11 C.
RA YNAUT
Trente ans d‘indépendance :
Fepères et tendances
E Niger est un pays en friche.dans 1e.domaine de l’analyse
L- politique. Les études d’histoire et d’anthropologie sociale y
sont riches et diverses. Aucune, en revanche, ne s’aventure
à analyser les réalités’ nationales dans leurs dimensions contempo-
raines. Cet article ne prétend nullement combler cette lacune, mais
au contraire la rendre plus évidente. Son objectif est modeste :
rappeler quelques repères d’un passé qui n’est pas si lointain,
esquisser quelques tendances. I1 s’agit en fin de compte de four-
nir des déments pouvant aider à resituer le présent dans sa filia-
tion historique. Nous ferons certainement surgir plus d’interroga-
tions que nous n’apporterons de réponses. Certains des articles
présentés dans ce dossier permettront d’aller plus loin s u certains
points. Pour le reste, .si nous donnons envie aux uns d’en savoir
plus, aux autres de relater ce dont ils ont été les témoins ou les
acteurs, nous aurons .atteint notre but.
Les luttes pour le pouvoir
Le 10inovembre 1987, décède le général Seyni Kountche. Une
.vingtaine de jours plus tard, deux hommes - qui viennent tout
juste.de recouvrer leur liberté - se succtdent dans le bureau du
général Ali Saibou, le nouveau chef de 1’Etat. Le premier d’entre
eux est Diori. Hamani, ancien président de la République, ren-
versé par Kountche en avril 1974. I1 est suivi le lendemain par
Djibo Bakary, jadis son adversaire le plus farouche, qui l’a rejoint
dans ‘les .prisons du régime militaire. Avec ces visites, publique-
?ment annoncées par la presse, c’est une boucle qui se trouve ainsi
symboliquement fermée. Pour chacun des acteurs concernés, l’évé-
nement constitue un geste ostensible de réconciliation nationale.
3
N I G E R
C. RA YNAUT
Réconciliation avec l’histoire, au premier chef, à travers la recon-
naissance du rôle joué par ces deux hommes dans la construction
du pays.
Les premières confrontations
Parents, compagnons des premières revendications démocrati-
ques, puis rivaux, Diori Hamani et Djibo Bakary sont les figures
les plus marquantes du mouvement qui a conduit le pays à l’indé-
pendance, ainsi que de la période couvrant les quinze premières
années de la République - que l’on peut définir commqla phase
initiale de construction de 1’Etat nigérien. Si le coup d’Etat mili-
taire de 1974 a marqué une rupture radicale en renouvelant les
données du scénario politique, toute la période antérieure, depuis
l’immédiat après-guerre, témoigne d’une remarquable continuité :
les mêmes personnages sont en présence et bien des enjeux de
la politique intérieure demeurent inchangés. Même après avril
1974, certains grands repères restent en place, que l’irruption de
l’armée sur la scène politique n’a pu effacer et qui continuent
à fournir, en filigrane, des axes utiles pour l’interprétation des
luttes de pouvoir. Comprendre l’histoire des trente premières
années de la République du Niger exige donc que l’on se retourne
vers un passé plus ancien; vers ce que furent les premiers bal-
butiement de la vie politique nigérienne.
La réorganisation institutionnelle dans laquelle s’est engagée la
France aussitôt finie la Seconde Guerre mondiale s’est accompa-
gnée d’un changement profond dans le statut des territoires colo-
niaux - notamment ceux d’AOF - et dans celui de leurs habi-
tants. De simple sujets, ces derniers deviennent des citoyens, appe-
lés à ce titre à s’exprimer dans tous les domaines les concernant,
donc à élire des représentants. L’exercice effectif de cette liberté
nouvelle implique l’existence de formes d’organisation collectives,
de partis. Aussi la création, en 1946, du PPN (Parti populaire
nigérien) est-elle accueillie favorablement par l’administration colo-
niale. L’hymen est cependant de courte durée. L’affiliation du PPN
au Rassemblement démocratique africain, et surtout l’apparente-
ment de ce dernier au groupe parlementaire communiste trans-
forment rapidement ceux qui l’ont créé, au moins les plus radi-
caux d’entre eux, en dangereux révolutionnaires qu’il faut s’effor-
cer de museler.
Qui sont ces hommes ? Une poignée d’évolués, comme on dési-
gne alors les rares Africains qui ont pu bénéficier d’une forma-
tion scolaire. Leur leader initial est Issoufou Djermakoye qui béné-
ficie du prestige que lui confèrent ses origines aristocratiques et
5
REPÈRES
du privilège exceptionnel qu’il tire d’études secondaires. Ce qui
unit ces militants de la première heure, c’est leur revendication
à bénéficier des droits que leur effort d’assimilation de la culture
française devrait leur ouvrir ; c’est aussi le fait que la grande majo-
rit6 d’entre eux sont originaires de l’ouest du Niger, du pays
Djerma et Songhaï qui entoure Niamey, la capitale (1). Ces deux
cadres de référence communs les rapprochent, mais aussi les iso-
lent de la population qu’ils sont censés représenter. D’une part,
D jermas et Songhaïs sont minoritaires dans l’ensemble nigérien
et ne tirent leur poids politique que d‘une plus grande familia-
rité avec le pouvoir colonial; d’autre part, la masse de la popu-
lation continue à se situer dans un univers social et culturel que
l’on peut, pour simplifier, qualifier de traditionnel et dont les
valeurs sont bien éloignées de celles vers lesquelles se tournent
les évolués. Ce divorce se traduit rapidement par les positions
extrêmement critiques que le PPN prend à l’égard de la cheffe-
rie. Celle-ci est objectivement la rivale d’une élite naissante qui
veut s’affirmer comme représentante et porte-parole éclairé du petit
peuple, alors que l’appareil politique traditionnel avait été,
jusqu’alors, l’intermédiaire unique entre l’administration et la
population.
Ces clivages entre l’est et l’ouest, entre la chefferie et les éli-
tes modernistes, étaient inhérents au tout premier PPN, embryon
à partir duquel allaient se diversifier les courants de la vie politi-
que nigérienne. Avec la création de l’UNIS (Union des indépen-
dants et sympathisants, selon une appellation qui fleurait bon la
Quatrième République) se constituait un parti des notables, sus-
cité par l’administration, contrepoids au parti des évolués. Issou-
fou Djermakoye lui apporta rapidement son concours, car il ne
trouvait plus sa place dans un PPN en opposition ouverte avec
une aristocratie à laquelle lui-même appartenait. Quelques années
plus tard, le rôle joué par l’Association des chefs du Niger, pré-
sidée par le propre frère d’Issoufou, Hamani Seydou Djermakoye,
confirmait la part dont l’appareil de chefferie traditionnel pouvait
peser dans l’équilibre politique du pays. Les résultats des diffé-
rentes élections intervenues entre 1948 et 1957, de même que le
succès obtenu par les partisans du oui au référendum de 1958,
(( ))
montrent à l’évidence combien son appui constituait un élément
déterminant du succès (2).
La nécessité, pour un parti, d’élargir son assise au-delà de
l’ouest du pays f i t bien perçue par Djibo Bakary. L’UDN (Union
démocratique nigérienne) qu’il forma en 1955, aboutissement des
(1) Voir à ce sujet : F. Fuglestad, A His- (2) Ibid.
tory of Niger 1850-1960, Cambridge, Cam-
bridge University Press, 1983, 275 p.
(pp. 147 et sq.).
6
C. RAYNAUT
divergences révélées quatre ans plus tôt par la rupture du PPN
avec le Parti communiste, adopta une stratégie délibérée de mobi-
lisation populaire à travers des structures qui, en milieu rural,
s’efforçaient de s’articuler sur des formes d’organisation tradition-
nelles - Sama y u (association des jeunes), Suna’u (corporations de
métiers), associations de femmes (3) - et qui, en ville, s’appuyaient
sur les syndicats (4).Rapidement, cette nouvelle formation remeillit
les bénéfices électoraux de son effort d’implantation - en parti-
culier, au centre du pays, en zone haoussa (5). L’assise obtenue
demeurait toutefois insuffisante pour assurer à Djibo Bakary la
suprématie à laquelle il aspirait.
La progression vers l’est était entamée, mais elle butait encore
sur le bastion que représentaient les grandes chefferies historiques
du Gober et du Katsina haoussas, ainsi que, plus à l’est, du Dama-
garam. La constitution du Suwaba, fruit d’une coalition formée
avec une partie de l’UNIS, le parti des notables, allait permettre
de franchir le pas. Refoulé de régions où son implantation était
déjà faible, sans réelle assise populaire, combattu par la chefferie
- et, pendant longtemps, par l’administration -, le PPN se
retrouve ainsi progressivement marginalisé. Tandis qu’en 1947 il
avait obtenu, grâce à Diori Hamani, le premier siège de député
du Niger à l’Assemblée nationale, il se voit, à partir de l’année
suivante, peu à peu écarté de toutes les instances représentatives,
depuis le niveau territorial jusqu’à l’Assemblée nationale. Certes,
Diori retrouve en 1956 le siège de député perdu trois ans plus
tôt, mais son parti est largement battu aux élections territoriales
de 1957 et Djibo Bakary devient Premier ministre d’un gouver-
nement qui regroupe, sur des bases fragiles, progressistes et con-
servateurs. Alors que le Niger va bientôt accéder au statut de
République autonome, à l’approche, donc, de l’étape finale vers
l’indépendance politique, le PPN ne représente plus guère qu’un
parti régional. C’est seulement à la faveur d’une accumulation de
maladresses de la part de son rival qu’il pourra refaire le terrain
perdu.
Ce dernier en effet, emporté par ses convictions nationalistes
et progressistes, soutenu par les encouragements de Sekou Touré,
oublia à quelles alliances il devait d’avoir pu s’établir au gouver-
(3) Il est intéressant de constater que, 20 de la CGT pour l’AOF, il fut désigné par
ans plus tard, les structures de la Société celle-ci comme représentant au Conseil éco-
de développement mises en place par le nomique et social, à Paris. Au Niger même,
régime militaire reprendront un schéma très il prit part à de nombreuses luttes revendi-
similaire. catives, gagnant ainsi une réelle audience
(4) Le rôle de Djibo Bakary fut au auprts des travailleurs urbains (Ibid., p. 172
moins autant celui d’un responsable syndi- et G . Chaffard, Les Carnets secrets de la &CD-
cal actif que d’un homme politique au sens Zonisation, Paris, Calmann-Lévy, 1965,
strict du terme. Leader de l’Union des p. 271).
syndicats codédéralistes du Niger, secrétaire (5) F. Fuglestad, op. cit., p. 182.
7
nement. Au mépris de la réalité des rapports de force, il s’opposa
de front aux intérêts français en prônant le non D au référen- ((
dum sur la Communauté ( 6 ) puis se retourna contre les alliés qui
l’avaient porté au pouvoir mais hésitaient à le suivre sur cette voie.
Abandonné des notables, systématiquement contré par l’adminis-
tration et l’armée française tandis que le PPN bénéficie de nom-
breux soutiens, il ne peut s’opposer au succès du oui D. A la ((
suite de manœuvres (que dénonce le texte qu’il publie dans ce
même numéro de Politique Africaine, mais qui n’ont sans doute
été possibles que du fait de ses erreurs tactiques), Djibo Bakary
perd le pouvoir et doit se soumettre à de nouvelles élections. Ses
alliés de la veille se tournent alors vers le PPN, dont l’audience
locale est certes faible, mais qui bénéficie de l’appui et des sub-
sides du puissant RDA et de son leader Houphoüet Boigny. Le
résultat est sans appel : le Sawuba est éliminé de l’Assemblée ter-
ritoriale.
Les années Diori
Bien que battu dans le cercle de Zinder où il s’était présenté
- de façon courageuse et probablement pour marquer son souci
d’unité nationale - Diori Hamani, secrétaire général du PPN, est
désigné comme président du Conseil de gouvernement. En 1960,
il allait obtenir, sans conflit, l’indépendance complète que Djibo
Bakary n’avait pas voulu voir différer deux ans plus tôt. I1 n’est
pas besoin de souligner combien sa- position pouvait être fragile
au départ d’une carrière de chef d’Etat qui allait pourtant durer
plus de quinze ans. Leader d’un parti à connotation régionaliste,
lié à une coalition qui comprenait plusieurs de ses rivaux de la
veille, confronté à une opposition Sawaba dont l’implantation dans
le centre du pays demeurait forte et dont les idées conservaient
une réelle influence dans les milieux progressistes, syndicaux et
intellectuels, Diori avait fort à faire pour affermir son pouvoir.
Sa première tâche fut d’asseoir l’hégémonie de son parti. Djibo
Bakary s’étant prudemment réfugié à l’étranger, le Suwaba fut
interdit. Rapidement, les partenaires et concurrents potentiels hrent
intégrés au PPN, pour être écartés plus tard en douceur - comme
Issoufou Djermakoye, nommé représentant à l’ONU - ou élimi-
nés plus brutalement. La lutte pour conserver le pouvoir n’en resta
cependant pas là; elle devint au contraire de plus en plus âpre
au fil des années, faisant parfois couler le sang et remplissant peu
à peu les prisons politiques d’un régime qui voulait pourtant se
donner une image libérale.
(6) Engagés dans la guerre d’Algérie, les lier admettre la présence d’un régime peu
militaires français ne pouvaient en partia- sûr aux frontières du Sahara.
8
C. RAYNAUX
Quelques arrestations de militants Sawubu eurent lieu dès juin
1960 (7) mais la première alerte sérieuse intervint en décembre
1963, avec la tentative de mutinerie du capitaine Diallo. Rapide-
ment réglée grâce à la médiation de militaires français, elle per-
mit à Diori de mettre au pas pour dix ans une armée qui demeu-
rait encore embryonnaire.
Pendant ce temps, de son exil, Djibo Bakary, avec l’appui du
Ghana de Nkrumah mais aussi de l’Algérie nouvellement indé-
pendante et de la Chine révolutionnaire, organisait méthodique-
ment ses partisans en vue d’une action insurectionnelle. La ten-
sion montait d’autant à l’intérieur du Niger, en particulier dans
le pays haoussa. En mai 1964, on relevait 21 morts à Djiratawa,
près de Maradi, parmi un groupe de personnes arrêtées et sauva-
gement entassées dans un minuscule local. Quelques mois plus
tard, ce íÛt, toujours à Maradi, l’assassinat d’un ancien militant
Sawubu. Ces deux événements devinrent, pour l’opposition, les
symboles d’une oppression à laquelle elle attribuait des connota-
tions non seulement politiques, mais aussi ethniques. Devant le
durcissement de la situation intérieure, Djibo Bakary lança, en octo-
bre 1964, l’offensive générale qu’il préparait depuis longtemps. Des
commandos pénétrèrent en plusieurs points du territoire mais le
soulèvement populaire escompté ne se produisit pas et la tenta-
tive de prise de pouvoir se solda par un échec sanglant. La répres-
sion qui suivit fit d’autant plus dure qu’elle se trouva encore légi-
timée, en avril 1965, par un attentat à la bombe visant Diori,
auquel celui-ci échappa mais qui fit un mort et cinq blessés. Dès
le mois suivant, un grand procès politique fut organisé afin de
juger non pas les membres des commandos - on cherchait au
contraire à étouffer leur action - mais les personnes impliquées
dans la mutinerie de 1963 ainsi que l’auteur de l’attentat récent.
Cinq condamnations à mort fùrent prononcées (mais non exécu-
tées) ainsi que quarante-deux peines de prison (8). La chasse au
militant Sawubu dura plusieurs années, avec l’appui d’une milice
créée pour la circonstance. Elle se montra fructueuse puisqu’au
(( ))
cours de procès qui eurent lieu en 1969, plus de 130 personnes
fixent condamnées à des peines de prison (9).
Onze ans après sa prise de pouvoir, le PPN avait donc fait
place nette autour de lui. Toute opposition politique organisée avait
été étoflee. Djibo Bakary, abandonné progressivement par les pays
qui l’avaient soutenu, ne constituait plus une menace ; non pas
que ses idées fissent mortes - elles allaient être reprises par
d’autres - mais parce qu’il ne disposait plus d‘aucun réseau au
(7) G. Chaffard, op. cit., p. 306. Monde les signale a posteriori, à l’occasion
(8) Le Monde, 20mai 1965. de remises de peines prononcées par Hamari
(9) Ces procès, organisés à Tahoua et Diori en 1971 ; Le Monde, 21-22 fevrier
Agades, fixent beaucoup plus discrets. Le 1971.
9
REPÈRES
sein du pays. Tout problème était-il réglé pour autant ? Non car,
sur d’autres terrains, de nouvelles tensions commençaient à surgir.
La question de l’élargissement de l’assise politique du pouvoir
au-delà du bastion djermalsonghaï était apparemment réglée. Ceci
de deux façons. Tout d’abord par la transformation du PPN selon
un schéma d’organisation de masse couvrant tout le pays en un
réseau ramifié qui aboutissait dans chaque village. Ensuite, en inté-
grant au gouvernement des notabilités venant des Wérentes régions
du Niger. Diori Faisait de la sorte d’une pierre deux coups. Non
seulement il s’assurait des relais au sein des différentes régions,
mais il trouvait également le moyen d’associer la chefferie à l’exer-
cice du pouvoir. L’ouverture était, toutefois, plus apparente que
réelle. Le BuTeau politique du PPN restait entièrement contrôlé
par des h o m e s de l’ouest (10).
C’est sur ce front intérieur, au sein même du Parti, que com-
mencèrent à apparaître les divisions les plus menaçantes pour Diori.
I1 serait un peu schématique d’opposer un clan des libéraux et
un clan des conservateurs, mais il est clair toutefois qu’a la fin
des années soixante des critiques de plus en plus ouvertes com-
mencèrent à se manifester, de la part des génération montantes
de cadres politiques et administratifs, contre l’immobilisme imposé
par la Q vieille garde D (11)- Pour canaliser à son avantage cette
contestation, Diori disposait d’une structure parallèle, celle du com-
missariat à la Promotion humaine qui, au fil des années, était par-
venue à établir - grâce aux radio-clubs aux comités villageois
(( )),
d’Animation rurale et aux classes d’alphabétisation - un maillage
du pays aussi étroit et beaucoup plus vivant que celui du PPN.
I1 était, en outre, devenu une pépinière de cadres particulièrement
dynamiques et convaincus. Se mettait ainsi peu à peu en place
ce que certains appelaient le parti de Diori par opposition à
(( )),
l’appareil du PPN, contrôlt5 par Boubou Hama. Au début des
années soixante-dix, la tension entre les deux clans se fit de plus
en plus forte (12) et, en 1974, Diori crut le moment enfin venu
de passer à l’attaque en convoquant le congrès du Parti en mai.
La préparation de cette manifestation fit l’occasion d‘un impor-
tant travail de critique économique et sociale et donna lieu à la
rédaction de documents où s’exprimaient les idéaux de démocra-
(10) Voir la liste figurant dans F. Fu@- tation des v m de l’Assemblée nationale au
tad et R. Higott, The 1974 Coup d’Etat
(( Président pour exprimer vigoureusement son
in Niger : Towards an Explanation n, Jour- hostilité à des réformes qui menaceraient les
nal of Modem African Studies, XII1 (3), vetbrans (ibid). Concernant le malaise dans
1975. le parti, voir ce qui en transparait 1 mots
(11) J. Badin, Conseiller du Présidenent couverts dans le document : Conférences
Diori, Paris, Eurofor-Press, 1986. d+aí-tementales des d r e s , Résolutions et Dis-
(12) Notamment en janvier 1975 où cours de clôture, République du Niger, 1971.
Boubou Hama saisit l’occasion de la presen-
10
tie à la base prônés par les cadres de la Promotion humaine (13).
La stratégie de conquête du pouvoir envisagée par Diori avec
l’appui de son aile pFogressiste ne put toutefois être menée à son
terme car le coup d’Etat militaire intervint moins d’un mois avant
l’ouverture de la réunion. Kountche, lui-même, évoquera plus tard,
comme l’un des motifs de l’intervention militaire, les risques
d’affrontements et de désordre que comportait le Congrès.
En contrepoint de ces conflits internes entre les tenants du
pouvoir, d’autres affrontements se faisaient jour au sein de la
société nigérienne. Ils marquaient l’émergence d’un nouvel acteur
de la vie politique, dont le rôle n’allait cesser de se renforcer au
fil des années : l’intelligentsia contestataire que représentait le
monde de l’enseignement - professeurs, étudiants, élèves. I1 n’est
pas exagéré de dire que l’enchaînement des distributions de tracts,
des manifestations, des grèves et de la répression de plus en plus
sévère par laquelle le pouvoir tenta d’y répondre a puissamment
contribué à la chute de Diori. Non pas en exerçant une menace
directe sur la stabilité des institutions, mais en portant sur la place
publique les griefs qui s’exprimaient de façon plus feutrée au sein
de la classe dirigeante, en cristallisant le mécontentement diffis,
en conduisant le pouvoir à des excès qui renforcèrent son impo-
pularité.
En janvier 1972, la visite de Georges Pompidou fut le point
de départ d’un enchaînement d’agitation lycéenne et de répres-
sion policière qui devait durer jusqu’à la chute de Diori. Des cri-
tiques de plus en plus violentes s’exprimèrent à l’égard de la cor-
ruption de l’entourage du Président, en particulier de sa femme.
Des tracts dénonçant le clan des bouffeurs et 1’(( Autrichienne
(( )) ))
circulaient sous le manteau. Le pouvoir tenta d’étouffer ces voix
en déplaçant des enseignants durant l’été 1973. Une grève sco-
laire de quatre mois suivit, accompagnée du cortège habituel de
brutalités policières et d’arrestations. En dépit des réactions de
l’opinion nationale et internationale, quarante inculpés comparu-
rent néanmoins le 31 janvier 1974 devant la Cour de sûreté de
l’État de Tillabéry qui les condamna à des peines d’emprisonne-
ment. L’impopularité du régime était alors à son comble. Moins
de trois mois plus tard, il était renversé par les militaires.
Le pouvoir militaire
On a beaucoup glosé sur les conditions dans lesquelles est
tombé Diori Hamani. La responsabilité de la France - ou plu-
(13) Voir à ce sujet l’un des documents ges Commission du D&eloppment, 3 c sous-
)),
préparatoires à ce Congrès : Pour une Poli-
(( commissioiz, multigr., avril 1974.
tique de développement à partir des villa-
11
REPÈRES
tôt celle des services de Jacques Foccart - a été souvent évo-
quée (14). Quinze ans après les événements, on ne dispose d’aucune
révélation à ce sujet. A vrai dire, si cette question est importante
pour éclairer la moralité de la politique extérieure française, elle
demeure anecdotique du strict point de vue de la politique inté-
rieure du Niger. Si le pouvoir civil s’est effondré, répétons-le, c’est
avant tout sous l’effet de ses propres faiblesses, de ses propres
contradictions. I1 n’est pas inutile, toutefois, de consacrer quel-
ques lignes à l’hypothèse d’une complicité française, car son exa-
men offre l’occasion de rappeler quelques traits des relations entre
le Niger et son ancienne métropole et, à travers eux, de mettre
l’accent sur des éléments qui nous seront utiles lorsque nous ten-
terons de dégager les principes permanents de la géopolitique
nigérienne.
Hamani Diori était, incontestablement, un fidèle allié de la
France comme en témoigne notamment son rôle actif en faveur
de la francophonie. C’était aussi quelqu’un qui avait su acquérir
une stature exceptionnelle sur la scène africaine, du fait de sa
modération, certes, mais aussi de la fermeté des positions qu’il
avait prises, en certaines circonstances, vis-à-vis de son tuteur et
d’autres pays européens. I1 représentait une personnalité avec
laquelle Paris devait compter. Le premier point de friction fut,
entre 1967 et 1970, le conflit du Biafra : alors que la France -
et avec elle des pays africains comme la Côte d’Ivoire - soute-
nait activement la sécession, Diori prit position sans ambiguité pour
le gouvernement fédéral. Comment aurait-il pu faire autrement ?
Comment aurait-il pu risquer de s’aliéner un puissant voisin avec
lequel son pays partage plusieurs milliers de kilomètres de fron-
tière; avec lequel, surtout, le centre et l’est du Niger possèdent
tant de racines ethniques et historiques communes ? Prêter la main
au démantèlement du Nigeria, c’était courir le risque de se voir,
bientôt, payé de retour. Les relations avec le Canada fournirent
un second terrain d’affrontement avec la France. Ici, deux enjeux
étaient en cause : d’une part, l’effort du Niger pour diversifier
l’aide extérieure dont il bénéficiait et accroître ainsi son indépen-
dance [l’ouverture à l’aide canadienne ht ainsi perçue par cer-
tains milieux politiques français comme une trahison (1511 ; d’autre
part, le refus de Diori de participer à la stratégie gaulliste de sou-
tien aux indépendantistes du Québec.
Dans ces deux circonstances, Diori avait fait la preuve de sa
capacité à s’opposer efficacement aux pressions de Paris. Cela ren-
dit d’autant plus crédibles les exigences qu’il manifesta au sujet
de la rémunération de l’uranium dont le CEA (Commissariat à
(14) J. Baulin, op. cit., G. Comte, Le (15) J. Baulin, op. cit., p. 53 et sq.
Monde, 25 et 26 avril 1974.
12
l’énergie atomique) exploitait les gisements en Air. Les autorités
françaises opposèrent une fin de non recevoir à ces demandes,
jusqu’au moment où la crise pétrolière modifia radicalement les
termes du marché des matières énergétiqurs, et donc les rapports
de force. Les négociations étaient entrées dans une phase particu-
lièrement cruciale depuis le début 1974 ; une délégation française
conduite-par Yves Guéna était attendue à Niamey le 18 avril. Le
coup d’Etat survint juste quatre jours avant. De là à voir plus
qu’une coïncidence dans ce qui s’est passé, le pas est d’autant
plus tentant à franchir que l’inertie du détachement français pré-
sent au Niger peut difficilement être considérée comme for-
tuite (16). En fait, avec le recul, on est conduit à penser que les
services de renseignement français étaient parfaitement informés
de ce qui se préparait; que l’analyse de la situation politique du
Niger les avait convaincus de l’impasse dans laquelle se trouvait
le régime Diori et de la modération des militaires qui s’apprê-
taient à le renverser; que, par ailleurs, ils n’étaient pas mécon-
tents de déstabiliser leur partenaire dans une négociation qui
s’annonçait particulièrement difficile (17). L’érat de désorganisation
dans lequel se trouvait l’appareil de décision français au lende-
main du décès du président Pompidou fit sans doute le reste.
Reste cependant que le pouvoir PPN est tombé avant tout vic-
time de ses propres contradictions. Mais qui étaient les militaires
qui l’ont abattu ? Ils ne se réduisaient pas à une petite faction,
mais rassemblaient sans doute la grande majorité des officiers de
l’armée nigérienne. C’étaient pour la plupart des hommes jeunes,
de 30 à 45 ans, ayant suivi une formation d’officier en France
et dont les plus anciens avaient servi dans l’armée française avant
d‘être versés dans l’armée nigérienne à sa création, en 1961. Nulle
trace chez eux de convictions idéologiques, de projet révolution-
naire, ni même de réel programme, mais une volonté de remet-
tre la nation en ordre, de répondre au défi de la famine. Les décla-
rations faites au lendemain de la prise de pouvoir par le lieutenant-
colonel Seyni Kountche, chef de la junte, sont tout à fait expli-
cites à cet égard (18).
C’est autour de l’image d’un homme de rigueur, garant de
l’intégrité du pouvoir, totalement à l’abri des accusations de cor-
ruption auxquelles venait de succomber le précédent régime, que
Kountche a cherché à bâtir sa popularité, alors qu’il était fort
peu connu des Nigériens, et à établir son audience internationale
(16) Pour une reconstitution relativement tentement français dont il faut tenir compte :
précise des événements, lire notamment l’accord d’assistance mutuelle signé quelques
l’article de Siradiou Diallo, qui s’appuie sur semaines auparavant entre le Niger et la
le témoignage de Hamani Diori (j%une &i-Libye. Nous reviendrons plus loin sur ce
que, 2 juillet 1976). point.
(17) Autre élément potentiel de mécon- (18) Le Monde, amai 1974.
13
REPÈRES
- celle de Diori étant demeurée intacte jusqu’au bout. Ce fai-
sant, il exprimait sans doute certains traits de sa personnalité ;
mais il s’efforçait aussi d’asseoir son influence morale sur ses col-
lègues, seul fondement d’une autorité qui, à ce stade de son ascen-
sion, demeurait fragile et ne pouvait s’appuyer sur un recours à
la force. En effet, sa prééminence n’allait pas de soi car c’est de
façon collégiale que le CMS (Conseil militaire suprême), regrou-
pant les conjurés, l’avait porté à sa présidence. Son pouvoir réel
était entièrement à construire. En fait, de son apparition sur la
scène publique jusqu’à sa mort - de 1974 à 1987 -, la straté-
gie constante de Kountche aura consisté à éliminer progressive-
ment les hommes dont il était peu sûr et, surtout, ses adversai-
res potentiels. Dans ce domaine, la manœuvre décisive aura sans
doute été, en août 1975, l’arrestation de Sani Souna Sido, avec
qui les affrontements avaient débuté dès les premiers mois du
régime militaire.
Sept mois après l’élimination préventive de Sani, la tentative
du commandant Moussa Bayere et d’un certain nombre de con-
jurés pour renverser Kountche fut bien réelle - même si elle fut
conduite avec une absence totale de préparation et sans réel appui
de la part des autres officiers supérieurs. Elle servit de justifica-
tion à une large épuration. Ce qui la caractérisait, c’était peut-
être sa connotation ethnique, c’est-à-dire la volonté déclarée de cer-
tains de ses membres de s’attaquer à la suprématie djermahong-
haï. C’est en partie ce qui explique le caractère très dur de la
répression qui suivit (cf. article de Abdoulaye Niandou).
Deux ans après sa prise de pouvoir, Kountche avait donc déjà
fait le vide autour de lui ! I1 se considérait comme ((un homme 3
seul et se donnait comme objectif de faire rentrer ses pairs dans
))
leurs casernes (19). Paradoxe d’un militaire qui n’estimait plus pou-
voir placer sa confiance dans l’armée et aspirait à une collabora-
tion accrue avec les civils. Instruit par l’alerte qu’il venait de subir,
il entreprit dès lors de déstabiliser et d’éloigner ceux qui pouvaient
le menacer. Entre 1976 et sa disparition, on dénombre en moyenne
un remaniement ministériel par an. L’objectif de ces opérations sem-
ble avoir été double. D’une part, jouer sur l’équilibre entre civils
et militaires au sein du gouvernement en fonction de sa tactique
du moment : tantôt pour cultiver son image internationale ; tantôt
pour répondre à telle ou telle tension régionaliste. A cet égard, une
étape importante fut franchie, en janvier 1983, avec la création d’un
poste de Premier ministrc ;mais le point culminant ht atteint, après
la tentative de coup d’Etat d’octobre 1983 (20), lorsque fut dési-
(19) Le Monde, 17 avril 1976. pas, en elle-même, avoir eu de signification
(20) Cette tentative de renversement qui politique majeure. En revanche, elle fut le
survint alors que Seyni Kountche assistait au révélateur du pourrissement des pratiques
sommet franco-africain de Vichy, ne semble dans l’entourage immédiat du chef de 1’Etat.
14
C. RAYNAUT
gné un gouvernement entièrement civil et un Premier ministre
touareg. Ce ne fùt qu’une situation transitoire car l’on assista dans
les années suivantes à un retour progressif des militaires aux affai-
res. Le second objectif des remaniement? était d’entretenir un
renouvellement régulier dans l’attribution de portefeuilles à des
militaires, afin d’entraver la constitution d’alliances et de clans.
Cette mobilité était obtenue par des permutations internes mais,
aussi, par des mouvements d’entrée et de sortie. Ces derniers ont
eu pour effet d’amener au grand jour des membrqs du CMS qui
n’y étaient pas apparus dès le début du coup d’Etat, mais dont
l’influence allait se montrer grandissante et que l’on retrouve
aujourd’hui dans les sphères du pouvoir (21).
Un constat illustre les résultats de cette stratégie de longue
haleine. En 1987, au décès de Kountche, un seul des membres
du Gouvernement militaire provisoire d’avril 1974 demeurait encore
à un poste stratégique : Ali Saibou, chef d’état-major général des
armées, actuel président de la République. Sur les dix autres, cinq
étaient assignés à résidence, en prison ou avaient été exécutés;
deux étaient ambassadeurs à l’étranger ; un, préfet de Zinder ; un
autre était malade ; le dernier, enfin, était à la retraite après n’avoir
occupé, depuis longtemps, que des fonctions honorifiques. En fin
de compte, ce à quoi l’on a assisté, au fil de treize années de
pouvoir, c’est un étodTement progressif du CMS, pourtant garant
des grandes orientations nationales et source du pouvoir présiden-
tiel, au profit d’un gouvernement que Kountche contrôlait et dont
il pouvait manipuler la composition. Là réside sans doute le fil
conducteur majeur de plus d’une décennie de vie politique qui
aura été dominée par une lutte au sommet entre militaires - sou-
vent feutrée, parfois brutale - pour la conservation ou la con-
quête du pouvoir.
Cette lutte s’est poursuivie jusqu’au décès de Seyni Kount-
che. En 1987, la multiplication de ses hospitalisations et la dégra-
dation de son état général rendirent évidente sa disparition pro-
chaine. Dans l’antichambre du pouvoir, les affrontements se *firent
de plus en plus ouverts. La France même semble y avoir prêté
un tant soit peu la main, notamment lors de la visite que Michel
Aurillac fit au Niger, ãu début du mois de mars, et à l’occasion
de laquelle il aurait tenu a rendre visite à Adamou Moumouni
Djermakoye, l’un des prétendants annoncés. Toutefois, depuis un
an déjà et au fix et à mesure du déclin du Président en titre,
Ali Saibou avait pris une place grandissante dans la conduite des
(21) &e 19 avril 1974, au lendemain du le CMS au grand complet. Ce n’est que
coup #Etat, la B photographie de famille progressivement que des hommes comme
présentée en première page du Temps du Tandja Mamadou, Beydari Moussa, Amadou
Niger réunissait 32 militaires. Peut-être est- Seyni Maiga, sont sortis de l’ombre pour
ce le seul document où l’on voit apparaître occuper des positions de premier plan.
15
REPÈRES
affaires publiques et il se trouvait régulièrement associé aux déci-
sions par le Premier ministre. Le remaniement ministériel du
7 septembre - soit deux mois tout juste avant le décès de Kount-
che - n’est pas aisé à interpréter (22) ; il semble néanmoins avoir
contribué à conforter les chances d’Ali Saibou dans la confronta-
tion finale. Le jour même du décès de son protecteur, il fut dési-
gné comme président provisoire du CMS. Une semaine plus tard,
il était confirmé dans ce poste.
Pendan! les deux ans qui ont suivi sa cooptation, le nouveau
chef de 1’Etat s’est efforcé d’affermir sa position par les mêmes
procédés que ceux employés par son prédécesseur. I1 a également
mis en route une vaste réforme institutionnelle : faisant adopter
par référendum une nouvelle Constitution venant remplacer celle
qui avait été suspendue en avril 1974; créant un parti unique
- le MNSD (Mouvement national pour la société de développe-
ment); organisant un scrutin qui a fait de lui le président de la
Seconde République du Niger. Dans les textes, la situation est
désormais beaucoup plus claire qu’elle n’était auparavant. Les évé-
nements de février dernier indiquent cependant que la lutte pour
le pouvoir n’est pas terminée pour autant.
Enjeux internes et externes
En effet, la lutte pour la conquête du pouvoir est une chose.
Reste ensuite à l’exercer; à gérer le pays en répondant de façon
appropriée aux grandes exigences auxquelles toute équipe dirigeante
doit savoir s’adapter pour durer. Ces contraintes, ces tendances
inscrites dans le long terme - car elles naissent d’une géogra-
phie aussi bien que d’une histoire économique et sociale - cons-
tituent le cadre de référence où s’inscrivent les épisodes changeants
de la vie politique. Nous ne pouvons examiner ici ces grands
enjeux que de manière schématique, car chacun d’entre eux repré-
sente à lui seul un thème de réflexion; il est important, toute-
fois, de les évoquer car ce sont autant de clés pour comprendre
l’histoire récente du Niger. Plusieurs des articles réunis dans ce
numéro abordent ces sujets plus en détail, ce qui nous permettra
d’en demeurer ici à un niveau d’exposé plus général.
(22) L‘éloignement d’Oumarou Maman, faut-il y voir un signe destiné à marquer
président du Conseil national de développe- symboliquement le fait que la succession de
ment, ancien Premier ministre, seule person- Seyni Kountche se jouait exclusivement
nalité civile à jouer un rôle de premier plan, entre militaires.
est également dimcile à interpréter. Peut-être
16
C. RA YNAUT
L’arachide, l’yranium, la dette ou comment se reproduit
l’appareil &Etat
L’histoire économique du Niger a connu trois grandes pério-
des. Jusqu’à 1975, dominaient les exportations agricoles dont le
montant, en valeur, demeurait toutefois modeste. La production
et la commercialisation de l’arachide animaient la vie économique
et sociale du pays. C’est essentiellement à partir de cette ressource
qu’étaient approvisionné le budget, financés les investissements et
que l’on pouvait payer les fonctionnaires. Trois moyens princi-
paux permettaient de prélever la part publique de la rente ara-
chidière : les taxes ; l’écart entre le prix d’achat payé aux pro-
ducteurs et le prix de vente à l’extérieur ; les impôts directs. Pen-
dant toute cette période, les mécanismes d’accumulation nécessai-
res à l’édification de 1’Etat ont donc abondamment puisé dans le
secteur agropastoral. Au íür et à mesure de l’accroissement des
besoins publics, la pression exercée sur le monde paysan s’est faite
de plus en plus lourde; elle est devenue véritablement intoléra-
ble lorsque la situation climatique s’est dégradée, entraînant une
chute des productions agricoles et pastorales (23). Les dernières
années du régime Diori se sont déroulées dans un contexte de
crise paysanne profonde qui ne pouvait être imputée que très par-
tiellement à la sécheresse. Les accusations de corruption qui
pesaient sur la classe dirigeante n’en étaient que davantage objets
de scandale - à plus forte raison lorsque l’on a commencé à soup-
çonner des détournements d’aide alimentaire. C’est sur ce fond
de misère populaire que se sont déroulées les manifestations d’élè-
ves et d’enseignants de 1973-1974. Si les paysans ne bougeaient
guère, du moins beaucoup d’entre eux avaient-ils le sentiment que
ces jeunes exprimaient un peu de leur ressentiment vis-à-vis des
saraki (les puissants en haoussa). Le terrain était prêt pour le
(( ))
coup d’Etat et l’on peut dire que l’intervention de l’armée a été
ressentie avec soulagement par la masse de la population
nigérienne.
L’aveuglement de Diori Hamani devant la dégradation de la
situation intérieure de son pays, alors que son intégrité person-
nelle n’a jamais été sérieusement mise en cause, ne laisse pas de
surprendre. Peut-être misait41 sur l’augmentation prochaine des
revenus de l’uranium et mobilisait4 l’essentiel de ses efforts dans
cette dure bataille. Quoi qu’il en soit - et le graphique de la
page suivante est très explicite à cet égard -, le boom de l’ura-
nium à débuté aussitôt après sa chute et seul le pouvoir qui lui
(23) Nous avons traité ailleurs de ces Paris, Maspero, 1975; a L‘agriculture nigé-
questions ; notamment dans : C1. Raynaut, rienne et la crise du Sahel PoZitique afri-
)),
((Le cas de la région de Maradi n, Séche- caine, no 28, 1987, pp. 97-107.
resses et famines du Sahel, (J. Copans ed.),
17
REPERES
Dette Publique Extérieure du Niger
Millions $
1400
1200
600
400
200 A -
69707 172737475767778798081828384858687
AnnCes
Exportations du Niger
Milliards CFA
,40
1 Autres Uranium
Années
18
a succédé a pu en tirer parti : dès- 1975 et 1976, les impôts directs
ont été considérablement réduits ;,les prix agricoles ont augmenté
rapidement - jusqu’à voir leur valeur nominale multipliée par
dix -, tandis que les produits et équipements nécessaires à la pro-
duction recevaient des subventions appréciables.
L’euphorie fut de courte durée car les pays industriels surent
s’adapter à la crise pétrolière, tandis que leurs opinions publiques
manifestaient de plus en plus nettement leur défiance vis-à-vis de
l’énergie nucléaire. I1 en résulta une diminution de la demande
d’uranium et une baisse des prix. A partir de 1982, le Niger fut
touché par cette récession et, malgré une légère reprise, le niveau
de ses exportations était loin, cinq ans après, d’avoir retrouvé celui
de 1981.
Même si les bénéfices que tire le pays de l’exploitation de ses
ressources minières ne sont pas à la hauteur de ses espoirs, celles-ci
représentent néanmoins une richesse incomparablement supérieure
à celles dont disposent ses voisins de la sous-région. Le problème
majeur tient essentiellement au fait que 1’État s’est laissé entraî-
ner à vivre bien au-dessus de ses moyens. Cela n’a pu se faire
qu’au prix d’un endettement considérable. On est donc entré dans
une troisième phase : celle du fonctionnement assisté. Désormais
- au moiqs jusqu’aux dates pour lesquelles on possède des don-
nées - 1’Etat ne se reproduit plus qu’à crédit. Cette politique
économique n’a pas que des côtés négatifs. Elle a notamment per-
mis au Niger de se doter d’équipements et d’infrastructures que
pourraient lui envier bien de ses voisins. Par ailleurs, la situation
de débiteur revêt dans ce pays la même ambiguïté que partout
ailleurs : une banqueroute mettrait les créanciers en mauvaise pos-
ture et ceux-ci ont tout intérêt à accorder des délais de paiement
et, même, à effacer une partie de la dette (24). I1 y a néanmoins
une contrepartie à cette sollicitude : la rigueur de gestion impo-
sée par les experts du FMI et la politique d’ajustement structu-
rel dont ils exigent l’application. L’article de Kiari Liman mon-
tre que celle-ci n’a été qu’un demi succès en termes économiques.
I1 suggère aussi qu’elle s’accompagne d’un fort coût social. I1 est
clair que les difficultés que rencontrent actuellement Ali Saibou
et son gouvernement ne peuvent se comprendre si l’on ne tient
pas compte de l’héritage économique qu’ils doivent gérer, ni des
tensions sociales qu’ont fait naître la conjoncture D et les remè-
((
des dont on leur impose l’application.
(24) Entre 1983 et 1989, les créanciers ciers privés, 3 rééchelonnements (Murchés
publics ont consenti 6 rééchelonnements ou iropicaur et méditerrunéem, 2 février 1990).
remise de la dette nigérienne et les crean-
19
La difliicile unité du pays
Nous avons vu comment les clivages régionaux avaient été une
composante forte des premières divisions politiques nigériennes
ainsi que de la lutte d’influence entre le Sawaba et le PPN. Ce
n’est cependant pas en termes de conflits ethniques que se pose
véritablement le problème. Les groupes présents au Niger -
Haoussas, Djermas, Peuls, Kanouris, Touaregs, Toubous - ont
derrière eux un passé séculaire de cohabitation et d’échanges qui
en fait les éléments interdépendants d’un même complexe écono-
mique et social. Cela ne signifie nullement que les appartenan-
ces ethniques ne contribuent pas à la formation des clans politi-
ques et ne constituent jamais matière à polémique. Bien au con-
traire. Depuis la domination PPN, les rouages principaux du pou-
voir politique ont été contrôlés par des personnalités originaires
de l’ouest du pays et les choses n’ont guère changé à cet égard
après la prise de pouvoir par les militaires. Rien d’étonnant à
ce que la question resurgisse régulièrement. Le problème ne se
laisse toutefois pas réduire à l’opposition entre une minorité domi-
nante et une majorité qui lui serait assujettie. Au Niger plus
qu’ailleurs peut-être, le problème ethnique et régional ne prend
tout son sens que dans le contexte plus large d’une situation géo-
politique._Fruit de 1’arbitraire des découpages coloniaux, comme
tous les Etats africains, le Niger se situe à la rencontre de deux
grands univers culturels - l’Afrique saharienne et l’Afrique noire
- dont les centres de gravité se trouvent hors de son propre
territoire. Dans ce contexte, la relation entre groupes ethniques
au Niger se pose beaucoup moins en terme de luttes intestines
que de forces centripètes qui pourraient conduire au détachement
de grands ensembles régionaux. C’est une réalité avec laquelle
le désir d’hégémonie de l’ouest doit nécessairement composer afin
d’éviter d’exacerber ces clivages; c’est une donnée dont les régi-
mes et les gouvernements, quels qu’ils soient, doivent faire le fil
conducteur de leur politique à l’égard de leurs voisins : d’une
part la Libye, et dans une moindre mesure l’Algérie; de l’autre,
le Nigeria.
La dépendance de l’économie nigérienne vis-à-vis de celle de
son puissant voisin du sud est une évidence, car ce qui se passe
de l’autre côté de la frontière exerce une influence directe sur les
choix que l’on peut faire à Niamey. Bien que plus discret, et sans
qu’on puisse parler d’interfkences, le poids politique de ce voisi-
nage est aussi très réel. Certains exégètes ont cru pouvoir affir-
mer que la nécessité de protéger le Niger d’une attraction sus-
ceptible de l’entraîner définitivement dans l’aire d’influence nigé-
riane commandait la désignation d’une équipe dirigeante
djermalsonghaï et que la France avait pesé dans ce sens lors de
20
C.RAYNAUT
la succession de Kountche (25). Rien ne permet de l’affirmer et,
en fin de compte, là n’est peut-être pas l’essentiel. En 1976, dans
un entretien avec l’envoyé spécial du Monde, le prédécesseur d’Ali
Saibou voyait deux partenaires qu’il devait absolument se conci-
lier pour assurer la stabilité de son régime et la poursuite du déve-
loppement du pays : d’une part les investisseurs étrangers ; de
l’autre, les agriculteurs et commerçants haoussas, très attirés par
((
le Nigeria où fleurit la libre entreprise, et qui représentent la moi-
tié au moins de la population nigérienne (26). Une telle analyse
))
est révélatrice de l’enjeu que constitue, pour les dirigeants du pays,
l’amarrage des régions du centre au reste du pays. Aux yeux de
qui a vu évoluer le Niger depuis plus de vingt ans, l’impact du
((facteur haoussa (27) est éclatant, non seulement dans le domaine
))
économique mais aussi sur le plan culturel et linguistique. On
observe une poussée qui tient pour une large part au dynamisme
intrinsèque de la culture haoussa, mais doit aussi énormément au
fait que les haoussaphones du Niger prennent appui sur la masse
de ceux qui résident de l’autre côté de la frontière et font de
l’identité haoussa un creuset sans cesse bouillonnant. C’est donc
dans une double perspective qu’il faut concevoir l’intégration des
régions du centre et de l’est du pays dans l’ensemble nigérien :
comme un problème intérieur, certes, qui commande la partici-
pation de leurs élites à la conduite des affaires (28) mais aussi
comme un problème de géopolitique qui fait dépendre l’équilibre
de la nation des relations qu’elle entretient avec son immense voisin
méridional.
La question des minorités touarègue et toubou peut s’analy-
ser dans des termes à la fois semblables et différents. Semblables
parce que l’imbrication entre politique étrangère et politique inté-
rieure y est .très similaire. Différents, parce qu’il s’agit de mino-
rités ; parce que leur lien avec les pays limitrophes est d’une autre
nature; parce que la place, enfin, qu’occupe un de ces voisins
- la Libye - sur l’échiquier africain n’a rien de commun avec
celle qu’y tient le Nigeria.
Lors de la création de la République du Niger, la question
de l’intégration des régions et des populations sahériennes dans
(25) Africa ConfidentiaI, 18 février 1987. Hamani Diori. Quant à Oumarou Mamane,
(26) Propos rapportés par P. Biames, Le originaire de l’Est du pays, ancien maire de
Monde, 7avril 1976. Maradi, il a exercé des fonctions qui en ont
(27) Au sens où Mahdi Adamu emploie fait un personnage central de la vie politi-
l’expression dans The Hausa Faclor in West que nigérienne depuis les années quatre-
African History, Zaria, Oxford University vingt. Mai Mai Gana, quant à lui, a été un
Press Nigeria, 1978. trait d’union essentiel entre le régime civil
(28) Ainsi Amou Mamane, originaire et le régime militaire. Bien d’autres noms
d’une famille noble du département de de personnalités non Djerma ayant été asso-
Maradi, a détenu le record de longévité sous ciées au pouvoir militaire pourraient être
la présidence de Seyni Kountch, après avoir citées..
joué un rôle important sous le régime de
21
REPÈRES
le territoire du nouvel État n’allait pas absolument de soi. A un
moment où se profilait l’indépendance inéluctable de l’Algérie, cer-
tains milieux français caressaient le rêve d’un ensemble saharien,
prélevé sur différents pays limitrophes, et dont l’existence pour-
rait sauvegarder les intérêts français dans le domaine pétrolier
comme dans celui des expérimentations nucléaires. Ce rêve pre-
nait appui sur l’organisation commune des régions sahariennes.
I1 fit long feu. I1 semble néanmoins qu’il entretint quelques espoirs
chez les Touaregs et Toubous du Niger et que Diori Hamani dut
en tenir compte durant ses premières années de pouvoir. Le pro-
blème resurgit après 1969 avec la prise de pouvoir du colonel
Kadhafi en Libye. Il serait certes trop facile d’attribuer unique-
ment à l’agitation entretenue par Tripoli les problèmes que le pou-
voir central nigérien a connu avec ses minorités sahariennes. I1
n’en est pas moins vrai que des déclarations comme celle dans
laquelle Khadafi apportait son soutien N aux fils libres de la nation
arabe souffrant de la répression et des camps d’extermination au
Mali et au Niger (29) ne constituaient précisément pas un fac-
))
teur de paix. Auparavant, et depuis son arrivée au pouvoir, il avait
apporté un soutien jamais démenti aux mouvements d’opposition
nigériens : Djibo Bakary tout d’abord ; Abdoulaye Diori - le fils
de l’ancien président - après avril 1974 ; aujourd’hui encore, le
Mouncore (30). Enfin, à ce contentieux s’ajoutaient des revendi-
cations territoriales libyennes sur les confins nord-est du Niger,
- autour de l’oasis de Toummo.
En dépit de ces menaces la modération a été, au cours de ces
vingt dernières années, une constante de la politique nigérienne
à l’égard de la Libye. Il n’y a eu crise ouverte que de 1981 à
1984, lorsque le succès de Kadhafi au Tchad rendait le danger
imminent et que ses appels semblaient rencontrer un écho chez
certains membres de la minorité touarègue. Même en 1985, après
l’affaire non éclaircie de l’attaque de la sous-préfecture de Tchin
- Tabaraden à propos de laquelle le Niger avait nommément
accusé la Libye, la normalisation des relations kt poursuivie. En
1986, Kountche expliquait qu’il lui fallait éviter de s’attirer les
foudres de Tripoli (31). Deux années plus tard, son successeur
tenait un discours similaire en déclarant que, face à la puissance
libyenne, le Niger n’avait d’autre recours que la voie diplomati-
que (32). Même si la situation nigérienne n’est en rien compara-
ble à celle du Tchad, il est certain que la présence de minorités
sahariennes au Niger et le malaise que celles-ci éprouvent parfois
(29) Le point, 22 février 1980.. (31) Le Monde, 24juin 1986.
(30) Mouvement nigérien des comités (32) Le Monde, 30 janvier 1988.
révolutionnaires, constitué en 1988 (Econo-
mist Intelligence Unit, Rapport du
trimestre, 1989.
22
C. RAYNAUT
constituent, aux mains de Kadhafi, un puissant moyen de pres-
sion.
En contrepoint de cette analyse au premier degré des relations
conflictuelles entre Niamey et Tripoli, un examen un peu atten-
tif des faits suggère qu’il en est une autre possible, qui souligne
leur caractère ambigu. Depuis une vingtaine d’années, en effet,
on constate que les dirigeants successifs du Niger se sont effor-
cés à plusieurs reprises de récupérer à leur avantage la menace
que représentait Kadhafi aux yeux des gouvernements occidentaux.
On s’est, notamment, beaucoup interrogé sur l’accord de coopé-
ration et de défense signé par Diori avec la Libye quelques jours
à peine avant le coup d’Etat qui allait le renverser. Beaucoup
d’observateurs s’étonnaient du mariage contre nature que consti-
tuait cette alliance. Comment, toutefois, ne pas faire le rappro-
chement avec les âpres discussions qui étaient en cours avec la
France concernant non seulement la rémunération de l’uranium
mais aussi la révision des accords de coopération ? Pouvait-il y
avoir meilleur avertissement quant aux conséquences d’un refus
de négocier que ce rapprochement avec Tripoli ? Jeu dangereux
sans doute, mais on ne peut pas dire que l’accession des militai-
res au pouvoir ait modifié fondamentalement cette stratégie. Qua-
tre jours après la chute de Diori, le commandant Jalloud était
reçu à Niamey; un mois après, la France était priée de retirer
le. détachement militaire qu’elle maintenait au Niger depuis l’indé-
pendance (33). Sept ans plus tard, alors que les diplomates libyens
venaient d’étre expulsés et donc au moment de la plus extrême
tension entre les deux voisins, mais aussi à une période où les
cours de l’uranium s’effondraient et qu’il fallait convaincre les ache-
teurs occidentaux de faire un effort de revalorisation des prix,
Kountche vendait du minerai à Kadhafi et le faisait savoir publi-
quement en déclarant que, dans la situation où il se trouvait, il
était prêt à en céder même au diable (34). De fait, dans les
(( ))
années suivantes, même quant les relations diplomatiques entre les
deux pays étaient au plus bas, les ventes se sont poursuivies. Dès
sa prise de pouvoir, Ali Saibou s’est efforcé de normaliser les rap-
ports avec Tripoli en réglant le contentieux territorial de Toummo
et en ranimant la Commission mixte de coopération nigéro-
libyenne. I1 n’est pas interdit de voir là, entre autres, un signal
qui tombe à point nommé à l’échéance de la convention d’achat
d’uranium par la France.
Construire et maintenir l’unité fragile du pays dans un envi-
(33) On peut penser que le départ des Jalloud est venu s’assurer lors de sa visite
militaires français constituait l’une des clau- éclair à Niamey.
ses de l’accord d’assistance nigéro-libyen de (34) Déclaration au New York Herdd
1974 veune &rique, 7 juin 1976) et c’est Tribune, 13 avril 1981.
peut-être de son respect que le commandant
23
REPÈRES
ronnement gé0 politique qui recèle de puissants ferments de divi-
sion - sans tomber, toutefois, dans une dépendance complète vis-
à-vis de la France ni d’autres protecteurs occidentaux - est l’un
des enjeux majeurs que doit prendre en compte toute équipe exer-
çant le pouvoir à Niamey. Par delà les tribulations des luttes intes-
tines, il constitue l’épine dorsale de toute politique intérieure et
extérieure.
Les bases sociales d’un pouvoir :l’armée et ses partenaires
Dans les premières déclarations qui suivirent la chute du régime
civil, aucune ne fit état du caractère transitoire de la prise de pou-
voir de l’armée - on n’en trouve, notamment, aucune trace dans
le discours-programme prononcé par Seyni Kountche le 22 avril
1974. Bien au contraire, l’organisation de fait du pouvoir faisait
du CMS le garant des grandes orientations nationales et la source
de la souveraineté. Le Président qu’il avait élu en son sein exer-
çait les fonctions de chef de l’État et de chef de gouvernement
tout en demeurant soumis, dans l’élaboration de sa politique, à
l’aval du CMS. L’année suivante, après l’avoir rencontré, P. Biarnes
constatait que l’armée était là pour longtemps et il évoquait l’intérêt
de son interlocuteur pour le modèle togolais D, et lorsque, plus
tard, firent formalisés les cadres institutionnels de la vie politi-
que - dans la Charte nationalle adoptée en 1987, puis dans la
toute récente Constitution - on ne put constater la moindre ten-
dance à réduire le rôle politique de l’armée.
Peut-on, pour autant, raisonner comme si les militaires cons-
tituaient une entité sans faille dictant purement et simplement sa
loi aux civils ? Nous avons essayé de montrer plus haut que la
stratégie constante de Seyni Kountche avait consisté à diviser et
à affaiblir ses pairs et rivaux, afin de pouvoir régner sans par-
tage. Dans les dernières années de son règne, bien des observa-
teurs s’accordaient à reconnaître que le CMS ne constituait plus
qu’un fantôme D. En réalité, l’armée, en tant qu’institution, exerce
((
bien une sorte de droit de préemption sur le pouvoir, mais elle
est divisée par les ambitions individuelles quand il s’agit de l’exer-
cer. Dans ces conditions, celui qui prend le pas sur ses pairs a
besoin des civils pour conserver sa position. I1 en a besoin pour
soigner son image sur la scène internationale ;il en a besoin parce
qu’ils possèdent un savoir-faire politique et une qualification tech-
nique que peu de militaires peuvent leur disputer, ce qui permet
d’éloigner au moins partiellement ces derniers de l’exercice effec-
tif du pouvoir. I1 en a besoin, enfin, à cause de la confiance que
certains d’entre eux inspirent à telle ou telle catégorie de la popu-
lation. C’est qu’en effet, même si l’armée détient la force, elle
24
ne peut entièrement se passer d’une reconnaissance populaire sans
laquelle l’unité du pays serait en danger compte tenu du contexte
géopolitique évoqué plus haut.
Cette reconnaissance, elle l’a cherchée à travers les structures
de la Société de développement qui prolongent la tradition popu-
liste, la stratégie de mobilisation qui représente une des veines
les plus constantes de l’idéologie politique au Niger (35). Elle l’a
cherchée aussi dans des alliances avec des groupes de pression,
au premier rang desquels se situent la chefferie et les commer-
çants d’une part, les élites intellectuelles, d’autre part.
(( ))
On a vu le poids dont avait pesé la chefferie durant les pre-
mières décennies de la vie politique nigérienne. Le régime Diori,
quant à lui, s’était délibérément attaché à l’associer aux affaires.
Dès le départ, le CMS a eu conscience de l’importance qu’il y
avait, pour lui, à se concilier une structure qui conserve une
grande influence auprès de la population, non seulement à la cam-
pagne mais aussi dans des villes comme Maradi et Zinder. Par
la suite, tout en reconnaissant la légitimité historique de cette ins-
titution, le pouvoir s’est efforcé de l’investir et de la contrôler
à son bénéfice - au risque de miner par là-même cette légiti-
mité. L’article de Souleymane Abba développe l’analyse de cette
ambiguïté, nous ne nous y attarderons donc pas ici. L’autre ver-
sant de cet effort pour se concilier les notables concerne la poli-
tique menée à l’égard des gros commerçants - catégorie qui, dans
beaucoup de cas, possède de multiples attaches avec la chefferie
et partage le même système de valeurs. Comme le montre bien
Emmanuel Grégoire, elle constitue un véritable contre-pouvoir éCo-
nomique détenu par les Alhuzui Haoussas. Les dirigeants du pays
ont constamment cherché à canaliser l’activité de ces derniers, mais
ils ont toujours dû trouver des compromis avec eux car c’est grâce
à leur capacité d’initiative que le pays réussit à traverser sans trop
de convulsions la crise économique actuelle. I1 est clair
qu’aujourd’hui le triomphe de l’idéologie libérale dans les milieux
qui dispensent l’aide internationale vient encore renforcer la posi-
tion de ce groupe de pression et que le pouvoir devra, plus que
jamais, composer avec lui. Dans un passé récent, la place que ses
représentants occupaient dans les instances de la Société de déve-
loppement témoignait de leur influence. Une analyse des résul-
tats du scrutin législatif de décembre dernier devrait permettre
d’évaluer leur poids actuel.
Ce sont des rapports beaucoup plus tumultueux que le pou-
voir militaire a entretenus avec les élites intellectuelles et cita-
(( ))
dines. A vrai dire, dès les premiers mois du nouveau régime, un
(35) Depuis les Sumuryu (organisations Comités d’animation villageois de Hamani
de la jeunesse) de Djibo Bakary, jusqu’à cel- Diori (cf. article de Roland Colin).
les de Seyni Kountche, en passant par les
25
REPÈRES
climat de suspiscion s’établit entre l’armée et une intelligentsia qui
acceptait mal de ne pas voir ses idées reprises par ceux qui avaient
conquis le pouvoir, Dès juillet 1974, Kountche jugea nécessaire
d’effectuer une mise au point dans un discours spécialement adressé
aux élèves, étudiants et enseignants. I1 y reconnaissait la N réserve ))
et l’hostilité B d’un milieu qui, selon lui, s’étonnait que les mili-
((
taires n’eussent pas instauré la révolution (36). Il réaEirmait les
options de mudération que lui et ses pairs avaient prises, mais
il reprenait un certain nombre de thèmes touchant à la rigueur
des mœúrs politiques, la justice sociale, la nécessité d’une politi-
que cohérente de développement, chers à ceux auxquels il s’adres-
sait. Alternant les admonestations et les exhortations à ne pas se
cantonner dans une attitude de dénigrement, il posait clairement
les intellectuels en interlocuteurs dont il souhaitait obtenir l’adhé-
sion. La méfiance réciproque n’en fùt pas dissipée pour autant.
Dès *le mois d’octobre de la même année, une rencontre fut orga-
nisée entre le CMS et l’Union des scolaires nigériens (reconsti-
tuée aussitôt après le coup d’État) ii la suite d’incidents violents
qui s’étaient produits à Ender. A cetre occasion, les représentants
de l’organisation lycéenne réaffirmèrent leur soutien au CMS, tout
en envisageant la perspective de dénoncer ultérieurement ce qui
leur semblerait anormal (37). C’était une affirmation d’indépendance
vis-à-vis du pouvoir militaire, ce qu’aucune autre catégorie sociale
n’avait osé faire aussi ouvertement. La tension ne cessa de mon-
ter durant les deux années suivantes et, dès la rentrée de 1976,
le gouvernement tenta de couper court à l’agitation en fermant
pour le reste de l’année plusieurs établissements scolaires - à Nia-
mey et dans le reste du pays -, renvoyant les élèves dans leurs
foyers. La fermeté de la réaction traduisait bien la crainte que
le pouvoir éprouvait vis-à-vis du seul mouvement d’opinion véri-
tablement organisé auquel il dût faire face. I1 réussit tant bien
que mal à contenir la contestation pendant un ou deux ans, mais
celle-ci reprit peu à peu et, en dépit de la dissolution de l’Union
des scolaires nigériens à nouveau prononcée en 1980, elle éclata
une fois encore au grand jour lors de la visite de François Mit-
terrand en 1982. Des tracts violemment hostiles au gouvernement
circulèrent alors sur le campus universitaire, tandis que les grè-
ves et les manifestations se succédaient; le Bureau de coordina-
tion et de liaison - c’est-à-dire la police politique de Seyni Kount-
che - réagit par les arrestations et les brutalités dont il était cou-
tumier. La spirale de la violence était à nouveau engagée. En mai
1983, les forces de l’ordre interviennent sur le campus à la suite
de nouvelles grèves et de manifestations qui, ouvertement, répon-
daient à des revendications de caractère corporatiste (modalités
46)Sahel Hebdo, juillet 1974. (37) Le Sahef, 3 octobre 1974.
26
C. RAYNAUT
d’examen, octroi de bourses, conditions d‘hébergement), mais qui
trouvaient leur aliment dans le mécontentement accumu16 au fil
des années. Trois cents étudiants Furent arrêtés, détenus pendant
plusieurs jours et soumis à des brimades qui dégénérèrent et firent
un mort. A nouveau, la réaction du pouvoir militaire fut brutale ;
par des affectations d’office et des incoxyorations anticipées, le mou-
vement Ctudiant fut décapité, ce qui ramena le calme pour plu-
sieurs années.
En dépit des attaques répétées auxquelles il a etë soumis depuis
le d6but des années soixante dix, le mouvement étudiant a tou-
jours relevé la tête. Après quatre années de relatif essoufflement,
la succession de Kountche, le relâchement de la pression policière
qui s’ensuivit et les débats qui accompagnèrent .la réorganisation
du pays - le tout dans un contexte de grave crise 6conomique
- furent le point de départ d’un renouveau de la contestation.
En janvier 1988, l’université fut paralysée pendant une semaine :
on dénombra 3 O00 grévistes. En octobre 1988, ce sont les ensei-
gnants qui entrèrent en grève et l’année 1989 fut marquée *par
une agitation étudiante sporadique. Le mouvement qui a abouti,
le 9 février dernier, à une fusillade qui a fait 3 morts selon les
autorités (14 selon les sources étudiantes) est donc l’aboutissement
d’une longue montée de la tension entre le pouvoir et les
intellectuels.
I1 serait prématuré de vouloir analyser précisément ces der-
niers événements avant que les circonstances réelles en soient éclair-
cies - ce qui n’est pas le cas au moment ou nous rédigeons cet
article. L’élément nouveau, par rapport aux crises antérieures -
outre le fait qu’aucune d’entre elles n’a connu une gravité com-
parable - tient au contexte social et économique dans lequel celle-
ci intervient et à la cristallisation des rapporn socio-politiques
qu’elle a entraînée. Le contexte économique est celui que crée la
politique d’ajustement structurel : licenciements dans le secteur
public et parapublic, absence de débouchés pour les jeunes qui
arrivent sur le marché du travail, restrictions imposées aux ensei-
gnants et aux étudiants - notamment dans le cadre du projet de
réforme de l’enseignement élaboré avec le concours de la Banque
mondiale qui prévoit le développement du secteur privé et des
limitations dans l’octroi de bourses. I1 ne s’agit plus ici, comme
cela a pu l’être parfois naguère, de la réaction corporatiste d’une
minorité privilégiée, mais bien d’une crise profonde qui touche
l’ensemble du monde des travailleurs urbains, touché de plein fouet
par la faillite d’une économie et par les remèdes drastiques par
(( ))
lesquels on prétend y répondre. La mobilisation dont fait preuve
en la circonstance le monde syndical est rout à fait révélatrice à
cet égard. Elle s’est exprimée, aussitôt après les événements, par
le soutien que le Syndicat des travailleurs des mines, le Syndicat
.27
des enseignants du Niger et le Syndicat des enseignants et cher-
cheurs de l’université ont apporté au mouvement étudiant. Elle
s’est manifestée avec éclat lors de l’imposante manifestation orga-
nisée le 16 février à la mémoire des victimes tombées dix jours
auparavant. Cette réaction du monde syndical est hautement signi-
ficative dans la mesure où elle s’inscrit dans une évolution qui,
à l’occasion des débats politiques dont a été suivie l’arrivée d’Ali
Saibou à la tête de l’Etat, a vu 1’USTN (Union des syndicats
des travailleurs du Niger) s’interroger sqr la pertinence du mot
d’ordre de U participation responsable q~ avait guidé jusque là
))
ses relations a v y le pouvoir. Cette prise ide distance par rapport
à l’appareil d’Etat s’était traduite notamment par le refus de
1’USTN d’être représentée au Bureau exécutif du nouveau parti
unique - où figurent cependant l’Union nationale des coopérati-
ves et l’Association des chefs traditionnels. Pour la première fois
au Niger, le pouvoir se trouve confronte à une opposition qui
possède une véritable dimension populaire - exclusivement urbaine
certes, dans un pays où le monde rural conserve une écrasante
majorité, mais sans doute suffisamment puissante pour ne pou-
voir être étouffée par l’élimination de quelques meneurs.
Et maintenant ?
I1 serait extrêmement présomptueux de prétendre prévoir
aujourd’hui quelle peut être l’évolution future de la situation. Ce
qui se passe actuellement au Niger fait incontestablement éch0 aux
convulsions qui se produisent dans plusieurs autres pays d’Afri-
que francophone : Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal. Partout, bien
que dans des contextes politiques et économiques différents, on
y constate le même refus des populations urbaines de faire les
frais d’une politique d’assainissement économique dont elles sont
les premières victimes. Partout, également, la petite bourgeoise cita-
dine se place en première ligne du mouvement de contestation.
Ce qui se passe au Niger n’a donc rien de singulier.
Ce qui est propre à ce pays, en revanche, c’est la présence
des militaires, la fermeté avec laquelle ils assurent le contrôle du
pouvoir, mais aussi l’ambiguïté dans laquelle celui-ci est exercé.
Ali Saibou, lui-même, s’est interrogé sur le caractère peut-être non
fortuit de la bavure policière à laquelle sont officiellement attri-
(( ))
bués les morts. I1 a dénoncé les a éléments mal intentionnés qui
ont tenté de jeter le discrédit sur nos nouvelles institutions D. Dans
leur formulation sibylline, de telles déclarations peuvent être inter-
prétées comme l’évocation d’une tentative de déstabilisation venue
du sein même de la classe militaire. C’est bien ainsi que la situa-
28
tion semble avoir été interprétée par les leaders de l’opposition
syndicale. Le sens des responsabilités dont ils ont fait preuve dans
l’organisation du mouvement de protestation paraît en témoigner
dans la mesure où il a privé d’éventuels adversaires du Président
du prétexte qu’aurait pu fournir le désordre.
Même si la portée de la réforme institutionnelle opérée depuis
1987 est limitée ; même si les conditions d’organisation des scru-
tins présidentiels et législatifs de décembre 1989 ont pu faire l’objet
dq critiques, la volonté de libéralisation qui s’affirme à la tête de
YEtat paraît réelle. Elle n’est sans doute pas partagée par l’ensem-
ble des officiers supérieurs. S’il en est ainsi, la situation impose
une alliance objective - füt-elle conflictuelle - entre le déten-
teur actuel du pouvoir et le mouvement d’opposition civil. On
se retrouve encore une fois devant le paradoxe déjà signalé, selon
lequel la conquête du pouvoir se règle entre militaires, mais son
exercice et sa conservation réclament l’appui de civils.
L’équilibre actuel est instable et fragile. Ce sont incontesta-
blement les rapports de force qui s’établissent entre militaires qui
en détermineront l’avenir. Ceux-ci ne s’affrontent cependant pas
dans un champ clos. Ils sont tributaires de paramètres dont
l’importance se retrouve tout au long de l’histoire politique et
sociale du Niger. Deux d’entre eux nous paraissent particuliêre-
ment pertinents.
Tout d’abord, le poids des contraintes ‘ économiques dans un
pays mal doté par la nature, largement tributaire des concours ou
au contraire des entraves qui lui viennent de l’extérieur et dont
les dirigeants sont loin d’avoir toujours fait preuve par le passé
de la rigueur de gestion que la pauvreté de leur pays impose.
Sans une approche socialement réaliste de la crise actuelle, les ten-
sions ne feront que s’accroître et toute aventure sera possible.
D’autre part, la force des tendances régionalistes centrifuges,
toujours surmontées jusqu’ici, mais qui trouvent un surcroît de
vigueur dans les situations de crise. Elles ne seront contenues que
par une politique équilibrée de la part du pouvoir en place et
par le maintien de relations pacifiques entre le Niger et ses grands
voisins. Hamani Diori comme Seyni Kountche ont su faire l’essen-
tiel pour présemer l’unité nationale. Leur successeur n’a pas d’autre
choix que de suivre leurs traces.
Claude Raynaut
CNRS
Souleymane Abba
Université de Bordeaux I
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