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Presses Universitaires de France Cahiers Internationaux de Sociologie

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APPROCHE SOCIOLOGIQUE DE LA VIOLENCE

Author(s): Patrick Baudry


Source: Cahiers Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SÉRIE, Vol. 84 (Janvier-Juin
1988), pp. 5-17
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40690332
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VIOLENCE, DOMINATION,
ORDRE TOTALITAIRE

APPROCHE SOCIOLOGIQUE
DE LA VIOLENCE

par Patrick Baudry

RÉSUMÉ

La volonté d'en finir avec la violence anime les mouvements totalitaires. La


pacification d'aujourd'hui peut être comprise comme la forme d'un totalitarisme
doux qui empêche sa ritualisation. Mais il faut prendre en compte des rituali-
salions locales, aujourd'hui en tendances, qui vont dans le sens de sa resocia-
lisation.

SUMMARY

Totalitarian movements are pushed by a definite will to put an end to


lence. Today's pacification can be understood as a soft form of totalitaria
which prevents it from becoming ritualistic. It is however necessary t
account of presently progressing local rituals which are tending to make i
a socialization process.

Tenter de définir la violence peut sans doute correspond


un juste souci de précision. On peut ainsi tâcher d'éviter
discussions troubles, dont l'objet toujours imprécis peut sem
défini dès son évocation. Il peut encore s'agir de délimit
domaine d'étude, et d'en spécifier les « régions ». A tra
abstraitement de « la » violence, à la voir partout, on pour
bien courir le risque de ne plus savoir l'analyser nulle part
amalgamant des situations dissemblables, en confondant
actes dessous une même catégorie, on pourrait contribu
l'aplatissement de toute problématique. Mais le souci de
cision, justifiable, est aussi critiquable. Notamment qua
manie du « concret », l'obsession de 1' « utilité » escamoten
temps de la réflexion. Egalement lorsque la « définition » p
Cahien internationaux de Sociologie, vol. LXXXIV, 1988

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6 Patrick Baudry

tendument précise, ne re
tions spectaculaires, sang
discrètes, légitimes, ins
partiel n'est plus que pa
projet d'un ordre cohéren
menacer de leur incohére
se charge-t-on de les « ex
Mais c'est aussi l'idée mê
douteuse. Ne peut-il en e
soi, en en fabriquant un
(quelle distance ?). Plutôt
la violence - comme si
permettrait de la « localis
peut-être, d'en faire 1'«
attitudes des formations
manières de se la représe
perspective, c'est aussi de
compte, à savoir de la mo
alors la tournure d'un qu
aux limites, à l'altérité, s
voie d'analyse, qui peut se
des lieux d'application.

I. - La pacification ordinaire

Le problème (si l'on veut en voir un), c'est peut-être q


violence soit devenue un « problème ». Le désarroi, le sen
d'impuissance devant les phénomènes de violence, ne s
choses banales, insignifiantes. Travailleurs sociaux et trav
de la santé connaissent de près des actes de violence
touchés de près par des actes de « toute-puissance »
lesquels ils se trouvent impuissants. Egalement, se trouve
dans des relations de violences circulaires, dans le jeu de
sailles en chaîne ; ou encore sont acteurs d'une violence rou
reproducteurs d'une violence institutionnelle. Le rôle ins
tionnel ne garantit pas un « savoir », il n'assure pas une « cuir
la blouse blanche, par exemple, ne permet pas d'assur
« bonne distance » en rapport d'actes, ou de cris, qui «
minent », qui détruisent.
L'impossibilité de « faire avec » la violence, de com
avec elle - avec celle, par exemple, de l'adolescent qui
un remarquable euphémisme) fait une « tentative » de su
qui s'automutile, qui insulte ou qui frappe, ou encore ave
du malade et tout particulièrement de la personne moura

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Approche sociologique de la violence 7

semble vous entraîner dans « sa » mort, ou encore l'impossib


d'intervenir dans des scènes de violence (où « personne
bougé »), le sentiment de se trouver devant des situations « extra
ordinaires - tout cela rend bien compte de la force, d'appar
non répressive, d'une interdiction. Tout se passe comme s'il f
que la violence ne nous concerne pas et que nous n'ayons
rien à en dire. La culpabilisation pouvant faire suite à c
interdiction : ne serions-nous pas « responsable » de contrib
à sa reproduction, étant incapable de tenir dans la scène
désordre un rôle « rationnel » ? D'en produire un discours q
comme par magie, aurait le pouvoir de l'interrompre ?
Nos sociétés sont peut-être remarquables par leur impuiss
devant la violence. Celle-ci s'y définit, de façon fréquente,
manière négative et sur le mode de l'accusation. Un pa
enfantin peut en résumer la « définition » : « La violence c'es
et c'est l'autre. »
Partant, on pourrait croire que la « solution » - la violence
étant définie comme problème, appelle alors une solution - serait
d'en finir une fois pour toutes. Le repérage de « violents notoires»
permettrait d'y voir « clair ». Leur suppression, éventuellement
douce dans les formes (cf. les dites exécutions douces dont
auraient « bénéficié » des condamnés à mort aux Etats-Unis),
permettrait d'en « liquider la question ».
Les mouvements totalitaires procèdent d'une volonté d'assai-
nissement, d'une préoccupation hygiéniste. L'autre, défini comme
saleté, est bien celui qu'un mouvement salvateur doit éliminer.
Récurer le « corps social », drainer les impuretés, dératiser les
espaces urbains, supprimer les parasites : le projet d'un monde
meilleur dont chacun peut, de manière parcellaire, hâter l'heu-
reux avènement, aimante les sentiments d'impuissance et ren-
force une sensation de toute-puissance : celle d'une totalité,
transparente à elle-même, débarrassée de toute part d'ombre.
La justesse du combat justifie les pires exactions. On se bat
pour la « vie » en réprimant avec raison les fauteurs de mort.
Les distances conflictuelles, les déséquilibres sociaux, l'indéter-
mination sociale, sont autant de « morts » que la thérapie totali-
taire doit vaincre1. L'appétit de l'unité, la revendication d'un
monde « enfin » homogène - tout cela dit bien le refus de l'hété-
rogène, de l'altérité, de la division ; l'idéalisation d'une suppres-
sion des tensions et des conflits, solutionnés « finalement ».

1 . « Avec le totalitarisme se met en place un dispositif qui tend à conjurer


cette menace, qui tend à ressouder le pouvoir et la société, à effacer tous les
signes de la division sociale, à bannir l'indétermination qui hante l'expérience
démocratique. » C. Lefort, L'invention démocratique, Fayard, Paris, 1981,
p. 175.

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8 Patrick Baudry

Identifier et exécuter le
ceux qui rappellent à l'alt
juste cause quand il s'ag
constitué non point de pe
identiques. Il peut sembler
Demeure, pourtant, de
violence est portée (com
notoires, et le projet d'en am
d'en canaliser la puissance
Le totalitarisme « dur » ne
la « vie », comme on l'a di
pas, on fait « disparaître »
succéder un second nive
effacement des traces des
de leur disparition2.
Le totalitarisme « doux »
propre, et neutralise le se
lieu de se poser une quest
certain type de questionn
l'on considère la violence
étant de l'ordre de ce qu
(c'est un choix) l'on con
des rapports sociaux, com
première logique, la viol
relation, au moins comme
Selon la seconde logique,
tutive des échanges, est l
Alors, au lieu de la répr
question se pose de compo
permette de la positiver.
société de « communicat
P. Virilio) - où mort et v
ment et l'arrêt, devienne
« erreurs ». C'est bien ce
de pacification qui, sous c
marque typiquement la
lui-même les germes du tot
Pour prendre à rebours
cesse d'attirer l'attention

2. Cf. G. Reinoso, Tuer la mort, in Le psychanalyste sous la terreur,


Ed. Matrice. Vigneux, 1988 (coll. sous la responsabilité de H. de Macedo),
p. 171-179.
3. Cf. J. Freund. Sociologie du conflit. Paris, puf, 1983, p. 40-54.
4. Cf. P. Baudry, Une sociologie du tragique, Pans, Gerf/Cujas, 198Ö,
p. 21-46.

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Approche sociologique de la violence 9

d'hui*, on peut au contraire remarquer l'étonnante pac


qui caractérise la vie sociale des sociétés occidentales. In
et tabous peuvent sembler en voie de disparition ou dé
« autre époque », les attitudes crispées, obligées par les
tions sociales, morales ou religieuses paraissent tomber
tude avec leurs justifications devenues « anachroniques »
urbain, lieu de transparence et d'information permane
donner l'idée qu'aucun obstacle, que rien de louche ou d
ne peut réellement menacer la circulation « décontract
promeut.
Les choses ne sont bien entendu pas aussi simples. Les « libé-
rations » sont les habillages illusoires de nouvelles contraintes ;
elles caractérisent un mode de domination qui conformise plus
efficacement les conduites que le contrôle policier et l'injonction
autoritaire. Mais il faut bien saisir l'efficacité de cette manière
idéologique d'assainir le corps social, qui substitue la manipula-
tion douce au contrôle brutal. Sans exagérer l'effet normalisant
de ce qu'on propose d'appeler la pacification (dont précisément
l'on montrera plus loin les limites), l'on peut bien voir là les
stratégies d'une domination qui tient l'existence sociale à dis-
tance de la violence et de la mort. Sans confondre abusivement
les démocraties d'aujourd'hui avec les formes de dictatures
connues, on peut comprendre la gestion de la violence (au lieu
de sa ritualisation) comme le biais d'un nouveau totalitarisme
agissant par la fabrication discrète d'un mode de vie pacifié,
dont le contrôle n'apparaît plus comme tel.
Ce qui caractérise le pouvoir d'aujourd'hui, c'est peut-être
moins le fait qu'il détienne le monopole de la violence légitime
(M. Weber), que son abstraction du champ de la violence, et la
distance d'abstraction qu'il diffuse, comme mode de comporte-
ment, en rapport de la violence.
Les sociétés archaïques faisaient usage de rituels préventifs*
(qui favorisaient notamment la reconnaissance des différences),
en sorte non pas de la supprimer ou de la canaliser mais, en lui
donnant acte, d'en utiliser la puissance. La dictature nazie s'est
employée tout au contraire à son eradication, en combattant les
différences dans la hâte d'un monde parfait. Les sociétés d'au-
jourd'hui ne connaissent plus de ritualisation de la violence, ni
de mission purificatrice : les différences ne sont pas articulées ou
pourchassées, mais plutôt neutralisées, et la violence n'est plus

5. L'ouvrage de J.-C. Chesnais, Histoire de la violence, Paris, R. Laffont,


1982, dissipe sur ce sujet nombre d'idées reçues.
6. Cf. R. Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972 ; M. Maiessoli,
La violence totalitaire, Paris, puf, 1979 ; Essais sur la violence, Paris, Librairie
des Méridiens, 1985.

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10 Patrick Baudry

vécue ou « solutionnée », m
commande pas qu'une liste
consiste en un mode de pri
sous couleur d'une assistance bienveillante et libérative. A la
« dératisation » brutale succède l'hygiénisation douce. Les diffé-
rences, du moment qu'aplaties, peuvent être « reconnues ». La
pacification, peut-on dire, est la stratégie discrète, « non violente »,
d'un statu quo mortifère.
Des manières de faire ordinaires assurent la reproduction d'un
ordre où la violence ne tient plus de place légitime que specta-
culaire, selon une vision normative de la catharsis. A ce sujet
l'installation dans certaines firmes japonaises de locaux insonores,
où Ton peut hurler, casser des objets, se défouler sur un manne-
quin portant éventuellement la photographie du chef, est signi-
ficative de ce traitement hygiénique de la violence, qu'autorise la
pacification. Sur le modèle du cabinet d'aisance, on crée un lieu
(individuel) où se décharger des « impuretés violentes » ; il s'agit
de s'en soulager. Cet exemple n'est pas qu'anecdotique. Telle est
bien en effet l'idée dominante : « ça » doit s'exprimer, la violence
(dangereuse à force d'être contenue) doit trouver une sortie puri-
ficatoire. La catharsis s'envisage comme manière de se débarrasser
de la violence, non pas comme manière d'en régler l'existence, d'en
élaborer depuis une parole communautaire un sens.
Des manières ordinaires, disions-nous, euphémisées, adoucies,
aseptisées, dont on a pu faire l'histoire en de nombreux domaines7,
en colportant l'idéal de la pacification, assurent méthodiquement,
« en douce », la reproduction d'un ordre qui confisque l'élabora-
tion d'un sens, venu fondamentalement peut-être de ce qui
éprouve la communauté et la provoque, depuis la reconnaissance
de son impouvoir.
L'interdiction des rituels, le détournement de leur sens ou leur
appauvrissement à partir du xvie siècle - indiquent une dépos-
session. L'existence sociale se voit confisquer ces lieux ou moments
où elle trouvait à se construire. Où, ponctuellement et de manière
cyclique, un travail social (au sens large) prenait forme.
La « déritualisation »8, ou ce qu'on peut aussi désigner comme
passage du rituel au spectacle, ainsi que l'hygiénisation, l'indivi-
dualisation, et la distance d'abstraction imposée sous couleur

7. Cf., par exemple, N. Elias, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-


Lévy (Pluriel), 1973, p. 321 sq. ; A. Corbin, Le miasme et la jonquille, Paris,
Aubier-Montaigne, 1982, p. 105 sq. ; Ph. Perrot, Le travail des apparences,
Paris, Seuil, 1984, p. 26-27 ; P. Hmtermeyer, Politiques de la mort, Paris,
Payot, 1981, p. 113 sq. ; M. de Certeau, D. Julia, J. Revel, Une politique de
la langue, Paris, Gallimard, 1975, p. 126 sq.
8. Cf. J. Delumeau, La peur en Occident, Pans, Fayard (Pluriel), 1978,
p. 526-530.

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Approche sociologique de la violence 11

de protection à l'endroit de la mort et de la violence - tout ce


peut s'analyser comme les modes et les effets d'un dispositif q
prétend reléguer la violence dans le non-sens.

II. - La logique harmonique

Mais il faut y prendre garde : une analyse critique tout uni-


latérale, capable de « tout » expliquer, de « tout » lire, est aussi
capable d'être aveugle. Ce peut être un mode de raisonnement
nostalgique qui gouverne cette cécité. Le temps présent ne se
définit plus qu'en termes de perte, d'appauvrissement, finalement
dé vide, quand on le compare à un passé ou un ailleurs, un monde
exotique présenté comme le lieu d'une authenticité perdue.
Sous cet aspect la critique radicale peut bien ne pas se séparer
du « système » qu'elle entend dénoncer. L'analyse systématique
peut contribuer à l'ignorance d'actes mineurs, banals, mais où
se joue peut-être la réinvention possible d'un rapport socialisé
à la mort et à la violence. Elle peut aussi collaborer à la relégation
dans le non-sens d'actes violents qui témoignent peut-être, au
moins pour certains d'entre eux, de l'exigence que la mort et la
violence soient redites collectivement.
C'est bien la même forme sociale qui peut à la fois produire
la pacification dont on a parlé et la « sauvagerie » qui fait régu-
lièrement « la une » de la presse « à sensation ». D'une presse
populaire, dont on aurait peut-être trop vite dit qu'elle fait
passer à côté de 1' « essentiel »9. Répulsion et fascination peuvent,
on le sait, fonctionner ensemble. Mais précisément, peut-être
faut-il alors éviter, si l'on ne veut pas contribuer à ce fonction-
nement, d'instaurer un découpage entre la masse des gens calmes,
« calmés », et la minorité hard, le groupe des excités sur qui
les « tranquillisants médiatiques » n'auraient pas d'effet. Ce
découpage entre gens « à histoire » et gens « sans histoire » se situe,
au fond, dans la droite ligne du dispositif pacificateur.
Pour tenter de comprendre la violence anomique, l'on peut
parler de « rituels détraqués ». Il ne s'agit pas là de donner dans
ï'alarmisme. Mais, d'une part, d'éviter l'aplatissement d'un com-
paratisme qui - procédant d'une anthropologie trop généralisée
et insuffisamment appliquée - confond des phénomènes au
mépris de leurs sens et de leurs contextes. Il est question, d'autre
part, d'éviter la disjonction totale de phénomènes hors de toute

9. Cf. G. Auclair, Le Mana quotidien, Paris, Anthropos, 1982, 2« éd.,


p. 245.

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12 Patrick Baudry

compréhension et la relégat
males dans une anormalité
ou dont, comme s'il fallait les
on refuse de dire et d'ente
que d' « actes posés ».
Il est question de reprendr
par répulsion ou fascination
ment. Une telle approche
talgie d'une « authenticité
admiration pour ceux qui «
est, à notre point de vue, bi
que d'une implication fon
s'agit d'une provocation à l
tion la « nature » du lien so
raisons de vivre.
Si nous parlons de rituels aujourd'hui « détraqués », c'est par
comparaison et en opposition avec ce qui peut se dégager de la
ritualité archaïque. On ne saurait mettre sur le même plan ce
qui ici procède de l'accélération, là du ralentissement. Ici, de la
vitesse, là, de l'arrêt10. Ici d'un « individualisme exacerbé », là
d'un mouvement collectif, communautaire. Ici ce qui juxtapose
ou confond vie et mort, là ce qui les articule. Ici ce qui procède
de l'indifférenciation, là de l'émergence des différences. Ici de la
fusion, là d'une « existence tensionnelle », d'une mise en tension des
rapports sociaux.
Mais ces oppositions permettant d'éviter le danger d'un
comparatisme aplatissant (« De tous temps... ») ne sauraient nous
empêcher de penser l'anomique d'aujourd'hui. On peut sé méfier
d'un usage non contrôlé de l'anthropologie en ce qu'il peut
conduire à la fabrication de synthèses totalisantes, oublieuses
des oppositions et des renversements de situation, oublieuses
des contextes et des sens sociaux, au profit de discours idéolo-
giques tenus sur 1' « Homme ». Mais un regard porté sur les
sociétés d'ailleurs ou d'autrefois peut nous aider à penser l'ar-
chaïque de nos sociétés. Ainsi peut-être qu'à imaginer des pra-
tiques alternatives, à imaginer les retours sous de nouvelles
formes de rituels convenant au type de la société démocratique.
Il est fréquent qu'on borne l'expérience anomique, l'acte
violent à l'individualité qui les manifeste. Qu'on individualise
des états ou des actes dérangeants (de victime ou d'agresseur),
sous le prétexte d'en apprécier « concrètement » l'histoire. Et

10. Cf. G. Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris,


Bordas, 1969, p. 471 ; cf. également L.-V. Thomas, Fantasmes au quotidien,
Paris, Librairie des Méridiens, 1984, p. 54-55.

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Approche sociologique de la violence 13

qu'on procède par « individuation » : c'est-à-dire qu'on enfo


dans l'individu ce qui, précisément, l'excède.
C'est la notion même d' « individu » qu'on peut remettre
cause, en ce qu'elle peut fonctionner comme lieu fictio
d'explication des phénomènes sociaux. On ne saurait s'éto
de ce que le discours psychologisant domine lourdement dan
modernité. Il ne doit son succès qu'aux succès des logique
pouvoir auxquelles il participe activement11. Mais la « m
nité », précisément, ne saurait tout dire, tout contenir des ph
mènes de violence. L'expression d' « individualisme exace
que l'on mentionnait plus haut, invite, selon nous, à douter
la notion d'individu soit aujourd'hui très pertinente. Les « ri
détraqués » excèdent le cadre de la modernité. Elle n'a, ne p
rien à en dire. Elle ne peut que prendre au pied de la lettre
actes qui se situent hors de ses normes. Et l'on peut crit
cette prise au pied de la lettre (l'individuation dont on p
plus haut), en ce qu'elle peut n'être rien d'autre qu'un « pas
à côté de la plaque » des mouvements sociaux actuels.
Peut-être est-ce dans la perspective d'une « logique harm
nique » que l'on peut comprendre le travail social, capa
aujourd'hui d'être réinventé, dans la prise en compte des ph
mènes de violence. On connaît l'emblème de l'harmonie
appartient à la culture asiatique. Pour mieux en dégager le
l'on peut souligner ce que cet emblème n'est pas. On sait
représente une forme ronde, qu'il s'agit d'un cercle. L'harm
ne s'associe pas à la fixité, à la rigidité d'un ordre établi « u
fois pour toutes », mais au mouvement, à la mobilité, au dy
misme. On sait aussi que cet emblème est bicolore, et no
monochrome. Autrement dit, l'harmonie n'est pas unitaire, f
de l'unité, de la réduction à l'Un, neutralisation des différe
A l'inverse, elle est présence de différences. On sait encore q
deux « parties » (blanche et noire) qui composent l'emblème
sont pas décomposables en deux « moitiés » qui viendraie
juxtaposer, qui seraient jointes l'une à l'autre (et séparées l'u
de l'autre) par un diamètre. Les deux dimensions de l'harmo
s'épousent, si l'on peut dire, s'emboîtent l'une dans l'autr
notion d'harmonie ne correspond pas à une juxtapositio
différences ; elle constitue une forme d'articulation des différen
Enfin, on sait que les deux « moitiés » de l'emblème ne son
elles-mêmes monochromes. Un point noir est situé dans la p

11. « Ce qu'il y a de fâcheux dans les théories modernes du comportem


ce n'est pas qu'elles sont fausses, c'est qu'elles peuvent devenir vraies,
.qu'elles sont, en fait, la meilleure mise en concepts possible de certaine
dances évidentes de la société moderne », H. Arendt, Condition de Vhom
moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p. 363.

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14 Patrick Baudry

blanche, et un point blan


seulement dans la notion d'h
l'un dans l'autre et l'autre en l'un. Les deux « moitiés » de l'em-
blème ne sont pas unitaires : elles sont elles-mêmes divisées.
Et c'est précisément cette division qui marque chacune des
« moitiés », qui permet non seulement la co-présence, la juxtapo-
sition, mais de manière dynamique, leur articulation.
Cet emblème de l'harmonie12 donne à penser la liaison entre
dynamisme social, différences articulées et violence. On peut
ainsi souligner le lien entre la violence et le politique, et poser de
manière globale la question de l'intégration de la violence.
On peut opposer deux ordres de pensée. Celui de l'harmonie à
celui du consensus. Dans la logique de l'harmonie, il est question
d'agencer les différences, de composer avec la violence, cela dans
la dimension du présent. La ritualité archaïque ne donne pas à
rêver d'un « avenir radieux » ; il n'est jamais question dans les
rites de conciliation, dans les séquences de désordres réglés qui
marquent les rituels de regénération, dans les moments de vio-
lences lors des rituels de naissance, d'initiation, de mariage, de
mort, de se débarrasser de la violence « une fois pour toutes ».
On peut comprendre la ritualité archaïque comme mode de reca-
drage des antagonismes et forme d'intégration de la violence au
profit du dynamisme social.
Dans la logique du consensus, il est à l'inverse question de
pacifier, d'atténuer les différences, cela avec le projet d'une
homogénéité. C'est celle-ci qui, peut-on dire, domine aujourd'hui.
Au sujet de la mort, il est à nos yeux remarquable que la société
d'aujourd'hui oublie la mort dans la vie en la reléguant à la fin
de la vie, et qu'elle en vienne à faire de la mort une fin dont
l'aménagement individuellement confortable tend à primer sur la
prise en compte d'une scène sociale. On peut opposer radicalement
« pensée de la mort » et « réflexion sur la fin » : la première rappelle
à l'impouvoir, figurant la mort comme de l'ordre de l'indécidable.
La seconde imagine un pouvoir sur la mort, une maîtrise de la
fin, elle suppose la décision et réduit le désir à la demande, au
lieu que la demande soit envisagée dans la prise en compte d'un
désir ambivalent. La pensée de la mort ouvre sur la reconnais-
sance d'une souffrance, d'un désarroi, situant le corps comme
support d'une personne. Dans la logique d'une réflexion sur la
fin, on imagine le confort d'un corps individuel réduit à sa dimen-
sion organique. La mort n'est plus que de l'individu et se réduit

12. Cf. G. Durand qui écrit de l'harmonie qu'elle consiste en un « agence-


ment convenable des différences et des contraires », in Les structures anthro-
pologiques de V imaginaire y op. cit., p. 401.

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Approche sociologique de la violence 15

à un acte. La pensée de la mort, par contre, la situe da


communauté et appelle une parole. La mort, au lieu d'être te
naison, est fondation ; elle n'est pas l'aboutissement d'une li
mais manifestation radicale de l'altérité. La réflexion sur la fin
est corollaire d'une promotion de la technique thérapeutique mais
aussi « relationnelle », dans un univers de « communication ». La
pensée de la mort conduit à poser la question d'une ritualité, qui
permette de faire place à un échange, à l'élaboration d'une parole
à partir d'une violence à quoi l'on donne acte.
Bien sûr, toutes ces oppositions que nous avons proposées
- harmonie/consensus, ritualité/pacification, mort/fin - ne sont
que des « commodités théoriques » qui ne peuvent servir en aucune
façon à un répertoriage « strict », « immédiat » d'attitudes. Elles
peuvent plutôt servir à situer l'ambiguïté qui marque la forme
démocratique, qui contient les deux types de logiques qu'on a
voulu distinguer. La pacification domine, a-t-on dit, mais elle
ne peut éliminer les tendances qu'il faut aussi savoir discerner
vers une resocialisation de la mort et de la violence. Ici ce sont
des pratiques d'apparence mineures, locales, qu'il faut prendre
en compte. Ce sont non pas des discours institutionnels qu'il faut
écouter ; mais des pratiques inventées à l'intérieur de certaines
institutions (services hospitaliers, centres de l'éducation sur-
veillée, par exemple), et inventées parfois de manières spon-
tanées13, qu'il convient d'apprécier. La ritualisation « relevant
du societal et non du social », refluant du « global vers le micro-
local »14, demeure ; et ce « reste » n'est pas rien. Le rituel (qu'il
ne faut pas pour autant « redécouvrir » partout) est bien une
forme fondamentale de structuration de l'existence sociale, qu'in-
terdit notamment la société totalitaire16.
L'« amour » ne suffît pas à fonder la ritualité. La bonne inten-
tion, le dévouement le mieux inspiré, peuvent mener à la catas-
trophe. L'adhésion, la complicité fascinée avec le « violent » ou le
« mourant » en sont, en autres, les dangers. L'infirmière alors
peut bien se trouver « entraînée » dans la mort du malade. Le
plus grand péril est peut-être de s'enferrer dans la dualité, elle-
même reproductrice de la violence que Ton prétend combattre
ou « dépasser ». Le passage à la dualité peut être désigné comme le
seuil à partir duquel l'on passe d'une situation « agonale » à une

13. Cf. L.-V. Thomas, Rites de mort, Paris, Fayard, 1985, p. 272 sq.
14. G. Balandier, Le détour, Paris, Fayard, 1985, p. 202.
15. « En rentrant de l'usine, on a croisé le cortège. Trois hommes : deux
pour porter le mort, la sentinelle. Un de plus, et c'aurait été une cérémonie.
Les ss ne l'auraient pas permis. Il ne faut pas que la mort puisse nous servir
de signe. Il faut que nos morts disparaissent ici aussi, où il n'y a pas de
crématoire. » R. Antelme, L'espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957, p. 97.

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16 Patrick Baudry

situation « polémogène » (J
marque par l'effondrement
profit d'une opposition hai
Mais ce sont bien aussi l
peuvent être les objets d'un
ritualité dont nous parlons
mise en recettes, et qu'el
« solution » au problème d
comme un moyen de pacif
recettes qui est souvent fo
nelles, en quête peut-être s
caces, et qu'avec certains «
« donc » rien à faire. Il faut
permet de donner acte à la
l'élaboration d'une parole à
rapport social.
A propos de ces coups -
angoissent ou séduisent,
brunn écrit : « Les coups,
contre, scansion, ponctuat
substitut d'une parole ou m
selon des flux qui traverse
times. »17 C'est là, depui
situer dans l'organisation
çante et puissante de la vio
guérir le « corps social », p
nisation des interactions. P
(ou à sa « libération »), il s
s'agit moins de « limiter »
d'elle à la définition d'un r
personne violente, ce n'est
qui la traverse ne trouve
illusion dangereuse procè
lence, que l'angoisse de mor
à part, hors de toute scène
pelle qu'il faut bien qu'il t
C'est rien moins que la q
est posée, dans ce question
violence et la mort. C'est b

16. Cf. J. Beauchard, La dissol


peur et de la menace, in Action
noa 1-2, sept. 1981, p. 62-74 ; J
conflictuelle. Toulouse, Eres, 1981.
17. R. Hellbrunn, La voie des coups, in R. Hellbrunn, J. Pain, Intégrer
la violence, Vigneux, Ed. Matrice, 1986, p. 36.

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Approche sociologique de la violence 17

rapport à l'autre qui est ici en jeu. On peut comprendre


l'autre, « notoirement violent », agit de manière « grossièr
violence avec laquelle nous négocions quotidiennement. C
la possible articulation de ces deux « registres » - au lieu de
séparation - que Ton peut travailler. Aussi, plutôt que de pr
jeter une ex-plication, une « maîtrise » totale, des phénomè
de violence, peut-on tenter, localement, de s'y impliquer. C
approche n'est pas seulement « théorique » : elle est auss
forme d'interrogation des attitudes sociales qui fonden
démocratie.

Université René Descartes-Paris V.

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