Annonce des axes
I. La fatalité
1. La fatalité narrative
2. La fatalité humaine
II. L’alambic
1. Une machine menaçante
2. L’ouvrier et la machine
III. La vie du peuple
1. Les désirs de Gervaise
2. La joie d’un monde
3. Les dangers des sens
Commentaire littéraire
I. La fatalité
1. La fatalité narrative
Le dessein de Zola est clair. L’épisode est construit en boucle. Gervaise expose
ses désirs qui courront tout au long du roman et en structureront l’action. Elle
les reprend à la fin, mais entre les deux, l’alambic de l’Assommoir exhibe son
ombre menaçante et remet très clairement en cause la réalisation du bonheur
de Gervaise. Si le lecteur comprend déjà ce qui va se passer, Gervaise, elle ne
fait que le pressentir à travers un frisson de froid, ou d’effroi. Inconsciemment
elle confronte déjà les deux éléments en disant "ça vaudrait bien mieux :
travailler [...]" Le lecteur est ici soumis à un sentiment d’ironie tragique, le sort
de Gervaise est désormais celui du personnage tragique qui va se battre contre
la force surpuissante de la fatalité.
2. La fatalité humaine
Chez Zola, plus que chez beaucoup de romanciers, les personnages sont avant
tout soumis à l’action, ils en sont la matière. Cependant, la fatalité qui va
toucher Gervaise lui est également interne. Déjà, Gervaise est soumise à
l’hérédité. Juste avant cet extrait, elle raconte que sa mère buvait autrefois de
l’anisette. Coupeau raconte lui que son père était mort en tombant d’un toit
parce qu’il avait bu. L’accident comme l’alcoolisme sont également pour lui
héréditairement suggérés.
Mais les personnages participent également à leur histoire. Comme Eve,
Gervaise commet le péché de curiosité. Elle a la curiosité d’aller voir l’alambic
alors qu’ils s’apprêtaient à sortir du lieu éponyme du roman. Cette faiblesse
face à la tentation caractérisera Gervaise tout au long du roman, comme
contrepoids de sa volonté et de son courage. Déjà ici, la psychologie du
personnage justifie les balancements de son destin.
II. L’alambic
1. Une machine menaçante
L’alambic est une machine. Coupeau en explique le fonctionnement, désignant
à Gervaise "les différentes pièces de l’appareil". Mais déjà, cette machine porte
le danger. Placée derrière "une barrière de chêne" qui en formule l’interdit, elle
est en "cuivre rouge". Zola la qualifie de "machine à soûler".
2. L’ouvrier et la machine
Surtout, cette machine est humanisée. Elle "gardait une mine sombre", avait
"un souffle intérieur, un ronflement souterrain" et travaillait "comme un
travailleur morne, puissant et muet".
La machine se rapproche ainsi de l’homme et l’homme court le risque de
devenir machine à boire. Mes-Bottes avec son "rire de poulie mal graissée"
porte sur cette machine des "yeux attendris", rit de son "gros bedon de
cuivre". L’alcoolisme fond l’ouvrier et l’alambic ensemble, Mes-Bottes aimerait
ne faire qu’un avec cette machine. L’alcool semble à travers lui, prêt à
submerger le monde ouvrier, qui deviendrait une machine dont la "sueur
d’alcool" irait inonder "le trou immense de Paris". Le projet de Zola de
dénoncer les ravages de l‘alcoolisme dans la classe ouvrière se fait ici très clair.
La marche rampante de ce mal est d’ailleurs symbolisée métonymiquement par
cette machine, qui est comme "une source lente, entêtée", qui sans un bruit
agit "comme une besogne de nuit faite en plein jour". Tout évoque le mal
d’autant plus dangereux qu’il est souterrain. Zola la souligne ici à coup
d’images et d’hyperboles, qui ajoutent à son dessein réaliste la force d’un style
exalté.
III. La vie du peuple
1. Les désirs de Gervaise
Quelle peut être alors la vie de personnages enfermés dans une triple fatalité,
celle de l’univers ouvrier, celle de leur hérédité et de leur psychologie, et celle
du roman ?
Gervaise apparaît ici comme une anti-Bovary. Ses désirs sont humbles,
dérisoires, d’autant plus qu’elle les qualifie d’"idéal". Le narrateur ne se fait-il
pas d’ailleurs légèrement ironique dans cette phrase "en revenant sur l’idée
qu’elle caressait d’un bonheur parfait" ? Zola cherche à rendre Gervaise
touchante par son humilité. Elle ne souffrira pas d’un gonflement orgueilleux.
Que ce simple bonheur lui soit par avance refusé contribue dans ce cadre, à
compatir à son sort.
De plus, son expression est hésitante, maladroite par ses répétitions, le
discours direct ici employé la montre dans toute sa fragilité et cherche autant à
faire entendre la voix du personnage au lecteur, qu’à la rendre touchante.
2. La joie d’un monde
Parallèlement, Zola inscrit dans sa narration toute la joie du monde des bars.
Elle intervient ici grâce au discours indirect libre qui se fond dans la description
de l’alambic. La gouaille et l’imagination de Mes-Bottes sont éloquentes et
amusantes. Ses camarades reconnaissent même qu’il a "un fichu grelot", et
l’on peut penser que Zola adhère à cette idée. Il reprend d’ailleurs le fantasme
de l’alcool qui coulerait directement dans l’ouvrier "comme un petit ruisseau",
pour l’étendre à celui d’une source prête à inonder Paris. La fièvre alcoolique
des propos de Mes-Bottes semble ainsi contaminer la prose de Zola.
3. Les dangers des sens
Dans cette opposition entre des désirs simples et un peu tristes et un monde
alcoolisé mais joyeux repose une des causes des malheurs de Gervaise. C’est
en se laissant aller à un désir bien légitime de fête et de joies sensuelles que
Gervaise accomplira sa chute. Le regard de Zola n’est pas ici un regard de
condamnation mais il cherche à exprimer la fatalité qui pèse ainsi sur le monde
ouvrier condamné à s’échapper d’un quotidien misérable par les joies de
l’alcool. Déjà, l’idéal de Gervaise est condamné par la recherche de la
jouissance. Coupeau termine ainsi sa promesse d’amour sur l’expression de
son désir physique de se chauffer les petons. Gervaise ne condamne pas
moralement l’alcool, mais comme un animal, est prise d’un frisson, la boisson
lui fait froid. L’un et l’autre sont partagés entre l’idée, la raison, et le désir, la
nature. Cette dimension du désir physique qui a poussé dès le départ Gervaise
à aller voir l’alambic, est peut-être l’élément principal de la fatalité qui pèse sur
elle, et plus largement, sur le monde ouvrier.
Conclusion
Plongée au cœur du lieu de vie ouvrière, Gervaise expose donc timidement
ses désirs intimes. Seulement, le monde extérieur viendra contrecarrer son
humble aspiration au bonheur. Dans cet extrait de L'Assommoir, Zola souligne
les forces qui s’affrontent au sein des personnages, en les renforçant par des
oppositions stylistiques et structurelles. Mais finalement, le désir, principe de
vie, qui court tout le long du texte semble rester leur principe unifiant.