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Aujourd'hui, j'ai 17 ans, et je suis le seul à le savoir... Non, mon grand-père aussi le savait,
du moins lorsqu'il était encore en vie. Il était la seule personne qui se préoccupait
véritablement de mon existence. Je suis né dans un petit village, Dori, au nord du Burkina
Faso, et je m'appelle Oku. Depuis la mort de mon grand-père, je me suis senti comme un
bateau à la dérive. Ma belle-mère me méprisait, mon père n'avait jamais de temps à
m'accorder, et les villageois semblaient aveugles à mes souffrances.
Bien que ma famille soit une source de douleurs incessantes, je suis resté. Mon grand-père
me répétait souvent, d'une voix grave et emplie de sagesse: "Fuir, c'est renier ton histoire. Si
tu restes, tu deviendras plus grand que tes souffrances." Ces mots résonnent encore dans
mon esprit tel un écho lointain dans une vallée oubliée, et ils m'insufflent une force nouvelle
à chaque fois que le doute m'assaille. Ce n'est pourtant pas la seule raison qui m'a retenu
dans ce village.J'y ressens une connexion invisible, une force spirituelle qui me lie à ses
terres arides, à ses baobabs majestueux et à ses vents poussiéreux. C'est un amour
étrange, à sens unique, mais inébranlable. Je ne sais pas comment l'expliquer, mais mon
âme semble tissée des fils de ce village.
"Oku! Oku! Espèce de vaurien, va puiser de l'eau, sinon tu auras affaire à ton père !" La voix
glaciale de ma belle-mère me sortit de mes pensées. Sans protester, je pris mon récipient et
me mis en route, le regard bas.
Sur le chemin, je remarquai que l'atmosphère du village n'était pas ordinaire. Les villageois
étaient rassemblés autour de la concession royale, murmurant entre eux comme des
branches agitées par le vent. Intrigué, je m'approchai. Devant la grande case se tenaient
cinq étrangers. L'un d'eux, visiblement leur chef, portait des vêtements qui le distinguaient
des autres. Alors que j'essayais de deviner qui était, il tourna soudainement son regard vers
moi. Ce simple contact visuel m'envoya un frisson glacé dans le dos, comme si une
tempête invisible s'était abattue sur mon esprit. II entra ensuite dans la case du chef sans un
mot, suivi de ses hommes.
Je m'apprêtais à partir, mais un garde royal s'avança vers moi.
"Le Roi te demande sur-le-champ."
Mon cœur se serra. Pourquoi moi ? Me posai je cette question intérieurement, sans réfléchir
je le suivi.
À l'entrée de la case principale, le garde s'agenouilla et déclara:
"Majesté, voici celui que vous avez demandé."
D'une voix calme et autoritaire, le Roi répondit:
"Fais-le entrer."
Je fus poussé à l'intérieur. Perdu et désorienté, je regardai autour de moi. Le Roi, assis sur
un trône simple mais imposant, m'observait avec bienveillance.
"Voici Naffah. Il est arrivé avec ses hommes hier soir. Ils nous ont offert Une somme
généreuse, et il souhaitait te parler."
Une seule question tournoyait dans mon esprit comme un cyclone: Pourquoi moi ?
"Comment t'appelles-tu, petit ?" demanda Naffah, sa voix grave résonnant dans la pièce
comme un tambour.
Intimidé, je répondis timidement:
"Oku, Monsieur."
"Suis-moi."dit -il
Il se leva et sortit de la concession royale. Une fois à l'extérieur, sous un ciel qui semblait
peser plus lourd que d'habitude, il m'observa attentivement, ses yeux perçant mon âme.
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"Je sais ce que tu ressens, Oku. Ta souffrance est visible comme une cicatrice sur le
visage."
Je le regardai, surpris.
"Comment le savez-vous ?" Il inclina légèrement la tête.
"Quand on a vu la souffrance, on la reconnaît. Elle se cache dans les regards fuyants, dans
les épaules courbées." Il s'approcha, son ton devenant plus sombre. "Viens avec nous.
Détruis ceux qui t'ont rejeté. Écrase ceux qui t'ont fait du mal."
Une colère sourde monta en moi, mais je gardai mon calme.
"Vous avez tort, Monsieur. Même si ma famille m'ignore et que les villageois restent
indifférents à mon existence, j'aime ce village. C'est mon histoire, même si elle est
imparfaite. Je suis né ici, et j'y mourrai. Gardez vos pensées empoisonnées pour vous."
Il rit doucement, presque avec pitié.
"Tu préfères endurer plutôt qu'agir ? Ces gens t'ont humilié, rejeté. Pourquoi leur laisses-tu
ce pouvoir ?"
Je secouai la tête avec fermeté.
"C'est mon village. C'est mon histoire. Je ne me vengerai pas."
Son regard se durcit, mais il finit par tourner les talons, son pas lourd résonnant dans la terre
sèche.
"Souviens-toi: ceux qui refusent d'agir finissent écrasés."
Je regardai sa silhouette s'éloigner lentement, puis une impulsion soudaine me traversa. Je
courus aussi vite que mes jambes me le permettaient et rejoignis les villageois. À bout de
souffle, je criai de toutes mes forces :
"Le village sera attaqué! Vous devez fuir!Ces étrangers veulent nous tuer !"
Mais au lieu de panique, je fus accueilli par des regards indifférents et des murmures
étouffés. Une voix surgit alors de la foule, moqueuse:
"Mais tu es fou! Ces étrangers n'ont rien de malveillant. Ils ont dit qu'ils séjourneront
seulement deux jours, et ils ont même donné une belle somme au village."
Je me sentis trahi, comme un arbre déraciné par le vent.