Notion : La Nature
Introduction
Qu’est-ce que la Nature ?
Et en quoi cette notion évoque un questionnement d’ordre philosophique ?
Définition de la nature.
Support 1 : le téléphérique
Définition
La nature évoque pour nous un certain type d’environnement : un milieu qui pousse
tout seul (naturel) par opposition avec le milieu construit par les humains (artificiel);
elle désigne dans ce sens tout ce qui est extérieur et indépendant des productions
humaines.
Par extension, la nature désigne les caractéristiques qui appartiennent de façon
nécessaire et intemporelle à un être (« c’est dans la nature des choses »), ainsi que
l’ensemble des réalités qui ne sont pas produites par les sociétés humaines.
Problématique 1 : a quel point peut – on vraiment démarquer le naturel de ce qui ne
l’est pas ?
Le zébrâne
est issu de
Transgénique : Organisme animal ou végétal ayant subi de façon artificielle un transfert de gène d'un organisme à un
autre. La manipulation du patrimoine génétique permet de lui attribuer de nouvelles propriétés.
Problématique 2
Quel rapport peut-on envisager entre l’Homme et la nature ?
Notre rapport à la nature est-il d’ordre de la maîtrise (science) ou de la contemplation (esthétique) ?
Problématique 3
Quelle est la nature de l’Homme?
Si nous nous référons avant tout à la définition que fait le "Petit Robert" de la nature, il s’agit de « l’ensemble des
caractères, des propriétés qui définissent un être… ». Nous pouvons affiner cette définition en disant que la nature
humaine est l’ensemble des traits qui caractérisent le genre humain.
"La nature de l'homme est la somme de ses facultés naturelles, telles que la nutrition, le mouvement, la génération,
la sensibilité, la raison, etc.
Nous nous accordons tous à nommer ces facultés naturelles ; elles sont renfermées dans la notion de l'homme que
l'on définit un animal raisonnable." Thomas Hobbes.
Problématique 4
La nature peut – elle servir de référence d’autorité, dire « c’est naturel! C’est dans l’ordre des chose! » pour
empêcher toute discussion ?
« chaque définition de l’homme charrie son lot de croyances morales et d’idéologies, d’autant plus puissantes
qu’elles semblent soutenues par les certitudes scientifiques de leur époque. Derrière l’esclavagisme ou le racisme, à
l’origine du totalitarisme ou des formes les plus subtiles de l’antihumanisme contemporain, se trouve une définition
de notre humanité. C’est toujours au nom de ce qu’est l’homme ou de ce qu’il doit être que l’on prescrit ce qu’il faut
faire et ne pas faire. L’idée d’humanité se situe à l’entrecroisement d’un rapport aux savoirs qu’elle permet de
garantir et d’un rapport à des normes qu’elle permet de fonder. »
Francis Wolff, « Notre humanité : d'Aristote aux neurosciences »
Qu’est ce qu’on entend quant on dit par exemple :
« c’est dans la nature des choses » ?
Ou aussi :
« la nature profonde de la personne » ?
Ou encore :
« c’est naturel! C’est dans l’ordre des chose! » ?
Quand on émet des jugements de ce type on présuppose en effet :
- qu’il y a une nature propre, innée, qui précède d’autre formes d’existence
- Qu’on a raison parce que notre point de vue se fonde sur ce qui est indiscutable, c’est-à-dire le
naturel, le donnée objectif qui précède toute forme d’interprétation et subjectivité
- Qu’il y a une différence fondamentale entre ce que nous sommes en réalité et notre être social et ce
que perçoit les autres de ce que nous sommes.
Or, ce qui nous semple peut être évident, il se peut qu’il ne l’est pas c’est-à-dire qu’il se peut que
nous nous trompons sur le sens qu’on attribut à la nature « des choses » et qu’on réalité ce que nous
considérons comme naturel n’est en faite qu’une convention d’ordre culturelle.
Exemple : Aristote lui-même considère qu’il y a une différence « de nature » entre l’homme libre et
l’esclave.
Éléments de réflexions
Nature – culture
Peut – on aisément tracer la ligne démarcative entre la nature et la culture?
Homme – nature
Y a-t-il des propriétés naturels indépendante de ce qui est culturel?
Quels sont les risques de fonder notre point de vue sur ce que l’on considère comme naturel?
Quel rapport l’homme entreprend avec la nature? La nature est-elle notre création? La nature est –
elle à maîtriser ou à protéger ?
Point de vue d’Aristote
Parmi les êtres en effet, les uns existent par nature, les autres par d’autres causes ; par
nature, les animaux et leurs parties, les plantes et les corps simples, comme terre, feu, eau,
air ; de ces choses en effet, et des autres de même sorte, on dit qu’elles sont par nature. Or,
toutes les choses dont nous venons de parler diffèrent manifestement de celles qui
n’existent pas par nature ; chaque être naturel, en effet, a en soi-même un principe de
mouvement et de fixité, les uns quant au lieu, les autres quant à l’accroissement et au
décroissement, d’autres quant à l’altération. Au contraire, un lit, un manteau ou tout autre
objet de ce genre, en tant que chacun a droit à ce nom, c’est-à-dire dans la mesure où il est
un produit de l’art, ne possèdent aucune tendance naturelle au changement, mais seulement
en tant qu'ils ont cet accident d'être en pierre ou en bois ou en quelque mixte, et sous ce
rapport ; car la nature est un principe et une cause de mouvement et de repos pour la chose
en laquelle elle réside immédiatement, par essence et non par accident.
Aristote, Physique
Thème du texte : la différence entre les choses naturelles et les choses artificielles
Problématique : qu’est ce qui différencie ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas?
Thèse de l’auteur : les choses naturelles ont en eux leurs principe de mouvement par contre les
choses artificielles ont leurs causes de mouvement à l’extérieur d’eux-mêmes
Analyse du texte
Qu'est-ce qui existe par nature ? Qu'est-ce qui distingue les êtres qui existent par nature de ceux qui
existent par d'autres causes ?
Chaque être naturel a en soi un principe de mouvement et de fixité ou de repos. On peut observer que
les êtres naturels sont sujets au mouvement, qu'ils peuvent bouger ou se transformer. Mais, les êtres
artificiels aussi en sont capables. Ce qui les distingue, c'est que le principe, l'origine ou la cause de
leur mouvement est interne pour les êtres naturels et externes pour les choses artificielles.
On peut se demander à ce niveau s'il faut placer cette nature comme puissance derrière la nature
comme ensemble de choses naturelles?
C'est précisément cela que récuse Aristote : dire que les choses naturelles ont en elles-mêmes le
principe de leur mouvement et de leur repos, c'est déclarer que la nature comme puissance n'est pas
séparée de la nature comme ensemble des choses naturelles, mais que la première est immanente à la
seconde.
La nature comme puissance est immédiatement présente au sein de toutes les choses naturelles qui
composent la nature. Ce qui en retour permet de préciser ce qu'il faut entendre par puissance
d'engendrement : elle est puissance d'engendrement du mouvement et du repos.
Le repos est l'envers du mouvement et ce en quoi il s'achève, ce qui est visé par le mouvement. Une
fois en haut, l'air chaud s'immobilise, se fixe, atteint son lieu naturel. Une fois à terre, la pierre qui est
tombée atteint son lieu naturel elle aussi.
Tout cela signifie que ce qui caractérise un être naturel, c'est sa capacité toujours active et spontanée
à se mettre en mouvement ou à se transformer indépendamment de toute cause extérieure, de toute
influence externe.
Limites de la thèse d’Aristote
- l’animisme : Système de pensée qui considère que la nature est animée et que chaque chose y est
gouvernée par une entité spirituelle ou âme.
le mouvement dans l'espace ou mouvement local par une sorte d'intention de rejoindre son lieu
naturel.
(l’animisme bloque l’évolution de l’esprit scientifique et d’une vision mécanique des phénomènes
naturels.)
il existe un désaccord entre la distinction génétique et la distinction essentielle du naturel et de
l'artificiel. Certains être qui n'existent pas par nature, c'est-à-dire qui ne sont pas (entièrement)
l'oeuvre de la nature, mais le produit d'un travail ou d'un art, sont pris pour des êtres naturels et
inversement, on prend pour des choses artificielles des êtres naturels.
il est possible de rencontrer des êtres qui essentiellement sont naturels en cela qu'ils ont en eux le
principe de leur mouvement et de leur repos, mais qui sont le produit d'une intervention humaine,
d'un travail, comme un champ cultivé, les espèces animales et végétales domestiques, fruits d'un très
long travail de sélection, sans parler des hybrides et des êtres transgéniques.
De même, certains objets faits de la main de l'homme répondent à la définition donnée par Aristote
des êtres naturels : on peut considérer par exemple qu'une automobile, un thermostat et toutes les
machines auto-régulées sont des choses qui ont en elles-mêmes le principe de leur mouvement et de
leur repos et ce non pas de manière accidentelle, mais bien essentielle.
Point de vue de Descartes
Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la
nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l'agencement de
certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les
mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent
voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement
trop petits pour être aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques
appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela
naturelles. Car, par exemple, lorsqu'une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle
est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu'il est à un arbre de produire des fruits.
Descartes, Les principes de la philosophie
Thème du texte :
les choses naturelles et les choses artificielles
Problématique :
les choses naturelles se diffèrent-elles par essence des choses artificielles?
Thèse de l’auteur :
Il n’y a pas de différence entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel
Analyse du texte
Analyse de l’exemple de la montre
lorsqu'une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas
moins naturel qu'il est à un arbre de produire des fruits.
« Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule
compose … il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les
choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. »
Parti de la comparaison des corps biologiques avec les machines, Descartes conclut de l'absence de différence
essentielle entre eux à une absence de différence entre les choses naturelles et les choses artificielles en général,
c'est-à-dire à une totale homogénéité de la réalité du point de vue des lois auxquelles elle est soumise.
Qu’est ce que donc la Nature selon Descartes ?
Selon Descartes donc, la nature n'est pas une déesse qui créée des choses, mais l'ensemble des lois par lesquelles le
réel est connu. La nature se définit désormais comme l'ensemble des choses en tant qu'elles sont soumises à des
lois, précisément celles que la physique découvre. Ce qui signifie que nous ne pouvons plus définir la nature comme
nous l'avions fait, à savoir comme l'ensemble du réel ôté de ce que l'homme a produit : la nature englobe désormais
tout le réel puisque aucune chose ne saurait se soustraire aux lois de la nature, parce qu'en tant que lois, elles sont
universelles.
La nature est " l'existence des choses en tant que celle-ci est déterminée suivant des lois naturelles."
Kant, les Prolégomènes à toute métaphysique future.
Limites de la thèse de Descartes
Si les corps biologiques étaient totalement expliqués par les lois de la physique, alors il serait possible avec la
connaissance que nous avons de ces lois de concevoir des machines en tout point comparables à des corps
biologiques, ce qui n'est pas.
Point de vue de Kant
Dans une montre, une partie est l’instrument qui fait se mouvoir les autres; mais un rouage n’est pas la cause
efficiente qui engendre les autres; une partie, il est vrai, existe pour l’autre, mais non par cette autre. La cause
efficiente de ces parties et de leur forme n’est pas dans la nature (de cette matière) mais au-dehors, dans un être
qui peut agir en vertu d’idées d’un tout possible par sa causalité. C’est pourquoi, dans une montre, un rouage n’en
produit pas un autre et encore moins une montre d’autres montres, en utilisant (organisant) pour cela une autre
matière; elle ne remplace pas d’elle-même les parties dont elle est privée et ne corrige pas les défauts de la
première formation à l’aide des autres parties ; si elle est déréglée, elle ne se répare pas non plus d’elle-même,
toutes choses qu’on peut attendre de la nature organisée. Un être organisé n’est pas seulement une machine - car
celle-ci ne détient qu’une force motrice -, mais il possède une énergie formatrice qu’il communique même aux
matières qui ne la possèdent pas (il les organise), énergie formatrice qui se propage et qu’on ne peut expliquer
uniquement par la puissance motrice (le mécanisme)."
KANT, Critique de la faculté de juger
Commentaire du texte
Les parties et leurs causes. Dans une machine, chaque partie, c'est-à-dire chaque pièce, est conçue et produite par
rapport aux autres par celui qui a fabriqué la machine et non par les autres parties dont elle est composée. La cause
efficiente, c'est-à-dire ce qui produit les parties et l'ensemble d'une chose, d'une machine est donc extérieure à la
machine, à savoir un homme. C'est lui qui à la fois conçoit et produit la machine, qui la conçoit avant de la produire
et qui la conçoit dans ses parties autant que dans son ensemble de telle sorte que l'agencement des parties
concoure à la production d'un effet attendu.
On retrouve ainsi l'idée courante selon laquelle les choses artificielles sont faites par l'homme, c'est-à-dire
qu'il est la cause efficiente des machines.
Ce que ne font pas les machines. De cette idée, Kant tire la conséquence que les machines sont du coup
incapables de certaines choses, que précisément les êtres naturels sont capables de faire parce qu'en ce qui les
concerne, leur cause efficiente ne leur est pas extérieure. A savoir :
- Que les machines ne peuvent ni produire leurs composants, ni se reproduire elles-mêmes. Elles ne peuvent
pas utiliser d'elles-mêmes la matière qui se trouve dans leur environnement pour en faire des pièces ou des doubles
d'elles-mêmes. En revanche, les êtres naturels eux le peuvent : ils sont capable de produire leurs éléments (un arbre
produit ses feuilles, un corps ses membres) et surtout de se reproduire. Ce qui suppose que les êtres vivants soient
capables de transformer la matière de telle sorte qu'ils en fassent des parties d'eux-mêmes ou des descendants,
c'est-à-dire qu'ils se nourrissent. La reproduction et la nutrition constituent du reste les deux traits typiques du
vivant.
- Que les machines ne peuvent pas se réparer elles-mêmes, alors que les êtres vivants sont capables de
remplacer des organes dont ils sont privés (la queue du lézard repousse lorsqu'on la lui coupe) ou de faire accomplir
la fonction d'un organe déficient par d'autres (l'aveugle développe un sens du toucher qui pallie en partie à son
handicap).
- Que les machines ne peuvent pas se régler elles-mêmes lorsqu'elles se dérèglent, alors que les êtres vivants
le peuvent : ils peuvent supporter des perturbations internes ou externes en les compensant ou en les corrigeant
(l'apport discontinu et souvent irrégulier d'énergie et de constituants que constitue la nutrition est régulé de telle
sorte que le corps dispose en permanence seulement de ce dont il a besoin, la relative constance de la température
interne du corps chez les animaux dits à sang chauds est obtenue par d'incessant ajustements qui sont fonctions de
la température extérieure) et même se soigner d'eux-mêmes (c'est le rôle du système immunitaire).
Les êtres vivants ne sont pas des machines. Ce qui les distingue, c'est qu'une machine ne dispose que d'une force
motrice tandis que les êtres vivants possèdent une force organisatrice. Motrice veut dire qu'elles possèdent une
force capable de mettre en mouvement des pièces et avec elles l'ensemble d'une machine. Cette force leur est
communiquée par un moteur, soit naturel comme un cours d'eau, soit artificiel lui-même. Formatrice ou
organisatrice veut dire que les corps biologiques sont capables d'employer de la matière et de lui donner une forme
telle qu'elle devient ou une partie d'eux-mêmes ou un nouvel être semblable à eux. Ce qui signifie que les êtres
vivants sont capables de s'organiser par eux-mêmes, de se constituer par eux-mêmes.
Ce qui les distingue donc, c'est que les êtres vivants sont des organismes alors que les machines ne sont que des
mécanismes.
Qu'est-ce que cela signifie ?
Un mécanisme, c'est un ensemble de choses, des pièces par exemple, qui sont liées entre elles par la causalité de
telle sorte qu'elles forment comme une chaîne telle que les première pièces entraînent celles qu'elles touchent qui
elles-mêmes entraînent les suivantes. Les dernières produisant l'effet qu'on attendait du mécanisme en question,
comme donner l'heure.
Un organisme, c'est un ensemble de choses, comme des organes dans un corps biologique, qui toutes agissent les
unes sur les autres et même les unes pour les autres et ainsi pour l'ensemble ou le tout. Au lieu d'y trouver un simple
enchaînement causal qui forme une série ouverte, on y trouve bien
des rapports de cause à effet, mais comme fermés sur eux-mêmes, parce que les effets de telle ou telle cause
peuvent en retour agir sur leur cause ou la cause de leur cause. C'est ainsi que les organismes sont capables de
s'auto-réguler, de se réparer, de suppléer à la défaillance d'une de leurs parties.
Or, il est impossible d'expliquer ce phénomène par la seule force motrice propre aux mécanismes, donc par la
physique puisqu'elle est d'inspiration mécaniste.
Les corps biologiques sont donc irréductibles au mécanisme : non seulement ils n'obéissent pas qu'aux lois de la
physique, mais ces lois ne permettent pas du tout de les comprendre.