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S i se laver les pieds les uns les autres constitue le geste fondateur du diaconat, alors accueillir les pèlerins
cheminant vers tous les sanctuaires du monde et soigner leurs ampoules, physiques ou morales, mériterait
bien de devenir une mission diaconale ordinaire. Sur ces chemins et dans ces sanctuaires, on rencontre le
peuple des enfants de Dieu, croyants ou « mal croyants », chercheurs de Dieu ou avides de donner un sens à leur vie.
Le pèlerinage constitue une pratique pastorale diversifiée et toujours plus actuelle. Elle prend des formes nouvelles,
à la recherche de grands rassemblements ou de solitude, de piété populaire ou de réflexion approfondie. On se sent
libre, sur les chemins de Compostelle ou devant la grotte de Lourdes et on y rencontre la fraternité. C’est une vraie
quête de celui qui cherche tant à nous rencontrer.
« Faire un pèlerinage signifie sortir de soi-même pour aller à la rencontre de Dieu là où il s’est manifesté, là où
la grâce divine s’est montrée avec une splendeur particulière et a produit d’abondants fruits de conversion et
de sainteté chez les croyants », disait le pape Benoît XVI à Compostelle en novembre dernier. De splendeur
et de pauvreté, de foi et d’interrogation, les chemins et les sanctuaires de pèlerinage sont des lieux
d’évangélisation où les diacres sont attendus.
Michel Portais
Diacre du diocèse de Tours
Les pèlerinages,
lieux de diaconie
©© Jérémie Jung/Ciric
Un pèlerinage, aimez-vous dire, c’est la foi par sage et de la foi de tant d’hommes et de femmes,
les pieds ! et qui portent la foi de ceux qui viennent.
Oui, un pèlerinage est un credo par les pieds, par Mais, ensuite, il est différent de marcher vers la
les yeux, par le cœur. La foi n’est pas ce que l’on Terre sainte, vers Rome, Lourdes ou Sainte-Anne
sait, mais ce que l’on met en œuvre et en actes, et d’Auray, ou vers Compostelle, sur le Chemin (el
le pèlerinage est un des lieux et des moments où Camino). Car selon les lieux, on marche seul ou
on lui offre un espace pour se déployer en nous. en groupe, et cela est très différent.
Bien sûr, je n’exclus pas ce dialogue essentiel Le marcheur seul laisse se faire en lui un tra-
entre la foi et la raison, Fides et ratio, essentiel et vail intérieur, dans le façonnement du chemin.
inscrit de façon forte dans la grande tradition de Mais lorsque l’on part pour la Terre sainte ou
l’Église. Déjà l’apôtre Pierre invitait les chrétiens à vers Lourdes, c’est souvent ensemble, et cela
« être toujours prêts à rendre compte de l’espérance façonne l’acte de foi, dont le groupe est le creuset,
qui est en eux, mais, ajoutait-il, avec douceur et autant que ou avec les lieux. Et les lieux façonnent
respect » (1 P 3,15). Le pèlerinage et la marche en aussi le pèlerinage. À Lourdes, on va boire à la
appellent au corps, dans lequel sont appelés à source et contempler ou toucher le rocher, on
s’inscrire la foi et l’acte de foi. La marche expose goûte à la lumière. À Rocamadour, on va au pied
au vent, à la fatigue, au silence, à la pensée très de la Vierge noire. Le pèlerin pose des gestes qui
libre aussi, qui se déploie en chacun, permet de sont comme le chemin de la foi, ils en sont des
relire sa vie, permet aussi l’accueil de l’autre et métaphores importantes et qui guident le pèlerin
de Dieu. plus loin encore, vers Dieu.
©© D. Remiot
fragilité. Et cela constitue des frères, sans fard,
se reconnaissant accueillis, au plus profond, par
Dieu. C’est l’une des raisons pour lesquelles le
service – c’est-à-dire au plus profond l’accueil
mutuel, car toute hospitalité donnée ou reçue est
celle reçue de Dieu – joue un rôle important, et
prépare magnifiquement à l’accueil de la misé-
ricorde de Dieu et de son pardon, sacrement
essentiel en ce lieu, où de nombreuses personnes
renaissent et trouvent une guérison intérieure
qui est pour chacun de l’ordre du miracle qui le
touche. En Terre sainte, le pèlerinage est sponta-
nément façonné par cette terre pleine de conflits,
aujourd’hui comme hier, terre d’incarnation. C’est
le mystère de l’incarnation que chacun accueille
et médite à son rythme, au fil des paysages et Le groupe façonne l’acte de foi.
des lieux qui le marquent. Et l’on marche ainsi,
bible en main… et au cœur. Et cette expérience nombreuses personnes qui ne peuvent bouger,
est fondatrice. On écoute et reçoit ensuite très pour des raisons matérielles, ou de santé, ou en
différemment la Parole, car elle nous a marqués raison de l’âge. C’est le cas aussi des religieuses
et touchés dans ces paysages autant de verdure et religieux cloîtrés, comme ceux qui le sont autre-
que de sable et de rocaille. ment aussi, en hôpital ou en prison. Quand le
cœur s’est éveillé au pèlerinage, celui-ci est com-
Vous aimez dire que l’on peut être pèlerins même mencé. Et il peut être voyage intérieur qui donne
sans bouger ? des solidarités nouvelles, une attention nouvelle à
Le pèlerinage, c’est la foi par les pieds, mais aussi soi-même, aux autres, au monde, et à cette Parole
par l’écoute et la rencontre. Mais tout pèlerinage qui vient de Dieu et qui est, au plus profond,
commence dès l’instant où le cœur est touché, germe de résurrection. Sur ce chemin, le pèlerin
par une invitation, une rencontre, qui constituent découvre des frères. Ainsi aussi naît l’Église.
pèlerin. L’instant où s’éveille le désir d’être pèle-
rin est aussi l’instant où on le devient. Et il est de Propos recueillis par Michel Portais
Un peuple de pèlerins
Le pèlerinage, une diaconie de l’Église
pour un peuple ? Éléments de réponse
avec le père Patrick Gandoulas.
«J
usqu’à l’heure où seront réalisés les recherche personnelle d’approfondissement de la
nouveaux cieux et la nouvelle terre où foi, demande de guérison.
la justice habite, l’Église en pèlerinage
porte dans ses sacrements et ses insti- « L’avenir religieux »
tutions, qui relèvent de ce temps, la figure du siècle
qui passe ; elle vit elle-même parmi les créatures qui Dans un pèlerinage, se retrouvent les profils de
gémissent présentement encore dans les douleurs de celles et ceux qui rejoignent nos paroisses : prati-
l’enfantement et attendent la manifestation du Fils quants du dimanche ou occasionnels, baptisés en
de Dieu » (Lumen Gentium, 48). Cette réflexion des demande de sacrement – sans pouvoir expliciter la
pères conciliaires nous aide à entrevoir la gran- demande – chercheurs de sens, recommençants…
deur, la profondeur d’une démarche de pèlerinage. Et, au-delà, l’incroyant ou le mal croyant, conjoint
Ainsi le pèlerin qui décide de se mettre en route ou accompagnant d’un pèlerin. Des hommes,
rejoint-il, de près comme de loin, la foule immense des femmes, jeunes et moins jeunes, en activité
des croyants qui aspire à voir la révélation du Fils ou retraités… Bien portants ou malades, pauvres
de Dieu. En ce temps de Pâques, comment ne pas ou riches. À chaque pèlerinage, c’est le peuple de
affirmer qu’il rejoint alors les deux premiers pèle- Dieu qui se met en route : « À vrai dire, Dieu ne fait
rins du temps de l’Église : les pèlerins d’Emmaüs. pas de différence entre les hommes » (Rom 2,11).
Voilà pourquoi pour un pèlerinage il n’est jamais
Un projet pastoral diocésain demandé de pièce d’identité de bon catholique !
Le pèlerinage est un espace ouvert qui vise la ren-
Les pèlerinages ont été soupçonnés, dans les contre de celui qui est « le chemin, la vérité, la vie »
années qui suivirent le second concile du Vatican (Jn 14,8).
de favoriser la religion populaire au détriment Nous avons là tous les ingrédients d’une parti-
d’une foi engagée, active, éclairée. Aujourd’hui cipation active à une nouvelle évangélisation. Le
ils retrouvent, et à juste titre, place dans le projet bienheureux Jean-Paul II l’entrevoyait lorsqu’il
pastoral des diocèses de France, comme au sein affirmait dans son discours aux directeurs de
des paroisses, ainsi qu’auprès des jeunes. Les pèlerinages en 1980. « Chers amis, vous avez en
pèlerinages sont un véritable « espace » d’accueil main une clé de l’avenir religieux de notre temps :
et d’accompagnement. Ainsi, dans un pèlerinage, les pèlerinages chrétiens, redécouverts et vécus dans
chacun peut trouver sa place, dans une marche toutes leurs dimensions et exigences, et qui peuvent
commune comme dans une recherche plus per- correspondre à une attente plus ou moins consciente
sonnelle de sens, une place qui conduit, inévita- d’hommes et de croyants insatisfaits de l’ambiance
blement à repartir, différent, habillé de la lumière matérialiste actuelle. »
du Ressuscité, et, ainsi, comprendre l’invitation L’essentiel est dit : c’est « tout l’homme qui est
du Seigneur à habiter la Galilée des nations pour concerné » lorsqu’on se fait pèlerin et le Seigneur
y prolonger l’œuvre d’amour du Père. se fait serviteur de cette humanité par les média-
C’est une conviction. Un groupe de pèlerins est tions humaines qui croisent la route des pèlerins.
bien souvent la photographie de notre société. Le pèlerinage symbolise l’espérance de l’homme
Certes, pour chacun, les motivations sont diffé- qui s’avance sur le chemin du temps et de l’espace
rentes et en même temps uniques. Recherche et qui se laisse rejoindre par le Dieu de la vie et
de sens, vœux d’action de grâce ou de demande, des bénédictions.
A
braham répond à l’appel de Dieu : mise (Mt 2,13-23). Il la terminera en vivant sa mon-
« Quitte ton pays, ta famille et la mai- tée à Jérusalem. L’épisode de la Transfiguration
son de ton père vers le pays que je te ferai nous présente cette montée comme un nouvel
voir » (Gn 12,1). Il devient alors le père Exode (Lc 9,31). À travers la Galilée, la Samarie,
des croyants et, tout autant, le père des pèlerins. la Décapole, sur le chemin de Jérusalem, Jésus
Le peuple hébreu, quittant la servitude en Égypte, vit sa vie terrestre comme un pèlerinage. Il se fait
se met en route vers la Terre promise par Dieu. Sa pèlerin sur la route des hommes pour venir à leur
longue marche dans le désert est l’Exode, littéra- rencontre. Comme le « bon » Samaritain, il les
lement un « chemin de sortie » (ex-odos), sortie rejoint pour prendre soin d’eux. Comme pour
d’Égypte, de la situation de servitude vers le lieu les pèlerins d’Emmaüs, le Ressuscité rejoint les
de la promesse. Le peuple aura marché pendant hommes pour accueillir leurs questions et leurs
quarante ans, le chiffre du renouvellement des souffrances et les emplit de sa présence, de son
générations, comme pour signifier que le pèleri- amour et de son espérance.
nage l’aura totalement renouvelé et transformé.
La vie entière est vue comme une marche, un La vie est un chemin de conversion
pèlerinage. Les prophètes le confirment : la vie
consiste à « respecter le droit, aimer la fidélité et L’homme est alors réorienté dans sa marche.
s’appliquer à marcher avec son Dieu » (cf. Mi 6,8). Le point d’arrivée ? Il est à la fois un nouveau
P
laisser transfigurer et conformer
au Christ, l’homme nouveau. Il ourquoi choisir un diacre pour mission exaltante auprès des pèlerins.
peut alors se rendre au rendez- assurer le fonctionnement Les pèlerinages sont très différents
vous de la Galilée, le carrefour des d’une activité, certes impor- selon les destinations : Lourdes avec
Nations d’où le Ressuscité envoie tante puisque près de 6 000 3 900 personnes n’est pas la même
en mission, et témoigner à son tour pèlerins s’y inscrivaient chaque année ? chose que la Terre sainte avec quarante.
« jusqu’aux extrémités de la terre » Fallait-il que ce rôle assuré jusque-là Mais quelle que soit la destination, ce
(cf. Ac 1,8). Chacune des routes par un prêtre soit désormais exercé par que j’ai toujours essayé de vivre avec
humaines devient alors, comme un diacre ? Certains collègues ont vu là les pèlerins, c’était, d’une part, me
pour Paul, un chemin de Damas, un détournement de la mission diaco- mettre à leur écoute et, d’autre part,
chemin de conversion et de voca- nale, puisque le diacre devait plutôt se compte tenu de leur situation, faire
tion à la fois. Le pèlerinage n’est situer aux frontières de l’Église… découvrir à partir du thème du pèleri-
pas seulement un temps réservé J’ai accepté de servir de cette façon-là, nage une parole de Dieu qui puisse les
à la recherche de Dieu, mais il est non pas par simple obéissance, mais rejoindre. C’est ainsi qu’à Lourdes, les
la condition même de l’homme en parce que j’ai pensé que, là aussi, le pèlerinages commençaient par une pre-
route vers le Royaume. ministère diaconal pouvait être signi- mière rencontre sur le thème du pèlé,
S’il s’agit d’un chemin personnel, fiant. Sept années à la direction des avec des témoignages préparés par des
il n’est pas solitaire pour autant. pèlerinages, prolongées de trois ans pèlerins eux-mêmes que je contactais
C’est toute l’Église qui se reconnaît d’animation, m’ont fait découvrir avant le départ.
en « pèlerinage vers l’éternelle béa- ensuite combien le ministère de la cha-
titude » (Lumen Gentium, § 21) et rité était important dans ce « service ». Trouver les bons mots
qui prie « au long de son chemin sur
la terre » (Prière eucharistique, n° 3). Une mission de proximité De même pour la dernière célébra-
Le pèlerinage, tel que la Bible tion, trois pèlerins pris au hasard
nous l’enseigne, est donc une Dans un premier temps, m’était confiée étaient invités à témoigner de ce qu’ils
invitation à quitter son lieu et se la partie administrative du service des avaient vécu. En voici un exemple :
laisser réorienter, à se dépouiller pèlerinages. Il ne m’est jamais apparu « Merci, Seigneur pour ce pèlerinage.
de soi-même et se retrouver soi- que cela n’était qu’administratif. Le tra- Après la disparition brutale de l’être cher
même, à faire mémoire et se fier à vail avec deux salariés à temps plein, de ma vie, je suis restée choquée, blessée,
une promesse, se laisser façonner avec les sept directions des trains de révoltée culpabilisée, le cœur brisé. J’en
à l’image du Christ, et goûter, déjà, l’hospitalité, le Secours catholique, voulais à tous et à Dieu en particulier.
les prémices du royaume. Magdala, la communauté d’accueil Ici, à Lourdes, j’ai vécu des moments très
des SDF, les jeunes, avec les direc- forts, j’ai retrouvé une certaine paix, un
teurs d’autres pèlerinages, ne pouvait nouvel espoir, ma peine s’est apaisée.
se faire qu’en nous mettant tous dans J’ai retrouvé confiance en Dieu. La vie a
cet esprit de service. Il ne suffit pas de un sens, peu importe qu’elle soit longue
s’appeler « service », encore faut-il que ou courte, elle continue… » Cette dame
cela s’inscrive dans une manière d’être s’est engagée comme brancardière et
et de faire. aujourd’hui a pris la responsabilité
Puis, après la défaillance du prêtre d’un train de malades comme direc-
responsable pastoral, j’ai assuré cette trice adjointe.
s pèlerinages
©© Vincent/Sanctuaire Lourdes/Ciric
Au service des pèlerinages se vit une mission de proximité avec des gens qui n’attendent que d’être remis debout.
Diacre au service des pèlerinages, j’ai vécu cette vécu mon enfance, mon adolescence et ma vie de
mission de proximité avec une foule de gens qui, femme sans les nier mais en les ignorant.
quelquefois, portaient en eux des choses très Pour moi, ce voyage a été une grande joie. Je suis
lourdes ou qui étaient en attente d’une parole heureuse d’avoir rencontré tous ces pèlerins, je suis
qui les remette debout. Voici encore quelques heureuse d’avoir pu partager mes souffrances avec
lignes d’une femme qui était allée en Terre quelques-uns, ils m’ont aidée à porter mon fardeau
sainte : « Comme vous le savez, j’ai rejeté Dieu et et m’en ont libérée. Vous êtes de ceux-là, Jean, et je
Jésus depuis ma plus tendre enfance. Il devait être vous en remercie du fond du cœur. »
méchant puisqu’il avait permis que ma petite sœur
meure ! J’ai dépassé ce stade de « méchant » et j’ai
En octobre 1994, alors que j’étais en préparation du diaconat, mon épouse, Aleth, reçoit un coup de téléphone me demandant
de devenir le responsable de l’hospitalité diocésaine d’Evry-Corbeil-Essonnes. Or, j’avais dû renoncer à certains engagements
afin de me consacrer à la formation diaconale. Le délégué diocésain à la pastorale des pèlerinages, tout comme son aumônier,
avait la charge de constituer une équipe afin de créer une hospitalité diocésaine qui se mettrait au service des pèlerins âgés,
malades ou handicapés de l’Essonne. Mgr Herbulot souhaitait créer sa propre hospitalité.
J’ai rencontré notre évêque le 10 janvier 1995 dans son bureau. Durant le premier quart d’heure, nous nous sommes présentés,
moment si convivial, nous avons parlé des Ardennes et de Saint-Étienne, de nos vies… Quinze minutes plus tard, il me dit :
« Alors tu veux bien accepter la présidence de notre hospitalité ? » Je lui ai dit « oui » en tant qu’hospitalier de Lourdes, mais aussi
« oui » en tant que chrétien du diocèse d’Evry-Corbeil-Essonnes ; « mais avec vous ».
Sa présence et l’attention particulière qu’il nous a portée furent sans faille. C’est ainsi que nous avons accueilli les femmes et
les hommes qui se sont rendus disponibles pour ce service, avec une quarantaine de personnes qui avaient déjà cheminé avec
Versailles. Et de mois en mois, d’années en années, les personnes malades, âgées ou handicapées se sont présentées à nous.
Lorsque j’ai été ordonné diacre, il m’a missionné dans ce service, en mettant « le compteur à zéro ». Je suis donc reparti pour
trois ans renouvelables. Mgr Michel Dubost m’a conservé dans cette mission jusqu’en septembre 2006.
P
artir en pèlerinage est toujours une qui ne cesse de demander : « Que veux-tu que je
manière de répondre à un appel. Même fasse pour toi ? » Il n’est pas évident d’être plus
si celui-ci n’est pas clair et demeure en à l’école de Marie que de sa sœur Marthe, qui
creux dans le cœur. Certains pèlerins veut tellement bien faire. Bernadette disait de la
répondent à l’appel de la Vierge, d’autres se Dame qu’elle la regardait « comme une personne
sentent intérieurement mus par une question, regarde une autre personne ». Il est essentiel de
un manque, une insatisfaction… L’essentiel est savoir écouter l’autre et donc de savoir se taire
d’accepter de se mettre en route. Accepter de se un peu pour faire de la place dans son cœur à
dérouter ou d’être dérouté. Interrompre le cours la vie de l’autre. Dans cet échange, l’Esprit nous
de ses activités. Un pèlerinage est toujours un conduit bien plus loin que nous le pensions.
changement de rythme, une ouverture sur autre Permettre aussi à l’autre d’exprimer ce qu’il porte
chose – inconnue au départ ! Les vrais pèlerins comme souffrance, non pas pour que je colmate
marchent sur les chemins, ils laissent le silence la « brèche » par mes pieuses paroles, mais pour
habiter leur cœur, un silence qui favorise le être écouté… enfin par quelqu’un.
dépouillement et permet de retrouver une unité La personne malade est d’abord une personne
intérieure. Le silence nous élague et nous fait avec ses richesses et ses pauvretés. Comme elle,
quitter le superficiel, l’urgence apparente et le l’accompagnateur se découvre fragile et a des
désir de tout maîtriser… choses à partager. Tous ces échanges peuvent
nourrir sa prière personnelle. Il y a des paroles
Faire de la place en soi pour l’autre qu’il n’oubliera pas. Le silence est plein de sens
et il aide à respecter l’autre, en particulier lorsque
Souvent nos pèlerinages ne sont pas des marches le silence est accompagné d’un merveilleux sou-
physiques, surtout si nous accompagnons des rire… Notre foi nous dit que c’est le Christ que
malades. Mais ils demeurent toujours une aven- nous rencontrons dans les malades (Mt 25, 36).
ture spirituelle. Dans l’Évangile, le récit des pèle- C’est aussi le Christ que les malades rencontrent
rins d’Emmaüs (Lc 24) nous rappelle que tout dans le regard de l’accompagnateur, dans sa
chemin peut devenir une expérience spirituelle main tendue, dans son respect, dans son désir
à condition d’être attentif à l’autre. Être atten- de faire route ensemble.
tif et donc l’accueillir et faire de la rencontre un
moment privilégié pour se présenter réciproque- Se décentrer de soi-même
ment, et entrer en relation. Se rendre présent
l’un à l’autre, aventure à laquelle nous sommes Un pèlerinage, c’est un moment fort d’une vie en
peu préparés, surtout lorsque l’autre est malade Église… On ne vient pas seul en pèlerinage et il
ou handicapé. Nous voulons, parfois, tellement est essentiel de créer des liens avec ceux qui nous
nous rendre « utiles » que nous imaginons les accompagnent. Le pèlerin se met en route pour
désirs de l’autre en risquant d’en faire « l’objet » porter dans sa prière toutes les intentions qui lui
de notre compassion. Il n’est pas évident de se sont confiées. Ce moment fort de vie en Église
faire le serviteur de l’autre à l’image du Christ nous invite à redécouvrir la vérité d’une Église
le service
©© Vincent/Sanctuaire Lourdes/Ciric
servante et pauvre dont le diaconat se
veut un signe sacramentel.
Je dis souvent que sur les bords du
gave à Lourdes, il faut se souvenir de la
vérité de la parole de Bernadette : « Si
la Sainte Vierge en avait trouvé une plus
ignorante que moi, c’est elle qu’elle aurait
choisie… » Cette vie en Église nous pro-
voque à l’écoute de la Parole de Dieu ;
car tout pèlerinage nous fait disciples du
Christ et met en œuvre sa parole « Viens
et suis-moi ! »
Le pèlerinage nous fait entrer dans
une démarche d’humilité, car il nous
décentre de nous-mêmes. Les lentes
processions sont toujours comme des
« pardons » et ensemble avec l’aide
de Marie nous nous reconnaissons
« pauvres pécheurs ». Tout pèlerinage
fait vibrer en nous les fondamentaux de
la foi. Des lieux, des signes acquièrent
un sens symbolique fort en sollicitant
notre confiance. Ainsi, l’eau devient
l’image de l’« eau vive » promise par le
Christ, c’est-à-dire l’Esprit saint qui nous
abreuve de la vraie vie. Cette eau est le
rappel de notre baptême ; nous pou-
vons la boire, à Lourdes, nous pouvons
aller aux piscines et grâce au « chemin
de l’eau », nous pouvons nous inscrire
dans l’histoire biblique… La lumière des
cierges est également un signe pour tout
pèlerin, elle brille comme un matin de
Pâques dans une vie souvent meurtrie.
Je l’ai redécouvert un soir dans le regard
d’un malade qui comptait sur ma main La personne malade est d’abord une personne avec ses richesses et ses pauvretés. Comme elle,
pour tenir le cierge allumé exprimant l’accompagnateur se découvre fragile.
son espérance…Avec des personnes
malades, handicapées ou vieillissantes, un pèle- le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est
rinage nous dit une Église souffrante qui, à petits fort, ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui
pas, marche à la suite du Seigneur. Dans un n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui
monde d’efficacité et de compétition, tout pèle- est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir
rinage nous rappelle que « ce qui est faible dans devant Dieu » (1 Co 1, 27-28).
Le sanctuaire, un carrefour
Avant, pendant comme après, le pèlerinage partie intégrante de la démarche. « Quand on a
décidé de partir à la recherche de Dieu, il faut scel-
vers un sanctuaire est ponctué d’étapes ler son âne et partir » (Y. Raguin, Les chemins de
de cheminement. la contemplation, collection Christus.). Je vais me
mettre en route vers un lieu saint ou plusieurs. Le
L
fait d’y aller en groupe montre déjà la dimension
e sanctuaire d’Issoudun, dédié à Notre- communautaire qui, dans un monde individua-
Dame du Sacré-Cœur, situé au cœur de la liste et du chacun pour soi, devient un trésor. Le
France, dans le diocèse de Bourges, est à temps du voyage nous apprend à fraterniser, à faire
un carrefour géographique. J’aime à dire communauté.
que les sanctuaires de France sont des « carrefours
d’Église ». Ceux qui les fréquentent ou les visitent Pendant : le mystère chrétien
découvrent les composantes d’une Église vivante.
Dans ces hauts lieux spirituels, la foi s’exprime de Nous sommes arrivés avec nos bagages à ce
manière simple, avec profondeur. Il nous faut savoir lieu, connu ou inconnu. Nous étions attendus. À
regarder au-delà de la piété populaire. S’arrêter Issoudun, j’aime dire – puisque c’est la réalité –
sur les expressions extérieures serait ne pas com- que l’accueil spirituel a largement précédé la venue
prendre le sens profond de la démarche de pèleri- effective des pèlerins. Cette attitude fondamentale
nage : avant, pendant et après. pour l’équipe de notre sanctuaire permet d’avoir
la disposition du cœur pour que l’autre, l’hôte, qui
Avant : le questionnement vient nous rendre visite, se sente chez lui chez nous.
Ici, c’est Notre-Dame qui nous accueille pour nous
Le projet même de l’accompagnateur indique déjà le conduire au cœur du Christ. Dans la basilique, elle
sens du pèlerinage qui s’inscrit dans une démarche se présente debout au pied de la croix et elle désigne
humaine, spirituelle et ecclésiale. L’inscription des le cœur ouvert sur le calvaire : telle une porte ouverte
pèlerins requiert, en amont, une décision qui, par sur l’amour de Dieu, à nous dévoiler, dans le cœur
les temps qui courent, suppose d’avoir fait quelques du Christ. Chaque sanctuaire a sa manière propre,
économies afin de réaliser le pèlerinage projeté. La son message à délivrer pour nous aider à envisa-
décision de partir s’ancre alors dans ma réalité, ger un aspect du mystère chrétien. Les sanctuaires
dans mon quotidien. Je vais envisager le départ mariaux nous rappellent que Notre-Dame est celle
de mon lieu de vie habituel. Cela va entraîner des qui nous fait « entrer dans le mystère du Christ et de
modifications dans les relations avec mon voisinage l’Église » (Lumen Gentium VIII).
immédiat. Ces préparatifs, ce questionnement font
Après : le témoignage
©© Jean Matthieu Gautier/Ciric