L’Art
Qu’est-ce que l’art ? Et en quoi pose-t-il un questionnement philosophique ?
Définitions et problématiques
Étymologie et évolution du sens. Le mot français « art » dérive du latin ars, artis qui signifie «
habileté, métier, connaissance technique ». ... La signification du terme art s'est historiquement
déplacée du moyen vers le résultat obtenu.
- Moyen d'obtenir un résultat (par l'effet d'aptitudes naturelles).
- Ensemble de connaissances et de règles d'action, dans un domaine particulier.
Il ne faut pas confondre l’art et les beaux-arts : à l’origine, l'art a un sens plus général, il désigne
l’artisanat technique, la technè en grec ancien (cf. l’expression « arts et métiers ») tandis que les
beaux-arts (la peinture, la musique, la sculpture, etc.) sont les techniques qui visent à produire de
belles œuvres, des œuvres qui plaisent par elles-mêmes.
Jusqu’à la Renaissance, « artiste » et « artisan » ont le même sens. Au mieux, l’artiste est un
artisan dont le travail est d’une qualité exceptionnelle.
La notion actuelle d’esthétique (de aisthesis, « sensation » en grec ancien) et la liaison entre «
art » et « beauté » viennent du siècle des Lumières (XVIIIe siècle), durant lequel la question du
goût devient un thème central de la pensée philosophique. « Art » est alors équivalent à « Beaux-
Arts ».
Problématiques :
On peut problématiser la notion de l’art en philosophie à partir de ces trois éléments :
Plan
1 - L’art entre imitation et création
a – art et imitation (Platon)
b – art et création (Paul Klee / Oscar Wilde)
2 – l’art et l’esthétique (Hegel)
3 – art et Beau : le jugement de goût (Kant / Hume)
4 – l’art et la question du sens (Merleau - Ponty)
5 : art et artiste ou l’énigme du génie (Bergson / Nietzsche)
LA NUIT ÉTOILÉE PAR VAN GOGH
1) L’Art entre l’imitation et la création
Problématique 1 : Art et réalité
Support : la trahison des images (René Magritte)
La Trahison des images
Artiste René Magritte Localisation Musée d'art du comté de Los Angeles
Date 1929 Numéro d’inventaire 78.7
Technique Huile sur toile Inscription Ceci n'est pas une pipe.
Dimensions (H × L × l) 59 × 65 × 2,54 cm Mouvement Surréalisme
Problématique 1 : l’art est-il une simple imitation de la Nature ?
Quel rapport peut-on envisager entre les choses et l’œuvre d’art qui les représente ?
L’art a-t-il pour finalité de reproduire la nature ?
La nature devient-elle plus belle dans l’art ?
La perfection de l’œuvre d’art tire – t –elle son fondement du fait de copier exactement la nature ?
Peut-on concevoir l’art indépendamment de ce qu’il représente ?
La nature est-elle le critère absolu de la beauté ?
La beauté réside-t-elle dans la nature ou dans l’œuvre d’art ?
La beauté n’est-elle pas un jugement ?
Sur quoi se fonde notre jugement de goût ?
A – art et imitation (Point de vue de Platon)
L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette
raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite
partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi, par exemple, que
nous dirons que le peintre peut nous peindre un cordonnier, un menuisier, et tous les
autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre, il trompera les
enfants et les gens qui n’ont pas toutes leurs facultés en leur montrant de loin le dessin
qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que ce dessin leur semblera le menuisier réel.
Platon, La République
Lorsqu’il est identifié à l’artisanat, l’art correspond à une activité soumise à des règles, dont le
respect garantit la perfection de l’objet. L’objet ainsi produit pourra être qualifié de « beau ». Ex. :
une belle chaise, un beau couteau, une belle charpente, etc.
On peut qualifier d'art « imitatif » l'art dont l’idéal et les règles sont de reproduire avec la plus
grande fidélité les objets de la nature et la beauté naturelle. C’est une technique qui, pour
fonctionner, demande des règles : on parle de « canon » pour désigner les règles (notamment de
proportion) permettant de reproduire correctement des êtres réels.
Platon distingue les idéaux respectifs de ces deux activités : l’artisan est celui qui recherche «
l’Idée » de l’objet qu’il fabrique. L’artiste-peintre a pour objectif de reproduire simplement
l’apparence des objets tels qu’ils existent dans le monde sensible. En résumé, l’artiste est
uniquement dans la copie imitative et l’apparence. L’artisan, qui fabrique des choses réelles, est
donc plus proche de la vérité.
Platon ne voit pas l'objet d'art comme un ajout que l'homme ferait au monde en créant
quelque chose de plus mais il voit dans l'art quelque chose de moins : l'objet d'art est moins que
son modèle. L'art est imitation. De plus il n'imite même pas l'être mais il imite le sensible.
L’artiste ne peut éduquer les hommes, il doit être vu comme « un charlatan » « Tous les poètes,
à commencer par Homère, sont de simples imitateurs des apparences de la vertu et des autres
sujets qu'ils traitent mais pour la vérité. « L'imitateur n'a donc ni science, ni opinion droite
touchant la beauté ou les défauts des choses qu'il imite. »
Dans la République, l'art est ainsi dévalorisé. La philosophie doit justement remplacer la
poésie. Platon évoque « l'antique rivalité entre la philosophie et la poésie. ». L'objet d'art n'a pas
plus de valeur qu'une ombre ou un reflet.
B – Art et création (Point de vue de Paul Klee et d’Oscar Wilde)
Point de vue de Paul Klee
Selon Paul Klee :
« L’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible.»
L’art ne traduirait donc pas la réalité d’une chose mais nous ouvrirait les yeux sur d’autres
facettes de la réalité. C’est dans cette dimension que l’art abstrait prend tout son sens ;
représenter une interprétation de la réalité à partir d’émotions ou afin de traduire et transmettre
une idée ou un message.
L’artiste se distingue donc une fois de plus de l’artisan, ne se contentant pas d’une copie du
monde « visible » mais proposant une autre vision du monde. Le photographe faisant des photos
d’identité, et « photocopiant la réalité » est alors un artisan tandis que l’artiste photographe nous
montre sa propre interprétation de la réalité
Cette citation permet également de voir l’artiste comme celui qui redonne visibilité à des
choses jusqu’alors rendus invisibles. Ce peut être le cas des artistes engagés mais on
peut également le voir dans l’inscription intemporelle des œuvres d’art. Une œuvre d’art traverse
le temps et rend alors visible pour toujours une époque un temps aujourd’hui invisible et révolu.
La question se pose alors : qu’est-ce qu’une création artistique ? Il semble que Paul Klee serait
de l’avis de Baudelaire : «voir les choses en nouveauté».
Point de vue d’Oscar Wilde
"Qu'est-ce donc que la Nature? Elle n'est pas la Mère qui nous enfanta. Elle est notre création.
C'est dans notre cerveau qu'elle s'éveille à la vie. Les choses sont parce que nous les voyons, et
ce que nous voyons, et comment nous le voyons, dépend des arts qui nous ont influencés.
Regarder une chose et la voir sont deux actes très différents. On ne voit quelque chose que si
l'on en voit la beauté. Alors, et alors seulement, elle vient à l'existence. A présent, les gens
voient des brouillards, non parce qu'il y en a, mais parce que des poètes et des peintres leur ont
enseigné la mystérieuse beauté de ces effets. Des brouillards ont pu exister pendant des siècles
à Londres. J'ose même dire qu'il y en eut. Mais personne ne les a vus et, ainsi, nous ne savons
rien d'eux. Ils n'existèrent qu'au jour où l'art les inventa."
Oscar Wilde, « Le déclin du mensonge »
[Problème] Quel est le rapport entre l’homme et la nature ? D’une manière plus précise, quel est le
rapport entre cette activité humaine qu’est l’art et la nature ? Tel est le problème abordé par Oscar Wilde
dans ce texte.
[Thèse (réponse au problème)] : Comme on va le voir, la réponse qu’il apporte à cette question est
pour le moins paradoxale, c’est-à-dire contraire à l’opinion courante. Wilde, en effet, soutient que la nature
n’est pas notre mère mais, le produit de notre création. Plus précisément, elle est le fruit de l’activité des
artistes.
[Structure du texte] Cette thèse, qui apparaît dès le début du texte, est ensuite justifiée et expliquée à
l’aide de deux arguments. Le premier peut se résumer ainsi : la nature existe si nous la voyons, et nous la
voyons si nous la trouvons belle ; mais pour que nous percevions cette beauté, il a fallu que notre vision soit
influencée par les œuvres des artistes. L’exemple de la beauté du brouillard illustre cet argument. Il permet
également d’introduire un second argument : la nature ne fait que répéter ce que l’art a créé. Elle est
routinière, alors que l’art est perpétuellement en train de créer quelque chose de nouveau. Ce deuxième
argument est illustré par l’exemple des impressionnistes, qui ont renouvelé notre manière de voir la nature.
[Développement]
Pour bien comprendre le texte de Wilde, il faut attribuer au mot « nature » a au moins deux sens. Il y a la
nature comme réalité qui précède toute culture, toute éducation, toute activité consciente et volontaire de
l’être humain. Cette nature-là existe sans doute indépendamment de notre vision. Wilde dit d’ailleurs, dans
la suite du texte, qu’il y a eu du brouillard à Londres avant qu’on en voie la beauté. Il admet donc bien la
réalité d’une nature qui précède la culture (et en particulier l’art). Si on prend le mot « nature » en ce sens,
alors l’opinion commune a raison de dire qu’elle est « la Mère qui nous enfanta ». Seulement, ce mot a aussi
un autre sens : il peut désigner la nature telle que nous la voyons, telle qu’elle apparaît à nos yeux et à notre
esprit. Or, comme Wilde le montre, cette nature-là est le produit de notre activité, et en particulier le fruit
d’une vision artistique.
Si les hommes (et en particulier les artistes) créent la nature, c’est au sens où ils influencent notre manière
de la voir. « Voir », pour Wilde, ce n’est pas seulement percevoir des sensations. C’est les interpréter à la
lumière de sa mémoire et de son imagination (il est question, par la suite, de la « fantaisie », c’est-à-dire de
l’imagination créatrice). En quel sens les artistes nous permettent-ils de « voir » un phénomène naturel
(comme le brouillard, pour reprendre l’exemple de Wilde) ? S’ils font cela, c’est parce qu’ils nous montrent
la beauté de ce phénomène.
« Regarder » une chose, au sens où Wilde l’entend, c’est percevoir une chose sans l’admirer, sans la
considérer en elle-même, indépendamment de son contexte. Si je « regarde » le brouillard (sans voir sa
beauté), je considérerai le brouillard non pas en lui-même, mais en fonction des conséquences qu’il peut
avoir sur ma vie : il va falloir que je m’habille plus chaudement, que je conduise plus lentement, etc. Le
brouillard en lui-même n’est pas vu. On comprend bien ici la distinction entre ce qui est « beau » et ce qui
est « utile » (ou « nuisible »). Ce qui est beau n’a pas à être utile, c’est-à-dire à servir à autre chose : la
contemplation du beau se suffit à elle-même.
2) L’art et l’esthétique (point de vue de Hegel)
Hegel nomme esthétique la science qui considère le beau dans l’art, et c’est ce terme qui est
retenu à présent dans l’usage commun. Il exclut de celle-ci l’étude du beau naturel, mais lui
réserve l’étude du beau artistique.
Selon Hegel :
« le beau artistique est plus élevé que celui de la nature. En effet, l’esprit humain étant
supérieur à la nature, et le beau artistique étant une expression de celui-ci, n’importe quelle
mauvaise idée qui passe par la tête d’un homme est néanmoins plus élevée que n’importe
quelle production de la nature, car elle possède toujours spiritualité et liberté. » Hegel.
Le beau naturel n’est qu’un reflet imparfait de la beauté qui appartient à l’esprit.
L’Art a pour finalité de manifester, par le son, l’image ou la matière, les mêmes vérités que
celles que l’on peut trouver dans la religion ou la philosophie : l’art représente ce qui est le plus
élevé de façon sensible.
La beauté d’une œuvre d’art est donc conférée par l’esprit qui est en elle.
C’est pour cela que le beau artistique est supérieur au beau naturel. Et de fait la valeur
spirituelle que présente un événement, l’œuvre d’art le saisit et le fait ressortir d’une manière plus
vive et plus visible que ce que l’on peut rencontrer dans le domaine de la vie réelle, non artistique.
Si le beau naturel est évanescent, l’esprit confère aux œuvres d’art une durée.
Pourtant, le beau naturel n’est-il pas supérieur au beau artistique puisqu’il est l’œuvre de Dieu,
alors que l’œuvre d’art n’est que la création de l’homme ?
Pour Hegel, l’œuvre d’art est aussi une manifestation du divin, qui s’opère par la médiation de
l’homme créateur.
C’est même une forme de manifestation du divin privilégiée : Dieu apparaît dans la beauté des
œuvres d’art, mieux qu’il n’apparaisse dans la beauté de la nature.
Le fait d’exister dans la sensibilité inconsciente de la nature n’est pas un mode d’apparition
adéquat au divin.
L’art n’est pas seulement mode privilégié de manifestation de l’Esprit divin. Il est ce par quoi
l’esprit humain prend conscience de lui-même.
Par la conscience, l’homme comme esprit se redouble. L’homme acquiert cette conscience de
soi théoriquement (en se regardant et en pensant à lui-même) mais aussi pratiquement, par son
activité, plus précisément en transformant les choses extérieures à lui. Il voit alors cette marque,
qui représente une partie de lui-même, sur ces choses. Cela participe à sa prise de conscience
progressive de lui-même.
3 – art et Beau : le jugement de goût
Qu'est-ce qu'un jugement de goût ? Peut-il être fondé ? Comment le sentiment
de plaisir et de déplaisir peut-il donner lieu à un jugement ayant une validité
intersubjective ?
Point de vue de Hume
« Parmi un millier d’opinions différentes que des hommes divers entretiennent sur le même
sujet, il y a une, et une seulement, qui est juste et vraie ; et la seule difficulté est de la
déterminer et de la rendre certaine. Au contraire, un million de sentiments différents, excités
par le même objet, sont justes, parce qu’aucun sentiment ne représente ce qui est réellement
dans l’objet. Il marque seulement une certaine conformité ou une relation entre l’objet et les
organes ou facultés de l’esprit, et si cette conformité n’existait pas réellement, le sentiment
n’aurait jamais pu, selon toute possibilité, exister. La beauté n’est pas une qualité inhérente
aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque
esprit perçoit une beauté différente. Une personne peut même percevoir de la difformité là
ou une autre perçoit de la beauté. Et tout individu devrait être d’accord avec son propre
sentiment, sans prétendre régler ceux des autres. Se mettre en quête de la beauté réelle ou de
la laideur réelle est aussi vain que de prétendre déterminer avec certitude ce que sont
réellement la douceur ou l’amertume. Selon la disposition des organes, le même objet peut-
être à la fois doux et amer : aussi le proverbe a-t-il été justement établi la vanité de toutes les
querelles de goût».
David Hume, De la norme du goût
Selon Hume : le jugement esthétique est strictement personnel et de ce fait la beauté ne se
trouve pas dans l’objet mais dans l’esprit de l’individu. La norme et la vérité universelle en matière
de goût n’existent donc pas. Le jugement esthétique n’est pas fondé sur une connaissance mais
dépend des sentiments et des expériences sensibles de l’individu. « La beauté n’est pas une qualité
inhérente aux choses ». Le jugement esthétique ne dépend donc pas de la nature même de l’objet
mais plutôt de la perception du sujet.
Pour Hume la perception/l’impression du beau se situe non pas dans l’objet mais dans l’esprit de
l’individu. L’impression de beauté découle des sentiments et des impressions que l’individu a
éprouvé en regardant l’objet. Le beau n’est donc pas dans l’objet lui-même car celui-ci n’est pas
doté d’un esprit. « La beauté n’existe que dans l’esprit qui la contemple ». Un objet n’est donc pas
beau par nature mais beau car l’individu en l’observant a éprouvé des impressions dans ses
« organes ». Le jugement esthétique est donc pour une part du à l’inconscient de l’individu (mais
cela ne suppose tout même pas l’existence d’une force métaphysique). Chaque individu ayant un
esprit différent et des expériences sensibles à l’origine différentes chacun ne peut pas percevoir la
même beauté. Hume va même jusqu’à dire que la beauté perçue par un esprit peut être perçue
comme une difformité par l’autre.
Point de vue de Kant
"En ce qui concerne l'agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment
personnel et privé, et en vertu duquel il dit d'un objet qu'il lui plaît, soit du même coup restreint à sa
seule personne. C'est pourquoi, s'il dit : "Le vin des Canaries est agréable", il admettra volontiers qu'un
autre le reprenne et lui rappelle qu'il doit plutôt dire : "cela est agréable pour moi" ; et ce, non
seulement pour ce qui est du goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être
agréable aux yeux ou à l'oreille de chacun. (…) En ce qui concerne l'agréable, c'est donc le principe
suivant qui est valable : A chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens).
Il en va tout autrement du beau. Il serait (bien au contraire) ridicule que quelqu'un qui se pique d'avoir
du goût songeât à s'en justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous avons devant les yeux, le
vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre
appréciation) est beau pour moi. Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau, si ce dernier ne fait que de lui
plaire à lui.
Il y a beaucoup de choses qui peuvent avoir de l'attrait et de l'agrément, mais, de cela,
personne ne se soucie ; en revanche, s'il affirme que quelque chose est beau, c'est qu'il attend
des autres qu'ils éprouvent la même satisfaction ; il ne juge pas pour lui seulement mais pour
tout le monde, et il parle alors de la beauté comme si c'était une propriété des choses." Kant
Dire que l’on « aime » ou que l’on éprouve du plaisir au contact d’une chose peut être
confondu avec le fait de la trouver « belle ». Mais une impression de beauté peut être uniquement
due au désir subjectif que l’on ressent : cette impression serait alors « intéressée », alors que la
contemplation de la beauté serait « désintéressée ». L’œuvre d’art a sa finalité en elle-même, elle
n’est pas censée plaire pour autre chose qu’elle-même.
Kant distingue ainsi le goût, qui consiste à reconnaître et à contempler la beauté d’une chose, et
le désir (qui porte sur l’agréable et le bon), qui est censé aboutir à une certaine forme de
satisfaction. Dire « ceci est beau » est un jugement de goût. Dans les deux cas, il y a bien du plaisir,
mais le sens de ce sentiment change radicalement selon l’objet concerné. Par exemple, je désire
manger, et ressentir du plaisir en me nourrissant ; c'est très différent du fait de contempler une
nature morte.
En ce qui concerne le Beau, Nous attendons donc d’autrui qu’il partage notre goût pour une belle
rose, ou un beau morceau de musique, ou nous désirerons au moins argumenter pour le faire
pencher en ce sens. Ce n’est pas le cas des objets que nous apprécions dans d’autres domaines.
Kant utilise la notion de « sens commun » pour exprimer cette nécessité que nous ressentons
de faire appel à l’assentiment d’autrui dans l’appréciation de la beauté.
Kant dit « le beau est ce qui plait universellement sans concept »
4 – l’art et la question du sens (Point de vue de Merleau-Ponty)
Le sens de ce que va dire l’artiste n’est nulle part, ni dans les choses, qui ne sont pas encore
sens, ni en lui-même, dans sa vie informulée. (…) Un peintre comme Cézanne, un artiste,
un philosophe, doivent non seulement créer et exprimer une idée, mais encore réveiller
les expériences qui l’enracineront dans les autres consciences.
Si l’œuvre est réussie, elle a le pouvoir étrange de s’enseigner elle-même. En suivant les
indications du tableau ou du livre, en établissant des recoupements, en heurtant de côté et
d’autre, guidés par la clarté confuse d’un style, le lecteur ou le spectateur finissent par retrouver
ce qu’on a voulu leur communiquer. Le peintre n’a pu que construire une image. Il faut attendre
que cette image s’anime pour les autres. Alors l’œuvre d’art aura joint ces vies séparées, elle
n’existera plus seulement en l’une d’elles comme un rêve tenace ou un délire persistant, ou dans
l’espace comme une toile coloriée, elle habitera indivise dans plusieurs esprits, présomptive
ment dans tout esprit possible, comme une acquisition pour toujours.
Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens
Si l’art ne se définit pas essentiellement par la visée du beau, c’est la visée du sens qui le
caractérise le plus nettement. Toute œuvre d’art tend à faire sens, à frapper le spectateur par la
richesse ou la profondeur de l’expérience qu’elle lui donne à éprouver.
Merleau-Ponty souligne que l’œuvre d’art n’a pas pour objet fondamental la représentation
figurative et agréable d’une scène donnée : l’intérêt du tableau tient à la façon dont il se réfère à
lui-même, et l’œuvre nous donne ainsi à réfléchir sur la façon dont nous percevons le monde.
5 : art et artiste ou l’énigme du génie (Bergson / Nietzsche)
L'art est le domaine où la virtuosité de l'exécution et l'originalité des œuvres sont des critères
déterminants.
Cependant expliquer les œuvres d'art par le génie de l'artiste revient à rapporter une activité
humaine à un principe surnaturel, l'inspiration, les œuvres d'art étant alors essentiellement
distinctes des autres productions humaines issues de l'emploi des techniques. Cela revient aussi à
diviniser la figure de l'artiste (le "divin Mozart") en jugeant que ses dons le mettent à part des
autres hommes.
Est-ce à bon droit ? Existe-t-il véritablement une différence de nature entre les œuvres d'art et les
autres productions humaines ? L'artiste se distingue-t-il des autres hommes par une spontanéité
créatrice innée, signe de son élection ? Ou bien devons-nous les œuvres d'art comme les grands
chefs-d’œuvre à l'acharnement et à la passion du travail artistique ?
Point de vue de Bergson
Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde
la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun
des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce
que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous
voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le
distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu
à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la
vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et
lui, celui-là sera un artiste. Bergson
La thèse de Bergson dans ce texte, c’est que l’artiste est un « voyant », il voit mieux que les
autres hommes. C’est qu’il saisit une réalité plus profonde que le commun des mortels et qu’il la
saisit « directement », tandis que les autres hommes ne la saisissent qu’ « indirectement ».
L’artiste serait donc pour Bergson un homme qui est en avance sur les autres hommes, un homme
qui comprendrait mieux et plus profondément les choses.
L’auteur nous dit que ce que nous voyons alors, ce ne sont pas les objets que nous croyons
assurément regarder, mais des conventions que nous plaçons entre les objets eux-mêmes et nous ;
et il précise ensuite en disant que ces conventions sont des signes convenus qui nous aident
à reconnaître un objet et à le distinguer pratiquement d’un autre, et il précise encore, « en vue de
la commodité de la vie ». Que veut-il dire par là ? Il est clair que nous croyons voir les objets eux-
mêmes lorsque nous posons notre regard sur eux. Et pourtant, il est vrai aussi que les œuvres d’art
ont pour caractéristique, en tout cas lorsqu’elles nous plaisent, de nous troubler, de nous
désorienter, de nous étonner, de susciter notre admiration et notre plaisir, comme si elles nous
montraient quelque chose que nous n’avions jamais vu. Et ne disons-nous pas précisément que ce
que nous voyons alors est « beau » ? Bergson veut donc dire que ce que croit voir la vision
habituelle n’est pas la chose réelle, mais seulement la représentation courante, utile et commode,
de la chose, qui suffit pour la vie pratique, ou dont la vie pratique a besoin. Bergson veut donc dire
que la réalité n’est pas ce que nous croyons voir, ou plus précisément, il dit que ce que nous
croyons voir n’est pas ce que nous croyons voir, et qu’il y a, au-delà de nos conventions
habituelles, qui assurent l’utilité et la commodité de nos échanges, une « autre » réalité.
L’artiste est en ce sens comparable au philosophe et au savant. Lui aussi « cherche » la réalité
au-delà des représentations courantes des hommes.
Point de vue de Nietzsche
« Les artistes ont un intérêt à ce qu’on croie aux intuitions soudaines, aux soi-disant
inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, du poème, la pensée fondamentale d’une
philosophie, tombait du ciel comme un rayon de la grâce. En réalité, l’imagination du bon artiste
ou penseur produit constamment du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement,
extrêmement aiguisé, exercé, rejette, choisit, combine ; ainsi, l’on se rend compte aujourd’hui
d’après les carnets de Beethoven qu’il a composé peu à peu ses plus magnifiques mélodies et les
a en quelque sorte triées d’ébauches multiples. Celui qui discerne moins sévèrement et
s’abandonne volontiers à la mémoire reproductrice pourra, dans certaines conditions, devenir
un grand improvisateur ; mais l’improvisation artistique est à un niveau fort bas en comparaison
des idées d’art choisies sérieusement et avec peine. Tous les grands hommes sont de grands
travailleurs, infatigables non seulement à inventer, mais encore à rejeter, passer au
crible, modifier, arranger. »
Nietzsche, Humain trop humain
Le problème dont il est question est le suivant : en produisant leurs œuvres, les artistes
bénéficient-ils d’une faculté hors du commun ? Bénéficient-ils d’une inspiration, d’une intuition
soudaine ? A parler d’inspiration n’a-t-on pas affaire à une représentation qui, pour séduisante
qu’elle soit, dissimule en fait la manière dont les œuvres sont réellement produites, le travail de
l’artiste ? Suivant Nietzsche, l’artiste produit un travail spécifique à partir de facultés qui ne sont
pas l’intuition mais l’imagination productrice et le jugement critique.
Dans un premier temps, Nietzsche reprend une représentation commune, qui n’est en fait qu’une
croyance, suivant laquelle produire des œuvres proviendrait d’une intuition soudaine, d’une soi-
disant inspiration. Cette représentation commune sera détruite par Nietzsche : non, il n’y a pas
d’intuition immédiate, non il n’y a pas d’inspiration. Quel est d’ailleurs le rapport ici entre intuition
et inspiration ? Par l’inspiration est donnée l’intuition, c’est-à-dire une sorte d’accès à un dessous
des choses, un trou s’ouvre dans l’apparence des choses, un accès à l’essence même des choses a
lieu. Par l’intuition, une mise en présence de la chose est censée avoir lieu immédiatement sans
médiations, sans étapes donc. Les artistes, d’après cette représentation illusoire du faire-œuvre,
auraient « une lorgnette merveilleuse qui leur permet de voir directement dans l’être » écrit
Nietzsche dans d’autres textes (en fait, dans l’aphorisme 162). L’immédiateté est à retenir de
l’image du rayon de la grâce qui tombe du ciel ; l’extériorité également (alors que Nietzsche
montrera justement que le travail de l’artiste est progressif et propre)
Le travail critique de Nietzsche est de dénoncer l’illusion suivant laquelle les artistes auraient une
aptitude non commune. Ils ne sont pas des dieux parmi les hommes. Ils n’ont pas une sorte
d’apport extérieur divin.
La deuxième partie répond en fait à la question : comment les artistes produisent-ils réellement
leurs œuvres ?
Nietzsche entre dans le détail des deux « moments » de la genèse réelle des œuvres.
Le premier « moment » de la production artistique est celui de l’imagination. L’imagination donne
naissance à des produits mais est elle-même indifférente quant à leur qualité. A noter que cette
imagination « produit constamment » : on est dans le devenir des choses, pas dans leur « don »
immédiat. Mais il ne s’agit pas là pour Nietzsche de dire que parmi les œuvres au final produites
par l’artiste certaines sont bonnes certaines sont mauvaises, que les artistes produisent le pire
comme le meilleur, que dans leurs œuvres ont trouve des œuvres inégales ! C’est plutôt que leur
imagination produit indifféremment du bon comme du mauvais et que la perfection – soumise au
devenir – émergera, sera obtenue du tri parmi les produits de l’imagination. Cela signifie
également le mauvais, le médiocre ont également leur place auprès du bon dans la production
artistique. De manière inévitable, l’imagination de l’artiste donne d’abord naissance dans un tout
indifférencié à des productions de qualités différentes que l’imagination ne peut pas trier.
En effet, le « deuxième » moment de la production artistique est la mise à l’épreuve par le
jugement des différents produits de l’imagination. Le jugement « rejette, choisit ». Le jugement de
l’artiste revient sur les différentes productions de l’imagination pour faire le tri, écarter le mauvais
et le médiocre. Dans un certain sens, la médiocrité et le mauvais ont leur place dans la production
des œuvres. Le bon, le parfait ne naissent pas seuls, isolément, ils émergent d’une élection par le
jugement critique parmi du mauvais et du médiocre (que l’imagination a produit sans les juger).
Le jugement de l’artiste est un jugement aiguisé, exercé : un jugement qui fait l’objet d’un exercice
? Le travail de l’artiste ne consiste pas seulement à juger à partir d’un jugement qui serait
constitué une fois pour toute. Ce jugement s’exerce, il est aiguisé. Ce jugement « apprend » aussi à
être difficile, exigeant. Ce qui veut dire que le jugement lui-même fait probablement l’objet d’un
travail : probablement l’artiste directement ou indirectement forme son jugement qui n’est pas
donné dans son exigence, c’est une exigence acquise et maintenue aussi en tant qu’exigence.
Implicitement, cela suppose que le jugement chez les artistes n’est pas un don qui les séparerait
de leurs semblables. La différence est plutôt dans le travail qu’ils effectuent et qu’ils effectuent
notamment sur leur propre jugement. L’exemple de Beethoven sert le propos de Nietzsche : les
Carnets de ce compositeur permettent de savoir que la composition n’a aucune dette envers un
moment miraculeux de mise en contact intuitif avec « l’essence des choses ». Son travail de
composition – au contraire – a été progressif (« peu à peu »), le jugement critique du compositeur
s’exerçant sur des ébauches multiples produites par son imagination.
La production d’œuvres d’art ne doit donc rien à l’inspiration qui, dans le texte, reste
définitivement une croyance (ayant à voir avec la religion). Cette production s’effectue à partir des
facultés propres de l’artiste. L’œuvre ne naît que de son imagination et de son jugement. Pas
d’origine miraculeuse de l’œuvre. En ce sens, le texte s’oppose à une certaine métaphysique de
l’art à laquelle d’ailleurs les artistes contribuent. Il n’y a pas de « dessous de l’affaire » par laquelle
l’artiste en viendrait, en une sorte de moment miraculeux, à recevoir une connaissance de
l’essence même des choses, pas d’origine miraculeuse pour les choses de l’art pourtant « estimées
supérieures ». Les œuvres viennent d’un travail – dans le temps – dont on peut rendre compte
philosophiquement par une science de l’art – c’est par là qu’il faut estimer les artistes et non pas
par « je ne sais quel miracle du génie »