Explication 12 : On ne badine pas avec l'amour, Musset, acte III, sc 8
Camille
Qui m'a suivie ? Qui parle sous cette voûte ? Est-ce toi, Perdican ?
Perdican
Insensés que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-
nous fait, Camille ?
Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un
vent funeste entre nous deux ? Lequel de nous a voulu tromper l'autre ?
Hélas ! cette vie est elle-même un si pénible rêve ! pourquoi encore y
mêler les nôtres ? Ô mon Dieu ! le bonheur est une perle si rare dans cet
océan d'ici-bas ! Tu nous l'avais donné, pêcheur céleste, tu l'avais tiré
pour nous des profondeurs de l'abîme, cet inestimable joyau ; et nous,
comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un
jouet. Le vert sentier qui nous amenait l'un vers l'autre avait une pente si
douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si
tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère
vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous
aurait conduits à toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous nous
fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô insensés ! nous nous
aimons.
(Ila prend dans ses bras.)
Camille
Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce
Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas ; il veut bien que je t’aime ;
il y a quinze ans qu'il le sait.
Perdican
Chère créature, tu es à moi !
(il l’embrasse; on entend un grand cri derrière l'autel.)
Camille
C'est la voix de ma sœur de lait.
Perdican
Comment est-elle ici ? je l'avais laissée dans l'escalier, lorsque tu m'as
fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait suivi sans que je m'en sois aperçu.
Camille
Entrons dans cette galerie ; c'est là qu'on a crié.
Perdican
Je ne sais ce que j’éprouve ; il me semble que mes mains sont couvertes
de sang.
Camille
La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s'est encore évanouie;
viens, portons-lui secours; hélas ! tout cela est cruel.
Perdican
Non, en vérité, je n'entrerai pas ; je sens un froid mortel qui me paralyse.
Vas-y, Camille, et tâche de la ramener. (Camille sort.) Je vous en
supplie, mon Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier ! Vous voyez ce qui
se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué
avec la vie et la mort ; mais notre cœur est pur ; ne tuez pas Rosette,
Dieu juste ! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute, elle est jeune,
elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! vous pouvez bénir
encore quatre de vos enfants. Eh bien !
Camille, qu'y a-t-il ?
(Camille rentre.)
Camille
Elle est morte. Adieu, Perdican