Olympe de Gouges et son combat pour l’égalité Extrait 3
Lecture linéaire de la Forme de Contrat social de l’homme et de la femme d’Olympe de Gouges
suivant sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791)
Malgré l’abolition des privilèges et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la
Révolution n’a pas accordé de droit aux femmes ni aboli l’esclavage qui se pratiquait alors dans les
colonies américaines (Antilles et Guyane). Olympe de Gouges dénonce alors la situation de ces laissés-
pour-compte en ajoutant à la fin de son pastiche du préambule et des articles de la Déclaration de 1789
une Forme de contrat social de l’homme et de la femme. Ce texte est inspiré du Contrat social de
Rousseau, philosophe que l’oratrice admirait et qui avait montré que le principe d’égalité était
fondamental pour établir une société plus juste. Dans sa version du Contrat social, Olympe de Gouges
fait un plaidoyer en faveur d’un acte conjugal qui offre enfin des droits égaux aux femmes et aux
hommes. Elle établit ensuite un parallèle entre le sort des femmes et celui des esclaves et de leurs
descendants. Elle réagit à l’actualité politique immédiate : la révolte des colons esclavagistes contre le
décret de l’abbé Grégoire du 15 mai 1791, qui accordait l’égalité des droits pour tous les hommes
libres, quelle que soit leur couleur de peau ; les esclaves affranchis et leurs descendants pouvaient
donc enfin accéder à des droits civiques. Comment Gouges dénonce-t-elle la monstruosité des colons
esclavagistes et plébiscite-t-elle l’action régulatrice de la loi ?
De « Il était bien nécessaire » à « embraser l’Amérique » : dénonciation des responsables (sans
les nommer) des « troubles » qui agitent « nos îles »
- Gouges présente ses considérations sur la révolte comme une obligation : « bien nécessaire » → la
dénonciation de la situation des « hommes de couleur » fait partie de son combat pour l’égalité de
toutes et tous. Devoir moral de l’oratrice = combattre les injustices, les dénoncer publiquement.
- événement d’actualité, comme le montre le verbe au présent « cause », la mention du « décret » de
son ami l’abbé Grégoire et des personnes qui en bénéficieront : « les hommes de couleur », périphrase
pour désigner moins brutalement les descendants d’esclaves, encore victimes de discriminations. Le
lieu, « nos îles », qui correspond aux Antilles (Martinique, Guadeloupe, et Saint Domingue, future
Haïti), souligne le lien avec l’esclavage qui y était encore pratiqué. Le pluriel de « troubles » annonce
des événements particulièrement violents, même si les responsables ne sont pas encore nommés.
- l’anaphore « c’est là où » x3 dénonce solennellement la situation effroyable des esclaves et de leurs
descendants, pour qui même « la nature frémit d’horreur » : la personnification présente celle-ci
comme un élément sacré et respectable et suggère que l’esclavage est une monstruosité.
- antithèse entre les allégories liées à la philosophie des Lumières, comme « la raison et l’humanité », et
celles liées à l’obscurantisme : « la division et la discorde ». Les unes connotent (symbolisent) la paix et
l’harmonie, l’intelligence, tandis que les autres renvoient à la violence.
- Olympe de Gouges reste volontairement évasive sur les responsables, désignés d’abord par « les âmes
endurcies », périphrase qui souligne leur inhumanité, puis par le terme général « habitants » →
impression de guerre civile car Gouges ne distingue encore personne.
- avec le terme péjoratif « instigateurs » et le présentatif « il y en a », Gouges accuse néanmoins une
partie d’entre eux d’être responsables des violences et suscite l’inquiétude en indiquant que certains
d’entre eux font partie des députés : « dans le sein même de l’Assemblée nationale » = députés des
Antilles et soutiens des esclavagistes qui font fortune dans le commerce du sucre.
- métaphore filée de l’incendie : « fermentations incendiaires », « allument », « le feu », « embraser » →
effet dévastateur et criminel du refus des esclavagistes de céder au décret de l’abbé Grégoire. Les
ravages paraissent d’autant plus grands que deux continents sont touchés : « Europe » et « Amérique ».
De « Les colons » à « l’Amérique. » : attaque directe contre le traitement inhumain que les colons
infligent aux esclaves et aux affranchis
- Gouges nomment à présent clairement les coupables en répétant deux fois le terme « colons »,
désignant les Français venus exploiter les Antilles et importer des esclaves depuis l’Afrique. Elle insiste
sur leur monstruosité en les qualifiant « inhumains » et de « despotes » (= « maître de maison »
(comme dominus), donc d’esclaves, en grec ancien). Leur révolte est motivée par la « cupidité » et
l’« aveugle ambition » → caractéristique du tyran antique, incapable de maîtriser ses pulsions,
n’agissant que pour ses propres intérêts au détriment des autre. Ces colons sont donc des ennemis de
la liberté et de l’égalité, donc de la Révolution inspirée par la philosophie des Lumières.
- le champ lexical de la famille rend les violences des colons monstrueuses, contraires à la nature : ils
sont « les pères et les frères » des « hommes de couleurs » qu’ils persécutent. La répétition du nom
« sang »x3, à la fois métonymie et symbole des liens familiaux, et du terme « nature »x2 montre que la
révolte des esclavagistes est un sacrilège puisqu’ils pratiquent l’infanticide, ce que souligne aussi le
constat terrible : « le père méconnaît le fils ». Les singuliers et le verbe au présent rappelle les mythes
antiques évoquant des parents monstrueux (Tantale qui tue son fils pour le servir aux dieux et voir s’ils
s’en apercevront, Médée qui assassine ses deux fils, Atrée qui tue ses neveux…). Gouges, sensible à la
situation des enfants naturels, nés hors mariage (cf son article 11), s’indigne du sort réservé aux
enfants nés d’une union (d’un viol le plus souvent) entre un maître et l’une de ses esclaves. Non
seulement ils ne sont pas reconnus, mais ils sont même maltraités par leurs propres pères et par leurs
parents blancs (frères, cousins), qui refusent de les considérer comme des membres de leurs familles.
- Gouges rapproche la brutalité des colons de situations de handicap : l’esclavagiste est « aveugle » et
« sourd », il « étouffe » et « méconnaît » les supplications de ses esclaves et affranchis, désignés par
« les cris du sang » pour insister sur leurs souffrances et les liens qui devraient les unir. Ces pères
dénaturés refusent en effet de reconnaître le « charme » de leurs enfants illégitimes pour les exploiter
→ sort tragique des esclaves et affranchis massacrés par leurs propres pères
- l’oratrice reprend aussi les préjugés de son temps sur les îles des Antilles avec le superlatif « les plus
près de la nature », car les esclaves étaient considérés comme des « sauvages » (proches de la forêt).
Mais ici, c’est pour dénoncer l’injustice qu’on leur fait subir, les colons ne respectant pas la nature.
- conclusion de ce 2e mouvement par une question rhétorique (ou oratoire) : « que peut-on
espérer… ? » Gouges avertit les colons contre les moyens employés pour vaincre « la résistance » des
esclaves à leur brutalité en mettant en parallèle deux situations insupportables : « la contraindre avec
violence » ou « la laisser dans les fers ». La métaphore des « fers » pour évoquer l’esclavage et les
termes liés à la destruction, comme « calamités », « violence », montre que rien de bon ne peut en
résulter. Le verbe de mouvement « acheminer » suggère même que les décisions des députés de rejeter
les mesures abolitionnistes vont encore aggraver la situation en « Amérique »1.
De « Une main » à « plus effroyables ! » : affirmation du juste pouvoir de la loi dans l’exercice de
la liberté
- phrase longue et solennelle (= période oratoire) qui contient les fondements de la Révolution :
« liberté »x2, « loi », « égale », « justice » → le maintien de l’esclavage dans un état de droit n’est pas
acceptable. Verbes au présent de vérité générale, « a », « dégénère », « doit »x2 → impression de lire un
nouvel article de loi. Gouges rappelle les principes des droits de l’homme : « la loi » est la seule autorité
légitime car votée par les citoyens et son rôle est de combattre « la licence » (=dérèglement, désordre)
si elle a lieu, mais pas de limiter la « liberté » sur des critères injustes comme le racisme, à l’origine de
l’esclavage moderne (=période allant de la Renaissance à l’ère industrielle, XIXe).
- vocabulaire religieux avec la métonymie (synecdoque) de la « main divine », associé à des termes
juridiques pour défendre les droits humains → liberté pour toutes et tous = devoir sacré
- souhait final de Gouges avec l’exclamation introduite par le subjonctif « Puisse-t-elle » : espoir que le
pouvoir bénéfique et réparateur de la loi au pays entier, « l’État de la France », pour que les temps
« anciens » et « effroyables » de l’Ancien Régime, marqué par de nombreux « abus », injustices et
dérèglements de tout ordre, ne reviennent pas.
Olympe de Gouges s’attaque donc ici sans concession aux colons esclavagistes : elle dénonce non
seulement leurs actions violentes pour faire échouer la promulgation des lois en faveur des Noirs, mais
aussi leur pratique de l’esclavage qui conduit à martyriser des membres de leur famille. Pour l’oratrice,
très attachée à l’action parlementaire, la loi doit être la source, la garantie et la régulation de la liberté.
En femme des Lumières, combattante de la Révolution et militante des droits civiques, Olympe de
Gouges ne recule devant aucun combat, notamment celui contre l’esclavage, qu’elle dénonce aussi dans
ses brochures, ses essais et ses pièces de théâtre comme Zamore et Mirza, et dans son engagement
dans la Société des amis des Noirs avec Brissot et Condorcet, malgré la pression des planteurs. L’abbé
Grégoire lui rendra hommage lorsque l’Assemblée nationale abolira l’esclavage en 1794.
1Olympe de Gouges comprend que cette répression contre les esclaves aboutira à une vraie révolution, qui fera de Saint Domingue un pays
libre, Haïti, , un temps rallié à la France jusqu’au rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802.