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16 Textes 1 G3

Le document présente plusieurs poèmes et extraits littéraires de Rimbaud, Cendrars et l'Abbé Prévost, explorant des thèmes variés tels que la beauté, la guerre, l'amour et la souffrance. Chaque texte illustre des émotions intenses et des réflexions sur la condition humaine, souvent à travers des images frappantes et des métaphores puissantes. Les œuvres mettent en lumière la complexité des relations humaines et les tragédies de la vie.

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Lecture linéaire n.

1 : Rimbaud, Les Cahiers de Douai, « Vénus anadyomène »


(1870).

1 Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête


2 De femme à cheveux bruns fortement pommadés
3 D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
4 Avec des déficits assez mal ravaudés ;

5 Puis le col gras et gris, les larges omoplates


6 Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
7 Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
8 La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

9 L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût


10 Horrible étrangement ; on remarque surtout
11 Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

12 Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;


13 – Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
14 Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Lecture linéaire n.2 : Rimbaud, Les Cahiers de Douai, « Le Mal » (1870).

1 Tandis que les crachats rouges de la mitraille


2 Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
3 Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
4 Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

5 Tandis qu’une folie épouvantable broie


6 Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
7 – Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
8 Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement … !

9 – Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées


10 Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
11 Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

12 Et se réveille, quand des mères, ramassées


13 Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
14 Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Lecture linéaire n.3 : Rimbaud, Les Cahiers de Douai, « Le dormeur du val »
(1870).

1 C’est un trou de verdure où chante une rivière


2 Accrochant follement aux herbes des haillons
3 D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
4 Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,


6 Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
7 Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
8 Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

9 Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme


10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
11 Nature, berce-le chaudement : il a froid.

12 Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;


13 Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
14 Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Lecture linéaire n.4 : Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de
la pe3te Jehanne de France, 1913 (extrait).

1 En ce temps-là, j'étais en mon adolescence


2 J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
3 J'étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
4 J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
5 Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
6 Car mon adolescence était si ardente et si folle
7 Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d'Ephèse ou comme la
8 Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
9 Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
10 Et j'étais déjà si mauvais poète
11 Que je ne savais pas aller jusqu'au bout. (…)

12 J'avais faim
13 Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
14 J'aurais voulu les boire et les casser
15 Et toutes les vitrines et toutes les rues
16 Et toutes les maisons et toutes les vies
17 Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais
18 pavés
19 J'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
20 Et j'aurais voulu broyer tous les os
21 Et arracher toutes les langues
22 Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui
23 m'affolent ...
24 Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révoluSon russe ...
25 Et le soleil était une mauvaise plaie
26 Qui s'ouvrait comme un brasier
Lecture linéaire n.759: Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731 (la rencontre entre des Grieux et
Manon).
1 J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour
2 plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui
3 que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait
4 Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où
5 ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit
6 quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui
7 s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui
8 servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me
9 parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni
10 regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la
11 sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport.
12 J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être
13 arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur.
14 Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître
15 embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques
16 personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par
17 ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment
18 qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
19 désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était
20 bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour
21 arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans
22 la suite, tous ses malheurs et les miens.
Lecture linéaire n.106 : Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731, première par=e
(les retrouvailles).
1 Nous nous assîmes, l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes.
2 Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je ne m'étais pas a?endu à
3 la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous était bien facile de
4 tromper un cœur dont vous éHez la souveraine absolue, et qui me?ait toute sa
5 félicité à vous plaire et à vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé
6 d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même
7 trempe que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regre?é.
8 Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène aujourd'hui pour
9 le consoler ? Je ne vois que trop que vous êtes plus charmante que jamais ; mais
10 au nom de toutes les peines que j'ai souffertes pour vous, belle Manon, dites-
11 moi si vous serez plus fidèle.
12 Elle me répondit des choses si touchantes sur son repenHr et elle
13 s'engagea à la fidélité par tant de protestaHons et de serments, qu'elle
14 m'a?endrit à un degré inexprimable. Chère Manon ! lui dis-je, avec un mélange
15 profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une
16 créature. Je me sens le cœur emporté par une délectaHon victorieuse. Tout ce
17 qu'on dit de la liberté, à Saint-Sulpice, est une chimère. Je vais perdre ma fortune
18 et ma réputaHon pour toi, je le prévois bien ; je lis ma desHnée dans tes beaux
19 yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs
20 de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes
21 projets de vie ecclésiasHque étaient de folles imaginaHons ; enfin tous les biens
22 différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu'ils ne
23 sauraient tenir un moment, dans mon cœur, contre un seul de tes regards.
Lecture linéaire n. 711 : L’Abbé Prévost, Manon Lescaut (1731), la mort de Manon.

1 Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui
2 n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est des?née à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans
3 cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de
4 l'exprimer.
5 Nous avions passé tranquillement une par?e de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse
6 endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je
7 m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes.
8 Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sen?t ce mouvement, et, faisant un effort
9 pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je
10 ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis
11 que par les tendres consola?ons de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes
12 interroga?ons, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle con?nuait de tenir les miennes
13 me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous
14 décrive mes sen?ments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je
15 reçus d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la
16 force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
17 Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez
18 rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je
19 renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Lecture linéaire n. 12
8 : Victor Hugo, Notre-Dame-de-Paris (1831), tome VIII, chapitre 6.

1 Quasimodo s’était arrêté sous le grand portail. Ses larges pieds semblaient aussi
2 solides sur le pavé de l’église que les lourds piliers romans. Sa grosse tête chevelue
3 s’enfonçait dans ses épaules comme celle des lions qui eux aussi ont une crinière et pas
4 de cou. Il tenait la jeune fille toute palpitante suspendue à ses mains calleuses comme
5 une draperie blanche ; mais il la portait avec tant de précauDon qu’il paraissait craindre
6 de la briser ou de la faner. On eût dit qu’il sentait que c’était une chose délicate, exquise
7 et précieuse, faite pour d’autres mains que les siennes. Par moments, il avait l’air de
8 n’oser la toucher, même du souffle. Puis, tout à coup, il la serrait avec étreinte dans ses
9 bras, sur sa poitrine anguleuse, comme son bien, comme son trésor, comme eût fait la
10 mère de ceJe enfant ; son œil de gnome, abaissé sur elle, l’inondait de tendresse, de
11 douleur et de piDé, et se relevait subitement plein d’éclairs. Alors les femmes riaient et
12 pleuraient, la foule trépignait d’enthousiasme, car en ce moment-là Quasimodo avait
13 vraiment sa beauté. Il était beau, lui, cet orphelin, cet enfant trouvé, ce rebut, il se
14 sentait auguste et fort, il regardait en face ceJe société dont il était banni, et dans
15 laquelle il intervenait si puissamment, ceJe jusDce humaine à laquelle il avait arraché
16 sa proie, tous ces Dgres forcés de mâcher à vide, ces sbires, ces juges, ces bourreaux,
17 toute ceJe force du roi qu’il venait de briser, lui infirme, avec la force de Dieu.
18 Et puis c’était une chose touchante que ceJe protecDon tombée d’un être si
19 difforme sur un être si malheureux, qu’une condamnée à mort sauvée par Quasimodo.
20 C’étaient les deux misères extrêmes de la nature et de la société qui se touchaient et
21 qui s’entraidaient.
Lecture linéaire n.9 : Musset, On ne badine pas avec l’amour (1834), I, 2 (les retrouvailles
entre Camille et Perdican).

1 Perdican entre d'un côté, Camille de l'autre.


2 LE BARON. Bonjour, mes enfants ; bonjour, ma chère Camille, mon cher Perdican !
3 Embrassez-moi, et embrassez-vous.
4 PERDICAN. Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée ! Quel bonheur ! Que je suis heureux !
5 CAMILLE. Mon père et mon cousin, je vous salue.
6 PERDICAN. Comme te voilà grande, Camille ! Et belle comme le jour !
7 LE BARON. Quand as-tu quitté Paris, Perdican ?
8 PERDICAN. Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voilà métamorphosée en femme ! Je suis
9 donc un homme, moi ? Il me semble que c'est hier que je t'ai vue pas plus haute que cela.
10 LE BARON. Vous devez être fatigués ; la route est longue, et il fait chaud.
11 PERDICAN. Oh ! Mon Dieu, non. Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie !
12 LE BARON. Allons, Camille, embrasse ton cousin.
13 CAMILLE. Excusez-moi.
14 LE BARON. Un compliment vaut un baiser ; embrasse-la, Perdican.
15 PERDICAN. Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai à mon tour :
16 Excusez-moi ; l'amour peut voler un baiser, mais non pas l'amitié.
17 CAMILLE. L'amitié ni l'amour ne doivent recevoir que ce qu'ils peuvent rendre.
18 LE BARON, à maître Bridaine. Voilà un commencement de mauvais augure, hé ?
19 MAÎTRE BRIDAINE, au baron. Trop de pudeur est sans doute un défaut ; mais le mariage lève
20 bien des scrupules.
21 LE BARON, à maître Bridaine. Je suis choqué, - blessé. - Cette réponse m'a déplu. - Excusez-
22 moi ! Avez-vous vu qu'elle a fait mine de se signer ? - Venez ici que je vous parle. - Cela m'est
23 pénible au dernier point. Ce moment, qui devait m'être si doux, est complètement gâté. - Je
24 suis vexé, piqué. - Diable ! Voilà qui est fort mauvais.
25 MAÎTRE BRIDAINE. Dites-leur quelques mots ; les voilà qui se tournent le dos.
Lecture linéaire n.10 : Musset, On ne badine pas avec l’amour (1834), III, 2 (Perdican ouvre
la lettre de Camille).

1 PERDICAN, seul. Que ce soit un crime d'ouvrir une lettre, je le sais trop bien pour le faire. Que
2 peut dire Camille à cette sœur ? Suis-je donc amoureux ? Quel empire a donc pris sur moi cette
3 singulière fille, pour que les trois mots écrits sur cette adresse me fassent trembler la main ?
4 Cela est singulier ; Blazius, en se débattant avec la Dame Pluche, a fait sauter le cachet. Est-ce
5 un crime de rompre le pli ? Bon, je n'y changerai rien. Il ouvre la lettre et lit.

6 « Je pars aujourd'hui, ma chère, et tout est arrivé comme je l'avais prévu. C'est une terrible
7 chose ; mais ce pauvre jeune homme a le poignard dans le cœur ; il ne se consolera pas de
8 m'avoir perdue. Cependant j'ai fait tout au monde pour le dégoûter de moi. Dieu me
9 pardonnera de l'avoir réduit au désespoir par mon refus. Hélas ! Ma chère, que pouvais-je y
10 faire ? Priez pour moi ; nous nous reverrons demain, et pour toujours. Toute à vous du meilleur
11 de mon âme. » « Camille. »

12 Est-il possible ? Camille écrit cela ? C'est de moi qu'elle parle ainsi. Moi au désespoir de son refus
13 ! Eh ! Bon Dieu ! Si cela était vrai, on le verrait bien ; quelle honte peut-il y avoir à aimer ? Elle a
14 fait tout au monde pour me dégoûter, dit-elle, et j'ai le poignard dans le cœur ? Quel intérêt peut-
15 elle avoir à inventer un roman pareil ? Cette pensée que j'avais cette nuit Oui, monseigneur. Il sort.
16 Est-elle donc vraie ? Ô femmes ! Cette pauvre Camille a peut-être une grande piété ! c'est de bon
17 cœur qu'elle se donne à Dieu, mais elle a résolu et décrété qu'elle me laisserait au désespoir. Cela
18 était convenu entre les bonnes amies avant de partir du couvent. On a décidé que Camille allait
19 revoir son cousin, qu'on voudrait le lui faire épouser, qu'elle refuserait, et que le cousin serait
20 désolé. Cela est si intéressant, une jeune fille qui fait à Dieu le sacrifice du bonheur d'un cousin !
21 Non, non, Camille, je ne t'aime pas, je ne suis pas au désespoir, je n'ai pas le poignard dans le cœur,
22 et je te le prouverai. Oui, tu sauras que j'en aime une autre avant de partir d'ici.
Lecture linéaire n.11 : Musset, On ne badine pas avec l’amour (1834), III, 7 : le mariage avec
Rose?e
1 CAMILLE. Mais vous n'y pensez pas ; c'est une fille de rien.
2 PERDICAN. Elle sera donc de quelque chose, lorsqu'elle sera ma femme.
3 CAMILLE. Elle vous ennuiera avant que le notaire ait mis son habit neuf et ses souliers pour
4 venir ici ; le cœur vous lèvera au repas de noces, et le soir de la fête vous lui ferez couper les
5 mains et les pieds, comme dans les contes arabes, parce qu'elle senMra le ragoût.
6 PERDICAN. Vous verrez que non. Vous ne me connaissez pas ; quand une femme est douce et
7 sensible, franche, bonne et belle, je suis capable de me contenter de cela, oui, en vérité,
8 jusqu'à ne pas me soucier de savoir si elle parle laMn.
9 CAMILLE. Il est à regreXer qu'on ait dépensé tant d'argent pour vous l'apprendre ; c'est trois
10 mille écus de perdus.
11 PERDICAN. Oui ; on aurait mieux fait de les donner aux pauvres.
12 CAMILLE. Ce sera vous qui vous en chargerez, du moins pour les pauvres d'esprit.
13 PERDICAN. Et ils me donneront en échange le royaume des cieux, car il est à eux.
14 CAMILLE. Combien de temps durera ceXe plaisanterie ?
15 PERDICAN. Quelle plaisanterie ?
16 CAMILLE. Votre mariage avec RoseXe.
17 PERDICAN. Bien peu de temps ; Dieu n'a pas fait de l'homme une œuvre de durée : trente ou
18 quarante ans, tout au plus.
19 CAMILLE. Je suis curieuse de danser à vos noces !
20 PERDICAN. Écoutez-moi, Camille, voilà un ton de persiflage qui est hors de propos.
21 CAMILLE. Il me plaît trop pour que je le quiXe.
22 PERDICAN. Je vous quiXe donc vous-même, car j'en ai tout à l'heure assez.
23 CAMILLE. Allez-vous chez votre épousée ?
24 PERDICAN. Oui, j'y vais de ce pas.
25 CAMILLE. Donnez-moi donc le bras ; j'y vais aussi.
26 Entre Rose*e.
27 PERDICAN. Te voilà, mon enfant ! Viens, je veux te présenter à mon père.
28 ROSETTE, se me*ant à genoux. Monseigneur, je viens vous demander une grâce. Tous les gens
29 du village à qui j'ai parlé ce maMn m'ont dit que vous aimiez votre cousine, et que vous ne
30 m'avez fait la cour que pour vous diverMr tous deux ; on se moque de moi quand je passe, et
31 je ne pourrai plus trouver de mari dans le pays, après avoir servi de risée à tout le monde.
32 PermeXez-moi de vous rendre le collier que vous m'avez donné et de vivre en paix chez ma
33 mère.
34 CAMILLE. Tu es une bonne fille, RoseXe ; garde ce collier, c'est moi qui te le donne, et mon
35 cousin prendra le mien à la place. Quant à un mari, n'en sois pas embarrassée, je me charge
36 de t'en trouver un.
37 PERDICAN. Cela n'est pas difficile, en effet. Allons, RoseXe, viens, que je te mène à mon père.
38 CAMILLE. Pourquoi ? Cela est inuMle.
39 PERDICAN. Oui, vous avez raison, mon père nous recevrait mal ; il faut laisser passer le premier
40 moment de surprise qu'il a éprouvée. Viens avec moi, nous retournerons sur la place. Je trouve
41 plaisant qu'on dise que je ne t'aime pas quand je t'épouse. Pardieu ! Nous les ferons bien taire.
42 Il sort avec Rose*e.
43 CAMILLE. Que se passe-t-il donc en moi ? Il l'emmène d'un air bien tranquille. Cela est singulier
44 : il me semble que la tête me tourne. Est-ce qu'il l'épouserait tout de bon ? Holà ! Dame Pluche,
45 Dame Pluche ! N'y a-t-il donc personne ici ? Entre un valet. Courez après le seigneur Perdican
46 : dites-lui vite qu'il remonte ici, j'ai à lui parler
Lecture linéaire n.12 : Racine, Phèdre (1677), II, 5 : l’aveu de Phèdre à Hippolyte.

1 Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :


2 J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
3 Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
4 Ni que du fol amour qui trouble ma raison
5 Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
6 Objet infortuné des vengeances célestes,
7 Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
8 Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
9 Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
10 Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
11 De séduire le cœur d’une faible mortelle.
12 Toi-même en ton esprit rappelle le passé :
13 C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;
14 J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
15 Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
16 De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
17 Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;
18 Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
19 J’ai langui, j’ai séché dans les feux, dans les larmes :
20 Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
21 Si tes yeux un moment pouvaient me regarder…
22 Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,
23 Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
24 Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,
25 Je te venais prier de ne le point haïr :
26 Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
27 Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !
28 Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :
29 Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
30 Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
31 La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
32 Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ;
33 Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.
34 Impatient déjà d’expier son offense,
35 Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
36 Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,
37 Si ta haine m’envie un supplice si doux,
38 Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
39 Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;
40 Donne.
Lecture linéaire n. 13 : Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la
citoyenne (1791), « Préambule »

1 Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être
2 constituées en Assemblée nationale.

3 Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules
4 causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu
5 d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de
6 la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du
7 corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du
8 pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant
9 comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que
10 les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et
11 incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs,
12 et au bonheur de tous.

13 En conséquence, le sexe supérieur, en beauté comme en courage, dans les souffrances


14 maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême,
15 les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
Lecture linéaire n.14 : Olympe de Gouges, Déclaration de la femme et de
la citoyenne (1791) « Homme, es-tu capable d’être juste » ? ».
1 Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la
2 question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le
3 souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le
4 créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu
5 sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet
6 empire tyrannique.
7 Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette
8 enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et
9 rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et
10 distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les
11 trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce
12 chef-d’œuvre immortel.
13 L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle,
14 boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité,
15 dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a
16 reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et
17 réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus.
Lecture linéaire n. 15 : Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la
femme et de la citoyenne (1791), « Postambule »
1 Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais tes
2 droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de préjugés, de fanatisme, de
3 superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise
4 et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes
5 pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes!
6 Femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez
7 recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles
8 de corruption vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ;
9 que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de votre
10 patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez-vous à redouter pour une si
11 belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos
12 Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la
13 politique, mais qui n'est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun
14 entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à
15 mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement
16 la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards
17 de la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces
18 orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les
19 trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l'on vous oppose, il est en votre
20 pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le vouloir.
Lecture linéaire n.16 : Voltaire, Candide ou l’optimisme (1759), chapitre 19.

1 En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que
2 la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre
3 homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en
4 hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois ? - J'attends mon
5 maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M.
6 Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? - Oui, monsieur, dit le nègre, c'est
7 l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année.
8 Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous
9 coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis
10 trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
11 Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle
12 me disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre
13 heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la
14 fortune de ton père et de ta mère." Hélas! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils
15 n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins
16 malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les
17 dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
18 généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de
19 germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d’une
20 manière plus horrible.

21 - Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination; c'en est fait, il
22 faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme. - Qu'est-ce qu'optimisme ? disait
23 Cacambo. - Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est
24 mal » ; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans
25 Surinam.

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