Se vêtir aujourd’hui
Qu'est-ce qui cloche avec la mode rapide?
Productrice on grande quantités de vêtements de moindre qualité, l'industrie
de la mode rapide est comment les régler? Javed Nasiry, professeur associé
à la Faculté de gestion Desautels de l'Université Meil s'est penche sur la
question dans le cadre d'une étude récemment publiée dans la revue
Monofacturing & Service Operations Management.
Sur quelles bases repose le modèle de la mode rapide?
L'objectif premier de lo fast fashion est d'apporter de la Mascateurs à une
vitesse plus elevée, en proposant des collections plus régulierement. Zara
sort entre 16 et 20 collections par année H&M, environ 12 à 16. Le mode
économique de la fast fashion s'articule autour de deux évements
principaux. L'un est la réponse rapite Ainsi, lorsque nous constatons des
changements dans les goûts des consommateurs, nous pouvons y réage plus
rapidement. En fait, certames marques se sont Hoignées des collections en
soi pour introduire un flux continu de styles sur une base hebdomadaire. La
@aurème composante majeure est la variété, ce que les marques de fast
fashion ont publicise comme la demo-cratisation de la mode. Elles proposent
une mode à un pra raisonnable, ce qui signifie que beaucoup de gens
peuvent l'acheter
N'est-ce pas noble de vouloir rendre la mode accessible à un plus grand
nombre?
Rendre la mode accessible aux masses est en effet quelque chose
d'attrayant. Tout le mande veut être à la mode si le choix est offert.
Aujourd'hui, les consommateurs
1. Fast fashion (terme anglais utilisé pour mode éphémère, mode éclair,
mode accelerée et mode rapide industrie vestimentaire ou la conception de
nouvelles collections, leur confection, leur distribution et leur mise en vente
sont rapides, frequentes et continuelles tout au long de l'année de manière à
fideliser le consommateur avec des vêtements à la dernière mode et à prix
abordable (Grand dictionnaire terminologique
peuvent avoir accès à beaucoup de styles différents à des prix abordables.
C'est ce qu'on entend par démocratiser la mode, ce qui est bien dans un
sens. Mais cela ne tient pas compte des autres conséquences. C'est un
modèle économique qui crée beaucoup d'externalités en matière
[d'environnement. Dans ce modèle,] il y a beaucoup de vêtements qui sont
produits.
Et qui sont jetés....
Aujourd'hui, et pas seulement dans l'industrie du vêtement, nous ne
réparons plus rien. Si nous n'aimons plus nos vêtements, nous les jetons
simplement et nous
2 Externalité dans ce contexte, effet négatif de certaines activités sur
l'environnement humain, naturel ou économique, mais dont le coût n'est pas
assumé par l'organisation ou la personne qui en est responsable.
en achetons d'autres. Il y a plusieurs raisons à cela. L'une d'elles est que
nous pouvons le faire parce que le prix d'un vêtement n'est pas si élevé. Un
autre problème est que les vêtements ne sont pas de grande qualité. Ils ont
une vie résiduelle très faible.
Est-ce que la mode rapide peut être durable?
Permettez-moi d'être honnête et de dire (que, dans le contexte actuel], c'est
impossible. Actuellement, un modèle d'entreprise n'est évalué qu'en fonction
de ses bénéfices. S'il est rentable et crée de la valeur pour les actionnaires, il
peut continuer à fonctionner, mais pas dans le cas contraire. En général, ces
entreprises essaient de faire de l'écoblanchiment plutôt que de prendre des
mesures sérieuses. Par exemple, un domaine qui m'intéresse et sur lequel je
travaille est la collecte des vêtements. Vous utilisez un vêtement, et quand
vous avez fini, vous voulez vous en débarrasser. Les détaillants comme H&M,
Zara et d'autres disent: Pourquoi le jeter? Peut-être que vous pouvez le
rapporter au magasin.
Mais que se passe-t-il après? En fait, ces entreprises ne font pas grand-
chose. Elles ont des tiers qui travaillent avec elles, et comme la qualité des
vêtements n'est pas très élevée au départ, elles finissent par en recycler un
peu, si possible, et sinon elles les envoient simplement au dépotoir.
Dans le cadre de vos recherches, vous avez évalué l'efficacité de certaines
mesures pour diminuer l'incidence de cette industrie sur l'environnement.
Qu'est-ce qui semble fonctionner?
Il y a eu une prise de conscience. Tant le secteur privé que le secteur public
essaient de trouver des moyens de gérer ce problème. Dans le secteur privé,
par exemple,
3. Vie résiduelle dans ce contexte, durée potentielle pendant laquelle un
vêtement qui n'est plus porté par un consommateur pourrait demeurer
utilisable par un autre.
4 Ecoblanchiment opération de relations publiques menée par une
organisation, une entreprise pour masquer ses activités polluantes et tenter
de présenter un caractère écoresponsable. (Grand dictionnaire
terminologique)
nous avons une bonne quantite d'inveltasements et J'espère qu'il y en aura
encore plus, pour essayer de rendre les chaines d'approvisionnement
durables Guent au secteur public, il peut réglementer il peut s'assurer que
les coûts des déchets sont (pris en charge) par fabricants et que les stocks
d'invendus (sont taxes car certaines de ces entreprises sont connues pour
les détruire
Mais ce que nous constatons dans notre recherche c'est que certaines de ces
pratiques peuvent avoir des conséquences négatives dans le sens ou le
fabricant, au lieu de ralentir ou de mieux gérer les déchets, transfère le coût
aux clients et n'augmente pas la qualité des produits
Vous vous êtes également penché sur l'éducation des consommateurs.
Pourquoi est-ce un maillon important dans la chaîne?
De nos jours, nous avons ce que l'on appelle les micro-tendances, qui
consistent essentiellement à acheter quelque chose que l'on n'utilise que
pendant une journée. Une fois la fête terminée, on le jette. L'éducation des
consommateurs est très importante. Ces jours-ci, il y a beaucoup d'intérêt,
une prise de conscience parmi les jeunes et les institutions. Mais si ces
entreprises veulent continuer à faire comme dans le passé, alors la
technologie qui est nécessaire pour prendre en charge les déchets doit
progresser très, très vite. Jusqu'à ce que cela soit en place, la seule façon
d'avancer sera l'éducation des consommateurs et les réglementations.
Et cela signifie inévitablement qu'il faut ralentir un peu le rythme.
Renoncer à la fast fashion
L'industrie de la mode a un impact environnemental tout sauf reluisant, mais
comment verdir votre garde-robe malgré tout?
Pas besoin d'être ce qu'on designe comme une victime de la mode pour
aimer les vêtements. La preuve: chaque personne sur la planète a acheté en
moyenne 17 pièces de vêtements et paires de chaussures neuves en 2021,
selon le site spécialisé Fashion United citant les données d'Euromonitor
International. Comme des centaines de millions de gens dans le monde
vivent dans l'extrême pauvreté, les mieux nantis se dotent en réalité d'un
bien plus grand nombre de tenues vestimentaires chaque année!
Il va sans dire que toute une industrie alimente cette immense garde-robe
collective. Les grandes marques proposent toujours plus de choix de
chandails, de pantalons, de robes Certaines lancent plus d'une dizaine de
collections par année, voire des nouveautés en continu.
Au cours des 20 dernières années, la production mondiale de fibres textiles a
presque doublé, passant de 58 millions de tonnes en 2000 à un record de
113 millions de tonnes en 2021, selon un rapport de Textile Exchange. [Cette
organisation mondiale à but non lucratif mentionne qu'à ce rythme], 149
millions de tonnes de fibres textiles devraient être produites en 2030.
De leur côté, les consommateurs achètent beaucoup plus d'articles qu'il y a
20 ou 30 ans, les portent peu et s'en débarrassent rapidement. La piètre
qualité des vêtements vendus en ligne ou sur les rayons fait bien sûr partie
de l'équation les fabricants comme les acheteurs les préfèrent à bas coût
plutôt que durables. C'est ce qu'on appelle en anglais le phénomène de la
fast fashion, c'est-à-dire une mode à consommation rapide et à faible coût.
Prêt-à-porter... prêt-à-jeter
Si les consommateurs jettent trop de vêtements, ils ne sont pas les seuls à le
faire. En effet, les vêtements fabriqués mais invendus peuvent être donnés...
ou carrément détruits. « Les chiffres sont difficiles à obtenir, mais on estime
que les invendus représentent entre 10 et 30% des productions», indique
Marianne-Coquelicot Mercier, conseillère en économie circulaire dans
l'industrie du textile.
1. Économie circulaire: modèle de production et de consom-mation qui
consiste à partager, à réutiliser, à réparer, à rénover et à recycler les
produits existants afin de conserver leur valeur le plus longtemps possible et
de réduire l'utilisation de matières premières et la production de déchets.
Une chose est sûre: avec plus de 100 milliards d'articles produits par année
sur la planète, cela fait potentiellement beaucoup de vêtements jetés sans
avoir été portés.
Surtout que les habits neufs ou d'occasion donnés aux organismes de
bienfaisance ou dans les friperies - par les entreprises ou les consommateurs
- ne trouvent pas tous preneur, et que seulement une poignée de ces
vêtements sont recyclés dans le monde.
En fin de compte, une grande quantité de vêtements est exportée à
l'international avant de terminer sa route dans les poubelles des autres, des
pays en l'occurrence plus pauvres, faute de réels débouchés.
Des répercussions colossales
Produire, vendre, acheter et jeter autant a évidemment un énorme
contrecoup environnemental. La mode est l'une des industries les plus
polluantes du monde, bien qu'il soit difficile de chiffrer ses répercussions
avec exactitude.
En 2018, un rapport de Quantis, un groupe international de conseil en
développement durable, estimait que le secteur du vêtement compte pour
environ 7% des émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO₂), un gaz à
effet de serre.
Selon l'Agence de la transition écologique (ADEME) française, l'industrie du
textile [se classe troisième parmi les secteurs les plus gourmands) en eau
dans le monde, après la culture du blé et celle du riz. De plus, 20% de la
pollution des eaux dans le monde serait causée par la teinture et le
traitement des textiles.
Enfin, les conditions des travailleurs millions de personnes sur la planète des
dizaines de contribuent au bilan peu reluisant de cette industrie richissime:
lieux de travail non sécuritaires, absence de protection sociale, heures de
travail excessives, travail forcé, salaires indécents...
[...]
Un vent de changement
Heureusement, tous ces bilans dévastateurs compilės par des organismes et
des regroupements de l'industrie commencent à faire bouger les choses.
Depuis 2018, une centaine d'entreprises - dont H&M, Zara, Adidas et Nike
ont signé la Charte de l'industrie de la mode pour l'action climatique de
l'Organisation des Nations unies (ONU). Son objectif atteindre la neutralité
carbone d'ici 2050, pour ainsi contribuer à maintenir le réchauffement
climatique en dessous de 1,5 °C par rapport aux températures de l'ère
préindustrielle.
De telles visées sont ambitieuses, mais les actions sont encore modestes.
Plusieurs marques de vêtements prennent des engagements en matière de
responsabilité environnementale et sociale diminuer leur bilan carbone,
opter pour des fibres textiles plus durables (ou « à faibles impacts), renoncer
à certaines pratiques nocives pour la santé des travailleurs, etc.
Concrètement, ces gestes, surtout chez les grandes marques de ce monde,
prennent souvent la forme de collections de vêtements dites plus
écoresponsables ».
Des efforts suffisants?
Certes, les initiatives écoresponsables dans le secteur du vêtement sont
encore timides, mais il faut commencer quelque part! lance Marianne-
Coquelicot Mercier. Fabriquer une collection de quelques morceaux ayant un
impact écologique moindre permet d'abord aux entreprises d'évaluer si ce
type de production est possible pour elles à plus long terme.
Cependant, il ne faudra pas s'arrêter là: Un vêtement peut être le plus écolo
du monde, si les coutures lâchent, que le tissu bouloche ou qu'il n'est plus
beau après quelques lavages, ça ne sert à rien, poursuit-elle.
Maintenant faut qu'on s'attaque a la durée de vie du vêtement
Autant pour les consommateurs que pour l'industrie, il est temps de ralentir
la machine et de choisir la qualité et la durabilité avant l'abondance. Il faut
apprendre à s'exprimer avec les vêtements, sans que ça signifie d'acheter
toujours plus, conclut l'experte.
Faire de bons choix: au secours!
Le vêtement le plus écolo, c'est quoi? C'est celui que vous n'achetez pas,
bien sûr! Comme vous le verrez dans notre encadré sur les bases d'une
garde-robe durable (ci-dessous), il faut d'abord réduire votre consommation
et privilégier les articles de seconde main.
Cependant, ne serait-ce que pour vos sous-vêtements et quelques morceaux
à remplacer au fil des années, vous aimerez sans doute apprendre à faire de
meilleurs choix... même dans le neuf!
Or, entre les jolies images de la planète Terre, les noms de collections
pseudo-écologiques et les tissus à la mode comme la fameuse viscose de
bambou ou le polyester fait avec des bouteilles recyclées, comment [faire la
différence entre la réelle valeur écologique et l'écoblanchiment]?
La réponse courte ce n'est pas simple! Nous vous guidons à travers ce
chemin tortueux.
Les bases d'une garde-robe durable
Pour consommer durablement des vêtements, vous pouvez suivre ces cing
grands principes:
1. Misez sur un petit nombre de morceaux durables et polyvalents, qui vous
plairont longtemps.
2. Procurez-vous des vêtements de seconde main. Vous pouvez donner des
morceaux à votre entou-rage ou en échanger avec lui, ou encore faire vos
achats sur un site de petites annonces ou dans un magasin qui vend des
articles d'occasion.
3. Entretenez adéquatement vos vêtements. Pour ce faire, conservez
toujours les étiquettes de composition et d'entretien, et suivez les indications
du fabricant. Privilégiez aussi le lavage à l'eau froide avec un détergent
écologique et le séchage naturel (pas dans la sécheuse). Dans cet appareil,
la chaleur et les frottements abîment préma-turément les étoffes,
notamment celles qui sont composées de fibres extensibles comme
l'élasthanne. Et surtout, ne lavez les vêtements que lorsque c'est nécessaire!
4. Conservez longtemps votre garde-robe - d'où l'importance de faire des
choix durables - et réparez ou faites réparer les accrocs au besoin.
5. Donnez ou revendez les vêtements qui ne servent plus afin de leur donner
une deuxième, voire une troisième ou une quatrième vie. S'ils sont défraîchis
ou abîmés, vous pouvez aussi les transformer, pour les remettre au goût du
jour ou pour leur donner une toute nouvelle fonction.
Des influenceurs se rebellent contre la fast fashion
Tik Tok et Instagram, nouveaux vecteurs de promotion d'une mode plus
responsable? Sur ces réseaux [sociaux], temples de la consommation
effrénée, des influenceurs à contre-courant tentent de promouvoir des choix
vestimentaires plus respectueux de la planète.
À commencer par Masego Morgan, tombée de sa chaise quand un géant de
la fast fashion lui a proposé 1 000 dollars pour une seule publication de
promotion. Non seulement l'influenceuse sud-africaine, qui compte 10 200
abonnés sur Instagram, ne s'était jamais vu offrir une telle somme pour
promouvoir une marque, mais la marque en question représente tout ce
qu'elle combat: la surconsommation de vêtements bon marché, nuisibles à la
planète et produits par des ouvriers sous-payés.
Comme d'autres influenceurs internationaux décidés à lutter contre l'armada
de publications commanditées par les grandes marques sur Instagram,
TikTok et YouTube, son credo est simple: acheter, OK! Mais moins. Et mieux si
d'occasion ou ultradurable.
Une philosophie héritée de son enfance, lorsqu'elle empruntait les vêtements
de seconde main de son élégante maman, qui voyait le recyclage comme un
<< acte révolutionnaire ».
<< Pour moi, il n'y a jamais eu de stigmate lié au fait de porter des
vêtements d'occasion », explique-t-elle à l'AFP [Agence France-Presse]
depuis son domicile du Cap [en Afrique du Sud].
Cette partisane de la consommation responsable » se démarque [...] en
publiant des messages ludiques et non culpabilisants, présentant une foule
d'articles colorés, recyclés et faits à la main, qu'elle porte plusieurs fois.
Si nous faisons la même chose que les influenceurs de la mode, qui chaque
jour défilent en vidéo avec de nouveaux vêtements, nous finirons par [être
aussi toxiques qu'eux), estime-t-elle
Consommation doublée
Mais ce choix a un revers impossible de gagner sa vie avec des contenus
axes sur la durabilité.
Alors qu'un influenceur classique peut, dans un pays developpé, gagner un
salaire annuel à six chiffres grâce aux commanditaires et aux liens
d'affiliation, Masego Morgan doit, elle, travailler en parallèle dans le domaine
de) la conception graphique.
Ces demières années, les réseaux sociaux ont pris une importance
considerable pour les marques, dont le marketing reposalt auparavant sur
les publicités papier ou télévisées. [Les marques] peuvent désormais toucher
des millions de personnes par l'intermédiaire d'influenceurs qui promeuvent
leurs vêtements dans des stories ou des publications [du type]
#outfitoftheday (tenue du jour).
Ces campagnes stimulent les ventes en 20 ans, la consommation mondiale
de vêtements, de chaussures et d'accessoires a doublé
Mais cela a un prix élevé pour la planète. L'industrie de la mode représente
entre 2 et 8% des émissions de gaz à effet de serre.
Autant de messages qui ont contribué à l'émergence de nouveaux
influenceurs mode plus soucieux d'environnement.
Parmi eux [figure] Venetia La Manna, une Britannique de 33 ans qui compte
197 000 abonnés sur Instagram, dont la série de vidéos Recipe for Disaster
sur les dommages sociaux et environnementaux d'entreprises
1. Story (terme anglais utilisé pour microrécit) vidéo de format très court ou
image publiée par un internaute sur un réseau social et visible pendant une
période limitée. (Le Robert) comme Adidas, Amazon et Nike a rencontré un
énorme succès avec environ 6,5 millions de vues
<< Agents du changement
Contrairement à Masego Morgan, [Venetia La Manna) gagne sa vie grâce à
son travail en ligne, soutenue par une audience plus large et des
collaborations avec de puissants sites de seconde main comme Vestiaire
Collective ou eBay.
Au cours des cing dernières années, j'ai vraiment l'impression que la prise de
conscience du problème a émergé », la fast fashion rejoignant « le plastique
et la nourriture au cœur du débat », note Mme La Manna
Ces influenceurs sont des agents du changement». estime Simone Cipriani,
fondateur et directeur de l'Ethical Fashion Initiative et président de l'Alliance
des Nations unies pour une mode durable.
Ils contrent l'influence négative que vous trouvez habituellement sur les
réseaux sociaux, où l'on prône simplement la surconsommation», ajoute-t-il.
D'autant que, parallèlement, le marché de la seconde main ne cesse de
grandir: ses ventes devraient atteindre 218 milliards de dollars d'ici 2026,
contre 96 milliards en 2021. Un acteur comme Vinted² a ainsi vu le nombre
de ses utilisateurs quasiment doubler en trois ans, passant de 23 à 45
millions entre 2019 et 2022.
La mode écoresponsable existe-t-elle vraiment?
Le géant de l'industrie de la mode H&M fait actuellement face à une
poursuite. Son crime? Il aurait berné des milliers de consommateurs et de
consommatrices en proposant une gamme de vêtements qui seraient
faussement écoresponsables. Mais le cas de H&M n'est malheureusement
pas unique. Ce phénomène se nomme écoblanchiment, verdissement ou
greenwashing, en anglais.
Le terme écoblanchiment a fait son apparition en 1986. On cherchait alors à
décrire les pratiques des hôtels qui demandent à leur clientèle de réutiliser
leurs serviettes plutôt que d'en prendre de nouvelles à chaque usage.
Prétextant ainsi « sauver la planète », les hôtels y voyaient une occasion
d'économiser temps et argent sur la lessive.
L'écoblanchiment, s'il peut aujourd'hui se décliner de plusieurs manières,
désigne toute forme de publicité trompeuse où l'on prétend appliquer des
politiques ou procédés respectueux de l'environnement, sans que soient
posés de gestes réels pour diminuer l'impact environnemental.
Alors que les enjeux climatiques sont au cœur des discours sociaux actuels,
le phénomène de l'écoblanchiment a le vent dans les voiles. Selon une étude
publiée en 2021 par la Changing Markets Foundation, chez les 46
compagnies textiles étudiées (dont faisaient partie H&M, Nike, Zara et bien
d'autres grandes marques), 59% des prétentions écologiques' seraient
menson-gères, partiellement ou complètement.
1. Prétentions écologiques (ou allégations environnementales ou allégations
écologiques) affirmations selon lesquelles les produits, les services ou les
pratiques d'une entreprise ont peu ou pas d'impacts sur l'environnement et
qui recourent à des termes comme écoresponsable, écologique ou
biodegradable.
Un encadrement légal
Afin de freiner le phénomène de fausses déclarations écologiques, le
gouvernement quebecois compte sur la Loi sur la protection du
consommateur. Au fédéral, on trouve le Bureau de la concurrence, qui
chapeaute trois lois à cet effet la Loi sur la concurrence, la Loi sur
Tetiquetage des textiles et la Loi sur l'emballage et l'etiquetage des produits
de consommation.
Le Bureau joue un rôle d'enquêteur et de procureur, et se réfère aux lois et
certifications environnementales pour determiner si une publicité est fausse
ou trompeuse explique Julien Beaulieu, charge de cours sur le droit de la
concurrence à l'Université de Sherbrooke. C'est notamment en vertu d'une
entente avec le Bureau que la compagnie de café Keurig Canada avait du
payer une amende de 3,8 millions $ l'an dernier, a la suite de déclarations
environnementales fausses quant à la recyclabilité de ses dosettes de café à
usage unique
Mais Keurig n'aura pas souffert que financièrement de cette affaire faire de
l'écoblanchiment engendrerait également une perte de confiance de la
clientèle.
C'est du moins ce que rapporte une étude publiée en 2022 dans la Harvard
Business Review. Elle démontre que les entreprises ayant été impliquées
dans un scandale lié à l'écoblanchiment auraient vu une diminution de
1,34% du taux de satisfaction de leur clientèle. Si ce chiffre semble minime à
première vue, une diminution de cet ordre aurait un impact direct sur la
performance d'une entreprise, notamment sur les ventes et la rétention.
L'écoblanchiment aurait également des conséquences à une plus large
échelle que celle de l'entreprise. Pour Caroline Larocque, chargée de projets
en dévelop-pement durable et communication pour le Collectif
Communication Citoyenne, le phénomène nuirait à la transition socio-
écologique en cours en semant la confusion chez les consommateurs et en
banalisant les solutions réelles aux enjeux environnementaux ».
Des entreprises en (dé) croissance
Si l'on pose souvent l'écoblanchiment comme un problème de transparence
des entreprises, le réel enjeu serait plutôt l'urgence de freiner la
consommation, y compris la consommation écologique, verte ou respon-
sable. C'est le constat que font plusieurs environ-nementalistes, ainsi que de
nombreuses entreprises écoresponsables, qui ont fait le pari d'opter pour un
modèle d'affaires essentiellement minimaliste.
Il faut qu'on consomme moins, globalement."
C'est le discours que porte Julie Rochefort, présidente de la compagnie
québécoise de mode écoresponsable Message Factory. Son entreprise,
fondée en 2005, propose des vêtements écoresponsables neufs, mais
encourage les consommateurs à revoir leurs besoins avant d'acheter. Même
discours du côté d'Abaka, entreprise écoresponsable basée à Shawinigan. Le
fondateur, Mario Hamelin, qui a mis temps et énergie sur son entreprise
depuis plus de 20 ans, mise avant tout sur un modèle d'affaires (et de vie)
minimaliste.
«La mode écoresponsable va au-delà du choix de la fibre. Elle implique de
revoir le modèle d'affaires et toutes les étapes de production dans le but d'en
réduire les impacts négatifs tout au long du processus », explique Caroline
Larocque, qui voit la lutte à la surcon-sommation comme un enjeu
primordial.
Ralentir et réduire
Au Québec et à l'international, de plus en plus de certifications existent pour
guider les consommateurs. Le ministère de l'Environnement provincial a
d'ailleurs mis sur pied un répertoire des « écoétiquettes», afin de fournir des
renseignements sur les caractéristiques environnementales des produits. Le
Bureau de la concurrence fédéral offre également une série de conseils aux
consommateurs afin de mieux contrer l'écoblanchiment.
Mais la loi en fait-elle suffisamment pour encadrer les entreprises? Pour
Caroline Larocque, il y a encore beaucoup à faire en termes de législation
pour éviter l'écoblanchiment au Canada.
Récemment en France, un décret a été accepté relativement aux allégations
de neutralité carbone² dans la publicité. Le mot carboneutralité est de plus
en plus utilisé par les entreprises à tort et à travers. Ce décret vient mettre
des balises sur son utilisation [...]. » Cе type de modèle pourrait inspirer le
Canada, croit la chargée de projet.
Pour l'environnementaliste André Bélisle président et cofondateur de
l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA),
les certifications écologiques seraient de trop modestes mesures pour
répondre à l'ampleur de la crise climatique
- Il ne faut pas avoir peur des mots. On est face à l'effondrement. Face à la
crise climatique, il faut que les gens comprennent les enjeux et les impacts.
II faut un changement de paradigme pas seulement en parler, mais y
consentir. C'est notre droit à la santé, notre droit à un environnement sain,
affirme André Bélisle.
Professeur au Département de management à HEC Montréal, Yves-Marie
Abraham affirme lui aussi que la solution à l'écoblanchiment ne serait pas
simplement de respecter des standards de production, mais bien de freiner
cette production. Si on veut être cohérent sur le plan écologique, il faut
accepter qu'on va produire moins, mentionne le professeur. Nous n'avons
jamais été capables de générer une croissance [économique) propre. C'est
un mensonge. Lorsqu'on a une croissance, on assiste à une dégradation sur
le plan écologique.
Repenser sa consommation en cessant d'acheter des vêtements neufs en
mars
Un Québécois consomme en moyenne 40 kg de textile neuf par annee, selon
le média spécialisé en environnement Unpointcing, qui a lancé au début du
mois la Detox vestimentaire. Les personnes qui ont participe a cette initiative
devaient éviter d'acheter un vêtement neuf pendant tout le mois de mars.
On porterait nos vêtements seulement de 7 à 10 fois avant de s'en défaire,
selon la société d'information Bloomberg. Les objectifs du défi étaient
d'amener les gens à repenser leur rapport aux vêtements et d'encourager un
mode de consommation plus conscient et responsable.
[Unpointcing] a créé un groupe Facebook pour son défi Détox vestimentaire,
auquel sont abonnées quelque 2 800 personnes
[Le média québécois] accompagnait les participants en communiquant
plusieurs statistiques sur l'industrie vestimentaire, et aussi des trucs et
astuces pour réduire la consommation. Par exemple, lorsqu'un chandail est
troué ou taché, on peut le transformer en sac réutilisable ou en torchon
Bianka Roy, une résidente de la région de la Beauce qui participé au défi,
s'est fait une liste de choses qu'elle peut transformer. Elle confectionne par
exemple des coussins pour ses chiens avec des tissus ou encore des taies
d'oreiller avec des draps usés.
M ^ m Roy estime que le défi l'a vraiment aidée à repenser sa
consommation. Quand je suis au magasin maintenant, je ne pense pas juste
à ce que le bien va me procurer, mais au déchet que ça va générer », dit-
elle.
1. En décembre 2024, cette page Facebook comptait environ 8.500
membres, mais son contenu était inaccessible en raison du blocage par
l'entreprise Meta de l'actualité canadienne sur Facebook et Instagram.
Il est par ailleurs important de regarder l'étiquette des vêtements que l'on
achète, puisque tous les textiles n'ont pas le même impact sur
l'environnement. Les tissus faits de fibres synthétiques comme le polyester,
le nylon et l'acrylique sont non biodégradables et produisent du
microplastique.
[...]
Marilyne Baril, la fondatrice de la boutique Marigold, qui a pignon sur rue à
Verdun [quartier de Montréal), considère que le défi est une belle initiative,
puisqu'il amène le consommateur à repenser ses achats. « Le meilleur choix,
c'est d'acheter moins, mais acheter mieux », dit-elle.
Sa boutique de prêt-à-porter propose des vêtements qui sont entièrement
conçus et fabriqués à Montréal. D'ailleurs, ses articles ont tous une étiquette
qui détaille le coût rattaché à chaque étape de la confection du vêtement.
L'étiquette des vêtements Marigold indique aussi d'où proviennent les
matières premières. « Avec le défi, c'est bien que les gens soient encouragés
à ouvrir le vêtement et à regarder à l'intérieur », estime M ^ (me) Baril.
L'entrepreneure nuance toutefois en ajoutant que, si les gens n'achètent plus
du tout de vêtements neufs, elle ne pourra plus vivre de sa passion de la
mode et devra fermer boutique. Elle prône donc les objectifs derrière le défi
Détox vestimentaire, mais si le Québec en entier cesse d'acheter des
vêtements neufs durant tout le mois de mars, cela n'est pas viable
financièrement pour elle.
M ^ (me) Baril n'hésite pas à encourager sa clientèle à fréquenter les
magasins de seconde main. Selon elle, il faut trouver un équilibre entre
acheter des vêtements neufs de qualité et des articles usagés.
Elle explique qu'au fil des ans, la qualité des vêtements se détériore. Les
vêtements de nos parents par exemple [...] étaient souvent fabriqués
localement. Ils étaient d'une qualité impeccable, fait valoir M ^ (me) Baril.
Maintenant, c'est ça le problème avec la fast fashion. [...] quand c'est fait
outre-mer, l'important c'est que ça soit rapide, donc c'est sûr que la qualité
est moins bonne. >>>
On a beau dire qu'on achète moins, mais si on n'achète pas de la qualité, on
ne pourra même pas redonner au suivant quand on sera tanné de notre
vêtement. >>
Acheter pour se sentir bien
Pour Joëlle Carle, le défi a été facile, puisqu'elle s'habille en grande partie
dans les friperies ou par l'entremise des échanges de vêtements.
D'ailleurs, elle constate que les échanges de vêtements sont de plus en plus
populaires à l'organisme à but non lucratif pour lequel elle travaille. La
Brouette - Agriculture urbaine et écocitoyenneté, établie à Trois-Rivières,
organisait des échanges de vêtements environ deux fois par année en 2019.
« Je pense que maintenant on va faire des échanges tous les deux mois.
C'est de plus en plus populaire et il y a vraiment beaucoup de demandes.
C'est impressionnant comment le mouvement s'agrandit », commente M ^
(me) Carle.
Même si cela fait environ 10 ans que Mme Carle ne consomme presque pas
de vêtements neufs - tout au plus deux fois par année elle estime qu'elle
n'est pas à l'abri d'une rechute.
<<< Parfois, je ressens le besoin d'aller m'acheter quelque chose de neuf.
On nous met tellement ça dans la tête : quand on ne se sent pas bien, on va
s'acheter des vêtements pour se sentir mieux. C'est difficile de se battre
contre çа. »
Joëlle Carle
[...]
De son côté, Bianka Roy a trouvé le défi plus difficile, notamment à cause
des publicités ciblées sur les réseaux sociaux. Elle admet que c'est un défi
pour elle de ne pas ouvrir les courriels qu'elle reçoit de ses boutiques
préférées. « Je vais moins dans les commerces, donc je suis moins tentée,
mais le commerce vient dans ma maison, illustre-t-elle.
Même si elle a acheté un manteau neuf en solde durant le mois de mars, M
^ (mo) Roy note tout de même quelques succès. Elle ne s'est pas limitée au
domaine vesti-mentaire, elle a appliqué l'idée du défi à tout bien de
consommation.
[Comme il y a maintenant trois personnes de moins sous son toit], M ^ (mo)
Roy a rempli plusieurs boîtes de vaisselle et autres articles de cuisine pour
les donner. Elle explique que, lorsqu'elle désencombre un placard, elle se
rend compte de l'espace que ça crée. Alors elle répète l'exercice une
deuxième fois.
<< Je laisse passer du temps, et si ça ne me manque pas, c'est que je n'ai
pas besoin de le remplacer », indique-t-elle.
Avant le défi, M ^ (mo) Roy achetait des articles neufs toutes les semaines,
tous les jours, dit-elle, si l'on compte les achats en ligne. Elle a désormais
l'intention de se limiter à une fois par mois.
L'achat de seconde main : une façon de consommer plus populaire que
jamais
S'habiller de la tête aux pieds pour 25 S, c'est possible, et de plus en plus
fréquent. Depuis quelques années, la popularité de l'achat de seconde main
ne cesse d'augmenter, non seulement dans le secteur du vêtement, mais
aussi pour toutes sortes de biens.
C'est une tendance qui a commencé il y a déjà plusieurs années, et qui s'est
accélérée au cours de la pandémie également, explique le professeur
émérite à HEC Montréal Jacques Nantel.
Une des raisons, c'est la propension qu'ont eue les consommateurs à
magasiner de plus en plus sur le Web parce que nous étions confinés.
Beaucoup ont commencé à considérer des plateformes qu'on ne considérait
pas avant, comme les Kijiji et les autres de ce monde..
Le 5º Indice Kijiji de l'économie de seconde main, publié en 2019 par
l'Observatoire de la consommation responsable de l'Université du Québec à
Montréal, signale que les vêtements, chaussures et accessoires représentent
30% de tous les objets d'occasion vendus.
De son côté, la compagnie ThredUP, qui propose un service de revente en
ligne, prévoit dans son dernier rapport que [la taille du] marché mondial des
vêtements de seconde main [pourrait] surpasser celle de la mode éphémère
(fast fashion) d'ici la fin de la décennie.
« Si on regarde cette tendance-là, couplée aux préoccupations bien réelles à
l'égard de l'environ-nement, de la réutilisation et du recyclage, je vous dirais
que sans que ça dépasse le marché primaire, le marché de la seconde main
va continuer à prendre de l'ampleur et va changer [la] production de
beaucoup d'entreprises. >>>
Jacques Nantel, professeur émérite à HEC Montréal
Changement des mentalités
Si le marché de la seconde main connaît aujourd'hui une ampleur sans
précédent, c'est aussi parce que les mentalités ont évolué, selon Éric St-
Arnaud, directeur général de Renaissance Montréal.
Quand j'ai commencé chez Renaissance, les gens venaient magasiner chez
nous et on avait des sacs avec des logos, se rappelle-t-il. Mais certaines
personnes pouvaient sortir du magasin et revirer le sac à l'envers pour être
sûres qu'on ne voie pas le logo, parce que c'était encore associé au fait
d'avoir peu d'argent. >>
Aujourd'hui, on entend plus de gens dire: "J'ai trouvé ca chez Renaissance, je
suis habillé au complet et ça m'a coûté 35 $", dit-il.
À la boutique La Caravane Vintage, à Montréal, la copropriétaire Stéphanie
Lemay croit elle aussi que la perception des gens à l'égard de l'achat de
seconde main a changé, particulièrement chez les plus jeunes.
« Il y a vraiment une grande demande. Je dirais que les jeunes sont plus
conscientisés à consommer de seconde main, ils ne se questionnent pas
deux fois. Pour eux, ça n'a pas de connotation négative, contrairement à
certaines personnes plus âgées. >>>
Chez Annex Vintage, la gérante Camille Benoît estime que les produits
proposés dans la boutique peuvent concurrencer ceux offerts dans les
grandes chaînes.
<< Je pense qu'il y a beaucoup plus de gens qui se rendent compte qu'en
fait, la mode, c'est extrêmement [...] cyclique et que les pièces neuves qu'ils
peuvent retrouver au centre-ville, nous aussi on les a, mais à un moindre
prix, ou à un prix équivalent et de meilleure qualité. >>>
Multiplication des plateformes
Outre Kijiji et Marketplace, qui sont devenues des incontournables pour ce
qui est de la vente et de l'achat de biens de seconde main, d'autres acteurs
tentent aussi de [profiter de ce marché].
[…]
L'application québécoise Upcycli propose de mettre en relation les
particuliers les uns avec les autres. Depuis son lancement en 2019, plus de
25 000 personnes l'ont téléchargée. [...]
Penser à l'après
Le 5º Indice Kijiji de l'économie de seconde main révèle aussi que de plus en
plus de Canadiens se procurent des vêtements d'occasion pour l'aspect
écologique.
Et certains acteurs de l'industrie commencent déjà à penser plus loin.
<< Nous sommes à l'affût de ce qui se passe ailleurs sur la planète. Notre
objectif, c'est d'essayer de terminer le cercle d'économie circulaire avec le
recyclage. [ce qu'on ne fait] pas en ce moment, dit Éric St-Arnaud, directeur
général de Renaissance Montréal.
Mais le défi est de taille et plusieurs questions font surface.
<< En quoi on [transforme le tissu] après? Est-ce qu'on refait des
vêtements? Avec plusieurs matières, ça semble être peu possible à faire...
Mais est-ce qu'on peut faire des produits de construction par exemple, ou le
transformer en autre chose? Et après, quelle compagnie va vouloir utiliser les
produits? C'est quoi, le coût de transformation? Parce que ça revient toujours
au coût, à la fin. >>
[…]
Bien du fil à retordre pour une mode écologique
Avec le lot de mitaines d'enfants dépareillées que lui a donné le service de
garde d'une école de Montréal, Isabelle Kaliaguine a créé une audacieuse
veste rembourrée. - C'est un projet de recherche, dit la diplômée en design
et en muséalogie, qui travaille aujourd'hui sous le pseudonyme de D'
Guenille. Isabelle Kaliaguine ne vend pas de produits recyclés directement
aux individus, mais elle offre à des entreprises de recycler leurs bannières
publicitaires, par exemple, pour en faire des produits comme des sacs. Et elle
anime des ateliers de récupération de vêtements pour tous les äges.
Stockphoto
La passion du recyclage est venue à Isabelle Kaliaguine à l'époque où elle
créait des décors de tissu pour de grands événements. « Je me souviens
d'avoir tendu du tissu pour décorer toute la gare Windsor, dit-elle. << Après,
les compagnies voulaient jeter le tissu. » Elle le recyclait pour en faire autre
chose. Aujourd'hui, elle se sert de bannières pour recouvrir des bancs
comme ceux du stade de tennis du parc Jarry, et utilise des toiles
publicitaires des grands magasins pour donner des ateliers de confection
d'anoraks ou de sacs. « Je ne peux rien jeter, dit-elle. Je me demande
toujours ce que je pourrais faire avec ce qui ne sert plus. Lors de notre
entrevue, elle portait un chandail fait de tissu récupéré. dont les poignets
avaient été taillés dans des jambes de chaussettes.
Le parent pauvre du recyclage
Le textile est le parent pauvre du recyclage au Québec. confirme Brigitte
Geoffroy, porte-parole de RECYC-QUÉBEC <<La mode, c'est un secteur assez
triste, dit-elle. Si le commerce des vêtements de seconde main est
aujourd'hui florissant, le recyclage des matières textiles est très marginal. Et
« les vêtements ne vont pas dans le bac de recyclage, fait remarquer Mme
Geoffroy. Les fibres naturelles sont cependant biodégradables.
Le Québécois moyen jette 30 kilos de textiles par année, dit Isabelle
Kaliaguine. Or, des matières comme le polyester, par exemple, sont formées
de micro-plastiques, qui se répandent dans l'eau de lavage. L'industrie
vestimentaire se classe au sixième rang des industries [les plus] polluantes
et est l'un des plus grands pollueurs d'eau potable, selon un rapport du
groupe londonien Eco Experts.
Des plus de 64 000 tonnes de textiles qui ont été récupérées au Québec en
2021, peut-on lire dans les statistiques de RECYC-QUÉBEC, « un peu moins
de la moitié de celles-ci ont été destinées au réemploi local (40%). Une
quantité similaire (39%) a également été acheminée à des courtiers, qui
exportent ensuite les textiles principalement vers l'international, mais
également vers d'autres provinces canadiennes. Les matières restantes ont
été transformées sur place (chiffons, artisanat, redesign -15%) ». En 2018,
moins de 1% des matières récupérées ont été envoyées vers une filière de
recyclage et conditionnement hors Québec, comme pour le défibrage, cette
filière étant quasi inexistante au Québec ».
Il faut dire que le recyclage du textile est une opération coûteuse. Christiane
Garant, qui a produit durant 25 ans des vêtements de la marque Myco Anna,
fabriqués en partie avec des textiles de seconde main, en a fait l'expérience.
Dans les premières années, les vêtements étaient faits à 100% avec des
textiles de seconde main, des lainages qu'on transformait en vestes d'hiver
et en accessoires, raconte-t-elle. Ensuite, la compagnie a peu à peu intégré
des chutes commerciales de tissus.
Plus il y avait de fibres recyclées, plus cela coûtait cher à produire. Ça prend
de la main-d'œuvre pour transformer, découper, aller chercher la matière, la
laver, la démousser, dit la designer, qui a cessé sa production il y a quatre
ans pour ouvrir une boutique de créations locales.
< Après, dans les lainages, il peut y avoir une tache ou un trou, ça fait en
sorte qu'on ne peut pas faire de la production à grande échelle. C'est plus
artisanal, du pièce par pièce. Les matières ne réagissent pas toutes de la
même manière. >>
Hausser les prix?
Pour continuer sa production, il aurait fallu hausser les prix, explique Mme
Garant, ce que la clientèle n'était peut-être pas prête à assumer. Une mode
écores-ponsable, dit-elle, se fait avec une vraie conscience
environnementale, et non par appât du gain».
D'ailleurs, les filières de recyclage du textile sont extrêmement rares.
Marianne-Coquelicot Mercier a par exemple développé les feutres Chroma,
faits à 80% de fibres vestimentaires recyclées et à 20% de fibres de
polyester régénérées. Isabelle Kaliaguine parle aussi d'ECONYL, une
compagnie italienne qui récupère le nylon recyclable des filets de pèche,
quitte à aller les chercher dans l'océan, pour en faire des maillots de bain par
exemple.
Ces initiatives sont marginales. Le principal problème de la pollution par le
textile, c'est la surconsommation. À l'échelle mondiale, selon les données de
Myriam Laroche, consultante en virage écologique dans l'industrie de la
mode, un vêtement est porté en moyenne sept fois avant d'être jeté. Plus de
50% de la mode éphémère produite est jetée moins d'un an plus tard. Et
depuis 2008 seulement, à l'ère de la culture de surconsom-mation, la
production de vêtements a augmenté de près de 200%, et la consommation
de plus de 60% ».
C'est donc la mode éphémère, peu chère, peu durable et utilisant souvent
des tissus polluants qui est au banc des accusés. « Si un vêtement neuf
coûte moins de 20 dollars, c'est qu'il vient de cette industrie, dit Myriam
Laroche.
Les solutions sont toutefois souvent plus complexes qu'elles en ont l'air,
poursuit-elle. Le coton est biodé-gradable, mais sa production consomme
énormément d'eau. La fausse fourrure sauve des animaux, mais elle est
fabriquée avec des produits chimiques et n'est pas biodégradable. Myriam
Laroche souhaiterait par ailleurs que les machines à laver les vêtements
soient munies de filtres permettant de capter les microplastiques.
Des vêtements durables
Le maître mot de la mode responsable est donc la durabilité. Si un vêtement
est de bonne qualité, il durera plus longtemps. Isabelle Kaliaguine se
souvient des pantalons d'homme qui pouvaient s'ajuster facilement à la
taille, selon qu'il maigrissait ou engraissait, et pouvaient donc durer des
années.
Petite-fille de couturière, elle a constaté que ce métier n'est pas valorisé au
Québec, comme si cette filière attirait nécessairement des gens qui ne
peuvent pas faire d'études prolongées. En France, a-t-elle remarqué, les gens
ont, ou ont eu plus tendance à faire réparer leurs vêtements qu'à les jeter. «
Ils reprisent leurs chaussettes trouées par exemple », dit-elle. Un phénomène
plus rare ici.
Avec ses ateliers, elle joint toute une population, des adolescents aux
personnes âgées, qui souhaite garder ses vêtements plus longtemps, quitte
à les transformer, grâce à une applique ou à une broderie, pour en masquer
l'usure. Et afficher fièrement sa nouvelle vie.