Explication linéaire n°4 : Le Menteur de
Corneille –
Acte V, scène 6 – Vers le dénouement
CLARICE.
1 Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen
en l'air,
Quand un père pour vous est venu me parler
?
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous
promettre ? Mouvement 1 : Dorante déclare un amour
5 LUCRÈCE, à Dorante. exclusif à Lucrèce afin d’apaiser la colère
Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette
lettre ? féminine
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous
1 fâchez.
0 Mais j'ai moi-même enfin assez joué
d'adresse :
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ?
Et peux-tu l'écouter ?
1 DORANTE, à Lucrèce.
5 Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez
douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre
fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ; Mouvement 2 : L’ultime supercherie de
Comme en y consentant vous m'avez affligé, Dorante prétendant avoir mené un double
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis
jeu en guise d’épreuve des sentiments
vengé.
LUCRÈCE.
2 Mais que disiez-vous hier dedans les
0 Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries...
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce
moqueur ?
2 DORANTE, à Lucrèce.
5 Elle avait mes discours, mais vous aviez mon
cœur,
Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai
fait taire,
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un
père :
Comme tout ce discours n'était que fiction, Mouvement 3 : Dorante annonce le
Je cachais mon retour et ma condition. dénouement en déclarant un double
CLARICE, à Lucrèce.
mariage
3 Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il
0 entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-
passe.
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est
charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
3 C'est ce que les effets m'ont fort mal
5 confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous
quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encore quelque lieu d'en
douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
À Clarice.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours
Alcippe ;
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus
rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le
mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
Pierre Corneille, Le Menteur, Acte IV, scène
6
Pour commencer :
a) Cette scène comporte de nombreuses références à des passages précédents. Identifiez les
scènes auxquelles font allusion les extraits ci-dessous :
Extraits Évoque les scènes
Clarice II, 1 : scène durant laquelle Dorante
“Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un prétend auprès de Géronte avoir épousé une
hymen en l'air, certaine Orphise à Poitiers
Quand un père pour vous est venu me
parler ?”
Lucrèce IV, 7 : Dorante charge Sabine de remettre
“Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette un billet à Lucrèce, afin de lui témoigner
lettre ?” encore une fois son amour
Dorante III, 5 : Dorante évoque la scène lors de
“Sous votre nom, Lucrèce, et par votre laquelle Clarice lui a parlé en se faisant
fenêtre, passer pour Lucrèce.
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître”
Lucrèce I, 2 : Lucrèce évoque leur première
“Mais que disiez-vous hier dedans les rencontre aux Tuileries.
Tuileries ?”
Dorante V, 3 : Dorante a demandé à Géronte d’aller
“Si mon père à présent porte parole au voir le père de Lucrèce pour lui demander
vôtre” sa main.
Dorante II, 5 : Dorante rappelle à Clarice qu’elle est
“Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus promise à Alcippe et déjà engagée auprès
rien” de lui, par son amour et son devoir.
b) Donnez les différentes fonctions du mensonge dans la pièce et expliquez le rôle des «
menteries » de Dorante.
Question globale : Démêlez le vrai du faux .... Dorante ment 5 fois dans cet extrait.
Repérez les 5 mensonges en notant les citations et en donnant une explication.
N Citations Explication
°
1
« Je n’aime que Lucrèce » Cette vérité est très récente, jusqu’à
présent il aimait
Clarice.
2
« Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su En réalité, il a confondu les deux jeunes
connaître » femmes.
3
« Je m’en suis vengé » Dorante n’a jamais pensé à se venger, il
retourne simplement la situation à son
avantage.
4
« Elle avait mes discours, mais vous C’est faux, Dorante ne songeait pas à
aviez mon cœur » Lucrèce lorsqu’il a rencontré les deux
femmes aux Tuileries.
5
« Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu Dorante se présente comme un jeune
d’un père » homme honnête.
- Introduction
Amorce :
Dorante, personnage dont le comportement donne son titre à la pièce, Le Menteur, se
caractérise par sa propension à mentir. Il ment pour plusieurs raisons :
- séduire, plaire ;
- plaisir d’inventer et de mentir ;
- manipuler pour parvenir à ses fins.
Ici, les mensonges de Dorante lui permettent de sauver la face, de retomber sur ses pieds, de
se présenter dans une posture de supériorité en affichant une maîtrise (fausse en réalité) des
événements.
Cependant il a été démasqué à plusieurs reprises et plus personne ne le croit.
Situation de l’extrait
Durant toute la pièce, Dorante cherche à séduire Clarice en croyant qu’elle s’appelle
Lucrèce : il ignore que Clarice est la jeune fille que son père veut lui faire épouser, et il ne se
rend pas davantage compte que les deux amis se sont fait passer l’une pour l’autre lors du
rendez-vous nocturne. Le dénouement durant l’acte V, marque le temps des révélations.
Tandis que le père de Dorante consent finalement à ce que son fils épouse Lucrèce, celui-ci
n’est plus sûr de savoir laquelle des deux jeunes filles l’attire le plus. Durant la scène 6, acte
V, Dorante comprend enfin sa méprise sur leurs prénoms mais ne veut pas l’avouer aux
intéressées. Clarice le somme de s’expliquer sur ses intentions. Il va ainsi recourir à un
ultime mensonge pour tirer son épingle du jeu (= expression signifiant parvenir à se dégager
adroitement d’une situation délicate, où se retirer à temps d’une affaire qui tourne mal.)
Présentation, projet de lecture et mouvements
- Cette avant-dernière scène dénoue la comédie qui doit traditionnellement s’achever
sur un ou plusieurs mariages, rendus possibles par la levée des obstacles. Corneille
contourne malicieusement la fin moralisatrice de la comédie espagnole (où le menteur
était puni par un mariage forcé avec une femme qu’il n’aime pas). Loin de se repentir
de ses mensonges, Dorante, menteur incorrigible, invente une ultime pirouette (= au
sens figuré, brusque revirement de situation ou dérobade, plaisanterie servant
d’échappatoire) afin d’apaiser le courroux des deux jeunes filles.
- Nous pouvons donc nous demander comment Dorante clôt la pièce en apothéose (=
une fin, très brillante, d'une pièce à grand spectacle), en feignant de dire la vérité
alors qu’il ment encore, montrant ainsi la virtuosité de Dorante et son goût
irréductible pour le mensonge.
- 3 mouvements se dégagent de ce texte :
Mouvement 1 : (de « pourquoi, si vous m’aimez » à « l’écouter ») - Dorante déclare un
amour exclusif à Lucrèce afin d’apaiser la colère féminine
Mouvement 2 : (de « quand vous m’aurez ouï » à « fort mal confirmé ») - L’ultime
supercherie de Dorante prétendant avoir mené un double jeu en guise d’épreuve des
sentiments
Mouvement 3 : (de « si mon père à présent » à « mon père ») - Dorante annonce le
dénouement en déclarant un double mariage
Mouvement 1 : Dorante déclare un amour exclusif à Lucrèce afin d’apaiser la colère
féminine
CLARICE.
Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air,
Quand un père pour vous est venu me parler ?
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?
LUCRÈCE, à Dorante.
Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre ?
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse :
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ?
Et peux-tu l'écouter ?
Clarice pose deux questions à Dorante. Il s’agit de deux interrogations totales introduites par
le pronom interrogatif : “pourquoi”. Cela est une anaphore reprise également par Lucrèce.
Ainsi, elle demande « pourquoi, si vous m’aimez, feindre un Hymen en l’air [...] ? » tandis
que Lucrèce dit « Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ? ». On constate un
parallélisme de construction ainsi qu’un changement de pronom entre ces deux répliques : «
m’aimez » / « l’aimez ». Ces phrases sont construites de cette manière : mot interrogatif
“pourquoi” + prop. sub. d’hypothèse (« si » + « vous » /”l’”+ cod + « aimez ») entre virgules
+ verbe à l’infinitif + COD. La question de Clarice insiste sur son incompréhension et
l’absence de logique entre l’amour de Dorante et ses stratagèmes pour ne pas se marier avec
elle : elle ignore qu’il la confond depuis le début avec Lucrèce. En effet, elle fait allusion ici
au mensonge de Dorante sur son faux mariage à Poitiers, tout en rappelant le fait que
Géronte soit également venue la voir pour la marier à son fils unique. La question de Lucrèce
montre qu’elle ne comprend pas la contradiction entre l’amour que
Dorante a affiché à de multiples reprises pour Clarice et la lettre d’amour que Dorante a
demandé à Sabine de donner à sa maîtresse : elle ignore elle aussi la confusion à laquelle est
en proie Dorante. Les deux jeunes femmes sont dans l’incompréhension et réclament à
Dorante des explications, en même temps qu’elles adoptent un ton accusateur. Par ailleurs,
ces répliques montrent à quel point la situation est confuse. Enfin Clarisse utilise du lexique
issu du mensonge “feindre” et “fourbe” rappelant l’attitude incorrecte de Dorante perçue
comme un menteur et manipulateur. La tournure : “le fruit de” signifie ici “l’effet”. Le verbe
“oser” signifie : “avoir l'impudence de faire” soulignant le mécontentement et la colère de
Clarice.
La rapidité et le parallélisme de leurs répliques concourent au comique, renforcé par la
répétition, et on imagine le jeu de scène, Dorante se tournant de l’une vers l’autre.
Dorante d’après la didascalie ignore Clarice et répond seulement à Lucrèce. Il va déclarer
son amour à cette dernière comme l’indique la répétition des verbes “j’aime” et cela aura un
effet de coup de théâtre marqué d’un brusque revirement de situation de la part de notre
séducteur en passant instantanément de l’une à l’autre des jeunes filles. Le revirement de
Dorante est propre aux jeux de séduction et d’inconstance amoureuse dont la
littérature baroque raffole. En effet, auparavant, Dorante avait réitéré son amour pour
Clarcie “Car enfin je vous aime”. Mais le spectateur toujours informé du double jeu du
menteur, l’a entendu annoncer à son valet complice : “tu me vas voir, Cliton, jouer un
nouveau jeu, / sans changer de discours, changeons de batterie”. Ici il semble satisfait de la
colère de Lucrèce visible à travers le lexique : “courroux” (= vive colère) et “fâchez”
prétendant que son discours visait à la piquer pour mettre ses sentiments à l’épreuve.
Dorante joue au plus fin en se targuant de décrypter “les principes cachés” la colère de la
jeune fille. Ainsi, d’après lui la colère et la jalousie de Lucrèce sont un signe incontestable de
son amour à son égard. En effet, l’attirance que porte Lucrèce est perçue comme une preuve
d’amour, d’où l’emploi de la litote “je ne vous déplais pas” (signifiant “je vous plais”). De
plus, la subordonnée causale : “puisque vous vous fâchez” souligne la logique paradoxale des
sentiments. Dans un revirement de situation Dorante choisit la vraie Lucrèce et affirme
triomphalement son amour exclusif pour elle au moyen de la négation restrictive : “je n’aime
que Lucrèce” Cela n’était jusque là pas la vérité puisqu’il était amoureux de Clarice. En
avouant cet amour empreint de sincérité il met fin à ses mensonges, fait tomber le masque et
se découvre : en effet, le séducteur prétend alors renoncer à sa publicité : introduits par le
connecteur d’opposition « Mais », les vers 7 et 8 mettent fin à l’intrigue “assez joué
d’adresse” où le mot « joué » peut renvoyer à la scène et au jeu théâtral : Dorante affirme
renoncer au mensonge et à la ruse sur lesquels reposait l’intrigue. Depuis le début, Dorante
pense aimer une femme qu’il appelle « Lucrèce » ; on aurait pu penser que s’apercevant de
sa confusion, il explique aimer en réalité Clarice. Mais, comme il l’explique à son valet
précédemment, l’important semble de ne pas « changer de discours ». Dorante se dépeint
comme étant contraint de dire la vérité : le verbe impersonnel “il faut vous dire vrai” amuse
le public qui le connaît comme bon menteur. Cette déclaration prend un ton ironique dans la
voix de ce mythomane comme le souligne également la réplique de Clarice qui met en garde
Lucrèce contre la fourberie de Dorante par l’emploi de deux interrogatives et de la tournure
superlative absolue associée à l’adjectif de mesure “grand” qualifiant ce manipulateur de
“fourbe” : “un plus grand fourbe”. Elle tente de raisonner Lucrèce avec la seconde
interrogative “et tu peux l’écouter” marquant son mépris et son dédain pour Dorante.
L’écouter serait lui donner crédit et le croire sur parole valorisant en réalité ses mensonges.
Nous pouvons voir également le dépit de Clarice, piquée dans son amour propre et
supplantée par son amie et rivale dans le coeur de Dorante alors qu’elle était la première à
avoir été courtisée par le jeune homme.
Mouvement 2 : L’ultime supercherie de Dorante prétendant avoir mené un double
jeu en guise d’épreuve des sentiments
DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m'avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.
LUCRÈCE.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries...
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire,
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père :
Comme tout ce discours n'était que fiction,
Je cachais mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé.
Dorante, d’après la didascalie, s’adresse encore à Lucrèce. Il continue à ignorer Clarice
pourtant présente et à laquelle il n’a pas répondu précédemment.
Le premier vers de la réplique de Dorante cherche à éveiller la curiosité autant que la
confiance de Lucrèce en promettant « quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter »
avec un verbe au futur en guise de d’assurance sur l’avenir. Cette affirmation est comique
mais aussi à double sens :
- en effet, si l’on se réfère à la réplique précédente de Dorante, dans laquelle il proclame son
amour pour Lucrèce, le propos semble audacieux, puisque Dorante affirme dire la vérité
alors qu’il a passé son temps à mentir : il présente sa parole comme gage d’assurance, alors
qu’elle n’a été durant toute la pièce que gage de confusion.
- de plus, le vers prend aussi une forte portée comique si on le situe par rapport à l’aparté «
est-il un plus grand fourbe ? ». Certes, cette phrase n’est pas entendue par Dorante, mais le
public entend cet enchaînement, durant lequel Dorante semble également répondre à
Clarice en ce sens.
Ainsi, cette phrase dit finalement deux choses opposées selon le contexte par rapport auquel
on les situe.
Dorante propose ensuite une relecture de l’intrigue visant à déporter sa duplicité au moyen
d’un nouveau mensonge. En effet, il déplace le mensonge sur Clarice, puisqu’il la présente
comme l’instigatrice de la tromperie et l’accuse de malhonnêteté. D’abord, il se fait passer
pour la victime lors de l’entretien nocturne. En effet, les compléments circonstanciels dans
lesquels l’emploi du pronom “votre” est répété deux fois et le nom de “Lucrèce” placé en
incise renforcent le fait que Dorante ait su qu’il ait été dupé par les jeunes filles : Clarice a
pris l’identité de Lucrèce et s’est présenté sous ce masque à notre menteur. Il rappelle ainsi
la scène du balcon où dans la nuit la supercherie a pu fonctionner. Le nom de “Clarice” cité
en tête de vers insiste sur la personne mensongère et celle qui est selon lui à l’origine de ce
stratagème indiqué par la locution “faire pièce”. En effet, “faire pièce” à le sens de “jouer un
mauvais tour à quelqu’un”. De même, au XVIIe siècle le terme de “pièce” signifie” “farce que
l’on joue à quelqu’un”. Dorante a donc bien été le dindon de la farce puisqu’il subit cette
machination : l’emploi du pronom “m’” étant COD du verbe au passé composé “a fait pièce”.
Dorante à la scène 5 de l’acte III a été dupé car depuis le quiproquo initial, avec la confusion
des identités, il prend Clarice pour Lucrèce. Les jeunes filles qui ignoraient cela ont
développé le malentendu. L’affirmation de Dorante “je l'ai su connaître” avec l’emploi de
verbes de connaissance rappelle bien le fait qu’il avait reconnu la voix de Clarice et peut à ce
moment là de la pièce faire croire aux jeunes filles qu’il avait compris la fourberie. Ainsi, il se
présente comme perspicace en retournant la situation à son avantage. Il s’affiche dans une
position de supériorité en prétendant s’être aperçu de l’échange d’identité. Sa déclaration
d’amour à Clarice n’a été, selon lui, qu’une manière de se venger de Lucrèce qui a cautionné
cette duperie en y participant et en étant d’accord “en y consentant”. Cette vengeance doit
être égale à la souffrance qu’il a ressentie en mettant en parallèle “affligé” et “en peine”
relevant du lexique de la tristesse. Dans le dernier vers, Dorante, triomphe, devenant le sujet
de l’action alors que Lucrèce identifiée par le pronom “vous” est ici COD.
Dorante prétendant ainsi avoir mené un double jeu en guise d’épreuve des sentiments. Dans
la tradition courtoise, l’amant se met au service de la dame et doit réaliser des épreuves
pour conquérir son cœur. Ici, il retourne ce modèle amoureux et inverse les rôles faisant de
Lucrèce, celle qui doit subir des épreuves.
Lucrèce renchérit en posant une nouvelle question à Dorante et en lui demandant compte de
la conversation galante aux Tuileries. Elle rappelle ainsi par l’emploi des compléments
circonstanciels de lieu “dedans les Tuileries” leur première rencontre à l’acte I, scène 2.
Corneille a ancré son action dans la réalité d’un Paris moderne : aux Tuileries, lieu couru par
la jeunesse noble et galante de l’époque. Dorante avait fait sa première déclaration d’amour
à Lucrèce en utilisant la rhétorique précieuse puis avait continué à la scène suivante en se
présentant comme un soldat fanfaron revenu des guerres d’Allemagne. De même l’adverbe
de temps “hier” nous rappelle que la pièce se déroule en 24h. Ainsi cette phrase permet de
confirmer le fait que Corneille a bien tenu compte de la règle de 3 unités : un lieu (Paris) ;
24h (deux demi-journées + une nuit) et l’action : un mariage.
Dorante répond alors à Lucrèce, mais en champion de la mauvaise foi, il a recouru à un
distinguo (= distinction subtile et compliquée) qui oppose la fausseté de la parole à la vérité
du coeur, à l’aide d’une antithèse : “elle avait mes discours, mais vous aviez mon coeur” et
renforce la rivalité entre Clarice “elle” et Lucrèce “vous”. En effet, Dorante suggère une
opposition entre être et paraître avec le parallélisme de construction. Il suggère ainsi que
ses « discours » (l’apparence) et son « coeur » (ses sentiments véritables) seraient
antithétiques. Enfin, lecteur/spectateur quant à lui sait que cela est faux, puisque à lors de la
première rencontre Dorante ne songeait pas à Lucrèce mais ici il ment pour se sortir d’une
mauvaise situation.
Comme il l’a fait lors de la première rencontre aux Tuileries, il use du langage précieux,
caractéristique de la galanterie en vigueur : il utilise ainsi de nombreuses figures de style :
des synecdoques “mon coeur” qui répond à “vous yeux”, la métaphore du “feu” qui est filée
avec le lexique “flamme” montrant la passion et enfin la périphrase : “l’aveu d’un père” c’est-
à-dire son consentement. Ainsi Dorante se présente comme un jeune homme honnête
respectant les codes aristocratiques. Cependant ce vers « Jusqu’à ce que ma flamme ait eu
l’aveu d’un père » reste ambigu : Dorante a effectivement obtenu l’accord de Géronte pour
épouser Lucrèce, mais il pensait en son fort intérieur épouser Clarice ; il dit donc la vérité
tout en mentant. De même sa déclaration est paradoxale puisqu’il utilise l’art oratoire galant
aussi bien pour séduire Clarice en lui mentant tout en affirmant ici devant Lucrèce qu’il dit
la vérité.
Par la suite, Dorante confirme sa déclaration première à Lucrèce : “Vous seule êtes l'objet
dont mon cœur est charmé.” Ce vers fait écho “je n'aime que Lucrèce”. Il réitère ses propos
et affirme son amour unique et exclusif. L’adjectif “seule” renforce son unique amour pour
Lucrèce. Dorante ne maîtrise plus ses émotions puisque le GN “mon coeur” devient le sujet
du verbe à la voie passive “est charmé”. Nous pouvons rappeler que “charme” est un terme
relevant de la magie puisqu’il vient du mot latin “carmen” signifiant “chant, formule
magique”. Son coeur a été mystérieusement envouté et ne peut aller à l’encontre de cette
action magique supérieure.
Ainsi, le menteur prétend avoir déclaré faussement son amour à Clarice tout en cachant son
amour vrai et sincère pour Lucrèce : “j’ai fait taire” qui n’aurait attendu, pour être enfin
avoué, que l’assentiment de Géronte. Le lecteur/spectateur voit ainsi dans l’amour de
Dorante pour Clarice qu’une “fiction”, bien que cet amour paraisse véritable durant toute
l’intrigue. L’emploi du terme “fiction” nous place à nouveau dans le mensonge et l’histoire
fausse. De cette manière Dorante justifie par le même alibi ses mensonges déclarés
précédemment, notamment sur son prétendu passé militaire : “je cachais mon retour, et ma
condition”.
Ce redoublement de mensonges est dénoncé de manière acide par Clarice dans ses deux
apartés. Elle semble en colère, révoltée par les mensonges successifs de Dorante. Elle
dénonce ce dernier dans une posture de défiance, sans aucune indulgence. Son propos est
tout entier accusateur : elle aimerait dissuader Lucrèce de succomber aux charmes de
Dorante. En effet, dans le premier aparté, Clarice, sous la forme d’une interrogation directe
à Lucrèce montre son agacement accentué par l’emploi de l’adverbe de durée “longtemps”
renforcé par l’adverbe “encore”. Clarice et Lucrèce deviennent spectatrice passive du
menteur, contrainte à “écouter” ses affabulations. Le sens de l’ouïe sollicité ici rappelle que
les contes et récits mythologiques ou de fiction sont issus d’une tradition orale que l’on se
raconte. Au sens de l’ouïe et associé celui de la vue évoquée dans le second aparté sous la
forme d’un impératif “vois” et d’un complément “à nos yeux”. Clarice et Lucrèce, comme le
spectateur, voient la mise en scène et la gestuelle de Dorante dans cette déclaration.
Comment va-t-il se placer : au milieu entre Clarice et Lucrèce ; à genoux devant Lucrèce.
Quels gestes peut-il faire : prendre la main de Lucrèce ? Enfin Clarice utilise le lexique de la
comédie : “moquerie” qui sera associé au champ lexical de la tromperie dans son second
aparté : “fourbe sur fourbe” et “jouer des tours de passe-passe” ainsi que “grand fourbe”
(cité dans le premier mouvement). Un fourbe est en effet une personne qui en trompe une
autre en feignant d’être honnête. Cela rappelle le personnage de Scapin dans la pièce Les
Fourberies de Scapin de Molière. Scapin le valet rusé met en place de nombreux
stratagèmes pour venir en aide aux jeunes gens dont les amours sont compromis par des
mariages arrangés par les pères. Enfin, “jouer des tours” est une locution signifiant “faire
une farce à quelqu’un pour le taquiner ou le tromper”. Ce lexique releve de la tromperie, de
l’illusion et de la magie tout comme “tour de passe-passe”. Cela rappelle aux
lecteurs/spectateurs que nous sommes dans une pièce de théâtre qui n’est qu’une fiction
mais aussi qu’elle appartient au mouvement baroque où la magie et la tromperie sont des
thèmes importants. Lucrèce quant à elle, ne répond pas à Clarice, et semble en réalité
cautionner, par son silence, cette mystification qui lui est favorable. Ignorant l’accusation de
son amie, elle ne fera que relever ironiquement la contradiction entre les serments d’amour
et les actes de Dorante : “c’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé”.
Mouvement 3 : Dorante annonce le dénouement en déclarant un double mariage
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encore quelque lieu d'en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
À Clarice.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
Fort de son “tour de passe-passe”, Dorante n’a plus qu’à confirmer sa déclaration d’amour
par une demande en mariage à Lucrèce. Tout mariage étant à cette époque soumis à
l’approbation paternelle, c’est à cette demande officielle que renvoie la référence de la
“parole” échangée entre son père et celui de Lucrèce. Toutefois, Dorante emploie une
tournure hypothétique “si mon père” sous la forme d’une phrase interrogative, alors qu’il est
certain des événements : il manipule Lucrèce, montrant qu’il se soumet à son père, et
éveillant chez elle un certain désir attisé par le doute et la crainte de l’impossibilité. En effet,
cette parole vaudrait “témoignage” (répété deux fois) de l’amour entre les deux jeunes gens,
comme le confirme la dernière réplique de Lucrèce.
Dorante se fait alors passer pour celui par qui la vérité arrive : “telles clartés” (superlatif et
lexique de la lumière). Alors que le public connaît l’inconstance du jeune homme, il réitère
l’évidence de son amour pour Lucrèce qui n’aurait rien de douteux : “qu’à de telles clartés
votre erreur se dissipe”. Le terme de “dissiper” doit en effet mettre directement fin à ses
doutes.
Puis, il se donne même le bon rôle en renvoyant Clarice à son projet de mariage avec
Alcippe, en employant la forme injonctive “aimez toujours Alcippe” renforcée par l’adverbe
“toujours”. Dorante, interpelle Clarice au moyen d’une apostrophe méliorative associée à
l’adjectif “belle Clarice” renforcée par l’emploi du pronom personnelle “vous” la désignant
précédemment. Dorante se présente comme l’allié de la jeune femme, puisqu’il sous-entend
avoir inventé “son hymen (= mariage) de Poitiers” pour qu’elle puisse, comme prévu,
épouser Alcippe, et pour ne pas nuire à leur amour. En effet, si Dorante n’avait pas prétendu
à son père qu’il était déjà marié à la fictive Orphise, Géronte aurait fait de Clarice l’épouse
de son fils. Comme pour se venger des accusations de Clarice il lui rappelle qu’ils sont tous
deux liés par un secret “mais entre vous, et moi, vous savez le mystère”: on peut y voir une
forme de complicité souriante, mais aussi un propos moins avenant ; Dorante lui rappelle
ainsi que, comme lui, elle ne saurait être considérée comme irréprochable (accord du
mariage arrangé avec Géronte ; manipulation et changement d’identité). Il lui suggère
également que le mensonge, ou du moins le secret, semble ici préférable à une trop grande
honnêteté, surtout lorsque l’on sait à quel point Alcippe peut se montrer jaloux. Cette
réplique est donc ambiguë.
Enfin le dernier vers annonce le dénouement heureux avec l’arrivée d’Alcippe “qui s’avance”
et de Géronte et “j’aperçois” au présent d’énonciation afin d’exprimer une action en même
temps qu'elle a lieu. Ce sont eux qui donneront les accords favorables aux deux mariages. Le
présentatif “le voici” fait référence à Alcippe, sujet de la conversation avec Clarice. Les deux
personnages sont placés au début du vers, pour Alcippe, et à la fin du vers pour Géronte au
moyen du GN “mon père”. Ils sont ainsi mis en avant car ils officialiseront les deux mariages.
Conclusion :
- Les personnages présentent des motivations diverses. Lucrèce est amoureuse et
cherche à comprendre ce qui se passe tout en espérant le mariage. Clarice, elle, est
furieuse et se retranche dans l’accusation, mais aussi peut-être également dans la
jalousie et le ressentiment : elle perd un amant qui semblait lui plaire plus qu’Alcippe.
Dorante, enfin, veut sauver les apparences et prétend délivrer la vérité alors que ses
propos constituent un ultime mensonge.
- Un jeu de qui perd gagne : cette scène rend possible le dénouement de la comédie, qui
traditionnellement, s’achève par un mariage ou même comme ici deux mariages. Elle
assure le triomphe de Dorante qui semble finalement satisfait d’épouser Lucrèce au
lieu de Clarice, et qui se tire d’embarras au moyen de nouveaux mensonges. Le
dénouement est donc heureux mais peu moral.
- Une figure de l’inconstance amoureuse : attiré par Lucrèce aussi aisément qu’il
renonce à Clarice, Dorante est une figure de l’inconstance dans la littérature baroque.
-
Ouverture :
- Dorante est un personnage qui peut être considéré comme l’incarnation du
théâtre baroque pour 3 raisons :
Tout est mouvant chez Dorante : ses sentiments, sa parole, ses mensonges.
La vérité semble être une illusion, puisque le mensonge peut devenir vérité.
L’être et le paraître s’entremêlent sans cesse.
- La Suite du Menteur de Corneille : Dorante s’est éclipsé juste avant la cérémonie de
son mariage avec Lucrèce, laquelle par dépit, a épouse Géronte, le père de Dorante,
mais s’est retrouvée veuve assez joyeuse deux mois plus tard.
- Don Juan de Molière : le libertin, Don Juan, séduit deux paysannes avec de fausses
promesses simultanées de mariage.