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Le document traite du narcissisme dans le contexte de la psychanalyse, en explorant son évolution dans la pensée de Freud et son impact sur la compréhension du Moi. Il souligne la résistance du narcissisme à l'analyse et son rôle dans la dynamique des pulsions de vie et de mort. Le texte mentionne également divers ouvrages de l'auteur et d'autres éditeurs sur des thèmes liés à la psychanalyse.

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Le document traite du narcissisme dans le contexte de la psychanalyse, en explorant son évolution dans la pensée de Freud et son impact sur la compréhension du Moi. Il souligne la résistance du narcissisme à l'analyse et son rôle dans la dynamique des pulsions de vie et de mort. Le texte mentionne également divers ouvrages de l'auteur et d'autres éditeurs sur des thèmes liés à la psychanalyse.

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R E P R I S E
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Narcissisme de vie
Narcissisme de mort
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DU MÊME AUTEUR

UN ŒIL EN TROP, Le complexe d’Œdipe dans la tragédie, 1969.


L’ENFANT DE ÇA, Pour introduire la psychose blanche, 1973 (en collaboration avec
J.-L. Donnet).
NARCISSISME DE VIE. NARCISSISME DE MORT, 1983 (« Reprise », no 14).
LE TRAVAIL DU NÉGATIF, 1993 (« Reprise », no 16).
LE TEMPS ÉCLATÉ, 2000.
LA DIACHRONIE EN PSYCHANALYSE, 2000.
Chez d’autres éditeurs
LE DISCOURS VIVANT, LA CONCEPTION PSYCHANALYTIQUE DE L’AFFECT, PUF, 1973 ;
« Quadrige », 2004.
HAMLET ET HAMLET, « une interprétation psychanalytique de la représentation »,
Balland, 1982 ; Bayard, 2003.
HÉPHAÏSTOS OU LA LÉGENDE DU MAGICIEN, Les Belles Lettres, 1982.
« Le langage dans la psychanalyse », in LANGAGES, Les Belles Lettres, 1984.
LE COMPLEXE DE CASTRATION, PUF, « Que sais-je ? », 1990.
LA FOLIE PRIVÉE, PSYCHANALYSE DES CAS LIMITES, Gallimard, 1990 ; « Folio », 2003.
LA DÉLIAISON, Les Belles Lettres, 1992 ; Hachette, « Pluriel », 1998.
RÉVÉLATIONS DE L’INACHÈVEMENT, À PROPOS DU CARTON DE LONDRES DE LÉONARD
DE VINCI, Flammarion, 1992.
UN PSYCHANALYSTE ENGAGÉ, CONVERSATIONS AVEC MANUEL MACIAS, Calman-Lévy,
1994 ; Hachette, « Pluriel », 2001.
LA CAUSALITÉ PSYCHIQUE, ENTRE NATURE ET CULTURE, Odile Jacob, 1995.
PROPÉDEUTIQUE, LA MÉTAPSYCHOLOGIE REVISITÉE, Champ Vallon, 1995.
LES CHAÎNES D’ÉROS, Odile Jacob, 1997.
L’AVENIR D’UNE DÉSILLUSION (sous la dir. d’André Green et Otto Kernberg), PUF,
2000.
COURANTS DE LA PSYCHANALYSE CONTEMPORAINE (sous la dir. d’André Green),
PUF, 2001.
MÉCONNAISSANCE ET RECONNAISSANCE DE L’INCONSCIENT, PUF, 2002.
LA PENSÉE CLINIQUE, Odile Jacob, 2002.
IDÉES DIRECTRICES POUR UNE PSYCHANALYSE CONTEMPORAINE, PUF, 2002.
LE TRAVAIL PSYCHANALYTIQUE (sous la dir. d’André Green), PUF, 2003.
JOUER AVEC WINNICOTT, PUF, 2004.
LA LETTRE ET LA MORT (Entretiens avec Dominique Eddé), Denoël, 2004.
SORTILÈGES DE LA SÉDUCTION. Lectures critiques de Shakespeare, Odile Jacob,
2005.
ASSOCIATIONS (PRESQUE) LIBRES D’UN PSYCHANALYSTE (Entretiens avec Maurice
Corcos), Albin Michel, 2006.
POURQUOI LES PULSIONS DE DESTRUCTION OU DE MORT ?, Éd. du Panama, 2007.
JOSEPH CONRAD : LE PREMIER COMMANDEMENT, Éd. In Press, 2008.
L’AVENTURE NÉGATIVE, Éd. Hermann, 2009.
ILLUSIONS ET DÉSILLUSIONS DU TRAVAIL PSYCHANALYTIQUE, Éd. Odile Jacob, 2010.
DU SIGNE AU DISCOURS. PSYCHANALYSE ET THÉORIE DU LANGAGE, Éd. Ithaque, 2011.
PENSER LA PSYCHANALYSE AVEC BION, LACAN, WINNICOTT, LAPLANCHE, AULA-
GNIER, ANZIEU, ROSOLATO, Éd. Ithaque, 2013.
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A NDRÉ G REEN
Narcissisme de vie
Narcissisme de mort

LES ÉDITIONS DE MINUIT


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r 1983/2007 by LES ÉDITIONS DE MINUIT


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ISBN : 978-2-7073-2013-1
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Give me that glass, and therein shall I read.


(IV, 1, 276)
Thus I play in one person many people
And none contented…
(V, 5, 31)
… But whate’er shall I be
Nor I, nor any man that but man is,
With nothing shall be pleased, till he be eased
With being nothing…
(V, 5, 38)
...............................................................................................
Mount, mount my soul ! thy seat is up on high
Whilst my gross flesh sinks downward, here to die
(V, 5, III)
SHAKESPEARE
Richard II.

« Or comme le moi vit incessamment en pensant une


quantité de choses, qu’il n’est que la pensée de ces
choses, quand par hasard, au lieu d’avoir devant lui ces
choses, il pense tout d’un coup à soi-même, il ne trouve
qu’un appareil vide, quelque chose qu’il ne connaît pas,
auquel pour lui donner quelque réalité il ajoute le sou-
venir d’une figure aperçue dans la glace. Ce drôle de sou-
rire, ces moustaches inégales, c’est cela qui disparaîtra de
la surface de la terre. (…) Et mon moi me paraît encore
plus nul de le voir déjà comme quelque chose qui
n’existe plus. »
PROUST
À la recherche du temps perdu (La fugitive), Pléiade,
t. III, p. 456.
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préface
le narcissisme et la psychanalyse :
hier et aujourd’hui

Aux heures du verger.

Analyser, c’est soumettre à la masse compacte et souvent


confuse des faits — et d’autant plus que l’on aura renoncé à les
percevoir sous l’unité apparente du discours — l’épreuve d’une
différenciation selon des axes qui devraient révéler une autre
composition de l’objet — inapparente, celle-là — par où se révè-
lerait sa nature véritable. Cet objectif idéal est d’autant plus dif-
ficile à atteindre que l’on s’écarte de l’objet du monde physique
pour se rapprocher de l’objet psychique. Car, alors que les
objets du monde de la nature n’opposent qu’une réponse pas-
sive à l’examen, les objets humains ajoutent à celle-ci une résis-
tance active qui fait obstacle à leur dévoilement, si tant est qu’on
puisse légitimement employer ce terme pour qualifier le résultat
de l’investigation.
Une des raisons majeures de cette opposition tenace, lorsque
l’analyse porte sur le Moi, est le narcissisme. Le ciment qui
maintient l’unité constituée du Moi a rassemblé ses compo-
santes pour acquérir une identité formelle aussi précieuse au
sentiment de son existence que le sens par lequel il s’appréhende
comme être. À ce titre, le narcissisme oppose une des résis-
tances les plus farouches à l’analyse. La défense de l’Un
n’entraîne-t-elle pas ipso facto le refus de l’inconscient, puisque

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

celui-ci implique l’existence d’une part du psychisme qui agit


pour son propre compte, mettant en échec l’empire du Moi ?
Encore fallait-il pour l’appréhender que la démarche analytique
ait pu individualiser son existence et sa fonction. Car c’est là un
autre obstacle à l’analyse des objets humains, les axes et les
constituants qui les composent ne se donnent pas immédiate-
ment à l’esprit par l’observation ou la déduction. Et l’on a pu
même nier que la théorie psychanalytique dérive de l’expé-
rience, tant la grille d’interprétation paraissait devoir être préa-
lable à toute compréhension, si partielle qu’elle fût, des événe-
ments psychiques et encore davantage de la structure du sujet.

Le narcissisme fut d’une certaine manière une parenthèse


dans la pensée de Freud. Si la sexualité reste la constante indé-
trônable de toute la théorie de l’inventeur de la psychanalyse,
son pouvoir est toujours contesté par une force adverse qui, elle,
varia au fil des années. Avant le narcissisme, ce furent les pul-
sions d’auto-conservation, après lui, les pulsions de mort. Dans
l’inter-règne de la première et de la dernière théorie des pul-
sions, le narcissisme résultera de la libidinisation des pulsions du
Moi vouées jusque-là à l’auto-conservation. Ce fut certes un
saut décisif pour Freud de porter la sexualité au sein du Moi,
alors que ce dernier paraissait de prime abord échapper à son
emprise. Avec le narcissisme, Freud pensait avoir trouvé la cause
de l’inaccessibilité de certains patients à la psychanalyse. La
libido s’étant détournée des objets et ayant reflué sur le Moi
empêchait tout transfert, à tous les sens du terme, donc toute
élaboration de la psycho-sexualité qui avait trouvé refuge dans
un sanctuaire inviolable. À l’époque, Freud pensait que le
trouble fondamental de la psychose venait de cette retraite de la
libido, qui trouvait plus de satisfaction là où elle avait trouvé
asile que dans l’aventure de la libido d’objet, source d’autres
satisfactions mais aussi de combien de déceptions, de menaces,
d’incertitudes.
Il fallait donc découvrir le narcissisme, comme sous-ensemble
de la psyché, avant de pouvoir rendre compte de sa place dans la
topique, la dynamique et l’économie de la libido. Cette dimen-
sion de la vie psychique ne s’imposa pas d’emblée dans la psy-
chanalyse. Il fallut près de vingt ans de réflexion et d’expé-
rience pour que Freud se décide à en faire l’hypothèse dans son

10
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PRÉFACE

écrit princeps sur la question, « Pour introduire le narcis-


sisme » (1914). Aux analystes, cette acquisition théorique parut
pertinente et éclairante ; aussi quel ne fut pas leur étonnement
lorsque, moins de sept ans après, Au-delà du principe de plaisir
(1921) venait affirmer que cette pertinence était illusoire, parce
qu’elle conduisait à une conception moniste de la libido.
En somme, le narcissisme était un leurre d’autant plus efficace
qu’il faisait subir à la théorie la séduction dont lui-même était
l’expression : l’illusion unitaire, portant cette fois sur la libido.
Freud décida alors de mettre fin à cette péripétie de sa pensée en
proposant la dernière théorie des pulsions opposant les pul-
sions de vie et les pulsions de mort. L’hypothèse des pulsions de
mort devait susciter des controverses. La sexualité à son tour
changeait de statut. Ce ne seront pas les pulsions sexuelles mais
les pulsions de vie qui s’opposeront aux pulsions de mort. Ce
qui paraît n’être qu’une nuance est gros de conséquences. Car,
devant le spectre de la mort, le seul adversaire qui soit à sa hau-
teur, c’est l’Éros, figure métaphorique des pulsions de vie. Que
regroupe cette nouvelle dénomination ? La somme des pulsions
précédemment décrites qui se trouvent désormais rassemblées
sous un chef unique : les pulsions d’auto-conservation, les pul-
sions sexuelles, la libido d’objet et le narcissisme. En somme,
tous les constituants des théories des pulsions antérieures ne
sont plus que des sous-ensembles réunis par une fonction iden-
tique : la défense et l’accomplissement de la vie par Éros contre
les effets dévastateurs des pulsions de mort.
On voit combien l’amour qui semble aller de soi, être ce qu’il
y a de plus « naturel », est en fait contrarié de toutes parts. Il a
non seulement à faire face à un redoutable adversaire qui finit
toujours par l’emporter, mais pâtit des dissensions qui divisent
son propre camp, chacun des sous-ensembles étant en conflit
avec les autres au sein même des pulsions de vie. Ainsi, dans
la vie même, certaines forces — le principe de plaisir lui-
même ! — collaborent à leur insu avec les pulsions de mort. Il
fallut de l’audace pour proposer aux psychanalystes, encore
grisés par un appétit de conquête, d’accepter de reconnaître
cette implacable armée des ombres — les puissances de mort —
qui sapait leurs tentatives thérapeutiques.
Ce qui n’était au début qu’une spéculation qui ne contraignait
pas les psychanalystes à l’accepter devait devenir au fil des ans, à

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

l’épreuve de la clinique — et aussi des phénomènes sociaux —,


une certitude, pour Freud tout au moins, car on ne peut dire
qu’il ait été unanimement suivi sur ce point 1. Toujours est-il
que la communauté analytique s’attela davantage, semble-t-il, à
la discussion des innovations théoriques de Freud qu’à mani-
fester son attachement pour la théorie qu’elles avaient détrônée,
où le narcissisme occupait la place centrale.

Une autre raison de l’oubli du narcissisme, tant pour Freud


que pour ses disciples, peut être invoquée avec la création de la
deuxième topique qui comportait une réévaluation du Moi.
Cette innovation-là fut beaucoup mieux accueillie que la pulsion
de mort. Freud semblait vouloir miner le moral de ses troupes,
puisque l’ennemi qui ruinait leurs espoirs thérapeutiques se révé-
lait pratiquement invincible. On aurait pu s’attendre alors, à la
faveur de la conception nouvelle du Moi, à une reprise des pro-
blèmes posés par le narcissisme vus sous l’angle de la deuxième
topique et de la dernière théorie des pulsions dans un effort
d’intégration des acquisitions du passé et des découvertes du
présent. Elle n’eut pas lieu. Freud, qui se reprochait sans doute
d’avoir fait trop de concessions à la pensée de Jung, chercha-t-il
délibérément à rompre avec ses vues d’autrefois ? Ce n’est pas
impossible. Ce qui est sûr, c’est que le narcissisme perdra de plus
en plus de terrain dans ses écrits au profit des pulsions de des-
truction. Témoin, la révision de ses vues nosographiques, qui
restreignirent le champ des névroses narcissiques à la seule
mélancolie, ou, si l’on veut, à la psychose maniaco-dépressive, la
schizophrénie et la paranoïa relevant désormais d’une étiopatho-
génie distincte. Quant à la mélancolie, pour avoir été maintenue
sous la juridiction du narcissisme, elle était néanmoins décrite
comme expression d’une pure culture de la pulsion de mort. Il y
a donc une articulation nécessaire à trouver entre le narcissisme
et la pulsion de mort, dont Freud ne s’est guère occupé et qu’il

Abrégé1. En 1971, l’Association Psychanalytique Internationale, qui célébra


le retour de Freud à Vienne en la personne de sa fille Anna à l’occasion du
Congrès international de psychanalyse, proposa comme thème de réflexion à
ses débats scientifiques l’agressivité. On put constater, cinquante ans après Au-
delà du principe de plaisir, que la quasi-totalité des analystes demeuraient scep-
tiques à l’égard de l’existence des pulsions de mort, kleiniens exceptés. Ces der-
niers lui donnent cependant une signification assez différente de celle de Freud.

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PRÉFACE

nous a laissé le soin de découvrir. La grande majorité des tra-


vaux rassemblés ici ont, implicitement ou explicitement, pour
objet de penser les rapports entre narcissisme et pulsion de mort
— ce que j’ai proposé d’appeler le narcissisme négatif.

Après Freud, le narcissisme devait connaître un double destin.


En Europe, l’œuvre de Mélanie Klein, entièrement axée sur la
dernière théorie des pulsions de Freud — c’est peut-être le seul
auteur qui ait réellement pris au sérieux l’hypothèse des pul-
sions de destruction, en leur donnant toutefois un contenu très
différent —, ignore le narcissisme. Seul H. Rosenfeld parmi les
kleiniens a essayé de l’intégrer aux conceptions kleiniennes, car
ni H. Segal, ni Meltzer, ni Bion ne lui font une place dans leurs
développements théoriques. L’œuvre de Winnicott, qui diffère si
profondément des théories de Mélanie Klein mais n’en dérive
pas moins, ne lui accorde guère plus d’attention.
En revanche, de l’autre côté de l’Atlantique, le narcissisme
devait renaître de ses cendres, d’abord sous la plume d’Hart-
mann, quoique de manière relativement incidente. Mais c’est
avec Kohut qu’il devait revenir en force dans la psychanalyse.
Son ouvrage The Analysis of the Self 2 connut une grande popu-
larité. Kohut bientôt devait faire école, non sans susciter des
résistances. D’abord, du côté de ceux qui se prétendaient « freu-
diens classiques » — ils étaient en fait hartmanniens — sans que
l’on puisse vraiment voir sur quoi se fondait leur opposition, car
la lecture de Kohut permet de l’inscrire dans la filiation de
Freud et d’Hartmann, ou plus exactement dans la filiation de
Freud interprété par Hartmann. Sans doute y a-t-il matière à
débat quant à la manière de comprendre le matériel commu-
niqué par les analysants et de lui donner réponse s’il y a lieu.
Mais l’opposition devait venir aussi d’ailleurs : de Kernberg tout
particulièrement, qui défendait une conception des relations
d’objet qui doit un peu à Mélanie Klein — en dépit des critiques
qui contestent ses théories — et beaucoup à Edith Jacobson,
dont l’œuvre n’est pas assez appréciée. Kohut, comme Kern-
berg, furent d’ailleurs très contestés tous deux par l’école
anglaise, dont les postulats fondamentaux sont très différents.
Tout cela n’empêcha par Kohut de passer pour le théoricien

2. Traduit en français sous le titre Le Soi, P. U. F.

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

qui avait réussi la résurrection du narcissisme. À tort. Car, si la


communauté psychanalytique ne professait pas une ignorance,
parfois teintée de mépris, pour les travaux psychanalytiques
français, elle aurait reconnu qu’en France Kohut avait été pré-
cédé dans cette voie par Grunberger. Et si Lacan n’avait pas été
victime pendant de longues années d’un ostracisme qui s’est levé
récemment, on aurait pu s’apercevoir que le narcissisme est une
pièce maîtresse de son appareil théorique. Le mouvement psy-
chanalytique français d’après-guerre a toujours accordé au nar-
cissisme la plus grande attention, bien que, dans ce domaine
comme dans les autres, des conceptions plus ou moins diver-
gentes aient été exposées. Ainsi, s’il m’est permis de parler de
mes propres contributions, le lecteur informé se rendra compte
facilement que les opinions que je soutiens sont différentes aussi
bien de celles de Lacan que de celles de Grunberger.
Plutôt que de déplorer cette absence d’accord sur un pro-
blème aussi central, il faut au contraire se conforter de ce que
des développements théoriques inspirés par des interprétations
différentes ravivent la controverse, car la lumière ne viendra que
de la confrontation des idées.

Les débats auxquels le narcissisme donne lieu aujourd’hui res-


tent, quant au fond, centrés sur un problème que je crois mal
posé. Toute la question est de savoir si on peut attribuer au nar-
cissisme une autonomie ou si l’on doit envisager les problèmes
qu’il soulève comme ceux du destin singulier d’un lot de pul-
sions qu’il faut envisager en étroite relation avec les autres. Je ne
vois pour ma part aucune nécessité d’avoir à choisir entre l’une
et l’autre de ces stratégies théoriques. En effet, les enseigne-
ments de la clinique nous autorisent à penser qu’il y a bien des
structures narcissiques et des transferts narcissiques — c’est-
à-dire où le narcissisme est au cœur du conflit. Mais ni les uns ni
les autres ne peuvent se penser et s’interpréter isolément, en
négligeant les relations d’objet et la problématique générale des
rapports du Moi avec la libido érotique et destructrice. Tout est
affaire de jugement — un jugement que l’analyste est contraint à
porter seul, sans qu’il puisse compter dans la situation analytique
sur aucun avis, hormis le sien, si éclairé qu’il puisse être. Ce juge-
ment est le plus souvent intuitif, pour ne pas dire imaginatif.
La prévalence du narcissisme dans certains aspects cliniques

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PRÉFACE

est en faveur de l’idée qu’il doit exister au sein de l’appareil psy-


chique une instance suffisamment forte pour rassembler autour
d’elle des investissements de nature identique qui tous possè-
dent des caractéristiques suffisamment différenciées pour
mériter une distinction particulière. Ceci n’implique pas néces-
sairement que la formation des structures narcissiques suive un
développement tout à fait à part, mû par des forces intrinsèques
et indépendamment des pulsions orientées vers l’objet. Un souci
de clarté devrait nous pousser à décider ce qui est premier et ce
qui en dérive dans les rapports entre libido du Moi et libido
d’objet, surtout à la lumière de la dernière théorie des pulsions.
C’est peut-être cette préoccupation causale qui est responsable
d’une certaine confusion dans la discussion. Car, à moins d’être
obsédé par une conception développementale supposée recons-
tituer les composantes du schéma d’évolution de l’appareil psy-
chique et repérer les points sur lesquels il bute, il est beaucoup
plus fécond de préciser l’organisation des configurations cli-
niques et de reconnaître le type de cohérence auquel elles obéis-
sent pour en déduire les axes organisateurs du psychisme.
Quant à devoir trancher — au nom d’une scientificité qui refuse
d’admettre le caractère hautement conjectural de toute construc-
tion ou reconstruction du psychisme infantile — pour savoir si
les manifestations observées sont d’origine primitive ou secon-
daire, c’est là le plus souvent un combat sans issue, surtout pour
ce qui concerne le narcissisme, car on ne saurait tirer ici aucun
enseignement d’une prétendue validation par l’observation,
puisque les phénomènes qui en relèvent se rattachent au monde
le plus intérieur du sujet. Au point où nous en sommes, la valeur
heuristique des théories contradictoires s’évalue au champ des
faits cliniques qu’elles peuvent recouvrir et dont elles prétendent
rendre compte. Si les formes cliniques qu’on voudrait rattacher
à des fonctions archaïques sont souvent confuses, ne permettant
pas toujours de percevoir clairement les distinctions qui sont
postulées dans la métapsychologie, il est peu probable que
l’ensemble des phénomènes rattachables au narcissisme soient
des produits de transformation de pulsions qui lui seraient étran-
gères. Il est légitime de penser qu’existent, même là le tableau est
peu clair, les linéaments de ce qui plus tard sera susceptible de
s’épanouir avec la pleine floraison des caractères que tout le
monde désigne comme narcissiques.

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

Tout en reconnaissant au narcissisme son droit à l’existence


comme concept à part entière, il est néanmoins impossible de ne
pas poser le problème de ses relations avec l’homosexualité
(consciente ou inconsciente) et avec la haine (de l’autre ou de
soi). Or il est clair qu’en citant ces voisins les plus immédiats on
est obligé de prendre en considération tous les autres concepts
théoriques de la psychanalyse, que ceux-ci soient relatifs aux
pulsions objectales, au Moi, au Surmoi, à l’Idéal du Moi, à la réa-
lité et à l’objet.
De même, s’il existe un lien très étroit entre le narcissisme et
la dépression, comme Freud l’avait bien perçu, il me paraît non
moins indéniable que les problèmes du narcissisme se retrou-
vent au premier plan dans les névroses de caractère — ce à quoi
il n’est pas difficile de s’attendre et pas seulement dans les cas où
existe une schizoïdie marquée — dans la pathologie psychoso-
matique et, last but not least, chez les cas-limites. Une distinction
trop tranchée entre structures narcissiques et cas-limites n’a pour
résultat qu’un compartimentage artificiel, que la complexité des
problèmes cliniques a tôt fait de démentir. Sans parler de l’inévi-
table composante narcissique toujours présente dans les névroses
de transfert. En fait, sitôt que l’organisation conflictuelle touche
à des couches régressives situées au-delà des fixations classiques
observées dans les névroses de transfert, la part prise par le nar-
cissisme se révèle plus importante, même dans les conflits où
celui-ci n’est pas en position dominante.
Une question souvent posée dans la littérature est celle des
relations entre structure narcissique et cas-limites qui semblent
se partager l’intérêt des auteurs de la psychanalyse contempo-
raine. Il n’est pas inintéressant d’observer que Kohut, défenseur
de l’autonomie du narcissisme, distingue soigneusement entre
cas-limites et structures narcissiques et consacre les dernières
années de sa vie à l’étude exclusive des secondes. En revanche,
Kernberg, qui s’oppose à cette autonomisation, tout en admet-
tant la légitimité d’une distinction clinique, écrira à la fois sur les
uns et les autres. Les partisans de l’entité « Narcissisme » sem-
blent enclins à lui manifester l’hommage qu’on rend à une divi-
nité négligée dans le panthéon psychanalytique.
En ce qui me concerne, j’adopte la même position pour ce qui
est de la clinique que celle que j’ai défendue pour la théorie. Je
pense qu’il est peu contestable que certaines structures méritent

16
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PRÉFACE

une individualisation au nom du narcissisme, mais il serait à


mon avis erroné d’exagérer les différences entre structures nar-
cissiques et cas-limites. Si, comme je le crois, il faut penser la
limite comme un concept et non pas seulement de manière
empirique en situant les borderlines aux frontières de la psy-
chose, comment le narcissisme pourrait-il en être tenu à
l’écart 3 ?

Ces remarques nosographiques ne seront pas toujours bien


accueillies, je le sais. Si je continue à m’y référer, ce n’est pas seu-
lement pour des raisons de sténographie clinique, pour ainsi
dire, c’est parce que je pense qu’il y a entre métapsychologie et
nosographie des relations plus étroites qu’on ne pense. Car, de
même que la nosographie n’a pas d’autre but que de montrer la
cohérence de certaines constellations psychiques qui se sont
structurées selon une cristallisation particulière — sans aucun
souci de fréquence observée mais avec la préoccupation légi-
time de saisir l’intelligibilité structurale de modèles organisa-
teurs —, de même la métapsychologie — au sens large — a pour
but de définir des principes de fonctionnement, des axes direc-
teurs, des sous-ensembles fonctionnellement distincts qui agis-
sent en synergie ou en opposition les uns avec les autres.
On a reproché à la nosographie de présenter l’inconvénient de
figer les structures et de ne pas faire une part suffisante au dyna-
misme psychique sur lequel l’analyste fonde ses espoirs de modi-
fication quant au fonctionnement mental de l’analysant. C’est
peut-être un reproche justifié quant à la nosographie psychia-
trique, mais ce n’est certainement pas celui dont on peut accuser
la nosographie psychanalytique. Car, si celle-ci repère, en effet,
une cohérence dans l’organisation psychopathologique et qu’elle
distingue entre diverses modalités, elle n’en a pas moins le souci
de comprendre comment s’articulent entre elles ces diverses
modalités et comment aussi l’analysant peut, l’analyse de trans-
fert aidant, passer de l’une à l’autre dans un sens régressif ou pro-
gressif. Méfiants à l’égard de la nosographie, les analystes préfè-
rent penser à la singularité de leurs analysants, ce qui est une
attitude nécessaire à celui qui entreprend l’analyse d’une

3. Nous renvoyons le lecteur à nos contributions sur les cas-limites que


nous rassemblerons dans un autre recueil.

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

personne. Ce serait dépersonnaliser l’analysant que de penser à


ses conflits inconscients en termes de catégories et de classes. La
protestation est bien inspirée, elle est légitime. Mais, pour s’atta-
cher à analyser la spécificité du complexe d’Œdipe chez tel ou tel
analysant, niera-t-on pour autant qu’il faille parler du complexe
d’Œdipe comme d’une structure supra-individuelle ? Peut-être
l’objection est-elle encore plus explicable quand il s’agit du nar-
cissisme. On a fait remarquer que le narcissisme a mauvaise
presse. Il est rare que narcissique soit un qualificatif laudatif. Les
narcissiques nous irritent peut-être encore plus que les pervers.
Peut-être parce que nous pouvons rêver d’être l’objet du désir
d’un pervers, alors que le narcissique n’a d’autre objet de désir
que lui-même. Narcisse nie Écho, comme les analysants qui-ne-
font-pas-de-transfert nous ignorent superbement.
Il faut ici rappeler les évidences : les narcissiques sont des
sujets blessés — en fait, carencés du point de vue du narcis-
sisme. Souvent la déception dont ils portent encore les blessures
à vif ne s’est pas bornée à un seul des parents, mais aux deux.
Quel objet leur reste-t-il à aimer, sinon eux-mêmes ? Certes, la
blessure narcissique infligée à l’omnipotence infantile directe ou
projetée sur les parents est notre lot à tous. Mais il est clair que
certains ne s’en remettent jamais, même après l’analyse. Ils res-
tent vulnérables, l’analyse leur permettant de mieux se servir de
leurs mécanismes de défense pour éviter les blessures, faute
d’avoir pu acquérir ce cuir qui semble tenir lieu de peau aux
autres. Nul sujet plus que le narcissique ne souffre autant de se
voir cataloguer sous une rubrique générale, lui dont le souci est
d’être non seulement un, mais unique, sans plus d’ancêtre que
de successeur.
Il serait aisé de faire le même reproche aux concepts psycha-
nalytiques qu’à la nosographie et nier que puissent exister et des
structures narcissiques et même un narcissisme comme entité
autonome. Mais alors il faut faire de même avec le masochisme
et bien d’autres concepts. Il est toujours possible de montrer
que l’expression la plus forte de l’érotisme comporte des visées
agressives camouflées tout aussi bien que le contraire. Que res-
tera-t-il alors de l’exigence analytique de séparer, de distinguer,
de défaire la complexité confuse pour la refaire à partir de ses
composantes inapparentes ?

18
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PRÉFACE

La métapsychologie n’a pas d’applications cliniques et tech-


niques immédiates. Tout le monde connaît d’excellents ana-
lystes qui l’ignorent, plus ou moins délibérément. Ce qui
n’empêche pas leur pratique analytique de se fonder sur une
métapsychologie inconsciente qui guide leur esprit dans son
activité associative lorsqu’ils paraissent « flotter » plus ou moins
attentivement. La métapsychologie n’est bonne qu’à penser. Et
toujours après coup, non dans le fauteuil analytique mais dans
celui sur lequel l’analyste s’asseoit devant la feuille blanche qui
stimule ou inhibe son intellect.
J’ai fait remarquer plus haut que ce qui est à penser à travers
le narcissisme ne pouvait l’être en isolant entièrement ce
concept, en l’étudiant en soi. Si, pour en appréhender aussi spé-
cifiquement que possible la nature, il convient en effet à cer-
tains moments de la réflexion de s’enfermer avec lui, c’est-
à-dire au plus profond de nous-mêmes, puisqu’il est le cœur
même de notre Moi, le mouvement centripète qui ne veut rien
connaître d’autre que soi-même ne dévoile son sens qu’à
opposer l’objet au Moi. Leurs relations sont complexes, puisque
le concept de relation d’objet inclut pour certains auteurs les
relations du Moi à lui-même, narcissiques. La théorie la plus
classique admet l’existence d’investissements narcissiques de
l’objet avant même que Kohut ait proposé l’hypothèse des Self-
objects (Soi-objets), qui ne sont que des émanations du
narcissisme.
Quoi qu’il en soit, un consensus existe entre les tenants de
théorisations opposées ; l’achèvement du développement du Moi
et de la libido se manifeste, en particulier, par la capacité du Moi
à reconnaître l’objet tel qu’en lui-même, et non plus comme
simple projection du Moi. Est-ce encore, tout comme la relation
génitale, une visée normative qu’il faut rattacher à l’idéologie de
la psychanalyse ? Est-ce là un but accessible aux capacités de
l’appareil psychique et à la portée de la cure psychanalytique ? Je
crois qu’en ces matières un dogmatisme excessif — dans un sens
comme dans l’autre — frise rapidement l’incohérence. Car il
n’est pas plus cohérent d’affirmer l’aliénation totale, définitive et
incurable du désir à son narcissisme, ce qui n’est pas moins idéo-
logique, que de soutenir que l’objet apparaîtra un jour dans sa
lumière vraie. De toute manière, la mise en perspective du Moi
(narcissique) et de l’objet est incontournable ; celle-ci révèle

19
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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

toutes les variations du spectre qui va de l’aveuglement subjectif


à la rencontre véridique.

Je me suis demandé si, sans qu’on s’en soit douté, une nou-
velle métapsychologie, une sorte de troisième topique, ne s’était
pas subrepticement installée dans la pensée psychanalytique
dont les pôles théoriques étaient le Soi et l’objet. Ceci sous la
pression de l’expérience qui a fait aspirer les psychanalystes au
besoin d’une construction théorique plus profondément ancrée
dans la clinique. Autrement dit, on n’aurait pas la pratique d’une
part et la théorie de l’autre, mais une théorie qui ne serait que
— ce qui n’est pas le cas chez Freud — théorie de la clinique.
Ainsi, le transfert n’est plus un des concepts de la psychana-
lyse à penser comme les autres, il est la condition à partir de
laquelle les autres peuvent être pensés. Et, de même le contre-
transfert ne se limite plus à la recherche des conflits non résolus
— ou non analysés — chez l’analyste, susceptibles de fausser
son écoute ; il devient le corrélat du transfert, cheminant à ses
côtés, induisant parfois celui-ci, et, pour certains, le précédant.
Si quelque chose de neuf est advenu dans la psychanalyse ces
dernières décennies, c’est du côté d’une pensée du couple qu’il
faut le chercher. Cela nous aura permis de délivrer la théorie
freudienne d’un relent de solipsisme. Car, il faut bien le dire, la
relecture de Freud donne trop souvent l’impression que tout ce
qu’il décrit semble se dévoiler indépendamment de son propre
regard, ou, dans les cas cliniques qu’il expose, de sa propre
action. L’enfant imaginaire dont il dessine le parcours de la vie
psychique — qu’il s’agisse de la sexualité ou du Moi — semble
suivre son cheminement selon un développement prévu à
l’avance, les arrêts, les blocages, les détournements ne devant
somme toute que peu de choses à ses relations avec ses objets
parentaux. En somme, Freud minimisa à la fois le rôle de son
propre narcissisme et celui de l’objet.
À formuler les choses ainsi, on ne les rend pas nécessaire-
ment plus claires. Car la révérence à la clinique ne dit pas de
quelle clinique il s’agit. Si la métapsychologie silencieuse des
relations Soi-objet s’est progressivement imposée, c’est bien
parce qu’elle rend mieux compte des aspects cliniques de l’ana-
lyse contemporaine, que les modèles classiques de la théorie
freudienne n’éclairent que très imparfaitement. Autrement dit,

20
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PRÉFACE

que la psychologie de Freud est trop limitée par son référent, la


névrose — et surtout la névrose de transfert. Tout se passerait
alors comme si la problématique Soi-objet était plus à même
d’éclairer non seulement les cas-limites, mais aussi les struc-
tures narcissiques — pour ne pas dire surtout celles-là, puisque,
ce qui est à opposer au narcissisme, c’est bien l’irréductibilité de
l’objet.
Mais il serait pour le moins fâcheux d’instituer une coupure
dans la psychanalyse entre l’ancien et le nouveau sans chercher
à saisir la continuité conceptuelle qui se cache derrière le chan-
gement apparent. S’il est facile de rappeler qu’il n’y a rien de
nouveau sous le soleil, il serait plus exact de dire que tout chan-
gement est à moitié moins neuf que le prétendent ceux qui le
proclament.
La théorie qui s’appuie sur l’expérience de l’analyse de la
névrose de transfert place l’objet au milieu de sa réflexion en
tant qu’objet fantasmatique, ou encore objet de désir. La théorie
issue de l’analyse des cas-limites continue, elle, de s’étayer sur
l’objet fantasmatique, mais ne peut faire abstraction de ses rap-
ports avec l’objet réel. Car c’est souvent que l’on constate que
la participation des objets de la réalité a joué son rôle dans la
psychopathologie du sujet ; ou, si l’on veut être plus prudent en
matière d’étiopathogénie, on se bornera à dire que la structure
psychique du sujet témoigne de rapports singuliers entre objet
réel et objet fantasmatique. En effet, tout se passe comme si
l’objet fantasmatique, bien que reconnu dans sa qualité d’objet
de la réalité psychique, coexistait avec l’objet réel sans que ce
dernier possède le pouvoir d’affirmer sa suprématie sur l’autre.
Comme si une double inscription des événements psychiques
accordait une même réalité aux objets fantasmatiques et aux
objets réels 4.
En ce qui concerne le narcissisme, l’objet, qu’il soit fantasma-
tique ou réel, entre en rapport conflictuel avec le Moi. La sexua-
lisation du Moi a pour effet de transformer le désir pour l’objet

4. Par objet réel, nous n’entendons pas pouvoir cerner la « réalité » dudit
objet, toujours inconnaissable, mais la présence au sein du sujet d’un discours
qui l’aliène, venu du dehors, se surimposant à son propre discours. Il serait plus
juste de parler de l’objet du dehors au-dedans, encore que la réalité de certains
traumas subis par l’objet externe soient quasi certains.

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

en désir pour le Moi. Ce que j’ai appelé le désir de l’Un avec


effacement de la trace du désir de l’Autre. Le désir a donc
changé d’objet, puisque c’est le Moi qui est devenu à lui-même
son propre objet de désir ; c’est ce mouvement qu’il convient
d’éclairer.

Qu’est le désir ? Allant au-delà des définitions connues que


nous ne rappellerons pas, nous dirons que le désir est le mouve-
ment par lequel le sujet est décentré 5, c’est-à-dire que la quête
de l’objet de la satisfaction, de l’objet du manque, fait vivre au
sujet l’expérience que son centre n’est plus en lui-même, qu’il
est hors de lui dans un objet dont il est séparé, auquel il cherche
à se réunir pour reconstituer son centre, par le moyen de l’unité
— identité retrouvée — dans le bien-être consécutif à l’expé-
rience de satisfaction.
Le désir est donc ce qui induit la conscience de séparation
spatiale et celle de la dyschronie temporelle avec l’objet, créées
par le délai nécessaire à l’expérience de satisfaction. Sur cette
matrice symbolique primaire, source du développement psy-
chique, de multiples facteurs vont venir s’opposer ultérieure-
ment au plein accomplissement du désir. Citons entre autres : la
désintrication des pulsions, la bisexualité, le principe de réalité
et, enfin, le narcissisme. Cet ensemble de facteurs est gouverné
par les tabous fondamentaux : fantasmes de parricide, d’inceste
et de cannibalisme. Ce qui nous intéresse au-delà de ce constat
est de rechercher les moyens mis en œuvre pour parer à l’impos-
sibilité d’accomplir pleinement le désir.
Lors de la « première » expérience de manque, une solution
est trouvée par la réalisation hallucinatoire du désir, comme illu-
sion réparatrice du manque de l’objet. Elle est le modèle qui
s’enrichira lors des frustrations ultérieures, qui ne seront plus
liées à la seule recherche du sein. On a eu raison de souligner
que cette solution est bien imparfaite, qu’elle en appelle d’autres
plus appropriées à une satisfaction effective. Mais en tant que
telle elle reste un accomplissement psychique d’autant plus
apprécié que l’enfant lui attribue le pouvoir d’avoir fait réappa-
raître l’objet-sein. Il n’est pas en mesure de penser que ce sont
ses cris et ses pleurs qui ont alerté la mère venue à son secours,

5. Selon une formule de Lacan.

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PRÉFACE

mais établit une relation de cause à effet entre la réalisation hal-


lucinatoire du désir et l’expérience de la satisfaction.
Si les besoins vitaux restent assurés lors d’autres situations de
manque de la part de l’objet, d’autres solutions seront trouvées :
l’identification est la plus fondamentale. Elle supprime la repré-
sentation de l’objet, le Moi devenant cet objet lui-même, se
confondant avec lui. Les modalités de l’identification sont diffé-
rentes selon l’âge. Au début, l’identification primaire est dite
narcissique, le Moi fusionnant avec un objet qui est beaucoup
plus une émanation de lui-même qu’un être distinct reconnu
dans son altérité. Si ce mode d’identification narcissique persiste
au-delà de la fusion avec l’objet, lorsque le Moi se distingue du
non-Moi et admet l’existence de l’objet à l’état séparé, ce mode
de fonctionnement expose le Moi à d’innombrables désillu-
sions. L’altérité non reconnue inflige au Moi d’incessants
démentis sur ce que l’objet est supposé être et entraîne inévita-
blement la déception renouvelée quant à ce qui est attendu de
lui. À telle enseigne que jamais le Moi ne peut compter sur
l’objet pour retrouver cette unité-identité qui lui assure de
rejoindre son centre lors d’une expérience de satisfaction tou-
jours inassouvie. La triangulation des relations complique
encore cette situation, car il est fréquent que les deux objets
parentaux investis narcissiquement déçoivent — chacun pour
des raisons différentes — le Moi. Tout cela est dommageable au
Moi, parce que l’expérience fondamentale du déplacement, à la
recherche d’un objet substitut, réparateur des blessures de
l’objet originaire, ayant échoué, toute la suite des déplacements
sur des objets substituts — des plus personnalisés aux plus
impersonnels — renouvellera l’échec initial 6. Tout contact avec
l’objet exacerbe le sentiment de décentrement, soit par rapport
à la séparation spatiale, soit par rapport à la dyschronie tempo-
relle. L’ego-syntonie du Moi n’est plus à rechercher que dans
l’investissement du Moi par ses propres pulsions : c’est le

6. Il est essentiel de comprendre qu’inévitablement ces déplacements ne


donneront lieu qu’à des solutions imparfaites, toujours peu ou prou insatisfai-
santes — c’est la vie ! dit-on. Car la retrouvaille de l’expérience de satisfaction
inaugurale est un fantasme construit après coup et la recherche de sa reproduc-
tion un leurre. Mais c’est aussi à cause de cela que la libido est toujours en quête
de nouveaux investissements comportant une satisfaction pulsionnelle plus ou
moins sublimée.

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

narcissisme positif, effet de la neutralisation de l’objet. L’indé-


pendance ainsi acquise par le Moi à l’égard de l’objet est pré-
cieuse, mais elle est précaire. Parce que jamais le Moi ne peut
remplacer totalement l’objet. Quelque illusion qu’il souhaite
entretenir à ce sujet en trouvant un plaisir à exister dans la soli-
tude, bientôt les limites de l’opération se feront sentir. Il faudra
alors que les investissements du Moi s’enrichissent d’un autre
investissement adressé à un objet intégralement idéalisé avec
lequel il fusionnera, à la manière dont il procédait avec l’objet
primaire. C’est ainsi qu’une sérénité peut être enfin atteinte à se
retrouver dans le sein de Dieu, dévalorisant du même coup
toutes les joies simplement humaines.
On pourrait s’en tenir là. La clinique montre cependant que
ces accomplissements du narcissisme de vie ne sont jamais plei-
nement réussis. Dans certains cas, l’effet combiné de la distance
spatiale incomblable et de la dyschronie temporelle intermi-
nable font de l’expérience du décentrement l’épreuve du ressen-
timent, de la haine, du désespoir. De ce fait, la retraite vers
l’unité, ou la confusion du Moi avec un objet idéalisé, ne sont
plus à portée. C’est alors la recherche active non de l’unité, mais
du néant ; c’est-à-dire d’un abaissement des tensions au niveau
zéro, qui est l’approximation de la mort psychique.

Le narcissisme offre donc l’occasion d’une mimésis du désir


par la solution qui permet d’éviter que le décentrement oblige à
investir l’objet détenteur des conditions d’accession au centre.
Le Moi a acquis une certaine indépendance en transférant le
désir de l’Autre sur le désir de l’Un. Cette mimésis peut même
s’inverser, annuler les contraintes du modèle du désir lorsque
l’accomplissement unitaire du narcissisme fait défaut. Elle
devient mimésis du non-désir, désir de non-désir. Ici la
recherche du centre est abandonnée, par suppression de celui-ci.
Le centre, comme objectif de plénitude, est devenu centre vide,
absence de centre. La recherche de la satisfaction se poursuit
hors de toute satisfaction — comme si celle-ci avait eu quand
même lieu — comme si elle avait trouvé son bien dans l’abandon
de toute recherche de satisfaction.
C’est ici que la mort prend sa figure d’Être absolu. La vie
devient équivalente à la mort, parce qu’elle est délivrance de tout
désir. Serait-ce que cette mort psychique camouflerait le désir

24
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PRÉFACE

de mort à l’égard de l’objet ? Ce serait une erreur de le croire,


car l’objet a déjà été tué à l’orée de ce processus qu’il faut mettre
au compte du narcissisme de mort.
La réalisation hallucinatoire négative du désir est devenue le
modèle qui gouverne l’activité psychique. Ce n’est pas le
déplaisir qui s’est substitué au plaisir, c’est le Neutre. Ce n’est
pas à la dépression qu’il faut penser ici, mais à l’aphanisis, à
l’ascétisme, à l’anorexie de vivre. Tel est le vrai sens de l’Au-
delà du principe de plaisir. La métaphore du retour à la matière
inanimée est plus forte qu’on le croit, car cette pétrification du
Moi vise l’anesthésie et l’inertie dans la mort psychique. Ce n’est
qu’une aporie, mais c’en est une qui permet de comprendre la
visée et le sens du narcissisme de mort.
Narcisse Janus est donc mimétique de la vie, comme de la
mort, adoptant la solution illusoire de faire de la vie ou de la
mort un couple absolument clos. On comprend mieux pour-
quoi Freud se détourna du narcissisme, où il vit une source de
malentendus. Mais le remplacement d’un concept par un autre
change le mot, non la chose.
Le Neutre se dresse alors de toute sa hauteur, défiant la
pensée. Là où tout se complique, c’est quand nous avons à
prendre conscience que le Neutre, c’est aussi la réalité indiffé-
rente à l’agitation des passions humaines. Le Neutre est l’aire de
cette impartialité de l’intellect que Freud invoquait quand il
postula l’existence de la pulsion de mort. Le narcissisme est un
concept, non une réalité. Car celle-ci, même quand elle prend le
nom de clinique, est toujours d’une complexité à peine saisis-
sable. Hypercomplexe, dit-on aujourd’hui.

Une aporie indépassable de la théorie psychanalytique est le


chevauchement permanent que l’on peut percevoir à la lecture
des travaux psychanalytiques entre niveau descriptif et niveau
conceptuel. Il n’y a pas un seul écrit analytique où ne soit sen-
sible le glissement permanent d’un plan à l’autre. Une descrip-
tion pure est impossible, puisque celle-ci reste plus ou moins
ordonnée par des concepts muets, sinon inconscients. Une
conceptualisation non moins pure n’est guère plus pensable, car
le lecteur n’est intéressé qu’à la condition de voir se lever en lui
des réminiscences de ses analyses ou de la sienne. Le vœu pieux
qui animerait le théoricien d’être à tout moment conscient du

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

niveau sur lequel se tient sa réflexion, sensible au passage de la


description au concept ou du concept à la description, échappe
souvent à la maîtrise de l’auteur.
Si un souci de rigueur — qui n’est pas délivré de beaucoup de
préjugés — impose à l’analyste de se rapprocher, illusion tenace,
des sciences exactes, je crois que celui-ci n’ira jamais plus loin
que la physique et restera à jamais à l’écart des mathématiques
pures, du fait des conditions même de sa pratique. Mais, pour
dénoncer les prétentions pseudo-scientifiques de certains psy-
chanalystes — on entend volontiers les Américains du Nord
évoquer the science of psychoanalysis, ce qui rappelle curieuse-
ment les orientations imposées par Lacan à ses disciples —, il ne
faut pas trop vite en conclure que la psychanalyse est poésie
pure. Il est vrai qu’il y a dans le fonctionnement mental de l’ana-
lyste quelque chose qui rappelle la démarche mytho-poétique,
et ce n’est pas pour rien que Freud et les psychanalystes ont tou-
jours trouvé dans la poésie du mythe et de la littérature une des
deux sources de la psychanalyse, l’autre étant à chercher du côté
de la biologie. Après tout, le mythe de Narcisse ne fut pas négli-
geable dans l’invention du narcissisme, son pouvoir évocateur
venant redoubler les descriptions cliniques de Näcke. Peut-être
la biologie est-elle plus poétique qu’elle ne le croit et la poésie
plus liée à la « nature » de l’homme qu’elle ne le pense.
Mais, dès lors que l’on s’efforce de penser la psychanalyse, au-
delà de la biologie, de la psychologie ou de la sociologie
— métascientifiquement, sans céder aux tentations combinées
de la pseudo-science, comme de la pseudo-poésie —, il y a tra-
vail théorique, toujours provisoire il est vrai, et rencontre de ses
limites par l’empiètement réciproque du niveau descriptif et du
niveau conceptuel.
Le narcissisme, plus qu’aucun autre point de la théorie, pré-
sente le danger de confusion entre la description et le concept.
Et ceci parce qu’il est, si je puis dire, un concept-miroir, un
concept qui traite de l’unité du Moi, de sa belle forme, du désir
de l’Un contredisant par là même — jusqu’à les nier, peut-
être — l’existence de l’inconscient et le clivage du Moi, le statut
divisé du sujet. Comme tel, le narcissisme n’attend que la recon-
naissance de cette individualité, de cette singularité, de cette
totalité. C’est pourquoi le concept de l’Un qui marque de son
sceau le narcissisme doit être mis en tension. Cette unité qui se

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PRÉFACE

donne immédiatement dans le sentiment d’exister, comme entité


séparée, est, on le sait, l’aboutissement d’une longue histoire, du
narcissisme primaire absolu à la sexualisation des pulsions du
Moi. C’est un des accomplissements d’Éros d’avoir réussi cette
unification d’une psyché morcelée, dispersée, anarchique,
dominée par le plaisir d’organe des pulsions partielles avant de
se concevoir, au moins en partie, comme être entier, limité,
séparé. Mais combien cette réussite se paie-t-elle cher, de n’être
plus que Moi. Plus qu’aux psychanalystes, c’est à Borgès qu’il
faut se référer, d’avoir compris mieux que quiconque la bles-
sure de ne pouvoir être l’Autre. Mais, ce que nous devons
comprendre, c’est que de la dyade primitive mère-enfant au Moi
unifié un ensemble d’opérations est intervenu : la séparation des
deux termes de cette dyade qui livre l’enfant à l’angoisse de la
séparation, la menace de la désintégration, et le surmontement
de l’Hilflosigkeit par la constitution de l’objet et du Moi « nar-
cissisé ». Ce dernier trouve dans l’amour qu’il se porte à lui-
même une compensation à la perte de l’amour fusionnel, expres-
sion de sa relation à un objet consubstantiel. Le narcissisme est
donc moins effet de liaison que de re-liaison. Souvent leurrante,
se berçant de l’illusion d’autosuffisance, le Moi faisant mainte-
nant couple avec lui-même, à travers son image.
L’Un n’est donc pas un concept simple. S’il doit être mis en
tension, pour ce faire, il ne suffira pas de poser son antagonisme,
l’Autre et même le Neutre, il faudra encore avec l’Un penser
non seulement le Double, mais surtout l’Infini du chaos et le
Zéro du néant. L’Un nait peut-être de l’Infini et du Zéro, en tant
qu’ils pourraient… ne faire qu’Un. Mais c’est dans les oscilla-
tions de l’Un au Zéro que nous devrons saisir la problématique
intrinsèque du narcissisme, sans nous laisser rebuter par le fait
que si l’Un se donne immédiatement par une aperception phé-
noménologique ; le Zéro, lui, ne se conçoit jamais lorsqu’il s’agit
de soi, de la même manière que la mort est irreprésentable pour
l’inconscient.
Le concept n’échappe pas toujours à la métaphore. Et c’est
bien ainsi que nous aurons à le traiter lorsque nous serons
obligés de parler de Zéro. Cependant la courbe sera asympto-
tique, car nous ne pourrons jamais parler que d’une « ten-
dance » à l’abaissement au niveau zéro, de l’excitation, c’est-
à-dire de la vie. Ce sera alors le moment de faire intervenir la

27
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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

différence entre approche descriptive et approche conceptuelle.


C’est au niveau du concept et du concept seul, détaché de la des-
cription, que nous parlerons de cette aspiration à la mort psy-
chique pour éclairer des manifestations cliniques que d’autres
comprendront différemment. Que ce point zéro touche à
l’immortalité ne fait qu’effleurer la complexité du problème.
Il ne m’est pas agréable d’invoquer ici les philosophies
extrême-orientales qui sont actuellement en vogue, parce que je
n’en connais à peu près rien. Mais le peu d’information dont j’ai
disposé a attiré mon attention sur un fait évident. Sans que l’on
puisse se prévaloir d’une prétention, difficile à soutenir, d’uni-
versalité, le fait est que beaucoup d’hommes sur cette terre
vivent selon les principes essentiels d’une philosophie qu’ils
sont loin de connaître dans le détail, mais qui imprègne leur
manière de vivre et de concevoir l’existence. Freud, sans quitter
le champ de l’occidentalo-centrisme, bien qu’il nous forçât à
revoir certains de ses concepts les mieux établis, entrevit peut-
être cette limitation lorsqu’il se décida à prendre en considéra-
tion le principe du Nirvana qu’il retrouva chez Barbara Low.
On n’aurait pas de peine à montrer que les déductions théo-
riques qu’il en tira sont sans doute très éloignées de ce
qu’enseigne l’Orient métaphysique, si différent de la philoso-
phie occidentale que l’on a pu contester qu’il s’agisse encore de
philosophie. Et, de toute manière, c’est au nom de la psychana-
lyse que je parle et non de la philosophie, qui n’est pas mon
domaine. Si j’en fais mention, en passant, c’est pour faire remar-
quer que certains développements présents dans cet ouvrage
sous le nom de narcissisme négatif ont déjà fait l’objet d’une
réflexion philosophique dans des traditions culturelles très éloi-
gnées des nôtres. Ces réflexions philosophiques obéissaient aux
exigences de leur cadre de référence, qui ne sont pas celles de la
psychanalyse. Mais elles sont bien nées de quelque chose, d’une
attention à certains aspects de la vie psychique qui ont été large-
ment occultés dans la pensée occidentale, ou qui, lorsqu’ils ont
été aperçus, n’ont donné lieu qu’à une réflexion timide. Comme
si manquait ici une liberté de pensée freinée par une crainte obs-
cure, qui faisait reculer ceux qui s’y seraient laissé entraîner et
dissuadait ceux qui auraient été tentés de les reprendre et de s’y
apesantir. Quant à moi, il me paraît peu discutable que la
réflexion et la pratique psychanalytiques confrontent l’analyste

28
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PRÉFACE

aux tensions entre l’Un et le Zéro, pas toujours de la manière la


plus claire. Peut-être aurais-je dû attendre d’être mieux à même
de formuler mes observations de façon plus adéquate quand je
les fis paraître pour la première fois.

Présenter au public une collection d’articles dont les plus


anciens ont plus de quinze ans ne peut donner à l’auteur entière
satisfaction, même s’il nourrit l’espoir que ceux-ci n’ont pas
perdu tout leur intérêt. Les précautions d’usage, présentes dans
presque tous les recueils de ce genre, ne seront pas rappelées tant
elles se conforment à un stéréotype. Il me semble pourtant
qu’on ne souligne pas assez une des constatations qu’on peut
faire à la lecture de travaux antérieurement publiés, réunis dans
l’espace d’un livre. On pourrait voir à l’œuvre un étrange phé-
nomène observable chez les analystes qui écrivent. Je veux
parler du processus théorique, si manifeste chez Freud et à un
moindre degré chez les autres auteurs de la psychanalyse.
À savoir, le développement sur de nombreuses années d’un par-
cours conceptuel qui se constituerait sur le même mode que ce
qu’on a appelé le processus psychanalytique dans le domaine de
la pratique. À juste raison, on a fait observer qu’il ne fallait pas
trop séparer le processus analytique et le transfert. À ce titre il
conviendrait alors de considérer le processus théorique comme
effet du transfert qu’effectue le processus psychanalytique sur le
fonctionnement psychique de l’analyste lors de l’écriture. Ce
processus théorique serait-il alors très différent de la poursuite
de l’auto-analyse de l’analyste à travers son expérience de la
psychanalyse ? Si on peut le penser, s’il n’est pas possible de ne
pas le penser, il faut se garder de conclure à un subjectivisme
fondamental qui imprégnerait la théorisation, ce qui conduirait
à un scepticisme radical auquel il est aujourd’hui à la mode de
sacrifier.
Il est permis de douter que la théorie psychanalytique puisse
jamais atteindre à l’objectivité sans passer par aucun défilé sub-
jectif, mais il ne faudrait pas se laisser aller à jeter sur elle le
soupçon de n’être qu’une défense contre la folie, car on pour-
rait en dire autant de toute pensée. Et c’est plus le cheminement
de l’objectivité dont il convient de souligner l’originalité dans la
psychanalyse ; c’est ce à quoi il faut s’attacher plutôt qu’à
conclure hâtivement à la vanité de toute tentative pour y

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NARCISSISME DE VIE NARCISSISME DE MORT

parvenir, sans prendre conscience qu’on n’obéit, ce faisant,


qu’au Zeitgeist.
Si toute la théorie analytique résulte de l’analyse du transfert,
il est clair que sa formulation aura nécessairement transité par le
contre-transfert quand celui-ci ne l’aura pas inconsciemment
codé. Mais, à côté de l’analyse des transferts (des analysants) et
des contre-transferts, il y a place chez l’analyste pour un trans-
fert de son « analysabilité » sur la psychanalyse considérée, au
temps de l’écriture, comme quelque chose d’impersonnel, et ceci
d’autant plus que son écrit s’adresse à un analyste impersonnel,
connu ou inconnu, passé ou à venir. Si l’on cherche, au sein de
la théorie analytique elle-même, des comparaisons, on rappel-
lera que le Ça et le Surmoi sont porteurs de cette même imper-
sonnalité : au départ pour le premier, à l’arrivée pour le second.
La subjectivité objectivante n’est pas à rattacher à ce que l’ana-
lyste a de plus personnel ou, si c’est le cas, à la manière dont
cette « personnalité » devient parlante pour les autres. Il n’y a
rien là qui étonne, puisque l’ébranlement de cette subjectivité
analytique vers l’objectivation est toujours le fait de la parole
d’un autre. Et si c’est bien le sujet qui cherche à se faire entendre
d’un autre sujet, la subjectivité de l’écoute ne perd jamais de vue
— même si elle ne parvient jamais à lui rendre pleinement jus-
tice — que c’est la voix d’un autre qui s’exprime. Si captif qu’il
puisse être de la sienne propre, le souci de l’analyste demeure de
ne pas entendre cette autre voix comme un écho. Et s’il est vrai
que souvent il se prend au piège, il est faux de soutenir qu’il y
succombe infailliblement. Il n’y a pas que le narcissisme.

Août 1982.

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table

Préface : LE NARCISSISME ET LA PSYCHANALYSE :


HIER ET AUJOURD’HUI ...................................................... 9

PREMIÈRE PARTIE : THÉORIE DU NARCISSISME

Chapitre 1 : UN, AUTRE, NEUTRE : VALEURS NARCIS-


SIQUES DU MÊME ............................................................... 33

Chapitre 2 : LE NARCISSISME PRIMAIRE : STRUCTURE


OU ÉTAT ............................................................................ 88

Chapitre 3 : L’ANGOISSE ET LE NARCISSISME ...................... 148

DEUXIÈME PARTIE : FORMES NARCISSIQUES

Chapitre 4 : LE NARCISSISME MORAL .................................. 197

Chapitre 5 : LE GENRE NEUTRE .......................................... 232

Chapitre 6 : LA MÈRE MORTE .............................................. 247

Postface : LE MOI, MORTEL-IMMORTEL ............................. 285

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Cette édition électronique du livre
Narcissisme de vie, narcissisme de mort d’André Green
a été réalisée le 15 février 2016
par les Éditions de Minuit
à partir de l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782707320131).

© 2016 by LES ÉDITIONS DE MINUIT


pour la présente édition électronique.

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ISBN : 9782707337733

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