avait ainsi
précipité le départ et pourquoi il avait été si troublé. Le Prophète lui
répondit : Ne sais-tu pas ce qu'a dit ‘Abdallah ? L'autre répliqua :
Apôtre de Dieu, excuse-le ; car, avant ton arrivée, les habitants de
Médine avaient l'intention de le faire roi, et de mettre une couronne
d'or sur sa tête. Lorsque tu vins à Médine, cette couronne et cet
honneur furent perdus pour lui.
Les hommes blâmèrent Zaïd, fils d'Arqam, et son oncle, et dirent :
Zaïd est un enfant, il a parlé dans son ignorance, et son langage a
causé du trouble au Prophète. Alors Zaïd pria Dieu pour qu'il fit
connaître si c'était lui ou ‘Abdallah qui avait menti. Dieu révéla le
verset suivant : « Quand les hypocrites viennent auprès de toi, ils
disent : Nous attestons que tu es l'apôtre de Dieu, » etc. (Sur. LXIII,
vers. 1.) Dans ce verset, Dieu loue Zaïd et son oncle, et déclare
menteur ‘Abdallah, fils d'Obayy. Le Prophète récita la surate à ses
compagnons, afin qu'ils pussent attester le mensonge d’‘Abdallah.
Ensuite il fit appeler Zaïd, lui fit bon accueil et lui dit : Tu as dit la
vérité ; il lui toucha les oreilles, en disant : Dieu et son prophète ont
confiance en ces oreilles ; il a dit ce qu'il a vraiment entendu.
Le bruit s'était répandu à Médine que le Prophète voulait faire tuer
‘Abdallah, parce qu'il était hypocrite. ‘Abdallah avait un fils qui
s'appelait aussi ‘Abdallah et qui vint trouver le Prophète et lui dit :
Apôtre de Dieu, si tu veux faire mourir mon père, charge-moi de le
tuer ; car si quelque autre le tuait, je devrais tuer le meurtrier, de sorte
qu'un musulman aura été tué pour un hypocrite. Le Prophète
répondit : Je pardonne à ton père à cause de toi, je ne le ferai pas
mourir. Ensuite, il dit à ‘Omar : Si nous avions tué ‘Abdallah près du
puits, nous serions honteux aujourd'hui en face de ces hommes. —
C'est juste, répliqua ‘Omar.
La fille de l'un des principaux des Benî-Moçtaliq, nommée
Djouwaïriya, fille de ‘Hârith, avait été faite prisonnière par Thâbit,
fils de Qaïs. La femme de celui-ci la maltraitait, et Djouwaïriya, issue
d'une famille noble, ne voulait pas endurer ce traitement. Elle dit à
Thâbit : Il faut que tu consentes à me laisser partir ; je te payerai le
prix de ma liberté. Thâbit consentit. Elle s'adressa alors aux
musulmans, et leur demanda de l'aider à se racheter. Le Prophète paya
la somme lui-même, lui donna la liberté [et l'épousa]. Jamais une
femme esclave n'a porté bonheur à ses compatriotes comme
Djouwaïriya. Car toutes les femmes et tous les prisonniers furent
rendus à la liberté.
CHAPITRE XLIX

‘Âïscha victime d'une calomnie

Lors de l'expédition contre les Benî-Moçtaliq, le Prophète avait


emmené avec lui ‘Âïscha. Il avait coutume, chaque fois qu'il partait
pour une expédition, de choisir par le sort celle de ses femmes qui
devait l'accompagner. Cette fois, le sort avait désigné ‘Âïscha. Elle
avait une litière fermée par un rideau, qu'elle levait quand elle la
quittait pour accomplir les ablutions avant la prière ; et les hommes
savaient alors qu'elle n'était pas dans la litière. Lorsqu'elle revenait,
elle baissait le rideau et l'on plaçait la litière sur le chameau. Or, on
revenait de l'expédition, et une nuit, dans un campement, ‘Âïscha
avait quitté sa litière, vers minuit, pour faire les ablutions ; en
revenant, elle avait baissé le rideau. Vers le matin, au moment où l'on
se disposait à plier bagage, elle se rappela avoir oublié, à l'endroit où
elle s'était lavé les mains et les pieds, son collier de coquilles du
Yemen. Elle alla pour le chercher, et omit de lever le rideau. Il faisait
nuit, elle chercha son collier, mais elle ne le trouva pas. Il était l'heure
du départ ; le chamelier, voyant le rideau baissé, et croyant ‘Âïcha
dans la litière, la fit charger sur le chameau et l'on partit. Lorsque
‘Âïscha revint, l'armée s'était mise en marche. ‘Âïscha fut consternée,
ne sachant que faire ; puis elle se dit : Je resterai ici ; lorsque le
Prophète, au campement, remarquera mon absence, il enverra
quelqu'un en arrière.
Un homme, nommé Çafwân, fils de Mo‘attal, le Solaïmite, avait
été placé par le Prophète à l'arrière-garde et était chargé, lorsque
l'armée se mettait en mouvement, de demeurer au lieu du campement
jusqu'au jour, pour recueillir les objets qui auraient pu y rester. Quand
le jour fut levé, Çafwân vint au lieu du campement et aperçut un voile
blanc. Il s'approcha et reconnut ‘Âïscha ; il lui dit : Épouse du
Prophète, que t'est-il arrivé ? Elle lui raconta son aventure. Çafwân la
fit monter sur son chameau, saisit la bride et la conduisit ainsi. Le
Prophète, ayant remarqué, à la première station, l'absence d‘Âïscha,
envoya ‘Alî en arrière. Celui-ci rencontra Çafwân conduisant ‘Âïscha,
demanda ce qui était arrivé, et ‘Âïscha le lui raconta. ‘Alî retourna en
toute hâte et informa le Prophète. On avait su dans l'armée qu‘Âïscha
n'avait pas été trouvée dans sa litière. Lorsqu'on la vit arriver conduite
par Çafwân, ‘Abdallah, fils d'Obayy, dit : ‘Âïscha est excusable en ce
qu'elle vient de faire ; car Çafwân est plus beau et plus jeune que
Mohammed. Chacun exprimait ainsi son opinion.
Lorsqu'on fut de retour à Médine, cette aventure se répandit, et
chacun la raconta d'une façon différente, en lui donnant un sens
scandaleux. Un homme, nommé Mista‘h, descendant d’‘Abd-Manâf,
était domestique d'Abou-Bekr, qui l'appelait ordinairement mon oncle,
disant qu'il faisait partie de la famille ; et il appelait la mère de cet
homme ma tante.. Mista‘h affirmait savoir depuis longtemps
qu‘Âïscha, dans la maison de son père, avait eu des relations intimes
avec Çafwân. ‘Hamna, fille de Dja‘hsch et sœur de Zaïnab, l'épouse
du Prophète, dit aussi qu'elle le savait depuis longtemps. Enfin,
‘Hassân, fils de Thâbit, le poète du Prophète, donna la même
assertion. Une partie du public y ajoutait foi, d'autres n'y croyaient
pas. ‘Hassân, fils de Thâbit, vint trouver le Prophète, lui parla de cette
affaire et invoqua le témoignage de Mista‘h et de ‘Hamna. Celle-ci
déclara : Je les ai vus souvent ensemble à tel endroit. Le Prophète fut
très-affligé. Il n'en parla point à ‘Âïscha ; mais quand il entrait chez
elle, il lui montrait de la réserve.
II n'y avait point, à Médine, de lieu de retraite, et les femmes
allaient ordinairement en dehors de la ville. Dieu révéla le verset
suivant : « Restez, ô femmes, dans vos maisons, » etc. (Sur. XXXIII,
vers. 33.) Or on rapporte qu'un soir, ‘Âïscha étant allée en dehors de
la ville avec la mère de Mista‘h, le pied de cette dernière glissa dans
la boue ; elle dit : Que cela tombe sur le visage de Mista‘h ! —
Pourquoi injuries-tu ton fils ? lui demanda ‘Âïscha. — Parce que,
répondit-elle, lui et ‘Hassân ont rendu témoignage devant le Prophète,
en t'accusant avec Çafwân ; toute la ville le sait. ‘Âïscha sut alors
pour quelle raison le Prophète était préoccupé. Elle revint à la maison
et dit à sa mère : Tel bruit court la ville, et tu ne m'en avertis pas ? Sa
mère répondit : Ma fille, toute femme aimée de son mari et belle
comme toi est calomniée, surtout si son mari a plusieurs femmes, et
qu'il l'aime plus que les autres ; ne t'en afflige pas. ‘Âïscha, ce jour-là,
ne prit aucune nourriture ; elle fut triste de ce que le Prophète avait
prêté l'oreille à cette calomnie. Les jours suivants, chaque fois que le
Prophète venait dans son appartement, il s'asseyait en face d'elle, la
figure altérée, et gardait le silence. Enfin, ‘Âïscha, par suite de son
chagrin, tomba malade. Un jour, elle dit au Prophète : Je suis très-
malade, et je n'ai personne [pour me soigner] ; permets que je
demeure pendant quelque temps chez mon père. Le Prophète dit : Fais
ce que tu voudras. ‘Âïscha, avec une esclave ; se rendit auprès de sa
mère ; elle était toujours malade et ne prenait aucune nourriture. Le
Prophète n'y venait pas ; mais chaque fois qu'il rencontrait l'esclave
d’‘Âïscha, il lui demandait comment se portait la malade.
Après vingt-cinq jours, ‘Abdallah, fils d'Obayy, répandant toujours
cette calomnie, le Prophète monta un jour en chaire, après la prière, et
dit aux assistants : Comment ose-t-on jeter le soupçon sur la maison
du prophète de Dieu ? Je ne sache pas que les membres de ma famille
aient une conduite autre que chaste et honnête. Osaïd, fils de
‘Hozhaïr, de la tribu d'Aus, se leva et dit : Apôtre de Dieu, dis-nous le
nom de celui qui ose le faire ; s'il est de notre tribu, nous aurons
raison de lui ; s'il appartient aux Khazradj, nous ferons tomber sa tête
immédiatement ; car quiconque a tenu ce langage mérite la mort. L'un
des Khazradj, nommé Sa‘d, fils d’‘Obâda, se leva et dit : Tu mens,
Osaïd ; tu ne peux tuer aucun des Khazradj ; [tu parles ainsi, parce
que tu sais qu']il s'agit de l'un des Khazradj. Ils se disputèrent, et il
s'éleva du tumulte. Osaïd s'écria : Toi et les autres, vous êtes tous des
hypocrites, et tu me dis que je suis menteur ! L'affaire en étant arrivée
à ce point, le Prophète descendit de la chaire et retourna à sa maison.
Ensuite le Prophète appela ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, et Osâma, fils
de Zaïd, et les interrogea sur le compte d’‘Âïscha. Osâma, qui avait
été élevé dans la maison du Prophète, dit : Je n'ai jamais vu qu'elle ait
commis rien de répréhensible, ni en faits, ni en paroles ; je le jure.
‘Alî parla ainsi : Apôtre de Dieu, délivre-toi de ces embarras ; il y a
beaucoup de femmes dans le monde ; s'il y a dans ton esprit un
soupçon à l'égard de celle-là, choisis-en une autre. Le Prophète appela
Barîra, l'une de ses esclaves, et la conjura de lui dire tout ce qu'elle
savait sur ‘Âïscha. Barîra affirma par serment qu'elle ne savait rien, et
qu'elle n'avait jamais vu qu’‘Âïscha eût commis de fautes, sauf une
seule : J'élevais, dit-elle, dans la maison un mouton ; j'avais préparé
[un jour] de la pâte pour cuire du pain, et j'avais dit à ‘Âïscha de la
garder ; mais elle s'est endormie, et le mouton a mangé la pâte.
Le Prophète se leva et se rendit auprès d’‘Âïscha ; il la fit asseoir
ainsi que sa mère et son père Abou-Bekr et dit : Tu sais, ô ‘Âïscha ce
que l'on dit de toi ; c'est devenu un bruit public, et j'en éprouve un
grand chagrin. Dans ce monde, il n'y a personne qui soit
complètement innocent et sans péché. Si tu as commis quelque faute,
ainsi qu'on le dit, montre du repentir et demandes-en pardon à Dieu.
‘Âïscha, fondant en larmes, mit sa tête sur ses genoux et pleura.
Abou-Bekr lui dit : Ma fille, il ne sert à rien de pleurer ; le Prophète te
parle, réponds. ‘Âïscha leva la tête et dit : Qu'ai-je à répondre ? Je n'ai
point à me repentir, ni à demander pardon à Dieu ni à personne ; je
suis innocente. Mais j'aurai beau vous parler, vous ne me croirez pas.
Je dirai comme disait le père de Joseph aux frères de celui-ci : « La
patience est ce qui vaut le mieux. Que Dieu me soit en aide ! » etc.
(Sur. XII, verset 18.) Il n'y a que Dieu qui puisse manifester la vérité.
Quand même tous les hommes de la terre parleraient, tu ne les croirais
pas, à moins que Dieu ne te fasse connaître mon innocence. Mais je
n'ai pas assez d'importance, pour qu'il y ait une révélation à cause de
moi. Peut-être t'instruira-t-il par la bouche de Gabriel ou par un songe.
Je l'espère ainsi. Le Prophète attendit que Gabriel vint lui apporter une
révélation ; et lorsqu'il éprouva le malaise qui précédait toujours ses
visions et que l'on en vit sur lui les signes, le père et la mère d’‘Âïscha
pâlirent et tremblèrent : ils craignaient de voir manifester le
déshonneur d’‘Âïscha. Mais celle-ci était rassurée, persuadée que
Dieu ne révélerait au Prophète que la vérité. Alors Dieu révéla, au
sujet de l'innocence ‘Âïscha, dix-sept versets, dont voici le premier :
« Quant à la calomnie répandue par un certain nombre d'entre vous,
ne la considérez pas comme un mal, mais comme un bien, » etc.
(Sur. XXIV, vers. 11 et suiv.) Dans ces versets, Dieu justifia ‘Âïscha
et déclara son innocence. Le Prophète fut très-content, et dit à ‘Âïscha
en souriant : Réjouis-toi, Dieu vient de me révéler ton innocence.
‘Âïscha fut heureuse, et, forte de son innocence, en songeant au
chagrin que le Prophète lui avait fait éprouver, elle dit : C'est grâce à
Dieu, et non grâce à toi. Je ne croyais pas, ajouta-t-elle, avoir assez
d'importance aux yeux de Dieu, pour qu'il fit descendre, afin de me
justifier, une révélation que les scribes écriront dans les copies du
livre sacré, et que les lecteurs réciteront dans les chaires, de sorte que
mon nom et ma mémoire dureront jusqu'au jour de la résurrection.
Ensuite elle se prosterna et rendit grâces à Dieu. En se relevant, elle
dit au Prophète : Je rends grâces à Dieu, non à toi ; car tout le mal qui
m'a été imputé, tu l'as pensé. Abou-Bekr se précipita sur elle, lui mit
la main sur la bouche et lui dit : Que la langue te soit arrachée ! Sais-
tu ce que tu dis au prophète de Dieu ? Le Prophète dit : Non, laisse-la
parler ; elle a éprouvé un grand chagrin, car elle a été injustement
accusée.
Ensuite Dieu ordonna au Prophète de faire donner aux auteurs de la
calomnie quatre-vingts coups de verges. Il est dit dans le Coran :
« … Celui qui aura aggravé la calomnie recevra un châtiment
sévère. » Ces paroles désignaient ‘Abdallah, fils d'Obayy. Il est dit
encore : « Ceux qui aiment que la calomnie soit répandue sur les
croyants recevront un châtiment sévère dans ce monde et dans
l'autre... » (Sur. XXIV, vers. 18-19.) Le châtiment de ce monde
signifie des coups de verges. Le Prophète sortit de la maison, fit
chercher ‘Hassân, fils de Thâbit, Mista‘h, fils d'Othâtha, et ‘Hamna,
fille de Dja‘hsch, et les fit frapper de verges.
Quelque temps après, ‘Hassân, fils de Thâbit, guéri de ses
blessures, fit des satires contre Çafwân. Celui-ci, rencontrant ‘Hassân,
le frappa de son sabre et le blessa grièvement, en disant : Je ne suis
pas poête, pour pouvoir te répondre ; ma réponse est le sabre. Thâbit,
fils de Qaïs, voyant cela, saisit Çafwân, lui lia les mains et l'emmena
dans son quartier, et il lui dit : Si ‘Hassân meurt, je te tuerai.
‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha le rencontra et lui demanda pourquoi il
tenait Çafwân prisonnier. — Parce que, dit Thâbit, il a grièvement
blessé ‘Hassân ; il faut qu'il meure aussi. ‘Abdallah répliqua : Va
d'abord en informer le Prophète, ne fais rien sans ses ordres. Thâbit
conduisit Çafwân et ‘Hassân devant le Prophète, porta plainte contre
Çafwân et demanda réparation. Le Prophète demanda à Çafwân
pourquoi il avait agi ainsi. Çafwân répondit : Apôtre de Dieu, tu sais
les propos mensongers qu'il a tenus sur moi. Quand je l'ai vu, j'étais
armé de mon sabre et je n'ai pu me retenir. Le Prophète dit à ‘Hassân :
Pardonne-lui, ‘Hassân répliqua : Apôtre de Dieu, je t'abandonne ma
revanche ; et il s'en retourna. Le Prophète possédait aux portes de
Médine un verger de dattiers, qui lui avait été légué par un homme
nommé Abou-Tal‘ha, et dont il avait la jouissance. Il en fit présent à
‘Hassân, parce qu'il avait renoncé à la réparation qui lui était due. Plus
tard encore, lorsque le Prophète reçut de Moqauqas, gouverneur
d'Égypte, entre autres présents, une belle esclave, nommée Schîrîn, il
la donna à ‘Hassân.
Quant à Mista‘h, fils d'Othâtha, Abou-Bekr lui supprima sa
pension, disant : Je l'ai nourri pendant très-longtemps, et il a calomnié
mon enfant ! À cette occasion, Dieu, révéla le verset suivant : « Que
les riches d'entre vous et les puissants ne jurent pas de ne plus
secourir leurs parents et les pauvres, » etc. (Sur. XXIV, vers. 22.) En
conséquence, Abou-Bekr rendit la pension à Mista‘h.
Ces événements eurent lieu au mois de ramadhân et au mois de
schawwâl de la sixième année de l'hégire. Au mois de dsou'l-qa‘da le
Prophète et ses compagnons partirent pour la Mecque ; mais les
Mecquois ne les laissèrent pas entrer.
CHAPITRE L

Expédition de ‘Hodaïbiya

Le Prophète résolut de se rendre à la Mecque pour accomplir le


pèlerinage. Il partit sans emporter d'armes ; il ne croyait pas qu'on
l'empêcherait d'y entrer, parce qu'il était d'usage de n'en interdire
l'approche à personne. Il était accompagné de sept cents hommes de
toutes conditions. Il n'avait point pris d'armes, afin que les Mecquois
ne pussent pas dire qu'il venait dans des intentions hostiles. Lorsqu'on
arriva à la première station, ‘Omar dit : Apôtre de Dieu, nous allons à
une ville dont nous avons tué plusieurs habitants ; nous ne devons pas
y paraître sans armes. Alors on les envoya chercher à Médine, et
chacun emporta son armement complet. On emmena aussi soixante et
dix chameaux pour le sacrifice : un chameau pour dix hommes. Le
Prophète avait un chameau qu'il avait reçu dans sa part du butin, le
jour de Bedr, et qui avait appartenu à Abou-Djahl.
Le Prophète s'étant avancé vers la Mecque et étant arrivé à un
endroit nommé Dsou-Towâ, les habitants de la Mecque prirent les
armes et marchèrent à sa rencontre, se proposant de lui interdire
l'entrée de la ville, même par la force. Un musulman de la mecque
vint prévenir le Prophète que les Qoraïschites avaient fait des
préparatifs de guerre. Le Prophète s'écria : Jusques à quand les
Mecquois lutteront-ils contre moi ? Un si grand nombre d'entre eux
ont déjà trouvé la mort ! S'ils me laisaient tranquille, je ne lutterais
que contre les Bédouins, et quand ceux-ci seraient détruits, les
Mecquois et les Qoraïschites subsisteraient. Ensuite le Prophète
envoya Khâlid, fils de Walîd, contre les troupes qoraïschites, qui
étaient sorties de la Mecque sous le commandement d’‘Ikrima, fils
d'Abou-Djahl. Khâlid les repoussa jusqu'à trois fois, et le Prophète lui
donna en ce jour le nom de Saïf-Allah (épée de Dieu).
Le Prophète engagea un guide arabe qui pût l'introduire à la
Mecque par une autre route, et il se constitua en état pénitentiel
(î‘hrâm). Lorsqu'il arriva à ‘Hodaïbiya, non loin de la Mecque, son
chameau s'arrêta et s'agenouilla ; il fut impossible de le faire avancer.
Les musulmans dirent : Apôtre de Dieu, qu'est-il arrivé à ce
chameau ? Le Prophète répondit : « Il est retenu par celui qui a retenu
l'éléphant. » C'est la volonté de Dieu qui l'arrête, de même qu'elle a
arrêté l'éléphant, du temps d'Abraha. Il descendit, et, s'étant demandé
ce qu'il fallait faire, il se dit en lui-même : Tout ce que les
Qoraïschites pourront me demander, je le leur accorderai, et je m'en
retournerai en paix. Dieu révéla le verset suivant : « C'est lui qui vous
met à l'abri de leurs attaques et qui les met à l'abri des vôtres, dans la
vallée de la Mecque, après vous avoir accordé la victoire, » etc.
(Sur. XLVIII, vers. 24.)
Le Prophète fit donc halte à ‘Hodaïbiya, et les Mecquois rentrèrent
dans la ville. ‘Hodaïbiya est un lieu non loin de Minâ. Il n'y avait pas
d'eau, et un puits qui s'y trouvait était à sec. Le Prophète, averti de
cette circonstance, prit une flèche dans son carquois et la tendit à ses
compagnons, en disant : Plantez-la dans le fond du puits, l'eau jaillira.
Un chamelier prit la flèche et la ficha dans le fond du puits ; l'eau
jaillit au même instant, et tous en puisèrent. Ce puits et cette eau
existent encore aujourd'hui.
Lorsque les Qoraïschites eurent connaissance de ce fait, ils
résolurent d'envoyer une députation au Prophète, et ils firent partir un
homme, nommé Bodaïl, le Khozâ‘ite, en lui donnant pour instructions
de demander dans quelle intention Mohammed était venu, et de lui
dire qu'ils étaient préparés à la guerre. Bodaïl vint trouver le Prophète
et lui parla dans ce sens. Le Prophète lui répondit : Nous ne sommes
pas venus pour faire la guerre, mais pour accomplir le pélerinage. Il
n'est jamais arrivé que l'on ait empêché personne de visiter le temple.
Dis aux Qoraïschites qu'ils me laissent en face des Arabes ; j'aurai
affaire à ceux-ci seulement ; il ne doit vous en arriver aucun mal.
Bodaïl s'en retourna, et dit aux Mecquois : Mohammed tient un
langage amical. ‘Orwa, fils de Mas‘oud, l'un des Thaqîf, dit : Que
voulez-vous faire, puisque Mohammed tient un langage amical ? Les
Qoraïschites répliquèrent : Il faut que tu ailles et que tu l'entendes toi-
même. ‘Orwa, qui était l'un des chefs de la Mecque et du Taïf, vint
auprès du Prophète. Il le trouva au milieu de ses compagnons, qui
étaient assis autour de lui ; Moghaïra, fils de Scho‘ba, se tenait debout
devant lui, appuyé sur son sabre. ‘Orwa fut frappé de ce spectacle ;
puis il dit : Ô Mohammed, jusques à quand feras-tu la guerre aux
Qoraïschites ? On n'a jamais entendu dire qu'aucun roi ou chef ait tant
lutté contre son peuple et en ait massacré tant d'hommes que toi.
Qu'espères-tu de ces étrangers ? Ils finiront par te livrer à l'ennemi et
par t'abandonner. Abou-Bekr lui dit : Que la langue te soit arrachée et
jetée devant ton dieu ! Le dieu dont Abou-Bekr voulait parler était
l'idolé de Lât, que les Qoraïschites adoraient. ‘Omar se leva ensuite et
asséna un coup de poing à ‘Orwa ; les autres se précipitèrent
également sur lui et voulurent le tuer ; ils l'injurièrent et s'écrièrent :
Chien, crois-tu que nous l'abandonnerons comme vous, qui l'avez
traité d'imposteur ? Nous combattrons ceux qui l'attaquent, et nous
donnerons pour lui nos vies ! ‘Orwa voulut parler en faisant des
gestes. Moghaïra tira son sabre pour lui couper la main, en disant :
Qui es-tu pour faire des gestes devant le prophète de Dieu ? ‘Orwa,
qui avait vu les rois des différents pays, fut fort étonné du respect dont
le Prophète était entouré de la part de ses compagnons. Le Prophète
lui dit : Laissez-moi en présence des Arabes ; je les soumettrai, j'aurai
ce que je désire, et il ne vous en arrivera aucun mal.
‘Orwa revint à la Mecque et dit aux Mecquois : Vous savez que j'ai
vu différents rois : le roi d'Abyssinie, celui de Roum et celui de
Perse ; vous savez aussi que je n'ai jamais menti et que je ne vous en
ai pas imposé. — C'est vrai, dirent les Qoraïschites. — Eh bien, reprit
‘Orwa, je n'ai jamais vu un roi, au milieu de son peuple, objet d'une
vénération pareille à celle dont jouit Mohammed. J'ai vu ses
compagnons, chefs qoraïschites et chefs arabes, se tenant devant lui
assis ou debout, n'osant pas se regarder les uns les autres, ni parler,
écoutant en silence ce que Mohammed dit. Tous ces hommes attestent
qu'il vient de la part de Dieu, et ils ne connaissent que ce seul dieu.
Quand Mohammed crache, ils recueillent sa salive, de même que l'eau
dont il s'est servi pour se laver le visage. Ils ne connaissent pas d'autre
culte que le sien, et lui ont fait le sacrifice de leurs vies, à tel point que
chacun d'eux aura la valeur de mille hommes. Je ne vois pas pour
vous d'autre moyen que de consentir à ce qu'il désire. Il demande que
vous le laissiez guerroyer avec les Arabes, et que vous ne l'attaquiez
point. Ces paroles furent agréables aux Mecquois. On raconte que le
Prophète leur fit ainsi beaucoup de concessions, mais qu'ils gardaient
une attitude hostile.
Le Prophète appela ‘Omar, fils d'Al-Khattâb, et lui dit : Les
Qoraïschites ne sont pas convaincu de nos intentions pacifiques ; va
pour les rassurer. ‘Omar répondit : Apôtre de Dieu, tu sais qu'il y a de
l'inimitié entre moi et Abou-Sofyân depuis notre jeunesse, et que je
n'ai, à la Mecque, qu'un petit nombre d'amis. Envoie ‘Othman, qui a
des relations d'amitié avec Abou-Sofyân et qui a conservé beaucoup
d'amis dans la ville. Le Prophète appela ‘Othmân et lui dit : Il faut que
tu ailles dire aux Qoraïschites que nous sommes venus pour visiter le
temple de Dieu, et non pour faire la guerre. ‘Othmân consentit et dit :
J'irai volontiers. Il se rendit à la Mecque, vit Abou-Sofyân, réunit les
Qoraïschites à la mosquée et leur communiqua les paroles du
Prophète. Ils lui dirent : Ô ‘Othmân, va et fais les tournées autour du
temple ; quant à Mohammed, nous ne le laisserons jamais entrer.
‘Othmân répliqua : Je ne les ferai pas sans le prophète de Dieu ! Les
Qoraïschites lui dirent : Tu ne peux pas maintenant nous quitter ; reste
ici, car nous n'avons plus d'anciens ; tu pourras, selon ta volonté,
pratiquer notre religion ou celle de Mohammed. ‘Othmân reconnut
qu'il était dans l'impossibilité de retourner auprès du Prophète.
Le bruit se répandit que les Qoraïschites avaient tué ‘Othmân. À
cette nouvelle, le Prophète se leva et dit : Maintenant nous sommes
obligés de combattre. Ses compagnons se lièrent à lui par un nouveau
serment de fidélité, et Dieu révéla le verset suivant : « Dieu a été
satisfait des croyants qui te juraient fidélité sous l'arbre. »
(Sur. XLVIII, vers. 18.) Puis ‘Othmân revint. Dès que le Prophète
l'aperçut, il prononça la formule du triomphe : Dieu est grand ! et
abandonna le projet de combattre.
Le lendemain les Qoraïschites envoyèrent Sohaïl, fils d’‘Amrou, et
‘Howaïtab, fils d’‘Abdou’l-‘Ozza, pour traiter avec le Prophète. Leurs
conditions étaient qu'il s'en retournerait, cette année, sans entrer à la
Mecque, afin que les Arabes ne pussent pas dire qu'il avait forcé les
Mecquois à le laisser pénétrer dans la ville ; que, l'année suivante, à la
même époque, eux-mêmes évacueraient la Mecque, et se retireraient
dans les montagnes avec leurs femmes, leurs enfants et tout ce qui
leur appartenait ; que le Prophète et ses compagnons y entreraient
sans armes, y feraient les tournées autour du temple, et s'en iraient
après y être restés trois jours ; qu'il y aurait cessation d'hostilités
pendant dix ans ; qu'aucun des deux partis ne préterait secours aux
ennemis de l'autre, en leur fournissant des hommes ou des armes ; que
tout Mecquois qui, pendant ces dix années, irait à Médine et se ferait
musulman ne serait pas reçu, mais renvoyé à la Mecque ; enfin que
tout homme qui viendrait de Médine à la Mecque, en abandonnant la
religion de Mohammed, serait également rendu.
Les deux messagers se rendirent auprès du Prophète et lui
communiquèrent ces conditions. Il les accepta ; mais ses compagnons
furent mécontents et dirent : Si l'on doit conclure ce traité, était-il
nécessaire de lui prêter serment et de lui engager nos vies, pour
supporter cette humiliation ? ‘Omar s'approcha d'Abou-Bekr et lui
dit : Je sais que Mohammed est l’envoyé de Dieu, en vérité, et que
nous devons lui obéir ; mais je ne comprends pas pourquoi il accepte
une si grande humiliation de la part de ces incrédules. Abou-Bekr
répliqua : Ô Abou-Hafç, nous n'avons qu'à obéir ; tout ce qu'il dit, il
faut le faire. Or le Prophète envoya chercher quelques-uns des
principaux Qoraïschites, pour être présents à la conclusion du traité.
Quand ceux-ci furent arrivés, et que les Mohâdjir et les Ançâr eurent
pris place, il dit à ‘Alî d'écrire comme il les lui dicterait les conditions
du traité. ‘Alî écrivit : Au nom du Dieu clément et miséricordieux.
Sohaïl saisit la main d’‘Alî et lui dit : N'emploie pas ces mots, car
nous ne connaissons ni le clément, ni le miséricordieux. Écris comme
nous avons l'habitude d'écrire. Lorsque ‘Alî continua, en écrivant :
Mohammed, apôtre de Dieu, Sohaïl l'arrêta de nouveau, en disant : Ô
‘Alî, nous ne le reconnaissons pas pour prophète ; si nous étions
convaincus qu'il est prophète, nous ne le repousserions pas du temple.
Écris : Mohammed, fils d’‘Abdallah. ‘Alî s'écria : Apôtre de Dieu, je
n'écrirai jamais ainsi, et n'ôterai jamais à ton nom la qualité de
prophète ! Mohammed dit : Ô ‘Alî, efface ces mots ; car je suis
l'apôtre de Dieu aussi bien que le fils d’‘Abdallah. ‘Alî jura qu'il
n'effacerait jamais le nom du Prophète. Celui-ci prit le calem d'entre
les mains d’‘Alî et lui demanda : Où sont les mots : Apôtre de Dieu ?
Montre-les-moi ; et de sa main il les raya ; puis il dit : Maintenant
écris : Mohammed, fils d’‘Abdallah, et rédige le traité comme je l'ai
dicté. Lorsque l'acte fut terminé, le Prophète le fit signer par les chefs
qoraïschites présents et par ses compagnons.
Sohaïl avait un fils nommé Abou-Djandal, qui, avait embrassé
l'islamisme et qu'on retenait, par son ordre, enchaîné dans sa maison.
Au moment où le traité fut conclu, on vit arriver au camp Abou-
Djandal, ayant encore les liens à ses pieds. Il s'écria : Il n'y a pas de
dieu en dehors d'Allah, et Mohammed est l'apôtre d'Allah ! Sohaïl
dit : Voilà la première application du traité que nous venons de
conclure. Rends-moi mon fils. Le Prophète dit à Abou-Djandal : Va,
adore Dieu à la Mecque, jusqu'à ce que Dieu t'accorde ta délivrance.
Sohaïl l'entraîna par force. Abou-Djandal s'écria : Musulmans, me
livrerez-vous entre les mains des infidèles qui veulent me faire
renoncer à l'islamisme ? Les musulmans s'émurent et dirent :
Pourquoi souffrir une telle humiliation de la part des infidèles ? Le
Prophète leur répondit : J'exécute les ordres de Dieu. Or, pendant le
voyage, il avait dit à ses compagnons qu'il avait fait un rêve et qu'il
avait vu qu'il entrait avec eux à la Mecque. Cette parole leur était
restée dans l'esprit ; ils ne savaient pas qu'elle se réaliserait seulement
plus tard, et plusieurs d'entre eux tombèrent dans l'hypocrisie et dans
le doute ; en le voyant accepter une situation si dure.
Après la conclusion du traité, le Prophète donna l'ordre aux
musulmans de se raser la tête et de renoncer à l'état de pénitence.
Aucun d'eux ne répondit à son appel, qu'il répéta trois fois. Le
Prophète, très-affligé, se rendit dans la tente de sa femme Oumm-
Salama, qu'il avait amenée avec lui. Celle-ci lui ayant demandé la
cause de son chagrin, il lui dit : Je leur ai ordonné trois fois de se raser
la tête, personne n'a obéi. Oumm-Salama dit : Ne t'afflige point,
apôtre de Dieu, mais fais-toi raser la tête et accomplis le sacrifice. Le
Prophète se leva, égorgea le chameau destiné au sacrifice qu'il devait
offrir lui-même, et se fit raser la tête. Ses compagnons, le voyant faire
ainsi, se le dirent les uns aux autres, et chacun se fit raser la tête et
immola les victimes.
On rapporte, d'après ‘Abdallah, fils d’‘Abbâs, qu'une partie des
musulmans se firent raser la tête, et que quelques-uns se firent
seulement tailler les cheveux. Alors le Prophète prononça ces
paroles : « Que Dieu soit propice à ceux qui ont la tête rasée ! » —
Apôtre de Dieu, lui dit-on, ajoute : « Et à ceux qui ont les cheveux
taillés. » Le Prophète répéta ses premières paroles ; on réitéra la
demande, il fit la même réponse, et ainsi jusqu'à trois fois. Quand on
lui fit la demande pour la quatrième fois, il ajouta : « Et à ceux qui ont
les cheveux taillés. » On lui demanda ensuite pourquoi il avait fait
cette différence entre ceux qui avaient la tête rasée et ceux qui ne
l'avaient pas. Le Prophète répondit : Parce que ceux-là n'ont point
douté, et qu'ils sont restés fermes dans leur conviction.
Lorsque le Prophète fut de retour à Médine, un homme, nommé
Abou-Bacîr, s'enfuit de la Mecque, vint à Médine et embrassa
l'islamisme. Les Mecquois envoyèrent au Prophète un message ainsi
conçu : Il y a entre nous et toi un traité qui te prescrit de nous rendre
ceux qui nous quittent et s'enfuient auprès de toi. Le Prophète appela
Abou-Bacîr et lui dit : Nous avons avec les Qoraïschites une
convention d'après laquelle nous devons renvoyer quiconque s'enfuit
d'auprès d'eux et vient ici ; je ne peux pas violer cette convention. Il le
renvoya ainsi à la Mecque, en le livrant entre les mains des deux
messagers des Mecquois. Quand ils eurent quitté Médine, Abou-Bacîr
demanda à l'un d'eux de lui montrer son sabre ; cet homme le lui ayant
remis, Abou-Bacîr l'en frappa et lui trancha la tête ; il se tourna
ensuite contre l'autre, qui prit la fuite et revint à Médine, pour porter
plainte au Prophète. Abou-Bacîr rentra également à Médine. Le
Prophète lui demanda pourquoi il avait agi ainsi. Abou-Bacîr dit :
Apôtre de Dieu, je l'ai fait n'étant plus en ton pouvoir. Par Dieu, quand
même ils auraient été dix, ils n'auraient pu me ramener à la Mecque !
Le Prophète s'écria : Que n'ai-je des compagnons comme toi ! Abou-
Bacîr répliqua : Je t'amènerai des compagnons qui seront comme moi,
et qui ont embrassé l'islamisme à la Mecque.
Abou-Bacîr partit et se rendit au bord de la mer, dans un bourg
appelé ‘Aïç, par où passaient les caravanes de la Mecque. Tous ceux
qui, à la Mecque, étaient musulmans, allèrent le rejoindre, et Abou-
Bacîr réunit ainsi autour de lui une troupe d'environ cinq cents
hommes, qui se mirent à piller les caravanes des Mecquois. Ceux-ci,
enfin, firent demander au Prophète de rappeler Abou-Bacîr à Médine ;
ils y consentaient, disaient-ils, et l'abandonnaient, ainsi que les
hommes qui étaient avec lui. Le Prophète fit appeler Abou-Bacîr et
ses hommes à Médine.
Ces événements se passèrent aux mois de schawwâl et de dsou’l-
qa‘da de la sixième année de l'hégire. Dans la même année fut révélé
le verset suivant : « Dis : Ô hommes, je suis l'apôtre de Dieu, envoyé
vers vous tous, de ce dieu qui possède les cieux et la terre. » (Sur. VII,
vers. 157.) En conséquence, le Prophète envoya des ambassadeurs à
tous les princes de la terre, à ceux de l'Arabie, de la Perse, de Roum et
de l'Inde.
CHAPITRE LI

Ambassades envoyées par le Prophète aux rois de


la terre

Le Prophète fit partir huit ambassadeurs, qu'il envoya vers huit


princes, pour les appeler à Dieu. Il députa ‘Hâteb, fils d'Abou-Balta‘a,
vers le gouverneur des Coptes, nommé Moqauqas ; Schodjâ‘, fils de
Wahb, vers le gouverneur de Syrie, nominé ‘Hârith fils d'Abou-
Schimr, le Ghassânide ; Salît, fils d’‘Amrou, vers le prince du
Yemâma, nommé Haudsa, fils d’‘Alî, le ‘Hanifite ; ‘Amrou, fils
d'Al-‘Âç, vers le prince de l’‘Omân, nommé Djaïfar-ben-Djolonda ;
Al-‘Alâ ben al-Hadhramî, vers le gouverneur du Ba‘hraïn ; ‘Amrou,
fils d'Omayya, le Dhamrite, vers le roi d'Abyssinie, nommé Nedjâschî
Al-Adhkham, fils d'Abdjar ; Di‘hya, fils de Kholaïfa, vers le César,
roi de Roum, nommé Héraclius ; enfin ‘Abdallah, fils de ‘Hodsâfa, de
la tribu de Sahm, vers le roi de Perse, nommé Parwîz, fils de
Hormuzd, fils de Nouschirwân. La lettre adressée à chacun de ces
princes portait en tête les mots : Moi Mohammed, apôtre de Dieu, à
un tel, prince de... et était ainsi conçue : « Au nom du Dieu clément et
miséricordieux. Dis : ô hommes, je suis l'apôtre de Dieu, envoyé vers
vous tous, de celui qui possède les cieux et la terre. Il n'y a pas de dieu
en dehors de lui, qui donne la vie et fait mourir, » etc. (Sur. VII,
vers. 157-158.) Elle se terminait ainsi : « Salut à celui qui suit la
droite voie. Mets-toi bien à l'abri du châtiment de Dieu, au jour de la
résurrection, et tu auras le paradis. Mais si tu ne le fais pas, eh bien,
moi je t'ai fait parvenir ce message ! » Les ambassadeurs partirent,
chacun pour le pays où il était envoyé.
Moqaugas, le prince des Coptes, répondit à la lettre, mais il ne crut
pas. Il fit écrire une lettre bienveillante, et envoya en outre des
présents, des étoffes de l'Occident, et quatre jeunes filles coptes, dont
l'une s'appelait Mâria, que le Prophète rendit mère d'un fils nommé
Ibrahîm, qui mourut à l'âge de deux ans. La sœur de Mâria, nommée
Schîrîn, fut donnée par le Prophète à ‘Hassan, fils de Thâbit. Quant
aux princes de Syrie, du Yemâma, du Ba‘hraïn et de l’‘Omân, ils ne
crurent point et ne répondirent pas à la lettre ; ils dirent : Il ne pourra
pas nous enlever notre pouvoir. Lorsque les envoyés revinrent auprès
du Prophète et lui répétèrent ces paroles, il s'écria : C'est Dieu qui leur
enlèvera leur pouvoir et le donnera à mon peuple. Le Nedjâschî, roi
d'Abyssinie, crut au Prophète, donna des présents à ses envoyés,
autorisa le départ de Dja‘far, fils d'Abou-Tâlib et des autres
musulmans qui étaient dans son pays, fit profession de foi et fit
embrasser l'islamisme à son fils nommé Arhâ, fils d'Al-Adhkham. Il
envoya son fils et soixante hommes de ses officiers et de ses proches
pour porter au Prophète une lettre de réponse ainsi conçue : À
Mohammed, apôtre de Dieu, de la part du Nedjâschî Al-Adhkham, file
d'Abdjar. J'ai embrassé l'islamisme, et je t'envoie mon fils et soixante
officiers, qui sont tous devenus musulmans. Je les envoie auprès de
toi, afin qu'on l'ignore en Abyssinie ; car je n'ai de pouvoir que sur ma
personne, sur mon fils et sur mes proches. J'ai reconnu que ta religion
est véritable, et que Jésus a été le serviteur de Dieu et un prophète,
comme tu l'as dit. Mais je ne peux pas lutter seul contre tous les
Abyssins. Si tu veux que j'aille auprès de toi, je m'y rendrai. Il
envoya, en outre, au Prophète toutes sortes de présents.
Héraclius, le roi de Roum, devint croyant, et, dans la lettre qu'il
envoya en réponse au Prophète, il proclama l'islamisme.
Quant au roi de Perse, Kesra-Parwîz, après avoir lu la lettre du
Prophète, il la déchira et la jeta au visage de l'envoyé, en disant :
Comment cet homme, qui est mon sujet, ose-t-il m'adresser une lettre
pareille ? Il écrivit ensuite à Bâdsân, son gouverneur dans le Yemen,
en ces termes : Cet Arabe qui a surgi dans le ‘Hedjâz m'a adressé une
lettre inconvenante. Fais partir deux hommes intelligents pour
l'amener enchaîné auprès de moi, afin que j'examine comment il
faudra agir avec lui. S'il refuse de venir sur l'ordre qu'ils lui
communiqueront, va le trouver avec une armée, et envoie-moi sa tête.
Puis fais ravager tout son pays sous les pieds des éléphants, réduis en
esclavage les habitants, et empare-toi de leurs biens. Ayant lu cette
lettre, Bâdsân envoya auprès du Prophète son secrétaire, nommé
Bâbouyè, et une autre personne du nom de Khor-Khosrou. Il leur
remit la lettre de Parwîz et fit dire au Prophète : Si tu ne viens pas,
j'irai avec une armée comme Kesra l'a ordonné.
L'arrivée de ces messagers à Médine causa une grande joie aux
hypocrites, qui dirent : C'en est fait de Mohammed ; les hommes vont
être délivrés de ce fléau, puisque le grand roi Kesra veut s'emparer de
lui ; il va le faire disparaître de la surface de la terre.
Dans les traditions de la Perse, il est dit que Khor-Khosrou avait
été envoyé vers le Prophète par Parwîz lui-méme, qui lui avait donné
pour instructions de le lui amener, et, dans le cas où il refuserait de le
suivre, de se rendre auprès de Bâdsân et de lui remettre la lettre par
laquelle il lui prescrivait d'envoyer Mohammed auprès de lui. Nous
avons déjà raconté ces faits dans l'histoire de Parwîz. Maintenant
l'auteur dit que ces envoyés venaient de la part de Bâdsân. Lorsqu'ils
furent arrivés, Dieu envoya Gabriel auprès du Prophète et lui annonça
que Parwîz avait été tué par son fils Schirouï. Le Prophète dit à ces
hommes : Parwîz est mort, son fils Schîrouï l'a tué. Ils lui
demandèrent qui le lui avait dit. Gabriel me l'a dit, répondit le
Prophète ; il a été tué hier. Ils répliquèrent : Fais attention à ce que tu
dis ; car nous répéterons tes paroles à Bâdsân, le prince du Yemen, et
nous les lui rapporterons comme venant de toi. — Faites, répliqua le
Prophète, et ajoutez encore ceci : Mohammed dit : Si tu embrasses
l'islamisme et que tu croies en moi, je te laisserai le gouvernement du
Yemen et je te ferai roi, en te plaçant à la tête des officiers de Perse
qui se trouvent avec toi. Mais si tu ne crois pas, Dieu donnera le
gouvernement du Yemen et de la Perse à mon peuple, et ma religion
régnera dans ces contrées. Les envoyés notèrent la date du jour où le
Prophète leur avait ainsi parlé et retournèrent auprès de Bâdsân, après
avoir reçu du Prophète chacun un présent. Il avait donné à l'officier
qui accompagnait le secrétaire une ceinture, que Moqauqas lui avait
envoyée ; elle était d'argent et bordée d'or.
De retour auprès de Bâdsân, les envoyés lui firent leur rapport.
Bâdsân dit : Attendons ; si ses paroles se trouvent exactes, il est un
prophète et il faut croire en lui ; si elles sont fausses, nous exécuterons
les ordres de Kesra. Peu de temps après, il reçut une lettre de
Schîrouï, ainsi conçue : Kesra a été tué tel jour, et l’on m'a nommé
roi. Quand tu auras reçu cette lettre, rends-moi hommage et fais-moi
rendre hommage par tout le Yemen. Quant à cet homme du ‘Hedjâz,
au sujet duquel Kesra t'a écrit, ne l'inquiète point jusqu'à ce que je
t'envoie une nouvelle lettre. Bâdsân, en voyant que le jour de la mort
de Kesra était le même jour où le Prophète l'avait annoncée, devint
croyant, ainsi que les deux envoyés. Les descendants de l'officier à
qui le Prophète avait donné la ceinture s'en glorifient encore
aujourd'hui dans le Yemen. On les appelle Dsou’l-Mi‘djaza
(possesseurs de la ceinture).
Ces événements se passèrent dans la sixième année de l'hégire.
Dans la septième année, le Prophète entreprit l'expédition de Khaïbar.
CHAPITRE LII

Expédition de Khaïbar

Khaïbar était en la possession des juifs ; c'était la plus solide de


leurs forteresses. Elle se composait de sept forts, de différentes
grandeurs, entourés de plantations de dattiers. À deux parasanges de
là demeuraient les Benî-Ghatafân, alliés des juifs. Le Prophète, ayant
laissé comme son lieutenant à Médine Sibâ‘, fils d’‘Orfota, vint
mettre le siége devant Khaïbar. Les noms des sept forts étaient :
Nâ‘im, Qamouç ou fort des Abou’l-‘Hoqaïq, Katîba, appelé le fort de
la Victoire, et ayant pour chef Ça‘b, fils de Mo‘âds ; Schiqq, Natât,
Watî‘h et Solâlim. Le Prophète assiégea la forteresse pendant quinze
jours. Les Benî-Ghatafân, après avoir quitté leur campement pour
venir au secours de Khaïbar, craignant que le Prophète n'envoyât une
troupe contre leur tribu et ne fit enlever leurs femmes et leurs enfants,
revinrent sur leurs pas.
Le Prophète souffrait d'une migraine. Chaque fois qu'il était pris de
ce mal, il restait trois ou quatre jours sans sortir. ‘Alî, de son côté,
souffrant d'un mal d'yeux, était aussi retenu dans sa tente. Le Prophète
fit appeler Abou-Bekr, lui remit le drapeau du commandement et lui
ordonna de conduire les musulmans au combat. Abou-Bekr partit et
tenta un assaut contre le fort extérieur. Une pierre de meule, qui fut
jetée du haut du mur, tua le frère de Mohammed, fils de Maslama.
Abou-Bekr revint à la fin du jour, sans avoir obtenu aucun avantage.
Le lendemain, le Prophète remit l'étendard à ‘Omar, fils de Khattâb,
qui combattit également sans succès, toute la journée. Le Prophète
dit : « Je remettrai l'étendard à un homme qui aime Dieu et son
prophète et qui en est aimé ; il le tiendra vaillamment. » Alors tous les
Qoraïschites et les principaux d'entre les musulmans désiraient
vivement obtenir l'étendard. Le Prophète dit : Où est ‘Alî, fils d'Abou-
Tâlib ? On lui répondit qu'il était dans sa tente, et qu'il avait mal aux
yeux. Le Prophète l'envoya chercher, lui ouvrit les yeux et souffla
dedans ; ‘Alî fut guéri et put ouvrir les yeux. Le Prophète lui remit
l'étendard et le fit partir pour attaquer Khaïbar.
Le premier qui se présenta à ‘Alî fut l'un des chefs de Khaïbar,
nommé Mar‘hab. Il sortit de la forteresse et défia ‘Alî, en chantant
« Je suis connu dans Khaïbar ; je sais Mar‘hab, armé d'armes tranchantes, héros
éprouvé. »

‘Alî répliqua
« Je suis celui que sa mère a nommé lion. Je vis vous mesurer avec la grande mesure. »

Mar‘hab attaqua le premier, et d'un coup de sabre il fendit en deux


le bouclier d’‘Alî, sans que celui-ci fût atteint. Ensuite ‘Alî frappa son
adversaire et lui coupa une jambe ; d'un second coup il le tua.
Mohammed fils de Djarîr, dans cet ouvrage, rapporte que Mar‘hab fut
tué par Mohammed, fils de Maslama, après que Zobaïr, fils
d'Al-‘Awwâm, lui eut coupé la jambe ; car, dit-il, ‘Alî, souffrant des
yeux, n'était pas venu au combat. Mais cette version est inexacte ; la
vérité est que Mar‘hab fut tué par ‘Alî. Dans un autre récit, il est dit
que ce fort extérieur était muni d'une porte de fer d'une seule pièce,
qui ne pouvait être ouverte qu'à l'aide de quatre hommes. ‘Alî,
saisissant l'anneau, ébranla la porte, et, assisté par Gabriel, il parvint à
l'arracher. Ce fait n'est pas mentionné dans l'ouvrage [de Tabari] ;
l'histoire de la porte y est rapportée ainsi : Lorsque Mar‘hab eut fendu
en deux morceaux le bouclier d’‘Alî, celui-ci, voyant à l'entrée du fort
une porte jetée par terre, s'en empara, la prit dans sa main gauche et
s'en servit, en combattant, en guise de bouclier ; et le soir, en cessant
la lutte, il la rejeta et s'en retourna. Les compagnons, au nombre de
sept, qui étaient avec ‘Alî dirent : Nous nous étions approchés tous
ensemble pour prendre cette porte ; nous ne pouvions pas la remuer.
‘Alî prit d'assaut le premier fort, tua le commandant, et fit
prisonnier Kinâna, fils d'Al-‘Hoqaïq. Kinâna était le chef des Benî-
Nadhîr. Après la prise de la forteresse de sa tribu, il était venu à
Khaïbar. Il avait pour femme Çafiya, fille de ‘Hoyayy, fils d'Akhtab,
ce chef des Nadhîr qui, en quittant sa ville, était venu dans la
forteresse des Qoraïzha, qui avait été l'instigateur du grand
rassemblement de troupes des Qoraïzha, des Ghatafân et des autres
Arabes pour la guerre du Fossé, et qui, après la dispersion de cette
armée, était allé se renfermer avec les Benî-Qoraïdha dans leur
forteresse, où le Prophète alla les attaquer. Kinâna et sa femme
Çafiya, qui, en quittant le territoire des Benî-Nadhîr, étaient venus à
Khaïbar, tombèrent entre les mains d’‘Alî, qui les envoya, sous
l'escorte de Belâl, auprès du Prophète. Celui-ci, en voyant Çafiya, fut
frappé de sa beauté ; il la couvrit de son manteau et la fit asseoir
derrière lui. Ses compagnons reconnurent ainsi qu'il la choisissait
pour lui-même. Quant à Kinâna, il le fit garder avec les autres
prisonniers.
Quand les trois premiers forts furent tombés sous les efforts d’‘Alî,
les garnisons du quatrième et du cinquième demandèrent à capituler
aux mêmes conditions qu'on avait accordées aux Benî-Nadhîr, savoir :
qu'ils pourraient quitter leur territoire en abandonnant leurs biens, et
se rendre en Syrie. Le Prophète y consentit, et ils partirent. Il restait à
prendre le sixième et le septième fort, qui étaient plus solides que les
autres et renfermaient des biens considérables. Mais la nuit
approchait, et ‘Alî retourna au camp. Le lendemain, toute l'armée vint
assaillir les portes de ces forts sans réussir à les ouvrir.
Or un homme vint dénoncer Kinâna, fils de ‘Hoqaïq, comme
sachant où étaient déposé les trésors des Benî-Nadhîr. Le Prophète fit
venir Kinâna, qui refusa d'avouer, résistant à toute persuasion. On le
fit jurer sur l'âme de son père, mais il n'avoua pas. Alors un autre
d'entre les prisonniers juifs vint faire la déclaration suivante : À tel
endroit, près de la porte du fort, il y a un lieu isolé, autour duquel j'ai
vu rôder Kinâna, chaque matin. Le Prophète, ayant fait appeler
Kinâna et l'ayant interrogé en vain, lui dit : Si je fais fouiller en cet
endroit et que je trouve les trésors, je te ferai mettre à mort. — C'est
bien, répliqua Kinâna. On fit des fouilles et l'on découvrit une partie
des trésors. Kinâna refusant de dire où était le reste, le Prophète fit
venir Zobaïr, fils d'Al-‘Awwâm, et lui dit : Mets-le à la question,
jusqu'à ce qu'il avoue ou qu'il meure. Zobaïr lui lia les mains et les
pieds, l'étendit par terre, et lui mit sur le visage et sur la barbe de
l'amidon enflammé, qui lui brûla la peau. Kinâna n'avouait pas.
Zobaïr, voyant que Kinâna était près de mourir, vint avertir le
Prophète. Celui-ci lui dit de le livrer à Mohammed, fils de Maslama,
pour qu'il le fit mourir, en revanche de la mort de son frère
Ma‘hmoud, qui avait été tué à la porte du premier fort. Mohammed,
fils de Maslama, saisit Kinâna et le tua.
On avait combattu pendant trois jours sans résultat. Alors les
habitants des deux forts demandèrent à capituler. Ils voulaient que le
Prophète leur accordât la vie sauve et se contentât de prendre leurs
biens, et qu'il les laissât demeurer dans le pays, et conserver la
religion juive, sans leur demander de capitation ; ils abandonneraient
au Prophète leurs plantations de dattiers, qu'ils continueraient de
cultiver ; et, chaque année, au moment de la récolte, il viendrait
prendre la moitié des fruits, en leur laissant l'autre moitié. Le Prophète
fit part de ces propositions à ses compagnons. Tous, Mohâdjir et
Ançâr, les trouvèrent acceptables ; ils dirent : Nous aurons ainsi leurs
biens et nous posséderons leurs plantations, et ils seront nos fermiers.
Ces arbres, s'ils restaient sans propriétaires, se dessécheraient, comme
il est arrivé de ceux des Benî-Nadhîr. Ne leur imposons pas de tribut,
puisqu'ils sont nos fermiers. Le Prophète consentit, et accorda aux
juifs ces conditions, en leur disant : Je veux, quand je le jugerai à
propos, ou si j'aperçois de votre part quelque acte de trahison, pouvoir
vous expulser. Les juifs y consentirent. Ensuite il fit écrire par ‘Alî le
traité, et le leur remit. En conséquence, ils cultivaient chaque année
les plantations de dattiers. Lorsque les arbres étaient en fleur, le
Prophète envoyait une personne pour évaluer le rendement et pour en
prendre note ; et, au moment de la récolte, il recevait la moitié des
fruits, qu'il distribuait entre les musulmans, et il laissait l'autre moitié
aux juifs. Cette manière de procéder est l'origine de la coutume
adoptée par les souverains de faire évaluer le rendement du froment.
Le Prophète partagea entre les musulmans les biens de Khaïbar, et
ne se réserva à lui-même que Çafiya, à laquelle il donna la liberté et
qu'il épousa, après qu'elle eut embrassé l'islamisme. En voyant son
visage, il aperçut sur le côté gauche, au-dessous de l'œil, une tache
noire, et il lui demanda ce que c'était. Çafiya lui dit : Le jour où votre
armée vint assiéger Khaïbar, je fis un rêve. Il me sembla que la lune
se détachait du ciel et venait tomber dans mon sein. Je racontai ce
rêve à mon mari Kinâna, qui me dit : Toi aussi, tu désires ce
Mohammed, ce roi du ‘Hedjâz ? et il me donna un soufflet, qui a
laissé cette trace.
Le Prophète renvoya l'armée à Médine ; lui-même n'y retourna
pas ; il partit pour la forteresse de Fadak.
CHAPITRE LIII

Expédition de Fadak

Dans la Même semaine, le Prophète conclut un traité avec les


habitants de Fadak, qui était une forteresse habitée par des juifs, et
entourée de plantations de dattiers. Elle était située non loin de
Khaïbar, mais elle était plus petite ; car il n'y avait pas de forteresse
qui fût aussi grande et aussi forte que Khaïbar, et qui renfermât tant
d'habitants et tant de richesses. Les habitants de Fadak, voyant ce qui
venait d'arriver à Khaïbar, se hâtèrent d'envoyer au Prophète un
message ; ils demandèrent à être traités de la même façon que les
habitants de Khaïbar, et à conserver leurs plantations de dattiers. Ils
choisirent pour intermédiaire un homme des Benî-‘Hâritha, nommé
Mo‘hayyiça, fils de Mas‘oud. Le Prophète accepta leurs propositions ;
il partit, sans emmener l'armée, pour Fadak, en face de Khaïbar, et
conclut le traité avec les habitants. Il déclara Fadak sa propriété
personnelle, et n'en attribua rien à personne. Tandis que le produit des
plantations de Khaïbar appartenait aux musulmans, celui de Fadak
appartenait en propre au Prophète, et servait à sa subsistance
personnelle et à celle de sa famille ; il en disposait à son gré, en
aumônes aux pauvres et en présents. Il n'y eut point de partage, parce
que l'armée n'avait pas été employée, ni cavaliers ni fantassins ; et
Dieu révéla le verset suivant : « Ce que Dieu vient d'accorder à son
apôtre, en vous excluant du partage, vous ne l'avez disputé ni avec vos
chevaux ni avec vos chameaux, » etc. (Sur. LIX, vers. 6.)
II y avait à Fadak une femme juive, nommée Zaïnab, fille de
‘Hârith. Elle avait été l'épouse de Sallâm, fils de Mischkam, ce chef
des Benî-Nadhir qui avait été tué. Lorsque le Prophète vint à Fadak,
elle lui envoya une brebis rôtie, dont la chair était empoisonnée. Le
Prophète, en fait de viande, aimait principalement l'épaule, et c'est
dans l'épaule de la brebis que Zaïnab avait mis une plus grande
quantité de poison. Le Prophète avait avec lui l'un des Ançâr, nommé
Bischr, fils d'Al-Berâ, fils de Ma‘rour. Mohammed détacha l'épaule et
en mit un morceau dans sa bouche ; Bischr prit également un morceau
et l'avala. Le Prophète mâcha le sien, et, ne pouvant l'avaler, il le
rejeta, en disant : Je pense que cette brebis est empoisonnée. Il la lit
enlever, et envoya chercher la femme. Il lui dit : Pourquoi as-tu fait
cela ? Elle répondit : J'ai voulu t'éprouver ; je me suis dit que, si tu
étais le prophète de Dieu, il te préserverait et t'avertirait du danger ; et
que, si tu n'étais pas un prophète, les hommes seraient délivrés de toi.
Le Prophète ne lui dit rien, et retourna à Médine. Bischr, qui avait
avalé le morceau, mourut immédiatement, tandis que le Prophète
n'éprouva aucun mal.
Voilà le récit de cet événement, tel qu'il est donné par Mohammed
fils de Djarîr. Dans le livre des guerres sacrées, il est rapporté
différemment. La version exacte est celle-ci : Lorsque le Prophète eut
porté le morceau à sa bouche, Dieu donna à la brebis rôtie la parole, et
elle dit : « Ne mange pas ma chair, car je suis empoisonnée. » Ce fut
là un des grands miracles de la mission prophétique de Mohammed.
Gabriel vint et lui dit : Rejette ce morceau de ta bouche. Suivant une
autre tradition, il aurait dit : Ô Mohammed, avale ce morceau en
prononçant ces paroles : « Au nom de Dieu, par la vertu duquel rien,
ni sur la terre, ni dans le ciel, ne devient nuisible. Il est celui qui
entend et sait. » Tes ennemis sauront alors qu'ils ne peuvent, pas
t'atteindre. Le Prophète mangea le morceau ; le poison fut absorbé par
son corps et il n'en éprouva aucun mal. Mais, dans la suite, chaque
année à la même époque, le poison se faisait sentir dans son corps, et
à la fin il en mourut et fut ainsi martyr (car ceux qui meurent par le
poison sont aussi martyrs) ; Dieu avait voulu lui accorder de cette
façon la gloire du martyre. Le Prophète a dit : Le morceau que j'ai
mangé à Khaïbar se fait sentir dans mon corps, chaque année, à la
même époque. Lorsque sa mort approchait, il dit : Maintenant il va
me rompre la grande artère et il me fera mourir. Le Prophète dit ces
paroles dans l'année où il mourut. Il avait pris ce poison aux portes de
Fadak ; il dit « morceau de Khaïbar, » parce que le traité de Fadak
avait été conclu non loin de Khaïbar, et qu'il n'était pas encore revenu
de Khaïbar à Médine. Dieu seul connaît la vérité.
CHAPITRE LIV

Expédition de Wâdî'l-Qora

Wâdî’l-Qora était une forteresse des juifs, non loin de Khaïbar.


Quelques-uns disent que le Prophète, de retour à Médine, partit pour
Wâdî’l-Qora avec l'armée ; d'autres disent que, après avoir terminé
l'affaire de Fadak, il appela l'armée de Médine et se rendit à Wâdî’l-
Qora, qu'il investit. Après un siège d'une semaine, sans qu'il y eût eu
de combat, les habitants demandèrent à capituler. Ils sortirent de la
forteresse, et le Prophète s'empara de leurs biens, qu'il distribua à ses
compagnons ; ensuite il retourna à Médine.
Une nuit, pendant le voyage, ayant marché jusqu'à minuit, le
Prophète et ses compagnons furent pris de sommeil. Le Prophète dit :
Qui veut rester debout et ne pas dormir pendant que nous prendrons
du sommeil, afin que, vers l'aurore, il puisse nous réveiller, pour que
nous ne manquions pas le temps de la prière du matin ? Belâl s'offrit,
et il resta debout à prier pendant que le Prophète et ses compagnons
dormaient. À l'approche du jour, Belâl aussi fut gagné par le sommeil.
Ils ne se réveillèrent que lorsque les rayons du soleil les eurent
frappés. Le Prophète se réveilla le premier et dit à Belâl : Que signifie
ce que tu viens de faire ? Belâl répondit : J'ai été gagné par le
sommeil,ainsi que vous. Le Prophète le crut et l'excusa ; ensuite il
quitta cette station. Après avoir marché environ une parasange, il
s'arrêta et fit l'ablution et la prière du matin, quoique le temps fut
passé. Puis il dit à ses compagnons : Lorsque vous oubliez une prière,
faites-la au moment où vous vous en souvenez ; car Dieu dit : « Fais
ta prière en souvenir de moi. » (Sur. XX, vers. 14.)
Lorsque le Prophète fut de retour de Khaïbar, un marchand arabe,
des Benî-Solaïm, nommé ‘Haddjâdj, fils d’‘Ilât, vint et embrassa
l'islamisme. Il était en affaires avec les marchands de la Mecque, et il
avait sur eux des créances considérables ; il craignit que, en apprenant
qu'il était devenu musulman, ils ne lui retinssent son argent. Il
demanda donc au Prophète l'autorisation de se rendre à la Mecque,
pour recouvrer son bien. L'ayant obtenue, il dit : Apôtre de Dieu, si,
pour obtenir cet argent, je tiens quelques propos contre ta religion,
pardonne-le-moi. — Je te le pardonne, dit le Prophète. ‘Haddjâdj
partit, et arriva à la Mecque, monté sur une chamelle. Les Mecquois
l'entourèrent et lui dirent : Quelle nouvelle apportes-tu ? Où en est
l'affaire de Mohammed avec les gens de Khaïbar ? Il répondit : Les
hommes de Khaïbar ont défait son armée et l'ont fait prisonnier lui-
même ; ils ont voulu le tuer, mais ils ont dit qu'ils l'enverraient à la
Mecque, dont les habitants pourront le tuer. Ils l'amèneront donc après
moi. Cependant vous savez que je suis marchand et que j'ai de fortes
créances sur tels et tels marchands. Je viens pour que vous me
donniez mon argent immédiatement, afin que je puisse retourner à
Khaïbar et acheter quelque chose du butin que l'on a pris à
Mohammed. Les notables de la Mecque s'employèrent à réunir cette
somme en trois jours, et ‘Haddjâdj, après l'avoir reçue, partit. Trois
jours après, on apprit que Khaïbar s'était rendue au Prophète, et les
Mecquois reconnurent que ‘Haddjâdj avait employé une ruse pour
obtenir son argent.
Mohammed fils de Djarîr ajoute que le récit de ‘Haddjâdj avait
consterné les Benî-Hâschim ; qu’‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib,
étant venu en secret pour l'interroger, ’Haddjâdj lui aurait dit que la
victoire était restée au Prophète, et que lui-méme avait employé un
mensonge pour avoir son argent. Mais ce fait est inexact ; car, à cette
époque, ‘Abbâs était à Médine et non à la Mecque : il avait embrassé
l'islamisme le jour de Bedr, et vivait depuis lors avec le Prophète, à
Médine.
Les habitants de Khaïbar, conservant leurs demeures, cultivaient
leurs plantations de dattiers, et le Prophète, pendant le reste de sa vie,
et Abou-Bekr, après lui, percevaient la moitié de la récolte. Mais
‘Omar, ayant pris le pouvoir, dit : Le Prophète a défendu qu'il y ait en
Arabie deux religions. Par conséquent, il expulsa de la presqu'île
arabique tous les juifs qui s'y trouvaient, et dit aux habitants de
Khaïbar d'aller où ils voudraient. Ceux-ci vinrent trouver ‘Alî et, en
lui montrant l'acte du traité que le Prophète avait conclu avec eux, ils
lui dirent : N'est-ce pas ton écriture ? N'as-tu pas été témoin du traité
conclu avec nous par Mohammed et de la clause qui nous laissait
demeurer ici ? Maintenant ‘Omar veut nous chasser d'ici. ‘Alî
intercéda auprès d’‘Omar. Celui-ci dit : Le Prophète a déclaré qu'il les
y laisserait demeurer aussi longtemps que Dieu le voudrait. À présent,
ils doivent partir. Il les expulsa donc de Khaïbar, et c'est pour cette
raison que les juifs aiment ‘Alî et n'aiment pas ‘Omar.
Le Prophète revint de Khaïbar au mois de çafar et resta à Médine
jusqu'au mois de dsou’l-qa‘da. Dans cet intervalle, les ambassadeurs
qu'il avait envoyés revinrent et rapportèrent les différentes réponses
qui leur avaient été données. Les présents envoyés par Moqauqas
arrivèrent également en cette année.
Du mois de çafar au mois de dsou’l-qa‘da, le Prophète fit partir
quatre corps de troupes contre les Arabes. Chaque fois qu'il apprenait
que les Bédouins se rassemblaient en quelque lieu, il envoyait contre
eux une armée. Mais ces corps de troupes ne rencontrèrent jamais
personne et n'eurent point à combattre.
Ce fut dans la même année que le Prophète se fit construire une
chaire, du haut de laquelle il adressait ses sermons aux hommes.
Auparavant il n'y avait eu qu'une colonne, à laquelle il appuyait son
dos.
Au mois de dsou’l-qa‘da de cette même septième année, le
Prophète se rendit à la Mecque, pour accomplir la visite des lieux
saints qu'il n'avait pu accomplir l'année précédente. Il avait été obligé
de retourner de ‘Hodaïbiya, après avoir conclu avec les Mecquois un
traité par lequel ils s'engageaient à le laisser venir à la Mecque, et à
quitter la ville pour trois jours. Ils firent ainsi.
CHAPITRE LV

Visite de l'accomplissement

Cette visite des lieux saints est appelée visite de l'accomplissement,


parce que c'était l'exécution de la visite projetée l'année précédente,
que les musulmans n'avaient pu accomplir alors, ayant été obligés de
retourner de ‘Hodaïbiya. Le Prophète se mit en route avec tous ses
compagnons musulmans. Les Qoraïschites les laissèrent entrer dans la
ville avec leurs chameaux. Le Prophète, qui, ainsi que ses
compagnons, s'était constitué en état pénitentiel et s'était fait raser la
tête, fit son entrée assis sur un chameau, que ‘Abdallah, fils de
Rewâ‘ha conduisait par la bride, et il s'avança directement vers le
temple. ‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha, marchant devant lui, récita les
vers suivants :

« Écartez-vous, ô infidèles, devant ses pas (j'atteste qu'il est l'apôtre de Dieu) ; écartez-
vous, car tout bien est dans son apôtre !
« Seigneur, je crois en sa parole, et reconnais la vérité de Dieu dans sa perfection.
« Nous vous frappons, d'après les indications de ses visions ou d'après ses révélations,
« D'un coup qui enlève les têtes du lien de repos, et sépare l'ami de l'ami. »

Les Qoraïschites, s'étant retirés du temple, se tenaient sur les


hauteurs ou sur les plates, et regardaient les musulmans. Le Prophète,
informé que les Qoraïschites disaient de lui et de ses compagnons
que, épuisés par la fatigue du voyage, ils ne pourraient pas accomplir
les tournées autour du temple, recommanda à ses compagnons de ne
laisser paraître aucune faiblesse et de se montrer vigoureux. ll
accomplit les tournées autour du temple en courant, et ses
compagnons l'imitèrent. Ensuite ils accomplirent la Sa‘î, le parcours
entre Çafâ et Marwa, également en courant, tendis que les
Qoraïschites les observaient de loin. Après avoir terminé la visite des
lieux saints, le Prophète et ses compagnons allèrent camper à Bat‘hâ,
où ils restèrent trois jours. Aucun des Mecquois ni des parents du
Prophète qui s'y trouvaient ne l'invita à descendre chez lui.
Le Prophète avait amené soixante chameaux destinés pour le
sacrifice, cent chevaux et d'autres chameaux qui servaient de
montures à ses hommes. Il avait ordonné qua chacun emportât toutes
ses armes, que l'on fit porter par des bêtes de somme, qui, ainsi que
les chevaux, étaient en arrière du cortège ; car, redoutant quelque
trahison de la part des Qoraïschites, il voulait avoir à sa disposition
des armes et des chevaux.
Les Qoraïschites, apprenant que le Prophète avait avec lui des
chevaux et des armes, eurent des appréhensions. ils lui firent dire :
Nous voulons la fidèle exécution du traité que nous avons conclu avec
toi ; à quoi doivent te servir ces chevaux et ces armes ? Le Prophète
répondit : Nous les laissons en dehors de la ville ; mais si vous ne
teniez pas vos engagements, au moins aurais-je des armes et des
chevaux. Comme les Qoraïschites restèrent fidèles au traité, le
Prophète fit garder les chevaux et les armes par Mohammed, fils de
Maslama, en lui recommandant de rester en dehors de la ville.
Le lendemain de son arrivée à la Mecque, le Prophète épousa
Maïmouna, fille de ‘Hârith, fils d’‘Abdou’l-Mottalib. ‘Abbâs, qui
avait accompagné le Prophète, remit Maïmouna entre ses mains.
Le troisième jour, le Prophète fit égorger les chameaux du
sacrifice, et termina la visite des lieux saints. Aucun Mecquois, ni
homme, ni femme, ni enfant, ne venait auprès de lui. Les Qoraïschites
députèrent vers lui ‘Howaïtab, fils d’‘Abdou'l-‘Ozza, et Sohaïl, fils
d’‘Amrou, les mêmes qui avaient conclu le traité de ‘Hodaïbiya, et lui
firent dire : Nous avons exécuté les conditions du traité, exécute-les
également ; les trois jours que nous avons stipulés sont passés ;
reprends ta route. Le Prophète répondit : Je viens d'épouser ma
cousine ; accordez-moi encore un jour pour célébrer le mariage ; et
vous-mêmes venez manger avec moi le pain et le sel, comme
autrefois ; ensuite je prendrai ma femme, et je partirai. Les
Qoraïschites répliquèrent : Nous ne consentons pas, et nous ne
voulons pas de ton repas ; personne de nous n'acceptera ton invitation.
En conséquence, le Prophète quitta la Mecque le quatrième jour, en y
laissant son affranchi Abou-Râfi‘, pour lui amener Maïmouna.
Dieu révéla le verset suivant : « Dieu a réalisé le songe du
Prophète, dans lequel il avait vu que vous entreriez dans le saint
temple, » etc. (Sur. XLVIII, vers. 27.) Ce verset était une réponse aux
préoccupations des compagnons du Prophète, qui s'étaient demandé, à
Médine, pourquoi le songe du Prophète ne s'était pas réalisé. Or Dieu
l'avait réalisé cette année, et au verset que nous venons de citer il
ajouta : « Il sait ce que vous ignorez. Il voulait vous accorder, avant
cela, une victoire prochaine, » c'est-à-dire la conquête de Khaïbar. En
effet, il y avait une alliance entre les Mecquois et les habitants de
Khaïbar. Si l'on n'avait pas traité à ‘Hodaïbiya et que le Prophète fût
entré à la Mecque par force, les Mecquois seraient venus avec une
armée au secours de Khaïbar, comme ils avaient secouru les Benî-
Qoraïdha, lors de la guerre des confédérés. C'est pour cette raison que
Dieu fit revenir les musulmans de ‘Hodaïbiya, en exécution du traité,
afin que le Prophète pût faire la conquête de Khaïbar, sans que les
Mecquois vinssent au secours de cette ville, et afin que l'année
suivante il pût accomplir.sa visite des lieux saints de la Mecque. C'est,
suivant les commentateurs, lors de cette visite à la Mecque, que ce
verset du Coran fut révélé.
De retour de la visite de l'accomplissement, le Prophète resta à
Médine le mois de dsou’l-qa‘da et le mois de dsou'l-‘hiddja. Dans la
huitième année de l'hégire, du commencement du mois de mo‘harrem
au mois de djoumâda premier, il fit partir huit corps de troupes : les
uns périrent en combattant ; d'autres remportèrent la victoire, et
d'autres revinrent sans avoir combattu. Au mois de djoumâda premier,
le Prophète envoya une armée pour l'expédition de Mouta, en Syrie.
CHAPITRE LVI

Expéditions envoyées par le Prophète dans la


huitième année de l'hégire

D'abord, le Prophète envoya ‘Abdallah, fils d'Abou’l-Audjâ, le


Solaïmite, à la tête de cinquante hommes, pour attaquer les Benî-
Solaïm. Ceux-ci prirent les devants, tombèrent à l'improviste sur ces
cinquante musulmans, et les massacrèrent. Quelques-uns disent
qu’‘Abdallah, fils d'Abou’l-Audjâ, échappa à la mort.
Dans la même année, le Prophète fit partir Ghâlib, fils d’‘Abdallah,
de la tribu le Laïth, vers un endroit nommé Kedîd, pour attaquer
certains Arabes, qu'on appelait les Benî-Moulawwa‘h. Ghâlib, avec
ses compagnons, au nombre de cent, fit halte au pied d'une montagne,
dont les ennemis occupaient le versant opposé, avec leurs nombreux
troupeaux de brebis et de chameaux. ‘Hârith, fils de Mâlik, leur chef,
venant, vers le coucher du soleil, de l'autre côté de la montagne,
tomba entre les mains de Ghâlib, qui lui fit mettre des liens, pour
l'empêcher de regagner sa tribu. ‘Hârith dit : Je suis musulman.
Ghâlib répliqua : Si tu es musulman, tu peux rester ici un peu de
temps. Après le coucher du soleil, il appela un des fantassins de sa
troupe et lui dit : Va t'asseoir au haut de la montagne et observe les
ennemis, pour savoir où ils mènent leurs troupeaux. Cet homme alla
et regarda, puis il revint informer Ghâlib. Celui-ci quitta le camp et
enleva les troupeaux ; puis il revint, détacha ‘Hârith, et l'emmena avec
lui à Médine. Vers la pointe du jour, les Arabes, voyant que leurs
troupeaux avaient été enlevés, se mirent à la poursuite de Ghâlib. Ils
étaient près de l'atteindre, lorsque Dieu envoya un nuage ; la pluie
tomba ; il se forma un torrent qui se précipitait de la montagne, et qui
les séparait des musulmans ; ils les voyaient emmener leur chef et
leurs troupeaux, mais ils n'osèrent pas traverser le torrent. Ghâlib
revint ainsi à Médine avec son butin.
Dans la même année, le Prophète fut averti qu'une troupe de
Benî-‘Âmir se rassemblait près d'un certain puits. Il envoya contre
eux Schoudjâ‘, fils de Wahb, à la tête de vingt-quatre hommes. Les
ennemis s'enfuirent, et les musulmans enlevèrent leurs troupeaux.
Chaque homme eut pour sa part quinze chameaux.
Au mois de redjeb de la même année, le Prophète envoya
Abou-‘Obaïda-ibn-Djarrâ‘h, à la tête de six cents hommes, Mohâdjir
et Ançâr, contre la tribu des Benî-Djohaïna, qui demeuraient non loin
du bord de la mer. Les musulmans, s'étant rendus en ce lieu, et ayant
été obligés d'y rester quelque temps, manquèrent de vivres. Le
Prophète leur avait donné un sac de dattes, qu’Abou-‘Obaïda leur
distribua d'abord par poignées ; puis, lorsqu'il n'en resta plus qu'une
petite quantité, il les leur compta une à une. Les soldats les suçaient,
et buvaient de l'eau. Or, pendant trois mois, ne trouvant pas d'autre
nourriture, ils furent réduits à manger des feuilles d'arbres ; ce qui a
fait donner à cette expédition le nom d'expédition des Feuilles, parce
que les soldats secouaient les arbres pour faire tomber les feuilles.
Enfin Dieu ordonna au vent de soulever les flots de la mer, qui rejeta
sur le rivage un grand poisson mort, dont la chair nourrit les
musulmans pendant plusieurs jours. D'autres disent qu'un quadrupède
marin, appelé ‘anbar, étant venu sur le rivage, les musulmans le
prirent et le tuèrent, et que, poussés par la nécessité, ils se nourrirent
de sa chair pendant environ quinze jours. Ensuite, l'un des Ançâr,
nommé Qaïs, fils de Sa‘d, égorgea plusieurs de ses chameaux et en
donna la chair aux musulmans. Pendant tout ce temps, ils ne
trouvèrent pas l'occasion de combattre, et retournèrent enfin à
Médine.
Ce fut encore dans cette même année que le Prophète fut informé
qu'une troupe de Benî-Qodhâ‘a s'était rassemblée près d'un puits
nommé Dsât-es-Selâsil. ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç, dont la mère était de la
tribu des Benî-Qodhâ‘a, avait été envoyé comme ambassadeur auprès
du prince de l’‘Omân. Après avoir été éconduit par ce prince, ‘Amrou
était revenu à Médine. Le Prophète le chargea de se rendre, avec trois
cents hommes, auprès des Benî-Qodhâ‘a, pour les convertir à
l'islamisme. Il espérait qu'ils se laisseraient persuader par ‘Amrou, à
cause de sa parenté avec eux. Après s'être avancé, ‘Amrou craignit
des hostilités de la part des Benî-Qodhâ‘a, et écrivit au Prophète pour
lui demander du secours. Le Prophète fit partir ‘Abou-‘Obaïda avec
deux cents musulmans, Mohâdjir et Ançâr, parmi lesquels se
trouvaient Abou-Bekr et ‘Omar. Lorsque ceux-ci eurent rejoint
‘Amrou, il leur dit : Venez-vous pour me prêter aide, ou pour prendre
le commandement ? — Nous venons comme auxiliaires, répondirent-
ils. — C'est que, reprit ‘Amrou, pour le commandement, je ne vous le
remettrais pas. Puis, quand il était temps de prier, ‘Amrou remplissait
la fonction d'imâm, et Abou-Bekr, ‘Omar et Abou-‘Obaïda priaient
après lui. Les Benî-Qodhâ‘a, invités à embrasser l'islamisme,
refusèrent. ‘Amrou n'eut pas recours aux armes ; il s'en retourna,
disant que le Prophète ne lui avait pas donné l'ordre de combattre.
Quelques-uns affirment que ce fut dans cette année qu‘Amrou, fils
d'Al-‘Âç, et Khâlid, fils de Wâlid, embrassèrent l'islamisme, et
qu’‘Amrou fut d'abord chargé par le Prophète de l'expédition de Dsat-
es-Selâsil, et que, à son retour, il fut envoyé comme ambassadeur dans
l’‘Oman. Voici les circonstances de la conversion d’‘Amrou, fils
d'Al-‘Âç.
En revenant de la guerre du Fossé, les Mecquois avaient craint que
le Prophète ne tentât une entreprise contre leur ville, et chacun avait
cherché à se sauver. ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç, qui faisait le commerce
entre la Mecque et l'Abyssinie, et qui était en relations avec le
Nedjâschî, se dit : Je vais me rendre auprès du Nedjâschî, pour
échapper à Mohammed, s'il vient ici. S'étant muni de présents, il alla
les offrir au roi d'Abyssinie, qui le reçut avec bonté. Un jour, ‘Amrou,
fils d'Omayya, le Dhamrite, qui avait déjà été envoyé une première
fois par le Prophète auprès du Nedjâschî, lui porta un nouveau
message. ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç, ne savait pas combien le Nedjâschî
honorait le Prophète ; assistant à l'audience d’‘Amrou, fils d'Omayya,
il dit : Ô roi, il faut tuer ce Mohammed ! Le Nedjâschî répliqua : Ô
‘Amrou, ne tiens plus un pareil langage. Mohammed est un prophète
de Dieu, comme Moïse et Jésus. Sa religion est véritable, et je l'ai
acceptée. Si tu veux faire ma volonté, embrasse la religion de
Mohammed. ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç, frappé de la vérité de l'islamisme,
partit aussitôt pour Médine. En route, il rencontra Khâlid, fils de
Wâlid, à qui il fit part de ces circonstances. Khâlid lui dit : J'y vais
aussi. Ils allèrent donc ensemble à Médine, et Khâlid, se présentant le
premier devant le Prophète, prononça la formule de foi. ‘Amrou
s'approcha ensuite et dit : Apôtre de Dieu, je deviendrai musulman à
condition que tu me remettras mes péchés passés. Le Prophète
répondit : Ô ‘Amrou, prononce la formule de foi et prête le serment ;
car la profession de foi musulmane efface, par elle-même, les péchés
passés. ‘Amrou prononça la formule de foi.
CHAPITRE LVII

Bataille de Mouta

La bataille de Mouta eut lieu entre les musulmans et les Romains.


En effet, ces derniers étaient en possession de la Syrie, dont les
habitants étaient tous chrétiens. Or le Prophète fut informé qu'une
armée se rassemblait en Syrie, et que des troupes auxiliaires devaient
venir de Roum ; en conséquence, il désigna trois mille hommes, qu'il
fit partir de Médine sous le commandement de Zaïd, fils de ‘Hâritha,
en leur disant : Si Zaïd est tué, je veux que Dja‘far, fils d'Abou-Tâlib,
prenne le commandement ; et si celui-ci trouve aussi la mort, je
nomme ‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha. Dja‘far, mécontent de ces
dispositions, dit : Apôtre de Dieu, je n'aurais pas pensé que tu me
placerais sous les ordres de Zaïd, ton affranchi ! Le Prophète
répliqua : Va, ô Dja‘far ; les meilleurs arrangements sont ceux qui
sont faits par Dieu et par son prophète.
Les musulmans s'avancèrent, sous la conduite de Zaïd, jusqu'à la
frontière de la Syrie, et campèrent à un endroit nommé Mo‘ân. Là ils
apprirent que le roi de Roum était arrivé en Syrie, dans le Balqâ, avec
cent mille hommes. Alors ils n'avancèrent pas davantage et se dirent
entre eux : Comment trois mille hommes pourraient-ils lutter contre
cent mille ? Puis ils songèrent à faire avertir le Prophète et à
demander ses ordres, soit qu'il leur envoyât du secours, ou qu'il les
rappelât. Mais ‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha, leur parla ainsi : Pourquoi
donner du souci au Prophète ? Vous pouvez espérer l'une de ces deux
choses, désirables l'une et l'autre : ou vous remporterez la victoire et
vous triompherez de l'ennemi, ce qui sera bien ; ou vous trouverez le
martyre, ce qui sera mieux. ‘Abdallah les excitait ainsi à marcher en
avant. Gabriel rapporta ses paroles au Prophète, qui, par des
remercîments et des éloges, distingua ‘Abdallah d'entre tous ses
compagnons.
Les musulmans se rapprochèrent de l'ennemi, qui était préparé
pour le combat. Zaïd marcha jusqu'à une bourgade nommée Mouta,
située dans le Balqâ, et le roi de Roum fit avancer son armée pour
l'attaque. En disposant ses troupes en ordre de bataille, Zaïd plaça à
l'aile droite l'un des Benî-‘Odsra, nommé Qotba, fils de Qatâda ; à
l'aile gauche, l’un des Ançâr, nommé ‘Obâda, fils de Mâlik ; il
commanda lui-même le centre, où il combattit jusqu'à ce qu'il fût tué.
Le drapeau fut relevé par Dja‘far, fils d'Abou-Tâlib, qui donna l'ordre
aux troupes de descendre de leurs montures et de combattre à pied.
Comme personne n'obéissait, Dja‘far descendit de son cheval, qui
était bai et de pur sang arabe, et d'un coup d'épée lui coupa les jarrets,
pour montrer aux soldats qu'il voulait combattre à pied. Dja‘far est le
premier musulman qui ait employé ce procédé. Les autres, le voyant
faire ainsi, mirent tous pied à terre. Dja‘far, tenant le drapeau
musulman, combattit au milieu de ses troupes, jusqu'à ce qu'il eût la
main droite coupée. Il prit alors le drapeau dans la main gauche, qui
fut coupée également. Alors il le serra contre sa poitrine, jusqu'à ce
qu'il fût tué. Un homme, nommé Thâbit, fils d'Arqam, saisit le
drapeau et continua le combat. Il dit aux musulmans : J'ai pris le
drapeau, non pour être votre chef, mais parce que je n'ai pas voulu que
le drapeau musulman tombât par terre. Maintenant désignez quelqu'un
qui le prenne en même temps que le commandement. ‘Abdallah, fils
de Rewâ‘ha, à qui le Prophète avait destiné le commandement après
Dja‘far, avait été tué. Khâlid, fils de Walîd, prit le drapeau ; les
musulmans lui déférèrent le commandement, et continuèrent le
combat jusqu'à la tombée de la nuit, où Khâlid ramena l'armée au
camp.
Le jour où ce combat eut lieu, Gabriel vint trouver le Prophète et
lui dit : L'armée est à Mouta et livre un combat. Le Prophète en
informa ses compagnons, qui se réunirent à la mosquée de Médine.
Gabriel ôta, entre la ville de Médine et le pays de Roum, tout ce qui
faisait obstacle à la vue, et le Prophète put voir la bataille ; et tout ce
qu'il voyait, il l'annonçait à ses compagnons. Ce fut un des signes de
sa mission prophétique. Lorsque Zaïd tomba, le Prophète dit : Zaïd a
été tué. Il annonça de même que Dja‘far avait les mains coupées, et
qu’‘Abdallah, fils de Rewâ‘ha, venait d'être tué. Ses compagnons
pleurèrent et poussèrent des cris. Lorsque Khâlid, fils de Walîd, prit le
drapeau, le Prophète dit : Le glaive de Dieu (c'est-à-dire Khâlid, qu'il
avait autrefois ainsi surnommé) a pris le drapeau. Ce jour-là, il appela
Dja‘far, fils d'Abou-Tâlib, Dsou’l-Djenâ‘haïn (l'homme aux deux
ailes), disant : Dieu lui donnera, à la place de ses deux mains, deux
ailes, et il volera avec les anges. Les musulmans notèrent le jour et le
mois [où le Prophète leur avait parlé ainsi], et lorsque l'armée revint et
qu'ils demandèrent les détails du combat, tout se trouva conforme aux
paroles du Prophète.
Khâlid, fils de Walîd, continua le combat pendant trois jours.
Voyant que le petit nombre des musulmans ne pourrait pas résister, il
se retira, disant : Je ramènerai ces musulmans auprès du Prophète ;
cela vaudra mieux que de les laisser tous périr. Lorsque le Prophète
apprit que Khâlid avait opéré sa retraite, il l'approuva et lui donna des
éloges. Quand les troupes revinrent à Médine, il alla, accompagné des
autres musulmans, à leur rencontre. Il était à cheval, ayant devant lui
le fils de Dja‘far, âgé de cinq ans.
Après le retour de cette armée, les mois de djoumâda second, de
redjeb et de scha‘bân se passèrent [sans événements remarquables].
Au mois de ramadhân, le Prophète partit pour s'emparer de la
Mecque.
CHAPITRE LVIII

Prise de la Mecque

Dans le traité que le Prophète avait conclu à ‘Hodaïbiya avec les


Qoraïschites, il était stipulé que ceux-ci ne lui feraient pas la guerre,
qu'ils n'aideraient pas ses ennemis, qu'ils n'exciteraient personne
contre lui, qu'ils ne donneraient point de secours à ses ennemis, soit
en armes, soit en hommes, et qu'ils ne feraient pas et n'aideraient pas à
faire la guerre à ses alliés. Or il y avait, sur le territoire de la Mecque,
deux tribus alliées du Prophète, l'une nommée les Benî-Khozâ‘a,
l'autre les Benî-Bekr-ben-Kinâna. Les Benî-Khozâ‘a étaient d'anciens
alliés des Benî-Hâschim, tandis que les Benî-Bekr étaient alliés avec
les Benî-Omayya, les Benî-Makhzoum et [d'autres] Qoraïschites. Lors
de la conclusion du traité de ‘Hodaïbiya, les Benî-Khozâ‘a s'étaient
déclarés les alliés du Prophète, qui les avait acceptés et qui leur avait
assuré qu'ils seraient à la Mecque sous sa protection, quoiqu'ils ne
fussent pas de sa religion. Les Benî-Bekr avaient renoncé à son
alliance et à sa protection. Après ces stipulations, on s'était séparé, et
le Prophète était retourné à Médine.
Du temps du paganisme, les Benî-Khozâ‘a et les Benî-Bekr avaient
été en guerre, et plusieurs meurtres avaient été commis ; en dernier
lieu, les Benî-Khozâ‘a avaient tué un homme d'entre les Benî-Bekr, et
ceux-ci cherchaient une occasion pour prendre une revanche. Tel était
l'état des choses lorsque le Prophète revint à Médine. Après le traité
de ‘Hodaïbiya, se sentant en sécurité, les habitants de la Mecque
avaient déposé les armes. Cela dura ainsi un an ou deux. Ensuite les
Benî-Khozâ‘a et les Benî-Bekr prirent les armes et se firent la guerre.
Les Benî-Bekr allèrent trouver Abou-Sofyân et demandèrent l'aide
des Qoraïschites. Ceux-ci n'osèrent pas les secourir, de peur que le
Prophète n'eût connaissance de cette infraction au traité ; mais ils leur
fournirent des armes contre les Berd-Khozâ‘a, ce qui constituait aussi
une infraction, car il avait été stipulé qu'ils ne prêteraient aucun
secours à ses ennemis ni aux ennemis de ses alliés. En outre,
quelques-uns des principaux Qoraïschites, tels que Çafwân, fils
d'Omayya, ‘Ikrima, fils d'Abou-Djahl, Sohaïl, fils d’‘Amrou, et
d'autres, prirent part personnellement à l'attaque des Benî-Bekr contre
les Bent-Khozâ‘a. Ils partirent pendant la nuit et en secret, et tuèrent
plusieurs Khozâ‘ites. Les Benî-Khozâ‘a se sauvèrent à la Mecque, où
ils trouvèrent protection dans la maison d'un de leurs chefs, nommé
Bodaïl, fils de Warqâ. La lutte cessa alors. Les Khozâ‘ites se réunirent
pour délibérer, et firent partir l'un d'entre eux, nommé ‘Amrou, fils de
Sâlim, vers le Prophète, pour lui rendre compte de la manière dont les
Qoraïschites avaient rompu le traité, et pour réclamer son assistance.
Avant que cet homme fût arrivé à Médine, Gabriel était venu avertir le
Prophète, et lui avait apporté de la part de Dieu l'ordre d'aller attaquer
la Mecque, et la promesse de la victoire. Lorsque ‘Amrou, fils de
Sâlim, se présenta devant lui et remplit son message, le Prophète lui
dit, en présence du public : Dieu t'assistera, toi et tous les Benî-
Khozâ‘a. Il ne dit pas qu'il leur conduirait ou qu'il enverrait une
armée, afin que son projet ne fût pas divulgué et n'arrivât pas à la
connaissance des Qoraïschites. Plus tard, Bodaïl, fils de Warqâ, vint
aussi de la Mecque à Médine pour informer le Prophète de la manière
dont les Qoraïschites avaient agi envers les Benî-Khozâ‘a.
Les Qoraïschites, reconnaissant la faute qu'ils avaient commise en
violant le traité, et sachant que les principaux Khozâ‘ites s'étaient
rendus auprès du Prophète, craignirent que celui-ci ne vint les
attaquer. Ils dépéchèrent donc vers lui Abou-Sofyân, fils de ‘Harb,
qu'ils chargèrent de présenter des excuses, de renouveler et de faire
prolonger le traité de paix. Après qu'Abou-Sofyân eut quitté la
Mecque, Dieu en instruisit le Prophète, qui dit à ses compagnons :
Abou-Sofyân viendra pour cette affaire, je ne lui ferai pas de réponse.
Lorsque Abou-Sofyân arriva à Médine, il ne vit pas d'endroit plus
convenable où il pût descendre que chez sa fille Oumm-‘Habîba,
l'épouse du Prophète. En entrant dans la maison de sa fille, il s'assit
sur un tapis de cuir, qui était étendu par terre, et qui ordinairement
servait de lit au Prophète. Oumm-‘Habîba accourut et retira le tapis de
dessous Abou-Sofyân. Celui-ci dit : Ma fille, quel mal voyais-tu à ce
que je fusse assis sur ce tapis ? Oumm-‘Habîba répondit : Ce tapis
appartient au Prophète, et tu es souillé d'idolâtrie. Tu ne dois pas y
prendre place avant d'avoir embrassé la religion du Prophète.
Abou-Sofyân quitta la maison de sa fille et se rendit chez Abou-
Bekr. Il lui dit : Nous avons commis tel acte d'hostilité et nous avons
violé le traité. Je suis venu pour présenter des excuses à Mohammed.
Conduis-moi auprès de lui, et demande-lui de renouveler et de
prolonger la trêve avec nous. Abou-Bekr répondit : Le Prophète est
très-irrité de cette affaire ; va toi-même et vois ce qu'il te dira. Abou-
Sofyân se présenta au Prophète et lui exposa sa demande. Le Prophète
garda le silence et ne lui fit aucune réponse. Abou-Sofyân alla trouver
‘Omar et lui dit : Il faut que tu intercèdes pour nous auprès du
Prophète. ‘Omar répliqua : Par Dieu ! si je pouvais changer les
fourmis en hommes prêts à combattre contre vous, je le ferais ! Alors
Abou-Sofyân vint demander les services d’‘Alî, qui se trouvait dans
l'habitation de Fâtima. ‘Alî se récusa. Enfin Abou-Sofyân s'adressa à
Fâtima et lui dit : Tu es la fille de Mohammed, parle-lui. Fâtima
répondit : Cette affaire ne regarde pas les femmes. Abou-Sofyân,
voyant qu'il ne réussirait pas, quitta Médine et retourna à la Mecque.
Le Prophète ordonna au peuple de se préparer pour une expédition
contre les infidèles, sans indiquer contre qui elle serait dirigée ; on ne
savait si ce serait contre la Syrie, ou contre la Mecque ou Tâïf, ou
contre les Benî-Thaqîf. Le Prophète envoya des messagers à toutes les
tribus arabes, autour de Médine, qui avaient embrassé l'islamisme, et
leur fit demander des troupes. Il arriva de chaque tribu un corps
d'armée. Les habitants de Médine pensaient que le Prophète les
conduirait en Syrie, parce que l'armée romaine avait tué un grand
nombre de musulmans à Mouta. Tous les hommes valides de Médine,
Mohâdjir et Ançâr, prirent les armes et partirent. À la première étape,
le Prophète passa l'armée en revue. Elle se composait de dix mille
hommes : cinq mille Mohâdjir et Ançâr, et cinq mille hommes des
différentes tribus arabes, telles que les Benî-Solaïm, les Benî-
Ghatafân, les Benî-Djohaïna, les Benî-Temîm et les Benî-Asad.
Le Prophète partit le 10 du mois de ramadhân, avec ces dix mille
hommes, tous montés, complètement armés et approvisionnés. Il avait
laissé, comme son lieutenant à Médine, un homme ghifârite, nommé
Kolthoum, fils de ‘Hoçaïn, surnommé Abou-Rouhm. Il recommanda
aux soldats de ne se laisser devancer par personne, et d'empêcher que
la nouvelle de leur marche ne parvint aux Qoraïschites, afin que ceux-
ci ne pussent pas se mettre en défense. Après cinq journées de
marche, pendant lesquelles l'armée n'avait été précédée par personne,
le Prophète fit halte à une station nommée Dsou‘l-‘Holaïfa. Là, un des
Mohâdjir mecquois, nommé ‘Hâteb, fils d'Abou-Balta‘a, qui avait
assisté au combat de Bedr, écrivit aux gens de la Mecque une lettre
ainsi conçue : Le Prophète va vous attaquer avec une nombreuse
armée, à laquelle vous ne pourrez pas tenir tête. Soyez sur vos gardes.
Il y avait dans l'armée musulmane un certain nombre de femmes. Le
Prophète, qui, dans cette expédition, avait pris avec lui ‘Âïscha, avait
ordonné aux soldats d'emmener avec eux des femmes, pour rendre
différents services, pour chercher du bois, laver les vêtements et
soigner les malades. Parmi ces femmes se trouvait une certaine Sâra,
affranchie des Benî-‘Abdou’l-Mottalib, qui était employée à ramasser
du bois. ‘Hâteb confia sa lettre à cette femme, et lui recommanda de
la porter, en devançant l'armée, à la Mecque, et de la remettre à Abou-
Sofyân. Sâra, sous prétexte d'aller ramasser du bois, quitta le camp et
se dirigea vers la Mecque. Dieu fit avertir le Prophète ; Gabriel
l'instruisit au sujet de cette femme et de la lettre, et lui révéla le verset
suivant : « Ô vous qui croyez, ne vous liez pas avec ceux qui sont mes
ennemis et les vôtres, » etc. (Sur. LX, vers. 1.) Le Prophète fit appeler
‘Alî et Zobaïr, fils d’‘Awwâm, leur dit l'action de cette femme et les
envoya à sa poursuite. Ceux-ci montèrent à cheval, rejoignirent Sâra
et lui dirent : Tu as une lettre, donne-la. Sâra l’avait cachée dans ses
cheveux ; elle nia, se dépouilla de ses vêtements, et l'on ne trouva rien
sur elle. Zobaïr dit : Retournons, car cette femme n'a rien. ‘Alî, tirant
son sabre, dit : Par Dieu ! le Prophète n'a pas menti et il n'a pas été
trompé ! Donne la lettre ou je te tranche la tête. La femme, effrayée,
fit tomber la lettre de ses cheveux et la jeta à ‘Alî, qui la prit et la
porta au Prophète. Celui-ci, après l'avoir lue, convoqua ses
compagnons et leur en donna connaissance en présence de ‘Hâteb. Se
tournant ensuite vers ce dernier, il lui dit : Pourquoi as-tu agi ainsi ?
‘Hâteb, s'excusant, répondit : Apôtre de Dieu, je n'ai jamais cessé
d'être musulman. Mais j'ai au milieu des Qoraïschites des parents et
ma famille ; j'ai voulu les prévenir par cette lettre, pensant que cela ne
pourrait nuire ni à Dieu ni à son Prophète, la décision de Dieu ne
pouvant être entravée. ‘Omar dit : Apôtre de Dieu, permets-moi de
tuer cet homme, c'est un infidèle. Le Prophète répliqua : Il n'est pas
infidèle, car Dieu le déclare croyant ; les paroles : « Ô vous qui
croyez » s'adressent à lui. ‘Omar reprit : Au moins, est-ce un
hypocrite, et il a mérité l'enfer. — Ô ‘Omar, dit le Prophète, cet
homme a combattu à Bedr avec nous, et Dieu a dit de ceux qui ont
assisté à ce combat que, quoi qu'ils puissent faire, il leur pardonnerait.
Le Prophète quitta cette station et continua sa marche. Il
recommanda à ses compagnons de ne pas faire flotter les étendards et
de ne se revêtir ni de leurs cuirasses ni de leurs armes, qu'ils devaient
faire porter par les bêtes de somme. À la halte suivante, ‘Oyaïna, fils
de ‘Hiçn, et Aqra‘, fils de ‘Hâbis, se présentèrent devant lui. ‘Oyaïna
dit : Ô Mohammed, je ne vois ni préparatifs de pèlerinage, ni
préparatifs de guerre, où vas-tu ? Le Prophèle répondit : Je vais où
Dieu voudra. Puis il marcha en avant, et arriva à une station appelée
Qodaïd, située près d’‘Osfân. La journée était très-chaude, et
l'observation du jeûne du ramadhân fort pénible. Alors fut révélé le
verset suivant : « … Celui qui est malade et celui qui est en voyage
jeûneront, dans la suite, le même nombre de jours, » etc. (Sur. II,
vers. 181.) En conséquence, le Prophète rompit le jeûne. En quittant
ce campement, il s'avança jusqu'à ‘Osfân.
J'ai lu dans quelques traditions qu’‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-
Mottalib, qui résidait à la Mecque, ayant appris l'approche du
Prophète, quitta la ville et vint le trouver à cette station. Ce récit est
inexact ; car ‘Abbâs, depuis la journée de Bedr, où il avait embrassé
l'islamisme, était resté à Médine, avait accompagné le Prophète à
‘Hodaïbiya et, plus tard, à la visite de l'Accomplissement, et était dans
son armée lors de la prise de la Mecque.
Les Qoraïschites savaient que le Prophète était très-irrité de ce
qu'ils avaient violé le traité. Ils craignaient qu'il ne leur fit la guerre, et
cherchaient à avoir des nouvelles de Médine, pour connaître ses
projets ; mais le Prophète avait coupé les chemins, et personne ne
pouvait pénétrer jusqu'à Médine. Ils étaient donc très-inquiets ; puis
ils se dirent qu'il faudrait envoyer un espion pour avoir des nouvelles
de Mohammed. Abou-Sofyân leur promit d'y aller lui-même. Il quitta
la Mecque, monté sur une chamelle, et accompagné d'un autre chef,
‘Hakîm, fils de ‘Hezâm, et du chef khozâ‘ite Bodaïl, fils de Warqâ.
Lorsqu'ils arrivèrent à ‘Osfân, où le Prophète était campé, il était nuit,
et ils aperçurent de loin les feux de l'armée musulmane. Ils s'arrêtèrent
à une portée de voix du camp et se demandèrent quels pouvaient être
les hommes campés à cet endroit. ‘Hakîm et Bodaïl pensaient que
c'étaient des Bédouins ; mais Abou-Sofyân dit : Les Bédouins ne
seraient pas si nombreux ; c'est là une armée ; pourtant Mohammed
n'a pas une armée aussi considérable ; je ne sais pas quels peuvent être
ces hommes.
‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, monté sur la mule blanche du
Prophète, appelée Schahbâ ou Baïdhâ, sortit du camp pendant la nuit,
fit le tour de l'armée et regarda les feux. ‘Omar, fils de Khattâb,
commandait, cette nuit, les avant-postes ; il était sorti du camp avec
ses compagnons, et ceux-ci avaient allumé un feu. Lorsque ‘Abbâs
passa près de lui, dans l'obscurité, ‘Omar dit à ses hommes : Regardez
quel est cet homme qui passe ici. — C'est l'oncle du Prophète, dirent-
ils, monté sur la mule de Mohammed. ‘Abbâs passa outre ; en
continuant son chemin dans l'obscurité, il entendit la voix d'Abou-
Sofyân, qui causait avec ses compagnons. Comme il était lié d'amitié
avec lui, il reconnut sa voix et l'appela. Ils s'approchèrent l'un de
l'autre, s'interrogèrent et s'embrassèrent. Ensuite ‘Abbâs demanda à
Abou-Sofyân pourquoi il était là. — Je suis venu chercher des
nouvelles, répliqua Abou-Sofyân. ‘Abbâs dit : Le Prophète est ici
avec dix mille cavaliers. Il ajouta : Monte derrière moi sur cette mule,
je te conduirai auprès du Prophète ; il faut te rendre à lui, car
autrement tu serais mis à mort, ou tu pourrais être pris par l'un des
compagnons d’‘Omar, qui tient les avant-postes cette nuit, et qui te
tuerait. Entre ‘Omar et Abou-Sofyân il y avait une ancienne inimitié,
à cause de Hind, femme d'Abou-Sofyân. Hind était, du temps du
paganisme, une femme de mœurs légères. Elle avait toujours des
relations avec un ou deux jeunes gens des Qoraïschites. J'ai lu dans le
livre Methâlib qu'elle avait eu d'abord pour amant le jeune ‘Omar, fils
d'Al-Khattâb ; ensuite ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç ; puis ‘Omâra, fils de
Walîd, fils de Moghîra, qui était le plus beau jeune homme d'entre les
Qoraïschites. Son premier mari avait été Fâkih, fils de Moghîra.
Comme elle était soupçonnée d'entretenir des relations avec un
Qoraïschite, Fâkih l'avait répudiée. On était allé soumettre l'affaire à
l'un des devins du Yemen, qui décida que Hind était innocente. Alors
Fâkih voulut la reprendre pour femme, mais Hind refusa et épousa
Abou-Sofyân, fils de ‘Harb. Abou-Sofyân la soupçonna d'avoir des
relations avec ‘Omar, fils de Khattâb, et ce fut là la raison de l'inimitié
d’‘Omar et d'Abou-Sofyân ; l'histoire en est fort longue.
Abou-Sofyân monta donc derrière ‘Abbâs. Lorsqu'ils arrivèrent
près du feu d’‘Omar, celui-ci, apercevant Abou-Sofyân, s'écria :
Louanges à Dieu, qui te livre sans sauvegarde entre les mains des
musulmans ! Il croyait qu’‘Abbâs l'avait fait prisonnier. ‘Abbâs dit à
‘Omar : Il n'est pas sans sauvegarde, je lui ai accordé ma protection.
‘Omar, très-mécontent, dit : Ô ‘Abbâs, tu es l'oncle du Prophète, tu ne
fais pas bien de prendre sous ta protection l'ennemi de Dieu et du
Prophète et de le faire monter sur la mule du Prophète. Puis il courut
pour aller prévenir Mohammed ; ‘Abbâs également bâta le pas de la
mule, et ils arrivèrent ensemble à la tente du Prophète. ‘Abbâs mit
pied à terre, laissa Abou-Sofyân à l'entrée et se présenta en même
temps qu’‘Omar devant Mohammed. ‘Omar dit : Apôtre de Dieu,
voilà Abou-Sofyân, que Dieu a fait tomber entre nos mains sans
sauvegarde ; permets-moi de le tuer. ‘Abbâs dit : Apôtre de Dieu, je
lui ai accordé ma protection. Le Prophète fut très-embarrassé de ces
paroles d’‘Abbâs. Ensuite ‘Omar s'approcha pour lui parler à l'oreille.
‘Abbâs attira la tête du Prophète vers sa poitrine et dit : Ne lui parlons
pas en secret cette nuit. ‘Omar reprit : Tu ne fais pas bien d'accorder,
sans la permission du Prophète, ta protection à l'ennemi de Dieu.
‘Abbâs répliqua : Si cet homme était de ta famille, des Benî-‘Adî, tu
ne montrerais pas tant de diligence pour le tuer ; tu le fais, parce qu'il
appartient aux Benî-Abd-Manâf. Le Prophète, craignant de voir surgir
une lutte entre ‘Omar et ‘Abbâs, dit à ce dernier : Je lui accorde
également ma protection ; garde-le cette nuit, demain tu me le
présenteras. ‘Abbâs et ‘Omar se retirèrent.
Le lendemain matin, ‘Abbâs conduisit Abou-Sofyân devant le
Prophète, pour que celui-là prononçât la profession de foi. Voulant
ensuite le faire retourner à la Mecque, ‘Abbâs dit : Apôtre de Dieu, tu
sais qu'Abou-Sofyân est le chef de la Mecque. Il faut lui accorder
quelque faveur, afin qu'il puisse montrer son autorité. Le Prophète
dit : Que tous ceux qui entreront dans la maison d'Abou-Sofyân soient
épargnés. ‘Abbâs dit à Abou-Sofyân : Va à la Mecque et répète ces
paroles aux habitants, afin qu'ils sachent quelle est ton autorité. En
levant le camp, le Prophète dit à ‘Abbâs : Conduis Abou-Sofyân à un
endroit où la route est resserrée, au moment où l’armée y passera, afin
qu'il la voie défiler, et que, à son retour à la Mecque, il puisse dire aux
habitants combien elle est nombreuse, pour qu'ils ne songent pas à la
résistance. ‘Abbâs et Abou-Sofyân, postés à l'issue de la vallée, virent
les troupes, montées sur de beaux chevaux et complètement armées,
défiler les unes après les autres. Abou-Sofyân questionnait ‘Abbâs sur
chaque corps qu'il voyait passer, et ‘Abbâs lui nommait toutes les
tribus, les Benî-Ghatafân, les Benî-Solaïm, les Benî-Djohaïna, et
toutes les autres, qui formaient cinq mille hommes. Enfin le Prophète
parut au milieu d'un corps de cinq mille hommes, formé de Mohâdjir
et d'Ançâr, armés de casques et de cuirasses, de sorte qu'on ne voyait
de leur corps que les yeux ; ils ressemblaient à des masses de fer, et
on les appelait la troupe verte, parce que, de loin, le fer les faisait
paraître de couleur verte. À leur aspect, Abou-Sofyân fut frappé
d'étonnement et de terreur, et il dit à ‘Abbâs : Certes, la royauté du fils
de ton frère est grande. ‘Abbâs répliqua Malheur à toi ! Il n'est pas un
roi, mais un prophète !
Abou-Sofyân, à son retour à la Mecque, fut entouré par les
habitants. Il leur dit : Mohammed arrive avec une armée à laquelle il
est impossible de résister. — Que ferons-nous ? lui dirent-ils. Abou-
Sofyân répliqua : Il a dit que tous ceux qui entreront dans ma maison
seront épargnés. — Mais combien, dirent les Qoraïschites, pourront
trouver place dans ta maison ? Ils appréhendaient que le Prophète ne
leur livrât bataille et qu'il ne les fit tous massacrer. Le Prophète, de
son côté, croyait que les Mecquois allaient résister. Le jour où il
voulut faire son entrée, il demanda quelles dispositions ils avaient
prises. On lui dit : Ils ont fait appel aux tribus confédérées
(A‘habisch), qu'ils ont réunies, avec les principaux guerriers, du côté
d'Arafât ; les autres se tiennent armés aux portes de leurs boutiques et
de leurs maisons. ils ont dit aux Benî-Bekr et aux autres confédérés :
Si Mohammed ne nous attaque pas, nous ne combattrons pas ; s'il
nous attaque, nous nous défendrons ; alors entrez dans la ville, de
manière que, tandis que nous le chargerons par devant, vous puissiez
le charger par derrière. Le Prophète, en apprenant ces faits, résolut de
ne point les attaquer, et Dieu révéla le verset suivant : « Ne les
combattez pas près du saint temple, à moins qu'ils ne vous
attaquent, » etc. (Sur. II, vers. 187.)
Le Prophète appela Zobaïr, fils d’‘Awwâm, qui commandait
l'avant-garde de deux mille hommes, et lui dit : Avance avec ton corps
et entre à la Mecque ; tu planteras le drapeau sur la montagne, à
l'entrée de la ville, du côté oriental. Khâlid, fils de Walîd, qui
commandait l'aile gauche, composée de deux mille hommes, reçut
l'ordre de pénétrer dans la ville du côté occidental, près du mont Çafâ,
là où étaient postés les confédérés et les Benî-Bekr, d'y faire halte, et
de ne point attaquer, à moins qu'il ne fût attaqué lui-même. Zobaïr, fils
d’‘Awwâm, se mit en marche et planta le drapeau à l'endroit que le
Prophète avait désigné. Deux hommes de son corps, qui étaient restés
en arrière, furent aperçus par les Mecquois, du haut de la montagne, et
tués à coups de pierres. Zobaïr n'eut pas connaissance de ce fait, parce
qu'ils étaient loin de lui. Khâlid, fils de Walîd, s'avança vers la partie
inférieure de la ville. Les confédérés et les Benî-Bekr se jetèrent à sa
rencontre et l'attaquèrent. Khâlid les mit en fuite et les repoussa
jusqu'à l'extrémité de la ville. Il prit position à l'entrée de la Mecque et
planta le drapeau au haut de la montagne. Khâlid avait perdu trois
hommes, tandis que les infidèles eurent plusieurs morts. Cinq
musulmans seulement furent tués ce jour-là : trois du corps de Khâlid
et deux du corps de Zobaïr.
Le Prophète s'était arrêté, avec le reste de l'armée, en face de la
ville, à un endroit nommé Dsou-Towâ, pour voir ce qui arriverait à
Zobaïr et à Khâlîd, afin de se jeter, en cas de besoin, avec le gros de
l'armée, dans le combat. Voyant qu'ils avaient occupé la ville
supérieure et la ville inférieure et planté les drapeaux sur les hauteurs,
il reconnut qu'il n'y avait pas de résistance ; il distribua l'armée en
différents corps et fit son entrée en ordre et lentement. Il fit proclamer
que tous ceux qui entreraient dans la maison d'Abou-Sofyân ou dans
le temple seraient épargnés, de même que ceux qui se tiendraient
renfermés dans leurs propres maisons. Il avait aussi donné l'ordre à
Zobaïr et à Khâlid de ne tuer personne, à moins qu'ils ne fussent
attaqués ; il exceptait seulement six hommes et quatre femmes, qu'ils
devaient massacrer, n'importe où ils les trouveraient, quand même ils
se seraient réfugiés dans le temple ou attachés au seuil de la Ka‘ba.
‘Abdallah ibn-Abou-Sar‘h, frère de lait d’Othmân, fils d’‘Affân,
était l'un des hommes désignés. Il avait été secrétaire du Prophète à
Médine et avait écrit les révélations ; puis il était retourné à la Mecque
et avait renié la foi musulmane. Le second que le Prophète avait
condamné à mort était ‘Abdallah, fils de Khatal, de la famille des
Taïm-ibn-Ghâlib. C'était un poète, qui était venu à Médine et avait
embrassé l'islamisme. Le Prophète lui avait donné la fonction de
receveur des dimes, et l'avait envoyé à ce titre dans une tribu arabe.
Là il avait tué un musulman, avait apostasié et était retourné à la
Mecque, où il faisait des satires contre le Prophète. Il avait deux
esclaves musiciennes qui chantaient ses satires au son d'instruments à
cordes et au son du luth, à la mode d'Abyssinie, devant les Mecquois,
qui s'en amusaient. Le troisième était ‘Howaïrith, fils de Noqaïds, fils
de Wahb, descendant de Qoçayy, qui avait outragé le Prophète, après
la mort d'Abou-Tâlib, en lui lançant des pierres et en lui jetant de la
boue sur la tête. Le quatrième était Miqyas, fils de Çobâba. Le frère
de Miqyas, Hischâm, étant musulman, avait pris part à l'expédition
contre les Benî-Moçtaliq, et un Ançâr l'avait tué par erreur, le prenant
pour un infidèle. Miqyas était venu de la Mecque, avait embrassé
l'islamisme et avait réclamé du Prophète le meurtrier de son frère pour
le mettre à mort. Le Prophète lui avait répondu qu'il n'y avait pas lieu
d'exercer la loi du talion, puisque son frère avait été tué par erreur,
mais qu'on devait payer l'amende ; et cette amende avait été payée par
tous les musulmans. Après avoir reçu du Prophète le prix du sang,
Miqyas avait tué le meurtrier de son frère, avait apostasié et était
revenu à la Mecque. Le cinquième était ‘Ikrima, fils d'Abou-Djahl,
qui avait pris part à toutes les actions de son père. Le sixième était
Çafwân, fils d'Omayya, qui, de concert avec Abou-Sofyân, avait
rassemblé les troupes alliées pour la guerre du Fossé. Les quatre
femmes dont le Prophète avait ordonné la mort étaient : Hind, épouse
d’Abou-Sofyân et mère de Mo‘âwiya, qui, à la bataille d'O‘hod, avait
arraché du corps de ‘Hamza le foie et l’ayait déchiré de ses dents ;
Sâra, affranchie des Benî-‘Abdou’l-Muttalib, qui avait caché dans ses
cheveux la lettre de ‘Hâteb. fils d'Abou-Balta‘a, pour prévenir les
Mecquois de l'arrivée du Prophète ; enfin les deux esclaves
d’‘Abdallah, fils de Khatal qui chantaient devant les hommes des
satires contre le Prophète, et dont l'une s'appelait Qarîba, et l'autre
Fartanâ. Sauf ces six hommes et ces quatre femmes, le Prophète avait
défendu de tuer personne.
Le Prophète fit son entrée dans la ville, monté sur un chameau et
couvert d'un turban noir. Il était précédé par ‘Alî, portant son
étendard, et entouré de Mohâdjir et d'Ançâr. Lorsqu'il arriva à la porte
de la ville, à l'endroit où était posté Zobaïr, il donna l'ordre de dresser
sa tente de cuir du Tâïf sur la hauteur où Zobaïr avait planté son
drapeau. Il s'avança jusqu'au temple, où étaient réunis les principaux
infidèles, sauf ‘Ikrima, fils d'Abou-Djahl, et Çafwân, fils d'Omayya,
qui, ayant appris que le Prophète les avaient condamnés à mort,
s'étaient enfuis. Ce fut le 20 du mois de ramadhân que le Prophète fit
son entrée solennelle dans le temple. À la porte, il descendit de son
chameau, entra dans le parvis et fit ses tournées autour de la Ka‘ba.
Pendant ce temps, les habitants avaient appris qu'il n'y aurait pas de
massacre ; ils quittèrent leurs maisons et se portèrent tous au temple.
Après avoir accompli ses tournées, le Prophète ordonna d'ouvrir la
porte du temple et d'en enlever toutes les idoles, qu'il fit briser ; la
plus grande, celle de Hobal, qui était de pierre, fut renversée et jetée à
la porte du temple pour servir de seuil, afin que tous ceux qui
entraient et sortaient la foulassent aux pieds. Lorsque toutes les idoles
furent emportées, le Prophète entra dans le temple, et fit une prière de
deux prosternations ; puis il sortit, s'arrêta à la porte et regarda sur le
parvis, qui était rempli de la foule des habitants de la Mecque. Il saisit
l'anneau de la porte, se tourna vers la foule et, debout sur le pas de la
porte, il parla ainsi : Louanges à Dieu, qui fait triompher son serviteur
et qui réalise la promesse qu'il lui a donnée. En effet, il m'avait promis
de me ramener à la Mecque ; il l'a fait et il a mis en déroute mes
ennemis. Puis il ajouta : Habitants de la Mecque, comment pensez-
vous que j'agirai envers vous ? Sohaïl, fils d’‘Amrou, qui n'était pas
encore musulman, se leva et dit : Je pense que toi, qui es un noble
Qoraïschite, issu d'une famille noble, qui reviens dans ta patrie
triomphant de tes compatriotes, je pense que tu as l'intention de traiter
avec pitié les vieillards, d'amnistier les jeunes gens, d'épargner les
femmes et les enfants, de les gracier tous, de leur pardonner et de leur
laisser la liberté. À ces paroles, le Prophète versa des larmes, et les
habitants pleurèrent et sanglotèrent. Puis il reprit : Je vous dirai ce
qu'a dit mon frère Joseph à ses frères : « Je ne vous ferai pas de
reproches aujourd'hui ; Dieu vous pardonnera ; car il est le
miséricordieux d'entre les miséricordieux. » (Sur. XII, vers. 92.)
Ensuite il ferma la porte du temple, sortit, monta sur son chameau et
revint à l'endroit où l'on avait dressé sa tente et y descendit. Chaque
corps d'armée campa à la place où il se trouvait, et les habitants de la
Mecque vinrent par groupes prononcer la profession de foi, comme il
est dit dans le Coran : « Lorsque arriveront l'aide et la victoire de
Dieu, tu verras les hommes entrer par groupes dans la religion de
Dieu, » etc. (Sur. CX.)
Le lendemain, le Prophète prit place sur la colline de Çafâ. Il fit
asseoir ‘Omar au-dessous de lui et le chargea de présenter la formule
de foi à tous ceux qui viendraient et de recevoir leur serment. Les
habitants de la Mecque devinrent tous des affranchis du Prophète ;
car, comme ils avaient résisté à Khâlid, fils de Walîd, et que Dieu
avait donné au Prophète la victoire sur eux, ils étaient devenus sa
propriété ; il aurait pu les déclarer tous ses esclaves et les distribuer
entre les musulmans. Mais il ne fit pas ainsi ; il les affranchit tous.
Le jour suivant, le Prophète demanda si l'on avait mis à mort les
dix personnes qu'il avait ordonné de tuer. On lui dit qu’‘Abdallah ibn-
Abou-Sar‘h était caché dans la maison d’‘Othmân. Celui-ci ramena
devant le Prophète et sollicita son pardon. Sa‘d, fils d’‘Obâda, et
d'autres Ançâr se tenaient auprès du Prophète, le sabre à la main. Le
Prophète baissa la tête et garda le silence pendant quelque temps ;
enfin il accorda à ‘Othmân sa demande. ‘Abdallah prononça la
formule de foi, et ‘Othmân l'emmena. Lorsqu'ils se furent éloignés, le
Prophète dit à Sa‘d, fils d'Obâda : Aucun de vous ne pouvait-il
trancher la tête à cet hypocrite ? J'ai gardé le silence si longtemps,
pensant que quelqu'un le tuerait. Sa‘d répliqua : Apôtre de Dieu, il
fallait nous faire signe des yeux. — Si j'avais fait un signe, reprit le
Prophète, ‘Othmân aurait été offensé. On découvrit le même jour
‘Abdallah, fils de Khatal ; il fut tué par deux des compagnons du
Prophète : Abou’l-Borda, le Solaïmite, et Sa‘d, fils de ‘Hârith, le
Makhzoumite. ‘Howaïrith, fils de Noqaïds, qui s'était également
caché, fut découvert par ‘Alî, qui le tua. Miqyas, fils de Çobâba, fut
découvert et tué par un homme de sa famille, nommé Saloum, fils
d’‘Abdallah.
Çafwân, fils d'Omayya, s'était enfui. Il avait gagné Djedda et
voulait se rendre par mer dans le Yemen. L'un de ses amis
musulmans, ‘Omaïr, fils de Wahb, demanda au Prophète sa grâce,
disant : Çafwân a peur de toi et veut se jeter à la mer pour se détruire ;
donne-lui sa grâce. Le Prophète lui accorda sa demande. ‘Omaïr dit :
Donne-moi un signe que je puisse lui porter, afin qu'il soit rassuré.
Çafwân était cousin du Prophète ; sa mère Hânî était fille d’‘Abdo’l-
Mottalib. Ayant reçu du Prophète le turban noir que Mohammed avait
porté le jour de son entrée à la Mecque, ‘Omaïr se rendit auprès de
Çafwân, qu'il rencontra à Djedda, prêt à s'embarquer. Il lui dit : Sois
content, le Prophète t'amnistie ; comme gage de sa clémence, je
t'apporte son turban. Çafwân dit : Je crains que ce ne soit une ruse par
laquelle il veut m'attirer pour me tuer. ‘Omaïr. répliqua : Il n'emploie
jamais la ruse envers personne ; la ruse est proscrite de sa religion. Il
est bienveillant et le plus généreux des hommes ; il est clément et
véridique ; il est le fils de ton oncle ; sa grandeur est la tienne et sa
puissance t'appartient aussi. Veux-tu fuir ta propre gloire et ta propre
grandeur ? Çafwân revint, et se présenta devant le Prophète, qui lui
confirma sa grâce et l'engagea à embrasser l'islamisme. Çafwân
refusa. Le Prophète lui dit : Tu n'as qu'à choisir entre le sabre et
l'islamisme ; lequel des deux veux-tu ? Çafwân répondit : Accorde-
moi, pour me décider, un délai de deux mois. Le Prophète lui accorda
quatre mois.
‘Ikrima, fils d'Abou-Djahl, s'était enfui avant Çafwân, et avait
gagné le Yemen. Sa femme, Oumm-‘Hakîm, fille de ‘Hàrith, fils de
Hischâm et oncle d’‘Ikrima, en prononçant la profession de foi
musulmane, demanda au Prophète la grâce de son mari. Le Prophète
la lui accorda ; elle se rendit dans le Yemen et ramena ‘Ikrima, qui
vint prononcer la profession de foi à Médine, où le Prophète était
retourné deux mois après la prise de la Mecque, et après l'expédition
de ‘Honaïn. Il y arriva en même temps que Çafwân, qui fut également
amené par sa femme, Qomâma, fille de Walîd, fils de Moghîra,
femme vénérable et de noble famille, qui avait prononcé la profession
de foi le jour où les femmes avaient prêté serment.
Voilà l'histoire des six hommes que le Prophète avait condamnés à
être mis à mort. Quant aux quatre femmes, Hind s'était réfugiée dans
la maison d'Abou-Sofyân ; Sâra fut tuée ; l'une des deux esclaves
d’‘Abdallah, fils de Khatal, nommée Fartanâ, fut également mise à
mort ; l'autre, Qaribâ, s'enfuit et ne fut pas rejointe ; elle vécut
jusqu’au califat d’‘Othmân, fils d’‘Affân.
Le Prophète se tint pendant trois jours sur la colline de Çafâ pour
recevoir le serment des Mecquois. ‘Omar, fils de Khattâb, assis au-
dessous de lui, était chargé de donner, à sa place, la main à ceux qui
prêtaient serment. Le quatrième jour, les femmes de la Mecque
vinrent, à leur tour, prêter serment. Hind, craignant pour sa vie, se
tenait derrière les autres ; mais c'était elle qui avait décidé
Oumm-‘Hakîm, fille de ‘Hârith, épouse d’‘Ikrima ; Qomâma, fille de
Walîd, fils de Moghîra, épouse de Çafwân, et les autres femmes des
principaux Qoraïschites à se rendre sur la colline de Çafà, en leur
disant : Nous ne pouvons échapper à la nécessité de prêter serment et
d'embrasser l'islamisme. Abou-Sofyân les avait précédées et était
venu demander au Prophète le pardon de Hind et des autres. Il était
pénible au Prophète de pardonner à Hind, et il répondit à Abou-
Sofyân : Je verrai quelle sera la volonté de Dieu. Alors le verset
suivant fut révélé : « Ô Prophète, si les femmes croyantes viennent à
toi pour prêter serment, et qu'elles s'engagent à ne point associer un
être quelconque à Allah, à ne pas commettre de vol, ni d'adultère, à ne
pas tuer leurs enfants, à ne pas produire le mensonge qu'elles auraient
forgé entre leurs mains et leurs pieds, et à ne pas te désobéir en ce qui
est juste, alors fais le pacte avec elles et demande pour elles le pardon
de Dieu, » etc. (Sur. LX, vers. 12.) Par les paroles « demande pour
elles le pardon de Dieu, » le Prophète savait que Dieu leur avait
pardonné, et il les fit approcher. Les femmes chargèrent Hind de
porter la parole pour elles, et la firent avancer. Le Prophète dit à
‘Omar de parler avec elle et de prendre son engagement. Hind dit :
C'est à toi que nous voulons prêter serment, et c'est avec toi que nous
voulons faire notre pacte ; puis elle se présenta toute confuse devant
le Prophète, qui lui énuméra les engagements à prendre. À ces
paroles : « qu'elles s'engagent à ne point associer à Allah un être
quelconque, » Hind répliqua : Tu nous imposes des obligations que tu
n'as pas imposées aux hommes ; mais nous les acceptons, nous ne
serons pas infidèles, à condition que Dieu nous pardonnera le passé.
Ensuite le Prophète dit : « À ne pas commettre de vol. » Hind
répondit : Comment une femme commettrait-elle le vol, vivant dans la
maison de son mari, où elle ne trouve que le bien de celui-ci ? Je n'ai
commis de vol que chez Abou-Sofyân, qui est un homme avare et qui
ne me donne pas de quoi suffire à mes besoins ni à ceux de mes
enfants ; je lui ai donc pris ce qu'il me fallait, à moi et à mes enfants ;
je n'en ai pas abusé, et il ne s'en est pas aperçu. Le Prophète dit : Ce
que tu prends de ses biens, à son insu, ne constitue pas un vol. Puis il
continua : « À ne pas commettre d'adultère, » Hind répliqua : Une
femme libre ne commet jamais d'adultère. ‘Omar regarda en souriant
le Prophète, qui connaissait les aventures de Hind et ses relations avec
‘Omar avant l'islamisme. Apercevant le sourire d’‘Omar, il regarda
celui-ci, mais il ne lui répondit pas, pour ne pas éveiller l'attention
d'Abou-Sofyân et de Hind. Il poursuivit : « À ne pas tuer leurs
enfants. » En effet, les Arabes étaient dans l'habitude d'enterrer leurs
filles vivantes, afin d’empêcher que, devenues grandes, elles ne leur
apportassent du déshonneur. Hind répliqua : Nous avons mis au
monde des enfants et nous les avons élevés ; mais toi, tu les a tués, le
jour de Bedr. Elle voulait parler de ‘Hanzhala, fils d'Abou-Sofyân, qui
avait été tué au combat de Bedr. Le Prophète continua : « À ne pas
produire le mensonge, » etc. c'est-à-dire que les femmes ne devaient
pas tromper leurs maris, en leur présentant des enfants dont ils
n'étaient pas les pères. Hind répondit : Cela est si criminel, qu'il ne
faut pas même en concevoir la pensée. Enfin le Prophète dit : « et à ne
pas me désobéir en ce qui est juste. » Hind répliqua : Si nous voulions
te désobéir, nous ne serions pas à cette place. Ensuite le Prophète
demanda une coupe, la fit remplir d'eau, y plongea la main et ordonna
que toutes les femmes fissent de même, parce qu'il ne pouvait pas
tendre la main à chacune d'elles. C'est ainsi que fut accompli l'acte du
serment.
Après ces événements, il arriva que le barbier du Prophète, nommé
Khirâsch, tua un homme pour en venger un autre, tué par celui-ci.
Parmi les femmes qui avaient prêté serment, il y avait Molaïka,
femme distinguée par sa beauté et dont le père, Dâwoud, fils de
Malka (?), avait été tué lors de la prise de la Mecque. Le Prophète
l'épousa. Celle de ses femmes qui était avec lui, ‘Âïscha, ou, selon
d'autres, Oumm-Salama, dit à Molaïka : Veux-tu gagner l'affection du
Prophète ? — Je le veux bien, répondit-elle. — Eh bien, dit l'autre,
lorsqu'il s'approchera de toi, dis-lui : Que Dieu me préserve de toi !
Elle fit ainsi. Le Prophète lui dit : Pourquoi demandes-tu cela, puisque
je t'ai accordé ta grâce ? et il la répudia. Mohammed, fils de Djarîr,
rapporte que la femme du Prophète aurait dit à Molaïka : N'as-tu pas
honte de prendre pour époux celui qui a tué ton père ? Mais il ne faut
pas croire qu'une épouse du Prophète eût agi ainsi.
Lorsque tous les habitants de la Mecque, hommes et femmes,
eurent prêté serment, le Prophète envoya Khâlid, fils de Walîd, pour
détruire l'idole d’‘Ozza. ll y avait à Batn-Nakhla, à une parasange de
la ville, dans la direction du Tâïf, un temple que les habitants de la
Mecque, du Tâïf et les Arabes Bédouins fréquentaient, et autour
duquel ils faisaient des tournées. La porte du temple était fermée, et à
l'intérieur se trouvait une idole de pierre, d'où il sortait une voix qui
parlait aux adorateurs. Les infidèles l'appelaient ‘Ozza et la tenaient
en grand honneur ; ils juraient par Lât et par ‘Ozza, idoles qui sont
mentionnées dans le Coran (sur. LIII, vers. 19). Lât était une idole de
pierre, placée dans le temple et ayant la forme humaine. On disait que
les deux idoles étaient couchées ensemble, et on les adorait ensemble.
Le Prophète ordonna à Khâlid de détruire l'une de ces deux idoles et
de briser l'autre. Khâlid fit ainsi. Il brisa l'une et en vit sortir un être
ayant la forme humaine, qui poussa des cris et disparut sous terre.
Lorsque Khâlid en rendit compte au Prophète, celui-ci dit : C'était
‘Ozza ; cette idole ne sera plus jamais adorée sur la terre.
Il existait encore, en dehors de la Mecque, deux autres idoles de
pierre ayant des temples : l'une était appelée Çowâ‘, l'autre Manât.
Celle-ci était adorée, du temps du paganisme, par les habitants de
Médine, les Aus et les Khazradj ; elle est mentionnée dans le Coran
(sur. LIII, vers. 20). Le Prophète envoya Sa‘d, fils de Zaïd, Ançâr de
la famille des Benî-Aschhal, de la tribu d'Aus, pour la détruire. L'idole
de Çowâ‘ fut brisée par ‘Amrou, fils d'Al-‘Âç.
Ensuite le Prophète fit partir de la Mecque des détachements de
Mohâdjir et d'Ançâr, qu'il envoya vers les différentes tribus arabes,
pour les appeler à l'islamisme. Il leur défendit de faire usage de leurs
armes et de tuer personne. Khâlîd fut chargé de se rendre, avec
[trois cent] cinquante hommes, auprès des Benî-Djadsîma-ibn-‘Âmir,
qui demeuraient dans le désert, en dehors du territoire de la Mecque.
Arrivé sur leur territoire, Khâlid fit halte près d'un puits nommé
Ghoumaïçâ, où, avant l'époque de l'islamisme, Fâkih, fils de Moghîra,
son oncle, et ‘Auf, fils d’‘Abd-‘Auf, en revenant d'un voyage
commercial en Syrie, avaient été dévalisés et tués par les Benî-
Djadsîma. Ceux-ci, à l'arrivée de Khâlid, prirent les armes. [Khâlid les
appela à l'islamisme, et ils acceptèrent ;] puis il leur dit : Pourquoi
gardez-vous vos armes, puisque vous êtes musulmans ? Se croyant en
sûreté, les Benî-Djadsîma déposèrent les armes. Alors Khâlid les fit
lier et les fit mettre à mort l'un après l'autre. Le Prophète, informé de
l'action de Khâlid, fut très-affligé ; il se tourna vers la Ka‘ba et
s'écria : « Ô Dieu, je suis innocent de ce qu'a fait Khâdid. Il appela
‘Alî, prit du trésor une somme d'argent et le chargea d'aller payer aux
survivants le prix du sang versé et de leur restituer le butin enlevé par
Khâlid. ‘Alî exécuta les ordres du Prophète, et, après avoir payé le
prix du sang, il distribua aux Benî-Djadsîma l'argent qui restait.
Lorsque Khâlid revint, le Prophète lui dit : Je t'avais défendu de
faire usage des armes ! Il fut vivement blâmé. [‘Abd-er-Ra‘hmân lui
dit : Tu as commis l'action d'un infidèlel] — Tu mens, répliqua
Khâlid, j'ai agi conformément au verset du Coran : « Combattez-les,
Dieu les punira par vos mains, » etc. (Sur. IX, vers. 14.) Je les ai fait
tuer pour venger ton père. — Tu mens, répondit ‘Abd-er-Ra‘hmân, j'ai
tué moi-même le meurtrier de mon père, encore du temps du
paganisme ; tu as voulu venger ton oncle Fâkih, fils de Moghîra. Ils
allaient en venir aux mains, lorsque le Prophète fit appeler Khâlid et
lui dit : Ne t'attaque pas à mes compagnons ; quand la montagne
d'O‘hod se changerait en or et que tu la posséderais et la prodiguerais
à mes compagnons, tu ne saurais obtenir le mérite que chacun d'eux
obtient en un jour.
Le Prophète avait fait son entrée à la Mecque le vingtième jour du
mois de ramadhân. Il y était resté onze jours, d'autres disent quinze.
Au mois de schawwâl, il partit pour l'expédition de ‘Honaïn, pour
attaquer les Hawâzin et les Thaqîf.
CHAPITRE LIX

Expédition de ‘Honaïn

Il s'était formé à ‘Honaïn un rassemblement d'Arabes de différentes


tribus répandues dans le désert et dans le Tâîf. Lorsque le Prophète
partit pour s'emparer de la Mecque, ils se réunirent sur le territoire de
Tâïf, et résolurent d'aller au secours des Qoraïschites, si ceux-ci le
leur demandaient. Après la prise de la Mecque par les musulmans,
tous ces Arabes, composés de Benî-Hawâzin, de Thaqîf, de Benî-
Hilâl, de Benî-Djoscham, se disposèrent à marcher contre le Prophète.
Ils donnèrent le commandement à Mâlik, fils d’‘Auf, le Naçrite. Les
Thaqîf étaient les principaux habitants de Tâïf. Mâlik parcourut tout le
désert et amena des troupes de toutes les tribus qui ne s'étaient pas
encore jointes à l'armée. Il y avait parmi les Benî-Djoscham un
vieillard, âgé de cent vingt ans, nommé Doraïd, fils de Çimma. Il était
aveugle et débile, mais distingué par la force de son intelligence et de
son jugement. Il avait, dans sa jeunesse, livré beaucoup de combats, et
avait une grande expérience de la guerre. Mâlik le fit venir et lui
demanda conseil. La tribu de Mâlik avait des liens de parenté avec
celle des Hawâzin, notamment avec les Benî-Sa‘d-ben-Bekr, parmi
lesquels le Prophète avait été élevé. Mâlik leur fit demander leur
concours ; ils répondirent : Mohammed est notre nourrisson ; il a
grandi parmi nous, nous ne pouvons pas faire la guerre contre lui.
Cependant Mâlik fit tant de démarches qu'il obtint d'eux aussi une
troupe de guerriers. Il fit tant qu'il réunit sous ses ordres, de gré ou de
force, une armée de trente mille soldats de toutes les tribus arabes.
À deux journées de marche de la Mecque, il y a, du côté de Taïf,
un endroit nommé Dsou’l-Ne‘hâl, où les Arabes tenaient une foire
annuelle. Près de ce marché, il y avait un vaste champ, appelé
Wâdî-‘Honaïn. Mâlik conduisit son armée à ‘Honaïn. Il avait ordonné
que chaque homme amenât avec lui sa femme, ses enfants et ses
troupeaux, espérant que, à cause d'eux, les soldats combattraient
jusqu'à la mort. Ils vinrent donc à ‘Honaïn, et réunirent leurs familles,
leurs troupeaux et leurs biens dans la vallée d'Autâs. Doraïd, fils de
Çimma, entendant les cris des enfants et des troupeaux, demanda ce
que c'était que ce bruit. On lui répondit que Mâlik avait ordonné aux
soldats d'amener leurs familles et leurs biens, afin qu'ils luttassent
avec plus d'ardeur. Doraïd fit appeler Mâlik et lui dit, en présence de
tous les chefs de l'armée : Que signifie ce cortège de femmes,
d'enfants et de troupeaux ? Mâlik répliqua : J'ai pris la disposition de
placer derrière les guerriers leurs femmes et leurs enfants, afin qu'ils
combattent mieux. Doraïd dit : Les femmes n'ont rien à faire avec le
combat. Il faut désespérer des Arabes qui t'ont obéi en cela. Ce n'est
pas là une bonne mesure de guerre, c'est une faute. Il ne faut pas que,
dans le combat, le guerrier soit préoccupé de sa famille et de ses
biens ; rien ne brise plus vite le courage des troupes que le souci du
sort de leurs familles. Maintenant suis mon conseil ; envoie ces
femmes et ces enfants à Tâïf, pour y rester renfermés. Les hommes
auront ainsi l'esprit libre ; car, étant préoccupés, ils ne pourraient pas
combattre. Mâlik ne suivit pas le conseil de Doraïd, et continua sa
marche vers ‘Honaïn. Lorsqu'on fit halte, il dit à Doraïd : Le jour du
combat, j'engagerai tous les soldats à m'apporter les fourreaux de
leurs sabres, que je ferai briser, afin qu'ils sachent qu'ils doivent
combattre. Doraïd se mit à rire et dit à Mâlik, dont la fortune
consistait surtout en un nombre considérable de brebis : Tu devrais, ô
Mâlik, faire paître les brebis ; tu n'es pas propre à faire la guerre. Un
homme qui ne veut pas combattre et qui veut s'enfuir n'a pas besoin
du fourreau ; ne peut-il pas fuir avec le sabre nu ? Cherche plutôt à
enflammer le courage des soldats pour le combat.
Le Prophète, informé du rassemblement des Bédouins à ‘Honaïn,
réunit une armée de douze mille hommes, composée des dix mille
qu'il avait conduits à la Mecque et de deux mille Mecquois qui
venaient d'embrasser l'islamisme. Ces derniers, commandés par
Abou-Sofyân, fils de ‘Harb, n'étaient pas encore sincèrement attachés
à l'islamisme, et le Prophète, pour gagner leurs cœurs à la foi, leur fit
des dons, et, plus tard, lors de la répartition du butin de ‘Honaïn, il les
favorisa également ; ils sont appelés, pour cette raison, Mouallafatou-
Qoloubouhoum. On rapporta au Prophète que Çafwân, fils d'Omayya,
avait chez lui un grand nombre de cuirasses, que les Qoraïschites lui
avaient confiées. Il fit appeler Çafwân, qui n'était pas encore
musulman, et le pria de lui prêter ces cuirasses. Çafwân dit : Ô
Mohammed, tu veux t'en emparer par la force. — Non, répliqua le
Prophète, je veux les emprunter ; quand je reviendrai de l'expédition,
je te les rendrai. Çafwân alla chercher les cuirasses et les remit au
Prophète. Puis, ayant été instruit que l'armée ennemie était forte de
trente mille hommes, il craignit que les troupes du Prophète ne fussent
vaincues, et ses cuirasses perdues. Il demanda qui était le chef de
l'armée des Bédouins ; apprenant que c'était Mâlik, fils d’‘Auf, qui
était un homme de condition moyenne, il sollicita du Prophète la
permission de prendre part à l'expédition, et le Prophète la lui accorda.
Çafwân dit à Abou-Sofyân : Je me joins à l'armée à cause de ces
cuirasses ; si Mohammed remporte la victoire, je rentrerai
naturellement en possession de ce que je lui ai prété ; si la victoire
reste aux Bédouins, Mâlik n'est pas assez terrible pour m'enlever mon
bien. Abou-Sofyân l'approuva.
Le Prophète quitta la Mecque avec ses douze mille hommes, le
septième jour du mois de schawwâl, après avoir nommé gouverneur
de la ville ‘Attâb, fils d'Asaîd, de la famille d’‘Abdou’l-Schams.
Lorsque ces troupes, complètement armées, arrivèrent en vue d'une
hauteur qu'il fallait franchir, ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, monta
au sommet, et, voyant le nombre considérable des musulmans, il dit :
Aujourd'hui, ce n'est pas le nombre des soldats qui nous fait défaut, et
ce n'est pas par le nombre qu'on pourra nous vaincre. Le Prophète lui
dit : Ne parle pas ainsi, mon oncle ; dis plutôt : « La victoire ne vient
que de Dieu, le puissant et le sage. » (Sur. III, vers. 122.) En effet,
lorsque les deux armées furent en présence, le jour de la bataille, les
musulmans furent d'abord mis en fuite, à cause de cette parole
d’‘Abbâs, jusqu'à ce que Dieu envoyât à leur secours les anges, qui
combattirent, et qu'il mit la confusion dans les rangs des ennemis, qui
furent saisis de terreur et s'enfuirent, comme il est dit dans le Coran :
« Dieu vous a secourus dans plusieurs rencontres, par exemple à la
journée de ‘Honaïn, lorsque vous vous enorgueillissiez de votre grand
nombre, qui ne vous servit de rien ; la terre devint trop étroite pour
vous, quelque vaste qu'elle fût, et alors vous avez tourné le dos ;
ensuite Dieu fit descendre sur le Prophète et sur les croyants son
raffermissement, et ils revinrent ; et il envoya des troupes d'anges que
vous ne voyez pas. (Sur IX, vers. 25-26.)
Le lendemain de l'arrivée de l'armée musulmane dans la vallée de
‘Honaïn, la bataille s'engagea. Mâlik disposa ses soldats en ordre de
bataille, et plaça derrière eux leurs femmes, leurs enfants et tous leurs
biens. Le Prophète, en formant ses rangs, posta les deux mille
Mecquois au loin, et il les observa, en disant en lui-même : Ils
pourraient aussi bien être contre nous qu'avec nous. Il fit rester Abou-
Sofyân et Çafwân, fils d'Omayya, avec les Mecquois, et lui-même
avec ses compagnons se disposa à combattre. Il parcourut les rangs,
monté sur sa mule blanche, dont ‘Abbâs tenait la bride et Abou-
Sofyân, fils de ‘Hârith, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, la queue ; ‘Alî, le
sabre à la main, était devant lui, et les Mohâdjir et les Ançâr
l'entouraient. Mâlik, fils d’‘Auf, commanda une charge générale ; ses
trente mille hommes se jetèrent en même temps sur les musulmans,
qui, au premier choc, furent mis en déroute ; pas un seul ne tint pied.
De ces dix mille hommes, Mohâdjir et Ançâr, neuf seulement
restaient auprès du Prophète, savoir : Abou-Bekr, ‘Omar, ‘Alî, ‘Abbâs
et son fils Fadhl, Abou-Sofyân, fils de ‘Hârith, et son frère Rabî‘a,
Osâma, fils de Zaïd, et Aïman, fils d’‘Obaïd [et d'Oumm-Aïman]. Les
ennemis triomphaient.
Un des guerriers ennemis, monté sur un chameau et ayant à la main
une lance, jetait par terre tous ceux qu'il frappait. Voyant le Prophète
au milieu d'un petit nombre de personnes, il le reconnut et voulut
s'attaquer à lui. Un des Ançâr et ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, se glissèrent
derrière le chameau, coupèrent les jarrets de l'animal et firent tomber
le guerrier à la renverse ; l'Ançâr se précipita sur lui et le tua. ‘Alî
s'avança, le sabre à la main, et lutta contre les ennemis pour les
éloigner de la personne du Prophète ; ensuite il revint et se plaça
devant lui pour le protéger contre toute autre attaque.
Les ennemis poursuivaient leur succès ; ils massacraient les
musulmans et faisaient des prisonniers. Les deux mille Mecquois les
regardaient de loin, et comme l'islamisme n'avait pas encore pris
racine dans leurs cœurs, ils manifestèrent leur infidélité en se
réjouissant de la défaite des musulmans. Ils dirent : Mohammed a cru
que ceux-ci étaient semblables aux Mecquois, qu'il a subjugués
comme des femmes ; mais voilà de nobles Arabes ; qu'il montre sa
valeur contre eux !
Il y avait parmi les Mecquois un homme nommé Schaïba, fils
d’‘Othmân, qui était devenu musulman. En voyant les musulmans en
déroute, il fut entraîné à l'infidélité et il se dit en lui-même :
Mohammed va maintenant trouver la mort ; il vaut mieux qu'il meure
de ma main, afin que la mort de mon père soit vengée par moi. Il tira
son sabre et se dirigea du côté où se trouvait le Prophète. Lorsqu'il
arriva près de cet endroit, ses yeux s'obscurcirent, il ne vit rien et il ne
put avancer ; se tournant vers les Mecquois, il recouvra la vue. Alors
ils reconnut qu'il ne pourrait pas exécuter son dessein ; il retourna vers
l'armée mecquoise et demeura à sa place.
Un autre Mecquois, nommé Kalada, fils d'Al-Djabal, frère utérin
de Çafwân, se tenant près de ce dernier, lui dit : La magie de
Mohammed est impuissante aujourd'hui. Dans les livres qui traitent
des guerres sacrées, il est dit que ces paroles ont été prononcées par
Abou-Sofyân. Çafwân, fils d'Omayya, répondit à celui qui venait de
parler ainsi : Tais-toi ! Que ta bouche et tes dents soient enfoncées !
Nous attendons ici, aujourd'hui, l'issue de la lutte : celui qui
remportera la victoire sera notre maître. Il vaudrait mieux pour nous
que ce fût Mohammed, qui est de la famille des Qoraïschites et
d'origine noble ; tandis que Mâlik, fils d’‘Auf, est un Hawâzin, pâtre
de brebis, qui commande aujourd'hui les Bédouins et qui, demain,
s'emparera du gouvernement du Tihâma, du désert et de la Mecque.
Le Prophète, en voyant le succès des ennemis et la détresse des
musulmans, ainsi qu'il est écrit dans le Coran (surate IX, vers. 25) dit,
à ‘Abbâs : Mon oncle, à la journée d'O‘hod, l'armée ayant été
dispersée loin de moi, de même qu'aujourd'hui, s'est ralliée, à ton
appel ; fais retentir ta voix aujourd'hui encore. ‘Abbâs cria à haute
voix dans le camp : Ô Ançâr de Dieu et de son prophète ! ô vous qui
avez juré fidélité au Prophète dans la nuit d’‘Aqaba et le jour de
‘Hodaïbiya, sous l'arbre, voici le Prophète qui vous appelle ! Les
Mohâdjir qui s'étaient enfuis s'étaient dirigés vers la Mecque ; les
Ançâr s'étaient cachés dans la vallée de ‘Honaïn, derrière les collines,
les élévations de sable, et dans les gorges ; car ils étaient trop éloignés
de Médine et ne pouvaient pas prendre le chemin de la Mecque. En
entendant la voix d’‘Abbâs, tous ceux qui étaient cachés répondirent :
Nous voilà ! nous voilà ! et ils sortirent les uns après les autres, et
vinrent rejoindre le Prophète. Étant au nombre de trois cents hommes,
ils firent une charge générale sur les infidèles, rompirent leurs rangs et
revinrent ensuite prendre position devant le Prophète. D'autres
accoururent de tous côtés les rejoindre et augmenter leur nombre ; ils
firent une nouvelle charge et enfoncèrent le centre de l'armée des
infidèles, qui se mirent à fuir, hissant entre les mains des musulmans
leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux et leurs biens.
Le Prophète, mettant pied à terre, tira son sabre Dsou’l-Feqâr et se
jeta dans la mêlée. Ce fut la seule fois qu'il prit part personnellement
au combat. L'armée répéta après lui le vers suivant :

« Je suis le Prophète, sans imposture. Je suis le descendant d’‘Abdou’l-Mottalib. »

En même temps, Dieu fit descendre du ciel des anges ; les infidèles
furent saisis de terreur et furent mis complètement en déroute ; un
grand nombre d'entre eux furent massacrés ; vingt, trente, jusqu'à
cinquante infidèles périrent de la main d'un seul musulman.
Mâlik, fils d’‘Auf, se tenait au milieu des gens de sa famille, des
Hawâzin et des Thaqîf. Soixante et dix hommes avaient déjà été tués
devant lui. Son porte-drapeau, nommé Dsou’l-Khimâr, tomba. Mâlik
ordonna à un homme nommé ‘Othmân, fils d’‘Abdallah, de relever le
drapeau ; ‘Othmân n'obéit point. Mâalik, voyant que personne ne
voulait relever le drapeau et que l'armée était taillée en pièces et en
pleine déroute, prit également la fuite avec ceux de sa famille, et se
dirigea vers Tâïf, ville bien fortifiée et habitée par des Thaqîf et des
Hawâzin, où il s'enferma avec les gens de ces deux tribus. Il refusa
l'entrée de la place aux autres Bédouins, auxquels il recommanda de
gagner l'extrémité du désert ou de retourner dans leurs tribus.
Les musulmans, en poursuivant les ennemis, tuèrent tous ceux
qu'ils purent atteindre. Un homme nommé Rabî‘a, fils de Rafi‘, de la
tribu de Solaïm, rencontra Doraïd, qui était assis sur un chameau
conduit par un homme. Rabî‘a s'approcha, tua le conducteur, fit
coucher le chameau et frappé de son sabre le cou de Doraïd, dont la
peau était devenue comme du vieux parchemin ; le sabre ne pénétra
pas profondément. Tu veux me tuer ? dit Doraïd. — Certainement. —
Qui es-tu ? — Je suis Rabî‘a, fils de Rafî‘. — Quand tu m'auras tué,
reprit Doraïd, ce sera comme si tu avais tué ta mère ; car c'est moi qui
ai délivré de la captivité ta mère, ta grand'mère et ton aïeule. Rabî‘a
frappa de nouveau Doraïd, mais le sabre ne pénétra pas. Doraïd dit :
Prends mon sabre, qui est suspendu sur le chameau ; ne frappe pas à
l'endroit où la peau ne recouvre que l'os, mais frappe là où il y a de la
chair, pour que le sabre y pénètre mieux. Rabî‘a tira le sabre, tua
Doraïd et apporta sa tête au Prophète.
Lorsque le Prophète fut assuré que les ennemis étaient en déroute,
il ordonna aux musulmans de les poursuivre et de ramasser le butin ;
car les troupeaux, les femmes et les enfants étaient dispersés, et un
certain nombre avaient été tués. Il fit partir environ quinze cents
hommes, en plusieurs divisions, ayant chacune un chef, et leur
ordonna de poursuivre les fuyards, l'espace de trois journées de
marche, en se répandant de différents côtés, dans le désert, de tuer
tous ceux qu'ils pourraient atteindre, et de ramener les femmes. les
enfants et les troupeaux. Les soldats exécutèrent ces ordres, et, le
quatrième jour, on avait ramené tous les troupeaux que les ennemis
avaient conduits avec eux, des bœufs et des brebis en si grande
quantité que Dieu seul en connut le nombre. Il y avait en outre six
mille femmes et enfants.
Parmi les femmes captives se trouvaient celles des Benî-Sa‘d-ben-
Bekr qui avaient pris part à la guerre. C'était la tribu dans laquelle le
Prophète avait été en nourrice, et où il avait une sœur de lait, nommée
Osmâ, fille de ‘Halîma. ‘Halîma était morte, ainsi que son mari,
‘Hârith, fils d’‘Abdallah, fils d’‘Abdou’l-‘Ozza. Osmâ était mariée à
un homme de la tribu de Sa’d, qui venait d'être tué dans le combat.
Lorsqu'on amena Osmâ avec les autres femmes captives devant le
Prophète, celui-ci ne la reconnut pas ; car il y avait cinquante ans qu'il
ne l'avait vue, et elle était devenue vieille. Elle s'approcha de lui et lui
dit : Je suis la fille de ‘Halîma, je suis ta sœur ; et elle lui en donna
plusieurs preuves. Le Prophète la reconnut alors, et il versa des
larmes ; ensuite il ôta son manteau de ses épaules, l'étendit par terre,
prit Osmâ par la main et la fit asseoir sur ce vêtement. Le lendemain,
il lui demanda ce qu'elle préférait, rester auprès de lui ou retourner
dans sa tribu. Osmâ demanda à retourner dans sa tribu, et le Prophète
l'y renvoya, après lui avoir donné deux esclaves, un homme et une
femme, un chameau et une brebis, pris sur le butin.
On avait réuni tous les captifs et tout le butin, pour en faire le
partage, lorsqu'on fut averti que Mâlik, fils d’‘Auf, s'était jeté dans la
forteresse de Tâïf, où se trouvaient avec lui les Hawâzin et les Thaqîf.
Le Prophète, sans faire le partage, leva le camp et se dirigea vers Tâïf.
Il fit halte à proximité de Tâïf, à un endroit nommé Dja‘irrâna, et y
resta ce jour. Il fit amener tous les prisonniers et réunir tout le butin, et
en confia la garde, jusqu'à son retour de Tâïf, à Mas‘oud, fils
d’‘Amrou, à la tête de mille hommes.
CHAPITRE LX

Expédition de Tâïf

Le lendemain, le Prophète leva son camp et se dirigea sur Tâïf. Il y


trouva renfermés tous les Hawâzin et les Thaqîf qui avaient pris la
fuite à ‘Honaïn, ainsi que Mâlik, fils d’‘Auf. Après avoir solidement
fermé les portes, ils avaient construit des ouvrages de fortification tout
autour de la ville, placé des pierres sur les murs et tout préparé pour la
défense. Il y avait à Tâïf un chef nommé ‘Orwa, fils de Mas‘oud, qui
avait combattu à ‘Honaïn. Le Prophète, croyant qu'il se trouvait dans
la ville, le fit demander pour lui parler. On lui répondit qu’‘Orwa
s'était rendu dans la ville de Djorasch, pour chercher du cuir que l'on y
fabriquait ; mais la vraie raison de son voyage était de chercher à
Djorasch quelqu'un qui leur fit des machines de guerre.
Le Prophète assiégea la ville pendant quinze jours, sans succès.
Les ennemis lancèrent du haut des murs sur l'armée musulmane des
flèches et des pierres. Tous ceux qui purent s'échapper de la forteresse
devinrent musulmans. Lors de ce siège, le Prophète fit mettre à mort
un musulman des Benî-Laïth, qui avait tué un homme des Benî-
Hodsaïl. Ce fut la première fois que la peine du talion fut appliquée
d'après la loi musulmane.
Plusieurs musulmans furent tués par les flèches lancées des murs
de la ville. Le quinzième jour, comme la quantité de traits devenait de
plus en plus grande, le Prophète retira son armée d'auprès des murs, et
lui fit prendre position un peu plus loin, hors de la portée des flèches.
Il y a aujourd'hui à cet endroit une mosquée, appelée mosquée du
Prophète, que les habitants de Tâïf tiennent en grande vénération. Il y
avait là un verger contenant beaucoup de fruits et appartenant à un
homme qui se trouvait dans la forteresse. Le Prophète lui envoya dire
qu'il ferait détruire son verger s'il ne sortait pas de la place. Cet
homme refusa de sortir, et le verger fut dévasté, sur l'ordre du
Prophète. Plus tard, lorsque les habitants de Tâïf embrassèrent
l'islamisme, ils construisirent à cette place, où le Prophète avait fait sa
prière, une mosquée, qu'ils appelèrent la mosquée du Prophète. Il
avait avec lui deux de ses femmes, Oumm-Salama et une autre. [C'est
entre les tentes de ces deux femmes qu'il accomplissait la prière.]
Le Prophète resta dix jours dans cette position. Il envoyait chaque
jour l'armée sous les murs pour attaquer, et les soldats combattaient en
protégeant leurs têtes avec des boucliers ; mais les assiégés leur
lançaient des flèches, des pierres et des pieux ardents, qui brûlaient
ceux qu'ils atteignaient. Voyant l'impossibilité de prendre la
forteresse, le Prophète ordonna de détruire les vignes et les clos des
habitants, de faire tomber les murs et d'arracher les arbres.
Enfin, vingt-cinq jours après le commencement du siège, il dit à
Abou-Bekr : J'ai fait un rêve cette nuit ; il m'a semblé qu'on apportait
une coupe de cuir, que l'on a placée devant moi. Un oiseau, qui
ressemblait à un coq, est venu et a voulu y tremper son bec ; mais,
malgré ses efforts, il n'a pu y parvenir. Abou-Bekr, qui savait bien
interpréter les songes, dit : Apôtre de Dieu, il en sera de même de
cette forteresse ; nous ne pourrons pas la prendre. Le Prophète
répondit : Je le crois aussi. Ensuite il tint conseil avec ses compagnons
sur ce qu'il y avait à faire : si l'on devait continuer le siège, ou
l'abandonner et revenir une autre fois. Naufal, fils de Mo‘âwiya, le
Solaïmite, dit : Apôtre de Dieu, l'ennemi est dans la forteresse comme
la bête de proie dans son trou ; aussi longtemps qu'on reste à l'entrée,
on ne peut la faire sortir ; si l'on se retire, on ne manque pas de s'en
emparer. — Tu as raison, répliqua le Prophète. Le lendemain, il donna
à ‘Omar l'ordre de lever le siège, et il quitta Tâïf, après avoir fait
dévaster les clos et arracher les arbres. Douze musulmans avaient été
tués par les projectiles des ennemis : quatre Qoraïschites, sept Ançâr
et un homme des Benî-Laïth. Le Prophète conduisit l'armée à
Dja‘irrâna, pour distribuer entre ses compagnons le butin de ‘Honaïn,
qu'il avait laissé en ce lien.
Les Hawâzin, les Thaqîf et les Benî-Sa‘d, à Tâïf, vinrent trouver
Mâlik, fils d’‘Auf, et lui dirent : Comment pourrions-nous demeurer
avec toi, tandis que nos femmes et nos enfants sont entre les mains de
Mohammed, qui va maintenant les donner comme esclaves à ses
compagnons ? Avant qu'il les ait réduits en esclavage, nous irons le
trouver pour embrasser l'islamisme. Ils suivirent donc le Prophète, et
une partie d'entre eux se firent musulmans. Un certain nombre vinrent
à Dja‘irrâna et dirent au Prophète : Tels et tels d'entre nous sont
devenus musulmans, les autres veulent le devenir aussi. Maintenant
traite-nous favorablement ; ne nous déshonore pas ; agis comme ta
noblesse le demande ; il ne te convient pas à toi de faire ce qui nous
est permis à nous autres Bédouins, de réduire en esclavage nos
femmes et nos enfants et de faire disparaître de la terre notre race. Si
tu n'es pas clément envers nous aujourd'hui, qui donc le sera ? Ils
implorèrent ainsi le Prophète. Puis un vieillard d'entre les Benî-Sa‘d-
ben-Bekr, nommé Zohaïr, fils de Çorad, se leva, prit le Prophète sur
son cœur, car il l'avait souvent gardé dans son enfance, du temps de
son séjour dans la maison de ‘Halîma, et dit : Ô Mohammed, tu vois
ici parmi nous tes oncles, tes tantes et tes proches. Si le roi de Roum
ou le roi des Khazars, ou ‘Hârith, fils d'Abou-Schimr, le Ghassânide,
prince de Syrie, ou No‘mân, fils de Moundsir, le roi des Arabes,
avaient été élevés parmi nous, et que nous fussions tombés en leur
pouvoir, comme nous sommes entre tes mains, nous aurions pu
espérer être bien traités par eux et obtenir notre grâce. Or tu es plus
clément que tous les princes ; comment pourrais-tu réduire en
captivité tes oncles et tes tantes et les livrer à des étrangers ? Le
Prophète, ému jusqu'aux larmes, dit : Que voulez-vous ? Voulez-vous
vos biens ou vos familles ? Les Benî-Sa‘d répondirent : Quant aux
biens et aux troupeaux, nous pourrons toujours en acquérir d'autres ;
mais nous ne pourrions pas recouvrer nos femmes et nos enfants. Il
n'est pas honteux de perdre ses biens, mais il y a honte à perdre sa
famille. Le Prophète répliqua : Les femmes et les enfants qui sont ma
part et celle de mes proches, des Benî-Hâschim, je vous les donne. Il
ajouta : Demain, au moment où j'accomplirai la prière du matin,
répétez vos instances devant les musulmans.
Le lendemain, lorsque le Prophète célébrait la prière du matin et
que toute l'armée se tenait derrière lui, au moment où il tourna le dos
au mi‘hrâb, les Hawâzin, les Thaqîf et les Benî-Sa‘d se levèrent,
firent entendre leurs supplications et conjurèrent le Prophète de leur
rendre leurs femmes et leurs enfants. Le Prophète répondit : Ces
captifs n'appartiennent pas à moi seul, mais à tous les musulmans.
Quant à ma part et à la part de ma famille, des Benî-‘Abdou‘l-
Mottalib et des Benî-Hâschim, je vous la rends. Alors les musulmans
s'écrièrent : Nous abandonnons aussi la nôtre. Les Mohâdjir et les
Ançâr rendirent tous leur part. Mais ‘Oyaïna, fils de ‘Hiçn, qui était
présent avec les Benî-Fezâra ; Aqra‘, fils de ‘Hâbis, qui était à la tête
des Benî-Temîm ; et ‘Abbâs, fils de Merdâs, qui commandait les
Solaïm, déclarèrent qu'ils ne rendraient point leur part, parce qu'il y
avait hostilité entre eux et les Hawâzin et les Thaqîf. Le Prophète dit :
Vous en avez le droit ; mais ceux de vos hommes qui abandonneront
leur part des captifs recevront de moi six brebis pour chaque tête.
Alors les Benî-Temîm, les Benî-Solaïm et les Benî-Fezâra
consentirent également.
Le Prophète rendit la liberté aux six mille femmes et enfants, et les
remit entre les mains des Hawâzin ; il garda seulement la famille de
Mâlik, fils d’‘Auf, qui était resté dans la forteresse. Les Hawâzin
dirent : Apôtre de Dieu, Mâlik n'ose pas venir à toi, après tout ce qu'il
a fait contre toi. Le Prophète répliqua : Dites-lui de ma part que, s'il
vient, je lui rendrai sa femme, ses enfants et ses biens, et que je lui
donnerai en outre cent chameaux. Il continua de camper en cet endroit
jusqu'à ce que tous les captifs fussent remis entre les mains des
Hawâzin. ‘Alî, ‘Omar et ‘Othmân, qui avaient eu, du butin, chacun
une jeune fille, les rendirent sans les avoir touchées. ‘Omar avait
donné la sienne à son fils 'Abdallah. Ensuite les Hawâzin partirent.
Mâlik, fils d’‘Auf, ayant reçu le message du Prophète, quitta la
forteresse, à l'insu des Thaqîf, se rendit auprès du Prophète, qu'il
trouva encore à Dja‘irriâna, et embrassa l'islamisme. Le Prophète lui
rendit sa femme, ses enfants et ses biens, lui donna le commandement
sur tous ceux des Tâïfites qui étaient devenus musulmans, et lui
ordonna de faire la guerre aux Benî-Thaqîf qui se trouvaient dans la-
forteresse, jusqu'à ce qu'il eût réussi à s'en emparer. Mâlik partit,
rassembla tous ceux qui, en quittant la forteresse, avaient embrassé
l’islamisme, les conduisit sous les murs de la ville, dont il fit le siège.
Il y resta deux mois, après lesquels les habitants, épuisés par les
attaques et les souffrances, vinrent trouver le Prophète et firent la paix
avec lui.
Au moment où Mâlik partit de Dja‘irrâna, le Prophète n'avait pas
encore fait le partage du butin, et les soldats craignaient qu'il n'en
rendit encore une autre portion. Ils insistèrent donc auprès de lui pour
qu'il fit la répartition en ce lieu même. Le Prophète le leur promit.
Puis ils mirent la main sur lui, en disant : Nous ne te laisserons pas
partir que tu n'aies fait le partage. Ils lui Ôtèrent son manteau, et tous
crièrent et firent des démonstrations grossières. Le Prophète leur dit :
Rendez-moi mon manteau. Je le jure par Dieu, si le nombre des
troupeaux eût été égal à celui des arbres du Tihâma, je vous les aurais
donnés sans hésitation ! Vous savez que j'ai droit à un cinquième de
tout le butin. Eh bien, je vous abandonne cette part. Ensuite il
partagea le tout, et donna à chaque cavalier deux parts, et une part à
chaque fantassin. Il employa une partie du butin à faire des dons aux
Mecquois : ceux qui étaient appelés Mouallafatou- Qoloubouhoum,
au nombre de dix, reçurent mille chameaux ; chacun d'eux en eut
cent ; c'étaient : Abou-Sofyân et son fils Mo‘âwiya ; ‘Hakîm, fils de
Hezâm ; Naçr, fils de ‘Hârith ; ‘Alâ, fils de ‘Hâritha, le Thaqîfite ;
‘Hârith, fils de Hischâm, frère d'Abou-Djahl ; Çafwân, fils
d'Omayya ; Sohaïl, fils d’‘Amrou ; ‘Howaïtab, fils d’‘Abdou’l-‘Ozza,
et ‘Oyaïna, fils de Hiçn. Le Prophète leur donna ces biens afin de faire
naître dans leurs cœurs de l'attachement pour l'islamisme. D'autres
Qoraïschites, ainsi que quelques poètes, reçurent des lots de cinquante
chameaux. ‘Abbâs, fils de Merdâs, chef des Solaïm, qui était aussi
poête, refusa les cinquante chameaux que le Prophète lui avait
attribués et fit une pièce de vers contre lui. Le Prophète dit à ‘Alî :
« Coupe cette langue qui s'attaque à moi, » c'est-à-dire donne-lui ce
qu'il faut pour le satisfaire. ‘Alî porta le nombre des chameaux à cent.
La distribution se fit ainsi par cent et par cinquante chameaux, et par
cent et par deux cents brebis. Un des Mohâdjir avait, sur la route, fait
marcher son chameau à côté de celui du Prophète et avait touché son
pied avec les lourds souliers qu'il portait. Le Prophète, qui en avait
ressenti une vive douleur, lui avait donné un coup de fouet sur la
cuisse, en lui disant : Va plus loin, tu m'as blessé au pied. La douleur
fit pousser des cris à cet homme, et il dit : Apôtre de Dieu, tu m'as
brisé la jambe ! À la distribution du butin, le Prophète lui donna cent
brebis.
Le Prophète n'assigna aucune part aux Ançâr. Après avoir donné
des lots de cent et de cinquante chameaux aux Qoraïschites, aux
Mohâdjir et aux Bédouins, il acheva le partage en attribuant à chaque
homme des Qoraïsch et des Bédouins six chameaux et quarante
brebis. Les Ançâr furent mécontents, se séparèrent de l'armée et
allèrent camper à part, dans un enclos.
Un homme d'entre les Benî-Temîm vint trouver le Prophète et lui
dit : Apôtre de Dieu, sois juste dans la répartition. Le Prophète
répliqua : Qui donc serait juste si je ne le suis pas ? L'autre répondit :
Dans cette distribution, au moins, tu t'es montré injuste ; tu donnes à
l'un cent, à l'autre dix et rien à un autre. ‘Omar voulut tuer cet
homme ; mais le Prophète lui dit : Ne le fais pas ; car cet homme aura
des compagnons, des gens [de sa descendance] qui viendront après
moi, et qu'on appellera Khawâridj ; ceux-ci rejetteront l'autorité des
imâms et des princes, et ils s'élanceront en dehors de la foi comme la
flèche part de l'arc ; ils ne conserveront rien de l'islamisme.
Sa‘d, fils d’‘Obâda, Ancâr, chef des Khazradj, se présenta devant
le Prophète et lui dit : Apôtre de Dieu, tous les Ançâr de Médine, Aus
et Khazradj, qui sont dans l'armée veulent retourner à Médine. —
Pour quelle raison ? demanda le Prophète. Que disent-ils ? Sa‘d
répondit : Ils disent : Le Prophète se détourne de nous et nous
abandonne, pour se tourner vers sa patrie et ses compatriotes, des gens
dont le sang coule des pointes de nos sabres ; il leur donne ces biens,
et ne nous en fait aucune part. Lorsqu'ils le forcèrent à sortir de la
Mecque et qu'il chercha du secours, n'est-ce pas nous qui sommes
venus lui prêter serment ? Nous l'avons fait-venir à Médine, nous lui
avons offert nos biens, nous avons lutté contre les Mecquois à Bedr et
à O‘hod, et nous lui avons fait le sacrifice de nos vies. Lorsque, à
‘Honaïn, l'armée prit la fuite, pourquoi son oncle ‘Abbâs n'a-t-il pas
appelé Abou-Sofyân, Çafwân ou Sohaïl, fils d’‘Amrou ? Non, il a
appelé les Ançâr ! — C'est là leur langage ? dit la Prophète. — Oui.
— Par Dieu ! dit-il, si j'avais su qu'ils parleraient ainsi, je leur aurais
donné le tout ! Mais j'avais pensé que l'islamisme était assez
fortement enraciné dans leurs cœurs pour ne pas être ébranlé à cause
des biens de ce monde.
Le Prophète se rendit avec Sa‘d dans l'enclos où étaient les Ançâr ;
il prit place, et tous se réunirent autour de lui ; puis il leur parla ainsi :
Vous savez, ô Ançâr, que je vous regarde comme mes compatriotes, et
les habitants de la Mecque comme des étrangers, et que je les traite
comme tels. J'ai confiance en vous et en votre foi. Quelle autre
signification aurait donc la Fuite, sinon celle-là ? On sait que, en
quittant la Mecque pour venir au milieu de vous, j'ai pris pour ma
famille les Ançâr. Vous savez que, lorsque je suis venu, Dieu n'était
pas avec vous. C'est lui qui, par moi, vous a délivrés de la discorde
qui régnait parmi vous et des luttes que vous souteniez, Aus et
Khazradj, les uns contre les autres. J'ai éloigné de vous de nombreux
fléaux. J'étais un prophète que les hommes accusaient d'imposture, et
vous m'avez considéré comme véridique ; mes compatriotes m'ont
renié, et vous avez cru en moi ; ils m'ont chassé, et vous m'avez
accueilli ; ils m'ont exilé, pauvre, de ma patrie, et vous m'avez assisté
de vos biens ; ils sont venus à ma poursuite jusqu'aux portes de votre
ville, et vous vous êtes sacrifiés pour moi, et vous avez versé votre
sang pour moi. Je me suis reposé sur vous en toute circonstance, et
vous m'avez toujours secouru. Maintenant j'ai pris sur moi de donner
ma part du butin et la vôtre à ces hommes dont la foi n'est pas encore
affermie, afin de gagner leurs cœurs à l'islamisme. Quant à votre foi,
j'en étais sûr, et je me suis dit que vous ne vous soucieriez pas de ces
biens terrestres que je donnerais à ceux dont la foi n'est pas solide, et
que votre foi n'en souffrirait pas ; et, de même que j'ai abandonné ma
part personnelle, j'ai cru pouvoir aussi disposer de la vôtre. N'êtes-
vous pas contents, ô Ançâr, tandis que chacun ramène chez lui
chameaux et brebis, de revenir de cette expédition en ramenant avec
vous le prophète de Dieu ? Je le jure par Dieu, si le monde entier
marchait d'un côté, et les Ançâr d'un autre côté, j'irais avec les Ançâr
et me regarderais comme l'un d'eux !
Les Ançâr versèrent tous des larmes, puis ils s'écrièrent : Apôtre de
Dieu, nous sommes contents, nous sommes contents ! Le Prophète
leva ses mains, se tourna vers le ciel et dit : Mon Dieu, sois propice
aux Ançâr et à leurs enfants ! Les Ançâr répondirent : Amen. Tous
furent heureux, et le Prophète se retira.
Cinq jours avant la fin du mois de dsou’l-qa‘da, le Prophète partit
de Dja‘irrâna, se constitua en état pénitentiel et fit la visite des lieux
saints de la Mecque. Après avoir accompli cette visite, il quitta la
Mecque avec les Ançâr, en y laissant ‘Attâb, fils d'Asîd, comme
gouverneur, et Mo‘àds, fils de Djabal, pour enseigner aux hommes le
Coran, les dogmes et les cérémonies du culte, et il prit la route de
Médine. Il passa le mois de dsou‘l-‘hiddja à Médine.
Dans cette même année, qui était la huitième de l'hégire, fut
célébré le pèlerinage des musulmans, présidé par ‘Attâb, fils d'Asîd.
Au mois de dsou’l-‘hiddja de la même année, Mâria donna au
Prophète un fils, qu'il nomma Ibrahîm. Ce fut son esclave Abou-
Râfi‘qui lui annonça cette nouvelle.
Au commencement de la neuvième année, des députations
d'Arabes vinrent de différents côtés du désert pour embrasser
l'islamisme, entre autres quelques gens des Benî-Osaïd, qui dirent au
Prophète : Nous venons sans avoir été contraints par les armes ; ne
nous impose ni l'obligation de la prière, ni la dîme. Le verset suivant
fut révélé à leur intention : « Ils te croient leur obligé, parce qu'ils
embrassent l'islamisme. Dis : Ne me croyez pas votre obligé pour
votre conversion ; au contraire, c'est Dieu qui mérite votre gratitude, »
etc. (Sur. XLIX, vers. 17.)
Au mois de redjeb de la même année, ‘Orwa, fils de Mas‘oud, chef
de Tâïf, de retour de son voyage à Djorasch, vint à Médine, avec
quelques-uns de ses compatriotes des Thaqîf et embrassa l'islamisme.
Il dit au Prophète : J'irai pour appeler à l'islamisme les habitants de
Tâïf et tous les Benî-Thaqîf. — Ils te tueront, lui répondit le Prophète.
— Ils ne me tueront pas, répliqua ‘Orwa. Lorsqu'il arriva à Tâïf, les
habitants, qui avaient appris qu'il s'était fait musulman, ne le laissèrent
pas rentrer dans la forteresse. ‘Orwa resta à la porte et les appela à
l'islamisme. Il fut tué par une flèche lancée de l'intérieur.
Mâlik, fils d’‘Auf, vint mettre le siège devant la forteresse :
personne ne pouvait entrer ni sortir. Tous les Arabes autour de Tâïf
étaient musulmans. Lorsque sept ou huit mois se furent écoulés de la
neuvième année de l'hégire, les assiégés se mirent à délibérer et
dirent : Nous ne pouvons plus soutenir le siège ; tous les Arabes ont
embrassé l'islamisme ; il nous est impossible de résister, seuls au
milieu d'eux. Puis ils demandèrent à l'un de leurs chefs, ‘Abd-Yâlîl,
fils d’‘Amrou, d'aller faire la paix avec Mohammed et de lui dire
qu'ils étaient disposés à embrasser l'islamisme. ‘Abd-Yâlîl dit : Je ne
veux pas y aller seul ; car, à mon retour, vous pourriez me tuer,
comme vous avez tué ‘Orwa. Alors ils firent partir avec lui cinq autres
personnages notables. Ces six députés arrivèrent à Médine au mois de
ramadhân et descendirent chez Moghîra, fils de Scho‘ba, qui était de
leur tribu, des Benî-Thaqîf. Moghîra se rendit auprès du Prophète,
pour lui annoncer leur arrivée. Il rencontra en route Abou-Bekr, qui
lui demanda des nouvelles. Moghîra lui parla de la députation de Tâïf.
Abou-Bekr dit : Ne te hâte pas ; je voudrais porter, moi, cette bonne
nouvelle au Prophète. Il fit ainsi, et le Prophète fut très-heureux.
À l'heure de la prière de midi, Moghîra introduisit les députés
auprès du Prophète. Ils trouvèrent près de lui Khâlid, fils de Walîd,
qui avait des relations d'amitié avec eux. Ils demandèrent la paix, en
posant pour condition que le temple de Lât, qui était une idole de
pierre, particulière aux habitants de Tâïf et conservée dans leur
forteresse, ne serait pas détruit. Ils demandèrent en outre d'être
exemptés de l'obligation de la prière. Le Prophète refusa, en disant :
Une religion sans prières n'a rien de bon. — Accorde-nous, dirent-ils
alors, de ne pas briser nous-mêmes nos idoles. Le Prophète consentit à
cette demande, et dit : C'est moi qui enverrai quelqu'un pour les briser.
Puis la paix fut conclue ; Khâlid, fils de Walîd, écrivit le traité, et les
députés s'en retournèrent. Le Prophète nomma gouverneur de Tâïf,
‘Othmân, fils d'Abou'l-‘Âç, l'un des chefs des Thaqîf, résidant dans
cette ville. Avec les députés il fit partir Abou-Sofyân, fils de ‘Harb, et
Moghîra, fils de Scho‘ba, qui détruisirent l'idole de Lât et les autres
idoles. L'idole de Lât était couverte d'une quantité considérable
d'ornements d'or, d'argent et de pierres précieuses. Ils enlevèrent ces
ornements et les employèrent, d'après l'ordre du Prophète, à acquitter
les dettes nombreuses qu'avait laissées ‘Orwa, fils de Mas‘oud, qui
avait été tué pour la religion. Ils revinrent ensuite à Médine.
Après l'expédition de Tâïf, le Prophète partit pour Tabouk.
CHAPITRE LXI

Expédition de Tabouk

La ville de Tabouk était située aux confins de la Syrie ; les


habitants étaient Grecs et chrétiens. Le Prophète voulut les attaquer,
pour prendre une revanche de la défaite de son armée à Mouta et de la
mort de Zaïd et de Dja‘far. Les musulmans avaient une grande
répugnance pour cette expédition, à cause de la longueur de la route,
des grandes forces de l'ennemi, et parce que, lors de la première
expédition contre les Grecs, un grand nombre de musulmans avaient
trouvé la mort. En outre, il y avait, cette année, une disette ; il régnait
de grandes chaleurs ; il y avait peu de provisions, et, en attendant la
nouvelle moisson, les hommes étaient réduits à la misère. On était au
moment de cueillir les dattes et les fruits. Ordinairement, quand le
Prophète projetait une expédition, il n'apprenait pas à l'armée où il
allait marcher, afin de pouvoir fondre sur l'ennemi inopinément. Mais
cette fois, à cause de la durée de la campagne, il en fit connaître le but
aux soldats afin qu'ils pussent se préparer. Ceux-ci trouvèrent cette
expédition très-pénible et l'appelèrent la campagne de la détresse.
C'est alors que Dieu révéla le verset suivant : « Marchez, vous tous,
chargés et non chargés, » etc. (sur. IX, vers. 41), c'est-à-dire riches et
pauvres ; puis cet autre verset : « Si vous ne marchez pas, Dieu vous
exterminera et vous remplacera par un autre peuple. » etc. (Sur. IX,
vers. 40.) Quelques-uns des hypocrites se montrèrent et dirent : Ne
marchez pas par ces chaleurs. Il leur fut répondu par ce verset : « Dis :
La chaleur du feu de l'enfer est encore plus ardente, » (Sur. IX,
vers. 82.)
Le Prophète ayant ordonné aux riches de venir en aide aux pauvres
pour leur équipement, chacun donna selon ses moyens ; mais
‘Othmân, fils d’‘Affân, surpassa tous les autres en contribuant de sa
fortune aux dépenses de cette expédition. Lorsque tous les
musulmans, riches et pauvres, valides et infirmes, furent sortis de la
ville, le Prophète les passa en revue, et renvoya les infirmes, les
aveugles et ceux qui étaient absolument sans ressources. Les versets
suivants furent révélés à leur intention : « Les infirmes, les malades et
ceux qui ne peuvent pas s'équiper sont exemptés de l'obligation de
partir... de même que ceux qui sont venus pour te demander des
montures et qui, lorsque tu leur dis que tu ne peux pas leur en donner,
s'en retournent les yeux remplis de larmes, » etc. (Sur. IX, vers. 92-
93.) Plusieurs des Benî-Ghatafân vinrent s'excuser, et demandèrent la
permission de rester. Le Prophète la leur accorda ; puis le verset
suivant fut révélé : « Plusieurs des Bédouins sont venus s'excuser, »
etc. (vers. 91) ; ainsi que cet autre : « Que Dieu te pardonne !
pourquoi leur as-tu accordé la permission ? Tu aurais dû les obliger à
partir, car tu aurais pu ainsi reconnaître ceux qui croient sincèrement
en toi, » etc. (Vers. 43.) Enfin ‘Abdallah, fils d'Obayy, à la tête de
plusieurs des hypocrites, demanda également à être exempté, en
déclarant par serment que, s'il avait pu, il aurait pris part à
l'expédition. Il lui fut répondu par le verset suivant du Coran :
« Certes, ils jurent par Dieu, en disant : Si nous avions pu, nous
serions partis avec vous, » etc. (Vers 42.) La surate du Repentir [qui
renferme tous ces versets] est la première de celles qui furent révélées
à l'occasion de cette expédition.
Ce fut au milieu de ces difficultés que le Prophète donna à l'armée
l'ordre du départ. ‘Abdallah, fils d'Obayy, et les hypocrites le suivirent
jusqu'à la première étape ; alors ils s'en retournèrent. Trois musulmans
qui n'étaient point hypocrites rentrèrent également à Médine sans
permission, savoir : Ka‘b fils de Mâlik, et père d'Obayy ; Morâra, fils
de Rabî‘a, et Hilâl, fils d'Omayya. C'est de ceux-ci qu'il est dit dans le
Coran : « Il pardonna aussi à ces trois qui étaient restés en arrière. La
terre, malgré son étendue, leur devint étroite, » etc. (Sur. IX,
vers. 119.)
Le Prophète avait laissé, comme son lieutenant à Médine, Sibâ‘,
fils d’‘Orfota, de la tribu des Ghifâr, et avait ordonné à ‘Alî, fils
d'Abou-Tâlib, de rester également pour veiller sur sa maison et sa
famille. Il était parvenu à la première étape, lorsque les hypocrites
répandirent à Médine le bruit qu'il n'avait pas emmené ‘Alî, parce
qu'il l'avait en aversion. ‘Alî prit ses armes et se mit en route ; le
lendemain, il rejoignit le Prophète et l'informa des discours que
tenaient les hypocrites. Le Prophète lui dit : Ils mentent, ô ‘Alî ! car je
te considère comme un autre moi-même, et je t'ai confié ma maison et
ma famille. Tu es pour moi ce qu'Aaron était à Moïse. S'il était
possible qu'il y eût un prophète après moi, je suis certain que ce serait
toi. Puis il le fit retourner et renvoya avec lui les infirmes et les
pauvres qu'il .ne voulait pas emmener ; les hypocrites partirent de leur
propre mouvement. Le Prophète leva son camp. À la station suivante,
ceux qui avaient hésité à le suivre le. rejoignirent, et Dieu les loua en
ces termes : « Dieu pardonne au Prophète, aux Mohâdjir, aux Ançâr et
à tous ceux qui l'ont suivi au moment de la détresse, » etc. (Sur. IX,
vers. 118.)
Un musulman, nommé Abou-Khaïthama, était resté à Médine. Le
troisième jour après le départ de l'armée, il alla, vers le milieu du jour,
pendant la chaleur, dans son jardin, que ses deux femmes avaient
arrosé et où elles avaient préparé un lieu de repos pour la sieste ; elles
avaient mis des nattes et des coussins. Abou-Khaïthama vint s'y
reposer. Puis, pensant au Prophète, il dit en lui-même : Je me réjouis
ici dans un lieu frais et délicieux, tandis que le Prophète souffre la
chaleur et la fatigue ; cela n'est pas juste. Il se leva aussitôt et se
dirigea vers le Prophète jusqu'à ce qu'il l'eût rejoint. Le Prophète lui
donna des éloges.
Cependant, il y avait plusieurs hypocrites dans l'armée du
Prophète. Arrivé à une certaine station, on ne trouva pas d'eau. Les
hypocrites dirent : Voilà maintenant qu'il va périr, lui et tous ses
compagnons. Dieu amena un nuage, et il tomba une si grande quantité
de pluie, que toute l'armée put se désaltérer. À un autre campement,
l'un des chameaux du Prophète s'échappa du lieu de pâturage, et l'on
ne put le retrouver. Le Prophète en éprouva du chagrin. Les hypocrites
dirent : Si Mohammed est un prophète, il doit savoir où se trouve ce
chameau. Ces paroles furent rapportées au Prophète, qui dit : Je ne
sais que ce que Dieu me fait connaître ; maintenant mon chameau se
trouve dans telle vallée, et sa bride s'est embarrassée dans un arbre ;
allez le chercher. On s’y rendit, on trouva le chameau, ainsi que le
Prophète l'avait dit, et on le ramena. Abou-Dsourr, le Ghifârite, était
resté en arrière, à Médine. On le dit au Prophète, qui répondit : S'il y a
de bons sentiments en lui, Dieu l'amènera. Le lendemain, en effet, il
arriva à pied, et dit : Apôtre de Dieu, mon chameau est resté en route,
et je viens à pied. Certains hypocrites disaient encore : Mohammed
croit qu'on peut attaquer les Grecs comme les Arabes ; mais il n'y a
pas analogie entre ceux-là et les Arabes. Dieu fit connaître au
Prophète ces propos. Les hypocrites, ne pouvant les nier, prétendaient
avoir plaisanté. Le verset suivant fut révélé : « Si tu les interroges, ils
répondent : Nous plaisantions en causant. Dis : Raillez-vous Dieu, ses
signes et son apôtre ? » (Sur. IX, vers. 66.)
Lorsque le Prophète arriva à Tabouk, grande ville habitée par des
chrétiens, il ne rencontra pas de trace de l'armée romaine qu'il y
croyait réunie. Il y résidait un prince, nommé You‘hanna, fils de
Rouba, qui possédait une grande fortune. Quand le Prophète vint
camper aux portes de Tabouk, You‘hanna sortit de la ville et fit la paix
avec lui, en consentant à lui payer un tribut. Il y avait près de Tabouk
deux villes, Djarba et Adsro‘h, dont les habitants vinrent également
trouver le Prophète ; ils firent des propositions de paix et offrirent de
payer tribut. Le Prophète leur donna des lettres de paix. À quelques
parasanges de là, était la forteresse de Douma, commandée par un
prince arabe et chrétien, des Benî-Kinda, nommé Okaïdir, fils
d’‘Abdou’l-Mélik. Le Prophète y envoya Khâlid, fils de Walîd, avec
un petit détachement, et lui dit : Tu le trouveras à la chasse, car il est
grand chasseur. Khâlid, s'approcha de la forteresse. Il faisait nuit et la
lune brillait. La porte de la forteresse était fermée, et Okaïdir se
trouvait sur la terrasse. Khâlid, après avoir fait le tour de la forteresse,
voyant qu'il ne pouvait rien entreprendre, se cacha derrière le mur. Un
peu plus tard, Okaïdir, qui veillait encore, apercevant des antilopes et
d'autre gibier s'approcher des murs, donna l'ordre de seller son
chameau, et sortit de la forteresse avec trois de ses parents, pour aller
chasser. Khâlid le fit prisonnier et l'amena auprès du Prophète. Les
musulmans regardaient avec étonnement la robe d'Okaïdir, qui était de
brocart brodé d'or ; ils n'en avaient jamais vu de pareille. Après s'être
engagé à payer un tribut, Okaïdir s'en retourna.
Le Prophète reprit la route de Médine, sans avoir livré de combat.
À la première station, on ne trouva, dans une source qui sortait du
pied de la montagne, qu'une très-petite quantité d'eau, à peine
suffisante pour une ou deux personnes. Le Prophète avait, sur la route,
défendu qu'en arrivant à une station personne ne touchât à l'eau, avant
qu'il y fût arrivé lui-même. Or les hypocrites s'étaient hâtés et s'étaient
emparés de cette eau, de sorte que, lorsque le Prophète arriva, il n'en
trouva pas. Il savait que c'étaient les hypocrites qui l'avaient enlevée,
et il les maudit ; puis il mit pied à terre et posa ses mains sur la
source : la bénédiction attachée à ses mains fit jaillir une si grande
quantité d'eau, que toute l'armée eut à boire. Il continua ensuite sa
route et revint à Médine.
Les hypocrites avaient construit près de la porte de Médine une
mosquée pour pouvoir s'y réunir sous prétexte de prier, mais, en
réalité, pour y délibérer et se communiquer leurs griefs. Ils avaient dit
au Prophète : Apôtre de Dieu, nous avons construit une mosquée à
une extrémité de la ville, afin que les infirmes et tous ceux qui ne
peuvent pas se rendre à la grande mosquée aient un lieu pour prier. Il
peut arriver que quelqu'un se trouve malade, ou que la nuit soit
obscure, ou qu'il tombe de la pluie et qu'il y ait de la boue ; dans ces
cas, nous accomplirons notre prière dans cette mosquée. Viens-y prier,
afin que ta bénédiction y reste attachée. Le Prophète avait répondu :
Ne soyez pas si pressés, attendez que je sois de retour de cette
expédition. Or, lorsqu'il revint et qu'il s'affûta à la porte de Médine,
les hypocrites vinrent lui demander de prier avec eux dans cette
mosquée. Dieu révéla les versets suivants : « Il y en a qui ont construit
une mosquée pour te nuire et pour produire l'infidélité... N'y entre
jamais... » (Sur. IX, vers. 108-110.) En conséquence, le Prophète
appela quelques-uns de ses compagnons et leur dit : Allez détruire
cette mosquée ; brisez tout ce qui est pierre et maçonnerie, et brûlez
tout ce qui est bois. Ces hommes firent ainsi ; et le Prophète rentra
dans la ville.
Les trois musulmans qui n'avaient pas suivi le Prophète, Ka‘b fils
de Mâlik, Morâra, fils de Rabi‘, et Hilâl, fils d'Omayya, se
présentèrent devant le Prophète. Celui-ci ne leur adressa pas la parole
et défendit aux musulmans de leur parler. Ces trois hommes
demeurèrent ainsi interdits dans la ville pendant quarante jours. Enfin
Dieu exauça leurs prières et agréa leur repentir ; il révéla le verset
suivant : « Il pardonna à ces trois qui étaient restés en arrière, » etc.
(Sur. IX, vers. 119.) Le Prophète les fit appeler et leur annonça que
leur repentir était agréé.
Quelques-uns des docteurs et des traditionnistes prétendent que ces
événements eurent lieu au mois de schawwâl, après que, au mois de
ramadhân, les habitants de Tâïf furent venus conclure la paix. D'autres
disent que l'expédition de Tabouk eut lieu au mois de redjeb, que le
Prophète revint au mois de ramadhân, et que ce fut alors que les
habitants de Tâïf vinrent faire la paix.
Mohammed fils de Djarîr rapporte dans cet ouvrage que, après
cette expédition, le Prophète envoya ‘Alî vers les demeures des Benî-
Tayy, au milieu desquels avait résidé ‘Hâtim-Tayy. Les Benî-Tayy
habitaient une contrée située entre deux montagnes. Ils étaient les plus
considérés de tous les Bédouins, à cause de ‘Hâtim, dont la libéralité
était célèbre parmi tous les Arabes. ‘Hâtim était mort ; c'était son fils
‘Adi qui exerçait maintenant l'autorité parmi eux. Il était chrétien et,
craignant que le Prophète n'envoyât une armée contre lui, il fit
engraisser ses chameaux et les prépara pour la fuite, se proposant de
se rendre, avec sa famille et ses biens, en Syrie et de s'y fixer parmi
les chrétiens. Le lieu de sa résidence était entre la Syrie et le ‘Hedjâz.
CHAPITRE LXII

Expédition contre ‘Adî, fils de ‘Hâtim

Le Prophète fit donc partir ‘Alî à la tête d'un détachement, en lui


disant : Peut-être pourras-tu amener avec toi le fils de ‘Hâtim, qui est
un homme distingué ; il est possible que Dieu lui donne la grâce de
l'islamisme. ‘Alî se rendit vers les Benî-Tayy. À son approche, ‘Adî
plaça sa famille et ses biens sur des chameaux et se sauva en Syrie, en
abandonnant les gens de sa tribu, et sans emmener sa sœur, qui était
une femme âgée, distinguée par son intelligence, sa sagesse et son
éloquence, et qui jouissait aussi d'une grande autorité dans sa tribu.
Lorsque ‘Alî arriva, ne trouvant plus ‘Adî, il s'empara de sa sœur.
Il y avait dans la tribu un temple renfermant une idole de pierre,
que ‘Hâtim et les Benî-Tayy avaient adorée. ‘Alî détruisit le temple et
brisa l'idole. Il trouva dans le temple deux sabres, sur lesquels les gens
de la tribu lui donnèrent les renseignements suivants : Ce sont deux
sabres fameux parmi les Arabes ; l'un est appelé Rosoub, et l'autre,
Mikhdsam. Ils ont appartenu à ‘Hârith, fils d'Abou-Schimr, le
Ghassânide, qui en a fait cadeau à ‘Hâtim. Celui-ci les a possédés
jusqu'à sa mort ; en mourant, il nous a recommandé de les suspendre
dans le temple, et, dans le cas où nous serions attaqués inopinément
par un ennemi, de nous en servir. ‘Alî prit ces deux sabres, emmena la
fille de ‘Hâtim et revint auprès du Prophète.
Le Prophète fit construire pour cette femme une tente de cuir à la
porte de la mosquée ; car il ne voulait pas la réduire en esclavage, par
considération pour son père, qui était très-honoré parmi les Arabes.
Elle habita cette tente pendant trois jours. Or, un jour que Mohammed
se rendait à la mosquée, elle sortit de la tente, se présenta au Prophète
et lui dit : Apôtre de Dieu, je suis une femme âgée, fille d'un homme
illustre ; toi, tu es distingué par ta générosité et ta clémence ; il faut
que tu me rendes ma liberté, afin que je puisse rejoindre mon frère. Le
Prophète répondit : Pourquoi voudrais-tu te rendre auprès de ton frère,
qui a fui devant Dieu et devant son prophète ? Après avoir prononcé
ces paroles, il entra dans la mosquée. Le lendemain, elle lui répéta sa
demande, et le Prophète lui fit la même réponse. Le troisième jour,
lorsqu'elle le sollicita de nouveau, le Prophète lui dit : Je t'accorde ta
demande, mais attends que tu aies trouvé un compagnon de route qui
puisse te conduire. Elle attendit donc en patience. Enfin il arriva à
Médine quelques Arabes qui, apprenant que la fille de ‘Hâtim était
retenue captive, vinrent la trouver. Elle leur demanda de l'emmener
avec eux quand ils s'en retourneraient ; puis elle dit au Prophète
qu'elle avait trouvé des compagnons de roue. Le Prophète lui permit
de partir et lui donna un vêtement, un chameau et des provisions pour
le voyage. Elle partit et se rendit en Syrie, auprès de son frère. Elle
était plus âgée que ce dernier, et, en l'abordant, elle lui fit des
reproches de ce qu'il l'avait abandonnée et laissée tomber en captivité,
en se sauvant lui-même avec sa famille. Son frère la consola et la pria
de lui pardonner. En causant avec elle, il lui demanda : Comment as-
tu trouvé cet homme, et quel parti me conseilles-tu de prendre ? Elle
répondit : Je pense que tu dois te rendre auprès de lui ; car, si c'est un
prophète, il n'y a pas moyen de lui résister ; si c'est un roi, il vaut
mieux pour toi avoir avec lui des relations amicales. ‘Adî répliqua :
Tu as raison. Il monta sur un chameau et vint à Médine. Il trouva le
Prophète dans la mosquée, entouré de ses compagnons ; il s'arrêta à
distance et le salua. — Qui es-tu ? lui demanda le Prophète. — Je suis
‘Adî, fils de ‘Hâtim, le Tayyite. Le Prophète se leva, ce qu'il ne faisait
jamais pour un infidèle, fût-il l'homme le plus important, le prit par la
main et le conduisit à sa maison, ne voulant pas le laisser dans la
mosquée, parce qu'il était idolâtre. En se dirigeant vers sa maison, il
fut abordé dans la rue par une femme, qui lui adressa une demande.
Le Prophète s'arrêta et, tout en tenant la main d’‘Adî, il écouta la
requête de la femme. ‘Adî pensa en lui-même : Cet homme n'est pas
un roi, c'est un prophète ; car, s'il était roi, il ne montrerait pas tant de
condescendance. Le Prophète avait un coussin rembourré d'herbe.
Arrivé à sa maison, il fit asseoir ‘Alî sur ce coussin et lui-même prit
place devant lui, sur la terre. ‘Adî dit en lui-même : Ce n'est pas ainsi
qu'agirait un roi. Puis le Prophète lui parla ainsi : Dieu t'a donné tout
ce qu'il faut en ce monde, le pouvoir au milieu de ton peuple et un
nom célèbre dont tu as hérité de ton père. Que perdrais-tu si Dieu te
donnait aussi l'autre monde ? Tu l'aurais, si tu acceptais la religion
dont je te parle. ‘Adî garda le silence. Le Prophète continua : Peut-
être hésites-tu à l'accepter, parce que ceux qui ont adhéré à cette
religion sont peu nombreux et pauvres, qu'elle a beaucoup d'ennemis,
et que sa puissance n'est pas considérable. Mais, par le Dieu qui m'a
créé, cette religion régnera un jour de l'orient à l'occident ; on viendra
du royaume de Kesra en pèlerinage à ce temple, et Dieu donnera aux
sectateurs de cette religion des richesses incalculables. Ensuite le
Prophète lui présenta la formule de foi, et ‘Adî devint musulman.
Après avoir séjourné quelque temps à Médine, il retourna dans sa
tribu, qui embrassa également l'islamisme.
Lorsque le bruit se répandit parmi les Bédouins qu’‘Adî avait été si
bien traité par le Prophète, et que lui aussi avait embrassé l'islamisme,
ils firent les considérations suivantes : Cet homme est devenu
puissant. Tous les Qoraïschites sont musulmans, et tous ceux qu'il
attaque sont vaincus ; leurs femmes et leurs enfants sont emmenés en
esclavage, et leurs biens sont pillés. Il ne nous reste d'autre moyen de
salut que de lui envoyer des députés et d'embrasser sa religion. En
conséquence, toutes les tribus arabes, sans exception, envoyèrent des
députations au Prophète, embrassèrent l'islamisme et se soumirent aux
obligations de la loi musulmane. Le Prophète envoya dans chaque
tribu des personnes pour enseigner aux hommes les dogmes et le
culte, et pour recevoir la dîme. Ce fut ainsi que, dans le cours de la
neuvième et de la dixième année de l'hégire, tous les Arabes du
‘Hedjâz et du désert devinrent musulmans, sans qu'il fût besoin
d'employer la force. Le Prophète ne fit aucune autre expédition après
celle de Tabouk.
CHAPITRE LXIII

Députations des tribus arabes

La première députation de Bédouins qui vint auprès du Prophète


fut celle des Benî-Temîm, qui étaient les plus puissants et les plus
nombreux de tous les Bédouins du ‘Hedjâz et du désert. Cette
députation se composait de sept de leurs chefs, entre autres : ‘Otârid,
fils de ‘Hâdjib, fils de Zorâra ; Zibriqân, fils de Bedr ; ‘Amrou, fils
d'Al-Ahtham ; Aqra‘, fils de ‘Hâbis, et ‘Oyaïna, fils de ‘Hiçn, de la
tribu des Fezâra, branche de la tribu des Benî-Temîm. Aqra‘ et
‘Oyaïna s'étaient déjà ralliés au Prophète, et s'étaient trouvés dans son
armée lors de la prise de la Mecque ; ils avaient pris part à
l'expédition de Tâïf, quoiqu'ils ne fussent pas musulmans. Lorsque le
Prophète avait envoyé des messagers vers toutes les tribus pour lever
des troupes contre la Mecque, ces deux personnages s'étaient
présentés, disant qu'ils voulaient combattre pour faire triompher sa
religion ; mais leur véritable intention avait été d'obtenir une part du
butin. Le Prophète leur avait donné une portion considérable du butin
de ‘Honaïn, et ils s'en étaient retournés. Or ils vinrent alors de
nouveau avec cette députation des Benî-Temîm. Arrivés à Médine, ils
appelèrent en criant le Prophète, qui se trouvait à l'intérieur de ses
appartements. Il est dit dans le Coran : « Ceux qui crient pour
t'appeler de l'intérieur de tes appartements sont, pour la plupart, des
ignorants, » etc. (Sur. XLIX, vers. 4.) Quand le Prophète fut sorti, ils
lui dirent : Nous venons, ô Mohammed, te proposer une lutte de
gloire ; si tu es supérieur à nous, nous serons tes adhérents. Les luttes
de gloire étaient une coutume très-célèbre parmi les Arabes ; voici en
quoi elles consistaient : deux tribus se réunissaient ; deux personnes
de l'une déclamaient en vers et en prose élégante, et deux personnes
de l'autre tribu leur répondaient. Celle des deux tribus dont les
discours et les vers étaient les plus beaux avait la victoire. Les Benî-
Temîm venaient donc mettre en pratique avec le Prophète cet usage
arabe. Ils prirent place en face du Prophète, qui était assis au milieu de
ses compagnons, et ‘Otârid, fils de ‘Hâdjib, leur orateur, se leva et
vanta longuement, dans un discours, les mérites de sa tribu. Lorsqu'il
eut fini, le Prophète chargea son orateur, l'un des Ançâr, nommé Qaïs,
fils de Thabit, de répondre à ‘Otârid. Qaïs se leva et prononça un
discours plus beau que le discours des Temîm, tant par l'élégance des
paroles que par le contenu. Zibriqân, fils de Bedr, le poète des Temîm,
se leva ensuite, et énuméra dans une pièce de vers toutes les gloires de
sa tribu. Le Prophète ordonna à ‘Hassân, fils de Thabit, de lui
répondre. ‘Hassân vanta le mérite de l'islamisme et la gloire du
Prophète, et la beauté de ses vers l'emporta sur celle de la poésie des
Benî-Temîm, qui convinrent alors de la supériorité du Prophète et
embrassèrent l'islamisme. Le Prophète donna à chacun des députés
une robe, les traita avec honneur et les congédia ensuite. Ils
retournèrent dans leur tribu, qui se convertit tout entière à la foi
musulmane, au mois de schawwâl de la neuvième année de l'hégire.
Dans la même année, mourut ‘Abdallah, fils d'Obayy, fils de
Seloul. Son fils demanda au Prophète de prier sur lui, en disant : Mon
père était un vieillard, peut-être Dieu lui pardonnera-t-il. Dieu révéla
le verset suivant : « S'il meurt quelqu'un d'entre eux, ne prie pas pour
lui et ne va pas sur sa tombe, car ils n'ont pas cru en Dieu et en son
prophète. » (Sur. IX, vers 85.)
Après le départ des Benî-Temîm, le Prophète reçut une députation
du Yemen. Bâdsân était mort, et l'empire persan s'étant affaibli,
chacun des princes ‘himyarites s'était emparé de nouveau d'une
portion du territoire du Yemen. Tous ces princes, entre autres ‘Hârith,
fils d’‘Abd-Kolâl, et Zor‘a-Dsou-Yezen, tombèrent d'accord
d'embrasser l'islamisme et d'envoyer un ambassadeur au Prophète. En
conséquence, ils rédigèrent une lettre collective, dans laquelle ils
exposèrent leur profession de foi, et la firent porter par une ambassade
à la tête de laquelle était Mâlik, fils de Morra. Ils demandèrent au
Prophète de leur envoyer une personne qui pût leur enseigner le Coran
et les institutions de l'islamisme. Le Prophète agréa leur profession de
foi, traita avec honneur leurs messagers, écrivit une lettre de réponse,
dans laquelle il leur présenta les obligations de la religion musulmane,
la prière, le jeûne, le pèlerinage, l'impôt et l'aumône, et fit partir, avec
les ambassadeurs, Mo‘àds, fils de Djabal, et plusieurs autres de ses
compagnons, tels que : ‘Abdallah, fils de Zaïd, Malîk, fils d’‘Obâda,
et d'autres principaux Ançâr, lecteurs du Coran et instruits dans les
institutions de l'islamisme. Mo‘âds, fils de Djabal, était le chef de
cette mission. Le Prophète disait dans sa lettre : Je vous envoie
Mo‘âds, qui doit recevoir vos impôts et me les envoyer ; les personnes
qui sont avec lui vous enseigneront la loi musulmane. Après le départ
de cette mission, d'autres tribus arabes qui n'étaient pas encore
musulmanes envoyèrent des députations et embrassèrent l'islamisme.
Au mois de redjeb de la neuvième année, mourut le Nedjâschî
d'Abyssinie. Le Prophète, averti par Gabriel, annonça cet événement à
ses compagnons et pria sur ce prince à Médine.
Au commencement du mois de dsou’l-qa‘da, les Arabes non
musulmans vinrent faire le pèlerinage à la Mecque, prétendant qu'ils y
étaient autorisés par une convention qu'ils avaient conclue avec le
Prophète. Celui-ci voulait que l'accès de la Mecque fût interdit
[désormais] à tous les infidèles, et Dieu révéla la surate Al-Barât :
« Déclaration de dégagement, de la part de Dieu et de son prophète, à
ceux des infidèles avec lesquels vous avez conclu des traités. Vous
pouvez parcourir le pays encore pendant quatre mois. » (Surate IX,
vers. 1 et suiv.) Dieu ordonna au Prophète d'accorder sécurité à tous
ceux qui avaient des traités, pendant les quatre mois .de redjeb,
dsou‘l-qa‘da, dsou’l-‘hiddja et mo‘harrem, ensuite de rompre ces
traités et d'annoncer : Dieu et son prophète se dégagent de toutes
relations avec les infidèles ; ces quatre mois expirés, les traités sont
nuls, l'islamisme sera regardé comme la religion générale. Ne faites
pas de nouvelles conventions. Qu'ils deviennent musulmans, sinon
que le sabre et la guerre décident ! Dieu ordonna au Prophète de
publier cette déclaration à la Mecque, le jour du pèlerinage, lorsque
les Arabes de toutes les tribus y seraient réunis. Il dit en outre : Les
infidèles sont impurs, et la maison de Dieu est pure ; interdis-leur
l'accès du temple après cette année. Fais annoncer que tu leur
accordes sécurité pendant l'espace de quatre mois ; si, pendant ce
temps, ils deviennent musulmans, c'est bien ; sinon, ne les laisse plus.
entrer à la Mecque et fais-leur la guerre.
Au mois de dsou’l-qa‘da, le Prophète fit partir Abou-Bekr et
plusieurs de ses compagnons, pour accomplir le pèlerinage avec les
musulmans. Dans la huitième année de l'hégire, ‘Attâb, fils d'Asîd,
nommé gouverneur de la Mecque, après la prise de la ville au mois de
ramadhân, avait présidé aux cérémonies du pèlerinage, auquel
assistaient musulmans et idolâtres. Or, dans la neuvième année, Abou-
Bekr, en accomplissant le pèlerinage également avec les croyants et
les infidèles, était chargé en même temps d'annoncer à ces derniers
qu'à l'avenir ils ne seraient plus admis à la Mecque. En effet, ce fut la
dernière fois que les infidèles vinrent faire le pèlerinage. Le Prophète
remit à Abou-Bekr les trente premiers versets de la surate Al-Barât, et
lui ordonna de les réciter devant les hommes réunis à ‘Arafât, en leur
annonçant que désormais aucun infidèle ne serait admis à la Mecque.
Le lendemain du départ d'Abou-Bekr, le Prophète ordonna à ‘Alî
d'aller le rejoindre, de prendre d'entre ses mains les versets de la
surate et de les réciter aux hommes. ‘Alî les ayant reçus d'Abou-Bekr,
celui-ci revint et dit : Apôtre de Dieu, est-ce que j'ai commis quelque
faute, ou y a-t-il eu quelque révélation ? Le Prophète répondit : Tu
n'as commis aucune faute ; mais ces versets de la surate Al-Barât sont
un message de Dieu, et un message de Dieu ne peut être communiqué
que par un homme de ma famille, des Benî-Hâschim. C'est pour cela
que j'ai envoyé ‘Alî, qui est de ma famille. Maintenant retourne,
emmène ‘Alî avec toi ; tu présideras aux cérémonies du pèlerinage, et
‘Alî lira de ma part la révélation de Dieu. Abou-Bekr partit, en
emmenant vingt chameaux destinés à être sacrifiés, à la Mecque, à
l'intention du Prophète, et, cinq autres chameaux qu'il voulait sacrifier
pour lui-même. ‘Abd-er-Ra‘hmân, fils d’‘Auf, partit avec lui et
emmena également un certain nombre de chameaux pour le sacrifice.
Le pèlerinage fut donc accompli sous la présidence d'Abou-Bekr, et la
révélation fut récitée par ‘Alî. Ils revinrent ensuite à Médine.
Dans la même année fut révélé le verset relatif à l'impôt : « Prends
de leurs biens une aumône par laquelle ils puissent être purifiés, » etc.
(Surate IX, vers. 104.) Le Prophète envoya dans toutes les tribus des
hommes chargés de recevoir l'impôt.
Il arriva ensuite une nouvelle députation des Benî-Temîm et une
députation des Bent-Sa‘d-ben-Bekr, tribu dans laquelle le Prophète
avait été élevé. Dhimâm, fils de The‘laba, l'envoyé des Benî-Sa‘d-
ben-Bekr, après avoir appris les institutions de l'islamisme, la prière,
le jeûne, l'aumône, l'impôt et le pèlerinage, s'écria : Je le jure par
Dieu, que tout cela a été ordonné par Dieu ! Puis il retourna dans sa
tribu, l'appela à l'islamisme, et toute la tribu se convertit.
Au commencement de la dixième année, au mois de rabi‘a premier,
le Prophète envoya Khâlid, fils de Walîd, à Nadjrân, vers les
Benî-‘Hârith-ben-Ka‘b, en lui disant : Ne les traite pas en ennemis,
car ces hommes sont tous musulmans ; tu dois leur enseigner les
institutions de l'islamisme et le Coran. Khâlid partit, fit ce qui lui était
commandé et resta trois mois à Nadjrân ; ensuite, ayant par lettre
rendu compte de sa mission au Prophète, celui-ci lui répondit :
Reviens, et amène avec toi les chefs de cette tribu. Khâlid ramena six
des principaux habitants ; le Prophète reçut leur profession de foi, et,
après avoir nommé l'un d'eux, Qaïs, fils de ‘Hoçaïn, chef de la tribu, il
les congédia avec honneur. Après leur départ, il leur envoya un
homme, nommé ‘Amrou, fils de ‘Hazm, l'Ançâr, chargé de percevoir
l'impôt.
Dans la même année, le Prophète chargea Khâlid, fils de Walîd, de
se rendre dans une ville du Yemen, habitée par les Benî-Hamdân, pour
les convertir à l'islamisme. Khâlid partit. Mais les habitants de cette
ville refusèrent de se convertir. Comme le Prophète ne lui avait pas
ordonné d'employer la force, Khâlid, après avoir passé six mois parmi
eux sans succès, écrivit, dans son embarras, une lettre au Prophète.
Celui-ci ordonna à ‘Alî de se rendre dans cette ville, d'appeler les
habitants à l'islamisme et de renvoyer Khâlid. Les habitants de la ville
devinrent croyants au premier appel d’‘Alî, qui revint auprès du
Prophète et lui fit part de cette conversion. Le Prophète fut très-
satisfait, et agréa leur profession de foi.
Ensuite le Prophète reçut une députation des Zobaïd, dont le chef,
nommé ‘Amrou, fils de Ma‘dî-Karib, vint en personne et embrassa
l'islamisme. Un homme d'entre les princes de Kinda, de la parenté
d'Imrou’l-Qaïs, nommé Farwa, fils de Mousaïk, de la tribu de
Mourâd, avait quitté ses compatriotes, par dépit, et était venu
embrasser l'islamisme. C'était un homme considérable, de race royale.
À l'arrivée des Benî-Zobaïd, et après leur conversion, le Prophète
nomma Farwa leur chef. ‘Amrou, fils de Ma‘dî-Karib, qui avait
espéré être investi du commandement, fut mécontent, mais il se
soumit à Farwa. Cependant, après la mort du Prophète, Ma‘dî-Karib
tua Farwa et renia l'islamisme. Alors Abou-Bekr donna le
commandement à ‘Amrou, qui devint de nouveau musulman. Du
temps d'Abou-Bekr, tous ces Arabes apostasièrent, et se révoltèrent en
commençant par refuser l'impôt et l'aumône. Abou-Bekr les soumit de
nouveau à la religion musulmane et les obligea à payer l'impôt et
l'aumône.
Après la députation des Zobaïd, arriva une députation des
‘Abdou’l-Qaïs, qui étaient chrétiens. Leur chef, Djâroud, fils
d’‘Amrou, vint auprès du Prophète et embrassa l'islamisme. Après la
mort du Prophète, il resta fidèle à la religion musulmane, tandis que
sa tribu apostasia.
Ensuite il arriva du Yemâma une députation des Benî-‘Hanîfa,
composée de dix hommes, parmi lesquels se trouvait Mosaïlima,
l'imposteur, qui était déjà auparavant venu à Médine, qui avait
entendu le Prophète et qui, ensuite, était retourné dans le Yemâma.
C'était un homme très-éloquent et sachant s'exprimer en beau langage
rimé. Or, les Benî-‘Hanîfa, voyant que tous les Arabes envoyaient au
Prophète des députations et embrassaient l'islamisme, firent
également partir une députation de dix hommes, et parmi eux
Mosaïlima. Celui-ci savait que le Prophète avait l'habitude de
prononcer la maxime suivante : Quand plusieurs hommes voyagent, le
meilleur d'entre eux est celui qui sert les autres. Or, en entrant dans
Médine, les dix messagers firent halte à Baqî‘-al-Gharqad. Mosaïlima
dit à ses compagnons : Allez, moi je resterai ici pour garder vos
bagages. Si Mohammed vous demande pourquoi vous n'êtes qu'au
nombre de neuf, puisque vous êtes entrés dix à Médine, répondez-lui
que l'un de vous est chargé du service et garde vos bagages. Ces
hommes vinrent se présenter au Prophète, qui leur dit : Vous étiez dix
lorsque vous êtes entrés dans la ville ; qu'est devenu le dixième ? Ils
répondirent : Apôtre de Dieu, il est notre serviteur, il garde nos
bagages. Le Prophète, selon son habitude, répliqua : C'est le meilleur
d'entre vous. Quand ils revinrent auprès de Mosaïlima et qu'ils lui
répétèrent les paroles du Prophète, Mosaïlima dit : Ce prophète vient
de confirmer mon mérite. Après avoir enseigné à ces neuf députés la
religion musulmane, le Prophète leur donna par écrit les institutions et
les obligations de l'islamisme, et leur recommanda d'appeler à la
religion les Benî-‘Hanîfa et les habitants du Yemâma. Quelques-uns
disent que Mosaïlima vit le Prophète, mais cela n'est pas exact. Quand
ils furent de retour avec Mosaïlima dans leur pays, et qu'ils exposèrent
les lois de l'islamisme aux Benî-Hanîfa, ceux-ci les trouvèrent trop
rigoureuses. Alors Mosaïlima dit : Je suis prophète, comme
Mohammed ; la moitié de la terre est à moi, l'autre moitié à lui. Vous
avez vu Mohammed, dit-il à ses neuf compagnons en invoquant leur
témoignage, et vous savez qu'il a confirmé ma supériorité, en me
déclarant le meilleur d'entre vous. Puis il ajouta : Vous ne trouverez
pas de meilleur prophète que moi ; pourquoi suivre un prophète
étranger ? Ma doctrine est plus facile que celle de Mohammed.
Mosaïlima donna à ses compatriotes des institutions religieuses, les
dispensa de la prière, et déclara licites la fornication et le vin. Ces lois
leur plurent : ils le reconnurent comme prophète et acceptèrent sa
religion. Il débitait des discours rimés, non rythmés, qu'il prétendait
avoir reçus du ciel. Du vivant du Prophète, il disait : J'ai la mission
prophétique pour une moitié de la terre, et Mohammed également
pour une moitié. Mohammed a reçu ses révélations de Gabriel, et moi
de Michel. Lorsque ses adhérents furent devenus nombreux, il prit le
nom de Ra‘hmân du Yemâma. Devenu puissant, il adressa au Prophète
une lettre ainsi conçue : « Moi Mosaïlima,. Ra‘hmân du Yemâma, à
Mohammed, fils d’‘Abdallah, apôtre de Dieu parmi les Qoraïschites.
(Il omettait le nom de son père, qui était ‘Habîb.) En ton nom, ô Dieu,
secours constant ! Or à moi la moitié de la terre, à toi l'autre moitié.
Mais vous, les Benî-‘Abdou’l-Mottalib, vous n'aimez pas le partage
équitable. » Il fit porter cette lettre par quelques hommes des
Benî-’Hanîfa. Le Prophète, après avoir lu cette lettre, demanda aux
messagers quelle était leur propre opinion. Ils répondirent : Nous
pensons de même que tu dois exercer la fonction prophétique dans
une moitié de la terre, et lui dans l'autre moitié. Le Prophète répliqua :
On ne doit pas tuer des députés ; sans cela je vous ferais mettre à
mort. Ensuite il fit écrire une réponse en ces termes : « Moi
Mohammed, apôtre de Dieu, à Mosaïlima, l'imposteur. Au nom du
Dieu clément et miséricordieux. Or la terre est à Dieu, il en donne la
possession à celui de ses serviteurs qu'il veut. La récompense finale
sera à ceux qui le craignent. » Le Prophète renvoya les deux
messagers avec cette lettre. Il y avait dans le Yemâma un chef des
Benî-Hanîfa, nommé Maddjâ‘a, fils d'Asad, homme distingué par son
éloquence, auquel on présenta les deux lettres. Il dit : La dernière de
ces deux lettres ressemble aux paroles des prophètes. Lorsque le
Prophète mourut, Mosaïlima dit : Gabriel est venu me trouver et m'a
confié la mission prophétique sur toute la terre. Il demeura dans cette
prétention jusqu'à ce que Abou-Bekr envoyit contre lui une armée
sous les ordres de Khâlid, fils de Walîd, qui le tua.
Maintenant nous allons reprendre le fil de notre récit.
Il arriva ensuite une députation des chrétiens de Nadjân, qui
avaient envoyé deux de leurs chefs, dont l'un était nommé le Sayyid,
et l'autre le ‘Âqib. Ces messagers conclurent avec le Prophète un traité
aux termes duquel les habitants de Nadjnân, en restant chrétiens,
s'obligèrent à payer un tribut.
Une autre députation arriva du Yemen, des Benî-Kinda, qui étaient
de la race royale du Yemen. Asch‘ath, fils de Qaïs le Kindien, faisait
partie de la députation. Les Benî-Kinda embrassèrent l'islamisme.
Ensuite il arriva une députation des Benî-‘Amir, dont le chef était
‘Âmir, fils de Tofaïl, le même qui, à la tête des Benî-Solaïm, avait
massacré les quarante compagnons du Prophète près du puits Bîr-
Ma‘ouna, comme nous l'avons raconté plus haut. Les Benî-‘Âmir se
disaient : Le monde entier reconnaît cet homme, et tous les Arabes ont
adhéré à sa religion ; il faut que nous l'adoptions égaiement. ‘Âmir
dit : Je vais vous délivrer de lui, vous et tous les hommes. Il se rendit
à Médine, en emmenant avec lui un Arabe bédouin, nommé Arbad,
fils de Qaïs, qui était un homme résolu et un assassin, auquel il dit :
J'occuperai l'attention de Mohammed en l'entretenant ; pendant ce
temps, frappe-le avec ton sabre. Ils se présentèrent devant le Prophète,
qui se trouvait dans le temple, et prirent place. ‘Âmir se mit à causer
avec lui de l'islamisme et du Coran, et le Pèophète lui récita plusieurs
versets. ‘Âmir fit signe des yeux à Arbad, pour l'engager à frapper le
Prophète, mais Arbad resta immobile. Lorsqu'ils furent sortis, ‘Âmir
dit à Arbad : Pourquoi ne l'as-tu pas frappé ? Arbad répondit : Chaque
fois que j'ai voulu le faire, je t'ai vu corps à corps avec lui ; pouvais-je
te frapper ? Gabriel vint avertir le Prophète de l'intention de ces
hommes et de la manière dont Dieu les avait empêchés d'exécuter leur
projet. Le Prophète adressa à Dieu cette prière : Seigneur, fais-les
périr tous les deux ! Ces deux hommes partirent pour retourner vers
les Benî-‘Âmir. Sur la route, il vint au cou d’‘Âmir, fils de Tofaïl, un
bubon, qui devint noir et prit un caractère pestilentiel. ‘Âmir s'arrêta
dans la tente d'une femme des Benî-Saloul et y mourut. Lorsque
Arbad fut de retour, les Benî-‘Âmir lui demandèrent : Qu'a dit cet
homme ? — Il n'a rien dit d'important, répondit Arbad. Deux jours
après, ayant quitté le campement de la tribu pour une affaire, Arbad
fut frappé de la foudre, que Dieu lança du ciel sur lui, et il périt.
Quand le Prophète mourut, la tribu des Benî-‘Âmir n'avait pas encore
embrassé l'islamisme. Arbad était le frère utérin du poète Labid, fils
de Rabî‘a, qui appartenait également à la tribu des Benî-‘Âmir.
Il arriva ensuite une députation d'une branche des Benî-Tayy, qui
avait pour chef Zaïd, fils de Mohalhil, appelé par les Arabes Zaïd-al-
Khaïl (Zaïd des chevaux), à cause de son habileté dans l'art de manier
les chevaux. Sa considération et sa libéralité étaient égales à celles de
‘Hâtim. Lorsqu'il se présenta devant le Prophète, celui-ci, qui avait
entendu parler de lui, le trouvant tel qu'on le lui avait décrit, doué
d'intelligence et de noblesse, lui dit : Je n'ai jamais vu un homme dont
on m'avait parlé que je n'aie trouvé inférieur à la description que l'on
m'en avait donnée ; tu es la seule exception. Puis il lui donna le nom
de Zaïd-al-Khaïr (Zaïd homme de bien). Il y avait, sur le territoire des
Tayy dont Zaïd faisait partie, plusieurs bourgs appartenant au
Prophète. Lorsque Zaïd devint musulman, il demanda ces bourgs à
Mohammed, et le Prophète les lui donna, et lui fit écrire des actes de
donation. De retour dans son pays, Zaïd mourut, et sa femme brûla
tous ces actes de donation.
Lorsque le Prophète sut que toutes les tribus arabes avaient
embrassé l'islamisme, il fit partir pour chaque lieu une personne
chargée de recevoir l'impôt et de le lui envoyer. ‘Alî ben-Al-Hadhramî
se rendit dans le Ba‘hraïn ; ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, à Nadjrân ;
Mohâdjir, fils d'Abou-Omayya, à Çan‘à, dans le Yemen ; Ziyâd, fils
de Labîd, dans le Hadhramaut. Toutes ces contrées faisaient partie du
territoire du Yemen et étaient éloignées du pays où le Prophète avait
envoyé Mo‘âds, fils de Djabal. Mâlik, fils de Nowaïra, fut chargé de
percevoir l'impôt parmi les Benî-‘Hanzhala ; la perception de l'impôt
chez les Benî-Sa‘d et les [autres] Benî-Temîm, qui étaient fort
nombreux et dispersés, fut confiée en partie à Zibriqân, fils de Bedr,
et en partie à Qaïs, fils d’‘Âcim. Le Prophète envoya ainsi dans
chaque tribu arabe un homme chargé de recevoir l'impôt. Tous les
Arabes depuis le ‘Hedjâz jusqu'au Yemen étaient musulmans.
Tous ces événements se passèrent dans la dixième année de
l'hégire. À la fin de cette année, au mois de dsou’l-qa‘da, le Prophète
partit pour la Mecque pour accomplir le pèlerinage et pour prendre
congé des hommes. Ce voyage est appelé le pèlerinage d'adieu.
CHAPITRE LXIV

Pèlerinage d'adieu

Le Prophète entreprit le pèlerinage cinq jours avant la fin du mois


de dsou’l-qa‘da. En partant de Médine, il se constitua en état d'i‘hrâm,
et les principaux Mohâdjir et Ançâr l'accompagnèrent, emmenant un
grand nombre de chameaux pour le sacrifice. Le Prophète prit avec lui
‘Âïscha [et ses autres femmes]. ‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, se trouvait
alors à Nadjrân, chargé de percevoir l'impôt ; il quitta cette ville, qui
était près de la Mecque, du côté du Yemen, se constitua en état
d'i‘hrâm, et vint à la Mecque pour accomplir le pèlerinage avec le
Prophète. Lorsque le bruit se répandit, parmi les Arabes, que le
Prophète avait entrepris le pèlerinage, il ne resta aucune tribu, ni dans
le désert, ni dans le Yemen, ni dans le ‘Hedjâz ; d'où il ne vint quelque
pèlerin à la Mecque. Jamais on n'y avait vu une foule aussi
nombreuse. Sur le mont ‘Arafat, le Prophète adressa un discours au
peuple. Il lui enseigna aussi les rites et cérémonies du pèlerinage, et
termina l'œuvre de la religion. Dieu révéla le verset suivant :
« Aujourd'hui j'ai terminé l'œuvre de votre religion ; j'ai complété la
grace dont je vous ai favorisés, » etc. (Sur. V, vers. 5.) Le Prophète
prit congé des hommes, en disant que c'était là son dernier pèlerinage,
et qu'on ne le verrait plus entouré d'une si grande multitude. Tous
pleurèrent et prirent congé de lui, et c'est pour cette raison que ce
pèlerinage est appelé le pèlerinage d'adieu ; il eut lieu dans la
dixième année de l'hégire et fut le dernier pèlerinage du Prophète,
comme l'expédition de Tabouk avait été la dernière de ses expéditions.
Les expéditions qu'il avait dirigées personnellement s'élèvent au
nombre de vingt-sept ; dans neuf de ces campagnes il y avait eu
combat. Il avait en outre fait exécuter, par des corps de troupes, trente-
cinq expéditions, sans y prendre part personnellement.
CHAPITRE LXV

Résumé des expéditions du Prophète

On dit généralement que le Prophète n entrepris vingt-sept


expéditions ; mais quelques-uns en comptent vingt-neuf. En effet, la
campagne de Fadak, de Khaïbar et de Wâdî’l-Qora n'est qu'une seule
et même expédition, parce que le Prophète se rendit directement, et
sans revenir à Médine, de Khaïbar à Fadak et de là à Wâdî’l-Qora.
Mais si l'on compte chacune de ses trois expéditions séparément, on
arrive au nombre de vingt-neuf. Nous avons raconté ces expéditions
dans cet ouvrage, chacune à sa place ; nous allons les énumérer de
nouveau toutes ensemble, afin que leurs noms puissent plus
facilement être appris par cœur. Voici les noms des expéditions du
Prophète : expédition d'Al-Abwâ ; expédition de Bowât ; expédition
d’‘Oschaïra ; première expédition de Bedr ; grande expédition de
Bedr ; expédition de Kodr ; [expédition contre les Qaïnoqâ‘ ;
expédition de Sawîq ; expédition de Dsou-Amarr ; [expédition de
Ba‘hrân] ; expédition d'O‘hod ; expédition contre les Benî-Nadhîr ;
expédition de Dsât-er-Riqâ‘ ; expédition du Rendez-vous de Bedr ;
expédition de Doumat-Djandal ; expédition contre les Benî-
Qoraïdha ; expédition du Fossé ; expédition contre les Benî-Li‘hyân ;
expédition de Dsou-Qoroud ; expédition contre les Benî-Moçtaliq ;
expédition de ‘Hodaïbiya ; expédition de Khaïbar, Fadak et Wâdi'’-
Qora ; visite de l'Accomplissement ; prise de la Mecque ; expédition
de ‘Honaïn ; expédition de Tâïf ; expédition de Tabouk. Dans neuf de
ces campagnes il y avait eu combat, savoir : À Bedr, à O‘hod, au
Fossé, dans l'expédition contre les Qoraïzha, dans l'expédition contre
les Moçtaliq, à la prise de la Mecque, à Khaïbar, à ‘Honaïn et à Taïf.
Les campagnes exécutées par des détachements de troupes, sans que
le Prophète y prit part, sont au nombre de trente-cinq, d'autres disent
de quarante-huit. Dieu seul connaît la vérité.
CHAPITRE LXVI

Pèlerinages accomplis par le Prophète

On admet généralement que le Prophète a accompli, dans sa vie,


trois fois le pèlerinage : deux fois avant sa Fuite, et une fois lorsqu'il
était à Médine. C'est le troisième pèlerinage, le dernier, qui est appelé
‘haddjatou’l-Wadâ‘ (pèlerinage d'adieu), ‘haddjatou’l-Balâgh, ou
encore ‘haddjatou’l-Temâm (pèlerinage de perfection). Le Prophète a
fait quatre fois la visite des lieux saints : une fois avant la Fuite, une
fois à ‘Hodaïbiya, une fois lors de la visite de l'Accomplissement et
une fois à l'occasion même du pèlerinage d'adieu. Voilà la tradition
qui remonte à ‘Âïscha. ‘Abdallah, fils d‘Omar, rapporte que le
Prophète n'a accompli que deux fois la visite des lieux saints : la visite
de ‘Hodaïbiya et celle de l'Accomplissement. D'autres ajoutent celle
qu'il a faite en même temps que le pèlerinage d'adieu ; mais d'autres
encore prétendent qu'il n'a jamais accompli la visite en même temps
que le pèlerinage, et qu'il n'en a point fait avant la Fuite.
CHAPITRE LXVII

Femmes du Prophète

Il y a à distinguer, parmi les femmes du Prophète, celles avec


lesquelles il a consommé son mariage après les avoir épousées ; celles
qu'il a répudiées, sans consommer son mariage avec elles ; celles qui
sont mortes ; celles qu'il a convoitées, mais qu'il n'a pas épousées ;
enfin les esclaves qu'il possédait. Le Prophète a épousé quinze
femmes ; il eut commerce avec treize d'entre elles ; deux furent
répudiées par lui, sans qu'il les eût touchées. Il avait parfois en même
temps onze femmes, parfois dix et parfois neuf. Quand il mourut, il
laissa neuf femmes.
La première femme que le Prophète épousa fut Khadîdja, fille de
Khowaïlid-ibn-Asad, fils d’‘Abdou’l-‘Ozza. Khadîdja avait d'abord
été mariée à ’Ôtayyiq, fils d’‘Âïds, de la tribu de Makhzoum, et elle
en avait eu une fille. Après la mort d’’Ôtayyiq, elle avait eu pour mari
Abou-Hâla, fils de Zorâra, fils de Niyâsch, de la tribu des Temîm,
auquel elle avait également donné une fille. Abou-Hâla étant mort,
Khadîdja devint l'épouse du Prophète. Elle lui donna quatre fils :
Qàsim, Tayyib, Tâhir et ‘Abdallah, qui moururent tous [en bas âge], et
quatre filles : Roqayya, Oumm-Kolthoum, Zaïnab et Fâtima. Aussi
longtempd que Khadîdja vécut, le Prophète ne prit point d'autre
femme ; mais, après sa mort, il épousa ‘Âïscha, qui n'était âgée que de
sept ans et trop jeune pour qu'il pût consommer son mariage avec elle.
Elle resta encore deux ans chez son père Abou-Bekr, et le Prophète ne
la conduisit dans sa maison qu'après la Fuite. Dans l'intervalle de ces
deux années, il épousa Sauda, fille de Zama‘a, fils d'Al-Aswad. Sauda
avait embrassé l'islamisme, et son père la donna lui-même au
Prophète. ‘Âïscha seule de toutes ses femmes n'avait pas eu de mari
avant lui. Après être venu à Médine et après avoir consommé son
mariage avec ‘Âïscha, il épousa ‘Hafça, fille d’‘Omar, qui avait été
mariée d'abord à Khonaïs, fils de ‘Hodsâfa ; ensuite Oumm-Salama,
fille d'Abou-Omayya, fils de Moghîra, sa cousine. Le véritable nom
d'Oumm-Salama était Hind ; sa mère était Barra, fille d’‘Abdou’l-
Mottalib. Abou-Omayya était célèbre parmi les Qoraïschites pour sa
générosité ; il était l'un de ceux qui étaient appelés azwâd-er-rakb
(provisions des voyageurs). Le premier mari d'Oumm-Salama avait
été [Abou-Salama ‘Abdallah, fils d'Al-Asad, de la tribu de
Makhzoum. Le Prophète épousa ensuite Djouwaïriya, fille de ‘Hârith,
fils d'Abou-Dhirâr, de la tribu des Benî-Moçtaliq. Prisonnière de
Thâbit, fils de Qaïs, elle avait fait avec lui un contrat pour racheter sa
liberté ; le Prophète paya la somme stipulée, et épousa Djouwaïriya,
dont le premier mari avait été Mâlik, fils de Çafwân. Mohammed
épousa ensuite Oumm-‘Habîba, fille d'Abou-Sofyân, fils de ‘Harb ;
puis Zaïnab, fille de Dja‘hsch, mariée d'abord à Zaïd, fils de ‘Hâritha ;
puis, dans l'année de l'expédition de Khaïbar, Çafiyya, fille de
Hoyayy, fils d'Akhtab. Çafiyya avait d'abord été mariée à Sallâm, fils
de Mischkam, et, après la mort de celui-ci, à Kinâna, fils de Rabi‘.
Kinâna fut fait prisonnier et mis à mort sur l'ordre du Prophète, qui
reçut pour sa part du butin Çafiyya, à laquelle il donna la liberté et
qu'il épousa. Ensuite il épousa Maïmouna, fille de ‘Hârith. Quelques-
uns prétendent que ce ‘Hârith était fils d’‘Abdou’l-Mottalib, et que
Maïmouna était la cousine du Prophète. D'autres disent que ce ‘Hârith
était fils de ‘Hazn, fils de Ba‘hîr, de la tribu des Benî-Hilâl. Cette
dernière opinion est plus exacte et plus conforme aux traditions ; elle
est reçue des historiens. Maïmouna avait eu pour premier mari
‘Omaïr, fils d’‘Amrou, de la tribu de Thaqîf ; elle avait été mariée
ensuite avec Abou-Zohaïr (Abou-Rouhm), fils d’‘Abd-ou’l-‘Ozza. Ce
fut ‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, qui prononça son union avec le
Prophète (car elle était sœur de sa femme), à l'époque où celui-ci vint
à la Mecque, pour la visite de l'Accomplissement.
Ce sont là les neuf femmes que le Prophète laissa au moment de sa
mort ; car Khadîdja était morte avant lui. Il en avait épousé d'autres,
dont quelques-unes furent répudiées par lui avant qu'il eût consommé
son mariage avec elles, et quelques autres après la consommation du
mariage. Une femme, nommée Sabâ, fille de Rafâ‘a, d'autres
l'appellent Sanâ, fille d'Esmâ, fille d'Aç-Çalt, mourut avant qu'il eut
consommé son mariage avec elle. Une autre femme, nommée Sabâ,
d'autres l'appellent Samâ, fille d’‘Amrou, de la tribu des Benî-Ghifâr,
avec laquelle il n'avait pas encore consommé son mariage au moment
où son fils Ibrahîm mourut, disait, à cette occasion : Si c'était un
prophète, il ne perdrait pas par la mort le membre de sa famille qui lui
est le plus cher. Le Prophète entendit ces paroles et la répudia sur-le-
champ. Il avait épousé une femme nommée ‘Arba, fille de Djâbir, de
la tribu des Benî-Bekr-ben-Kilâb, dans les circonstances suivantes :
‘Arba vivait dans sa tribu, et le Prophète entendit parler d'elle comme
d'une belle femme. Il envoya donc l'un des Ançâr, nommé Abou-
Osaïd, vers les Benî-Bekr-ben-Kilâb (d'autres disent que c'étaient les
Benî-Kinda), pour la demander en mariage et pour la lui amener.
Lorsque le Prophète fut avec cette femme, elle lui dit : On m'a donnée
à toi, mais on ne m'a pas consultée. Le Prophète la répudia et la
renvoya dans son pays. Une autre femme qu'il avait épousée était
Esmâ, fille de No‘mân, de la tribu de Kinda. Au moment où il allait
consommer son mariage avec elle, il la regarda et trouva qu'elle était
lépreuse. Il la répudia et la renvoya à son père. Il avait aussi épousé
Zaïnab, fille de Khozaïma, qui était de la tribu d’‘Amir-ben-Ça‘ça‘a,
et qui avait perdu son mari Tofaïl, fils de ‘Hârith. Elle mourut quelque
temps après. On dit que, excepté Khadîdja et Zaïnab, aucune de ses
femmes ne mourut chez lui.
Voilà les quinze femmes qui sont mentionnées par toutes les
traditions comme épouses du Prophète. Dans des livres autres que cet
ouvrage, il est dit que le Prophète a épousé encore cinq autres
femmes, savoir : 1° Scharâf, fille de Kholaïfa, le Kelbite, sœur de
Di‘hya, fils de Kholaïfa. Après avoir vécu quelque temps dans la
maison du Prophète, elle y mourut. 2° ‘Âliya, fille de Zhabyân, de la
tribu des Benî Bekr-ben-Kilâb. Le Prophète l'abandonna quelque
temps après le mariage. 3° Qotaïla, fille de Qaïs, fils de Ma‘dî-Karib,
le Kindien, et sœur d'Asch‘ath, fils de Qaïs. Quelques-uns disent que
le Prophète mourut avant d'avoir consommé son mariage avec elle. La
même tradition dit que, au moment de mourir, il laissa dix femmes ;
mais cette version est inexacte : il ne laissa pas plus de neuf femmes.
4° Khaula, fille d'Al-Hodsaïl, de la tribu de ‘Hârith. Il la garda
quelque temps, puis il l'abandonna. 5° Laïla, fille de Khatîm,
appartenant à la tribu de Khazradj, et dont le père était un homme
très-considéré, appelé, à cause de sa générosité, Moubâriz-er-rî‘h
(celui qui lutte avec le vent). Cette femme était âgée. Un jour, le
Prophète se trouvait dans la mosquée et avait le dos tourné vers
l'entrée. Cette femme entra et posa ses deux mains sur les épaules du
Prophète, par derrière. Celui-ci dit : Qui est-ce ? La femme répondit :
Je suis Laïla, fille de Moubâriz-er-rî‘h ; prends-moi pour femme, afin
que je puisse m'en vanter dans ma tribu. Le Prophète consentit. Leïla
en porta la nouvelle aux gens de sa tribu, qui lui dirent : Tu as eu tort ;
il ne voudra pas d'une vieille femme ; il ne t'a pas vue ; lorsqu'il te
verra, il te quittera ; il épouse beaucoup de femmes ; mais, quant à toi,
tu n'échapperas pas à son ressentiment. Leïla retourna auprès du
Prophète et lui dit : Je regrette ce que je viens de faire ; car je suis une
vieille femme et je ne te conviens pas ; répudie-moi. Le Prophète
consentit.
Si la tradition relative à ces cinq femmes est exacte, le Prophète
aurait épousé, dans le cours de sa vie, en tout vingt femmes. Il y a en
outre cinq femmes qu'il a convoitées, mais qu'il n'a pas épousées. La
première est Oumm-Hânî, fille d'Abou-Tâlib ; mais comme elle avait
deux enfants, il ne l'épousa pas. Une autre est Çâ‘a, fille d’‘Âmir, de
la tribu des Benî-‘Âmir-ben-Çâ‘ça‘a. Le Prophète la demanda à son
fils, déjà grand, nommé Salama, fils de Hischâm, fils de Moghîra.
Salama répondit qu'il voulait d'abord consulter sa mère. Il vint auprès
d'elle et lui fit part de la proposition du Prophète. Elle dit : Que lui as-
tu répondu ? — Je lui ai dit, répliqua Salama, qu'il fallait d'abord te
consulter. — Était-il besoin de me consulter, quand il s'agit du
Prophète ? Va, marie-moi avec lui. Lorsque Salama revint auprès du
Prophète, celui-ci avait appris que Çâ‘a était déjà très-âgée. Salama,
assis devant le Prophète, attendit qu'il lui en parlât ; mais le Prophète
n'en parla plus. La troisième femme qu'il a voulu épouser est Çafiyya,
fille de Boschârna, de la tribu des Benî-‘Anbar. Elle était prisonnière
entre les mains des musulmans. Son mari la suivit et embrassa à cause
d'elle l'islamisme. Le Prophète demanda alors à Çafiyya si elle voulait
être sa femme, ou si elle préférait son mari. Çafiyya choisit son mari,
et le Prophète la rendit à celui-ci. La quatrième femme qu'il désira est
‘Habiba, fille d’‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib ; mais ‘Abbâs lui
dit : Apôtre de Dieu, elle est ta sœur de lait. La cinquième est ‘Hamra,
fille de ‘Hârith, fils de ‘Hâritha. Le Prophète la demanda lui-même à
son père. ‘Hârith, ne voulant pas la lui donner, allégua une raison
mensongère et dit : Elle ne te convient pas, elle a la lèpre. Le Prophète
se tut. Lorsque ‘Hârith revint dans sa maison, il trouva sa fille
couverte de lèpre.
Voilà l'énumération complète de toutes les femmes que le Prophète
a épousées ou convoitées. Il avait en outre deux esclaves : Raï‘hâna,
fille de Zaïd, de la tribu des Benî-Qoraïdha, qu'il avait choisie parmi
les femmes captives des Benî-Qoraïdha ; et Maria, fille de Siméon, le
Copte, qui lui avait été envoyée par Moqauqas, et dont il eut un fils,
Ibrahîm, qui mourut à l'âge de deux ans.
CHAPITRE LXVIII

Affranchis du Prophète

Le Prophète eut dix-sept affranchis : 1° Zaïd, fils de ‘Hâritha, qu'il


avait acheté du vivant de Khadîdja, et qu'il avait affranchi. 2° Osâma,
le fils de son affranchi Zaïd. 3° Thaubân. Il était du Yemen, et
descendait des princes ‘himyarites ; il avait été fait prisonnier, et le
Prophète l'avait acheté et affranchi ; plus tard, il habita la Syrie et
mourut sous le califat de Mo‘âwiya, fils d'Abou-Sofyân. 4° Schoqrân.
Quelques-uns disent qu'il était Abyssin et noir, et que le Prophète en
avait hérité de son père et qu'il l'avait affranchi ; d'autres racontent
que Schoqrân était de la Perse, qu'il s'appelait Çâli‘h et qu'il était un
Dihqân ; d'autres encore affirment qu'il avait été l'esclave d’‘Abd-er-
Ra‘hmân, fils d’‘Auf, qui l'avait donné au Prophète. 5° Abou-Râfi‘. Il
était Arabe et s'appelait Aslam ; selon d'autres, Ibrahîm. Quelques-uns
disent qu'il avait été l'esclave d’‘Abbâs, fils d’‘Abdou’l-Mottalib, qui
l'avait donné au Prophète ; d'autres disent qu'il avait appartenu à
Sa‘îd, fils d'Al-‘Âç ; que, à la mort de Sa‘îd, il avait été affranchi par
l'un de ses quatre fils ; qu'ensuite il avait été fait prisonnier à Bedr, et
qu'il était tombé sous le pouvoir de Khâlid, autre fils de Sa‘îd, qui
s'était fait musulman et qui vivait avec le Prophète à Médine. Enfin,
Khâlid ayant donné sa part du butin au Prophète, celui-ci affranchit
Abou-Râfî‘. Abou-Râfî‘ avait deux fils, Râfî‘ et ‘Obaïdallah ; on
donnait à ce dernier le sobriquet de bahiyy, à cause de sa beauté ; il
était scribe, et fut plus tard secrétaire d’‘Alî. Après ‘Alî, lorsque
‘Amrou, fils de Sa‘îd, fils d'Al-‘Âç, fut gouverneur de la Mecque et
de Médine, sous Mo‘âwiya, il dit un jour à ‘Obaïdallah : De qui es-tu
l'affranchi ? — Je suis l'affranchi du Prophète, répliqua ‘Obaïdallah.
— Non, tu es notre affranchi ; c'est moi et mes pères qui t'avons
donné la liberté.— Non, insista ‘Obaïdallah, je suis l'affranchi du
Prophète. ‘Amrou répéta ses paroles, et ‘Obaïdallah, pour la troisième
fois, sa réplique. Alors ‘Amrou lui fit donner cent coups de fouet et
lui dit : De qui es-tu l'affranchi ? — Le vôtre, répondit ‘Obaïdallah ; et
‘Amrou le laissa aller. 6° Selmân, le Persan. Il était de la Perse ;
quelques-uns disent qu'il était de la ville de Râm-Hormuzd ; d'autres,
qu'il était de la ville d'Ispâhân. Son nom persan était Fîrouzân. Il avait
été fait prisonnier et était tombé entre les mains des juifs. Un juif avait
consenti à un contrat par lequel il s'engageait à le vendre, Le Prophète
paya la somme stipulée et affranchit Selmân. 7° Safîna. Il était esclave
d'Oumm-Salama, qui l'affranchit et le destina au service du Prophète.
Quelques-uns disent qu'il était noir et qu'il s'appelait Mihrân.
8° Anasa ou, d'après d'autres, A‘yana. Son père était Persan, et sa
mère Abyssine. C'était lui qui, lorsque le Prophète donnait audience,
faisait entrer les gens. Le Prophète l'avait acheté et affranchi.
[9° Abou-Kabecha.] 10° Abou-Mouwaïhiba. Le Prophète l'avait
acheté et affranchi. 11° Fodhâla. Il avait été également affranchi par le
Prophète. 12° Mid‘am. Il avait été esclave de Rifa‘a, fils de Zaïd ;
Rifa‘a l'avait donné au Prophète, qui l'avait affranchi. Il fut tué par
une flèche à l'assaut de Wâdî-Qora. 13° Belâl. 14° Abou-Dhomaïra. Il
était Persan et descendait de Gouschstasp, roi de Perse. Son nom
persan était Râ‘h, fils de Schîrzâd. Quelques-uns disent qu'il était de
Khaïbar et qu'il était tombé entre les mains du Prophète, qui l'avait
affranchi. Il avait reçu du Prophète un acte de donation, acte qui fut
présenté par l'un de ses descendants à Abou-Mançour-Dsou-Onaïf.
Celui-ci porta cet écrit à ses yeux et fit donner au détenteur trois cents
dinârs. 15° Le quinzième affranchi était un noir nommé Yasâr, qui
gardait les chameaux du Prophète, tant ceux qui étaient sa propriété
personnelle que ceux qui provenaient des dîmes. Or, un jour, des
Bédouins d'une certaine tribu arrivèrent à Médine et embrassèrent
l'islamisme ; ils y tombèrent malades, parce que l'eau de Médine ne
leur convenait pas. Le Prophète leur dit : Allez hors de la ville, là où
sont mes chamelles, et buvez de leur lait, jusqu'à ce que vous soyez
rétablis. Ces Arabes se rendirent à l'endroit où Yasâr gardait les
chameaux, et y restèrent quelque temps. Ensuite ils apostasièrent,
tuèrent Yasâr, enlevèrent les chameaux et retournèrent dans leur tribu.
Le Prophète envoya à leur poursuite ‘Alî, qui les ramena ; puis il leur
fit couper les mains et les pieds, leur fit crever les yeux et les fit jeter
sur le chemin, à un endroit nommé ‘Harra, où, exposés à la chaleur du
jour, ils périrent lentement. Cet événement eut lieu avant que Dieu eût
révélé le verset Houdoud. (Sur. IX, vers. 98.) 16° Mihrân. C'était un
eunuque que Moqauqas avait envoyé au Prophète, en même temps
que Mâria et Schîrîn. Le Prophète rendit Mâria mère d'un enfant,
donna Schîrîn, sa soeur, à ‘Hassân, fils de Thâbit, et affranchit
Mihrân, qui resta pour servir Mâria. Ayant conçu des soupçons sur les
relations de Mâria avec Mihrân, le Prophète chargea ‘Alî d'aller
s'assurer si ses soupçons étaient fondés et de tuer Mihrân. ‘Alî courut
chez Mihrân et mit la main sur lui. — Qu'ai-je fait ? s'écria Mihrân.
— On te soupçonne, répliqua ‘Alî, d'avoir des relations avec Mâria.
Mihrân se dépouilla de ses vêtements, et ‘Alî reconnut qu'il était
eunuque ; il vint le dire au Prophète, qui lui ordonna de ne plus
inquiéter Mihrân. 17° Abou-Bakara. Il avait été d'abord esclave des
habitants de Tâïf. Lorsque le Prophète assiégea Tâïf, Abou-Bakara
s'enfuit de la ville avec beaucoup d'autres esclaves ; le Prophète les
déclara tous libres, et ils se dispersèrent, sauf Abou-Bakara, qui resta
avec le Prophète.
CHAPITRE LXIX

Secrétaires du Prophète

Le Prophète avait dix secrétaires : les uns mettaient par écrit les
révélations ; d'autres écrivaient les lettres, et quelques-uns tenaient les
comptes des impôts et des revenus en nature qui provenaient de
Khaïbar, de Fadak et de Widî’l-Qora.
Ces secrétaires étaient : ‘Othman, fils d'Affân ; ‘Alî, fils d'Abou-
Tâlib ; Khâlid, fils de Sa‘îd, et son frère Abân, fils de Sa‘îd ; Al-‘Alâ-
ben-Al-‘Hadhramî ; Obayy, fils de Ka‘b ; Zaïd, fils de Thâbit ;
‘Abdallah-ibn-Abou-Sar‘h ; Mo‘âwiya, fils d'Abou-Sofyân, et
‘Hanzhala, l'Osayyidite.
CHAPITRE LXX

Chevaux et autres montures du Prophète

Le Prophète avait sept chevaux, qui, selon la coutume des Arabes,


portaient chacun un nom. L'un de ces chevaux était appelé Sakb. Le
Prophète l'avait acheté à un Bédouin des Benî-Fezâra. C'est le cheval
qu'il montait à la journée d'O‘hod, où il n'y avait en tout que deux
chevaux : Sakb, celui du Prophète, et Milwâ‘h, celui d'Abou’l-Borda.
Un autre avait le nom de Mortadjiz ; c'était un cheval pur sang, qu'il
avait acheté à un Arabe des Benî-Mourra. Le troisième avait le nom
de Lizâz ; il avait été envoyé au Prophète par Moqauqas. Le
quatrième, nommé La‘hîf, avait été envoyé par le chef arabe Rabî‘a,
fils d'Abou’l-Berâ. Le cinquième, Zharib, avait été donné par Farwa,
fils d’‘Amrou, le Djodsâmite, l'un des princes arabes. Le sixième,
Ward, venait de Temîm-al-Dâremî ; le Prophète le donna à ‘Omar. Le
septième portait le nom de Ya‘soub.
Le Prophète possédait trois mules de selle. L'une, envoyée par
Moqauqas, était nommée Doldol. C'était la première mule qu'on
voyait en Arabie, car les Arabes ne connaissaient ni l'usage des
mulets, ni la manière de les produire. Une autre mule, grise, donnée
par le Nedjâschî, portait le nom de Schahbâ. La troisième était
blanche et était appelée Fiddha ; elle avait été envoyée par Farwa, fils
d’‘Amrou. Le Prophète la donna à Abou-Bekr. Il avait en outre deux
ânes, ‘Ofaïr et Ya‘four ; l'un avait été envoyé par Moqauqas, l'autre
par le Nedjâschi. Il avait trois chamelles de course, qui lui servaient
de montures : l'une, appelée Qaçwa, avait été achetée par Abou-Bekr,
à la Mecque, et avait été préparée par lui pour la Fuite. Dans la nuit où
ils sortirent de la caverne, Abou-Bekr la présenta au Prophète, qui
voulut la lui acheter. Abou-Bekr dit : Je te la donne pour rien. — Je
veux en payer le prix, répliqua le Prophète. Abou-Bekr dit : Apôtre de
Dieu, je l'ai payée huit cents dirhems. Le Prophète la lui acheta quatre
cents dirhems ; il la mouta et vint ainsi à Médine. L'autre chamelle
était nommée Djad‘â ; elle avait les oreilles coupées. La troisième
portait le nom d’‘Adhba ; elle avait les bouts des oreilles coupés.
Outre ces trois chamelles, le Prophète possédait vingt chamelles de
lait, dont dix étaient conduites chaque jour au pâturage et ramenées le
soir ; les autres restaient près des maisons des neuf femmes du
Prophète, qui les faisaient traire et recevaient le lait ; on en faisait
traire une autre pour le Prophète. Les noms de ces chamelles étaient :
‘Hasmâ, Samrâ, ‘Arîs, Sa‘diyya, Bagoum, Yasîra, Rayyâ, Djamâ,
Barda et Schaqrâ. Cette dernière était celle du Prophète. Outre ces
vingt chamelles, qu'on ne montait jamais et qui étaient élevées
seulement pour le lait, le Prophète possédait un grand nombre de
dromadaires, sous la garde de cet esclave qui fut tué par les Bédouins.
Il avait encore sept chèvres, qu'une femme, nommée [Oumm-]
Aïman, faisait paître le jour et qu'elle ramenait chaque soir, où l'on
avait soin de les traire. Les noms de ces chèvres étaient : ‘Odjwa,
Zemzem, Saqbâ, Barka, Itlâl, Itrâf et Darsa.
CHAPITRE LXXI

Armes du Prophète

Le Prophète avait sept sabres : l'un, qu'il avait apporté de la


Mecque, et qui, le jour de son entrée à Médine, était attaché à son
chameau, était désigné par le nom d’‘Adhbâ ; c'est le sabre qu'il
portait à la journée de Bedr. Un autre, qui avait appartenu à
Monabbih, fils de ‘Haddjâdj, et qui était fameux parmi les Arabes,
était appelé Dsou'l-Feqâr ; le Prophète l'avait trouvé dans le butin de
Bedr. Trois autres, qui lui venaient du butin des Benî-Qaïnoqâ‘,
étaient nommés : Khaïf, Battâr et le Qola‘ite. Deux autres lui avaient
été apportés par ‘Alî, qui les avait trouvés dans le temple des Benî-
Tayy ; leurs noms étaient : Mikhdsam et Rosoub. Il avait trois arcs :
Rou‘hâ, Baïdhâ et Çafrâ ; trois lances, dont les noms ne sont pas
mentionnés dans cet ouvrage ; trois cuirasses, dont deux, Fiddha et
Zhafar, lui venaient du butin des Benî-Qaïnoqâ‘ ; la troisième, une
cuirasse longue nommée Fâdhila ou, d'après d'autres, Dsât-al-
Fodhoul, provenait de Khaïbar. Enfin il avait un bouclier, sur lequel
était représentée une tête humaine. Le Prophète donna l'ordre d'en
enlever cette image ; elle disparut du bouclier sans que personne n’y
touchât.
CHAPITRE LXXII

Noms du Prophète

Les noms par lesquels le Prophète avait l'habitude de se désigner


lui-même étaient : Mohammed ; — A‘hmed ; — Al-‘Âqib, nom qui
signifie qu'il était le dernier des prophètes ; quelques-uns donnent, au
lieu de ce nom, Mou‘qib ; mais, dans les traditions, le nom d’‘Âqib est
plus fréquent ; — Mâ‘hî nom qui signifie que Dieu a arrêté par lui
l'idolâtrie et qu'il l'a enlevée de la terre ; — Al-Hâschir, ce qui signifie
que, au jour de la résurrection, tous les hommes se réuniront autour de
lui et suivront ses pas ; — Nabiyyou’l-Mal‘hama ; Mal‘hama signifie
la guerre ; aucun autre prophète n'a reçu de Dieu la permission de
faire autant de guerres et la faveur de remporter autant de victoires ;
— Nabiyyou’l-Tauba, parce que Dieu a accordé au Prophète et à son
peuple la grâce du repentir, et qu'il agrée le repentir de l'homme qui a
commis un crime par un des membres de son corps, lorsqu'il exprime
son repentir par ses paroles. Chez les Israélites, quand quelqu'un avait
commis un crime par un membre du corps, la loi voulait que l'on
coupât ce membre. Ainsi, lorsque le peuple de Moïse adora le veau
devant lequel tous s'étaient prosternés, la tête contre terre, il fallut leur
trancher la tête, et les uns durent tuer les entres, jusqu'à ce que, enfin,
Dieu agréât leur repentir.
CHAPITRE LXXIII

Portrait du Prophète

On demandait à ‘Alî des détails sur l'extérieur du Prophète. ‘Alî


dit : Il était de taille moyenne, ni très-grand, ni très-petit. Son teint
était d'un blanc rosé ; ses yeux étaient noirs ; ses cheveux, épais,
brillants et beaux. Sa barbe, qui entourait tout son visage, était bien
fournie. Les cheveux de sa tête étaient longs et lui allaient jusqu'aux
épaules ; ils étaient noirs. Son cou était blanc. Il avait depuis la
poitrine jusqu'au nombril une ligne noire de poils si mince, qu'on
aurait dit qu'elle avait été tracée avec un calem. Il n'y avait point
d'autres poils sur la partie inférieure de son corps. Sa tête était ronde,
ni petite ni grande. Il avait les plantes des pieds et des mains bien
proportionnées, ni trop fortes ni trop faibles. Son dos était charnu et
robuste. Entre les deux épaules, il avait une excroissance de la
grandeur d'un dirhem, entourée de poils, non clair-semés, mais
touffus. Sa démarche était si énergique, qu'on aurait dit qu'il détachait
ses pieds de la pierre, et cependant, en même temps, si légère, qu'il
semblait qu'il voltigeât de haut en bas. Mais il ne marchait pas avec
fierté, comme font les princes. Il y avait dans son visage tant de
douceur, qu'une fois en sa présence on ne pouvait pas le quitter ; si
l'on avait faim, on était rassasié en le regardant, et l'on ne songeait
plus à la nourriture. Tout homme affligé oubliait son chagrin quand il
était en sa présence, charmé par la douceur de son visage et de sa
parole. Quiconque l'avait vu convenait n'avoir jamais trouvé, ni avant
ni après lui, un homme ayant la parole aussi charmante. Son nez était
droit, ses dents écartées. Tantôt il laissait tomber les cheveux de sa
tête naturellement, tantôt il les portait noués ensemble en deux ou
quatre boucles. À soixante-trois ans, sur tout son corps, l’âge n'avait
encore fait blanchir qu'une quinzaine de cheveux et dix à vingt poils
dans la barbe du menton. Il n'y avait pas sur la terre d'homme d'un
caractère aussi agréable que lui, aussi généreux et aussi vaillant. Un
jour, on entendit à Médine un grand bruit : les hommes accoururent,
ne sachant pas ce que signifiait ce bruit ; mais, avant qu'ils fussent
arrivés, le Prophète, n'ayant pas trouvé son propre cheval, avait monté
celui d'Abou-Tal‘ha, sans selle, avait jeté son sabre autour de son cou,
et s'était dirigé du côté où le bruit s'était fait entendre. Lorsque les
autres arrivèrent, il revenait et leur dit : Ne craignez rien. À la journée
d'O‘hod et à celle de Honaïn, lorsque les troupes musulmanes prirent
la fuite et abandonnèrent le Prophète, il resta seul à sa place, sans
reculer d'un pas et en exhortant les soldats à combattre.
CHAPITRE LXXIV

Mort du Prophète

Déjà, lors du pèlerinage d'adieu, au mois de dsoul-‘hiddja de la


dixième année de l'hégire, le Prophète était souffrant, à la Mecque, et
se plaignait de sa santé. Il continua à se plaindre lorsqu'il fut rentré à
Médine. On pensait que c'était la fatigue du voyage, mais lui-même
savait bien quel était son état. Au commencement du mois de
mo‘harrem de la onzième année, sa maladie s'aggrava et la nouvelle
s'en répandit dans le monde.
Le Prophète fut informé qu'il y avait, à la frontière de Syrie, des
mouvements et des rassemblements de troupes romaines. Malgré sa
maladie, il donna l'ordre aux musulmans de se préparer pour aller en
Syrie, et nomma Osâma, fils de Zaïd, chef de l'expédition. Osâma
établit son camp aux portes de Médine, et tous firent leurs préparatifs.
Cependant les soldats murmuraient en disant : Il fait du fils de son
affranchi le chef des Mohâdjir, des Qoraïsch et des Ançâr. Le
Prophète, apprenant ces propos, dit : Il est digne du commandement.
Lorsque j'ai placé son père Zaïd, fils de ‘Hâritha, à la tête de l'armée
de Mouta, on a tenu le même langage. Quand Osâma vint chez le
Prophète, celui-ci attira sur sa poitrine la tête de ce chef et lui dit : Ne
t'afflige pas de ce que disent les hommes ; ils ont dit la même chose
de ton père, et il était bien digne du commandement ; tu l'es
pareillement. Il lui donna des éloges et le combla d'honneurs. Osâma
se rendit au camp, et les soldats, après avoir terminé leurs. préparatifs,
y vinrent également.
Ensuite le Prophète fut informé que, dans le Yemen, il avait surgi
un homme, nommé Aswad, qui se prétendait prophète ; qu'un autre,
nommé Tolaï‘ha, de la tribu des Benî-Asad, faisait valoir les mêmes
prétentions au milieu des Bédouins, et qu'un grand nombre d'habitants
du Yemen et de Bédouins avaient suivi Aswad et Tolaï‘ha, adoptant
leur croyance, et avaient renié l'islamisme. Le Prophète, qui
connaissait déjà les menées de Mosaïlima, fut très-affligé en
apprenant la révolte de ces deux hommes. Sa maladie s'aggrava, et il
fut fort préoccupé. Le départ de l'armée d'Osâma pour la Syrie fut
retardé, et les musulmans furent très-inquiets relativement à Aswad et
à Tolaï‘ha.
Aswad, ou ‘Aïhala, fils de Ka‘b, appartenait à la tribu des
Mads‘hidj ; c'était un habile prestidigitateur, et il possédait de grandes
richesses ; il frappait les hommes par son habileté et les entraînait par
son éloquence. Seigneur dans le Yemen, il fut accepté par un certain
nombre des Benî-Mads-‘hidj et des habitants de Nadjrân. Il vint à
Çan‘â, capitale du Yemen et résidence des rois, où un grand nombre
d'habitants crurent en lui. Farwa, fils de Mousaïk, agent du Prophète
dans le Yemen, fut chassé par les révoltés. ‘Amrou, fils de Ma‘dî-
Karib, se joignit à eux. Tous ceux des Arabes qui se révoltèrent
refusèrent de payer l'impôt et chassèrent percepteurs.
Tolaï‘ha, qui se fit passer pour prophète parmi les Bédouins, avait
entraîné tous les Benî-Asad. Son parti se fortifia ; il réunit une armée,
se dirigea vers le désert pour aller attaquer le Prophète et établit son
camp à un endroit du désert, nommé Soumaïrâ. Il dispensa les
hommes de l'obligation de la prière et du jeûne, et un nombre de
Bédouins de plus en plus grand vinrent se joindre à lui. De son camp
il adressa au Prophète une lettre, qu'il fit porter par le fils de son frère,
et, dans cette lettre, il s'exprimait ainsi : Si tu veux que nous vivions
en paix, stipulons qu'une moitié de l'Arabie sera à moi, et l'autre
moitié à toi ; si tu ne veux pas, faisons la guerre. Le Prophète chassa
le neveu de Tolaï‘ha, en lui adressant ces paroles : Va-t'en ; que Dieu
te fasse périr et ne t'accorde pas le martyre ! Le messager revint ainsi
auprès de Tolaï‘ha.
Tout en étant malade, le Prophète adressa des lettres aux princes
‘himyarites du Yemen, et leur envoya cet ordre : Attaquez et tuez
Aswad, qui est un imposteur. Il fit écrire aussi aux Arabes voisins du
Yemen, qui étaient restés fidèles à l'islamisme, d'aller au secours des
musulmans du Yemen. Tous ces hommes, réunis attaquèrent Aswad et
le tuèrent. Cette nouvelle causa une grande joie au Prophète et une
amélioration de sa santé. Il eut assez de forces pour sortir, et, le front
enveloppé d'un bandeau, à cause de sa douleur à la tête, il vint au
milieu du peuple et prononça un sermon. Après avoir rendu grâces à
Dieu de la mort d'Aswad, il dit : Les deux autres, Mosaïlima et
Tolaï‘ha, périront également, et Dieu maintiendra ma religion jusqu'au
jour de la résurrection. J'ai fait un rêve cette nuit. Il m'a semblé que je
tenais dans mes deux mains deux coupes de lait, ce qui m'était
désagréable. Ensuite Dieu les a ôtées de mes mains. J'explique ce rêve
ainsi : les deux coupes signifient les deux imposteurs qui ont surgi sur
la terre ; Dieu les fera échouer.
Après avoir terminé son allocution, le Prophète rentra chez lui. Il
réunit toutes ses femmes dans la maison de Maïmouna, et demanda
leur consentement pour rester, pendant sa maladie, dans la maison
d’‘Âïscha. Il se traîna donc, s'appuyant d'un côté sur l'épaule d’‘Alî, et
de l'autre sur l'épaule de Fadhl, fils d’‘Abbâs, vers la maison
d’‘Âïscha, s'étendit sur le matelas et fut pris de la fièvre. Cet état dura
jusqu'à la fin du mois de çafar ; il ne pouvait plus se rendre à la
mosquée pour la prière. Au moment de la prière, il dit à ‘Âïscha : Le
peuple réuni m'attend pour que je lui fasse la prière mais je ne peux
pas y aller ; dis à Abou-Bekr qu'il fasse la prière au peuple. ‘Âïscha
répliqua : Apôtre de Dieu, Abou-Bekr est un homme
impressionnable ; quand il présidera à ta place, il ne pourra pas retenir
ses larmes ; désigne un autre que lui. Le Prophète répéta son ordre
jusqu’à trois fois, et ‘Âïscha faisait toujours la même réponse. Enfin il
dit : Vous êtes race de ces femmes qui ont voulu détourner mon frère
Josèph de la droite voie. Dis à Alou-Bekr de faire la prière au peuple.
En conséquence, Abou-Bekr présidait chaque jour aux cinq prière. Un
jour, le prophète, se sentant un peu mieux. vint assister à la prière du
matin. Abou-Bekr présidait, se tenant devant le peuple. Lorsque le
Prophète entra dans la mosquée, appuyé sur ‘Alî [et Fadhl], il y eut un
mouvement dans l'assemblée. Abou-Bekr, sans interrompre la prière,
et, tout en conservant son attitude, se recula ; mais le Prophète, lui
posant sa main sur le dos, lui fit reprendre sa place auprès du mi‘hrâb,
se tint à sa droite, et, ne pouvant pas rester debout, il s'assit et
accomplit ainsi la prière. Abou-Bekr resta debout et le peuple derrière
lui. Après la prière, le Prophète rentra dans sa maison et se coucha.
Deux ou trois jours après, son état s'étant un peu amélioré, le
Prophète, qui se sentait mal à l'aise dans la maison, appela Abou-
Mouwaïhiba, mit la main sur le cou de cet affranchi et se rendit
lentement hors de la ville, à Baqî‘-al-Gharqad, le cimetière des
musulmans. Là, placé près des tombeaux, il dit : Salut, ô habitants des
tombeaux, qui êtes à l'abri des épreuves qui atteignent les hommes. Il
retourna ensuite dans la maison d’‘Âïscha, qui était couchée et qui se
plaignait d'un mal de tête. Le Prophète lui dit : Ô ‘Âïscha, ce serait à
moi de me plaindre, non à toi. ‘Âïscha répliqua : Apôtre de Dieu, je
suis plus malade que toi. Le Prophète dit : Si l'on aime quelqu'un, on
regrette de lui survivre. Puis, quel mal y aurait-il, ô ‘Âïscha, si tu
mourais avant moi, si je t'ensevelissais, si je priais sur toi et te
déposais dans la tombe ? ‘Âïscha répondit : Oui, tu veux, en revenant
de mon enterrement, faire un nouveau mariage ! Le Prophète sourit ;
il se coucha sur le lit ; la fièvre le prit de nouveau et ne le quitta plus.
Lorsqu'il se fut écoulé cinq jours du mois de rabî’a premier, le
Prophète sentit qu'il allait mourir. Il dit à ‘Âïscha : Ma fin approche ;
va me chercher un peu d'eau froide et verse-la sur moi ; peut-être
serai-je un peu soulagé, afin de pouvoir sortir, dire adieu au peuple et
lui faire mes dernières recommandations. ‘Âïscha lui versa de l'eau
sur le visage. Le bruit se répandit à Médine que le Prophète était
mieux portant et qu'il allait sortir. Une foule nombreuse se réunit à la
mosquée. Le Prophète, le front enveloppé d'un bandeau, entra dans la
mosquée ; ne pouvant monter sur la chaire ni rester debout, il s'assit
sur le sol et adressa un sermon au peuple. Après avoir payé un tribut
de louanges à Dieu et rendu le salut aux prophètes antérieurs, il pria
pour les musulmans tués à Bedr, à O‘hod, à Khaïbar et à ‘Honaïn, et
pour tous ceux qui avaient sacrifié leurs vies pour lui, et recommanda
aux hommes la pratique de la religion ; puis il ajouta : Dieu a un
serviteur auquel il a dit : Aimes-tu mieux ce monde ou l'autre ? Le
serviteur a choisi l'autre monde, et Dieu a agréé son choix et lui a
promis de l'appeler en sa présence. Personne ne comprit que le
Prophète parlait de lui-même, sauf Abou-Bekr, qui s'écria en
pleurant : Apôtre de Dieu, que nos corps et nos âmes soient ta
rançon ! Le Prophète, sachant qu'Abou-Bekr avait compris ses
paroles, dit : ô Abou-Bekr, ne pleure pas, car tu as été avec moi dans
ce monde et tu seras avec moi dans l'autre. Puis il ajouta : « Si j'avais
pris, en dehors de Dieu, un ami, ç'aurait été Abou-Bekr ; car je n'ai
pas eu de compagnon plus fidèle que lui, et personne ne m'a été aussi
utile par sa fortune. » S'adressant de nouveau aux musulmans, il dit :
La mort est une nécessité, et aucun homme ne peut y échapper. Mais
il y a, après la mort, un jour de justice et de réparation, où les
créatures réclameront les unes contre les autres ; les grands de la terre
réclameront contre les petits et les petits contre les grands ; il n'y aura
pas plus de faveur pour moi que pour personne. Pendant que je suis
encore avec vous, adressez-moi vos réclamations. Si j'ai frappé
quelqu'un d'entre vous, qu'il me frappe. Si j'ai offensé quelqu'un, qu'il
m'en fasse autant. Si j'ai pris le bien de quelqu'un, qu'il me le
reprenne. Purifiez-moi de toute injustice, afin que je puisse paraître
devant Dieu sans avoir de tort envers personne. Tous les assistants
versèrent des larmes et s'écrièrent : Apôtre de Dieu, tous les torts que
tu aurais envers nous sont effacés. C'est nous qui sommes tes
débiteurs.
Alors un homme, nommé ‘Okkâscha, fils de Mi‘hçan, de la tribu
des Fezâra, se leva et dit : Telle nuit, à tel endroit, dans telle
expédition, j'avais fait marcher mon chameau à côté du tien. Tu as
voulu donner un coup de fouet à ton chameau, mais le coup m'a
atteint et m'a causé une vive douleur. Voilà le tort que tu as envers
moi. Le Prophète lui dit : Voici mon corps ; si tu veux me frapper,
frappe. — Je le veux, répliqua ‘Okkâscha. Le Prophète avait un fouet,
un roseau couvert de cuir, qu'il tenait toujours dans sa main quand il
montait le chameau. Il dit à Belâl : Le fouet est dans la maison de ma
fille Fâtima ; va le chercher. Mais ne dis pas à Fâtima quel usage je
veux en faire, pour ne pas tourmenter son cœur. Tous les assistants se
tournèrent vers ‘Okkâscha et lui dirent : N'as-tu pas honte et ne
crains-tu pas Dieu de frapper le Prophète ? Pourquoi ne pas lui faire
abandon de cette réparation ? Le Prophète leur répondit : Ne lui dites
rien ; il réclame ce qui est son droit. ‘Othmân dit : Vends-moi, ô
‘Okkâscha, ton droit pour cent chameaux. ‘Abd-er-Ra‘hmân, fils
d'Auf, fit la même offre, et chacun des compagnons du Prophète lui
parla, mais en vain. Lorsqu'on eut apporté le fouet, ‘Alî, fils d'Abou-
Tâlib, se leva et dit : Ô ‘Okkâscha, le Prophète est malade et faible ; il
ne pourra pas supporter un coup. Au lieu de le frapper une fois,
donne-moi cent coups aussi forts que tu voudras. Tous les autres
s'offrirent également ; chacun disait : Frappe sur moi. Mais ‘Okkâscha
ne se laissa pas fléchir, et prit le fouet de la main de Belâl. Le
Prophète lui dit : Approche-toi. ‘Okkâscha s'approcha. Le Prophète
dit : Maintenant frappe, mais ne frappe pas trop fort, car je suis faible
et ne pourrais pas supporter un coup vigoureux. Toute l'assemblée
tremblait et pleurait. ‘Okkâscha dit encore : Apôtre de Dieu, lorsque,
dans cette nuit, tu m'as frappé, j'étais nu, tandis que toi, aujourd'hui, tu
es vêtu d'une robe et d'un manteau. Comment pourrait-il y avoir ainsi
réparation ? Le Prophète se dépouilla de son manteau et de sa robe.
Alors ‘Okkâscha rejeta le fouet, se précipita sur le Prophète et pressa
son visage contre la poitrine de Mohammed on sanglotant. Les larmes
coulèrent des yeux du Prophète ; tous les assistants pleurèrent et
sanglotèrent, de sorte que la mosquée fut inondée des larmes
répandues, et que la voix des sanglots monta jusqu'au ciel. ‘Okkâscha
resta quelques instants le visage pressé contre la poitrine du Prophète,
qui lui dit enfin : Pourquoi fais-tu ainsi ? — Apôtre de Dieu, répondit
‘Okkâscha, je crains, comme tous les autres, que ce ne soit
aujourd'hui pour la dernière fois que nous te voyons vivant ; j'ai
voulu, le jour où je te dis adieu, rapprocher mon visage de ton corps,
espérant obtenir par là que Dieu préserve mon corps du feu de l'enfer.
Le Prophète dit : Il est préservé ! et il répéta ces paroles trois fois.
Ensuite il se leva un autre homme, qui dit : Apôtre de Dieu, tel
jour, un pauvre t'ayant demandé l'aumône, tu me dis de lui donner si
j'avais quelque argent sur moi, et tu promis de me le rendre. J'ai
donné, d'après ton ordre, trois dirhems à ce pauvre. Prie Dieu qu'il
mette cela à mon compte. Le Prophète répliqua : C'est une créance
que tu as sur moi ; cette aumône, c'est moi qui l'ai faite. Puis il
ordonna à Fadhl, fils d’‘Abbâs, de restituer les trois dirhems, et,
s'adressant de nouveau à cet homme, il ajouta : Maintenant donne-les
à un pauvre, si tu veux, et tu en auras le mérite.
Un autre homme se leva et dit : Apôtre de Dieu, tel jour j'ai dérobé,
du butin provenant de telle guerre, trois dirhems, dont j'avais besoin.
Le Prophète dit à Fadhl : Prends de cet homme les trois dirhems et
mets-les au trésor.
Enfin un autre se leva et parla ainsi : Apôtre de Dieu, je suis un
hypocrite et un menteur ; prie Dieu pour qu'il ôte l'hypocrisie de mon
cœur. Le Prophète pria pour lui. ‘Omar, fils de Khattâb, dit à cet
homme : Pourquoi te déshonores-tu devant toute l'assemblée ? Le
Prophète dit à ‘Omar : Mieux vaut la honte en ce monde que dans
l'autre. ‘Omar répliqua : Je pense que cet homme n'est pas hypocrite,
car, s'il l'était, il n'en aurait pas honte ; il ne craindrait pas Dieu et
n'aurait pas confiance en la prière du Prophète.— C'est vrai, répondit
le Prophète. Puis il ajouta : ‘Omar est toujours avec la justice, et la
justice est toujours avec ‘Omar, en tout lieu. Ensuite il se leva et
rentra dans son appartement. Ce fut la dernière fois que le peuple le
vit vivant.
La fièvre le saisit avec force et prit, le troisième jour, un caractère
plus violent. On demanda à ‘Alî, qui sortait d'auprès du Prophète,
comment se portait le malade. ‘Alî répondit qu'il se trouvait mieux. —
Laisse-nous le voir, dirent plusieurs hommes, et un certain nombre de
Mohâdjir et d'Ançâr pénétrèrent dans l'appartement d’‘Âïscha. Le
Prophète les regarda, ayant les larmes aux yeux et sans pouvoir se
relever ni leur parler. Enfin il demanda qu'on l'aidât à s'asseoir. Fadhl,
fils d’‘Abbâs, l'aida à s'asseoir sur le matelas. Le Prophète regarda ses
compagnons et voulait leur adresser une allocution, mais il ne le
pouvait pas. Il pria pour eux et leur dit quelques bonnes paroles. Vous
êtes, leur dit-il, les bienvenus. Que la bénédiction de Dieu soit avec
vous ! Que Dieu vous fortifie, qu'il vous prépare une place dans le
paradis, qu'il vous ait en sa garde, qu'il vous dirige dans la droite voie,
qu'il vous préserve de tout mal, qu'il vous sauve et vous élève, et qu'il
soit toujours prêt à vous donner sa miséricorde ! Je vous exhorte à
craindre Dieu, et je vous confie à lui et lui recommande vos intérêts.
Je vous exhorte à craindre Dieu, car c'est de sa part que j'apporte
toujours la promesse et la menace ; à ne point montrer de présomption
envers ses serviteurs, à ne point commettre le mal dans son empire,
comme il est dit dans le Coran : « Cette demeure de l'autre vie, nous
la donnerons à ceux qui ne cherchent pas à s'élever sur la terre au-
dessus des autres » etc. (Sur. XXVIII, vers. 83.) Je vous engage
encore à bien traiter les serviteurs que vous aurez sous vos ordres. Je
vous recommande de maintenir la religion de Dieu et d'expulser de la
presqu'île arabique tous les infidèles. Je vous laisse deux choses qui
vous empêcheront après moi de tomber dans l'erreur, aussi longtemps
que vous vous y appuierez : la parole de Dieu et ma famille. Je vous
recommande d'honorer les Ançâr, car ils sont ma famille, et ils sont
dignes de votre respect. Écoutez ceux d'entre eux qui font le bien et
pardonnez à ceux qui font le mal. J'implore le pardon de Dieu pour
moi et pour eux.
Après avoir prononcé ces paroles, le Prophète, ne pouvant plus se
tenir assis, posa sa tête sur l'oreiller. Ses compagnons lui
demandèrent : Apôtre de Dieu, qui te lavera après ta mort ? — Mes
proches pareille, répondit-il. — Qui te placera dans la tombe ? — Mes
proches. — Comment t'ensevelirons-nous ? — Dans les vêtements
que je porte ou dans des étoffes blanches d'Égypte ou du Yemen. On
lui demanda encore : Qui priera sur toi ? Il dit : Que Dieu vous
accorde son pardon et une magnifique récompense pour votre foi et
pour la sollicitude que vous prenez envers son prophète ! Quand vous
m'aurez lavé et enseveli, vous me placerez au bord de ma tombe ; car
le premier qui priera sur moi sera Gabriel, puis Michel, ensuite Isrâfîl
et Azrâïl. Ensuite vous entrerez, hommes et femmes, par groupes
successifs, et vous prierez sur moi. Quand tout le peuple aura prié,
vous me mettrez dans la tombe et vous vous en retournerez. Je vous
donne la paix, à vous et à tous ceux de mes compagnons qui sont
absents. Saluez aussi de ma part tous les hommes qui, jusqu'au jour de
la résurrection, croiront en moi. Dites-leur qu'au jour de la
résurrection je vous retrouverai près du pont Cirât, que je ne
franchirai pas avant d'avoir intercédé auprès de Dieu pour mon
peuple.
Lorsque le Prophète eut fini de parler, son état devint plus grave.
Ses compagnons sortirent, et ses femmes s'assirent autour de lui.
Comme il arrive à quelqu'un qui perd connaissance, ses yeux
s'enfoncèrent dans leurs orbites, sa langue s'alourdit. Les femmes,
d'après leurs idées en médecine, dirent entre elles : Il est en proie à un
desséchement (pleurésie) ; elles apportèrent de l'huile, et Esmâ, fille
d’‘Omaïs, en versa un peu dans le nez du Prophète. Lorsque celui-ci
reprit ses sens, il demanda pourquoi l'on avait fait cela et qui l'avait
fait. Les femmes, n'osant pas l'avouer, dirent : C'est ton oncle ‘Abbâs
qui l'a fait. Le Prophète le fit appeler et lui dit : Mon oncle, pourquoi
as-tu fait cela ! ‘Abbâs répondit : Je ne l'ai pas fait. Alors les femmes
dirent : C'est nous qui l'avons fait, parce que nous avons pensé que tu
étais en proie à un desséchement, et que tu avais perdu connaissance.
Le Prophète répliqua : Que Dieu me préserve, au moment de ma mort,
de perdre connaissance ! Ensuite il ordonna que toutes les personnes
présentes dans l'appartement, sauf ‘Abbâs, fussent soumises à la
même opération, et qu'on leur versât de l'huile dans le nez, afin qu'une
autre fois elles n'eussent pas l'idée d'agir ainsi sans son consentement.
Ce qui fut exécuté.
Ces événements avaient eu lieu le jeudi. Le lendemain vendredi,
l'état du Prophète s'aggrava, et la fièvre devint plus intense. Il avait un
vase en cuir qu'il fit remplir d'eau et placer devant lui. De temps en
temps, pour calmer ses douleurs et la chaleur, il trempait ses mains
dans l'eau et les passait ensuite sur son front et sur son visage en
s'écriant : ô mon Dieu, assiste-moi contre les angoisses de la mort ! Il
fut dans cet état jusqu'au dimanche, et la maladie empira. ‘Abbâs et
‘Alî vinrent le voir. ‘Alî dit à ‘Abbâs : Mon oncle, le Prophète se
porte mieux aujourd'hui. ‘Abbâs répliqua : Le Prophète est près de sa
fin ; Dieu, dans sa bonté, va l'appeler auprès de lui. Je connais les
signes de la mort des descendants d’‘Abdou’l-Mottalib, et je vois ces
signes sur son visage. Puis il ajouta : Mon fils, va lui demander sa
volonté en ce qui concerne la succession, pour savoir à quelle famille
il la destina. S'il veut que le commandement reste à la famille de
Hâschim, aux descendants d'Abdou’l-Mottalib, nous serons avertis,
nous ne le céderons pas à d'autres et nous le défendrons. S'il dit qu'il
doit appartenir à une autre famille, nous n'y prétendrons pas. ‘Alî
répliqua : Ô mon oncle, il ne faut pas l'interroger à ce sujet ; car, s'il
décide que le pouvoir doit appartenir à une autre famille, les Arabes
ne nous le donneraient jamais jusqu'au jour de la résurrection. ‘Abbâs
garda le silence.
Le lendemain lundi, treizième jour du mois de Rabî‘a premier de la
onzième année de l'hégire, le matin, à l'heure de la prière, le Prophète,
se sentant mieux, se leva, ouvrit la porte de son appartement et
regarda les hommes assemblés dans la mosquée, qui priaient, rangés
en ordre l'un derrière l'autre, et Abou-Bekr, qui remplissait la fonction
d'imâm. Ce spectacle lui causa une grande joie, et il s'écria : Grâces
soient rendues à Dieu de ce que, après moi, mon peuple suivra ma
direction et mes institutions. Ne pouvant plus se tenir debout, il se
retira et s'assit sur le coussin. ‘Âïscha croyait qu'il était guéri et lui
demanda s'il voulait un bois pour se nettoyer les dents (miswâk). — Je
veux bien, répondit le Prophète. ‘Âïscha avait chez elle un miswâk
qui n'était pas encore entamé et mâché ; elle le prit, l'amollit en le
mâchant.et le donna au Prophète, qui le porta à ses dents et les frottas
avec vigueur. ‘Âïscha dit : Ne frotte pas trop fort, tu t'abîmes les
dents. Il répliqua : Ô ‘Âïscha, Gabriel m'a toujours recommandé de
faire ainsi, de même qu'il m'a recommandé de nous lier si étroitement
avec nos voisins, que ceux-ci puissent avoir une part à l'héritage ; il
m'a dit aussi que l'esclave doit être affranchi à la mort de son maître.
Lorsque Abou-Bekr eut terminé la prière et prononcé le salut, les
assistants lui dirent que le Prophète avait regardé par la porte dans la
mosquée. Il en éprouva une grande joie ; pensant que le Prophète était
en convalescence, il se rendit en toute hâte dans l'appartement
d’‘Âïscha, et vit le Prophète qui se nettoyait les dents. Tout joyeux et
voulant faire rire le Prophète, Abou-Bekr se mit à plaisanter avec
‘Âïscha et lui dit : Le Prophète, étant guéri, devra passer cette nuit
dans l'appartement d'une autre femme. ‘Âïscha répliqua : Malade, il a
été dans mon appartement, et, bien portant, il sera dans l'appartement
d'une autre femme ? Le Prophète, entendant leur conversation, se mit
à rire, mais il garda le silence.
L'habitation d'Abou-Bekr se trouvait dans un quartier éloigné de
Médine, appelé Soun‘h. Il y avait longtemps qu'il n'y était pas allé ;
depuis que le Prophète était malade, il était resté jour et nuit dans sa
maison. ‘Âïscha lui dit : Mon père, il y a longtemps que tu n'es rentré
chez toi ; le Prophète se porte mieux aujourd'hui, va passer cette nuit
dans ta maison. Abou-Bekr sortit et annonça aux gens la
convalescence du Prophète. Cette nouvelle se répandit dans la ville, et
tous se réjouirent.
Cependant le Prophète ne pouvant plus se tenir assis et laissant
tomber sa tête, ‘Âïscha s'assit derrière lui, l'attira à elle et prit la tête
du malade sur son sein. Il resta ainsi quelque temps. À un certain
moment, entre le lever du soleil et l'heure de midi, la sueur coula de
son front ; il ouvrit la bouche et la referma, et son âme s'envola. Tous
les auteurs rapportent unanimement que le Prophète mourut le lundi ;
mais les uns disent que ce fut le dixième jour du mois de rabî‘a
premier, les autres que ce fut le douzième jour de ce mois. C'est cette
dernière date qui est la plus authentique.
‘Alî, fils d'Abou-Tâlib, sortit de la maison en pleurant. ‘Omar, qui
se trouvait devant la porte, lui dit : Ô ‘Alî, ces hypocrites prétendent
que le Prophète est mort. ‘Alî garda le silence. Quelqu'un alla avertir
Abou-Bekr, qui vint aussitôt à la maison du Prophète. Il trouva à la
porte ‘Omar, entouré de monde et s'écriant : Ces hypocrites disent que
le Prophète est mort. Il n'est pas mort ! Le Prophète est allé visiter
Dieu, et il reviendra. De même que Moïse, qui avait quitté son peuple
pour se rendre à l'entrevue avec Dieu, est revenu après quarante
jours ; de même que Jésus, qui monta au ciel et qui reparut devant son
peuple, notre Prophète reviendra également. Que la langue de ceux
qui disent qu'il est mort soit arrachée ! Que leurs mains et leurs pieds
soient coupés ! Abou-Bekr, ayant entendu ces paroles, entra dans la
maison et vit ‘Âïscha qui pleurait et se frappait le visage. Le corps
inanimé du Prophète était couvert de son manteau. Abou-Bekr
découvrit le visage du Prophète et vit qu'il était mort. Il le recouvrit et
sortit.
‘Omar continuait à haranguer la foule. Abou-Bekr lui dit : Ne parle
pas ainsi, ô ‘Omar, car Dieu a dit au Prophète : « Tu mourras et eux
aussi ils mourront. » (Sur. XXXIX, vers. 31.) ‘Omar dit : Il me semble
que je n'ai jamais entendu ce verset. Abou-Bekr s'adressa à la foule et
dit : Musulmans, Mohammed a quitté ce monde. Que ceux qui
adoraient Mohammed sachent qu'il est mort ; mais que ceux qui
adoraient Dieu sachent que Dieu est vivant et ne meurt jamais. Dieu a
dit : « Mohammed n'est qu'un apôtre ; il a été précédé par d'autres
apôtres. S'il mourait ou s'il était tué, retourneriez-vous en arrière ? »
etc. (Sur. III, vers 138.) Alors le peuple, ne doutant plus de la mort du
Prophète, fit éclater sa douleur et pénétra dans l'appartement pour voir
le Prophète ; ensuite il se retira. La mosquée se remplit des gens de la
maison du Prophète ; ses femmes et ses affranchis pleurèrent et
gémirent et se frappèrent le visage. Pendant ce temps, les autres
musulmans s'assemblaient pour délibérer. Le corps du Prophète n'était
pas encore lavé, que déjà la dissension s'élevait à Médine.
Un homme entra dans la mosquée et dit : Les Ançâr se sont réunis
et prêtent serment à Sa‘d, fils d’‘Obâda. Abou-Bekr se leva, et,
prenant ‘Omar par la main, il sortit avec lui. ‘Alî et ‘Abbâs restèrent
auprès du lit du Prophète, et prirent les dispositions pour le laver,
l'ensevelir et l'enterrer. Abou-‘Obaïda, fils d'Al-Djerrâ‘h, vint au-
devant d'Abou-Bekr et d’‘Omar [qui se dirigeaient vers le lieu où
étaient rassemblés les Ançâr] et leur dit : Retournez, car les Ançâr
sont réunis dans le vestibule (Saqîfa) des Benî-Sa‘îda et proclament
Sa‘d, fils d'Obâda, sans se soucier de ce que le Prophète est mort et de
ce qu'il n'est pas encore enterré. Mais vous, qui êtes les proches du
Prophète, des Mohâdjir, retournez et procédez à l'ensevelissement ;
ensuite établissez l'un des vôtres comme votre chef, car les Ançâr ne
voudront plus se soumettre à vous. Abou-Bekr répliqua : Par Dieu, je
ne m'en retournerai pas que je ne les aie vus et entendus ! Il prit
Abou-‘Obaïda par la main, et se rendit avec lui et ‘Omar au lieu où
étaient réunis les Ançâr.
CHAPITRE LXXV

Nomination d'Abou-Bekr

Abou-Bekr, ‘Omar et Abou-‘Obaïda, en entrant dans la Sakîfa des


Benî-Sa‘îda, y trouvèrent réunis tous les Ançâr. On avait amené Sa‘d,
fils d’‘Obâda, qui était malade ; il était là, couché et couvert d'un
manteau, et les Aus et les Khazradj étaient disposés à lui prêter
serment. L'assemblée était nombreuse, et l'on faisait des discours. Les
Ançâr parlèrent ainsi : Le mérite de vous autres Mohâdjir est
incontestable, mais nous voulons nommer comme chef l'un des
nôtres ; choisissez-en un autre parmi vous ; de cette manière, chacun
des deux partis sera satisfait, et il n'y aura entre nous ni discussions ni
prétentions. Abou-Bekr prit ensuite la parole. Après avoir payé un
tribut de louanges à Dieu, de salutations au Prophète, et après avoir
cité tous les versets du Coran, sans en passer un seul, dans lesquels il
était question de la prééminence des Ançâr, il s'exprima ainsi : Si nous
agissons comme vous le dites, il y aura dissension et guerre civile.
Mais vous savez que le Prophète a dit : « La fonction de présider
appartient aux Qoraïschites. » En conséquence, laissez le pouvoir
religieux et civil aux Qoraïschites, et choisissons l'un d'eux, par
rapport auquel vous aurez la même position que vous avez eue à
l'égard du Prophète, et qui respectera vos droits et vous traitera
comme le Prophète vous a traités. Je vous propose de nommer ‘Omar
ou Abou-‘Obaïda, qui sont l'un et l'autre des hommes respectables par
leur âge, Qoraïschites et distingués. Les Ançâr s'écrièrent : Nous
voulons nommer ‘Alî, qui est le cousin du Prophète, et son gendre, et
son plus proche parent ; il est le premier d'entre les Qoraïschite et les
descendants de ‘Hâschim. ‘Omar, craignant que la lutte ne se
prolongent et ne devint sanglante, dit à Abou-Bekr : Étends la main et
reçois notre serment, car tu es un respectable Qoraïschite et le plus
digne. Abou-Bekr répliqua : Non, c'est à toi d'étendre la main et de
recevoir mon serment. ‘Omar saisit la main d'Abou-Bekr et lui prêta
serment. Alors les Ançâr, honteux de leur résistance, se précipitèrent
tous vers Abou-Bekr et prêtèrent serment entre ses mains. Lorsque la
nouvelle s'en répandit à Médine, toute la population accourut, et, dans
le tumulte, Sa‘d, fils d’‘Obâda, faillit être tué et foulé aux pieds. Un
homme s'écria : Prenez garde, on écrase Sa‘d ! ‘Omar dit : Qu'on tue
cet hypocrite, qui a voulu jeter la discorde dans le peuple ! Quelques
auteurs rapportent que Sa‘d fut tué ce jour-là. Quant à ‘Alî, il était
assis au chevet du Prophète ; on dit que, lorsqu'il apprit la nomination
d'Abou-Bekr, il se leva, se rendit aussitôt auprès d'Abou-Bekr et lui
prêta serment. D'après d'autres traditions, il ne lui rendit hommage
qu'après quarante jours ; d'autres disent après deux mois ; d'autres
encore, après six mois. Le même jour, ‘Omar harangua le peuple en
ces termes : Rendez hommage au vicaire du Prophète aujourd'hui
même, afin qu'aucun croyant ne reste une seule nuit sans avoir un chef
religieux. À la tombée de la nuit, tous les Mohâdjir et les Ançâr de
Médine avaient prêté serment à Abou-Bekr.
Abou-Sofyân, fils de ‘Harb, dit à ‘Alî : Pourquoi abandonnes-tu le
pouvoir à Abou-Bekr, qui est de la famille des Benî-Temîm, la plus
insignifiante d'entre les Qoraïschites ? Quant à moi, je n'y consens
pas. Je vais faire venir de la Mecque une armée si nombreuse, que les
gens en seront épouvantés. Je ne veux pas que le commandement soit
à d'autres qu'aux Benî-Omayya. ‘Alî répliqua : Il y a longtemps que tu
es l'ennemi de l'islamisme ; on n'a jamais vu de toi que du mal.
Lorsque Abou-Bekr fut informé du propos d'Abou-Sofyân et de son
refus de prêter serment, il fit immédiatement appeler le fils aîné
d'Abou-Sofyân Yezîd, et lui conféra le gouvernement de la Syrie et
des contrées [voisines] qui étaient sous la loi de l'islamisme.
Apprenant cette nomination de son fils, Abou-Sofyân vint le soir
même et prêta serment.
Le corps du Prophète, couvert d'un manteau, gisait abandonné dans
sa maison : tous étant occupés de l'affaire de l'élection, personne ne
songeait à la lotion funéraire, ni à son enterrement.
Le lendemain matin, ‘Omar conduisit Abou-Bekr à la mosquée, en
lui disant : Il y a encore beaucoup de personnes qui n'ont pas prêté
serment ; il faut que tous aient accompli cet acte. Le peuple
s'assembla dans la mosquée, Abou-Bekr s'assit dans la chaire, et
‘Omar, se tenant au-dessous de la chaire, prit le premier la parole en
ces termes : Musulmans, rendez grâces à Dieu de ce qu'il a fait tomber
vos suffrages sur le meilleur d'entre vous, sur Abou-Bekr, le
compagnon du Prophète, celui qui a été avec lui dans la caverne et qui
a accompli avec lui la Fuite. Que tous ceux qui ne lui ont pas encore
rendu hommage le fassent aujourd'hui. Ceux qui n'avaient pas prêté le
serment la veille le prêtèrent ce jour-là, qui est appelé la Journée du
serment du peuple. Ensuite Abou-Bekr prononça l'allocution
suivante : Musulmans, je n'ai accepté le pouvoir que pour empêcher
qu'il y eût dissension, lutte et effusion du sang. Je suis aujourd'hui
[comme hier] l'égal de vous tous ; je peux faire le bien ou le mal. Si
j'agis bien, rendez grâces à Dieu ; mais si j'agis mal, redressez-moi et
avertissez-moi. Tant que j'obéirai à Dieu, obéissez-moi ; si je m'écarte
des ordres de Dieu, cessez de m'obéir, vous serez dégagés du serment
que vous m'avez prêté. Maintenant allez et occupez-vous du Prophète,
qui est mort ; nous allons lui rendre nos devoirs, le laver, prier sur lui
et l'enterrer. Ensuite Abou-Bekr descendit de la chaire et entra dans la
maison du Prophète, pour le faire laver et enterrer.
CHAPITRE LXXVI

Enterrement du Prophète

On rapporte que ce fut le mardi, à l'heure de la prière de midi,


qu'on procéda à la lotion funéraire du Prophète, mort le lundi. Dans
une autre tradition il est dit qu'on laissa son corps sans s'en occuper le
mardi, le mercredi et le jeudi, jusqu'à l'heure de la première prière.
Abou-Bekr craignait que le corps pendant ces trois jours ne se fût déjà
corrompu ; en entrant dans l'appartement, il s'approcha du Prophète,
découvrit son visage et l'embrassa ; le corps exhala une odeur suave.
Abou-Bekr s'inclina sur son visage et dit : « Ô toi qui m'es plus cher
que mon père et ma mère, quelle odeur suave tu exhales, après ta mort
comme pendant ta vie ! » Ensuite Abou-Bekr dit : J'ai entendu dire au
Prophète que ce sont ses proches parents qui doivent le laver. Il fit
donc appeler ‘Abbâs et ‘Alî. ‘Abbâs et ses deux fils, Fadhl et Qotham,
et ‘Alî, étant arrivés, Abou-Bekr leur dit de laver le corps du Prophète
et ordonna à deux affranchis du Prophète, Schoqrân et Osâma, fils de
Zaïd, de les aider. Lui-même, avec les Mohâdjir et les Ançâr, s'assit à
la porte. Alors l'un des Ançâr, nommé Aus, fils de Khawalî, de la
tribu de Khazradj, se leva et dit : Ô vicaire de l'apôtre de Dieu, prends
garde que demain on ne nous blâme, en disant : Lorsqu'on a lavé le
Prophète, aucun des Ançâr n'y a assisté. Ne nous refuse pas cet
honneur, et envoie l'un de nous pour y prendre part. Aus avait été l'un
des combattants à la journée de Bedr. Abou-Bekr. lui répondit : Vas-y
toi-même, et aide à laver le Prophète. Aus entra dans la maison.
‘Alî plaça le corps du Prophète sur la table, sans lui ôter l'habit
qu'il portait au moment de sa mort, et versa entre l'habit et le corps
l'eau que Schoqrân et Osâma lui présentaient. Fadhl, fils d’Abbâs, et
son frère Qotham retournaient le corps, et ‘Alî le lavait, tandis
qu’‘Abbâs et Aus se tenaient au loin et regardaient. Après avoir
terminé cette opération, ils enveloppèrent le corps dans trois linceuls,
deux d'étoffe blanche et un d'étoffe rayée du Yemen, tous trois non
cousus, le couvrirent de parfums et accomplirent toutes les opérations
en usage pour l'ensevelissement des morts.
Ensuite on fit venir un Ançâr, appelé Abou-Tal‘ha et, de son
véritable nom, Yezîd, fils de Sohaïl, le fossoyeur des habitants de
Médine, afin qu'il creusât la fosse. Les avis furent partagés sur le lieu
où l'on devait faire la fosse. Les uns voulaient la faire creuser dans la
mosquée ; les autres prétendaient qu'il fallait enterrer le Prophète à
Baqî‘-al-Gharqad, le cimetière des musulmans. Alors Abou-Bekr dit :
J'ai entendu dire à l'apôtre de Dieu qu'un prophète doit être enterré à
l'endroit où il a rendu son âme. En conséquence, on déplaça le lit sur
lequel il était mort et l'on creusa le sol à cet endroit, dans
l'appartement d’‘Âïsccha, attenant à la mosquée. Lorsque la fosse fut
terminée, on plaça le corps au bord de la tombe, et le peuple vint par
groupes successifs pour prier sur lui, sans que personne présidât.
Après tous les Mohâdjir et les Ançâr, les femmes et les enfants se
présentèrent et prièrent également, et la journée entière et la moitié de
la nuit se passèrent ainsi. On enterra le Prophète à minuit. Quelques-
uns disent que la lotion funéraire et les prières eurent lieu le mardi, et
l'enterrement dans la nuit du mercredi ; d'autres disent que ces
cérémonies eurent lieu le jeudi et la nuit du vendredi.
Le Prophète avait une qatîfa (couverture) sur laquelle il couchait
habituellement. On nomme qatîfa, en Arabie, une couverture tissée de
poils de chameau, aussi épaisse et même plus épaisse qu'un tapis de
Ma‘hfour. Schoqrân, l'affranchi, apporta cette couverture et la jeta
dans la fosse, à côté du corps du Prophète, en disant : Par Dieu,
personne ne couchera après toi sur cette couverture ! ‘Alî, Fadhl,
Qotham et Schoqrân descendirent tous les quatre dans la fosse, autour
de laquelle se pressaient les musulmans ; ‘Alî remonta le dernier ;
ensuite on la combla de terre.
Moghïra, fils de Scho‘bân, était l'un de ceux qui avaient été au
bord de la fosse. Il prétendit [plus tard] qu'il avait été le dernier qui
avait vu le visage du Prophète dans la fosse ; que, lorsque ‘Alî en était
remonté et qu'on voulut la combler, il y avait laissé tomber son
anneau et qu'il avait crié : Ne jetez pas encore la terre, pour que je
cherche mon anneau ; qu'il était descendu dans la fosse, qu'il avait
découvert le visage du Prophète, qu'il l'avait regardé, puis qu'il l'avait
couvert, et qu'il était remonté, sans se soucier de l'anneau. [Interrogé
sur ce fait,] ‘Alî dit : Moghïra ment ; il n'aurait pas osé faire une chose
pareille.
Les traditions ne sont pas d'accord sur l'âge du Prophète, au
moment de sa mort. Les uns disent qu'il avait soixante-trois ans ; qu'il
avait reçu sa mission à l'âge de quarante ans ; qu'après cela il avait
vécu encore treize ans à la Mecque et dix ans à Médine. Cette
tradition est la plus authentique. D'autres prétendent qu'il avait
soixante-cinq ans ; mais cette tradition n'est pas exacte. D'autres
encore disent qu'il avait soixante ans lorsqu'il mourut. Cependant
toutes les traditions sont unanimes sur les points suivants : que le
Prophète vint au monde un lundi ; que le jour où, après la
reconstruction de la Ka‘ba, lorsqu'il était âgé de seize à dix-sept ans, il
fut chargé de poser de sa main la pierre noire à sa place, sur le mur du
temple, était également un lundi ; qu'il effectua sa fuite de la Mecque
à Médine un lundi ; qu'il arriva à Médine le lundi, et qu'il mourut le
lundi.
TABLE DES MATIÈRES

I. Naissance du prophète

II. Histoire du moine Ba‘hîrâ

III. Sur la différence des systèmes chronologiques

IV. Généalogie du Prophète

V. Mariage du Prophète avec Khadîdja

VI. Reconstruction du temple de la Ka‘ba

VII. Mission de Mohammed

VIII. Conversion d'Abou-Bekr eç-Ciddîq

IX. Conversion d’‘Omar, fils d'Al-Khattâb

X. Prédication publique de l'islamisme

XI. Fuite des compagnons du Prophète en Abyssinie. — Conversion de ‘Hamza

XII. Départ du Prophète pour Tâïf

XIII. Apparition d'une troupe de pérîs qui adoptent l'islamisme

XIV. Fuite du Prophète de la Mecque à Médine

XV. Arrivée du Prophète et d'Abou-Bekr à Médine

XVI. Le Prophète fixe l'année et le mois de l'ère de l'Hégire

XVII. Fuite du Prophète avec Abou-Bekr, d'après une autre version

XVIII. Autre récit de la fuite du Prophète

XIX. Premières expéditions du Prophète

XX. Expédition de Waddân et d'Abwâ

XXI. Expédition de Bowât


XXII. Expédition de Dsât-oul-‘Oschaïra

XXIII. Première expédition de Bedr

XXIV. Expédition de Batn-Nakhl

XXV. Changement de la Qibla

XXVI. Établissement du jeûne de ramadhân

XXVII. Histoire du grand combat de Bedr

XXVIII. Expédition de Kodr

XXIX. Expédition contre les Benî Qaïnoqâ

XXX. Expédition de Sawîq

XXXI. Expédition de Dsou-Amarr

XXXII. Meurtre de Ka‘b, fils d'Aschraf

XXXIII. Expédition de Qarada

XXXIV. Meurtre de Sallâm, fils d'Abou’l-‘Hoqaïq

XXXV. Combat d'O‘hod

XXXVI. Expédition de Radjî‘

XXXVII. ‘Amrou, fils d'Omayya, le Dhamrite

XXXVIII. Événement de Bîr-Mâ‘ouna

XXXIX. Expédition contre les Benî-Nadhîr

XL. Expédition de Dsât-ar-riqa‘

XLI. Expédition du Rendes-vous

XLII. Mariage du Prophète avec Zaïnab, fille de Dja‘hsch

XLIII. Expédition de Doumat-Djandal

XLIV. Guerre du Fossé

XLV. Expédition contre les Benî-Qoraïdha

XLVI. Expédition contre les Benî-Li‘hyân


LXXII. Noms du Prophète

LXXIII. Portrait du Prophète

LXXIV. Mort du Prophète

LXXV. Nomination d'Abou-Bekr

LXXVI. Enterrement du Prophète

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