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NOTE D'ANALYSE
TRANSITION AU MALI :
RENOUER LE DIALOGUE
RÉSUMÉ EXÉCUTIF
Dans la nuit 18 au 19 août 2020, deux ans après sa réélection pour un second mandat, Ibrahim
Boubacar Keita annonce sa démission, celle du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée
nationale. Pendant plusieurs mois le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces
patriotiques (M5-RFP), un regroupement hétéroclite de partis politiques et d’organisations de la
société civile, réclamait son départ. C’est finalement un groupe d’officiers de l’armée malienne
qui viendra parachever la fin d’un pouvoir à bout de souffle.
La mise en place de la transition a suscité un grand espoir au sein d’une frange importante de
la population malienne, lasse d’une décennie de crise sur fond de propagation de l’insécurité et
de massacres répétés de civils. Cet espoir renouvelé qui s’est accompagné de nouveaux choix
notamment en termes de partenaire stratégique, les changements restent jusqu’ici limités. Au
plan interne, depuis l’installation de la transition, il y a un très fort attentisme d’une partie des
Maliens vis-à-vis des autorités de la transition qui ont bénéficié d’un soutien populaire depuis
la mi-janvier 2022. En dehors du consensus collectif sur la question du soutien à la transition, le
contexte socio-politique malien actuel se caractérise par une réduction de l’espace civique sur
fond d’arrestations, perçue comme une stratégie visant à bâillonner toute voix tentée de tenir
des propos contradictoires à la position défendue par les autorités de transition. Les frustrations
sont ravalées par la peur : non seulement celle de l'autoritarisme direct, mais aussi celle d'être
mal jugé par ce consensus collectif.
Sur la scène sociopolitique, outre le découpage entre pro et anti-transition, prevalent des
clivages sur des questions au cœur des préoccupations des acteurs maliens – en lien avec
la conjoncture sociale, politique et sécuritaire fragile – entre lesquels l'écart ne cesse de se
creuser dans un climat de méfiance. Dans une telle configuration, les risques d’une accentuation
de la polarisation sont élevés. Alors que l’attentisme des populations demeure fort quant à
la mise en œuvre des réformes pour redresser la gouvernance politique et économique, des
acteurs s’interrogent sur le respect du chronogramme de la transition pour un retour à l’ordre
constitutionnel à travers l’organisation d’élections crédibles et transparentes.
Au terme de la présente analyse, il apparaît urgent pour les autorités de la transition de donner
un nouveau souffle à la gouvernance du pays et de créer les conditions d’un consensus national
autour des grandes priorités et missions de la Transition. Sur ce dernier point, l’apaisement du
front sociopolitique reste une urgence pour permettre le dialogue et la compétition politique à
l’aune des prochaines élections.
Les perspectives 17 - 19
Éviter l’escalade 19 - 20
Renouer le dialogue 20 - 21
4 NOTE D’ANALYSE
Introduction
Le Mali est dirigé, depuis le renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en
août 2020, par un attelage politico-militaire dans une atmosphère de suspicion
et d’incertitude. Dans le sillage des tensions qui agitent la scène politique depuis
le coup d’État militaire de 20121, les nouvelles lignes de fractures au sein de la
classe politique et de la société civile s'épaississent au fil des mois.
La transition en cours depuis août 2020 a connu une première phase qui s'est
caractérisée par la mise à l'écart du Mouvement du 5 juin - Rassemblement des
forces patriotiques (M5-RFP), qui a contesté pendant plusieurs mois le régime
d’IBK jusqu’à sa chute. La seconde phase a vu le rapprochement entre le M5-
RFP et les ex-membres du Comité national pour le salut du peuple (CNSP).
A travers cette alliance, les auteurs du coup d’État se sont garantis une base
politique sur laquelle prospérer tandis que la classe politique traditionnelle est
considérablement affaiblie. Depuis, le climat sociopolitique s’est crispé et les
tensions se sont accentuées. Cela au fil de l’activisme de groupuscules politiques
et d’une place de plus en plus importante accordée à des mouvements de la
société civile positionnés comme des soutiens de la transition, et dont certains
revendiquent une proximité avec la Russie.
1
Le 22 mars 2012, une mutinerie des militaires du camp Soundiata Keïta de Kati a abouti à un coup d’État contre le président Amadou
Toumani Touré, quelques mois avant la fin de son deuxième mandat.
2
Lire « Mali : un expert indépendant de l’ONU constate une amélioration de la sécurité », ONU Info, 22 février 2022
l’opinion sont mises de côté, depuis la fin du mois d’octobre des voix commencent
à s'élever de plus en plus pour réclamer une meilleure gouvernance de la
Transition. Les préavis de grève en cascade - notamment ceux des magistrats,
des enseignants, et dans certaines structures sanitaires – annoncent la reprise
des tensions sociales et, grand paradoxe, quelques mois après la tenue d’une
conférence sociale.
Nous proposons ici une réflexion qui mettra en discussion plusieurs éléments.
Nous nous intéresserons aux acteurs et organisations qui se revendiquent comme
des soutiens à la transition. Nous aborderons les scénarios possibles pour le
Mali, comme élément de réflexion sur le positionnement des acteurs. Enfin, nous
aborderons les perspectives citoyennes. Il s’agira d’explorer les pistes d’action
urgentes induites par le contexte actuel et l’éraillement du débat politique de
fond. L’approche adoptée, pour mener à bien cette analyse, a été de conduire
une réflexion multi-située, c'est-à-dire en différents lieux et à différents niveaux
à l’échelle du pays.
6 NOTE D’ANALYSE
Introduction
sur la base de la diversité des propos et des composantes3. Ce parti pris permet
non seulement d’enrichir l’analyse, mais également donne l’opportunité à des
personnes vivant à des milliers de kilomètres de la capitale malienne de partager
leur vécu, leurs attentes et leurs craintes. Il n’a pas été question ici de viser
l’exhaustivité, ni de situer une ligne médiane entre les différents récits, mais plutôt
de relater telles quelles les opinions et les attentes les plus saillantes relevées
auprès des populations rencontrées, et cela au risque parfois de découvrir des
écarts considérables entre le haut et le bas, le centre et la périphérie (pouvoir de
décision-récipiendaires).
Cette note d’analyse repose sur des données collectées au cours de conversations
citoyennes (qui ont regroupé de nombreux acteurs politiques, civils, syndicalistes,
etc.) complétées par une centaine d’entretiens. Ces derniers ont été menés
à Bamako en présentiel et par téléphone à Kayes, Koulikoro, Ségou, Sikasso,
Mopti, Tombouctou, Gao, Kidal auprès de plusieurs catégories d’acteurs : élus
locaux, acteurs de la société civile, économistes, cadres d’Organisations non
gouvernementales (ONG). La note tente d’analyser les enjeux, défis et risques
de la transition en cours au Mali et adresse des recommandations principalement
aux acteurs nationaux.
Ralliements, polarisation et
rétrécissement de l’espace civique
Davantage qu’en 2012, avec le putsch opéré par le capitaine Amadou Haya
Sanogo qui avait donné lieu à une division entre « pro » et « anti » pouvoir
de transition4, la société malienne est en proie à un fort clivage qui structure
malgré lui le débat public. D’un côté, des associations et partis politiques5 qui
se revendiquent comme des soutiens à la transition, acquis au leitmotiv de la «
rectification de la trajectoire de la transition » utilisé notamment par le M5-RFP
pour légitimer auprès de l’opinion publique le renversement de Bah N’Daw et
Moctar Ouane en mai 20216. Ces acteurs ont recours aux mobilisations de rue
et s’appuient sur des relais sur internet, principalement sur les réseaux sociaux.
Ils articulent leur discours autour de la refondation de l’État et de l’émergence
du Mali Kura, qui fait écho aux slogans lancés par les manifestants en 1991
contenant la revendication democratique comme an tè korolen fè fo kura («
Nous ne voulons plus du vieux, mais du nouveau »). De l’autre, des partis et
regroupements politiques ainsi que des activistes qui militent pour un retour à
l'ordre constitutionnel normal.
3
La démarche d’enquête a consisté en la conduite d’entretiens de type qualitatif, sur la base d’un guide. La plupart des personnes citées
n’ont pas été nommées, sauf lorsqu’elles l'autorisent et/ ou que la citation n'implique pas de mise en danger.
4
Gavelle, J., Siméant, J. & Traoré, L., 2013, « Le court terme de la légitimité : prise de positions, rumeurs et perceptions entre janvier et
septembre 2012 à Bamako », Politique africaine, 2/130, pp.23-46
5
Il ne s’agit pas de partis de grande envergure comme ceux qui structuraient auparavant le débat, mais d’autres qui sont montés avec la
transition.
6
Guichaoua, Y. & Savané, L., 2022, « Mali. Où va la rectification », Afrique XXI, 2 août 2022
« La transition est mal partie. Elle a divisé les Maliens entre bons et mauvais. Tous
ceux qui osent critiquer les actions du pouvoir sont traités comme des apatrides.
»8
7
Entretien de l’OCGS, ancien ministre et élu local, Bamako, novembre 2022
8
EEntretien téléphonique de l’OCGS à Kayes, enseignant, novembre 2022
9
Aux yeux des Maliens, le pays va dans la bonne direction même si la situation économique n’est pas satisfaisante, Afrobaromètre, décembre 2022
10
Lire « Mali-mètre. Enquête d’opinion. Que pensent les Malien (ne)s? », Friedrich-Bert Stiftung, mai 2022
11
En plus de ces derniers, il faut ajouter des syndicalistes, des associations et des personnalités. La présidence était même assurée par le Secrétaire général de
la Confédération syndicale des travailleurs du Mali (CSTM), Hamadoun Amion Guindo, actuellement conseiller au CNT.
8 NOTE D’ANALYSE
Ralliements, polarisation et rétrécissement de l’espace civique
Ton qui était dirigé par Boubacar Boré, aligné auprès du CNRDRE à l’époque –,
est connu sur la scène bamakoise pour les nombreuses manifestations organisées
contre la présence militaire française au Mali. Ce mouvement s’est aussi distingué
comme l’un des fervents partisans du rapprochement avec la Russie. Même s’il a
été précédé, en cela, par le Groupe des patriotes du Mali (GPM)12. Outre qu’ils
sont passés par ce même giron, les acteurs du mouvement exploitent aussi une
fibre panafricaniste en se plaçant dans la lignée de l’activiste Kemi Seba, dont
l’arrière-fond idéologique se réclame du kemitisme et du mouvement américain
« Nation of Islam ». Ben le cerveau est le jatigi (hôte) de Kemi Séba, qui a
récemment été désigné par les États-Unis comme un agent d’influence pour le
compte de Moscou13.
Les données collectées dans le cadre de cette étude révèlent que la grande
majorité des personnes qui soutiennent la transition, 58,5% (dont 9 femmes),
sont de la tranche d’âge de 36 ans et plus14. Ce sont neuf personnes de la tranche
d’âge de 18 à 35 ans qui se revendiquent comme des soutiens à la transition.
Ces groupes de personnes disent être des soutiens pour une transition réussie
dans « l’intérêt supérieur du Mali ». Aussi, appellent-ils à un soutien éclairé et
réfléchi et non fondé sur des considérations partisanes et du sentimentalisme.
Principalement, leur soutien a pour socle le discours souverainiste des autorités
de transition.
La plupart des personnes interviewées ont également cité l’Union nationale des
travailleurs du Mali (UNTM), puissante organisation syndicale dont le secrétaire
général, Yacouba Katilé, occupe le fauteuil de président du Conseil économique,
social et culturel. Les positionnements de cette confédération ont connu des
fluctuations15. A la pression exercée durant la première phase de la transition a
succédé un front social apaisé avec moins de mouvements de grève des syndicats
affiliés à la centrale syndicale au cours des premiers mois de la deuxième phase
de la transition.
12
Lire Mali : « la Russie inspire plus confiance que les anciennes puissances coloniales », Jeune Afrique, 22 septembre 2021
13
Lire « La campagne de désinformation d’Evgueni Prigogine dans toute l’Afrique », U.S Department of State, 4 novembre 2022
14
Nous avons mené des entretiens auprès d'une centaine de personnes.
15
Lire « Mali : Yacouba Katilé, le syndicaliste qui met la pression sur les autorités de transition », Jeune Afrique, 13 décembre 2020
« Ce sont ces trois organisations [Yerewolo, UNTM, M5-RFP] qui ont contribué
à asseoir ce climat dans le pays, et à en faire un instrument de promotion pour
eux. »16
16
Entretiens de l’OCGS à Bamako, novembre 2022
17
Le pays se distingue toutefois par une faible pénétration de l’internet où à peine un tiers de la population y a accès. Et, les villes
utilisent davantage internet et les réseaux que les milieux ruraux. Voir également Étude sur le digital au Mali, Communautés des
blogueurs du Mali (Doniblog), octobre 2022. Le taux en 2022, s’élevait à 29,9%, alors que 2,15 (10,2%) utilisaient les médias sociaux avec
une dominante déclarée de WhatsApp (29,65%), Facebook (26,01%) sans oublier l’emprise très forte de TikTok.
18
Entretien de l’OCGS à Bamako, dirigeant de parti politique, novembre 2022
19
Étude sur le digital, Doniblog, octobre 2022
20
Lire « Le rétrécissement de l’espace civique et démocratique au Mali est très inquiétant », Avocats sans frontières Canada, 11 août 2022
21
Entretien de l’OCGS, dirigeant de parti politique, Bamako, novembre 2022
10 NOTE D’ANALYSE
Vers un essoufflement des soutiens?
Depuis plusieurs mois, des voix dissonantes s’élèvent de plus en plus pour
dénoncer certaines décisions, et les récentes sorties de Adama Diarra témoignent
du fléchissement de la tendance et édifient sur la hausse du mécontentement. A
titre d’exemple, le récent communiqué de Yerewolo dans lequel sont étalées des
récriminations à l'égard du pouvoir de transition. Les griefs ont trait, entre autres,
« à la prolongation de l’âge de la retraite des magistrats de la Cour suprême en
fonction de leur mandat », « l’augmentation du budget de fonctionnement des
institutions », « la corruption et le manque d’organisation du commerce et de
projet de productivité [qui] sont les premiers facteurs de la cherté de la vie au
Mali »22.
« Les autorités ont dit qu’on allait refonder le Mali. Mais, c’est de la continuité dans
le changement. Par exemple, l’avant-projet de Constitution qui a été présenté
au Président de la Transition n’est qu’un recueil des anciennes propositions.
S’agissant de la lutte contre la corruption, il n’y pas eu de véritables changements,
les anciennes pratiques perdurent. Enfin, la rhétorique de « L’armée monte en
puissance » est devenu un slogan creux pour les gens. Il y a des résistances qui
se mettent en place. Les militaires ne comprennent pas la résistance et ils gèrent
le pays comme un camp militaire. Le chef décide, les autres exécutent. C’est cela
qui porte les germes de la confrontation. Les logiques qui sont là ne sont que
des logiques de confrontation.24»
22
Communiqué de Yerewolo–Debout sur les remparts, samedi 12 novembre 2022
23
Entretien de l’OCGS, acteur politique, Bamako, novembre 2022
24
Entretien de l’OCGS, ancien ministre à Bamako et ancien secrétaire général de la présidence, Bamako, novembre 2022
sous la menace des terroristes […] Au niveau de la ville de Gao, je n’ai pas pu
aller dormir chez moi à cause de l’insécurité. »
Ces propos, qui ont été largement repris par d’autres activistes proches du M5-
RFP, montrent que les autorités de transition n’ont pas pu améliorer de façon
substantielle la situation sécuritaire ni rétablir la présence de l’État dans les
territoires affectés par les violences armées. Ainsi, les autorités de la transition
maliennes sont-elles confrontées, depuis quelques semaines, aux premières
véritables épreuves du pouvoir sur le plan interne. D’une part, l’absence
prolongée du Premier ministre Choguel Maïga a semé le doute dans l'esprit
de certains partisans du M5-RFP et, d’autre part, les défis conjoncturels sur
le plan économique, social et sécuritaire ont été les catalyseurs du sentiment
d'effritement des soutiens à la transition.
25
Ces modifications ont été motivées par le projet d’institution d’un Pôle économique et financier unique à compétence nationale.
26
Lire « Mali–Adama Sangaré arrêté : opérations mains propres ou chasse aux sorcières ?»,, Jeune Afrique, 6 août 2021
12 NOTE D’ANALYSE
Un contexte de fortes attentes
Le pouvoir de transition, dans la ferveur populaire qui a accompagné le coup
de force militaire d’août 2020, a promis des changements en profondeur dans la
gouvernance du pays. En 2020, le pouvoir du président IBK avait été fortement
fragilisé par la dégradation du contexte sécuritaire ainsi que la litanie d’affaires de
corruption de son entourage sur fond d’impunité. Ces deux questions, la sécurité
et la justice, pour lesquelles le président était fortement attendu à son élection
en 2013, ont fini par cristalliser les mécontentements et favorisé le soulèvement
ayant conduit à sa chute quelques mois après sa réélection, en 2018. A la faveur
de la transition, de nombreux maliens ont nourri l’espoir sur la fin de l’impunité,
l’amélioration des conditions de vie et la sécurité sur l’ensemble du territoire.
A l’époque, pour rappel, ces affaires avaient révélé avec acuité le problème lié
à l’assainissement des finances publiques et de lutte contre la corruption qui,
malgré les discours, souffrent d’un manque de volonté politique. Pendant que
certains de ces prévenus attendent toujours d’être jugés, le constat dressé par
certains interviewés est désabusé quant à la « rupture » attendue et au motif
27
Mahamadou Camara, Bouaré Fily Sissoko et Soumeylou Boubeye Maiga (décédé le 21 mars 2022).
28
Lire « Paris-Bamako, les non-dits de la passe d’armes », Afrique XXI, 12 novembre 2021
29
Il se raconte que l’audit a été effectué.
30
« Forces armées africaines, 2016-2017 », Laurent Touchard, 2017
Malgré cette volonté affichée des autorités de la transition, à Bamako, les rumeurs
de népotisme et de détournements continuent de jalonner la vie politique. En
août 2022, la presse s’est fait l'écho de ce qu’elle qualifie de « détournement de
procédure » dans l’attribution d’un marché de BTP de 24,2 milliards de francs
CFA32. Selon le rapport 2021 du Bureau du vérificateur général (BVG), 18 dossiers
ont été transmis à la section des comptes de la Cour suprême et 22 autres
dénoncés aux procureurs en charge des pôles économiques. Il n'en demeure pas
moins que le système judiciaire malien est en proie à des dysfonctionnements
et des insuffisances : problèmes d’engorgements, de corruption, de manque de
confiance des justiciables et de sous-financement.
L’un des scandales les plus emblématiques est celui des logements sociaux qui,
en février 2022, a éclaboussé le ministre de l’Habitat, chargé du dossier, tout
comme le Premier ministre. Alors qu’ils étaient destinés « aux populations à
revenus faibles et intermédiaires », de noms d’individus proches de membres
du gouvernement ont bénéficié de ces logements, ce qui a amené le président
de la Transition à monter au créneau pour ordonner l’annulation de la liste des
bénéficiaires. Un dirigeant politique, soutien de la politique du pouvoir de la
transition à destination des partenaires du Mali, se montre critique :
Dans la région de Sikasso, à la question des engrais s’est ajoutée, la hausse des prix
des denrées de première nécessité dans un contexte où des observateurs parlent
de spectre d’une insécurité alimentaire à cause de la baisse de la production,
des incendies de récoltes35. Dans une région comme Kayes, la flambée concerne
le transport, en plus des denrées de grande consommation. Sur l’axe Bamako-
31
Entretien de l’OCGS à Bamako, observateur de la vie politique malienne, novembre 2022
32
Lire « 24,2 milliards de marché improbable, par détournement de procédure au ministère de la Sécurité et de la Protection civile », 22
Septembre, 25 août 2022
33
Entretien de l’OCGS, Bamako, novembre 2022
34
Le ministre de l’Industrie et du Commerce a annoncé, le 19 novembre, que la tendance des prix était stable outre que le gouvernement
a réduit les taxes pour faire baisser les prix.
35
Entretien téléphonique avec le président de la jeunesse d’un parti politique, novembre 2022
14 NOTE D’ANALYSE
Un contexte de fortes attentes
Kayes, où les usagers sont exposés à des risques d’attaques, les tickets de bus
sont passés de 8000 francs à 12 000 francs36. A Mopti, le sac de riz coûte 55 000
francs CFA, tandis que celui du mil est à 30 000 francs CFA, « du jamais vu depuis
les indépendances »37. L’augmentation du prix des denrées vient s’ajouter à une
situation déjà très précaire pour les ménages ruraux maliens, qui pâtissent des
conséquences conjuguées du conflit et du changement climatique.
Enfin, sur le plan sécuritaire, la situation évolue en dents de scie. Les multiples
déclarations des autorités maliennes mettent en avant le récit d’une situation
sécuritaire qui s’améliore grâce à ce qu’elles appellent la « montée en puissance
» des Forces armées maliennes (FAMa). En entretien, un interlocuteur à Mopti
affirme que l’armée a sécurisé une bonne partie de la zone exondée de Mopti,
auparavant en proie à des attaques, facilitant la circulation des personnes et
des biens. Les tueries liées au conflits locaux ont diminué41. Mais l’insécurité
continue de mettre à mal les écoles et les structures de santé en manque de
personnel, de médicaments, d’infrastructures42.
Autre région, autre réalité : à Sikasso, malgré les opérations militaires, les groupes
armés continuent de s’implanter notamment dans les zones montagneuses
comme Danderesso, Faraguan (Klela), Koutiala, Yorosso jusqu’à la frontière avec
le Burkina Faso. Ces localités ne sont pas épargnées par leur activisme, qui
perturbe la production agricole et l’exercice des activités génératrices de revenus,
en plus de ne pas arranger la présence des autorités administratives (préfet,
sous-préfets) de plus en plus ciblées47. Or, l’absence des autorités présente le
désavantage d’inspirer un sentiment d’abandon aux populations, notamment
dans les zones rurales, peu impliquées dans les stratégies de sortie de crise48.
Dans ces milieux ruraux, loin de l’armée, les populations sont contraintes de
43
Une appellation utilisée par les médias, le monde de la recherche et les acteurs politiques depuis le début du conflit en 2012 pour
désigner une large région aux contours géographiques flous, d’abord confinée à la région de Mopti (selon les anciennes régions) et
désormais aux régions de Mopti et Ségou.
44
Rapport du secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité sur la situation au Mali, octobre 2022
45
L’EIGS est désormais présenté dans la propagande de l’EI comme une wilaya, province, à part entière de l’organisation, sous le nom EI
Sahel.
46
Entretien téléphonique de l’OCGS, cadre d’ONG, Gao, novembre 2022
47
Entretien de l’OCGS, chercheur en sciences sociales, Bamako, novembre 2022
48
Entretien téléphonique de l’OCGS, consultant indépendant, Tombouctou, novembre 2022
16 NOTE D’ANALYSE
Un contexte de fortes attentes
signer des accords locaux de paix avec les groupes qualifiés de djihadistes,
comme c’est le cas dans les régions du centre du Mali49.
Reste aussi que la crise n’est pas que sécuritaire mais aussi politique. L’instabilité
sur le plan politique met à nu les failles en matière de gouvernance. Avec les
ruptures qu’a connues le Mali depuis 2020, et le climat sociopolitique délétère
qui s’est installé, des mouvements de colère populaire pourraient contribuer
à davantage aggraver l'instabilité à la fois politique et sécuritaire. Le contexte
actuel comporte les germes de forte instabilité politiques à Bamako, qui,
conjuguée à l’instabilité crise sécuritaire, notamment dans les espaces ruraux,
peut rendre la situation difficile, dans les semaines et mois à venir. Les tensions
au sein de l’appareil sécuritaire sont pour le moment maîtrisées, mais leur
résurgence représente un risque réel pour la stabilité du pays. De nouveaux
équilibres politiques sont en construction à la tête de l’État, mais ils s’annoncent
fragiles.
Les Perspectives
Cartographie des conflits, des groupes armés et des accords locaux dans le centre du Mali– Note d’analyse, OCGS [à venir], 2022
49
Lire « Sahel–Niagalé Bagayoko : à Ménaka, “une intervention beaucoup plus massive requise pour contrer l’offensive de l’EIGS” »,
50
51
Une plainte émane du Cadre des partis et regroupements politiques pour le retour à l’ordre constitutionnel et une autre de
l’association Droits de l’Homme au Quotidien.
52
Entretien téléphonique, Kayes, novembre 2022
53
Entretien de l’OCGS, observateur politique, Koulikoro, novembre 2022
54
Entretien de l’OCGS, acteur politique et ancien ministre, Bamako, novembre 2022
55
Entretien de l’OCGS à Bamako, novembre 2022
56
Entretien téléphonique, Cadre du Rassemblement pour le Mali, Kayes, novembre 2022.
18 NOTE D’ANALYSE
Les Perspectives
« La gestion du temps est très délicat dans une transition. Plus une transition
traîne, moins elle est à l’abri des soubresauts. La politique comporte beaucoup
d’incertitudes. Et tout cela dépend aussi de la géopolitique (guerre en Ukraine,
instabilité dans les pays environnants…).» 57
Au regard de ce qui précède, il est urgent et nécessaire que les autorités actuelles
renouent avec le dialogue. A ce sujet, les trois recommandations, ci-dessous,
méritent une attention soutenue.
Éviter l’escalade
De plus en plus, des acteurs au sein du personnel politique et même en dehors
de ce champ n’hésitent plus à évoquer le risque d’une confrontation, entre
le pouvoir de transition et les appareils politiques voire au-delà. Une grande
inquiétude est exprimée au sujet de la tenue des délais des élections et du
chronogramme des réformes politiques et institutionnelles par certains, qui
proposent de revoir le périmètre de celles-ci : aller vers des réformes a minima.
57
Entretien de l’OCGS avec un observateur de la vie politique, Bamako, novembre 2022
entendre. L’effort aujourd’hui, la seule voie pour sortir, c’est le compromis. Aller
les uns vers les autres, faire des compromis, pas la compromission. C’est quoi
l’essentiel ? C’est de faire partir les militaires et revenir dans une dévolution
démocratique du pouvoir avec les élections.» 58
Dans un pays en crise, traversé par de multiples clivages, la faiblesse des garde-
fous institutionnels représente un grave danger. Une éventuelle confrontation
pourrait se révéler préjudiciable pour la cohésion sociale et l’unité nationale.
Nombre d’interviewés avancent qu’une médiation devrait être menée entre
l’attelage politico-militaire au pouvoir et les partis politiques pour une sortie
pacifique. Il semble manquer des « supports » de médiation crédibles :
« On a tout brûlé. Cela était possible en d’autres époques. Nos chefs religieux
se sont brûlés les ailes, personne ne les écoute. Ceux qui sont visibles ne sont
pas crédibles.» 59
Reste que cette cohésion interne est l'un des moyens de rassurer les partenaires
internationaux déjà méfiants face à ce que certains considèrent comme une
volonté de plus en plus affirmée de dresser le Mali contre tous :
58
Entretien de l’OCGS, ancien ministre, Bamako, novembre 2022
59
Entretien de l’OCGS, Observateur de la vie politique, Bamako, novembre 2022
60
Entretien de l’OCGS, dirigeant du Cadre, Bamako, novembre 2022
20 NOTE D’ANALYSE
Renouer le dialogue politique
Une crise post-électorale, dont la crainte est sans cesse exprimée, entacherait
tous les efforts de la transition. Ainsi, l’urgence s’impose au Mali d’apaiser le
climat social et politique pour permettre le dialogue et une réelle compétition
politique.
Enfin, le coût des élections, rarement prévu par le budget national et que le Mali
seul pourrait difficilement prendre en charge. Il est à rappeler que celles de
2013 ont été organisées dans un contexte de conflit au Nord après la signature
d’un accord préliminaire à Ouagadougou avec les groupes armés. Même si le
processus électoral n’a pas été satisfaisant partout, tout le pays a pu participer
aux élections.
Cette note a été réalisée avec l’appui financier de la Fondation Friedrich Ebert (FES). Son
contenu ne reflète nullement la position de la FES.
22 NOTE D’ANALYSE
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