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Intermezzo

Le roman 'Intermezzo' de Sally Rooney explore les thèmes de la perte, de la jeunesse et des relations complexes à travers le personnage de Peter, qui fait face à la mort de son père. Dans une conversation avec Naomi, il navigue entre chagrin et intimité, révélant des dynamiques émotionnelles et des souvenirs partagés. Le récit se déroule dans un cadre contemporain, mettant en lumière les luttes personnelles et les réflexions sur la vie et la mort.

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Intermezzo

Le roman 'Intermezzo' de Sally Rooney explore les thèmes de la perte, de la jeunesse et des relations complexes à travers le personnage de Peter, qui fait face à la mort de son père. Dans une conversation avec Naomi, il navigue entre chagrin et intimité, révélant des dynamiques émotionnelles et des souvenirs partagés. Le récit se déroule dans un cadre contemporain, mettant en lumière les luttes personnelles et les réflexions sur la vie et la mort.

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N DE E N

MO T I
E
U R
D

SALLY ROONEY

INTERMEZZO
rom a n
T r a dui t de l’a ngl a is ( Ir l a nde )
pa r L a et i t i a Devaux

GALLIMARD
DE LA MÊME AUTRICE

Aux Éditions de l’Olivier

CONVERSATIONS ENTRE AMIS, 2019


NORMAL PEOPLE, 2021
OÙ ES-TU, MONDE ADMIRABLE, 2022
Du monde entier
SALLY ROONEY

INTERMEZZO
roman

Traduit de l’anglais (Irlande)


par Laetitia Devaux

GALLIMARD
Titre original :
intermezzo

© Sally Rooney, 2024. Tous droits réservés.


© Éditions Gallimard, 2024, pour la traduction française.
Aber fühlst du nicht jetzt den Kummer ?
(Aber spielst du nicht jetzt Schach ?)

Mais c’est maintenant que tu ressens le chagrin,


n’est-ce pas ? (Mais c’est maintenant que tu joues
aux échecs, n’est-ce pas ?)

ludwig wittgenstein,
Recherches philosophiques
première partie
1

Terrible pour le jeune homme. Ce costume à l’enter-


rement. Et les bagues aux dents – l’inconfort suprême
de l’adolescence. On en viendrait presque à regretter
son propre éclat en société. Mais ça fournit une excuse,
ou au moins quelqu’un à implorer du regard entre les
inévitables poignées de main. Que Dieu le garde. Ivan
le Terrible : presque vingt-trois ans, déjà. Difficile de
le croire habillé d’un pareil costume. Sans doute récu-
péré dans une friperie aux relents d’humidité, payé en
cash et ramené à vélo, froissé, dans un sac en plastique
recyclable. Au moins, ça aurait du sens, ça créerait un
parallèle entre la laideur flamboyante du costume et la
personnalité de son frère, son cadet de dix ans. Pourtant
il a du style, à sa façon. Un certain panache dans son
dédain absolu de tout ce qui touche au matériel. Beaux
et intelligents, avait un jour dit une tante. En parlant
d’eux deux. Ou avait-elle plutôt dit Ivan l’intelligent et
Peter le beau ? Merci. Je crois. Il traverse Watling Street
pour rejoindre ce logement qui n’en est pas un, cette mai-
son qui n’en est pas une, onze jours – ou déjà douze ?
– après ­l’enterrement. De retour en ville. De retour au

13
boulot, pour ce que ça vaut. En tout cas, de retour chez
Naomi. Que portera-t-elle en lui ouvrant ? À l’entrée, il
sort son téléphone de sa poche et le place dans la paume
de sa main, fraîcheur de l’écran tactile qui s’éclaire sous
ses doigts quand il se met à taper. Je suis dehors. Les jours
raccourcissent et elle a dû reprendre les cours. Elle voit le
message mais ne répond pas. Puis la séquence prévisible,
cette séquence de bruits familiers, devenus indirectement
excitants, de l’autre côté de la porte alors qu’elle monte
les vieilles marches du sous-sol qui mènent à l’entrée.
Typique du conditionnement : comment met-on autant
de temps à le comprendre ? Le bon sens. Non. L’expé-
rience de la vie. Le lien entre souvenirs et sensations. La
porte qui s’ouvre.
Bonjour, Peter, dit-elle.
Crop top en cachemire, fine chaîne en or. Et pantalon de
jogging noir étroit à la cheville. Mais sans élastique, car elle
déteste ça. Pieds nus.
Je peux entrer ? demande-t-il.
Ils prennent l’escalier et gagnent sa chambre sans croi-
ser les autres. Au mur, les minuscules points lumineux de
la guirlande. Il retire ses chaussures et les dépose près de
la porte. Ordinateur portable grand ouvert sur le lit défait.
Odeur de parfum, de sueur et de cannabis. « Avec son air
tout chargé de nos obsessions qui s’y croisent ». Rideaux
fermés, comme toujours.
T’étais passé où ? demande-t-elle.
Oh, je crains d’avoir eu un empêchement.
Elle le dévisage un instant puis détourne le regard d’un air
moqueur. Tu as plutôt profité de la fin de l’été pour partir
en vacances, dit-elle.
Naomi, ma chérie, répond-il d’un ton affectueux. Mon
père est mort.

14
Stupéfaite, elle se retourne vers lui en disant : Ton… Puis
elle sombre dans le silence. Mon Dieu. Putain. Peter, je suis
vraiment désolée.
Je peux m’asseoir ?
Ils s’installent sur le lit.
Mon Dieu, répète-t-elle. Puis : Ça va ?
Je crois, ouais.
Assise en tailleur, elle regarde la plante de ses pieds. Noire
d’une façon qui n’a pourtant jamais l’air d’être sale. Tu as
envie d’en parler ? demande-t-elle.
Pas vraiment.
Comment va ton frère ?
Ivan. Tu sais qu’il a à peu près ton âge ?
Ouais, tu me l’as dit. Tu as dit que tu voulais nous pré-
senter. Il va bien ?
Il sourit d’un air irrésistiblement amoureux, se cache der-
rière son poignet. Il va… En fait, je n’en ai aucune idée.
Qu’est-ce que je t’ai dit sur lui, déjà ?
Je ne sais plus exactement. Qu’il était « chelou », un truc
comme ça.
Oui, c’est vraiment un original. Pas du tout ton genre.
Pour moi, il est un peu autiste, même si de nos jours, on ne
peut sans doute plus dire ça.
S’il est vraiment autiste, si, tu peux.
Enfin, pas au sens clinique du terme. En tout cas, c’est
un génie des échecs. Peter s’allonge sur le lit et observe le
plafond. Ça ne te dérange pas, si ? demande-t-il. De toute
façon, je dois bientôt partir.
En dehors de son champ de vision, la bouche de Naomi
prononce : Pas de souci. Un silence. Il joue avec l’entre-
jambe de son jogging. Elle s’allonge près de lui, chaude,
son haleine chaude, avec une odeur de café et d’autre chose.
Ses seins chauds sous son petit haut en cachemire. Celui

15
qu’il lui a offert, ou bien le même dans une autre couleur.
« Gris de Paris ». Elle le laisse caresser son aisselle moite
du bout des doigts. L’odeur crayeuse de son déodorant ne
fait que masquer une odeur sous-jacente de transpiration
salée. Elle ne se rase presque pas, seulement les jambes en
dessous du genou. Il lui a un jour dit qu’à son époque les
étudiantes s’épilaient le maillot. Elle a éclaté de rire. Elle
lui a demandé s’il cherchait à la faire culpabiliser. Pas du
tout, avait-il répondu. Mais c’est une évolution intéressante
de la culture sexuelle. Elle se moque de tout. Ça a l’air
d’avoir été vraiment intense, ces années du Tigre celtique.
Mais bon, ça te plaît. Et c’est vrai que ça lui plaît. Il y a
quelque chose de sensuel dans son insouciance. Ses pieds
froids. La plante toujours noire à force de se promener à
moitié dévêtue dans ce taudis, un joint à la main, le télé-
phone sur haut-parleur. Elle dit, tout bas maintenant : Je
suis vraiment désolée. Il glisse ses doigts sous le cachemire.
Ses yeux se ferment. Tout devient langoureux, comme dans
un rêve. Sous ses mains, cette peau qu’il ne voit pas, sa tex-
ture douce et duveteuse, presque du velours. Il lui demande
ce qu’elle a fait en son absence. Pas de réponse. Il rouvre
les yeux et croise son regard.
Écoute, dit-elle. Je me sens bête de te dire ça. Mais il s’est
passé un truc il y a quelques semaines. Genre, j’avais besoin
d’acheter des livres pour la fac. Il me fallait de l’argent.
Mais rien de dingue.
Il hoche lentement la tête. D’accord, je vois. Si j’avais su,
j’aurais pu t’aider.
Ouais. Mais ce n’est pas comme si tu répondais à mes
messages. Avec un sourire peiné. Désolée. Je ne savais pas
pour ton père, évidemment.
Ne t’en fais pas. Je ne savais pas que tu avais besoin
d’argent. Évidemment.

16
Ils s’observent quelques instants d’un air gêné, énervé,
coupable. Puis elle se met sur le dos. Mais pas de souci, dit-
elle. Je n’ai même pas eu à faire quoi que ce soit, j’ai utilisé
des vieilles photos. Son corps tout à coup las et lourd, il
ferme les yeux. Sans doute l’un de ces types qui commentent
chacun de ses posts. Émoji du singe qui se cache les yeux.
Ou alors un pauvre type marié qui possède une carte de
crédit dont sa femme ignore tout.
C’est vraiment nul pour ton père, dit-elle. C’était quand,
l’enterrement ?
La semaine dernière. Il y a deux semaines.
Tous tes amis y sont allés ?
Il marque un temps d’arrêt. Non, pas tous. Après un nou-
veau temps d’arrêt : Sylvia. Et quelques autres.
J’imagine que tu ne voulais pas que je vienne.
Il se tourne pour observer son visage de profil. Lèvres
charnues entrouvertes, pommettes tachées de rousseur. Et
clou en argent qui scintille à son oreille. L’image même de
la jeunesse et de la beauté. Il se demande combien le type
a payé. En effet, dit-il.
Elle grimace sans le regarder. Et tu croyais quoi ? Que
j’allais essayer de séduire le prêtre ou un truc dans le genre ?
J’ai déjà été à un enterrement, tu sais.
Je me suis dit qu’on me demanderait sans doute qui tu
étais. Et j’allais répondre quoi ? Une amie ?
Pourquoi pas ?
Je pense que personne ne m’aurait cru.
Merci bien. Je n’ai pas l’air assez classe pour être ton
amie, c’est ça ?
Tu n’as surtout pas l’air assez vieille.
Elle grimace, la langue entre les lèvres. Tu es un vrai malade,
tu sais.
Je sais, mais toi aussi.

17
Elle étire pensivement les bras, puis pose la nuque sur ses
mains. Tu as une copine, c’est ça ? demande-t-elle.
Pendant quelques instants, il ne dit rien. Puisque ça ne
semble pas vraiment l’intéresser, et à juste titre. Il songe à
répondre : oui, autrefois. C’est peut-être le bon moment
pour en parler, non ? De l’enterrement et de la suite. Non
qu’il se soit passé quelque chose. Il y avait bien eu quelque
chose, un vague souvenir de quelque chose, mais pas ça.
Dans la voiture, il s’était surpris à marmonner bêtement :
s’il te plaît, ne me laisse pas seul avec Ivan. C’est pour ça
qu’elle était restée. La seule raison. Couché contre elle dans
sa vieille chambre d’enfant, il vibrait comme un adolescent.
Heureusement qu’il faisait trop sombre pour qu’il croise son
regard. Elle avait dormi avec lui, rien de plus. Il n’y avait
rien d’autre à dire. Et le lendemain matin, elle s’était levée
avant lui. Elle discutait tranquillement avec Ivan en bas,
dans la cuisine. Il les avait entendus depuis l’étage. Qu’est-ce
qu’ils avaient à se raconter ? Joli petit avant-poste du cava-
lier en d5 ? Elle aussi, elle en aurait sans doute été capable.
De distraire Ivan. Ne plus y penser.
Si j’en avais une, dit-il, pourquoi je traînerais avec toi ?
En se tournant vers lui, elle caresse du bout des doigts la
fine chaîne en or à son cou.
Parce que tu es un vrai malade, tu te souviens ?
Oui, il s’en souvient, et à cet instant il tend la main vers
son petit visage, la paume sur sa mâchoire. Est-ce qu’elle se
moque de lui ? Oui, bien sûr, mais ce n’est pas très grave.
À son anniversaire, l’été dernier, lorsqu’il avait apporté du
champagne et qu’elle avait bu directement à la bouteille de
ses lèvres colorées. Dans la cuisine, son amie Janine avait
dit : tu sais, Peter, je crois qu’elle t’aime vraiment bien. Il
sait qu’il est différent des autres. À leur rencontre, il avait
aimé le défi qu’elle représentait. Dans un pub, vêtue d’une

18
petite robe argentée, ses cheveux lâchés qui lui arrivaient
presque à la taille, son piercing dans le nez rougi par ­l’éclairage.
Ses amies lui avaient montré le site web en faisant mine de
lui demander si c’était légal. Cassez-vous, avait-elle lancé.
Lui parlez pas de ça. En lui décochant un regard : intelli-
gence animale. Rien que pour lui, il le savait. Il était dif-
férent des autres. De ces types détraqués qui lui lançaient
des menaces de violence sexuelle sur internet, sale pute, je
vais te buter, te trancher la gorge. En parcourant sa boîte
de réception, elle rit. Tu vois, ça me dégoûte. Elle refuse de
s’abaisser à avoir peur. Si ça devait arriver, il se dit qu’elle
mourrait de rire. C’était stupide de ne pas répondre à ses
messages. Certains étaient même très gentils. Il s’en veut. Il
se demande à quel point elle avait besoin d’argent, puis il se
sent, quoi ? Honteux, bref. Comme d’habitude. Elle se met
sur le ventre, la tête entre les bras. Une chorégraphie fami-
lière, pour lui et pour d’autres. « Quelles lèvres mes lèvres
ont. » Il n’y a personne d’autre, pourrait-il dire. Quelqu’un,
mais non. Je suis désolé. Je t’aime. Et elle aussi, je l’aime.
Toutes les deux. Ne t’inquiète pas. Ne dis rien. Seigneur,
surtout pas. Le Christ nous enjoint d’aimer notre prochain.

Il est plus de vingt et une heures quand il s’en va. Vingt


et une heures quatre. Il est un peu défoncé parce qu’ils ont
fumé. Il écrit dans le petit rectangle : J’arrive, 20 mn de
retard, désolé. La nuit fraîche entoure l’écran lumineux.
Les arbres agitent leurs branches silencieuses, le tram passe,
des visages aux fenêtres. Il range son téléphone et ferme ses
poches. James’s Street le soir. Il doit marcher vite pour rat-
traper un peu son retard. Mais c’est un plaisir de parcou-
rir à grandes enjambées une rue tranquille de Dublin par
une nuit fraîche de septembre. Il est dans la force de l’âge.
Il faut profiter de ces plaisirs fugaces. Il pourrait mourir

19
dans la prochaine minute. Cela arrive chaque jour à plein
de gens. Il n’était même pas vieux, les gens ne cessaient
de le répéter, à peine soixante-cinq ans. Peter a atteint la
moitié de cet âge, trente-deux et demi. Selon ce calcul, il
en est presque à la moitié de sa vie. C’est terrible de voir à
quel point ça passe vite. Malheureusement, mon père n’est
plus des nôtres, dira-t-il. Les gens vont être désolés, bien
sûr, mais pas plus surpris que ça. Pour Ivan, c’est diffé-
rent. Lui, il est presque orphelin, vu comme leur mère s’est
occupée de lui. Allez savoir pourquoi ce couple-là avait fait
des enfants. À l’enterrement, elle avait murmuré à Peter :
regarde comme il est habillé. Et même si Ivan avait effecti-
vement l’air grotesque, et bien que Peter eût lui-même pensé
quelques secondes plus tôt qu’Ivan avait l’air grotesque, il
avait répondu : son apparence n’a peut-être pas été sa pré-
occupation majeure cette semaine. Christine lui avait jeté
un coup d’œil. Vêtue d’un tailleur de bon goût en laine bleu
marine. Toi, tu es impeccable, avait-elle dit. C’est toujours
comme ça avec elle. Il avait évité son regard pour observer
Ivan, terriblement seul à la table des sandwichs. Oui, avait-il
répondu. Merci. Il dépasse la vieille banque et se dirige vers
Thomas Street. La réponse de Sylvia vibre contre sa hanche
dans sa poche. Avant, il avait une sonnerie différente pour
elle. Dans le temps. Dublin in the Rare, etc. Il a oublié l’air.
Ainsi que la marque et le modèle du téléphone, son poids
dans sa main. Sans doute obsolète aujourd’hui, arrêt de
­fabrication. Mais entendre encore rien qu’une fois ce son,
pense-t-il. Pour sentir que cette vie existe toujours quelque
part, qu’elle n’est pas perdue à jamais, qu’elle est là, qu’elle
l’enveloppe toujours de sa protection. Les départs en car
de bonne heure pour les championnats universitaires. Se
préparer à la finale dans un couloir pendant que le public
attendait. Tous les deux vainqueurs. Méprisés par tous les

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autres, bien sûr. Mais amoureux l’un de l’autre et d’eux-
mêmes. Sur l’écran verrouillé maintenant : Pas de problème.
Tu as dîné ? Une femme pragmatique. Sans doute en chaus-
sures plates et vêtue d’un manteau en tweed bien chaud.
Non. Elle se souciait de lui, c’est tout. Il a vingt minutes
de retard, et elle veut savoir s’il a dîné. Vingt-cinq minutes.
Alors qu’elle est tout sauf stupide. Il se dit parfois que la
nature et l’étendue de ses souffrances l’ont libérée de la frus-
tration mesquine des désagréments quotidiens. Une demi-
heure de retard, et alors ? Quand on se retrouve tous les
quatre matins à l’hôpital avec une aiguille dans le bras, sans
doute que ça ne compte plus. Entendre les médecins parler
de soi derrière le rideau. Patiente de trente-deux ans. Anté-
cédents de douleur chronique réfractaire à la suite de bles-
sures traumatiques. Accident de la route. Non, pas d’enfant,
vit seule. « Et peu surent ». Lui, il aurait préféré mourir
plutôt que de continuer comme ça. Sans faire d’histoire, en
finir, tout simplement. Elle doit savoir que certains pensent
ça. Elle sait peut-être même que lui, il le pense. Mais on
dit qu’on s’habitue à tout. Les anciens plaisirs perdus à
jamais : accepter, se bercer d’illusions, au bout du compte,
ça revient au même. Le désir de vivre tellement plus puissant
qu’on l’imagine. Ce qui s’était passé, ça revenait presque à
la mort. C’était presque comme la mort à laquelle on sur-
vit par politesse, par respect pour les autres, par amour
altruiste. Le Christ lui aussi a survécu à sa mort. Et il a été
honoré et vénéré.
Il passe devant l’école des beaux-arts, qui fourmille d’étu-
diantes vêtues de vestes en jean, bottes en caoutchouc et
bas filés. Des visages jeunes, indistincts, pâles et flottant à
la lueur des réverbères. Au seuil de leur vie. Il sait qu’elles
l’observent. Beau et intelligent. Amusées. L’une d’elles se
tourne pour le suivre du regard. Tant mieux pour elle, on

21
n’a qu’une vie. Lui, il a peut-être atteint la moitié de la
sienne. Se permet de se retourner avec un sourire. Même
pas jolie, mais pourquoi pas, et elle lui adresse un sourire
en coin. Mais une demi-heure de retard au moins. Naomi
serait furieuse. Putain, les hommes sont vraiment de gros
dégueulasses. On lui aurait donné seize ans. Ah bon, c’est
interdit de sourire, maintenant ? Aux enfants. Parce qu’en
fait, il sourit aux enfants. Et aussi aux personnes âgées. Il
aime diffuser un sentiment de sympathie dans le monde.
Parfois, il sourit même à des hommes. D’une autre manière.
Non, tu mens. Il sourit seulement s’il a une bonne raison.
Parce qu’il a mal compris, ou qu’il leur a involontairement
coupé la route, ce genre de choses. Mais oui, il sourit. À ses
adversaires et à ses ennemis. Tu détestes les hommes encore
plus que moi, dit Naomi. C’est vrai, puisqu’elle couche avec
eux de son plein gré. Peter ne couche qu’avec des gens qu’il
aime. Et la plupart des femmes sont en réalité tout à fait
aimables. Les hommes, comme chacun sait, sont de gros
dégueulasses. Pas tous : pas son père. Lui, il n’était pas
comme ça. Et Ivan ? C’est différent. On aurait pu croire
que c’était l’un de ces êtres asexués dont on parle dans les
journaux. Un blob qui flotte dans son bocal. Mais un soir
où Peter avait amené une petite amie au dîner, Ivan l’avait
dévorée des yeux. Ton frère est un peu bizarre, non ? Oui,
je suis désolé. Je crois que tu lui plais. Par la suite, bien sûr,
à la fac, il avait eu des filles comme amies. Mais ses amies
sont… bref. Non, continue. Elles sont quoi ? Laides ? Non,
plutôt pas mal, en fait. Certaines très attirantes en termes
de symétrie faciale. Mais elles n’ont pas de goût, c’est tout.
Naomi serait hors d’elle. Et snob par-dessus le marché.
Est-ce vraiment du snobisme ? Ce n’est pas une question
d’argent, rien à voir. Un pantalon de jogging noir étroit à la
cheville, mais sans élastique, parce qu’elle déteste ça. Et tout

22
ce qui descend jusqu’aux genoux, elle déteste aussi. Elle a
l’œil. Les amies d’Ivan ne sont pas laides, pas du tout, mais
leur façon de s’habiller. Criminelle. Et puis, leurs expres-
sions, leur gestuelle. C’est peut-être du snobisme, mais sous
une autre forme. Des jeunes femmes très intelligentes, bien
sûr. Mathématiciennes et joueuses d’échecs. Aucune inté-
ressée de près ou de loin par Peter, et c’était réciproque.
À la réflexion, certaines étaient sans doute amoureuses de
son frère. Il sourit. Ces sentiments n’ont jamais eu l’air réci-
proques, mais qu’en sait-il, après tout ? Il l’avait bien surpris
à dévorer des yeux la belle Giulia ce fameux soir. ­Chemisier
en soie verte, trois premiers boutons ouverts. Des boutons
en nacre. Une rangée de dents blanches souriantes, un rire
classique puissant et franc. Il dépasse Christ Church, ses
murs en pierre prenant une teinte jaunâtre sous les projec-
teurs. Il lui envoie un message : J’y suis presque. Je n’ai pas
dîné, et toi ? Et elle ? Sylvia. Tellement supérieure à lui. Pas
très belle, ne l’avait jamais été. Ce qui par contraste rendait
excessive la beauté des autres femmes. Un petit visage ordi-
naire. Bien sûr, des tenues toujours parfaites. Il a parfois des
idées de cadeaux pour Naomi : un pull à col roulé, un châle
en soie colorée, un imperméable qui descend jusqu’aux che-
villes. Puis il se rend compte que ça n’irait pas : une jolie
jeune fille déguisée en vieille dame. Démodée et discrète.
Sylvia n’a jamais été comme ça. Il avait assisté à l’une de ses
conférences au printemps. Svelte, dominant l’assemblée, elle
avait évoqué les différentes formes de prose au xviiie siècle.
Tous les regards braqués sur elle. Une voix claire et grave.
Contralto. Pas un bruit dans la salle. À la fin, tout le monde
avait applaudi, deux cents personnes, voire plus, et elle
qui souriait en acquiesçant, elle avait sans doute l’habi-
tude. Le charisme à l’état pur. Il avait envie de dire : je la
connais. C’est l’une de mes ex. Imaginez, ça aurait été tel-

23
lement gênant. Elle est intarissable sur le sujet de l’amour
courtois, vous devriez tenter de la mettre dans votre lit.
Mais ce n’est plus possible. Pour elle. Trop douloureux.
Ça vibre à nouveau. Elle a réservé une table dans un res-
taurant italien de Temple Bar, position GPS partagée,
qu’est-ce qu’il en pense. Tape à nouveau : J’y suis dans
5 mn. Sur Lord Edward Street, il marche droit vers l’en-
trée de Trinity College dans la nuit. Souvenir de vieilles
histoires d’amour et de fêtes arrosées. À quatre heures du
matin, il avait vomi devant le Mercantile Hotel, il s’en sou-
vient encore. Le soir des résultats des bourses. Encore un
gamin à l’époque. « Il mêle souvenance et désir ». Les sen-
tiers sombres de la mémoire. Le cimetière de sa jeunesse.

Ils discutent toujours en attendant l’addition tandis qu’il


termine d’un air distrait la focaccia tendre et huileuse. Il ne
s’était pas rendu compte qu’il avait si faim jusqu’à ce que.
Les rideaux épais, la carafe d’eau glacée, les chandelles, le
tout tellement propice à l’appétit. Encore une fois : condi-
tionnement typique. Assise en face de lui, elle boit une gor-
gée d’eau. Léger mouvement de sa gorge blanche quand elle
déglutit, puis, tandis qu’elle repose son verre : Qu’est-ce que
vous allez faire du chien ?
Oh mon Dieu, dit Peter. Je ne sais pas. Christine s’en
occupe jusqu’à… je ne sais plus. Vendredi prochain, elle
a dit ? Peut-être le lundi suivant. Il faut qu’on trouve une
solution.
Le serveur revient avec l’addition et Peter sort sa carte de
crédit, il insiste et tape son code. Après le dîner, il se sent
mieux, plus détendu. Il se rend enfin compte de son niveau
de fatigue. C’est l’effet de sa présence sur lui : elle lui calme
les nerfs. Mais ce n’est pas tout, il le constate alors qu’ils
attendent dans la chaleur tamisée du restaurant qu’on leur

24
apporte leurs manteaux. Un jour, il avait cru que la vie
avait un sens, que toutes les questions et les conflits non
résolus menaient à un apogée. Des convictions comme ça,
étrangement peu étayées, qui sous-tendent sa vie et sa per-
sonnalité. Un attachement irrationnel au sens. D’accord,
mais la question de la constitutionnalité se pose, etc. Inca-
pable de partir au travail le matin s’il ne pensait pas que
quelque chose signifiait quelque chose qui signifiait autre
chose. Mais à quoi ça mène, tout ça ? À une fin sans fin.
Le serveur aide Sylvia à remettre son manteau sous les yeux
de Peter. Calmé. Davantage à l’écoute de sentiments moins
bruyants. À quelles conditions la vie est-elle supportable ?
Elle doit le savoir. Demande-lui. Non, ne fais pas ça.
Dehors, il a plu, les rues sont mouillées et reflètent par
fragments la lumière diffuse des phares, des feux de cir-
culation, des vitrines. Contre le mur d’en face, des car-
tons de pizza vides abandonnés en cours de désintégration.
Laisse-moi te raccompagner. Elle noue son écharpe et lui
prend le bras. Sa petite main blanche ne pèse presque rien.
Elle glisse les doigts dans les replis de son manteau. Tu as
vu Naomi tout à l’heure ? Comment va-t-elle ? Bien, elle va
bien. Ils remontent vers Dame Street. Tu l’aimes bien. Oui,
je l’aime bien. Je l’aime beaucoup, vraiment. Il a presque
envie, et en même temps il n’en a pas envie, de raconter
à Sylvia ce qui s’est passé, que Naomi, etc. Le site inter-
net, etc. Pour quelle raison ? Pour lui montrer qu’il n’y a pas
de problème : avec elle, avec les autres, avec lui, qu’il n’y a
aucune raison de s’inquiéter. Les relations contemporaines,
rien de plus. Ou alors, c’est pour s’attirer un peu de sympa-
thie. L’humiliation sexuelle, peut-être que c’est un peu exci-
tant. Elle pose à nouveau des questions sur Naomi et son
logement. Avant le covid, les propriétaires avaient obtenu
une décision de justice pour expulser les locataires. Qui sont

25
déjà tous partis pour d’autres raisons. La décision ne peut
s’appliquer aux nouveaux occupants, reconnaît ­Sylvia, et
pourtant. Qu’est-ce qui les en empêcherait ? Ça reste une
possibilité. La police jette un coup d’œil rapide aux papiers,
ils ont l’adresse, ils les foutent dehors. Mieux vaut ne pas
y penser. D’un autre côté, si on cherche à prouver l’inva-
lidité de la décision par des lettres d’avocat, etc., ça donne
d’autant plus de raisons aux propriétaires de requérir une
nouvelle décision : et là, ils sont vraiment foutus. Parce
que l’occupation de cet immeuble est, personne ne prétend
le contraire, illégale. Alors il vaut mieux ne rien faire en
espérant que les propriétaires les oublient. Ils possèdent
déjà tellement de logements vacants, ils en ont sans doute
perdu le compte, ces parasites suceurs de sang. Une discus-
sion que Sylvia et lui ont eue à maintes reprises et, cette
fois-ci, comme toujours, ils sont d’accord. Ils le seraient de
toute façon, rien que d’un point de vue purement idéolo-
gique, puisqu’ils sont tous deux membres à part entière du
syndicat des locataires, dont Sylvia préside même l’un des
groupes de travail. Le fait que Peter entretienne une rela-
tion de nature sexuelle mais aussi discrètement financière
depuis huit mois avec l’une des membres de cette occupa-
tion illégale là n’a, d’un point de vue juridico-philosophique
et sociopolitique, rien à voir. Il n’avait jamais parlé d’elle
à son père, même quand celui-ci lui avait posé la ques-
tion. Non, je n’ai personne en ce moment, avait-il répondu.
L’idée même qu’ils se rencontrent : terrible. Non. Il aurait
pu dire qu’il y avait quelqu’un : rien de sérieux, juste une
fille comme ça. Qu’est-ce que ça aurait changé ? Vraiment
rien. Alors pourquoi y penser ? Pourquoi ce sentiment de
regret, et pour qui ? Pour son père, pour lui-même ? C’est
inutile. Rien que d’y penser, ça le déprime. Il est sans doute
déprimé de façon plus globale. Ses pensées sont en général

26
bruyantes et, lorsqu’elles s’apaisent, elles deviennent terri-
blement dures. Peut-être qu’il n’est pas stable mentalement.
Il ne l’a jamais été. Sa petite main ne pèse rien sur son bras.
Je ne l’ai jamais vraiment connu, dit-il. Désolé. J’étais en
train d’y penser, c’est tout. C’est triste.
Elle lui jette un coup d’œil. Ça y est. Il est prisonnier
de la profondeur de sa compréhension. Je vois ce que tu
veux dire. Mais ce n’est pas vrai, tu l’as connu. Elle sort
de son sac un petit sachet rectangulaire enveloppé dans
du plastique. Un paquet de mouchoirs. Pour l’amour du
ciel, il est donc en train de pleurer ? En plein George’s
Street ? Devant tout le monde. Car sans doute que tout le
monde le voit. Comment ça va, Peter, toujours avocat, j’ai
aperçu ton nom dans le journal l’autre jour, bien joué. Il
accepte en souriant et sans faire d’histoire un petit mou-
choir blanc et se sèche les yeux avec un simple : Hum.
Elle marche au même rythme que lui, comme toujours.
Il t’aimait, dit-elle. Il ne savait rien de moi, Sylvia. Nous
étions allergiques l’un à l’autre. Nous n’avons jamais eu
une seule vraie conversation de toute notre vie. Il plie le
mouchoir et le glisse dans sa poche. Oh, tu attaches trop
d’importance aux conversations, dit-elle. Vivre, ce n’est
pas que parler, tu sais. Il la regarde pendant qu’elle replace
sa main sur son bras. C’est une remarque un peu cryp-
tique, qu’est-ce que tu entends par là ? Elle rit. Et devient
plus jolie. Mais qu’est-ce qu’elle veut dire par : vivre, ce
n’est pas que parler ? Peut-être évoque-t-elle « les bureaux
austères et solitaires de l’amour ». Sortir leurs uniformes
scolaires du sèche-linge le mercredi soir, le petit jogging
bordeaux d’Ivan, la chemise et le pantalon de Peter, chauds
et crépitants d’électricité statique. Et réchauffer du lait
sur le fourneau le matin. Aux côtés de Sylvia, sur Stephen
Street maintenant, il inspire l’odeur des gaz d’échappement

27
et l’air sombre de la nuit. Presque une consolation. Tant
qu’il est près d’elle, c’en est une. Pourquoi. Il sait pourquoi,
il ne sait pas, il ne veut pas savoir s’il sait ou non. Le récon-
fort d’un long compagnonnage peut-être. Qui laisse de la
place et lui offre un calme lui permettant de sentir enfin à
quel point il est las, et à quel point il est déprimé. Il aurait
peut-être dû rester chez Naomi à se droguer et à jouer à
Call of Duty avec ses colocataires, se shooter pour dormir.
Accepter d’être consolé, parce qu’il doit accepter qu’il en
a besoin. Car tout de même, son père, dont il n’a jamais
été vraiment proche, est mort dans la soixantaine, après
cinq ans de lutte contre un cancer. La mort, à laquelle tous
s’étaient d’abord attendus, avait été si longtemps repoussée
qu’il avait commencé à croire qu’elle n’arriverait jamais,
jusqu’à ce qu’elle arrive. Peter n’a aucune excuse pour ne
pas s’être préparé à cet événement prévisible. Il se retrouve
soudain à la tête d’une famille, mais une famille qui a dans
le même temps cessé d’exister.
Ils longent ensemble St Stephen’s Green, ses grilles closes,
les feuilles jaunies de ses arbres. « Dans leur beauté d’au-
tomne ». Ils parlent des étudiants. Des cours qu’elle donne.
Des interventions qu’il fait à la fac pour payer son loyer.
Il lui demande des nouvelles de son amie Emily et, en sou-
riant, elle lui raconte encore la même histoire, elle croule
toujours plus sous l’administratif du poste, et n’a pas réussi
à trouver de nouvelle sous-location. Emily, la petite univer-
sitaire distraite qui avait toujours l’air enrhumée, toujours
à éternuer dans un mouchoir en tissu et à parler de Karl
Marx. Une amie de jeunesse, de l’époque où ils s’affron-
taient aux concours d’éloquence, dans lesquels elle n’avait
jamais vraiment brillé, car toujours hors sujet et refusant le
moindre argument factuel. Elle passait beaucoup de temps
chez eux, Sylvia et lui, et elle avait même dormi sur leur

28
canapé pendant un moment, quand Peter, quand Peter et
Sylvia. Ils prenaient le thé tous les trois, se chamaillaient
pour un rien, partaient dans des fous rires. Sylvia, l’amie
calme et posée, Emily, la catastrophe ambulante. Sylvia lui
explique qu’elle habite chez Max pour le moment, ce bon
vieux Max. Il le croise parfois chez Sylvia. Lui non plus, il
n’était pas bon aux concours. Trop gentil, pas assez dur,
toujours d’accord avec les deux points de vue. Mais drôle.
Comme tous les amis de Sylvia. Elle doit continuer en ce
monde avec légèreté, avec amour mais légèreté. Tu as parlé
à ton frère ? demande-t-elle. Eh bien, répond-il. Vivre, ce
n’est pas que parler, tu sais. Elle lui donne un coup de
coude. C’est agréable de la sentir si proche. Il est seul, dit-
elle. Comme tout le monde, non ? Bien qu’Ivan semble de
fait plus seul que les autres. En réalité, il était seul presque
spirituellement, et il valait peut-être mieux qu’il le reste. De
quoi parliez-vous à la maison tous les deux l’autre jour ?
demande-t-il. Oh. Il me racontait… Tu veux dire au petit
déjeuner ? Il me parlait d’un événement d’échecs auquel il
est invité dans le Leitrim, pas ce week-end mais le suivant.
Tu es au courant ? Non. Une sorte de tournoi d’exhibition
suivi d’un atelier. Il pensait annuler à cause de tout ça. Mais
il a changé d’avis. Ils passent devant les grilles du cime-
tière huguenot. Pourquoi voulait-il annuler ? ­Sylvia tourne
les yeux vers lui. Parce que… tu sais. Parce que son père
vient de mourir. Au lieu de simplement froncer les sour-
cils, il grimace, il a trop chaud et il est fatigué. L’étiquette
de sa chemise lui irrite la nuque. Baggot Street vive et ani-
mée, trop animée, les lumières dans les yeux, tout ça c’est
trop. Tu crois qu’il est triste ? demande-t-il. Elle le regarde
à nouveau, et il essaie de faire un sourire idiot. Enfin, ça
me semble évident, ajoute-t-il. Je pense qu’il est bouleversé,
répond-elle. Je pense qu’il se sent seul. Oui. Ouais. Bien sûr.

29
Ils approchent de plus en plus de chez elle, du point final,
du moment où lui-même se sentira seul, ou pas. Pourquoi,
pour l’amour du ciel, tout est soudain si bruyant. Sylvia,
dit-il. Non, attends que ce soit plus calme. Oui ? Ils y sont
presque, et de toute façon, ça fera plus naturel à la porte.
Comme s’il n’en pouvait plus de marcher. Ça te dérange
si… Je ne sais pas comment dire ça. Je peux dormir sur
ton canapé ? Je ne… Non, non, mon Dieu, ne pas dire :
je ne te toucherai pas. Pas ça. Je suis tellement… Sa main
douce et tendre toujours sur son bras, toujours. Le calme
et l’immobilité rassemblés dans ce toucher miséricordieux.
Bien sûr, dit-elle. Pas de problème. Ne le lui dis pas. Je suis
amoureux d’elle. De toi, si seulement on pouvait. C’est vrai-
ment ce que tu penses ? La vie est-elle supportable dans ces
conditions ? Il attend qu’elle ouvre la porte. Elle comprend
et elle sait. Ce serait bien que tu le contactes, dit-elle. Tu
pourrais lui envoyer un message. En quel langage ? 1. e4 ?
Oui, répond-il. Tu as raison. Je vais faire ça. Je vais le faire.
2

Ivan reste debout dans un coin tandis que les membres du


club d’échecs installent les tables et les chaises. Ils échangent
des indications telles que : Recule-la un peu, Tom. Atten-
tion à toi. Ivan est tout seul, il a envie de s’asseoir mais il
ignore quelles chaises doivent encore être déplacées, et les-
quelles sont déjà au bon endroit. Cette incertitude est due
à la façon dont ces hommes organisent les lieux, qui ne
répond à aucune logique discernable. Pourtant, une disposi-
tion familière commence à émerger – un U central avec dix
tables, dix chaises sur le bord extérieur, et un espace à part
pour le public – mais le processus que les hommes adoptent
pour parvenir à leurs fins semble hasardeux. Debout dans
son coin, Ivan réfléchit, sans y accorder plus d’attention
que ça, à la méthode qui permettrait d’arranger, disons,
un nombre de tables et de chaises donné pour produire le
U dont il a précédemment été question, etc. C’est un sujet
auquel il a déjà pensé, debout dans d’autres coins, en regar-
dant d’autres gens déplacer des objets similaires dans des
salles similaires : les approches différentes dont on dispose,
par exemple pour écrire un programme informatique afin
d’en optimiser l’efficacité. La précision de ces hommes-ci

31
par rapport aux gestes recommandés par ce genre de pro-
gramme serait, selon Ivan, assez faible, voire très faible.
Pendant qu’il réfléchit, une porte s’ouvre, pas la double
porte, mais sans doute une sortie de secours sur le côté, plus
petite. Une femme entre, un trousseau de clefs à la main.
Les hommes semblent à peine remarquer son arrivée : ils
se contentent de jeter un coup d’œil dans sa direction, c’est
tout. Personne ne lui adresse la parole. Sans doute le genre
de situation que les gens comprennent sur-le-champ, et tout
le monde à part Ivan a probablement saisi d’un seul coup
d’œil qui est cette femme et quelle est la raison de sa pré-
sence. Il se trouve qu’elle est particulièrement séduisante,
ce qui rend son arrivée dans la salle à ce moment-là d’au-
tant plus curieuse. Elle a une jolie silhouette et son visage
de profil est ravissant. Au bout de quelques instants, Ivan
remarque que les autres hommes, même s’ils n’ont pas vrai-
ment réagi à l’arrivée de cette femme, semblent se comporter
différemment en sa présence, soulevant les tables avec des
gestes plus marqués des bras et des épaules, comme si tout à
coup, depuis son apparition, les tables étaient devenues plus
lourdes. Ils veulent se faire remarquer, se rend-il compte,
et il lui semble qu’elle a un petit sourire en coin, peut-être
parce qu’elle en est arrivée à la même conclusion, ou peut-
être uniquement parce qu’ils font tous semblant de l’igno-
rer. Puis, remarquant sans doute qu’Ivan observe la scène,
elle lui lance un regard, un regard amical, presque soulagé,
et, les clefs à la main, s’approche de l’angle où il se trouve.
Bonjour, dit-elle. Je m’appelle Margaret, je travaille ici.
Je suis désolée de vous poser la question, mais savez-vous
si le jeune garçon est arrivé ? Le prodige des échecs. On est
censés s’occuper de lui.
Il baisse les yeux vers elle. Elle a prononcé tous ces mots
d’un ton souriant, drôle, presque comme une excuse, ou

32
comme si elle lui racontait une plaisanterie. Elle semble un peu
plus âgée que lui, pense-t-il, mais pas tellement. Il lui donne
la trentaine. Ah, dit-il. Vous voulez parler d’Ivan Koubek ?
Pleine d’espoir, elle lève la tête vers lui. C’est ça. Il est là ?
Oui, c’est moi.
Elle lâche un petit rire gêné à cette réponse et pose une
main sur sa poitrine, ce qui fait tinter son trousseau de clefs.
Oh mon Dieu. Je suis vraiment confuse. Je pensais… Je ne
sais pas pourquoi. Que vous aviez douze ans.
Un jour, j’ai eu douze ans, répond-il.
Elle rit à nouveau à cette réponse, un rire apparemment
sincère. La faire rire est un sentiment tellement agréable
qu’Ivan se met lui aussi à sourire. Ah, tout s’explique, dit-
elle. Je suis vraiment désolée, je suis idiote. Vous n’avez pas
eu de problème pour venir jusqu’ici ?
Il continue à l’observer quelques instants, puis, comme s’il
entendait sa question à retardement, il répond rapidement :
Oh. Non, pas de problème. J’ai pris le car.
En continuant à sourire avec douceur, elle reprend : Et on
m’a dit que vous pourriez avoir besoin qu’on vous ramène
à votre hôtel après le tournoi, c’est ça ?
Il se tait à nouveau. Elle a toujours la tête levée vers lui
d’un air amical et encourageant. Ce serait vraiment dou-
teux de sa part de surinterpréter ses regards amicaux, parce
qu’elle fait tout simplement son travail, est payée pour être
là et discuter avec lui. Même si, se souvient-il, lui aussi est
d’une certaine manière au travail, lui aussi payé pour être
là, mais ce n’est pas tout à fait pareil. Ouais, dit-il. Je ne
sais pas exactement où c’est. Mais j’imagine que je peux
prendre un taxi.
Elle est en train de glisser ses clefs dans la poche de sa
jupe. Non, non. Ne vous inquiétez pas, nous allons bien
prendre soin de vous.

33
Le président du club finit par les rejoindre et se présente.
Il s’appelle Ollie, c’est lui qui est venu chercher Ivan à l’ar-
rêt du car un peu plus tôt. La femme répète qu’elle s’appelle
Margaret, puis Ollie désigne Ivan d’un geste de la main en
disant : Et voici notre invité, Ivan Koubek. Elle échange un
regard avec Ivan, un bref regard amusé, et répond : Oui, je
sais. Ollie se met à parler du tournoi, l’heure de début et
l’heure de fin, les salles utilisées le lendemain matin pour
l’atelier. En silence, Ivan les regarde discuter. Elle travaille
ici, cette femme qui s’appelle Margaret, au centre artistique,
ce qui explique son apparence quelque peu artistique. Elle
porte un chemisier blanc et une jupe volumineuse à motifs
de couleur ainsi que de jolies chaussures sans talons comme
celles des danseuses de ballet. Malgré lui, il se met à i­maginer,
tandis qu’elle est là, devant lui, ce que ça ferait de l’embras-
ser : ce n’est pas vraiment une scène imaginaire, mais l’idée
d’une scène, une sorte de prise de conscience que la pos-
sibilité de l’embrasser pourrait devenir envisageable à un
moment donné, une idée plaisante, rien que de se représen-
ter la scène, une pensée inoffensive, puisque gardée privée.
Et pourtant, Ivan ressent aussi un désir abrupt d’attirer son
attention dans la vraie vie, ce qui, pense-t-il, serait possible
rien qu’en lui parlant, en disant quelque chose ou en posant
une question à voix haute, peu importe laquelle.
Vous jouez aux échecs ? demande-t-il.
Tous deux se tournent vers lui. Trop tard, il se rend
compte qu’il a l’air bizarre. Il le voit sur elle, ça saute aux
yeux, il le voit même sur Ollie. C’est si bizarre de deman-
der de but en blanc si elle joue aux échecs, et ça n’a de plus
aucun lien avec ce dont ils parlaient. Mais elle répond avec
enthousiasme. Non, je crains bien que non. Je n’ai pas le
cerveau câblé pour ce genre de choses. Je connais le dépla-
cement des pièces, c’est à peu près tout.

34
En regrettant amèrement d’être intervenu, Ivan acquiesce.
Désignant les hommes derrière eux, Ollie dit : Nous
n’avons malheureusement pas de quoi nous vanter au
niveau égalité hommes-femmes.
Oh, ne vous inquiétez pas, dit-elle. Nous avons eu un
groupe de tricot la semaine dernière, c’était pareil. Bon, je
ne vous retarde pas. Si vous avez besoin de quelque chose,
je suis dans mon bureau à l’étage. Demandez Margaret, c’est
mon nom.
Ollie la remercie. Ivan ne dit rien.
En levant la tête vers lui, elle ajoute : Et bonne chance
pour tout à l’heure. Si j’ai une minute, je descendrai ­regarder.
Il l’observe un petit moment avant de répondre : D’ac-
cord. Merci.
Elle franchit à nouveau la porte puis la verrouille der-
rière elle. C’est sans doute une entrée réservée au personnel,
c’est pour ça qu’elle avait ces clefs, pour la déverrouiller de
l’autre côté. Il ne pense pas qu’elle aura une minute pour
descendre ­regarder. Enfin, elle aura sans doute une minute,
mais elle ne l’utilisera pas pour venir ­regarder Ivan jouer
aux échecs. Peut-être que s’il ne lui avait pas posé cette
question, elle serait venue, parce que ça se passait bien entre
eux jusque-là. Elle se dit sans doute maintenant qu’il a une
obsession maladive pour les échecs, qu’il est incapable de
parler d’autre chose : c’est incroyable le nombre de per-
sonnes à qui il donne cette impression. À croire qu’il y a
du vrai là-dedans.
Belle femme, fait remarquer Ollie.
Ivan dit : Oui.
Ils restent tous les deux debout près du mur et regardent
les autres finir de disposer les tables et les chaises. Qu’est-ce
que ça veut dire quand les gens utilisent ce genre de for-
mule, « belle femme » ? Est-ce un code pour dire séduisante ?

35
Ivan se demande si Ollie a lui aussi ressenti de la fascina-
tion quand cette Margaret l’a regardé droit dans les yeux.
Dans ce cas, pourquoi a-t-il mis tant de temps à venir les
voir ? Peut-être que, comme Ivan, il a tendance à être inti-
midé par le sexe opposé. Ollie est petit et corpulent, il a
des lunettes, il doit avoir une cinquantaine d’années. Et il
porte une alliance : marié. Difficile de l’imaginer éprou-
vant de la fascination tandis qu’il parle à une belle femme.
Mais l’apparence d’une personne ne définit nullement les
limites de ses sentiments, Ivan le sait. Les gens simples ou
d’apparence peu attrayante ne sont en aucun cas exempts
de passions fortes. En tout cas, si cette femme qui s’appelle
Margaret porte ou non une alliance, Ivan ne l’a pas remar-
qué. Le fait qu’elle soit aussi belle, ça, c’était impossible à
rater. Elle en a certainement plus qu’assez d’entendre des
compliments de la part des hommes. Ivan comprend que ça
puisse être gênant de se voir adresser des commentaires et
des invitations sexuelles non désirées, car ça lui est même
arrivé à lui, et c’était aussi de la part d’un homme, ce qui
semble confirmer la théorie. Il serait lui-même prêt à faire
un immense détour pour ne jamais recroiser ce type, non qu’il
se soit passé quelque chose de mal, uniquement par gêne.
Il se rend compte que quand on est une femme séduisante,
ce n’est pas un seul homme qu’on doit éviter, mais presque
tous les hommes. Ivan se dit que ça doit être terrible. D’un
autre côté, comment faire en sorte qu’une situation devienne
acceptable pour les deux si aucun ne fait d’avances, quitte
à ce que ça se révèle inopportun ? C’est exactement comme
avec les tables et les chaises. En appliquant une méthode
hasardeuse et inefficace, sans plan préétabli, on finit par trou-
ver des solutions, bien sûr, il y en a toujours, dans la mesure
où même quelqu’un comme Ollie est marié. Les gens se ren-
contrent, il se passe des choses, c’est la vie. La question qui

36
taraude Ivan, c’est comment devenir l’une de ces personnes,
comment vivre ce genre de vie. Bon, dit Ollie près de lui.
Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous avant que ça commence ?
Vous voulez un café ? Il y a dans le centre un petit café sympa.
Ivan acquiesce lentement. Les tables et les chaises sont
maintenant disposées et espacées avec le même intervalle,
dix de chaque. L’un des hommes commence même à ins-
taller les échiquiers. D’accord, dit Ivan, un café, c’est une
bonne idée, merci.
Je vais vous en chercher un. Quel genre de café vous
voulez ?
Juste un expresso, si possible. Sans lait ni sucre. Merci.
Je reviens dans une seconde.
Ivan regarde Ollie traverser la salle et franchir la double
porte en direction du hall. Il reviendra bientôt avec le café,
puis commencera le tournoi, au cours duquel Ivan jouera
dix parties simultanées. D’expérience, il sait qu’il vaut mieux
ne pas trop y penser avant. L’idée que l’événement approche
lui provoque une réaction physique intense, ou plus exacte-
ment une série de réactions physiques coordonnées : dans
la poitrine, les mains, le ventre, un sentiment de chaleur,
de contraction, de nausée, la vision qui se brouille au point
d’en avoir des vertiges, l’impression qu’un problème aux
yeux l’empêche de voir. Puis il est pris d’une envie de vomir.
Certaines fois, à force de réfléchir à l’approche inexorable
d’un tournoi, il a vraiment vomi. Pourtant, ce ne sont pas
les parties d’échecs qui l’inquiètent. Ça, c’est facile, et il le
sait, ça sera toujours plaisant en fin de compte. Rien ne
peut, ou ne pourra mal se passer. La manifestation phy-
sique de l’angoisse qui accompagne les événements autour
des échecs – tournées d’exhibition et tournois – n’a aucun
rapport direct avec l’événement, hormis chronologique :
ça se produit avant, et ça s’arrête après. Son esprit le sait,

37
mais pas son corps. Pour cette raison et pour d’autres, Ivan
considère le corps comme fondamentalement primitif, ves-
tige d’un processus évolutif supplanté par le développement
du cerveau. Il suffit de les comparer : l’esprit humain ne
pèse rien, il est abstrait et capable de rationalité suprême.
Le corps humain est lourd, affreusement spécifique, et fonc-
tionne en dépit du bon sens. Il fait des choses, personne
ne comprend pourquoi. Allez savoir pour quelle raison il
se retourne contre lui-même ou fait proliférer des cellules
là où il ne faut pas. Pas d’explication. Est-ce que l’esprit
fait ça ? Non. Sauf en cas de maladie mentale, se dit-il,
dans ce cas-là, d’accord, mais c’est différent. Quoique, vrai-
ment différent ? Bref. L’esprit d’Ivan est loin d’être parfait,
il est souvent incapable d’effectuer les tâches relativement
simples qui se présentent à lui, mais au moins il dépend de
la raison. C’est une conscience. Le corps est un objet sans
conscience animé par une conscience qui n’a aucun rapport,
comme une voiture est un objet sans conscience dirigé par
un chauffeur doté de conscience. Tout le monde ou presque
peut accepter l’idée de la mort de l’esprit et du corps au-
delà d’un certain âge, disons, quatre-vingt-dix ans, en tout
cas c’est une théorie supportable si on n’y pense pas trop.
Mais accepter que le corps puisse mourir à n’importe quel
moment, entraînant la mort de l’esprit ?
Peter, le frère d’Ivan, qui a trente-deux ans et a étudié
la philosophie, prétend que le courant de pensée qui lie le
corps et l’esprit de cette manière a été réfuté. Pour Ivan,
c’est comme si on disait que le gambit du roi a été réfuté.
Les gens utilisent sans cesse le mot « réfuter » parce qu’ils
l’ont lu quelque part sur un forum : « Le gambit du roi
détruit en un coup ! » ou autre, et le coup sera finalement
3… d6. Merci, Bobby Fisher ! Non que Peter soit du genre à
dire des choses parce qu’il les a lues sur un forum. C’est un

38
adulte, il a une vie sociale, et il se peut qu’il ne sache même
pas ce qu’est un forum. Mais ça revient au même. Il a sans
doute simplement entendu au cours d’une conférence que
l’esprit et le corps ne sont plus considérés comme indépen-
dants, et il s’est dit : ok, compris. Peter est le genre de per-
sonne qui glisse sans heurts sur la surface de la vie. Il passe
beaucoup de temps au téléphone, il va au restaurant et il dit
que des courants de pensée philosophiques ont été réfutés. À
une époque, les sentiments d’Ivan à son égard étaient bien
plus négatifs, ils frisaient même l’hostilité, mais désormais
Ivan qualifierait ces sentiments de neutres. En tout cas, il
doit reconnaître que Peter s’est quasiment occupé seul de
l’enterrement, et qu’Ivan n’a rien fait, il l’admet volontiers.
Il aurait sans doute dû se montrer plus reconnaissant à ce
sujet. Quant au fait que Peter prononce l’éloge funèbre et
pas Ivan, c’était une décision commune. Évidemment, Ivan
la regrette, il y a réfléchi, il regrette, mais c’est sa faute, pas
celle de Peter, ce n’est même pas une faute partagée, unique-
ment la sienne. Pas de doute, il n’y avait pas assez réfléchi
avant. Mais à quoi bon ressasser ? Ce n’est pas comme s’il
y allait avoir un deuxième enterrement au cours duquel Ivan
pourrait se rattraper en disant tout ce à quoi il a réfléchi
trop tard. L’esprit humain, malgré toutes les qualités qu’il
lui trouvait un instant plus tôt, est souvent répétitif, prison-
nier d’un cycle familier d’idées non productives qui, dans le
cas d’Ivan, sont en général teintées de regrets. Des regrets
mineurs, comme demander à cette Margaret si elle jouait
aux échecs, horrible, et de plus gros regrets, comme refuser,
ou plutôt manquer l’occasion de s’exprimer à l’enterrement
de son père. Ou bien consacrer sa vie aux compétitions
d’échecs, pour ensuite voir son classement dégringoler d’an-
née en année, jusqu’à ce que, etc. Il a déjà réfléchi à tout ça,
le passé qu’on ne peut rattraper, ce qui est fait est fait, et ce

39
n’est de toute façon pas le moment. Il va plutôt manger la
barre chocolatée qu’il a glissée dans sa valise et prendre un
café. C’est bon de visualiser ces activités à l’avance, la façon
dont il va déballer la barre chocolatée, quel sera le goût du
café, s’il sera servi avec une soucoupe ou uniquement dans
une tasse. Ce sont ces pensées qu’il doit avoir pour l’heure :
des choses précises, tangibles, qui reposent sur des détails
sensoriels. Puis le tournoi commencera.

Lorsque Margaret termine son repas, la nuit tombe à


l’extérieur du petit restaurant, et la vitre est bleue comme
de l’encre humide. À la caisse, Garret lui demande quel est
l’événement de la soirée et elle répond : Le club d’échecs. Il
lance d’un ton joyeux : Chacun son truc. Toutes les semaines
ou presque, la même routine : un événement, un inconnu
dans la voiture de Margaret qui parle d’une chose ou d’une
autre, puis repart. Des comiques, des acteurs shakespea-
riens, des conférenciers. Et ce soir, des joueurs d’échecs.
Amusant. Il lui plaît bien, en fait, ce jeune homme avec ses
bagues aux dents. Son erreur de l’avoir pris pour un enfant,
c’était gênant, mais il avait tourné ça à la plaisanterie, ce
qu’elle avait apprécié. Un peu bizarre, bien sûr. Comme tous
ces gens à haut potentiel intellectuel. Même si, pense-t-elle
en boutonnant son imperméable par-dessus son gilet alors
qu’elle sort du restaurant, il était beaucoup plus poli que les
autres, surtout ce type qui en faisait trop, Oliver Lyons, assez
grossier, en fin de compte. Le joueur d’échecs était l’exemple
même de l’individu amical et sympathique, à qui il man-
quait peut-être juste quelques codes sociaux, alors qu’Ollie
Lyons était un type qui se délectait du pouvoir minable dont
il pensait disposer en tant que président du club d’échecs
local. Dehors, il pleut, l’eau déborde du caniveau, et Mar-
garet se couvre les cheveux avec un foulard. C’est bizarre,

40
cette ­impression qu’elle a eue un peu plus tôt, comme si le
prodige des échecs et elle étaient ensemble dans un camp,
et Ollie dans l’autre. Pourquoi : peut-être due au sentiment
de ne pas appartenir au groupe. En retrouvant ses clefs au
fond de son sac à main, elle marche vers le bureau et salue
au passage le type sympathique de la boulangerie, comment
il s’appelle, déjà ? Linda le saurait. Elle trouve la bonne clef
au toucher et pénètre dans le bâtiment en refermant dou-
cement la porte derrière elle. La pluie, qui s’abat toujours
sur le toit, glisse de son imperméable sur le carrelage tandis
qu’elle progresse dans le couloir étroit et froid, déverrouille
une porte latérale, et entre dans la grande salle.
Toutes les lumières sont allumées, et il y a une bonne
trentaine de spectateurs assis dans un silence tendu ponctué
de murmures. Au centre, des tables sont disposées en une
sorte de U carré, les joueurs installés sur le bord extérieur.
Et au milieu, seul, debout, Ivan Koubek, le joueur d’échecs,
penché en avant, un bras replié sur la poitrine, en train de
se frotter la mâchoire de l’autre main. Il a l’air très grand et
très pâle incliné ainsi sur l’échiquier, tandis que son adver-
saire, un homme d’âge mûr et rougeaud, est confortable-
ment installé sur une chaise. Ivan déplace une pièce – d’où
elle se trouve, Margaret ne voit pas laquelle – puis passe à la
table suivante. Quand il saisit les pièces, ses gestes ont l’air
précis et intelligents, comme ceux d’un chirurgien ou d’un
pianiste. Une fois qu’il s’éloigne, ses adversaires prennent
des notes sur une feuille. Les spectateurs installés sur des
chaises en plastique observent, certains prennent des pho-
tos ou des vidéos avec leur téléphone. L’adversaire suivant
d’Ivan est une fillette qui ne doit pas avoir plus de onze
ans. Ses cheveux dorés sont tenus par un chouchou violet.
Quand Ivan atteint sa table, et se retrouve dos à Marga-
ret, la fillette déplace une pièce. Il en bouge une autre sans

41
même prendre le temps de réfléchir. Margaret attend qu’il
passe à la table suivante pour s’avancer dans la pièce et
refermer doucement la porte derrière elle. Certains lèvent la
tête, mais pas Ivan. Il continue au même rythme, parfois il
reste immobile, sans un mot, pendant dix ou vingt secondes,
à se tenir la mâchoire, puis il déplace une pièce et se rend à
la table suivante. Sans le quitter des yeux, Margaret dépose
son imperméable et son foulard sur le dos d’une chaise et
s’y installe, son sac sur les genoux.
En observant les tables, elle s’aperçoit que deux parties
sont déjà terminées. Les joueurs sont restés assis, l’air penaud,
le roi blanc au centre de l’échiquier. Le roi d’Ivan, pense-
t‑elle, puisqu’il joue les blancs, d’ailleurs, c’est drôle, ce roi
grand et maigre lui ressemble. Est-ce que les joueurs d’échecs
se voient comme le roi de l’échiquier ? Dans les souvenirs
de Margaret, le roi est une pièce faible et lâche qui passe la
plus grande part de son temps tapie dans un coin. Face à la
table suivante, Ivan étire ses bras au-dessus de la tête puis
se masse la base de la nuque. Il a deux auréoles sombres de
sueur sous les aisselles. Il ne fait pas particulièrement chaud
dans la salle, quand bien même toutes les lampes sont allu-
mées, c’est donc certainement de pure concentration qu’il
transpire. Tout au fond, quelqu’un dit quelque chose que
Margaret n’arrive pas à entendre, et s’ensuit un rire étouffé.
Ollie, qui figure au nombre des joueurs, et dont la partie est
toujours en cours, lance un regard noir en direction du rire,
qui se transforme aussitôt en silence. Revenu à la table de
la fillette, Ivan déplace sa reine et dit négligemment : Échec
et mat. L’enfant se retourne vers les deux adultes assis der-
rière elle, un homme et une femme, sans doute ses parents.
Margaret les voit sourire en levant un pouce et en articu-
lant : Bien joué ! La fillette se retourne vers l’échiquier et
note quelque chose sur sa feuille, puis la fait glisser sur la

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table et tend son stylo à Ivan. Il se penche pour écrire tout
en bas, se redressant ensuite pour lui serrer la main. Avec
un immense sourire dévoilant ses dents de lait, elle lui tend
la sienne, et ils échangent une poignée de main.
Le tournoi se poursuit en silence. Un autre joueur semble
abandonner, il serre la main d’Ivan, puis un autre : les
hommes du club d’échecs qui installaient les tables un peu
plus tôt. Finalement, Ollie est le dernier adversaire en lice.
Il a enfilé une veste et une cravate, constate Margaret – il
n’en portait pas plus tôt, mais pour le tournoi il arbore
cette cravate rouge à fines rayures. Ivan Koubek ne s’est
pas changé, il porte la même chemise vert pâle et un pan-
talon noir. Ses baskets sont sales, et Margaret remarque
que la semelle du pied gauche est en train de se décoller.
Ollie relève la tête vers Ivan et fait un petit signe, auquel
Ivan répond. Ollie note quelque chose sur sa feuille, Ivan
aussi, et ils se serrent la main. Les autres joueurs se mettent
à applaudir, et le public se joint à eux. Margaret lâche son
sac posé sur ses genoux pour les imiter. Elle comprend à
l’énergie qui se dégage de l’ovation qu’Ivan a battu Ollie et
remporté chacune des dix parties. Ivan acquiesce sous les
applaudissements, qui redoublent au lieu de diminuer, et du
fond de la salle quelqu’un émet un sifflement long et fort.
Ivan reste là, tête baissée, à sourire poliment, bouche fer-
mée, au milieu de la clameur des spectateurs. Ollie se lève,
et peu à peu les applaudissements se tarissent. Il remercie
tout le monde d’être venu, puis remercie Ivan et le félicite
de cette « victoire écrasante », et après quelques derniers
applaudissements et remerciements, la soirée prend fin. Les
gens se lèvent en discutant et rassemblent leurs affaires, l’un
des hommes du club a ouvert la grande porte pour que le
public puisse facilement quitter la salle.
En se levant et en enfilant son imperméable, Margaret

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remarque qu’Ivan est retourné voir la petite fille au chou-
chou. Il tourne le dos à Margaret, mais elle l’entend par-
ler. Tu as vraiment bien joué, dit-il. Tu sais quelle erreur
tu as commise ? La fillette fait signe que non. Je vais te
montrer, comme ça, tu ne la referas plus. Aux parents, il
demande : Ça ne vous dérange pas, j’espère ? Il y en a pour
une minute. À part ça, elle a vraiment fait une belle partie.
Il installe l’échiquier tout en parlant. Autour d’eux, en par-
tant, les spectateurs jettent un coup d’œil à leur téléphone
et remontent la fermeture éclair de leur veste. Margaret est
toujours debout près de sa chaise, à triturer distraitement
la lanière de son sac à main, son long imperméable ouvert.
Tu te souviens de cette position ? demande Ivan. La fillette
acquiesce en observant l’échiquier. Au bout de quelques
secondes, il dit : Tu comprends maintenant pourquoi ce
n’était pas une bonne idée de déplacer cette tour ? Elle lève
la tête vers lui d’un air solennel et acquiesce à nouveau.
C’est normal, tu es en train d’apprendre. Tu as vraiment
bien joué. Peut-être que tu pourras prendre ta revanche
dans quelques années. Ses parents sont tout sourires, le
père pose la main sur l’épaule de la fillette. C’est vraiment
gentil de votre part de lui consacrer du temps, dit la mère.
Vous devez être épuisé. Ivan quitte la table. Ça va, ça va,
répond-il. Le père regarde par-dessus l’épaule d’Ivan en
direction de Margaret, Ivan suit son regard et voit qu’elle
l’attend. Elle sourit, et il la regarde sans un mot. Elle voit
que son front est encore luisant de sueur.
Félicitations, dit-elle.
Oh. Ce n’est pas grand-chose. Mais merci.
Ayant peut-être remarqué qu’elle a remarqué, il s’essuie le
front avec la manche de sa chemise. Autour d’eux, la salle
finit de se vider, la fillette et ses parents lui disent au revoir
et s’en vont. Distraitement, Ivan lance un : Salut.

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Je vais avoir l’honneur de vous ramener à votre hôtel,
dit Margaret.
Ivan la regarde droit dans les yeux, un regard très direct,
pour ne pas dire intense, pense-t-elle : avec, à nouveau le
sentiment que, sans le dire, ils font tous les deux partie du
même camp. D’accord, dit-il. Je crois que les autres vont
boire un verre. Mais je peux m’en passer, cela m’est égal.
Vous ne voulez pas aller boire un verre ? propose-t-elle.
Vous l’avez bien mérité, après ce que vous venez d’accom-
plir. Je suis surprise que vous teniez encore debout.
Il lui sourit, exhibant à nouveau son appareil dentaire,
ces nouvelles bagues en céramique que les jeunes portent à
présent. Ouais, beaucoup de déplacements, dit-il. C’est ce
qu’on dit toujours, pas besoin de s’entraîner aux échecs,
la marche c’est le plus important. Vous… Il s’interrompt
avec un air timide mais un peu fier. Vous avez regardé ?
demande-t-il.
Margaret a tout à coup un élan de gentillesse à son égard,
elle se sent submergée par une vague de chaleur à le voir si
fier de lui. Oh, ça m’a fascinée. Même si je n’ai pas compris
grand-chose. Ça vous dirait d’aller fêter ça ?
Il continue à la dévisager. Bien sûr, répond-il. Je vais récu-
pérer mes affaires.
Elle rejoint le groupe à la porte. Ollie lui annonce qu’ils
vont au Cobweb et elle répond qu’elle les accompagne. Elle
connaît vaguement l’un des hommes, Tom O’Donnell, le
pharmacien à la retraite, un autre déclare s’appeler Stephen,
et le troisième, Hugh. Quand Ivan les rejoint, ils sortent
tous ensemble. Les hommes s’expriment dans un jargon
que Margaret comprend à peine, gambit, sacrifice, et leurs
voix résonnent contre les murs et le plafond du long cou-
loir. Même si la conversation semble tourner autour d’Ivan,
celui-ci ne dit rien, il se contente de marcher en silence, sa

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petite valise noire à la main. Elle est équipée de roulettes,
mais il la porte par la poignée. Avant qu’ils gagnent la
rue, Margaret éteint toutes les lampes puis grimpe sur un
petit tabouret pour mettre l’alarme pendant que les autres
attendent, Ivan derrière elle. Il la regarde, pense-t-elle. Mais
comment le sait-elle sans le voir ? Elle n’a pas besoin de le
regarder, elle le sait, c’est tout, comme si les yeux d’Ivan
envoyaient des petites aiguilles qui lui piquaient la peau
sans lui faire mal. Elle a pitié de lui, entouré de tous ces
bonshommes qui l’admirent, le craignent, mais peut-être
aussi lui en veulent, des hommes qui aimeraient l’impres-
sionner tout autant que l’intimider ou le rabaisser. Et pour-
tant, elle a le sentiment qu’Ivan comprend parfaitement la
dynamique entre ces hommes et lui, et que cette compré-
hension a quelque chose à voir avec le fait qu’il la regarde
tandis qu’elle active l’alarme. Mais comment savoir, com-
ment interpréter son regard, alors qu’il ne lui parle pas et
ne semble même pas en avoir envie ?
Dehors, la pluie s’est muée en bruine, et les réverbères
sont allumés. Tom, le pharmacien, ouvre son parapluie.
Dites-nous, lance celui qui s’appelle Stephen. Koubek,
c’est de quelle origine ?
Slovaque, répond Ivan.
Vous n’avez pourtant pas d’accent slovaque, répond Ste-
phen.
Non. Je suis de Kildare. Mon père était slovaque, il est
arrivé ici dans les années 1980. Et ma mère est irlandaise.
Son nom de jeune fille est O’Donoghue.
Ils traversent le parking. Quand ils passent près de la voi-
ture de Margaret, elle la déverrouille pour qu’Ivan puisse y
déposer sa valise. Les autres continuent leur discussion. Elle
commence à avoir les cheveux humides, alors elle ressort
son foulard et le noue sur sa tête pendant qu’Ivan ferme

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le coffre sans bruit et dit : Merci. Elle ressent un instant le
besoin de se tourner vers les autres pour préciser : J’avais
dit que je le ramènerais à son hôtel. Mais ce serait une
remarque étrange. Personne ne s’est demandé pourquoi Ivan
mettait d’un air si calme et obéissant sa valise dans le coffre
de la voiture de Margaret. Expliquer serait suggérer qu’une
explication était nécessaire, et ça ferait surgir le spectre
d’autres questions qui n’étaient venues à l’esprit de per-
sonne. Alors surtout pas. Elle ne dit rien. Ils se remettent
en route et empruntent une ruelle pavée en direction du
Cobweb. Ollie tient la porte à Margaret pour qu’elle entre
la première.
Le bar, bien chauffé, est calme. Il y a des banquettes rem-
bourrées le long des murs face à des tables et de vieilles
publicités, sous un éclairage tamisé. Margaret dénoue son
foulard et, les yeux mi-clos, elle inspire cette atmosphère
douce et familière. C’est vendredi, se dit-elle, la semaine
est terminée, ce n’est pas une si mauvaise idée que ça d’al-
ler boire un verre avec tous ces hommes, d’être pendant un
moment la seule femme dans cette petite salle feutrée. C’est
ma tournée, dit Ollie. Margaret annonce qu’elle prendra une
limonade. Et toi, Ivan ? J’imagine que tu as l’âge de boire ?
Ivan fait un rire gêné à cette remarque et répond : Oui,
j’ai vingt-deux ans. Ollie lui demande ce qu’il veut, et Ivan
répond un demi de bière italienne. En laissant glisser son
imperméable de ses épaules, Margaret s’installe sur l’une des
banquettes en similicuir. Une table basse la sépare d’Ivan.
L’un d’eux lui demande si elle a assisté à la simultanée, et
elle dit : Oh oui, quelle performance. Ollie va comman-
der au bar, ses compagnons se lèvent avec lui pour l’aider,
insistant pour payer leur verre, et Margaret et Ivan restent
tous les deux dans un coin. Il y a quelque chose d’intrusif,
pense-t-elle, dans cette façon de les laisser seuls, alors, cher-

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chant quelque chose à dire, elle demande : Vous ne vous
êtes jamais senti en danger ?
Il ne répond pas pendant quelques instants. Vous parlez
des échecs ce soir ?
Oui, désolée, je parlais des échecs.
Il a un sourire maladroit et se frotte à nouveau la nuque
du bout des doigts. Bien sûr, dit-il. Non, je n’ai jamais
vraiment été en danger. C’est vrai, cela m’arrive de faire
une nulle, mais seulement s’il y a beaucoup plus de par-
ticipants, ou quand les joueurs sont meilleurs. Face à ce
genre de petits clubs, je n’ai pas à m’inquiéter. Il déglutit en
regardant derrière, vers le bar, puis lance sur un ton ami-
cal : Mais c’est peut-être mieux que vous ne leur disiez pas.
Elle aussi sourit, à cause du coup d’œil et du ton amical,
presque complice. Non, ne vous inquiétez pas. Mais vous
ne perdez jamais aucune partie ?
Dans une simultanée comme ça ? Pas très souvent, parce
que je n’y rencontre que des gens bien plus faibles que moi.
Mais en compétition, je perds. Tout le temps. En fait, je ne
suis pas si bon que ça aux échecs.
Elle éclate de rire, et il sourit, ce qu’elle trouve adorable :
son plaisir non dissimulé à être drôle. J’ai du mal à le croire,
dit-elle.
Il baisse les yeux vers ses mains. Il a les ongles rongés,
remarque-t-elle. Oui, enfin, j’imagine que ça dépend du
point de vue, ajoute-t-il. En continuant à regarder ses mains
et en fronçant les sourcils, il dit : Mais on n’est pas obligés
de parler échecs. Je sais que vous ne jouez pas.
Non, mais c’est toujours intéressant d’écouter des gens
parler des sujets qui les passionnent.
Il relève la tête. Vraiment ?
D’un air hésitant, mais en souriant, elle répond : Vous
ne trouvez pas ?

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Je ne sais pas, dit-il. Honnêtement, je n’y avais jamais
pensé. Mais maintenant que vous le dites. J’imagine que ça
dépend de ce que vous entendez par passionnés. Je trouve
les gens souvent ennuyeux, mais c’est peut-être parce qu’en
fait ils ne sont pas suffisamment passionnés. Il lui fait un
nouveau sourire. Je ne sais même pas si je suis passionné
par les échecs, ajoute-t-il, mais je suppose que tout le monde
se dit que c’est le cas.
Alors, selon vous, qu’est-ce qui vous passionne ? demande-
t-elle.
Là, il rougit. Elle le voit, même dans la pénombre, et il
émet une sorte de « hum ». Inquiète, elle renchérit avec un
enjouement exagéré, et trop fort : Peu importe, vous n’êtes
pas obligé de me répondre. Puis elle regrette d’avoir dit ça.
Les autres reviennent enfin du bar. Ollie se penche vers
Margaret en lui tendant un verre froid et humide et déclare :
Une limonade pour la dame. Une fois installés autour de la
table, ils se mettent à discuter, mais Ivan ne dit rien, il se
contente de l’observer de profil, tandis qu’elle évite de croi-
ser son regard. Peut-être qu’il l’observe parce qu’il ne sait
pas quoi faire d’autre, pense-t-elle, parce qu’il se sent gêné
ou mal à l’aise. Peut-être cherche-t-il à croiser son regard
parce qu’il a quelque chose à lui dire et que, en l’évitant,
elle ne lui facilite pas la tâche. Ou peut-être – l’idée s’en-
gouffre avec force dans son esprit – qu’il a un intérêt sexuel
pour elle. Margaret ne peut exclure ce genre de pensée de sa
vie, même si parfois elle préférerait. Il lui arrive d’avoir des
idées scandaleuses, tristes, voire obscènes et immorales. La
plupart du temps, elle se contente d’interactions agréables
et superficielles avec les gens qu’elle côtoie, sans réfléchir
ni avoir envie de réfléchir à leurs préférences sexuelles bien
cachées. Mais il n’est pas possible d’être toujours indiffé-
rente à tout, à ces aspects masqués de leur vie. Ce jeune

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homme avec ses bagues aux dents, qui se rend le week-end
dans des centres d’art pour jouer aux échecs en public, avec
sa valise noire de mauvaise qualité qu’il dépose dans un coin
de la salle, a lui aussi certainement des pensées et des désirs
sexuels, comme presque tout le monde, surtout à vingt-deux
ans. Il continue à la regarder. Quelle idée d’avoir prononcé
le mot « passionné » devant lui un peu plus tôt ? Et pour-
quoi l’a-t-il si souvent répété, à trois ou quatre reprises ?
Le mot « passionné » est-il, ou pas, obscène en soi ? Non.
Mais est-ce une sorte de petit pansement collé sur un voca-
bulaire obscène ? Oui, peut-être. Un mot au sang chaud, un
mot taché de rouge. Dans les conversations banales, il vaut
mieux utiliser des mots gris ou beiges. D’où vient-il, alors,
ce « passionné » ? Elle le sait. De la sensation réprimée,
présente depuis le début, que quand il la regarde, quand
il lui parle, il ne s’adresse pas simplement à sa surface,
mais aussi aux parties plus profondes de sa personnalité
– sans le vouloir, sans pouvoir faire autrement. Lorsqu’il
la regarde, il dit avec ses yeux : Je sais que tu as des désirs,
moi aussi j’en ai, même si je ne sais pas quoi faire avec.
A-t-elle, inconsciemment ou semi-consciemment, apprécié
le petit rôle qu’ils ont chacun joué ? L’impatience réprimée
mais réelle d’Ivan envers les autres hommes, son attention
pour Margaret, ses regards calmement inquisiteurs, le rouge
qui envahit ses joues à cet instant. Pendant ce temps, les
autres parlent d’un célèbre joueur d’échecs du xixe siècle.
Vous savez que c’était un Irlandais. Son père était irlandais.
Murphy. Les autres ne sont pas d’accord. Ivan savoure sa
bière en observant Margaret, elle sent ses yeux sur sa tempe
pendant qu’elle fait semblant d’écouter et de sourire. Pour
finir, elle se retourne et croise son regard. Ils se dévisagent
sans un mot. Ils sont, ça ne peut pas être plus clair, dans le
même camp, l’autre camp. Il pose son verre sur la table.

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Et en s’éclaircissant la gorge, il dit : Bon, eh bien merci. À
demain matin. Tous veulent à nouveau le féliciter, ils lui
font des tapes dans le dos, et de toute façon Margaret a besoin
d’une minute pour remettre son imperméable et récupérer
son foulard étalé sur le dos d’une chaise.
Ils quittent le bar ensemble et marchent sous la pluie
dans la rue sombre. Sans parler, sans même se regarder, ils
avancent côte à côte, et c’est simple, et convenable. Lorsque
Margaret demande à Ivan où il passe la nuit, il sort son télé-
phone pour lui montrer l’adresse. Le village de vacances au
bord du lac. Une fois au parking, elle déverrouille sa voiture
et ils s’y installent puis referment les portières. Chacun de
ses gestes, chacune de ses actions s’enchaîne logiquement
ensuite : mettre le contact, allumer les phares, boucler sa
ceinture de sécurité. Ces actes se font presque tout seuls,
comme un rituel, elle n’a aucune décision à prendre, abso-
lument rien à faire, simplement ressentir, et voir son reflet
lorsqu’elle contrôle ses rétroviseurs, en reculant pour quitter
sa place de parking. Les mains sur les genoux, Ivan ne dit
pas un mot. Le parking scintille sous l’éclairage orange des
réverbères squelettiques, ses pavés luisants. Margaret met
les essuie-glaces en route, qui claquent et crissent en rythme
sur le pare-brise. Quand elle ramène quelqu’un, ou qu’elle le
reconduit en voiture à la gare, ils parlent de tout et de rien.
Cela fait partie de son travail. Si Ivan n’a pas envie de dis-
cuter, s’il a envie de rester comme ça à regarder alternative-
ment ses mains puis elle, puis à nouveau ses mains, ce n’est
pas grave – il n’a que vingt-deux ans, il est très doué pour
un certain jeu de société, et après tout il n’y a pas de proto-
cole défini pour ce genre de situation. Se retrouver dans la
voiture d’une femme plus âgée après un événement public
exténuant, se faire ramener à son logement avec sa petite
valise noire, personne ne vous apprend à vous comporter

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dans ce genre de circonstances. S’il veut garder le silence et
examiner ses ongles rongés, pas de problème, ce n’est pas
grave. Elle aussi, bien sûr, garde le silence, car elle non plus
n’a rien à dire. Elle quitte la grande route pour prendre le
chemin qui mène aux petites maisons de vacances. Le gra-
vier crisse sous les pneus de sa voiture. Elle n’a rien fait
de mal, elle n’a même rien fait du tout, au-delà du strict
nécessaire pour convoyer Ivan entre le bar et le village de
vacances. Si elle a commis une petite erreur au cours de la
conversation plus tôt, si elle a utilisé une expression ou un
mot ambigu en lui demandant ce qui le passionnait, c’était
excusable, et peut-être même niable, parce que subjectif.
Elle se gare devant l’un des logements, un bungalow blanc
à la peinture écaillée et aux fenêtres sombres.
Je pense que c’est ici, déclare-t-elle.
C’est la première fois que l’un d’eux prononce un mot
depuis qu’ils sont montés en voiture, et dans cet espace clos
sa voix émet un son comprimé. Ivan observe le bungalow
par la vitre.
Merci, dit-il.
Elle lui dit que ce n’était pas grand-chose. Il acquiesce, et
la regarde une fois de plus.
Vous voulez entrer ? demande-t-il.
Incertain, il continue à la regarder, comme pour dire
qu’il est désolé d’avoir posé cette question, et il attend sa
réponse. Il y a quelque chose de si vulnérable dans son atti-
tude et le ton de sa voix. Qu’a-t-elle à lui opposer ? Son
travail, le fait qu’elle est bien plus vieille que lui, sa situa-
tion de vie. Mais ces explications sonneraient comme des
mensonges. Quand on est rejeté, on ne croit jamais que
ce soit pour des raisons extérieures à soi. Et ce n’est d’ail-
leurs presque jamais pour des raisons extérieures à soi,
parce que l’attirance réciproque, qui fait sens du point de

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vue de l’évolution, est tout simplement la plus puissante
des raisons d’agir, dépassant tous les principes et les rédui-
sant à rien. Margaret laisse ses yeux dériver une fraction
de seconde vers les mains d’Ivan, toujours posées sur ses
genoux : élégantes et sensibles, elle l’avait déjà remarqué
quand il jouait aux échecs.
D’accord, dit-elle.
Humide et froid, le bungalow est plongé dans l’obscu-
rité. Ivan porte sa valise, et Margaret trouve l’interrupteur
à l’entrée. Au-dessus de leur tête, une ampoule nue éclaire,
dans le coin près de la porte, un pan de papier peint moisi.
D’un ton amical et léger, elle dit : Je n’appellerais pas ça
luxueux. C’est le club d’échecs qui a réservé cet endroit,
pas nous. Il sourit et exhibe à nouveau ses bagues. J’ai vu
pire, dit-il. Des fois, je dois même dormir par terre chez
quelqu’un. Elle suspend son imperméable et il pose sa valise.
Ils passent tous les deux de l’entrée à une salle de séjour
équipée d’une kitchenette. Cette fois, c’est lui qui allume.
Apparaissent un canapé en tissu rouge, une petite table pour
les repas et une baie vitrée qui donne sur le jardin. Marga-
ret s’approche de la cuisine, Ivan la suit. Sur l’étagère au-
dessus du four à micro-ondes, une boîte en carton de thé et
une autre en métal de café instantané. Quelqu’un a même
mis du beurre et du lait au réfrigérateur.
Je me demande si c’est Ollie qui a apporté tout ça lui-
même, déclare-t-elle. Je pense qu’il a un faible pour vous.
Ivan rit joyeusement à cette plaisanterie. J’ai vu qu’il était
content de sa partie d’échecs, dit-il. Ce qui est un peu triste
en fait, parce qu’il a commis beaucoup d’erreurs.
Vous n’êtes pas professionnel, c’est bien ça ? Je veux dire,
vous ne passez pas votre vie à jouer aux échecs ?
Il répond que non, mais qu’il se fait tout de même payer
pour les tournois d’exhibition et les ateliers. Puis il s’éclair-

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cit la voix sans rien ajouter. Elle se souvient de l’époque,
quand elle était plus jeune, où elle se sentait nerveuse en
compagnie des hommes – même si, bien sûr, c’est diffé-
rent pour les femmes. Impossible d’imaginer une fille de
vingt-deux ans se comporter comme Ivan au cours de cette
soirée, ni même à cet instant. Non qu’il ait l’air plus fort
et plus dominant qu’une fille, ce n’est pas ça. C’est plutôt
qu’il semble avoir endossé l’entière responsabilité d’une
tâche qui lui paraît très difficile, et qui consiste, si Marga-
ret ne se trompe pas, à séduire une femme plus âgée dont
il vient de faire la connaissance. Il a l’air furieux contre lui-
même de ne pas savoir comment mener cette tâche à bien
– furieux et coupable. Ce n’est pas le genre de sentiments
qu’éprouverait une jeune femme. Elle ressentirait d’autres
choses, tout aussi désagréables, mais différentes. D’un autre
côté, Margaret ne joue-t-elle pas un rôle dans ces senti-
ments et ce drame ? N’est-ce pas, après tout, un drame à
deux acteurs ? Elle constate qu’elle ne lui propose pas de
partager les responsabilités dans l’accomplissement de la
tâche qu’il s’est fixée. Elle a indiqué, en le suivant dans le
bungalow, qu’elle se rendait disponible pour la séduction :
mais elle ne l’aide pas pour autant à remplir sa mission
avec succès. L’aider, ça serait insulter sa propre dignité,
bien plus que la situation actuelle insulte celle d’Ivan. Elle
lui demande s’il est étudiant, et il répond qu’il vient de ter-
miner des études en physique théorique. Un autre silence.
Le bungalow est froid, le dos de Margaret est froid contre
le réfrigérateur.
Désolé d’être si bizarre, dit-il.
Je ne vous trouve pas bizarre, vraiment.
Je suis évidemment bien plus bizarre que vous, répond-il.
Par exemple, quand vous parlez, tout ce que vous dites a
l’air normal et facile. Je ne trouve jamais les mots aussi faci-

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lement. Vous êtes le genre de personne capable d’aborder
quelqu’un et d’engager la conversation. C’est très… il s’ar-
rête, puis reprend d’un air timide : J’allais dire très sédui-
sant, mais peut-être que je ne devrais pas.
Elle détourne le regard, étrangement troublée, finalement.
Ah, dit-elle. Eh bien, je ne sais pas.
Il regarde à nouveau ses mains, la petite extrémité rose de
ses ongles. Je suis désolé, dit-il. Ce n’est pas parce que vous
êtes gentille avec moi que ça veut dire que… vous voyez.
J’y ai pensé, c’est sûr, mais c’était bête de ma part. Genre,
bien sûr, Ivan, elle a trouvé ça cool et sexy de te voir battre
tous ces vieux bonshommes aux échecs.
Elle ressent une étrange et légère sensation d’amuse-
ment à ces mots : comme si, concluant que les négocia-
tions ont échoué, il voulait lui prouver qu’il sait reconnaître
sa défaite. Pas seulement des vieux bonshommes, dit-elle.
Vous avez aussi battu une fillette d’une dizaine d’années.
Il a un rire timide. Ouais, et elle n’était pas mauvaise pour
quelqu’un de dix ans. Même si elle a fait une grosse bourde.
J’ai dû aller la voir ensuite. Elle a joué trois ou quatre coups
intelligents, puis commis une erreur terrible.
Je suppose que vous ne jouez que des bons coups, dit-elle.
Je ne fais pas d’erreurs terribles, répond-il.
Moi, si.
En levant les yeux vers elle, il recommence à sourire : il
revient, pense-t-elle, sur son constat d’échec. Sous la faible
lueur du plafonnier, elle voit scintiller les fils métalliques
humides de son appareil dentaire. D’accord, dit-il. Intéres-
sant. C’est très intéressant pour moi.
Vous êtes sûr d’avoir vingt-deux ans ?
Oui, je suis sûr. Vous voulez voir ma carte d’identité ?
Ça vous dérange ?
Il plonge sa main dans sa poche et en sort un porte-

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feuille pour lui montrer une carte qui indique son âge. Elle
remarque que sa main tremble un peu.
La photo n’est pas terrible, dit-il. Ou peut-être que je res-
semble vraiment à ça.
Elle sort la carte en plastique du portefeuille et l’examine
à la lumière. Né en 1999, dit-elle. Mon Dieu, je suis entrée
à la fac en 2004.
Vraiment ? Quel âge ça vous fait, alors ? Trente-cinq.
Trente-six. Elle continue à examiner la carte, cette petite
photo du visage d’Ivan grave et sombre. Vous savez, je pense
vraiment que c’était impressionnant de vous voir gagner
toutes ces parties d’échecs tout à l’heure. J’ai trouvé ça très
glamour.
Il lui fait un sourire mignon et un peu bête. Waouh. C’est
gentil de dire ça. Je n’ai pas du tout l’impression d’être gla-
mour. Mais c’est cool de votre part d’être si gentille.
Elle lui rend sa carte et il la range dans son portefeuille.
Vos parents jouent aux échecs ? demande-t-elle.
Euh non, pas vraiment. Ma mère, pas du tout. Mon père
jouait un peu, mais… en fait, il vient de mourir. C’est très
récent, ça fait trois ou quatre semaines. Quatre.
Oh mon Dieu, Ivan, je suis vraiment désolée.
Ouais. Il avait un cancer depuis longtemps. Alors ça n’a
pas vraiment été une surprise.
Elle le regarde, mais il fixe le sol. Elle dit : Mon père…
je suis désolée, je ne veux pas dire que c’est la même chose.
Mais mon père est mort il y a quelques années. J’imagine
bien ce que vous devez ressentir.
Il lui rend son regard avec des yeux sombres et calmes.
Elle le sent alors très proche d’elle. C’est assez dur, dit-il. Et
plutôt étrange, aussi. Je ne sais pas si vous avez ressenti ça.
Bien sûr.

56
Et puis, mes parents étaient séparés. J’ai surtout vécu avec
mon père. Mais désolé, je ne vais pas vous raconter ma vie.
Ne vous excusez pas. Vous avez des frères et sœurs ?
Un frère aîné. Bien plus vieux que moi, genre de dix
ans. Mais on n’est pas proches ni rien. Avant qu’elle
puisse rebondir, Ivan s’éclaircit la voix et ajoute : C’est
lui qui… vous me demandiez si quelqu’un d’autre dans
ma famille joue aux échecs. Mon frère, oui, mais il n’est
pas très bon.
Elle a un sourire hésitant. Ah. Comparé à vous, cela ne me
surprend pas.
C’est vrai. Mais ce qui est triste, c’est que j’ai atteint
mon meilleur niveau il y a quatre ans. Pendant un moment,
je jouais bien, vraiment très bien. Je n’arrive plus à jouer
comme ça. Je ne sais pas pourquoi. Rien que d’y penser,
ça me déprime. On s’imagine qu’on progressera toujours.
Mais on se met à être moins bon sans même comprendre
pourquoi. C’est ennuyeux, ce que je raconte ?
Margaret répond que ça ne l’est pas du tout. Il observe
à nouveau ses mains.
Je ne sais pas, reprend-il. J’ai passé le trajet à me dire : si
elle accepte de t’accompagner, ne lui parle pas d’échecs. En
toute honnêteté, ça occupe déjà une trop grande place dans
ma vie. J’y consacre beaucoup trop de temps, alors que je
ne suis même pas si bon que ça. Et ça m’attriste de le recon-
naître. Vous savez, plein de gens m’ont dit que j’y consa-
crais trop de temps, je pensais qu’ils ne me comprenaient
pas. Mais maintenant, je me rends compte que j’ai peut-
être gâché une grande partie de ma vie. Par exemple, quand
les autres sortaient s’amuser, se trouvaient des copines, je
restais chez moi à lire. Il faut beaucoup lire sur la théorie
des ouvertures, la façon d’engager une partie, de jouer des
premiers coups. Il faut apprendre les ouvertures par cœur,

57
parce qu’elles ont déjà toutes été tentées. Ce n’est pas très
intéressant, mais c’est indispensable. Si on résume, il y a
toutes ces ouvertures qui proviennent des livres, et toutes
ces stratégies pour conclure, qui sont en fait de simples for-
mules. Et on apprend tout ça pour quoi ? Pour se retrouver
dans une position à peu près correcte en milieu de partie et
tenter de jouer quelques bons coups. Ce que, la plupart du
temps, je ne parviens même pas à faire. Parfois, je me dis
que si je pouvais revenir à mes quinze ans, je laisserais tout
tomber. J’étais déjà assez bon à cet âge, je n’ai pas vraiment
progressé depuis. J’aurais pu prendre ce temps pour avoir
une vie sociale. Vous savez, quand je m’endors le soir, ce
n’est pas aux échecs que je pense. Je ne vais pas entrer dans
les détails, mais je peux vous dire que ça n’a même rien à
voir avec les échecs.
Elle sourit, écoute, acquiesce, et pourtant ses mots
déclenchent en elle une curieuse sensation au creux de
­l’estomac.
Mais vous n’avez pas l’impression de vous être amusé ?
demande-t-elle. Tout ce temps que vous avez passé à jouer,
vous ne pensez pas que ça vous a parfois rendu heureux ?
D’un air affligé, en se mordillant l’ongle du pouce, il
répond : Ouais, il y a aussi cet aspect-là. J’ai gagné pas
mal de parties. J’ai participé à de grands tournois, j’ai battu
quelques bons joueurs. Parfois, en jouant vraiment très bien.
Lors d’une ou deux parties, je dirais même que j’ai plus que
bien joué. Vous avez raison, c’est le bon côté. Et si j’avais
renoncé aux échecs à quinze ans pour tenter d’avoir une
meilleure vie sociale et parler davantage aux filles, ça n’au-
rait peut-être pas marché. Vous voyez, je ne crois pas que je
serais devenu populaire uniquement en arrêtant les échecs.
Ça peut rendre fou de penser à tout ce qu’on aurait pu
faire autrement. Mais parfois, je me dis que de toute façon

58
je n’avais pas ce pouvoir sur ma vie. Enfin, je n’aurais pas
pu m’offrir une nouvelle personnalité d’un claquement de
doigts. Et les choses se sont passées comme ça, c’est tout.
Il se tait, elle ne dit rien, elle regarde fixement le lino jaune
au sol.
Ça y est, je vous ai perdue ?
Au bout d’un moment, elle répond : Pas du tout. C’est
vrai que ça peut rendre fou de penser à ce qu’on aurait pu
faire autrement. Moi aussi, ça me rend folle.
Il l’observe, et elle le sait. Ah ouais ? Pourquoi ?
Quand j’avais votre âge… non, en fait, j’étais plus vieille
que vous. Mais j’étais encore dans la vingtaine quand
j’ai rencontré quelqu’un. Par la suite, nous nous sommes
mariés. Légalement, nous sommes toujours mariés, c’est tel-
lement compliqué ces choses-là. Mais nous ne vivons plus
ensemble. Comme vous l’avez dit, ça peut rendre fou de
réfléchir à ce genre de choses. Ces autres vies qu’on aurait
pu vivre. Et la vie qu’on a vécue, une fois qu’elle est termi-
née, qu’est-ce qu’elle devient ? Qu’est-ce qu’on est supposé
faire ? Bref. C’est bien que vous y pensiez maintenant, car
vous n’avez que vingt-deux ans. À cet âge, je n’avais même
pas commencé ma vie. Je ne me rappelle presque rien de ce
qui s’est passé avant, vraiment. Vous savez, à vingt ans, tout
le monde a le genre de problèmes dont vous parlez, l’im-
pression d’être seul, que les autres ne vous aiment pas. Ce
ne sont pas des problèmes graves à votre âge, même si vous
avez l’impression du contraire. Peut-être que vous n’étiez
pas sur la même longueur d’onde avec certaines des filles
que vous avez rencontrées à la fac. Mais je peux vous dire
que vous êtes très séduisant. Vraiment. Les femmes vont
tomber amoureuses de vous, croyez-moi. Et c’est là que les
problèmes commenceront.
Elle lève les yeux vers lui, et il lui décoche un regard

59
silencieux et intense. Elle tente un rire, un rire qui sonne un
peu creux. Margaret, est-ce que je peux vous embrasser ?
demande-t-il. Elle ne sait pas quoi faire, si elle doit à nou-
veau rire, ou pleurer. D’accord, dit-elle. Il s’approche d’elle,
toujours adossée au réfrigérateur, et il l’embrasse. Elle sent
sa langue se glisser entre ses dents. En se retirant légère-
ment, il murmure : désolé pour mes bagues, je les déteste.
Elle lui dit de ne pas s’excuser. Puis il reprend son baiser.
C’est bien entendu terriblement gênant – car la vie de Mar-
garet perd d’un coup tout son sens. Sa vie professionnelle,
ses huit années de mariage, ses valeurs personnelles, tout. Et
pourtant, si elle accepte l’hypothèse, si elle autorise un ins-
tant la vie à ne pas avoir de sens, n’est-ce pas tout simple-
ment bon d’être dans les bras de cette personne ? De sentir
qu’il la désire, que durant toute la soirée il l’a observée et
désirée, n’est-ce pas agréable ? D’incarner le genre de femme
qu’il croyait ne jamais pouvoir avoir – et de l’additionner
à la femme qu’elle est, pour la lui offrir. Pressé contre elle,
il est mince, tendu et tremblant. Et si la vie n’était qu’une
succession d’expériences sans aucun rapport ? Pourquoi les
événements devraient-ils tous s’enchaîner logiquement ?

Dans la chambre, la vitre est couverte de buée, et Ivan


a dû s’agenouiller sur le lit pour baisser le store. Le pla-
fonnier est éteint, mais la lampe de l’entrée toujours allu-
mée, et la porte entrouverte. Margaret le rejoint sur le lit,
ils s’allongent ensemble. Les draps sont froids, voire
humides, ou peut-être seulement très froids. Il lui débou-
tonne son gilet, son chemisier, et elle l’aide à dégrafer son
soutien-gorge. Il sent qu’il transpire : sous les aisselles,
sur le front, une impression de chaleur. Elle trouve sa
bouche et ils s’embrassent à nouveau. Il a son sein droit
dans la main gauche, le téton tendu sous son pouce, dur,

60
pointé. Elle lâche un souffle presque dans sa bouche, un
petit soupir, comme si ça lui plaisait d’être touchée comme
ça. Comment expliquer cela, et pourquoi tenter de l’expli-
quer : cette connexion entre deux personnes. L’haleine
chaude de Margaret sur ses lèvres quand elle soupire, et
lorsqu’il l’embrasse à nouveau elle émet un son de gorge
assourdi. Il approche les doigts de la fermeture éclair de sa
jupe et elle se soulève pour l’aider à la retirer. Allongée sur
le dos, elle ne porte plus que sa culotte noire. Tu es vrai-
ment très belle, dit-il. Enfin, j’imagine qu’on te le dit tout
le temps. Elle lâche une sorte de rire en haussant les épaules.
En fait, non, répond-elle. Mais ce n’est pas comme si je fai-
sais souvent ce genre de chose. Il est à genoux sur le lit et
il la dévisage. À vrai dire, moi non plus. Elle l’observe dans
la pénombre d’un regard doux et brillant. Ivan, tu n’es
quand même pas vierge ? J’espère que ça ne te dérange pas
que je te pose la question. Il rit en déglutissant, si bien que
son rire se bloque dans sa gorge. Non, ne t’inquiète pas. Je
comprends. Mais je suis sans doute un peu nerveux. Elle lui
sourit gentiment. Ce n’est pas grave, dit-elle. Moi aussi, je
suis un peu nerveuse. À ces mots, il est saisi par une drôle
de sensation : une sorte d’anxiété agréable, une anticipation
étrange et inquiète du plaisir à venir. Il effleure du bout des
doigts le coton noir de sa culotte, qui est humide, et elle
lâche un gémissement de plaisir en fermant les yeux.
Qu’est-ce qui te rend nerveuse ? demande-t-il. En riant sans
respirer, elle répond : Mon Dieu, je ne sais pas. Je ne sais
pas ce que tu penses de moi. Il est traversé par la même
excitation anxieuse, et il se surprend à répondre sans réflé-
chir, de façon précipitée et presque inintelligible : Ne t’en
fais pas. Tu me plais vraiment. Tu n’as pas à être nerveuse.
Il glisse les doigts dans sa culotte humide et elle serre

61
la taie d’oreiller. À cet instant, en la caressant, en regardant
ses paupières se fermer, il a une telle envie d’elle, il ressent
une telle vague de désir brûlant, presque douloureux, que
même la perspective de plus en plus probable de pouvoir la
pénétrer dans quelques secondes ou quelques minutes lui
donne l’impression que ça ne suffira pas à soulager entiè-
rement son désir. Il a envie de sa bouche entrouverte et
humide, il a envie de la faire jouir, de sentir ce que ça fait
d’être en elle, il en a tellement envie, mon Dieu. Il transpire
vraiment beaucoup, il doit s’essuyer le front avec le poignet
et de la sueur perle au-dessus de ses lèvres, ce qui le rend ner-
veux, peut-être parce que c’est dégoûtant de transpirer
autant, voire qu’il transpire tout court. Elle, elle ne transpire
pas, même si elle est très mouillée là où il la caresse avec
ses doigts, et qu’elle pousse des gémissements. Tu as un pré-
servatif ? demande-t-elle. Rien que l’entendre poser cette
question, au secours. Il continue à la caresser. Ouais, dit-il.
Dans ma valise. Au bout d’une seconde, il ajoute : Mais je
pense que ça fait un moment qu’il est là. Peut-être un an,
ce n’est pas grave ? Elle porte une main à ses cheveux avec
un demi-sourire. Je ne suis pas experte. Mais je pense qu’il
y a une date limite. Il ressort sa main de sa culotte et elle
pousse une sorte de grognement. Ah, s’entend-il dire.
Désolé. J’aime vraiment te caresser comme ça. Elle pousse
un nouveau gémissement, sa main devant son visage. C’est
tellement bon, dit-elle. Si elle le frôlait à cet instant, même
très légèrement, rien qu’avec la main, sans doute qu’il joui-
rait. Oh non. Et s’il ne pouvait plus rien faire ensuite ? Elle
resterait sans doute gentille, un peu embarrassée. Il quitte
le lit et se dirige vers l’entrée, où sa valise est posée par terre
sous le portemanteau. L’endroit est très lumineux à cause
de l’ampoule nue, mais aussi silencieux et froid. Il ouvre sa
valise et en sort un emballage carré en aluminium tout abîmé

62
qu’on lui avait donné à la fac deux ans plus tôt, sans marque.
La date d’expiration est écrite en petits points noirs : 07/25.
Il le met dans sa poche et retourne à la chambre en disant :
J’ai vérifié, il est encore bon. Quand il s’allonge sur le lit,
elle entreprend de lui déboutonner sa chemise. Ses seins
montent et s’abaissent au rythme de son souffle, court et
léger. Elle a vraiment aimé quand il l’a caressée, pense-t-il.
Et si maintenant c’était différent, si ce n’était plus aussi
bon ? Avec des gestes calmes et rapides, il finit de se désha-
biller et enfile le préservatif. Elle l’aide à retirer sa culotte.
Boucles sombres et humides. Elle renverse la tête sur l’oreil-
ler en disant tout bas : Oh. Ne pas la décevoir, pense-t-il.
Elle a un bras en travers de son corps. Il s’allonge sur elle,
retrouve sa bouche entrouverte. J’ai vraiment envie de te
donner du plaisir, dit-il. Ça m’intéresse beaucoup. Rien que
l’idée, tu vois. En le regardant, elle sourit, comme amusée.
Mmh, dit-elle. C’est normal que ça t’intéresse, non ? Il rit
et s’entend rire. Ah bon ? D’accord. Mais quand même. J’ai
ça en moi. Même si c’est normal, ça m’intéresse quand
même. Elle glisse la main entre leurs deux corps et lui
attrape le sexe en disant : Tout va bien se passer. Tout va
bien se passer, se dit-il. C’est l’histoire de l’humanité. De
leurs ancêtres. De la vie, ce mystère toujours renouvelé. Il
la pénètre très facilement. Elle pousse un petit soupir,
attrape sa main, et elle murmure quelque chose. Son pré-
nom. Il l’entend. Il ferme les yeux pour ne pas voir. Elle
soulève un peu les hanches du matelas, car elle veut la même
chose que lui. Mon Dieu, dit-il. Putain. Il est proche de jouir
rien qu’à la sentir aussi mouillée et respirer si fort. Elle le
veut encore plus loin en elle, et quand il lui donne ça, il sent
qu’elle aime. Essaie de ne rien oublier, se dit-il. Chaque
souffle. Sa bouche sur son cou, qui murmure à nouveau :
Oh, Ivan. Ça lui plaît tellement. Il se mord la langue.

63
Quand elle dit son nom. Mouillée comme ça, soufflant
comme ça. Parce que c’est vraiment bon. Euh, dit-il. J’ai un
peu peur de… euh… Ils se regardent, elle est aussi rouge et
brûlante que lui, et elle dit : Ce n’est pas grave, ne t’inquiète
pas. C’est bon. Alors qu’il vibre en elle, toute mouillée, elle
dit ça. En fermant les yeux, il s’entend presque crier, et il
est pris de vertiges, il a des taches devant les yeux, comme
s’il allait perdre connaissance, et il répète : Putain. Tout est
fini. Combien de temps ça a duré, peut-être moins d’une
minute. Il sent les bras lourds de Margaret autour de son
cou. Je suis désolé, dit-il. Je, euh… Je crois que c’était… un
peu trop bon. Ce n’est pas du tout un reproche, bien sûr.
Elle rit gentiment, elle est encore toute rouge, elle le regarde.
Tu peux me mettre ça sur le dos, dit-elle. Ça m’est égal.
Mais tu n’as pas à t’excuser, c’était parfait. Il est envahi
par un sentiment immense : quelque chose de chaud se
répand en lui, comme s’il mourait ou naissait. Il ne sait pas
ce que c’est, si c’est bien ou si c’est dangereux. C’est en lien
avec elle, les mots qu’elle dit, et ce que ces mots lui pro-
curent. Elle a dit que c’était parfait. En parlant de ce qu’il
lui avait fait, même si ça s’était terminé trop tôt, elle avait
aimé, plus qu’aimé. Tu es trop gentille, dit-il. Dans ses bras,
elle sourit, les yeux mi-clos, presque assoupie, et ce senti-
ment est si fort, si puissant, qu’il a l’impression qu’il pour-
rait soulever un immeuble à mains nues. Non, je le pense
vraiment, dit-elle. C’était beau. Merci. C’est donc ça qu’on
ressent, pense-t-il, quand on obtient ce qu’on veut ? Dési-
rer, et en même temps obtenir, désirer encore mais se sentir
comblé ? C’était beau, merci. Je suis très heureux, dit-il.
Ou, je ne sais pas, ce n’est pas le bon mot. Elle a les yeux
fermés. Moi aussi, murmure-t-elle. Il hoche la tête, et il
ressent sans savoir pourquoi une puissante envie de la pro-
téger. Sentant qu’elle s’endort, il se retire, et elle se tourne

64
face à lui. Il abandonne le préservatif sur la moquette près
du lit, il le jettera demain matin, et tire la couette sur eux
deux. D’autres ont peut-être l’habitude de ces sentiments,
quels qu’ils soient. Ce puissant et violent sentiment de bon-
heur, de satisfaction, de protection. C’est peut-être très
ordinaire après des épisodes de plaisir partagé comme
celui-ci. Ou au contraire, peut-être que c’est rare, qu’on ne
vit que quelques moments comme ça. Pourtant, rien que
pour ça, la vie mérite d’être vécue, se dit-il. L’avoir connue
comme ça : belle et parfaite. Pas de doute, la vie mérite
d’être vécue.

Le lendemain matin, quand son réveil sonne, Margaret


se réveille seule dans le bungalow : samedi, huit heures
trente. Après avoir retrouvé son téléphone et bataillé pour
éteindre la sonnerie, elle se rallonge dans sa solitude, la
tête vide, tout en percevant un léger bruit quelque part,
celui d’un réfrigérateur ou d’un lave-vaisselle. Les pics et
les creux du crépi au plafond projettent de petites ombres
irrégulières dans la lumière qui pénètre par la fenêtre. Une
lumière matinale, douce, humide. Les minutes passent. En
se redressant, elle aperçoit ses vêtements froissés et humides
sur le sol. Elle attrape sa culotte de la veille et l’enfile dans
l’autre sens. Avec quelque chose comme une curiosité déta-
chée, une sorte de vide clair en elle, elle pense à Ivan, qui l’a
laissée seule. Elle se souvient de lui la veille au soir, quand,
très loin en elle, il a dit : Putain. Baiser, n’est-ce pas le genre
d’activités auxquelles se livrent le week-end les garçons de
son âge ? Alors pourquoi pas avec elle ? Elle n’est pas moche,
paraît-il, pas encore trop vieille, plus vraiment mariée, et elle
n’a pas réussi à lui opposer la résistance à laquelle il semblait
s’attendre. Ce qui l’avait à la fois fasciné et excité. Et puis, il
était en plein deuil de son père, et dans ces moments-là on

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n’est pas dans un état normal, on agit de façon irrespon-
sable, on boit, on couche à droite à gauche. Non pas qu’il
ait vraiment bu la veille au soir. Si elle a bonne mémoire,
il n’a pris qu’un demi. Va-t-il parler d’elle à ses amis ? se
demande-t-elle. Le prodige des échecs, Ivan Koubek. Un
mystère. Il semblait observer les gens si calmement, faire
preuve d’une grande intuition, et quand il parlait ses mots
étaient empreints d’une solitude qu’elle avait trouvée tou-
chante. Au lit, il avait été très doux avec elle : tellement
doux qu’il lui est difficile, même maintenant, de regretter
entièrement cet épisode insensé. C’est la première fois de sa
vie qu’elle passe la nuit avec un inconnu. Mais d’un autre
côté Ivan ne lui semblait pas inconnu, sur le moment : il
avait l’air, elle en était très consciente, d’être dans le même
camp qu’elle. Encore ce truc – qu’est-ce que ça veut dire ?
Simplement qu’il était grand et beau, et qu’il avait envie,
pour les habituelles raisons animales, de la mettre dans
son lit, et que pour les mêmes raisons elle a eu envie de
le laisser faire. Peut-être. À présent, quoi qu’il en soit, elle
va reprendre sa vie, sans explications, là où elle l’a laissée.
Impossible, se dit-elle, parce qu’elle a compris que cette
vie n’a plus de forme, que ses anciennes valeurs et leur
sens flottent désormais librement, sans attaches, alors com-
ment pourrait-elle les attacher à nouveau ? Et à quoi ? Le
bourdonnement s’arrête d’un coup, et elle entend un rideau
glisser sur une tringle. Oh, se dit-elle. Oh c’est pas vrai, il
était sous la douche. Elle se lève avec des gestes frénétiques,
finit de s’habiller, et fait le lit à toute vitesse pendant qu’il
approche.
Il apparaît avec les cheveux mouillés, vêtu d’un sweat-
shirt gris et propre. Ah, tu es réveillée. Je me demandais si
je devais te laisser dormir. Il tousse et reprend : Bref, c’est
gênant, mais ils ne m’ont donné qu’une seule serviette, et

66
maintenant, elle est mouillée. J’espère que cela ne te dérange
pas trop. Je suis désolé de ne pas t’avoir proposé de prendre
une douche en premier, mais comme je disais, tu dormais.
Elle est debout au pied du lit, les bras croisés. Elle sent
son visage fatigué et gonflé, ses yeux aussi, brûlants. Ne
t’inquiète pas, répond-elle. Je prendrai une douche chez
moi.
D’accord. D’accord, c’est ce que je me disais. Encore
désolé.
Il a une petite coupure à l’oreille, qu’il s’est sans doute
faite en se rasant.
Tu as besoin que je te dépose à ton atelier ? demande-
t-elle. Ça ne me dérange pas.
Oh, dans ce cas, oui, ça serait cool.
Elle joue avec un bouton de son gilet. Pas de problème,
dit-elle. Bon, et si tu veux bien, je te serais reconnaissante
de ne pas parler de ce qui s’est passé hier soir. Je suis déso-
lée de te demander ça, mais je pense que si les gens l’appre-
naient, ça pourrait être difficile pour moi au travail.
Il émet un étrange petit rire. Bien sûr. Enfin, je com-
prends, mais de toute façon ce n’est pas le genre de choses
que j’irais raconter dans un atelier d’échecs. On n’a pas
vraiment ce genre de conversation. Pour plein de raisons.
Sans relever la tête, elle acquiesce et demande : Et tu… elle
s’interrompt en souriant, puis s’essuie le nez avec ses doigts.
J’allais te demander si tu rentrais chez toi aujourd’hui. Mais
je me rends compte que je ne sais même pas où tu habites.
Oh, j’habite à Dublin. Oui, je rentre aujourd’hui. En car.
Les yeux brûlants, le visage brûlant, elle acquiesce tout en
faisant mine, allez savoir pourquoi, de boutonner son gilet.
Il va falloir que j’y aille, dit-il. Pour être à l’heure à ce
truc.
Bien sûr. Je suis prête.

67
D’accord, il y a juste une chose que je voudrais te dire
d’abord.
Elle lève la tête vers lui, et il la regarde. Un regard très
direct et intense, comme la veille au soir, après le tournoi
d’échecs, quand le public était en train de se disperser, le
même regard. Je peux te laisser mon numéro ? demande-
t-il. Au cas où tu penses un jour à moi. Je pourrais mettre
mon numéro dans ton téléphone, comme ça, il sera là, et
tu n’auras pas à le voir si tu n’en as pas envie. Qu’est-ce
que tu en penses ?
Elle se tamponne les yeux. Laisse-moi y réfléchir, répond-
elle.
Dehors, la matinée est fraîche et humide, des gouttes d’eau
tombent des branches. Ils montent en voiture ensemble et
reprennent la même route que le soir d’avant. À nouveau,
ils ne parlent pas, et à nouveau les essuie-glaces crissent.
Une fois la voiture garée devant le bâtiment, elle dit : Tu
peux me donner ton numéro. Mais je ne sais pas si je te
contacterai ou non. D’accord ? Si tu n’entends pas parler de
moi, ça ne sera pas parce que je n’aurai pas pensé à toi. Je
vais évidemment penser à toi. Mais je dois faire au mieux.
Il dit qu’il comprend, et il rentre son numéro dans son
téléphone. L’horloge du tableau de bord indique 8 h 56. Il
descend de voiture et elle le regarde s’avancer vers l’entrée
principale avec sa valise noire. L’une des roulettes est cas-
sée, elle le voit maintenant. C’est sans doute pour ça qu’il la
porte au lieu de la faire rouler. À l’entrée, il lui jette un der-
nier regard par-dessus son épaule. Puis il disparaît, la porte
se referme sur lui. La porte de son lieu de travail, avec sa
poignée plate et rectangulaire, son panneau en verre fendu
vers le bas, tenu par du scotch marron. Avant, elle était
coincée, coincée et orientée par les pièges de la vie ordi-
naire. Mais là, elle ne se sent plus ni coincée ni contrainte

68
par ce genre de forces : plus du tout, par quoi que ce soit.
Sa vie s’est libérée de ses filets. Elle est capable de faire des
choses très étranges, elle peut se considérer comme une per-
sonne très étrange. Elle peut se laisser inviter par des jeunes
hommes dans leur bungalow humide à des fins sexuelles.
Ça ne veut rien dire. Non, ce n’est pas vrai : ça veut dire
quelque chose, mais quelque chose qu’elle ne comprend pas.
3

Le ronronnement de la tonalité lui indique que ça sonne


alors qu’il délace ses chaussures, assis sur son canapé. Mardi
soir, rentré tard du boulot, drôle de moment pour appeler
sans avoir d’abord envoyé un message. C’est comme s’il
espérait qu’il ne réponde pas. Et dans ce cas, ça sera mis-
sion accomplie. Léger somnifère avec un verre de vin rouge,
bref coup d’œil à ce que les gens racontent sur internet.
Avec un peu de chance, dormir pendant une heure ou deux
toutes lumières allumées. Se réveiller pour prendre quelque
chose de plus fort. Regarder avec une terreur presque claus-
trophobique les heures qui passent, une brûlure dans les
yeux en clignant des paupières. Trois heures du matin,
quatre heures, un autre Xanax, ouvrir un nouvel onglet et
taper : psychose insomnie, âge moyen déclenchement psy-
chose, impossible dormir devenir fou. Il s’apprête à raccro-
cher quand la sonnerie s’arrête, mais la connexion s’établit
et il entend son frère dire : Allô ? Il a l’air étrangement
normal en répondant au téléphone. Adulte, responsable.
Mais à quoi Peter s’attendait-il ? À ce qu’il ne dise rien ?
Qu’il prenne l’appel et respire en silence dans le micro ?
Salut, dit Peter.

70
Tout va bien ? demande Ivan. C’est à cause du chien ?
Peter, se souvenant du chien, se masse le front de la main.
Non, je n’ai pas eu de nouvelles de Christine. Et toi ?
Oh. Ouais, elle m’envoie des messages. Plein, même. Pour
se plaindre.
Je vois. Je suis désolé.
Ivan a repris sa voix habituelle : plate, sans affect et
empreinte d’une réserve méfiante. Tu n’as pas trouvé d’idée
de ce qu’on pourrait faire ? demande-t-il.
Non, pas encore.
C’est drôle de penser qu’avant les gens disaient tou-
jours qu’ils avaient la même voix. Quand Peter rentrait le
week-end et qu’il décrochait le vieux téléphone à cadran :
C’est Ivan ? Passe-moi ton père, mon garçon. Puis avec un
petit rire : En fait, c’est Peter. Non, ne vous en faites pas,
je le prends comme un compliment.
J’ai l’impression que ses messages deviennent menaçants,
continue Ivan. Elle n’arrête pas de parler de donner le chien,
si je ne peux pas le reprendre.
On va se débrouiller, dit Peter. Je m’en occupe.
Ivan garde un moment le silence. Puis il dit : Bon, d’ac-
cord. C’est tout ?
Pardon ?
Je veux dire, on a fini ?
Peter ferme les yeux. Ce n’est pas le moment ? demande-t-il.
Euh, dit Ivan. C’est-à-dire ?
Pour se parler au téléphone.
Ouais, ça j’avais compris. Mais de quoi ?
Peter prend une profonde inspiration, retient son souffle,
puis expire. De rien, dit-il. J’appelais juste pour prendre des
nouvelles.
Après un silence, Ivan répond : Oh. Puis il ajoute : D’ac-
cord.

71
Alors, comment tu vas ?
Ça va.
Comment ça s’est passé, ton truc d’échecs ce week-end ?
À nouveau, cette petite note de défiance : Qui t’en a parlé ?
Sylvia. Pourquoi ? C’était un secret ?
Non, bien sûr que non. Si elle te l’a dit, je comprends
mieux. Je ne me souvenais pas de t’en avoir parlé, c’est tout.
En passant la main sur l’accoudoir du canapé, dans les
creux du tissu délavé, Peter demande : Et ça s’est bien passé ?
Ouais.
C’était quoi, une simultanée ?
C’est ça. Dix parties.
Et dix victoires ?
Ouais.
Peter sourit maintenant : Mon frère, ce génie.
Mmh, dit Ivan. Merci.
C’était où, quelque part dans la campagne ?
Ouais, à Clogherkeen. Comté de Leitrim.
À la mairie ?
Ouais. C’était joli, en fait. Une sorte de centre artistique.
Je crois qu’ils organisent plein d’événements là-bas. Je ne
sais pas quoi exactement, mais des trucs culturels. De la
musique, des choses comme ça. Des gens de l’équipe ont
assisté à la partie, et ils avaient l’air plutôt cool.
Peter rouvre les yeux. Le coin de la cheminée, gris sur
blanc. Continue, dit-il. Quel genre ?
Je ne sais pas. Du genre artistique. Ensuite, on est allés
boire un verre avec les membres du club d’échecs. C’était
sympa.
Il y avait des femmes ?
Ivan marque un temps d’arrêt. Au bar ? Oui, il y avait
une femme, mais sinon, que des hommes.
Eh bien, je suis content que tu aies passé un bon moment.

72
Nouveau silence. Ouais, elle était assez cool, en fait, dit
Ivan. La femme.
Peter se fige un instant : touché, voire peiné par cette
remarque faite sur le ton monocorde et plat caractéris-
tique de son frère. Dire que ma propre voix sonne comme
ça, ou qu’elle sonnait comme ça avant. Dire que j’étais
ténor à la chorale de l’école, et lui baryton. Tant mieux,
dit Peter. Ivan ne répond pas. Peter se demande qui ça pou-
vait bien être. Peut-être une étudiante en design du coin,
sous ­ecstasy, venue par défi assister à un tournoi d’échecs.
Coincée ensuite dans une discussion avec Ivan et disant tout
haut : Non, sans déc, waouh, c’est super intéressant. Lan-
çant des regards désespérés à ses amis : Au secours ! Pensant
qu’Ivan ne remarquerait rien. Elle était assez cool, en fait.
En silence, Peter se lève et s’approche de la fenêtre. Il fait
nuit maintenant, il pourrait baisser les stores.
Et sinon, comment tu vas ? demande Peter. Comment tu
te sens ?
Tu m’as déjà posé la question. Genre, il y a une minute,
et je t’ai dit que ça allait.
La rangée de maisons avec les fenêtres à l’étage éclairées
comme des tableaux. Leurs occupants, qu’il voyait parfois.
Avant, il y avait un couple là, c’était leur cuisine, mais
maintenant, ça a l’air vide. Il avait croisé une fois le regard
de la femme. De nuit, avec la rue sombre entre eux, comme
ce soir. D’accord, dit Peter. Eh bien, tant mieux. Ivan ne
dit rien. Il doit pleuvoir un peu, un piéton passe avec son
parapluie ouvert. Mais pas de gouttes sur la vitre. Il jette
un coup d’œil à l’éclairage d’un réverbère : une petite pluie
fine tombe par vagues dans le halo. Toujours vérifier sous
les réverbères. L’eau capte la lumière en tombant.
Je sais que ça ne doit pas être facile en ce moment, dit
Peter.

73
Ouais.
Un autre silence. Peter détache le cordon et baisse le store.
Papa et toi, vous vous appeliez souvent ? demande-t-il.
Des fois. Quand ça faisait longtemps que je n’étais pas
rentré. Il prenait de mes nouvelles. On parlait du chien, ce
genre de choses.
Il revient au canapé et s’assied sur l’accoudoir. Il attend
en silence, ils attendent, ils s’attendent.
Il doit te manquer, dit Peter.
Ouais, il me manque.
Il ne sait pas quoi dire. Il se sent intimidé. Par quoi ? Par
cette réponse honnête à une question simple. Le pousser à
exprimer ce qu’il ressent, puis se contenter de hausser les
épaules : dommage. À quoi bon. Il ne peut pas l’aider sur
ce coup-là. Non qu’Ivan attende de l’aide. Il n’a pas envie
de quoi que ce soit, ni de parler de quoi que ce soit. Il n’a
pas besoin de cacher ce qui n’est pas une faiblesse. Il est
plus normal que lui, en ce sens. Plus direct. Ouais, il me
manque. Il lui manque. Bien sûr, dit Peter. Je suis désolé.
Ça va ? demande Ivan.
Peter sent l’écran de son téléphone brûlant contre sa joue.
Bien sûr, dit-il. Je n’ai pas l’air d’aller bien ?
Non. C’est pas ça, je demandais, c’est tout.
Eh bien, ça va.
Cool, dit Ivan. Parce que je viens de me rendre compte
que tu m’as demandé si j’allais bien, et moi je ne t’ai pas
demandé comment toi, tu allais. Ou si je l’ai fait, je ne m’en
souviens pas. De toute façon, je ne t’aurais sans doute pas
écouté. Ça m’arrive souvent. Je me rappelle avoir posé une
question, mais ensuite, je ne fais pas attention à la réponse.
Ou alors, je passe toute la conversation sans poser la
moindre question.

74
C’est pas grave.
D’accord. Enfin, ce n’est pas très poli.
Ne t’en fais pas pour ça, dit Peter. On est en famille.
C’est vrai. Je parlais en général.
On ne comprend jamais vraiment de quoi il parle, en fait.
Inutile d’essayer de comprendre. On ne sait jamais vrai-
ment où il veut en venir, ce dont il s’imagine qu’on parle,
ce qu’il essaie de dire, jamais. C’est comme parler au chien.
Ces grands yeux intelligents qui vous regardent, mais qui
ne comprennent rien. « Si les lions pouvaient parler, on ne
pourrait pas les comprendre ».
Bon, j’imagine que tu es occupé, dit Peter. Je ne te retiens
pas plus longtemps.
D’accord.
Un nouveau coup d’œil à la fenêtre, il a oublié qu’il a
baissé le store. Ce n’est plus qu’un rectangle blanc, il se
demande pourquoi il a fait ça. Ivan est peut-être un lion,
ou alors c’est moi. Ça revient au même.
Dis-moi, ça te dit qu’on déjeune ensemble le week-end
prochain ? propose-t-il.
Une hésitation qui se transforme en onomatopée : Euh.
Puis : Ouais, d’accord. Si tu veux. Mais un truc pas trop
cher, j’attends toujours d’être payé.
Ne t’inquiète pas, je t’invite.
Et il y a une raison particulière ? demande Ivan. Genre,
tu veux m’annoncer une grande nouvelle en personne ?
Non.
Tu vas te marier, ou un truc comme ça ?
Et avec qui je me marierais, Ivan ?
Il marque un temps d’arrêt puis : Je ne sais pas. C’était
juste un exemple.
Peter marque lui aussi un temps d’arrêt. Non, rien à voir,
dit-il.

75
D’accord.
Je t’enverrai un message pour le déjeuner. Disons
dimanche. OK ?
Ouais. Salut.
Ils raccrochent. Pourquoi ce déjeuner ? Pour faire un
effort, pour pouvoir le dire à Sylvia, sans doute. Pour avoir
un sujet de conversation en allant la chercher à l’hôpital
jeudi, pendant que l’effet des calmants se dissipe. Tu vas te
marier, ou un truc comme ça ? a demandé Ivan. Comme elle
est restée après l’enterrement, il a dû s’imaginer… Non qu’il
se soit passé quelque chose. Ce n’est pas qu’il ne se soit rien
passé, mais pas ça. Ils ont dormi ensemble, rien de plus. Il
l’a serrée dans ses bras. Il a bien eu une sorte d’impression,
oui, mais rien de concret. Il peut difficilement demander à
Ivan de comprendre ça, dans la mesure où Peter lui-même
ne le comprend pas. Ivan qui passe son temps à observer
et à tirer des conclusions mystérieuses, comme d’habitude.
La première fois qu’il a vu Sylvia, il devait avoir, quoi, neuf
ou dix ans. C’était l’époque où il choisissait les jours où il
parlait. Il sait parler, avait prévenu Peter, c’est juste qu’il ne
parle pas. Chez eux : peinture écaillée, moquette humide,
odeur d’égout. Le linge sur l’étendoir. Les yeux d’Ivan par-
tout. Ne vous inquiétez pas pour lui, Sylvia, avait dit leur
père, il est timide, c’est tout. Peter mâchant et avalant len-
tement sa tranche de rosbif sec. La nappe en toile cirée à
imprimé poires. Après le dîner, une fois la table débarras-
sée, une partie d’échecs. Elle avait les blancs. Tout le monde
était content de ne pas avoir besoin de parler. Mon frère,
ce génie. Jusqu’à ce jour, il lui envoyait chaque année une
carte postale d’anniversaire dans une écriture soignée. Chère
Sylvia, Bon anniversaire. J’espère que tu passeras une bonne
journée. Je t’embrasse, Ivan. Et sur la carte, un oiseau, ou
quelque chose dans le genre. Sa vision de l’amitié.

76
Sur l’écran, un nouveau message de Naomi.
naomi : salut beau gosse
naomi : t’es libre ?
Il clique sur la notification pour ouvrir le message et
répond rapidement.
peter : Pas ce soir.
peter : Tribunal demain matin.
peter : Tout va bien ?
naomi : ouais…
naomi : enfin sauf ça lol
Elle joint au deuxième message une capture d’écran indi-
quant un découvert de dix-sept euros. Leur relation est un
dilemme éthique. Par exemple, là tout de suite, Peter n’a
pas envie de lui parler, sans savoir pourquoi, et il ne peut
pas aller la rejoindre à une heure pareille, pourtant il y
a quelque chose dans l’idée de lui faire un virement sans
un mot qui lui paraît profondément immoral. Pourquoi se
met-il dans ces états, pourquoi est-il agacé à l’idée de devoir
lui parler, à la limite de la mauvaise humeur ? Pourquoi ne
l’a-t-il ramenée que deux fois chez lui, toujours sous subs-
tances, alors qu’il vit seul, sans colocataires, et qu’il pour-
rait en théorie l’inviter quand il le souhaite ?
peter : Je vois.
peter : Je peux te faire un virement tout de suite si tu
veux.
naomi : oh merciiii
naomi : je suis vraiment désolée, mais j’ai besoin de
renouveler une ordonnance
peter : 200 ok ?
naomi : tu me sauves la vie, vraiment
naomi : merci
Elle fait ça avec un tel talent qu’il se demande parfois si
elle ne le fait qu’avec lui. Ce qui est amusant. D’être le seul

77
imbécile à déverser sur elle cet argent qu’il gagne à la sueur
de son front : pas un grand honneur, mais toujours mieux
que le contraire. Quand il n’était pas en ville, par exemple.
Au moins, elle le lui a dit après. Un bon instinct de survie.
Flemmarde, aussi.
naomi : T libre demain soir ?
peter : Sais pas encore.
naomi : ok ça marche
Un effort pour souligner qu’il n’attend rien d’elle en
échange de son argent, qu’il n’a pas d’opinion à ce sujet,
et qu’il ne sera peut-être même pas disponible pour exiger
une quelconque compensation. Peut-être que, d’un point de
vue purement humain, elle se sent blessée et rejetée par sa
froideur. On pourrait avoir l’impression que l’un exploite
l’autre. Mais qui, et comment ? Lui, financièrement et
sexuellement. Elle, financièrement et sentimentalement. Pro-
poser de l’argent peut s’assimiler à de l’exploitation : mais
en recevoir, aussi. De façon générale, l’argent est toujours
lié à l’exploitation, il crée de nouvelles formes d’exploitation
partout où il intervient. Il met de l’huile dans les rouages de
l’exploitation humaine. Maintenant, il s’en veut et il a envie
de l’appeler, de connaître les derniers ragots sur ses amis et
l’entendre parler de ses lectures pour la fac, de lui couper la
parole avec un conseil ou un commentaire non sollicité, ce
genre de choses, mais il est trop tard. Pourquoi est-ce que
tout est compliqué ? Il sait pourquoi. Ils sont comme deux
animaux au regard perçant cachés dans les sous-bois. Qui
se guettent l’un l’autre.

Le lendemain matin, sifflement du fer à repasser, un petit


pain beurré, un milligramme d’Alprazolam, cravate bleue
ou verte. Debout à la table du salon, il trie ses papiers
en attendant que son café refroidisse, idées qui fusent en

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bouts de phrases, détails de la plaidoirie, courants qui se
séparent pour se rejoindre plus loin, mains moites sur le
papier. La qualification juridique. Soulever la question de.
Puis son attaché-case, avec, dans la bouche, un goût d’amer-
tume, son manteau, et dehors le vent froid d’octobre qui
agite les feuilles des arbres. Les vastes rues grises autour de
St Stephen’s Green, les bus qui ralentissent en approchant
de l’arrêt, le bruit des roues et des mouettes dans le ciel. Le
froissement des feuilles par-dessus les grilles du parc. Puis
les fenêtres à barreaux de Ship Street et les camions qui
reculent. Un peu de bleu au milieu des nuages blancs, pavés
rincés par la pluie. Le fleuve disséqué par quelques rayons
de soleil, Grattan Bridge. Le dôme en cuivre avec son para-
pet et ses colonnes en pierre de Portland tel un chapeau
vert sale dans la lumière du jour : Four Courts, là où la
loi s’applique. Il commence à ressentir les effets quand il
entre et enfile sa tenue : un doux sentiment de sérénité qui
part des mains et des pieds. Son souffle s’apaise. Ses idées
se mettent en place et se succèdent, le défilé majestueux
des arguments et des contre-arguments. À la base, ce n’est
pas récréatif, lui avait un jour dit Naomi. Genre, si tu en
as vraiment besoin, tu peux obtenir une ordonnance. Dans
le couloir, odeur de produit d’entretien, brouhaha. Même
sous médicaments, il la ressent : la blancheur éclatante de sa
vertu. Cette conviction limpide et lumineuse. Dans la salle
du tribunal, il s’exprime sans précipitation, précis et inexo-
rable. Ne reçoit aucune forme de contradiction. Une maî-
trise presque parfaite, voire plaisante, puis c’est fini. Retirer
sa tenue, déjeuner, répondre à quelques mails. Quelque
chose en rapport avec le chien, il se souvient d’avoir dit : je
m’en occupe. Et il le pensait vraiment. Longer le fleuve seul
sous le soleil. Un cours à donner dans l’après-midi. La satis-
faction de sa prestation qui se dissipe en même temps que

79
le milligramme. Les juges, de toute façon, sont des idiots.
Système corrompu, tous sortis d’écoles huppées, en club
fermé. La mort de ses illusions : ce désir de se battre pour
quelque chose, toute cette terrible rage canalisée, et utile,
pour une fois. Ces brouillons écrits et réécrits tard le soir, la
vision de son triomphe, la défense, les clients qui pleurent et
qui se tombent dans les bras. Son but dans la vie enfin récu-
péré. Et six mois plus tard, recevoir un jugement de trois
pages hors de propos et bourré d’erreurs. Je suis désolé. Je
ne sais pas quoi dire. Et ses confrères. Des hommes pleins
d’insécurité qui racontent toujours les mêmes vieilles bla-
gues avec des voix de plus en plus tendues, cherchant à atti-
rer à tout prix l’attention des anciens. Quant aux femmes,
c’est presque pire : elles n’arrêtent pas de glousser. Oh
mon Dieu, les gars, vous ne pouvez pas dire ça ! Ces vies
insignifiantes que les gens vivent. Puis l’oubli. Toute cette
colère futile et inutile. La mettre au service d’une cause
ou d’une autre, quelle importance. Sur la promenade en
bois au bord du fleuve, une petite fille avec un chapeau à
motif léopard qui déguste un cornet de glace. Une pensée
qui émerge calmement à la surface de son esprit : je vou-
drais être mort. Comme sans doute tout le monde de temps
en temps. Une idée qui surgit. On se souvient de quelque
chose de gênant qu’on a fait des années plus tôt et tout à
coup, on se dit : j’ai trouvé, je vais me suicider. Mais le
problème, dans son cas, c’est que la chose gênante, c’est
la vie. Ça ne veut pas dire qu’il veuille vraiment passer à
l’acte. Et même s’il le voulait, ce n’est pas comme s’il allait
passer à l’acte. Rien que d’y penser, ou de ne pas y penser,
rien que de surprendre ces mots dans sa tête. Un étrange
soulagement, comme quand on libère une proie : j’aime-
rais. Le plus profond et le plus ultime des désirs. Avec une
certaine amertume, oui, une délicieuse amertume. Pourquoi

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pas. Après tout, si cette idée le console à ce point. Oh, mais
bien sûr, pour les autres, pour les protéger. Les autres pré-
fèrent vous voir souffrir.
Il passe sous l’arche humide, fraîche et calme de Tri-
nity College. Puis la cour d’honneur dans la lumière dorée
du soleil automnal. Les oiseaux qui volent en cercle. Le
ciel comme une cloche en verre contre laquelle résonnent
les bruits. Cette vie qu’il a vécue ici. Et qui continue sans
lui. Des jeunes gens qui rient, les bras chargés de livres.
La première gorgée de la coupe pleine du monde. Tout
recommence. Il a le souvenir de splendeurs esthétiques :
les soirées dans la grande salle, le crépuscule qui tombait
sur les courts de tennis. Les voix qui s’échappaient par les
fenêtres. Les réverbères. L’accompagner à la bibliothèque
en passant sous les arbres. Revivre un jour de plus cette vie
et mourir. Le vent froid dans ses yeux qui le pique comme
des larmes. « Femme fort regrettée ». Elle n’est peut-être
pas loin, se dit-il, il pourrait la croiser. Aller assister à l’un
de ses cours. « Le rôle de la sexualité dans les origines du
roman ». De toute façon, il la voit demain. Il lui dira qu’il
a fini par appeler Ivan. Dans les toilettes à l’étage, il avale
encore un comprimé avec une gorgée d’eau à la bouteille.
Acidité. Salle de classe surchauffée. Par la fenêtre, le mince
rebord blanc du campanile. Les étudiants qui bâillent, qui
boivent dans leur gobelet en carton, le bruit de leurs ongles
sur leurs claviers d’ordinateur. Ils rient poliment à ses bla-
gues. Tweed et cartables. Leurs vêtements si neufs qu’ils
portent encore la marque des plis de la boutique. Lui aussi,
il avait été comme ça un jour. Revivre une seule heure de
cette vie.
Traverser à nouveau le fleuve pour une réunion. Sorti de la
chaleur presque intime de la fac, le corps et l’esprit sans pro-
tection. Sentiment d’être à nu. Grisaille morne et ordinaire

81
de cette ville. « Comme me semble fastidieuse, défraîchie,
plate et stérile ». Gary lui demande ce qu’il fait, s’il a envie
de prendre un verre ou de dîner. Naomi lui envoie un mes-
sage : tu fais un truc ce soir ? Continuer comme ça, pour les
autres, pour qui de toute façon. Pas pour elle, bien entendu.
Pas pour Sylvia non plus. Elle ne voudrait pas qu’il souffre.
Le principe qu’elle applique dans la vie : ne rien demander à
personne. Surtout pas à lui. Reflet argenté de la circulation
dehors dans le miroir long et bas derrière le bar. Les fautes
de frappe qu’il remarque en silence sur le menu pendant
que Gary lui raconte une anecdote sur la commission des
relations professionnelles. Brocolis. Sans doute pour Ivan,
se dit-il. Il ne peut pas lui faire ça. La bienséance qui l’em-
porte sur l’affection. D’abord son père, puis son frère, non,
impossible. Même s’il ne l’apprécie pas plus que ça. De façon
convaincante maintenant, il rit tout fort à la chute d’une
blague qu’il n’a pas écoutée. Classique, dit-il. Les autres
arrivent, encore un verre, puis deux, et peu à peu ses sen-
sations s’engourdissent. Ses pensées se superposent comme
des petites vagues sur le rivage. Ce ne sont pas de mau-
vais bougres, Gary et les autres. Ils font ce qu’ils peuvent.
Aussi fatigués et frustrés que lui. Ils s’entraident autant que
possible. Ray demande si Costigan est là, et Gary répond
que non, il est à Londres. Tu sais que sa femme est encore
enceinte. Non, je ne savais pas. Il faudra que je lui écrive un
petit mot. Il lui avait envoyé une gentille carte pour l’enter-
rement, c’était très aimable de sa part. Tu en veux un autre ?
S’il boit trop, il aura la gueule de bois demain à l’hôpital. Et
il la mettra dans l’embarras devant le personnel soignant. Il
sort son téléphone de sa poche : neuf heures passées déjà. Il
rédige un bref message et appuie sur envoyer, puis termine
son verre. Tu ne vas quand même pas partir maintenant, si ?
Dis à la jolie Naomi qu’on lui passe le bonjour. Manteau

82
boutonné. L’air sombre et froid du fleuve qui le porte dans
les rues. Ses yeux qui pleurent à cause du vent. Continuer à
vivre pour Ivan, sans doute. Une idée tellement déprimante.
Chaque matin, se lever, passer des heures au travail, cuisi-
ner un dîner minable à avaler seul. Pour son petit frère qui
lui parle à peine. Ce n’est pas comme s’il le lui demandait.
Ni personne d’autre d’ailleurs. Peut-être qu’il se trompe en
pensant que ça compte pour eux qu’il le fasse ou pas. Ce
n’est pas leur faute. Ses échecs, les erreurs qu’il a commises,
les gens qu’il a laissés tomber. Il se dégoûte. Cette défaite.
Lui faire un virement pendant qu’elle est sous la douche.
Ne plus y penser. Cette douleur qui la ronge. Ce costume à
l’enterrement. Et son père. Son agonie. La mort inéluctable.
L’existence insignifiante, le faux échafaudage de moralité
qui en réalité ne soutient rien. Ce vide final et éternel qui est
l’ultime vérité. Les portes vitrées glissent devant lui, le Spar
de James’s Street, sa tête tambourine sous l’éclairage trop
vif. Un petit bruit de radio en fond sonore. Il paie avec sa
carte sans contact une bouteille de whiskey et un plateau de
donuts emballé dans du plastique. Merci beaucoup, merci.
Dehors, depuis le coin de la rue, il envoie un message. Il
aperçoit la lumière quand elle ouvre la porte. Main sur le
chambranle, vernis à ongles sombre. Mais pas le sien : celui
de Janine. Ce joli visage rond et souriant. Oh mon Dieu,
tu as apporté des donuts ? Ils prennent le couloir ensemble.
Odeur douceâtre et fraîche de son parfum. Oui, je ne savais
pas quelle serait l’ambiance, dit-il. Elle a sur la joue une
marque sombre en forme de cœur : un autocollant argenté.
On t’adore, Peter, dit-elle. Dans la cuisine, des jambes et
bras nus luisants, une épaisse odeur de fumée et d’alcool ren-
versé. Naomi assise sur le plan de travail avec sa minijupe
en cuir, collants filés, les jambes qui se balancent. Sa dési-
rabilité suprême. C’est pareil pour tous les hommes qu’elle

83
croise dans la rue, pense-t-il. Le fantasme inévitable de lui
faire ce qu’elle le laisse faire. Ses amis qui rient, comme tou-
jours. Les lumières tamisées, le frisson de la musique trop
forte. Échange de regard. Elle se mord la lèvre inférieure
avec un petit sourire, les amis déjà oubliés. Elle descend du
plan de travail à son approche. Bonjour mon amant, dit-
elle. Ce chemisier presque transparent qu’elle porte, si fin
sous ses doigts quand il se penche vers elle pour l’embras-
ser. Un goût de vodka et de limonade. Dos contre le plan
de travail. L’insouciance de la jeunesse. La voir si belle et si
heureuse : il en devient presque romantique. Il se demande
parfois comment ses amis le perçoivent. Quelqu’un de com-
pétent, d’intimidant, d’adulte. Ou alors seul et désespéré :
l’horreur. Ses amis hommes peut-être jaloux. Le chemisier
transparent, les seins parfaitement pointus. Elle lui parle
d’une voix confuse engloutie par le bruit. Quoi ? demande-
t-il. Elle prononce en insistant sur les mots : Comment ça
s’est passé au tribunal ? Il hausse les sourcils. Oh, très
bien, répond-il. Merci. Elle lui glisse les doigts dans les
cheveux, puis le long de sa nuque. Tu as gagné ? demande-
t-elle. Il se sent sourire, une main sur la hanche de Naomi.
Aujourd’hui, oui, répond-il. Elle rit, un éclair argenté sur
sa langue rose. Trop sexy, réplique-t-elle. Le plateau de
donuts circule, elle en coupe un en deux avec ses doigts.
Ses amis discutent des flics en civil. Elle prend une bouchée
de donut couvert de sucre glace et lui en propose une, qu’il
accepte. Si tu leur demandes s’ils sont en civil, ils doivent
te le dire ? demande son ami Seamus. Peter sent sur lui le
regard des autres. Non, dit-il. Ils ne sont pas obligés. L’une
des filles, Leah : Je croyais qu’ils y étaient obligés par la
loi. En mangeant un autre bout de donut, il répond : Il n’y
a pas de loi. Seamus éclate de rire. Dans ce cas, c’est quoi
ton boulot ? demande-t-il. En souriant d’un air las, Peter

84
répond : Raconter des bobards. Naomi joue avec les doigts
de Peter. La musique vibre comme une migraine. Est-il assez
saoul pour danser avec elle. La vie sera parfaite et infinie
jusqu’à la fin du morceau.
La main sur le coude de Naomi, Janine demande : Tu lui
as parlé de la lettre ?
Quelle lettre ? dit Peter.
Tu veux bien lui montrer ?
Naomi renonce à son sourire pour une grimace. Elle est
dans ma chambre, dit-elle.
Étrangement, sa chambre est vide. Lit défait, basses qui
font vibrer le parquet. Il retire son manteau, le range dans
la penderie. Les murs tournoient dans une douce lenteur.
Il s’assied sur le lit pendant qu’elle fouille dans les papiers
sur sa coiffeuse. Ouais, on en a reçu un autre, dit-elle. Il a
les tempes qui battent quand elle lui tend une enveloppe.
Mais t’en fais pas pour ça, ajoute-t-elle. C’est juste que j’ai
dit aux autres que je t’en parlerais.
Il cligne des yeux dans la pénombre et soulève le rabat
déchiré. Avis d’expulsion du tribunal. Daté du 22/09.
OK, dit-il.
Assise en tailleur près de lui, ses longs cheveux brillants
rassemblés sur une épaule. C’est pas bon ? demande-t-elle.
Il ferme très fort les yeux et les rouvre : le texte s’agite et
s’assombrit sur la page. Non, c’est pas bon. En fait je sais
pas. Je lirai ça demain à tête reposée.
Elle reprend la lettre et l’examine. Tu as bu, ou tu as
repris du Xanax ? demande-t-elle.
En refermant les yeux, il s’allonge sur le dos et répond :
Les deux.
Il sent ou il entend son regard. Tu ne devrais pas faire
ça, dit-elle.
Il ment, en vain : Juste un demi, ça fait des heures.

85
Il sent sa main lui caresser le front, repousser doucement
ses cheveux. Tu veux rester dormir ici ? propose-t-elle.
Il est si proche d’elle qu’il a l’impression qu’elle est lui,
qu’ils sont la même personne, tous deux dans le noir. Non,
dit-il. Je ne peux pas.
Elle retire la main. Pourquoi ?
J’ai quelque chose à faire demain matin.
Boulot ?
Non, dit-il. Je rejoins une amie.
Petit claquement quand sa langue se détache de son palais.
Ton amie Sylvia, dit-elle.
En ouvrant les yeux, il voit qu’elle le regarde de haut.
Ouais, répond-il.
Vous passez votre temps ensemble.
Ah bon ?
Les yeux luisants et froids de Naomi. Tu la baises ?
demande-t-elle.
Il l’observe depuis le lit. Non, répond-il. Avant, oui, mais
plus maintenant.
Lentement, comme dans le reflet d’un miroir, elle
acquiesce et se remet à examiner la lettre.
Ça t’embêterait ? demande-t-il.
Elle rit sans redresser la tête. C’est juste que j’essaie de
ne pas me choper de chlamydia, répond-elle. Ça, ça m’em-
bêterait, ouais.
Il détourne le regard vers le plafond. Une simple ampoule
nue éteinte. Ne t’inquiète pas. Si tu l’attrapes, ça ne viendra
pas de moi.
Elle joue avec un coin de la lettre. Vous allez vous remettre
ensemble tous les deux ? demande-t-elle.
Pourquoi, tu as peur de finalement devoir te trouver du
boulot ?
Elle lâche aussitôt un autre gloussement. Ouais, c’est sûr,

86
parce que pour l’instant, je vis grâce à toi. Tu m’as filé quoi,
deux cents euros dans les six dernières semaines ?
Il sourit malgré lui. D’accord, dit-il. C’est pas faux.
Je ne sais même pas pourquoi je m’embête avec toi. Tu
n’es même pas gentil.
Tu n’aimes pas les gars gentils.
La porte s’ouvre dans un grand bruit et ses amis sur-
gissent : Janine, deux filles qu’il ne connaît pas et un type.
On vous dérange ? lance l’une des filles. Ton téléphone
sonne, dit Janine à Naomi. Elle le lui lance, écran éclairé,
et Naomi le rattrape prestement. Oui, vous nous déran-
gez, dit Peter à personne en particulier. Elle prend l’appel,
se lève, se détourne du lit. Salut, dit-elle. Quoi ? Répète. À
cause de la porte ouverte, la musique est encore plus forte.
Naomi fait les cent pas en se couvrant l’oreille avec la main.
Dehors, des rires aigus. Janine s’assied près de lui, ça ne va
pas le déranger, elle attrape la lettre repliée. Je t’entends
pas, dit Naomi au téléphone. Attends une seconde. Elle
­traverse sans un regard les gens rassemblés à sa porte. Elle
te l’a montrée ? demande Janine. Peter observe la lettre.
Migraine. Ouais. Mais je ne l’ai pas encore lue, je ­regarderai
ça demain. Le type adossé à la penderie se roule un joint en
souriant. Alors, comment vous vous êtes rencontrés, tous
les deux ? lance-t-il. Peter, à qui on a apparemment posé la
question, regarde Janine, qui pince les lèvres. Il se retourne
vers le type. Pardon, mais tu es qui ? demande Peter. Rires
un peu gênés. J’habite ici, répond le gars. Putain. Et pendant
ce temps, il doit attendre que Naomi se décide à mettre fin à
son appel et à revenir, si jamais elle revient. Tandis que ses
amis continuent à rire : sans doute de lui. Il tremble d’une
colère futile. Alors, comment vous vous êtes rencontrés, tous
les deux ? Il sait très bien à quoi le type fait allusion. Sous-
entend qu’il serait l’un de ses fans. Qui a peut-être payé assez

87
cher pour la rencontrer en vrai. Quel ­cliché. C’est ce qu’ils
doivent se dire en riant. On s’est rencontrés un soir dans un
pub après Noël, pourrait-il répondre. Elle m’a demandé mon
numéro. Je l’ai raccompagnée chez elle, on a parlé de sa situa-
tion, de son profil sur le site. Un petit flirt sans conséquences.
De toute façon, je sortais déjà avec quelqu’un. Mais j’étais
content de plaire. Les échanges de regards. Et ensuite, les
messages. On se retrouvait parfois et on sortait. Mais rien
de plus. J’avais parlé d’elle à une amie, je lui avais montré
certaines de ses photos, elle avait dit que je jouais avec le
feu. J’avais trouvé qu’elle exagérait. Je crois qu’on a dansé
ensemble, peut-être que je lui ai offert quelques verres. Un
petit jeu compliqué. L’intelligence dans ses yeux. Tous ces
hommes qui avaient envie de lui parler et qu’elle ignorait.
C’était envoûtant, dans un sens. Ce pouvoir. Comme une
drogue. Le combat pour la domination : que l’autre s’in-
cline et avoue. Devant chez elle un soir, elle m’a demandé
de rester dormir. Elle tremblait dans sa veste en fausse four-
rure. C’est elle qui me l’a demandé. Et tu veux que je fasse
quoi, je lui ai dit, que je rompe avec ma petite amie ? Elle
a dit oui. Je lui ai dit que j’allais y réfléchir. C’était ridi-
cule. De perdre le contrôle comme ça. Je suis tombé plutôt
amoureux d’elle, on peut le dire. Mais elle avait vingt-deux
ans. Légalement, elle était sans domicile fixe, et plus ou
moins travailleuse du sexe. Alors évidemment, dit comme
ça, ouais. Je me suis dit, Peter, tu es avocat, tu as la tren-
taine. Ton père est en chimio, tu as des responsabilités. Ne
détruis pas ta vie pour cette fille. De toute façon, elle n’en a
rien à faire de toi, pour elle, c’est juste un jeu. Réfléchis un
instant. Que vont dire les gens. Tes amis, ta famille. Pense à ta
réputation. Mais bien sûr, à ce stade, la raison était impuis-
sante. Le sang ne montait plus jusqu’à mon cerveau. Je sali-
vais rien que de penser à elle. Alors j’ai fini par quitter ma

88
petite amie. Une belle femme, d’ailleurs. Ancienne élève de
Mount Anville, associée dans une boîte de conseil. Son père
est juge, je le croise souvent. Mais pas d’inquiétude. Elle sort
maintenant avec l’un de mes confrères, je pense qu’ils
seront bientôt fiancés. Ils ont sans doute une maison dans
une banlieue chic. Et moi, je suis là, allongé sur un lit dans
un squat sale près de l’hôpital pendant que Naomi discute
au téléphone dans une autre pièce. Voilà, c’est comme ça qu’on
s’est rencontrés. Non, la chimio n’a pas marché, merci de
poser la question. Il est mort.
Où tu vas ? demande Janine.
En mettant ses chaussures, il répond : Je pars.
Mais tu viens à peine d’arriver.
Il attrape sans un mot son manteau dans le coin de la
penderie.
Qu’est-ce que je vais dire à Naomi ? demande Janine.
L’escalier. Seul dehors. James’s Street plongée dans le
noir. Il hèle un taxi, monte. Vingt-deux heures vingt. Bag-
got Street, s’il vous plaît. Merci. Il tape sur son téléphone :
Je peux passer ? Il y a pire comme idée. Ils iront ensemble
à l’hôpital, il pourra l’attendre pendant son truc. Une péri-
durale. Maintenant qu’il y réfléchit, ça fait sens. Repousser
un peu le glauque et inévitable silence de son appartement.
Des souvenirs indésirables surgissent. Tu la baises ? J’ai-
merais tant. Quand il passe l’arche en pierre de l’église de
St Audoen, la réponse vibre légèrement : Bien sûr, je suis
chez moi. La première gorgée apaisante de la journée. Ce
qui, d’un coup, le touche. Il a envie de fermer les yeux
pour prolonger la sensation. L’idée d’elle dans sa solitude
tranquille, peut-être un roman à la main. Il paie en liquide,
laisse un pourboire, descend du taxi. Trouve la clef dans sa
poche, monte, traces de pneus de vélo sur le lino, et avec la
deuxième clef, plus petite, il ouvre.

89
Dans la petite entrée sombre, un fumet d’huile de cuis-
son et un peu de musique en fond sonore. Concerto pour
piano n°5, apparemment. Adagio. En s’avançant, il la voit
à l’évier, le dos tourné. La musique et le bruit de l’eau qui
coule. Il s’arrête sur le pas de la porte pour la regarder.
Épaules bien droites, hanches fines, cheveux dorés sous la
lumière de la hotte. En train de mener sa petite existence
bien tranquille. Bien sûr, je suis chez moi. Et lui qui arrive
saoul, chaotique, comme d’habitude. Pourquoi. Vous allez
vous remettre ensemble tous les deux. C’est moi, annonce-
t-il. Sans se retourner, elle lui demande de sa belle voix
grave : Comment s’est passée l’audience, ce matin ? Il lui
fait un bref résumé de sa plaidoirie. Plaisant et drôle. Il se
sent presque sobre. Elle s’essuie les mains sur un torchon
en souriant. Pull en laine grise. Barrette en écaille de tortue
dans ses cheveux. La confusion et le bruit de tout à l’heure
se dissipent comme un mauvais rêve. Dans le calme de sa
présence, il se sent apaisé.
Comment tu le sens pour demain ? demande-t-il.
Elle se tourne en raccrochant le torchon. Bien, dit-elle. Il
n’y a pas de quoi s’inquiéter.
Ils échangent un regard tranquille. L’amour est parfois
indiscernable de la haine. Ce qu’ils représentent l’un pour
l’autre : des désirs à jamais inassouvis. Et pourtant, elle lui
a tenu la main tout au long de l’enterrement. Et demain, il
sera à l’hôpital à s’ennuyer, à s’énerver, comme toujours,
vérifiant sans cesse son téléphone. Oui, c’est moi. Enfin,
non, pardon, je ne suis pas son mari. Elle n’en a pas. En
fait, je suis avec elle, mais non. Relation mutilée par les cir-
constances pour devenir quelque chose d’indéchiffrable. Un
compagnonnage platonique. On ne vit pas ensemble, bien
sûr. Comme ça, il peut voir d’autres filles, jeter son argent
par les fenêtres, se ridiculiser, et rentrer bourré à quatre

90
heures du matin sans réveiller personne. Et elle peut tra-
vailler sans le dérangement de sa présence physique dans
son petit appartement, sa grande taille, ses appétits trop
carnivores. Avant ça, ils formaient une équipe parfaite, il
s’en souvient. Avec eux, tout avait l’air simple. Leurs voix
claires, qui résonnaient avec précision, scintillaient au fil
de leur réflexion, des bonds sautillants en terrain connu,
chaque proposition reprenant et approfondissant la discus-
sion, ce qui parfois le faisait rire sous le coup d’une joie
pure. Se confronter à l’intellect de Sylvia, c’était comme flot-
ter dans les airs. Et il ressent toujours ça. Il l’admire tou-
jours autant, la beauté de son esprit. Et pas que. C’est pour
elle qu’il a appelé Ivan la veille, qu’il s’est obligé à faire la
conversation, pour ce que ça a servi. Pour elle, parce qu’il
voulait son approbation. Il accepte aussi certains dossiers
afin de l’impressionner, des boulots ingrats, difficiles et mal
payés. Pour gagner son respect. Toute la bonté en lui, le
peu qu’il y en a. Il tente de se faire aimer d’elle. Qu’elle
apprécie sa moralité. Ses principes. Elle se retourne. Il pose
une main sur sa hanche. Malgré tout. La mort, le néant.
Ils se dévisagent quelques instants, ils savent sans se par-
ler. Et finalement, il l’embrasse. La chaleur de sa bouche
accueillante. Il l’attire à lui, sent le poids de son corps mince
et frêle contre le sien. Elle sait qu’il a bu, bien sûr, et elle
sait sans doute même d’où il vient. Elle doit se demander
ce qu’il vient vraiment chercher : les remords, peut-être.
Bénissez-moi car j’ai. Ce n’est pas ça, il a envie de lui dire.
Pour quelle raison, alors. Terreur de la solitude. Furieux
contre sa petite copine. L’illusion du temps retrouvé : à nou-
veau jeunes, amoureux, la promesse du bonheur, tais-toi.
Non, pas ça, pas que ça. Le besoin d’être avec elle, tout
simplement. Brisé et vaincu, il vient chercher la consola-
tion de sa présence. Se rapprocher d’elle jusqu’à ne plus

91
être séparés. Elle est contre le plan de travail. La toute der-
nière fois qu’il a parlé à son père, aux soins intensifs. Avec
le personnel qui entrait et sortait pour surveiller l’oxymètre.
Par une brûlante après-midi d’août. Comment va Sylvia ?
Elle va bien. Elle demande sans cesse de tes nouvelles. Elle
aimerait pouvoir te rendre visite. C’est une femme formi-
dable. Dis-lui que je pense à elle. Il soulève son pull gris :
un T-shirt fin et un soutien-gorge blanc en coton doux.
Il l’embrasse doucement dans le cou. Il craint sa propre
maladresse. Des mains trop grandes qui semblent brutales.
D’habitude, il y prend plaisir. C’est affreux d’y penser. Il
l’embrasse de nouveau sur la bouche. Glisse ses doigts sous
son T-shirt. Elle a les yeux fermés, elle dit tout bas : Tu sais
que je ne peux pas… Il répond : Oui, je sais. S’arrête. Elle
est toute rouge. Je ne te fais pas mal ? demande-t-il. Elle
lâche un soupir impuissant avec le semblant d’un rire. Non,
dit-elle. C’est agréable. Ne pouvoir lui offrir que si peu,
pense-t-il. Le simple et presque innocent plaisir de quelques
caresses affectueuses. Et qu’elle l’y autorise. Pour quelle rai-
son : son désir à lui, ou son désir à elle. Quelles vies ils
mènent. Tu ne te maries pas, rien dans le genre. Il n’est pas
trop tard, se dit-il. Ils pourraient essayer, après tout. De
vivre la vie qu’ils auraient pu avoir ensemble. Pas celle qu’ils
voulaient, mais celle qu’ils ont. Se réveiller en pleine nuit et
sentir son poids familier endormi près de lui. Ça ne suffit
pas ? De pouvoir répondre, quand on lui demande à l’hô-
pital : Oui, c’est moi. Un soupir sur ses lèvres. Il la revoit
jeune et resplendissante dans une chambre d’hôtel surchauf-
fée à l’étranger, tous rideaux fermés. Nue, le menton dans
la main, en train de lire de la poésie. « Où tu m’attendais :
oui, telle qu’en toi-même visible ». Quand la vie était par-
faite. Car elle l’avait été. La laisser partir serait sans doute
préférable pour eux deux. Sylvia, aide-moi. Je suis désolé.

92
Elle murmure son nom et, comme attiré vers elle, sans réflé-
chir, il dit, pour une fois honnêtement : Je t’aime. Moi aussi,
je t’aime, répond-elle. Il ferme les yeux. Épuisé, ivre et hon-
teux. Rêvant de pardon. De tout recommencer. De mener
la bonne vie.
4

Le jeudi après-midi, Margaret s’avance dans le couloir


carrelé à plafond bas de l’étage jusqu’à la salle de danse.
La porte étant restée entrouverte, elle entend le son de
mauvaise qualité du radiocassette, et la voix d’Alannah
par-dessus la musique : Seconde, maintenant. Plus haut,
les coudes, les filles. C’est bien. Au moment où Margaret
approche, la musique s’arrête, rembobine, reprend. La voix
d’Alannah compte : et deux, et trois, et quatre… Margaret
frappe délicatement avec un doigt avant d’ouvrir davan-
tage la porte et de passer une tête. Une lumière blafarde
pénètre par la fenêtre. Des adolescentes maigrichonnes
en justaucorps et chaussons, une main sur la barre : des
visages roses et pas encore finis, des membres longs comme
ceux des faons. Alannah, dense et musclée, cheveux tirés en
arrière, la rejoint à la porte avec un sourire, et Margaret lui
tend les clefs. Tu es merveilleuse, dit Alannah. Je t’en prie,
répond Margaret. En se retournant, Alannah s’adresse à
nouveau aux filles : Attention à votre ouverture. Margaret
referme la porte, le calme revient, et elle reprend le couloir
seule, le son de ses pas résonnant sur le carrelage. En bas,
le café est bondé. Des femmes avec leurs bébés en poussette,

94
Mrs Harrington dans un coin avec sa théière, la machine
à expresso qui cliquette près de l’évier. Margaret passe son
habituelle commande du café de l’après-midi et attend au
comptoir en feuilletant un journal. Déjà consulté à maintes
reprises, couvert de taches de graisse gris marron. Le lait
chaud coule en sifflant dans le petit pot et Doreen, vêtue
de son tablier, lui demande : Tu reviens ce soir ? Margaret
quitte des yeux le courrier des lecteurs pour répondre : Oui
oui. Pour du violoncelle. Le type est censé être excellent.
Doreen pose sa tasse et sa soucoupe sur le comptoir. Et
voilà pour toi. Margaret attrape le tout en repliant le jour-
nal et dit : Parfait. Merci. Quand elle regagne son bureau,
Linda est au téléphone, Margaret s’installe au sien, allume
son ordinateur et ouvre sa boîte mail. Dans la rue, des
feuilles mortes dérivent sur le parking. Lorsque Linda rac-
croche, Margaret et elle échangent quelques mots sur les
coupons de réduction, une idée de David ; le logiciel de
billetterie, impossible ; et David, le directeur, qu’elles n’ont
pas vu depuis lundi, impossible lui aussi. Margaret boit
tranquillement son café, chaud et un peu amer, tandis que
dehors, les feuilles mortes se détachent des arbres.
Ce soir-là, après le travail, dans le jardin de son amie
Anna, Margaret, assise sur un banc, la regarde remplir les
mangeoires à oiseaux. Début octobre. Anna parle encore
des moustiques génétiquement modifiés, elle dit qu’on les
relâche dans la nature aux États-Unis pour qu’ils tuent – ou
peut-être uniquement qu’ils rendent infertiles, Margaret ne
sait plus trop – les bons vieux moustiques, ceux que Dieu
a créés. Margaret regarde Anna suspendre la petite man-
geoire à une branche par un fil de fer et l’écoute parler des
moustiques, même si elle a déjà entendu cette histoire. Si je
me fais l’avocat du diable, intervient Margaret, il me semble
que le paludisme tue beaucoup de gens. Anna est en train

95
de remplir une nouvelle mangeoire, une mèche de cheveux
en travers du front. Bien sûr, dit-elle. Mais ce n’est pas fait
en laboratoire, c’est un écosystème. Le soleil apparaît der-
rière un nuage et Margaret plisse un œil dans cette lumière
blanche et froide, l’autre déjà protégé par le feuillage. J’ai
quelque chose à te dire, commence-t-elle. Anna accroche la
deuxième mangeoire et vient la rejoindre sur le banc. Mar-
garet n’a pas besoin de la regarder, elle l’entend s’asseoir,
elle sent le poids de son corps sur les lattes en bois.
Quoi ? demande Anna.
Tu sais, le club d’échecs organisait un événement au
centre le week-end dernier.
Non, je l’ignorais. Quel genre, une compétition ?
Non, dit Margaret. En fait, je ne sais pas vraiment. Ils
ont invité un joueur d’échecs de Dublin pour affronter dix
membres du club.
Vraiment ? Et il a gagné ?
Margaret fait un petit sourire en répondant : Mmh.
Les dix parties ?
C’est ça.
C’est incroyable, dit Anna. Et comment il a fait ça ? Il les
a fait jouer les uns contre les autres ?
Margaret se redresse contre le banc. Non. Puis, après
réflexion, elle ajoute : Il n’aurait pas pu gagner les dix par-
ties s’il avait fait ça, si ? En fait, il n’aurait pu en gagner
que cinq.
C’est vrai. Mais il doit y avoir un truc. Parce que je ne
suis pas sûre qu’il puisse être dix fois meilleur que tous les
autres.
Les autres étaient de simples amateurs. Dont une fillette
de dix ans. Enfin, ça n’a pas trop d’importance.
Je veux juste dire qu’il a un truc, dit Anna.
Un nuage passe devant le soleil, et le jardin s’assombrit

96
tout à coup. Je pense que son truc, c’est tout simplement
d’être très bon aux échecs, dit Margaret.
J’en aurais parler à Luke, si j’avais su. Il joue un peu.
Margaret se tourne vers elle en disant : Ah bon ?
Ouais, en ligne. Tu sais que c’est un jeu incroyablement
difficile. Il y a même des gens qui passent leur vie à l’étu-
dier pour devenir bons.
Oui, je sais, dit Margaret. C’était l’une de ces personnes.
Le gars.
Un grand maître ?
Je ne sais pas. Quelque chose dans le genre. Mais j’ai l’im-
pression qu’on s’attarde trop sur les échecs, là.
Anna a les épaules qui frissonnent, et c’est vrai, pense
Margaret, ça s’est rafraîchi. Je suis désolée, dit Anna. Je
pensais que tu voulais me parler des échecs. Je t’en prie,
continue.
Ce n’est pas grave, dit Margaret. Elle sent le froid sur ses
mains et son visage. Je ne savais pas que Luke jouait aux
échecs. On rentre ?
L’étroite cuisine est maintenant plongée dans la pénombre
et Anna allume. Anna, Luke et leur fils de dix mois occupent
cette petite maison mitoyenne, un ancien logement social
avec un jardin où poussent des pommes sauvages et des
pommes de terre. Luke enseigne l’ébénisterie et Anna est
une artiste qui donne aussi des cours de dessin aux enfants.
Elle n’a jamais passé son permis de conduire, et elle est
connue dans toute la ville pour circuler à vélo en tenues
excentriques, ses courses dans un panier en osier. Pour Mar-
garet, les vingt dernières années se sont déroulées ainsi :
Anna, à seize ans, riant sur son vélo, dans son uniforme sco-
laire, indifférente aux moqueries des garçons ; puis à vingt-six
ans, une écharpe de couleur flottant derrière elle, sa jupe
tachée de boue, un filet d’oranges dans son panier ; et main-

97
tenant, à trente-six ans, heureuse, fatiguée, plus souvent à
pied qu’à vélo, poussant un landau d’occasion aux roues
dépareillées. Bien sûr, du point de vue d’Anna, ces années
ont dû s’écouler différemment : elle a regardé Margaret
prendre de l’âge. Il est plus facile de voir les années s’ac-
cumuler chez les autres. Pour Anna, il y a aussi sans doute
une Margaret d’avant et une de maintenant, tandis que
Margaret, si elle passe sa propre vie en revue, ne voit qu’un
flot confus d’expériences qui s’écoule inlassablement. Anna
met la bouilloire en marche, revient sur le sujet des mous-
tiques, et elles finissent par entendre la clef de Luke dans
la serrure. Il surgit un instant plus tard avec Henry dans les
bras. Margaret dit bonjour, Luke la salue, de vieux amis. Il
soulève une main potelée du bébé pour lui faire un signe.
Je ne veux pas vous déranger, dit Margaret. De toute
façon, j’allais partir.
Anna est en train de plier des vêtements de Henry qui
traînaient sur le plan de travail. Quand est-ce que je te
revois ? lance-t-elle à Margaret. Tu es dans les parages ce
week-end ?
Bien sûr, dit Margaret.
Viens dîner alors, dit Anna.
La voiture de Margaret est garée dans la rue. Une feuille
de sycomore d’une belle couleur jaune a atterri sur son pare-
brise. Il y en a beaucoup d’autres dans le caniveau, rouges,
marron, soufflées par le vent. Margaret monte dans sa voi-
ture, ferme la portière, met le contact, lève la main vers le
rétroviseur sans l’ajuster. Viens dîner alors, avait dit Anna.
Ce sera sympathique. Margaret pourrait apporter un des-
sert. Elle aurait pu dire à Luke : Anna m’a dit que tu jouais
aux échecs. Mais à quoi bon ? Pour reprendre leur conver-
sation, se rapprocher de ce qu’elle avait envie de confier à
Anna. Mais ça n’aurait pas été une bonne idée d’en par-

98
ler devant Luke, car Margaret ne voulait pas qu’il sache.
Elle n’était même pas certaine de vouloir qu’Anna sache.
Anna est une personne avec des opinions affirmées et par-
fois imprévisibles : peut-être qu’elle jugerait Margaret. Et
puis, se dit-elle en sortant de la ville, Anna a maintenant un
bébé, elles ne se voient plus aussi souvent qu’avant, et de
toute façon elle n’a jamais été du genre à s’intéresser à la
vie sexuelle des gens. Elle n’aurait sans doute pas été l’in-
terlocutrice parfaite pour ce type de sujet. Mais bon, l’inter-
locutrice parfaite – une amie sans convictions morales trop
marquées, dont l’attention n’est pas sans cesse happée par
autre chose, et qui a peut-être un penchant pour les anec-
dotes un peu scandaleuses – Margaret ne semble pas près
de la trouver à disposition dans son entourage. Joanie, peut-
être, mais elle est à Lisbonne. Il y a bien Corinne, mais Mar-
garet n’a jamais été assez intime avec elle pour lui confier
des choses qu’elle n’avait pas d’abord racontées à Anna, si
bien que l’échange serait sans doute bizarre. Elle pourrait
envoyer un mail à Rosalie, ça fait longtemps qu’elle doit
lui écrire. Mais qu’est-ce qu’elle veut vraiment exprimer, en
fait ? Et une fois qu’elle l’aura exprimé, qu’attend-elle ou
qu’espère-t-elle qu’on lui réponde ?
La nuit est en train de tomber alors qu’elle s’éloigne de la
ville. Elle passe devant le magasin de jardinage et le vieux
cimetière et, après avoir quitté la grande route par la gauche
et franchi le pont du chemin de fer, elle entre par une grille
ouverte, ses pneus écrasant l’herbe de l’allée. Derrière la
haie apparaît la façade du bungalow qu’elle loue depuis
un an. Quand elle éteint le moteur et sort de la voiture, les
oiseaux décollent de leurs branches et se mettent à danser
dans les airs à la manière d’oiseaux mécaniques. Margaret
entre, allume, ramasse et feuillette distraitement le courrier
qui a atterri sur le paillasson. Son nom et son adresse, un

99
abonnement à un magazine. Elle retire son manteau et son
foulard, les suspend et passe à la cuisine en bâillant. Elle
ouvre le réfrigérateur. Sur une brique de lait dans la porte,
une date en noir : 11 OCT. Elle attrape un paquet de cuisses
de poulet crues en barquette et referme. Y a-t-il encore
une réalité, une seule chose qui se soit vraiment passée ?
Un rêve qu’on ne raconte pas se dissipe, car il n’a jamais
vraiment existé. C’est peut-être mieux ainsi : un rêve, sans
aucune réalité à laquelle le rattacher, qui disparaît dans le
néant car il n’est partagé avec personne. Elle retournera
ce soir en ville pour le concert de violoncelle, vérifiera les
tickets à l’entrée, échangera quelques politesses, indiquera
leurs places aux gens. Puis ce sera un autre inconnu dans
sa voiture, cette fois un joueur de violoncelle, qui observera
la ville à travers la fenêtre côté passager. Comme le joueur
d’échecs. Elle a toujours son numéro dans son téléphone.
Elle se souvient de ses mains aux ongles rongés. J’aime vrai-
ment te caresser comme ça, avait-il dit. Sa tendresse tein-
tée d’innocence. Ils avaient parlé, en plus du reste. De son
père, de ses déceptions et regrets, et elle avait avoué être
elle aussi pleine de déceptions et de regrets. Ensuite, ça avait
été plus facile de faire l’amour, facile et agréable, un sou-
lagement. Est-ce qu’il en reste quelque chose ? Où donc ?
Dans cette chambre, dans ce petit bungalow froid avec ses
rideaux humides. Ou dans le contact de leurs deux vies qui
s’étaient frôlées.
Elle dîne seule à la table de la cuisine, en sachant qu’après
le repas elle devra laver tout ce dont elle s’est servie pour
cuisiner et manger, puis essuyer chaque surface : le plan de
travail du côté de l’évier, le plan de travail du côté du réfri-
gérateur, la plaque de cuisson et la table. Puis elle appellera
sa mère pour discuter du nouveau lave-vaisselle que Mar-
garet a proposé de lui acheter, un processus devenu mysté-

100
rieusement long et complexe, tous ces coups de téléphone
au sujet du lave-vaisselle, lequel acheter, et où, est-ce que
l’installateur pourra reprendre l’ancien ? Avant même que
la transaction ne soit réalisée, Margaret se surprend à son-
ger avec arrogance à son frère, sa sœur et leur mère qui
vieillit, au sujet de la dépense pourtant mineure d’un lave-
vaisselle : la preuve du dévouement de Margaret, de son
sens du sacrifice, sa capacité à honorer avec constance ses
obligations filiales. Avec quelques centaines d’euros. Mar-
garet, qui a pourtant des moyens plus limités que son frère
ou sa sœur, n’a aucune idée de ce qu’elle pourrait faire
de cet argent. Elle n’a nulle part où aller, personne à qui
rendre visite. Peut-être qu’elle aimerait s’acheter une nou-
velle paire de chaussures pour l’hiver. Mais celles d’il y a
deux ans sont encore très bien. La dépense à venir pour le
lave-vaisselle est insignifiante en termes financiers. Et pour-
tant, elle est secrètement arrogante, ce qui est terrible. Tout
en dînant, tout en savourant le goût et la consistance de
ce repas qu’elle a préparé, à la fois doux et salé, elle songe
à la conversation qu’elle va avoir dans quelques minutes
avec sa mère au téléphone. J’ai croisé Ricky en ville l’autre
jour, lui annoncera sa mère. Elle va certainement dire ça,
ou quelque chose du genre. Il avait l’air en forme, ajoutera-­
t‑elle peut-être. Il a demandé de tes nouvelles. Évidemment.
Il n’arrêtera jamais. Ricky Fitzpatrick : l’ex-mari de Marga-
ret. Margaret Kearns s’était un jour appelée Mrs Richard
Fitzpatrick.

Ce soir-là, Ivan mange un bol de nouilles instantanées et


parcourt sur internet les résultats de recherche pour« garde
chien temporaire Irlande ». Mais même après cinq ou six
différentes combinaisons de mots-clefs, il retombe tou-
jours sur « comment adopter un chien » et « chiens dispo-

101
nibles à l’adoption ». Apparemment, adopter un chien, le
sortir d’un refuge pour animaux est très facile, en revanche
Ivan ne parvient pas à trouver le moyen de mettre de façon
provisoire un chien dans l’un de ces refuges. Alors que, de
toute évidence, aucun circuit ne peut fonctionner sans cette
réciprocité. Les chiens viennent bien de quelque part. Mais
comment faire en sorte que son propre chien entre dans
le circuit, ça, Ivan n’en a aucune idée. Il s’est si souvent
retrouvé à observer, frustré, ce genre de structure impéné-
trable, de système auquel les autres participent sans efforts,
mais que lui ne peut intégrer, ni même comprendre. Une
frustration si fréquente qu’elle en est presque devenue un
principe, la base de son existence. Ce n’est pas uniquement
dû à la nature irrationnelle des gens, et par conséquent à
l’irrationalité des règles et de leurs façons de fonctionner.
C’est aussi dû à Ivan lui-même, à son inadaptation fon-
damentale à la vie. Il le sait. Il a l’impression d’avoir été
constitué dans un but autre. Il a des qualités, si on veut,
mais aucune qui permette de vivre dans ce monde, le seul
dont on puisse dire qu’il existe véritablement. Mais cela
n’a pas d’importance, parce que Peter a dit qu’il allait
trouver une solution pour le chien. Je m’en occupe, avait-il
spécifiquement dit au téléphone. Pour Peter, l’organisa-
tion de la société n’a rien d’étrange, elle est limpide, et
en général il parvient à ses fins. Il fait partie de ceux qui
non seulement connaissent beaucoup de gens, mais, parce
qu’ils les connaissent, peuvent plus ou moins en faire ce
qu’ils veulent. Il ne resterait pas chez lui à taper des mots
du type « chien famille d’accueil aide » dans un moteur
de recherche. Il serait dans une salle, entouré de gens qui
le trouveraient intelligent et intéressant, dont l’un d’entre
eux serait sûrement le P-DG d’une association caritative
pour chiens. Peut-être qu’en ce moment même Peter est

102
en train de régaler le P-DG de l’histoire de son loser de
petit frère, incapable de trouver une solution provisoire
pour leur chien, et qu’ils en rient ensemble. Ils peuvent
bien s’amuser, tant que le chien a la possibilité de res-
ter dans un endroit accueillant et bienveillant pendant
qu’Ivan cherche un autre appartement, ou une maison en
colocation où les chiens sont acceptés. Qu’ils rient, ça lui
est bien égal.
Alexei, le chien d’Ivan, a six ans. Sa photo est en fond
d’écran de son téléphone : son corps tout fin noir et blanc
roulé en boule sur le canapé en forme de O, les paupières
closes, plongé dans un délicieux sommeil. Ivan avait consa-
cré des heures à son éducation quand il était chiot, il le
sortait tout le temps pour qu’il fasse ses besoins, même en
pleine nuit, il lui avait appris à s’asseoir quand on le lui
ordonnait et à marcher en laisse sans tirer. Après ses lon-
gues et pénibles journées au lycée, quand Ivan regagnait
la petite maison mitoyenne où il habitait avec son père,
chaque après-midi sans exception, le petit Alexei bondissait
à la porte pour l’accueillir en agitant la queue, comme en
extase. Alexei se moquait bien qu’Ivan soit considéré par
ses camarades comme un loser, et que, en raison de son
physique d’insecte, on l’ait surnommé Koubek l’Araignée :
un jour, par défi, l’une des filles populaires de sa classe lui
avait demandé s’il savait ce que c’était qu’une pipe. Pour des
raisons qu’il ne comprenait toujours pas, il avait répondu
non, alors que de toute évidence il savait. Ivan était pour
Alexei l’être le plus charismatique et le plus adorable au
monde. Le soir après dîner, ils s’installaient tous les deux
sur le canapé, Ivan jouant aux échecs en ligne contre des
adultes partout dans le monde, le museau d’Alexei tendre-
ment posé sur son épaule. Pendant ce temps, le père d’Ivan
regardait la télévision dans son fauteuil et secouait la tête

103
devant les informations. Quand Ivan était parti à la fac, son
père lui donnait régulièrement des nouvelles du chien par
téléphone. Ces dernières années, l’essentiel des conversa-
tions entre père et fils concernait Alexei : ses cabrioles, ses
humeurs, les visites chez le véto, etc. De temps en temps,
son père lui envoyait des photos et Ivan répondait : Trop
mignon ! La photo sur son écran de téléphone, c’est son
père qui la lui avait envoyée. Elle datait d’un an, peut-
être plus. C’est mon aide à domicile, disait en riant son
père au sujet d’Alexei, parce qu’il lui apportait parfois ses
chaussons. Mais son père était mort, le chien vivait main-
tenant chez le copain de sa mère à Skerries, et Christine lui
envoyait des messages hostiles comme : Ça fait plus d’un
mois maintenant mon chéri. Je ne suis pas un refuge pour
chien ! Bisous.
Il en est à la deuxième page des résultats de recherches
quand une voix prononce derrière lui : Ivan. Il sursaute et
lâche la fourchette qu’il tenait distraitement dans la main
droite, se retourne et découvre son colocataire, Roland,
debout derrière lui. Mon Dieu, dit Ivan. Je ne t’ai pas
entendu arriver. Il se sent rougir et ramasse sa fourchette
par terre. Roland l’observe d’un air impassible. Je voulais
juste te demander, tu es dans les parages ce week-end ? Sous
le choc, le cœur d’Ivan bat encore la chamade, même s’il
n’y a rien de choquant à ce que Roland entre dans la cui-
sine de l’appartement où ils vivent tous deux. Oh, dit Ivan.
Ici, tu veux dire ? Roland répond : Je ne vois vraiment pas
ce que je pourrais vouloir dire d’autre. Ivan déglutit. Ouais,
je serai dans le coin. Je crois, en tout cas. Je n’ai rien de
prévu. Roland hoche la tête lentement et s’approche du
réfrigérateur. Cool, dit-il. La petite amie de Roland apparaît
dans l’embrasure vêtue d’un short de pyjama en soie avec
une serviette autour des épaules. Sentant qu’il n’est plus

104
vraiment le bienvenu, Ivan récupère son ordinateur sur
la table et, de l’autre main, attrape son bol de nouilles à
moitié entamé. En évitant de regarder Julia, il marmonne :
Salut. Julia répond d’une voix claire : Salut, Ivan. Puis, en se
tournant vers Roland, elle ajoute : Au fait, j’ai demandé, ils
ne peuvent pas aller chez sa sœur. Ivan s’avance doucement
vers la porte, tête baissée, tandis que Roland, qui semble se
préparer un sandwich, répond : Mon Dieu, ils sont lourds.
Quand Ivan revient dans sa chambre, son téléphone est
en train de sonner sur son lit, là où il l’a laissé. L’écran
est allumé, et il aperçoit un numéro de téléphone qu’il ne
connaît pas. Le téléphone est sur vibreur, mais les vibrations
sont presque silencieuses, le bruit étant absorbé par le lit,
si bien qu’il ne l’a pas entendu jusque-là. Et il est en train
de charger aussi, parce qu’il n’avait plus que deux pour
cent de batterie quand il est allé se préparer des nouilles.
Il ressent une urgence extrême, une urgence désespérée de
prendre cet appel, il ignore depuis combien de temps ça
sonne. En refermant la porte, il lâche son ordinateur sur
le lit, pose le bol de nouilles sur la table de nuit et appuie
sur l’icône verte, se rendant compte qu’il n’est pas suffisam-
ment rechargé pour qu’il le débranche, il s’accroupit donc
par terre près de la table de nuit avec le téléphone brûlant
en main, collé à sa joue. Ainsi positionné sur la moquette,
il dit : Allô ? Pendant un instant, rien. Puis une voix fémi-
nine : Bonjour. Salut. C’est Ivan ?
Dans une euphorie teintée d’inquiétude, il reconnaît, ou
plus exactement il se souvient de cette voix. Salut, dit-il.
Oui, c’est Ivan. Bonjour.
Salut, répète la voix. C’est Margaret Kearns. On s’est
rencontrés le week-end dernier.
Il répond rapidement : Oui, je m’en souviens. C’est cool.
Enfin, je suis content d’avoir de tes nouvelles. J’espère que

105
tu n’as pas attendu trop longtemps avant que je décroche.
J’avais laissé mon téléphone à charger parce que je n’avais
plus de batterie.
Il a conscience de dire tout cela très vite, trop vite, et un
instant elle garde le silence. Il sent son pouls si rapide et si
fort dans ses oreilles qu’il se demande s’il est techniquement
possible d’entendre les battements du cœur d’une autre per-
sonne au téléphone : sans doute pas.
Rien de grave, dit-elle. Ça n’a pas sonné très longtemps.
Doucement, silencieusement, il inspire puis expire, légère-
ment à l’écart du combiné, parce qu’il n’a pas envie qu’elle
entende ses bruits de respiration. Est-ce à lui de parler, ou
toujours à elle ? Une autre seconde s’écoule en silence. Peut-
être que c’est déjà à son tour, et qu’il se montre impoli et
distant.
Je viens de me souvenir que tu m’avais dit que je devrais
t’appeler si jamais je pensais à toi. Et comme j’ai pensé à
toi, eh bien…
Ah, dit-il. Moi aussi j’ai pensé à toi. Beaucoup.
Elle marque un nouveau silence. Il parvient à s’installer
sur la moquette, dos contre le lit. À l’atelier d’échecs du
dimanche, quand ils attendaient les retardataires, l’un des
hommes du club d’échecs avait dit de Margaret que c’était
« une femme admirable ». À ce moment-là, il n’y avait
que des hommes présents, et Ivan avait compris que cette
remarque faisait référence au physique agréable de Mar-
garet. Ce qui avait déclenché en lui un sentiment étrange,
une bouffée de chaleur presque défensive, comme s’il y
avait quelque chose de désobligeant dans les paroles de cet
homme : peut-être que c’était le cas, que c’était sexiste, de
juger une femme en fonction de son apparence, et tout ça.
D’un autre côté, il avait ressenti un triomphe intime et une
certaine excitation à l’idée d’avoir en secret passé la nuit

106
avec ladite femme, et que tous deux se soient même un peu
moqués de ces hommes. Elle était tellement séduisante que
les gens parlaient dans son dos, or, lui, il avait couché avec
elle, et ensuite, blottie entre ses bras, elle lui avait dit que
c’était parfait. Mon Dieu, vous êtes en train de faire rou-
gir notre invité, avait alors lancé Ollie. Et tout le monde
s’était retourné vers Ivan, qui avait dégluti, n’ayant pas pris
conscience qu’il avait rougi, mais sentant confusément son
visage chauffer rien qu’à cette idée. Peut-être qu’on devrait
se concentrer sur les échecs, avait-il ajouté. Les hommes
avaient ri de si bon cœur que ça l’avait un peu troublé,
puis la conversation avait, de fait, repris sur les échecs.
Sans doute s’étaient-ils dit qu’il avait eu un petit coup de
cœur pour Margaret la veille au bar, ce qui, bien que ce
soit exact, n’était pas la totalité de l’histoire. Et maintenant,
il était blotti par terre dans sa chambre à attendre qu’elle
parle, qu’elle dise quelque chose.
J’ai dû ramener un violoncelliste après son concert ce
soir, dit-elle enfin. Ce qui m’a fait penser à toi. Mais lui, il
ne dormait pas au village de vacances.
Il sent qu’il sourit nerveusement. Ah ouais. J’imagine
qu’ils lui ont payé une chambre d’hôtel, ou un truc dans
le genre.
Il perçoit un petit sourire quand elle répond : En effet,
ils lui ont payé une chambre d’hôtel. Ou plutôt, nous lui
avons payé une chambre d’hôtel.
D’accord. Je ferais bien de me mettre au violoncelle, alors.
Il l’entend rire, un son magnifique. Je suis sûre que tu en
serais capable, si tu le décidais, dit-elle.
Pourquoi, tu apprécies les musiciens ? Je joue un peu de
piano. Mais pas très bien.
D’une voix secrète, intime, pour lui et pour elle, elle mur-
mure : Multitalent.

107
Il s’entend rire bêtement. Ouais, dit-il. J’aimerais bien.
Mais je ne suis même pas… je ne sais pas quel est le mot.
Unitalent ?
Moi, je pense que si. Je le sais, parce que ce n’est pas mon
cas.
Ce n’est pas vrai. Tu, euh. Il s’interrompt, à nouveau inquiet,
le téléphone vraiment très chaud dans sa main. J’allais dire que
je connais quelques-uns de tes talents.
L’air amusé, elle répond : Ha ha. Oserais-je te deman-
der lesquels ?
Il déglutit, réfléchit une seconde, puis reprend : Je ne sais
pas si tu en es consciente, mais tu as une très belle voix.
Merci Ivan. Mais je ne suis pas certaine que ça soit un
talent. Ce serait plutôt une qualité.
D’accord. Et tu es très belle, mais j’imagine que ça aussi,
c’est plutôt une qualité.
Elle rit à nouveau. Il se redresse, dos contre le lit. Je crois
bien, oui, dit-elle. C’est très gentil, mais je ne considère pas
cela comme avoir du talent.
Mmh, dit-il. Je vois bien quelques trucs chez toi qui sont
plutôt du domaine du talent, mais… Je n’ai pas envie que
tu me raccroches au nez si j’en parle.
D’une voix merveilleusement drôle et douce, elle lance :
Tu as beaucoup d’humour.
Il met une main sur sa nuque sans pouvoir retenir un sou-
rire. Tu le penses vraiment ? Pour tout dire, je me trouve par-
fois très drôle, mais personne n’a jamais l’air de le penser.
Dans ce cas, c’est que tu n’as pas encore rencontré les
bonnes personnes.
Une seconde, il a envie de dire : Eh bien, j’en ai au
moins rencontré une. En parlant d’elle. Pourtant, dans ce
genre de situations, il faut être prudent, ne pas se montrer
insistant, pour éviter que l’autre pense qu’on est obsédé.

108
Il perçoit dans la voix de Margaret une sorte de ronron-
nement qu’il trouve très érotique, mais c’est peut-être sa
voix normale, elle n’y peut rien. D’un autre côté, il a vrai-
ment couché avec elle, sur le moment elle a dit que ça lui
avait plu, et maintenant elle l’appelle moins d’une semaine
après pour lui dire qu’elle pense à lui. C’est certainement
le genre de circonstances où l’on peut se permettre des
remarques un peu osées sans paraître bizarre. Il l’a déjà
un peu fait en lui disant qu’elle était belle, par certaines
allusions aussi, elle a ri et apparemment, elle a trouvé ça
amusant. Il dit tout à coup : Est-ce que tu… Puis il se tait,
et reprend d’un ton maladroit : Je ne sais pas. Est-ce que
ça te dirait qu’on se revoie ?
Elle reste silencieuse pendant une seconde, presque deux.
Nous en sommes à des stades très différents de nos vies,
dit-elle enfin.
Il répond : Je comprends. Tous deux se taisent. Il ne fal-
lait pas poser la question, se dit-il. Si seulement il s’était
contenté de ne rien dire. Ou s’il avait dit quelque chose de
banal, comme évoquer le violoncelliste, ou qu’il lui avait
demandé quel genre de musique elle aimait. Mais non,
pense-t-il : Ce n’est jamais intéressant de parler de musique.
Ça n’a plus d’importance. Il a posé la question, et elle a dit
d’une voix pleine de doutes : Nous en sommes à des stades
très différents de nos vies. Dans ce cas, pourquoi l’appelle-
t-elle ? Elle voulait juste des compliments ou quoi ? Il se
sent immédiatement coupable, parce que lui, ça lui suffi-
rait qu’elle l’apprécie uniquement pour ça, mais bon, elle
ne l’apprécie sûrement pas, même à cette petite échelle.
Qu’est-ce que ça veut dire, des stades différents de nos vies ?
Bien sûr, elle veut parler de l’âge, mais il se dit que ça n’a
aucun rapport. C’est plutôt une façon de dire, désolée, tu ne
me plais pas. Mais au cas où elle voudrait vraiment dire que

109
c’est bien l’âge, il ajoute : De mon point de vue, ça m’est
complètement égal.
Elle lui répond avec de la tristesse dans la voix, comme un
sourire un peu contrit. Peut-être que moi, ça ne m’est pas égal.
Ah, dit-il. D’accord. Le silence s’installe à nouveau entre
eux. Il se demande où elle se trouve à cet instant : chez
elle, pense-t-il, mais où habite-t-elle ? Dans une maison, un
appartement ? Et où chez elle ? La cuisine, le salon, ou sa
chambre, comme lui est dans la sienne ? Il a envie de l’ima-
giner dans la pièce où elle dort. Eh bien, je suis content que
tu m’aies appelé, dit-il. Franchement, je ne m’y attendais
pas. Je suppose que ça n’a plus aucune importance que je
dise ça, maintenant. Mais après ce week-end, j’ai commencé
à m’inquiéter, genre, et si j’avais fait quelque chose de mal,
ou je sais pas. Ça t’arrive de repenser à une situation et
de te dire : Pourquoi j’ai dit ça, pourquoi j’ai fait ça ? Ça
m’étonnerait, parce que tout ce que tu dis est intéressant.
Mais moi, ça m’arrive tout le temps. Revenir sur ce qui s’est
passé, m’énerver contre moi-même. Enfin bref, peu importe.
Je suis content que tu m’aies appelé. Parce que, je ne sais
pas, j’ai l’impression que, du coup, tu ne me détestes pas,
après tout. Ou peut-être que si, je ne sais pas.
Tranquillement, et sans hésitation, elle répond : Je ne te
déteste pas, Ivan. Bien sûr que non. Et tu n’as rien fait de
mal l’autre soir. Absolument rien.
Eh bien, je sais que j’ai vraiment été très maladroit, dit-il.
Cette façon que j’ai de tout le temps parler des échecs, je ne
sais pas pourquoi j’ai fait ça. Peut-être que j’étais un peu
nerveux, parce que je n’ai pas trop l’habitude de ce genre
de situation. Mais ça n’arrivera plus. Si on se revoit, je veux
dire. Je serai différent.
Sans se départir de son calme, elle dit : Je n’ai pas envie
que tu sois différent.

110
Il se sent tellement gêné et stupide qu’il éclate de rire sans
raison. D’accord, dit-il. Tant mieux, parce qu’en fait, je ne
sais pas si j’en serais capable. Même si je viens de prétendre
le contraire. Si tu n’as pas envie que je sois différent, tant
mieux. Tu es sûre que tu ne veux pas qu’on se revoie ?
Elle marque un silence puis dit : Non, je n’en suis pas
sûre. En réalité, j’en ai même envie. Mais je me dis que ça
n’est pas raisonnable.
Parce que nous en sommes à des stades différents de nos
vies ?
Oui, pour cette raison.
Il regarde l’écran de son téléphone. Il a vingt-trois pour
cent de batterie, il pense que ça suffira, alors il débranche
le chargeur. Eh bien, peut-être qu’on pourrait se revoir pour
parler, c’est tout, qu’en dis-tu ? Pas besoin qu’il se passe
quelque chose. Si on ne fait que parler, je ne pense pas que
ces différences entre nous deux aient de l’importance.
Elle émet une sorte de soupir résigné dans le téléphone.
Mon Dieu. Je ne sais pas. Tu penses vraiment que c’est une
bonne idée ?
Il réfléchit un instant à la question : est-ce une bonne idée
qu’ils se revoient. Avoir envie de quelque chose et penser
que c’est une bonne idée, est-ce différent ? Ça serait dif-
férent, pense-t-il, si les conséquences à long terme étaient
assurément pires que les bénéfices à court terme. De fait,
les conséquences à long terme de revoir une personne qu’on
apprécie beaucoup mais qui n’a pas l’air, la main sur le
cœur, de vous apprécier autant – pendant que, à côté de
tout cela, vous êtes triste à cause d’un récent décès familial –
pourraient être terribles, voire désastreuses, si on se mettait
à aimer de plus en plus cette personne mais qu’elle, en rai-
son, bien sûr, de votre personnalité et de votre apparence
horribles, ne ressentait pas la même chose. Cela pourrait

111
déboucher sur des sentiments tels que : tristesse, manque de
confiance, colère contre soi et contre l’autre, désespoir. Cer-
tains ont déjà perdu la tête pour moins que ça, sont devenus
fous à cause d’une telle situation. Et pourtant, d’un autre
côté, cela paraissait tout à coup incroyablement possible,
et tellement tentant, de pouvoir entendre une fois encore sa
voix murmurer son prénom d’un ton gorgé de plaisir pen-
dant qu’il lui ferait l’amour. Et rien que pour ça, il se dit,
tant pis : le désespoir, le cœur brisé, même perdre la tête et
devenir fou. Vraiment, quel que soit le prix. Ouais, dit-il.
Je pense que c’est une bonne idée. Vraiment.

À vingt et une heures treize le samedi soir, Margaret se


gare pour attendre l’arrivée du car de Dublin à destina-
tion de Sligo. Dans la voiture, avec le chauffage à fond,
elle place machinalement ses mains devant la ventilation
en pensant : et si quelqu’un me voyait ? Elle est seule, bien
après l’heure de fermeture des commerces des environs, de
toute évidence en train d’attendre quelqu’un. N’importe
qui pourrait s’arrêter, frapper joyeusement à la fenêtre et
dire : Salut Margaret. Qu’est-ce que tu fais là ? Elle devrait
alors baisser sa vitre et répondre : Oh, bonjour, ça va ? Évi-
demment, au même instant, surgirait le bus pour Sligo, et
sans doute qu’un seul passager en descendrait. Margaret ne
pourrait imaginer un scénario plus suggestif. Pire : un scé-
nario plus sordide. Elle, une femme qui approche de l’âge
mûr, en train d’attendre sur un parking mal éclairé dans sa
voiture poussiéreuse et surchauffée l’arrivée, par le bus du
soir en provenance de Dublin, d’un jeune homme à peine
sorti de l’adolescence. Même la personne la plus attention-
née, confiante et gentille ne pourrait trouver d’explication
innocente à cette scène. L’élément sexuel lui sauterait aux
yeux avec la plus grande évidence. Et inévitablement, la

112
rumeur se répandrait. Jusqu’à sa mère, Anna, ses collègues.
Et Ricky. Quelle serait sa réaction, se demande-t-elle, s’il
savait ? Est-ce qu’il rirait de la voir s’humilier ainsi ? Est-ce
que ça le rendrait fou furieux de la voir faire cela, après
tous ses prêches et ses sermons vertueux ? Ou peut-être que,
confus, ahuri, il refuserait de voir la réalité en face. Qu’après
tout, en dépit de tout, il continuerait à croire en sa dignité.
Ce à quoi elle aussi avait autrefois cru : sa dignité, ce bout de
tissu auquel elle se raccrochait dans la misère de son couple.
Au téléphone, Ivan lui avait dit qu’elle était belle et qu’il
avait envie de la revoir. C’était flatteur et plaisant : le plai-
sir de sa vanité flattée. Margaret déteste la vanité et elle sait
qu’Anna, qui est avant toute chose quelqu’un de bien, la
désapprouve aussi, chez elle et chez les autres. C’est sûre-
ment pour cette raison que Margaret n’a pas parlé d’Ivan
à Anna deux jours plus tôt, alors qu’elle en avait l’occasion
dans le jardin, qu’elle a même été sur le point de le faire. Et
aussi la raison pour laquelle, en annonçant à Anna qu’elle
ne viendrait finalement pas dîner ce soir, Margaret n’a pas
fourni de motif. Parce que Anna déteste, chez Margaret,
comme chez tout le monde, la vanité, qui est entretenue
par le flirt. Mais Anna a un mari, et un bébé maintenant,
qui lui apportent chacun à leur manière amour et dévotion,
elle n’a pas particulièrement besoin de louanges ni de com-
pliments. Anna serait donc bien mal placée pour reprocher
sa vanité à Margaret, qui a été si douloureusement privée
de tout ça ces dernières années, tandis qu’Anna faisait l’ob-
jet d’un amour inconditionnel. Margaret connaît Ivan seule-
ment depuis quelques jours, et il lui a procuré, autant le dire,
la seule bouffée de flatterie à laquelle elle a eu droit depuis
longtemps. Est-ce si mal d’être vaniteux : obscurément, en
se réchauffant les mains devant la ventilation, Margaret sait
que ce n’est pas bien. Mais pas bien dans quel sens ? Qui est

113
la victime de ce « pas bien » ? Elle-même ? Ou, allez savoir
pourquoi, les autres ?
Des phares apparaissent au sommet de la colline, et
le car entame sa lente descente dans un bruit de moteur
pour atteindre l’arrêt et faire halte dans un sifflement. Les
portes s’ouvrent ; celle du coffre, qui s’écarte et se soulève
automatiquement, révèle un compartiment éclairé conte-
nant quelques valises de couleur. Une jeune femme appa-
raît à la porte, elle regarde son téléphone et se dirige vers
le compartiment à bagages. Puis rien pendant une ou deux
secondes. Et là, Margaret aperçoit une autre personne dans
la lumière. Ivan. Il porte une veste sombre et il a un sac à
dos sur l’épaule. Avant même de s’en rendre compte, Mar-
garet cherche la poignée de la portière. L’air frais de cette
soirée d’octobre lui saute au visage. Elle descend de voi-
ture. Ivan regarde autour de lui, repère le parking, puis
Margaret : il la reconnaît et s’approche. Il ne lance pas un
enthousiaste : Salut Margaret ! ou quoi que ce soit du genre.
Il s’avance en silence vers la voiture avec son sac à dos sur
l’épaule. Sous la lumière orange artificielle des réverbères,
il lui paraît aussi grand que dans son souvenir. À une dis-
tance polie, il dit : Salut. Elle se sent frissonner dans le froid.
Salut, dit-elle. Tu viens ?
Ils s’installent, et elle met le contact. Elle a les mains
qui tremblent, et pourtant, remarque-t-elle, il fait une cha-
leur suffocante dans la voiture. En baissant le chauffage,
elle demande à Ivan comment s’est passé le trajet, et il
répond : Ça a été, merci. Ces cars sont assez confortables.
Mais ils s’arrêtent souvent. Il n’y a pas de gare ici, n’est-ce
pas ? Elle est en train de faire marche arrière sur le par-
king en regardant dans le rétroviseur, où tout lui apparaît
sous des formes orange et noires. Non, dit-elle. La plus
proche est à Carrick. Il hoche la tête. Il a son sac à dos

114
sur ses genoux. Au téléphone, il avait dit qu’ils se verraient
uniquement pour parler, et rien d’autre, ce qui était peut-
être une proposition sincère, ce qu’ils feraient vraiment.
Mais pour l’instant, ils ne font même pas ça : ils gardent le
silence pendant que Margaret quitte le parking pour s’en-
gager sur la route.
À propos, j’habite au milieu de nulle part, lance-t-elle.
Pas en ville ?
Non. Je loue un bungalow. Pour l’instant.
C’est cool. J’ai toujours voulu vivre au milieu de nulle
part, mais je n’en ai jamais eu l’occasion. En s’éclaircissant
la voix, il ajoute : Tu vis seule, j’imagine.
Elle a un rire un peu nerveux. Oui. En effet.
C’est bien ce que je me disais. Moi, j’ai des colocataires.
Au bout d’un moment, incapable de trouver autre chose
à dire, elle demande : Tu travailles de chez toi ?
Oh. On n’a pas encore parlé travail, si ? Il se tourne vers
elle en attente d’une réponse.
Non. Je ne crois pas.
Il se remet à acquiescer, regarde la route, et il a l’air de
prendre une profonde inspiration, comme s’il se préparait.
Bon. En fait, pour être tout à fait honnête, je n’ai pas vrai-
ment de travail en ce moment. J’ai voulu prendre un peu
de temps après mes études pour me consacrer aux échecs.
J’ai fini mes études cet été. Mais comme je dois payer mon
loyer, etc., je bosse en free-lance. Je fais de l’analyse de
données, même si je déteste ça. J’ai aussi travaillé comme
livreur pour l’une de ces applis, mais c’était tellement hor-
rible que j’ai arrêté.
C’est intéressant, dit Margaret. Livreur en voiture ou à
vélo ?
À vélo, répond-il. Mais je sais conduire, j’ai mon permis,
depuis longtemps. Je pourrais me servir de la voiture de

115
mon père si je voulais, mais en ville, ça ne vaut pas le coup.
Il lui jette un coup d’œil pour s’assurer qu’elle écoute tou-
jours avant de poursuivre. Bref, dit-il, c’était marrant, des
fois, ces livraisons, à cause des trucs bizarres que les gens
commandent. Et c’était bien pour faire un peu de sport.
Mais d’un autre côté, j’ai failli mourir plusieurs fois, c’est
à cause de ça que j’ai arrêté.
Mourir pour de bon ?
Oui, sur la route. Les gens en voiture sont des psycho-
pathes. Enfin, désolé… Je ne dis pas ça pour toi. Ce n’est
évidemment pas ton cas.
En souriant maintenant, elle dit : Ne t’inquiète pas. J’ai
une amie qui se déplace uniquement à vélo, et elle dit la
même chose. Que les gens en voiture sont cinglés.
C’est vrai, dit Ivan. Au bout d’un moment, il ajoute :
Alors en ce qui concerne le travail, c’est à peu près tout. Je
n’ai pas vraiment un travail en tant que tel.
Parce que tu te consacres aux échecs.
C’était le projet. Sauf qu’en fait je ne joue pas très bien
en ce moment. Je ne veux pas t’embêter avec ça. Mais vu
comment je joue ces temps-ci, je ferais aussi bien de me
trouver un boulot.
Tu en as envie ?
À la limite de son champ de vision, elle voit son front se
plisser et ses sourcils se rapprocher. C’est une bonne ques-
tion. Est-ce que j’ai envie d’avoir un boulot ? Ça me pré-
occupe beaucoup, en réalité. Si on met de côté les échecs,
oui, je préférerais faire quelque chose plutôt que rien. Mais
quelque chose, ça serait quoi comparé à rien ? Peut-être
que c’est trop abstrait. Par exemple, comme j’ai dit, je fais
un peu d’analyse de données. Pour des boîtes de la tech.
Ils me fournissent beaucoup de données, des données uti-
lisateurs, par exemple, combien de temps les gens restent

116
sur chaque page d’un site web, et je passe quelques heures
à faire des graphiques, des trucs comme ça. Ça me prend,
je ne sais pas, quatre heures, et je dis que j’y ai passé dix
heures, pour gagner un peu plus. Il lui jette un regard, et
ajoute : Tu dois peut-être penser que c’est immoral. Mais
bon, passons. Les quatre heures que je passe à faire ces gra-
phiques, les dix heures qu’on me paie : à quoi bon ? Genre,
vraiment ? Au moins, quand j’étais livreur, je savais à quoi
je servais. Quelqu’un voulait un Big Mac, je lui apportais,
la somme que je gagnais était le prix que payait cette per-
sonne pour être restée chez elle au lieu d’aller se chercher
son burger. Ce que la personne payait pour ne pas bouger
de chez elle était la somme que j’acceptais pour sortir de
chez moi. Moins la commission prélevée par l’appli. Si tu
vois ce que je veux dire.
Je vois. C’est tout à fait logique.
Oh, tant mieux. Parce que avec l’analyse de données, ma
question c’est : à quoi correspond l’argent qu’on me donne ?
C’est ce que l’entreprise est prête à payer pour voir ses
informations transformées en graphiques. Mais combien
d’argent ça vaut ? Apparemment, personne ne le sait, parce
que à la fin je facture un nombre d’heures et qu’ils me paient
ce que je demande. J’imagine que le graphique est censé
aider la boîte à faire plus de profit, en théorie, mais per-
sonne ne sait de combien exactement, tout ça ne repose que
sur des hypothèses. Ivan s’arrête un instant puis reprend
sur le même ton : Je ne sais pas si ça t’intéresse, mais j’ai
consacré mon mémoire de fin d’études aux modélisations
du climat. Qui est un vaste champ de la physique théo-
rique. Et plus on travaille sur ce genre de choses, plus on
se met à voir l’économie en termes de, comment dire, de
rendement. Comme par exemple, euh… les ressources. Le
béton, ou des matériaux naturels, le bois, tout ça. Je ne

117
m’exprime pas très bien. C’est comme ça que je vois l’éco-
nomie : quels sont les véritables besoins de chacun, pour
vivre, et ensuite, comment satisfaire ces besoins ? Et en ce
moment, c’est n’importe quoi, du point de vue du climat,
tu vois. Ça y est, je suis parti trop loin ?
Non. Pas du tout. Continue.
Eh bien, de toute évidence, actuellement, tout le monde
n’a pas tout ce dont il a besoin. Et certains ont beaucoup
trop, au point de jeter leur argent par les fenêtres. Ils paient
des gens pour faire des graphiques, quel que soit leur prix.
À partir de chiffres qui sortent de va savoir où. Sans qu’ils
soient liés à une valeur réelle. Tu comprends, sans vouloir
entrer dans des considérations politiques, parce que je ne
parle pas de ce point de vue, il y a des gens qui ont faim. Je
sais que ça fait cliché. Mais le manque de nourriture, c’est
une réalité. Et ces boîtes de la tech me paient pour faire un
graphique. Pourquoi ? À cause d’une mauvaise distribu-
tion des ressources. Y compris les ressources du travail, le
mien, en l’occurrence. En termes de rendement, mon travail
compte comme ressource. En théorie, je pourrais faire autre
chose. Construire un pont, travailler dans un labo scienti-
fique, peu importe. Tu vois, mon père était ingénieur. Pas
besoin de faire exactement ça. Je veux dire, même si c’est
juste livrer un burger, au moins notre rôle dans le système
économique a du sens. Peut-être que ça paraît stupide que
des gens n’aillent pas chercher eux-mêmes leur burger, mais
sans doute que tout le monde n’en est pas capable. Mais
l’analyse de données, je ne comprends pas. Ça me rapporte
beaucoup plus, évidemment. Surtout si je gonfle mes heures,
ce que, franchement, je fais systématiquement.
Ils roulent dans la nuit noire maintenant, et elle allume
ses phares. Elle se rend compte qu’elle est en train de réflé-
chir à ce qu’il vient de dire, de passer ces idées au peigne fin.

118
C’est intéressant, dit-elle. Mais dans ce cas, j’imagine que
mon travail se rapproche plutôt de l’exemple de l’analyse
de données. Je veux dire, l’argent qu’on me donne ne repose
sur rien. Ce n’est pas comme si ça générait du profit, et que
je récupérais ce profit à travers mon salaire. C’est juste un
centre d’art, on est subventionnés par l’État.
Il l’observe. Le chemin sur la gauche qui mène au bun-
galow approche, elle met le clignotant, qui déclenche un
petit cliquetis. Oh, ce n’est pas ce que je voulais dire, dit-il.
Je suis désolé, je suis nul quand je me mets à parler de ces
trucs-là. En soi, je pense que le profit est un outil ineffi-
cace. Pour différentes raisons que je ne vais pas développer
maintenant. Mais si on prend un enseignant, par exemple,
qui chaque jour apprend à lire à des enfants. L’école ne tire
aucun profit, évidemment, puisqu’elle est gratuite. Mais je
pense que nous sommes d’accord, il faut que les enfants
apprennent à lire, alors il faut bien payer quelqu’un pour
leur apprendre. Parce que cette personne a besoin de man-
ger, etc. Si on organise tout en fonction du profit, l’éco-
nomie perd de son sens. Par exemple, personne ne tire un
profit direct en apprenant à lire à des enfants, mais l’éco-
nomie s’effondrerait si les gens ne savaient pas lire. C’est la
même chose avec les infrastructures, et plein d’autres choses.
Margaret tourne à gauche, et ils s’avancent sur un chemin
plus étroit dont la surface irrégulière crée quelques cahots.
Mais je n’apprends à lire à personne, dit-elle.
Non, mais ce que tu fais… Enfin, je te dis ça à partir de
ce que j’ai vu de toi au travail le week-end dernier. Dis-moi
si je me trompe. Mais tu as permis à cet événement d’exis-
ter, si j’ai bien compris. Et tu m’as même ramené après, ça
faisait partie de ton travail.
En souriant en douce à l’approche de la grille, elle
répond : Oui, c’est vrai. Mais pas ce qui s’est passé ensuite.

119
Il fait un sourire adorable, un peu niais. J’espère bien,
dit-il. Mais si on met ça de côté… Enfin, je ne sais pas,
c’est le plus intéressant, je ne vois pas pourquoi je le mets
de côté. Juste pour dire que ton travail a de la valeur, de
mon point de vue. Comment ça s’appelle, d’ailleurs ? C’est
quoi le nom de ton poste ?
Oh, je suis directrice de la programmation. Je m’occupe
du programme culturel. J’organise des événements, en gros.
Musique, théâtre, ce genre de choses. Et je m’arrange pour
faire venir du public. Nous ne sommes que trois dans le
service, donc on touche tous un peu à tout.
Cool. Tu dois voir plein de super spectacles, au boulot.
Oui, c’est vrai. J’adore mon travail, j’ai beaucoup de
chance.
Elle franchit la grille et remonte lentement l’allée sombre
sous les arbres. Apparaissent les fenêtres éclairées jaune pâle
du bungalow. Ils descendent de voiture, et Ivan observe
quelques instants la façade longue et basse, dont la partie
gauche est recouverte de lierre. Puis Margaret ouvre, et ils
entrent. Un papillon de nuit tourbillonne dans la lumière
tandis qu’ils retirent leurs manteaux et leurs chaussures. Elle
lui propose du café, du thé, quelque chose à grignoter. Il dit
qu’il a déjà mangé, mais qu’il aimerait remplir sa gourde, si
elle le veut bien. Ils passent à la cuisine, et les tommettes en
terre cuite sont froides sous leurs pieds. Il sort une gourde
argentée de son sac et la place sous le robinet.
Tu as une très jolie maison.
Oh, elle n’est pas à moi, je loue.
Oui, mais c’est un endroit agréable. Et c’est cool de vivre
seul.
Elle vérifie le niveau d’eau dans la bouilloire puis rabat
le couvercle. Oui, je suppose… Même si ce n’est pas ce que
j’avais imaginé. De vivre seule. Mais ça me va.

120
Il la dévisage. Oh. Je suis désolé. C’était stupide de ma
part de dire ça.
Non, ne t’inquiète pas. Tu as raison, il y a pire, comme
situation. J’ai passé quelques mois chez ma mère l’an der-
nier, et c’était bien pire.
Il continue à la dévisager. Tu ne t’entends pas bien avec
elle ?
Margaret se sent à présent obligée de faire attention à ses
propos, comme si la conversation était tout à coup devenue
périlleuse, sans qu’elle sache pourquoi. Avec ma mère ? Je
ne sais pas. Je pense qu’on fait chacune du mieux qu’on
peut. Mais on n’est pas faites pour vivre ensemble.
Il hoche la tête d’un air pensif. Je comprends. J’ai par-
fois dû vivre avec ma mère, et ça ne nous convenait pas
non plus. Déjà, parce qu’elle vit avec son copain, et que lui
aussi a des enfants. Que, très honnêtement, je pense qu’elle
préfère à nous.
Intriguée, Margaret fronce les sourcils. Tu penses que ta
mère préfère ses beaux-enfants ?
Oui. Ils correspondent mieux à ce qu’elle est. Ils sont
tous les deux, genre, super normaux, ils ont de bons bou-
lots, et tout ça.
Ah. Tu penses qu’elle préférerait que tu aies un boulot
à temps plein ?
Ça, c’est sûr. Elle en parle tout le temps. À l’enterrement
le mois dernier, elle est revenue sur la question. Pourquoi je
n’ai pas de travail. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais
moi, je trouve ça un peu dur. De parler de ça à l’enterre-
ment de mon père.
Margaret se rend compte qu’elle cherche à se représenter
cette femme, la mère d’Ivan, à imaginer sur quel ton elle a
pu dire cela, et même à quoi elle ressemble, comment elle
était habillée. C’est un peu dur, en effet, dit Margaret.

121
Tu trouves ? Tant mieux, c’est ce que je me disais. Mais
parfois, j’interprète mal les choses.
Et ton frère ?
Ouais, Peter. Tu veux dire, qu’est-ce qu’il fait comme
boulot ? Il est avocat.
C’est intéressant. Mais je voulais plutôt te demander s’il
s’entend bien avec ta mère ?
Ah, je vois. Non, pas vraiment. Ils ne s’apprécient pas
trop tous les deux. Même si, selon ses critères à elle, il a un
bon boulot. Mais ce n’est pas ça le problème. Entre eux,
c’est plutôt une question de personnalité. Selon moi, ce sont
tous les deux des dominants. Ils veulent toujours décider de
tout. Donc quand ma mère essaie d’incarner l’autorité, ça ne
marche jamais avec Peter. Il n’aime pas recevoir des ordres.
Je vois.
Ivan la regarde. Oui. Alors qu’avec moi, ma mère peut
avoir plus d’autorité. Mais sans grand résultat. Elle n’est
jamais contente.
Margaret sourit malgré elle. Je suis désolée. Ma mère
n’est jamais très contente de moi non plus.
Il lui sourit. C’est étrange. J’ai l’impression que si je met-
tais au monde un être humain, il me conviendrait. Rien que
l’idée qu’il existe. C’est comme ça que mon père voit les
choses. Voyait. Il était toujours content de nous.
Touchée, peinée, elle recouvre de la sienne la main d’Ivan,
posée sur le plan de travail. Je suis désolée.
Merci, Margaret. Ça fait vraiment bizarre. Qu’il ne soit
plus là. Et puis, j’ai des regrets aussi, tu vois. De ne pas
avoir été plus gentil avec lui. Je n’ai pas été méchant. Mais
par exemple, je regrette les comportements stupides que j’ai
pu avoir dans l’adolescence. J’aurais aimé m’excuser de cer-
taines choses tant qu’il était encore en vie. Je suis désolé. Je
sais que toi aussi, tu as perdu ton père.

122
Elle hoche la tête et sent sa gorge se nouer légèrement.
Oui, je me souviens d’avoir ressenti ça, sur le moment. Des
regrets. Mais c’est moins présent, maintenant.
Ah bon, vraiment ? C’est bon à savoir. Peut-être que ça
sera pareil pour moi, que les regrets s’effaceront. J’imagine
que les sentiments évoluent.
En effet.
Elle sent qu’il la regarde observer le plan de travail.
Désolé. Je ne sais pas comment on en est arrivés à un sujet
aussi triste.
En souriant, sans lever les yeux, elle dit : Ce n’est pas
grave. La vie est parfois triste, tu sais. Ça ne sert à rien de
faire tout le temps semblant d’être heureux.
Il marque un temps d’arrêt. Oui. Je suis d’accord. Je ne
fais pas vraiment semblant d’être heureux, mais je n’ai per-
sonne à qui parler de ce genre de choses. Il déglutit, puis
reprend : Souvent, quand j’essaie de parler à quelqu’un, j’ai
l’impression d’être inintéressant. Je remarque que quand je
parle, la personne pense à autre chose, qu’elle ne s’intéresse
pas du tout à ce que je dis. Alors en général, je ne dis rien.
Même avec mes amis, je me tais. Mais quand je te parle,
j’ai franchement l’impression que ça t’intéresse. Alors peut-
être que je me laisse un peu trop aller.
Eh bien, oui, ça m’intéresse.
Il hoche la tête et baisse le regard vers sa gourde posée
sur le plan de travail en disant : Honnêtement, rien que
d’être près de toi, je me sens bien. Désolé… Peut-être que
c’est bizarre.
Elle répond tranquillement : Non, ce n’est pas bizarre.
Il l’observe sans parler. Dans ce regard, elle lit sa ques-
tion, à laquelle elle donne une réponse silencieuse. Toujours
sans parler, il s’approche et pose une main sur sa hanche.
En fermant les yeux, elle sent ses lèvres sur les siennes. Elle

123
laisse sa bouche s’entrouvrir. Ils échangent un long et pro-
fond baiser, elle adossée au plan de travail. Il n’est ni ner-
veux ni hésitant dans ses gestes cette fois, plutôt lent et
réfléchi. Ce qui procure à Margaret un sentiment de plai-
sir bien supérieur à celui de la vanité. Une sensation pro-
fonde, comme si elle s’ouvrait de l’intérieur. Ce garçon avec
son appareil dentaire et ses ongles rongés, ses idées sur les
ressources, son boulot de livreur qu’il a quitté, cette tris-
tesse qu’il n’a pas été capable d’exprimer, ce garçon a envie
d’elle, et elle a envie de lui. De lui donner le sentiment dont
il a envie. Elle s’entend prononcer son nom tout bas.

Plus tard, ils sont allongés sur le lit, elle est dans ses bras,
la tête sur sa poitrine. Sur internet, la veille, il n’avait trouvé
que des conseils déroutants et contradictoires quant à la
façon de se comporter, beaucoup de sites essayaient de lui
vendre leurs produits, des gadgets électroniques, comme s’il
était impossible d’y arriver sans ces objets qu’il ne savait pas
utiliser et n’avait de toute façon pas le temps d’acheter. À la
fin, il s’était senti tellement perdu et inquiet qu’il avait tout
arrêté. Alors que dans la vraie vie c’était en fait simple et
facile. Ils avaient rejoint le lit ensemble, ils s’étaient embras-
sés comme avant. Puis, à la lueur de la lampe de chevet, il
avait commencé à la déshabiller, lui retirant le gros pull en
laine qu’elle portait et dégrafant son soutien-gorge. À moi-
tié dévêtue, elle souriait, et quand leurs regards s’étaient
croisés, elle avait ri en portant les mains à son visage. Il
n’y avait pas besoin de dire quoi que ce soit, il compre-
nait très bien, alors lui aussi il s’était mis à rire. Ils étaient
tous les deux gênés, et en même temps heureux, avec l’im-
pression agréable d’être en train de faire une bêtise, ce qui
leur donnait envie de rire, bien qu’il n’y ait rien de drôle.
Ils s’étaient de nouveau embrassés, il avait glissé la main

124
dans sa culotte, sentant son souffle se faire plus court, sa
respiration plus profonde, parce qu’elle aimait ça, et il avait
dit calmement qu’il avait envie de la faire jouir. Elle avait
rougi en baissant les yeux, et répondu que dans ce cas, pen-
dant qu’il serait en elle, elle pourrait peut-être se caresser
un peu. Les yeux mi-clos, d’un air timide, sans le regarder.
Mais quoi qu’il en soit, avait-elle dit, ce n’est pas le plus
important. L’idée qu’elle se caresse pendant qu’il lui fai-
sait l’amour et la regardait, ça l’avait encore plus excité,
et il avait dit : Oui, on va faire ça, si tu veux. Il avait sorti
un préservatif de son sac et elle l’avait enfourché. Il voyait
qu’elle avait l’air timide, qu’elle était toute rouge, et elle
lui avait dit qu’elle espérait ne pas être trop lourde. Non,
pas du tout, avait-il répondu. Ce qui n’était pas totalement
vrai, mais il aimait ça. L’instant d’après, il était en elle, et
elle lui agrippait l’épaule, et il voyait qu’elle adorait quand
il était profondément en elle comme ça, ses seins nus et
blancs s’agitant au même rythme que son corps. Lentement
au début, et c’était si bon qu’il avait eu envie de continuer
comme ça, à la regarder, à lui tenir la main, puis il avait
accéléré et s’était entendu dire : Putain. Ce mot avait surgi
comme ça de sa bouche, et elle s’était mise à se caresser
en le regardant, la langue entre les lèvres, humide, puis il
avait senti qu’elle jouissait. Elle avait prononcé son nom
en criant, Ivan, mon Dieu, les yeux fermés, et il avait joui
en même temps qu’elle, sans pouvoir se retenir, mais c’était
mieux comme ça, c’était parfait. Maintenant, elle avait la
tête sur sa poitrine, peut-être qu’elle dormait, et il lui cares-
sait doucement le dos en songeant avec joie et satisfaction
que tout ça était tellement bon.
Il lui était souvent arrivé de ressentir des désirs intenses.
En soi, pense-t-il, ce n’est pas une expérience si agréable :
peut-être un peu, mais c’est surtout frustrant et gênant,

125
ça crée trop d’anxiété au moment de rencontrer la fille et
d’interagir avec elle, trop d’angoisse de ne pas bien faire,
d’avoir l’air flippant, car il est évident qu’elle ne vous appré-
cie pas tant que ça, et que ça ne sera jamais le cas. À l’in-
verse, il avait aussi été objet de désir, par exemple avec
Claire, une étudiante d’un an de moins que lui, membre du
club d’échecs de la fac. De cette expérience, il n’avait retiré
presque aucun plaisir, uniquement de la maladresse et de l’ani-
mosité : il avait tenté de l’éviter, puis s’était retrouvé coincé
dans une situation embarrassante devant tout le monde. Elle
le complimentait toujours sur ses talents aux échecs, puis
se rabaissait, disait qu’elle était nulle en comparaison, ce
qui était difficile à contredire, dans la mesure où Ivan était
l’un des meilleurs joueurs du pays et elle une fille même
pas classée qui se contentait de traîner au club d’échecs.
Mais parfois, il voyait à sa tête qu’il l’avait blessée, alors il
était triste et il s’en voulait. Avoir éveillé l’intérêt de Claire
avait été une expérience presque exclusivement déplaisante,
alors qu’elle n’était pas laide ni rien, que certains la trou-
vaient même jolie. Peut-être que dans un coin de son cer-
veau, par exemple quand un type disait Ivan, cette Claire a
vraiment envie de sucer ta bite, il y avait une part de plai-
sir. Car c’était dit d’un ton détaché, et à portée d’oreille
d’autres filles, sans que ça les choque, comme si ça n’avait
rien d’étonnant, comme si Ivan était un type à peu près nor-
mal à qui une fille plus jeune aurait envie de faire ça, que
c’était du domaine du concevable. Cependant, à part cette
amélioration minime et temporaire de l’image qu’il avait
de lui-même, être un objet de désir n’avait rien d’agréable.
En plus de ces expériences, celles de désirer et d’être désiré,
il avait aussi eu des interactions avec des filles qui ne ren-
traient dans aucune de ces catégories, comme en soirée étu-
diante lorsqu’il finissait, un peu saoul, avec une inconnue.

126
Il s’était rendu à de nombreuses soirées dans l’espoir que
ce scénario se produise, parfois ça arrivait, mais ça n’était
jamais satisfaisant. Par exemple, s’il caressait la fille, elle ne
gémissait pas et ne se tortillait pas, elle se contentait de res-
ter allongée, et quand il lui demandait : Est-ce que ça va ?
elle répondait : Oui, oui. Et si jamais il devait la recroiser,
il devenait tout rouge, il se mettait à bégayer et ses amis lui
demandaient : Ivan, qu’est-ce qu’il y a ? Parce qu’il venait
de croiser une fille qui l’avait branlé en soirée, et qui soit ne
s’en souvenait pas, soit, plus probablement, n’en avait rien
à faire de lui. Ça n’était pas arrivé souvent, en fait, trois
fois seulement, dont une où ça s’était limité à des baisers.
La seule fois où il avait réussi à pénétrer une fille, il avait
trouvé ça tellement bizarre et nul qu’il était rentré ensuite
chez lui en pleurant toutes les larmes de son corps et en se
détestant peut-être encore plus qu’à n’importe quel moment
de sa vie. Bref. Rien de ce qu’il a fait ou ressenti à ce sujet
ne l’a préparé, même de loin, à cette expérience avec Marga-
ret : l’expérience du désir partagé. Ressentir l’interpénétra-
tion de leurs pensées, la comprendre, la regarder et savoir,
sans même parler, ce qu’elle ressent et désire, savoir qu’elle
le comprend. Dans ses yeux, cette chaleur, ce pétillement
amusé et complice : en lien, pense-t-il, avec la beauté de
Margaret, son épaisse chevelure noire rassemblée en une
tresse à moitié défaite, sa bouche expressive, la rondeur
souple de ses bras, de ses seins. Même ses vêtements frois-
sés, la façon dont ils drapent négligemment sa silhouette,
prennent vie par le biais de sa bienveillance, de sa personne,
et un regard suffit à Ivan pour le sentir et le comprendre.
La façon dont elle a prononcé son nom en criant, le visage
et la gorge écarlates. Savoir que ça peut être ça, la vie. Sa
vie. En déplaçant la main sur son dos, il dit : Je voulais te
demander… Puis il se souvient qu’aucun d’eux n’a parlé

127
depuis un bon moment, alors il ajoute : Mais peut-être que
tu dors. Je suis désolé.
Elle lève la tête vers lui, l’air songeur, les yeux brillants
et absents. Non, non, je suis réveillée. Qu’est-ce que tu vou-
lais me dire ?
Est-ce que… C’est vraiment bête. Mais je suis curieux de
savoir. Tu savais déjà que tu m’appellerais ? L’autre soir.
Ou est-ce que tu as réfléchi longtemps ?
Elle reste silencieuse et immobile pour se donner le temps
de réfléchir, puis elle roule sur le dos. Il l’observe, les draps
blancs froissés autour d’elle comme des nuages, ses cheveux
sombres étalés sur l’oreiller.
Pour tout te dire, je m’étais dit que je ne t’appellerais pas.
Parce que ça n’avait aucun sens. Je parle de la différence
d’âge, et du fait qu’on habite loin. On avait juste fait
quelque chose d’un peu fou. J’étais choquée par mon com-
portement, d’autant que je t’avais rencontré dans le cadre
du travail. Je n’avais jamais, au grand jamais, fait ce genre
de chose. Au début, je me suis dit : je ne sais pas ce qui
m’est passé par la tête. Je n’ose même pas imaginer ce qu’il
doit penser de moi. Et puis, au bout d’un jour ou deux,
je me suis demandé si je devais t’appeler, rien que pour te
dire : c’était sympa de faire ta connaissance, bonne conti-
nuation. Parce que je détestais l’idée que tu penses, je ne sais
pas, c’est idiot, mais je ne voulais pas que tu t’imagines que
ça n’avait pas eu d’importance pour moi. Puis je me suis dit
que ça serait agréable d’entendre à nouveau ta voix. Mais
c’était tout. Je t’ai appelé pour te dire merci et au revoir.
Enfin. Je ne sais pas si j’y croyais vraiment.
Elle observe le plafond tandis qu’il la regarde sans un mot.
Je ne mène pas une vie très heureuse en ce moment, Ivan.
Les choses sont encore difficiles avec… l’homme avec qui
j’étais mariée. Il n’accepte pas vraiment qu’on… Non,

128
ce n’est pas vrai, en réalité il accepte qu’on ne vive plus
ensemble. Mais au fond il n’a pas envie de l’accepter. Et ma
mère non plus. Pour mon mariage. Alors c’est compliqué.
Je n’ai pas grand monde à qui parler. Je sais que ta ques-
tion, c’est : est-ce que j’avais prévu de t’appeler ou pas. Et
la réponse est : j’ai tenté de ne pas le faire, je me suis répété
que c’était vraiment une mauvaise idée, et pour finir je me
suis dit : pourquoi pas ? Pourquoi vouloir à tout prix que
ma vie ait un sens, après tout ? Peut-être qu’elle en a eu un,
mais ce n’est plus le cas.
Elle se tourne vers lui, elle le regarde, il lui rend son
regard en acquiesçant pour montrer qu’il comprend.
Je suis désolé. Pour ton ex-mari.
Elle baisse les yeux et murmure : Ce n’est pas grave.
Je suis sûr que ça va s’arranger. Mais ça a l’air plutôt
moche, comme situation.
Elle rit en le regardant, et il voit sa tristesse, elle a presque
les larmes aux yeux. Oui, c’est vraiment moche, dit-elle.
Genre, il veut se remettre avec toi ?
Je ne sais pas. Parfois, j’ai l’impression qu’il cherche juste
à me rendre malheureuse. Mais ce n’est pas vrai non plus.
J’imagine que si tu lui posais la question, il te répondrait
que oui, il veut qu’on se remette ensemble.
Et pas toi.
Elle secoue la tête.
Ça doit être dur. Je suis désolé.
Oh, je ne sais pas. Je ne te fais pas un beau portrait. C’est
quelqu’un de bien, mais il a ses problèmes. Je l’ai épousé,
quand même.
Il la regarde pendant une seconde ou deux, son visage est
rouge et blanc comme une fleur, et ses cheveux sombres.
J’imagine que je ne suis pas censé demander ça, mais tu as
été amoureuse de lui ?

129
Oui. Et au bout d’un moment, elle lui demande : Tu as
déjà été amoureux ?
J’ai cru l’être plusieurs fois. Mais ça n’a jamais été réci-
proque.
Elle acquiesce et comprend sans besoin d’explication. Au
bout de quelques instants, elle dit : Ça te va que je t’aie
appelé ? Tu penses que je n’aurais pas dû ?
Il marque un temps d’arrêt. Non. Pas du tout, tu as bien
fait. J’en suis très heureux. Mais c’est bizarre de dire que
je suis heureux, vu que sur pas mal de plans, je ne le suis
pas. Le chagrin et les regrets dont on a parlé tout à l’heure,
tu vois. Mais je me sens vraiment bien avec toi. Et je pense
que c’est une bonne chose. Je sais que tu n’es pas très à
l’aise avec la différence d’âge, mais pour moi, ça n’a pas
d’importance. Ni le fait de vivre loin. Ce n’est même pas si
loin. Je ne pars pas du principe que tu voudras me revoir,
je n’en sais rien. Mais je suis très heureux de t’avoir ren-
contrée. Rien que le fait de savoir que tu existes, ça fait du
bien à ma vie. Rien que de pouvoir me souvenir d’avoir
passé un moment avec toi, et qu’on ait vécu cette expérience
ensemble. Tu n’as pas à t’inquiéter. Mais je pense vraiment
que tu as bien fait de m’appeler. Et je t’en suis reconnaissant,
aussi. Je te l’ai déjà dit ? Je ne sais plus. Si je ne te l’ai pas
dit, je veux te remercier de m’avoir appelé et d’avoir accepté
de me revoir. Parce que ça signifie beaucoup pour moi.
Elle se rapproche de lui et niche sa tête dans le creux
de son cou. Il passe un bras autour d’elle et lui caresse les
cheveux. Il sent que sa mâchoire tremble un peu, comme si
elle pleurait, mais même si elle pleure, ce n’est pas grave.
Évidemment, la situation avec son ex-mari est très difficile,
ainsi qu’avec sa mère, et sa vie qui a perdu son sens. Et elle
aussi plaint Ivan, sa situation, car elle l’aime bien, même si
elle le trouve trop jeune, et qu’elle est troublée par l’atti-

130
rance sexuelle qu’elle ressent. Selon lui, ce n’est pas grave
d’avoir ce genre de sentiments confus. Ça ne signifie pas
qu’il ait fait quelque chose de mal, ou que le sexe ne mar-
chait pas. Il a même la vague sensation qu’elle est troublée
parce qu’en fait, c’était bon, et qu’elle a peut-être envie de
recommencer, tout comme lui. Comment trouver du sens à
ses sentiments dans un tel contexte ? Pour lui, ce n’est pas si
difficile, mais ça semble l’être pour elle, au point de la faire
pleurer. Devant ses larmes, pourtant, il se sent calme, pas
du tout paniqué. Peut-être parce que, en se mettant à pleu-
rer, elle s’est rapprochée de lui et a posé la tête contre son
épaule. Et peu importe pourquoi elle pleure, ou ce qu’elle
croit, elle a envie d’être dans les bras d’Ivan, et il a envie
de la même chose. Quelles que soient les circonstances, il y
a cette ultime réalité, ils sont deux individus, un homme et
une femme, et cette femme veut que cet homme la prenne
dans ses bras quand elle se sent triste. Cette réalité a du
sens. Ivan n’a encore jamais été ce genre d’homme, il avait
sans doute pensé que ça n’arriverait jamais, qu’il serait éter-
nellement inquiet et perdu, craignant toujours d’avoir fait
quelque chose de mal, ayant besoin que la femme le rassure
en lui disant que ce n’était pas le cas, mais depuis qu’il vit
ce moment il trouve ça très facile. De l’avoir dans ses bras
et de sentir ses larmes chaudes contre son épaule, de lui
caresser les cheveux, et même de lui dire : Margaret, tout
va bien. Ne t’inquiète pas. Tout va bien.

Le dimanche en début d’après-midi, ils partent en pro-


menade sur le chemin derrière le bungalow. Le ciel est bleu
pâle, les feuilles sur les arbres sont aériennes et fragiles.
De temps en temps, quand le vent agite les branches, elles
tombent sous forme de pluie dorée. Margaret a les mains
dans les poches pour se tenir chaud. Selon elle, il fait plus

131
froid les jours de beau temps car lorsque le ciel est gris, les
nuages font office de couvercle, comme si le ciel s’envelop-
pait dans une couverture de laine blanche pour conserver la
chaleur. Elle ignore si c’est vrai. Ivan saurait peut-être, mais
elle ne lui pose pas la question, elle se contente de marcher
à côté de lui. N’importe qui pourrait les voir, mais ils ne
croisent personne. Ce matin, ils ont pris leur petit déjeu-
ner ensemble en discutant. Elle lui a préparé un café avec
sa machine à piston, et il lui a dit qu’il était bon. La veille
au soir, elle s’était dit : il est trop jeune, et en deuil de son
père, il faut qu’on arrête. On pourrait être amis, mais c’est
tout. Il avait déjà commencé à lui poser des questions sur
son mariage, sa situation de vie. Se confier à lui était de la
pure folie. Coucher ensemble, c’était une chose, peut-être
un peu stupide, mais rien de définitif. Lui parler de Ricky,
c’était différent. Le contaminer avec ça, l’entraîner dans
sa tristesse. Et pathétique, par-dessus le marché. Personne
ne me croyait, Ivan. Mais toi, tu me crois, n’est-ce pas ?
S’il avait une once de bon sens, il prendrait ses jambes à
son cou. Ça serait terrible. Le pire serait qu’il ne le fasse
pas. Dans tous les cas, pour elle, pour eux, il fallait qu’ils
en restent là. Puis, le matin, ils avaient traîné au lit, il lui
avait parlé des échecs en lui expliquant ses débuts, ses
récentes désillusions, le fait qu’il n’y prenne plus autant
de plaisir qu’avant. Elle avait dit qu’elle aimerait bien s’y
remettre, juste pour voir, sachant qu’elle n’avait pas joué
depuis l’enfance, et, allez savoir pourquoi, il en avait été très
heureux, il n’avait eu cesse de dire que ça serait amusant
qu’ils jouent ensemble, alors même qu’il venait de dire qu’il
ne prenait plus autant de plaisir à jouer. Elle avait perçu
qu’en parallèle de ce sentiment de désillusion, il ressentait
encore, peut-être sans même en être conscient, un enthou-
siasme presque enfantin pour les échecs. Les deux à la fois.

132
Il était de bonne humeur, il avait eu envie de l’embras-
ser, alors ils s’étaient embrassés un moment, puis, sans
parler davantage, il lui avait refait l’amour. Il était alors
devenu évident que prétendre qu’il était trop jeune et en
deuil, ça n’allait pas suffire. C’étaient des propos sensés,
raisonnables, assez puissants pour déjouer les apparences,
mais pas assez pour entamer le désir caché et partagé
entre deux personnes. Ensuite, ils avaient pris leur petit
déjeuner, bu un café, et ils se promènent à présent, pai-
sibles, comblés, et tout semble agréable et sain entre eux.
Au moment où ils atteignent le bout du muret en pierre, le
chemin se fait plus profond, avec des flaques où se reflète
le bleu clair du ciel. Autour, des petits oiseaux boivent et
se lissent les plumes. En entendant le bruit de leurs pas,
les étourneaux s’envolent et paraissent soudain plus nom-
breux. Avec leurs ailes sombres iridescentes, ils forment un
nuage dans le ciel tandis que Margaret et Ivan s’arrêtent
pour les observer. Les oiseaux se déplacent d’un seul corps,
une nuée sombre qui vibre au son de leurs ailes battant
l’air, montant vers les fils téléphoniques, et bizarrement on
dirait que la masse s’ouvre en deux, une moitié passant par-
dessus le fil et l’autre plongeant dessous, créant une scission
nette, puis les deux nuages se recombinent pour former une
silhouette mouvante et sans contour, ce qui, croit savoir
Margaret, s’appelle une murmuration. Waouh, souffle Ivan.
Près des flaques, quelques oiseaux plus petits, d’une autre
espèce, sont toujours en train de se baigner – des moineaux
ou des pinsons. L’air bleu pâle est à nouveau immobile et
silencieux. Margaret frôle la main d’Ivan, il lui sourit et ils
reprennent leur marche. Les autres oiseaux filent dans les
airs à leur approche. Il se met à parler de la partie d’échecs
qu’ils vont faire ensemble, il dit que ça peut être « en vrai »
ou bien en ligne, et elle rit en songeant à cette partie qu’elle

133
a, allez savoir pour quelle raison, accepté de jouer. C’est à
ce moment-là que sonne le téléphone d’Ivan.
Une seconde, dit-il. Désolé.
Il lui lâche la main pour le sortir de sa poche. En jetant
un coup d’œil vers l’écran, Margaret aperçoit le nom de
son interlocuteur : Peter. En observant le téléphone, Ivan
dit : Oh, attends une seconde. C’est mon frère qui appelle.
On est dimanche ? Merde. Je vais devoir lui répondre, ça
ne te dérange pas ?
Pas du tout, dit Margaret. Ne t’en fais pas.
Je suis désolé. Ça ne sera pas long, juste une seconde.
Il a à peine terminé sa phrase qu’il a déjà pris l’appel
en faisant glisser l’icône et en portant le téléphone à son
oreille : Allô ? Il s’éloigne vers le bord en herbe du chemin.
Elle entend la voix de Peter sous forme de faible bourdon-
nement, sans discerner ses propos. Écoute, dit Ivan. Je suis
vraiment désolé, mais j’ai complètement oublié. À nouveau
le bourdonnement. Ouais, dit Ivan. En fait, non, je ne peux
pas. Parce que, désolé mais… je ne suis pas à Dublin. Il se tait
et se mordille machinalement un ongle tandis qu’elle patiente,
les mains dans les poches. Puis il dit : Non, ce n’est pas ça,
je suis juste… je suis… euh… Il se tourne vers Margaret et
montre le téléphone, comme pour dire : Qu’est-ce que je dois
lui dire ? Amusée, elle répond par un haussement d’épaules.
Mais apparemment, c’est son frère qui parle à sa place, parce
que Ivan agite la tête sans la regarder, les yeux fixés sur l’herbe.
Ouais. Ouais, c’est ça. Il se retourne vers Margaret. Oui, plus
ou moins. En gros, oui. Ayant retrouvé le sourire, l’air plus
détendu, il tape du bout du pied dans l’herbe avec sa chaus-
sure. Écoute, je m’en veux, je suis vraiment désolé. On se
voit cette semaine pour dîner ou quelque chose dans le genre.
Ouais. Je te laisse. Encore désolé. Salut, désolé. Au revoir. Il
met fin à l’appel et range son téléphone dans sa poche.

134
C’était mon frère. En fait, j’avais rendez-vous avec lui
pour déjeuner, genre il y a dix minutes. Mais j’ai oublié. Il
m’attendait au restaurant, et tout.
Oh, je suis désolée.
Non, non, tu n’y es pour rien. Ça ne l’a pas dérangé plus
que ça. D’abord, il a été surpris que je ne sois pas là, parce
que je suis plus ponctuel que lui. Puis il a compris que j’étais
avec quelqu’un, et à partir de là, il a dit : oublie notre déjeu-
ner, ça n’a pas d’importance. Amuse-toi bien. Ouais. Il est
bizarre. Assez drôle, en fait. Il aime beaucoup les femmes,
je ne sais pas si j’en ai déjà parlé.
Elle reste immobile, les bras croisés, souriante, les mains
enfouies dans le creux de ses coudes. Non, tu ne l’avais pas
dit. Ça veut dire quoi, il aime beaucoup les femmes ?
Eh bien, il a plein de petites amies.
En même temps ?
Avec une sorte de haussement d’épaules comique, Ivan
reprend sa marche, Margaret à ses côtés. Je ne sais pas. On
ne parle pas de ce genre de choses. Mais j’ai entendu dire
qu’il sortait avec plein de filles différentes. Il a eu une longue
relation quand j’étais plus jeune, mais ils ont rompu. Ce qui
est triste, parce qu’elle était vraiment géniale. Depuis, on
dirait qu’il a tout le temps de nouvelles copines. Mais ça
ne me regarde pas.
Ils continuent à marcher côte à côte, leurs ombres
courtes et noires sur le gravier. Et quand tu lui as dit que
tu étais avec quelqu’un, reprend Margaret, il t’a demandé
qui c’était ?
En fait, il m’a demandé si j’étais dans le Leitrim. Parce
qu’il sait que j’étais déjà ici le week-end dernier, pour les
échecs. Et comme je suis revenu ce week-end, je pense qu’il
a deviné que j’avais rencontré quelqu’un pendant mon
séjour. Mais je ne lui ai rien dit.

135
Et selon toi, que penserait-il, s’il savait ?
S’il savait quoi ?
Elle déglutit. Que j’ai trente-six ans. Ou que j’ai été mariée.
Oh. Ce que dirait Peter ? Je ne sais pas. Lui aussi, il est
dans la trentaine, je crois que je te l’ai déjà dit. Il a à peu
près ton âge.
Elle garde le silence. Il l’observe.
J’imagine que tu penses à l’opinion des gens dans ton
entourage, dit-il. S’ils savaient pour moi, ou un truc comme
ça.
Tu as raison, c’est à ça que je pensais.
Ton ex-mari, et tout ça.
Oui.
Tu penses que ça ne lui ferait pas très plaisir.
Avec une sorte de petit rire effrayé, sans même savoir
pourquoi, elle répond : En effet, Ivan, je pense que ça ne
lui ferait pas très plaisir.
Mais c’est ta vie.
Elle hoche la tête en regardant ses pieds. C’est difficile,
dit-elle. Je ne sais pas. Ivan ne dit rien, il se contente de
marcher près d’elle dans l’air frais et limpide. Derrière le
muret en pierre, un petit mouton trapu les regarde, sa laine
sale rendue argentée par les gouttes de pluie, sa tête comme
du velours noir. Les champs d’un vert doré s’étendent vers
l’horizon bleu. Partout autour d’eux, un air clair et sans
limites, et une lumière emplie du chant délicieux et harmo-
nieux des oiseaux.
5

Lundi, dix-neuf heures dix, il traverse O’Connell Bridge,


en retard, comme d’habitude. Le rouge des phares arrière
des voitures dans le bleu de la nuit, la silhouette des bâti-
ments. Le bus qui prend un large virage à gauche sur les
quais tandis qu’il attend au feu. Il a très envie de lui par-
ler du jugement : il a même appris certaines phrases par
cœur. Un tel enchaînement de petites erreurs doit mettre
en question l’étendue et la qualité de l’examen des infor-
mations par le ministre. Feu vert, il traverse et remonte
Westmoreland Street, les mains dans les poches de son
manteau. Il a presque envie de se mettre à siffloter tout
bas l’ouverture du concerto no 24. Le ministre n’a pas agi
de manière responsable sur ce point, et il est clairement
arrivé à une conclusion erronée. Le message qu’il a reçu
d’Ivan ce matin, ne pas oublier de lui en parler. Salut,
encore désolé pour hier. Si tu as toujours envie qu’on se
voie, cette semaine, ça t’irait ? Je comprendrais que tu
sois fâché. Elle avait éclaté de rire la veille quand il lui
avait raconté. Qui l’eût cru, avait-elle dit. Ils s’étaient fait
livrer des plats du restaurant japonais qu’elle aime bien. Je
trouve qu’il commence à te ressembler, je te l’ai déjà dit ?

137
J’y pensais à l’enterrement. C’est un véritable adulte, main-
tenant. Peter avait ri de stupeur. Tu es sérieuse ? J’ai trouvé
qu’il avait l’air d’un épouvantail. Allongée sur le canapé
à cause de son dos, trempant délicatement ses tempuras
dans un petit ramequin de sauce. Tu parles de son cos-
tume, dit-elle. Mais moi, je parle de son visage. J’ai vu la
ressemblance. Il est en train de devenir très beau. Haussant
un sourcil, même si en réalité, ça lui faisait plaisir. Beau :
peut-être. Mais il continuait à avoir du mal à imaginer la
fille. Une adolescente passionnée d’échecs avec un poster
de Magnus Carlsen au-dessus de son lit. C’était drôle de
se représenter Ivan en séducteur. Cette voix plate et mono-
tone. Et ces bagues aux dents, une abomination. Pas fâché
du tout, avait répondu Peter. J’ai hâte que tu me racontes.
Jeudi soir ? À l’approche de Trinity, ses pas se font plus
grands, pressés, joyeusement impatients.
Depuis la semaine dernière, cette organisation tacite
entre eux. Le matin, il l’avait attendue à l’hôpital pendant
qu’elle recevait ses soins. L’infirmier était venu le prévenir
que c’était terminé. Tandis qu’elle récupérait des calmants
sous la lumière blafarde, elle paraissait maigre et fatiguée.
Ce thé qu’on lui avait apporté dans une tasse en plas-
tique avec un toast sec. Bon, vous savez qu’elle ne peut pas
conduire pendant quarante-huit heures, avait dit l’infirmier.
À la voir comme ça, un sentiment d’impuissance. Petite et
fragile dans sa robe de chambre à motifs. Tout lui revenait
en tête. Elle, son père. La lumière stérile, l’odeur d’hôpi-
tal. Ouais, avait-il répondu. Ils avaient pris un taxi jusque
chez elle. Tout s’est bien passé, lui avait-elle dit. Ils s’étaient
brossé les dents à tour de rôle en remplissant une bouteille
d’eau au robinet. Puis il l’avait rejointe dans sa chambre,
où elle était déjà couchée. Il avait plié avec soin son pull sur
la commode. Il s’était allongé auprès d’elle, il avait éteint

138
la lumière. Dans le silence et l’obscurité, le rythme lent et
délicat de son souffle. Depuis, il partait travailler le matin,
assistait à des réunions, préparait les comptes rendus et, le
soir, la retrouvait pour dîner. Dans sa petite cuisine proprette,
à la lueur jaune de la hotte. Des livres et des papiers dans
le salon, le vieux canapé confortable. Au-dessus de la che-
minée, une lithographie de Braque dénichée à Paris, Nature
morte oblique. Pendant qu’ils dînent, il lui demande des
conseils pour son travail, elle lui parle d’un article qu’elle
a lu sur la logique philosophique et le langage naturel. Une
histoire de menteur qui prétend que tous ses chapeaux sont
verts. Cela signifie-t-il qu’il a des chapeaux dont certains ne
sont pas verts ? À moins qu’il n’ait pas de chapeau. Dans
ce cas, est-ce encore un mensonge ? Puis la télévision et le
nuage de vapeur qui s’échappe de la bouilloire. Ces nuits
qu’il ne passe plus dans sa solitude claustrophobique à s’auto­
médiquer, crise de panique ou décès imminent. En lieu et
place, le réservoir toujours plein de la présence de Sylvia.
Un baiser chaste, le goût de menthe fraîche de son haleine.
Et au lit, leur conversation familière à voix basse avant de
s’endormir. Les dernières traductions des Évangiles, leur
mérite littéraire. Ce que Jésus voulait dire quand il avait fait
cette remarque à la femme de Canaan sur le fait de don-
ner le pain des enfants aux chiens. C’est une énigme, avait
dit Sylvia. Ce n’est pas facile pour moi, parce que je ne le
comprends pas. Cet amour sincère et transcendant qu’elle
avait pour le Christ, ses blagues à lui, ironiques, mais par-
fois aussi sa peur accablante et réelle dudit Christ. Après des
semaines d’insomnies, il ne se réveille plus que pour l’en-
tendre mettre la cafetière en route le matin, ce bruit sourd
et haché de l’autre côté du mur. Une paix si intense et abso-
lue qu’il en pleurerait. Rien qu’à occuper en toute légèreté
l’espace qu’elle lui laisse dans un silence plein de tact. Ces

139
questions qu’elle ne pose pas. Il n’a pas de nouvelles de
l’autre, ne lui a pas envoyé de message. Ils se boudent. Pour
quelle raison, il s’en souvient à peine, et il n’a pas envie de
chercher dans sa mémoire. C’est tout aussi bien comme ça.
Qu’elle revienne en rampant. Toujours la même histoire,
ne pas être le premier à craquer. Et pendant ce temps, elle
dépense l’argent qu’il lui donne en kétamine ou en exten-
sions de cils. Est-ce qu’il y en a un autre ? se demande-t-il :
le type qui se roulait un joint dans sa chambre l’autre soir,
Alors, comment vous vous êtes rencontrés, tous les deux ?
Il n’a même pas envie d’y penser. Cette histoire, c’est du
grand n’importe quoi. Mais en attendant, pour une fois, il
dort. Il fait trois repas par jour, il répond à ses mails. Il a
même arrêté le Xanax. C’est tant mieux, puisqu’il n’a plus
de nouvelles de son dealer. Oui, il souffre. Il est souvent
tourmenté, il a des regrets, la mort dans l’âme. Mais c’est
supportable. Il peut tenir, il doit tenir. Peu importent les
mots. Tu es en deuil, passe-t-elle son temps à lui répéter.
Il ferme parfois les yeux comme s’il priait : d’une certaine
manière, c’est apaisant. De se rappeler, sortis de nulle part,
les vieux mots familiers, arrondis à force d’avoir été répé-
tés dans l’enfance. Qui ne sont plus que des jetons vierges
et sans valeur, maintenant, car expirés depuis longtemps.
Mais rien que de les sentir une fois encore dans la main, ils
apportent une forme de consolation. Que ton règne vienne.
Il monte l’escalier quatre à quatre et atteint la salle, en
retard, hors d’haleine. Des gens autour d’une table avec une
nappe couverte d’ouvrages, des voix. La nouvelle antho-
logie des perspectives de la critique contemporaine. Il la
repère directement, debout près de la fenêtre, mince et par-
faite dans son cachemire noir. Le ton ambré de ses yeux
quand elle lève la tête. Il lui sourit de loin et elle, tout
en écoutant distraitement la conversation autour d’elle, lui

140
rend son sourire. Reconnaissance tacite d’une intimité par-
tagée. Au milieu de ses étudiants, collègues ou amis. Qui se
battent pour avoir son attention, pense-t-il, tandis qu’elle
écoute en acquiesçant dans toute sa magnificence. Resplen-
dissante parmi ses pairs. Il se fraie un chemin vers elle et,
le voyant approcher, elle se tourne vers lui, ce qui attire les
regards avant même qu’elle ne parle. Salut, bel inconnu, dit-
elle. À voix basse, avec un sourire. J’ai raté ton discours ?
demande-t-il. Un petit geste de sa main fine et blanche. Oh,
ce n’était pas grand-chose. Ne t’en fais pas, laisse-moi te
présenter. Ses étudiantes, une professeure assistante, que
des jeunes femmes. Peter est un vieil ami à moi, dit-elle. En
relevant la tête vers lui, elle ajoute : Il aurait pu faire un
très bon universitaire, mais il a tristement décidé de deve-
nir défenseur des droits humains.
À ces mots, il lâche un petit rire. Ah, Sylvia, tu me flattes.
Il marque un temps d’arrêt, puis reprend avec une politesse
exagérée : Mais peut-être que je devrais t’appeler « profes-
seure » devant tes étudiantes ?
Elle répond avec désinvolture : Non, ça ira, je pense. Mais
pas plus de familiarités.
Avec le même amusement, il réplique. En public ? Je
n’oserais pas, voyons. Puis, se tournant vers les étudiantes,
il demande : Vous faites toutes partie du département d’an-
glais ?
Leurs petits rires presque effrayés. Trop admiratives
apparemment pour parler. Alors elle et lui se donnent la
réplique : des anecdotes sur leurs anciennes victoires en
débat, ce qu’elle fait mine de trouver gênant. Des vieilles
histoires de jeunes étudiants, présenter un livre qu’ils
n’avaient jamais lu. C’est plus fort que toi, tu ne peux pas
t’empêcher d’en parler, n’est-ce pas ? Tu donnes une mau-
vaise image de moi à ces jeunes femmes. Mais il voit que

141
ça l’amuse. Et lui aussi, ça l’amuse. Cette capacité à capti-
ver, dépoussiérée et remise au goût du jour, pourquoi pas.
Il sent les regards. La désirabilité de Peter augmentée par
sa relation proche mais mystérieuse avec elle. Ce glamour
à la fois cérébral et sensuel : le lustre délicat de ses cheveux
dorés, ses petits seins doux sous son pull en cachemire noir.
La représentation de cette vie, sortir du travail dans la soi-
rée bleutée, fatigué, satisfait, pour la retrouver dans une
salle de conférences surchauffée. Son époux et protecteur.
Sa façon de se tenir légèrement à distance de tous sauf lui,
les gestes discrets et leur intimité partagée qui les éloignent
des autres. Vers vingt heures trente, elle le regarde et dit en
toute simplicité : Il est temps d’y aller, tu ne crois pas ? Et
il doit se retenir de poser une main au creux de ses reins en
répondant : Oui, allons-y.
Ils descendent l’escalier et gagnent Nassau Street, puis
Dawson Street et, entre les pots d’échappement et l’éclairage
urbain, ils rient. C’était amusant, dit-il. C’est agréable de te
rejoindre à ce genre d’événements, ta gloire rejaillit un peu
sur moi. Sylvia a les mains dans les poches de son manteau
en tweed, son souffle forme une couronne de brume. Oh,
tu n’as pas besoin de ma gloire. Tu es très magnétique. Tu
as remporté le procès ce matin ? Les feuilles mortes comme
du papier desséché sous leurs pieds. St Stephen’s Green.
Puisqu’elle évoque sa victoire, il lui attrape le bras d’une
petite pression ferme et il lui raconte : un tel enchaînement
d’erreurs, l’étendue et la qualité, le ministre a agi de façon
déraisonnable. La joie de Sylvia, ses questions intelligentes
et rapides, ils marchent, tête contre tête, absorbés par leur
discussion en utilisant leurs raccourcis habituels. Il a, oui,
ils. Mais tous les deux, vous avez. Oui. Oh, ça a dû les
rendre malades. J’aurais aimé être là. Le plaisir de sa vic-
toire redoublé, amplifié par son approbation et sa fierté.

142
Ensemble, ils montent chez elle l’escalier vivement éclairé.
Le bruit métallique de ses clefs dans le vide-poche, lui qui
retire ses chaussures dans l’entrée. Il nous reste encore un
peu de bolognaise de ce week-end, dit-elle. Si tu as faim.
Dans la cuisine, il fait cuire des pâtes pendant qu’elle met
la table, puis ils s’asseyent tous les deux pour dîner. En
parlant, ils arrachent avec les doigts des bouts de pain de
la miche. Ils discutent des journaux du matin. Tu as vu cet
horrible papier sur. Oh mon Dieu, horrible, en effet. Com-
ment ils peuvent publier des choses pareilles. Ils parlent
encore quand ils se préparent à aller se coucher. Un article
dans l’Irish Times sur l’augmentation du nombre d’actes de
chirurgie esthétique. Des jeunes femmes tout à fait jolies.
De dix-neuf, vingt ans. Des budgets importants. Sans par-
ler des risques. Le signe inquiétant d’un tournant culturel.
Les relations de genre, je ne sais pas. Assise au bord du lit,
elle retire les épingles de ses cheveux. Ce que je veux dire,
c’est que c’est normal. De ne pas être satisfaite de son corps.
De trouver que ses seins ne sont pas parfaits, ce genre de
choses. Avant, c’était considéré comme normal.
Il se surprend à sourire en la regardant à la lumière feu-
trée de la lampe de chevet. Tu trouves que tes seins ne sont
pas parfaits ? demande-t-il.
Avec un petit air amusé, elle répond : Je parlais d’un
point de vue sociologique.
Ah, je comprends. Pardon.
Vêtue de sa chemise de nuit à rayures sans manches, elle
se met au lit avec lui. Il fait frais dans la chambre, presque
froid, la couette est agréable et douce sur leurs corps. Ça
ne m’empêche pas de dormir, dit-elle. De ne pas avoir des
seins parfaits. Je m’y suis habituée.
Moi, je les trouve parfaits.
Son rire, libre et splendide. Comment tu sais ?

143
Je ne fais que donner mon opinion subjective.
Issue de tes souvenirs, c’est ça ?
Il rit lui aussi, un peu bêtement, en regardant le plafond.
Eh bien, n’hésite pas à me rafraîchir la mémoire.
Ce regard amusé et indulgent. Tu n’as pas une petite
amie ? Même si vous êtes en froid.
Il se tourne vers elle. Ses fines rides au coin de ses yeux :
émouvantes et si belles. Oh, je ne sais pas. Je pense qu’on est
sur la fin.
Tu n’as toujours pas de nouvelles ?
Non. Mais ce n’est pas une relation vraiment monogame,
tu sais.
J’espère bien.
Ces mots, le ton de sa voix. Les mains de Sylvia sur son
bras, il se souvient, tu es très magnétique. Et, porté par le
même élan, il tend la main sous la couette pour lui caresser
le bras. Tu es vraiment étonnante.
Toujours allongée sur le dos, elle lui fait l’un de ses drôles
de petits sourires. Sans s’éloigner. Il fut un temps où tu
m’embrassais pour me dire bonsoir, répond-elle. Ce qui
suffirait à en rendre certaines jalouses.
Il caresse la douceur presque moite au creux de son coude.
De toute façon, elles finissent toutes par être jalouses. Sans
doute que je parle trop de toi.
Elle garde le silence un instant et le laisse tracer une ligne
de son coude à son poignet avec les doigts. Tu ne leur as
pas dit qu’il n’y a pas de quoi être jalouses ?
Il se tait. Il pèse ses mots. Il élude un instant, il attend,
puis il répond : Je ne suis pas un bon menteur.
De la même voix neutre, elle dit : Tu sais très bien de
quoi je parle.
En s’approchant, il répond simplement : Non. Je n’en ai
jamais parlé à personne.

144
Elle s’abstient de répondre pendant quelques secondes.
Puis elle demande : Pourquoi ?
C’est ta vie privée. Je n’ai pas à la divulguer.
Elle continue à regarder en direction du plafond. D’un
ton plus doux, elle répond : Je te posais la question par
simple curiosité. Je n’en ai jamais vraiment parlé, moi non
plus. De toute évidence mes amis savent que je souffre beau-
coup. Ils se doutent que j’ai des problèmes. Emily a sans
doute compris. Mais je ne le lui ai jamais vraiment dit. C’est
dur, parce qu’en fait, c’est une grande part de ma vie, mais
que j’ai du mal à l’évoquer. Au bout du compte tu es la
seule personne qui sache. Et évidemment, ce n’est pas un
sujet de discussion entre nous.
En la dévisageant intensément, il répond : Ça peut l’être,
si tu le souhaites.
Je ne sais pas s’il y a grand-chose à dire. Ça ne s’arrange
pas. Pendant longtemps, j’y ai cru, en tout cas je l’ai espéré.
J’imagine que j’ai toujours du mal à admettre que cette
partie-là de ma vie soit terminée.
Il continue à la dévisager. Il sent son sang battre dans sa
gorge. Sois prudent, pense-t-il, alors il demande prudem-
ment : Il n’y a aucune solution ?
Un silence, sans le regarder, les yeux fixés au plafond, le
front plissé. Ce à quoi la plupart des gens pensent quand ils
parlent de sexe, dit-elle, ce n’est plus quelque chose que je
peux faire. Pas normalement, et pas sans douleurs atroces.
Alors oui, on peut dire que c’est terminé.
Il a les doigts sur sa hanche. Par-dessus tout, se montrer
délicat. Je comprends. Mais la sexualité est bien plus com-
plexe que ça. Elle ne se limite pas à un seul acte.
Elle lâche un soupir, comme si elle y réfléchissait. En
théorie, dit-elle. Mais en pratique, les gens ont des attentes
en termes de relations intimes. Elle s’interrompt en se mor-

145
dillant la lèvre inférieure, puis ajoute : C’est sans doute
également dû à ma personnalité. Tu me connais, si je ne
peux pas faire quelque chose correctement, je ne le fais pas.
Peut-être que c’est une partie du problème, je ne sais pas.
Je trouverais sans doute humiliant de devoir négocier. J’au-
rais l’impression de ne pouvoir proposer qu’une relation de
qualité inférieure.
Il pose la main sur le ventre de Sylvia, sous son nombril.
Une douce chaleur traverse le coton de sa chemise de nuit.
Il dit tranquillement : Mais il y a encore certaines choses
qui te… procurent du plaisir ?
Étrangement, elle rit. Son oreille, sa gorge rosissent. Oui,
répond-elle.
Une sorte de douleur sourde, à être si proche d’elle, de la
chaleur de sa gorge rose. Bien, répond-il.
En baissant les yeux, elle dit d’une petite voix timide et
pleine d’humour : Ce que je veux dire, c’est que je dispose
encore de toute la gamme des sensations. Toute seule, je
peux encore… tu vois.
Il ferme les yeux. Il a une sensation de brûlure sous les
paupières. Ah. Et rouvrant les yeux, il ajoute : Dans ce cas,
j’oserais aller jusqu’à dire que cette part de ta vie n’est pas
complètement terminée.
Elle sourit timidement dans le halo de la lampe. Et lui
caresse le dos de la main sous la couette. Quand tu as ta
main là, dit-elle, c’est agréable.
Il la regarde calmement. Agréable comment ?
Elle acquiesce et se contente de dire : Mmh.
La chaleur de sa main sur son ventre, entre ses hanches.
Ça t’excite ? demande-t-il.
Tout bas, elle répond : Un petit peu.
Une sensation chaude et profonde, comme des pulsations.
Moi aussi, répond-il.

146
Elle tourne la tête pour se cacher derrière sa main, et dit
d’une voix toujours souriante : Tu n’as pas besoin de pré-
ciser, Peter.
Il a toujours la paume sur le creux délicat de son ventre.
Quoi, tu ne me crois pas ? Tu peux vérifier toi-même si tu
veux, mais je n’insisterai pas.
Elle garde le silence. Puis d’une voix basse et grave, elle
demande : Tu aimerais ?
Submergé par une vague de volupté lourde et profonde.
Si tu le proposes, oui. J’aimerais beaucoup.
Elle pousse un gémissement en se couvrant les yeux avec
les mains, ce son guttural qu’il adore. Je ne sais pas. Je
suis désolée. D’une voix gênée, elle ajoute : Tu sais, c’est
difficile d’avoir envie de quelque chose que je ne peux pas
obtenir.
Il arrête sa main très bas sur le plat de son ventre. Désta-
bilisé, ou simplement prudent. Eh bien, je sais qu’il y a cer-
taines choses qu’on ne peut pas faire, dit-il. Mais c’est pas
grave, pas de pression. J’aime aussi juste te parler.
Elle écarte les doigts, et il se rend compte qu’elle essuie
ses larmes. Elle pleure. Il ressent un choc, quelque chose se
tord en lui : plein de tendresse, de détresse, de compassion.
Sylvia. Non. Je suis désolé. Ne sois pas triste.
Les yeux et le visage luisants de larmes, elle acquiesce der-
rière ses doigts, comme indifférente. Sa voix mince comme
un fil. J’aimerais que tu te souviennes de moi comme j’étais
avant, dit-elle.
Une sensation terrible. La gorge serrée. Mince, souffle-t-il.
Elle secoue la tête, se cache le visage. Quand ils. Oui :
comme elle était avant. Parfaite, en tout. Cette vie qu’ils
avaient espérée. La fierté qu’elle place dans ce souvenir,
plus que touchante. Cette pitié qu’il ressent et s’en veut de
ressentir. La douleur, ce territoire infranchissable entre leurs

147
corps. Il voit qu’elle capitule face à une telle montagne.
Souviens-toi de moi comme j’étais avant. Rien que d’y pen-
ser, il a du mal à respirer. Les larmes coulent désormais
à flot de ses yeux, même si elle a l’air plus en colère que
triste. En colère contre elle-même, contre lui, contre eux
deux, sans doute. Épuisé, il s’entend s’excuser et elle aussi,
mais d’un air furieux, sans un regard. Non, non, c’est moi
qui suis désolée. Peu importe. Non, c’est ma faute. Tout va
bien. Elle secoue la tête. Je suis fatiguée, c’est tout. N’y pen-
sons plus. D’une voix sourde et étouffée, il lui demande si
elle veut qu’il parte, et elle répond aussitôt : Non, bien sûr
que non. T’en fais trop, Peter. Elle est furieuse contre elle-
même parce qu’elle pleure, se dit-il. Et furieuse contre lui
pour l’avoir caressée, pour lui avoir arraché certains mots
doux et regards qu’elle regrette maintenant. Elle se redresse
pour éteindre et se rallonge sur le dos.
Écoute, dit-elle. Tu es en deuil, et tu as aussi tes pro-
blèmes. J’aimerais t’aider. Mais il y a certaines choses que
je ne peux pas faire pour toi. Tu le sais.
Sentant le rouge lui monter aux joues, de honte ou d’in-
dignation, il répond : Je ne te demandais pas de faire quoi
que ce soit. Je croyais qu’on parlait, c’est tout.
Elle hausse tout à coup le ton, sa voix tendue et aiguë.
Mais qu’est-ce que tu veux à la fin ? Quoi que je fasse, ça
n’est jamais assez. Il suffit que je ne puisse pas faire quelque
chose pour que ça soit ce que tu veux. C’est comme si tu
voulais me faire de la peine, tout ça parce que toi, tu as de
la peine.
Il se passe lentement une main sur le visage. Bon, tu as été
très claire, dit-il. Je ne cherchais pas à te faire de la peine,
apparemment, je t’en ai fait, et j’en suis désolé. Ça ne se
reproduira pas.
Vaincue par le calme inexorable de ces excuses pro-

148
noncées d’un air abattu, elle ne sait plus quoi dire. Elle
se retourne en tirant la couette vers elle. Il reste seul avec
ses sentiments. Fatigué, très fatigué. Et comme d’habitude,
honteux. Tout ce qui semblait un peu plus tôt teinté d’or
est gâché, abîmé. Sa victoire, leur compagnonnage, le tré-
sor de leur admiration mutuelle. Ça avait failli être une
belle soirée. Il reste allongé longtemps dans le noir pour
qu’elle puisse faire mine de dormir. Puis il se lève, va cher-
cher la plaquette de médicaments dans son portefeuille et
passe à la salle de bains pour avaler deux cachets avec une
gorgée d’eau. Elle lui avait dit en pleurant : je veux que tu
te souviennes de moi. Trop douloureux pour y réfléchir.
C’est un peu comme vouloir contempler le soleil : c’est tel-
lement douloureux que ça vous anéantit. Il n’a même pas
besoin de la regarder pour ressentir cette douleur. Pendant
un petit moment, couché dans le lit près d’elle, il a lui aussi
envie de pleurer. Inutile, et puis, il n’oserait pas. Ses pensées
confuses ralentissent puis se figent, jusqu’à la libération du
sommeil artificiel.

Quand il se réveille, elle est déjà partie. Rayons de la


lumière du jour à travers les stores. De retour chez lui,
croit-il. De nouveau seul dans le silence claustrophobique
de ses défaites. Pourquoi avait-il proposé ça ? Poussé par un
optimisme bercé d’illusions, sans doute. S’imaginer qu’après
toutes ces années la situation s’arrangerait grâce à une petite
conversation. Ou alors, peut-être que c’était du sabotage.
Sa vie, qui avait un instant risqué de devenir supportable,
pourquoi ne pas la faire changer de cap en faisant souffrir
et en peinant la seule personne capable de le supporter ?
Peut-être que c’était inévitable. Que ça ne pouvait pas conti-
nuer éternellement, ce compagnonnage vertueux, ces dîners,
ces discussions théologiques. Dans son lit, après qu’elle est

149
partie travailler, il imagine des scénarios. Il la déshabille,
elle est heureuse, elle rit, la blancheur de son cou. La moi-
teur chaude de sa bouche. Oh oui, rien que cette idée. Puis
passer sous la douche et partir au travail. La retrouver le
soir au dîner. Comment s’est passée ta journée ? Oh, rien
de particulier. C’est ridicule. La force brute de son appé-
tit confrontée à la réalité du corps de Sylvia. Arrête avec
tes excuses, viens ici. Je veux que tu te souviennes de moi,
avait-elle dit : qu’il fasse preuve de loyauté envers la femme
de ses souvenirs, son bonheur, sa beauté, la promesse d’un
avenir. « Que l’on peut goûter sans cesse, à jamais chaud ».
Pour oublier la personne blessée et furieuse qu’elle était
devenue. Et lui, bien sûr. Lui, ce jeune idéaliste enflammé
par l’idée de la justice. C’est peut-être cette personne qu’elle
veut, pas celle qu’il est devenu. Et pourtant, elle avait dit
que ça lui plaisait : sa main sur elle. La paume lourde entre
ses hanches, sa respiration saccadée. Peut-être surprise par
le fait d’être à nouveau touchée, désirée, caressée. Quand,
pour la dernière fois, quelqu’un avait-il posé une main
tendre sur elle ? se demande-t-il. Cette austérité froide et
hautaine, cette barrière érigée autour de son intimité. Trop
d’excitation, puis la panique, ces larmes inévitables. L’exis-
tence de Peter faisait affront à la dignité de Sylvia. Quid
de sa propre dignité ? Réduit à la supplier et à la tripoter.
Donne-moi ta main, il y en a pour une minute à peine.
Oh, fous-moi la paix, c’est plus fort que toi, hein ? Le raf-
finement rare et distingué de Sylvia, son dégoût face à sa
crudité, le fait qu’il lui impose son corps comme ça. Et fina-
lement, tous deux furieux et humiliés. Il vaudrait mieux pour
eux qu’il. Oui. Non. Qu’avait-elle dit ? T’en fais trop, Peter.
Il balance ses jambes hors du lit, branche son téléphone.
Passe sous la douche, épaisse serviette de bain très douce,
traces de pas humides sur le carrelage de la cuisine tandis

150
qu’il se prépare un petit déjeuner. La lumière de la fin de
matinée qui filtre par les tentures. Après avoir mangé, il lave
la vaisselle, la sienne et celle de Sylvia. Son costume est dans
la chambre sur le dos de la chaise. Il a des sous-vêtements
propres dans la poche à fermeture éclair de son sac. Il ral-
lume son téléphone et enfile ses chaussettes. L’écran d’ac-
cueil apparaît. Il attrape l’appareil et jette un coup d’œil aux
notifications. Surtout le travail. Puis un message de Janine.
Étrange. Il l’ouvre.
janine : regarde les infos. Elle est à Kevin St. Ils lui ont
pris son tel
Il remonte le fil de la conversation, il a dû rater quelque
chose. Non. Le dernier message date de juillet : Elle me dit
de te dire qu’on t’a vu au Workmans !! Elle a dû se trom-
per de numéro ce matin, pense-t-il. Inutile de répondre.
Cela fait presque une semaine qu’il n’a pas de ses nouvelles.
Vous passez votre temps ensemble. Et ses amis qui s’étaient
moqués de lui. Il observe le message quelques secondes de
trop. Tape et envoie.
peter : ?
Aussitôt Janine écrit. Assis au bord du lit, il attend.
janine : slt on a été expulsé ce matin. Les gars de la
sécurité ont tout retourné et les flics sont arrivé et Naomi
a été arrêtée
janine : presque sûr qu’elle est au commissariat de
Kevin St ms personne a de ses nvelles parce que pas de tel
Le bruit de son souffle qui s’échappe de sa bouche dans
le silence de la chambre. Ce courrier qu’ils lui avaient
demandé de lire, qu’il n’a pas lu. Il ferme les yeux, puis les
rouvre. Il se résout à taper sur l’écran.
peter : Terrible nouvelle, Janine. Je suis désolé. Je file à
Kevin Street. Tu sais pourquoi Naomi a été arrêtée ? Et si
elle va bien ?

151
janine : ouais à mon avis elle n’est pas blessée. Aucune
idée de pk ils l’ont arrêtée, c’était le chaos
janine : lui dis pas que je t envoyé ce message lol. Mais
je connais que toi comme avocat
peter : Merci. Je te tiens au courant dès que je l’ai vue.
peter : Comment tu vas toi ? Et les autres ?
janine : ça va… on est à la rue, mais sinon 100
L’émoji 100. Il regarde son téléphone jusqu’à ce que
l’écran redevienne noir entre ses mains. Ce courrier qu’il
n’a jamais lu. Lui dis pas que je t envoyé ce message lol.
Il lâche son téléphone sur le lit et boutonne sa chemise
jusqu’au cou en marmonnant tout haut sans savoir pour-
quoi : Putain, putain, putain.
6

La file de taxis sous les arbres de l’autre côté de la rue.


Quand il donne l’adresse, le chauffeur lance : Pas trop grave,
j’espère. Il sourit mollement sans répondre. Par la vitre, les
façades des bâtiments qui défilent, briques peintes, fenêtres
couvertes d’autocollants, laverie automatique. N’importe
qui pourrait le voir. Mais pourquoi fait-il ça ? Tu as une
copine, non ? Même si vous êtes en froid. Il aurait mieux
fait d’ignorer le message de Janine, de prendre ça comme
un signe. Puis de se trouver une autre petite jeune, cette
fois peut-être une fille correcte issue d’une bonne famille.
Mais il s’en serait terriblement voulu si jamais elle était
tombée amoureuse de lui. Au moins, avec Naomi, il n’y
avait pas de risque. Tout ça pour quoi ? Une satisfaction
éphémère, se sentir flatté, même si ce n’était sans doute
pas sincère. Encore une fois, pour normaliser ses relations
avec l’autre, aller dépenser cette énergie ailleurs. A-t-il vrai-
ment besoin de ça ? De toute façon, ce n’est pas comme si
c’était introuvable. Il y a certainement plein de filles plutôt
jolies qui adoreraient se faire sauter une ou deux fois par
semaine. Sans rancune. Sans qu’il reçoive un message de sa
meilleure amie : elle est à Kevin St. Quelle conne. Désolé,

153
non. Il baisse sa vitre, le vent froid lui mord la joue. Je peux
payer par carte ?
Dedans : une salle d’attente sordide avec des chaises cas-
sées, un tableau d’affichage, une femme en affreux imper-
méable synthétique qui remplit un formulaire. Un flic derrière
un plexiglas. Sourcils grisonnants. L’agent de service. Est-elle
en garde à vue, oui. Arrêtée au motif de, puis-je vous deman-
der. Il voit bien sûr la tête que fait le flic : ses préjugés. Ces
gosses qui se prétendent sans abri, qui protestent contre
une expulsion illégale, mais qui sont en cellule depuis cinq
minutes à peine que papa a déjà appelé ses avocats. Retourne
chez papa-maman à Donnybrook, tu veux bien. S’il a envie
de penser ça, ne pas le contrarier. C’est sans doute mieux
pour elle. Vous êtes son avocat ? Non, mais je serais ravi de
l’appeler. Je suis certain qu’il voudra savoir pour quelle rai-
son exactement sa cliente a été arrêtée, alors autant me le
dire, vous ne croyez pas ? Le policier exige son nom et Peter,
comme d’habitude, doit préciser : K comme dans kilo. Il note
le bref silence. Pas beaucoup de Koubek dans les quartiers
chics, hein ? Donc quoi : finalement, une poule bon marché
et son petit copain polonais ? Mais n’est-ce pas un peu risqué
de dire ça ? Il s’exprime bien, alors de nos jours, on ne sait
jamais. Entendu, dit le flic. Je reviens. Il disparaît derrière
la vitre verdâtre. Peter lit au mur une affiche sur les renou-
vellements de passeport. K comme dans kilo. La femme en
imperméable a disparu. Les minutes s’écoulent.
Claquement d’une porte quelque part, il se retourne et
observe le couloir gris et froid. Elle s’avance vers lui, ses
cheveux sombres et luisants rassemblés sur sa tête. Le poli-
cier derrière elle. La délicieuse Naomi. Collant noir déchiré,
genou écorché, elle saigne même un peu. Avec son blouson
en cuir et son chewing-gum. Ces lèvres qu’il a embrassées
tant de fois. Par affection, frustration, désir.

154
Salut, dit-il.
Elle qui répond : Eh bien, qui voilà.

Dehors, le soleil brille à travers les quelques nuages, apla-


tissant les rues sous ses rayons. Libérée sans charges, avait
dit le flic. C’est ton jour de chance. La colère qui pulse dans
ses veines rien qu’à ces paroles. Une envie de violence. Y
retourner, arracher l’une des chaises au mur et la balancer
à la gueule du flic. Ton jour de chance. Mon Dieu. Ne pas
y penser. Mais elle avait dit qu’elle voulait juste sortir de là.
Alors ne pas faire de scène. C’est inutile. Qu’est-ce qu’ils en
ont à foutre de la loi ? Ça, c’est le domaine du tribunal, plus
tard, des années plus tard, quand votre vie est déjà foutue.
Apprendre que, finalement, l’expulsion était illégale. Une
belle consolation. En faisant claquer son chewing-gum entre
ses dents, elle avait murmuré : Pas de scène. L’éclair des
pare-brise. Le vent froid annonciateur de pluie. Ils quittent
ensemble à pied le poste de police en direction des loge-
ments sociaux de Bishop Street. Son gros sac en toile sur
l’épaule, la manche d’un sweat-shirt qui dépasse comme une
langue de coton rose.
Qui t’a prévenu ? demande-t-elle. Janine, je parie.
Ignorant la question et désignant son genou : C’est arrivé
comment ?
Elle s’arrête pour y jeter un coup d’œil. Ah ouais. Le
type de la sécurité a essayé de me traîner dans l’escalier.
C’est légal ?
Il ferme un instant les yeux à cette idée. C’est légal,
répète-t-il. Mon Dieu, je n’en sais rien. En tout cas, c’est
stupide. Il t’a fait mal ?
Elle hausse les épaules. Ça va.
Où sont tes affaires ?
Elle détourne le regard. L’un de ces connards m’a pris

155
mon téléphone. Il faut dire que j’étais en train de le filmer,
comme une idiote. Je pense que Janine a mon ordi. Elle
déglutit et contemple le trottoir en ciment. Et j’ai mon porte­
feuille. Avec mes ordonnances. Quelques vêtements, pas
tous. Ils ont jeté plein de trucs à la rue.
Où vas-tu dormir ce soir ?
Elle hausse à nouveau les épaules. Je vais trouver. Elle
se frotte les yeux d’un air las. Au bout d’un moment : Tu
n’étais pas obligé de venir.
Exact. De rien.
Elle fait une grimace puis lève la tête vers lui. Arrête de
faire ton adulte, dit-elle. Va te faire foutre.
Malgré tout, il sourit. Minuscule dans son blouson, à lui
dire d’aller se faire foutre. Tu peux dormir chez moi.
Elle fait mine de rire et détourne à nouveau le regard.
Chez toi. Et si ta femme de ménage me voit ? Tu ne seras
pas mort de honte ?
Je n’ai pas de femme de ménage.
Elle rit pour de bon. Vision de son chewing-gum blanc
entre ses dents. Sérieux ? J’aurais cru.
Peut-être que tu penses à un autre petit ami.
Relevant la tête d’un air de défi, menton dressé. Ou peut-
être que je ne me souviens pas bien de chez toi, parce que
tu ne m’as invitée qu’une fois.
Deux, il me semble.
Non, la deuxième, je me suis invitée toute seule.
Il soutient un instant son regard. Comme tu veux, dit-il.
La lumière du soleil blanchit la rue humide. D’accord, dit-
elle. On y va. Il hèle un taxi. Ils s’installent en laissant vide
le siège du milieu. Elle met sa ceinture de sécurité. Elle
est triste, pense-t-il. C’est normal. Elle habitait là depuis
presque un an. Et s’y sentait bien. Une partie de sa vie qui
se termine. Traînée dans l’escalier en hurlant. Il a de la com-

156
passion pour elle, bien sûr. Pendant qu’elle observe sans un
mot les voitures qui défilent. N’a pas envie qu’on lui fasse la
charité, qui en aurait envie. Évidemment, elle lui en veut de
ne pas l’avoir rappelée. Était-elle quand même contente de le
voir ? Ou aurait-elle espéré que ça soit quelqu’un d’autre ?
L’un de ses amis. Elle se serait sentie plus à l’aise. Elle était
peut-être montée avec lui dans le taxi poussé par un ins-
tinct glauque de préservation : on lui propose un toit, pas
en mesure de refuser. Redoutant ce qu’il voudrait lui faire
ensuite. Dans ce cas, dormir sur le canapé, ou se trouver
quelque chose. Et puis, il y a sans doute quelqu’un d’autre.
Le type dans sa chambre l’autre soir. Ou bien ce gars en
ligne qui poste l’émoji pêche sous chacune de ses photos.
Peter ne peut se permettre ce genre de choses sur les réseaux,
il doit veiller à sa réputation. Un jeune avocat important qui
se pose des questions sur l’usage des émojis « diable sou-
riant » ou « gouttes d’eau ». Peut-être qu’elle n’a personne
d’autre, peut-être qu’elle en a juste marre de lui. Elle est
tournée vers la vitre, les yeux dans le vide, et il refuse de
lui faire le plaisir dégradant de la regarder.
Le taxi arrivé à destination, elle descend en le laissant
payer. Il la suit sur le perron, ouvre la porte de l’immeuble,
craint de croiser quelqu’un, mais non. L’appartement est
froid et sent le renfermé. Il allume le chauffage, ouvre la
fenêtre du salon, un peu gêné, pendant qu’elle attend près
du canapé.
Tu n’as pas dormi ici hier soir, hein ?
Il se retourne. Non. Ça fait plusieurs nuits, même.
Elle passe le doigt sur l’accoudoir du canapé, comme si
elle s’attendait à y trouver de la poussière. Tu étais chez ton
amie Sylvia, c’est ça ?
Surpris de ne pas avoir anticipé la question, il garde le
silence. Et finit par répondre : Oui.

157
Elle le dévisage quelques instants. Cool. Intéressant. Alors
comme ça, vous vous êtes remis ensemble ?
Il s’éclaircit la voix : Non.
Elle rit d’un son hautement musical. Il ferme un instant
les yeux et les rouvre. Pourquoi non ? Elle ne veut pas ?
demande-t-elle.
Je pense que ce qu’elle veut ne te regarde pas.
Elle hausse les sourcils. C’est affreux, pense-t-il. C’est
comme s’il les jouait l’une contre l’autre. Mais que dire.
Sa faiblesse, son sentiment de loyauté, son trouble. Pour se
défendre ou pire, plus péniblement, pour la défendre, elle.
Ses larmes de colère, j’aimerais que tu te souviennes de
moi, c’est pas vrai. D’un ton condescendant et sarcastique,
Naomi dit : Je vois…
Il hoche la tête. En évitant de la regarder. Tu veux man-
ger quelque chose ?
Elle va prendre une douche pendant qu’il fait un état
des lieux de la cuisine. Le lait n’est pas périmé. Un mor-
ceau de beurre emballé, un paquet de bacon. Une boîte
d’œufs. Il allume la hotte, fait chauffer un peu de beurre
dans une poêle, bat les œufs à la fourchette. D’habitude,
elle chante sous la douche, mais pas aujourd’hui. Elle a
une jolie voix, elle aussi, mezzo-soprano. Le crépitement
du pain dans le beurre de la poêle. La mousse blanchâtre.
Il se demande comment vont faire les autres : se trouver
des canapés quelque part. Peut-être des auberges de jeu-
nesse. Certains rentreront chez eux. Pas elle, bien sûr. Père
disparu de la circulation et mère cinglée, alcoolo, qui passe
son temps en cure de désintox. À seulement quarante-
quatre ans. Il les avait entendues parler au téléphone :
Naomi était l’adulte, sa mère l’enfant. Ouais, je sais, mais
ce n’est pas l’alcool qui va te faire aller mieux, Mam. Il a
mal au cœur rien que d’y penser. Dans la salle de bains,

158
la porte de la douche qui s’ouvre. Se referme. Comme un
soupir. Des petits bouts de bacon sont accrochés à la poêle.
Et crépitent. Il est plus proche de l’âge de sa mère. Pas tout
à fait vrai, mais c’est l’impression qu’il a. Dans l’embrasure,
Naomi, pieds nus, plus petite, l’air d’une adolescente. Vêtue
du vieux peignoir blanc aux manches effilochées avec la
broderie dorée du logo d’un hôtel. Elle jette un coup d’œil
à la poêle, hausse les sourcils. Et en plus, ça sait cuisiner,
lance-t-elle. Un bon parti. Il sort une tranche de pain à la
spatule et la fait glisser sur une assiette. Ce n’est pas vrai-
ment de la cuisine, répond-il. Il retourne une tranche de
bacon, sa graisse est translucide, croustillante et ambrée.
Naomi continue à tenir l’assiette, l’air d’attendre quelque
chose. Le bacon, c’est pas pour moi ? Il se sent sourire mal-
gré lui. Si. Mais il n’est pas encore assez cuit. Elle lâche un
petit rire. Et tu as du café aussi ?
Ils s’installent tous les deux sur l’horrible table en verre.
La bouche pleine, elle lui annonce qu’il lui faut un nouveau
téléphone. Il est en train de peler une orange dans une sou-
coupe. Je peux te trouver ça, dit-il. Elle déglutit en acquies-
çant et approche à nouveau la fourchette de sa bouche.
Cool, dit-elle. Mais pas un truc cher ni rien, évidemment.
Juste pour prévenir que je suis en vie. La pelure d’orange se
déchire, il la lâche sur la soucoupe, puis reprend son geste.
La voir manger quelque chose de sain, être plus détendue.
Il se demande comment il aurait réagi s’il avait été là. Ça
aurait pu être le cas. Au lit avec elle, en train de partager
une cigarette pendant qu’ils enfonçaient la porte. Il a essayé
de me traîner dans l’escalier, c’est légal ? Son collant noir
tout déchiré.
Je suis désolé de ne pas t’avoir contactée ces derniers
jours, dit-il.
Elle est en train de saucer le beurre sur son assiette.

159
Ouais. Janine m’a dit que tu étais parti comme une furie
l’autre jour pendant que j’étais au téléphone.
Il détache l’orange en deux, puis en quartiers. Je ne savais
pas où tu étais passée. Tu n’avais pas l’air contente de me voir.
Ouais.
Ses mains maladroites. La peau de l’orange qui lui jaunit
les ongles. Bon, dit-il, je pense que je ne suis pas en super
forme ces derniers temps. Et que je ne me suis pas très bien
comporté.
Peter, tu es triste à cause de ton père. Je comprends. Mais
tu dois communiquer. Si tu ne veux plus qu’on se voie, il
faut me le dire.
Il ne la regarde pas. J’aurais dû lire ce courrier, dit-il.
Ça n’aurait rien changé.
Il répond en haussant les épaules : J’aurais pu le faire mal­
gré tout.
Je suis une grande fille.
Il s’essuie le nez du bout des doigts et déglutit avec un
demi-sourire. La prochaine fois que tu te fais arrêter, je te
laisse te débrouiller, c’est ça ?
Elle éclate de rire. Tu n’as rien eu besoin de faire, dit-
elle. Je gueulais là-dedans depuis trois heures. Et toi, tu te
pointes dans ton beau costume, tu agites ta bite, et c’est
du oui, monsieur, bien sûr, monsieur, votre amie est libre.
Il rit d’un air penaud en détachant un quartier d’orange.
C’est ton jour de chance, dit-il.
Elle garde le silence. Il mord dans le quartier d’orange, la
pulpe est douce dans sa bouche, puis il en prend un autre.
Elle demande finalement : Elle sait, pour moi ? Ton amie
Sylvia.
Que tu as été expulsée ? Pas encore. Je vais le lui dire.
Cette drôle d’expression sur son visage. Je parlais de toi
et moi, dit-elle.

160
Quoi, qu’on se fréquente ? Bien sûr qu’elle le sait. Ce n’est
pas un secret.
Tout à coup l’air ravi, elle baisse les yeux vers son café en
essayant de ne pas sourire. Tu lui parles beaucoup de moi,
hein ? demande-t-elle.
Il mâche, avale et, en lui souriant, dit : Je me plains de
toi, tu veux dire. Oui, tout le temps.
Ça se voit qu’elle est contente. Elle croyait qu’il gardait
le secret. Se faisait passer pour un célibataire. Prenait une
douche après et lui faisait un virement. Bon, merci encore.
Puis allait retrouver Sylvia pour le dîner, désolé ma ché-
rie, je suis en retard, tu sais comment c’est au travail. Il se
sent coupable de l’avoir laissée supposer ça. Elle porte une
main à ses cheveux. Je peux aller m’allonger sur ton lit ?
demande-t-elle.
Oui, bien sûr.
Elle se lève tranquillement, laissant son assiette sur la
table. Il a tout à coup plein d’idées en tête. Il la regarde pas-
ser. Il hésite. Tu veux que je te rejoigne ? propose-t-il. Elle
acquiesce sans un mot en le frôlant. Ça dissout toutes ses
idées, comme s’il sombrait dans un trou noir, et il la suit. Il
se souvient de la première nuit qu’ils ont passée ensemble :
la façon dont elle avait frissonné quand il l’avait caressée.
Soudain si jeune et innocente, ses airs bravaches et ses
paroles de défi oubliés. Au bout du lit, il défait la ceinture
du peignoir et le fait glisser de ses épaules. Douceur rosée
de sa silhouette pleine, de ses seins lourds. Il embrasse ses
lèvres entrouvertes. En baissant les yeux, elle dit : J’en ai
vraiment besoin. Tout en lui a mal à l’idée de le lui offrir.
Cette stupide animalité du désir. Allonge-toi, dit-il. Elle
s’exécute et il s’agenouille sur le lit, toujours habillé. La
contemple. Il voit les égratignures sur son genou, qu’elle a
pourtant nettoyées. Le bruit de sa respiration hachée rien

161
que d’être près de lui. Fais ce que tu veux de moi, dit-elle.
Tout ce dont tu as envie, tu peux le faire. Il passe un doigt
sur sa pommette sans pouvoir retenir un sourire. Tu es si
jolie, dit-il. Il glisse sa main entre ses cuisses, elle ferme
les yeux. Sa chatte ouverte et mouillée. Fais tout ce que tu
veux, répète-t-elle. Et il pense qu’il le pourrait. La retourner,
lui faire un peu mal, l’obliger à subir et à lui dire ce qu’elle
ressent. L’humilier. La malmener au point qu’elle en oublie
tout le reste. Puis il se souvient de la porte défoncée, d’elle
traînée dans l’escalier : gênant, plus du tout drôle. Je sais,
dit-il. Comme ça, ça te va ? Il lui écarte les cuisses avec ses
mains, genoux repliés. Puis il s’éloigne et commence à se
déshabiller. Elle le regarde en attendant, les yeux vitreux et
les lèvres entrouvertes. Il lui caresse la mâchoire et la gorge.
La chaleur de son corps sous sa paume. Il s’allonge sur elle
et elle ouvre à nouveau la bouche pour qu’il l’embrasse. Le
goût de sa langue, sa délicate passivité, profonde. En fer-
mant les yeux, comme honteuse, elle dit : Sers-toi de moi,
fais tout ce que tu veux de moi. Tu peux me faire mal, ça
m’est égal. Il la pénètre lentement, profondément, jusqu’à
ce qu’elle crie. Ce sentiment de sombrer, si doux, si pai-
sible que ça ressemble au sommeil. Comblé, les yeux fer-
més, il reste immobile. Il ne dit rien, ne bouge pas, ne sent
que sa respiration saccadée sous lui. D’une voix inquiète,
elle demande : Est-ce que ça va ? Toujours docile et sou-
cieuse. Il lui repousse doucement les cheveux des joues. Il
embrasse ses lèvres. Oui, dit-il. Ne t’inquiète pas. Quand il
se remet à aller et venir en elle, elle crie à nouveau. Un son
cru, presque un gémissement. Oh mon Dieu. Merci, dit-elle.
L’ouverture, la réceptivité de son corps, ses joues rouges,
son cou. Qu’elle le laisse se servir d’elle comme ça, qu’elle
ait besoin de ça, il se sent obligé de fermer les yeux. Elle a
confiance en lui, elle ne cherche qu’à lui faire plaisir, elle

162
s’abandonne, s’offre à son pouvoir, se laisse caresser et uti-
liser comme une poupée. Sa seule crainte, c’est de le déce-
voir. La rassurer, est-ce que ça va. Sers-toi de moi, tu peux
me faire mal, tout ce que tu veux. Son souffle court et une
fois de plus, il la regarde. Ça te plaît ? demande-t-il. Avec
un regard de gratitude désespérée, elle lève la tête. Il ressent
la même chose mais ne peut l’exprimer. J’aime tellement
ça, dit-elle. Je suis à l’abri. Je ne sais pas pourquoi. C’est
comme ça que je le sens. En lui, une étrange intensité qui
croît comme une vague de chaleur quand il la contemple.
Lui offrir ça, oui. Naomi, tu es à l’abri. Je te le promets.
Tout va s’arranger. Ils s’observent un instant de plus. Ils
éprouvent le même désespoir, la même gratitude, la même
vulnérabilité tendre et douloureuse, la même profondeur
du plaisir. Ces halètements qu’elle pousse. Peter, dit-elle.
Putain, je suis désolée. Et lui aussi, à ce moment-là. Il éja-
cule en elle, ce qu’elle adore. Il entend sa voix hébétée mur-
murer : Oh, c’est tellement bon. Cet irrépressible amour de
la vie qu’elle a, pense-t-il. Désosser du poulet frit avec des
doigts graisseux. Boire à la paille le fond d’un soda en fai-
sant du bruit. Ou essayer une nouvelle robe, la façon dont
son corps se livre au toucher. Le plaisir de sa beauté dans
le miroir. La profonde et totale joie qu’elle a à vivre. Pas de
boulot, pas de soutien familial, pas d’adresse, pas d’aides
sociales, pas d’argent pour finir ses études. Sans rien d’autre
dans la vie que ce corps parfait. Les hommes, et même
les femmes, le système, la bureaucratie, la loi, tous appa-
remment bien décidés à la briser, l’obligeant à regarder sa
misère en face. Et pourtant, elle rit, elle boit du café sucré,
demande à être baisée. Il adore ça chez elle. Il a parfois
envie de la protéger, y compris de lui-même. De protéger
sa liberté, ce petit animal sauvage qu’elle est. Après avoir
tous les deux joui, ils restent allongés côte à côte. Il l’ima-

163
gine vivre un peu chez lui, peu importe combien de temps,
ses sous-vêtements qui sèchent sur l’étendoir, les assiettes
dans l’évier. Il se voit lui préparer à dîner pendant qu’elle
est sur le canapé, pieds nus, à envoyer d’interminables mes-
sages vocaux à ses amis. Non, arrête, il a pas dit ça ? Puis la
déshabiller pour la nuit, embrasser avec affection ses lèvres
irrésistibles. La tenir à l’écart de tout ce qui pourrait lui
faire du mal. Uniquement objet de désir et d’amour.
C’était bon ? demande-t-il.
Se sentant peut-être stupide, maintenant, elle dit : Ouais.
Tu n’as pas été méchant.
Ne prends pas cet air déçu.
Lasse et heureuse, elle roule vers lui. Il l’attrape dans ses
bras. Ils nous ont foutus à la porte, murmure-t-elle. Tu y
crois à ça, toi ?
En lui caressant le dos, il dit : Tu veux rester un peu ici ?
Elle attend quelques secondes avant de répondre. Puis elle
dit tout simplement : Tu es sûr que ça te va ?
Oui.
Merci.
Ils restent encore allongés un petit moment sans rien
dire. Cette impression d’avoir tous les deux laissé tomber
le masque. Il a presque envie de tout lui raconter. De lui
dire ce qui s’est passé, ce qui continue à se passer, la souf-
france, la haine avec laquelle il se réveille chaque matin
en espérant être mort, la peur de la perdre, de les perdre
toutes les deux. Je ne peux pas revivre ça. Je suis désolé. Il
y a quelqu’un d’autre. Je pense que ça vaudrait mieux pour
tout le monde si je. Mais pas besoin, pense-t-il. Dans leur
souffle apaisé et le son lent de la circulation grise de la rue,
elle lui prend la main. Être ici avec lui, ça lui suffit. Dou-
chée, nourrie, comblée, à moitié assoupie. À l’abri. Je dois
aller donner un cours cette après-midi, annonce-t-il. Ça va

164
aller ? Tu peux prendre le deuxième trousseau de clefs si tu
veux sortir, il est accroché près de la porte. Elle lui répond
que oui. Tu as besoin d’argent ? demande-t-il. Les yeux fer-
més, elle ne réagit pas. Je t’en laisse un peu, dit-il. Sans les
rouvrir, elle répond tout bas : D’accord. Il lui caresse les
cheveux. Elle lève finalement la tête vers lui. Ce sentiment,
si futile et insensé soit-il, est d’une certaine manière partagé.
Quelque chose d’entendu entre eux, mais qui ne peut être
dit. Merci, dit-elle à nouveau. Il dépose un baiser sur son
front moite et salé. À plus tard.
7

Le jeudi soir, Ivan attend son frère dans un restaurant


aux lumières tamisées. Partout autour de lui, des gens riches
mangent des plats très chers, et bientôt son frère, une per-
sonne riche lui aussi, le rejoindra, et ils dîneront ensemble.
Après tout, pourquoi pas ? Peter, quoique trop préoccupé
par l’accumulation de richesses personnelles, selon Ivan,
souvent odieux, et pas aussi intelligent qu’il le croit, a tout
de même eu raison sur quelques points au fil des années. À
propos de sujets majeurs, Peter avait même tout bon, et Ivan
tout faux. Quand ils se disputaient à propos des femmes,
notamment. Peter, qui les avait toujours appréciées, était
dans le vrai, et Ivan avait tort. Était-ce aujourd’hui ou hier,
il ne sait plus, qu’une femme enceinte était montée dans le
tram à Smithfield, et qu’Ivan s’était levé pour lui céder sa
place ? Ils avaient échangé un regard et elle s’était assise
en le remerciant : c’était le genre de sujet sur lequel il se
serait disputé avec Peter quelques années plus tôt, en se
trompant de camp. Avant, Ivan était totalement indifférent
au fait qu’une inconnue soit enceinte. En quoi ça la rend
importante, d’abord, qu’elle accouche bientôt ? L’hémis-
phère Nord n’est-il pas déjà assez surpeuplé comme ça ?

166
Comment les féministes peuvent-elles exiger l’égalité si ce
qu’elles souhaitent, c’est être considérées comme biologi-
quement plus importantes que les hommes ? Pour Ivan, les
féministes menaient campagne pour un monde dans lequel
les hommes, au lieu d’être leurs égaux, devaient renoncer
à leur siège dans les transports publics dès qu’une femme
décidait de tomber enceinte, ce qui, bien sûr, arrivait tout
le temps. C’était vraiment ce qu’il pensait à l’époque, et
son frère n’avait jamais hésité à dénoncer ces propos en le
traitant de « fasciste », ce genre de choses. Puis, une fois à
la fac, Ivan avait commencé à se dire : en fait, ça n’a pas
vraiment d’importance. Je ne suis pas si fatigué que ça,
alors que cette femme l’est sans doute, donc autant qu’elle
s’asseye. Ce n’est pas vraiment juste, ce n’est pas comme
si c’était moi qui l’avais mise enceinte, je n’ai d’ailleurs
jamais eu l’occasion de mettre une femme enceinte, mais je
n’en ferai pas toute une histoire. Puis, le jour où, à la fac,
cette situation hypothétique s’était présentée à lui, il avait
cédé son siège, mais sans excès d’amabilité : plutôt avec un
sentiment de gêne, voire d’agacement. Et aujourd’hui, ou
plutôt hier après-midi, il avait souri à cette femme enceinte
dans le tram, un vrai sourire, et elle avait levé les yeux vers
lui d’un air de gratitude en disant : Merci. Ivan avait alors
perçu la situation très différemment. Il ne se sentait plus
ni agacé ni obligé : au contraire, il débordait d’amabilité,
voire de tendresse, envers cette femme enceinte. À bien y
réfléchir, cela devait résulter des récents événements de sa
vie, et de sa nouvelle compréhension des relations hommes-
femmes. Que certaines choses puissent se produire et créer
de telles situations, parfois sans qu’on l’ait voulu, il le com-
prenait de façon théorique, mais à présent s’ajoutaient
une ­sympathie personnelle et une compassion pour toutes
les personnes impliquées. La faiblesse des femmes liée au

167
désir qu’elles éprouvaient pour les hommes le frappe tout à
coup, splendide, émouvante, digne du plus profond respect
et de la plus grande déférence. C’était sans doute ce qui,
quoique de façon plus sentimentale qu’idéologique, avait au
fil des années poussé Peter à se soucier à ce point de l’op-
pression des femmes : Peter avait toujours une petite amie
qu’il voyait dans le rôle de l’opprimée. C’est facile, com-
prend maintenant Ivan, d’être triste, et même furieux, au
nom d’une femme qui apprécie de coucher avec vous. Par
nature, ce genre de relation exacerbe le désir de protection,
voire la vénération de l’homme envers la femme. Sur un
certain nombre d’autres points, se dit Ivan, son frère avait
également fait preuve de bon sens. Par exemple, le compor-
tement à adopter avec Frank, le copain de leur mère. Ou
comment annoncer poliment à un serveur qu’il y avait une
erreur dans la commande. Ivan avait déjà vu Peter faire ça.
En jetant un coup d’œil à son assiette, il disait d’un ton
badin et sympathique : Ah, il me semble que pour moi,
c’étaient les tortellinis. Il n’hésitait pas, il le disait simple-
ment. Ce n’est pas un talent qu’Ivan a besoin de travailler
de façon urgente, vu la fréquence à laquelle il va au restau-
rant, n’ayant presque pas d’argent, mais il peut garder ça
dans un coin de sa tête pour les rares occasions où le ser-
veur se tromperait de commande, dire nonchalamment : Ah,
il me semble que c’étaient les tortellinis.
Ivan avait prévu de passer la semaine à étudier la théorie
des ouvertures, mais il a passé beaucoup de temps à télépho-
ner et à rédiger des mails à une petite start-up de la tech
pour se faire payer une facture datant de juillet. Bonjour,
écrit-il dans ses mails, ceci est un nouveau rappel au sujet de
la facture du 8/07. Je suis toujours en attente de paiement.
Par avance, merci. Bien à vous, Ivan Koubek. Il doit régler
son loyer dans dix jours et, à cause d’erreurs qu’il a com-

168
mises, mais aussi du temps qu’il a dû consacrer à l’enter-
rement et tout le reste, il n’a aucune autre rentrée d’argent
en prévision. Il a si souvent appelé le numéro qui figure
sur leur site web que lorsqu’il entend le message automa-
tique, il se surprend à le prononcer comme dans une sorte
de karaoké absurde, sans musique, en arpentant sa minus-
cule chambre tandis que la pluie dégouline sur la vitre. Vous
êtes en relation avec EduFocus One. Nous vous remercions
de votre appel. Merci de laisser votre nom et votre numéro
de téléphone, un membre de notre équipe prendra contact
avec vous. Une voix féminine, une sorte de voix robotique
sans accent, puis un bip. Ce qu’Ivan a appris d’important
en laissant ce genre de messages, c’est de ne jamais tomber
dans l’agressivité. Ça lui est arrivé une fois avec une autre
start-up, non pas de crier mais de parler sur un ton colé-
rique, et ensuite il avait reçu un mail disant que la protec-
tion de la dignité du personnel était la priorité de la société,
qu’il avait nui à leur environnement de travail, et en fin de
compte il n’avait jamais été payé. Ce mail l’avait de plus
effrayé, car il avait eu l’impression qu’on allait l’envoyer
en prison. Il s’était donc mis en quête d’une nouvelle mis-
sion en écrivant des mails et en passant des coups de fil.
Et même, les yeux mi-clos, le pointeur de sa souris sur le
bouton rouge, prêt à fermer la page, il avait regardé des
annonces de boulots qualifiés en ligne. Technologie com-
merciale (stage). Ingénieur en finance diplômé. Analyste
software junior. Ces termes surgissaient et glissaient sur
son esprit pour s’effacer dès qu’il cliquait sur le bouton
rouge. Cette semaine encore, sa mère lui avait envoyé l’un
de ses habituels messages culpabilisants sur le chien, sur le
fait qu’Ivan ne vienne même pas le voir et, implicitement,
même pas la voir elle, sa mère, qu’il n’avait surtout pas
envie de croiser, parce qu’elle allait lui poser des questions

169
sur sa carrière, qu’il n’avait pas. Et puis Darren, le beau-fils,
serait sans doute là, lui aussi, avec ses horribles vêtements
de marque, à parler de son club de voile. Dans le bus, ce
matin, Ivan a encore reçu ce genre de message de la part de
sa mère : Je pensais que tu ne supportais pas d’être séparé
de cette bestiole ? Accompagné d’une photo d’Alexei, son
chien, l’air triste, son museau fin abaissé et ses yeux rele-
vés d’un air mélancolique. Dans le bus bondé, sa veste sur
le dos, dans l’air trop chaud et trop humide du souffle des
gens, l’épaule collée contre la personne assise près de lui,
Ivan s’était senti mal car son chien lui manquait. Il s’était
dit qu’il devait absolument aller le voir, quitte à se rendre
à Skerries, dans la maison du copain de sa mère, avec les
photos de bateaux sur la cheminée. Puis il s’était souvenu de
sa facture impayée, et du loyer qu’il devait pour la fin de la
semaine, des emplois qualifiés qu’il avait vus sur internet, de
la théorie des ouvertures qu’il n’avait pas étudiée, de l’éloge
funèbre qu’il n’avait pas prononcé à l’enterrement de son
père, et, avant que ses pensées puissent s’enfoncer encore
plus dans la noirceur et la commisération, il avait songé à
Margaret. Il avait passé les deux derniers week-ends avec
elle, et il y retournait le week-end suivant. Il avait fermé les
yeux dans le bus, envahi par une sensation de paix et de
tranquillité à l’idée que la flèche du temps l’emmenait vers
ce week-end et qu’il serait bientôt près d’elle, qu’il lui pose-
rait toutes les questions qu’il avait en tête. Quel genre de
livres elle aimait, avait-elle été populaire à l’école, préférait-
elle sa sœur ou son frère, était-elle croyante, avait-elle eu
beaucoup de petits copains avant de se marier. Il pourrait
poser certaines de ses questions au dîner, et certaines au
lit, en la tenant dans ses bras et en l’embrassant parfois
sur la bouche. Mais bien sûr, qu’il y ait ou non une femme
splendide dans sa vie qui aimait ses baisers, il devait mal-

170
gré tout payer son loyer : cette situation-là, il l’acceptait.
Néanmoins, il valait toujours mieux être plein d’espoir et
d’optimisme quant à sa présence sur terre tout en luttant
pour payer son loyer que totalement découragé et devoir
malgré tout mener ce combat, car on n’avait pas le choix.
Le rideau à l’entrée du restaurant s’écarte, et Peter appa-
raît avec sept minutes de retard, vêtu d’un long manteau
bleu marine. Il tient un attaché-case au bout du bras, ainsi
qu’un parapluie replié et un journal. Une serveuse lui indique
la table où Ivan est installé. Bonjour, dit Peter. Salut, dit
Ivan. La serveuse s’éloigne, Peter retire son manteau et se
débarrasse de tout ce qu’il avait à la main, presque sans
effort, comme s’il n’avait pas besoin de penser, même une
seconde, à l’endroit où poser ces différents objets. Puis il
s’installe face à Ivan avec un petit sourire.
Qu’est-ce qu’il y a ? demande Ivan.
Rien, dit Peter. Je suis en retard, ou tu étais en avance ?
Ivan dit qu’il était en avance. Peter regarde sa montre,
lourde, cerclée d’or, avec un bracelet en cuir, et il fait remar-
quer : C’est gentil de ta part, mais je suis aussi un peu
en retard. Puis, relevant la tête : Comment s’est passé ton
week-end ?
Bien, dit Ivan. Et toi ?
Peter remplit leurs verres d’eau. Comme d’habitude. Tu
es retourné dans le Leitrim ?
Exact.
Tu vois quelqu’un.
En réponse à cette remarque, Ivan se surprend à aspirer
de l’air entre les dents. On peut dire ça, oui.
Avec une expression agréable et intéressée, Peter le dévi-
sage. On peut dire ça ? répète-t-il.
Oui, on se voit. Mais ce n’est pas comme si on avait mis
des mots là-dessus.

171
Avec un sourire dans la voix, Peter dit : D’accord. Vous
y allez doucement.
Ce qui pourrait être interprété comme moqueur, pense
Ivan, mais le ton de Peter n’avait rien d’ironique. Il boit
une gorgée d’eau glacée en y réfléchissant. Puis il dit : C’est
que… c’est encore le tout début. Mais c’est, euh… Il s’inter-
rompt, car il n’a pas préparé la fin de la phrase, et ne voit
aucune suite à lui donner. Gêné, il sourit sans plus rien dire.
Entre-temps, Peter jette poliment un coup d’œil au menu,
comme pour éviter de faire remarquer à Ivan qu’il s’est
arrêté en pleine phrase, ce qui, Ivan le reconnaît, est assez
bienveillant de sa part. Sans lever les yeux, Peter dit :
Joueuse d’échecs ?
Pardon ?
Ton amie dans le Leitrim, elle joue aux échecs ?
Ah. Non, elle ne joue pas.
Cette fois, Peter quitte la carte des yeux avec une expres-
sion intriguée, toujours bienveillante, mais différente. Oh. Et
vous vous êtes rencontrés… ?
Au tournoi d’exhibition, répond Ivan. Mais elle n’était
pas spectatrice, elle travaille au centre artistique. Où avait
lieu le tournoi.
Intéressant.
Ivan attrape à son tour la carte et la regarde, même s’il a
amplement eu le temps de choisir avant l’arrivée de Peter.
Il avait même choisi avant, déjà, sur le site du restaurant.
Oui, je l’apprécie beaucoup, dit-il.
Formidable, dit Peter. Je suis heureux pour toi.
La serveuse revient pour prendre leur commande, les
entrées et les plats. Peter convainc Ivan de partager une
bouteille de vin blanc, puis la serveuse s’éloigne en rem-
portant les menus. Ivan savait que Peter lui poserait des
questions sur Margaret, et il avait quelques inquiétudes sur

172
la façon dont se déroulerait la conversation, ce que Peter
pourrait insinuer au sujet de cette relation, mais maintenant
que le sujet a été évoqué il considère que ça s’est bien passé.
Peter a fait preuve de tact et de courtoisie, trouve-t-il. Et
lui-même s’en est bien sorti, certes avec un peu d’embarras,
mais pas trop, en tout cas sans gêne prononcée. Comme si
le succès de cet échange lui donnait des ailes, il demande
à Peter des nouvelles de son travail, et ils sont encore en
train d’en parler quand on leur apporte les entrées. Peter
a commandé une sorte de bruschetta, et Ivan une soupe à
l’oignon. Ils attaquent tous les deux leurs repas. La soupe
est tellement chaude, épaisse et goûteuse qu’Ivan en a l’eau
à la bouche, même en mangeant, ce qui lui rappelle à quel
point il a faim, après les deux tranches de pain de mie blanc
dont il s’est contenté pour le déjeuner. Il a le visage moite à
cause de la vapeur appétissante qui s’élève de la soupe. Ce
n’est pas tout à fait ce que j’avais espéré, dit Peter. Mais au
moins, je travaille. Tu sais, tu débarques avec tous ces grands
idéaux, comme tout le monde. En fait, non, pas comme tout
le monde. La plupart n’ont pas d’idéaux. Mais bon, ce que
je veux dire, c’est que même si tu en as, il faut que le bou-
lot soit fait.
Ivan s’essuie la bouche d’un air songeur avec la serviette
en tissu et la replace sur ses genoux. Tu as des idéaux ?
demande-t-il. Peter le regarde avec une expression tellement
bizarre – blessée, et en même temps déconcertée, presque
inquiète – qu’Ivan ajoute aussitôt : Désolé, évidemment.
Oui, dit Peter. J’ai des idéaux.
D’accord. Lesquels, par exemple ?
Peter continue à avoir l’air intrigué. Qu’est-ce que tu veux
dire par là ?
Ivan sent qu’il s’exprime mal, alors pour fluidifier la
conversation, il tente un sourire. Par exemple, quel serait

173
l’un de tes idéaux ? Tu n’es pas obligé de me répondre, ça
m’intéresse, c’est tout.
Sur un ton plus doux, Peter répond : C’est une façon de
parler, Ivan. Avoir des idéaux, cela signifie simplement être
motivé par autre chose que ses intérêts personnels. Bien sûr,
en ce qui me concerne, j’aimerais vivre dans une société plus
juste. Et j’y travaille, un peu. L’égalité, le droit du travail.
Mais pour l’instant, comme je disais, ma vie professionnelle
tourne surtout autour du fait que je dois gagner de l’argent.
Je comprends. Une société plus juste. C’est intéressant. Je
suis d’accord. Moi aussi, j’aimerais bien ça.
Peter prend une gorgée de vin puis repose son verre. Je
suppose que tout le monde aimerait plus ou moins cela, en
théorie. Tu penses à une carrière future ?
Ouais. Je songe à devenir écoterroriste.
Peter relève la tête et, comprenant à la tête d’Ivan qu’il
plaisante, il sourit. Je souscris, répond-il. Appelle-moi quand
tu auras besoin d’un avocat.
Le vin est frais, avec une agréable pointe d’acidité en
bouche. Mais, reprend Ivan, le gros problème, c’est que je
suis lâche.
Peter rit de tellement bon cœur et avec une telle sponta-
néité qu’il doit mettre sa main devant sa bouche, car il est
en train de manger. En toussotant, puis en déglutissant, il
dit sur le ton de l’humour : Et moi qui pensais qu’on n’avait
aucun point commun.
Ivan se sent heureux de l’avoir fait rire. Qu’est-ce que tu
entends par là ? Toi aussi tu es lâche ? Je n’aurais pas cru.
Ah bon ?
La façon dont tu plaides au tribunal, dont tu présentes
tes arguments au juge. Selon moi, si on est lâche, on ne
peut pas faire ça.
Peter semble réfléchir, puis répond : Sauf si on est bon.

174
C’est facile de faire des choses pour lesquelles on est spon-
tanément doué, ce n’est pas du courage. En revanche, faire
quelque chose où on risque d’échouer… Il s’interrompt,
apparemment pour réfléchir à nouveau, en mâchant un bout
de pain. D’une certaine façon, on est tous les deux exi-
geants envers nous-mêmes, dit-il, nos vies font qu’on s’ex-
pose volontairement à ce que les gens appellent la défaite.
Et ça, selon moi, ça requiert une certaine dose de courage.
Même s’il n’est que psychologique.
Ivan écoute en laissant le vin se réchauffer dans sa bouche
avant de le boire. Tu veux dire, quand je perds aux échecs.
Beaucoup de gens ne le supporteraient sans doute pas
comme toi.
Je ne sais pas. Je ne pense pas que je le supporte. Ça
m’énerve vraiment de perdre.
Moi aussi, dit Peter.
Ivan l’observe depuis l’autre côté de la table. Ah bon ?
Je n’aurais pas cru. Par exemple, quand tu perds un pro-
cès, ça t’énerve ?
Peter acquiesce en baissant les yeux vers son assiette et
en triturant ses couverts. Absolument. Je trouve ça insup-
portable.
Ça alors. C’est drôle. Je ne me souviens pas que ça t’éner-
vait quand tu perdais un débat.
Peter relève la tête avec un petit sourire. Je n’en ai pas
perdu beaucoup.
Oui, c’est vrai. À l’époque, je trouvais que les procès, ça
n’avait pas de sens par rapport aux échecs. Parce que tu les
gagnais tous, sans jamais en perdre aucun.
Il n’y avait tout simplement personne d’assez bon pour
nous battre.
Ivan réfléchit, puis répond : J’aimerais que ma vie soit
comme ça.

175
Moi aussi, dit Peter.
Ils mangent quelques instants en silence. Ivan a l’impres-
sion d’apprendre des choses intéressantes, même s’il ne sait
pas exactement lesquelles. Bien sûr, son frère et lui aimeraient
que leur vie soit consacrée à gagner sans jamais perdre. C’est
sans doute le cas de tout le monde. Personne n’a envie de
perdre. Et pourtant, chez Peter et Ivan, ce sentiment particulier
a peut-être été plus marqué, plus intense que pour d’autres :
le désir de gagner, la conviction puérile et naïve qu’il était
possible de mener ce genre de vie, et l’amertume qui avait
découlé de l’expérience. C’était comme si chacun avait eu sa
période de gloire et d’exaltation. Ivan, les dernières années
de lycée, Peter, la fac, pour, dans les deux cas, n’aboutir qu’à
une forme de découragement. Après le lycée, Ivan avait lutté
pour garder son niveau aux échecs, puis son père était tombé
malade, et sa vie avait pris une tournure affreusement dépri-
mante. Le scénario qui avait suivi les études de Peter était
moins clair pour Ivan, mais il y avait évidemment eu un tour-
nant dans sa vie, et même dans sa personnalité, à l’époque de
l’accident de Sylvia. C’était quelque chose qu’Ivan compre-
nait mal, parce qu’il était encore jeune à l’époque. Seize ans,
peut-être, mais toujours proche de l’enfance. Lorsqu’il était
encore enfant, ils s’entendaient bien, mais une fois qu’Ivan
était devenu un être capable de réflexion, avec sa propre per-
sonnalité, Peter avait cessé de l’apprécier, en tout cas de lui
consacrer du temps, et ça en disait long sur Peter. Ce que
cela disait, selon Ivan, c’est que Peter aime les gens qu’il peut
dominer, auxquels il se sent supérieur, et qu’il apprécie moins
ceux qui ont de la repartie ou ne sont pas d’accord avec lui.
Quand Ivan avait atteint l’âge de seize ou dix-sept ans, Peter
et lui avaient commencé à se disputer, voire à s’affronter, au
sujet de la politique, de l’histoire, de tout et n’importe quoi,
des femmes enceintes dans les transports. Peter traitait Ivan

176
de tous les noms, de misogyne, de loser. C’était triste, parce
qu’avant ils s’entendaient bien. Selon Ivan, si Peter et Sylvia
étaient restés ensemble, tout aurait été différent. Elle exer-
çait une bonne influence sur lui. C’est après leur séparation
que les choses avaient changé. Mais cette idée est obscure et
elle porte à confusion, parce que ce n’est pas comme si Syl-
via avait disparu de l’existence de Peter. Ils sont restés bons
amis, même si Ivan ne sait pas grand-chose à ce sujet. Peter
est en train de remplir leurs verres quand la serveuse apporte
les plats. Ivan a pris du saumon : un filet rose et luisant par-
semé de grains de sel en train de fondre entouré de petits pois
revenus au beurre, d’asperges et de pommes de terre grenaille.
Ça a l’air bon, dit Peter.
Ivan, envahi par un sentiment un peu trouble à cause de
cette conversation plaisante, de l’ambiance, des plats et du
vin, voire de ses propres pensées, renchérit : C’est vraiment
un bel endroit. C’est la première fois que je viens ici. Selon
lui, ça ressemble à ce que dirait quelqu’un qui a l’habitude
d’aller au restaurant. Dans la bouche d’Ivan, le saumon se
mue en une abstraction de saveurs : le poisson est agréable-
ment salé et le citron bien acidulé contre son palais. C’est
très bon, se dit Ivan, extrêmement bon. Peter lui demande
s’il est retourné chez leur père depuis l’enterrement, et Ivan
répond que non. Ils parlent quelques instants de la maison,
qui revient légalement à leur mère, puisque leurs parents en
avaient fait l’acquisition ensemble, et que leur père n’avait
jamais racheté sa part. Christine n’a pas encore annoncé ce
qu’elle comptait en faire, et ni Peter ni Ivan ne lui posent la
question parce que, ils en sont tous les deux d’accord, elle
semble vouloir entretenir le suspense. Personnellement, je
me moque de sa décision, dit Peter. Mais peut-être que toi,
tu préférerais qu’elle ne vende pas. Au bout d’un silence,
Ivan dit que ce n’est pas facile, parce que ça serait triste de

177
ne jamais pouvoir retourner dans cette maison, mais qu’il
n’aime pas non plus l’idée qu’elle reste vide, sans personne
dedans. Il voit quelque chose passer sur le visage de son
frère, quelque chose de difficile à décrire, qui disparaît aus-
sitôt, et Peter répond : Je comprends. J’imagine que, vu sa
situation géographique, elle n’est pratique pour aucun de
nous deux. Ivan reconnaît que c’est compliqué et, au bout
de quelques instants, Peter demande : Tu habites toujours
à Ringsend, n’est-ce pas ? Ivan répond oui, pour l’instant.
Et tu bosses ? demande Peter.
Oui, en free-lance. Analyse de données. À temps partiel.
Mais tu t’en sors ?
Ivan avale une bouchée en réfléchissant, puis il déglutit.
Plus ou moins. En ce moment, ça n’est pas simple, parce
que je n’ai pas beaucoup travaillé en août et en septembre.
À cause de l’enterrement, et tout ça.
Je vois, dit Peter. Quand tu dis que ça n’est pas simple,
tu sous-entends que… ?
Ivan se tait un instant, puis répond avec prudence : J’at-
tends un règlement. Et je dois mon loyer pour la semaine
prochaine. Si tout le monde me payait en temps et en heure,
je n’aurais pas de problèmes.
En relevant la tête, Peter acquiesce, et il se sert de son
couteau pour empiler des pâtes sur sa fourchette. Bon, dit-il,
si la semaine prochaine tu n’as toujours pas l’argent, tu
m’appelles, d’accord ? Je serais ravi de t’aider, ce n’est pas
grand-chose.
Ivan reste silencieux, il se contente de regarder son frère
manger. Puis il dit : Cool. C’est vraiment gentil de ta part,
merci. Après un silence, il ajoute : J’espère avoir les sous
d’ici là. Mais si je dois t’emprunter quelque chose, je te
rembourserai bien sûr.
Évidemment, je le sais. Mais sans pression.

178
Ivan se remet à manger avec un sentiment bizarre. Il
est incapable de trouver quelque chose à dire. Il n’avait
encore jamais eu l’idée d’emprunter de l’argent à Peter.
Peut-être parce que l’aisance financière de Peter avait tou-
jours davantage eu l’air d’un trait de personnalité que
d’une réalité transférable. Lui demander un prêt aurait été
comme lui demander d’emprunter son humour : ça n’au-
rait pas eu de sens. Mais Ivan voit que l’argent de Peter
n’est pas une caractéristique, uniquement de l’argent. Et
même si Ivan préférerait ne pas en avoir besoin, il doit
reconnaître que ça le soulage de savoir qu’il aura la possi-
bilité de payer son loyer la semaine prochaine, qu’il n’aura
pas à s’en inquiéter chaque minute. Il se sent touché par la
générosité de Peter. Et encore plus par la désinvolture qu’il
affiche à ce propos, comme si ce n’était pas grand-chose,
une désinvolture qui permet à Ivan de voir la situation
comme moins gênante. Peter cherche évidemment à faire
preuve de gentillesse. Tout ça, inviter Ivan à dîner, s’assu-
rer qu’il ne manque pas d’argent, c’est la façon qu’a Peter
d’incarner quelqu’un de bien, un bon frère. Ivan trouve ça
tellement touchant qu’il en devient triste, une tristesse qui
semble fondamentalement liée à la personnalité de Peter.
Et là, il pense de nouveau à Sylvia, et à son rôle dans la
vie de Peter. Quand leur père était à l’hôpital, qu’elle allait
lui rendre visite et s’asseyait près du lit pour faire les jeux
dans les journaux : mots-croisés, rondes des mots, par-
fois même des problèmes d’échecs. Peter, lui, n’avait pas
la patience de rester au chevet de leur père. Il préférait se
lever et marcher, aller jusqu’au distributeur automatique,
passer des appels, tenter d’obtenir des informations de la
part des médecins. Remplir des formulaires d’assurance,
des choses comme ça. Il n’était pas du genre à rester assis
avec un journal dont l’encre avait bavé. En abondance, en

179
quatre lettres, commence par un T et finit par un P. C’était
plus dans la personnalité de Sylvia et d’Ivan de passer du
temps sur les chaises inconfortables avec les dernières pages
du journal jusqu’à ce que son père finisse par s’endormir.
Chacun d’entre eux avait un rôle à jouer. Les formulaires
d’assurance aussi, c’était important, et Peter leur rapportait
du distributeur des snacks, des tasses de café, un Twix, de
l’eau fraîche pour son père. Ce n’était pas comme s’il était
ailleurs en train de s’amuser, et qu’il laissait Ivan s’occuper
de tout. Mais on sentait qu’il avait besoin de Sylvia, qu’il
comptait sur elle pour les choses qui le dépassaient. Tout
était lié, d’une certaine manière : même là, ce dîner qu’ils
sont en train de partager, Peter qui s’efforce d’être gentil
avec lui, ça le renvoie à la tristesse, à une certaine carence
dans la personnalité de Peter. Ivan se souvient que le mois
dernier, après l’enterrement, Sylvia avait dormi avec Peter
dans son ancienne chambre. Est-ce pour ça qu’il a invité
Ivan à dîner, qu’il l’a convaincu de prendre une bouteille
de vin, qu’il lui a proposé de lui prêter de l’argent, et tout
le reste ? La serveuse revient avec la carte des desserts, et
quand elle repart Peter vide le reste de la bouteille de vin
dans le verre d’Ivan. En regardant par-dessus la table, il
rassemble son courage et dit tout haut : Et comment ça se
passe pour toi ?
Peter replace la bouteille vide dans le seau de glace.
Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Je ne sais pas. Genre, tu as quelqu’un, ou… ?
En l’observant, Peter hausse les sourcils. Ah. Comme tu
l’as dit plus tôt. Ce n’est pas une question simple.
Ivan se tait, puis ose : Tu ne t’es pas remis avec… ?
Peter attend un instant qu’Ivan termine sa phrase, et
comme ce n’est pas le cas il dit tout simplement : Avec Syl-
via, tu veux dire.

180
Oui.
Tu peux prononcer son nom, tu sais. Ce n’est pas interdit.
Ivan hoche la tête, sachant que la conversation vient de
prendre une tout autre tournure, plus sérieuse, et qu’il doit
trouver les bons mots. Ouais, tu as raison. Je cherchais sim-
plement à ne pas être intrusif.
Pas de problème. Ce n’est pas intrusif. J’espère que tu sais
qu’elle t’aime beaucoup.
Je sais, répond Ivan. Et c’est réciproque. Moi aussi, je
l’aime beaucoup. Après un bref silence, il ajoute : Je suis
triste de ne plus la voir.
Peter contemple la carte des desserts sans la lire. Je com-
prends, dit-il. Je pense que c’est pareil pour elle. Il semble
déglutir, puis en levant la tête, il ajoute : Elle dit qu’on com-
mence à se ressembler. Toi et moi.
Ivan se rend compte qu’il est en train de rire. Il se sent un
peu ivre. Oh, c’est amusant, mais je ne pense pas que ça soit
vrai.
Évidemment, je n’ai pas le charme de ta jeunesse, dit
Peter. Mais je ne pense pas qu’elle disait ça contre toi. Il
referme la carte et regarde à la place la liste des boissons
chaudes et des alcools. Sylvia compte beaucoup pour moi,
avance-t-il. Tu sais, elle occupe une grande place dans ma
vie, et ça sera toujours le cas. Mais ça fait longtemps qu’on
n’est plus ensemble, et je pense que maintenant on a cha-
cun notre vie. C’est difficile. Il y a beaucoup de sentiments
confus. Même si je l’aime encore. Énormément, même. C’est
compliqué.
Ivan est en train d’acquiescer. Il a pour la première fois
de sa vie l’impression que Peter lui parle d’égal à égal,
comme à quelqu’un qui comprend ce genre de complexi-
tés. Il y a beaucoup de sentiments confus, a dit Peter, et
Ivan voit très bien ce qu’il veut dire. Avec Margaret, quand

181
elle avait pleuré dans ses bras : il y avait là aussi beaucoup
de sentiments confus, trop, même. En imaginant son frère
et Sylvia dans la même situation, Ivan se sent bizarrement
triste, même s’il ignore pourquoi. Mais il veut communi-
quer ce sentiment avec force, dire à quel point il comprend,
de quelle façon il a l’impression que leurs situations se res-
semblent et, en regardant la carte des desserts, il adopte
presque sans s’en rendre compte la même désinvolture que
Peter en lâchant : Je comprends. La femme que je fréquente
est séparée de son mari, du coup, là aussi, les choses sont
compliquées.
Au bout d’un instant, tout en continuant à regarder la
carte, Ivan sent le regard de Peter sur lui : encore un sen-
timent étrange. Quand il relève la tête, il a la confirmation
que son frère l’observe, le front un peu plissé.
Excuse-moi, qu’est-ce que tu viens de dire ? demande
Peter.
Tout à coup moins confiant, et craignant d’avoir trop bu,
Ivan répète d’un ton hésitant : Elle est séparée de son mari.
Sans le quitter des yeux, Peter demande d’une voix étran-
gement calme : Et quel âge elle a ?
Ivan se sent déglutir en répondant : Trente-six ans.
Peter acquiesce sans rien dire pendant quelques secondes.
D’un ton toujours aussi calme, il demande : Elle a des
enfants ?
Non.
Peter se frotte les yeux, l’air fatigué et déprimé. Il dit
lentement : Ne le prends pas mal, Ivan. Mais cette femme
approche de la quarantaine. Elle a déjà été mariée. Toi, tu
en as vingt-deux, tu viens à peine de terminer tes études, tu
n’as même pas encore de boulot. Je ne veux pas te découra-
ger, mais tu crois qu’une femme normale de son âge aurait
envie de sortir avec quelqu’un dans ta situation ?

182
Ivan sent des picotements sur sa nuque, sous les aisselles,
jusque dans ses veines. Qu’est-ce que tu es en train de dire ?
Qu’elle n’est pas normale ?
Je te pose la question.
Tu ne la connais pas.
Toi non plus, pas tant que ça. Tu l’as vue quoi, deux
fois ?
Le corps traversé par un tremblement brûlant, Ivan
repousse sa chaise et se lève en disant : Va te faire foutre.
Peter reste sans bouger en affichant un sourire las et il
dit : Peut-on rester aimables, s’il te plaît ?
D’une voix délibérément calme, presque comme un sif-
flement, Ivan lance : En fait, je te déteste. Je t’ai toujours
détesté.
Sans bouger, sans regarder autour de lui pour voir si les
clients ou le personnel les regardent, Peter se contente de
répondre : Je sais.
Dans l’air froid, dehors, Ivan avance à grandes enjam-
bées en passant si nécessaire sur la chaussée pour éviter les
piétons. Il sent ses molaires grincer, et il perçoit cet hor-
rible bruit jusque dans ses oreilles. Tu crois qu’une femme
normale, avait dit Peter, comme si l’idée que Margaret
soit normale était risible, alors qu’elle est, quoi que Peter
puisse penser ou dire, tout à fait normale. Et même si ça
n’était pas le cas, ça n’aurait aucune importance pour Ivan,
qui contrairement à son frère n’attribue pas une valeur
ridiculement élevée au concept de normalité, lequel, for-
mulé autrement, revient tout simplement à se conformer
à la culture dominante. Or il se trouve que Margaret est
tout ce que Peter considérerait comme normal : intelli-
gente, cultivée, à l’aise en société. À quel genre d’anorma-
lité Peter faisait-il allusion ? Le fait qu’elle n’ait pas toute
sa tête ? Qu’elle se serve d’Ivan pour récupérer son ex-mari

183
ou quelque chose comme ça ? Aucune importance. Ce n’est
pas le cas. Peu à peu, tout en se frayant un chemin à tra-
vers les conversations et les corps, Ivan sent son visage se
faire moins brûlant, un peu comme une énergie thermique
qui se dissiperait dans l’atmosphère environnante. Le ter-
rible coup de sang qui l’a poussé à quitter brusquement le
restaurant est en train de retomber, et la vague d’animosité
se mue en quelque chose d’autre. Il commence à se dire que
ce n’était pas malin, que c’était même complètement idiot
d’évoquer l’âge de Margaret devant Peter, tout comme
sa situation maritale. Il n’aurait jamais dû confier ça à
Peter. Ou alors, quitte à commettre cette erreur, il aurait
dû introduire l’idée de façon prudente et appropriée. Il
s’en rend compte, maintenant. C’est évident. Margaret elle-
même a exprimé son inquiétude sur ce que Peter penserait
d’elle, au cas où il l’apprendrait, parce qu’elle comprend
que la situation puisse paraître singulière et laisser place
à de mauvaises interprétations. En disant ce qu’il a dit à
Peter, pas seulement ses mots, mais aussi son ton insou-
ciant, son manque d’anticipation, Ivan se rend compte
qu’il a fait quelque chose que Margaret n’aurait pas aimé
qu’il fasse. Il a en effet créé, de son propre chef, la situa-
tion qui inquiétait Margaret vis-à-vis de la famille d’Ivan,
ce qu’ils allaient imaginer d’elle. Peter pense maintenant
du mal d’elle, ce qu’elle craignait, tout ça à cause de lui.
Cette idée le frappe avec une telle violence qu’il s’immobi-
lise en pleine rue pour contempler, sur le trottoir humide
et craquelé, un abysse de désespoir et de mortification.
Comment rattraper le coup ? se demande-t-il. Pourrait-il
rappeler Peter et, allez savoir comment, corriger le malen-
tendu sur la personne de Margaret et sa moralité ? Non.
Pas vraiment. Parce que tout ce qu’Ivan a dit pendant le
dîner était vrai, et que le jugement de Peter sur Margaret,

184
bien qu’incorrect, reposait sur une information correcte.
Par conséquent, Ivan ne voit pas quelle nouvelle informa-
tion il pourrait raisonnablement apporter à Peter pour le
faire changer d’avis. Car même si ça le dérange, Ivan doit
bien l’admettre, il n’a guère d’informations sur le mariage
de Margaret. Il ne sait même pas quel est le nom de son
ex-mari, ni son métier, ni combien de temps ils ont été
mariés, ni pourquoi cette relation a pris fin. Malgré le
ton confiant qu’Ivan avait eu jusque-là au dîner, à aucun
moment Margaret ne s’était ouverte à lui à ce sujet. Tu
penses qu’une femme normale, avait dit Peter, et le souve-
nir de cette remarque réactive en Ivan une colère suffisante
pour le pousser à reprendre sa marche. Ce n’est pas parce
qu’Ivan a été assez stupide pour dire quelque chose qu’il
n’aurait jamais dû dire que Peter avait le droit de réagir
de la sorte. Il aurait pu faire preuve d’ouverture d’esprit
et de sensibilité, au lieu de condamner et de se foutre de
sa gueule. Peter est fondamentalement quelqu’un de mau-
vais, pense Ivan, et sa vie ne serait certainement pas pire,
elle serait même sans doute bien meilleure, s’il n’avait plus
jamais à le revoir ni à lui parler. Il va bloquer son frère sur
son téléphone et ne lui dira plus bonjour. L’idée d’ignorer
Peter en public, de lui faire honte et de le blesser parvient
à distraire Ivan de la contemplation bien plus douloureuse
de ses propres remords. En voulant être regardé comme un
individu adulte et mature par son paternaliste de frère aîné,
Ivan s’est comporté de façon stupide, plus que stupide, il
a trahi la confiance et le secret d’une femme qu’il apprécie
beaucoup, et qui peut-être, elle aussi, l’aime bien. Qu’y a-
t-il de pire ? La décision de ne plus jamais revoir son frère
est, pense-t-il, une bien maigre consolation par rapport au
fait d’avoir si mal agi. La pluie se met à tomber pendant
qu’il franchit le canal, d’abord faiblement, puis plus dru.

185
Tête nue sous le ciel qui se fend, Ivan continue sa route,
les cheveux plaqués sur le crâne, des gouttes froides dans
les yeux, en détestant son frère, en se détestant, et en se
sentant terriblement mal.
8

Le samedi après-midi, Margaret est à nouveau en voi-


ture avec Ivan, ils roulent en direction de la côte. Ils ont
déjà fait une heure de route, et sous le ciel gris la mer
forme une ligne bleu ardoise mouvante à l’horizon. Quand
elle l’a retrouvé à l’arrêt de car la veille au soir, Ivan était
renfermé, et il n’a pas dit grand-chose durant le trajet.
À la maison, elle lui a demandé si tout allait bien, et il
a répondu : Oui, oui, je suis désolé. Je suis très heureux
de te voir, je te le promets. Ils étaient en train de reti-
rer leurs manteaux et leurs chaussures dans l’entrée. Tu
connais l’expression « un régal pour les yeux » ? a-t-il dit.
En souriant, l’air amusé, elle a répondu oui. Eh bien, c’est
tout toi, a-t-il ajouté. En rangeant ses gants dans son sac,
elle lui a demandé pourquoi ses yeux avaient besoin d’un
régal, et au bout d’un petit moment il a répondu : Pour
plusieurs raisons. Rien de grave. Il était en train de déla-
cer ses baskets. Merci d’être encore venue me chercher,
au fait. Je suis désolé de te l’avoir demandé. J’aurais pu
appeler un taxi, mais la ville est si petite que le chauffeur
aurait peut-être su qui habite ici. Margaret a été surprise
par cette remarque, par la compréhension que cela suppo-

187
sait de sa situation, et elle n’a rien dit pendant quelques
instants. Puis elle a répondu : C’est sans doute vrai. Il
a laissé ses chaussures côte à côte, bien alignées sur le
râtelier. C’est cool que ça ne te dérange pas de venir
me c­ hercher, ­a-t-il dit. Je t’en suis reconnaissant. Elle a
dit que ce n’était pas un problème. Il s’est redressé et l’a
embrassée sur les lèvres. Le plafonnier projetait une vive
lumière de la couleur du beurre. Elle l’a regardé, sa peau
claire qui brillait presque, ses longs cils noirs, et avant
qu’elle puisse dire quoi que ce soit il avait posé les mains
sur ses hanches et l’embrassait à nouveau tendrement. Un
régal pour les yeux, a-t-il répété. Je sais que ça fait cli-
ché. Mais tu n’imagines pas à quel point ça correspond
bien à la situation. Dans la voiture, en silence, il passe en
revue les CD de la boîte à gants pendant qu’elle négocie
les virages de cette route de la côte qu’elle connaît si bien.
Tu as déjà eu un chien ? demande-t-il.
Euh, non, répond-elle. Même si j’aime bien les chiens. Tu
en avais un quand tu étais petit ?
Il referme la boîte à gants et se redresse en se frottant la
mâchoire. Je l’ai toujours. En fait, c’est compliqué. Avant,
il vivait avec mon père. Malheureusement, comme tu le
sais, en location, les animaux domestiques sont rarement
admis, alors je n’ai pas pu le prendre chez moi. C’est ma
mère qui s’occupe de lui pour l’instant, mais elle n’aime
pas trop les chiens. Elle les déteste, même. Donc ce n’est
pas une situation qui peut durer. Et j’ai beaucoup de mal à
résoudre cette affaire.
Margaret lui jette un coup d’œil, puis se concentre à nou-
veau sur la route. Oh, je suis désolée, dit-elle. Je l’ignorais.
Cela ne doit pas être facile.
En effet. Ça pourrait quand même être plus simple. Je
ne sais pas, qu’il y ait un service auquel confier son chien

188
pour un temps. Mais ça n’a pas l’air d’exister. À moins que
tu en connaisses un.
Elle dit qu’elle ne croit pas, mais qu’elle va se renseigner.
En quittant la route pour le chemin en gravier qui mène à
la côte, elle demande : Quel genre de chien est-ce ?
Un whippet. Une sorte de petit lévrier. Je peux te mon-
trer une photo, si tu veux.
Avec plaisir.
Il sort son téléphone et se met à chercher pendant qu’elle
se gare sur le petit espace gravillonné qui domine la plage.
Tiens, dit Ivan. Elle tend le cou et découvre un chien noir
élancé dans un jardin ensoleillé, se levant fièrement, avec
grâce, les yeux sombres et profonds.
Waouh, dit Margaret. Il est très élégant.
En observant la photo, Ivan reconnaît avec tristesse : Il est
vraiment très élégant. Et il me manque beaucoup. Il zoome
avec deux doigts sur le chien, sa longue tête étroite et sa
ligne blanche entre les yeux. Il s’appelle Alexei. Il donne la
patte, ce genre de choses, c’est moi qui lui ai appris. Et il
n’aboie presque jamais, il est très calme. Il aboie peut-être
un peu quand il est vraiment très excité, mais c’est tout.
Margaret regarde Ivan contempler la photo.
Il aime courir ? demande-t-elle.
Ivan sourit. Oh oui. Tu le verrais. Attends, je vais te
montrer une vidéo. Ivan recommence à chercher dans sa
galerie de photos tandis que Margaret retire les clefs de
contact et sort ses lunettes de soleil de sa poche, même
si le ciel est couvert. Regarde ça, dit-il en appuyant sur
l’icône lecture. Dans le même jardin que sur la photo, le
chien, dressé sur ses quatre pattes, les oreilles très droites,
fixe quelque chose hors cadre. Le soleil brille, l’herbe est
d’un vert éclatant et le ciel bleu. En arrière-fond, Mar-
garet entend la voix d’Ivan dire : Allez. Et là, une balle

189
de tennis décrit une parabole au-dessus du jardin. Le
chien bondit, son corps puissant se contracte puis jaillit
dans les airs.
En riant, Margaret dit : Mon Dieu, qu’il est rapide.
La balle de tennis dans la gueule, Alexei traverse la pelouse
comme une flèche et, sur l’écran, apparaît un homme barbu
en gilet gris qui se penche pour caresser la tête du chien. La
vidéo s’arrête. C’est mon père, dit Ivan. J’avais oublié qu’il
était sur la vidéo. D’instinct, Margaret avance la main vers
le bras d’Ivan. Ça va, dit-il. Tout va bien. Il adorait Alexei,
comme tu peux le voir. Ça va, c’est un souvenir heureux.
Ivan regarde à nouveau l’écran. Bref, je dois trouver une
solution. Ma mère parle de donner le chien. Est-ce qu’elle
le ferait, je ne sais pas, cela paraît extrême. En tout cas, elle
veut s’en débarrasser.
Ton frère ne peut pas s’en occuper un moment ? demande
Margaret.
Ivan met si longtemps à répondre à la question qu’elle se
demande même s’il l’a entendue. Il continue à fixer l’écran
de son téléphone, maintenant plus sombre, mais sur lequel
on distingue toujours l’image de son père avec le chien. Puis
il répond : Non.
Ah, dit-elle. J’imagine que lui aussi, il est locataire.
À nouveau, la question débouche sur un long silence.
Margaret observe Ivan, qui regarde toujours son écran d’un
air imperturbable en se passant la langue sur les bagues.
Pour finir, il verrouille l’écran et range son téléphone dans sa
poche en répondant : Oui. Il n’a pas l’air de vouloir en dire
plus et, après quelques secondes de silence, ils descendent
de voiture. Le vent glacé du nord projette les cheveux de
Margaret vers son visage quand elle ferme sa portière. Elle
sort du coffre un panier en osier et ils se dirigent vers l’es-
calier raide en pierre qui mène à la plage. C’est vraiment

190
très beau ici, fait remarquer Ivan. Les marches sont vieilles,
incrustées de sable et de petits bouts d’algues desséchées.
Sans se retourner, il demande : Tu crois qu’elle est trop
froide pour nager ?
En observant la nuque d’Ivan devant elle, Margaret
répond : Moi, ça ne me dérange pas. J’ai l’habitude. C’est
toi qui décides.
Ça ne me dérange pas non plus. On peut essayer, si tu
veux.
Elle attrape un élastique à son poignet et s’attache les
cheveux pour éviter qu’ils lui reviennent sans cesse dans les
yeux. Quel courage, dit-elle.
La main sur la rampe en métal, il se retourne vers elle.
Pourquoi, parce qu’elle est froide ? Ça, ça ne me dérange
pas. Mais ce n’est pas dangereux, si ?
Tu as peur ?
Il fait un sourire timide. Pas tant pour moi.
En lui souriant à nouveau, elle répond : Ne t’en fais pas,
on ne craint rien.
La plage déserte, les falaises hautes et abruptes, le vent
qui souffle, les vagues qui s’écrasent sur le sable réfléchis-
sant la lumière. Il avait dit ne pas craindre pour lui-même.
Comme pour dire, sans le dire, qu’il craignait pour elle.
Une sorte d’instinct de protection masculine, pense-t-elle :
ridicule, bien sûr, mais de toute façon les relations entre
hommes et femmes sont ridicules. Cette galanterie tendre
dont il fait preuve à son égard : à y penser, elle a une drôle
de sensation. Peut-être qu’il n’a pas besoin de savoir quoi
que ce soit sur elle. S’il a envie de lui parler de sa vie, il
est le bienvenu. Où est le problème ? Passer du temps tous
les deux, s’apprécier, et même plus, voilà tout. Au bout
de la plage, la mer s’abat dans un bruit de fracture sur les
rochers, les embruns scintillent sur le ciel gris – des gouttes

191
tremblotantes qui restent un instant en suspens avant de
retomber. On tente ? dit-elle. Il répond : D’accord. On y
va. Où est-ce que je peux me changer ? En même temps, on
est tout seuls. En fouillant dans son sac, elle sort une vieille
serviette de bain verte, qu’elle lui tend, et il la remercie.
Elle se change sous une serviette rose plus petite, non sans
mal, en remontant son maillot de bain synthétique sur ses
jambes et sur une épaule d’une main tout en tenant la ser-
viette de l’autre. Ils évitent discrètement de se regarder. Si
elle est trop froide, on abandonne, c’est tout. Il ne faut pas
risquer l’hypothermie, dit-elle. Avec un rire un peu nerveux,
il met ses vêtements pliés dans son sac à dos et reconnaît
que c’est préférable.
En s’efforçant de sourire malgré le vent, ils avancent
ensemble jusqu’au bord. Margaret sent le froid intense et
cruel de l’eau sur la plante de ses pieds et ferme les yeux
à mesure que la sensation remonte dans ses orteils et ses
chevilles. Elle se met à claquer des dents. N’entre pas trop
vite, conseille-t-elle. Laisse à ton corps le temps de s’accou-
tumer. À côté d’elle, Ivan murmure : Oh mon Dieu. Quand
elle s’avance un peu plus, le froid atteint ses terminaisons
nerveuses sous forme d’un choc à la limite de la douleur.
Elle avance lentement jusqu’aux cuisses, puis aux hanches,
et déglutit en bégayant malgré elle. Putain, dit Ivan à côté
d’elle. En rouvrant les yeux, elle voit la surface sombre et
fragmentée de la mer gris vert et du ciel gris blanc. L’eau,
qui lui arrive maintenant à la poitrine, est une ligne pure qui
la transperce. Elle respire fort. Si c’est trop froid, on peut
abandonner, répète-t-elle. Derrière elle, Ivan dit : Moi, ça
va. Et toi ? Elle répond que oui. Elle a de l’eau jusqu’aux
épaules, jusqu’à la peau délicate de son cou, puis au men-
ton. En fermant les yeux, elle plonge la tête sous l’eau. Elle
ne voit plus rien, elle perçoit uniquement le bruit immense

192
de la mer dans ses tympans et ressent sur son corps l’assaut
quasiment insupportable du froid. Raide, maladroite, elle
tente d’agiter les membres pour obliger son sang à circu-
ler. Elle ferme très fort les yeux sous l’eau et sent quelque
chose la frôler. Comme la peau lisse d’un phoque : le corps
d’Ivan. Elle ressort la tête de l’eau en soufflant fort et elle
rouvre les yeux. Il a les lèvres très pâles, sa peau blanche est
couverte de gouttelettes nacrées, ses épaules hors de l’eau,
et il claque des dents. Elle entend ses propres dents claquer
dans son crâne. Elle sent ses bras flotter vers lui et elle palpe
son nombril du bout des doigts. Ça va ? demande-t-elle. Il
acquiesce en déglutissant, ses cils noirs humides. Tu veux
essayer de nager ? propose-t-elle. Non sans mal, ils font
quelques brasses le long de la plage, presque sans respirer,
tout est gris, les vagues les submergent et vont s’écraser plus
loin. Sous l’eau, Margaret ressent une sorte d’engourdisse-
ment agréable, mais dès qu’elle revient à la surface, même
un instant, ce n’est plus qu’un froid mordant et doulou-
reux. Le sel lui pique les sinus, elle a mal aux bras et aux
jambes, ses yeux et son nez la brûlent. Elle ressort la tête
et dit : Bon, ça suffit pour moi. À côté d’elle, Ivan hoche
la tête sans un mot.
En revenant lentement vers la plage, les jambes alourdies
par l’eau, Margaret se sent excessivement lourde et vieille,
ankylosée, épuisée – une antiquité qu’on viendrait d’extraire
du fond des mers. Ivan ne dit rien. Quand ils rejoignent
leurs affaires, elle entend à quel point ils respirent fort, à
quel point leur respiration est audible, encore plus que le
bruit de la mer. Elle lui tend la serviette verte. Ivan n’est
plus blanc mais tout rose, il a l’air en pleine forme, il halète,
les lèvres entrouvertes. Ils se sèchent rapidement en retirant
leurs maillots de bain sous leurs serviettes, leur peau humide
à nouveau exposée au vent, puis remettent avec délice leurs

193
vêtements chauds et secs. Margaret sort un vieux sac en
plastique pour les affaires mouillées, elle y met son mail-
lot, et le passe à Ivan. Une fois qu’il y a ajouté le sien, il
observe leurs maillots entremêlés en continuant à respi-
rer très fort. Tu vas bien ? demande-t-elle. Il hoche la tête.
C’était amusant, dit-il. En fait, non, c’était horrible, mais je
me sens tellement bien, maintenant. Elle sourit en s’essuyant
les cheveux avec la serviette. C’est vrai, dit-elle. Pareil pour
moi. Il continue à acquiescer en la regardant, elle a le visage
tout rouge, comme si elle avait pris un coup de soleil. Tu
es formidable, dit-il. Je suis sérieux quand je dis que tu es
la personne la plus formidable que j’aie jamais rencontrée.
Je peux t’embrasser ? Je comprendrais que tu ne veuilles
pas, on est plus ou moins dans un endroit public. Même si
je pense qu’il n’y a personne. La serviette à la main, elle se
surprend à dire : Ne t’inquiète pas. Pourquoi est-ce toujours
comme cela avec lui ? Le contact de ses mains sur son corps,
sa voix, ses regards et ses gestes. En écartant ses lèvres
quand il l’embrasse, elle sent le goût du sel sur sa langue.
Et ses mains dans ses cheveux. Le miracle d’être tous les
deux, rien que pour un instant, sur cette terre. Même si ça
ne devait plus jamais se reproduire, être simplement avec
lui, ici. En s’écartant, il dit doucement : Merci. En portant
les doigts à ses lèvres, elle dit : Oh, c’est à toi qu’il faut dire
merci. Je ne veux pas te mettre mal à l’aise, Ivan, mais tu
embrasses très bien. Je crois que je n’ai jamais autant appré-
cié des baisers de ma vie. Il se met à rire de son rire un peu
niais en regardant ses pieds. Tant mieux, dit-il. Moi non
plus. Même si la première fois qu’on s’est embrassés, j’étais
très nerveux. À cause des bagues, tout ça. J’avais peur que
ça ne te plaise pas. Ils reprennent l’escalier en pierre pendant
que Margaret boutonne sa veste. Eh bien, si, dit-elle. Avec
galanterie, il attrape le panier en osier et le place sur son

194
épaule. Ouais, ça m’a donné confiance, reprend-il. Je m’en
souviens. C’était incroyable. La façon dont on a d’abord
parlé de nos vies, et puis, quand on s’est embrassés, com-
ment ça t’a plu. Il s’interrompt pour rire à nouveau. Pardon,
je deviens vraiment gênant. C’est comme si l’eau froide me
faisait délirer, tu crois que c’est possible ? Elle dit qu’elle
aussi, elle se sent un peu dans le même état. En resserrant
l’élastique dans ses cheveux, elle lui demande s’il a envie de
dîner quelque part avant de rentrer. Il la dévisage un instant
à sa manière calme et observatrice, puis il répond : Oui, ça
me plairait beaucoup.
Ils font halte dans un petit hôtel campagnard de
Knocknagarry. Margaret considère qu’elle ne risque pas
de croiser quelqu’un là-bas, c’est vraiment improbable, il
ne faut pas sombrer dans la paranoïa. De fait, quand ils
entrent, la salle est presque vide : une jeune famille attablée
près de l’entrée et un couple âgé à côté du piano au cou-
vercle rabattu. On conduit Margaret et Ivan à une petite
table avec une nappe blanche, des couverts en argent et
une bougie allumée. Encore dans la satisfaction engourdie
de la baignade, elle lui sourit en silence, et il lui rend son
sourire. Ils passent commande, la serveuse leur apporte les
plats et ils se mettent à manger. Quand Margaret pose un
bras sur la nappe, Ivan tend la main pour caresser légère-
ment la sienne. Personne n’y fait attention, ni le personnel,
ni le couple âgé, ni la famille avec leurs enfants bruyants, et
d’ailleurs pourquoi y feraient-ils attention ? Margaret repense
à ce qu’elle a ressenti quand elle a rencontré Ivan pour la pre-
mière fois : comme si sa vie se libérait de ses filets. Comme si
ces filets n’étaient qu’une illusion, non une réalité. Une simple
idée incapable de contenir et de décrire la réalité totale et sans
limites de la vie. Et là, dans cet épuisement satisfait, la main sur
la nappe en tissu blanc, le contact des doigts d’Ivan, la bougie

195
avec sa coulure de cire chaude, le couvercle luisant du piano,
Margaret a l’impression de percevoir la beauté miraculeuse
de l’existence, quelque chose qu’on ne vit qu’une seule fois
puis qui disparaît à jamais, telle la floraison parfaite mais
éphémère d’une fleur. C’est ça, la vie, l’expérience, et ce
qu’elles ont à offrir. Que ce moment soit entré en contact
avec son existence ordinaire semble révéler à quel point ses
idées sur la vie étaient étriquées et fausses. Lorsque la ser-
veuse revient pour leur demander si tout se passe bien, Mar-
garet ne retire pas sa main, et Ivan non plus. Ils répondent
tous deux poliment que tout est parfait, et sur la table, Ivan
caresse le pouce de Margaret du bout des doigts. Une fois
le repas terminé, ils paient et s’en vont tandis que Margaret
sort les clefs de son sac pour déverrouiller la voiture.
C’était très agréable, dit Ivan. J’aime beaucoup ce genre
d’endroit à l’ancienne.
En ouvrant sa portière, Margaret répond : Moi aussi.
Sur le chemin du retour, ils restent un moment dans un
silence complice, Margaret concentrée sur la route et Ivan
sur la vitre. Entre eux, elle ressent une satisfaction animale
qui est au-delà des mots. Ils dépassent des maisons, des vil-
lages, des supermarchés aux devantures éclairées dans la nuit.
Pour finir, Ivan dit : Je peux te demander quelque chose ?
Sans savoir pourquoi, elle attend un instant avant de
répondre : Bien sûr.
J’aimerais en savoir davantage sur ton mariage. Mais si
tu ne veux pas, il n’y a aucune obligation.
Elle déglutit, les mains sur le volant. Elle se l’était pour-
tant bien dit, elle le savait. Et puis, quoi : ne rien dire ?
Merci, mais je préfère éviter ? Est-ce seulement possible ?
Elle sent qu’elle cherche à résister à quelque chose de plus
lourd et de plus fort qu’elle. Qu’est-ce que tu veux savoir ?
dit-elle.

196
Je me demande ce qui s’est passé. Pourquoi vous vous êtes
séparés. Mais tu n’es pas obligée de me répondre.
Elle sent sa respiration aller et venir dans sa gorge. Je
pense que quand un mariage se termine, c’est pour de mul-
tiples raisons.
Logique, dit Ivan.
Elle se passe la langue sur la lèvre supérieure. Mais dans
notre cas, il y a un sujet en particulier qui a rendu les choses
très difficiles. Même si ce n’était pas le seul.
Je comprends.
Elle remplit ses poumons puis les vide dans l’habitacle de
la voiture. En essayant de reprendre sur un ton posé, elle
dit : Mon mari… pardon, l’homme à qui j’étais mariée,
s’appelle Ricky. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais
il a un problème avec l’alcool. Ce n’est pas simplement qu’il
boit un peu trop. Il a un vrai problème.
Ivan garde le silence, puis se contente de lâcher un : Oh.
Elle acquiesce d’un air absent en regardant fixement
la route. Je ne veux pas te donner l’impression que je lui
reproche quoi que ce soit, dit-elle. C’est une maladie, je le
sais, à présent. Avant, je n’acceptais pas cette idée, mais
maintenant j’y parviens. Je sais qu’il n’y est pour rien.
Une autre voiture surgit au loin, et elle coupe ses feux de
route, puis remet la main sur le volant. J’ai cherché à l’ai-
der, dit-elle. Mais il allait de plus en plus mal. Il passait le
plus clair de son temps à l’hôpital. C’était très compliqué.
Et, pour être honnête, ça me faisait peur. J’avais peur. En
remettant ses phares, Margaret ajoute : Je suis désolée. Je
ne cherche pas à passer pour une sainte. Je n’en suis pas
une, c’est sûr. Mais à la fin, je n’en pouvais plus de cette
vie-là.
Immobile sur son siège, Ivan la regarde. Je suis désolé,
dit-il.

197
D’un geste machinal, elle écarte ses cheveux de son front.
C’est terrible, dit-elle. En fait, rien que de t’en parler, je
m’en veux. Je ne voulais pas le faire. Enfin, je ne comptais
pas. Je ne sais pas.
Tu n’es coupable de rien.
Elle perçoit l’effet apaisant de ces mots sur sa conscience.
Que cet apaisement soit faussé ou pas. Tout ce qui concerne
Ivan à cet instant – le ton de sa voix, son regard tran-
quille quand il la regarde parler, rien que sa présence phy-
sique et son calme si près d’elle – lui procure un puissant
sentiment de consolation. Trop puissant même. Merci,
­murmure-t-elle.
Est-ce que d’autres gens savent ? demande Ivan.
Pendant longtemps, ils n’ont pas su. Mais Ricky a fini
par se trahir. La moitié des bars de la ville refuse désor-
mais de le servir.
Ivan répond doucement : Je vois.
Elle ralentit à l’approche du rond-point de Frenchtown.
Mais je pense que les gens ne savent pas à quel point c’est
grave, ajoute-t-elle. Ils n’ont pas vu ce que moi, j’ai vu.
Et Ricky est très fort pour faire illusion. Il prétend qu’il
a changé, qu’il n’est plus comme ça, que je le renvoie au
passé. Sans compter que les gens n’ont pas nécessairement
envie de s’en mêler. Ma mère dirait : tu as ta version, il a
la sienne, je refuse de prendre parti. Ce que je comprends,
en un certain sens. Ce n’est pas que je veuille que les gens
le rejettent. C’est vraiment la dernière chose que je souhaite,
sa vie est déjà assez compliquée comme ça. Mais c’est diffi-
cile d’avoir vécu certaines choses et de ne pas être crue par
son entourage. Ou qu’ils refusent de savoir.
Ivan garde le silence quelques instants. C’est fou, dit-il.
Tu as ta version et il a la sienne ? Au sujet d’un alcoolique ?
Pardon, mais c’est fou de dire une chose pareille.

198
Elle lâche un soupir nerveux, presque sifflant. Eh bien, dit-
elle, tu n’as que ma version, ne l’oublie pas. Si tu entendais
l’histoire de sa bouche, ce serait sans doute très différent.
D’une voix intelligente et contrariée, Ivan répond : Évi-
demment, comme c’est lui qui s’est mal comporté, il a toutes
les raisons de mentir. Mais toi, quelles seraient les tiennes ?
En serrant et desserrant les mains sur le volant, elle
répond : Je ne sais pas. J’imagine que quand un mariage se
brise, on a envie de rejeter la responsabilité de l’échec sur
l’autre. Je suis sûre qu’il y a de ça en moi. Non que je sois
allée me plaindre de lui partout en ville. Je n’en ai parlé
qu’à ma famille et à mes amis. Peut-être que j’ai envie qu’ils
sachent que ça n’était pas ma faute.
Parce que ça ne l’est pas, dit Ivan.
Elle redresse les épaules d’un coup. Je ne sais pas, répète-
t-elle. C’est plus fort que moi, je me sens coupable. Je me
dis que si j’avais vu les signes, si j’avais cherché à intervenir
plus tôt, je ne sais pas. Je n’ai pas envie que tu penses que je
l’accuse de tout. Ce n’est pas une mauvaise personne, c’est
simplement quelqu’un qui ne va pas bien. C’est surtout à
lui-même qu’il fait du mal.
Ivan prend à nouveau le temps de répondre : Je com-
prends. Mais toi aussi, ça a dû te faire du mal.
Elle éprouve tout à coup une appréhension immense, les
paroles d’Ivan sont trop réconfortantes, et elle veut chas-
ser ce sentiment avant qu’il ne soit trop tard. En avalant sa
salive, elle dit : Bien sûr. Mais tu ne dois pas oublier que
c’est une maladie. Mon amie Anna dirait que ça s’apparente
presque à de la psychose. Si tu étais marié à quelqu’un qui
se met à avoir des hallucinations d’origine psychotique, tu
ne lui en voudrais pas. D’accord, si la personne refusait de
se faire soigner, il faudrait peut-être que tu la quittes, mais
tu ne prétendrais pas que c’est sa faute. Tu vois ce que je

199
veux dire. C’est normal, quand les choses se passent mal,
de chercher à faire porter le chapeau à l’autre. Mais dans
ce cas, il n’y a personne à blâmer.
Elle voit qu’Ivan fronce les sourcils, elle voit leur ligne
sombre plonger. D’accord, dit-il. Tu en sais évidemment
davantage que moi sur la question. Mais s’il raconte à tout
le monde qu’il a changé et que ça n’est pas vrai, pour moi,
ça reste la preuve d’une certaine malveillance. Mais je ne
veux pas qu’on se dispute. Si tu dis que ce n’est pas une
mauvaise personne, je te crois.
Un sentiment dangereux, pense-t-elle, le soulagement
qu’elle éprouve à ces mots. Être sur le point de basculer
dans ce soulagement. C’est plus fort qu’elle, elle continue,
d’une voix à peine audible : Avant, je priais pour qu’il
arrête. Je priais Dieu. Mais ça n’a rien donné.
Ivan garde le silence. Elle se frotte le nez du bout des
doigts. Puis il dit calmement : Ouais, moi aussi, avant, des
fois, je priais. Pour que mon père guérisse. Ce qui évidem-
ment n’a rien donné non plus. Ça soulève une question
majeure. Le fait que les gens tombent malades, et que Dieu
ne fasse rien pour les sauver. C’est difficilement compréhen-
sible. Mais je ne pense pas que cela implique pour autant
qu’il n’y ait rien.
Les phares projettent un long rayon de lumière argentée
qui illumine la route dans la nuit avant qu’elle n’englou-
tisse à nouveau la voiture. Tu crois qu’il y a quelque chose ?
demande-t-elle.
J’essaie d’y croire, répond Ivan. Au moins à une sorte
d’ordre dans l’univers. Parfois, je ressens quelque chose.
En écoutant une certaine musique, ou devant une œuvre
d’art. En jouant aux échecs, aussi, même si ça peut
paraître bizarre. Cet ordre est si profond, et si beau, que
j’ai l’impression que quelque chose gouverne l’ensemble.

200
Puis, à d’autres moments, il me semble que c’est le chaos,
et qu’il n’y a rien. Peut-être que toute cette idée d’ordre pro-
vient juste d’un avantage lié à l’évolution, quel qu’il soit.
Du fait qu’on repère des schémas là où il n’y en a pas. Je
n’en sais rien. Je ne suis pas très clair. Mais quand je res-
sens ce genre de beauté, je crois vraiment en Dieu. Comme
s’il y avait un sens derrière tout ça.
Elle se sent acquiescer en le regardant. Elle dit d’un ton
hésitant : Je ne vois pas vraiment Dieu de cette façon. En
termes de beauté. J’imagine que mon idée de Dieu a davan-
tage à voir avec la morale. Le bien et le mal. Elle se tait, puis
reprend : Je n’ai pas de certitudes. Mais je prends ça très au
sérieux, en tout cas, j’essaie. Je veux faire les choses bien.
Pendant qu’elle parle, elle sent qu’il l’observe avec
attention. Je comprends, dit-il. Pour moi, tout est lié. Par
exemple, trouver de la beauté dans ma vie, peut-être que
c’est en rapport avec le bien ou le mal. Mais je n’y ai pas
trop réfléchi. Parfois, c’est uniquement une impression.
Presque comme si j’étais aimé de Dieu. Je ne sais pas com-
ment l’expliquer.
Elle lâche un petit rire tremblant. Eh bien, s’il y a un
Dieu, je suis sûre qu’il t’aime beaucoup.
Il baisse la tête. Ouais, je le sens parfois. Par exemple,
quand je suis avec toi, je le sens. Si ça ne te dérange pas
que je dise ça.
Sa voix lui paraît étrange, plus légère ou plus fluette
que d’habitude, quand elle répond : Bien sûr que ça ne me
dérange pas. C’est très gentil de ta part.
Ils continuent à rouler en silence. Ils passent devant des
maisons silencieuses, leurs fenêtres bleutées par les écrans
de télévision. Tout le monde avait été très gentil avec elle,
pense-t-elle. L’année précédente, quand Ricky s’était mis à
téléphoner au bureau, et que Linda avait appris par cœur son

201
numéro pour décrocher à la place de Margaret. Non, je
crains que Margaret ne soit en réunion. Je lui dirai que
tu as appelé. Prends soin de toi. Doreen chuchotant sur la
ligne interne depuis le rez-de-chaussée : Il est dans l’esca-
lier. Ce qui laissait le temps à Margaret d’aller se réfugier
dans les toilettes du personnel en retenant son souffle pen-
dant qu’elle l’entendait dire : Elle n’est jamais là. Elle tra-
vaille encore ici, oui ou non ? Ou alors, quand elle pleurait
dans la cuisine d’Anna pendant que son amie lui préparait
un thé. Il est malade, Margaret. Il ne sait pas ce qu’il fait.
Oui, les gens avaient été gentils, même s’ils ne compre-
naient pas toujours. Ce n’était pas comme si Ivan était la
seule personne dans sa vie à l’avoir jamais traitée avec res-
pect et dignité, loin de là. Elle ne le connaissait que depuis
deux semaines. Et pourtant, le pouvoir d’apaisement de
ses mots et de sa présence était si intense, si fort, au moins
égal – voire supérieur – à celui de gens qu’elle connaissait
depuis tant d’années. Ce qui ne cessait de l’intriguer. Les
gens tombent malades, et Dieu ne fait rien pour les aider. En
effet. Dieu n’est pas le gentil Jésus qui aimait tout le monde
et guérissait les malades : au contraire, Dieu rend les gens
malades et les condamne à mort pour des raisons incompré-
hensibles. Jésus est celui qui guérit, qui écoute, qui enseigne,
l’ami des pécheurs, qui semble presque ­murmurer à l’oreille
de Margaret : Désolé pour mon père. Jésus est facile à aimer,
Dieu bien plus difficile. Jésus a une réalité, une place dans
l’histoire, tandis que Dieu est un faible point de lumière
dans une pièce sombre qu’on ne distingue qu’à condition
de ne pas le regarder directement. Il est là, dans un coin
de la tête de Margaret, elle a le sentiment de sa présence,
mais quand elle essaie de le saisir il disparaît. S’il y a un
Dieu, qu’exige-t-il d’elle ? Pour quelle raison a-t-il fait sur-
gir dans sa vie une personne comme Ivan ? Ils ne peuvent

202
pas continuer à se voir en secret, à mentir à leur famille et
à leurs amis, à s’embourber dans la duperie et la mauvaise
foi. Pour faire les choses bien, Margaret devrait-elle mettre
fin à leur relation, ne plus jamais revoir Ivan ? À nouveau
célibataire, il reprendrait cette vie dont elle ne sait que si
peu, l’excluant à jamais de ses pensées et de ses sentiments.
Est-ce ce qu’il faut faire, est-ce ce que Dieu voudrait ? Elle a
le sentiment diffus que, le jour où elle a rencontré Ivan, ils
ont créé une nouvelle forme de relation, une nouvelle façon
d’être. Et que leur fidélité à cette façon d’être est pourvue
d’une certaine qualité morale. Le deuil d’Ivan, son extrême
jeunesse, l’affection qu’il éprouve pour elle, tout cela exerce
une pression sur la situation, oui, mais est aussi à la base de
cette relation. Un autre jeune homme qui, allez savoir com-
ment, tomberait amoureux d’elle n’obtiendrait rien de sa
part, n’aurait droit à rien d’autre que le tact et la politesse
qu’elle doit à chacun. À Ivan, elle doit davantage. Quoi,
exactement ? La loyauté, la compréhension, et une certaine
dose d’honnêteté. Pour le moins. Et peut-être, aux yeux de
Dieu, bien plus : peut-être tout, sa fierté, sa dignité, sa vie
même. Qu’elle avait espéré, sans y parvenir, consacrer un
jour à quelqu’un d’autre.
Elle sort de son silence pour dire : Ivan, à ton âge, j’étais
encore très naïve. Je ne sais pas si cela aurait été une bonne
idée que j’aie une relation avec une personne vraiment
plus vieille que moi. Surtout si cette personne avait déjà
été mariée, et qu’on devait se voir en secret. Je parle de
manière hypothétique, mais je me demande si, par la suite,
je n’aurais pas eu la sensation que cette personne avait pro-
fité de moi.
Elle sent le regard d’Ivan sur elle alors que les lumières de
la ville approchent. Une brume orange luminescente flotte
dans le ciel noir, et elle distingue son profil contre la vitre.

203
Je vois où tu veux en venir, dit-il. Mais je pense que ce
n’est pas pareil.
Qu’est-ce qui n’est pas pareil ?
J’imagine que tu compares un scénario que tu as imaginé
à une situation réelle. Tu te représentes un sale type, peut-
être en quête de jeunes filles, je ne sais pas. Mais ce n’est
pas notre cas.
Elle se sent hausser les épaules de désespoir. Pourquoi ?
Parce que je n’ai encore jamais eu de petit ami plus jeune ?
Je ne vois pas ce que ça change. Je n’ai pas envie que, le
jour où tu atteindras mon âge, tu penses à toute la souf-
france que je t’ai infligée.
Elle voit qu’Ivan regarde ses genoux. Il lâche une longue
respiration, comme un soupir. Si tu ne veux plus me voir,
il suffit de le dire, annonce-t-il. Tu n’as pas à te convaincre
que c’est pour mon bien. Je préfère que tu sois honnête.
Je suis honnête.
Elle le voit secouer la tête. D’accord, dit-il. Mais si c’est
ce que tu penses de moi, alors je n’ai rien à dire. J’ai trop
honte. Tu es en train de prétendre que je suis à ce point
immature que tu pourrais abuser de ma personne sans que
je m’en rende compte, et toi non plus. Qu’on ne s’en ren-
drait compte ni l’un ni l’autre avant, je ne sais pas, plusieurs
années. Je suis désolé, mais ça n’a aucun sens. Abuser dans
quel but ?
Elle ressent un picotement désagréable dans le nez et la
gorge. Peut-être par pure vanité, dit-elle. Pour me faire du
bien.
Il la regarde une fois encore, elle met son clignotant
pour tourner à gauche et quitter ainsi la route principale.
Qu’est-ce que ça veut dire ? demande-t-il. Tu n’en as rien à
faire de moi, mais tu es flattée que je t’apprécie ?
Elle tourne, retire le clignotant, et progresse plus ­lentement

204
sur la petite route sinueuse qui mène au bungalow. Bien sûr
que j’ai quelque chose à faire de toi, dit-elle. Mais oui, en
toute franchise, je suis flattée que tu m’apprécies.
En quoi est-ce un problème ? Ce n’est pas comme si
j’étais si innocent, ou que je n’avais pas d’ego. Évidem-
ment, ça flatte aussi mon estime personnelle que tu me
trouves attirant. Si c’est réellement le cas. En quoi ça serait
mal ?
Il est encore en train de parler quand elle gare la voiture
devant la maison. En retirant les mains du volant, elle se
frotte les yeux. Je ne sais pas, dit-elle.
Par délicatesse, ou alors parce qu’il est blessé, il détourne
le regard vers la vitre assombrie. Il y a déjà assez de tristesse
comme ça dans ta vie, Margaret. Tu n’as pas besoin que je
t’en apporte davantage. Crois-moi, je n’en ai aucune envie.
Elle répond confusément : J’ai envie que tu sois heureux.
Il observe le frein à main entre eux. Eh bien, dans ce cas,
il n’y a aucun problème. Parce que c’est très facile de me
rendre heureux. Si on continue à se voir, je serai heureux.
En relevant la tête vers elle, il ajoute avec humour : Ça res-
semble peut-être un peu à du chantage, mais c’est vrai.
Épuisée, fragile, avec un immense désir d’être contre lui,
de sentir ses bras autour d’elle, elle détache sa ceinture.
D’accord. Je n’empêcherai pas qu’on se voie. On rentre ?
Dans la cuisine, elle déplie l’étendoir pour leurs maillots
pendant qu’il met la bouilloire en route. Cette journée pas-
sée ensemble semble envelopper Margaret, une succession
d’images, ce chien noir et élancé qui galope dans un jar-
din, le goût de la mer salée sur ses lèvres, la chaleur scintil-
lante de la salle à manger de l’hôtel. L’idée de Dieu comme
principe esthétique, tu n’es coupable de rien. Lui prépare
le thé tandis qu’elle baisse les stores dans la cuisine. Cette
profonde consolation qu’elle éprouve en sa présence. Pour-

205
quoi, p
­ ourquoi tout cela. En s’approchant dans son dos en
silence, il dépose un baiser sur sa nuque.

Le mercredi soir, Ivan est chez Colm avec sa bande d’amis


pour un match de la Ligue des champions : Tottenham
contre le Sporting Lisbonne. À son arrivée, il a eu droit à
des remarques ironiques sur le fait qu’on ne le voit plus,
qu’il n’est jamais là le week-end, etc. Il fait mine de ne pas
entendre, mais en secret ça lui fait plaisir. Puis le match
commence, ils grignotent des chips en discutant de contro-
verses sur internet, de l’une de leurs connaissances partie
vivre à Londres. Pendant qu’un joueur est à terre, victime
d’une blessure, Ivan va chercher une bière à la cuisine. Sarah
est en train de remplir un verre d’eau au robinet. Te voilà,
dit-elle. Tu nous as manqué chez Liam le week-end der-
nier. Ivan hoche la tête en attrapant une bouteille dans le
bac à légumes puis referme le réfrigérateur. Ses amis ayant
eu l’air de s’inquiéter de ses absences à plusieurs soirées
au cours des derniers week-ends, et lui ayant envoyé des
messages gentils pour lui dire qu’ils espéraient qu’il n’avait
pas de soucis, il avait dû faire des petites allusions pour
les rassurer, mais il ne voulait pas non plus tout raconter.
En l’observant, Sarah ajoute : Il paraît que tu as une petite
amie. Ivan reste silencieux. Puis il ouvre le tiroir des cou-
verts à la recherche d’un ouvre-bouteille. Et dit : Ah bon.
Sarah fait une drôle de tête en le regardant. C’est le cas ?
demande-t-elle. En ouvrant la bouteille, il répond : Pas de
commentaires. D’un air amusé, elle lui donne un petit coup
de coude en disant : Tu es bien mystérieux. Ils reviennent
ensemble au salon, et elle annonce : Vous aviez raison, il a
une petite amie. Tous éclatent de rire, l’interpellent, tentent
d’attirer son attention, tandis qu’Ivan les ignore tout en se
délectant de leurs remarques.

206
Comment elle s’appelle ? demande Colm.
Ivan prend une gorgée de bière. L’agréable effervescence
se répand dans sa bouche. Une fois qu’il a dégluti, il ajoute :
Je ne vois pas de quoi vous parlez.
Tous continuent à bavarder et à rire, quelqu’un lance
même une boule de papier en direction de sa tête.
C’est quoi son classement FIDE ? demande Emma.
Ivan continue à feindre l’indifférence, le regard fixé sur
l’écran de télévision, en essayant de ne pas sourire. Ils
finissent par arrêter et changer de sujet. Tout conspire à la
bonne humeur : ses amis, le foot, la bière fraîche, le senti-
ment de rougeoiement interne de son secret, qui n’est pas
vraiment un secret, vu la façon dont ils en parlent et lui
lancent des boules de papier à la tête. Cette soirée ressemble
presque à une fête d’anniversaire. Il s’imagine un jour par-
ler de Margaret à ses amis, et qu’ils soient heureux pour
lui tout en faisant des blagues stupides. Est-ce que ça leur
importerait qu’elle soit plus âgée, ou qu’elle ait déjà été
mariée ? Non, ils n’attacheraient que peu d’importance à ces
conventions sociales sans signification. Seraient-ils impres-
sionnés par sa beauté et son élégance ? Sans doute pas non
plus, parce qu’ils ne sont pas du genre romantiques, à rêver
de beauté dans leur vie, mais ça non plus, ce n’est pas grave.
À la fin du match, un partout, un but des Spurs ayant
été refusé à la dernière minute pour hors-jeu, tout le monde
s’apprête à lever le camp. Ils se saluent, et Colm demande
à Ivan s’il a envie de faire une partie. Leurs amis jouent
un peu aux échecs, mais seulement des blitz, ce genre de
choses. Colm et Ivan sont les deux seuls joueurs sérieux et
titrés qui participent à de véritables tournois. Non qu’Ivan
ait récemment fait de tournois : il n’a pas joué depuis avril,
après avoir perdu trois parties d’affilée à Limerick et, le len-
demain, appris que la dernière série de chimio de son père

207
n’avait pas porté ses fruits. Depuis, Colm a reçu le titre
de maître international, Colm Keenan, MI, alors qu’Ivan
n’est toujours que maître FIDE, même s’il a un score posi-
tif contre Colm en classique, quatre à un avec cinq nuls.
Quand ils s’étaient rencontrés sur le circuit junior national
dix ans plus tôt, Ivan était considéré comme bien meilleur
joueur que Colm, le plus fort dans leur catégorie d’âge,
presque une « star ». Il était devenu MF à seize ans, deux
ans plus tôt que son ami. Il y avait toujours eu entre eux du
respect, une amitié et une affection réciproques, mais aussi
une acceptation tacite de la supériorité d’Ivan. Colm avait
davantage de vie sociale, il faisait même du sport, tandis
qu’Ivan était meilleur aux échecs : c’était comme ça. Quand
Ivan avait appris en juin que Colm était devenu maître
international, il lui avait envoyé un message de félicitations,
et Colm avait répondu : Merci mec. Maintenant, à ton tour.
Avec l’émoji du pouce levé. Ivan se souvenait très bien de ce
message, ainsi que du sentiment ambigu en lui, une jalousie
douloureuse, une haine de soi, un désespoir écœurant. Là,
près de la fenêtre, tandis que Colm installe l’échiquier sur
la table du salon, Ivan ne peut prétendre que cette nouvelle
ait cessé d’être douloureuse, elle l’est encore, mais de façon
plus tolérable, presque comme une émotion normale, pas
au point d’avoir envie de pleurer ou de vomir. Durant le
week-end, quand il avait avoué à Margaret qu’il avait mal
joué lors de presque chaque compétition au cours des deux
dernières années, elle avait froncé les sourcils en disant : À
cette époque, ton père était déjà très malade, n’est-ce pas ?
Ce qui, bien sûr, était vrai. Ce n’était pas comme si Ivan
n’avait jamais fait le lien, mais il détestait se trouver des
excuses ou se servir de son père pour expliquer ses mauvais
coups aux échecs. Ça s’assimilait presque à un reproche. Et
puis, c’était un fait connu, certains avaient joué leurs meil-

208
leures parties malgré une tragédie personnelle en arrière-
fond. Néanmoins, quand Margaret avait dit ça, et malgré
ses dénégations premières, Ivan y avait trouvé un certain
sens. Il avait eu du mal à être en mode compétition pen-
dant que son père était en train de mourir. Même pour son
diplôme, ça avait été dur, parce qu’il le conduisait tous les
quinze jours à ses séances de chimiothérapie, qu’il se sen-
tait coupable et déprimé, puis coupable d’être déprimé en
se disant qu’il aurait mieux valu faire bonne figure devant
son père au lieu de montrer sa tristesse. Alors oui, à la
réflexion, il ne fallait pas s’étonner que les échecs en aient
pâti. Ses amis lui avaient conseillé d’être plus indulgent
envers lui-même, mais il avait toujours pensé que c’était ce
qu’on disait à quelqu’un qui avait perdu presque cent points
au classement au cours des trois dernières années. Main-
tenant, il considérait qu’il n’avait sans doute pas été assez
indulgent envers lui-même, et que ce n’était pas du tout ce
que son père aurait souhaité. Son père l’aimait, il voulait
qu’il soit heureux, Ivan le savait. S’il pouvait être heureux
maintenant, il ne trahirait en rien le souvenir de son père,
au contraire il réaliserait son souhait le plus cher – son sou-
hait que ses enfants soient heureux.
Alors, qui c’est ? demande Colm.
En regardant en direction du fleuve par la fenêtre, Ivan
aperçoit Liberty Hall, grand et massif avec son toit plissé.
Tu ne la connais pas.
Ah. J’ai compris, elle fait ses études ailleurs.
En souriant, Ivan répond : Oui, je l’ai rencontrée en cours
de gaélique.
C’est la fille qui commente tous tes tweets ?
Ivan se détourne pour s’installer devant l’échiquier. Non.
Et cette fille ne fait pas ça qu’avec moi, elle fait ça avec tout
le monde.

209
Colm tend ses deux poings fermés, et Ivan choisit le
gauche : les noirs. Colm ouvre avec l’anglaise, son nouveau
truc, puis ils continuent sur une sicilienne inversée. Tout du
long de l’ouverture, Ivan se sent agréablement léger, avec
une sorte de pétillement intellectuel, les coups intelligents
affleurent spontanément à son esprit. Il repense à Sarah
dans la cuisine, à la façon dont tous lui avaient lancé des
plaisanteries, parce que, il le voyait bien, ils étaient contents
pour lui, et lui aussi ; et, alors qu’il pense à ces choses
agréables, la position sur l’échiquier devient de plus en plus
claire sous ses yeux. Colm commet une petite imprécision
sur la fin de l’ouverture, et non seulement Ivan repère la
faiblesse dans laquelle ça place son adversaire, mais il com-
prend instantanément comment l’exploiter au mieux. Cette
erreur est comme une petite fenêtre entrouverte, alors avec
facilité, presque sans effort, Ivan trouve le moyen d’ouvrir
la fenêtre en grand pour s’y engouffrer. Sans se départir de
ce sentiment de légèreté, il contraint Colm à l’abandon en
vingt-trois coups. En toute amitié : après une poignée de
main, ils reviennent sur les imprécisions, Colm aurait dû
prendre en d5 à ce moment-là plutôt que de jouer f4, et
ensuite, il a raté quelques occasions d’attaquer, Nf6, etc.
Colm n’est pas amer, il a bien aimé jouer cette partie. Après
avoir rangé les pièces, Ivan se lève et se prépare à partir.
Tu fais le tournoi à norme en décembre ? demande Colm.
Ivan est en train de fermer son sac à dos. Je suis inscrit,
dit-il. Mais je ne crois pas. Je vais envoyer un mail à l’orga­
nisateur.
Colm hausse les épaules en disant : Comme tu veux.
Ivan s’interrompt pour réfléchir, puis demande qui d’autre
est inscrit. Tous deux évoquent brièvement quelques noms.
Même si Ivan a déjà décidé de ne pas participer au tournoi
de Noël, que cette idée lui était à ce point sortie de la tête

210
qu’il avait même oublié l’événement, il se met, à cause de
cette jolie petite miniature qu’il vient de gagner, et aussi de
la bière, de la tête refusée de façon absurde dans le temps
additionnel, de la compagnie de ses amis, à revoir sa décision.
Je vais y penser, dit-il. Mais je ne veux pas rater le der-
nier bus, d’accord ? À bientôt.
Il marche sur les quais vers l’arrêt, les mains dans les
poches. Participer à l’événement après tout, et peut-être
même réaliser une norme : l’idée est cruellement tentante.
Se remettre à jouer magnifiquement aux échecs, gagner à
nouveau le respect et l’admiration de ses rivaux, peut-être
appeler Margaret de sa chambre le soir même pour lui dire
hé, devine quoi, je viens de remporter un tournoi d’échecs.
Sans doute que Roland et Julia l’entendraient de la chambre
voisine, et alors, puisque lui, il entend toutes leurs conver-
sations, et même le reste, pourquoi ne pourrait-il pas se
vanter de son succès au téléphone ? Il traverse le pont avec
cette idée en tête. Sa vie semble rougeoyer. Il repense au
week-end précédent, quand Margaret et lui ont nagé dans
la mer, et que tout était magnifique. L’eau verte, le jour
gris blanc, le sable lourd, les falaises immenses et silen-
cieuses, tout était parfait. Il n’y a pas de laideur dans la
nature, pense-t-il. C’est ce qu’il a tenté de dire à Marga-
ret dans la voiture, que la beauté appartient à Dieu, et la
laideur aux êtres humains, même s’il n’a pas été capable
de s’expliquer. Ils venaient de dîner dans ce vieil hôtel où
Margaret l’avait laissé lui caresser la main à table sans se
soucier de qui pourrait les voir, comme s’il était son petit
ami. Ivan n’avait jamais vécu ça avec une femme en public,
et cela provoquait évidemment un sentiment particulier,
même si personne ne les avait regardés. D’une certaine
manière, un respect mutuel. Ensuite, dans la voiture, il
lui a posé des questions sur son mariage et elle a fourni des

211
réponses. Il comprend mieux maintenant pourquoi elle a eu
tant de mal à en parler, et pourquoi elle veut que personne
ne sache qu’elle a rencontré quelqu’un. Il sait à quel point
elle se sent coupable et troublée. Voir une personne à qui
l’on tient tomber malade, que cette personne aille de plus en
plus mal sans qu’on y puisse rien : Ivan ne connaissait que
trop bien ce sentiment. Entre Margaret et lui, il a senti une
proximité que personne d’autre n’aurait pu partager. En la
regardant, il a eu envie de dire : Je t’aime. Il s’est contenté
de ravaler sa salive, non parce que ce n’était pas vrai, mais
parce qu’il savait que ça compliquerait les choses. Ce qu’elle
veut, c’est passer du bon temps sans engagement, avoir des
conversations agréables sur la vie, qu’ils se témoignent réci-
proquement de l’affection et de la compréhension. Elle n’a
pas envie de déclarations d’amour stupides de la part d’une
personne qu’elle ne connaît que depuis quelques semaines.
Ivan peut comprendre ça. Mais c’est tout de même parfois
difficile de se taire, et ça s’accompagne d’une certaine tris-
tesse, sans qu’il sache pourquoi. Peut-être liée à son père,
même s’il ne sait pas exactement de quelle manière. La der-
nière chose qu’ils s’étaient dite avant sa mort, c’était : Je
t’aime. Un amour différent, bien sûr, très différent, et pour-
tant c’étaient les mêmes mots, avec la même signification.
Comme si Ivan sentait en lui-même une force qui cherchait
à s’échapper. Depuis l’arrêt de bus, après avoir traversé
le pont, il aperçoit l’immeuble de Colm, carré, sans fiori-
tures, avec des taches grisâtres. Cela a-t-il du sens de réflé-
chir en ces termes, en termes de forces mouvantes ? Comme
si les sentiments d’Ivan pour son père n’avaient nulle part
où aller, comme s’ils restaient inexprimés en lui. Depuis le
décès de son père, Ivan n’a plus jamais entendu ces mots, Je
t’aime, ni ne les a prononcés. Cela explique-t-il son envie de
les entendre et de les dire à nouveau pour relâcher la pres-

212
sion et libérer cette force en lui ? Rien que de penser avec
amour à Margaret, ça le soulage un peu. Son amour envahit
son esprit comme une fleur qui éclôt dans sa tête. Quand il
lui a montré la vidéo de son chien qui courait dans le jar-
din et qu’elle a dit qu’il était élégant. Il se souvient de ce
jour, l’été précédent, où il avait tourné cette vidéo, quand
son père était encore à la maison, qu’il était assez en forme
pour sortir tous les jours et jouer avec Alexei dans le jar-
din, et que le soleil brillait. Ensuite, ils avaient regagné la
cuisine, fraîche à cause de la fenêtre restée ouverte, et Ivan
avait préparé le dîner, il se le rappelle encore, des pâtes.
En repensant à cette journée, au chien qui courait derrière
la balle de tennis, à ce plat de pâtes partagé, le sentiment
grandit douloureusement en lui. Il a envie de dire et d’en-
tendre à nouveau ces mots qui ne pourront plus jamais
être dits ni entendus. De retourner une fois de plus dans
cette maison sans qu’elle soit vide et sombre, mais aérée et
lumineuse, toutes fenêtres ouvertes. Y passer l’après-midi à
jouer avec le chien, à dîner, à ne rien faire, uniquement à
être ensemble, une dernière fois.
deuxième partie
9

Il lui avait envoyé un message le jour de l’expulsion. Qui


remonte maintenant à plusieurs semaines. Dans le bus pour
Belfield, où il va donner un cours d’introduction au droit
des contrats, la buée forme des perles grises sur les vitres de
l’étage. Il avait joint un lien vers l’article avec des points de
suspension. Elle avait répondu presque sur-le-champ.
sylvia : Oh mon Dieu ! Naomi va bien ?
L’étrange apaisement que ça lui avait procuré. Après ses
larmes de colère froide de la veille, t’en fais trop, Peter, pou-
voir reprendre une conversation normale : la vie de Peter
toujours pleine de rebondissements, le bon sens de Sylvia
et sa fiabilité, leur compagnonnage retrouvé.
peter : Oui heureusement.
peter : Elle a été arrêtée mais libérée sans charges rete-
nues contre elle.
sylvia : ?
sylvia : Pourquoi a-t-elle été arrêtée ?
peter : Pas clair.
peter : Je pense qu’ils voulaient juste la faire dégager.
peter : Mais j’aimerais bien qu’on discute de l’aspect
légal à l’occasion.

217
sylvia : D’accord.
sylvia : En attendant, elle a un endroit où dormir ?
Il tape et efface. Je lui ai dit. En fait, c’est. C’est un peu.
Il finit, en se mordant la lèvre inférieure, par appuyer sur
envoyer.
peter : Ouais, je lui ai dit qu’elle pouvait rester un moment
chez moi.
sylvia : Oh parfait, je suis contente.
Derrière la vitre, les feuilles mortes tourbillonnent dans
l’atmosphère blanche. Une avenue bordée d’arbres. De
magnifiques maisons en brique rouge avec des portes de
couleur. Des gens pâles et emmitouflés qui attendent le bus.
Il appuie sur l’écran avec son pouce. Et repense à Naomi,
une heure plus tôt, dans ses bras, la sueur en train de refroi-
dir sur sa peau. Oh parfait, je suis contente. Ne jamais
laisser croire que ça puisse l’ennuyer. Observer son propre
remplacement à une distance respectueuse. Par un modèle
à jour, qui dispose de toutes les fonctionnalités. Ce n’est
pas ça, avait-il envie de lui dire. Quoi, alors. La situation
lui avait échappé. Sa vie, ce vide immense et noir dont il
ne pouvait que détourner les yeux. Ces distractions qu’il
cherchait avec frénésie. Il lâche un soupir tout en écri-
vant.
peter : Je peux te voir cette semaine ?
sylvia : Bien sûr.
Il avait franchi la Dodder par le pont d’Anglesea. N’avait
rien préparé pour son cours. Il aurait dû passer la matinée à
rassembler ses idées, mais il s’était retrouvé à Kevin Street,
obligé d’épeler son nom. De toute façon, la moitié des étu-
diants seraient sans doute absents, les autres sur les réseaux
sociaux avec leur ordinateur. Quelle importance. Qu’est-ce
que ça pouvait faire. C’était bon d’être avec toi hier soir.
Je me sentais à nouveau moi-même. Souviens-toi de moi.

218
À l’étage inférieur du bus, le sifflet des pistons de la porte
automatique, l’appel d’air frais dans l’escalier, des bruits
de pas. Des pièces de monnaie qui tombent dans l’appareil.
Après l’audience du jeudi matin, il avait déjeuné avec
Gary pour faire le point sur l’affaire. L’habituelle litanie de
mensonges de la cour d’appel, à croire qu’ils se moquaient
de tout le monde, et les prévenus qui devaient entendre ça,
imagine un peu. Maintenant, il n’y avait plus qu’à attendre.
Le juge n’était pas le pire, il aimait se percevoir comme
indépendant. Ça pouvait aller dans un sens comme dans
l’autre. Mon Dieu, je les déteste, vraiment. Après le déjeu-
ner, retourner à la bibliothèque juridique, ouvrir son ordi-
nateur à l’étage, la lumière blanche progressant peu à peu
sur le sol depuis la fenêtre. Avancer sur une affaire de droit
du travail. Seize onglets et un brouillon d’e-mail avec des
phrases incomplètes. Avancer su