Le Catéchuménat, Un Modèle Inspirateur Pour L'Initiation Chrétienne Des Plus Jeunes
Le Catéchuménat, Un Modèle Inspirateur Pour L'Initiation Chrétienne Des Plus Jeunes
et
2008
English summary
The Catholic Church states that any Christian initiation should take as a model the process
proposed for adults : the catechumenate. This thesis first situates the issue of Christian
initiation in Québec today. It proposes an analysis of the different concepts involved,
including the concept of “model”. Then, going through the history of the catechumenate in
order to show the links between the main principles of the catechumenate of the first
centuries and those that guided its restoration by the Second Vatican Council, it underlines
the essential elements of a catechumenal process, and thus what should be present in every
initiation process. A sociological reflection follows, examining the admissibility within
today’s socioreligious context, of a new Christian initiation process. This leads to the
formulation of some propositions concerning the global structure and the guiding principles
of a renewed process for Christian initiation that would be clearly inspired by the essential
elements of the catechumenate.
Résumé long
Les rapports de la population québécoise à l’Église se sont grandement modifiés au fil des
dernières décennies, engendrant une situation complexe où la prise de distance par rapport à
l’enseignement et aux préceptes de l’Église n’a pas entraîné une désaffection aussi marquée
en ce qui concerne les divers rites célébrés par cette Église pour marquer un passage. Une
conséquence importante est alors que bon nombre de personnes ont connu les rites
sacramentels de l’initiation chrétienne sans avoir pour autant assumé personnellement
l’identité de disciples du Christ, autrement dit sans avoir été initiés en profondeur.
Constatant que les dispositifs traditionnels d’initiation ne fonctionnent plus, l’Église
catholique propose désormais que l’initiation chrétienne des plus jeunes prenne pour
modèle la démarche initiatique proposée aux adultes, le catéchuménat. La thèse se propose
d’aborder cette problématique.
Il faut d’abord mieux comprendre les concepts en cause, notamment les mots « initiation »
et « modèle », pour saisir précisément les implications du recours à un modèle. On
découvre alors qu’il importe d’identifier les objectifs fondamentaux et les éléments
essentiels du catéchuménat, car c’est cela qu’il s’agira de transposer dans les processus
initiatiques des plus jeunes. Cette mise en évidence s’appuiera sur l’histoire, sur les
principes qui présidèrent à la restauration du catéchuménat par Vatican II, ainsi que sur une
analyse du Rituel d’initiation chrétienne des adultes. Le regard ainsi jeté sur la lex orandi
permet également de dégager des pistes catéchétiques, visant une articulation entre
catéchèse et liturgie qui conduise à la célébration des sacrements au « moment opportun ».
qui constitue une initiation « complétée ». Dans cette optique se voient recadrés chacun des
sacrements d’initiation, créant un processus initiatique fortement reconfiguré par rapport au
dispositif hérité de la chrétienté, notamment par la restauration de la séquence
sacramentelle originelle et par une façon neuve d’arrimer la célébration des sacrements aux
démarches catéchétiques.
André C.;
à Jean-Yves D., Louise A., Maurice G.,
Pierre-André F., Marcel G. et la « gang du H »;
à Lionel J.;
à Claude J. et au groupe de la pasto du SME;
à Guy B. et à tous mes frères et sœurs de la Fraternité;
à Robert L. qui met si bien en mots et en musique
le trésor qui habite mon cœur…
Seulement, une telle réflexion requiert de s’engager dans plusieurs directions. L’histoire,
l’analyse sémantique, l’ethnologie, l’anthropologie et la sociologie, l’ecclésiologie et la
théologie sacramentaire, la pastorale, la catéchétique et la liturgie : autant de disciplines
dont il a fallu apprendre à maîtriser suffisamment les concepts pour leur permettre de se
rencontrer. Car c’est bien au carrefour de toutes ces réflexions que peuvent surgir des
propositions qui soient fondées en tradition et en théologie tout en étant jugées recevables
dans et pour l’Église de ce début de 3e millénaire.
Il aura donc fallu environ cinq ans, marquées par des phases d’intense rédaction (il en faut
bien pour écrire 800 pages!) mais aussi de patiente intégration, de discussion, sans compter
les atermoiements qu’impose la vie, et tout spécialement la vie quotidienne avec une
famille. Voilà pourquoi Véronique, Gabriel, Jérémie, Thomas, et au premier chef mon
épouse Lucie, doivent être chaleureusement et plus que quiconque remerciés pour leur
extraordinaire attitude tout au long de ce parcours que nous avons franchi ensemble. La co-
tutelle est une expérience d’une grande richesse, mais elle a en l’occurrence imposé à mes
proches un fardeau de patience et d’organisation insoupçonnés au départ. Mais leur support
fut indéfectible malgré les embûche$!
vii
Lucie, les enfants, merci pour ce que vous avez accepté de vivre avec moi, pour moi.
Merci aussi à mes parents et beaux-parents ainsi qu’à mon frère, pour leur soutien moral
mais aussi pour m’avoir rendu disponible des lieux où j’ai pu me retirer pour des phases
intensives de rédaction loin des soucis du quotidien.
Cette aventure n’aurait pas vu le jour sans que soient réunies les « conditions gagnantes », à
commencer par la poussée de départ, si déterminante, de M. l’abbé Daniel Gauvreau,
vicaire épiscopal qui me faisait office de patron au moment où je commençais à envisager
tout cela. Quels encouragements, pour me lancer et tout au long! S’ajoutent aussi les
encouragements et les profondes discussions avec mon grand ami Daniel Desmarquis dans
le défunt Faste fou! Aurais-je osé plonger sans ce genre de validation tacite? Et ici je me
dois aussi de nommer mes deux collègues de l’époque de l’ODCC, Suzanne et Béatrice.
C’est bien là que le « moment opportun » a commencé à prendre forme!
Et les sous, ah les sous! Ici, il me faut remercier le Fonds québécois pour la recherche sur
la société et la culture (FQRSC) et sa représentante, Madame Maryse Letarte. Ce fut mon
soutien principal, celui sans lequel tout cela ne serait resté que rêverie. Il faut tout de suite y
ajouter le Fonds de soutien de la co-tutelle des gouvernements québécois et français, dont
le substantiel support a permis la réalisation de trois séjours à Paris pour un total de 10
mois. Merci enfin à mes petites sœurs préférées, les Petites franciscaines de Marie et à leur
Supérieure générale du moment, S. Carmen Gravel : alors même que je quittais la région où
nous œuvrions pastoralement ensemble, elles acceptaient, au nom de l’amour du Christ et
de l’annonce de l’Évangile, de contribuer substantiellement, année après année, à la
viabilité financière de ce projet. La Faculté de théologie et de sciences religieuses de
l’Université Laval m’a aussi soutenu financièrement, par son Fonds de soutien du doctorat
bien sûr, mais aussi sous plusieurs autres formes. Messieurs Pelchat et Viau, Madame Tard,
mille mercis.
Arriver en France pour étudier, cela ne va pas de soi. Il faut découvrir des façons de faire
nouvelles, s’intégrer à de nouveaux lieux de vie et d’étude, etc. Dans mon cas, l’accueil fut
toujours extraordinaire partout. Pour cela, je dois remercier chaleureusement Madame
Maryse Gonheim et son équipe de la Maison des étudiants canadiens à Paris (2004-2005),
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et tous les « potes » rencontrés là-bas. Pour leur amitié et leur support, je dois nommer
Annie et Xavier, Jean-François, et par-dessus tout Stefania et Beatrice. Merci aussi aux
Rédemptoristes de Paris qui m’ont accueilli pour mon dernier séjour (2006) : merci pour
votre amour du Christ… et du foot!
À Paris, j’ai bien sûr profité « un peu » de cette Ville-Lumière. Mais surtout, j’ai étudié et,
par-dessus tout, j’ai abondamment rédigé. Merci à Madame Leticia Santiago pour son
accueil au Cercle des études doctorales de l’Institut catholique de Paris, au Frère Patrick
Prétôt, o.s.b., pour ces dîners et ces longues marches d’échange sur la liturgie, la catéchèse
et la pastorale. En quelque sorte, Frère Patrick, vous avez été mon troisième directeur de
thèse. Merci aussi pour la façon dont vous m’avez permis de m’intégrer aux séminaires
ainsi qu’au groupe des étudiants de l’Institut supérieur de liturgie. Rien de mieux que des
confrères et consœurs d’étude pour stimuler le travail. Merci enfin à Madame Françoise
Dupuy, bibliothécaire du Centre national de pastorale liturgique. Cette bibliothèque, c’était
mon refuge, c’est devenu mon « antre », derrière cette pile de volumes qu’elle m’autorisait
avec gentillesse à laisser là, sur la table, jour après jour, jusqu’à ce que mon chapitre soit
achevé. Ça peut sembler peu, dans les faits c’était énorme. Merci Françoise!
Après quatre années d’études à temps plein, mes obligations me ramenaient vers le travail.
Merci à l’Archidiocèse de Québec, et tout spécialement à Mgr Pierre-André Fournier,
d’avoir reconnu mes compétences nouvelles et de m’avoir accueilli avec les bras si grand
ouverts.
Un merci immense, tout spécial, à ma collègue Marcelle Larivière, celle qui, par un patient
et minutieux travail de relecture, a permis que ce texte vous soit livré le plus exempt
possible des fautes, coquilles et autres petites traces qui accrochent l’œil à la lecture.
Marcelle, je ne saurai jamais assez comment te souligner mon immense appréciation.
À tout Seigneur tout honneur, ma famille ouvrait la marche des remerciements. C’est à mes
deux directeurs de recherche qu’il convient de la clore. Gilles, Paul, grâce à vous, j’y suis
arrivé. Cela pourrait suffire, cela dit tout ou presque. Surtout quand il s’agit de théologiens
renommés comme Gilles Routhier et Paul De Clerck : compléter une thèse sous leur
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direction, n’est-ce pas garant d’une réflexion qui fut balisée tout au long par des avis et
conseils de haute qualité?
La thèse que je présente aujourd’hui, c’est la mienne, et je pense y faire preuve ici ou là
d’espaces de créativité et d’originalité dont je me permets d’être assez fier. Gilles et Paul,
vous avez su, chacun à votre façon, et dans des styles d’accompagnement bien marqués par
votre personnalité propre, tantôt répondre à mes questions, tantôt me pister dans une
direction en me protégeant de certains écueils, et bien sûr tantôt me ramener à l’ordre. Tout
cela, sans éteindre ma flamme, grâce à un respect marqué de mes intuitions personnelles.
Tout ce que je peux faire, c’est vous en remercier. Je le fais ici avec toute la chaleur
possible.
Cette thèse a des visées pastorales bien avouées. Elle a été amorcée avec l’espoir que les
avancées qui s’en dégageraient sauraient contribuer à un renouveau de l’initiation
chrétienne, au Québec d’abord mais aussi, peut-être, là où une situation socioreligieuse
similaire interroge les responsables pastoraux. Comme me l’a si souvent répété Paul De
Clerck : « La meilleure thèse, c’est celle qui existe! » Celle-ci n’est certes pas la meilleure,
et il est fort probable qu’elle serait fort différente si je l’amorçais aujourd’hui. Mais elle
existe maintenant, et peut-être saura-t-elle inspirer à sa façon l’action évangélisatrice des
disciples du Christ en nos terres.
N. B. : Cet avant-propos est la seule section où l’on trouvera des « je », bien légitimes ici.
Partout ailleurs, j’ai adopté le « nous » rédactionnel, mais en l’accordant au singulier.
Table des matières
INTRODUCTION ................................................................................................................. 1
Chapitre premier
COMMENT SE POSE LA QUESTION DE L’INITIATION CHRÉTIENNE
AU QUÉBEC AUJOURD’HUI? .................................................................................. 10
PREMIÈRE PARTIE
DE L’ÉVOLUTION DE LA SITUATION DE LA FORMATION CHRÉTIENNE AU QUÉBEC ... 12
DEUXIÈME PARTIE
QUELQUES ÉLÉMENTS DE MISE EN CONTEXTE
RELATIFS AU PARCOURS DE L’AUTEUR ....................................................................... 49
TROISIÈME PARTIE
LA PUBLICATION DU RITUEL DE L’INITIATION CHRÉTIENNE DES ADULTES
ET DU DIRECTOIRE GÉNÉRAL POUR LA CATÉCHÈSE ................................................... 59
Chapitre deuxième
LE VOCABULAIRE DE L’INITIATION CHRÉTIENNE ......................................... 64
PREMIÈRE PARTIE
QUE DOIT-ON ENTENDRE PAR « INITIATION CHRÉTIENNE »?..................................... 67
DEUXIÈME PARTIE
QUE DOIT-ON ENTENDRE PAR « CATÉCHUMÉNAT »?................................................ 111
TROISIÈME PARTIE
LA CATÉCHÈSE DANS SES RAPPORTS AVEC L’INITIATION CHRÉTIENNE ................... 124
Chapitre troisième
MODÈLE… .............................................................................................................. 135
PREMIÈRE PARTIE
LE CONCEPT DE MODÈLE ........................................................................................... 137
2. « Modèle » dans quelques textes officiels de l’Église depuis Vatican II ............. 154
2.1 L’utilisation du vocabulaire : regard statistique................................................ 154
2.2 Des personnes modèles ..................................................................................... 155
2.3 Une entité modèle d’une autre entité................................................................. 157
2.4 Le catéchuménat comme modèle ...................................................................... 159
DEUXIÈME PARTIE
TROIS PROPOSITIONS DU DIRECTOIRE GÉNÉRAL POUR LA CATÉCHÈSE .................. 160
TROISIÈME PARTIE
« LE CATÉCHUMÉNAT COMME MODÈLE » :
REGARD CROISÉ DE L’ÉPISTÉMOLOGIE
ET DE L’UTILISATION DANS LES TEXTES OFFICIELS DE L’ÉGLISE ............................ 188
Chapitre quatrième
LE CATÉCHUMÉNAT DANS L’HISTOIRE .............................................. 193
Présupposé méthodologique 1 :
Un parcours « à rebours » ................................................................................. 195
Présupposé méthodologique 2 :
Tout n’est pas d’intérêt égal dans cette histoire ................................................ 196
PREMIÈRE PARTIE
LE CATÉCHUMÉNAT AU FIL DE L’HISTOIRE :
EN REMONTANT JUSQU’À SA NAISSANCE ................................................................... 201
DEUXIÈME PARTIE
L’HISTOIRE ET L’ÉPINE DORSALE DU CATÉCHUMÉNAT
EN TANT QU’INITIATION CHRÉTIENNE DES ADULTES ...................................... 309
Présupposé méthodologique
L’essence du catéchuménat : une « double exigence » ..................................... 310
2. Dans un déclin inexorable, l’essentiel laisse tout de même des traces ................. 315
Chapitre cinquième
LE CATÉCHUMÉNAT : SES OBJECTIFS ET ÉLÉMENTS ESSENTIELS ............ 332
PREMIÈRE PARTIE
LES ÉLÉMENTS ESSENTIELS DU CATÉCHUMÉNAT ..................................................... 335
DEUXIÈME PARTIE
LES BUTS DE LA DÉMARCHE CATÉCHUMÉNALE ........................................................ 372
Chapitre sixième
« LEX ORANDI, LEX CATECHIZANDI » OU COMMENT LA FOI CÉLÉBRÉE
AU FIL ET, SURTOUT, AU TERME DU PARCOURS
SUGGÈRE LA CATÉCHÈSE À METTRE EN OEUVRE .......................................... 381
PREMIÈRE PARTIE
« TEMPORE OPPORTUNO SACRAMENTA IPSA FRUCTUOSE RECIPIENT »....................... 384
DEUXIÈME PARTIE
LEX ORANDI, LEX CATECHIZANDI................................................................................ 471
Chapitre septième
LA CULTURE IDENTITAIRE ET LE RAPPORT DES QUÉBÉCOIS
À LA RELIGION ET À L’ÉGLISE ........................................................................... 510
PREMIÈRE PARTIE
MODERNITÉ ET CULTURE IDENTITAIRE ................................................................... 513
DEUXIÈME PARTIE
LA RELIGION DES QUÉBÉCOIS ................................................................................... 532
Chapitre huitième
METTRE LE MODÈLE CATÉCHUMÉNAL EN PRATIQUE AUJOURD’HUI
POUR LES PERSONNES BAPTISÉES DANS L’ENFANCE .................................... 561
EN GUISE DE RAPPEL :
LES CARACTÉRISTIQUES PRINCIPALES DU MODÈLE CATÉCHUMÉNAL ..................... 565
PREMIÈRE PARTIE
LES SACREMENTS DE L’INITIATION CHRÉTIENNE :
THÉOLOGIE ET PASTORALE EN MODE CATÉCHUMÉNAL ........................................... 573
1. Réflexion préalable :
La recherche théologique et pastorale et le droit de l’Église....................... 576
DEUXIÈME PARTIE
LE DÉBUT DE L’INITIATION CHRÉTIENNE;
LE STATUT DU BAPTÊME DES PETITS ENFANTS .......................................................... 588
TROISIÈME PARTIE
LA FIN DE L’INITIATION CHRÉTIENNE ET LA CONFIRMATION .................................. 623
QUATRIÈME PARTIE
L’UNITÉ DE L’INITIATION CHRÉTIENNE
ET L’EUCHARISTIE SACREMENT D’INITIATION .......................................................... 677
CINQUIÈME PARTIE
LES POSSIBILITÉS CONCRÈTES DE RÉCEPTION DU DISPOSITIF RENOUVELÉ :
QUELQUES PISTES DE RÉFLEXION .............................................................................. 700
« Être en quête d’identité », « construire son identité », voilà des expressions fréquemment
entendues aujourd’hui. Si ces expressions sont considérées parfois comme de la « psycho
pop » parce qu’elles s’appuient sur des concepts développés par la psychologie et
monnayés à la sauce populaire, il n’en reste pas moins que les déplacements opérés dans les
dernières décennies en Occident en ce qui concerne la « compréhension de soi » obligent à
considérer toute réflexion sur ce qui est important pour la vie humaine sous l’angle de la
construction de la personnalité et plus particulièrement sous l’angle de cette « quête
d’identité ».
Une personne peut en effet se dire à elle-même qu’elle a une identité quand ce par quoi elle
se perçoit elle-même, ce qui la définit, perdure dans le temps selon une certaine cohérence
et en fidélité à un certain nombre de principes, de valeurs. Or construire son identité
constitue un long processus jamais terminé, qui revêt une dimension paradoxale : on
devient soi-même à la fois en s’identifiant à d’autres et en se distinguant des autres.
L’identité apparaît en effet comme ce qui fait que quelqu’un est un individu unique,
assimilable à aucun autre, mais également comme ce par quoi cet individu peut être
identifié, ce qui ne peut se faire que par association ou, pourrions-nous dire, par
« croisement d’appartenances ». Il n’y a là aucune contradiction puisque, l’histoire d’une
vie aidant, les appartenances de chacun, appartenances essayées puis rejetées,
appartenances effleurées, appartenances conservées et intégrées, se multiplient,
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s’entrecroisent, s’additionnent de telle sorte que, à tel moment, chacun peut se considérer
comme un individu unique en ce qu’il est la seule personne à cumuler, à assumer de façon
très spécifique cet ensemble précis d’appartenances.
L’identité d’une personne se situe donc au carrefour de la façon dont elle se perçoit elle-
même et de la façon dont elle peut être reconnue, identifiée par les autres.
Il y a donc un lien étroit entre identité et initiation, la seconde étant un processus qui
contribue à la construction de la première. Mais on aura compris que, dans nos sociétés, la
quête d’identité ne pourrait pas se mouler sur ces processus initiatiques traditionnels où
l’individu s’efface par le fait même qu’une identité lui est conférée, imposée par son groupe
social. Dans la modernité, ce terme que nous aurons l’occasion de définir, chacun procède
par essais et erreurs, à tâtons, à coup d’expériences heureuses et d’autres moins réussies, et
trouve lui-même ce qui lui sied, ce dans quoi il se reconnaît, ce par quoi il accepte de se
définir, ce dans quoi il accepte même que les autres le définissent. Évidemment, dans cette
opération de longue haleine, il y a des choix qui comptent plus que d’autres, tout
simplement parce qu’ils déterminent plus fondamentalement qui l’on est. Parmi ces
questions qui comptent, il y a tout ce qui concerne le sens de la vie et la compréhension du
monde. Cela est d’ailleurs si vrai qu’il a été démontré qu’il existe ce qu’on peut appeler une
« structure-mère » psycho-cognitive spécifique qui gère, dans le for intérieur, les rapports
de l’individu avec l’Ultime, l’Inconditionné, ce que dans la tradition chrétienne on appelle
Dieu.
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C’est donc dire que toute proposition relative à ce domaine des questionnements
existentiels, et à plus forte raison toute proposition comportant une dimension
d’appartenance recèle de facto un potentiel de réceptivité de la part d’une personne en quête
d’identité.
L’Église catholique se sait dépositaire d’une proposition de cette nature, et elle prétend
même qu’il s’agit de la plus sublime de ces propositions, de LA Bonne Nouvelle par
excellence. Or, jusqu’à assez récemment, dans les pays qu’on peut dire « de vieille
chrétienté » – et nous incluons dans ce groupe les pays européens francophones et le
Québec, le dispositif par lequel une personne entendait la proposition évangélique et
développait une appartenance au groupe des croyantes et des croyants au Christ se fondait
tout naturellement dans les mécanismes globaux d’inscription progressive dans la vie
sociale. Dans ces contrées, pour la grande majorité, naître et devenir citoyen, c’était
simultanément appartenir à l’Église.
Dans ces contrées, le processus initiatique était donc en quelque sorte inconscient, ce qui se
reflète dans le fait que le concept même d’initiation n’était pratiquement jamais utilisé pour
le décrire. Il ne s’agissait certes pas d’une initiation au sens des sciences humaines
contemporaines, mais ses effets généraux étaient les mêmes : une place conférée dans le
groupe, une place reçue, assignée, qu’il était plutôt mal venu de contester.
Par ailleurs, les gestes qui, dans les premiers siècles de l’Église, attestaient l’appartenance
au groupe des disciples du Christ, en sont venus eux aussi à confondre l’identité chrétienne
et l’identité citoyenne. Cela est tout particulièrement vrai du baptême, presque toujours
célébré dans les premiers jours suivant la naissance et qui, du moins au Québec, constituait
en même temps le geste d’enregistrement civil. Même le sens du mot s’est déplacé, selon
une acception qui perdure : baptiser, ce n’est pas perçu comme « immerger », mais bien
comme « donner un nom », geste de citoyenneté par excellence. La première communion et
la confirmation n’ont jamais eu, il est vrai, d’équivalent civil aussi marqué que le baptême,
mais leur célébration était si naturelle, pour ne pas dire automatique, qu’elle s’inscrivait
dans une séquence à peu près universelle, c’est-à-dire pour tous, ensemble et au même âge.
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Il était donc normal de considérer les citoyens de ces contrées comme chrétiens : même
sans un rituel initiatique aussi conscient que celui des sociétés traditionnelles, être membre
de cette civilisation occidentale impliquait qu’on assume l’appartenance à l’Église, cette
appartenance constituant dès lors un important facteur de cohésion sociale.
La réponse à cette question peut sembler fort simple, toute donnée par un texte assez récent
(1997) de l’Église. On y propose en effet de considérer que « le modèle de toute catéchèse
est le catéchuménat baptismal ». Le catéchuménat constitue effectivement un dispositif
structuré d’initiation chrétienne. Il s’agit cependant d’un dispositif destiné aux adultes. On
pourrait donc en inférer que le fait de considérer le catéchuménat comme modèle signifie
que, désormais, l’Église catholique ne compte plus s’intéresser qu’à l’initiation chrétienne
d’adultes. Pourtant, le même document qui porte cette référence au catéchuménat comme
modèle réserve toute une section aux enfants comme destinataires de la catéchèse. S’agit-il
alors de faire avec les enfants la même chose qu’avec les adultes? Là encore, les
nombreuses considérations pédagogiques de notre document de référence disqualifient cette
option. Que signifie alors le recours au concept de « modèle »? Voilà une première
difficulté qu’il nous faudra élucider, ce que nous effectuerons au moyen d’une étude du
vocabulaire en cause : qu’entend-on par « catéchuménat », « initiation », « catéchèse »,
« modèle »?
Une autre difficulté va bien au-delà des précisions sémantiques. Car les rapports entre la
population en général et l’Église ne sont pas passés de l’imbrication serrée de jadis à une
prise de distance totale. Il est certes difficile de qualifier la relation de chaque personne au
Christ, à l’Évangile et à l’Église. Mais ce qui est clair, c’est qu’au plan rituel, l’Église
constitue toujours une référence spontanée pour plusieurs. Elle est assurément toujours
considérée comme la dépositaire d’un « réservoir rituel » et, en cette matière, l’Église « sait
faire », plus qu’aucune autre institution.
6
Or ce recours tout de même persistant aux rites de l’Église est apparu au fil du temps
comme un problème de plus en plus sérieux aux yeux des intervenants pastoraux. Ceux-ci
ont en effet pris conscience de l’affirmation de foi que comportent les rituels mis en jeu et,
du coup, ont réalisé le caractère inapproprié de l’utilisation de ces gestes avec des
personnes dont – leur expérience pastorale leur permet de le dire – l’expérience de foi ne
correspond pas à ce qui est proclamé dans ces célébrations. Il faut préciser que, pour les
intervenants pastoraux, ce n’est pas le fait que ces personnes n’adhèrent pas à la foi
chrétienne qui fait problème, car on ne peut forcer personne à croire. Seulement, dans une
telle situation, l’utilisation des gestes de l’Église n’apparaît pas opportune.
Il s’agit alors de proposer autre chose, et là réside toute la difficulté : que peut-on envisager
comme démarche de découverte de la foi et de la vie chrétiennes, pour faire en sorte que
des personnes y découvrent une proposition qui fasse sens, qui mérite qu’on s’y intéresse,
qu’on y investisse de sa personne, voire qu’on l’assume pour soi-même? Surtout, comment
cette proposition peut-elle être perçue comme recevable par des personnes dont le rapport à
l’Église se situe essentiellement dans le registre de la tradition et des rites qui scandent la
vie? Le problème se complique d’autant plus que, en ce qui concerne les sacrements de
l’initiation chrétienne, la demande est en général formulée par les parents alors que les
destinataires des sacrements sont leurs enfants.
S’il est vrai que le catéchuménat doive être considéré comme le modèle, il y a là un énorme
enjeu en terme de transposition d’une pratique destinée à des adultes, et par surcroît des
adultes qui formulent pour eux-mêmes la demande d’initiation, en direction de parents
demandeurs mais non destinataires, et d’enfants destinataires mais rarement demandeurs
eux-mêmes.
Puisqu’il s’agit de transposer, il faut d’abord se demander ce qui doit faire l’objet de ce
déplacement : s’agit-il de tout ce qui se fait en catéchuménat? S’agit-il des pratiques
pédagogiques? S’agit-il de l’organisation des rites, et notamment des sacrements? Nous
verrons ici comment le recours au concept de « modèle » est éclairant, en ce qu’il nous
permettra de comprendre comment ce qui compte, c’est de cerner ce qui constitue les
éléments essentiels du catéchuménat, ce sans quoi il ne peut plus porter ce nom. Une fois ce
principe admis, il nous faudra identifier ce qui, précisément, constitue cette « épine
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dorsale » du catéchuménat. Ici, notre enquête sera double. D’une part, nous plongerons
dans l’histoire du catéchuménat. Or, comme le catéchuménat est une pratique récemment
restaurée dans l’Église catholique, dans la foulée de Vatican II, notre parcours historique
nous permettra de cerner de près les sources inspiratrices de ceux qui œuvrèrent à cette
restauration. D’autre part, ce qui nous est proposé comme modèle a certes des racines dans
des pratiques fort anciennes, mais il s’agit bien du catéchuménat tel que restauré et en
vigueur aujourd’hui; de sorte que nous nous intéresserons aussi de très près aux documents
ecclésiaux actuels qui définissent le catéchuménat depuis sa restauration. Par là seront
identifiés le plus clairement possible l’essence et les buts d’une démarche catéchuménale
et, en conséquence, ce qui doit pouvoir inspirer tout dispositif d’initiation chrétienne qui
prenne pour modèle le catéchuménat.
Cette étude du catéchuménat nous le fera entre autres découvrir comme une articulation
entre un parcours catéchétique et des célébrations liturgiques. En conséquence, plongeant
ainsi encore davantage dans la compréhension des richesses du catéchuménat, nous nous
intéresserons à ces célébrations liturgiques, pour découvrir comment elles constituent des
lieux d’affirmation de la foi chrétienne et donc d’attestation de la foi de ceux et celles qui y
participent. Cela nous conduira d’une part à mettre en évidence des éléments de catéchèse
préalable auxquels renvoient ces célébrations, menant au passage une réflexion théologique
sur les rapports entre foi et sacrements; et, d’autre part, à explorer une piste originale
d’articulation de la catéchèse et de la liturgie, la « zone proximale de disponibilité ».
Tout cela est-il recevable? Il eut certes été intéressant d’en faire une démonstration par la
pratique. Ce travail restera à faire. Mais nous avons tout de même tenu à explorer la
situation socioreligieuse de l’Occident moderne, et tout particulièrement celle du Québec
des dernières décennies, afin d’y discerner quelques pierres d’achoppement mais aussi
quelques pierres d’attente de nos contemporains qui permettent d’envisager que des
propositions pastorales renouvelées sur la base d’un nouveau modèle puissent être reçues
comme pertinentes.
Il nous aura donc fallu croiser l’analyse du vocabulaire, l’histoire, notamment celle de la
période patristique mais aussi celle du dernier concile et de ses suites, la théologie
sacramentaire, la philosophie, l’anthropologie et la sociologie afin de jeter les bases de
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Ce que nous proposons, donc, dans notre dernier chapitre, c’est d’abord une réflexion sur
ce qui constitue la structure du dispositif d’initiation chrétienne, soit les célébrations
liturgiques, plus précisément les sacrements. En quoi la prise en compte du modèle
catéchuménal appelle-t-elle un repositionnement du sens et du contexte de célébration de
chacun des sacrements de l’initiation? Que penser du baptême des petits enfants? Dans quel
contexte la confirmation trouve-t-elle sa plus grande opportunité? Et comment redonner
une consistance théologique et pastorale à l’eucharistie comme sacrement d’initiation?
Nous verrons comment la chrétienté a fini par occulter presque totalement la dimension
proprement initiatique de ces sacrements, et les conséquences qu’il y aurait à retrouver cette
dimension et à la coupler à la redécouverte de l’unité des sacrements d’initiation. Nous
conclurons cette démarche par une percée vers quelques expériences d’ici et d’ailleurs qui,
sans valider la recevabilité de ces propositions, donne au moins à penser qu’elles peuvent
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effectivement être source d’un renouveau majeur de l’initiation chrétienne pour notre
Église en quête de façons de faire adéquates pour la postchrétienté.
Gilles Routhier
Le projet de recherche auquel nous nous sommes consacré dans les dernières années a
comme arrière-plan originel la situation socioculturelle et ecclésiale du Québec de ce début
de troisième millénaire.
Il ne s’agit pas ici de refaire de façon exhaustive l’histoire des dernières décennies au
Québec en ce qui a trait aux rapports de la population en général avec les institutions
religieuses. Nous en brosserons un tableau suffisant, nous semble-t-il, pour aider à
comprendre comment se pose la question de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler
« l’initiation chrétienne » dans cette situation socioreligieuse. Par la suite, nous référerons à
notre propre parcours, pensant qu’il peut fournir quelques clefs de compréhension de notre
posture propre de chercheur en initiation chrétienne. Enfin, pour conclure cet arrière-plan,
nous référerons à la publication assez récente de deux documents romains dont la teneur a
déjà commencé à conditionner dans une certaine mesure la compréhension de l’initiation
chrétienne et qui sont à la racine même de la présente recherche.
12
Première partie
De l’évolution de la situation
de la formation chrétienne au Québec
Quiconque a pu porter son regard sur la société québécoise au fil des quatre ou cinq
dernières décennies n’a pu que constater des modifications profondes du paysage socio-
religieux du Québec depuis Vatican II d’une part et, d’autre part, cette bien-nommée
Révolution tranquille. Même si nous ne donnons pas droit à la thèse de la « grande
noirceur », qui voudrait que tout ce qui a précédé 1960 au Québec ait souffert de
l’imposition d’une chape de plomb maintenue conjointement par l’Église et les partis
politiques conservateurs, il faut tout de même constater que le début des années ’60
correspond à l’arrivée au pouvoir d’un parti politique aux repères nouveaux, porté par
l’idée qu’il est temps que le Québec rattrape le retard accumulé en matière de progrès social
et qu’il doit, pour ce faire, mettre au rancart un héritage perçu précisément comme un frein
à cette entrée dans la modernité. Or comme cette situation est concomitante avec le Concile
et son aggiornamento, il est très difficile de démêler l’écheveau des causes et des effets,
bref des diverses influences qui ont façonné la nouvelle société québécoise au fil de cette
décennie, et ce tout particulièrement en ce qui a trait au paysage religieux.
Quoi qu’il en soit, tout donne à penser que le résultat de ces bouleversements sociaux
consiste, dans le domaine religieux, en une mise à l’écart progressive d’une Église
assimilée à tort ou à raison à ce passé à évincer. En conséquence, il s’est instauré ce que
certains appellent un « catholicisme honteux »1, à savoir que ceux qui, malgré ces
bouleversements, ont conservé la foi au Christ, ont de la difficulté à le vivre avec fierté, non
à cause de l’Évangile lui-même bien sûr mais, on l’aura compris, en raison de ce que
1
Voir par exemple ROUTHIER, G., Le devenir de la catéchèse, Montréal, Médiaspaul, 2003, pages 27ss.
13
représente aux yeux de plusieurs Québécois l’appartenance à la Mère Église qui fait alors
plutôt figure de marâtre.
Cependant, l’Église catholique n’a pas perdu tout crédit aux yeux de la population. Il lui
reste encore au moins une fonction reconnue de dépositaire et dispensatrice de ce que les
sociologues de la religion appellent les « biens religieux »2, et tout particulièrement des
rites qui ponctuent la vie. Or comme le besoin rituel est inné chez l’humain3, la demande
persiste malgré la prise de distance.
Nous sommes conscient que tout cela est affirmé ici d’une façon rapide et qui manque
franchement des nuances essentielles à toute lecture sociologique. Routhier, par exemple, a
bien montré qu’il était nettement trop simpliste de présenter les choses en termes d’offre et
de demande, campant les clercs dans le rôle des dispensateurs et la population en général
dans celui de demanderesse et, pire encore, de demanderesse qui s’adresse à l’Église pour
quelque chose d’autre que ce que cette Église aurait à offrir. En effet,
2
Voir par exemple BOURDIEU, P., « Genèse et structure du champ religieux », Revue française de
sociologie 12 (1971), pages 295-334. Il y aborde notamment cette question du jeu de l’offre et de la
demande de « biens religieux », aussi appelés « biens de salut », dans un groupe religieux de type
« Église » (selon la classification wébérienne), jeu qui induit un ensemble d’aménagements et de
compromis de part et d’autre, soit entre clercs et laïcs, au gré de l’évolution des rapports entre cette
Église et la société (cf. notamment page 305 et page 326).
3
Cette idée, qui sera développée plus loin, est bien résumée par quelques lignes de P. De Clerck : « Les
anthropologues nous ont fait redécouvrir l’intérêt de ces comportements, avant tout sociaux, qui
permettent de gérer des situations dans lesquelles les enjeux humains sont tels, et si difficiles à exprimer,
qu’on les célèbre par un agir commun du groupe. En toute société, les rites fondamentaux concernent la
naissance et la mort, puis tous les passages décisifs : adolescence, mariage, etc., ou des circonstances
dans lesquelles le groupe lui-même est concerné… ». Dans L’intelligence de la liturgie, Paris, Cerf, 1995,
pages 42-43.
4
ROUTHIER, G., « Le devenir des rites d’initiation chrétienne dans une société marquée par le pluralisme »,
dans KAEMPF, B., dir., Rites et ritualités, Actes du congrès de théologie pratique de Strasbourg,
« Théologies pratiques », Paris, Cerf / Lumen Vitae / Novalis, 2000, page 133.
14
Routhier appelle à toutes les nuances dans l’analyse de cette situation des rapports entre
Église et société, et il nous faudra en prendre sérieusement compte quand, au terme de notre
démarche, nous envisagerons proposer des modifications du dispositif d’initiation
chrétienne. Il nous faudra effectivement, à la suggestion de Routhier, « quitter ce
paradigme ». Cela étant dit, il faut dans le même temps constater que nombre
d’intervenants pastoraux, du lieu où ils interviennent, n’hésitent pas pour leur part à
qualifier la situation qu’ils perçoivent – et nous sommes bien ici au plan des perceptions –
de fossé. Nous y reviendrons ci-dessous.
Ce qui semble difficilement contestable, à tout le moins, c’est une situation globale de mise
à distance de la référence évangélique comme fondement du quotidien, couplée au maintien
d’un intérêt pour la ritualité proposée par l’Église. Cela vaut depuis la naissance, encore
fortement marquée par la demande de baptême, jusqu’à la mort et ses rites funéraires. Mais
c’est probablement dans les domaines reliés à l’enfance, et tout particulièrement dans le
secteur de l’éducation, que la relation trouble Église-société manifeste ses effets les plus
marqués5. Jusqu’en juillet 19986, dans un Québec où le réseau scolaire s’est en grande
partie construit grâce à l’implication des communautés religieuses, les commissions
scolaires étaient confessionnelles, au point même où cet état de fait était enchâssé dans la
Constitution canadienne pour deux commissions scolaires, celles de Québec et de
Montréal7. On peut donc parler d’une phase de partenariat Église-école dans la formation
des jeunes chrétiens.
Certes, lors de la création du Ministère de l’éducation au début des années ’60, son premier
titulaire, Paul Gérin-Lajoie, s’exprimait dans un langage empreint d’un mélange
d’ouverture à la différence et de fidélité à la tradition. Il souhaitait en effet que le système
mis en place, tout en autorisant l’exemption de l’enseignement religieux confessionnel pour
une minorité, demeure porteur de l’héritage de la majorité croyante, catholique et
5
Une synthèse intéressante de l’histoire des rapports entre l’Église et l’État québécois en matière
d’éducation, jusqu’en 1997, est proposée dans : AUBERT, M., « Conceptions des droits en matière de
transmission de la religion », dans MILOT, M. et OUELLET, F., dir., Religion, éducation et démocratie : un
enseignement culturel de la religion est-il possible?, « Èthikè », Montréal, Harmattan, 1997, pages 35-50.
6
Date d’entrée en vigueur de l’amendement à l’article 93 de la Constitution canadienne.
7
Elles portaient le titre de « Commission des écoles catholiques de Québec » et « … de Montréal ».
L’équivalent existait du côté protestant.
15
protestante8. On pourrait donc penser que, dans cette première phase de conséquences de la
Révolution tranquille, les modifications du système scolaire n’ont pas altéré
significativement l’organisation officielle des rapports Église-État dans la gestion de
l’école :
Par ailleurs, les changements à l’enseignement catéchétique qu’a entraînés cette réforme
furent l’occasion d’une floraison marquée d’ouvrages catéchétiques. Il semblait donc que le
nouveau système démontrait ses vertus. Dans les faits, tout permet de dire qu’il en allait
autrement du vécu quotidien des personnes impliquées dans ce système scolaire11, où l’on
constatait de plus en plus de demandes d’exemption, non seulement de la part des parents
d’élèves, mais de la part des professeurs eux-mêmes. Hamelin résume ainsi la situation :
elle exige un engagement que bien des catéchètes et des étudiants ne veulent
plus assumer. (… Cela) remet en cause l’institution elle-même traversée de
courants idéologiques divers, avec ses coordonnateurs sans statut ni fonction
bien définis, ses catéchètes agnostiques, ses tensions entre clercs et laïcs et
ses étudiants à la conscience sécularisée12.
Si ce passage est tiré d’un texte de 1995, en ce qui a trait à l’école confessionnelle comme
milieu de vie marqué par la pensée chrétienne, il représente la pensée stable du Comité
catholique depuis sa fondation. Seule l’ouverture au « contexte transformé qui est le nôtre »
est une idée apparue vers le début des années ’90.
12
HAMELIN, op. cit., pages 303-304.
13
COMITÉ CATHOLIQUE, Le point sur l’école catholique, Gouvernement du Québec, avril 1995; cité par
OUELLET, F., « L’enseignement religieux culturel, une alternative? », dans MILOT et OUELLET, dir., op.
cit., page 225.
17
De fait, malgré les souhaits du Comité catholique, l’expérience concrète n’arrive que
rarement à rejoindre de telles attentes. Voyons par exemple l’analyse que fait de cette
situation Hélène Pelletier-Bergeron en 1982, dans un article au titre en soi fort révélateur,
Le système scolaire public : une confessionnalité de papier :
Une modification majeure dans les rapports Église-École est survenue en 1983. En effet,
jusqu’alors, c’étaient les professeurs qui, au sein même du programme d’enseignement et
donc pendant les heures de classe, assuraient la préparation requise à la célébration du
14
PELLETIER-BERGERON, H., Le système scolaire public : une confessionnalité de papier, Relations, vol.
42, n° 477 (janvier-février 1982), pages 20-21. Madame Pelletier-Bergeron a agi comme présidente d’un
comité ad hoc du Conseil supérieur de l’éducation chargé d’étudier la situation de la confessionnalité
scolaire au Québec au début des années ’80.
15
Pour une présentation intéressante de l’évolution de l’opinion publique par rapport au statut
confessionnel du système scolaire et aux attentes en matière d’enseignement religieux, voir : PROULX, J.-
P., « La religion à l’école québécoise : l’évolution de l’opinion publique (1964-1996) », dans MILOT et
OUELLET, dir., op. cit., pages 79-104. Proulx y fait l’analyse transversale de 23 sondages menés sur le
sujet dans l’intervalle.
18
Une nouvelle étape dans ces rapports Église-École fut franchie au tournant du siècle, par
l’entrée en vigueur de la Loi 11817. Jusqu’à la fin du siècle dernier, les écoles, en plus des
cours de catéchèse (jusqu’en 1983) puis d’enseignement moral et religieux (catholique ou
protestant, à partir de 1984), offraient des services d’animation pastorale, dont les coûts
étaient défrayés par l’État pour le secondaire, et à part égale par l’État et la paroisse pour le
primaire. La nouvelle loi allait abolir ce service, lui substituant un service d’animation de
vie spirituelle et d’engagement communautaire, reconnaissant certes la pertinence d’une
formation accordant de l’importance au volet spirituel, mais dans un contexte non-
confessionnel. Et le passage à une école résolument laïque sera totalement réalisé à la
rentrée scolaire 2008, par l’élimination de tous les cours d’enseignement religieux à
quelque niveau scolaire que ce soit. On lui substituera alors un cours obligatoire d’« éthique
et de culture religieuse », lequel bien sûr pourra moins que jamais prétendre au titre de
catéchèse.
16
Cf. ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES DU QUÉBEC, L’initiation sacramentelle des enfants, Orientations
pastorales, 1er juin 1983; dans la pratique, c’est la portion paroissiale qui a fini par être désignée sous le
vocable « initiation sacramentelle ».
17
Officiellement intitulée « Loi modifiant diverses dispositions législatives dans le secteur de l'éducation
concernant la confessionnalité » et adoptée par l’Assemblée nationale du Québec le 14 juin 2000.
19
C’est là l’élément clé de cette situation : alors que certains continuent à considérer que
l’Église a laissé aller quelque chose qui aurait dû être considéré comme un droit acquis20,
d’autres observateurs inclinent à penser qu’en fait ces modifications dans le système
scolaire représentent un aboutissement sans surprise des modifications du paysage socio-
18
Nous parlons au présent, tant les paroisses sont encore aux prises, actuellement et probablement encore
pour bon nombre d’années, avec l’onde de choc provoquée par ce changement législatif.
19
Le débat n’est cependant pas complètement clos quant à savoir si l’école a toujours sa pertinence dans la
formation religieuse. Mais quoi qu’il en soit de ce débat, un déplacement a eu lieu : c’est plus que jamais
la communauté chrétienne qui a la première responsabilité quant à la proposition de la foi, ce qui n’exclut
pas le partage de cette responsabilité avec toute instance qui gravite autour des jeunes.
20
Un exemple qui a fait couler de l’encre est celui d’une entrevue accordée par l’archevêque fraîchement
nommé à Québec en 2003 : « L'école est le lieu par excellence de la transmission des valeurs religieuses.
Et s'il n'en tient qu'à l'archevêque de Québec Marc Ouellet, la discussion sur la place de la religion dans
les salles de classe est loin d'être close » (Le Soleil, 20 avril 2003, page A1); sur un ton plus posé, M. le
cardinal Ouellet a répété dans sa Lettre pastorale sur la formation à la vie chrétienne dans l’Église
catholique de Québec le souhait que soit reconduite la clause dérogatoire (voir notes ci-dessous) qui
accorde des privilèges particuliers au Québec aux confessions catholiques et protestantes en matière
d’éducation religieuse (Archidiocèse de Québec, 1er novembre 2004, pages 13-14). Les diverses prises de
position de l’Association des parents catholiques du Québec vont évidemment dans le même sens :
« Avec l’annonce de l’abrogation du statut confessionnel des écoles, dès le 1er juillet 2000, nous
constatons avec stupeur que votre gouvernement a décidé de retirer à l’immense majorité des
Québécoises et des Québécois un droit reconnu, non seulement par des Chartes internationales (Charte de
l’ONU, Genève, Vatican II, Charte de la famille, etc.), mais aussi, ici même au Québec, par la Charte
québécoise des droits et libertés. Ce droit est actuellement complètement bafoué dans les orientations du
projet de loi 118 que vous proposez » (Réactions au dépôt des orientations du ministre de l’Éducation
"Dans les écoles publiques du Québec : une réponse à la diversité des attentes morales et religieuses"
[projet de loi 118]; 26 mai 2000; http://www.parousie.com/sagesse/presse/apcq.htm. Encore au
printemps 2007, M. le cardinal Ouellet prenait la parole en compagnie de représentants de cette
Association des parents catholiques, y tenant une position de revendication d’exemption du nouveau
cours d’éthique et de culture religieuse, alors que ses confrères de l’épiscopat québécois affichaient une
position officielle plus favorable : « Au lendemain de la sortie de l'archevêque de Québec réclamant le
maintien de l'enseignement religieux à l'école, ses collègues rappellent qu'ils ont abandonné ce combat.
Depuis juin 2005. Désormais, la catéchèse doit se faire dans les paroisses, non plus durant les heures de
classe. "Même si cela oblige à un profond changement des habitudes et des mentalités, nous croyons que
c'est là que se construit l'avenir de l'Église au Québec", tranche le président de l'AÉCQ, Mgr Gilles
Cazabon. » (Le Soleil, 15 mars 2007, page 12). Il est intéressant de constater que l’argument qui a conduit
à la déconfessionalisation du système scolaire, la séparation de l’Église et de l’État, est le même qui est
20
religieux québécois21. Cependant, ceux qui, parmi ces derniers, se situent du point de vue
ecclésial, considèrent cette situation nouvelle comme une chance : d’une part, cette
nouvelle donne ne peut que constituer un excellent révélateur de la situation réelle de la
transmission de la foi dans la société québécoise, alors qu’on a pu se laisser longtemps
bercer par l’illusion d’un mécanisme toujours efficace grâce au pseudo arrimage école-
paroisse. D’autre part, qu’en est-il du « ressort interne » d’une Église qui cherche à voir
maintenus ses privilèges par le recours à une loi d’exception22? Quand il ne reste que ces
arguments, n’est-ce pas signe que ce ressort de l’annonce de l’Évangile s’est distendu?
Voilà brossé à grands traits le tableau de l’évolution des rapports entre l’Église et l’École
au Québec au fil des dernières décennies, avec ses conséquences perceptibles sur la
question de la formation chrétienne des enfants.
employé par les Parents catholiques pour revendiquer la non-ingérence de l’État dans la formation
religieuse des enfants par l’intermédiaire de ce cours obligatoire.
21
C’est évidemment la teneur du Rapport du groupe de travail sur la place de la religion à l'école : Laïcité et
religions, Perspective nouvelle pour l'école québécoise (communément appelé « Rapport Proulx »,
Gouvernement du Québec, Ministère de l’Éducation, 1999), sur la base d’un questionnement déjà
formulé dans le Rapport final de la Commission des États généraux sur l’éducation (1996) : « La
confessionnalité du système scolaire doit également être examinée sous l'angle de l'évolution culturelle et
démocratique de la société québécoise, avec ce que cela suppose d'attachement réel aux valeurs et aux
pratiques portées par la tradition, mais aussi de volonté de travailler à la modernisation du projet social en
s'appuyant sur d'autres valeurs et d'autres pratiques. Autrement dit, la religion peut-elle encore être le
véhicule d'un projet commun dans une société pluraliste où la cohésion sociale exige que l'école
rassemble tous les élèves, peu importe leurs différences et leurs croyances? »
(http://www.mels.gouv.qc.ca/etat-gen/rapfinal/s2-9.htm). Mais c’est aussi le point de vue d’intervenants à
l’intérieur même de l’Église catholique, non seulement comme nous avons pu le glaner à l’occasion de
nombre de discussions informelles, mais comme il se dégage de la teneur générale du document publié
par l’Assemblée des évêques du Québec en 1999 : Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle au
Québec. Voir aussi par exemple le mémoire du Centre justice et foi à l’occasion de ce débat
(http://www.cjf.qc.ca/cjf/memoires/memoires/1999_09_20.htm) ainsi que son intervention plus récente à
l’occasion du débat sur le report de la clause dérogatoire (voir note ci-dessous) sur l’enseignement
religieux : Enseignement religieux à l’école : il ne faut pas reconduire les clauses dérogatoires
(www.culture-et-foi.com/dossiers/cardinal%20ouellet/centre_justice_foi.htm); (prise de position publiée
dans le journal Le Soleil, le vendredi 25 mars 2005, page A15).
22
En effet, le recours à une clause dérogatoire (communément appelée « clause nonobstant ») a longtemps
été le dernier rempart qui permit le maintien d’un certain nombre d’heures d’enseignement religieux
confessionnel. Le recours à cette clause a été rendu nécessaire afin de soustraire la Loi 118 aux exigences
de la Charte des droits et libertés canadienne, par où l’on voit qu’elle est porteuse d’un esprit de
dérogation à des principes universels. C’est pourquoi cette clause dérogatoire devait être reconduite à
tous les cinq ans, faisant à chaque fois l’objet de pressions politiques diverses. Le 15 juin 2005,
l’Assemblée nationale du Québec a adopté la Loi 95 comportant un ultime et bref recours à la clause
dérogatoire pour prolonger les cours d’enseignement religieux confessionnel pour une dernière période
de trois ans; ce délai est permis à seule fin de laisser le temps aux intervenants concernés de mettre en
place un le nouveau programme d'enseignement, qui sera dispensé à compter de septembre 2008.
21
d’une part, les communautés chrétiennes ont dû prendre en main de façon toujours plus
large une formation chrétienne des enfants, responsabilité à laquelle la situation qui s’était
progressivement installée au fil du 20e siècle les avait mal préparées;
d’autre part, le cheminement chrétien de ces enfants est entrelacé dans la question plus
large de la demande persistante de rites dont nous avons fait plus haut état; or si cette
demande de rites est globale, puisqu’elle concerne aussi les funérailles, il est clair que le
baptême, la première communion et la confirmation23, bref ce qu’on appelle les
« sacrements de l’initiation chrétienne », participent au premier chef de ce croisement entre
les demandes de rites et la problématique de la formation chrétienne.
23
Le mariage est aussi concerné, et ce de deux façons : d’une part, un certain nombre de demandes de
confirmation apparaissent motivées par le désir de pouvoir un jour se marier « à l’Église »; d’autre part,
la question de l’éducation chrétienne des enfants fait partie des questions abordées dans les démarches
préparatoires au mariage en Église. Quant au premier pardon, notre expérience pastorale nous permet de
dire qu’il ne participe pas de la demande de rites, mais qu’il est plutôt accepté en tant qu’exigence
inhérente à l’obtention (le mot est choisi à dessein) de la première communion.
24
En plus du Québec, ce questionnement touche clairement l’ensemble de l’Europe francophone. Et notre
survol de la bibliographie sur le sujet a révélé des préoccupations du même type à tout le moins en
Allemagne, Italie et Espagne. Il semble cependant que la question ne se pose pas sous le même angle aux
États-Unis ainsi qu’au Canada anglophone. Quoi qu’il en soit, nous tenions simplement à faire ressortir
l’ampleur de ce questionnement.
25
L’énumération qui suit ne vise qu’à illustrer sommairement cette « ébullition » autour du thème de
l’initiation chrétienne au Québec. La liste exhaustive couvrirait sans doute quelques pages! Ces diverses
publications seront présentées de façon plus élaborée dans les pages suivantes. Ainsi, comme bilans :
dans le diocèse de Québec, le Bilan des expériences en initiation sacramentelle : pardon, eucharistie,
confirmation; synthèse à l’intention de Mgr Maurice Couture, (août 1996) et le Bilan des expériences en
pastorale baptismale (…); synthèse à l’intention de Mgr Maurice Couture, (décembre 1996). Du point de
vue des orientations à prendre : toujours à Québec : la Loi synodale du Diocèse de Québec (décembre
1995) et, à l’échelle provinciale : Jésus Christ, chemin d’humanisation - Orientations pour la formation à
la vie chrétienne, ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES DU QUÉBEC, 2004; d’un point de vue pratique : Passages,
parcours catéchétiques pour tous les âges (OFFICE DE CATÉCHÈSE DU QUÉBEC), projet amorcé en 2001 et
en cours d’élaboration); d’un point de vue davantage théologique : L’initiation chrétienne en devenir
(Actes du colloque du diocèse de Québec sur l’initiation chrétienne, mai 1997, G. ROUTHIER, dir.);
ROUTHIER, G., Le devenir de la catéchèse, Montréal, Médiaspaul, 2003.
22
La section précédente a fait état de la modification progressive des rapports entre l’Église et
l’École au Québec, faisant ressortir quelques-unes des conséquences relatives aux
responsabilités qui incombaient aux diverses instances en cause.
Il faut bien voir que les changements dans les rapports entre l’Église et le réseau scolaire
instaurés en 1984, avec la prise en charge par la paroisse de la préparation immédiate aux
sacrements, sous le vocable d’« initiation sacramentelle », donnèrent l’impression que,
après un temps de remise en question, les choses venaient de retrouver un certain niveau de
stabilité. Certes, ce changement dans les responsabilités paroissiales fut l’occasion d’une
mobilisation importante dans tout le Québec catholique et le chantier ainsi ouvert
fonctionna sur sa lancée pendant quelques années. Toutefois, assez vite, le fait que l’on soit
désormais en contact direct avec ces jeunes à initier a permis de prendre le pouls de l’état
de leur formation chrétienne au moment d’amorcer ces démarches. On ne tarda pas à
s’interroger en profondeur, et les pages qui suivent font état de jalons importants de cette
interrogation au fil de la dernière décennie du 20e siècle26. Ainsi, à peine cinq à six ans
après les modifications structurelles qu’on vient d’invoquer, on entrait dans une phase
radicalement nouvelle des interrogations et réflexions sur la transmission de la foi à la jeune
génération québécoise.
26
Le mot « jalons » est choisi ici à dessein. Il exprime le fait que, encore une fois, nous ne visons pas à faire
la présentation la plus exhaustive possible d’une situation pour laquelle la documentation à consulter
serait d’une ampleur démesurée. Il s’agit plus simplement, d’une part à travers certaines publications et
d’autre part par la référence à certaines expériences auxquelles nous avons été mêlé, de cerner de façon
suffisamment significative l’évolution de cette situation, évolution qui a conduit à l’état des lieux qui est
à la source de notre activité de recherche. Comme notre implication personnelle s’est concentrée dans le
diocèse de Québec, notre parcours chronologique offrira une certaine alternance entre des données à
l’échelle provinciale et d’autres relatives à ce diocèse. Notez que le diocèse de Québec a ceci
d’intéressant qu’il recouvre pratiquement tous les types de milieux socioculturels, du centre-ville d’une
agglomération importante jusqu’aux plus petits villages de campagne en passant par tous les types de
banlieues et de municipalités d’échelles fort variées. Il nous semble donc qu’il puisse être considéré
comme un reflet fidèle de la situation multiforme de l’Église catholique au Québec.
23
Voilà qui donne le ton de ce document, paru en 1992 comme fruit de la recherche amorcée
en 1989 par un comité mis sur pied par l’Assemblée des évêques du Québec.
Ses principaux énoncés sont formulés sous forme de convictions, puis d’enjeux identifiés.
Nous en mettons quelques-uns de l’avant :
27
COMITÉ DE RECHERCHE DE L'ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES DU QUÉBEC SUR LES COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES
LOCALES, Risquer l'avenir : bilan d'enquête et prospectives, « L’Église aux quatre vents », Montréal,
Fides, 1992, 227 pages.
28
Idem, page 151.
29
PARROT, R., « Risquer l'avenir : où en sommes-nous? », L'Église canadienne 26, n° 5 (1er avril 1993),
page 152.
24
Le lancement officiel de Risquer l’avenir eut lieu en septembre 1992 et fut suivi en octobre
d’un congrès provincial.
Les six cents congressistes ont largement endossé les enjeux qui y sont
présentés, mais en apportant des nuances, des corrections et des
déplacements d'accents : ils ont entériné la grande orientation du rapport qui
accorde la priorité à l'éducation de la foi centrée sur les adultes; ils ont
remonté en deuxième place l'engagement social, qu'ils voient comme un
élément constitutif de la foi; ils ont placé en troisième lieu la construction du
tissu communautaire dans l'Église30.
Puis,
Dans son compte rendu de la rencontre de mars 1993 où fut élaborée cette orientation,
Parrot synthétise ainsi les enjeux :
Même si les enjeux énoncés dans Risquer l’avenir et repris successivement par diverses
instances sont formulés en référence aux adultes, nous aurons l’occasion de voir que
« l’identité chrétienne », les « critères d’appartenance » et « le rôle de la famille dans
l’éducation de la foi » touchent directement au cœur des questions qui concernent
l’initiation chrétienne des enfants. Ces énoncés reflètent une conviction selon laquelle il est
impossible de procéder à une refonte significative des processus d’initiation chrétienne sans
30
FARLY, C., « Risquer l’avenir : Quel sort ce rapport connaîtra-t-il? », Relations 594 (oct. 1993), page 247.
31
PARROT, op.cit.
32
Idem.
25
d’abord revitaliser la communauté des fidèles, cette communauté qui doit assumer la
responsabilité de la formation de ses jeunes membres, et au sein de laquelle vivront ces
jeunes une fois initiés.
33
CHARRON, A., « L’identité chrétienne et la question disputée du resserrement des exigences en matière
d’appartenance à l’Église », dans BEAUBIEN, I., dir., L’identité chrétienne en question : faut-il resserrer
les exigences de l’appartenance à l’Église, « Débats de l’Église », Montréal, Fides, 1994, pages 67-68.
34
Effectivement, le comité de recherche de l’AÉQ s’est appuyé sur une recherche-action, donc sur des
contacts rapprochés avec des intervenants de divers milieux ecclésiaux, alors que Charron réfère à des
statistiques tirées de sondages. Les premiers collent donc davantage aux perceptions des intervenants, les
seconds aux affirmations de la population en général. En l’occurrence, il semble bien y avoir un décalage
significatif.
35
La « chrétienté » est un concept large. Dans son acception la plus simple, nous considérerons qu’il s’agit
du fait que la religion chrétienne soit la religion de la grande majorité de la population, au point où non
seulement elle constitue une référence première pour tous et scande les rythmes de vie des individus,
mais où elle imprègne le fonctionnement des institutions et de la majorité des réseaux sociaux. Voir
26
plutôt l’Église actuelle à partir d’un modèle davantage missionnaire au sein d’un monde qui
ne se définit pas d’emblée comme chrétien; dans une telle optique, celui qui s’approche de
l’Église n’y est pas déjà et la dynamique qui s’amorce prend couleur d’évangélisation en
vue du développement d’une identité de disciple du Christ36.
Quoi qu’il en soit, il est clair que Risquer l’avenir était porteur d’une audace peut-être
démesurée dans le contexte où il a atterri. Comme évoqué ci-dessus, dès les premières
ébauches de suivi, on en atténua la formulation et, du coup, la portée en termes de moteur
pour une pastorale nouvelle. Puis les références à cet écrit s’estompèrent assez rapidement,
pour un temps du moins : rares furent ceux qui osèrent citer Risquer l’avenir comme source
d’inspiration dans les quelques années qui suivirent. Ce qui ne veut pas dire que les
questions relatives à l’identité chrétienne ou encore au lien à faire ou non entre l’adhésion
de foi et la célébration des sacrements avait perdu de son actualité ou de sa pertinence. La
suite des choses montrera que Risquer l’avenir a tout de même rendu valide, après un
certain temps de timidité, un discours qui se permettait d’affirmer que les choses avaient
radicalement changé au Québec, qu’il fallait accueillir cette nouvelle donne avec lucidité et
en assumer les implications sociologiques, ecclésiales et pastorales.
Dans le diocèse de Québec, l’agitation suscitée par Risquer l’avenir fut relayée par le
déclenchement, en 1993, de l’opération d’envergure que fut le synode diocésain. Dans ce
synode, les questions relatives à l’initiation chrétienne ont occupé une place significative.
Ce synode a conduit à une loi synodale promulguée par l’archevêque en décembre 1995,
dans laquelle une section est précisément consacrée à cette question. En voici quelques
extraits37 :
l’annexe 1 pour une réflexion plus systématique, tant sur les origines de cette « chrétienté » que sur sa
signification pour le Québec.
36
Cette dichotomie se rencontrera à nouveau, comme nous le verrons, à l’occasion de la parution quasi-
simultanée, sous l’égide de l’Assemblée des évêques du Québec, de deux ouvrages aux optiques
difficilement conciliables. Nous pouvons ajouter d’expérience qu’elle se retrouve aussi au sein des
intervenants pastoraux.
37
Comme il s’agit d’une « loi », les énoncés y apparaissent numérotés et en termes de résolutions
approuvées par l’archevêque suite à une recommandation des deux tiers de l’assemblée synodale.
27
105. Que soit révisée la pratique actuelle qui tend à fixer pour tout le
monde l'âge de la confirmation à l'étape de l'enfance ou de l'adolescence.
Qu'il soit clairement dit que la confirmation peut être reçue à tout âge, en
fonction du cheminement et du choix libre des personnes. Que ces
personnes puissent célébrer ce sacrement au moment le plus approprié de
leur cheminement, en tenant compte de leur croissance dans la foi et de leur
liberté de choix.
Ces énoncés, adoptés par une imposante assemblée synodale formée de représentants
provenant pratiquement de tous les milieux et de toutes les instances diocésaines, reflètent
à l’évidence le sentiment largement répandu que les pratiques d’initiation chrétienne
héritées des temps de chrétienté ont besoin de bien plus qu’un « ravalement de façade ».
L’évêque en a pris acte, non seulement par la publication de ces articles, mais par la mise
sur pied d’un processus de bilan exhaustif de la situation de l’initiation sacramentelle et de
la pastorale baptismale.
Le processus synodal avait donné la parole à un grand nombre de fidèles, et cette mentalité
de « marche ensemble » s’est poursuivie à l’occasion de ces deux « opérations-bilan » à
laquelle nous avons été associé.
28
Il est intéressant de faire ressortir quelques-unes des conclusions de ces bilans, qui se sont
grandement attardés aux attentes réciproques des personnes qui demandent à l’Église un
geste sacramentel d’une part, et des personnes intervenant dans ces pratiques pastorales
d’autre part38. Ce regard parallèle sur les attentes des uns et des autres jette une lumière fort
judicieuse sur cette « photographie » d’une pastorale sacramentelle en plein
questionnement.
38
Mais il faut préciser que la démarche n’a pas permis de sonder directement les attentes des parents; il
s’agit plutôt des attentes telles que perçues par les intervenants que nous avons rencontrés. Cependant, les
activités de préparation aux sacrements comportant assez régulièrement une étape de vérification des
motivations sous-jacentes à la demande de sacrement, ce sont ces affirmations des parents que nous ont
transmis les intervenants rencontrés.
39
OFFICE DIOCÉSAIN DES COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES (Archidiocèse de Québec), Les suites à donner au
Synode : bilan des expériences en pastorale baptismale, décembre 1996, page 5.
29
Les attentes des intervenants pastoraux, pour leur part, expriment en creux ce que ces
personnes ont de la difficulté à percevoir chez ceux et celles qu’ils rencontrent :
Les tables-rondes permirent un temps d’échange sur les causes possibles de la situation
telle que perçue par ces intervenants. D’un côté, on formule les choses sous forme de
question : « Comment sortir d'une mentalité de “services chrétiens traditionnels”?
Comment modifier la dynamique actuelle de l'offre et de la demande? Fonctionnons-nous
toujours comme en régime de “chrétienté”, ou comme en terre de mission42? »
40
Idem, page 6.
30
On perçoit à travers ces dernières paroles que les intervenants pastoraux n’ont pas les yeux
braqués de façon exclusive sur la pastorale baptismale, mais qu’ils cherchent à la situer
dans une problématique ecclésiale plus large, soit celle des rapports entre foi, rites, tradition
et société. Des propos du même type avaient été tenus par les personnes convoquées pour
dresser le bilan de l’initiation sacramentelle. Elles aussi avaient eu à se pencher sur la
question des attentes réciproques des parents et des intervenants pastoraux dans cette
dynamique d’offre et de demande sacramentelle. Il y a par contre une différence marquée
quant à cette question entre les deux types d’activité pastorale : alors que tout justifie
d’interroger les parents quant aux motifs de leur demande de baptême pour leur enfant, en
initiation sacramentelle le parent n’est pas impliqué au même titre, agissant plutôt à titre de
collaborateur dans une démarche pensée pour l’enfant lui-même. En conséquence, les
attentes des parents étaient plus difficiles à cerner. Les intervenants en initiation
sacramentelle se sont tout de même exprimés :
Ces mêmes intervenants ont formulé leurs propres attentes en ces termes, attentes toujours
révélatrices, nous semble-t-il, des lacunes perçues dans l’implication parentale :
41
Idem, page 4.
42
Idem, page 9.
43
Idem.
44
OFFICE DIOCÉSAIN DES COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES (Archidiocèse de Québec), Les suites à donner au
Synode : bilan des expériences en initiation sacramentelle, août 1996, page 6.
31
Que les parents prennent conscience de leur rôle, se considèrent comme les
premiers responsables de la foi de leurs enfants, qu’ils se préoccupent
réellement de leur cheminement spirituel. (…) Que la demande soit
l’expression d’un choix clair et conscient, exempt de pressions ou
d’automatisme (…). Que leur façon d’être et d’agir manifeste plus de
cohérence entre la demande et la pratique, qu’ils soient des témoins pour
leurs enfants. En conséquence, qu’ils fassent en sorte qu’il y ait des suites au
sacrement, qu’eux et leurs enfants soient davantage partie prenante de la vie
de la communauté chrétienne à laquelle ils disent vouloir adhérer en
demandant le sacrement. (…) En résumé, il est possible d’affirmer que la
distance entre les attentes des parents et les attentes des personnes
impliquées en initiation sacramentelle entraîne beaucoup de déception, voire
de frustration dans le fonctionnement actuel. On souhaite des parents qu’ils
soient cohérents quand ils demandent un sacrement pour leur enfant, qu’ils
le demandent non pas par tradition, mais parce que c’est important pour eux
en tant que croyants. Ils soutiendraient alors leur jeune dans sa démarche et,
avec lui, verraient à ce qu’il y ait des suites au sacrement, par une forme ou
l’autre de participation à la vie de la communauté chrétienne45.
Ces affirmations peuvent sembler sévères. Cela tient probablement en partie à la nature
même du document d’où elles furent tirées : un bilan est nécessairement synthétique et fait
peu dans la nuance. De même, il faut demeurer conscient qu’il s’agit de perceptions, qui
n’ont pour seul critère de validité que le fait qu’elles sont le fruit d’une enquête large où les
mêmes idées furent constamment répétées. Elles sont donc authentiques précisément en tant
que perceptions, et c’est ce qui importe pour nous ici : elles ne font certes pas état de la fine
analyse proposée plus haut par Routhier, qui nous invite à sortir des dichotomies offre /
demande ou clerc offrant / laïc demandant. Elles reflètent par contre fidèlement les états
d’âme d’une grande partie des personnes qui, soit à titre bénévole ou comme détentrices
d’un mandat, s’impliquent dans ce secteur de la pastorale qui mobilise une part
considérable des énergies disponibles. Ces personnes, tout en étant convaincues de la
pertinence de la mission d’annonce de l’Évangile, jettent un regard critique sur cette
pratique qu’ils assument avec conviction et créativité. Cette lecture critique se résume bien
dans ces deux questions de fond :
45
Idem, pages 6-7.
46
Idem, page 4.
32
« Quand le vin est tiré, il faut le boire », dit-on. Ainsi, une fois le constat fait, il fallait
passer à l’action, amorcer si possible un mouvement de modification à l’échelle de tout un
diocèse. Quoi faire de nos pratiques sacramentelles? S’agissait-il de les bonifier, fallait-il
augmenter les exigences d’accès aux sacrements, ou au contraire simplifier le tout selon les
attentes parentales? Fut alors tenu un colloque conjoint Archidiocèse de Québec /
Université Laval portant sur l’avenir de l’initiation chrétienne, colloque dont les actes
furent publiés sous le titre L’initiation chrétienne en devenir48. Maître d’œuvre de ce
colloque, Gilles Routhier donnait le ton dès l’ouverture :
Voilà posée dans toute sa limpidité la question la plus importante : y a-t-il dans nos milieux
un réel projet, un réel dispositif qui initie effectivement les jeunes à la vie chrétienne? Si la
question est aisée à formuler, sa réponse ne peut que prendre forme de chantier!
L’étape suivante au plan diocésain fut ardue : il s’agissait de rédiger des Orientations
diocésaines en initiation chrétienne. Or le résultat de ce travail de rédaction, par son
caractère vague et timide, s’est avéré d’une portée presque nulle : leur teneur n’était pas
d’après nous50 à la mesure des exigences du virage qui devait être pris, virage d’autant plus
impératif que l’on voyait déjà poindre les changements législatifs présentés plus haut et qui
auraient pour conséquence de transférer massivement à la paroisse l’ensemble de la
formation chrétienne des jeunes.
47
Bilan des expériences en pastorale baptismale, page 10.
48
ROUTHIER, G., dir., L'initiation chrétienne en devenir (Actes du colloque du diocèse de Québec sur
l'initiation chrétienne), « Pastorale et vie » 14, Montréal, Médiaspaul, 1997, 103 pages.
49
Idem, page 39.
50
Et ce malgré notre implication personnelle dans le processus de rédaction de ces orientations!
33
Le destin de ces Orientations diocésaines fut de se retrouver assez vite aux oubliettes,
d’abord dans la tourmente de la parution d’un document gouvernemental sur le rôle de
l’école en matière religieuse, puis parce que le relais, du côté ecclésial, fut pris par deux
documents, très liés l’un à l’autre, qui visaient à englober la question de l’initiation
chrétienne dans une compréhension plus large de la mission d’évangélisation de l’Église.
2.3 Les États généraux sur l’éducation au Québec (1995-1996), le rapport Laïcité et
religions. Perspective nouvelle pour l’école québécoise (Rapport Proulx) et la
Loi modifiant diverses dispositions législatives dans le secteur de l'éducation
concernant la confessionnalité (projet de loi 118)
En mars 1999, une bombe éclatait dans les milieux ecclésiaux du Québec : le « Rapport
Proulx »51 proposait, bien loin des affirmations de Gérin-Lajoie et du Cardinal Roy, une
nouvelle perspective en ce qui concerne la place de la religion à l’école.
Cette perspective est celle de la laïcité ouverte. Dans le cadre d’une école
inspirée par les valeurs communes des citoyens, cette perspective fait place
à un enseignement culturel des religions et des visions séculières du monde;
elle reconnaît la dimension spirituelle de la personne et permet donc aux
écoles qui le souhaitent de se doter d’un service d’animation de la vie
religieuse et spirituelle commun à tous. Elle accepte aussi que, dans le cadre
de sa mission de service à la communauté, l’école puisse, en dehors des
heures d’enseignement et compte tenu de ses priorités, mettre ses locaux à la
disposition des confessions désireuses d’organiser elles-mêmes des services
pour leurs membres52.
Le ton se veut résolument positif, mais il est clair qu’il ne fut pas reçu ainsi dans la plupart
des milieux ecclésiaux. Il faut dire que ce document proposait une modification radicale des
rapports entre l’Église et le réseau scolaire québécois. Ainsi, trois recommandations y
étaient ainsi formulées :
51
PROULX, J.-P., prés., Laïcité et religions. Perspective nouvelle pour l’école québécoise. Rapport du
groupe de travail sur la place de la religion à l’école, Gouvernement du Québec, Ministère de
l’Éducation, 1999, 296 pages.
52
Idem, Avant-propos.
34
Nous recommandons que la Loi sur l'instruction publique précise que les
valeurs et les croyances propres aux confessions religieuses ne peuvent
servir de critères pour l'établissement d'une école à projet particulier.
En clair, cela signifiait, comme nous l’avons mentionné au début de ce chapitre, l’abolition
des services d’animation pastorale, remplacés par un service d’animation de vie spirituelle
et d’engagement communautaire non confessionnel. Et l’on voyait bien que la conséquence
directe en serait la nécessité pour les paroisses d’assumer désormais intégralement la
formation chrétienne de chaque fidèle53.
53
Sans nier le rôle des parents dans cette éducation, il nous semble légitime de considérer que la
responsabilité intégrale de la transmission de la foi revient toujours à l’instance ecclésiale qu’est la
communauté chrétienne, une communauté dont sont membres les parents et qui peut confier en partie
cette responsabilité à des instances collaboratrices, dont notamment l’École, jusqu’à l’avènement de la
Loi 118.
35
appropriés que l'école commune et sans demander à l'État de payer les frais
de cette éducation54.
Comme mentionné plus haut, il y avait bien certaines voix au sein de l’Église qui
s’élevaient pour affirmer que ce passage, certes douloureux, permettrait d’en ressortir
grandi; pour ces personnes, ce transfert de responsabilité constituerait une « opération-
vérité » en ce qui a trait à la situation exacte de l’éducation religieuse, situation masquée
par une trop illusoire délégation de cette éducation religieuse au système scolaire. Avait-on
oublié que, depuis déjà plus de quinze ans, il n’y avait plus de catéchèse à l’école, mais
bien de l’enseignement religieux?
Mais le sentiment le plus répandu était à l’effet qu’il fallait lutter pour ne pas être emportés
par la vision laïque prônée par ce rapport. De mémoires en pétitions, on monta aux
barricades! Peine perdue, la Loi 118, promulguée le 14 juin 2000 et dont les premiers
articles entraient en vigueur dès le 1er juillet suivant, entérinait l’essentiel des
recommandations de ce rapport, concédant toutefois que ne soit pas aboli complètement
l’enseignement moral et religieux confessionnel55.
54
Rapport final de la Commission des états généraux sur l’éducation 1995-1996, Rénover notre système
d’éducation : dix chantiers prioritaires, Gouvernement du Québec, Ministère de l’éducation, 1996,
pages 55-56.
55
Précisons que, en ce qui concerne cet enseignement religieux, l’allocation du nombre d’heures, tout en
devant respecter un seuil minimal, relève des conseils d’établissement; or il semble que dans la majorité
des endroits on ne dépassa pas ce seuil minimal, ce qui, dans les faits, constituait une diminution par
rapport au temps consacré à cette matière dans les anciens programmes scolaires. Rappelons que cette
diminution progressive trouvera sa conclusion en 2008 par la disparition effective de tout cours
d’enseignement religieux dans le système public de l’école québécoise.
36
La culture québécoise s’est modifiée fortement au fil des dernières décennies, au point où le
gouvernement a jugé que la confessionnalité avait perdu droit de cité dans le système
scolaire. Comment prendre acte de ces déplacements et les assumer? Voilà ce que propose
Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle du Québec. Comme son titre l’indique, cette
publication, sans cibler spécifiquement l’initiation chrétienne, s’intéresse de façon directe à
la question de la transmission de la foi. Sa première partie a une teneur sociologique
marquée, mettant en évidence les traits de la culture contemporaine en Occident et plus
particulièrement au Québec, démontrant ainsi quelles sont les chances et quels sont les
écueils de la mission d’une Église qui veut évangéliser cette culture. La deuxième partie
réfléchit sur le ministère de l’annonce de la Parole.
56
ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES DU QUÉBEC, Annoncer l'Évangile dans la culture actuelle au Québec,
« L’Église aux quatre vents », Saint-Laurent, Fides, 1999, 101 pages.
37
Il s’agit là à notre sens d’une publication déterminante, mais dont l’appropriation par
l’Église du Québec n’est encore que trop partielle. Elle exprime cependant très bien
l’attitude d’accueil du monde moderne à laquelle nous invitent nos évêques, à l’encontre
d’un certain réflexe de démonisation de cette culture dont le courant souffle de plus en plus
fort aujourd’hui.
57
COUTURE, Mgr Maurice, archevêque, Lettre pastorale « L’évangélisation au cœur du projet pastoral de
l’Église », parue dans Pastorale-Québec, 22 septembre 1999.
58
Il s’agit de bien davantage qu’une coïncidence chronologique, voire d’une application locale d’un
document provincial : on trouve en effet derrière les instances officielles signataires de ces documents le
même rédacteur, Gilles Routhier, ecclésiologue et prêtre du diocèse de Québec.
59
COUTURE, M., « Lettre pastorale… » n° 28. Dans divers forums où nous l’avons entendu prendre la
parole par la suite, nous l’avons entendu prendre un ton plus vigoureux, affirmant à l’occasion que
l’Église qu’ont connue la plupart des « têtes grises » [ndlr : l’expression est de l’évêque] qui forment le
gros de nos assemblées est morte et qu’on ne doit pas pleurer sur son sort.
38
de ces changements annoncés, une place importante devrait être accordée à une
reconfiguration des processus d’initiation à la vie chrétienne :
Comme nous le verrons plus loin, la Lettre pastorale sur l’évangélisation au cœur du projet
pastoral de l’Église deviendra le principal outil de travail des agents de pastorale du
diocèse de Québec pour les années qui suivront sa parution.
2.6 Proposer aujourd’hui la foi aux jeunes : une force pour vivre61
Dans les mois qui suivirent la publication par l’Assemblée des évêques du Québec de
Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle du Québec, parut un autre opuscule de
l’A.É.Q., celui-ci dévolu explicitement à la proposition de la foi aux plus jeunes. Le titre
était prometteur. Il s’agit cependant, de notre point de vue, d’un changement d’optique
sérieux par rapport au précédent, au point de rendre pratiquement impossible la prise en
compte simultanée des deux ouvrages. Comment ne pas s’interroger, face à une telle
situation, sur le processus de production de ce type de publications. On sait tous que les
évêques n’écrivent pas eux-mêmes, mais « passent des commandes » à tel ou tel auteur. Or
ici, nous sommes à mon avis en présence d’une situation où ce genre de contrats de
rédaction a conduit à une incohérence patente. En effet, alors que Annoncer l’Évangile dans
la culture… insiste sur une « entrée dans l’expérience chrétienne » marquante, rejoignant
60
Idem, n° 4.
61
ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES DU QUÉBEC, Proposer aujourd'hui la foi aux jeunes : une force pour vivre,
Document d'orientation, « L’Église aux quatre vents », Saint-Laurent, Fides, 2000, 77 pages.
39
toutes les facettes, etc., Proposer la foi aux jeunes s’appuie sur une exégèse fort discutable
de la rencontre de Philippe avec l’eunuque (Ac 8) pour proposer d’adopter une mentalité où
l’on « fera du mieux que l’on pourra » à chaque fois que quelqu’un, sur la route de sa vie,
décidera de s’approcher du point d’eau qu’est l’Église (ce qui sous-entend bien sûr que les
divers points d’eau où s’abreuvera cette personne pourront ne pas être toujours de
« source » chrétienne…)62. On dira certes que cette approche fait preuve d’un certain
réalisme, compte tenu de la culture ambiante. Mais qui ne voit qu’une telle approche n’est
pensable qu’à court terme, c’est-à-dire tant qu’une certaine permanence assurera l’entretien
de la source. Ceux-ci disparus, d’où proviendront les suivants, si l’offre n’a toujours
consisté qu’en brèves occasions de ressourcement? Cette Église des « points d’eau » n’est
pas celle que proposait Annoncer l’Évangile dans la culture quand, précisément, elle
invitait à tenir compte de cette culture. Comme nous le verrons plus loin, Annoncer
l’Évangile ouvre des pistes nettement plus compatibles avec ce qu’est l’initiation
chrétienne63.
62
L’exégèse de Ac 8 qui sous-tend cette mentalité ne nous semble compatible ni avec la manière de Luc, ni
avec l’esprit du livre des Actes. En Ac 8, il ne s’agit pas d’une conversion rapide suite à une rencontre
fortuite aboutissant au baptême et accréditant alors l’idée qu’on puisse donner rapidement le baptême
quand c’est ce que les gens demandent. Car cet eunuque était assurément un Juif de la diaspora (sinon
qu’allait-il faire en pèlerinage à Jérusalem et pourquoi lisait-il Isaïe?), de sorte que sa conversion est de
celles qui caractérisent les judéo-chrétiens, d’une nature fort différente de celle des pagano-chrétiens.
Pour un juif, la conversion au christianisme consiste en l’acceptation du Christ comme celui qui vient
donner sens à sa compréhension d’une alliance dont il est déjà imprégné de par son héritage religieux, ce
qui n’a rien d’un parcours accéléré. Si ce retournement décisif peut sembler rapide, il s’appuie sur un
parcours de vie. De sorte que son baptême n’est pas le fruit d’un dialogue de quelques minutes, mais d’un
aboutissement, d’un mûrissement. Cela ne donne alors aucune prise à l’idée d’un « baptême rapide ».
63
Rendons tout de même justice à Proposer la foi aux jeunes, dont une certaine section présente le grand
intérêt de réfléchir à la fort judicieuse pédagogie par récit.
40
s’affichent comme voulant initier, intégrer dans une expérience chrétienne qui s’inscrive
dans la durée.
Peut-être a-t-on pris conscience de l’impasse vers laquelle orientait la « schizophrénie » que
reflétait la double publication dont nous venons de traiter. En septembre 2000, l’Assemblée
des évêques du Québec décidait de tenir une journée d’étude sur la question en mars 2001.
Ce forum fut l’occasion d’une prise de parole déterminante, significative de l’entrée dans
une nouvelle phase de la réflexion sur l’avenir de l’Église catholique au Québec.
Telle est la conclusion de cette présentation, dont la teneur de fond rejoint les intuitions
mises sous couvert après avoir été émises près d’une décennie plus tôt dans Risquer
l’avenir. Routhier affirme en effet dès les premiers paragraphes que
ce que l’Église propose, c’est une nouvelle vie avec le Christ et dans le
Christ. Dans la prédication apostolique, le baptême n’apparaît pas comme
une chose en soi qu’il faudrait acquérir, mais un acte appelé par la foi
comme réponse à la prédication. Ce que propose cette prédication, c’est une
nouvelle vie en Christ, une nouvelle naissance en lui. De même,
normalement, au terme de l’initiation chrétienne, le groupe ecclésial aurait
enfanté un disciple du Christ, engendré un chrétien et mis au monde un
enfant de Dieu. Le résultat visé n’est donc pas la célébration des sacrements
de l’initiation, mais la célébration des sacrements exprime réellement, sous
le mode symbolique, cet enfantement et cette naissance. Quelqu’un, à
travers ce processus d’enfantement et de naissance, devient quelqu’un
d’autre. C’est dire que l’Église doit davantage s’appliquer à proposer
l’expérience chrétienne et à mettre au monde des enfants de Dieu que de se
64
ROUTHIER, G., « L’initiation chrétienne au Québec ou de la difficulté à enfanter », L'Église canadienne
34, n° 8 (août 2001), page 235.
41
Dans Annoncer l’Évangile dans la culture…, on entend Gilles Routhier parler à travers le
canal que lui ont offert les évêques du Québec. Cette fois-ci, au moment où est adoptée au
Québec la Loi 118, qui comme on l’a vu modifiait sérieusement les rôles des différentes
instances concernées par l’éducation religieuse, Routhier interpelle directement ces mêmes
évêques : voulez-vous d’une Église qui engendre des disciples du Christ? Il a bien sa propre
perception de la réponse à cette question, dont il sait bien qu’on n’aime pas qu’elle soit
posée de façon aussi abrupte :
65
Idem, pages 224-225.
66
Idem, page 229.
42
2.8 Passages
Les évêques semblent avoir pris cette interpellation au sérieux, mettant en branle un
important chantier visant une révision en profondeur des mécanismes de l’initiation
chrétienne dans l’Église québécoise. Ainsi était né Passages, qui s’amorçait par un
important colloque provincial en octobre 2001, et qui se concrétiserait au fil du temps par la
création d’outils nouveaux pour la communication et pour la catéchèse.
Ainsi, Carrefour 2001 réunissait à Montréal environ 600 personnes autour du chantier de la
catéchèse. Encore une fois, la conférence d’ouverture prononcée par Gilles Routhier
donnait le ton :
On a pu penser que le seul défi que nous avons à relever, c’était de passer de
l’école à la paroisse, comme s’il s’agissait de déménager d’un lieu à un
autre avec armes et bagages pour recommencer ailleurs ce que nous avions
l’habitude de faire là où nous étions installés. Nous arrivons difficilement à
croire que ce changement de lieu entraînera un changement de coutumes, de
pratiques et de mode de vie. En effet, le pays vers lequel nous sommes
invités à partir nous est largement inconnu. C’est peut-être d’ailleurs
pourquoi nous hésitons à envisager un véritable exode et nous tardons tant à
franchir la mer, passage qui, plutôt que de nous introduire immédiatement
en terre promise, nous mènera au désert, là où nous aurons à faire
l’expérience du dépouillement, là où nous perdrons une à une nos sécurités
et là où nous serons tentés. (…) Nous sommes habitués à une vision
parfaitement linéaire du parcours de formation chrétienne. Dans nos esprits,
les choses sont ordonnées clairement : ceci vient avant cela et conditionne la
suite. Les choses étaient tellement bien réglées qu’on avait fini par savoir ce
qui devait arriver à tel et tel âge. Une société relativement homogène ne
connaissait pas les parcours différenciés et les cheminements sinueux.
Aujourd’hui, l’individu, jaloux de sa liberté, voudra se libérer de l’emprise
de son groupe social et affirmer, surtout dans le domaine des croyances, son
autonomie. Aussi, si l’initiation chrétienne est un parcours bien délimité, qui
a un début et une fin et qui comporte des étapes, il faut également
reconnaître que l’ordre idéal des choses n’est pas toujours au rendez-vous.
S’il m’apparaît clair que nous devons développer une véritable démarche
catéchuménale apte à se déployer dans la durée plutôt que de se contenter de
petits bouts de chemin, il faut aussi reconnaître qu’il nous faudra faire
67
Idem, pages 227-228.
43
Le reste des conférences et ateliers proposa des réflexions et des pistes d’action qui
invitaient résolument à assumer cette nouvelle situation des rapports entre l’Église et la
société, voire à la considérer comme
une chance pour la foi chrétienne : elle lui facilite le retour à l’intuition
première, Dieu ne s’impose pas, il se cherche et se désire; la discrétion de
Dieu manifestée dans le parcours de Jésus et en quelque sorte vérifiée dans
le retrait silencieux de l’Esprit peut susciter à partir de la retenue de la
communauté et de la pudeur de son annonce une séduction autre que celle
du consensus superficiel ou social, éloignée de toute pression du pouvoir et
de la fascination de la puissance69.
Une liturgie d’envoi invitait chaque délégation diocésaine à contribuer à ce que, dans
chaque Église locale, on s’engage dans ces passages inévitables. Plusieurs diocèses se
mirent à la tâche, certains produisant très rapidement de nouveaux outils catéchétiques,
d’autres requérant la parution rapide des outils qu’élaborerait l’Office de catéchèse du
Québec. L’attitude de l’archevêque de Québec fut, paradoxalement, à la fois posée et
marquée au coin de l’urgence. Il mandata un Comité diocésain du projet catéchétique, afin
non pas de créer de nouveaux outils, ni même de prendre option pour l’un ou l’autre de
ceux qui existaient ou voyaient le jour à ce moment, mais plutôt d’élaborer un plan
d’implantation progressive d’un nouvel esprit et de nouvelles façons de faire en matière de
catéchèse. Le parcours serait plus long, mais il aurait l’avantage de développer chez
l’ensemble des intervenants en formation chrétienne à la fois l’esprit critique face aux
diverses propositions, et la créativité requise de quiconque est sensible aux conditions
concrètes de réalisation de la mission catéchétique. Comme le disait l’archevêque dans sa
lettre pastorale qui donnait suite à l’événement Carrefour 2001, « une priorité pastorale
aussi importante en elle-même que nouvelle dans ses modalités de mise en oeuvre exige
une conversion des mentalités qui ne peut s'opérer sans qu'on y mette le temps et l'effort
68
ROUTHIER, G., « Le temps de l’exode », conférence d’ouverture (mercredi 24 octobre 2001), pages 1 et 3.
44
suffisants et, le moment venu, qu'on soit prêt à y investir les ressources nécessaires, tant
humaines que financières. »70 C’est pourquoi il invitait dans cette même lettre les personnes
impliquées, laïques et pasteurs, à se poser les questions suivantes :
Cette lettre était signée de la main de l’archevêque. Dans les faits, elle émanait, dans son
essence, des premières phases des travaux du Comité diocésain du projet catéchétique.
Puis, pour la suite de ses travaux, ce comité allait trouver de nouveaux points de repère
dans une publication des évêques québécois.
Dernière parution en date, cet ouvrage se veut une mise en œuvre pour le Québec du
Directoire général pour la catéchèse. Tout comme ce dernier, il ne s’agit pas d’un guide
pratique en matière d’action catéchétique, mais bien d’orientations de fond, inspirées d’une
lecture théologique dont rend compte l’extrait qui suit :
Conclusion
73
Idem, pages 22-24.
46
données par les évêques du Québec dans le document « Jésus Christ chemin
d’humanisation74.
Dans cette foulée, le nouvel archevêque de Québec, M. le cardinal Marc Ouellet, publia sa
première lettre pastorale, La formation à la vie chrétienne, où il est clairement affirmé que,
Dans ce parcours, nous avons à plusieurs reprises évoqué le document de 1992 Risquer
l’avenir. Il nous semble en effet, avec le recul que permettent les années écoulées depuis sa
publication, que ses énoncés revêtaient une certaine couleur prophétique. En fait, il n’est
pas aisé de savoir quelle fut la portée réelle de ce document au fil du temps. Peut-être s’est-
il simplement agi d’une lecture lucide de la situation, lecture à laquelle peu d’intervenants
ecclésiaux étaient prêts à l’époque mais que l’évolution de la situation a progressivement
poussés à ce même réalisme, faisant taire du coup la plupart des oppositions soulevées
alors. Mais il n’est pas impossible de penser que l’audace manifestée par les auteurs de
74
ARCHIDIOCÈSE DE QUÉBEC, Congrès d’orientation pour l’avenir des communautés chrétiennes, document
de participation, 22-23 octobre 2004, page 22.
47
Risquer l’avenir autorisa dans sa foulée des prises de parole d’une même teneur, dont
l’intervention de Routhier devant les évêques du Québec en 2001 constitue une illustration
forte. Et il est intéressant de constater que, si le congrès provincial de 1992 a plutôt
contribué à atténuer l’ardeur des propos de Risquer l’avenir, celui de 2001, dans la foulée
de l’allocution de Routhier, a au contraire entériné ces convictions, cherchant à donner une
ampleur provinciale à des initiatives jusque-là isolées.
Ce qui est patent, donc, c’est l’élargissement progressif d’un consensus : on est passé d’une
poignée de personnes convaincues des changements à entreprendre à l’adhésion d’une base
assez large (au moins en théorie) aux principes d’une catéchèse renouvelée, comme le
reflète à Québec l’approbation récente et à la quasi-unanimité de cette proposition de
transformation des pratiques d’initiation chrétienne s’inspirant du modèle catéchuménal.
Il semble bien que ce soit dans cet esprit que l’Assemblée des évêques catholiques du
Québec procéda à l’automne 2006 à la publication d’un petit dépliant destiné à une très
large diffusion : Prendre rendez-vous avec la foi catholique s’affiche comme une invitation
à considérer l’Église catholique comme un lieu avec lequel on peut entrer en contact pour
« faire connaissance avec Dieu aujourd’hui » dans le but d’« éclairer la vie » et ce au
moyen de parcours catéchétiques accessibles à tout âge76.
75
OUELLET, Cardinal Marc, archevêque, Lettre pastorale La formation à la vie chrétienne dans l’Église
catholique de Québec, 1er novembre 2004, n° 23.
76
COMITÉ DE L’ÉDUCATION CHRÉTIENNE DE L’ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES CATHOLIQUES DU QUÉBEC, La
catéchèse aujourd’hui - Prendre rendez-vous avec la foi catholique, septembre 2006, 8 pages. Nous
attirons notamment l’attention sur un court paragraphe fort éclairant quant à l’évolution des mentalités :
« Quand mon enfant recevra-t-il les sacrements? Il est important de bien se préparer à recevoir les
sacrements qui sont des temps forts de la vie chrétienne. Cette préparation fait partie intégrante du
parcours catéchétique. L’enfant sera invité à célébrer les sacrements du pardon, de l’eucharistie et de la
confirmation à l’intérieur de ce parcours. Cette étape n’est pas reliée à son âge ou à un degré scolaire,
48
Cela dit, tout reste à faire, malgré des expériences isolées fructueuses, dans la mise en
œuvre de pratiques concrètes cohérentes avec cette mentalité.
La présente étude voudra saisir à pleines mains cette invitation à considérer le modèle
catéchuménal comme inspirateur de l’ensemble des pratiques d’initiation chrétienne. Il
nous faudra d’abord cerner l’origine de cette conviction : quelles sont les sources qui
appellent à une telle compréhension des rapports entre l’initiation chrétienne des adultes et
celle des enfants? Un tel passage de l’une à l’autre est-il légitime? Est-il possible en
pratique, dans la situation socioculturelle du Québec au début du troisième millénaire?
Enfin, quelles conséquences pratiques peut-on tirer de cette analyse?
mais à son propre cheminement. » (page 5) Nous pensons, et nous aurons l’occasion de le découvrir,
qu’une telle affirmation s’inspire du modèle catéchuménal, mais sans qu’on en voie les conséquences
pratiques.
49
Deuxième partie
Quelques éléments de mise en contexte relatifs au parcours
de l’auteur
Comme il s’agit ici d’une thèse concernant la théologie pratique, il nous a semblé pertinent
d’inclure dans cette mise en contexte quelques éléments relatifs à notre parcours personnel
et professionnel afin de permettre au lecteur de mieux jauger l’influence de certains
facteurs dans notre appréhension de la situation.
1. Vivre en fraternité
François d’Assise écrivait dans son testament : « Après que le Seigneur m’eut donné des
frères, personne ne me montra ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla
que je devais vivre selon le saint Évangile. » La plupart des commentateurs franciscains
s’accordent pour dire que ce texte révèle comment l’expérience de la vie fraternelle fut pour
François lieu privilégié de découverte des modalités de la vie selon l’Évangile. Le sens
fraternel est au cœur de l’expérience du Poverello : son option pour la pauvreté est, autant
sinon plus qu’un désir d’imitation du Christ77, d’abord une interpellation lancée par ses
frères les plus pauvres : il veut pouvoir se dire frère de tous, ce qui pour lui implique la
« mise à niveau » avec les plus petits. C’est dire à quel point la rencontre du Christ en
l’autre, en celui qu’il reconnaît comme son frère ou sa sœur, a été pour François chemin de
catéchèse. Et quand des frères viendront à lui pour partager son option, il comprendra que
le fait d’être ensemble « d’autres Christ » les uns pour les autres sera pour chacun de ces
50
Notre fraternité était assez choyée : en plus de bénéficier de la présence à temps plein d’un
prêtre, le groupe était composé de plusieurs artistes, chanteurs, musiciens. Toute notre vie
liturgique en a tiré profit :
des liturgies faites par nous, pour nous, où pouvait se déployer une « culture
liturgique interne » inspirée à la fois par les trésors de la tradition franciscaine et par
des intuitions propres au groupe;
des liturgies sans contrainte de temps et où pouvait se déployer une grande richesse
symbolique, avec un immense souci du beau et de l’authentique;
des liturgies où les rites propres de l’eucharistie atteignaient une dimension
hautement signifiante. Ainsi, « Accorde-nous d’être un seul Corps et un seul Esprit
dans le Christ » résonne nécessairement plus fort dans un groupe aux liens
fraternels marqués que dans une assemblée plutôt anonyme.
Il ne s’agit pas ici bien sûr de discuter de la pertinence ou de l’orthodoxie de nos
innovations liturgiques78. Cependant, d’un tel espace de créativité nous est restée une
profonde conviction : certaines conditions sont requises pour qu’un rite permette d’accéder
au mystère de Dieu; la plus importante nous semble la nécessité que le symbole utilisé
« résonne » dans le cœur et la tête des personnes qui participent au rite.
77
C’est plus tard qu’il développera une spiritualité du Christ pauvre et crucifié.
51
Pour illustrer ce que nous appellerons plus loin cette « zone de disponibilité » à la
signification du rite, prenons une comparaison, tirée de l’apprentissage d’une langue
étrangère avec ses expressions typiques. Ainsi par exemple, « Dèyè mòn gen mòn »79 est un
proverbe d’origine haïtienne inspiré de la géographie particulière du pays et pouvant être
traduit par « Derrière une montagne se trouve toujours une autre montagne ». Pour
comprendre ce proverbe, il ne suffit pas d’être initié à la langue créole, il faut accéder à sa
portée symbolique. En effet, bien plus que de géographie, ce proverbe nous parle des
difficultés innombrables que rencontre l’Haïtien tout au long de sa vie, puisqu’il signifie
« Il y a toujours une nouvelle difficulté derrière celle qu’on vient de franchir ».
Cet exemple vise donc à illustrer la nécessité, pour comprendre un langage, de communier
non seulement aux codes de base (ici les mots), mais également à la culture qui a généré ce
langage. Or la ritualité n’est pas essentiellement individuelle, comme si elle servait surtout
à stimuler la vie spirituelle de chacun. Elle est de l’ordre du langage, elle est une « parole
gestuelle » qui sert à donner accès à la « culture » du groupe qui a créé et qui utilise ces
rites. Mais justement, cela ne requiert-il pas de chaque personne qui veut participer avec
sens à ce rite (par exemple chacun des membres d’une assemblée eucharistique) qu’elle
partage avec les autres participants une compréhension suffisamment unifiée80 du sens du
rite pour que celui-ci serve de langage entre ces personnes? Si cette intuition est fondée,
cela impliquera que chacun ne donne pas un sens individuel au geste posé, mais qu’il
adhère plutôt au sens que lui donne le groupe qui « parle » au moyen de ce rite. À quoi cela
servirait-il en effet que quelqu’un dise « dèyè mòn gen mòn » pour évoquer les difficultés
de la vie si pour l’auditeur cette expression ne réfère qu’à la géographie antillaise? Pour
notre part, l’expérience liturgique communautaire nous a conduit à une compréhension du
rite comme trouvant sa pertinence dans la mesure où il est un éveilleur de sens à l’échelle
du groupe : parce qu’il « amène tout le monde dans la même direction », le rite est facteur
de communion.
78
Lesquelles, du reste, bénéficiaient de l’altius moderamen d’un accompagnateur spirituel soucieux d’une
fidélité attestée, attitude toute franciscaine, à la tradition.
79
Prononcer (selon l’alphabet phonétique international) : dɛ jɛ mɔ n gɛ ∼ mɔ n.
80
Il ne s’agit pas ici encore d’une affirmation théologique ferme, mais bien d’une conviction héritée d’un
parcours personnel; ce concept de compréhension suffisamment unifiée devra bien sûr être questionné par
la réflexion théologique.
52
2. Parcours professionnel
Notre implication pendant huit ans dans l’enseignement des sciences de la religion au
niveau collégial nous a mis notamment en présence de jeunes bien de leur époque, ayant
des convictions religieuses généralement peu prononcées, mais ayant pratiquement tous
connu le parcours sacramentel traditionnel s’étant conclu par la confirmation vers 12 ans.
De façon pertinente pour notre propos, nous pouvons cependant retenir de cette expérience
professionnelle que
les adolescents et jeunes adultes sont tout à fait aptes à comprendre le contenu de la
foi chrétienne et à s’y intéresser, pour peu qu’on aborde ces questions de façon
articulée, qu’on cesse de donner l’impression que la religion n’est qu’une affaire
d’enfant. Par contre,
les catéchèses sacramentelles qu’avaient vécues ces jeunes ne leur avaient pas
permis d’intégrer le sens des gestes qu’on leur proposait de vivre. Peut-être cela
81
Nous parlons d’une impression. Notre travail pastoral nous a par la suite permis de côtoyer des
intervenants de la pastorale sacramentelle, nous permettant alors de réaliser qu’il ne s’agissait pas d’une
absence de présentation de la signification des gestes posés, mais plus probablement d’un hiatus entre le
type de propositions faites par ces intervenants et les dispositions personnelles des jeunes concernés.
Nous aurons bien évidemment l’occasion d’y revenir.
53
Les contraintes de la présente recherche nous obligent à résumer en peu de lignes sept
années d’implication en pastorale diocésaine dans les champs de l’éducation de la foi,
l’initiation chrétienne et la liturgie. Nous avons notamment été au cœur de la double
opération-bilan présentée plus haut, de même que du colloque « Vers l’initiation
chrétienne ». Les commentaires entendus lors de toutes ces rencontres en présence de tant
de personnes impliquées, pour la plupart bénévolement, dans la préparation sacramentelle,
n’ont pu que conforter les convictions déjà acquises quant à l’inadéquation de ces
démarches à la situation socioreligieuse de notre Église au tournant du siècle.
En 1998, après trois années au service de l’ensemble du diocèse, nous étions appelé à
œuvrer auprès des pasteurs et des fidèles d’une région pastorale. Nous nous y dirigions fort
d’un espoir : arriver dans ce secteur à effectuer ensemble un virage sérieux vers l’initiation
chrétienne, voire « contaminer » progressivement le reste du diocèse! Jolie utopie, pour
laquelle notre action trouverait deux lieux de mise en œuvre.
D’une part, nous nous sommes employé avec conviction à la préparation d’un Guide
d’implantation et d’expérimentation en initiation chrétienne, préparation soutenue par une
série assez intensive de rencontres avec les responsables pastoraux.
parents avec l’Église, c’est essentiellement de découvrir ce qu’est la vie selon l’Évangile au
cœur d’une communauté chrétienne. L’objectif de toute démarche n’est donc pas d’aboutir
à une célébration sacramentelle, mais de vivre un parcours de découverte et d’appropriation
progressive, dans la durée. Et cette route sera jalonnée « au moment opportun »83 de
célébrations sacramentelles. À notre avis, il s’agissait là d’une expression voulant
précisément désigner le fait que, non seulement tout rite sacramentel doit s’arrimer à une
démarche d’initiation, mais qu’il y a des moments plus opportuns que d’autres pour leur
célébration; précisons : il y a un seuil avant lequel il n’est pas encore opportun de célébrer,
mais il pourrait par contre difficilement être trop tard. Les repères pour discerner cette
opportunité sont à trouver de façon privilégiée dans la célébration des sacrements : la foi
exprimée par les paroles et les gestes symboliques de la liturgie sacramentelle n’est-elle pas
la foi dont sont en principe porteurs ceux qui participent à ce rite? Dès lors, cela implique
qu’on leur ait proposé une démarche qui leur permette de participer à ce rite « en vérité »84.
En pratique, cela signifiait, dans les propositions du guide, qu’il ne s’agissait plus de
proposer des démarches catéchétiques « à l’occasion » d’une demande de rites, mais de
proposer des démarches diversifiées, étalées dans la durée, ayant toutes pour caractéristique
de n’être pas destinées à la préparation immédiate aux sacrements. Ces activités ne
cibleraient donc pas des jeunes de 3e année ou de 6e année85, mais se déploieraient
progressivement, au gré des capacités de chaque communauté chrétienne, pour finir par
82
Cf. en annexe 2 une version abrégée de ce guide, qui conserve le contenu intégral du texte, sans les
éléments graphiques superflus et dans une disposition ajustée à la présente publication.
83
L’expression est empruntée au Rituel de l’initiation chrétienne des adultes (ci-après et dans l’ensemble
de la thèse appelé RICA), n° 36.
84
Idem, n° 132. Nous aurons l’occasion de revenir amplement sur ce qui apparaissait alors comme des
intuitions, que nous avons eu l’occasion de reconsidérer depuis pour les intégrer à une compréhension
plus globale d’une théologie sacramentaire pertinente pour l’initiation chrétienne.
85
Les années habituellement reconnues depuis quelques temps au Québec comme celles où « devait » être
célébrée la première communion d’une part et la confirmation d’autre part. Il s’agit bien sûr d’une
référence aux années de scolarité dans le système québécois d’éducation, correspondant
approximativement à 8-9 ans et à 12-13 ans. Cette équation entre le parcours scolaire et le moment des
célébrations sacramentelles illustre bien l’héritage d’une formation chrétienne à l’école, dont la mémoire
perdurait d’abord chez les parents, eux qui ont pour la plupart connu le système antérieur à 1983 (toute la
préparation sacramentelle assumée par l’école), mais aussi dans l’organisation même du service
d’initiation sacramentelle : d’une part, les critères énoncés par l’Assemblée des évêques du Québec
requéraient un nombre déterminé d’années de participation aux cours d’enseignement religieux à l’école
et, d’autre part, les classes de 3e et de 6e demeuraient le canal privilégié d’information relative aux
démarches offertes en paroisse. On voyait même des responsables d’initiation sacramentelle inviter, voire
relancer avec insistance, jeunes et parents « retardataires dans leur inscription », via la liste d’élèves
transmise par l’école.
55
Autrement dit, il s’agissait de mettre en place avec des enfants des pratiques qui
s’inspiraient de la démarche catéchuménale, tant en ce qui concerne la durée de la
formation, qu’en ce qui concerne le discernement continu qui permet de mettre au jour les
fruits effectifs de la démarche proposée86.
Sur la base de ce Guide, quelques paroisses de la région ont entrepris des modifications
plus ou moins substantielles de leurs pratiques : certaines ont d’abord tenté une
amplification des démarches préparatoires pour les inscrire dans une durée plus longue,
mais sans que soit modifié le principe d’une démarche reliée à une demande de célébration
sacramentelle. D’autres ont mis sur pied une offre de démarches à plus long terme, sans
pour autant suspendre leurs mécanismes habituels de préparation aux sacrements. Deux
86
Ce qui concerne les motifs et les balises du discernement est exprimé de façon limpide dans les notes
pastorales du RICA, plus particulièrement dans la section sur l’appel décisif (nos 126-134).
56
unités pastorales87 ont entrepris des modifications plus significatives et, du coup, plus
audacieuses. Dans l’une d’entre elles, ces avancées furent rapidement suivies de reculs88,
clairement provoqués par la pression d’une population qui persistait dans sa demande de
rites, pression à laquelle l’équipe pastorale avait beaucoup de difficulté à faire face. Dans la
seconde unité pastorale, on avait ouvert un chantier très large, où l’offre était grandement
diversifiée; mais cette offre était tenue à bout de bras par l’équipe pastorale avec l’appui
d’une équipe de bénévoles nettement insuffisante89. Au terme, le pasteur affirmait que ces
changements, dont lui et son équipe ne remettaient en cause ni la pertinence ni les fruits,
exigeaient un rythme de travail qu’ils ne pourraient maintenir très longtemps. Or l’équipe
subit certaines modifications l’année suivante, de sorte que là aussi l’on connut des reculs
importants90.
Le recul et l’analyse de ces expériences pastorales nous conduit à nous poser avec acuité
cette question à la frontière de la pastorale et de la sociologie religieuse : dans quelle
mesure et à quelles conditions est-il possible, dans la situation actuelle de l’Église, de sortir
de cette dynamique de « grand service public du religieux »91, pour aller progressivement
vers une Église qui propose de devenir disciple du Christ ?
87
Expression désignant généralement un regroupement de paroisses sous la responsabilité pastorale d’une
même équipe de personnes mandatées par l’évêque.
88
C’est nous qui les qualifions ainsi, les responsables pastoraux ayant davantage tendance à les qualifier de
« réajustements stratégiques ».
89
On aura compris que les changements en cause nécessitent une approche différente de la traditionnelle
démarche, somme toute assez brève, de préparation aux sacrements. Malheureusement, ces modifications
ont suscité le désistement d’un certain nombre de bénévoles autrefois impliqués dans l’initiation
sacramentelle, qui ne se sont pas considérés eux-mêmes aptes à poursuivre leur engagement.
90
Une dernière affirmation relative à ce guide et à ses « fruits relatifs » : durant notre séjour en région
pastorale, nous avons continué à participer à quelques tables diocésaines, dont une table de concertation
en initiation chrétienne, au moyen de laquelle le Guide fut présenté à d’autres intervenants du diocèse.
Ainsi, d’autres paroisses, mieux pourvues en ressources que celles de notre région pastorale, ont pu
mettre en place des pratiques s’inspirant de la dynamique proposée par le Guide. De même, il est connu
dans d’autres diocèses car il fut présenté dans un kiosque tenu lors du congrès Carrefour 2001 évoqué
plus haut. Enfin, notre participation au Comité du projet catéchétique diocésain a contribué à y distiller
un peu de l’esprit de ce Guide, au point même où il y fut question de l’utiliser comme canevas pour la
rédaction d’un autre guide, plus global, sur l’implantation du projet catéchétique diocésain. L’idée est
toujours dans l’air… Nous pensons pouvoir dire, sans fausse modestie, que les intuitions qui habitent la
lettre pastorale du cardinal Marc Ouellet sur la formation chrétienne (1er novembre 2004) étaient déjà
présentes dans cet ouvrage dont nous avons amorcé la rédaction vers septembre-octobre 1998, à une
période où nous n’avions pas encore de familiarité avec le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes.
91
Expression empruntée à Routhier qui l’utilise fréquemment dans son allocution aux évêques québécois en
mars 2001.
57
D’autre part, l’autre tâche majeure de l’animateur régional de l’époque consistait à piloter
des comités d’étude sur l’avenir de nos communautés chrétiennes. Peu de temps après le
début des travaux de ces comités parut la Lettre pastorale sur l’évangélisation au cœur du
projet pastoral de monseigneur Maurice Couture. Ce document influença directement les
travaux du comité dont nous avions la responsabilité, en ce sens qu’il permettait d’affirmer
que les principes qui devaient guider nos travaux n’étaient pas d’abord de l’ordre des
structures organisationnelles (fusion de paroisses, utilisation des lieux de culte), mais
devaient plutôt s’appuyer sur des énoncés reliés à la mission évangélisatrice de l’Église.
Tous les membres du comité furent donc invités à formuler un projet pastoral rassembleur
pour le secteur représenté à la table, et nous-même nous sommes mis à la tâche. Notre
compréhension de la situation pastorale de l’époque nous a conduit à proposer un projet
pastoral dont le moteur serait précisément une mentalité nouvelle à se donner en matière
d’initiation chrétienne. Nous étions alors convaincu que les conséquences d’une entrée
résolue dans cette mentalité nouvelle entraînerait des répercussions dans tous les domaines
de la vie de la communauté, au point de représenter un chantier assez vaste pour être
considéré comme un réel projet évangélisateur, capable de porter et de stimuler
l’engagement de toute une communauté pour une durée significative92.
Et c’est le projet qui fut retenu! Voilà donc qui justifiait un investissement d’énergies
encore plus marqué dans ce champ pastoral : le Guide et ses principes avaient trouvé grâce
auprès d’un comité représentatif d’un grand nombre de communautés chrétiennes, au point
qu’on acceptait d’en faire le moteur de changements cruciaux pour l’avenir de ces
communautés. Dans la foulée, une résolution du comité demandait à chaque paroisse de
faire une analyse très serrée de ses ressources, et tout particulièrement au plan financier.
L’objectif : non pas savoir s’ils arriveraient à assumer cette responsabilité, mais au
92
Notre intuition ici rejoint celle affirmée par Routhier quelques mois plus tard : « Relancer l’initiation
chrétienne va perturber en profondeur le dispositif pastoral actuel car il nous fera passer d’un
catholicisme d’héritage à un catholicisme de proposition. Ce changement de paradigme, qui représente le
seul réaménagement pastoral qui vaille, touchera tous les aspects de la vie paroissiale ». ROUTHIER, G.,
« L’initiation chrétienne au Québec ou de la difficulté à enfanter », L'Église canadienne 34, n° 8 (août
2001), page 229.
58
contraire, s’interroger sur les conséquences pour les autres domaines de la vie pastorale du
fait qu’il était impératif d’assumer cette responsabilité indiscutable.
Dans les faits, les étapes qui suivirent ne furent pas à la hauteur des espoirs qu’avaient
suscités les travaux du comité. Les démarches entreprises restèrent le lot des personnes
directement impliquées dans le champ de l’initiation chrétienne, sans jamais devenir le
moteur d’une revitalisation en profondeur comme elles auraient pu l’être si l’on avait saisi à
bras-le-corps les intuitions assumées par le comité d’étude. Il en reste un écrit, approuvé par
ce comité puis par l’archevêque lui-même.
Concluons cette réflexion sur notre parcours individuel en mentionnant que les différentes
étapes de ce parcours ont, d’une part, construit notre identité de croyant et, d’autre part,
nourri notre questionnement à la fois au plan de la théologie systématique – par le biais de
la théologie sacramentaire et de la liturgie – que des pratiques ecclésiales dans un monde
marqué par la modernité, voire par ce que certains appellent soit la « sur-modernité », soit
la « post-modernité ». Ce sont ces questionnements qui nous ont conduit à quitter la sphère
de l’intervention pastorale pour entreprendre le parcours dont la présente thèse propose les
fruits.
59
Troisième partie
La publication du
Rituel de l’initiation chrétienne des adultes
et du
Directoire général pour la catéchèse
Le présent chapitre porte sur l’arrière-plan de notre démarche. Après avoir présenté le
contexte pastoral et ses évolutions, particulièrement dans l’Église de Québec et du Québec,
puis ayant voulu montrer comment nous avons nous-même été à la fois impliqué et
influencé par cette situation, reste à mettre en évidence l’importance, pour le
questionnement actuel, de la publication de deux documents romains. Nous verrons
comment ces deux documents doivent désormais être considérés comme des points de
repère déterminants pour l’initiation chrétienne en monde catholique.
Le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes est l’adaptation française, approuvée par la
Commission internationale francophone pour les traductions et la liturgie (CIFTL), de
l’editio typica latine intitulée Ordo initiationis christianae adultorum. Alors que la version
officielle latine parut en 1972, la version française dont nous disposons maintenant ne fut
publiée qu’en 1996. Il s’agit en fait d’une deuxième édition, qui suit l’édition précédente
intitulée Rituel du baptême des adultes par étapes parue en 1974.
Nous aurons l’occasion, dans une section ultérieure, de nous pencher sur les motifs et le
contexte d’élaboration de ce Rituel. Évoquons pour le moment simplement la Constitution
sur la liturgie du IIe Concile du Vatican, qui demandait que soit restauré
Avant même l’examen de son contenu, son existence nous apparaît en elle-même
déterminante. Il s’agit en effet du seul rituel de l’Église catholique qui porte en titre
l’expression « initiation chrétienne ». Il est le seul à présenter une vision unifiée des rites
d’initiation chrétienne, selon le vœu, exprimé au Concile, de montrer plus clairement
l’unité de l’initiation chrétienne94. Nous verrons ainsi que comprendre ce qui constitue
l’ossature d’une démarche d’initiation chrétienne pour adulte est de nature à jeter un
éclairage sur les efforts d’articulation de toute autre forme d’initiation chrétienne.
Ce rapide aperçu permet déjà d’entrevoir ce que nous aurons l’occasion de déployer
amplement, à savoir que, au moment où l’on s’interroge dans tout le monde occidental sur
l’adaptation des dispositifs catéchétiques et initiatiques à la nouvelle donne socioculturelle,
l’Église propose de saisir avec des yeux neufs ce dont il est question quand on pense aux
processus d’intégration de la vie à la suite du Christ; ce regard renouvelé, c’est celui que
suggère l’initiation chrétienne d’un adulte.
De façon presque simultanée au RICA fut publié un autre document romain qui nous invite
à son tour à tourner notre regard vers les dynamiques en jeu quand un adulte entre en
contact avec la foi chrétienne. Le Directoire général pour la catéchèse, paru en 1997, est le
fruit d’un long processus de réflexion ayant donné lieu d’abord à la parution en 1971 d’un
premier Directoire catéchétique général, lui-même fruit d’une demande du Concile95. Les
assemblées du Synode des évêques qui suivirent, notamment celle sur l’évangélisation
(1974) puis celle sur la catéchèse (1977) et la 2e assemblée générale extraordinaire de 1985
93
SC 64.
94
SC 71. En fait, cet article porte plus précisément sur le lien de la confirmation avec le reste de l’initiation
chrétienne mais, dans son esprit, il tient d’un appel à une révision générale des rituels dont l’un des buts
doit être de montrer l’articulation entre tous les rites de l’initiation chrétienne. Et c’est l’OICA (en
français RICA) qui, dans la structure actuelle des rituels, y arrive le mieux. Comme nous le verrons dans
un chapitre ultérieur, la volonté des rédacteurs des rituels révisés était de mettre en circulation un seul
rituel d’initiation chrétienne, englobant l’ensemble des démarches pour tous les âges. Et nous verrons
que, dans la structure envisagée, l’initiation chrétienne des adultes devait venir en premier.
95
Cf. CD 44.
61
(vingt ans après la fin du Concile), alimentèrent une réflexion qui conduisit notamment à la
publication du Catéchisme de l’Église catholique en 199296. Il fallait dès lors réviser le
Directoire, « afin d'adapter cet instrument théologique et pastoral précieux à la situation et
aux nécessités nouvelles. »97 Ce qui mena à la parution de 1997.
Il y a des rapports étroits entre catéchèse et initiation chrétienne, cela va de soi, de sorte que
le Directoire dans son ensemble doit être considéré comme un marqueur important de la
réflexion sur l’initiation chrétienne. Or on y affirme que
Est-il légitime d’inférer de cette affirmation du Directoire que toute forme d’initiation
chrétienne, et plus particulièrement celle des enfants, doive elle aussi s’inspirer du parcours
d’initiation chrétienne que l’Église entend proposer à un adulte?
Pourquoi ce qui constitue essentiellement une offre catéchétique pour adultes non-
croyants désireux d’être intégrés à l’Église devrait-il être considéré comme une
référence pour les autres formes de l’action catéchétique de l’Église?
Et, en fait, quel catéchuménat? Car si l’on peut considérer que le Directoire réfère à
la forme restaurée du catéchuménat qu’appelait de ses vœux le Concile et qui prit
forme à travers le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes, il s’agit tout de même
d’une des nombreuses formes ayant existé au fil de l’histoire de l’Église. Il est
pertinent dès lors de se demander s’il s’agit d’une forme capable d’inspirer
réellement la catéchèse chez nous aujourd’hui.
96
Une recommandation de l’assemblée synodale extraordinaire de 1985 demandait explicitement la
rédaction du Catéchisme, destiné à servir de « point de référence pour les catéchismes ou compendia qui
sont composés dans les divers pays » (Synode des Évêques 1985, rapport final II B a 4).
97
CONGRÉGATION POUR LE CLERGÉ, Directoire général pour la catéchèse (ci-après et pour le reste de la
thèse appelé DGC), Rome, 1997, n° 7.
62
1. Puisqu’il est affirmé que le catéchuménat baptismal, dont les destinataires sont par
définition des adultes, doit servir de modèle dont s’inspire l’activité catéchétique de
l’Église;
dans quelle mesure et à quelles conditions le catéchuménat peut-il servir de point de repère
pour la reconstruction d’un dispositif d’initiation chrétienne pertinent pour l’Église et la
société québécoise d’aujourd’hui ?
Vouloir répondre à cette question suppose de recouvrir plusieurs champs de réflexion, sur
lesquels nous tenterons de faire le point au fil de notre présentation. Un certain nombre de
questions sont de nature psychologique, sociale et culturelle, car elles concernent les
rapports entre la population en général, de tradition catholique, et une Église qui cherche à
se positionner de façon nouvelle au sein de cette société. Il importera par exemple de
chercher à comprendre les motivations profondes qui expliquent cette perpétuation du
recours aux rites dont dispose l’Église catholique, alors même que tout donne l’impression
qu’on a sciemment voulu marquer une distance, du moins sous la forme de signes visibles,
avec cette institution. De même, il faudra porter attention aux valeurs, aux références
profondes, marquées par la culture contemporaine, dans les rapports de chacun avec
l’institution religieuse.
On le voit donc, une réponse globale à notre question, à savoir dans quelle mesure le
catéchuménat peut servir de modèle inspirateur pour une refonte des dispositifs d’initiation
98
« Catéchuménat baptismal » est d’ailleurs une expression intrigante puisque, comme nous le verrons, un
catéchuménat est, en principe, toujours articulé à une démarche baptismale. Il faudra éclaircir ce point.
99
DGC 90.
63
Comme il s’agit d’une démarche de théologie pratique, dont l’un des objectifs consiste à
formuler des propositions de pratiques pastorales articulées à des fondements renouvelés en
matière de compréhension de ce qu’est l’initiation chrétienne, il sera impératif de tenir
compte, d’une part, de ce que sont l’identité chrétienne et l’appartenance au Christ101, car
après tout, initier ne signifie-t-il pas introduire, incorporer? Et d’autre part tenir également
compte de cet humain d’aujourd’hui dans la société d’aujourd’hui. Peut-être est-ce
précisément pour n’avoir pas su le faire suffisamment que l’Église d’Occident se retrouve
dans la posture actuelle.
100
Cette notion elle-même ne va d’ailleurs pas de soi aujourd’hui en Occident, comme le rappelle Joncheray
dans une réflexion présentée lors du colloque La catéchèse dans un monde en mutation tenu à Paris sous
l’égide de l’Institut supérieur de pastorale catéchétique de l’Institut catholique de Paris en 2003. Cf.
JONCHERAY, J., « Ne jetez pas l’eau du bain pour sauver le bébé! », Catéchèse 173, n° 4 (2003),
page 157.
101
En toute rigueur théologique, on appartient au Christ et non à l’Église, et l’identité chrétienne conforme
au Christ, non aux autres chrétiens; cependant, dans le langage courant, l’appartenance fait référence à un
groupe d’attache, d’où l’idée d’appartenir au groupe des disciples du Christ, à l’Église; par ailleurs, le
concept d’identité se situe au point de convergence de ce qui fait que quelqu’un est à la fois individu
unique (l’identité, c’est ce qui me distingue, moi!) et porteur d’un certain « identique » à d’autres
(l’identité, c’est ce par quoi je me définis en m’identifiant à tel ou tel groupe). L’Église, Corps du Christ,
peut probablement prétendre à constituer une voie de résolution de cette tension entre théologie et
sociologie. Nous y reviendrons, évidemment!
Chapitre deuxième
LE VOCABULAIRE
DE L’INITIATION CHRÉTIENNE
65
(Gn 11,1)
Il s’agit en effet d’un vocabulaire encore flottant, lorsque n’existe pas carrément de la
confusion entre ces réalités qui renvoient toutes au même concept fondamental, soit celui
du processus par lequel quelqu’un passe de l’état de non-disciple à celui de disciple du
Christ, en Église. Et nous verrons dans les pages qui suivent que les textes de l’Église qui
veulent accompagner la mise en œuvre de nouvelles pratiques pastorales en ce domaine
sont les premiers à être marqués par cette imprécision du vocabulaire.
Il s’avère donc absolument essentiel de proposer un usage mieux circonscrit et fondé le plus
solidement possible de chacun de ces concepts, tâche à laquelle nous ne sommes
évidemment pas le premier à nous intéresser1. Pour ce faire, il n’est donc pas superflu de
1
Voir par exemple, en lien direct avec le présent sujet : LEBRUN, D., « Initiation et catéchuménat : deux
réalités à distinguer », La Maison-Dieu 185 (1991), pages 47-60; et dans le même numéro de LMD :
66
procéder à une analyse fine de l’emploi du vocabulaire au fil du temps. Nous nous
intéresserons de façon détaillée aux notions d’INITIATION CHRÉTIENNE et de
CATÉCHUMÉNAT. Comme l’un des buts de cet exercice est de se donner des assises
compatibles avec le discours officiel de l’Église catholique, la présente réflexion
s’articulera essentiellement autour des textes officiels concernés par le sujet : documents
conciliaires et synodaux, rituels, catéchisme, directoires catéchétiques, encycliques, droit
canonique2.
Suivront quelques mises au point sur le vocable CATÉCHÈSE, non pour en faire une analyse
aussi exhaustive, ce qui dépasserait les objectifs de la présente démarche, mais pour cerner
comment ce concept est mis en relation avec l’initiation chrétienne, plus précisément dans
le Directoire général pour la catéchèse.
Par ce parcours, plusieurs jalons essentiels seront donc posés pour la compréhension des
différents pôles de notre phrase-titre. Il restera à compléter ce parcours par une analyse
linguistique et épistémologique du concept de MODÈLE, afin de mieux voir ce qui peut être
compris lorsque le Directoire général pour la catéchèse présente le catéchuménat
baptismal comme « modèle » de toute activité catéchétique, avec les conséquences
pratiques qui peuvent en découler. Ce concept est hautement déterminant dans notre
démarche, de sorte qu’il fera l’objet d’un chapitre propre.
Et nous annonçons d’avance que l’étude menée dans ces deux chapitres permettra de faire
certaines affirmations absolument cruciales pour une démonstration de la validité de cette
idée selon laquelle le catéchuménat peut être considéré comme modèle inspirateur de
l’initiation chrétienne des plus jeunes3.
CHAUVET, L.-M., « Étapes vers le baptême ou étapes du baptême? », pages 35-46. Nous discuterons de
certaines conclusions de Lebrun dans la deuxième partie de ce chapitre, là où nous traiterons des rapports
entre « initiation » et « catéchuménat ».
2
Dans les étapes subséquentes de notre réflexion, il faudra tenir compte de la hiérarchie des documents
romains quant à leur poids d’autorité. Dans la présente section, nous les considérons comme un ensemble
de témoins, de marqueurs chronologiquement situés, émanant en principe d’une même source officielle
(malgré les particularités propres à la rédaction de ce type de documents), et reflétant un vocabulaire et
une pensée cherchant puis trouvant ses repères au fil du temps.
3
C’est à dessein que nous utilisons ici l’expression « des plus jeunes » plutôt que « des enfants », car
d’une part il pourra s’agir d’initiation chrétienne d’adolescents et, d’autre part, même si l’initiation
67
Première partie
Que doit-on entendre par « initiation chrétienne »?
Pour cette partie, notre porte d’entrée pour évoluer parmi cette documentation sera le Rituel
de l’initiation chrétienne des adultes (désigné ci-après par l’abréviation RICA). Ce parcours
dans la lex orandi ouvrira plusieurs portes, mais sera incomplet en lui-même. Il nous faudra
le poursuivre en référant aux autres textes magistériels relatifs à la formation chrétienne4.
Le Père Gy met d’abord en évidence les sources antiques relatives à l’initiation chrétienne6.
Ce qu’on y découvre, c’est que la notion d’initiation elle-même n’a pas de fondements
chrétienne s’amorce dans l’enfance, il s’agit d’un processus qui se déploie dans la durée et qui est appelé
à se poursuivre par-delà l’enfance.
4
Nous n’utilisons pas ici l’expression « initiation chrétienne » car nous aurons recours à certains textes qui
concernent le sujet mais où l’expression elle-même ne se retrouve pas.
5
GY, P.-M., « La notion chrétienne d’initiation, jalons pour une enquête », La Maison-Dieu 132 (1977),
pages 33-54.
6
Sur ce point, il n’est évidemment pas le seul à contribuer à la réflexion. Mentionnons tout spécialement,
juste avant lui dans la même publication, l’article de G. Kretschmar : « Nouvelles recherches sur
l’initiation », pages 7-32.
68
scripturaires7. Elle apparaît dans le vocabulaire patristique chez les apologistes des 2e et 3e
siècles, dans le contexte de controverses quant aux pratiques rituelles chrétiennes, que les
adversaires païens avaient tendance à assimiler aux religions à mystères. Tout en s’en
défendant avec acharnement, les Pères laissent affleurer progressivement l’utilisation de ce
vocabulaire. Il fera davantage partie de l’usage courant dans le siècle suivant. Les
catéchèses les plus connues, celles de Cyrille de Jérusalem, de Jean Chrysostome,
d’Ambroise de Milan et d’Augustin en font un usage inégal. Gy en tire une conclusion,
qu’il qualifie cependant de provisoire car il juge son enquête trop partielle. Tout de même,
semble se dégager l’idée que, à l’époque patristique, le mot « initiation » ne recouvre pas
l’ensemble du parcours qui conduit à l’appartenance au groupe des « initiés », mais bien
plutôt les rites sacramentels eux-mêmes. Pour les Pères, « le moment où l’on passe de l’état
de non-initié à celui d’initié se trouve dans la célébration – d’ordinaire la veillée pascale –
où l’on reçoit le baptême, le don de l’Esprit, et où l’on accède pour la première fois à la
table du Seigneur8 ».
C’est le Professeur Duchesne, de l’Institut catholique de Paris, qui écrira une histoire de la
liturgie où il mentionnera : « L’initiation chrétienne, telle que nous la décrivent les
documents depuis la fin du deuxième siècle, comprenait trois rites essentiels, le baptême, la
confirmation et la première communion9. » Malgré quelques « raccourcis » historiques, il
7
Ce qui ne signifie évidemment pas que les pratiques chrétiennes que recouvrira le terme « initiation »
n’aient pas, elles, de tels fondements…
8
GY, op. cit., page 53.
9
DUCHESNE, Mgr L., Origines du culte chrétien : étude sur la liturgie latine avant Charlemagne,
cinquième édition revue et augmentée, Paris, Albert Fontemoing, 1920, page 309; cité par GY, op. cit.,
page 48.
69
semble bien que, sous la plume de Duchesne, le concept d’initiation soit fidèle à ce qu’en
disaient les Pères : ce sont les rites qui constituent l’initiation.
Le thème de l’initiation chrétienne prendra de plus en plus de place au fil du 20e siècle,
dans un but précis : mettre en évidence l’unité qui doit marquer les sacrements de
l’initiation. L’expression n’apparaîtra pour la première fois dans un texte officiel qu’à
Vatican II, et ce dès le premier document, la constitution sur la liturgie Sacrosanctum
concilium. Depuis, on la retrouve de plus en plus régulièrement dans la documentation
relative à la formation chrétienne, y compris dans les documents officiels de l’Église.
L’un des fruits de la réforme liturgique dans le sillage de Vatican II porte le titre de Rituel
de l’initiation chrétienne des adultes. C’est en fait l’unique rituel dont le titre comporte
l’expression « initiation chrétienne ». La parution originale de l’editio typica est datée de
1972; elle est le fruit d’un labeur du Consilium ad exsequendam constitutionem de Sacra
Liturgia (« Conseil chargé de donner suite à la constitution sur la sainte liturgie », ci-après
appelé Consilium) amorcé dès 1964, dans la foulée de la requête de Sacrosanctum
concilium de restaurer le catéchuménat. On peut ajouter que ce même Consilium s’est
appuyé sur des travaux antérieurs au Concile, notamment la publication en 1962 d’un
« Rituel du baptême des adultes par étapes10. » C’est dire le long travail de mûrissement
dont il est le fruit, travail dont nous ferons en partie état ci-dessous.
En fait, en ouvrant un document portant un tel titre, on pourrait s’attendre à découvrir une
présentation claire du concept central auquel il réfère : l’initiation chrétienne. Mais nous
verrons que, malgré certaines intuitions et une tendance générale, l’analyse de l’ensemble
du document ne permet pas de trancher de façon décisive. De façon plus précise, la
question qui se pose, déjà évoquée par le Père Gy, est de savoir si l’expression « initiation
chrétienne » telle qu’employée dans le RICA désigne de façon spécifique les sacrements
par lesquels on est initié, étant fidèle en cela à l’idée des Pères de l’Église, ou si elle
10
Décret d’approbation de la Sacrée congrégation des rites le 16 avril 1962.
70
désigne au sens large l’ensemble du parcours par lequel quelqu’un passe de l’état de non-
membre à celui de membre à part entière de l’Église.
Les premiers paragraphes des Notes doctrinales et pastorales du RICA11 ne figurent pas
dans la première editio typica de l’Ordo initiationis christianae adultorum (que nous
désignerons désormais par l’abréviation OICA). Ils ont plutôt paru originellement dans
l’Ordo baptismi parvulorum (ci-après appelé OBP), original latin du Rituel du baptême des
petits enfants (ci-après désigné par l’abréviation RBPE), et l’OICA renvoie, pour une
réflexion globale sur l’initiation chrétienne, à ces praenotanda generalia.
Ce fait a de quoi piquer la curiosité : pourquoi le seul rituel portant l’intitulé « initiation
chrétienne » renvoie-t-il, précisément pour une présentation de ce qu’est l’initiation
chrétienne, à un autre rituel qui, bien qu’on sache qu’il existe des liens clairs entre baptême
et initiation chrétienne, ne porte pas un tel titre? Il est vrai que l’editio typica de l’OBP a été
publiée avant celle de l’OICA12. Il est également vrai que cette incongruité fut assez
rapidement corrigée dans une version révisée de l’OICA parue en 1974 et comportant, bien
à leur place, ces paragraphes qui constituent l’assise des notes pastorales de tous les rituels
de l’initiation chrétienne13. Mais on peut s’interroger plus avant sur les motifs de ce renvoi
dans l’editio typica originale de l’OICA. S’agit-il uniquement d’une question d’antériorité
de publication? Doit-on y voir plutôt le reflet d’une certaine compréhension de l’initiation
chrétienne, selon laquelle il faudrait comprendre l’initiation chrétienne d’un adulte en
référence au baptême d’un nourrisson? Pour y voir plus clair, il faut analyser plus en
profondeur la documentation du Consilium lui-même.
11
Correspondant dans l’édition francophone du RICA aux numéros 1 à 35.
12
Décrets d’approbation le 15 mai 1969 pour l’OBP et le 16 janvier 1972 pour l’OICA.
13
KACZYNSKI, R., Enchiridion documentorum instaurationis liturgicae, t.1, Torino, Marietti, 1976,
page 830 : « Praenotanda generalia de initiatione christiana in ed. anni 1972 non habentur, dum in
reimpressione emendata anni 1974 Praenotandis generalibus anteponentur. ». On peut noter que les
traductions françaises des quatre rituels francophones concernés par l’initiation chrétienne (RICA, RBPE,
RBEAS [Rituel du baptême d’enfants en âge de scolarité] et R. Conf. [Rituel de la confirmation]) ont
suivi cette deuxième voie.
71
Le Consilium devait voir à la mise en œuvre de la Constitution sur la sainte liturgie. Or les
affirmations de Sacrosanctum concilium portant sur l’initiation chrétienne sont sobres :
On révisera le double rite pour le baptême des adultes, le plus simple et le plus
solennel, celui qui tient compte du catéchuménat restauré. (SC 66)
Le rite de la confirmation sera révisé aussi pour manifester plus clairement le lien
intime de ce sacrement avec toute l'initiation chrétienne. (SC 71)
Ces principes conditionnaient donc un travail de mise en forme liturgique qui devait au
terme comporter la structure rituelle d’un catéchuménat qu’on dit « restauré », proposer un
rituel du baptême nouveau et réellement adapté aux enfants et enfin offrir un rituel de
confirmation dont la révision devait mettre en évidence les liens de ce sacrement avec
l’ensemble de l’initiation chrétienne.
14
Nous avons eu accès à ces schémas via les archives léguées au Centre national de pastorale liturgique de
Paris par Mgr Jacques Cellier, membre du Consilium et directeur du CNPL de 1965 à 1971.
72
première question traite donc « de loco, qui in rituale romano reformato baptismo
adultorum attribuetur15. »
On peut résumer ainsi les arguments des experts ayant travaillé à ce premier schéma :
3. Toutes les réformes de rites pour enfants ont toujours pris leurs sources dans les
rites pour adultes, et jamais le contraire.
Dans le schéma, cette argumentation est suivie d’une question adressée aux Pères du
Consilium : approuvez-vous cette préséance du baptême des adultes (sous-entendu : par
rapport au baptême des enfants) dans le rituel romain rénové? Cette proposition reçut placet
et conditionna bien sûr le reste du travail du Consilium. La question posée ci-haut trouve
donc un premier élément de réponse : il est faux de penser que le renvoi, dans la première
édition de l’OICA, vers les notes pastorales de l’OBP constitue une indication que
l’initiation chrétienne d’un adulte est à comprendre à la lumière du baptême d’un petit
enfant. Ce placet nous oriente même assez clairement vers la position inverse.
La requête suivante du premier schéma a aussi son importance pour notre propos car elle
concerne le contexte de réalisation du baptême des adultes. Les experts souhaitaient en effet
que la réforme du rituel permette d’insérer le baptême des adultes à la fois dans le contexte
large de l’initiation chrétienne et dans le contexte précis de la célébration de la Vigile
pascale. Ce qui reçut aussi approbation.
La suite de ce premier schéma s’appuie sur l’existence du Rituel du baptême des adultes
par étape ayant statut officiel depuis 1962. On peut dès ce moment constater que la
restauration du catéchuménat ne sera pas une création ex nihilo, mais un travail
d’adaptation d’un rituel bien antérieur. En effet, comme on le verra plus en détail au
chapitre quatrième, même le rituel de 1962 était une adaptation, stimulée par les requêtes
15
« Du lieu qui doit être attribué au baptême des adultes dans le rituel romain révisé. » CONSILIUM AD
73
des Églises en pays de mission, d’une tradition de baptême d’adultes dont les traces ne
s’étaient jamais vraiment effacées des rituels de baptême au fil des siècles. En clair, dans le
souci de constituer le nouveau rituel, le Consilium s’est appuyé sur le précédent, discutant
de la pertinence de tel rite, d’un meilleur emplacement pour tel autre, demandant
approbation pour chacune de ces modifications. Chaque proposition de modification du
rituel de 1962 est supportée par une argumentation16.
La conséquence de ces développements sur la suite du travail des experts est déterminante
et révélatrice de leurs intentions, de leur façon de comprendre l’initiation chrétienne. D’une
part, ils vont s’attaquer en premier lieu au rituel de l’initiation chrétienne des adultes,
n’amorçant leur travail sur le baptême des petits enfants qu’au moment où ils auront lancé
une expérimentation internationale de l’OICA et profiteront de l’attente des résultats de
cette expérimentation pour se pencher sur l’OBP. D’autre part, la structure même du
document qu’ils envisagent éditer au terme de l’ensemble de leur œuvre en sera bien sûr
marquée.
On remarque ainsi que le schéma 14717, de mars 1966, porte le titre « De initiatione
christiana », et un début de table des matières : section 1 : « De initiatione christiana
adultorum18. » En juin 1967, donc pendant la phase expérimentale du catéchuménat, un
schéma présente l’OBP (schéma 230), toujours sous le grand titre « De initiatione
EXSEQUENDAM CONSTITUTIONEM DE SACRA LITURGIA (Consilium), schéma 77 (26 avril 1965), page 2.
16
On trouvera au chapitre suivant un tableau présentant l’Ordo baptismi adultorum de 1614, l’Ordo
baptismi adultorum per gradus catechumenatus dispositus de 1962 et les propositions du Consilium.
17
Le saut dans la numérotation des schémas cités vient du fait que le Consilium avait pour mandat la
révision de TOUS les rituels. Ainsi, entre le schéma 77 et le schéma 147, plusieurs schémas traitent des
autres rituels en phase de rénovation, et de même pour la suite.
18
Comme mentionné ci-dessus, puisque le ministre originaire de la confirmation est l’évêque, l’Ordo
confirmationis, avec ses praenotanda propres, était destiné à se retrouver dans le Pontifical romain. Le
Pontifical romain ne fut finalement jamais édité tel quel. Les rites propres à l’évêque ont plutôt été édités
de façon indépendante, dont notamment, en ce qui nous concerne, le Rituel de la confirmation et le Rituel
pour la bénédiction des huiles et la confection du saint chrême. Quant à l’eucharistie, on comprendra
assez aisément que, dans la grande œuvre de révision théologique et pastorale issue du concile, elle se
soit vue octroyer un traitement spécifique, indépendant, qui conduisit comme on le sait à la Présentation
générale du missel romain et au Missel romain lui-même, donc à une édition propre consacrée à la
célébration de l’eucharistie. Cela dit, ce critère d’organisation de la matière en fonction du ministre à qui
le rituel est destiné doit nous faire rester prudents quant à une lecture théologique trop appuyée sur cette
organisation. Ne concluons donc pas trop vite de leur localisation différente que la confirmation ou
l’eucharistie étaient considérées comme faisant moins partie de l’initiation chrétienne que le baptême.
74
christiana »; la table des matières lui assigne la section 2. L’OBP est donc destiné à venir
après l’OICA.
En septembre 1968, le schéma 308 présente certaines particularités un peu étranges. Tout
d’abord, le titre général a changé : « De initiatione christianorum » (« De l’initiation des
chrétiens »). Ensuite, le texte qu’on y retrouvera comporte d’abord, et ce pour la première
fois, les praenotanda generalia, puis un schéma de rituel pour le baptême des petits
enfants. Ainsi, la table des matières du schéma lui-même se présente en deux sections :
Cependant, le schéma porte ensuite une deuxième table des matières, non plus celle du
schéma lui-même, mais bien la table des matières envisagée pour la section « initiation
chrétienne » du Rituale romanum. Nous y découvrons la raison du changement du titre
global, puisqu’on envisage maintenant de structurer les choses ainsi :
Cette troisième section est subdivisée en praenotanda spécifiques du baptême des petits
enfants et Ordo baptismi parvulorum. Ainsi, même pour cette section portant sur le
baptême des petits enfants, on a souhaité adopter le vocable « initiation ».
Le schéma 325, daté du 29 novembre 1968, porte la même structure que le schéma 308. On
y mentionne que, avec le rituel du baptême des enfants, le Consilium a complété le travail
qui concerne l’initiation chrétienne. En effet, le texte de l’OICA est déjà complété et sera
officiellement présenté à la prochaine session de travail du groupe.
21 juin 1969 : un nouveau schéma (344), présente le texte de l’OICA annoncé dans le
schéma 325 ci-dessus. Mais, fait étrange, il porte le titre général : « De initiatione
christiana » (le titre utilisé dans les premiers schémas). Quant au texte lui-même, il est
75
Perciò è stata effettuata per volumi a sé stanti, pubblicati a mano a mano che
l'iter de la riforma di ogni singolo rito giungeva a termine. (…) Alcuni
paragrafi dei Praenotanda esistono in alcuni libri, in altri mancano. Alcune
norme sono ripetute in ogni rito. Si riscontrano anche della diversità
rubricali per casi simili (…). Tutte incongruenze, che si spiegano benissimo,
ma che non possono rimanere in un volumo unico19.
Notamment, l’OBP fut publié avant l’OICA parce que la situation en exigeait une parution
rapide. Cela a eu une conséquence notable sur l’organisation des praenotanda de
l’initiation chrétienne, envisagées originellement comme précédant, dans une édition
unique, les rites de l’initiation chrétienne des adultes, laquelle précédait elle-même les rites
du baptême des petits enfants : « Propter supradictum propositum pastorale, necessarium
fuit materiam « Praenotandorum » dividere et in diversa loca distribuere20. »
Cette subdivision en rituels séparés impliquait dès lors de décider ce qui constituerait les
praenotanda communia à placer dans chaque rituel et les praenotanda particularia propres
à chaque situation. Il appert que, comme il y a célébration du baptême dans les deux cas,
on opta pour une « version large » des praenotanda communia où les réflexions sur le
19
BUGNINI, A., La riforma liturgica (1948-1975), « CLV », Roma, Edizioni liturgiche, « Ephemerides
liturgicae – Subsidia » 30, 1983, 19972, page 569.
20
SACRA CONGREGATIO PRO CULTO DIVINO, COETUS A STUDIIS XXII, « Relatio: De christiana adultorum
initiatione quorum textus post experimenta recogniti et locupletati sunt (Schema n° 352) », 29 septembre
1969, page II.
76
baptême suivraient une première section, assez brève, sur l’initiation chrétienne en
général21.
21
On peut noter que certaines éditions du Rituel de la confirmation, dont l’édition française de 1992, ont
également opté pour insérer les premiers numéros de ces praenotanda, numéros absents de l’Ordo
confirmationis (l’editio typica de l’Ordo confirmationis a ses praenotanda propres). Cette option ne fut
cependant pas retenue par les rédacteurs de l’édition canadienne du Rituel de la confirmation, qui ont
même inséré leurs propres « orientations doctrinales et pastorales » en lieu et place de la traduction des
praenotanda de l’editio typica de l’Ordo confirmationis. En conséquence, on peut considérer ultimement
trois « degrés » dans les praenotanda : d’abord les praenotanda generalia (parus pour la première fois
dans l’Ordo baptismi parvolurorum, repris dans l’OICA (édition révisée de 1974) et dans certaines
traductions de l’Ordo confirmationis, et comportant les trois premiers articles des praenotanda portant
sur l’initiation chrétienne en général; puis les praenotanda communia, incluant cette longue réflexion sur
le baptême, et les praenotanda particularia répartis selon les rites concernés. Notons enfin que la version
française de l’OICA (le RICA) a réparti de façon encore plus spécifique ces notes pastorales : alors que le
rituel latin place tout au début et fait suivre les textes eucologiques, dans la version française chaque
célébration est précédée de ses notes pastorales propres.
77
ouverte : qu’entend-on par « initiation chrétienne » : les sacrements? Les rites? L’ensemble
du processus?
Notre excursion dans ces travaux de production des nouveaux rituels fut déclenchée par le
constat que la première édition de l’Ordo initiationis christianae adultorum renvoyait, pour
une définition de l’initiation chrétienne, à l’Ordo baptismi parvulorum, fait curieux qui fut
corrigé dans l’édition révisée deux ans plus tard. Nous comprenons mieux maintenant le
motif principal à l’origine de cette étrangeté : ces notes pastorales étaient conçues pour
loger dans un ouvrage commun à tous les rituels où il y avait baptême, mais le rituel relatif
aux petits enfants a dû être publié avant, indépendamment. Comme nous l’avons dit, nous
n’avons donc aucune raison d’y lire une compréhension de l’initiation chrétienne où le
baptême d’un petit enfant a préséance, comme repère théologique, sur celui d’un adulte.
C’est même plutôt le contraire qui se dégage de notre parcours d’observation des travaux
du Consilium.
Ceci dit, il vaut la peine de s’interroger davantage : que signifie la présence d’une
présentation de l’initiation chrétienne au tout début d’un rituel destiné au baptême des
infantes?
Ce texte est tiré à peu près textuellement du décret conciliaire Ad Gentes (14), dans une
section qui traite de catéchuménat et d’initiation chrétienne, dans un cadre missionnaire. Il
affirme donc que la délivrance des puissances des ténèbres, la mort, l’ensevelissement et la
résurrection avec le Christ et la réception de l’Esprit d’adoption, ouvrant sur la participation
à la célébration du mémorial de la mort et de la résurrection du Seigneur avec le peuple de
22
Traduction officielle des Notes doctrinales et pastorales du RBPE, n° 1, Paris, AELF, 1984.
78
Dieu, sont réalisés PAR les sacrements de l’initiation. On peut d’ailleurs y entendre l’écho
de la constitution sur l’Église :
Les fidèles incorporés à l'Église par le baptême ont reçu un caractère qui les
délègue pour le culte religieux chrétien; devenus fils de Dieu par une
régénération, ils sont tenus de professer devant les hommes la foi que par
l’Église ils ont reçue de Dieu. Par le sacrement de confirmation, leur lien
avec l’Église est rendu plus parfait, ils sont enrichis d’une force spéciale de
l'Esprit Saint et obligés ainsi plus strictement tout à la fois à répandre et
défendre la foi par la parole et par l’action en vrais témoins du Christ.
Participant au sacrifice eucharistique, source et sommet de toute la vie
chrétienne, ils offrent à Dieu la victime divine et s’offrent eux-mêmes avec
elle23.
Les trois premiers paragraphes du numéro suivant des praenotanda explicitent cette idée en
s’attardant à chaque sacrement de l’initiation chrétienne. Puis ce numéro 2 se conclut par :
Alors que les paragraphes précédents fonctionnaient par distinction, celui-ci propose une
vision d’ensemble, où est affirmé en quelques mots l’objectif de l’initiation chrétienne :
conduire à la pleine stature les fidèles en vue de l’exercice de la mission. Cet objectif est
atteint par les trois sacrements « ensemble », d’une façon qui conduit à la « pleine stature ».
Trois éléments apparaissent donc ici avec force : tout d’abord, même quand on envisage le
baptême d’un enfant, la compréhension du sens de ce qui sera effectué doit être saisie en
référence à une visée plus globale. En d’autres termes, les rites qui seront effectués au
23
Lumen gentium 11. Déjà au n° 7, LG présentait les sacrements du baptême et de l’eucharistie comme
unissant de façon toute particulière au Corps du Christ. De même, dans SC (10) : « Car les labeurs
apostoliques visent à ce que tous, devenus enfants de Dieu par la foi et le baptême, se rassemblent, louent
Dieu au milieu de 1'Église, participent au sacrifice et mangent la Cène du Seigneur. » On ne peut que
constater, déjà, la difficulté de situer la confirmation dans cet édifice sacramentel, et pour cause : la
référence constante au Nouveau Testament pour étayer la théologie baptismale ne peut que conduire à un
tel résultat, en confondant la conception néo-testamentaire du baptême avec les gestes baptismaux
d’aujourd’hui, héritiers d’une distinction rigoureuse entre les sacrements et, plus précisément, d’une
dissociation assez tardive entre rites de l’eau et rites « de l’Esprit » : onction et imposition des mains. Cf.
DE CLERCK, P., « La dissociation du baptême et de la confirmation au haut moyen âge », La Maison-Dieu
168 (1986), pages 47-75.
79
moyen du RBPE, s’ils confèrent par leur nature même un caractère et donc un statut,
participent cependant d’une visée plus globale et appellent dès lors à être complétés par les
rites de la confirmation et de l’eucharistie.
Ensuite, l’initiation chrétienne doit être comprise comme un processus, un parcours. Ce fait
pourrait presque être considéré comme allant de soit dans le RICA, d’autant plus qu’il
s’appuie sur un passage d’un décret conciliaire qui traite du catéchuménat, itinéraire de
formation; mais il est d’autant plus marquant que ce texte paraît originellement dans le
RBPE, là où il est clair que les sacrements ne sont célébrés ni en même temps, ni après un
temps de formation. Encore une fois, on voit que le baptême d’un petit enfant renvoie à un
processus plus global en vue de la constitution de cette pleine stature.
Tel est, en effet, le troisième élément mis en évidence par ce paragraphe 2 des praenotanda
generalia de l’initiation chrétienne : nous serons appelés à approfondir plus loin ce concept
de pleine stature. Retenons simplement pour le moment que, si les rites célébrés lors du
baptême d’un petit enfant apparaissent comme ayant leur effet propre24, ces effets ne
trouvent leur sens qu’en référence à cet objectif plus large de l’initiation chrétienne :
conduire à une pleine stature par un parcours global dans lequel le baptême est articulé aux
deux autres sacrements de l’initiation.
24
« Par le baptême, en effet, les hommes deviennent un seul corps dans le Christ pour former le peuple de
Dieu. Ils reçoivent le pardon de tous leurs péchés et, arrachés à la puissance des ténèbres, ils passent de la
condition humaine dans laquelle ils naissent comme fils d'Adam à l'état de grâce et d'adoption des fils de
Dieu : leur naissance de l'eau et de l'Esprit Saint fait d'eux une création nouvelle; ils sont appelés fils de
Dieu, et ils le sont réellement. »
80
définissent l’initiation chrétienne qu’en référant aux trois sacrements. Mais les rituels, et
plus particulièrement le RICA, ouvriront la porte à une compréhension plus nuancée du
concept.
Mettons en évidence un premier effet découlant du fait de parler du baptême dans le cadre
de l’initiation chrétienne. Ce cadre de référence situe le baptême des petits enfants dans une
logique de cheminement, une logique marquée par le souci d’affirmer, selon les vœux du
Concile même, l’unité de l’initiation chrétienne. Dans cette optique, et nonobstant ce qu’on
pourra dire du sens théologique du baptême d’un petit enfant, il est au moins dit clairement
que le statut de fidèle plein et entier – la pleine stature – implique la célébration des trois
sacrements. C’était déjà l’argument principal présent dans le premier schéma relatif à
l’initiation chrétienne : la célébration des trois sacrements ensemble incluant la profession
de foi personnelle, et tout particulièrement dans la Vigile pascale, tel qu’il est proposé pour
les adultes, est ce qui exprime le mieux l’unité de l’initiation chrétienne.
P. De Clerck, dans un article de 1991, commentant le point de vue de A. Kavanagh sur les
rapports entre le baptême d’un adulte et celui d’un enfant, écrivait :
Au plan théologique, la norme du baptême est celui des adultes, parce qu’il
correspond aux données du Nouveau Testament et aux conditions de
réalisation d’un sacrement où le sujet, à tout le moins, est censé savoir ce
qui lui arrive. On serait cependant bien en peine de trouver pareille assertion
dans les écrits conciliaires. Les Rituels de même, dans les Praenotanda
comme dans la partie eucologique, ne présentent jamais l’un des deux types
de baptême comme prioritaire ou normatif25.
Nous inclinons plutôt à penser que le fait même de situer les réflexions doctrinales et
pastorales relatives à TOUT baptême dans le cadre de l’initiation chrétienne met en
évidence l’incomplétude du baptême seul et l’exigence d’éléments qui doivent le
compléter; or le point de vue argumenté et approuvé par le Consilium (schéma 77) permet
d’affirmer qu’une telle compréhension du sens du baptême est articulée autour de
l’initiation chrétienne d’un adulte.
81
Les textes eucologiques supportent eux aussi, quoique de façon plus subtile, cette idée.
Voyons comment.
Le RBPE mentionne, dans une note explicative de l’onction avec le chrême sur le front du
bébé, que cette onction annonce la confirmation. Suit le texte eucologique lui-même, c’est-
à-dire ici l’adresse au baptisé liée à cette onction, qui parlera de participation à la dignité
du Christ prêtre, prophète et roi. Le sens de ce geste d’onction est bien sûr relié
directement à la signification du chrême, signification donnée par les prières de confection
du chrême lors de la messe chrismale :
L’affirmation selon laquelle les destinataires de l’onction participent, du fait même de cette
onction, aux fonctions du Christ, se comprendra bien sûr en termes de dignité conférée, ce
qui se comprend sans difficulté pour tout baptisé, quel que soit son âge. Mais une fonction
n’est-elle pas aussi, par essence, de l’ordre de l’agir, de l’ordre de la mise en œuvre
effective d’un service bien concret, semblable à celui, bien réel, du Christ dont l’huile tire
son nom même? De même, et de façon encore plus explicite, la référence au chrétien
« parfait » ne renvoie-t-elle pas à cette « pleine stature » qui vient de l’initiation chrétienne
complétée en vue de la participation à la mission? Sans nier la possibilité pour tout enfant
baptisé et le moindrement conscient d’être un participant réel à la mission du Christ, il faut
rappeler que la pleine responsabilité d’assumer cette mission revient à des adultes. Ainsi,
parlant des diverses catégories de destinataires de la catéchèse, Catechesi tradendae dira
que la catéchèse des adultes « est la principale forme de la catéchèse, parce qu'elle s'adresse
25
DE CLERCK, P., « Un seul baptême? le baptême des adultes et celui des petits enfants… », La Maison-
Dieu 185 (1991), page 11.
26
Pontifical romain, Rites de confection du saint chrême, traduction française approuvée, Paris, A.E.L.F.,
1990.
82
à des personnes qui ont les plus grandes responsabilités et la capacité de vivre le message
chrétien sous sa forme pleinement développée27. » Ce passage affirme donc une corrélation
entre l’état adulte, au sens psychologique, puisque c’est d’eux que parle Catechesi
tradendae, et la possibilité de « vivre le message chrétien sous sa forme pleinement
développée. » Nous ne pensons pas extrapoler indûment en considérant que la capacité de
participer à la mission « sous sa forme pleinement développée » soit une sous-catégorie du
« vivre le message chrétien ».
Ainsi, nous pensons qu’il y a une convergence entre ces expressions : initiation chrétienne
complétée, pleine stature, forme pleinement développée. Cette convergence n’exclut pas de
considérer l’enfant comme participant à sa manière à la mission du Christ; mais nous
pensons qu’elle pointe tout de même dans la direction d’une compréhension de tout
baptême à la lumière de ce qui constitue l’initiation chrétienne d’un adulte, englobant tout
le « complexe sacramentel » qui survient tout ensemble au moment où, cette initiation
complétée, l’adulte affirme vouloir endosser personnellement et pleinement les
caractéristiques de ce « message chrétien vécu sous sa forme pleinement développée ».
Ainsi, selon nous, l’usage du chrême au baptême d’un enfant en préfiguration de l’onction
de confirmation affirme fortement, dans la prière même de l’Église, que la situation vécue
dans le cas d’un baptême d’enfant doit être comprise en référence à l’autre forme de
baptême, c’est-à-dire celui où l’unité de l’initiation chrétienne est patente, celui où les
gestes de l’eau sont suivis immédiatement d’une onction qui n’est pas que préfiguration. En
bref, il s’agit de comprendre le rite de l’eau posé sur un enfant en référence directe au rite
plus complet incluant eau, onction et eucharistie effectué avec un adulte.
Nous pensons donc que non seulement la théologie, sur laquelle l’assentiment se fait assez
rapidement, mais aussi la structure même de l’organisation rituelle de l’initiation chrétienne
par l’Église catholique, à la fois par son organisation physique souhaitée28, par ses notes
pastorales et par sa prière liturgique, invitent à considérer le baptême des adultes, sinon
comme une norme, à tout le moins comme le repère essentiel, c’est-à-dire comme ce qui
donne sens au geste posé sur l’enfant. Ou, pour le dire autrement, ce n’est pas seulement la
27
CT 43.
83
« théologie des théologiens » qui pointe vers le baptême des adultes comme référence
première; mais la lex orandi, comme lieu théologique, pointe aussi dans la direction d’une
telle compréhension.
L’article de De Clerck visait surtout à mettre en évidence le fait que des situations
pastorales radicalement différentes – les demandes de baptême venant « de l’extérieur » par
des adultes et « de l’intérieur » par des parents pour leurs enfants – invitaient à considérer
la réalité baptismale sous deux angles différents. Pour ce faire, l’auteur a marqué fortement
les deux pôles : nouveau-nés et adultes. Considéré ainsi, l’effet est marquant : comment
parler du même baptême dans ces deux situations si radicalement opposées? Mais n’est-ce
pas oublier que la version francophone des Rituels propose non pas deux mais bien trois
rituels du baptême29? Dans cette optique, n’est-ce pas alors la continuité qui est mise en
évidence, c’est-à-dire le fait que l’inscription dans une dynamique d’initiation chrétienne
peut se faire à tout âge? Mais, en disant cela, ne dit-on pas en même temps qu’il y a « un
seul baptême » dans l’Église, dont les modalités d’aménagement pourront varier – ce
qu’illustre notamment cette existence de trois rituels, mais dont la théologie fondamentale,
sous-jacente aux pratiques adaptables, reste toujours essentiellement la même – ce
qu’illustre une référence unique au concept d’initiation chrétienne au début de chaque rituel
baptismal30.
Ainsi, les premiers paragraphes des notes générales du début du RBPE, que l’on retrouve
intégralement dans les deux autres rituels francophones de baptême, ouvrent donc la voie à
28
Organisation dont on peut assurément s’attendre qu’elle sera retrouvée dans une éventuelle publication
unifiée du Rituale romanum.
29
Pour l’édition francophone, cela se reflète dans l’édition en trois volumes. Mais déjà dans l’editio typica
de l’OICA, le baptême des enfants en âge de scolarité constitue une proposition de mise en œuvre
différente, s’ajoutant à celle des adultes et celle des petits enfants.
30
Pour faire pleinement droit à l’article de De Clerck, dont nous ne voulions discuter qu’un aspect en
particulier, il faut préciser que, tout en insistant sur les deux formes différentes que sont le baptême d’un
adulte et celui d’un enfant, il nous invite précisément à considérer la question avec davantage de largeur
de vue en l’insérant dans une compréhension globale de l’initiation chrétienne. Nous le suivrons sans
problème dans cette voie, tout en considérant que cela ne permet pas selon nous de parler de deux
baptêmes. Il est intéressant à ce propos de noter que le Catéchisme de l’Église catholique emploiera, pour
parler de la formation requise après le baptême d’un petit enfant, l’expression de « catéchuménat
postbaptismal » (CEC 1231). N’est-ce pas dire alors que, comme le rite de l’eau sur un adulte demande à
trouver sa plénitude par les autres sacrements qui suivront dans les minutes à venir, de même le rite de
l’eau sur le petit enfant appelle la plénitude offerte par les autres sacrements. D’où l’on voit que, dans les
deux cas, le baptême, pris dans son sens strict de « rite de l’eau », est exactement le même, appelant dès
lors complétude dans une optique d’initiation chrétienne unifiée.
84
l’idée d’un baptême toujours à situer en lien avec le reste de l’initiation chrétienne et, en
conséquence, en référence à l’initiation chrétienne d’un adulte, là où il y a unité de
célébration des sacrements de l’initiation.
J. Jeremias, dans un ouvrage où il démontre clairement que le baptême des petits enfants a
existé pratiquement partout dès les origines31, dit assez bien la primauté de la référence aux
adultes pour penser le baptême, même en présence d’une pratique unanime du
pédobaptisme :
Rituels juifs et chrétiens partent donc du cas des adultes qui correspond à la
situation normale, sans cependant exclure les enfants. On conçoit d’ailleurs
très bien que le rituel ait été élaboré dans la perspective des adultes. D’une
part, on accordait moins d’attention aux enfants, cachés en quelque sorte au
sein de la famille, et d’autre part, dans le cas du baptême, on était forcément
obligé pour les tout-petits de simplifier les rites, voire de supprimer toute
participation active pour les nourrissons32.
Nous avons pu mettre en évidence comment ce point de vue, affirmé à partir d’un regard
sur le baptême au temps des Pères, garde toute sa valeur dans les rapports entre les divers
rituels baptismaux d’aujourd’hui.
Mais il faut, pour aller plus loin, s’interroger sur ce dont on parle quand on réfère à « ce qui
conduit à la pleine stature » du fidèle. Comme mentionné plus haut, une lecture centrée sur
les deux premiers numéros des praenotanda generalia donne à conclure que ce qui est
désigné par là, c’est le programme rituel même que constitue l’articulation des trois
sacrements, depuis l’entrée baptismale jusqu’à la table eucharistique, ce qui référerait très
explicitement à l’idée que c’est PAR les sacrements que l’on est initié.
Mais le fait est que, depuis quelques décennies, l’expression « initiation chrétienne »
désigne quelque chose de plus englobant, où la célébration sacramentelle, qu’elle soit pour
31
Il ne dénote qu’une seule exception dans son regard exhaustif sur les quatre premiers siècles, soit la Syrie
orientale de tendance marcionite. JEREMIAS, J., Le baptême des enfants pendant les quatre premiers
siècles, Le Puy, Xavier Mappus, 1967, 174 pages. Traduit de l’allemand Die Kindertaufe in den ersten
vier Jahrhunderten, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1958. La référence à la Syrie marcionite se
trouve à la page 97.
32
JEREMIAS, op. cit., page 137.
85
des petits enfants, des enfants en âge de scolarité ou des adultes, ne se conçoit pas
indépendamment d’un parcours plus large. Il semble bien en effet que la notion d’initiation
chrétienne, telle qu’elle s’est déployée depuis sa « remise au jour » par Mgr Duchesne à la
fin du 19e siècle et grâce à l’apport des diverses sciences humaines au 20e siècle, ne peut
plus aujourd’hui désigner comme dans l’antiquité chrétienne strictement les sacrements.
Cette discussion se situe sur deux plans à la fois : le premier, que nous avons commencé à
investiguer, est celui de la sémantique; sur ce plan, ce qui importe, c’est d’arriver à
circonscrire le plus clairement possible le champ qui est désigné par chacune des
expressions employées.
33
Plus spécifiquement de la partie « initiation chrétienne », sachant que nous ne pousserons pas notre
analyse vers les autres sections du Rituale romanum, lesquelles ne s’intéressent pas à cette question.
86
Restons-en pour l’instant à notre enquête terminologique, sachant fort bien qu’il nous
faudra, dans un chapitre ultérieur, nous intéresser à l’ensemble de ce parcours d’entrée dans
l’expérience chrétienne.
Les 33 numéros suivants du RICA (donc 3 à 35) sont, comme les deux premiers, communs
au RBPE. Ils constituent une réflexion spécifique, longuement développée, sur le baptême.
Avant même de s’intéresser au contenu spécifique de cette section du RICA, comment ne
pas s’interroger : après le n° 35, n’était-on pas en droit de s’attendre, compte tenu de la
teneur des deux premiers numéros et de l’affirmation selon laquelle l’initiation chrétienne
devait être comprise globalement, à une présentation de la confirmation, suivie d’une
présentation de l’eucharistie? Non pas certes un traité sur l’eucharistie, mais au moins une
réflexion qui présente la place, qui fonde le rôle de l’eucharistie comme sacrement de
l’initiation. Ou inversement, après avoir constaté que ce qui était dit aux numéros 1 et 2
articulait de façon fort intéressante les trois sacrements autour d’une visée globale, ne peut-
on pas s’interroger sur la nécessité de ce long développement en 33 numéros portant
spécifiquement sur le baptême?
Notre parcours dans les schémas préparatoires ne fournit pas d’éléments de réponse
probants à cette question. Il est vrai que les praenotanda sur le baptême trouvent plus
facilement leur raison d’être dans la structure originellement envisagée comportant deux
rituels (voire trois si l’on pense au cas « intermédiaire » des enfants en âge de scolarité) qui,
au total, donnent une grande place aux rites baptismaux. Sauf que, une fois opérée la
scission, l’effet est plus ou moins heureux dans l’OICA pris isolément : un rituel qui
présente plusieurs célébrations culminant dans la célébration conjointe des trois sacrements,
et où les premiers paragraphes des praenotanda précisent que c’est ENSEMBLE qu’ils
conduisent le fidèle à sa « pleine stature », mais un rituel marqué par un certain
87
Cela dit, la décision du Consilium d’intégrer aux praenotanda generalia tout ce qui
concerne le baptême en plus de la présentation générale de l’initiation chrétienne, dit tout
de même l’importance de ce sacrement dans l’initiation chrétienne. Dans notre parcours du
RICA pour y découvrir le traitement réservé à l’expression « initiation chrétienne », la
prochaine section, celle qui porte précisément sur le baptême, pourra nous aider à mieux
voir pourquoi.
Et l’on poursuit en précisant que le baptême est sacrement de la foi, entrée dans l’Église
universelle, naissance à la vie de Dieu et participation à la mort et à la résurrection du
Christ.
Ainsi, en tant que premier sacrement, en tant que porte qui donne accès à la vie éternelle, le
baptême revêt une dignité particulière; c’est bien ce qui semble justifier l’importance qui
lui est accordée dans la présentation de l’initiation chrétienne.
34
Ce fait est encore plus marqué dans le RICA, puisque les éditeurs de la version française ont publié à part
le Rituel du baptême des enfants en âge de scolarité, isolant ainsi l’initiation chrétienne des adultes de
toute autre forme rituelle. Notons également que le Rituel de la confirmation, qui fait aussi l’objet d’une
édition indépendante, est destiné à la célébration de la confirmation pour des jeunes, enfants ou jeunes
adolescents, ce qui est patent dans la teneur des notes pastorales de ce rituel, notes pastorales qui ne
s’intéressent donc pas à la célébration de la confirmation d’un adulte. En conséquence, on ne trouve
finalement nulle part, hormis le court paragraphe du n° 2 des praenotanda generalia, de notes pastorales
consistantes sur la confirmation en tant que sacrement de l’initiation chrétienne. Quant à l’eucharistie,
son statut particulier justifie un traitement un peu différent : c’est surtout en tant que « première
eucharistie » qu’elle a un rôle comme sacrement initiatique. De sorte que la réflexion disponible ailleurs
sur le sens de l’eucharistie est valable ici aussi; mais on aurait tout de même aimé trouver une certaine
réflexion sur le caractère initiatique de l’eucharistie, encore une fois un peu plus élaborée que le
paragraphe du n° 2 des praenotanda generalia.
88
Ne faut-il pas cependant apporter ici certaines nuances? Il est vrai que l’Église a toujours
associé sa discipline du baptême à cette injonction reconnue comme venant du Christ lui-
même. Mais il importe de préciser que le baptême auquel il est fait référence dans cette
citation ne recouvre pas exactement la même réalité que le baptême présenté dans nos
rituels contemporains marqués par le découpage sacramentel hérité de la théologie
scolastique. Certes, le Nouveau Testament lui-même est le reflet de pratiques encore très
flottantes en regard des rites d’intégration à l’Église. Mais l’on sait que la réalité baptismale
néotestamentaire, celle dont parle Pierre aux juifs convertis à la Pentecôte, celle dont parle
Paul en maints endroits, ne réfère pas à un découpage en différents rites; il s’agit de l’action
rituelle globale posée pour affirmer l’entrée dans le groupe des disciples du Christ. Et l’on
sait aussi que de nombreux textes patristiques parlent du baptême d’une façon telle qu’il
faut y associer ce qui est devenu progressivement le sacrement indépendant de la
confirmation. Et même plus, car les Pères envisageaient toujours les sacrements de
l’initiation chrétienne ensemble, l’accès à la table eucharistique complétant les rites
précédents (eau et onction) dans un tout qui pouvait alors sans problème être qualifié de
sacrement de la foi, entrée dans l’Église, naissance à la vie de Dieu et participation à la
mort et à la résurrection du Christ35.
Ce qui nous ramène à la question déjà posée : qu’est-ce qui justifie d’accorder une si grande
importance au rite de l’eau? Nous inclinons à penser que la conception des rédacteurs de
ces notes pastorales oscille entre deux théologies sacramentaires : la première, reflétée par
les premiers paragraphes, dont nous avons déjà parlé et qui exprime bien l’unité de
l’initiation chrétienne; et l’autre, celle dont ces rédacteurs étaient profondément pétris par
leur propre formation théologique, où les choses sont formulées encore en termes
« d’efficacité des sacrements », comme on le voit quand il est dit par exemple que « le
baptême opère tous les effets qu’on vient de rappeler36 », dans une section qui réfère
explicitement au rite de l’eau.
Autrement dit, d’une part on nous dit que les sacrements de l’initiation chrétienne
conduisent, ensemble, à la pleine stature de disciple, fidèle en cela à la pensée patristique
35
Nous approfondirons cette question de l’initiation chrétienne chez les Pères dans un chapitre ultérieur.
36
RBPE 6.
89
où l’on ne se serait jamais demandé quel rite produit quel effet spécifique, et d’autre part on
nous dit justement que, dans ce processus, tel rite produit tel effet, tel autre rite tel autre
effet. Et l’on s’appuie, pour chacun de ces effets du baptême chez un petit enfant, sur des
références bibliques, essentiellement pauliniennes, alors que la théologie baptismale de
Paul n’était pas modelée par cette pratique du pédobaptisme et qu’il ne pouvait pas par
conséquent considérer l’hypothèse d’une initiation chrétienne commencée mais non
complétée, de rites posés en partie en attente que les autres soient posés dans un autre
contexte, comme c’est le cas quand on baptise sans confirmer ni eucharistier.
37
RBPE 7-35, repris dans le RICA.
90
Voilà qui devrait jeter quelque éclairage sur le sens que les rédacteurs du RICA entendaient
donner au concept d’initiation chrétienne. Certes, nous ne pouvons pas tirer de ces lignes
une argumentation décisive en ce qui a trait au sens de l’expression « sacrements DE
l’initiation chrétienne ». Cependant, ce dont il est ici question déborde clairement la
célébration sacramentelle : il s’agit bien, quel que soit le vocabulaire éventuellement utilisé
pour le désigner formellement, d’une démarche de conversion, une marche dans la foi, dont
le but n’est pas tant de recevoir les sacrements eux-mêmes que d’en recevoir les fruits. Une
analyse serrée du texte peut mettre en évidence la complexité des articulations en cause.
Ainsi, on commence par nous dire que le livre que nous avons entre les mains concerne
l’initiation chrétienne des adultes, et l’on nous dit que les destinataires en sont les adultes
qui entreprennent un itinéraire de foi et de conversion. Tout donne donc à penser que
l’expression « initiation chrétienne » dans l’intitulé du rituel recouvre l’ensemble de cette
démarche. Mais immédiatement après, on nous dit que cette démarche suppose une
préparation; s’agit-il de ce qui précéderait le début de cet itinéraire de conversion? Certes
non, car on voit mal ce que cela pourrait être : ce qui précède le début d’un itinéraire de
conversion peut difficilement être considéré comme une préparation. Cette préparation fait
donc partie de l’itinéraire concerné par le rituel de l’initiation chrétienne des adultes. Donc :
acception large de l’expression « initiation chrétienne ».
D’autre part, cette même phrase qui affirme la nécessité d’une préparation ajoute que celle-
ci fortifie spirituellement et conduit à recevoir les sacrements de façon fructueuse, ces
sacrements que le n° 1 avait appelés comme on le sait « sacrements de l’initiation
chrétienne ». Ne devrait-on pas alors conclure, sur la base de ce paragraphe, que la
préparation, c’est ce qui conduit aux sacrements, et que l’initiation chrétienne, ce sont les
sacrements eux-mêmes? Si tel était le cas, nous serions en présence d’une acception étroite
de l’expression, resserrée autour de la célébration des sacrements.
38
RICA 36-37.
91
Peut-être n’y aurait-il en cela rien de surprenant puisque nous sommes dans un ouvrage de
type « rituel », donc par définition marqué par les célébrations. Mais cette conclusion serait
prématurée, puisque le paragraphe suivant nous replonge, sinon dans la confusion, à tout le
moins dans la complexité. On y précise en effet que ce livre comporte DONC, en plus des
rites sacramentels, tous les autres rites du catéchuménat. Ce « donc » invite à reconsidérer
la question : puisqu’on nous dit maintenant que c’est en raison de ce qui précède (i.e. qu’il
faut qu’il y ait une préparation qui soit chemin vers la célébration) que ce même livre
intitulé « initiation chrétienne » comporte tous les rites du catéchuménat, l’initiation
chrétienne ne recouvre-t-elle pas l’ensemble de ces rites, depuis l’entrée en catéchuménat
jusqu’aux sacrements (voire la mystagogie, bien qu’aucun rite n’en soit présent dans le
RICA)? Quel est le rapport exact entre initiation chrétienne d’un adulte et catéchuménat?
Un dernier élément d’éclairage peut nous venir du numéro suivant (38), qui précise que « le
rituel de l’initiation présente d’abord une forme complète ou commune », forme qui
correspond dans le rituel au parcours global qui va de l’entrée en catéchuménat jusqu’à la
mystagogie.
Une lecture d’ensemble de ces paragraphes permet donc de dégager une certaine tendance,
quoique non décisive, en faveur de l’acception large de l’expression « initiation
chrétienne ». Mais les affirmations des deux premiers numéros des praenotanda generalia
sont si fortes qu’elles nous empêchent de faire quelque affirmation catégorique quant au
sens à donner à l’expression dans le RICA. En fait, peut-être s’agit-il là d’une question que
ne se sont pas posée de façon insistante les rédacteurs de ce rituel. Cependant, puisque
notre propre recherche, elle, requiert que nous en circonscrivions le sens, il nous faudra
pousser plus loin notre investigation.
Voilà qui serait tout à fait limpide, si ce n’était de cette petite incise du n° 41, référant aux
« sacrements par lesquels tout chrétien est initié », doublée au n° 43 de : « l’initiation des
chrétiens est la première participation sacramentelle à la mort et à la résurrection du
Christ. » Ceci nous ramène plutôt à la « tendance étroite » où l’initiation est restreinte à la
célébration des sacrements.
Pourtant, nous pouvons dire que nous « y étions presque »! Est-ce la section sur la
célébration des sacrements eux-mêmes qui jettera le rayon de lumière décisif sur cette
39
RICA 39.
40
Idem, 40.
41
Idem, 44. Dans notre exercice de précision du vocabulaire, il faudra revenir plus loin sur cet énoncé; car
l’identification ici de trois temps est problématique : on y place le catéchuménat après le
précatéchuménat, ce qui va de soi, et avant la mystagogie, ce qui va moins de soi car on peut s’interroger
sur le statut « catéchuménal » du temps de purification qui précède la célébration des sacrements.
42
Idem, 52.
43
Idem, 127.
93
question? Il semble que non, comme le montre la mise en parallèle de deux articles
successifs de cette section du rituel :
Nous avons fait un tour d’horizon complet de ces passages du RICA qui pouvaient indiquer
une direction à prendre dans la façon de définir ce que l’on entend par « initiation
chrétienne ». Ce que l’on dénote, c’est à l’évidence deux tendances. Cependant, ces deux
tendances ne nous semblent pas être d’un poids égal, comme si l’ensemble de la
présentation, depuis sa structuration globale jusque dans la plupart de ses expressions,
proposait une compréhension large du concept, mais sans que l’on veuille abandonner
définitivement l’idée héritée des Pères selon laquelle on est initié par les sacrements.
Probablement n’y a-t-il là, ultimement, aucune incompatibilité, ce sur quoi nous
reviendrons. Mais allons voir tout d’abord si d’autres textes déterminants ne pourraient pas
jeter davantage d’éclairage sur notre question.
44
Nous parlons de tendance restreinte ici en sachant que le sens à donner au mot « célébrée » conditionne la
compréhension : il pourrait certes s’agir de « dire sous forme liturgique », de « rendre célèbre » en un
moment la globalité de l’initiation, ce qui donnerait droit à la tendance large; mais il peut aussi être
entendu (et dans le contexte nous pensons que c’est ainsi que l’entend le texte) comme on dit « célébrer
l’eucharistie », ce qui dans le langage chrétien courant réfère au moment précis de l’assemblée
eucharistique.
45
SC 71.
94
publication du rituel rénové de la confirmation, dont l’un des objectifs était précisément
« que l’unité de l’initiation chrétienne apparaisse en pleine lumière46. »
L’expression elle-même n’éclaire pas beaucoup plus que ce que nous avons déjà vu. Elle
renvoie cependant au Rituel de la confirmation, où l’on peut au moins constater que les
textes eucologiques, fidèles à ce souci de jeter des ponts entre les sacrements de l’initiation,
renvoient les confirmands, au moment de la profession de foi, à ce qui s’est mis en branle
au baptême et s’est poursuivi jusqu’à ce jour :
C’est la foi qui a inspiré votre démarche (…) Votre foi date de plus
longtemps : depuis le jour de votre baptême, vos parents (…) et bien
d’autres encore lui ont permis de se développer47.
Déjà vous marchez à la suite de Jésus. Depuis votre baptême, vous avez
parcouru un bon bout de chemin48.
On peut voir exprimée ici cette préoccupation de situer la célébration d’un sacrement non
seulement en lien avec un autre sacrement, mais aussi avec ce qui a pu se développer entre
ces deux célébrations. L’unité de l’initiation chrétienne ainsi recherchée déborde donc les
liens entre les célébrations sacramentelles, elle réfère à l’ensemble du parcours de
croissance dans la foi.
L’idée d’initiation est encore présente dans la constitution sur la liturgie là où l’on affirme
que, « outre les éléments d'initiation qui appartiennent à la tradition chrétienne, il sera
permis d'admettre ces autres éléments d'initiation dont on constate la pratique dans chaque
peuple, pour autant qu'on peut les adapter au rite chrétien49. » Même si l’expression
complète est absente, il s’agit bien du parcours initiatique chrétien. Or s’il y a place pour
insérer des éléments empruntés aux parcours initiatiques traditionnels, ce n’est assurément
pas dans les rites sacramentels eux-mêmes, mais plutôt en intégrant au parcours global des
éléments où se rejoignent les traditions ancestrales propres et le sens chrétien. On peut donc
46
Constitution apostolique Divinae consortium naturae, 15 août 1971.
47
R. Conf. 4.
48
Idem, 37.
49
SC 65.
95
y voir une utilisation large du concept d’initiation, référant de façon globale au processus
de découverte de la foi.
3.2 Ad gentes
On y affirme d’abord que « les catéchumènes doivent donc être initiés comme il faut au
mystère du salut et à la pratique des mœurs évangéliques, et introduits par des rites sacrés,
célébrés à des époques successives, dans la vie de la foi, de la liturgie et de la charité du
Peuple de Dieu. » Initiation au sens large donc, qui inclut des « rites sacrés » mais ne s’y
limite pas car il faut y ajouter une découverte du mystère du salut et la pratique des mœurs
évangéliques.
Puis vient ce que nous avons déjà cité au tout début de notre réflexion et dont le but est de
manifester les liens entre les sacrements de l’initiation chrétienne : « Ensuite, délivrés de la
puissance des ténèbres par les sacrements de l'initiation chrétienne, morts avec le Christ,
ensevelis avec lui et ressuscités avec lui, ils reçoivent l'Esprit d'adoption des enfants et
célèbrent avec tout le Peuple de Dieu le mémorial de la mort et de la résurrection du
Seigneur. » Bien évidemment, le sens de l’expression « initiation chrétienne » tend ici à se
concentrer sur les sacrements. Rappelons tout de même la beauté et l’utilité de cette
formule, qui montre bien comment c’est un « programme sacramentel global» et non pas
des effets de grâce ponctuels, qui constitue le chrétien en pleine stature.
Quant à la dernière occurrence, elle devra faire l’objet de notre attention un peu plus loin;
on y parle de « cette initiation chrétienne au cours du catéchuménat ». Jusqu’à présent, on
avait plutôt tendance à considérer que le concept élargi d’initiation chrétienne incluait le
catéchuménat mais sans s’y résumer; mais ici, on semble proposer l’inverse! Et on ne
50
Le n° 14, auquel nous avons déjà fait référence plus haut.
96
résout rien à vouloir considérer qu’il s’agit ici du concept restreint (initiation chrétienne
PAR les sacrements), car il faudrait alors dire que ces sacrements sont inclus dans le
catéchuménat, ce qui pose bien d’autres problèmes comme on le verra plus loin.
Ainsi, le parcours des quelques occurrences des documents conciliaires tend en général à
renforcer l’utilisation du concept large d’initiation chrétienne, englobant l’ensemble des
éléments du parcours, mais sans pouvoir nous conduire à des affirmations catégoriques.
Peut-on trouver plus décisif dans d’autres documents de l’Église?
Ce directoire répondait explicitement à un vœu exprimé par les Pères conciliaires et décrété
dans le document Christus Dominus sur la charge pastorale des évêques (n° 44). Un
premier chapitre y situe le ministère de la Parole de l’Église dans le monde contemporain.
À compter du deuxième chapitre, on définira la catéchèse et on en décrira les diverses
formes en fonction de plusieurs facteurs à prendre en considération. Dans ce contexte, on
parlera de la situation des Églises de « vieille chrétienté », où il sera notamment nécessaire
d’assurer une formation catéchétique à l’intention des adultes « qui se préparent au
baptême, ou de ceux qui, bien que baptisés, manquent d’une initiation chrétienne
suffisante51. »
Être baptisé mais manquer d’initiation chrétienne! L’expression ne peut clairement pas
référer au concept restreint d’initiation PAR les sacrements : ça ne voudrait absolument rien
dire. Il en est de même quand, parlant de la catéchèse, on dira qu’elle « remplit
simultanément des tâches d’initiation, d’éducation et d’enseignement52. » La catéchèse ne
peut remplir une fonction d’initiation si ce sont les sacrements qui initient.
Nous laisserons de côté deux occurrences peu éclairantes. Mais une dernière présente un
certain intérêt :
51
Directoire catéchétique général (DCG) 9.
52
Idem, 31.
97
L’expression « initiation sacramentelle », qui fera tant florès, au Québec à tout le moins à
partir de 198354, apparaît ici pour la première fois. Son intérêt pour le présent
questionnement réside dans le fait qu’en qualifiant ainsi un type d’initiation, soit ce qui
concerne les sacrements (à l’exclusion du baptême des petits enfants), on affirme par là que
l’initiation chrétienne est multiforme, l’une de ces formes étant celle qui concerne la
préparation et la célébration des sacrements. Ainsi, toute l’initiation chrétienne ne se
concentre pas dans les sacrements. Le concept se précise.
53
Idem, 106.
54
Année où la responsabilité de la préparation immédiate aux sacrements, jusqu’alors dévolue à l’école, fut
transférée aux paroisses; on formula alors les deux temps de la formation en termes de « catéchèses
antécédentes » à l’école et « initiation sacramentelle » à la paroisse. Il n’est pas sûr cependant que ce soit
le sens entendu dans le présent article du DCG de 1971.
98
attachement explicite et personnel à Jésus-Christ55. » Il est vrai que l’expression ici utilisée
est inusitée : « initiation à la foi », qu’il est peut-être hasardeux de faire équivaloir à
l’initiation chrétienne. Mais ce qui est clair, c’est qu’elle réfère au processus de découverte
de la foi chrétienne dont l’enfant n’a pas pu bénéficier. On retrouve là une idée très proche
de celle du Directoire catéchétique général qui parlait de ceux qui, bien que baptisés,
manquaient d’initiation chrétienne. L’idée semble bien être la même quand, plus loin, il
invite les parents à faire en sorte que leurs enfants bénéficient d’une « initiation précoce56. »
Suit une occurrence qui sera davantage à prendre en compte dans la réflexion sur les
rapports entre initiation chrétienne et catéchuménat : « Dans l'Église primitive,
catéchuménat et initiation aux sacrements du baptême et de l'Eucharistie s'identifiaient59. »
Enfin, référant à la traditio Symboli et à celle de l'oraison dominicale, Jean-Paul II dira que
« ce rite expressif a été réintroduit de nos jours dans l'initiation des catéchumènes60. »
Comme il ne s’agit pas d’un rite faisant partie de la célébration des sacrements, on en
conclut que le texte considère l’initiation dans son acception élargie.
55
CT 19.
56
Idem, 36.
57
Idem, 21.
58
Idem, 22.
59
Idem, 23.
60
Idem, 28.
99
pastorales. Ce qui, en notre propos, s’y trouve érigé en norme, c’est surtout la pratique
sacramentelle, selon les principes du Can. 841 :
Les sacrements étant les mêmes pour l'Église tout entière et faisant partie du
dépôt divin, il revient à la seule autorité suprême de l'Église d'approuver ou
de déterminer ce qui est requis pour leur validité; et il appartient à cette
même autorité suprême ou à toute autre autorité compétente de fixer ce qui a
trait à la licéité de leur célébration, de leur administration et de leur
réception, ainsi qu'au rite à observer dans leur célébration.
Il faut tout de même mentionner qu’une section plutôt brève du Code traite de la fonction
d’enseignement de l’Église, et notamment de la formation catéchétique. Cette section réfère
surtout aux responsabilités diverses dans l’Église. Le concept d’« initiation » s’y trouve en
une occurrence. Parlant du catéchuménat, dont nous traiterons dans une section ultérieure,
on précisera que « par la formation et l'apprentissage de la vie chrétienne, les catéchumènes
seront initiés d'une manière appropriée au mystère du salut et introduits dans la vie de la
foi, de la liturgie et de la charité du peuple de Dieu, ainsi qu'à l'apostolat. » (Can. 788 - § 2).
Cette formulation ne laisse pas place à l’interprétation : d’une part, même en absence de
l’expression complète, on sait qu’il est question d’initiation chrétienne, car tout ce qui
concerne le catéchuménat dans le discours de l’Église s’inscrit dans la dynamique de
l’initiation chrétienne; d’autre part, on précise que cette initiation s’opère au moyen de
formation et d’apprentissage, ce qui déborde les cadres de la célébration sacramentelle,
d’autant plus que ce passage se trouve dans la section sur l’activité catéchétique de l’Église.
On a donc ici encore une utilisation du concept large d’initiation.
Par ailleurs, c’est dans la section sur les sacrements que se retrouvent les trois occurrences
de l’expression complète « initiation chrétienne ».
Notre avis sur ces paragraphes tirés d’une section du code qui établit les normes des
pratiques sacramentelles, est que nous ne pouvons en tirer rien de concluant. D’une part, le
canon 842 braque les projecteurs sur l’unité des trois sacrements. D’autre part, le canon 872
réfère au soutien du parrain dans une initiation chrétienne dont on pourrait tout aussi bien
dire, d’après ce paragraphe, qu’elle se concentre dans les sacrements (« l’adulte qui se fait
baptiser ») ou qu’elle se déploie dans la durée (« la personne qui va recevoir le baptême »).
La référence à la nécessité de présenter l’initiation chrétienne aux enfants baptisés
pencherait dans le sens de l’initiation chrétienne comme parcours, mais il ne s’agit pas
d’une évidence. Enfin, dans le canon 879, s’agit-il de la confirmation « par laquelle se
poursuit le parcours entrepris au baptême », dans une conception d’un tracé en discontinu,
ou encore d’une confirmation qui « se situe sur le chemin que le jeune poursuit »? Les deux
lectures semblent autorisées par la teneur du texte.
Finalement, il semble bien que le canon 851,1 soit celui qui, malgré l’absence de
l’expression complète, nous éclaire le mieux : « La célébration du baptême doit être dûment
préparée. Par conséquent, l’adulte qui a l’intention de recevoir le baptême sera admis au
catéchuménat et, dans la mesure du possible, sera conduit par les divers degrés à l’initiation
sacramentelle, selon le rituel de l’initiation adapté par la conférence des Évêques… ». Ce
canon trouve son complément en 865 § 1 : « Pour qu'un adulte puisse être baptisé, il faut
qu'il ait manifesté la volonté de recevoir le baptême, qu'il soit suffisamment instruit des
vérités de la foi et des obligations chrétiennes et qu'il ait été mis à l'épreuve de la vie
chrétienne par le catéchuménat. »
Le « rituel de l’initiation » est à n’en pas douter le RICA tel qu’adapté par chaque
conférence épiscopale. Ce rituel comporte des degrés qui constituent un temps d’instruction
et une mise à l’épreuve et qui conduisent à « l’initiation sacramentelle », expression que
nous oserions traduire ici par « la part sacramentelle du programme d’initiation que
comporte le rituel ».
En tout cela semble bien se dégager au fil du temps une tendance progressive à parler de
l’initiation chrétienne en termes larges.
101
(1229) Devenir chrétien, cela se réalise dès les temps des apôtres par un
cheminement et une initiation à plusieurs étapes. Ce chemin peut être
parcouru rapidement ou lentement. Il devra toujours comporter quelques
éléments essentiels : l’annonce de la Parole, l’accueil de l’Évangile
entraînant une conversion, la profession de foi, le Baptême, l’effusion de
l’Esprit Saint, l’accès à la communion eucharistique.
(1230) Cette initiation a beaucoup varié au cours des siècles et selon les
circonstances. Aux premiers siècles de l’Église, l’initiation chrétienne a
connu un grand déploiement, avec une longue période de catéchuménat
et une suite de rites préparatoires qui jalonnaient liturgiquement le
chemin de la préparation catéchuménale et qui aboutissaient à la
célébration des sacrements de l’initiation chrétienne.
L’histoire de l’initiation aux origines y est brossée à grands traits, avec au passage quelques
raccourcis! Ainsi, que sait-on de ces « nombreuses étapes » de l’initiation au temps des
apôtres? Si l’on peut difficilement tirer de ce premier paragraphe un enseignement de
caractère historique solidement fondé, on peut cependant y discerner une intention : mettre
en évidence un processus global d’intégration à la communauté chrétienne. Ce qui est
révélateur pour nous, c’est que le catéchisme appelle ce processus une « initiation à
plusieurs étapes », un cheminement qui n’inclut pas que la dimension rituelle. Le deuxième
102
C’est donc cette formation postbaptismale, idée qui n’a en soi rien d’original, qui sera
qualifiée avec nouveauté de « catéchuménat postbaptismal ». Nous y reviendrons dans la
prochaine section.
Ce qui ressort clairement de ces occurrences, c’est que, tout en étant conscient de la façon
dont on envisageait les choses à l’époque patristique62, désormais, quand on parle
d’initiation chrétienne, on fait référence à l’ensemble du processus par lequel une personne
est progressivement introduite dans la communion ecclésiale.
61
CÉC 1229-1231.
62
Et même si on en rend compte d’une façon plus ou moins heureuse…
103
Ce document est en quelque sorte une mise à jour du Directoire catéchétique général de
1971, prenant en compte l’évolution de la situation de la catéchèse au fil des vingt-cinq ans
ou presque qui séparent ces deux parutions, et intégrant les réflexions des différents textes
parus dans l’intervalle, dont plusieurs ont contribué à la présente étude. Il est donc le reflet
d’une pensée déjà présente dans la version antérieure, mais aussi d’un certain nombre
d’évolutions dont notre questionnement tirera profit.
L’idée la plus importante pour notre propos que l’on peut puiser dans le Directoire63, c’est
l’utilisation systématique de l’expression « catéchèse d’initiation » :
Et l’on poursuit :
Ainsi, ce document récent formule les choses sans équivoque : l’initiation chrétienne doit
être comprise désormais dans un sens large qui englobe notamment des activités de
catéchèse et une dimension rituelle. Tout le reste du Directoire est totalement cohérent avec
cette façon d’articuler les rapports entre catéchèse et initiation : l’Église « initie à la foi et à
la vie chrétienne, par la « catéchèse » et les « sacrements d'initiation », ceux qui se
63
À partir d’ici, et dans l’ensemble de la thèse, le terme Directoire désignera toujours, sauf mention
contraire, l’édition française de 1997 du Directoire général pour la catéchèse.
64
DGC 64.
65
DGC 65.
104
Rappelons pour résumer que l’ambiguïté venait du fait que cette notion fut remise à l’avant-
plan de la pensée catholique à la fin du 19e siècle dans un ouvrage à teneur historique de
Mgr Duchesne, où il rappelait l’origine et le sens patristique de cette idée. Mais au fil de sa
« pénétration » dans le vocabulaire chrétien pendant le 20e siècle, l’expression fut bonifiée
par une réflexion marquée par l’apport de diverses sciences humaines, notamment
l’anthropologie et l’ethnologie, établissant des rapports entre les processus d’entrée dans
l’Église et les parcours initiatiques traditionnels de certaines ethnies. De sorte qu’on est
ainsi passé, dans la réflexion théologique, du sens patristique d’une initiation chrétienne
PAR les sacrements, à une initiation chrétienne perçue de façon plus globale et
INCLUANT les sacrements de l’initiation.
66
DGC 48. Ce regard sur le DGC peut sembler bref. Mais comme ce document est au cœur du
questionnement de notre question principale sur les passerelles possibles entre l’initiation chrétienne des
adultes et celle des plus jeunes, nous aurons amplement l’occasion d’analyser systématiquement de longs
passages de ce document. Nous pensons avoir mis suffisamment en évidence l’apport déterminant du
DGC en regard du présent propos, qui visait spécifiquement à cerner la contribution spécifique de chaque
document dans la compréhension d’une expression bien précise, « initiation chrétienne ».
105
prenant ses distances avec l’héritage scolastique centré sur l’hylémorphisme pour entrer
dans une théologie des sacrements plus ample.
Mais une réflexion qui, aujourd’hui, veut prendre en compte la pensée de l’Église sur ce
plan doit, tout en sachant comment les Pères de l’Antiquité parlaient de l’initiation
chrétienne, considérer cette dernière selon un sens beaucoup plus global, qui intègre ce que
l’on peut dire de l’initiation en général.
9.1 Initiation
Comme on le sait, la littérature traitant de l’initiation est abondante67. Mais il n’est pas
besoin, pour notre propos, de faire état de l’ensemble de cette question. Nous n’évoquerons
donc que brièvement quelques auteurs dont l’intérêt est d’avoir cherché à faire le pont entre
la foi chrétienne et cette notion développée par les sciences humaines.
On pense alors assez spontanément à Abel Pasquier, qui a mis en évidence que l’initiation
constitue l’un des trois modes fondamentaux de transmission, à côté de l’instruction et de
l’apprentissage68. Selon Pasquier, l’originalité de l’initiation est de recourir prioritairement,
dans une dynamique d’épreuves et d’affrontement, à la symbolique rituelle par laquelle
67
Cf. par exemple ÉLIADE, M., Initiation, rites, sociétés secrètes : naissances mystiques : essai sur
quelques types d'initiation, Paris, Gallimard, 1959, 277 pages; BETTELHEIM, B., Les Blessures
symboliques : essai d'interprétation des rites d'initiation, Paris, Gallimard, 1971, 252 pages; TURNER, V.,
Le Phénomène rituel : structure et contre-structure..., Paris, PUF, 1990, 206 pages.
68
PASQUIER, A., « Typologie des mécanismes du transmettre », Essais de Théologie Pratique 49, Paris,
Beauchesne, 1988, pages 117-133.
106
Plus récemment, Jan Claes, dans le but précisément de bien définir ce qu’on entend par
« initiation chrétienne », proposait à son tour une réflexion approfondie sur ce concept.
Retenons-en les trois éléments suivants :
Quant à Raymond Lemieux, dans un colloque tenu à l’Université Laval en 1997, il rappelait
que, en initiation,
69
PASQUIER, A., « Initiation, initiation chrétienne », in L’initiation chrétienne, démarche catéchuménale,
« Cahiers de l’Institut Supérieur de Pastorale Catéchétique » 8, Paris, Desclée, 1991, page 19.
70
CLAES, J., « L'initiation », Lumen Vitae 1994, n° 1, pages 10-20.
107
71
LEMIEUX, R., « Les relations en initiation chrétienne : point de vue de l’anthropologie », dans ROUTHIER,
G., dir., L’initiation chrétienne en devenir (Actes du colloque du diocèse de Québec sur l'initiation
chrétienne), « Pastorale et vie » 14, Montréal, MediasPaul, 1997, pages 52 et 54. Lemieux précise que
l'insertion progressive de nouveaux membres modèle elle-même le groupe, qu'il y a une sorte d'« aller-
retour », bref qu'il ne s'agit pas d'intégrer des individus dans un groupe totalement statique et immuable;
108
Le parcours d'initiation peut donc être considéré sous deux angles complémentaires : d’une
part, l'angle du cheminement, de la durée, qui permet l'acquisition progressive des éléments
qui définissent le groupe; d’autre part l'angle des étapes, où des moments particuliers sont
aménagés pour signifier des passages déterminants au début du processus, au fil du
parcours, au terme de la démarche.
Bref, quand on parle d’initiation, on réfère à un processus global, rejoignant toutes les
dimensions de l’être, par lequel une personne passe du statut d’étranger à un groupe à celui
de membre à part entière de ce groupe, en ayant découvert dans l’intervalle ce qui fait vivre
ce groupe, ses caractéristiques principales, sa raison d’être. Il s’agit donc fondamentalement
d’un processus de construction identitaire, par lequel la personne elle-même se reconnaît
comme membre du groupe, en assumant pour elle-même les caractéristiques qui définissent
l’appartenance à ce groupe et en acceptant de se définir par elles. Nous verrons au fil de
notre réflexion que l’initiation chrétienne n’est pas que cela, qu’il ne s’agit pas que d’un
processus lié à l’appartenance à un groupe, mais parce qu’elle est initiation, l’initiation
chrétienne est aussi cela.
9.2 Chrétienne
A-t-on besoin, pour le bien de notre démarche, de définir le mot « chrétien »? Il y aurait
plusieurs façons, toutes aussi valables les unes que les autres, de présenter les multiples
facettes de ce qui constitue la vie chrétienne. Nous proposons ces quelques traits, qui
suffiront pour notre propos : la vie chrétienne, c’est d’abord une option pour le Christ
comme celui qui donne sens à sa vie; c’est ensuite l’assentiment donné aux énoncés de foi
portés par la tradition de l’Église et tout particulièrement par l’Évangile (qu’on relise ci-
dessus les réflexions de Lemieux sur l’inscription de sa propre singularité dans la tradition
d’un groupe); c’est enfin un chemin de vie, marqué par une vie spirituelle et par des valeurs
évangéliques qui influencent en profondeur la vie personnelle, et par l’appartenance à
l’Église, appartenance qui s’actualise dans le lien avec une communauté de disciples de
Jésus Christ.
on conviendra cependant que cette malléabilité du groupe ne peut pas, sous peine de perte d'identité,
attaquer ce qui constitue le coeur de l'identité du groupe.
109
En cohérence avec les derniers paragraphes, on pourra donc considérer qu’initier une
personne à la vie chrétienne, c’est mettre en place tout un mécanisme par lequel elle
pourra :
goûter à quel point la foi en Christ et en l’Évangile est apte à donner sens à sa vie,
en découvrant le plan d’amour de Dieu pour l’humanité tel que manifesté en Jésus
Christ (par la catéchèse et par l’appropriation de la Parole de Dieu);
être interpellée et invitée à choisir les valeurs que propose l’Évangile (par la lecture
régulière et par la participation à des activités qui nécessitent de discerner les choix
les plus conformes à l’Évangile);
au terme, après avoir goûté à toutes les facettes de la vie chrétienne, prendre une
position éclairée quand on lui posera la question : «Veux-tu, oui ou non, prendre option
pour le Christ mort et ressuscité et pour l’Église qui annonce sa Bonne Nouvelle ?»
Et s’il fallait résumer ce concept, nous adapterions les formulations des praenotanda
generalia des rituels de l’initiation chrétienne, de la présentation de l’initiation chrétienne
des adultes dans le RICA et du Directoire général pour la catéchèse, pour l’exprimer dans
les termes suivants :
L’initiation chrétienne est le processus par lequel l’Église enfante de nouveaux disciples.
Ce processus suppose une disposition intérieure, adaptée à l’âge de la personne, à
entrer dans une expérience de foi et un itinéraire de conversion72. Il revêt essentiellement
deux dimensions articulées l’une à l’autre : une dimension catéchétique et une dimension
rituelle, par lesquelles les candidats sont fortifiés spirituellement et conduits en temps
opportun à recevoir avec fruit les sacrements de l'Église73. L’initiation chrétienne conduit
ainsi à une profession de foi vivante, explicite et agissante74, signe de cette pleine stature
qui permet aux disciples d’exercer, dans l'Église et dans le monde, la mission de tout le
75
peuple chrétien .
72
RICA 36.
73
Idem.
74
DGC 65.
75
RBPE et RICA 2.
110
L’initiation chrétienne ne peut donc plus être considérée aujourd’hui uniquement sous
l’angle sacramentel. Il faudra garder cela constamment à l’esprit, et ce tout particulièrement
quand il s’agira de s’intéresser à ce que signifie une « initiation chrétienne complétée ». Ce
qui est évident, c’est que l’initiation n’est jamais complétée tant que les trois sacrements ne
sont pas célébrés, tel que le reflète cet énoncé du Code de droit canonique : « les
sacrements du baptême, de la confirmation et de la très sainte Eucharistie sont si
intimement liés entre eux qu’ils sont requis pour l’initiation chrétienne complète76 ». C’est
également à cela que réfère De Clerck quand il se demande « quand donc l’initiation
chrétienne est-elle terminée?77 », pour répondre aussitôt que la liturgie de la Vigile pascale
nous en fournit une réponse évidente : quand les trois sacrements sont célébrés. Mais on
perçoit bien aussi – et la mise en évidence des caractéristiques du catéchuménat le montrera
clairement – que la décision de célébrer les sacrements qui compléteront l’initiation requiert
de se demander si le temps de la découverte, le temps des apprentissages fondamentaux,
lui, est terminé et si l’on peut passer à l’étape suivante. Pour distinguer cette notion par
rapport à ce que nous appelons « initiation chrétienne complétée », laquelle englobe la
célébration des sacrements de l’initiation, nous parlerons ici des « apprentissages
fondamentaux terminés », ou encore nous dirons que le « temps des apprentissages
qu’implique l’initiation est complété ». Même si nous utilisons le mot « apprentissage »,
qu’il soit clair que ce à quoi l’on réfère n’est pas d’ordre uniquement notionnel;
« apprentissages » désigne ici les diverses facettes mises en jeu quand il s’agit, si l’on peut
dire, de « savoir penser et agir en chrétien », de façon à ce que puissent être célébrés les
gestes qui scelleront l’appartenance au groupe des disciples, la confirmation et
l’eucharistie. Il s’agira dès lors de se demander si le parcours catéchétique et de découverte
a porté ses fruits, de sorte que cela puisse être attesté par la célébration sacramentelle.
76
CDC 842 - § 2.
77
DE CLERCK, P., L’intelligence de la liturgie, Paris, Cerf, 1995, page 10.
111
Deuxième partie
Que doit-on entendre par « catéchuménat »?
Après avoir parcouru les divers textes officiels qui, depuis Vatican II, ont contribué à la
compréhension du concept d’initiation chrétienne, nous entreprendrons maintenant un
parcours du même type en vue de cerner ce qu’il faut entendre, aujourd’hui, du vocable
« catéchuménat ». Cette fois, notre démarche nous emmènera juste en amont des textes
conciliaires.
Précisons d’entrée de jeu que le concept présente des contours mieux définis que le
précédent, mais que certaines questions se posent en ce qui concerne surtout la période
exacte qui peut porter le nom de catéchuménat.
On sait bien qu’il a toujours été possible à un adulte de devenir membre de l’Église
catholique. Le Rituale romanum de Pie V comportait effectivement, après les rites du
baptême des petits enfants, un rite De baptismo adultorum, où l’adulte à baptiser porte dans
les praenotanda le nom de catechumenus 78. Cependant, les rubriques du rituel lui-même
sont ambiguës. Dans une section dont le titre est Introductio in catechumenatum, on peut
lire :
On peut donc penser que les praenotanda et la dernière occurrence citée ci-dessus
considèrent que, puisque la personne est un adulte sur le point d’être baptisée, elle est
catéchumène. Mais comme même le rite d’entrée en catéchuménat n’est pas encore
78
Rituale romanum, chapitre 3, 6. Nous aurons l’occasion, au chapitre 4, de nous pencher sur les origines
de ce rituel du baptême des adultes.
79
Rituale romanum, chapitre 4, 5.
112
effectué, on hésite tout de même un peu. On aura compris que cette ambiguïté vient du fait
que l’entrée en catéchuménat et le baptême lui-même sont réalisés au cours de la même
célébration80.
Cependant,
La structure résultante du chapitre remodelé est alors la suivante : « 1. Ordo du baptême des
adultes administré en une seule fois (ici figure l’Ordo du baptême des adultes tel qu’il
existe actuellement dans le Rituel.) 2. Ordo du baptême des adultes en suivant les étapes du
catéchuménat84. » Suivent les explications sur chacun des sept degrés « par lesquels, aux
intervalles convenables, les catéchumènes adultes passeront, selon les progrès de leur
formation catéchétique, dans leur marche vers le baptême85. » Un passage des notes
préliminaires au sujet du baptême des adultes, au chapitre précédent de l’ordo, précise un
80
Nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir plus loin sur d’autres aspects de l’ambiguïté de ce rituel.
Notamment la séquence des rites (le moment de la profession de foi, des exorcismes et des scrutins, le
rapport entre les onctions et l’imposition des mains, etc.) Pour une lecture détaillée de ces déplacements
dans le baptême des adultes avant Vatican II, nous renvoyons à MAERTENS, T., Histoire et pastorale du
rituel du catéchuménat et du baptême, « Paroisse et liturgie » 56, Bruges, Biblico, 1962, pages 293-310.
81
SACRÉE CONGRÉGATION DES RITES, Décret ayant pour titre officiel « L’Ordo du baptême des adultes est
divisé en plusieurs degrés conduisant les catéchumènes jusqu’au baptême au fur et à mesure des progrès
de leur instruction », publié le 16 avril 1962, paru dans La documentation catholique, 15 juillet 1962, col.
927.
82
Idem, col. 928.
83
Idem, col. 927.
84
Idem, col. 928.
85
Idem, col. 927.
113
des éléments clefs de la différence entre les objectifs des deux approches : « La phrase sed
prius errorum, etc., est remplacée par celle-ci : sed prius in fide catholica instruantur (ils
devront auparavant être instruits de la foi catholique)86 ». Ainsi, on ajoute au rituel existant
des rites « d’autrefois », marquant des degrés qui « correspondent à la progression des
catéchumènes dans leur formation chrétienne et leur catéchèse87. » « Manifestement les
changements introduits ont pour but de favoriser une formation chrétienne des futurs
baptisés plus soignée et plus approfondie88. » Et le décret insiste, parlant de ces rites
marquant les degrés : « il n’est donc pas permis de les omettre, de les grouper ou
d’intervertir leur ordre89. » Cela dit bien déjà la conscience des réformateurs de cet ordo,
selon laquelle la démarche catéchuménale ainsi instaurée vise une progression de
l’instruction au fil du temps et la pertinence que tel ou tel rite survienne pour marquer
symboliquement cette progression. Le respect de l’ordre n’est pas ici anodin : il dit bien
qu’il ne signifie pas de « marquer rituellement », comme si tout rite pouvait faire l’affaire,
suggérant au contraire que la signification même de chaque rite est ordonnée à l’expression
du chemin parcouru au moment où ce rite est célébré90.
On demeure bien sûr conscient que l’utilisation de rites anciens peut surprendre : « Si
certains rites étonnent ou risquent d’être mal acceptés dans certains lieux, certaines régions
ou chez certains peuples…91 », de sorte qu’une grande marge de manœuvre est laissée au
souci d’adaptation des conférences épiscopales92. Mais on précise qu’il ne s’agit pas en fait
d’une réapparition de rites disparus au fil du temps; ces rites existaient bien, seulement ils
sont « aujourd’hui contractés en un seul93. »
On peut donc dire que déjà en 1962, si l’on hésite quant à la délimitation exacte du
catéchuménat, l’esprit de ce que l’on vise par l’introduction de ces modifications et ajouts à
86
Idem, col. 928.
87
Idem, col. 929.
88
MARTIN, J.-M., Archevêque de Rouen, « Avertissement » publié en introduction de l’Ordo baptismi
adultorum per gradus catechumenatus dispositus ad usum dioecesium galliae, Paris, Mame, 1963,
page 3.
89
SACRÉE CONGRÉGATION DES RITES, op. cit., col. 929.
90
Les rapports entre le contenu rituel et eucologique d’une liturgie et la préparation catéchétique que cela
implique sera développé au chapitre 6.
91
SACRÉE CONGRÉGATION DES RITES, op. cit., col. 929.
92
C’est l’expression qu’emploie déjà M. Martin dans sa lettre de présentation.
93
Idem, col. 927.
114
l’ordo se fait tout de même assez précis : « faire aller de pair l’initiation liturgique avec la
formation catéchétique, (…) à mesure que les catéchumènes progressent dans la foi, dans
les mœurs chrétiennes et s’insèrent dans la communauté94. »
2. Vatican II et le catéchuménat
Compte tenu de cette réforme de l’ordo en 1962, n’est-il pas étonnant que la Constitution
sur la sainte liturgie mentionne, environ un an plus tard :
94
MARTIN, J.-M., op. cit., page 4.
95
SC 64.
96
JUNGMANN, J.A., « Constitution on the Sacred Liturgy », in Commentary on the Documents of Vatican II,
Vol. 1, Freiburg / New York, Herder and Herder, 1967 (édition originale allemande: 1966), page 50.
115
Comme on pourra le constater par la suite, il semble donc que les buts visés par la révision
de 1962 et dont nous avons parlé plus haut, étaient considérés comme pertinents par les
Pères conciliaires, mais que le résultat concret que constituait cette révision était
insatisfaisant : il ne suffisait pas d’étirer comme un accordéon les rites compressés dans une
seule célébration, il fallait d’une part en saisir davantage le sens98 et, d’autre part, réviser à
la fois les notes pastorales et l’eucologie elle-même99. Ainsi, le travail publié en 1962
constituait une révision des rites, alors qu’on souhaitait maintenant une réelle restauration,
dans laquelle on tiendrait compte de cette révision toute récente : « On révisera le double
rite pour le baptême des adultes, le plus simple et le plus solennel, celui qui tient compte du
catéchuménat restauré100. »
La constitution sur la liturgie n’élabore pas davantage sur la nature du catéchuménat dont
elle appelle la restauration. Et la plupart des autres documents conciliaires seront soit
muets, soit très discrets sur la question. Ainsi, le décret sur la charge pastorale des évêques
rappelle que « les évêques doivent s'efforcer de restaurer ou d'aménager le catéchuménat
97
SACROSANCTUM OECUMENICUM CONCILIUM VATICANUM SECUNDUM, Schema constitutionis de Sacra
Liturgia, EMENDATIONES a Patribus Conciliaribus postulatae a Commissione Conciliari de Sacra
Liturgia examinatae et propositae VII, Caput III Schematis : De Ceteris Sacramentis et de
Sacramentalibus, Typis Polyglottis Vaticanis, MCMLXIII, page 12. Traduction : « Certains Pères
suggèrent que l’on supprime cet article sur le catéchuménat, car ils estiment que le nouveau Rituel du
baptême des adultes disposé par étapes est déjà suffisant, mais d’autres disent que ce Rituel doit être
révisé de nouveau, en raison de sa complexité et de la difficulté de sa mise en œuvre. Notre Commission
a estimé qu’il fallait retenir cet article, puisque le nouveau Rituel réformé n’inclut pas de modification de
texte. » (traduit et cité dans une présentation article par article de la Constitution Sacrosanctum concilium
incluant les declarationes et les commentaires des membres de la Commission conciliaire sur la liturgie,
dont faisait partie Mgr Hallinan : « La Constitution liturgique, de sa préparation à sa mise en
application II », La Maison-Dieu 156 (1983), page 203; l’auteur de la traduction et du commentaire n’est
pas donné).
98
Nous avons par exemple croisé au fil de nos lectures un texte sur le rite du sel, dont les explications sur la
signification allaient dans toutes sortes de directions…
99
Un commentaire de la constitution sur la liturgie paru en 1964, référant à un projet d’organisation du
catéchuménat proposé par Jungmann et quelques autres experts, est formulé ainsi (la traduction est de
nous) : « Le projet de Jungmann est bien réussi. Il correspond aux usages reçus de l’Église ancienne tout
en étant adapté à notre sensibilité actuelle. (…) Il constitue indubitablement une base pour une future
réforme du rituel du baptême des adultes, nettement plus indiquée que le rite élaboré en 1962 par la
Congrégation des rites. (…) Mais, aussi méritoire soit-il, il s’est limité à la division des rites, sans toucher
d’aucune façon au texte en vigueur jusqu’à présent. » NEUNHEUSER, Don B., o.s.b., « Il catecumenato »,
in BARAÚNA, G., o.f.m., dir. La Sacra Liturgia rinnovata dal Concilio, Studi e commenti intorno alla
Costituzione Liturgica del Concilio Ecumenico Vaticano II, Torino, Elle di ci, 1964, pages 553-554.
100
SC 66. Nous reviendrons plus loin sur le sort qui fut réservé au rite « le plus simple » par le RICA.
116
des adultes101 », et la constitution sur l’Église parlera des « catéchumènes qui, sous l’action
de l’Esprit-Saint demandent par un acte explicite de leur volonté à être incorporés à
l'Église, (qui) par le fait même de ce vœu lui sont unis, et (que) l’Église, maternelle, les
enveloppe déjà dans son amour en prenant soin d’eux102. »
C’est sans surprise que l’on peut constater que le décret sur l’activité missionnaire de
l’Église constitue le lieu principal du développement de la réflexion conciliaire sur la nature
du catéchuménat.
La présentation du catéchuménat dans ce décret est tout entière concentrée dans les
numéros 13 et 14, qui constituent ensemble un article intitulé « La prédication de
l’Évangile et le rassemblement du peuple de Dieu ». Le numéro 13 s’intitule
« Évangélisation et conversion » et le numéro 14 « Catéchuménat et initiation chrétienne ».
Dans ce contexte, le catéchuménat est présenté comme la modalité d’accueil de ceux et
celles qui, ayant entendu l’annonce du Dieu de Jésus Christ et laissant leur cœur s’ouvrir
par l’Esprit Saint, « croient et se convertissent librement au Seigneur et s'attachent
loyalement à Lui qui, étant "la Voie, la Vérité et la Vie" (Jn 14, 6), comble toutes leurs
attentes spirituelles, bien plus les dépasse de façon infinie. » On précisera qu’il s’agit alors
d’une conversion initiale, « suffisante cependant pour que l'homme se rende compte que,
détourné du péché, il est introduit dans le mystère de l'amour de Dieu, qui l'appelle à nouer
des rapports personnels avec Lui dans le Christ ». Le passage « du vieil homme à l’homme
nouveau » qui s’amorce alors, « doit devenir manifeste et se développer peu à peu pendant
le temps du catéchuménat ».
101
CD 14. On peut présumer que le concept de catéchuménat ne résonne pas encore clairement dans la tête
de plusieurs, puisqu’on juge nécessaire d’utiliser le pléonasme « catéchuménat des adultes ».
102
LG 14.
117
Notons donc que la foi n’est pas ici donnée par l’action rituelle ni même par la catéchèse,
puisqu’elle y est antérieure. C’est la proclamation du kérygme qui contribue à cette foi
initiale. Notons surtout la portée du catéchuménat : on parle d’abord d’une « formation »
(institutio) à la vie chrétienne intégrale, mais comme si l’on voulait s’assurer que ce terme
ne sera pas compris dans une optique trop intellectuelle, on y adjoindra le terme
d’« apprentissage » (tirocinium), qui fait référence à une dimension nettement plus pratique.
Cette démarche de formation et d’apprentissage a pour but d’unir ceux et celles qu’on
appelle déjà disciples au Christ leur Maître. Puis l’on précise ce qu’implique cette union au
Christ : une initiation au mystère et aux mœurs et une introduction progressive à cette vie
marquée par la foi et la charité au moyen de rites sacrés. Et c’est au terme de cette
démarche d’insertion progressive que sont célébrés les sacrements de l’initiation.
conclure de cela que les catéchumènes portent toujours ce nom pendant le temps pascal, il
faut par contre noter que dans ce texte ils sont toujours catéchumènes pendant le carême, ce
qui méritera attention un peu plus loin.
Telle est donc la situation au sortir du Concile : une demande (SC 64) de restauration d’un
catéchuménat pour lequel une récente révision avait jeté quelques bases dont on ne pourra
pas ne pas tenir compte, et l’affirmation (AG 13-14) des buts et des principes qui doivent
inspirer cette restauration. Ces buts et principes se firent jour à travers la réflexion sur la
mission évangélisatrice de l’Église et devaient maintenant trouver leur place dans une
pratique renouvelée dans les « pays de vieille chrétienté », contribuant ainsi à une
compréhension nouvelle de ce qu’est l’initiation chrétienne.
Pour notre part, après l’élargissement de perspective que nous a permis l’observation des
textes conciliaires, nous reprendrons notre démarche plus restreinte dans les textes officiels
pour mieux cerner les dimensions exactes à donner au mot « catéchuménat ».
Les affirmations relatives au catéchuménat dans le DCG de 1971 sont plutôt succinctes.
Outre la réitération, appuyée par CD 14, de l’invitation faite aux évêques d’instaurer chez
eux un catéchuménat, on trouvera d’une part une précision, fidèle à AG 13-14, sur le fait
que le catéchuménat se situe, dans l’activité missionnaire de l’Église, entre le temps de
l’évangélisation et celui du néophytat103. Ce temps de formation implique une forme de
103
DCG 77. Rappelons si nécessaire que le « néophyte » (littéralement la « nouvelle pousse ») est le nom
donné à la personne qui a terminé récemment son parcours d’initiation chrétienne.
119
catéchèse qui lui est propre104 et doit, en fonction de ses caractéristiques particulières, être
encadré par des « normes importantes105. » Cette nécessité d’une normalisation découle
plus particulièrement du fait que le catéchuménat inclut une dimension sacramentelle.
Surtout, on précisera le caractère tridimensionnel du catéchuménat : catéchèse, participation
liturgique et vie communautaire :
Ainsi, le Directoire catéchétique général de 1971, malgré la sobriété de ses affirmations sur
le catéchuménat, précise quelques aspects importants : cette démarche est bien encadrée et
régie par des normes, elle a un début et une fin, elle comporte des caractéristiques
spécifiques qui appellent des démarches catéchétiques propres pour atteindre un but précis
au moyen d’interventions qui concernent l’ensemble de la communauté chrétienne.
Dans un parcours chronologique, c’est le RICA (1972) qui suit le DCG (1971). Puisque
c’est de sa teneur même de mettre en forme la requête conciliaire de restauration du
catéchuménat, on ne sera pas surpris d’y trouver nombre de repères pour définir celui-ci.
Toutefois, l’analyse serrée du contenu du RICA nous laisse sur une ambiguïté quant à
l’extension exacte à donner au mot « catéchuménat », une ambiguïté que ne lèveront ni
Catechesi tradendae, ni le Catéchisme de 1992, et qui sera encore présente dans le
Directoire de 1997.
104
DCG 96.
105
DCG 106.
106
DCG 130.
120
Il faut dire que cette hésitation ne porte pas sur un élément majeur : tous les documents
s’entendent pour dire que le catéchuménat commence par un rite d’entrée, qui suit un temps
d’évangélisation, que certains appellent le pré-catéchuménat107. De même, il est clair que,
une fois célébrés les sacrements de l’initiation chrétienne, il n’est plus question de
catéchumènes, mais bien de fidèles, auxquels on donne parfois comme on l’a vu le titre
plus spécifique de néophytes. L’interrogation porte simplement sur le nom à donner à ceux
et celles qui sont dans la dernière phase de leur parcours préparatoire, à savoir le temps de
carême qui suit le rite de l’appel décisif. S’agit-il encore du catéchuménat ou d’une autre
phase à laquelle il faut donner un autre nom?
Tout ce qui précède la célébration des sacrements semble bien ici inclus dans le
catéchuménat. Quant au n° 44 :
Pendant le carême qui suit l’appel décisif, donc après le « temps du catéchuménat
proprement dit », les personnes concernées sont encore appelées catéchumènes, ce qui est
corroboré par le n° 147 :
107
Le Code de droit canonique est tout à fait limpide à ce propos (788 §1) : « Ceux qui auront manifesté la
volonté d’embrasser la foi au Christ, le temps du précatéchuménat achevé, seront admis au catéchuménat
par des cérémonies liturgiques et leurs noms seront inscrits dans un livre destiné à cet effet. »
108
Le DGC (88) reproduit fidèlement cette articulation : « Dans le catéchuménat baptismal, la formation
s'échelonne sur quatre étapes: le pré-catéchuménat; le catéchuménat proprement dit; le temps de la
purification et illumination; le temps de la mystagogie… »
121
et par le n° 202 :
Il est intéressant de constater que les rubriques de la partie eucologique des rites du « temps
de la purification et de l’illumination » sont oscillantes : parfois on parlera des
catéchumènes, alors qu’ailleurs on parlera des « appelés », précisément avec des
guillemets109. Et cette oscillation est patente dans le rite de l’appel décisif lui-même,
comme on peut le voir au n° 142 :
Le célébrant :
N. et N., vous êtes appelés, vous serez initiés par les sacrements de la
foi pendant la prochaine veillée pascale.
Les catéchumènes :
Nous rendons grâce à Dieu (…)
Enfin, puisque le moment où se noue cette problématique est celui de l’appel décisif,
référons directement aux notes pastorales de ce rite. Nous y trouverons précisément un
argument « décisif » :
109
Exemple : RICA 155.
122
lui-même est nommé « illumination » : c'est par lui que les nouveaux
baptisés reçoivent la lumière de la foi.
Pour l'Église, l'appel décisif est comme le moment où se cristallise toute la
sollicitude qu'elle porte aux catéchumènes110.
Or précisément, comme nous l’avons montré, le sens dans lequel a « voulu aller » le Rituel
n’est pas si facile à déterminer. Nous avons déjà vu à quel point l’usage du terme initiation
ne peut pas, à cette époque, être considéré comme donné d’emblée, de sorte qu’on ne peut
accoler au RICA une définition préétablie, viendrait-elle de la patristique, mais plutôt
procéder comme nous l’avons fait, soit tenter de dégager la conception de l’initiation qui
émerge de ce document. Ainsi par exemple Lebrun se montre surpris que « à s’en tenir au
plan et aux intitulés [ndlr : du Rituel et de ses notes pastorales], le catéchuménat engloberait
l’Initiation! »113, ce qu’il présente comme un glissement. Pour notre part, nous pensons que
c’est à dessein que la structure se présente ainsi, mais un dessein porté, nous le savons
maintenant, par une compréhension non fixée du sens à donner au mot « initiation », où
celui-ci désignera parfois de façon étroite les sacrements de l’initiation et parfois, dans un
esprit plus marqué par les sciences humaines, l’ensemble du processus qui constitue
progressivement le fidèle.
Pour en revenir plus précisément au terme « catéchuménat », ce que nous avons appelé plus
haut une « oscillation » ne relève pas de la confusion ou du malentendu. Ce que l’on peut
110
RICA 129-130.
111
LEBRUN, art. cit.
112
Idem, page 50.
113
Idem, page 56.
123
constater, c’est qu’il n’y a aucune volonté exprimée dans le RICA d’abandonner
l’appellation « catéchumène » après l’appel décisif. Ainsi, de même que les fidèles
nouvellement initiés, tout en pouvant être appelés fidèles, portent le titre spécifique de
« néophytes », les catéchumènes parvenus à cette dernière étape préparatoire, tout en étant
toujours catéchumènes, peuvent être désignés par un titre qui les distingue des autres
catéchumènes. En conséquence, il est tout à fait légitime d’une part de considérer que, en
principe, le temps de l’illumination est la dernière étape du catéchuménat et, d’autre part,
de considérer qu’il y a un « catéchuménat proprement dit », au sens plus restreint, qui
consiste en cette période de durée indéterminée où la catéchèse est l’élément principal, bien
que non exclusif, du parcours.
L’argument du vocable utilisé pour désigner les personnes est d’après nous décisif : tant
qu’elles sont appelées « catéchumènes », c’est que le catéchuménat n’est pas encore
terminé, ce qui vaut jusqu’à l’entrée dans la célébration des sacrements de l’initiation.
Telle doit donc être, d’après nous, l’extension du mot catéchuménat : Du « rite d’entrée en
catéchuménat » jusqu’au moment de l’accomplissement des rites baptismaux.
114
Qu’il attribue évidemment à Hyppolite de Rome (mais c’est un autre débat)! NEUNHEUSER, op. cit.,
pages 536-538.
124
Troisième partie
La catéchèse
dans ses rapports avec l’initiation chrétienne
Comme nous l’avons mentionné en introduction de ce chapitre, il n’est pas question ici de
tracer les contours exacts d’une définition de la catéchèse, ce à quoi le Directoire général
pour la catéchèse s’emploie abondamment. Mais comme il arrivera dans nos réflexions à
venir que l’on ait à parler de l’espace catéchétique qui se déploie au cœur d’une démarche
d’initiation chrétienne, nous avons jugé pertinent de mettre en évidence comment ces deux
concepts s’articulent l’un à l’autre précisément dans ce Directoire.
Par contre, la catéchèse est directement concernée par les deux autres moments, soit
l’initiation et la formation continue, d’où la nécessité de chercher à cerner les éléments
115
DGC 62.
116
DGC 61.
125
spécifiques, s’il en est, de la catéchèse lorsqu’elle est en lien avec l’initiation chrétienne.
Cependant, il nous faut reconnaître, encore une fois, un certain flottement dans l’usage du
vocabulaire entre différentes sections du DGC à ce propos. Cette difficulté est loin d’être
insurmontable, mais elle nous obligera à prendre option.
Référons dans un premier temps aux buts de la catéchèse, formulés de différentes façons
complémentaires : « Le but définitif de la catéchèse est de mettre quelqu'un non seulement
en contact mais en communion, en intimité, avec Jésus-Christ117 »; « La catéchèse est la
forme particulière du ministère de la Parole qui fait mûrir la conversion initiale, jusqu'à ce
qu'elle devienne une profession de foi vivante, explicite et agissante118 ». Tous les passages
qui suivent montrent bien que ce travail est l’œuvre de toute une vie de maturation :
Mais c’est précisément à ce point que le recours au vocabulaire devient un peu moins
limpide120. Ainsi, ce qui concerne les formes de catéchèse après le temps d’initiation
prendra fréquemment le nom d’ « éducation permanente de la foi », aussi appelée
« catéchèse permanente ». Il s’agit donc bien de catéchèse, d’une catéchèse multiforme
comme on le déploie au n° 71. Par ailleurs, l’activité catéchétique qui se déploie pendant
l’initiation prendra logiquement en plusieurs endroits le nom de « catéchèse
d’initiation »121. Tout serait donc clair : dans l’ensemble de l’action catéchétique, il y aurait
117
DGC 80, citant CT 5.
118
DGC 82.
119
DGC 56.
120
Précisons ici qu’une des sources de confusion vient de l’interférence que créent les titres intercalés dans
le DGC, où l’usage du mot « catéchèse » est moins consistant que dans le corps du texte. L’on sait que
ces titres ne font pas partie du texte officiel, mais ils ont tout de même un effet d’orientation de la lecture
dont il faut se méfier. Quoi qu’il en soit, il reste tout de même quelques imprécisions dans le texte lui-
même.
121
Cf. par exemple les nos 64 et 68.
126
Dans ce passage du Directoire, le mot « catéchèse » prend un sens plus restreint, équivalant
à « catéchèse d’initiation », puisque ce qui est appelé ailleurs « catéchèse permanente » est
présenté ici comme un autre moment qui « découle » de celui-ci, donc qui non seulement le
suit mais en est la conséquence, le fruit.
S’il était utile, pour la clarté du propos, de mettre en évidence cette difficulté d’appellation,
les concepts sous-jacents, eux, sont tout même mieux définis. Nous résumerons ainsi : la
fonction d’évangélisation de l’Église s’étend du moment où une personne est mise pour la
première fois en présence de l’Évangile jusqu’à ce que l’on appelle une profession de foi
vivante, explicite, agissante, étant entendu qu’il ne s’agit plus ici d’une référence ponctuelle
mais du processus qui s’étend sur toute la durée de la vie chrétienne. Si le premier moment
n’est pas encore d’ordre catéchétique, la catéchèse entre en œuvre dès les étapes
subséquentes, afin
Non que tout ce qui contribue à l’intimité avec Jésus Christ relève de la catéchèse, car la
croissance dans la foi met en jeu d’autres facettes : vie liturgique, vie communautaire,
action caritative notamment. Cependant, il ressort du DGC que l’évangélisation est la
raison première de l’existence de l’Église et que le ministère de la Parole, dont participe au
premier chef la catéchèse, est la forme privilégiée de cette évangélisation. Au point où l’on
122
DGC 63.
127
n’hésitera pas à établir des liens forts entre la catéchèse et toutes les facettes de la vie
chrétienne124.
Ce qu’il importe de saisir, c’est que le découpage en moments ne doit jamais occulter la
perspective dominante du processus, à savoir précisément qu’il s’agit d’un processus, donc
d’une marche continue.
Il s’agit alors de chercher à cerner quel est l’apport de la catéchèse propre au temps de
l’initiation au sein de cette démarche de croissance, de maturation. Il convient ici de citer
amplement le n° 56 du DGC, qui présente les choses non du point de vue des moments de
la catéchèse elle-même, mais du point de vue du processus de conversion permanente.
123
DGC 80.
124
Cf. par exemple les nos 85ss.
125
DGC 56.
128
L’espace initiatique trouve ici son déploiement entre la conversion et la profession de foi,
en ce sens qu’elle contribuera à faire advenir cette profession de foi, définie ici comme ce
changement progressif de la mentalité et des mœurs que devrait susciter la connaissance de
la foi et l’apprentissage de la vie chrétienne. Mais cette connaissance ne sera fructueuse que
si elle se déploie sous la forme d’un itinéraire spirituel.
Voilà qui qualifie la catéchèse d’initiation : certes elle se définit par la connaissance, mais
dans un cadre qui laisse place à l’Esprit; elle se définit aussi par l’apprentissage, ce qui
nous situe dans un registre de connaissance autre que celui du strict enseignement
notionnel. Enfin, une dernière expression qualifie les fruits de la catéchèse d’initiation : la
maturité initiale, étape d’une conception plus globale de la maturité qui transpire de
l’ensemble du DGC :
Comme l'organisme humain a besoin pour vivre que tous ses organes
fonctionnent, la vie chrétienne, pour atteindre sa maturité, a besoin que
129
Le mandat assigné à la catéchèse d’initiation est étayé dans les paragraphes suivants :
En cela, le Directoire suit de façon très fidèle le décret conciliaire Ad gentes qui, parlant de
la démarche d’initiation qu’est le catéchuménat, dira que ce
126
DGC 87.
127
DGC 143.
128
DGC 66.
129
DGC 67.
130
n'est point un simple exposé des dogmes et des préceptes, mais une
formation à la vie chrétienne intégrale et un apprentissage (…) par lesquels
les disciples sont unis au Christ leur Maître. Les catéchumènes doivent donc
être initiés, de façon appropriée, au mystère du salut et à la pratique des
mœurs évangéliques, et introduits, par des rites sacrés, à célébrer à des
époques successives, dans la vie de la foi, de la liturgie et de la charité du
Peuple de Dieu130.
Mais on précisera plus loin comment entendre cette référence à une « formation de base » :
il ne s’agit pas des « premiers rudiments » dans un sens réducteur du type « commencer à
savoir des choses à propos de… », car l’organicité, la systématicité et la cohérence ne
sauraient se satisfaire de balbutiements. Mais, « essentielle, elle porte sur ce qui est
"ordinaire" pour le chrétien, sans aborder les questions disputées ni se transformer en
recherche théologique132. » Ainsi, uniquement l’essentiel, mais tout l’essentiel, si l’on peut
dire, afin de conduire à une profession de foi vivante, explicite et agissante.
On cherchera cependant en vain plus loin dans le DGC une description précise d’une
profession de foi ainsi qualifiée. Ce qui, il nous semble, s’en approche le plus, est ainsi
formulé :
130
AG 14.
131
DGC 67.
132
DGC 68.
131
Ces dernières réflexions visaient à vérifier la possibilité de déterminer une tâche précise
assignée en propre à la catéchèse d’initiation, une tâche qui aurait pu être formulée en
termes d’acquis vérifiables qui permettraient de passer du moment de l’initiation au
moment de la formation continue. Nous en tirons la conclusion qu’une telle rigueur est
impossible, ce qui ne veut pas dire bien sûr que la tâche dévolue à la catéchèse d’initiation
soit approximative comme nous avons eu l’occasion de le mettre en évidence. Seulement,
on ne trouvera pas dans le DGC de repères précis, chirurgicaux, pour déterminer ce que
pourrait constituer une initiation chrétienne complétée.
Il faut d’abord remarquer que dans toute la section où la catéchèse est présentée comme un
moment du processus d’évangélisation, là où l’on parle de la catéchèse d’initiation, aucune
précision n’est apportée quant au concept d’initiation sous-jacent. Il nous semble donc que
l’on puisse conclure de cette longue réflexion qui s’amorce au n° 51 et qui se rend jusqu’au
n° 87, qu’on y parle de l’initiation chrétienne en général ou, si l’on préfère, de TOUTE
133
DGC 92.
134
Comme aurait pu l’être, par exemple, un « examen » sur les acquis notionnels du credo, hypothèse que
nous sommes invités à rejeter.
132
Tout ce qui suit nous permet de mieux comprendre les deux pôles de la comparaison, ce qui
est capital pour notre propos. Ainsi,
Ce qu’il faut remarquer, c’est que le point de rupture en cause ici ne s’établit pas entre deux
formes d’initiation chrétienne, soit le catéchuménat et l’initiation chrétienne des enfants,
mais bien entre les initiés et les non-initiés. Il ne s’agit pas des enfants baptisés n’ayant pas
reçu les autres sacrements de l’initiation puisque, d’une part, on parle de ceux qui ont reçu
les sacrements et que, d’autre part, on cite à l’appui de cette différence une référence tirée
du RICA concernant les « recommençants », soit des adultes.
En d’autres mots, dans cette section, le catéchuménat baptismal n’est pas présenté comme
modèle pour l’initiation chrétienne des jeunes, mais bien pour la catéchèse permanente de
ceux qui sont déjà initiés, ce qui serait mis en évidence par une analyse des paragraphes
135
DGC 88.
136
Idem.
137
DGC 90.
133
suivants qui présentent les éléments du catéchuménat que doit prendre en compte la
catéchèse postbaptismale.
D’une part, cela ne signifie pas que le catéchuménat ne doive pas être considéré
comme le modèle de l’initiation chrétienne des enfants, mais ce n’est pas sur ces
paragraphes du Directoire que nous devons nous appuyer pour soutenir cette
assertion.
D’autre part, et cela est précieux pour nous, nous ne trouvons dans toute cette
réflexion du Directoire sur les liens entre catéchèse et initiation aucune distinction
entre l’initiation chrétienne des adultes et celle des enfants. Nous trouvons bien
l’idée que « la catéchèse qui s’adresse aux autres tranches d’âge doit s’y référer
[ndlr : à la catéchèse des adultes] »138, mais on aurait du mal à fonder sur cette
mention une distinction entre les objectifs de l’initiation chrétienne des adultes et
celle des enfants139. La distinction amenée ici est déployée dans un chapitre
ultérieur du Directoire intitulé « La catéchèse selon les âges »140, mais les
différences considérées sont alors essentiellement de nature pédagogique : on ne fait
pas la catéchèse avec des enfants comme on la fait avec des adultes141.
Nous pouvons conclure de ces réflexions que, au moins en ce qui concerne les objectifs
catéchétiques de l’initiation, une distinction entre l’initiation chrétienne des enfants et le
catéchuménat en fonction d’objectifs catéchétiques différents n’aurait pas lieu d’être : toute
138
DGC 59, c’est une des affirmations-clés de notre démarche.
139
Comme nous l’avons déjà évoqué, le Catéchisme de l’Église catholique (1231) apporte un élément
pertinent à cette question; parlant de la façon dont a été célébré le baptême et l’est maintenant, il fera le
lien entre le baptême des petits enfants et l’initiation chrétienne, précisant que « de par sa nature même le
Baptême des enfants exige un catéchuménat postbaptismal. ». On aura donc remarqué que les deux
documents catéchétiques les plus récents, soit le CÉC et le DGC, introduisent les concepts nouveaux de
catéchuménat baptismal et catéchuménat postbaptismal. Cela appuie notre point de vue selon lequel le
baptême en tant que « rite de l’eau » posé sur un petit enfant appelle à être complété par les autres rites de
l’initiation chrétienne, et donc que la période entre ce rite de l’eau et les derniers rites peut, par une
analogie dont usent ces textes officiels, être appelée « catéchuménat ». En conséquence, nous voyons
encore moins de raisons de distinguer deux processus initiatiques aux objectifs différents. La séquence
rituelle peut varier, l’objectif apparaît le même.
140
DGC 171-188.
141
Il y a bien au n° 178 la mention que « selon une tradition solide, c'est habituellement en cette période que
s'achève l'initiation chrétienne commencée avec le Baptême. La réception des sacrements tend à la
formation organique de la foi de l'enfant et à son introduction dans la vie de l'Église. » Encore une fois,
difficile de trouver là quelque affirmation qui permettrait d’introduire une différence dans les objectifs de
la catéchèse d’initiation selon qu’elle s’adresse à des adultes ou à des enfants.
134
catéchèse d’initiation a pour finalité de « favoriser une profession de foi vivante, explicite
et agissante142. »
Il nous reste donc à voir comment la référence au concept de « modèle » vient moduler la
compréhension que nous pouvons avoir des liens entre le catéchuménat baptismal (destiné
aux adultes) et le catéchuménat postbaptismal, autrement dit l’initiation chrétienne des plus
jeunes.
142
DGC 66.
Chapitre troisième
MODÈLE…
136
Encyclopaedia universalis
Les éléments mis en place dans le chapitre précédent devraient nous permettre d’utiliser
sereinement et à bon escient, dans la suite de nos développements, ces concepts centraux de
CATÉCHUMÉNAT et d’INITIATION CHRÉTIENNE. Il s’agit maintenant d’aborder le troisième
terme propre de notre énoncé de départ, où le catéchuménat est qualifié de MODÈLE pour
l’initiation chrétienne.
Notre démarche nous conduira d’abord dans une analyse linguistique et épistémologique de
ce concept. Puis, comme il s’agit d’un concept que le Directoire utilise avec une certaine
profusion, nous nous arrêterons plus spécifiquement sur trois passages de ce document qui
permettront de jeter une lumière sur la signification qu’il faut donner à notre propre énoncé.
137
Première partie
Le concept de modèle
Notre réflexion sur cette question s’appuiera d’une part sur les diverses occurrences de
cette notion de « modèle » dans un certain nombre de textes officiels de l’Église, cernant
ainsi quel « environnement sémantique » se dégage de cette utilisation. Mais d’abord, de
façon plus lointaine, considérons la signification du mot « modèle » telle que portée par le
sens commun et exprimée dans les dictionnaires, puis dans une réflexion épistémologique
un peu plus poussée et enfin dans quelques ouvrages qui utilisent ce concept au profit d’une
réflexion spécifiquement théologique.
1
DGC 59.
2
DGC 90.
138
L’usage courant du mot « modèle », celui que l’on retrouve dans la plupart des
dictionnaires, fait du modèle une « œuvre ou objet que l’on imite, que l’on reproduit, ce qui
sert d’exemple, de type, de norme3 », ou encore une « chose ou personne qui, grâce à ses
caractéristiques, à ses qualités, peut servir de référence à l'imitation ou à la reproduction4 ».
Ainsi, prendre quelqu’un ou quelque chose pour modèle, c’est le considérer « comme un
idéal à imiter5 ». On pourra aussi parler de « tangible representation (…), a thing, whether
actually existing or only mentally conceived of, whose properties are to be copied6. » Le
modèle peut donc être de deux natures : parfois, il s’agit d’une reproduction physique réelle
d’une idée abstraite ou d’un objet à construire, mais parfois il s’agira d’une représentation
mentale idéale, typique, destinée à exprimer un idéal. On y perçoit l’idée de perfection :
« personne ou chose qui porte à sa perfection telle ou telle qualité, (…) exemple type, (…)
exemple donné par une personne, une chose, qui possède au plus haut degré un ensemble
de caractéristiques7. » Ou encore l’idée d’un archétype, d’un « premier exemplaire d’un
objet destiné à être reproduit en série8. »
3
Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition (http://atilf.atilf.fr/academie9.htm).
4
Trésor de la langue française (http://atilf.atilf.fr/tlf.htm).
5
Trésor de la langue française.
6
Encyclopedia britannica « online » (http://www.britannica.com/).
7
Trésor de la langue française.
139
logique représentant les structures essentielles d'une réalité et capable à son niveau d'en
expliquer ou d'en reproduire dynamiquement le fonctionnement9 », qui « formalise les
relations unissant les différents éléments d'un système, d'un processus, d'une structure, en
vue de faciliter la compréhension de certains mécanismes ou de permettre la validation
d'une hypothèse10. » Il s’agira donc d’un concept de type systémique, globalisant,
comportant les caractéristiques idéales d’un système, d’un processus, visant à expliquer le
fonctionnement, les interrelations au sein de ce système : « On parle de modèle, en science,
chaque fois qu'il y a renvoi d'une réalité concrète à une réalité idéale avec exploitation de
leurs analogies descriptives. Analogie ne signifie nullement identité; il existe même une
différence de nature entre le modèle et le réel qu'il représente, le modèle ayant une valeur
symbolique11. » En science, le modèle se trouve donc en position intermédiaire entre la
réalité objective observable et le système d’équations mathématiques qui visent à rendre
compte des lois qui régissent les phénomènes observés :
Il s’agit donc ici de rendre compte de ce qui se passe dans un langage formel et
généralisable, mais d’une façon qui soit compréhensible, perceptible par l’esprit des
destinataires de ce type de présentation. Par exemple, l’explication du comportement d’un
gaz en l’assimilant à un ensemble de minuscules billes élastiques s’entrechoquant à la
manière de boules de billard est une analogie, car les molécules gazeuses ne sont pas des
billes. Mais cette image permet de se donner une représentation mentale efficace de ce qui
se passe à l’échelle moléculaire, ce que ne permettent pas de faire les lois physiques
exprimées en formules mathématiques.
8
Dictionnaire de l’Académie française.
9
Trésor de la langue française.
10
Dictionnaire de l’Académie française.
11
Trésor de la langue française.
12
Encyclopaedia universalis, édition 2002, tome 15, article « Modèle », page 295.
140
Les épistémologues de ces disciplines parleront alors du recours au modèle comme d’une
« construction hypothétique qui procède d’un schéma simplificateur », permettant de
« distinguer, parmi les données sensibles, l’essentiel de l’accessoire. (…) Sans être
en contradiction avec l’expérience effective, les modèles se proposent d’en donner une
simplification systématique14. » L’auteur de l’article encyclopédique poursuit plus loin :
« Le modèle se présente comme une structure dont les articulations restent solidaires. Bien
entendu, un modèle similaire peut être proposé, mais la modification d’un détail influence
l’ensemble… »
On précisera encore plus loin (parlant cette fois des modèles en linguistique, mais d’une
façon généralisable, il nous semble, au concept global de « modèle ») que
plus le modèle est simple, plus son pouvoir explicatif est grand, puisque l’on
peut clairement indiquer le rôle de chaque élément de la théorie dans son
fonctionnement. Mais cet idéal de simplicité est contrebalancé par la
nécessité de rendre compte du maximum de données et avec la plus grande
précision possible, ce qui réclame en général de complexifier le modèle, et
partant de diminuer d’autant sa lisibilité. Il faut donc trouver le meilleur
13
Idem, page 298.
14
Idem, page 296.
141
Nous verrons plus loin que plusieurs des éléments de définition d’un modèle fournis par les
disciplines ici observées seront fort utiles dans notre propre compréhension de ce que peut
signifier le fait que le catéchuménat soit proposé comme modèle de parcours catéchétique.
Thomas S. Kuhn propose une réflexion fort éclairante. Dans sa Structure des révolutions
scientifiques16, il utilise abondamment le concept de paradigme17, dont il reconnaît qu’il se
déploie selon deux sens un peu différents. L’un d’eux, qu’il décidera éventuellement
d’appeler matrice disciplinaire, désignerait les « convictions partagées par l’ensemble
[ndlr : des membres d’une communauté scientifique] et qui expliquent la relative plénitude
des communications sur le plan professionnel et la relative unanimité des jugements
professionnels18. »
En d’autres mots, il s’agit de l’arrière-plan de référence que porte en tête une personne –
pour Kuhn il s’agit des membres d’une communauté scientifique mais rien n’interdit
d’élargir ici le propos – au moment où elle aborde une situation, un problème. En fait, tout
le discours de Kuhn vise à montrer que, en temps normal, l’ensemble des opérations d’une
communauté scientifique vise à conforter le paradigme en résolvant un certain nombre
d’énigmes d’une façon telle qu’elles trouvent leur place dans ce paradigme.
Il arrive cependant que la démarche scientifique mette au jour des phénomènes qui résistent
radicalement à toute réduction au paradigme en vigueur. Selon Kuhn, la première réaction
consiste à ignorer ces faits ou à les réduire à des aberrations méthodologiques ou
expérimentales. C’est que le paradigme ne se laisse pas bousculer facilement. Puis arrive un
scientifique – d’après Kuhn habituellement un jeune qu’on dirait non encore « inculturé » à
la tradition scientifique de sa discipline – qui se laisse intriguer par cette énigme. On passe
15
Encyclopaedia universalis (http://www.universalis-edu.com/), article « Modèle ».
16
KUHN, T.S., La structure des révolutions scientifiques, « Nouvelle bibliothèque scientifique », Paris,
Flammarion, 1972, 246 pages (traduit de l’original américain The Structure of Scientific Revolutions,
Chicago, The University of Chicago Press, 1962/1970).
17
Comme nous le verrons plus loin, certaines traductions du DGC utilisent paradigme là où le français
utilise modèle, ce qui montre la proximité des mots et, partant, l’intérêt d’un regard sur l’utilisation de ce
mot dans un ouvrage scientifique.
18
KUHN, op. cit., page 215.
142
alors de la « science normale » à la « science en crise ». Le processus qui s’amorce alors est
particulièrement intéressant au regard des enjeux actuellement en cause concernant
l’initiation chrétienne :
Ainsi en est-il du processus de révision des cadres de référence dans une communauté
scientifique : il y a comme on l’a vu une saine résistance au changement, qui évite de partir
dans toutes les directions à chaque hésitation. Mais il faut une certaine lucidité pour un jour
réaliser qu’un système de référence ne suffit plus à répondre aux impératifs d’explication
des phénomènes physiques expérimentés. Dans une postface à son volume, Kuhn,
réfléchissant à la difficulté de réception du nouveau paradigme, dira que les protagonistes
des deux camps se situent en fait comme des gens parlant des langues différentes. Il n’y a
pas alors impossibilité radicale de communication, mais l’opération implique un processus
de traduction pour passer de l’un à l’autre.
19
Idem, page 110.
20
Idem, page 86.
21
Idem, page 100.
143
Même si Kuhn met en garde contre une utilisation des concepts qu’il développe dans des
disciplines autres que les « sciences exactes », nous pensons qu’il pourra être fort utile de
se souvenir d’une part de cette approche de Kuhn qui réfère au modèle / paradigme comme
de la culture commune d’une communauté de spécialistes et, d’autre part, des dynamismes
en jeu quand survient une crise qui oblige à reconsidérer la validité du modèle / paradigme.
Hans Küng donne grand crédit à la thèse de Kuhn, qu’il reprendra fréquemment22. Küng
considère que la définition de Kuhn, c’est-à-dire « une constellation entière de croyances,
valeurs, techniques, etc., partagées par les membres d’une communauté donnée23 » peut très
bien s’appliquer à la théologie comme aux sciences naturelles. Küng distingue pour sa part
trois niveaux de modèles : macro, meso et micro. Le concept de « macromodèle » réfère
aux grands changements de paradigmes, comme par exemple le passage de la théologie
22
« I gladly admit that it was this theory that enabled me to understand more deeply and comprehensively
the problems of growth in knowledge, of development, of progress, of the emergence of a new approach
and thus, in particular, the present controversies, also with reference to theology. » KÜNG, H. and D.
TRACY, Paradigm Change in Theology, a Symposium for the Future, New York, Crossroad, 1991, page 7
(traduction des originaux allemands Theologie – Wohin? et Das Neue Paradigma von Theologie, 1989).
Küng reprendra le concept dans Projet d’éthique planétaire (original allemand Projekt Weltethos 1990)
ainsi que dans Le Christianisme, ce qu’il est et ce qu’il est devenu dans l’histoire (original allemand Das
Christentum. Wesen und Geschichte 1994).
23
“An entire constellation of beliefs, values, techniques, and so on shared by the members of a given
community”, tel que cité par KÜNG, Paradigm Change in Theology, page 7.
144
24
Il ne s’agit pas ici de dire que Vatican II EST le nouveau paradigme, puisqu’un paradigme ne se réduit
pas à une telle expérience, si riche puisse-t-elle être. Cependant, on peut penser que l’aggiornamento
voulu par Jean XXIII reflète le sentiment ecclésial d’une nécessité de se donner de nouveaux repères; de
même, les fruits du Concile se donnent à voir, pour une bonne part, comme expressions d’une pensée
marquée par ce nouveau paradigme ambiant.
145
global, les conséquences à plus petite échelle ne sont pas toujours limpides. Nous y
reviendrons en conclusion de ce chapitre.
L’ouvrage dirigé par Küng et Tracy, Paradigm Change in Theology, est le fruit d’un
important symposium portant précisément sur les changements de paradigme en théologie.
Il semble bien que la plupart des intervenants donnaient comme Küng crédit aux réflexions
de Kuhn. Cependant, N. Greinacher, tout en assumant l’essentiel des vues de Kuhn, mit en
évidence avec justesse une limite à l’utilisation de son concept en théologie : parlant de la
longue coexistence d’écoles théologiques à Tübingen où se tenait le symposium, il
concluait :
We have to ask whether Thomas Kuhn was right, at least where theology is
concerned, when he wrote : “We may now take it for granted that the
differences between successive paradigms are both necessary and
irreconcilable.” Were, and are, theological paradigms really as antagonistic
and irreconcilable as Kuhn postulates25 ?
Mais un tel degré d’exclusion mutuelle s’applique-t-il aussi aux sciences humaines et, a
fortiori de la théologie? La « matière » avec laquelle traite la théologie ne se prêtant pas
autant que la nature physique aux évidences et aux démonstrations qui tendent à
contraindre l’adhésion de la raison26, on n’a pas peine à admettre cette possibilité de
coexistence, dans la communauté des théologiens, de plus d’un paradigme.
25
GREINACHER, N., « What must be borne in Mind in a New Paradigm? », in KÜNG & TRACY, op. cit.,
pages 226-227.
26
Certes, il est vrai que dans les sciences naturelles aussi l’on fonctionne selon un certain degré d’ « acte de
foi » dans le modèle en vigueur, ce qui est précisément l’objet de la présente réflexion. Il n’en demeure
pas moins que certaines démonstrations, notamment en physique et en chimie par exemple, sont d’une
146
Cela dit, une analyse à distance permet probablement de constater que chaque changement
des grands paramètres de référence, sans forcer l’abolition des pensées concurrentes, finit
par emporter l’adhésion d’un nombre significatif de penseurs, au point de devenir
précisément ce que l’on définit comme un paradigme, à savoir l’ensemble des croyances,
valeurs, techniques, endossées par le plus grand nombre des membres d’une communauté
de scientifiques. Mais cette intuition formulée par Greinacher sur la coexistence possible de
plus d’un paradigme en sciences humaines et plus particulièrement en théologie, est aussi
de nature à aider à comprendre l’origine des résistances à la pénétration des idées nouvelles
dans des champs plus restreints, comme par exemple celui qui nous concerne, l’initiation
chrétienne : non seulement, comme mentionné ci-haut, doit-on saisir les conséquences d’un
changement macroscopique de paradigme sur un domaine à échelle méso ou
microscopique, encore faut-il avoir abandonné le précédent macroparadigme dominant pour
accepter le nouveau! Cela aussi nous éclairera dans notre conclusion du présent chapitre.
telle force qu’elles obligent minimalement à une sérieuse remise en question du modèle reçu. Les
processus intellectuels en cause en théologie ne sauraient présenter ce type de contrainte.
27
BOSCH, D.J., Dynamique de la mission chrétienne, Lomé/ Paris/ Genève, Halo/ Karthala/ Labor et fides,
1995, pages 244-247 (traduit de l’édition originale américaine Transforming Mission, Maryknoll, Orbis
Book, 1991).
28
Voyons quelques titres : la première partie s’intitule « Les modèles de mission dans le Nouveau
Testament », partie subdivisée en « Le paradigme de Matthieu… », « Le paradigme missionnaire de
Luc… », « Le paradigme missionnaire de Paul… ». Les titres se poursuivent ainsi : « Deuxième partie :
Les modèles historiques de la mission »; « Les mutations des paradigmes en missiologie… »; « Le
paradigme missionnaire de l’Église d’Orient… »; « Le paradigme catholique romain de la mission au
Moyen Âge… »; « Le paradigme missionnaire de la Réforme protestante… ». Troisième partie : « Vers
une missiologie pertinente »; « La naissance d’un paradigme postmoderne… »; « Éléments d’un
paradigme missionnaire œcuménique en gestation… ».
29
Périodisation présentée en ébauche dans Paradigm Change… et systématisée dans Le Christianisme, ce
qu’il est…
147
Bosch emprunte à Kuhn cette idée selon laquelle le paradigme à adopter soit déjà en
quelque sorte présent. S’il nous est difficile de vérifier un tel processus de génération
relativement à un nouveau modèle catéchétique dans l’Église catholique, il est au moins
intéressant de constater que, au moment de formuler des propositions pour soutenir un
renouvellement de l’action catéchétique, le Directoire se tourne vers le modèle
catéchuménal : antique assurément, donc déjà présent, il avait été mis aux oubliettes depuis
des siècles. Peut-être alors est-il vrai, si l’on nous permet cet anthropomorphisme emprunté
à Bosch, que ce modèle « semble, à ce moment précis, avoir attendu dans les coulisses pour
venir remplacer l’ancien modèle31. »
En nous inspirant de Küng et de Bosch, et bien sûr à travers eux de Kuhn, nous pouvons
dire que la théologie, comme toute discipline, vit ses périodes de crise et que, dans ce
contexte, les repères et les valeurs qui ont longtemps servi d’assise sont remis en cause. Au
tournant du siècle, la situation de l’initiation chrétienne subit assurément une telle crise. Les
certitudes reliées aux processus traditionnels de transmission de l’expérience chrétienne
sont ébranlées, il faut se donner un cadre global nouveau, soit un nouveau modèle
compatible avec le macroparadigme nouveau né au fil du siècle dernier.
30
BOSCH, op .cit., page 247.
31
Idem, page 245.
148
D’autres ouvrages méritent notre attention dans le souci de mieux cerner le recours au
concept de modèle en théologie. Considérons d’abord Myths, Models and Paradigms, de I.
G. Barbour32. Cet auteur est à la fois physicien et théologien. Sa réflexion part du constat
des difficultés rencontrées dans le langage religieux. En religion, le langage est presque
toujours analogique, métaphorique, parabolique, c’est-à-dire qu’il utilise, pour parler de
notions invisibles, des comparaisons avec des réalités visibles. L’auteur se penche donc sur
le statut des affirmations de cette nature et sur le type de vérité dont elles sont porteuses.
Pour ce faire, il veut tirer profit du concept de modèle tel que développé dans l’univers des
sciences exactes pour en proposer une utilisation théologique. Quelques-unes de ses
affirmations recouperont évidemment certaines de celles sur lesquelles nous nous sommes
penché ci-haut; portons-y tout de même notre attention, tirant ainsi profit de sa capacité à
faire le pont entre les deux univers de pensée.
Puis, présentant les différents types de modèles utilisés en science, qu’il regroupe en quatre
catégories34, il portera son attention sur le quatrième, le modèle théorétique. Il le définit
ainsi :
32
BARBOUR, I.G., Myths, Models and Paradigms, a Comparative Study in Science and Religion, New
York, Harper and Row, 1974, 198 pages.
33
BARBOUR, op. cit., page 6.
34
Les modèles expérimentaux, logiques, mathématiques et théorétiques, cf. pages 29-30.
35
BARBOUR, op. cit., pages 30-31.
149
Plus loin, Barbour appliquera ces trois caractéristiques du modèle (analogique, extensible et
unifié) aux modèles utilisables en théologie : « (Models) are symbolic representations, for
particular purposes, of aspects of reality which are not directly accessible to us. They are
taken seriously but not literally. (…) Organizing images help us to structure and interpret
patterns of events in personal life and in the world36. »
Nous quitterons ici Barbour, car les réflexions qu’il mène sur l’utilisation du modèle en
religion l’entraînent dans des domaines qui s’éloignent de notre intérêt pour la pratique
catéchétique et l’initiation chrétienne. Nous pouvons tout de même retenir de ce parcours
une systématisation du concept de modèle, inspirée par les sciences physiques, dont
plusieurs éléments nous permettront ci-après de préciser en quel sens on peut considérer le
catéchuménat en tant que modèle d’autres pratiques pastorales.
A. Dulles s’appuie sur ces réflexions de Barbour sur les modèles théorétiques pour les
appliquer à la théologie, notamment dans Models of Revelation et Models of the Church37.
36
BARBOUR, op. cit., page 69.
37
DULLES, A., Models of Revelation, Garden City, Doubleday & company, 1983, 345 pages; Models of the
Church, New York, Image Books (Doubleday), 1978 (1st edition) & 1987 (expanded edition), 256 pages.
150
Certes, Dulles s’intéresse ici aux différentes images ou allégories utilisées pour parler de
concepts théologiques très larges – à l’échelle « macro » de Küng, considérations qui sont
d’une autre échelle que celle que nous visons plus particulièrement en regard du
catéchuménat. Néanmoins, les mises au point qu’il apporte au concept de modèle auquel il
souhaite recourir peuvent nous être utiles. Ainsi, parlant des types de conceptions qu’ont les
divers théologiens, il dira que « as an ideal case, the type may be called a model. That is to
say, it is a relatively simple, artificially constructed case which is found to be useful and
illuminating for dealing with realities that are more complex and differentiated38. »
Jusqu’ici, Dulles reprend une idée rencontrée de façon identique chez Barbour. Il nous
rappellera d’ailleurs une mise en garde déjà apportée par Barbour :
(Models) illumine certain phenomena but not others. Each of them exhibits
what can be seen by comparison with some particular reality given in our
human experience of the world (…). Pursued alone, any single model will
lead to distortions. It will misplace the accent, and thus entail consequences
that are not valid39.
Cette mise en garde est cruciale: elle guidera notre réflexion quant au recours au
catéchuménat comme modèle catéchétique et initiatique, en nous rappelant qu’une
compréhension du modèle comme « ce qui doit être imité » ne saurait s’appliquer au
domaine complexe qui nous concerne ici. D’ailleurs, non seulement ne faudra-t-il pas
chercher à calquer aveuglément les pratiques destinées aux enfants sur celles des adultes,
mais il faudra en plus se souvenir qu’il y a une marge inévitable entre le fonctionnement-
modèle et son application à chaque cas particulier. Dulles l’exprime très bien par l’exemple
suivant :
38
DULLES, A., Models of Revelation, page 30.
39
DULLES, A., Models of the Church, page 28.
40
DULLES, A., Models of Revelation, page 30.
151
Nous entrevoyons déjà l’importance que pourra avoir cet exemple dans l’utilisation de
l’idée qu’il existe un modèle de catéchèse ou d’initiation chrétienne : il est clair qu’il pourra
difficilement s’agir d’un moule dans lequel tous devront se fondre à l’identique. Nous y
reviendrons.
Ailleurs, Dulles présente deux fonctions possibles du modèle : la fonction explicative, par
laquelle les modèles « serve to synthesize what we already know or at least are inclined to
believe41. » C’est la fonction la plus connue, celle par laquelle il s’agit d’utiliser des
images, symboles, analogies pour rendre compte du donné de la foi en termes intelligibles.
Mais Dulles parle aussi d’une utilisation exploratoire, heuristique, des modèles, référant
alors à leur capacité de conduire à de nouvelles avenues théologiques. N’est-ce pas ce dont
il est question quand on envisage de considérer un modèle de pratique pastorale, en
l’occurrence le catéchuménat, comme modèle pour une autre pratique pastorale, en
l’occurrence la catéchèse et l’initiation chrétienne des plus jeunes? L’invitation du
Directoire à considérer cette avenue vise précisément, selon nous, à ouvrir des voies
nouvelles autant dans la compréhension que dans la mise en œuvre des pratiques
catéchétiques et initiatiques à l’intention des enfants. Dulles nous invite alors à être
sensibles au processus de validation d’un modèle exploratoire en théologie, validation qui
ne saurait se calquer sur celle qui a cours dans le domaine des sciences expérimentales :
« In my own view, theological verification depends upon a kind of corporate discernment
of spirits42. » Ainsi, la transposition éventuelle de pratiques envisagées à l’origine pour des
adultes à l’intention des plus jeunes pourra bien émaner de l’imagination de théologiens et
de pasteurs qui s’efforceront d’utiliser au mieux le concept de modèle, mais ultimement,
c’est le discernement communautaire, à l’échelle d’une paroisse, d’une communauté, voire
d’une conférence épiscopale, qui permettra de valider ces intuitions.
41
DULLES, A., Models of the Church, page 24.
152
qui utilisent de façon plus systématique le concept de modèle, nous a permis de faire
ressortir les principales caractéristiques de ce que l’on peut attendre d’un modèle dans une
discipline comme la nôtre. Compris comme « paradigme », c’est-à-dire comme cadre de
référence qui informe les modes de pensée d’une communauté donnée (qu’il s’agisse de la
communauté des théologiens ou du corps des intervenants pastoraux), le « modèle » peut
comporter différentes échelles d’incidence. La question qui nous intéresse, l’initiation
chrétienne, ne constitue pas un enjeu à échelle paradigmatique macroscopique, mais il ne
s’agit pas non plus d’un point de détail : on a vu au premier chapitre comment les enjeux
que comporte cette question trouvent des conséquences dans l’ensemble des aspects de la
vie d’une communauté chrétienne. On pourrait alors dire, s’il était nécessaire, que nous
traitons d’un objet à échelle « mésoscopique ». L’intérêt d’une telle affirmation consiste en
ce qu’elle ne peut pas être traitée comme un en-soi, mais qu’elle doit être située dans une
compréhension plus globale du macroparadigme nouveau qui meut l’Église et la théologie.
Ces repères donnés par Kuhn, Küng et Bosch nous permettent de comprendre l’essentiel
des résistances et des difficultés de dialogue dont nous avons fait état au chapitre précédent;
ces résistances se sont notamment manifestées à l’occasion de la publication de Risquer
l’avenir et des réactions qu’il a engendrées, puis à nouveau dans la relative incompatibilité
de Annoncer l’Évangile dans la culture… et Proposer la foi aux jeunes… Il nous semble
précisément que ces difficultés reflètent ce qui se trame quand survient l’exigence d’une
transition vers un nouveau paradigme. On a en effet pu voir à l’œuvre face à face une
pensée marquée par le paradigme de la chrétienté (grosso modo : « tous les Québécois sont,
au fond, des chrétiens ») et une autre qui endossait et assumait le paradigme de l’Église
missionnaire qui doit trouver une place renouvelée dans un espace public sécularisé.
Pourtant, les deux positions se réclamaient de Vatican II, donnant ainsi à penser qu’elles
assumaient toutes deux un changement de macroparadigme. C’est alors dans les
conséquences tirées aux échelles inférieures qu’on peut lire la réception ou non de ce
paradigme. À cet égard, il y a assurément plus de parenté entre le mésoparadigme du
catéchuménat comme modèle, lui-même inspiré de la mission ad gentes, et le
macroparadigme de l’Église missionnaire qu’avec un paradigme qui reste influencé par des
42
Idem, page 26.
153
références à la chrétienté. En clair, malgré leur prétention, les Charron et Tremblay nous
semblent faire preuve d’une posture théologique et pastorale qui n’a pas fini d’assumer les
conséquences de la modification des paramètres imposée non seulement par Vatican II mais
par les évolutions tant sociales que théologiques du 20e siècle. Il nous faudra y revenir.
Par ailleurs, dans son acception « théorétique », le modèle se donne aussi à comprendre
comme une espèce de cadre expérimental, qui doit savoir allier d’une part une juste
compréhension des paramètres-types de ce qui est défini comme modèle – ici le
catéchuménat – et, d’autre part, la souplesse requise par le fait qu’un modèle théorétique
fonctionne toujours comme une analogie, ce qui nous invite à nous tenir à distance d’une
application stricte et rigide des modalités du modèle catéchuménal aux situations qui
précisément le prennent pour modèle.
Une comparaison nous est fournie dans un roman récent, où le personnage principal
réfléchit aux parallèles entre la vie des animaux dans la nature et la reproduction de leur
habitat dans un jardin zoologique : pour que l’animal arrive à évoluer dans cet
environnement artificiel, il n’est pas nécessaire que la cage soit rigoureusement identique à
l’habitat naturel, ce qui est absolument impossible. « Ce n’est pas tant qu’il faille reproduire
les conditions existant dans la nature qu’une question de saisir l’essence de ces
conditions43. » « Saisir l’essence de ces conditions », c’est donc comprendre ce qui est
absolument essentiel pour l’animal, ce sans quoi il ne sera pas capable de s’adapter parce
qu’il n’aura plus les repères sur lesquels son instinct lui dicte de s’aligner.
Voilà ce qu’implique le recours au « modèle » dans le cas qui nous concerne : il s’agira de
cerner les caractéristiques essentielles du catéchuménat, autrement dit ce sans quoi il ne
s’agit plus d’un catéchuménat, pour ensuite s’interroger sur une possible utilisation
modulée de ces caractéristiques pour des « clientèles » autres que celles visées en principe
par le catéchuménat, à savoir les adultes. La difficulté pastorale rencontrée ici est assez
facile à identifier : la référence au modèle catéchuménal, là où l’on a commencé à la
considérer, est reçue comme une perte de repères par des intervenants habitués à un cadre
pratique nettement mieux défini; il s’agit alors de faire migrer cette perception vers
154
Avant de procéder à une application des réflexions épistémologiques que nous venons de
faire, jetons d’abord un regard sur l’utilisation du concept de modèle dans le Directoire
général pour la catéchèse lui-même, mais aussi dans d’autres textes officiels récents de
l’Église catholique. Certes, nous savons d’emblée que nous n’y trouverons pas une
définition formelle du mot modèle, mais on peut tout de même s’attendre à ce que le
recoupement des occurrences et de leur horizon sémantique nous aide à en saisir la portée
dans l’affirmation qui nous intéresse plus spécifiquement.
Les deux documents qui font le plus souvent appel au concept de modèle sont les grandes
parutions de nature catéchétique de la dernière décennie : le Catéchisme de l’Église
catholique (1992), avec 28 occurrences et le Directoire général pour la catéchèse (1997)
avec 16 occurrences44. Au plan de l’analyse statistique du vocabulaire, nous attirons
simplement l’attention sur le fait que le DGC, qui se veut en fait une mise à jour du
Directoire catéchétique général de 1971, fait appel à ce concept de « modèle » huit fois
plus souvent que son précurseur, lequel n’utilise le terme « modèle » que dans un titre
(Marie, Mère de Dieu, mère et modèle de l’Église), puis, parlant des Instituts supérieurs,
qui doivent « prendre modèle sur les universités ». Autrement dit, alors que le document de
43
MARTEL, Y., L’histoire de Pi, Montréal, XYZ, 2003 (traduit de l’original anglais Life of Pi par N. et É.
Martel, Knopf Canada, 2001), page 53.
44
Une analyse statistique plus serrée, considérant le rapport entre le nombre d’occurrences et le nombre
total de mots d’un document, permet de raffiner l’analyse, faisant ressortir que le DGC offre une
fréquence somme toute similaire à Lumen Gentium et à Catechesi Tradendae, fréquence double de celle
155
1971 n’offre qu’une seule occurrence45 dont le sens s’approche de celui que porte la
citation de départ (« le catéchuménat comme modèle catéchétique »), la version renouvelée
de 1997 utilise ce concept beaucoup plus fréquemment.
L’utilisation qui est de loin la plus fréquente du mot modèle consiste en la proposition
d’une personne ou d’une catégorie de personnes en tant qu’exemple à suivre, à imiter. Pas
moins de 28 occurrences, parmi lesquelles Jésus (le Christ, le Verbe, l’Agneau) est
évidemment le modèle le plus fréquemment proposé (14 fois), avec les acceptions
suivantes : modèle de l’humanité rénovée, d’amour, de perfection, de sainteté, de charge
pastorale, de chasteté, de prière, d’inculturation et de communication de la foi, et comme
modèle admirable et imitable même pour les adolescents… Suit la mère du Christ, proposée
à au moins six reprises comme modèle admirable de l’Église, de virginité, de maternité, de
foi, de vie spirituelle et comme modèle pour les catéchistes. Cette énumération se complète
par trois références aux saints comme modèles de vie, à Abraham comme modèle
d’obéissance, à David comme modèle pour notre prière, à Paul comme modèle
d’évangélisateur, aux prêtres comme modèles à proposer à leur troupeau et enfin aux
catéchistes qui peuvent être perçus comme des modèles par les catéchumènes et les
catéchisés.
du CÉC. Ce n’est donc pas, ultimement, une analyse statistique qui sera révélatrice de la portée du mot
« modèle » dans le vocabulaire ecclésial, mais un regard plus attentif sur le sens et ses évolutions.
156
Il s’agit donc précisément de faire « comme », de chercher à reproduire ce qui est présenté
comme le modèle de perfection qu’est Dieu lui-même. Mais on insiste pour rappeler qu’il
ne s’agit pas d’une plate imitation extérieure, d’un mimétisme simpliste. Car ce n’est pas ce
que signifie l’invitation à avoir entre nous « les mêmes sentiments qui sont dans le Christ
Jésus », ou encore, en référence au récit eucharistique, cette autre invitation à « faire cela en
mémoire de lui ». Il s’agit d’une ouverture du cœur qui se rend disponible à l’action de
l’Esprit, car c’est cet Esprit qui, précisément, modèle (au sens de mouler, conformer)47. Le
caractère spirituel de cette configuration au modèle suggéré peut être éclairant quant au
type de transposition dont il pourra être question dans l’occurrence qui nous intéresse. Mais
il demeure que, dans les documents analysés ici, quand une personne ou une catégorie de
personnes est proposée comme modèle, il s’agit essentiellement d’une recherche de fidélité
à un idéal proposé pour une forme d’imitation, de conformation.
45
Et encore, il s’agit d’un titre; le paragraphe qui porte ce titre élaborera sur ce thème sans utiliser le mot,
ce qui sera tout de même utile pour comprendre précisément ce qui est entendu ici par « modèle ».
46
CÉC 2842.
47
Cette utilisation du verbe « modeler » se retrouve aussi à quelques reprises dans le Directoire, notamment
au n° 224 : « De par cette configuration ontologique au Christ, le ministère des prêtres est un service qui
modèle la communauté ». La comparaison avec les traductions dans d’autres langues est ici révélatrice de
la portée de « modeler », traduit en espagnol par « configurador » (configurer), en italien et en portugais
par « plasma » (mouler, donner forme [plastique] ), en allemand « Formen », « to form » en anglais,
toutes ces significations se rejoignant dans l’idée de fondre dans un moule. L’espagnol présente ceci
d’intéressant qu’il fait du rôle du prêtre un service de configuration de la communauté, comme il est lui-
même configuré au Christ : de même qu’il présente une figure commune avec le Christ, le prêtre doit
œuvrer à une mise en forme qui donnera à la communauté à son tour une figure semblable à celle du
Christ.
157
Ce titre est bien large, car il regroupe quelques occurrences où un concept ou encore une
instance sont présentés comme modèles pour un concept de même catégorie ou une autre
instance de même catégorie. C’est ainsi que la pédagogie divine est présentée dans
Catechesi tradendae (58) comme ce qui doit rester un modèle pour la pédagogie de la foi,
ou que le Notre Père est considéré par le Directoire (85) comme le modèle de toute prière
chrétienne. Nous percevons sans peine que le registre de fonctionnement du concept de
modèle est toujours celui de la conformation, de l’imitation, ce qui est attesté de façon
encore plus claire dans ce passage du Catéchisme (2172) :
Enfin, une occurrence de cette catégorie, aussi tirée du Catéchisme (813) permet de
considérer les choses sous un angle un peu différent :
deux cas en référence à Lumen gentium 63). Encore ici, il ne s’agit pas d’une invitation à
une démarche de conformation progressive, mais de ce qu’on peut appeler une « analogie
de nature » : si l’on veut comprendre ce qu’est l’Église, dans sa fidélité au Seigneur, dans
sa pureté et dans sa maternité, on peut le découvrir par l’approfondissement et la méditation
des mystères mariaux.
Que conclure de ces deux occurrences? Au moins, que le registre de l’imitation, s’il est le
plus abondant dans les documents officiels de l’Église, n’épuise pas le sens du mot
« modèle » : celui-ci peut aussi servir pour désigner une parenté de nature entre deux
réalités du mystère chrétien.
Nous laisserons le fond du débat aux ecclésiologues, relevant simplement qu’une utilisation
intuitive (i.e. comme si tout le monde savait spontanément ce que cela signifie) de certains
mots, et tout spécialement de mots polysémiques comme celui qui nous intéresse ici, ne
peut que contribuer à créer ou maintenir une compréhension approximative, qui nous
semble peu souhaitable dans le cadre du type de documents auxquels nous référons dans
cette analyse. Quoi qu’il en soit, nous avons au moins entrouvert, grâce à deux occurrences,
la porte d’une compréhension du mot « modèle » qui ne se situe pas dans l’ordre d’une
invitation à la conformation fidèle, dans la sphère éthique, comme pouvaient l’indiquer
toutes ces occurrences proposant des personnes précisément comme modèles. Il désigne
plutôt ici, malgré la difficulté perçue, le fait qu’une réalité puisse être invoquée comme
référence pour aider à comprendre la nature d’une autre réalité.
Deuxième partie
Trois propositions du
Directoire général pour la catéchèse
Nos réflexions autour du concept de « modèle » nous ont déjà conduit à considérer
certaines affirmations du Directoire qui approfondissent la déclaration principale sur
laquelle nous travaillons et selon laquelle « le modèle de toute catéchèse est le
catéchuménat baptismal ». Il s’agit maintenant de nous pencher plus avant sur ces
formulations pour voir comment elles viennent moduler notre compréhension de la
déclaration principale.
48
DGC 90.
161
Analysons un peu ce schéma : on y voit une structure à deux paliers : il y a, sur un premier
palier, parallélisme d’une part entre la mission ad gentes et les autres formes d’activité
missionnaire et, d’autre part, entre le catéchuménat baptismal et les autres formes d’activité
catéchétique. Ce niveau est illustré par les quatre petites cases et deux petites flèches. Mais
un deuxième palier intervient, représenté par les deux grandes cases et la grande flèche :
celui du parallélisme établi entre la mission ad gentes et le catéchuménat. Relisons la
phrase : « La mission ad gentes étant le paradigme de toute l'action missionnaire de l'Église,
le catéchuménat baptismal, qui lui est lié, est le modèle dont s'inspire son action
catéchistique49. » On aura noté au passage l’utilisation d’un mot différent, paradigme, mais
le contexte global nous permet d’affirmer qu’il s’agit essentiellement de synonymes50.
Autrement dit, dans sa façon d’être modèle de catéchèse, le catéchuménat s’inspire lui-
même de la façon dont la mission ad gentes est modèle des autres formes de mission. Voilà
ce qu’il faut approfondir maintenant.
49
Le « étant » de la traduction française est rendu dans toutes les autres traductions par une formule
signifiant « puisque, étant donné que… ».
50
Nous en voulons pour preuve le fait que, en DGC 59, parlant de la mission ad gentes, toutes les
traductions parlent d’un « modèle par excellence » ou une formulation similaire (exemplary model,
beispielhafte Modell, modello esemplare, modelo exemplar), à l’exception de l’espagnol, qui utilise
précisément le mot paradigmo. On peut certes déceler dans « paradigme » une insistance plus grande sur
le caractère exemplaire du modèle proposé, mais il s’agit toujours de toute façon d’un modèle.
162
Sur un premier plan, Redemptoris missio rappelle que l’Église est renvoyée, pour la
compréhension de sa propre mission, à un autre modèle qui lui est antérieur : « Comme le
Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Cette section de l’évangile
johannique porte l’objectif de toute activité missionnaire :
Voilà qui complexifie et éclaire tout à la fois la question qui nous préoccupe : il faudrait
rajouter un palier au schéma ci-dessus! Nous nous en passerons, non cependant sans retenir
que l’Église, dans sa façon d’être missionnaire, doit toujours garder à l’esprit que son
objectif missionnaire est clair : permettre la participation à la communion qui existe entre le
Père et le Fils : « Par les voies d'une incarnation véritable, le Fils de Dieu est venu pour
faire participer les hommes à la nature divine; il s'est fait pauvre alors qu'il était riche afin
de nous enrichir par sa pauvreté (2Co 8,9)52. » Cette idée est d’une très haute importance
pour nous, puisqu’elle est à mettre en lien avec cette affirmation du Directoire, citant lui-
même Catechesi tradendae : « Le but définitif de la catéchèse est de mettre quelqu'un non
seulement en contact mais en communion, en intimité, avec Jésus-Christ53. »
Ainsi, le premier plan de correspondance, avant même toute considération pratique, entre
l’activité missionnaire et l’activité catéchétique, c’est la poursuite du même grand objectif
fondamental : la communion au Christ, chemin vers le Père.
51
RM 23.
52
AG 3.
53
DGC 80; cf. CT 5.
54
EN 14.
163
On aura cependant pu noter que, si fondamentales que soient ces affirmations, elles ne nous
guident pas encore dans la compréhension des rapports entre les formes de l’activité
missionnaire.
Quel rapport existe-t-il entre la mission ad gentes et les autres formes d’activité
missionnaire? Le Directoire semble considérer cette réponse connue, car lui-même
n’élabore pas sur cette affirmation. Il renvoie bien en notes à trois autres textes
magistériels, mais malheureusement ces références, si elles poussent un peu plus loin la
compréhension du catéchuménat comme modèle, ne parlent pas de la mission ad gentes.
Toutefois, en nous inspirant des quatre principaux textes romains parus dans la foulée du
Concile et portant sur l’activité missionnaire de l’Église55, il nous est possible de dégager
quelques traits de ce rapport.
s'adresse « aux peuples et aux groupes humains qui ne croient pas encore au
Christ », à « ceux qui sont loin du Christ », chez qui l'Église « n'a pas encore
été enracinée » et dont la culture n'a pas encore été imprégnée de l'Évangile.
Elle se distingue des autres activités de l'Église par le fait qu'elle s'adresse à
des groupes et à des milieux non chrétiens parce que l'annonce de l'Évangile
et la présence de l'Église y ont fait défaut ou ont été insuffisantes. Elle a
donc pour caractère propre d'être une action d'annonce du Christ et de son
Évangile, d'édification de l'Église locale et de promotion des valeurs du
Royaume. La particularité de cette mission ad gentes vient de ce qu'elle
s'adresse à des non-chrétiens56.
55
Le décret conciliaire Ad gentes, l’exhortation apostolique de Paul VI Evangelii nuntiandi, l’exhortation
apostolique post-synodale de Jean-Paul II Christifideles laici et l’encyclique de Jean-Paul II Redemptoris
missio.
56
RM 34.
164
Ainsi, l’autre pôle principal58 de l’activité missionnaire, c’est donc cette « nouvelle
évangélisation » :
Évangéliser, pour l’Église, c’est porter la Bonne Nouvelle dans tous les
milieux de l’humanité et, par son impact, transformer du dedans, rendre
neuve l’humanité elle-même : « Voici que je fais l’univers nouveau! » Mais
il n’y a pas d’humanité nouvelle s’il n’y a pas d’abord d’hommes nouveaux,
de la nouveauté du baptême et de la vie selon l’Évangile. Le but de
l’évangélisation est donc bien ce changement intérieur et, s’il fallait le
traduire d’un mot, le plus juste serait de dire que l’Église évangélise lorsque,
par la seule puissance divine du Message qu’elle proclame, elle cherche à
convertir en même temps la conscience personnelle et collective des
hommes, l’activité dans laquelle ils s’engagent, la vie et le milieu concrets
qui sont les leurs. Des zones d’humanité qui se transforment : pour l’Église
il ne s’agit pas seulement de prêcher l’Évangile dans des tranches
géographiques toujours plus vastes ou à des populations toujours plus
massives, mais aussi d’atteindre et comme de bouleverser par la force de
l’Évangile les critères de jugement, les valeurs déterminantes, les points
d’intérêt, les lignes de pensée, les sources inspiratrices et les modèles de vie
de l’humanité, qui sont en contraste avec la Parole de Dieu et le dessein du
salut. Nous pourrions exprimer tout cela en disant : il importe d’évangéliser
– non pas de façon décorative, comme par un vernis superficiel, mais de
façon vitale, en profondeur et jusque dans leurs racines – la culture et les
cultures de l’homme, dans le sens riche et large que ces termes ont dans
Gaudium et spes, partant toujours de la personne et revenant toujours aux
rapports des personnes entre elles et avec Dieu59.
Voilà qui dit bien que, si la mission ad gentes a quelque chose de spécifique en fonction de
l’approche particulière requise quand il s’agit d’aller à la rencontre de personnes qui n’ont
jamais connu l’Évangile, il y a aujourd’hui plus que jamais une attention à porter aux pays
de vieille chrétienté.
57
RM 30.
58
Redemptoris missio parle non pas de deux mais bien de trois dimensions de l’activité missionnaire,
plaçant comme pôle intermédiaire l’activité de rayonnement des communautés chrétiennes aux structures
fortes et adaptées (RM 33). Cette dimension, certes importante pour la vie de l’Église, nous semble
cependant se comparer d’assez loin avec les deux autres dimensions de l’activité missionnaire en jeu, si
l’on considère la mission comme l’annonce de l’Évangile à ceux qui ne le connaissent pas, que ceux-ci
soient « au loin » ou « dans nos murs ».
59
EN 18-20.
165
Parenté de but donc, car celui-ci n’est pas lié à la localisation mais à la nécessité de
l’évangélisation. Ce qui n’exclut pas une sensibilité aux moyens qui, eux, sont liés au
contexte. Or c’est ici que la spécificité de la mission ad gentes se révèle et la constitue en
quelque sorte en paradigme. En fait, si la mission ad gentes fait office de paradigme, c’est
en raison du choc évident que provoque, dans des contrées vierges de toute évangélisation
antérieure, la rencontre entre l’Évangile et la culture. Autrement dit, dans ce contexte, et
malgré bien des expériences missionnaires où l’on a négligé cet aspect, notre sensibilité
60
CONGAR, Y.M.J., Le Concile au jour le jour, quatrième session, « L’Église aux cent visages » 22, Paris,
Cerf, 1966, page 60.
166
moderne nous donne à comprendre plus aisément qu’il y aura des impératifs culturels à
prendre en compte dans cette annonce. Ce n’est pas l’impératif de prise en compte de la
culture qui fait de la mission ad gentes un modèle, mais plus spécifiquement son caractère
patent, absolument manifeste : ad gentes, on voit bien, on voit tout de suite, que la culture,
plus précisément l’inculturation, est un enjeu de l’évangélisation.
Ce qu’il s’agit dès lors de considérer, c’est précisément que ces enjeux d’ordre culturel ne
sont pas propres à la mission ad gentes, mais qu’ils doivent être assumés dans toute
annonce de l’Évangile. De même que la culture « vierge d’Évangile » a besoin de l’annonce
du kérygme, en fait toute culture a besoin d’être mise en présence de cet Évangile. Il y a
donc comme nous le disions plus haut, par-delà la différence territoriale, une parenté de
fond entre ces deux formes d’activité missionnaire, la mission ad gentes et la nouvelle
évangélisation. Et c’est bien pour cela que, par sa nature même, la mission ad gentes est le
paradigme de toute activité missionnaire.
Dieu ouvre à l'Église les horizons d'une humanité plus disposée à recevoir la
semence évangélique. J'estime que le moment est venu d'engager toutes les
forces ecclésiales dans la nouvelle évangélisation et dans la mission ad
gentes. Aucun de ceux qui croient au Christ, aucune institution de l'Église
ne peut se soustraire à ce devoir suprême : annoncer le Christ à tous les
peuples62.
Au fond, il s’agit de regarder les pays de « vieille chrétienté » comme s’il s’agissait de
contrées elles aussi en attente d’évangélisation. Voilà donc le niveau zéro, si l’on peut dire,
61
De même que dans l’injonction faite au jeune homme riche, le « vends tous tes biens et suis-moi », qui
constitue le but ultime de l’appel de Jésus, est précédé d’un « va » plus accessoire que ce « suis-moi » et
qui a pour fonction de désigner le dynamisme à mettre en branle (cf. LALIBERTÉ, D., Le détachement des
biens matériels de la part du disciple : nécessité ou convenance?, Thèse de maîtrise présentée à
l’Université Laval pour l’obtention du grade M.A., 1988, page 96 et suivantes.
62
RM 3.
167
Nous l’avons dit, ce qui est le plus évident au moment de l’arrivée d’un missionnaire en
terre d’évangélisation, c’est la rencontre interculturelle, voire le choc des cultures. La
« culture » est ici comprise comme cette réalité dynamique et collective, cette
façon dont chaque société (non l’individu comme tel) s’adapte aux
problèmes vitaux que pose son environnement physique, social et
idéologique. Ce processus d’adaptation produit une « conception de vie
normalisée et standardisée ». Cette conception de vie est constituée par un
ensemble de modèles (types, normes), qui offrent à chaque individu un
champ de comportements possibles en vue de la réalisation concrète de son
existence. Ces modèles sont en quelque sorte les règles de jeu dont
l’individu a besoin pour réaliser sa vie de façon harmonieuse, en
63
Il ne s’agit pas ici d’affirmer que l’Évangile a totalement disparu des contrées concernées par la nouvelle
évangélisation. Si tel était le cas, nous ne serions pas là pour en discuter! Il s’agit bien plutôt de garder
toujours en perspective que l’Évangile ne s’annonce pas « dans le vide » mais qu’ils s’adresse toujours à
un individu « culturé » (au sens de « imbibé d’une culture »), ce qu’il faut impérativement prendre en
compte. Nous pensons conséquemment que cette sensibilité culturelle ne doit pas informer la mission
seule, mais aussi la pastorale plus habituelle.
64
EN 20.
168
Peelman dira ailleurs que « chacun de nous baigne dans sa culture comme un poisson dans
l’eau66 », désignant du coup la difficulté que chacun a à être vraiment conscient de
l’empreinte culturelle qui le définit au moment où il entre en contact avec l’autre, et tout
particulièrement avec l’étranger. Toute annonce de l’Évangile est inévitablement
médiatisée par la culture de l’évangélisateur et celle du destinataire. Or s’il fut une époque
où l’exportation de l’Évangile était en même temps l’implantation de la culture européenne,
il ne s’agit plus désormais d’imposer une culture comme si l’Évangile y était naturellement,
nécessairement imbriqué.
On n’a pas de peine à percevoir ici comment cette exigence, si évidente apparaisse-t-elle
quand il s’agit d’aborder des contrées étrangères, n’en est pas moins présente quand
l’Évangile vient à la rencontre de la culture ou plutôt des cultures qui imprègnent désormais
les pays de vieille chrétienté. Voilà qui illustre bien comment les paramètres de la mission
65
PEELMAN, A., L’inculturation… L’Église et les cultures, « L’Horizon du croyant », Paris / Ottawa,
Desclée / Novalis, 1989, page 45. Cette définition synthétique de la culture est primordiale, elle sera au
cœur de nos réflexions du chapitre suivant.
66
Idem, page 49. Peelman réfléchit par la suite aux conditions de réussite d’une évangélisation qui respecte
ce principe, ce que nous n’approfondirons pas ici mais dont nous aurons à tenir compte quand viendra le
temps de réfléchir à la question d’une initiation chrétienne possible dans le Québec (voire l’Occident)
contemporain.
67
Idem, page 85.
68
Idem, page 92.
169
ad gentes sont à prendre en compte dans toute activité missionnaire. Quand par la suite
Evangelii nuntiandi puis, comme en reprise, Redemptoris missio parleront de témoignage,
d’annonce du Christ, d’adhésion et de conversion69, on percevra tout naturellement que
cette dynamique missionnaire conçue à partir de la situation ad gentes est valable en
quelque lieu où se déroule l’action évangélisatrice.
En conclusion, ce n’est donc pas dans l’ordre des moyens que la mission ad gentes se
présente comme le modèle de toute activité missionnaire, mais bien plus simplement parce
que, maintenant que les déplacements socio-religieux ont vu apparaître des territoires qui
ont perdu leur statut de « terre de chrétienté », territoires qui nécessitent donc une nouvelle
évangélisation, l’approche que l’Église doit envisager à l’égard de ces contrées est à
comprendre exactement de la même façon qu’au moment où l’Évangile aborde des rivages
nouveaux : permettre une rencontre entre l’Évangile et la culture pour, comme le dit
Peelman,
Faire dans nos pays de vieille chrétienté comme si on était à l’étranger. Autrement dit,
considérer l’Occident comme une terre de mission : l’idée n’est pas nouvelle (qu’on pense,
déjà en 1943, à La France, pays de mission?, de Godin et Daniel), mais elle est loin d’être
banale. On a ici des éléments de réflexion qui rejoignent ce que nous avons abordé dans la
première partie de ce chapitre en nous penchant sur le concept de « paradigme » à partir des
suggestions de Küng. En effet, même si nous n’avons pas réellement approfondi les
caractéristiques du paradigme actuel développé par le théologien de Tübingen, nous avons
au moins mentionné qu’il s’agissait de prendre en compte le contexte socio-religieux hérité
de la sortie de la chrétienté. Puisque c’est ce nouveau contexte qui conduit à l’exigence
69
Cf. EN 21-24 et RM 42-47.
70
PEELMAN, op. cit., page 105.
170
Or c’est justement dans la même optique qu’il faut envisager les enjeux relatifs à l’initiation
chrétienne. On peut maintenant comprendre avec beaucoup plus d’acuité cette affirmation :
« La mission ad gentes étant le paradigme de toute l'action missionnaire de l'Église, le
catéchuménat baptismal, qui lui est lié, est le modèle dont s'inspire son action
catéchistique. » De même que, dans notre vie ecclésiale d’ici, il faut faire comme si on était
dans une terre étrangère et adopter des attitudes évangélisatrices conséquentes, notamment
en ce qui a trait à la rencontre entre l’Évangile et la culture contemporaine, de même nos
mécanismes de catéchèse et d’initiation chrétienne doivent se modeler sur le processus
d’initiation chrétienne qui s’applique quand l’Évangile est annoncé en terre « vierge
d’Évangile ».
Voilà l’enjeu majeur de toute la réflexion que nous menons! Reprenons dans toute leur
ampleur des propos déjà croisés au chapitre deuxième et provenant du décret conciliaire Ad
gentes :
Tel est le processus d’évangélisation normal, si l’on peut dire, quand le Christ et l’Évangile
prennent racine dans un cœur et une âme qui en font la découverte. C’est ce que Jean-
Paul II appelait « l’ordre exemplaire72 ». L’ensemble du texte nous montre bien qu’il s’agit
de l’accueil de l’Évangile de la part d’une personne adulte : l’interdiction de forcer la foi,
l’antique pratique de l’examen des motifs, et plus simplement le catéchuménat comme
parcours initiatique impliquent une démarche consciente, volontaire, de conversion et de
découverte. Nous avons d’ailleurs déjà pu voir que c’est précisément le processus ici en jeu
(première annonce, conversion initiale, temps de catéchèse, célébration sacramentelle) qui
sert de structure au Rituel d’initiation chrétienne des adultes. De même, l’ensemble du
Directoire général pour la catéchèse y trouve son fondement, puisque l’activité
catéchétique de l’Église y est présentée comme l’un des moments essentiels du processus
d’évangélisation, recueillant en quelque sorte les fruits de la première annonce pour les
déployer en catéchèse d’initiation puis en catéchèse permanente.
71
AG 13-14; cet extrait est un tissu de citations bibliques dont nous avons supprimé les références pour
alléger le texte.
72
CT 19.
172
C’est précisément ici qu’apparaissent toutes les articulations entre ces différentes facettes
de l’activité évangélisatrice de l’Église. Faire chez nous comme si nous étions ad gentes,
considérer que nous sommes en terre de mission chez nous, cela signifie non seulement que
nous devions susciter une première annonce qui permette une réelle rencontre entre
l’Évangile et les cultures de notre monde contemporain, mais aussi que nos processus
d’initiation chrétienne doivent tenir compte de cet état de fait. Or comment se fait
l’initiation chrétienne en terre missionnaire? D’abord et avant tout par un processus
catéchuménal.
En d’autres termes, que nous apporte ce parallèle trouvé dans le Directoire entre la mission
ad gentes et le catéchuménat? Nous aurions tendance à dire : à la fois tout et rien! Rien,
puisque nous n’avions pas absolument besoin de ce parallèle pour affirmer que le
catéchuménat est l’initiation chrétienne type. Mais en même temps tout, car il vient mettre
en évidence de façon très forte que nos mécanismes d’initiation chrétienne hérités du temps
de chrétienté, s’ils ont pu fonctionner dans le paradigme antérieur, doivent laisser la place à
des mécanismes nouveaux, adaptés à un contexte missionnaire. Et nous croyons bien
pouvoir conclure que le Directoire indique que le mécanisme le mieux adapté à ce
contexte, c’est celui du catéchuménat. Cela n’a rien de surprenant, si l’on considère que
c’est le mécanisme qui fut mis en place progressivement dans le contexte missionnaire des
premiers siècles, avant la chrétienté, et que c’est précisément l’entrée en chrétienté qui a
peu à peu entraîné le déclin de cette pratique d’initiation chrétienne d’adultes. Pour
paraphraser Bosch, on pourrait dire que le catéchuménat semble « avoir attendu dans les
coulisses pour venir remplacer l’ancien modèle73. »
Il importe de rappeler ici que l’affirmation selon laquelle l’initiation chrétienne des adultes,
sous forme de catéchuménat baptismal, apparaît comme le modèle, n’implique pas
nécessairement qu’il faille appliquer de façon systématique les pratiques catéchuménales
toujours et en toutes circonstances. Être sensible à la culture, c’est aussi être sensible au fait
que les terres de vieille chrétienté ne sont pas exactement dans la même situation que les
territoires de première évangélisation. Nous avons établi que l’idée de « modèle » renvoie
aux éléments clefs, aux aspects essentiels. En ce qui concerne le catéchuménat, il s’agira
73
BOSCH, D.J., op. cit., page 245.
173
bien sûr de dégager ce qui en constitue pour ainsi dire l’épine dorsale, et que nos réflexions
à venir permettront de dégager. Ce que la présente réflexion a permis de préciser, c’est
d’abord la très grande pertinence de ce modèle dans la terre de mission qu’est l’Occident
postchrétien et, dans cette foulée, la nécessité que le processus d’évangélisation soit un
processus de rencontre de l’Évangile et de la culture contemporaine. C’est en fait la seule
façon pour que cette première annonce puisse conduire éventuellement à un désir
d’initiation chrétienne.
La publication des évêques du Québec dont nous avons parlé au premier chapitre, Annoncer
l’Évangile dans la culture actuelle au Québec (1999), sans prétendre « offrir une
présentation élaborée, encore moins exhaustive, des traits culturels de la société québécoise
actuelle74 », présente tout de même de façon approfondie certains des traits déterminants de
cette culture et ses effets sur les mentalités, pour ensuite proposer une réflexion en vue de
l’exercice judicieux du ministère de la Parole dans ce contexte culturel. Il est clair qu’il
faudra en tenir compte abondamment quand viendra le temps de mettre de l’avant des
propositions d’initiation chrétienne pertinentes pour aujourd’hui75.
Peelman nous met d’ailleurs en garde : « L’évangélisation des cultures est un acte grave et
complexe pour lequel la bonne volonté et le zèle apostolique ne suffisent plus. Il faut être
compétent76. » Ce que Congar disait déjà il y a quatre décennies :
Il ne s’agit pas, en matière d’initiation chrétienne, de couper les ailes aux personnes fort
dévouées et dynamiques qui s’engagent au nom de leur conviction. Mais la comparaison
avec la mission ad gentes reste hautement valable : autant que la première annonce, autant
ici qu’en terre de mission, la catéchèse doit prendre en compte la culture dans laquelle
74
ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES DU QUÉBEC, Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle au Québec, Fides,
1999, page 15.
75
Notre chapitre septième se penchera plus spécifiquement sur la situation sociologique de l’annonce de
l’Évangile en terre québécoise au tournant du 21e siècle.
76
PEELMAN, op. cit., page 87.
174
baignent les personnes à qui s’adresse la catéchèse. Certes, cela ne requiert peut-être pas un
long parcours académique, mais cela ne s’improvise pas non plus.
Ces affirmations diffèrent quelque peu du texte principal qui a servi de moteur à notre
démarche jusqu’à maintenant, puisqu’on n’y parle pas spécifiquement de catéchuménat et
donc de l’initiation chrétienne des adultes, mais plus globalement de la catéchèse des
adultes, ce qui implique qu’ils puissent être soit en processus d’initiation, soit déjà initiés.
Mais l’intérêt de ces lignes est grand, car elles nous proposent des éléments de réflexion sur
l’état adulte tel que considéré par le Directoire, ce qui est bien sûr de nature à nous aider à
comprendre encore mieux ce que le catéchuménat a de spécifique par rapport à l’initiation
chrétienne des enfants.
77
CONGAR, op. cit., page 61.
78
DGC 59; DCG (1971) 20.
79
CT 43, texte déjà rencontré dans un chapitre précédent.
175
À cela, il faut ajouter les éléments présents plus loin dans le Directoire :
Lorsqu'on parle de la foi aux adultes, il faut tenir compte sérieusement des
expériences de vie, des conditionnements et des défis qu'ils rencontrent dans
leur existence. Leurs questions et leurs besoins de foi sont multiples et
variés.
La catéchèse des adultes concerne des personnes qui ont le droit et le devoir
de porter à maturité le germe de la foi que Dieu a mis en eux; elle s'adresse
à des individus appelés à assumer des responsabilités sociales de tout genre,
et elle vise des sujets exposés à des mutations et à des crises parfois très
profondes. Aussi la foi de l'adulte doit être sans cesse éclairée, renforcée et
protégée afin qu'il puisse acquérir la sagesse chrétienne qui donne sens,
unité et espérance aux multiples expériences de sa vie personnelle, sociale et
spirituelle. La catéchèse des adultes exige une identification attentive des
traits typiques de la foi du chrétien adulte, afin de décider des objectifs et
des contenus, de déterminer certaines constantes dans la proposition du
message, de fixer les critères méthodologiques les plus efficaces, de choisir
les formes et les modèles.
Parmi les critères à suivre pour garantir authenticité et efficacité à la
catéchèse des adultes, rappelons :
l'attention portée aux destinataires dans leur condition d'adultes,
d'hommes et de femmes, à leurs problèmes et à leurs expériences, à leur
bagage spirituel et culturel, dans le plein respect des différences;
Ce qui ressort le plus clairement de ces passages, c’est d’abord l’exigence d’attention à la
personne qu’implique ce type d’action catéchétique : non seulement leurs questions et leurs
besoins de foi sont variés, mais chacun doit assumer sa condition, ses problèmes et ses
expériences propres; mutations et crises caractérisent aussi cet âge, qu’on avait pourtant
longtemps considéré comme « un long fleuve tranquille ». C’est ensuite l’exigence de
développement d’une foi éclairée, l’objectif d’acquisition d’une sagesse chrétienne qui
permette de faire face précisément aux défis de cet âge. C’est enfin, comme nous l’avions
déjà vu avec les extraits précédents, l’affirmation que l’adulte doit vivre en être
responsable, doit chercher le Règne de Dieu à travers la gérance du temporel (pour la
personne laïque à tout le moins).
80
DGC 172-174.
176
81
Nous tenons à préciser que l’enjeu ici présent n’est pas celui de savoir ce qui constitue une « foi mature »
ou une « foi adulte », ou encore d’établir des parallèles entre le développement physique, le
développement psychologique et la croissance dans la foi. Nous dirons un mot de cet enjeu au chapitre
huitième. Mais ici, il s’agit plus précisément de considérer les caractéristiques de la vie adulte, telles
qu’elles sont affirmées dans le Directoire.
82
DGC 67.
83
DGC 66.
84
DGC 55.
177
humain voit se combler ses attentes les plus intimes, il trouve ce qu'il a
toujours cherché et l'obtient en abondance. La foi répond à cette «
attente », souvent inconsciente et toujours limitée, de connaître la vérité
sur Dieu, sur l'homme et sur sa destinée85.
On pourrait certes considérer que l’un ou l’autre de ces éléments, pris isolément, peut
concerner la vie de foi de personnes de tous âges, y compris des enfants. Mais ainsi
regroupés, on y perçoit aisément le parallèle entre une foi « vivante, explicite et agissante »,
donnant « une lumière chrétienne à l’existence humaine » et prolongeant ses ramifications
jusque dans « la société, dans la vie professionnelle, culturelle et sociale », d’une part et,
d’autre part, les « questions et besoins de foi multiples et variés », le « devoir de porter à
maturité le germe de la foi que Dieu a mis en eux » ainsi que le statut d’individus « appelés
à assumer des responsabilités sociales de tout genre » que sont précisément les adultes.
85
DGC 55.
86
DGC 53.
87
DGC 39.
88
DGC 80.
178
Ainsi, même si le Directoire est explicite sur le fait que les destinataires de la catéchèse se
rencontrent à tous les âges et qu’il ne s’agit pas de délaisser les enfants pour se tourner
désormais vers les adultes, tout le ton du Directoire (qui, rappelons-le, est structuré autour
d’un processus d’évangélisation lui-même inspiré de la mission ad gentes) permet
d’affirmer que la catéchèse a pour but de constituer un disciple qui vit en communion avec
le Christ et qui par cette communion est apte à assumer les responsabilités auxquelles il a à
faire face dans l’Église et dans la société et à rendre compte au monde de son espérance. En
conséquence, la catéchèse à l’intention des enfants devra s’inspirer de cette forme
privilégiée qu’est la catéchèse des adultes : elle devra porter constamment, dès les
premières activités catéchétiques, cet objectif ultime qui est celui de faire en sorte que,
quand cet enfant sera adulte, il affrontera le tourbillon de la vie adulte en disciple du
Christ :
Ces éléments de réflexion viennent donc appuyer l’argumentaire déployé depuis le début de
notre démarche, en y ajoutant un éclairage sur ce qui devra être pris en compte quand
viendra le temps d’envisager des transpositions du fonctionnement catéchuménal vers
l’initiation chrétienne des plus jeunes : la pédagogie devra être adaptée à l’âge, mais en vue
d’objectifs qui, eux, sont clairement définis à partir de ce qu’est la catéchèse d’initiation
chrétienne quand elle est destinée à des adultes.
Les deux sections précédentes référaient à des passages du Directoire où étaient en jeu des
concepts proches de notre idée de base sur le catéchuménat comme modèle catéchétique et
89
DGC 85.
90
DGC 86.
91
DGC 58. Répétons-le, il ne s’agit pas ici d’une équation entre âge adulte et foi mûre. Il peut y avoir une
foi mûre chez des jeunes (selon le concept de « maturités successives » développé par P.-A. GIGUÈRE
dans Catéchèse et maturité de la foi, « Théologies pratiques », Montréal / Bruxelles, Novalis / Lumen
Vitae, 2002, page 69 et suivantes). Mais ce qui est affirmé dans cette citation du Directoire, c’est que,
quoi qu’il en soit des âges antérieurs, si la catéchèse ne fait pas en sorte que, parvenue à l’âge adulte, une
personne puisse vivre pleinement de cette foi, elle aura en quelque sorte manqué sa visée ultime.
179
initiatique : le catéchuménat était d’abord mis en parallèle avec la mission ad gentes, puis la
catéchèse des adultes, qui ne concerne pas que les catéchumènes mais dont est constituée
une grande partie du parcours catéchuménal, était présentée comme la forme privilégiée de
la catéchèse. Il s’agissait donc, dans ces deux cas, de comparaisons qui, chacune à leur
façon, permettaient d’approfondir certaines dimensions de la spécificité du catéchuménat
en tant que démarche pour adultes. Cela contribuait à mieux faire comprendre pourquoi et
comment il peut servir de modèle pour la catéchèse et l’initiation chrétienne des plus
jeunes.
Après avoir approché cette question, concentrons-nous maintenant enfin, touchant au plus
profond de notre questionnement, sur les affirmations du Directoire lui-même concernant le
catéchuménat comme modèle de la catéchèse postbaptismale. Commençons par prendre
connaissance de ces passages :
La première partie de ce passage tient à rappeler une « différence substantielle » entre les
catéchumènes, impliqués dans un parcours catéchétique prébaptismal, et ceux qui, déjà
baptisés, sont destinataires de cette catéchèse postbaptismale. On notera ici qu’aucune
mention n’est faite de ceux qui, bien que baptisés, n’ont pas reçu les deux autres sacrements
de l’initiation. À eux peut certes s’appliquer la formule « ils ont déjà été introduits dans
l'Église et sont devenus fils de Dieu par le Baptême », mais comme c’est le triptyque
sacramentaire, dans une compréhension unifiée, qui « conduit à la pleine stature93 », on sent
bien l’ambiguïté de leur position. Cela dit, aucune réflexion en profondeur n’est faite ici sur
les conséquences spécifiques du fait d’être déjà baptisé, en comparaison de ceux qui ne le
sont pas. La théologie de la grâce peut bien se pencher sur une formulation comme « le
fondement de leur conversion est donc le Baptême déjà reçu, dont ils doivent développer la
92
DGC 90-91.
93
RICA 2, voir chapitre deuxième.
181
puissance », mais il ne nous semble pas que nous puissions tirer de conclusions pratiques
consistantes, en termes catéchétiques, de cette « différence substantielle94 ».
94
« Substantielle » n’est pas à comprendre ici au sens de « importante, significative » mais plutôt, dans un
langage théologique, au sens de « différence de substance ».
95
DGC 64.
182
Nous avons déjà rencontré bien sûr tous ces textes. Répétés ici, ils illustrent précisément
comment la fonction catéchétique est intimement liée à toutes les autres facettes de la vie
ecclésiale. Voilà précisément en quoi le catéchuménat fait figure de symbole : il rappelle
clairement que la communion au Christ, visée de toute catéchèse, doit trouver son
déploiement à travers la vie sacramentelle et liturgique, laquelle ne trouve elle-même tout
son sens qu’en lien avec une vie spirituelle et communautaire authentique.
Toujours au plan des représentations, ici encore, le catéchuménat met en évidence, par sa
nature même, une dimension essentielle de la catéchèse :
96
DGC 65-66.
97
RICA 7.
183
en son sein, c’est donc l’ensemble de l’Église qui est concernée par cette dynamique. Ici se
joue comme un « dynamisme cardiaque » de la vie ecclésiale : la mission et la catéchèse
que déploie l’Église appellent, comme une diastole, à la vie ecclésiale, laquelle, à son tour,
stimule la « systole » du témoignage de vie et de l’annonce explicite qui peuvent susciter
l’intérêt d’autres « curieux » :
Tel est le mouvement d’évangélisation tel qu’il est présenté, nous le savons désormais, dans
le décret conciliaire Ad gentes et où trouve place le catéchuménat. Puisque le cœur de
l’Église, puisque le cœur de chaque communauté bat au rythme d’une vie qui contribue à
l’apport de « sang neuf » (pour rester dans la métaphore cardiovasculaire !), lequel à son
tour stimule la vie de l’Église et la rend encore plus missionnaire, on voit bien comment
une communauté qui accueille effectivement des catéchumènes découvrira elle-même
toujours davantage ce qui la fait vivre profondément, de même que, inversement, une
communauté qui n’accueille jamais de nouveaux membres adultes a toutes les chances de
perdre au fil du temps le sens de ce qui l’anime. En effet, chaque fois qu’une personne
adulte se lève, à la Veillée pascale, et affirme devant la communauté le choix définitif et
déterminant pour le Christ qu’elle est prête à faire, chaque membre de l’assemblée se
trouve renvoyé à son propre baptême, à sa propre option pour Jésus Christ.
98
EN 14.
99
CT 24.
184
Ainsi, parce que l’Église vit de l’accueil de ses nouveaux membres, ce qui est hautement
perceptible à travers le catéchuménat, elle se sait et se sent responsable de l’activité
catéchétique qui peut rendre possible une telle profession de foi au Dieu de Jésus Christ.
Dès lors, toute activité catéchétique, destinée à la communion des fidèles avec le Christ,
doit partir du même dynamisme de la vie communautaire et interpeller tous ses membres :
il ne s’agit pas alors d’une tâche à assumer, comme on porte un fardeau, mais de la mise en
place des conditions qui feront que la communauté tout entière trouvera son souffle.
Comment cela pourrait-il être la responsabilité des seuls ministres, des seuls catéchètes?
Si les trois premières caractéristiques jouaient surtout sur le plan des représentations, avec
les deux dernières caractéristiques du catéchuménat mentionnées en DGC 91, il ne s’agit
plus seulement du catéchuménat comme figure typique, au plan symbolique, de l’activité
catéchétique de l’Église.
Nous avons abordé cette question lorsqu’il fut question de la mission ad gentes comme
paradigme de l’activité missionnaire de l’Église. L’expression « premier lieu
d’inculturation » associée ici au catéchuménat n’est probablement pas à prendre en termes
chronologiques, comme si c’était « une fois arrivé au catéchuménat » qu’il fallait
185
D’une certaine façon, la dernière affirmation de DGC 91 récapitule toutes les autres
lorsqu’elle rappelle que « concevoir le catéchuménat baptismal comme un processus de
formation et une véritable école de la foi, c'est doter la catéchèse postbaptismale d'une
dynamique et de certaines notes qui la qualifient ». Rappelons ces notes énoncées par le
Directoire : l’intensité et l’intégrité de la formation, son caractère de gradualité, la ritualité
qui le scande et sa dimension communautaire.
Il est vrai que le lien logique au cœur de cette proposition est moins évident : « concevoir le
catéchuménat comme… », c’est « doter la catéchèse postbaptismale de… ». Sans doute
doit-on considérer que, à ce point de la réflexion, le type de lien qui unit ces deux
dimensions est supposé connu, et il est rappelé en conclusion : sans calquer le
catéchuménat, la catéchèse doit « se laisser féconder par ses principaux éléments », se
laisser « inspirer par cette école préparatoire à la vie chrétienne. » Cela signifiera par
exemple que, même si les contenus catéchétiques sont différents, l’objectif commun à toute
catéchèse étant la communion avec le Christ, cela ne pourra jamais se faire sans intensité et
186
intégrité, c’est-à-dire sans qu’il y ait une forme de plongée, d’expérience déstabilisante, de
mise en présence du paradoxe évangélique de la « perte de sa vie pour la sauver », avec
toute l’intensité et la globalité que cela requiert. Cela signifiera également de garder à
l’esprit que les facettes de la foi et de la vie chrétienne sont multiples et que la plongée en
question, si radicale puisse-t-elle être, devra tout de même respecter un certain rythme de
croissance : le rythme des questions dont sont porteurs les catéchisés d’une part, la
gradualité et le caractère concentrique des « vérités de foi » d’autre part. De même, bien
que la séquence rituelle ne puisse être la même entre le catéchuménat et la catéchèse
postbaptismale, tout exercice catéchétique doit proposer un arrimage significatif entre les
contenus abordés et leur expression liturgique. Enfin, comme nous l’avons abordé ci-
dessus, le catéchuménat met hautement en évidence la dimension communautaire,
ecclésiale, de l’expérience chrétienne. Ce que nous avons appelé le « battement de cœur »
d’une communauté qui à la fois donne vie aux disciples et se nourrit de leur apport, ce
mouvement vitalisant vaut également pour toute l’activité catéchétique de l’Église : autant
celle-ci se reconnaît la responsabilité d’alimenter la qualité de la communion au Christ de
chacun de ses membres, autant elle devient toujours plus Église, nourrie de cette
communion au Christ qui se transpose en communion fraternelle.
100
CÉC 1231; nous avons déjà abordé ce texte au chapitre deuxième : « Là où le Baptême des enfants est
devenu largement la forme habituelle de la célébration de ce sacrement, celle-ci est devenue un acte
187
rites et aux symboles et les instituant progressivement comme membres d’une communauté
chrétienne?
Conclusion
La présente section nous a donné l’occasion de nous pencher sur trois passages du
Directoire qui, s’ils ne parlaient pas du catéchuménat comme modèle d’initiation
chrétienne101, se situaient tous dans le registre des modèles et gravitaient tous dans
l’environnement du catéchuménat. Un fil d’Ariane se dégage de ces trois propositions :
quels que soient les milieux, quels que soient les âges, il ne saurait y avoir de proposition
de l’Évangile, d’invitation à la communion avec le Christ sans prise en compte de l’histoire
propre de l’individu auquel s’adresse l’Église. Cette prise en compte se déploie dans la
sensibilité à la culture dans laquelle baigne cette personne, puisque cette culture est si
prégnante qu’elle informe par essence la façon même dont chacun aborde l’existence et
trouve réponse sensée à ses questions existentielles; elle se déploie aussi dans l’écoute des
expériences, celles-ci étant éminemment déterminantes dans la façon dont quelqu’un pourra
entendre, au sens fort du mot, la proposition évangélique. En fait, les deux éléments que
nous venons d’énoncer sont les deux faces d’une même pièce : la culture parle de
l’environnement alors que l’expérience apparaît comme plus individualisée, mais toutes
deux se croisent au carrefour que constitue une personnalité, une identité. Or s’il est vrai
que l’initiation chrétienne vise à l’établissement progressif dans une identité de disciple du
Christ, celle-ci ne pourra être authentique que dans la mesure où l’Évangile n’apparaîtra pas
comme une sorte de vernis à la surface de la personnalité, mais aura su s’harmoniser à la
culture de la personne, la reconfigurant parfois, l’interrogeant et la critiquant au besoin,
s’insinuant ainsi dans les « replis de l’âme » pour que, par cet Évangile, la personne tout
entière devienne plus humaine par sa rencontre avec le Christ.
unique qui intègre de façon très abrégée les étapes préalables à l’initiation chrétienne. De par sa nature
même le Baptême des enfants exige un catéchuménat postbaptismal. »
101
Rappelons qu’aucun texte officiel ne fait cette équation spécifique.
188
Troisième partie
« Le catéchuménat comme modèle » :
regard croisé de l’épistémologie et de l’utilisation dans les
textes officiels de l’Église
La réflexion menée jusqu’à présent nous a permis, dans un premier temps, d’ouvrir
largement le champ des significations possibles du mot modèle. Nous avons ainsi pu
reconnaître que le sens le plus courant du mot, son acception qu’on pourrait dire
« intuitive », oriente vers l’idée d’un exemple à reproduire, d’un moule qui donne forme,
d’une représentation parfaite qu’il faut chercher à imiter. C’est d’ailleurs le sens le plus
courant des occurrences observées dans les textes officiels de l’Église publiés dans la
foulée de Vatican II. Si telle était la compréhension qu’il fallait avoir de l’idée du
« catéchuménat comme modèle », la question serait assez vite résolue, au moins au plan
théorique : le catéchuménat étant à la fois proposition catéchétique et programme rituel, il
s’agirait alors, pour être conforme au modèle, de faire avec les enfants comme on fait avec
les adultes, tant au plan de la pédagogie catéchétique que de l’organisation rituelle du
parcours. On entrevoit aisément les conséquences d’une telle transposition,
particulièrement dans l’ordre rituel : plus aucun baptême de petit enfant, une première
eucharistie systématiquement reportée après l’onction, etc. Peut-être certains voient-ils là la
voie radicale d’une refonte de l’initiation chrétienne, mais nous aimons à penser que, si des
changements doivent intervenir dans l’ordre des pratiques d’initiation, le motif en sera autre
qu’une application nous semblant servile du concept de modèle.
Cependant, certains passages des textes officiels étudiés nous ont tout de même ouvert la
porte à l’idée qu’un modèle puisse être autre chose qu’un exemple à calquer. Surtout, les
trois occurrences du Directoire que nous avons scrutées plus en détail, sans usage
spécifique du mot « modèle », aidaient à en cerner les contours en contexte ecclésial et plus
particulièrement catéchétique.
189
En fait, nous avons pu voir là reconvoquées les principales conclusions trouvées plus haut à
l’occasion de nos réflexions épistémologiques. Celles-ci nous ont permis de mettre en
évidence qu’un modèle vise à systématiser un ensemble, un processus, en en faisant
ressortir les caractéristiques idéales, en formalisant les relations qui unissent ces
caractéristiques, en mettant en relief les interrelations au sein du système ainsi illustré.
Rappelons-nous ce que disait Barbour : un modèle théorétique est un mécanisme ou un
processus imaginé, postulé par analogie avec des mécanismes ou des processus familiers
(familier signifiant ici « mieux compris », et non pas « quotidien »), utilisé pour construire
une théorie qui permette d’interrelier une série d’observations. Et parce que l’analogie
utilisée « fait image » dans l’esprit des auditeurs, elle permet de rendre le phénomène étudié
intelligible dans sa globalité. Et Dulles, poussant plus loin les conclusions de Barbour,
rappelait que, utilisé seul, un modèle risque de mener à des distorsions, car par son principe
même, qui est le recours à l’analogie, il met en évidence certains aspects mais en cache
d’autres.
Le modèle apparaît ainsi comme un archétype, comme une illustration, pourrait-on dire, de
ce qui se passe quand un système fonctionne de façon idéale, dans des conditions
optimales.
Appliqué au cas qui nous concerne, cela signifiera que le catéchuménat est, dans l’analogie
utilisée par le Directoire, le pôle de référence familier : on en connaît les éléments, les
objectifs, le fonctionnement, les effets102. L’image invoquée est claire : un adulte se
présente avec un intérêt pour découvrir la foi chrétienne et être intégré au groupe des
disciples du Christ, un mécanisme est mis en œuvre qui, au terme, lui confère ce statut de
chrétien (avec possibilité d’avortement du processus bien sûr)103. Quiconque a participé à
une célébration de baptême d’adulte a en tête cette image d’un processus qui, au moins en
apparence, a produit les fruits escomptés.
102
Le catéchuménat joue d’ailleurs d’autant mieux ce rôle d’archétype qu’il est historiquement premier tant
dans l’ordre de la catéchèse que de l’initiation chrétienne.
103
Nous évoquons ici à titre d’illustration la situation fréquemment rencontrée dans des discussions avec des
collègues oeuvrant en pastorale. Leur disant ce sur quoi nous travaillions dans cette recherche, l’adhésion
de principe venait assez rapidement : oui le catéchuménat est un bon modèle d’initiation chrétienne; mais
quand venait le temps d’en envisager la transposition en pratiques à l’intention des enfants, les repères
disparaissaient. Autrement dit, le catéchuménat semble être un bon modèle au sens des représentations
dont il est porteur; mais son utilisation opératoire demande démonstration et mise à l’épreuve...
190
Comme nous l’avons mentionné, pour que ce modèle soit pertinent, il faut d’abord se
demander quels sont les éléments essentiels du catéchuménat, qu’est-ce qui est mis en
œuvre dans un processus catéchuménal de façon à rendre le mécanisme efficace. Cette
opération de distinction de l’essentiel et de l’accessoire révélera l’ossature du
fonctionnement catéchuménal, ces éléments qui auront le plus de chance de servir de
référence pour la mise en œuvre d’autres pratiques inspirées de ce modèle. Une question
surgit alors : quels critères permettront de distinguer cet essentiel et cet accessoire? Ici
pourra servir, d’une part, la référence au fait que le catéchuménat trouve lui-même son
modèle dans la mission ad gentes. Nous savons en effet que, outre la requête de
restauration du catéchuménat (SC 64), c’est précisément dans le décret sur l’activité
missionnaire de l’Église que se trouvent les développements les plus importants sur le
catéchuménat dans les documents conciliaires. Ainsi, en cherchant à cerner l’intention dont
étaient porteurs ceux qui souhaitèrent la restauration du catéchuménat au concile, nous
pensons trouver là des indications sur ce qui en constitue l’essence. Mais, surtout, c’est
l’histoire des pratiques d’initiation chrétienne, et tout particulièrement du catéchuménat, qui
contribuera à ce discernement entre des éléments constitutifs intouchables et des éléments
plus flexibles et aléatoires, apparus, disparus, remodelés au fil du temps.
Conclusion
Nous venons d’effectuer, au fil des deux derniers chapitres, un parcours dans le vocabulaire
de l’initiation chrétienne, afin de mieux cerner ce qui peut être compris dans une
affirmation du type : « le catéchuménat comme modèle inspirateur de l’initiation chrétienne
des plus jeunes ».
Ultimement, un aspect de cette réflexion recouvre à notre avis tous les autres : il ne s’agit
pas de calquer servilement mais bien de saisir les intuitions profondes qui habitent la
démarche catéchuménale, en vue de l’appliquer, si l’on peut dire, à des personnes qui
revêtent des caractéristiques différentes des destinataires de la démarche originelle, en
cernant ce qui est transposable.
191
Mais il nous semble que tout cela n’a de sens qu’à une condition, à savoir que les objectifs
visés par les démarches qui prennent le catéchuménat comme modèle aient essentiellement
les mêmes visées. Certes, ces objectifs pourront être modulés en fonction des
caractéristiques propres des destinataires, mais nous pensons que, en dernière analyse, seule
une parenté très grande des buts poursuivis par l’une et l’autre démarches, celle qui sert de
référence et celle qui doit s’en inspirer, justifie précisément que l’une soit modèle de
l’autre. Sans une affirmation de principe préalable à cet effet, nous ne voyons pas quel
intérêt il y aurait à recourir à un tel modèle. C’est d’ailleurs la conclusion très précise à
laquelle nous sommes arrivé en parlant de la mission ad gentes comme paradigme de la
nouvelle évangélisation : partant d’une situation dont les caractéristiques sont plus
clairement identifiables, on a pu tirer des conclusions sur une situation un peu moins
limpide, et ce précisément parce que, par-delà les différences, il y avait une parenté
fondamentale, en l’occurrence le besoin de prendre en compte la culture de la personne
destinataire de l’annonce évangélique. De même, si le catéchuménat peut être modèle, c’est
précisément parce que, tout en ayant des caractéristiques propres qui « font image » assez
spontanément104, il y a une parenté fondamentale du catéchuménat avec toute initiation
chrétienne. Cette parenté, nous la plaçons du côté des objectifs à atteindre dans toute
démarche qui conduit au Christ.
À cet égard, il est vrai que nous n’avons croisé nulle part l’affirmation formelle selon
laquelle le catéchuménat serait le modèle dont doive s’inspirer l’initiation chrétienne des
plus jeunes. Mais nous pensons avoir démontré, dans la section concernant l’expression
« initiation chrétienne », que cette affirmation « tient la route » : toutes les fois qu’on
présente l’initiation chrétienne, la forme qui fait office de référence, c’est celle des adultes,
que le Directoire nomme catéchuménat baptismal. Quant à notre réflexion sur les liens
entre catéchèse et initiation, elle a permis d’affirmer que nulle part il ne semblait être
question de considérer des objectifs différents à la catéchèse d’initiation, selon qu’elle
concerne les adultes ou d’autres âges. La seule distinction perceptible en fonction de l’âge
concerne les moyens pédagogiques mis en œuvre, non les objectifs de l’initiation eux-
mêmes.
104
Même si, pour notre propos, il sera requis de les étayer abondamment.
192
En conséquence, nous affirmons, et c’est là notre thèse principale, que non seulement le
catéchuménat doit-il être considéré comme le modèle inspirateur de toute initiation
chrétienne, mais que cet énoncé n’a de valeur que parce que toute initiation chrétienne,
quels qu’en soient les destinataires, a toujours le même objectif : conduire à une profession
de foi vivante, explicite et agissante. L’articulation des deux membres de cette proposition
constitue donc un enjeu majeur.
Rappelons-nous enfin cet axe de réflexion apporté par Kuhn, Küng et Bosch : le paradigme,
c’est l’ensemble des référents spontanés, des valeurs, des repères d’un groupe de
spécialistes donnés à un moment donné. C’est le cadre qui sert aux pratiques du groupe, sa
clé de lecture de l’ensemble des situations. Comme il s’agit de références profondément
ancrées, il est normal qu’il soit d’abord difficile d’admettre que le modèle ne fonctionne
plus, qu’il y a crise, et encore plus difficile d’accueillir un nouveau modèle pour qu’il se
substitue au précédent. Mais il faut un paradigme, comme l’eau dans laquelle doit pouvoir
nager un poisson. D’où la question qu’il faudra se poser éventuellement : « quel
catéchuménat? », c’est-à-dire : qu’a-t-on en tête quand on réfère au catéchuménat comme
modèle? Après les réflexions déjà menées sur la définition du mot au chapitre précédent, le
prochain chapitre contribuera à son tour à affiner cette compréhension.
Chapitre quatrième
Tertullien
Nos réflexions des deux chapitres précédents nous ont conduit à tirer une conclusion en
forme de thèse. Celle-ci s’appuie sur la compréhension que nous avons proposée du
concept de « modèle » et sur son application à l’initiation chrétienne. Ce que nous
affirmions, donc, c’est que, d’une part, le catéchuménat pouvait effectivement servir de
modèle pour toute forme d’initiation chrétienne et que, d’autre part, cette affirmation ne
tenait qu’à la condition que l’on accepte l’idée qu’il y avait une parenté entre toutes les
démarches d’initiation chrétienne. Cette parenté n’est pas au premier chef de l’ordre des
moyens mais bien de l’ordre des objectifs. Pour le dire autrement, et avant même de
formuler plus spécifiquement ces objectifs de toute initiation chrétienne, si l’on n’admet
pas ce deuxième membre de l’énoncé, si l’on considère que le catéchuménat et l’initiation
chrétienne des enfants ne visent pas les mêmes objectifs, on ne voit guère l’intérêt à
considérer le catéchuménat comme modèle.
l’histoire est révélatrice de cette essence. Et le chapitre suivant, recueillant ces conclusions,
les croisera avec les intentions formulées par les architectes de la restauration du
catéchuménat au Concile et dans sa foulée, afin de présenter ce qui, dans notre réflexion
contemporaine, doit être considéré comme appartenant à cette essence.
Présupposé méthodologique 1 :
Un parcours « à rebours »
Ce premier constat nous indique déjà la façon dont nous allons aborder notre parcours
historique. Car de même qu’il y a un lien entre l’ordo actuel et celui de 1962, il y a un lien
encore plus clair entre celui-ci et le Rituale romanum en vigueur depuis 1614. Cela n’a en
fait rien de bien surprenant! C’est pourquoi, pour rendre compte de façon originale de cette
dynamique de « filiation/réaction » d’un rituel à l’autre (ou, plus largement, d’un état des
pratiques baptismales à l’autre), nous proposons au lecteur un parcours « à rebours », dont
le motif sera toujours le suivant : à partir d’une époque donnée, en commençant bien sûr
par la situation actuelle, sur quels éléments de la période précédente s’appuie-t-on dans le
développement du discours ou des pratiques relatives au catéchuménat? Autrement dit, à
chaque fois, de quel catéchuménat a-t-on hérité des siècles précédents? Nous pouvons
illustrer le parcours proposé de la façon suivante :
1
SC 64.
2
Idem.
196
Retour
5
4
3
2 1
)
Influence d’Augustin
d’Hippone en Occident
Constantin et la
« Paix de l’Église » (313)
OBAGCD* 1962
Rituale Romanum 1614
La naissance L’apogée du Le temps des Le temps du
du catéchu- catéchu- Sacramentaires, ordines Rituale
vers
le catéchu- le catéchu-
ménat avant ménat en (17e – 20e s.)
trac
la chrétienté chrétienté
ières
Légende:
Moment charnière 4 Saut à rebours Période étudiée
Nous pouvons voir par ce schéma comment à chaque fois nous effectuerons un saut à
rebours vers un moment charnière de l’évolution du catéchuménat au fil de l’histoire de
l’Église puis, de là, nous progresserons pour déceler les éléments importants au cours de
cette période, avant de refaire un saut vers l’arrière, une étape plus en amont. Il y aura ainsi
cinq sauts d’inégales longueurs, comme l’indique le schéma et comme le marqueront les
subdivisions de cette partie de chapitre.
Présupposé méthodologique 2 :
Tout n’est pas d’intérêt égal dans cette histoire
Cet énoncé : « tout n’est pas d’intérêt égal dans l’histoire du catéchuménat » ne constitue
pas un jugement appréciatif absolu sur ce que vivaient et faisaient les gens d’une époque en
particulier. Notre approche historique ne veut pas donner droit à la thèse « progressiste »
selon laquelle le déroulement chronologique s’accompagnerait nécessairement d’une
amélioration, thèse qui déprécie sans raison les siècles antérieurs comme étant « ceux où
l’on n’avait pas encore compris ». Elle ne donne toutefois pas davantage droit à la thèse
inverse, selon laquelle les premiers siècles, davantage collés au Christ et aux apôtres,
197
En conséquence, toute période historique est porteuse de son génie propre, de sa valeur
propre. Cela ne signifie pas pour autant que, en regard de la question que nous nous posons,
tout soit d’un égal intérêt : ce que nous recherchons dans l’histoire découle de la question
que nous lui adressons. Or, en l’occurrence, nous partons de l’affirmation de la restauration
du catéchuménat, celui-ci étant défini comme la proposition de parcours d’initiation
chrétienne à l’intention des adultes. Voilà qui guidera bien évidemment notre quête et qui
justifie encore davantage notre approche à rebours.
Le schéma ci-dessus permet en effet de constater que notre traitement historique nous
conduira à aborder comme dernière étape ce que plusieurs qualifient d’« âge d’or » du
catéchuménat, soit celui des 3e au 5e siècles. Pourquoi l’appelle-t-on ainsi? La réponse a un
lien direct avec notre questionnement car en fait, même si l’Église a toujours eu à baptiser
des adultes, le début du 5e siècle marque un retournement statistique, le baptême d’adultes
devenant minoritaire par rapport au baptême d’enfants. Aussi, tant que nous ne serons pas
parvenus à cette période, les livres liturgiques auront beau nous parler d’un ritus ad
catechumenum faciendum, dans les faits, sauf exception, le rite en question ou bien ne sera
pratiquement plus en usage, ou bien, plus souvent, il sera celui qu’on utilisera pour le
baptême des enfants. Cela ne signifie pas qu’il n’y aura rien à en tirer : ces livres liturgiques
seront le reflet d’une intention ou encore d’un héritage, et par là diront quelque chose ou de
leur époque ou d’une époque antérieure à laquelle ils sont liés.
Mais on comprendra que le point culminant de ce parcours sera cette période où l’on
baptisait encore majoritairement des adultes et, de façon encore plus privilégiée, l’époque
où est née l’institution catéchuménale, donc cette période qui va du début du 3e siècle au
premier quart du 5e siècle. En 422, Augustin rétorquera aux Pélagiens qu’ils doivent
craindre de se voir cracher à la figure par les hommes, ou de se faire lancer à la tête une
sandale par les femmes, s’ils osent dire des infantes : non baptizentur, « qu’on ne les
198
baptise pas! 3 ». On a donc là le reflet du basculement statistique évoqué plus haut. Cette
note antipélagienne, marquant en quelque sorte la fin de l’ère des baptêmes majoritairement
adultes, constituera ainsi le dernier moment de notre parcours, après que nous ayons
cherché à rendre compte des caractéristiques propres d’un dispositif d’initiation chrétienne
destiné, structuré, élaboré à l’intention d’adultes.
Une attention un peu plus particulière au schéma de notre parcours permet cependant de
constater l’insertion d’un point tournant au cœur même de cette période des 3e-5e siècles.
C’est que le basculement statistique dont nous avons parlé ne fut pas l’affaire d’un
bouleversement de quelques années, mais le résultat d’un long processus de modification
de la situation de l’Église. En effet, le changement de statut de l’Église par sa
reconnaissance comme religion d’état constitue un point tournant qui affectera
profondément l’histoire du catéchuménat, dans sa nature comme dans son exercice. Nous
mettrons ainsi en évidence comment la deuxième partie du 4e siècle et le début du 5e siècle
(en gros de 350 à 420), si déterminante soit-elle pour la documentation qu’elle nous a livrée
pour comprendre l’institution catéchuménale, présente des caractéristiques ecclésiales et
pastorales liées à l’expansion massive de l’Église qui portent en leur sein même les germes
du déclin4 du catéchuménat que nous aurons pu observer en parcourant par avance les
autres périodes historiques. Par comparaison, le siècle qui précède cette Paix de l’Église (en
gros de 200 à 325, mais on n’a que peu de documentation entre 250 et 325), se déroule dans
des conditions socio-religieuses qui donnent une stature particulière au catéchuménat
naissant et en imposent certaines caractéristiques que nous mettrons en évidence, car nous
pensons pouvoir trouver là précisément les éléments structurants, ce que nous avons appelé
« l’épine dorsale » du catéchuménat.
Un autre aspect vient compléter et justifier l’intérêt privilégié que nous accorderons au
catéchuménat naissant en ce 3e siècle : non seulement les conditions socio-religieuses de
3
JEREMIAS, J., Le baptême des enfants dans les quatre premiers siècles, Le Puy / Lyon, Xavier Mappus,
1967 (traduit de l’allemand Die Kindertaufe in den ersten vier Jahrhunderten, Göttingen, Vandenhoeck
& Ruprecht, 1958), pages 131-132.
4
Rappelons notre présupposé selon lequel le constat d’un déclin statistique n’est pas selon nous porteur de
la thèse selon laquelle « les gens de l’époque avaient perdu le sens des choses ». Nous sommes ici dans
l’ordre des constats : l’histoire a fait qu’il y ait moins de baptêmes d’adultes parce que presque tout le
monde était baptisé enfant; or n’ayant pratiquement plus d’adultes à baptiser, l’Église a progressivement
cessé aussi de théologiser sur l’initiation chrétienne des adultes.
199
Cela dit, après avoir montré tout l’intérêt du catéchuménat en préchrétienté, nous pensons
que les éléments de continuité entre cette période et celle qui la suit immédiatement sont
tout de même assez importants pour justifier de traiter l’ensemble de cette période selon la
séquence chronologique habituelle plutôt que de la scinder en deux temps. Cette période,
nous l’appellerons pour notre part le temps du « vrai catéchuménat », au sens d’initiation
chrétienne dirigée spécifiquement vers des adultes.
Notons enfin que ce parcours ne nous entraînera pas jusqu’aux apôtres et aux écrits
bibliques, car on ne peut pas parler pour cette première période de l’histoire de l’Église
d’un catéchuménat : comme celui-ci commence réellement à prendre forme, dans ses
amorces d’institutionnalisation, vers le milieu du 2e siècle, nous nous limiterons donc à
observer, de cette « préhistoire » du catéchuménat, les précurseurs les plus immédiats.
Tel sera donc notre parcours historique, tout à fait déterminant selon nous pour bien
répondre à la question de l’essence du catéchuménat, dans ce souci de distinguer le
5
Analogies qu’il ne faut toutefois pas forcer, car la postchrétienté, précisément en tant que « post- »,
présente des caractéristiques de passé chrétien qui la distinguent inévitablement d’une préchrétienté.
6
Cf. ROUTHIER, G., « Un signe du rapport de l’Église à la société », Spiritus 134 (février 1994), pages 97-
101.
200
nécessaire de l’accessoire, l’essence de ses avatars, et ainsi cerner avec la plus grande
acuité possible ce qui pourra constituer le modèle de démarche initiatique qu’on pourra
envisager transposer dans un autre contexte moins proprement catéchuménal7.
7
Nous osons utiliser ici cette expression : « moins proprement catéchuménal » sur la base de ce que nous
avons dégagé au chapitre deuxième par notre analyse du Directoire où, pour désigner les démarches
catéchétiques des enfants déjà baptisés, on employait l’expression « catéchuménat postbaptismal »,
ouvrant ainsi à l’idée que, quelle que soit la séquence sacramentelle, il y a toujours quelque chose de
catéchuménal dans une démarche d’initiation. Nous y reviendrons…
201
Première partie
Le catéchuménat au fil de l’histoire :
en remontant jusqu’à sa naissance
La question de fond à laquelle veut contribuer la réflexion que nous amorçons maintenant
est donc la suivante : qu’a donc voulu restaurer le Concile dans sa requête formulée en SC
64 et détaillée en AG 13-15? Alors que le chapitre suivant portera son attention sur les
intentions des personnes impliquées dans le Concile lui-même, nous abordons le présent en
posant la question sous l’angle suivant : qu’y avait-il de fondamentalement insatisfaisant
dans la proposition portée par l’Ordo baptismi adultorum approuvé en 1962, pour qu’on
insiste tout de même, moins d’un an plus tard, pour affirmer la nécessité d’une restauration
du catéchuménat? C’est par là que s’amorce notre regard sur l’histoire.
Malgré que le nom officiel du document de 1962 utilise le substantif catechumenatus pour
désigner les personnes concernées par l’ordo, et bien que l’édition française l’appelle Rituel
du catéchuménat, on peut se demander si cet ordo peut à juste titre être considéré comme
porteur d’une proposition de démarche proprement catéchuménale. Il est vrai que, en toute
honnêteté, une telle affirmation découle d’une certaine compréhension de ce qu’est le
catéchuménat, celle précisément dont nous avons pu hériter depuis la restauration
conciliaire. Usons donc d’un regard plus objectif, analysant cette proposition pour elle-
même.
Un simple coup d’œil parallèle sur l’Ordo de 1962 et sur la section intitulée Ordo baptismi
adultorum d’une édition, quelle qu’elle soit, du Rituale romanum approuvé par Paul V en
202
16148, permet de constater que ce per gradus dispositus est en fait un découpage très fidèle,
en sept célébrations plus ou moins élaborées, des rites que porte le rituel de Paul V. Outre
cette distribution en célébrations différentes, le respect des rites apparaissant comme une
copie conforme, seule la préparation du ministre étant évidemment répétée au début de
chaque célébration9.
D’où provient cette décision de subdiviser en célébrations ce rite qui était tout entier
concentré dans un seul moment jusque-là? Ce souci d’étalement dans le temps est né en
terre missionnaire, sous l’impulsion non exclusive mais tout de même déterminante du
Cardinal Lavigerie. Selon la présentation qu’en fait Dujarier, Lavigerie voulut mettre en
application deux principes :
Lavigerie partit de ces principes pour instaurer là où il œuvrait une démarche étalée sur
quatre années. Mais comme le dit Dujarier,
Il s’agissait donc d’une situation où l’on avait d’une part la conscience des exigences d’une
entrée progressive dans l’expérience chrétienne, ce qui est le propre de la démarche
8
On peut en effet constater une uniformité parfaite entre les éditions que nous avons pu consulter,
notamment une édition parisienne de 1625, une édition rothomagienne (Rouen) de 1887 et plusieurs
éditions du 20e siècle, dont la particularité est simplement de porter le texte français en colonne parallèle.
Plusieurs autres éditions étaient disponibles, celles-ci ont été consultées simplement pour vérifier la
parfaite perpétuation du texte du rituel au fil des siècles jusqu’aux années précédant immédiatement
Vatican II.
9
Un tableau donné en annexe met en parallèle le contenu de l’Ordo baptismi parvulorum (colonne 1), de
l’Ordo baptismi adultorum (colonne 2) du Rituale romanum de Paul V (1614) et de l’Ordo baptismi
adultorum per gradus catechumenatus dispositus de 1962 (colonne 3).
10
DUJARIER, M., Brève histoire du catéchuménat, Abidjan, Institut Catholique d'Afrique de l'Ouest, 1982,
pages 83-84.
11
Idem, page 84.
203
initiatique catéchuménale et, d’autre part, un rituel dont on sait bien qu’il est porteur
d’anciens rites catéchuménaux hérités de l’époque patristique mais dont le blocage dans
une seule célébration ne lui permettait pas d’opérer le marquage liturgique souhaité.
Malgré ses intuitions, Lavigerie n’osa pas modifier le Rituale romanum, et l’expérience
africaine seule ne suffit pas à conduire à la proposition de 1962. Toujours selon Dujarier,
12
Idem.
13
VERNETTE, J., BOURGEOIS, H., Seront-ils chrétiens? Perspectives catéchuménales, Lyon, Chalet, 1975,
pages 37-38.
14
SEUMOIS, X., « La structure de la liturgie baptismale romaine et les problèmes du catéchuménat
missionnaire », La Maison-Dieu 58 (1959), page 104.
204
On perçoit donc comment la poussée vers la nécessité d’une réforme rituelle adaptée au
catéchuménat en ce temps fut le résultat conjoint d’une part de cette pratique mise en place
progressivement sur deux continents à la fois, avec les insatisfactions liturgiques qu’elle
mettait au jour, et d’autre part de la pression du Mouvement liturgique dont le gros des
efforts portait sur une rénovation de la liturgie à la lumière des études patristiques :
Dans ce contexte, on voit assez bien comment le déploiement16 du rituel en plusieurs étapes
veut répondre à la fois à cette conscience que le catéchuménat des origines s’étalait
effectivement dans la durée et au besoin pratique, immédiat, des expériences
catéchuménales. C’est un évêque du Tanganyika, Mgr Blomjous qui, en juin 1959,
achemina une requête officielle à Rome pour la répartition en sept étapes du rituel
baptismal. Mgr Antonelli, alors à la tête de la Commission pour la réforme liturgique,
récemment créée par Pie XII, accueillit cette demande et veilla à sa réalisation, ce qui mena
à l’ordo de 1962, fidèle dans son essence à la proposition acheminée par Mgr Blomjous17.
15
GUILLARD, B., « Evangelizzazione e catecumenato in Francia », Concilium 3 (1967)/2, page 166. Cité par
FLORISTÀN, C., « Restaurazione del catecumenato in europa nel nostro secolo », Iniziazione cristiana e
catecumenato, divenire cristiano per essere battezzati, CAVALLOTTO, G, dir., Edizioni Dehoniane
Bologna, Bologne, 1996, page 200.
16
En fait le RE-déploiement, comme nous le verrons…
205
peut-être pire à certains égards, puisque le découpage brise une structure qui, malgré ses
limites, proposait tout de même dans son unité même une certaine logique rituelle. Là où
c’est le plus évident, c’est dans le fait que l’ordo de 1614 spécifiait que les premiers rites de
cette célébration unique se déroulaient ad fores ecclesiae, le ministre se tenant sur le seuil
après s’être préparé individuellement à l’intérieur de l’église. Le contexte originel (1614)
était donc clair : une première partie de la célébration à l’extérieur de l’église, puis l’entrée
officielle dans l’édifice; on y pouvait percevoir aisément le lien entre l’entrée dans l’église
et l’entrée dans l’Église.
Or dans le rituel de 1962, c’est seulement au sixième rite, donc lors de la sixième rencontre,
que le ministre adresse aux catéchumènes l’invitation héritée de l’ancien rituel : « Entrez
dans la sainte Église de Dieu, pour recevoir de Notre-Seigneur Jésus-Christ la bénédiction
céleste et avoir part avec lui et avec ses Saints18. »
L’ordo de 1962 ne précise absolument rien quant au lieu de célébration des cinq premiers
degrés. Cependant, il ne semble pas que l’on considère que ceux-ci doivent être célébrés à
l’extérieur de l’église : d’une part aucun déplacement significatif n’est mentionné entre le
temps de préparation du ministre au pied de l’autel et le dialogue avec les candidats; d’autre
part, c’est au début de la célébration de ce sixième degré qu’on précisera que l’on se tient
devant les portes puis qu’on sera invité à entrer. Or la façon dont le ministre est appelé à se
vêtir d’habits liturgiques pour les cinq premiers degrés ne peut absolument pas donner à
penser qu’on soit dans un lieu profane, ce qui nous conduit à conclure que ces cinq
premiers degrés se déroulent nécessairement dans l’église et que c’est au début du sixième
que l’on se retrouve à l’extérieur, calquant ainsi le schéma post-tridentin où l’entrée dans
l’église se faisait à ce moment de la célébration unique. Quel sens donner à l’entrée dans un
édifice à l’intérieur duquel on a déjà vécu cinq célébrations?
Cela illustre assez bien certains motifs pour lesquels les Pères conciliaires, bien conscients
de l’existence de ce rituel récemment approuvé, ont jugé qu’il fallait plus que cela : bien
davantage que le découpage bien insatisfaisant du rite existant, il fallait un aggiornamento
17
FLORISTÀN, C., op. cit., pages 203-204.
18
Ingredere in sanctam ecclesiam Dei, ut accipias benedictionem caelestem a Domino Jesu Christo, et
habeas partem cum illo et Sanctis ejus. (Ordo baptismi adultorum per gradus..., 1962), n° 42).
206
sérieux du mécanisme par lequel il est proposé à un adulte de devenir membre de l’Église
catholique. Pour le dire autrement, la requête africaine et européenne portait sur un
catéchuménat, alors que le découpage rituel, en lui-même, ne répondait pas à cette attente.
Nous venons d’entrevoir comment le Rituale romanum de Paul V, bien qu’il parle des
candidats adultes au baptême comme de catéchumènes, ne s’articule pas en réalité à une
démarche où les rites scandent la marche du candidat dans la découverte de la vie
chrétienne. Pour cette raison, ce qui y est contenu ne correspond pas à la définition du
catéchuménat que nous nous sommes donnée au chapitre deuxième. Cependant, puisque le
Consilium a travaillé à partir de l’Ordo de 1962, lui-même basé sur celui de 1614, il faut
chercher à cerner les fils conducteurs entre ces éléments.
Le rituel de Paul V a eu une durée de vie fort significative, puisqu’il a constitué la façon
officielle de célébrer les baptêmes dans l’Église catholique romaine de 1614 jusqu’à 1969,
date de la parution de la première version de l’Ordo baptismi parvulorum fruit de
Vatican II.
Un premier constat que l’on peut faire en observant ce rituel et en le plaçant dans une
séquence historique, c’est qu’il semble bien s’agir de la première fois où un livre liturgique
officiel fait une distinction entre le baptême des adultes et celui des enfants. Jusqu'alors en
effet, et ce quelle qu’ait été la proportion effective du nombre d’adultes ou d’enfants à
baptiser, tout se faisait sur la base du même rituel. Or le rituel qui a traversé le temps, au
gré de nombreuses adaptations, avait été structuré à l’origine en fonction du baptême d’une
personne consciente des gestes qu’on l’invitait à poser. Avec Paul V, on prendra acte
officiellement du fait que cette situation n’était clairement plus la règle, de sorte que, sans
vouloir mettre de côté l’héritage liturgique qui s’exprimait à travers le rituel reçu, on créera
une distinction. Et puisque le baptême le plus fréquent est celui des enfants, c’est celui qui
apparaît en premier dans la disposition du texte.
207
Une comparaison entre le rituel du baptême des enfants et celui des adultes dans ce rituel
romain19 permet de constater qu’il y a très peu de différences entre les deux. Ces quelques
différences se résument ainsi :
1. Dans le cas de l’enfant, le parrain répond pour ce dernier pratiquement aux mêmes
questions qui sont posées à l’adulte;
2. en vue d’un baptême d’adulte, le ministre est invité à se préparer spirituellement
pour la célébration qu’il s’apprête à présider;
3. il y a une insistance plus marquée autour du nom de l’individu adulte (deux
demandes formelles du nom dans un intervalle de quelques minutes);
4. le statut du candidat, exprimé par le nom par lequel on le désigne, évolue au fil de la
célébration pour adultes, alors que l’enfant reste appelé enfant;
5. l’aspect « exorcismes et renonciation à Satan » est nettement plus développé dans le
rite pour adultes;
6. dans la foulée de la première renonciation à Satan se situe pour l’adulte, et ce dès le
moment où il est fait catéchumène, une première interrogation sur sa foi au Dieu
trinitaire, absente du dialogue avec l’enfant.
Il faut bien voir que, dans l’aménagement de ces deux rites, c’est celui pour les enfants qui
apparaît comme une nouveauté par rapport à ce qui existait antérieurement. De sorte que, a
priori, il faut interpréter les différences essentiellement en termes de simplification par
retrait de certains éléments. Cependant, dans ce contexte de création, il nous semble que
toute décision d’éliminer un élément dans un ordo constitue en même temps une prise de
position sur la pertinence de conserver ce rite dans l’autre ordo.
La deuxième nous semble refléter la conscience que la rencontre avec un converti adulte
constitue un moment important de l’histoire de vie de ce converti, justifiant la qualité
spirituelle de ce qui va s’y jouer. On pourrait en fait s’interroger bien davantage sur la
décision de ne rien dire de cette préparation dans le rite pour enfants. Cela donne à penser
que ce geste est perçu comme un geste administratif habituel où le prêtre apparaît comme
19
Voir le tableau en annexe déjà cité, première et deuxième colonnes.
208
un fonctionnaire. Mais cela est pure spéculation, aucun élément ne nous permettant des
conclusions formelles à ce propos.
La troisième différence, l’intérêt porté au nom du candidat, semble être liée à tout ce qui
concerne le fait de porter un nom qui puisse être considéré comme chrétien, dans un
contexte où tout converti adulte vient forcément du judaïsme ou du paganisme. On y
perçoit aussi l’attention à l’individu qui s’engage à titre personnel au moment du baptême.
Est-ce cette absence d’engagement personnel qui a conduit à éliminer ces références dans le
cas des enfants? Comme l’argument du silence est très difficile à manipuler, nous nous
tairons nous-même là-dessus, d’autant plus que cet élément est de peu de portée pour la
suite de nos réflexions.
Avec le quatrième élément, le titre des candidats, nous nous approchons de ce qui est plus
spécifique au catéchuménat. Ce qui se trouve dans le rite pour adultes reflète (plus ou
moins bien) l’héritage antique du processus étalé dans la durée par lequel la personne
convertie change progressivement de statut. Il semble qu’on ait préféré éliminer ces
distinctions lors de la création du rite propre pour enfants. Il est pensable que les rédacteurs
de l’ordo aient perçu l’inadéquation de ces titres avec la situation d’un enfant. En ce qui
concerne les adultes, il semble qu’ils aient perpétué l’usage reçu des siècles précédents,
mais sans percevoir le décalage entre ce qu’ils avaient sous les yeux et les réalités vécues à
l’époque où ces appellations virent le jour20.
Les deux dernières différences sont nettement plus substantielles. Les indications relatives
au baptême dans le Catéchisme du Concile de Trente ouvrent la voie à la compréhension de
ces différences. Le Catéchisme tridentin affirme en effet que
20
Nous attirons déjà l’attention sur le deuxième tableau de la même annexe, où nous avons mis en parallèle
l’ordo de 1962 (colonne 1), essentiellement fidèle à celui de 1614, et les commentaires du Consilium
chargé de rédiger le nouveau Rituel romain après Vatican II (colonne 2). À plusieurs égards, ces
commentaires du Consilium valent aussi pour l’ordo de 1614. La colonne 3 est aussi éclairante : elle fait
ressortir ce qui, « grâce à » ou « malgré » les commentaires du Consilium, fut effectivement inscrit dans
l’OICA.
209
On trouve donc ici une part de justification pour des façons de faire différentes pour les
adultes et pour les enfants. On peut y voir tout d’abord une invitation à différer le baptême
jusqu’aux fêtes qui sont les plus appropriées pour cette célébration, mention absente du
Rituale lui-même. Mais, plus avant, on peut aussi y discerner certains motifs à l’origine des
deux dernières différences proprement rituelles nommées plus haut. Ainsi, d’une part, en ce
qui concerne l’importance accordée aux exorcismes et à la renonciation au mal et à Satan,
elle trouve justification dans cette affirmation du Catéchisme selon laquelle la démarche de
conversion d’un adulte implique une part de pénitence consciente, qui ne concerne
évidemment pas les bébés. Nous sommes ici au cœur du processus de conversion dont il
s’agit quand on parle de catéchuménat.
2.2 Une différence fort révélatrice de l’état des lieux après Trente
La dernière différence entre le rituel pour les adultes et celui pour les enfants peut sembler
plus intrigante. En effet, à y regarder de près, l’Ordo baptismi adultorum de 1614, où tous
les rites se déroulent à l’intérieur de la même célébration, comporte en fait trois rites de
type « profession de foi » :
21
Le Catéchisme du Concile de Trente. Cité d’après une édition « approuvée par messieurs Boileau, Roland
et Courcier, docteurs de la Sorbonne », en 1673, pages 202-203 (collection du Centre national de
pastorale liturgique, Paris). Nous avons cité en respectant les majuscules mais avec l’orthographe
moderne.
210
celui qui précède immédiatement le baptême n’a bien sûr pas de quoi surprendre;
une récitation du credo par le ministre, réminiscence tronquée des rites de traditio
et redditio symboli22, dont les origines sont donc également fort aisément
repérables, comme nous le mettrons en évidence plus loin;
enfin une troisième profession de foi, en fait la première dans la séquence rituelle,
a de quoi intriguer, d’autant plus qu’elle est absente du rituel pour les enfants.
Cette première profession de foi prend place en effet dès le début de la
célébration, dans la partie du rite qui se déroule à l’extérieur de l’édifice, au
moment de faire du candidat un catéchumène.
Ainsi, ce qui est incongru, ce n’est certes pas qu’à ce moment de la célébration, dans le
contexte où elle se déroulait à l’époque, on demande déjà au candidat adulte d’affirmer sa
foi : si on doutait qu’il puisse professer cette foi à ce moment de la célébration, la suite
n’aurait pas lieu d’être. Mais c’est l’arrimage entre cette profession de foi et la séquence
rituelle proprement dite qui apparaît nettement moins harmonieux : au point où en est ce
candidat dans sa démarche, n’est-ce pas l’arrangement des phases par lesquelles il est
successivement créé catéchumène puis élu qui apparaît manquer de pertinence? Autrement
22
Voir ici aussi les commentaires des membres du Consilium sur la redditio qu’ils trouvent dans l’ordo de
1962.
23
On comprendra que le Consilium ait porté une critique sévère sur ce rite (cf. tableau en annexe).
24
Dans la lecture à rebours que nous venons d’engager, nous aurons à dire un mot plus loin de ce processus
d’unification.
211
dit, s’il est déjà considéré comme croyant, la traversée des titulatures successives
n’apparaît-elle pas comme pure réminiscence d’une époque dont on a perdu les repères?
Certes, on s’est efforcé au fil du temps de justifier cette organisation rituelle, comme l’ont
fait par exemple Feder et Coudreau qui, en 1960, affirment que « c’est la foi qui nous
incorpore au Christ : elle est vraiment le fondement et la porte de toute vie chrétienne. C’est
pourquoi l’appel à la foi se répercute comme en écho à travers toute la liturgie du
Baptême25. » Un tel effort de justification n’élimine pourtant pas la forte impression
d’incohérence entre l’état du candidat et les titres qu’on lui confère successivement. Il faut
bien dire que, dans les faits, cette incohérence n’était que rarement mise en œuvre dans les
derniers siècles, du moins en Europe, où il semble que « the adult catechumenate itself was
essentially nonexistent in the sixteenth century26. »
Notre retour dans le temps nous permettra de voir que la source de cette profession de foi
ad fores ecclesiae dans l’Ordo baptismi adultorum de Paul V est repérable dans les façons
de faire reçues. Ainsi, d’une certaine façon, c’est plutôt la décision de la retirer lorsqu’il
s’agit d’un enfant – ou de son parrain – qui fait ici œuvre originale, une originalité qui
n’étonne pas : il est fort compréhensible que, quoi qu’il en soit des origines des rites, on ait
décidé d’omettre celui-ci lorsqu’il s’agit d’un enfant inconscient. Mais voilà précisément
qui interroge : puisqu’on a osé modifier un usage reçu de la tradition en ce qui concerne les
bébés, c’est qu’on s’est interrogé sur la pertinence de ce rite. Mais alors, s’est-on posé la
même question dans les cas, si rares soient-ils, des adultes? L’histoire est muette à ce
propos.
Ainsi, l’ensemble des différences entre le rite pour adultes et le rite pour enfants dans le
Rituale romanum de Paul V reflète deux facettes importantes de la situation du baptême :
25
FEDER, Père J., s.j., COUDREAU, F., p.s.s., Le Baptême des adultes, Tours, Mame, 1960, page 3. La
lecture de ce petit ouvrage de réflexion populaire sur le baptême des adultes donne en effet à penser que
les auteurs perçoivent bien le caractère surprenant de cette profession de foi au début du rite et cherchent
à la « théologiser » plutôt qu’à en rendre compte historiquement, ce qui serait hors-propos dans ce type
de publication.
26
JOHNSON, M. E., The Rites of Christian Initiation, their Evolution and Interpretation, Collegeville, The
Liturgical Press, 1999, page 284. Johnson dira toutefois que “while it is certainly true that the ancient
adult catechumenate was not restored officially by Rome in the sixteenth century, a recent article by
Jaime Lara suggests that the standard assumption about its non-existence within missionary contexts is in
212
d’une part, le baptême d’un adulte apparaît comme un cas important et plein de valeur mais
exceptionnel, en marge de la pratique jugée normale du baptême des enfants le plus tôt
possible; d’autre part, l’évolution du rituel semble coincée entre un certain souci de mise à
jour et le respect d’un héritage antique dont on tient à sauvegarder chaque pièce, même si
certaines d’entre elles ne sont plus en résonance avec les pratiques concrètes27.
Conclusion
need of serious revision today.” Cf. LARA, J., “ ‘Precious Green Jade Water’: a Sixteenth-century Adult
Catechumenate in the New World”, Worship 71, n° 5 (1997), pages 415-428.
27
Les membres du Consilium pour la mise en œuvre de Sacrosanctum concilium émettront un certain
nombre de commentaires sur le travail de découpage qui a conduit de l’ordo de Paul V à celui de 1962.
Nous aurions pu déjà présenter ces commentaires ici, car ils constituent en eux-mêmes une réflexion sur
ce passage historique. Nous avons plutôt convenu de les réserver pour le moment où nous nous
pencherons plus spécifiquement sur les intentions de ceux qui demandèrent ou eurent à mettre en œuvre
la restauration du catéchuménat.
213
présent de faire du baptême autre chose qu’une formalité rituelle. Ceci est augmenté de
l’invitation à honorer la grandeur des sacrements de l’initiation en les célébrant à Pâques.
Enfin, plus près de nous, la requête qui a conduit à l’étalement de l’ordo de 1614 en sept
célébrations dans l’ordo de 1962 est à son tour une affirmation forte de la conscience qu’on
a, à ce moment, de l’importance de faire en sorte que ceux qui veulent devenir chrétiens
subissent « l’épreuve de la durée ». Il faut même noter que, après pratiquement trois cent
cinquante ans, c’est le premier acte officiel de modification de ce rituel du sacrement par
lequel on devient chrétien : sans en modifier le contenu, on accepte de faire en sorte qu’il
soit étalé dans le temps : comment dire plus clairement que l’une des caractéristiques
essentielles du catéchuménat est précisément la prise en compte de la durée?
Reprenons maintenant notre marche à rebours, nous rendant maintenant juste en amont de
la publication du Rituale romanum de 1614, toujours dans ce souci de cerner comment un
autre jalon de ce parcours peut nous aider à mettre en évidence, ultimement, ce qui
constitue l’essence du catéchuménat.
Si, à partir de 1614 et la promulgation d’un rituel romain officiel, le panorama des pratiques
baptismales dans l’Église latine est relativement aisé à tracer29, les ancêtres du rituel
promulgué par Paul V semblent préférer se tenir davantage dans la pénombre. À
commencer par cette élaboration d’un projet de rituel romain par le cardinal Santorio à la
demande de Grégoire XIII. Nous sommes alors dans la foulée de Trente, tous les rituels
subissent une mise à jour; le dernier tarde à paraître : c’est le rituel des sacrements autres
que l’eucharistie, et le pape a alors recours aux services de cet homme sur lequel on ne tarit
pas d’éloges :
28
Rituale sacramentorum romanum, Gregorii Papae XIII, Pont. Max., Iussu editum, Rome, 1584, 712
pages. Il s’agit d’un ouvrage imprimé, mais dont le tirage semble avoir été très limité. Nous avons eu la
chance de pouvoir consulter l’un de ces rares exemplaires à la Bibliothèque du Saulchoir à Paris.
29
Nous sommes bien conscient que le Rituale romanum ne s’est pas imposé d’emblée partout, mais sa
réception, illustrée par le grand nombre de ses éditions pour tant de diocèses, est tout de même bien
attestée en Occident.
214
Le Rituale sacramentorum romanum de Santorio est d’une valeur d’autant plus grande
qu’on sait que, même s’il ne sera pas promulgué, un exemplaire en sera remis par Paul V
aux membres de la commission responsable de la préparation du Rituale romanum31.
Encore une fois, un tableau présente en parallèle le projet de Santorio et le rituel officiel32.
L’analyse du tableau 3 permet de constater que ce qui devint officiellement Ordo baptismi
adultorum est en fait l’adoption du projet que Santorio lui-même considérait comme la
façon la moins ancrée en tradition pour le baptême de ces candidats, à savoir le baptême
hors de la Veillée pascale ou, comme deuxième option valable, le baptême au samedi de
Pentecôte. Pour Santorio en effet, le baptême dans la Veillée pascale est l’option
privilégiée, celle pour laquelle il déploie largement son projet de rituel. Il y a quelques
différences, certes, entre le projet de Santorio (tableau 3, 2e colonne) et le rituel promulgué
en 1614 (3e colonne). Nous attirons l’attention sur deux d’entre elles, qui nous semblent
plus significatives :
Dans le projet de Santorio, une proclamation tirée de l’évangile selon Matthieu : l’envoi des
apôtres en mission avec injonction de baptiser;
l’absence chez Santorio, dans son projet bref, d’utilisation du mot « scrutin » dans la
portion relative aux exorcismes.
Ces deux différences semblent pouvoir s’expliquer ainsi : en ce qui concerne la
proclamation de l’Évangile, dont un équivalent se trouve d’ailleurs dans le rite pour les
30
TRIACCA, A., Rituale Romanum, Editio Princeps (1614), « Monumenta Liturgica Concilii Tridentini » 5,
Città del Vaticano, Libreria Editrice Vaticana, 2004, pages XXXVII-XXXVIII.
31
A.M. Triacca, dans la présentation de son Editio princeps du Rituale Romanum, met en évidence les liens
entre cette publication officielle et l’ample recherche liturgique effectuée par Santorio dans la foulée de
Trente sous l’impulsion de Grégoire XIII. Il a produit un document qui ne fut jamais promulgué, pour des
raisons pastorales mais aussi en raison de tractations entre Rome et les héritiers de Santorio. Mais Paul V
a donné un exemplaire de l’édition à tous les membres du groupe de préparation de son rituel. Si Triacca
affirme que « è forse giusto dire que senza il libro del Santori difficilemente sarebbe nato il Rituale
Romanum », il n’explicite pas les liens effectifs entre les deux documents. Cf. TRIACCA, A., Rituale
Romanum (op. cit.), pages XXXVII-XLII. Passage cité : page XLII.
32
Plus précisément, on trouvera au tableau 3 le parallèle entre trois rituels pour baptême d’adultes : le rituel
de 1614, le projet de Santorio pour le baptême des adultes à Pâques et son projet en dehors de Pâques ou
215
enfants mais ne sera pas finalement retenu lui non plus par la commission, c’est
probablement pour Santorio un compromis, soit la réduction au minimum d’un rite très
élaboré de traditio des quatre évangiles qui se déroulait lors du troisième scrutin qu’il
proposait dans sa version longue pour Pâques. Voilà d’ailleurs qui met sur la piste de la
deuxième différence : on a l’impression que Santorio sent un décalage marqué entre la
séquence rituelle relative aux exorcismes qu’il propose pour un baptême d’adultes hors
Pâques et Pentecôte, et le large déploiement rituel des sept scrutins pendant le carême que
comporte son projet principal; il perçoit peut-être que ce décalage est trop important à ses
yeux pour qu’il lui conserve précisément le nom de scrutin. Les membres de la commission
de Paul V, ayant tout cela sous les yeux, auront finalement opté pour préserver ce nom
hérité de la tradition, et pour l’accoler au rituel bref retenu du projet de Santorio. Ce qu’il
est intéressant de constater dans le passage de l’un à l’autre, finalement, c’est justement le
fait que le rituel considéré par Santorio pour ainsi dire comme une « option de rechange »
fut retenu par la commission comme LA façon de faire, rejetant par là l’essence même de
ce que Santorio avait élaboré et qu’il présente comme fortement lié à la tradition baptismale
de l’Église.
Regardons maintenant d’un peu plus près le projet de Santorio pour le baptême des adultes
au samedi saint. Il faut d’abord noter, comme nous l’avons dit plus haut, que ce
déroulement ne s’amorce pas au samedi saint lui-même, mais bien antérieurement. Ici, deux
marqueurs sont repérables dans son œuvre : d’abord un marqueur rituel, soit la célébration
du premier scrutin, qui devait être célébré le mercredi de la troisième semaine de carême. Il
sera suivi de semaine en semaine de six autres scrutins, dont le dernier sera le samedi saint
même, peu avant la célébration de la Veillée pascale. Nous reviendrons sur le détail de
quelques scrutins.
L’autre marqueur est juridique et pastoral. Le projet de Rituale de Santorio n’est pas, en
effet, exclusivement porteur de rubriques et de textes eucologiques. Ainsi, 16 pages d’un
de Pentecôte (nous n’avons pas jugé pertinent d’élaborer sur celui du samedi de Pentecôte); le tableau 4
porte une comparaison entre les deux rituels du baptême des petits enfants dans le projet de Santorio.
216
À parcourir cet ouvrage, on sent le souci du Cardinal Santorio de faire en sorte que le prêtre
qui aura ce manuel entre les mains y trouve à la fois les repères pastoraux et les indications
liturgiques pour sa charge pastorale. Sur le plan liturgique, l’adaptation dans la fidélité à la
tradition transpire nettement, de même que le souci de faire les choses avec sens. Nous en
voulons pour petit exemple significatif cette indication à l’effet de ne pas allumer le cierge
du baptisé auprès de la fontaine baptismale si le baptême se fait dans la Veillée pascale, car
ce geste serait incongru à ce moment. Il faut au contraire, propter mysterium (page 71),
attendre pour qu’il soit allumé avec tous les autres au moment de l’entrée dans l’église.
33
Rituale sacramentorum romanum, (1584), pages 25-140.
34
Idem, pages 141-184.
35
Idem, pages 185-244.
36
TRIACCA, op. cit., page XLII.
217
Ainsi, en plus de tractations successorales complexes qui ont mis à mal le sort de cet
ouvrage, ce dernier semble avoir été jugé comme ne répondant pas vraiment aux besoins
spécifiques des prêtres à qui il était destiné. Ceci explique l’absence des abondantes pages
de réflexion pastorale dans la version officielle de 1614, alors même que Santorio avait de
toute évidence pensé à ces pasteurs dans sa rédaction. Peut-être aussi l’accusation
d’« archéologisme » est-elle en partie justifiée, quand on constate la persistance, dans
l’univers latin occidental du 16e siècle, d’un rite pour les personnes parlant le grec, avec
présence dans le rituel même du credo en langue et caractères grecs. Il semble donc que
l’on ait estimé que cet « instrument optimal de travail et de consultation » ne correspondait
pas aux besoins pratiques de l’Église post-tridentine. Pourtant, quelle richesse de sens,
notamment dans ce troisième scrutin :
Santorio trouve ces rites à l’occasion de ses recherches documentaires, mais il ne les a bien
sûr jamais vus en acte! Pourtant, quiconque est un peu sensible à la portée symbolique des
gestes sent la beauté « virtuelle » de ces rites : l’Effétah, et tout spécialement trois rites de
traditio, dont un largement déployé avec entrée solennelle des quatre évangiles portés par
quatre diacres, déposés aux quatre coins de l’autel et dont pour chacun sera faite
proclamation des premiers versets. Comment ne pas voir, comme mentionné ci-des