Le
Le
Remerciements
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre
du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des Arts du Canada et la Société de développement des entreprises
culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – gestion SODEC.
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés ; toute reproduction d’un extrait quelconque de ce
livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est strictement
interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.
ISBN : 978-2-7648-0925-9
Plusieurs membres de ma famille ont fréquenté
le pensionnat de Fort George.
Ce livre leur est dédié.
« Très vite dans ma vie il a été trop tard. »
Marguerite Duras, L’Amant
1
LA FUITE
Clac ! Le bruit du métal qui s’enfonce dans la terre durcie résonne dans la
nuit froide. Clac ! Le son fait écho au ressac de la mer griffant les rochers
couverts de lichen. Clac ! L’homme creuse méthodiquement. Clac ! Un
coup à la fois. Clac ! Le vent du nord lui gifle le visage, mais ne parvient
pas à sécher les larmes qui se mêlent à sa sueur. Clac ! Il frappe le sol
comme on frappe à la hache l’arbre qu’on cherche à abattre. Avec une triste
détermination. Clac !
La terre s’ouvre devant lui et, à mesure qu’il s’y enfonce, la pelle bute
contre des pierres de plus en plus grosses, de plus en plus nombreuses, qu’il
doit déterrer et extraire de la fosse une à une. Le sol ici ne se laisse pas
travailler. On ne fait habituellement qu’y passer.
Au bout de longues heures de travail obstiné, l’homme s’extirpe du trou
qu’il a creusé. Son regard mouillé se perd au fond de la fosse glaciale. Son
visage est recouvert de gouttelettes. Il veut une dernière fois défier ce pays
hostile. Terre de roches et de sel. Il voudrait crier pour couvrir le bruit de
l’océan. Il voudrait cracher son dégoût, vomir la honte qui le ronge et la
jeter à la face de ce monde pourri.
Mais il reste là, immobile, un homme de la forêt et des montagnes devant
l’immensité sombre et mouvante de l’océan Arctique. L’air légèrement salin
lui donne la nausée.
Après un moment d’hésitation, il prend dans ses bras le corps qui gît sur le
sol. Il s’assure encore qu’il est bien emmitouflé dans l’épaisse couverture
de laine qu’il a volée. Il aurait voulu un autre linceul, une peau de caribou
ou d’ours. Une fourrure chaude pour le protéger de la glace et du froid cruel
qui règne dans ce pays, même si cela n’a plus vraiment d’importance. Cette
couverture est tout ce qu’il a trouvé.
Le corps est déjà raide. Il le serre pourtant contre lui pour lui transmettre
un peu de sa propre chaleur. Un peu de sa vie. Une dernière fois.
Il descend dans la fosse, dépose délicatement le cadavre au fond, place des
pierres autour pour former une barrière. Puis il pose d’autres pierres sur le
corps. Après l’avoir ainsi protégé comme il le pouvait, il ressort, saisit sa
pelle à nouveau et entreprend de refermer le trou. Il prend le temps de bien
taper le sol pour que personne ne puisse trouver ce qu’il vient de cacher. Il
recouvre la tombe de roches, de bouts de bois de plage, de quelques
branches d’arbres. Minutieusement, il efface toute trace de son passage pour
devenir invisible, comme son père et son grand-père le lui ont appris. Un
chasseur suit les pistes. Il n’en laisse pas derrière lui.
Il peut enfin partir. Tout a été fait, maintenant. Le temps presse.
Il marche d’un pas rapide sur la route. Le sable crisse sous ses pas. Il ne
s’inquiète pas, car personne ne vient dans cette partie de l’île la nuit.
Le chemin longe la côte et il peut apercevoir le continent dans la lumière
blafarde de la pleine lune, de l’autre côté du bras de mer. Une terre ingrate
et desséchée, plate comme l’océan. Mais plus loin se dessine la lisière de la
forêt, sombre et impénétrable. Cette vue lui donne des forces.
Il prend la route à droite et s’enfonce vers le centre de l’île pour
contourner le village. Le chemin passe au pied d’une petite colline dégarnie,
dont le sommet est balayé par le vent. Il accélère le pas.
Rapidement, il atteint l’autre rive. Les employés vont bientôt arriver, et le
traversier va partir. Il marche prudemment sur le côté de la route, les sens à
l’affût, guettant le passage éventuel d’un véhicule, prêt à sauter dans le
fossé au moindre bruit. Mais il sait se rendre invisible dans la nuit. Ça aussi,
il l’a appris.
Le soleil se pointe à l’est et rougit le ciel, immense. Le jour va bientôt se
lever. Il doit se dépêcher. L’air frais emplit ses poumons alors qu’il court
sans bruit.
Il aperçoit finalement le traversier accosté au quai. Ce n’est qu’une petite
barge rectangulaire, verte et blanche. La rampe d’accès permettant aux
véhicules d’embarquer est abaissée. Les employés l’ont sans doute laissée
ainsi la veille. Il s’approche à pas de loup, comme il sait le faire depuis qu’il
est enfant, se cachant derrière les fourrés.
Il jette un dernier coup d’œil autour de lui. Rassuré, il saute à bord et se
dissimule sous une épaisse toile grise qui recouvre les cordages près de la
cabine du pilote.
Il s’enfouit soigneusement sous la masse tressée. L’odeur de pétrole le
prend à la gorge. Il serre les dents, se cale contre le métal froid. Le vent
souffle. Le bateau tangue légèrement, craque. L’attente. Interminable.
Environ trente minutes plus tard, il perçoit au loin le bruit de pas qui
approchent. Deux hommes sautent à bord. Sûrement le pilote et son
assistant. De sa cachette, il les entend procéder méthodiquement aux
manœuvres, mille fois répétées, de mise en marche du bateau. Un véhicule
vient de monter à bord. Un autre le suit. L’homme abrité sous la toile écoute
et se tait, chasseur embusqué.
Un grincement de métal. La rampe d’accès est levée. Le moteur rugit, le
bateau tressaute et bouge finalement. Le pouls de l’homme s’emballe à
mesure que le traversier s’éloigne de l’île. Il se rapproche de la forêt. Il la
sent. La forêt. Sa forêt. L’excitation le gagne. Il tremble. Il doit se calmer,
car il ne peut se permettre la moindre faiblesse. Une autre chance de
s’échapper ne se présentera pas. Il ferme les yeux, se concentre. Sa
respiration retrouve un rythme normal. Autour de lui, des hommes parlent.
Il distingue mal leurs propos.
Le pilote a coupé le moteur. Le bateau file un moment silencieusement sur
l’eau. Puis l’engin rugit à nouveau, plus fort, pour freiner l’embarcation. La
structure de métal frémit sous l’effort. Le bateau accoste doucement.
Quelqu’un court. Le marin, sans doute, en train de l’amarrer au quai.
L’homme sous la bâche entend une fois de plus le bruit grinçant de la rampe
d’embarcation, à l’avant cette fois, qui s’abaisse. Des moteurs démarrent,
les deux véhicules quittent le traversier qui tangue. Le moment approche.
D’autres véhicules montent à bord. Le rituel monotone des traversiers qui
parcourent inlassablement le même chemin.
Il entend le bruit sourd des amarres sur le pont. Le bateau se prépare à
repartir. L’homme gonfle ses muscles endoloris, il est prêt. Au moment où
le bateau se remet en marche en tremblant sur l’eau, l’homme bondit de sa
cachette. Quelques enjambées lui suffisent pour atteindre le bastingage. Le
bateau a déjà quitté le quai. Mais il saute sur la rampe de métal, puis se
projette en avant. Une seconde, il a l’impression de voler au-dessus de
l’eau.
Le pilote et son assistant n’ont pas eu le temps de réagir. Ils regardent avec
étonnement cette ombre, sortie de nulle part, bondir vers le quai. Le pilote
hésite un moment. Doit-il retourner au quai pour attraper le fuyard ? Non.
Après tout, son travail consiste à conduire ce bateau et non à jouer au
policier. De toute façon, il n’a jamais vu cet homme, et son sort lui importe
peu.
Le fugitif a réussi à atteindre le quai d’un bond fulgurant et il court
maintenant à grandes enjambées. Quelques passants l’ont vu sauter. Qui est-
il ? Pourquoi file-t-il ainsi ?
Il fonce vers la forêt en s’éloignant de l’océan Arctique. Chaque foulée le
rapproche de la lisière des arbres. Il sent son cœur cogner dans sa poitrine,
ses tempes battre. Mais rien ne peut l’arrêter.
Au loin, le pilote le regarde. Il s’agit sûrement d’un fou, pense-t-il. Se
sauver dans le bois, quelle idée ridicule ! Suicidaire. Personne ne peut
survivre dans cette forêt. En bon marin, il se sent bien plus en sécurité au
milieu de l’immensité d’eau glacée que dans cette mer d’arbres qui vient
d’engloutir le fuyard.
Ce fou court à sa perte, se dit-il. Qui il est importe peu, maintenant, car
plus personne n’en entendra jamais parler. Le pilote se retourne, le vent du
large souffle sur son visage.
2
L ’ AV O C AT E E T L E N A K O T A
Montréal
Les escarpins résonnent sur le béton. Audrey Duval marche vite. Tout en
elle exprime l’empressement. Sa façon de bouger, de parler, de regarder
constamment sa montre, de surveiller les messages sur son téléphone
cellulaire. Le temps, c’est ce dont elle manque le plus.
Elle avance entre les épaves humaines, tentant d’y reconnaître un visage.
Sa silhouette fine et ses vêtements chics jurent avec la faune du quartier.
Elle tient dans une main sa mallette noire d’avocate et, dans l’autre, une
photo sur laquelle apparaît l’image d’un homme vieilli prématurément, au
visage rond traversé de rides, aux cheveux en bataille, à la moustache
clairsemée et au nez légèrement épaté. Il possède le regard triste et
embrouillé de ceux qui ont abusé trop longtemps d’alcool et de drogue de
mauvaise qualité.
« Avez-vous vu Ernest Picard ? »
L’homme à la barbe blanche, cernée de jaune, la regarde sans la voir
vraiment.
« As-tu de l’argent pour un café ? » réussit-il à dire pour toute réponse.
L’avocate ne se décourage pas, donne quelques pièces puis continue son
chemin. Elle cherche son homme depuis deux jours. Avant lui, il y a eu
Gertrude Jourdain, Pascale Gill, puis Linda Bacon.
Encore une fois, elle doit se résoudre à demander l’aide de Jimmy. Elle le
trouve facilement. Jimmy passe ses journées dans la roulotte où il accueille
les Amérindiens dans le besoin. Les perdus, les abandonnés. Ces hommes et
femmes qui ont quitté leur réserve pour venir s’échouer en ville, où
personne ne s’intéresse à eux, sauf lui.
Audrey entre sans frapper. Jimmy est en train de faire chauffer la soupe
qu’il va distribuer ce soir. Il pose son regard paisible sur elle.
« J’ai encore besoin de vous, Jimmy, dit l’avocate en s’asseyant sur un
banc de similicuir.
— Laissez-moi deviner. Vous cherchez quelqu’un ?
— Ne vous moquez pas de moi », lui lance-t-elle sèchement en plantant
ses yeux verts sur lui.
Sa façon de regarder les gens leur fait habituellement comprendre qu’elle
n’entend pas à rire. Mais le vieux Jimmy en a vu d’autres.
Depuis quinze ans, il patrouille dans le bas de la ville pour aider les
itinérants autochtones. Il a connu des débuts modestes alors qu’il arpentait
seul les rues et prodiguait de l’aide comme il le pouvait. Puis, peu à peu,
des personnes, touchées par son dévouement, ont commencé à l’aider. Des
gens d’affaires se sont mobilisés pour le soutenir financièrement.
Aujourd’hui, Jimmy dispose d’un centre pour accueillir les itinérants la nuit
et, le jour, il arpente les quartiers qu’ils fréquentent dans sa popote mobile
multicolore si facilement reconnaissable.
Avec le temps, Jimmy est devenu une institution. Les médias s’intéressent
à lui, lui consacrent régulièrement des reportages, surtout pendant les fêtes.
Son histoire a tout pour séduire. Celle d’un Amérindien de l’ouest du pays,
un Nakota des Prairies, né dans la région de Regina en Saskatchewan, qui,
après des années de galère dans cette ville, a pris la route pour fuir la
misère. Caché dans un train de blé, il a traversé la moitié du Canada pour
finalement échouer à Montréal.
Il a cessé de boire et, depuis, consacre sa vie à aider les autres à s’en sortir,
comme lui-même a réussi à le faire.
« Qui est-ce, cette fois, Audrey ? »
Jimmy a le regard le plus doux du monde, songe l’avocate. La présence du
vieil homme l’apaise, car émanent de lui une sagesse ancienne et une bonté
naturelle à ceux qui consacrent leur vie à aider leurs semblables.
« Il s’appelle Ernest Picard. C’est l’un des derniers sur ma liste. Je le
cherche depuis deux jours, sans succès. »
Elle tend la photo à Jimmy, qui la prend, scrute tranquillement le visage
puis lui rend le papier.
« C’est Ernie. Je le connais bien, naturellement. Ça fait un bout de temps
que je ne l’ai pas vu. Presque une semaine. »
Certains viennent occasionnellement à la roulotte ou au centre. Ernest
Picard, lui, compte parmi les habitués qui viennent tous les jours.
« C’est étrange qu’il ait disparu dans la nature. »
Jimmy fronce les sourcils.
« Ernie est un type renfermé, qui ne parle presque jamais et qui vit replié
sur lui-même. Il n’a que son chien dans la vie, Bobby, un gros bâtard jaune,
doux comme un agneau, qui le suit à la trace », dit-il en passant la main
dans ses longs cheveux blancs.
Audrey saisit d’un geste vif son téléphone qui sonne.
« Audrey Duval ! »
Jimmy observe la jeune femme, tout à sa conversation téléphonique.
Grande, mince, de magnifiques cheveux bruns tombant sur ses épaules, des
yeux vert olive qui semblent un peu éloignés l’un de l’autre, ce qui lui
donne un regard à la fois étrange et beau. Son nez est fin, sa bouche, large.
Des dents blanches et bien alignées se dévoilent quand elle sourit, ce qu’elle
fait facilement et souvent. Audrey Duval porte une robe à motif d’un tissu
léger qu’elle a dû payer très cher.
Depuis quelques mois, la jeune avocate a entrepris de retrouver les
Amérindiens de Mashteuiatsh qui ont fréquenté l’ancien pensionnat de Fort
George, à la baie James. Ces Indiens ont droit à une indemnisation. Le
montant varie de quelques milliers à 250 000 dollars selon les sévices.
Audrey fait parfois appel à lui pour les retracer.
« Merci pour tout, sergent Olivier. »
L’avocate termine sa conversation, l’air sombre.
« Mauvaise nouvelle, maître ?
— Je le crains, Jimmy. On a découvert le corps d’un homme dont le profil
ressemble à Ernest. Overdose ou un truc du genre, selon les premières
constatations.
— On dirait que le vieil Ernest a fini par craquer. Un autre », dit Jimmy de
sa voix douce.
Il a vu beaucoup des siens mourir seuls, démunis. Chaque fois, cela lui a
pincé le cœur.
« Un chien montait la garde près du corps, selon les policiers. Il
correspond à la description du chien d’Ernest. Je passe à la morgue pour
l’identifier. Vous voulez venir avec moi ?
— Non merci, laisse tomber Jimmy. Je préfère concentrer mon énergie sur
les vivants. Pour eux, je peux encore faire quelque chose. »
Il retourne à sa cuisine. Audrey prend le chemin de la morgue, où elle
reconnaîtra trop tard l’un de ceux qu’elle voulait aider.
3
C A D AV R E S
Montréal
Le bureau du coroner se trouve dans un vieil édifice d’une dizaine d’étages,
rue Parthenais. Le bâtiment de brique rouge au style victorien se dresse à
proximité du quartier général de la Sûreté du Québec, une imposante
construction moderne en béton, ceinturée de hautes grilles métalliques. Le
quartier général de la Sûreté du Québec, qui abrite aussi un centre de
détention, domine ce quartier populaire de Montréal.
Audrey Duval n’aime pas cet endroit. Elle déteste l’idée de se savoir à
proximité de voleurs, de meurtriers ou de violeurs. Cela lui donne froid
dans le dos. Elle n’aime guère plus la fréquentation des policiers et leurs
manières rustres, acquises à force de se frotter aux criminels.
Elle n’apprécie pas la partie à l’est du centre-ville de Montréal et ses
édifices à appartements décrépits, ses rues et ses trottoirs mal entretenus.
Pas surprenant qu’au sordide de l’univers du droit criminel elle ait préféré
celui, feutré, du droit des affaires. Le bureau qu’elle occupe au sommet
d’une élégante tour de verre du centre-ville lui offre une vue imprenable au
sud sur le fleuve Saint-Laurent, à l’ouest sur le mont Royal et, au nord, sur
les montagnes des Laurentides, qu’on aperçoit à l’horizon par temps clair.
Les contrats, les droits, les licences ; voilà un univers rationnel où son
esprit cartésien navigue avec aisance. Chaque élément répond à une
logique. Elle trouve stimulant de remonter le fil pour découvrir la faille ou
l’erreur qui permettra de contourner une difficulté. Et elle y excelle. Sa
capacité de travail et son intelligence vive lui ont rapidement valu une place
chez Beckam et Elkman, le plus gros cabinet de la ville. Audrey Duval
possède une mémoire infaillible. Rien ne lui échappe.
Qu’est-ce qui a bien pu amener cette femme sophistiquée entre les murs
lugubres du bureau du coroner ? Et quel intérêt présente pour elle le cadavre
d’un itinérant ?
Tout a commencé par une bonne action. Le Barreau incite chaque année
ses membres à accepter et à plaider gratuitement une cause. Une forme de
charité qui a l’avantage de donner accès à la justice à des gens qui n’en
auraient pas les moyens. Surtout au tarif horaire exigé habituellement par
Audrey Duval. Cela permet en même temps aux avocats de se donner bonne
conscience.
Audrey Duval opte généralement pour une affaire qu’elle sait gagnée
d’avance et qu’elle pourra mener rondement. Mais, cette fois, elle s’est
intéressée à une histoire qui l’a interpellée sans qu’elle comprenne trop
pourquoi.
Elle était tombée sur un article du Globe and Mail de Toronto évoquant les
victimes des pensionnats autochtones. Le journal racontait comment, au
début du XXe siècle, les jeunes Amérindiens y avaient été envoyés de force
par le gouvernement canadien, qui espérait ainsi les assimiler. Il expliquait
que plus de cent cinquante mille Amérindiens, Inuits et Métis avaient été
arrachés à leurs parents, volontairement coupés de leur culture et que
beaucoup avaient subi des sévices, des agressions sexuelles.
L’histoire de ces établissements est bien connue au Canada anglais, moins
au Québec. Audrey était au courant de l’existence des pensionnats
autochtones. Mais ce qu’elle ignorait jusque-là, c’est que sur les cent trente-
cinq établissements environ ouverts au pays, dix l’avaient été au Québec.
Comment un peuple qui lutte contre l’assimilation a-t-il pu tenter d’en
assimiler un autre ? s’est dit la jeune femme.
L’idée lui paraissait d’autant plus inacceptable que les pensionnats étaient
dirigés par le même clergé qui s’était autrefois posé en rempart contre
l’assimilation des francophones aux anglophones.
L’article du journal mentionnait, et cela avait frappé la curiosité de
l’avocate, qu’une entente était intervenue à la suite d’un recours collectif.
Elle prévoyait une indemnisation totale de 1,9 milliard de dollars pour les
anciens élèves. Mais le journal rapportait qu’un certain nombre
d’autochtones ne réclamaient pas leur dû, comme s’ils avaient tout
simplement disparu dans la nature.
Audrey a décidé de les aider. C’est une chose qui lui paraît à sa mesure.
Elle n’est pas portée aux épanchements, elle est tout sauf fleur bleue, mais
elle voit là une façon de faire sa part pour réparer une injustice. Cela lui
semble plus pertinent que le litige au sujet d’un problème de zonage
agricole qu’elle a réglé l’année précédente. Et cela ne devrait pas être trop
difficile, en plus.
L’avocate a donc choisi un pensionnat au hasard. Comme elle avait visité
l’été d’avant la région du Lac-Saint-Jean, elle a opté pour le pensionnat de
Fort George, où les Innus de Mashteuiatsh, près de la petite ville de
Roberval, ont été envoyés. Il s’agit de l’un des premiers établissements du
genre ouvert au Québec.
Dans le reste du Canada, les écoles résidentielles s’étaient multipliées
depuis la première partie du XIXe siècle. Fort George comptait deux
pensionnats du genre. L’un anglican, l’autre francophone et catholique,
dirigé par des pères oblats. C’est ce dernier que les jeunes Innus de
Mashteuiatsh ont fréquenté autrefois et ce sont eux que l’avocate a choisi
d’aider.
Dès le départ, la tâche s’est révélée plus compliquée que prévu. Beaucoup
des anciens pensionnaires avaient quitté la réserve. Ils vivaient dans la rue
ou s’étaient simplement volatilisés. Audrey Duval a tout de même réussi à
retrouver quarante-quatre personnes. Ernest était le quarante-cinquième. Le
cinquième pour qui elle arrive trop tard.
« Signez ici, maître. »
Le gardien de sécurité lui tend un registre. Audrey Duval le saisit d’un
geste mécanique, y inscrit son nom et l’heure, puis signe.
« Au fond du corridor. Troisième porte à gauche. »
L’odeur de la morgue lui donne chaque fois la nausée. Ce parfum de
produits chimiques et d’éther lui glace le sang. Le légiste qui l’accueille est
un petit homme sec avec des lunettes rondes en corne posées sur le bout de
son nez aquilin. Il ouvre un des tiroirs de métal qui forment le mur et en tire
un corps. Audrey s’approche, place la photo à côté du visage du cadavre. Il
n’y a pas de doute.
« C’est bien lui, dit-elle d’une voix lasse. Il s’appelle Ernest Picard. Né le
22 juillet 1943 à Pointe-Bleue, aujourd’hui Mashteuiatsh. Pas de famille
connue. »
Le petit homme note les renseignements et la remercie d’un signe de tête.
Une vie brisée qui se termine dans un tiroir glacial et, pour lui, une simple
information colligée dans un rapport.
« Quelle est la cause de la mort ? demande-t-elle.
— Je n’ai pas fait d’autopsie formelle, mais je dirais un mélange d’alcool,
de médicaments et de drogue. Couperose sévère au visage, traces de
manque de calcium sur les ongles. Il buvait plus qu’il ne mangeait. Un cas
classique pour ce type de clientèle. Vous le connaissiez, maître ?
— C’était mon client », répond Audrey, songeuse.
Le médecin légiste pose son regard sur la femme, ses vêtements élégants
soulignant sa silhouette svelte, ses souliers luisants, ses cheveux lustrés.
Comment un ivrogne pouvait-il se payer une avocate pareille ? se demande-
t-il. Le légiste referme le tiroir, renvoyant le corps à sa froide noirceur
réfrigérée.
4
DEUX AMIES
Montréal
« Jimmy ?
— Quoi ? »
De ses yeux noirs comme le charbon, le vieil homme fixe la femme qui se
tient sur le pas de la porte de sa popote mobile.
Grand et droit comme un chêne malgré son âge avancé, le Nakota a encore
de larges épaules et des bras puissants. Mille taches brunes déposées au fil
des ans constellent sa peau burinée par le temps. Ses rides profondes
comme des sillons racontent une vie difficile. Pourtant, ce visage usé
exprime la douceur d’un homme qui consacre ce qui lui reste de temps sur
terre à aider ses semblables.
« Qu’est-ce que vous me voulez encore, l’avocate ?
— Je veux vous montrer une chose qui m’embête, Jimmy. Vous pourriez
m’aider.
— On dirait que je ne fais que ça, jeune femme, par les temps qui courent
», grogne-t-il de sa voix bourrue.
Jimmy a appris à se méfier des Blancs qui prétendent aider les
Amérindiens. Les Indian lovers, comme il les appelle avec dédain. Trop
souvent, ceux-ci ne s’intéressent à leur sort que le temps de réaliser un
projet ou d’apaiser quelque remords secret.
Mais il doit bien avouer que cette femme lui paraît différente. Il s’en est
méfié, au début, comme des autres. Force lui est maintenant d’admettre
qu’Audrey Duval a aidé plusieurs des siens sans jamais demander quoi que
ce soit en retour. Depuis des mois, il la voit traquer les anciens
pensionnaires autochtones pour s’assurer qu’ils touchent l’indemnisation à
laquelle ils ont droit.
« Oh, cessez de me lancer ce regard noir, Jimmy. Vos airs de vieux pirate
bourru ne me font pas peur. »
Elle lui offre son plus beau sourire.
« Bon, bon, laisse tomber l’homme. Qu’est-ce que vous voulez encore ?
— Je suis certaine que si je vous le montre, vous arriverez à sourire,
Jimmy. C’est sans douleur, vous savez ? Vous voulez essayer ? »
Il la fixe, silencieux et impassible. Audrey Duval croit un moment voir de
la tristesse ou de la mélancolie dans ses yeux. À moins que ce ne soit de la
colère ?
« Regardez ceci, Jimmy », dit l’avocate en lui tendant une feuille où sont
inscrits une série de noms et de dates. Jimmy a déjà vu des listes
semblables, qui énumèrent les pensionnaires amérindiens. Tous les noms
qui y figurent ont été rayés, sauf trois.
« Il y a quelque chose que je ne comprends pas, enchaîne l’avocate.
Regardez ces trois noms. Ce sont ceux de deux filles et d’un garçon entrés
au pensionnat de Fort George le 15 août 1936. Mais la date de leur sortie de
l’établissement ou de l’obtention de leur diplôme n’apparaît nulle part, c’est
bizarre !
— Pourquoi donc ? Les Amérindiens sont les rois du décrochage après
tout, n’est-ce pas ? s’impatiente Jimmy.
— Non, non, non, Jimmy. Ce sont les seuls que j’ai vus comme ça sur
toute la liste. J’ai retracé tout le monde, sauf ces trois-là. »
L’avocate s’anime.
« J’ai vérifié le plumitif, comme pour les autres, et c’est là que ça se
complique.
— Le plumi quoi ? l’interrompt brusquement le Nakota.
— C’est l’historique judiciaire. Avec le nom et la date de naissance, on
obtient normalement toutes les condamnations d’une personne. De ses
contraventions aux crimes qu’elle a commis. C’est un registre officiel facile
à consulter. Alors je le fais systématiquement. »
Jimmy soupire.
« On n’a pas tous un casier judiciaire, jeune femme ! »
Mais l’avocate ne l’entend plus. Son débit s’accélère, ses mains volent.
Son esprit cartésien cherche une solution.
« Bien sûr, tous mes clients n’apparaissent pas au plumitif, même si en
vivant dans la rue on court davantage de risques de s’y retrouver un jour.
Mais je n’ai même pas trouvé une contravention impayée. C’est bizarre,
non ?
— Je n’ai pas d’auto, donc pas de contravention moi non plus, ma chère,
avance Jimmy.
— Vous avez un autobus transformé en popote roulante, insiste l’avocate.
Quel policier oserait donner une contravention à un organisme de
bienfaisance, Jimmy ? De toute façon, à la vitesse où vous avancez, je vous
assure que vous ne courez aucun risque. »
Audrey Duval sourit ; Jimmy roule des yeux.
« Là où ça se complique, poursuit-elle, c’est au Registre.
— Quel Registre ?
— Le Registre des Indiens, Jimmy. Vous savez que tous les Amérindiens
du pays y figurent. C’est ridicule, quand on y pense, que le gouvernement
canadien paye un fonctionnaire simplement pour tenir le compte des
autochtones sur son territoire. C’est complètement archaïque. Et insultant
en plus ! Vous ne trouvez pas ? »
Exaspéré, le vieux Nakota se contente de fixer le plafond. Il sait depuis
longtemps qu’il ne lui sert à rien d’argumenter avec la jeune avocate, qui
poursuit ses explications.
« Thomas Vollant, Virginie Siméon et Marie Nepton n’apparaissent pas au
plumitif. Rien ! Les deux premiers n’apparaissent pas non plus au Registre
des Indiens, alors que Marie Nepton, elle, y figure. Si je résume, nous avons
trois adolescents qui entrent en 1936 au pensionnat à son ouverture puis,
pouf, en disparaissent tous les trois à peu près en même temps. Et
aujourd’hui, on ne retrouve la trace que d’une seule de ces trois personnes,
qui vit maintenant au bout du monde.
— Où ça ? demande le Nakota.
— Pakuashipi ou un truc comme ça. C’est dans l’extrême est du Québec.
Si loin qu’il n’existe même pas de route pour s’y rendre. Si Marie Nepton
avait voulu se faire oublier, elle n’aurait pas pu mieux choisir. »
Jimmy se contente de hausser les épaules. Il a connu tant de gens qui ont
voulu disparaître.
« Je m’excuse de vous importuner avec mes histoires, Jimmy. Je me
demandais seulement si, vous qui connaissez tout le monde, le nom de
Marie Nepton vous disait quelque chose.
— Jamais entendu parler, répond-il d’une voix lasse. Vous savez, je
m’intéresse moins au nom des gens qui viennent ici qu’à leur état. Je ne fais
que les nourrir ou les sortir du pétrin, moi. Et je ne comprends rien à vos
documents.
— D’accord. Je vous laisse à vos casseroles, Jimmy. Je m’en occupe et je
vous en donne des nouvelles.
— Ce n’est pas nécessaire, maître. »
Mais l’avocate a déjà tourné les talons, laissant derrière elle l’écho
saccadé de ses escarpins sur le béton.
6
LE VOL
Prêt à partir, l’avion de la Royal Canadian Air Force attend ses passagers
au bout de la piste de terre poussiéreuse. Le bruit des moteurs résonne.
Le chauffeur a garé l’autobus au bord de la piste, à la hauteur de l’avion.
Les policiers en font descendre les enfants, puis les font monter dans un
ordre tout militaire à bord de l’appareil. La carlingue ne comportant aucun
siège, ils doivent s’asseoir directement sur le sol de métal, et l’espace
restreint les oblige à se presser les uns contre les autres, autour des bagages
déposés au centre.
L’avion se met en branle dans un ballet assourdissant de cylindres et de
pistons. Il grince, tremble, puis vrombit furieusement quand le pilote
augmente les gaz, ce qui sème la peur chez les enfants, qui n’ont jamais
entendu un tel vacarme.
L’appareil accélère graduellement mais, trop lourdement chargé, il
rebondit sur la piste et peine pour décoller, secouant ses passagers. Le pilote
pousse les gaz à fond, et finalement le zinc se soulève d’un bond et
s’envole. Le pilote met le cap nord-ouest. Bientôt, l’avion survole la forêt.
Dans la carlingue, certains pleurent, d’autres hurlent, mais les
grondements du moteur couvrent le bruit des uns comme des autres. Marie
tient la main de Virginie. Écrasées au fond de l’avion comme du bétail, les
deux amies, comme les autres passagers, tremblent et ne voient rien du
paysage qui défile sous elles, les rivières remontées, les arbres rétrécissant à
mesure que l’avion progresse en direction du nord.
À mesure qu’il gagne en latitude, le pilote doit se battre contre des vents
contraires qui secouent son appareil. Ce n’est qu’après un long et turbulent
vol qu’il aperçoit enfin apparaître la mince ligne bleue de l’océan qui se
profile à l’horizon et lui annonce qu’il peut amorcer sa descente.
Le pensionnat de Fort George se dresse sur une île située près de la côte, à
l’embouchure de la Grande Rivière, dans la partie nord de la baie James où
Cris et Inuits vivent en voisins, les premiers tournés vers la forêt, les
seconds vers l’océan.
Virginie sent l’avion ralentir, puis perdre de l’altitude. Quand le train
d’atterrissage touche le sol, elle comprend qu’ils ont atteint leur destination.
Ils ne retrouveront les leurs que dans dix mois. Une éternité quand on n’a
que quatorze ans.
Un vertige s’empare d’elle. Mais, de sa gorge nouée, aucun son ne
parvient à sortir, même pas un soupir. L’adolescente serre très fort la main
de Marie. Ensemble, elles tremblent, en silence.
7
L A R É S E RV E
Basse-Côte-Nord du Québec
Le fuselage bleu du Beech 1900D d’Air Labrador file à plus de cinq cents
kilomètres à l’heure dans le ciel étincelant. Ses deux puissants
turbopropulseurs sifflent, et les vibrations provoquées par les hélices
tournant à plein régime bercent les passagers.
L’appareil fonce, direction nord-est, en suivant la ligne de la côte à cinq
mille mètres d’altitude, comme une route tracée sur une carte. À gauche, la
forêt à perte de vue. À droite, l’océan où au-delà de l’horizon se profile
Terre-Neuve, l’île aux rivages accidentés et aux falaises escarpées déchirées
par le vent et l’Atlantique Nord.
La côte québécoise offre en comparaison un paysage paisible, une longue
succession de plages sablonneuses, de criques et de rochers que l’océan a
patiemment aplanis. Mais cette placidité apparente affichée du haut des airs
est trompeuse. La Basse-Côte-Nord du Québec demeure un pays rugueux
où, entre les tourbières, les épinettes noires s’agrippent tant bien que mal à
des collines rocailleuses couvertes de mousse et de lichen.
Terre de Caïn, songe Audrey Duval en observant les collines arides défiler
à perte de vue. Terre de Caïn. C’est ainsi en effet que beaucoup d’habitants
appellent leur région. Située à l’extrême est du Québec, elle s’étend sur
environ six cents kilomètres de rivage.
Cinq mille personnes y vivent regroupées dans quinze villages isolés les
uns des autres. La route s’arrête à Natashquan, un peu à l’est de Havre-
Saint-Pierre. Au-delà de ce point, il faut voyager par bateau ou en avion. Ou
en motoneige en hiver. La population blanche, formée essentiellement de
pêcheurs, vit entièrement tournée vers la mer. La forêt demeure le domaine
des Innus.
L’avion entreprend sa descente. Les moteurs grondent. Des trous d’air le
secouent sèchement à mesure qu’il perd de l’altitude.
L’avocate aperçoit maintenant les villages de Saint-Augustin et de
Pakuashipi, installés de chaque côté de l’embouchure de la rivière Saint-
Augustin, dont les eaux brunes coulent paresseusement entre des rives
sablonneuses.
De gros bancs de sable clair, à fleur d’eau, dessinent d’inquiétantes formes
sous-marines qui, à marée basse, surgissent des profondeurs. Un archipel
rocailleux protège l’endroit du fleuve et de ses vents.
L’été, plusieurs des sept cents habitants de Saint-Augustin s’y installent
pour pêcher l’aiglefin, le maquereau ainsi que nombre de mollusques et
crustacés.
Pendant ce temps, les Innus de Pakuashipi prennent le chemin inverse et
remontent la rivière vers l’intérieur des terres pour chasser ou piéger les
animaux à fourrure et pour pêcher le saumon et la truite.
L’aéroport est situé du côté amérindien, mais ce n’est guère plus qu’une
piste de brousse. Le pilote manœuvre pour placer son appareil face au vent.
Le train d’atterrissage touche finalement le sol en soulevant des nuages de
poussière.
Terre de Caïn, se répète l’avocate en regardant par le hublot les épinettes
décharnées qui forment une haie impénétrable le long de la piste.
Le Beech s’immobilise près d’une camionnette attendant les passagers
pour les conduire au bateau qui leur fera traverser la rivière du côté blanc.
C’est là que se trouvent les deux seules auberges et les deux seuls
restaurants à plus de cent kilomètres à la ronde.
Malgré son éloignement, la beauté rustique de Saint-Augustin attire une
clientèle touristique suffisante pour générer un peu d’activité économique et
permettre à quelques commerces de survivre. Mais aucun touriste ne vient
pour visiter Pakuashipi, où vivent trois cents Innus. La réserve n’offre rien
d’autre que le spectacle désolant de rues de terre, d’habitations dénuées de
charme et mal entretenues.
Ceux qui n’ont jamais mis le pied dans une réserve amérindienne s’en font
souvent une idée empreinte de romantisme. Malheureusement, la plupart
n’offrent que le triste spectacle d’un village sans personnalité, sans attrait.
Et Pakuashipi exsude l’ennui.
La camionnette s’arrête à l’entrée de la réserve, et l’avocate est la seule à
en descendre.
En posant le pied sur le sable de la rue, une chose frappe immédiatement
Audrey Duval. Le silence. Ou plutôt l’absence de bruit. Comme si rien
d’important ne se passait ici. Au bout de la rue, des enfants ont interrompu
leurs jeux et l’observent à distance. Méfiants.
La jeune femme marche dans des rues vides où s’alignent placidement,
presque toutes pareilles, des maisons modulaires modernes s’élevant sur des
fondations de béton nu. L’air qui emplit ses poumons lui rappelle que,
même si elle est au bord d’une rivière, l’océan est tout près. En ce mois de
juin, l’air reste frais et, à quelques kilomètres à peine, au-delà des îles qui
bouchent l’horizon, des icebergs émergent du détroit de Belle Isle et de ses
eaux limpides, dérivant lentement vers l’ouest.
Les talons d’Audrey s’enfoncent dans le sol meuble. L’avocate serre les
lèvres et regrette amèrement de ne pas avoir choisi une tenue plus
décontractée. L’habitude.
Elle croise trois enfants qui jouent dans le sable. Ils s’immobilisent en la
voyant. Audrey leur fait un signe amical de la main. Son sourire,
généralement irrésistible, ne rencontre que des regards farouches. L’avocate
frissonne, relève le col de son imperméable Burberry et reprend sa quête.
Ça ne doit pas être si dur à trouver, se dit-elle. Elle commence à
s’impatienter et s’en veut d’avoir oublié le plan que lui avait préparé son
adjointe. Pas la peine d’essayer de l’appeler maintenant. Son portable ne
fonctionne pas, faute de réseau.
« C’est le bout du monde ici ! » grommelle-t-elle pour elle-même. Ses
paroles se perdent dans l’air frais, avalées par le silence qui règne en maître
absolu.
Au bout d’un moment qui lui paraît une éternité, la jeune femme repère
enfin la rue et, tout au bout, adossée à une dune, la maison pour laquelle
elle a parcouru près de deux mille kilomètres.
L’avocate se tient devant une petite résidence préfabriquée, déglinguée,
qui semble à l’abandon. Des sacs d’ordures au-dessus desquels virevoltent
paresseusement des nuages de mouches jonchent le sol. Une des fenêtres
brisées a été réparée sommairement avec une toile de plastique. La porte
moustiquaire sortie de ses gonds pend sur le côté et menace de tomber.
Audrey Duval hésite un instant. Elle ne détecte aucun mouvement, pas le
moindre signe de vie. Pourtant, la femme qu’elle cherche vit bien là.
L’avocate se demande ce qu’elle fait ici. Elle s’en veut soudainement de
s’être laissé entraîner au milieu de nulle part par son orgueil mal placé. Elle
perd manifestement son temps. Après tout, qui est-elle pour espérer forcer
le destin des gens ?
L’air salin lui pique les narines, lui rappelle son statut d’étrangère. Elle se
dit qu’elle est trop perfectionniste et que cette fois elle est allée trop loin.
Elle s’est laissé porter par sa volonté de prouver à Jimmy qu’elle a raison,
qu’elle peut résoudre cette énigme. Et la voilà, avec ses vêtements trop
chics et ses escarpins de cuir italien empoussiérés, perdue dans une réserve
amérindienne isolée, au milieu d’un pays désolé.
De toute évidence, la maison est vide. La femme qu’elle cherche est peut-
être dans le bois. Ou morte sans que personne s’en préoccupe. Elle a
recueilli peu d’informations sur elle, un nom sur un registre officiel du
gouvernement canadien : Marie Nepton, née en 1922, baptisée cette même
année à Mashteuiatsh. Marie Nepton vit maintenant dans la cabane en ruine
qui se dresse devant elle.
Qu’elle ait quitté le pensionnat après une seule année d’études, sans avoir
terminé sa scolarité, n’a en soi rien d’exceptionnel. Beaucoup d’élèves ne
finissaient pas l’école à cette époque. L’objectif était de leur apprendre le
français et suffisamment de connaissances pour les intégrer à la société
canadienne, pas d’en faire des médecins.
À quinze ans, Marie aurait pu quitter le pensionnat pour se marier. Ce
n’était pas inhabituel chez les Amérindiens, et Audrey avait vu de tels cas.
Mais le nom de Marie Nepton n’apparaissait sur aucun certificat de
mariage. Elle n’était pas morte non plus, car dans ce cas un certificat de
décès consignerait la date de sa mort.
L’avocate ne peut s’empêcher d’estimer suspect le peu d’informations
qu’elle est arrivée à colliger sur elle. D’autant plus que deux autres élèves
de la même promotion ont eux aussi disparu sans laisser de trace. Il y a
anguille sous roche, elle le jurerait.
Comment peut-on s’évaporer ainsi subitement ? Ont-ils été enlevés ? Tués
? Sans comprendre pourquoi, l’avocate sent qu’il est de son devoir de
trouver réponse à ces questions que personne ne se pose.
Trois adolescents disparaissent sans que quiconque s’inquiète ni signale
leur absence. Et l’une d’elles réapparaît à l’autre bout du pays dans un trou
quasiment inaccessible. Sur le coup de l’excitation, la jeune avocate a sauté
dans le premier avion en direction de Pakuashipi.
Audrey n’a pas découvert de numéro de téléphone au nom de Marie
Nepton. Au conseil des Innus, on lui a confirmé qu’elle vit toujours dans la
réserve. Elle n’a aucune famille connue, pas d’amis.
« C’est une personne très solitaire, lui a expliqué la secrétaire du conseil.
Elle ne sort à peu près jamais de chez elle. À dire vrai, elle boit beaucoup.
Nous avons tenté de la convaincre d’aller dans un centre pour personnes
âgées. Il y en a un à Blanc-Sablon. Mais elle refuse de quitter sa résidence.
Ce n’est pourtant pas un palace. Nous envoyons une personne une fois par
semaine s’assurer qu’elle va bien. C’est tout ce que nous pouvons faire. Elle
a encore sa tête, quand elle est sobre en tout cas. Vous n’aurez pas de mal à
la trouver, ajoute la femme avec un fort accent amérindien. Mais ça ne
signifie pas qu’elle va accepter de vous parler. C’est, disons… une personne
très renfermée. Pour être franche, je ne suis pas sûre que ça vaille la peine
de vous déplacer. À vous de voir », a-t-elle finalement lancé.
Audrey l’a remerciée, mais, forte de cette confiance en soi qu’arborent
ceux qui n’ont jamais connu la défaite, elle est montée à bord de l’appareil
qui l’a conduite jusqu’ici, convaincue qu’elle saurait raisonner la vieille
femme. Car personne ne résiste aux arguments d’Audrey Duval, aime-t-elle
penser. Maintenant qu’elle se tient devant une porte déglinguée, elle s’en
veut et maudit son orgueil.
« Il y a quelqu’un ? »
Sa voix ne trouve aucun écho. Elle cogne à la porte. Pas de réponse. Elle
insiste.
« Il y a quelqu’un ? Madame Nepton ? Vous êtes là ? »
Elle n’obtient aucune réponse. Audrey regarde autour d’elle. Elle se
demande si elle devrait aller chercher l’aide de voisins. Mais les portes
closes et les rideaux tirés qu’elle voit partout l’en découragent. Pendant
qu’elle réfléchit à la marche à suivre, le vent continue de souffler des
nuages de sable dans la rue déserte.
Audrey décide de contourner la maison et d’essayer d’entrer par l’arrière.
La cour ressemble à un dépotoir. De vieux appareils électroménagers
rouillent dans l’herbe haute entre des pneus et des meubles vermoulus, des
dizaines de caisses de bière vides jonchent le sol. Les fenêtres sont fermées,
les rideaux tirés là aussi. L’endroit semble au mieux désert, au pire,
abandonné depuis longtemps.
L’avocate s’approche de l’entrée mais ne perçoit aucun signe de vie ici
non plus. Elle tourne la poignée, la porte s’ouvre. Sans résistance. La
maison baigne dans la pénombre. La jeune femme glisse la tête à l’intérieur.
Une odeur putride de moisi et d’urine lui serre immédiatement la gorge.
Des larmes montent aux yeux d’Audrey Duval, qui, à contrecœur, pénètre
dans la maison. Elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien.
La jeune femme regarde autour d’elle, mais il faut un moment à ses yeux
pour s’habituer à l’obscurité. L’entrée arrière donne sur la cuisine. De la
vaisselle sale s’empile sur le comptoir. La poussière roule sur le plancher.
Au centre de la pièce trônent une table aux pattes de métal chromé
défraîchie et une seule chaise en bois.
Un bruit sourd parvient du fond de la maison, de l’autre côté d’un court
corridor qui mène au salon. Une plainte ? Un râlement ? L’avocate ne peut
le dire avec certitude. Ses mains tremblent et, malgré la peur, elle avance
dans la demi-obscurité.
Le salon est une simple pièce carrée avec une fenêtre et, à côté, la porte
d’entrée. Celle qu’elle a d’abord vue et à laquelle elle a frappé vainement.
Un vieux fauteuil déchiré installé devant une télévision et un sofa défraîchi
sur lequel une femme est étendue constituent les seuls meubles. Couchée
sur le côté, la femme est immobile. Sa tête pend dans le vide, un filet de
bave coule sur sa joue.
Audrey Duval s’approche avec inquiétude du corps inerte et réalise que ce
qu’elle prenait pour des râles ne sont en fait que des ronflements, lourds et
profonds.
La femme empeste la cigarette et l’alcool. Marie Nepton est ivre morte.
8
L’ E X I L
Saint-Augustin
Comme d’habitude, Audrey Duval se lève tôt et se précipite sur son
ordinateur portable. Au moins, l’hôtel possède une connexion internet. Il
faut un temps interminable, mais elle peut prendre ses messages et répondre
aux plus urgents.
Puis elle descend pour déjeuner. La propriétaire, une vieille anglophone
aux traits coupés à la hache, l’accueille avec un sourire courtois.
L’avocate aurait voulu des fruits frais pour déjeuner. Elle devra se
contenter d’œufs, de bacon et de pain grillé. Les fruits ne sont acheminés ici
par bateau qu’une fois par semaine, et le prochain arrivage n’est prévu que
dans deux jours, explique la vieille femme. Il n’y a pas de journaux. L’avion
du matin est en retard. Audrey regrette de ne pas avoir consulté les horaires
sur Internet.
Un couple de touristes français mange à la table voisine, et Audrey entend
malgré elle leur conversation. Leur excitation de se retrouver dans un
endroit aussi « merveilleusement exotique », comme le dit la femme en
faisant de grands gestes de la main, amuse l’avocate. Et la tenue des
touristes européens la fait sourire également. On les croirait prêts pour une
expédition dans la forêt amazonienne.
Si la beauté austère de la Basse-Côte-Nord paraît certainement exotique à
des Européens, elle n’inspire qu’ennui à la Montréalaise. Au milieu de ces
paysages de rochers, de rivières et d’épinettes, elle se sent perdue au milieu
de nulle part et coupée du monde. Et elle l’est un peu. Faute de réseau, son
téléphone cellulaire ne fonctionne pas. Il faut s’en remettre à un lien
internet ultra-lent pour communiquer avec le bureau à Montréal. Tout ce
silence met Audrey mal à l’aise.
En sortant, elle demande à l’aubergiste où est situé le magasin de
vêtements. Celle-ci lui répond, amusée, qu’il n’y a qu’un seul magasin dans
le village. On y vend du pain, des cannes à pêche au même titre que des
vêtements !
« Mais je doute que vous trouviez ce que vous cherchez, miss », dit-elle
dans un français laborieux teinté d’un fort accent anglais.
Pas de doute, avec ses vêtements griffés, Audrey détonne dans le paysage
du village de pêcheurs. L’avocate a décidé de rester tant qu’elle n’aura pas
réussi à parler à Marie Nepton. Au moins, elle aura le sentiment d’avoir tout
tenté. Avant de se mettre en route, elle a écrit à son adjointe pour lui
demander de réarranger son horaire des prochains jours et de reporter ses
rendez-vous.
Le magasin est au centre du village, près de la rivière. C’est un édifice
assez vieux, qui ressemble davantage à un gros dépanneur et que la jeune
femme n’a aucune difficulté à repérer. Les marchandises les plus diverses
s’empilent les unes contre les autres dans le commerce. Audrey aperçoit les
vêtements au fond du magasin.
L’aubergiste avait raison. Elle n’avait pas exagéré en disant que le choix
était mince. Audrey prend deux pantalons de toile, deux chemises légères,
des bas, des sous-vêtements de coton et une paire de baskets. Cela devrait
suffire.
L’avocate retourne à l’auberge d’un pas pressé. Elle répond d’abord à ses
courriels. Puis elle enfile ses nouveaux vêtements.
Par la fenêtre de la pièce, elle aperçoit la réserve autochtone de l’autre
côté de la rivière. Dans quel état se trouve Marie Nepton ce matin ? Est-elle
encore vivante, même ? La clé de l’énigme passe par la vieille
Amérindienne, et Audrey doit découvrir une manière de communiquer avec
elle.
12
PUNITIONS
Pakuashipi
Le sable s’infiltre dans les souliers d’Audrey. Le vent du large balaie
inlassablement les rues désertes dans lesquelles s’alignent les mêmes tristes
maisons préfabriquées. Pakuashipi, malgré ses deux cent cinquante âmes,
ressemble à un village fantôme.
Beaucoup des habitants de la réserve préfèrent encore la tente aux
résidences de tôle payées par les subventions du gouvernement fédéral, et
ils passent de longues périodes en forêt. À cette latitude, ils n’ont pas tout à
fait abandonné leur vie de nomade.
Rien n’a changé en vingt-quatre heures et, pourtant, tout paraît différent à
Audrey Duval. Pakuashipi vit à moitié dans ce monde et à moitié dans un
autre. À moitié dans ce siècle, à moitié dans le précédent.
C’est un univers oublié. Ou plutôt inconnu parce que trop excentrique. Ce
sentiment d’appartenir à autre chose et d’avoir en même temps été
dépossédé imprègne la réserve. Il s’exprime dans les portes et les rideaux
fermés des maisons, et dans les regards méfiants des enfants.
Marie Nepton n’a pas choisi l’endroit pour rien. Il n’existe sans doute pas
meilleur lieu pour disparaître de la circulation et se faire oublier.
Audrey Duval prend son temps. Rien ne presse maintenant qu’elle a
décidé de son plan. De toute façon, il ne sert à rien de se présenter trop tôt
chez la vieille. Elle cuve encore son alcool à cette heure.
Audrey marche lentement dans les rues de terre de la réserve. Elle
observe, respire, hume. Et, surtout, elle tente de comprendre. Pakuashipi
n’est constitué que de quelques rues tracées entre des collines rocailleuses
et les eaux paresseuses de la rivière Saint-Augustin. D’un côté, l’eau ; de
l’autre, la forêt. Deux frontières.
Le Resto CK, le seul de la réserve, n’est guère plus qu’une maison mobile
abritant un casse-croûte. Comme midi approche et qu’elle commence à
avoir faim, Audrey y entre, sous les regards étonnés. Visiblement, l’endroit
n’a pas coutume d’accueillir des touristes.
Audrey s’assied au comptoir. L’avocate, habituée aux menus sophistiqués
des bistros du centre-ville de Montréal, lit celui-ci avec un brin
d’inquiétude. Le Resto CK a beau se trouver en plein milieu de la forêt et
devant un village de pêche, son menu n’offre ni poissons ou fruits de mer,
ni viande de gibier.
Déçue, la jeune femme opte finalement pour ce qui, en se fiant aux
assiettes des clients, semble être la spécialité locale, un hamburger, des
frites et une boisson gazeuse. La serveuse parle à peine le français. En fait,
tout le monde parle innu.
L’avocate sent les regards posés sur elle. Son apparition a imposé le
silence. La serveuse lui apporte son assiette et reste plantée là à l’observer.
« Merci », dit Audrey, mal à l’aise.
La serveuse pouffe de rire.
Audrey commence à trouver la situation étrange.
« J’ai dit quelque chose de drôle ?
— Non. On se demande pourquoi vous êtes ici. »
La femme parle d’une voix hésitante en cherchant ses mots. Audrey
remarque ses yeux brillants et son sourire franc, dénué d’hostilité.
« Je suis venue voir une dame. Je suis ici pour affaires, en fait. »
La serveuse traduit en innu les explications de la visiteuse aux autres
clients, visiblement aussi curieux qu’elle. Ils se contentent d’approuver en
hochant la tête. La serveuse pose alors la question qui chicote tout le monde
dans le petit casse-croûte.
« Qui venez-vous voir ?
— Je suis venue voir Marie Nepton.
— Qui ? répond la serveuse en fronçant les sourcils.
— Marie Nepton. Vous savez, la vieille dame qui vit seule au bout de la
rue.
— Nepton ? Il n’y a pas de Nepton à Pakuashipi. Ce n’est pas un nom
d’ici. »
La serveuse se met à parler en innu. La discussion entre les clients s’anime
et devient rapidement cacophonique. Audrey observe la scène, perplexe. Au
bout d’un moment, tout le monde se tait, et la serveuse se retourne vers elle,
l’air interloqué.
« Vous parlez de la grosse Marie ? Vous êtes venue de la ville pour voir la
grosse Marie ?
— J’imagine que c’est elle, en effet. »
La serveuse éclate de rire et le reste de l’assemblée emboîte le pas quand
elle leur confirme ce qui a attiré l’avocate à Pakuashipi.
« Vous perdez votre temps. Elle ne parle à personne. Et de toute façon, ce
n’est pas une femme d’ici.
— Justement, enchaîne l’avocate, qu’est-ce que vous savez d’elle ? Vous
connaissez les raisons qui l’ont amenée ici ?
— Moi, je ne sais rien. Elle ne sort pas de chez elle. Elle vit là depuis
toujours. Mais elle ne se mêle pas aux autres. On ne la connaît pas. C’est
une Innue, oui. Mais pas d’ici. Il faudrait demander aux anciens. Comme
celui qui vit dans la petite maison blanche à côté. Il connaît tout le monde,
et il est assez vieux pour se souvenir de son arrivée. C’était avant que je
vienne au monde. »
La jeune femme s’esclaffe encore et se remet à parler en innu avec les
autres clients, laissant l’avocate à son repas.
Audrey mange en vitesse, finit son Coca-Cola diète, paye sa facture et sort
du restaurant. Un soleil étincelant domine le ciel et se mire dans les bancs
de sable clair de la rivière Saint-Augustin. De l’autre côté de la rue, un
chien au pelage fauve s’immobilise en la voyant. Il l’observe à distance.
Même les chiens s’étonnent de la présence de la femme blanche.
Audrey respire l’air salin qui gonfle ses poumons. Elle s’assure que tout
est en place dans son sac, puis se met en marche.
14
LES LOUPS
*
Les mains de Marie tremblent et Virginie aimerait pouvoir prendre pour
elle sa peur.
« Que s’est-il passé, Marie ? »
Celle-ci garde les yeux clos, se presse un peu plus contre son amie. La
chaleur de son corps la rassure un peu, mais les images des hommes
penchés sur le lit comme des bêtes de proie la hantent. Elle n’arrive pas à
les chasser de son esprit. Elles tournent dans sa tête sans cesse. Marie peine
pour respirer. Elle se sent au bord du précipice, est prise de vertige.
« J’ai peur d’eux, finit-elle par murmurer comme pour s’assurer que seule
son amie l’entend bien.
— De qui as-tu peur, Marie ?
— Des loups », souffle-t-elle.
Virginie serre son amie dans ses bras. Elle sent son corps tendu.
« N’aie pas peur, je ne les laisserai pas te toucher, Marie », lui chuchote-t-
elle pour la rassurer.
Les loups ! Un long frémissement parcourt Virginie. Elle a vu leurs
victimes depuis leur arrivée à Fort George, les visages rougis, les bras et les
jambes griffés, les yeux tuméfiés, les âmes percées.
Personne n’ose parler, de peur que cela n’attire la malchance. De peur des
représailles, surtout, que cela ne manquerait pas d’entraîner.
Virginie ferme elle aussi les yeux. Elle pense à sa forêt, à son lac, respire
le parfum épicé du tapis de sapin, l’arôme de la bannique fumante sortant
des braises chaudes. Elle n’entend plus le vent qui balaie la neige autour
d’elle et elle oublie la morsure du froid.
3.Orignal.
15
LA VIEILLE
Pakuashipi
Marie Nepton ne répond pas à la porte. Audrey s’y attendait. Dans quel état
est-elle, de toute façon ? Est-elle seulement consciente ? Audrey contourne
la petite maison et ne prend pas la peine cette fois de s’annoncer. Elle
tourne la poignée, entre. L’odeur fétide qui règne à l’intérieur lui semble
plus insupportable encore que la veille. En tâtonnant, l’avocate trouve
l’interrupteur près de la porte de la cuisine.
Elle poursuit son chemin et découvre Marie Nepton écrasée sur le sofa
défoncé. Ainsi défilent les jours pour elle, des heures écoulées à s’imbiber
d’alcool pour se perdre dans ses vapeurs. Qu’est-ce qui la pousse à
s’étourdir ainsi ? Voilà ce que l’avocate veut savoir.
Audrey Duval redresse tant bien que mal la vieille sur son sofa et la
secoue énergiquement.
« Allez, madame Nepton. Réveillez-vous ! »
Celle-ci ouvre péniblement les yeux. Son regard se perd dans un
brouillard éthylique. Il lui faut un moment pour reconnaître la femme qui se
tient devant elle, un sac à la main. La vieille Innue gesticule comme si elle
voulait chasser une mouche.
« Fous-moi la paix, toi. Tu veux que j’appelle la police ?
— Il n’y a pas de police à Pakuashipi, Marie.
— Dégage de chez moi ! hurle la vieille. Veux-tu me laisser en paix une
fois pour toutes ?
— Vous n’avez d’autant plus pas besoin de la police, Marie, que je suis
votre avocate. »
Marie Nepton jette un regard furieux à Audrey, qui ne lui laisse pas le
temps de répondre. D’un geste vif, elle pose son sac sur le sol et en sort
d’une main une canette d’Old Milwaukee format géant et, de l’autre, une
bouteille verte de gros gin De Kuyper.
L’avocate aurait préféré un alcool de meilleure qualité, comme le Bombay
Sapphire que les barmans ont l’habitude d’utiliser dans les cocktails qu’elle
affectionne, mais elle a plutôt choisi une marque moins chère, pariant qu’il
y avait plus de chances que Marie Nepton la connaisse.
Le regard de Marie Nepton, hypnotisé, hésite entre la canette et la
bouteille. L’avocate a finalement réussi à obtenir l’attention de sa cliente. Et
voilà. Il suffisait de trouver le bon argument, se dit-elle en souriant.
Marie étire le bras et opte pour le gin. Elle saisit la bouteille verte et
l’ouvre d’un geste méthodique et étonnamment précis pour une femme dans
son état. Elle en avale aussitôt une grande lampée.
Ses doigts tremblent. Ses yeux arrivent difficilement à distinguer ce qui
l’entoure. Comme chaque matin, la vieille Marie émerge péniblement des
brumes où elle s’est plongée. L’alcool faisant lentement effet, elle retrouve
peu à peu sa contenance.
Audrey s’assied dans le fauteuil. Elle regarde la canette dans sa main,
l’ouvre et en boit une gorgée. La bière froide crépite dans sa gorge.
Étrangement, l’alcool la rassure.
Deux femmes, issues de deux mondes opposés et réunies dans ce salon
glauque par un passé que l’une veut oublier et que l’autre cherche à
comprendre, s’observent en silence. Un chien jappe dans la rue. Le vent,
toujours le vent du nord, siffle.
Mais dans la tiédeur de la petite maison déglinguée, le passé est sur le
point de rattraper le présent. Du fond de son abîme, Marie discerne à peine
le visage délicat de la jeune femme. Son esprit, englué dans les vapeurs de
l’alcool depuis tant d’années, a perdu l’habitude de s’intéresser à ce qui
l’entoure.
Mais quelque chose l’interpelle chez la jeune femme assise en face d’elle.
Quelque chose dans son regard lui semble familier. Quoi ? Elle ne saurait le
dire encore. Se concentrer lui demande un effort inouï, mais elle arrive
enfin à discerner les yeux qui la fixent calmement. Elle devrait être gênée
d’être ainsi observée. Elle devrait ressentir un malaise. Pourtant, une forme
de réconfort la gagne, et cela lui paraît étrange. Pourquoi ? Elle ne saurait le
dire non plus. Certaines choses s’expliquent mal. Elles se sentent. Même
quand on est ce qu’est devenue Marie Nepton.
Est-ce la lumière qui brille au fond du regard de l’avocate qui l’intrigue et
attire son attention ? Ou bien la fougue de sa jeunesse ? Marie est
désorientée. Elle a déjà vu une pareille lumière dans un regard, mais c’était
il y a si longtemps. C’était ailleurs et avant. Pourtant, malgré la distance et
le temps, l’impression de réconfort lui semble la même qu’à l’époque. Est-
ce possible ?
Marie s’étonne de pouvoir encore ressentir autre chose qu’un mal de bloc
ou la nausée, d’éprouver autre chose que de la colère ou la honte. Les yeux
de la vieille femme s’embuent. Des larmes coulent sur sa peau desséchée
par le temps et l’alcool. Sa vue s’embrouille. Cela se produit chaque fois
qu’elle s’approche du gouffre qui s’ouvre dès qu’elle repense à son passé,
avant qu’elle devienne la loque humaine qu’elle s’efforce d’être.
Marie boit le gin pour se rassurer. Le liquide réchauffe sa gorge, réchauffe
son cœur un instant. Seul l’alcool l’aide à engourdir la douleur sourde qui la
ronge.
La vieille femme vacille au bord du précipice. Elle voudrait s’y précipiter
pour en finir. La mort, elle l’a implorée tant de fois. Elle la sent là, tout près.
Sans cette femme qui la retient de ses grands yeux verts, Marie coulerait
dans le gouffre qui l’attend depuis trop longtemps. Qui est cette étrangère
qui plonge son regard apaisant en elle et qui, de sa main à la fois douce et
solide, la tire des profondeurs ?
Les larmes tombent sur sa poitrine, mouillent son vêtement. À quand
remonte la dernière fois qu’elle a pleuré ? Elle l’ignore. Non, c’est faux,
elle s’en souvient très bien. Elle qui n’a jamais eu une bonne mémoire n’a
pas oublié. Comment le pourrait-elle ?
La vieille Amérindienne ignore un moment ses angoisses et ses pensées
noires. Elle se laisse bercer par le regard apaisant, comme enfant elle le
faisait par un autre regard empreint d’une douceur similaire. Un simple
regard humain ne peut chasser à lui seul les fantômes qui vous hantent,
mais il peut les éloigner un instant.
Marie boit son gin. Elle respire mieux. Les larmes continuent de couler
sur ses joues ridées. Mais elle respire. Respirer ! Sentir l’air gonfler ses
poumons. Sentir la vie vibrer une fois encore dans sa vieille carcasse.
Quand on rêve de mourir depuis aussi longtemps que Marie Nepton, c’est
déjà beaucoup.
16
L E S R AT S D A N S L E N O I R
Fort George
Virginie frissonne. Elle a beau se rouler en boule, elle n’arrive pas à se
réchauffer. Elle se demande ce qui l’effraie le plus, le froid mordant ou
l’obscurité quasi totale dans laquelle elle est plongée.
L’immeuble craque de toute part. Elle entend les pas des élèves qui
résonnent sur le parquet. Quelquefois, elle saisit une voix ou perçoit des
mouvements autour d’elle.
Les rats. Elle les déteste. Elle n’a jamais vu un animal pareil dans la forêt.
Le rat est une bête de la ville. Au début, ils se tenaient loin d’elle, se
cachaient comme ils le font en temps normal. Maintenant, ils savent qu’elle
ne représente pas une menace. Elle pourrait être une proie. Les rats rôdent
autour d’elle. Ils s’approchent à quelques pas d’elle, la hument à distance.
Ils la jaugent. Ils attendent qu’elle dorme. Virginie voudrait se lever pour les
faire fuir. Mais le plafond trop bas ne lui permet pas de se tenir debout. Pour
marcher, elle doit être accroupie.
L’humidité est insupportable dans la cave, et le froid la transperce. Elle ne
sait plus depuis combien de temps elle est là. Ni jusqu’à quand elle y
restera. La sœur l’a enfermée en guise de punition parce qu’elle a osé la
défier. Virginie ne voulait pas. Elle essaie de passer inaperçue. Elle veut
juste survivre et sortir de Fort George au plus vite. Quitter cette île maudite
pour retrouver sa forêt.
Mais c’était plus fort qu’elle. La sœur s’est mise en colère contre Marie
encore une fois.
« Tu ne comprends rien ? » lui a-t-elle crié.
La sœur sait que Marie se fige quand on lui pose des questions devant
toute la classe. Elle fait exprès pour l’humilier. Virginie la déteste pour ça.
La main de la sœur a volé et a frappé Marie derrière la tête.
« Tu n’écoutes pas ? »
Marie n’a rien dit. Elle avait peur. La sœur l’a frappée au visage. Un coup
sec qui a laissé une empreinte rose.
« Je vais faire rentrer la matière de force, a-t-elle lancé d’une voix emplie
de colère. Je vais la pousser jusqu’au fond de ton gros crâne de sauvage ! »
Les coups ont commencé à pleuvoir. Marie regardait Virginie, et celle-ci
voyait la terreur dans ses yeux. Des larmes coulaient sur son visage. Mais la
religieuse était insensible à sa douleur. Elle a continué à frapper. Marie est
tombée par terre. La sœur s’est penchée sur elle.
« Debout, grosse paresseuse ! a-t-elle hurlé, les yeux injectés de sang.
Debout, espèce de sauvage ! »
Au moment où la femme en costume noir s’apprêtait à frapper du pied
l’enfant effondrée, elle a senti une main saisir son cou et le serrer. Puis elle
s’est sentie projetée en avant. Elle a heurté le mur et s’est s’écroulée sur le
plancher. Hébétée, la religieuse a regardé autour d’elle en se demandant qui
avait osé. Humiliée, elle trépignait de colère.
Virginie se tenait entre elle et Marie, le corps raide, les poings serrés, prête
à bondir, la rage durcissant ses traits.
« C’est vous, la sauvage », a sifflé Virginie sans desserrer les dents.
Un silence lourd régnait dans la pièce. Aucun élève n’osait bouger. Sous
l’effet de la surprise, la religieuse est d’abord restée bouche bée. Puis elle
s’est relevée péniblement devant la classe interloquée.
Elle s’est approchée à pas lents de trente-trois, qui n’a pas bronché, n’a
pas reculé. Ce n’était plus une adolescente de quatorze ans qui se tenait
devant la femme au visage rougeaud, mais une chasseuse face à un loup.
Virginie lance une pierre qui rebondit sur la terre humide et fait fuir un rat
qui s’était trop approché. Elle se serre un peu plus contre le mur. L’humidité
suinte de partout et la pénètre jusqu’aux os. Elle grelotte, seule dans
l’ombre.
Virginie entend un bruit sec, suivi du grincement d’une porte qui s’ouvre.
Cela provient du fond de la cave. La porte qui donne accès à la pièce n’a
pourtant pas bougé. Elle regarde autour d’elle, cherche, mais elle n’y voit
rien.
La jeune fille entend des bruits de pas. Elle saisit une grosse pierre, se
prépare à frapper. Sa respiration s’accélère. Elle cligne désespérément des
yeux, fouillant l’obscurité.
Une voix douce chuchote dans le noir.
« Chut ! N’aie pas peur. C’est moi.
— Qui parle ?
— C’est moi, Virginie. Thomas Vollant. »
Virginie distingue maintenant la silhouette qui s’approche doucement. Le
visage de Thomas émerge peu à peu des ténèbres avec ses grands yeux
noirs, ses pommettes très saillantes et sa bouche charnue.
« Tiens. »
Le garçon lui tend une épaisse couverture de laine.
« Je l’ai prise dans la chambre de la sœur qui t’a fait ça, dit-il en montrant
du menton l’œil tuméfié de Virginie. Elle va trouver la nuit fraîche. »
Thomas sourit timidement. Virginie ne l’avait jamais vu sourire. Il se tient
comme toujours, un peu en retrait, sur ses gardes. Virginie place la
couverture sur ses épaules. Elle chasse ses frissons. Thomas s’approche,
s’assied près d’elle et pose un sac devant eux.
« J’ai pris ce que j’ai pu », dit-il en en sortant les provisions qu’il y a
cachées.
Des pommes de terre, un gros morceau de jambon et du pain.
« Le jambon, je l’ai volé aux professeurs. Ils ne s’en rendront même pas
compte. Nous, on n’avait que des patates et du pain pour souper. »
Virginie mange la nourriture refroidie, mais peu lui importe. Elle le fait
avec appétit, elle n’a ni dîné ni soupé.
Thomas l’observe en silence, fasciné par ses mains. Il n’a jamais vu des
mains aussi fines. Il a de la difficulté à croire que ces dix doigts, filiformes
et graciles, avaient saisi et jeté par terre la sœur Thérèse.
Virginie est un mélange de force et de délicatesse, et sa fière beauté le
trouble depuis qu’il l’a vue pour la première fois de sa vie en débarquant de
l’avion. Depuis ce jour, il ne peut la chasser de son esprit.
Thomas aime sa manière de froncer très légèrement les sourcils lorsqu’elle
est en colère. À peine bougent-ils. Tout semble en retenue chez elle. Chaque
geste, chaque parole sont réfléchis. Ses yeux en amande sont perçants, ses
lèvres, finement dessinées. De petites fossettes se forment sur ses joues
quand elle sourit ou fait la moue. Elle est gracieuse et rusée à la fois.
Comme un renard, l’animal le plus difficile à prendre au piège.
Virginie partage la couverture avec lui. Ils se serrent l’un contre l’autre
pour se réchauffer. Elle se sent lasse, mais la chaleur du corps souple et
ferme de Thomas la rassure. Les deux adolescents restent ainsi longtemps
dans la nuit glacée. Seul le bruit de leurs respirations brise le silence
monotone de la cave.
Virginie se demande qui est vraiment cet étrange garçon surgi de la nuit et
bravant l’autorité des religieux pour venir à son secours. Elle l’aime déjà
pour son courage et son calme qui révèlent à ses yeux un cœur sincère.
« Thomas ? »
Virginie parle d’une voix douce, émue.
« Oui.
— Comment savais-tu qu’il y avait une autre porte pour pénétrer ici ?
— Je fais beaucoup de travaux pour le père Rouge, répond le garçon. Et
derrière le pensionnat, dans la petite cabane appuyée au mur, il y a une
trappe qui donne accès à la cave. Les pères s’en servent pour entrer et sortir
du matériel. »
Thomas ne lui dit pas ce que le prêtre lui fait régulièrement subir dans ce
petit appentis. Lui-même préfère ne pas y penser. Il a appris à fermer les
yeux et à trouver le réconfort qui lui permet de vivre dans les images des
berges rocailleuses du lac Ashuapmushuan. Grâce à elles, il arrive presque à
tout oublier.
« Ton amie Marie va bien. Elle est juste un peu sonnée. Elle s’inquiète
pour toi, dit-il, le regard perdu.
— Pauvre Marie. Je m’inquiète aussi pour elle. »
Virginie se serre un peu plus contre Thomas.
« À quoi ressemble le territoire de ta famille ? » lui chuchote-t-elle.
Le parfum délicat de la jeune fille rappelle les effluves épicés d’une
sapinière. Thomas respire profondément pour s’en imprégner et oublier
l’odeur que le père Rouge a laissée sur lui.
« Il faut voyager longtemps et parcourir plusieurs lacs avant de l’atteindre,
dit-il doucement. Il faut remonter l’Ashuapmushuan jusqu’au lac. C’est
difficile, car le courant est puissant, et il faut faire de nombreux portages et
gravir plusieurs montagnes pour contourner des rapides infranchissables.
« Mais j’ai appris tous les chemins. Une fois au lac, il faut pousser plus
haut encore, il faut monter jusqu’au-delà de la ligne de partage des eaux. Là
où les rivières se tournent vers le nord. Il faut atteindre la limite des arbres.
C’est un voyage qui prend presque deux mois.
« C’est le bout du monde, peut-être, mais c’est le mien et c’est le meilleur
endroit pour chasser le caribou. Notre territoire se trouve tout près de leurs
lieux de passage dans la grande plaine du nord. Il n’existe rien sur terre de
plus majestueux que le passage d’un grand troupeau. Imagine un océan de
bêtes, trop nombreuses pour être comptées, avançant les unes contre les
autres en marchant au même pas. »
Les yeux de Thomas s’illuminent quand il évoque l’avancée des caribous
dans la toundra. Virginie n’a jamais vu de pareils attroupements et elle se
plaît à imaginer la steppe nordique submergée de bêtes aux panaches
majestueux.
« Il y a des caribous chez nous, dit-elle. Ils se déplacent parfois en
groupes, mais jamais on ne voit de grands troupeaux dans la forêt. Cela doit
être magnifique, Thomas. J’aimerais bien en voir un jour. Pourquoi ta
famille s’est-elle établie aussi loin au nord ?
— Autrefois, mon arrière-arrière-grand-père vivait près de Betsiamites,
sur les rives du fleuve. Un hiver, la nourriture a manqué. Les Innus de la
région ont connu une famine terrible. Quand ma grand-mère est morte, mon
grand-père a décidé d’emmener son fils vers de nouveaux territoires de
chasse. C’est ainsi qu’il est arrivé un jour au pays des Ilnuatsh. Les anciens
lui ont alors accordé le territoire en haut du lac Ashuapmushuan. C’était le
seul disponible à ce moment.
« Mon grand-père et mon père auraient ensuite pu se rapprocher de
Mashteuiatsh, mais ils ne l’ont pas fait et c’est bien ainsi. J’aime ce
territoire. J’y ai grandi. L’hiver y est rude, certes, mais c’est un beau pays.
Les arbres sont comme ceux qu’on trouve ici, plus petits et aux troncs durs
comme de la pierre.
— Ça semble beau quand tu le décris, car tu en parles avec beaucoup de
tendresse, dit Virginie. Mon père m’a souvent parlé de la plaine du nord,
toujours avec un mélange de crainte et de respect. Quel étrange pays pour
nous ! Je n’arrive pas à imaginer un monde sans forêt. Chez moi, la forêt est
immense. Pour s’y rendre, il faut remonter la rivière Péribonka, puis
prendre la Manouane vers le nord-est. C’est une rivière majestueuse. Elle
s’enfonce entre des falaises ténébreuses et débouche sur le grand lac au
bord duquel se trouve notre territoire de chasse. »
Pendant que Virginie se laisse griser par les images de sa forêt natale,
qu’elle arrive presque à respirer l’humus après une journée de pluie,
Thomas, de son côté, revoit le visage rougeoyant de Malek, près du feu,
racontant ses voyages.
Épuisée, Virginie s’endort, perdue dans ses souvenirs, la tête appuyée sur
l’épaule de son compagnon. Une noirceur opaque règne dans la cave, mais
les rats se tiennent maintenant à distance. Seul le crépitement de leurs pas
rappelle leur présence.
Thomas se laisse bercer par la respiration régulière de Virginie. Malgré
l’extrême inconfort des lieux, il ne s’est pas senti aussi bien depuis qu’il a
quitté Mashteuiatsh. La douceur du corps de la jeune fille, blottie contre lui,
lui semble incomparable. Ce corps qu’il a vu dressé et tendu comme un arc
prêt à tirer se repose maintenant contre lui, en toute confiance. Et cette
confiance gonfle son cœur de fierté.
Le garçon pose délicatement sa tête contre celle de Virginie, son bras
protecteur serré autour de ses épaules délicates.
Le pensionnat est tombé dans la nuit profonde. Un silence solennel règne
sur Fort George. Au fond de la cave du grand bâtiment érigé au-dessus des
galets, deux jeunes cœurs battent l’un contre l’autre dans l’obscurité.
Pakuashipi
Marie Nepton a l’impression d’émerger d’un long rêve dont elle n’arrive
pas à s’extirper tout à fait. Les souvenirs s’emmêlent à la réalité,
l’imaginaire au monde réel. Et c’est ainsi depuis si longtemps qu’elle ne
saurait dire quand elle a échoué entre les murs de cette sinistre cabane qui
lui sert de maison. Ni comment elle a survécu. Et pourquoi ? Quelle utilité a
une vie comme la sienne ? Tout ce chemin, tout ce temps, pour aboutir ici.
Cela lui semble tellement insignifiant qu’elle en pleurerait si elle avait
encore la force de pleurer sur elle-même.
Sa tête pèse une tonne. Ses articulations la font souffrir. Elle respire
difficilement et peine pour se déplacer sans l’aide de sa marchette. Son
corps a besoin d’un répit que seule la mort peut lui apporter. Elle la souhaite
depuis des années. Mais même la mort se refuse à elle. Dieu veut-il la punir
en la laissant ici pour l’éternité ?
La déchéance physique qu’elle constate, elle s’en fout. Elle l’a même
voulue, provoquée. C’est un précipice au fond duquel elle s’est jetée en
espérant disparaître pour de bon.
Et pourtant, la voici ici encore ridiculement vivante, confinée à sa cabane
miteuse, aux murs et aux planchers crasseux, où elle se sentira toujours
étrangère, peu importe le nombre d’années passées entre ses murs.
Marie ne reconnaît pas les meubles pourris qui forment son mobilier.
L’odeur de moisissure et de nourriture avariée dans laquelle elle trempe jour
et nuit la dégoûte et lui donne la nausée. Si seulement elle avait eu une
goutte de courage, elle serait morte depuis longtemps. Elle aura tout raté.
Même sa mort.
Que lui veut maintenant cette jeune femme au regard brillant, à la peau
satinée et parfumée ? Elle s’en fiche et devrait la mettre dehors. Pourquoi
ne l’a-t-elle pas encore fait, d’ailleurs ? Pourquoi ?
Audrey voit la souffrance dans le regard inquiet et papillotant de la vieille
Innue, sent le chagrin immense enfoui depuis tant d’années qui remonte à la
surface.
Sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi, des larmes coulent sur ses
propres joues. Sa grande sensibilité lui joue des tours. C’est elle qui l’a
poussée, au début de sa carrière, à renoncer au droit criminel qu’elle a
d’abord pratiqué quelques années. Elle n’arrivait pas à se détacher
complètement de la douleur des victimes, de leur peine et de leurs
angoisses. Des collègues plus expérimentés lui ont expliqué longuement
que sa grande sensibilité pouvait s’avérer une faiblesse devant un jury.
Elle avait alors bifurqué et opté pour une carrière en droit commercial, où
des juges, seuls, décidaient du verdict des causes présentées devant eux.
Elle y défendait des victimes, certes, et cela était important pour elle, mais
c’étaient des victimes sans visage. Elle se battait à coups de chiffres et
d’arguments logiques et, à ce jeu, elle était la meilleure.
Audrey réalise soudainement ce qui l’a amenée jusqu’au bout du monde.
Elle voulait voir les visages des trois pensionnaires disparus. Elle voulait
qu’ils deviennent concrets comme l’injustice dont ils avaient été victimes.
Et maintenant qu’elle se retrouve face à Marie Nepton, elle ressent la
souffrance de la vieille comme sienne. Par compassion ou par sa nature, elle
doit en porter une partie sur elle.
« Je m’appelle Audrey Duval. Je suis venue jusqu’ici pour vous aider,
madame Nepton. »
Audrey commence à parler d’une voix si douce qu’on dirait un murmure.
Elle qui a l’habitude de plaider, de convaincre, souffle plutôt des mots qui
voltigent jusqu’à Marie. Elle raconte son histoire, son voyage à
Mashteuiatsh, et comment le hasard lui a fait apprendre l’existence des
pensionnats. Elle lui parle des excuses du gouvernement canadien et du
premier ministre. Elle lui explique les indemnités auxquelles les anciens
pensionnaires comme elle ont droit. Elle lui décrit tous ces gens qu’elle a
vus, souvent brisés, le long voyage qui l’a menée jusqu’à elle. Elle lui dit
son besoin de comprendre.
« Comment c’est, là-bas, maintenant ? murmure la vieille Innue de sa voix
graveleuse.
— C’est beau. Il y a une jolie promenade au bord du lac, un musée, un
centre d’hébergement pour personnes âgées. C’est devenu un joli village
qui attire les touristes. »
Un village ? Marie fouille dans sa mémoire engluée et ne trouve de
Mashteuiatsh que des images d’un campement. Elle revoit l’église de bois
dressée sur les rives du Pekuakami et des tentes installées autour sans ordre
apparent. Tout ce qu’elle sait de Mashteuiatsh remonte au temps de sa
jeunesse. Plus rien de cela n’existe. Même l’église peinte en blanc a été
remplacée par un bâtiment plus moderne.
« Ça fait combien de temps que vous n’y êtes pas allée, madame Nepton ?
— J’y ai laissé ma tente quand je suis partie. »
Marie prend une lampée de gin, Audrey une gorgée de bière.
« C’était juste un campement. Nous y passions tout l’été. Ce n’était pas
vraiment chez nous. Le lac Manouane, ça, c’était chez moi. »
Le lac de Marie remonte à l’époque qui précède les grandes coupes de
bois. À ce temps où la forêt demeurait le territoire des chasseurs et
trappeurs innus.
C’était avant que d’impétueuses rivières comme la Péribonka et la
Manouane soient harnachées et réduites en des sources d’énergie alimentant
les barrages qui permettent à Hydro-Québec de produire l’électricité qu’elle
achemine ensuite vers le sud et les États-Unis. Le cours de certaines rivières
a été détourné. Une partie du débit de la Manouane se déverse aujourd’hui
dans la rivière Betsiamites et alimente une centrale électrique sur la Côte-
Nord.
La forêt a en bonne partie été rasée pour fournir les usines de papier. Des
chemins de gravier remplacent les rivières comme voies d’accès, que
maintenant seuls les canots à moteur ou les kayaks des touristes sillonnent.
Ce monde-là est inconnu de Marie Nepton. Le lac Manouane auquel elle
pense en ce moment est une vaste étendue indomptée nichée entre les
montagnes au nord-est du Pekuakami. Un lac riche en truites grises, en
dorés et en brochets bien gras. Le lac existe toujours, mais le paysage qui
l’entoure a bien changé. Mais ce monde, même oublié de tous, vit encore
dans le cœur de la vieille femme.
Et maintenant qu’elle a ouvert les vannes de son passé, les souvenirs
remontent sans qu’elle puisse les retenir. La digue qu’elle a mis des années
à ériger est en train de se rompre. Comme l’eau s’infiltrant dans une brèche,
les images jaillissent en flot croissant. Le filet devient un torrent, impossible
à contenir.
Soudain, Marie a le vertige. La peur lui noue la gorge et lui tord les
boyaux. Elle veut fuir, crier. Elle étouffe. Elle se noie. Elle voudrait arrêter
la marée de souvenirs qui la submerge, mais il est trop tard. Le passé la
rattrape. Elle ne pourra pas se sauver. Son cœur s’emballe. Elle va mourir et
elle ressent une sorte de soulagement. Ainsi, c’est de cette façon que ça
devait se passer, se dit-elle. Elle est prête à s’en remettre à la mort. Il était
temps.
Marie Nepton souffle de plus en plus fort. Elle cligne désespérément des
yeux. Ses mains semblent chercher à saisir quelque chose d’invisible devant
elle, qui lui échappe constamment.
Puis, soudainement, elle s’immobilise, comme une outarde frappée en
plein vol reste un moment suspendue entre ciel et terre. Sa respiration
s’arrête, ses paupières se referment, et elle s’écrase sur son fauteuil, inerte.
18
LA MALADIE
Fort George
Son ventre la répugne. L’abomination de ces rondeurs contre nature qui
vont bientôt apparaître lui donne la nausée. Elle se sent sale et honteuse.
Ses problèmes ont commencé dès son arrivée à Fort George. Le père
Johnson s’est emporté et lui a cassé le bras au moment du débarquement de
l’avion. Il ne s’est pas occupé d’elle tout le temps qu’a duré sa
convalescence. Mais dès qu’on lui a retiré son plâtre, il s’est mis à lui
tourner autour.
Jeanne le craignait. Quand elle était en groupe, il prêtait peu attention à
elle. Mais dès qu’elle se retrouvait seule face à lui, elle sentait son regard
insidieux posé sur elle.
Jeanne faisait comme si de rien n’était et l’évitait le plus possible. Elle
gardait les yeux au sol dans les corridors, de peur de croiser les siens. Mais
il est difficile d’échapper complètement à quelqu’un dans un endroit comme
Fort George. Alors, quand elle le rencontrait, elle faisait mine de ne pas
l’avoir vu et poursuivait son chemin. Parfois, il la suivait sans rien dire. Il
lui arrivait de s’approcher si près d’elle qu’elle pouvait sentir sa présence
oppressante.
Puis il y a eu la première fois. Il a choisi un moment où elle était de
corvée. Une professeure l’avait punie parce qu’elle ne parvenait pas à
épeler correctement les mots qu’elle demandait. La sœur l’a obligée à rester
après la classe et à nettoyer la pièce. Elle devait laver le plancher, le tableau,
replacer tous les bureaux, chaque chaise. Jeanne a l’habitude des punitions.
Elle n’est pas très bonne en classe, et ses mauvais résultats lui valaient
souvent d’être punie ou gardée en retenue.
Ce jour-là, elle était seule dans la classe quand le père Johnson est entré. Il
a refermé la porte derrière lui, s’est approché silencieusement et sans cesser
de la fixer de ses yeux troublants.
Jeanne avait envie de fuir, de crier. Mais elle n’avait nulle part où aller.
Le père Rouge s’est approché d’elle par-derrière, jusqu’à la frôler. Il lui a
caressé les cheveux avec des gestes lents. Jeanne a senti son corps se figer.
Elle peinait pour respirer. La main de l’homme allait et venait sur sa nuque
dénudée. La peau du père Rouge était d’une douceur qui la révulsait. Sa
main a glissé sous ses vêtements, il a caressé son épaule. Puis le prêtre l’a
retournée vers lui. Jeanne ne pouvait supporter son regard impassible. Elle
ne pouvait que fixer le sol en ressentant une honte qui lui déchirait les
tripes.
Le père Rouge l’a prise par la taille, il a relevé sa jupe, sans jamais cesser
de la regarder, sans ouvrir la bouche. Jeanne a bandé ses muscles comme si
cela pouvait la protéger. Elle aurait voulu crier : « Non ! Non ! Laissez-moi
tranquille ! » Elle aurait voulu le frapper, le mordre, le griffer, lui arracher
les yeux, mais elle en était incapable, sa peur la paralysait.
L’homme a écarté ses jambes sans cesser de la fixer. Il voulait lui faire
comprendre que toute résistance était futile. Il s’est placé entre ses cuisses
tremblantes. Elle a senti le corps massif se presser contre elle, sa chaleur
dégoûtante.
Jeanne a fermé les yeux. Elle a crié quand quelque chose s’est déchiré en
elle, mais le prêtre a couvert sa bouche de sa main immense. Elle a senti
l’excitation de l’homme, son corps puissant l’écraser. Il grondait, la serrait
de plus en plus fort contre lui, accélérait le rythme de ses coups de reins.
Elle a entendu l’homme pousser un grognement animal, qui l’a terrifiée,
puis quelque chose de tiède a coulé entre ses cuisses. Le corps de l’homme
a vibré. Elle a senti une odeur âcre qui lui a levé le cœur. Puis le prêtre a
posé sa bouche sur son oreille, lui a dit d’une voix de glace :
« Pas un mot. Si tu parles, je te casse l’autre bras. Compris ? »
Jeanne a fait signe que oui et l’homme est parti. Quand elle s’est enfin
retrouvée seule, elle s’est mise à pleurer, de gros sanglots inutiles lancés
contre les murs clairs de la classe vide. Elle ne s’est plus jamais sentie
pareille après cela. Elle se sentait brisée.
Le prêtre a recommencé. De plus en plus souvent. Le pire, c’était que son
odeur restait imprégnée, même après son départ. Elle avait beau se frotter,
aucun savon ne pouvait la libérer.
Parfois, ils se mettaient à deux ou à trois. Ils tournaient autour d’elle,
comme une meute de loups encerclant sa proie avant de l’attaquer. Le père
Johnson semblait prendre plaisir à voir d’autres hommes sur elle. Ils
l’entraînaient souvent dans le dortoir, où ils savaient que personne n’allait
pendant le jour. Les images des hommes se brouillaient dans l’esprit de
Jeanne, qui avait alors de la difficulté à distinguer leurs visages, car celui du
père Rouge dominait toujours dans son esprit pendant ces moments
d’horreur.
Quand les premiers symptômes de grossesse ont fait leur apparition, elle a
d’abord refusé d’y croire. Elle avait vu sa mère, ses tantes donner naissance.
C’était quelque chose de beau, un espoir pour toute la famille. Un enfant
était le résultat de l’amour. Une naissance était une bénédiction, car la
famille avait besoin de bras. Une naissance répondait à la logique de la
nature.
Mais qu’y avait-il de logique dans sa propre grossesse ? Cela ne répondait
à aucune cohérence. À qui ressemblerait ce bébé ? À quoi ? Aurait-il le
visage obscurci des ombres qui tournaient en grognant autour d’elle ? Ou
des cheveux roux ?
Le père Johnson l’a grondée. Il l’a frappée. Il l’a traitée de salope. Comme
si c’était sa faute. Peut-être espérait-il interrompre ainsi la grossesse.
Voilà pourquoi elle se retrouve ici. On lui a dit de préparer une valise,
qu’elle serait absente quelques jours. On ne lui a pas précisé où on
l’amènerait ni pour quoi faire. Le père Johnson lui a dit sèchement qu’on
s’occuperait d’elle.
Jeanne est assise dans le corridor sur une petite chaise droite. Son sac
contenant ses affaires repose sur le sol près d’elle. Où l’emmène-t-on ?
La porte du bureau s’ouvre, une religieuse se tient devant l’adolescente,
lui ordonne de ramasser ses affaires et de la suivre. Jeanne obéit. La femme
et l’adolescente marchent, l’une suivant docilement l’autre jusqu’au bord de
l’eau, où un avion les attend. La femme et Jeanne montent à bord, et
l’appareil décolle dans un grondement de moteurs assourdissant. Bientôt,
l’avion survole la forêt et disparaît à l’horizon.
Plus de deux heures plus tard, il se pose en tanguant sur le lac Osisko à
Rouyn, la ville du sud la plus proche. Une automobile les emmène vers une
grande maison un peu à l’écart des autres.
Dans une chambre, Jeanne est déshabillée, puis on vient la chercher pour
l’emporter sur une civière. Une femme avec un masque lui fait respirer un
ballon de gaz et, aussitôt, Jeanne s’endort.
Quand elle se réveille, quelques heures plus tard, l’adolescente est entre
quatre murs blancs. Jeanne se demande ce qu’on lui a fait. Elle a mal au
ventre, mal au cœur. Du corridor, elle entend des bruits de pas qui
résonnent. Où est-elle ? Quel est cet endroit étrange ? Elle s’y croit en
prison et elle l’est d’une certaine manière.
Deux jours plus tard, la sœur qui l’a accompagnée entre dans sa chambre.
« Tu as perdu ton bébé, lui dit-elle d’une voix mécanique. Tant mieux pour
toi. Tu devrais avoir honte, espèce de dévergondée ! On retourne à Fort
George et je te conseille de la fermer. Tu n’as pas avantage à raconter
pourquoi on t’a amenée ici. Cela coûte cher, un voyage en avion à l’hôpital.
Tu crois que le pensionnat est riche ? Dépenser cet argent à cause de tes
péchés est honteux. »
Jeanne éprouve en effet un sentiment de honte. Elle se sent coupable. Tout
cela est sa faute. Elle vient tout juste d’avoir quatorze ans et déjà se sent
vieille et usée.
Le voyage de retour est cahoteux. L’adolescente et la sœur vomissent
toutes deux dans un sac. Jeanne se sent sale. Elle a l’impression que l’odeur
du père Johnson s’est accrochée à elle, qu’elle s’insinue dans les pores de sa
peau, comme si les exhalaisons fétides de l’homme devenaient peu à peu les
siennes.
L’odeur la suit, peu importe où elle se trouve. Cela est insupportable, mais
Jeanne n’y peut rien. Elle porte cet homme en elle, maintenant. Rien ne
pourra l’en débarrasser.
Quelques jours plus tard, quand les élèves se lèvent, personne ne remarque
le lit vide. Personne ne note l’absence du numéro vingt.
C’est Thomas qui, en allant chercher du bois de chauffage, la découvre
dans la remise. Son corps se balance doucement dans la pénombre. Sa tête
est bizarrement inclinée, ses yeux exorbités semblent fixer le mur de
planches, comme si Jeanne avait tenté de voir au-delà.
Thomas soulève le corps inerte. Il lui paraît étonnamment léger. Il retire
délicatement la corde autour du cou de Jeanne. Puis pose la jeune fille sur le
sol. Thomas secoue la dépouille déjà refroidie. Il aimerait que Jeanne
s’éveille, qu’elle ouvre les yeux. Il aimerait que son cœur se remette à battre
et réchauffe sa poitrine.
Mais Jeanne est déjà ailleurs. Son visage, purgé de sang, offre une
blancheur terrifiante qui en rappelle à Thomas une autre et qui fait monter
en lui une rage sourde et irrépressible.
19
UN COLLIER
Pakuashipi
Les yeux ! Doux. Pénétrants. Les yeux plongés dans les siens comme avant.
Comme quand elles se tapissaient dans les fourrés pour surprendre le gibier.
Comme quand les nuages au-dessus de leurs têtes se miraient
paresseusement dans le bleu royal du lac Manouane. De beaux yeux
chaleureux. Amicaux.
Une bouffée de bien-être surgi du passé l’enveloppe complètement. Le
parfum épicé des sous-bois emplit à nouveau ses narines, lui fait oublier le
vieux fauteuil dans lequel elle est échouée.
Les yeux de la femme n’ont pas tout à fait la même couleur. Verts comme
des épines de pin. Mais ils brillent de la même manière. Marie se laisse
lentement flotter dans les souvenirs qui remontent jusqu’à elle et elle y
plonge sans retenue. Son pouls se calme, sa respiration s’apaise.
Cette capacité qu’elle a de se projeter ailleurs lui a permis de survivre et
vient sans doute de lui sauver la vie encore une fois. Virginie veille-t-elle
encore sur elle, après tout ?
Audrey observe la vieille femme perdue dans les méandres de ses pensées.
Elle lui tend la bouteille de gin.
« Un verre pour vous remettre ? Vous m’avez fait une sacrée frousse,
madame Nepton. »
La vieille dame tend une main fripée, saisit la bouteille, avale une gorgée,
soupire.
« Tu lui ressembles tellement ! Je pense que c’est ça qui a failli m’achever.
Pourtant, elle ne m’a jamais fait peur. Bien au contraire.
— De qui parlez-vous, madame Nepton ? demande Audrey, curieuse.
— De Virginie. »
Audrey sent son cœur se serrer. Virginie Siméon, avec Thomas Vollant,
l’autre clé de l’énigme qu’elle aimerait résoudre.
La vieille Innue reprend.
« Elle était plus petite que toi. Moins bien habillée. Et elle parlait
certainement moins. Mais quelque part, tu lui ressembles. C’est étrange.
— C’était sûrement une fille formidable. C’était votre amie ? »
Marie Nepton ne semble pas entendre l’avocate, elle continue son
monologue.
« Virginie était plus mince que la plupart des filles de chez nous. Mais il
ne fallait pas s’y tromper. Elle possédait la force d’un homme. Et puis elle
n’avait peur de rien ni de personne, contrairement à moi qui étais une vraie
poule mouillée.
« Nous sommes nées presque en même temps au bord du même lac. Nous
avons grandi ensemble. Les territoires de chasse de nos familles respectives
étaient voisins et nous y passions la majeure partie de l’année. Comme les
campements ne se trouvaient pas très loin l’un de l’autre, cela permettait de
se donner un coup de main et de se visiter. Tu sais, petite, ça peut être long,
tout seul, un hiver dans le bois. »
Audrey écoute la vieille Amérindienne lui parler d’un monde dont elle
ignore tout. Émue, elle l’écoute se raconter pour la première fois.
« On a appris tout ce qu’il y avait à apprendre ensemble. Virginie pouvait
marcher des heures en raquettes sans se plaindre. Il ne fallait vraiment pas
se fier à son apparence pour la juger. Je te le dis. Elle était forte.
— C’était votre meilleure amie, n’est-ce pas, madame Nepton ? demande
Audrey.
— Elle était plus que mon amie. C’était comme ma sœur. Nous étions
toujours ensemble. Tellement que les gens nous appelaient les jumelles.
Nous qui étions en apparence différentes en tout. C’est peut-être ce qui nous
a rapprochées, finalement.
« Je ne suis pas sûre de ce que je représentais pour Virginie. Je sais qu’elle
me faisait du bien. Peut-être parce qu’on a grandi ensemble et qu’on a été si
proches l’une de l’autre, je ne me suis jamais sentie tout à fait bien sans
elle. Je ne me suis jamais sentie bien depuis qu’elle est partie. Ou qu’elle a
disparu. Qui sait ce qui lui est vraiment arrivé ? Je ne le saurai
probablement jamais et, ça, je ne le supporte pas. »
Marie Nepton prend une autre gorgée de gin. Elle parcourt la pièce du
regard, secoue la tête.
« Une fois, au temps de notre jeunesse, elle nous a sauvé la vie. Nous
avions monté le campement pour l’hiver, les hommes étaient partis chasser
le caribou en haut, et les femmes et les enfants étaient restés derrière.
C’était comme ça. Ma mère, ma tante et moi, on a passé quelques jours au
campement de la famille de Virginie. C’était le printemps, et les ours
venaient de sortir de leur grand sommeil. Quand ils se réveillent, ils ont
l’estomac vide et ils ont épuisé leurs réserves de graisse. Ils sont affamés, et
cela les rend imprévisibles et souvent dangereux.
« Un soir, alors qu’on était tous rassemblés dans la grande tente, deux ours
ont commencé à rôder autour du camp. On avait tous très peur. Surtout moi.
J’ai toujours craint les ours.
« Les bêtes étaient affamées et elles se sont mises à fouiller, à tout
saccager. Elles cherchaient de la nourriture. Nous sommes restés dans la
tente. Virginie et moi n’avions pas plus de onze ans à l’époque. Les autres
étaient plus jeunes que nous encore. Je revois le visage terrifié de ma mère.
Elle savait que, si les ours ne trouvaient rien à manger, ils allaient s’en
prendre à nous.
« À un moment donné, un des ours a commencé à renifler notre tente. Je
pouvais sentir son énorme museau tout près de moi à travers la toile. Puis,
d’un coup de patte sec et rapide, il l’a déchirée. Le vent s’est engouffré et,
en une seconde, la toile s’est envolée. Nous étions plongés dans le noir et le
froid. Ma mère a crié, et on dirait que ça a excité l’ours. Il s’est redressé sur
ses pattes arrière.
« C’était une bête immense et terrifiante. L’ours a frappé ma mère de sa
patte sans qu’elle ait même le temps de se protéger. J’ai vu le sang jaillir.
J’avais la certitude que nous étions condamnés et que nous allions mourir.
« L’ours a essayé de saisir la tête de ma mère dans sa gueule, mais elle a
réussi à l’éviter. La mère de Virginie a pris un des poteaux de la tente qui
était resté planté dans le sol et l’a pointé vers la tête de l’animal dans
l’espoir de l’effrayer. C’était un geste courageux mais désespéré, car un
ours n’a peur de rien. La seconde bête s’est approchée en grognant d’un des
petits qui se serraient les uns contre les autres.
« J’étais pétrifiée par la peur. J’aurais dû foncer sur la bête comme la mère
de Virginie. J’aurais dû être courageuse. J’aurais dû réagir. Mais la peur me
paralysait complètement et je n’arrivais pas à bouger. Je crois que j’avais
accepté l’idée que nous étions sur le point de mourir.
« Tout se déroulait rapidement autour de moi. Le froid, le vent, les
grognements des ours et nos pleurs. C’en était trop pour moi. J’étais sur le
point de m’évanouir.
« Puis, au milieu du vacarme, un coup de tonnerre a résonné dans la nuit.
L’ours qui venait de griffer ma mère et s’apprêtait à attaquer de nouveau a
paru surpris. Il est resté immobile une seconde, le regard étonné. Il avait un
trou dans le front, et le sang en giclait. Puis il s’est écroulé dans la neige
avec un bruit sourd.
« L’autre bête a rugi. Elle s’est jetée sur Virginie, qui tenait toujours la
carabine. Contrairement à ce que pensent les gens, un ours est extrêmement
rapide. Aussi vif qu’un loup-cervier. Mais le deuxième coup de feu l’a pris
de vitesse. Il a été frappé en pleine course, en plein cœur. Un instant, il
courait ; l’autre, il était étendu par terre. Ça n’a duré qu’une poignée de
secondes.
« Un étrange silence est tombé comme une chape, que seul troublait le
vent soufflant dans les arbres. Nous sommes tous restés figés sur place,
comme la mort qui venait de passer devant nous en nous rappelant qu’elle
pouvait nous surprendre n’importe quand.
« Virginie se tenait debout au bout de ce qui avait été la tente, la carabine
toujours enfoncée dans le creux de son épaule. Elle semblait presque calme.
Ses yeux brillaient dans la nuit. Elle venait de tuer deux ours, en pleine
noirceur, de deux balles. Comment elle a réussi cela, je ne le saurai jamais.
Mais ce soir-là, elle nous a tous sauvés.
« La mère de Virginie a soigné la mienne. Les gens avaient leurs propres
médicaments dans ce temps-là. C’était différent d’aujourd’hui, bien sûr.
Mais cela fonctionnait. Ma mère a eu beaucoup de chance. Elle aurait pu
perdre un bras ou se vider de son sang, mais, en fin de compte, elle s’en est
tirée avec une cicatrice dessinée par les griffes de l’ours et qui effrayait les
petits.
« N’importe qui ayant réussi un coup pareil s’en serait vanté. Mais pas
Virginie. Le lendemain, elle et moi avons recousu la tente. Nous avons
refait le campement. Nous avons dépecé les bêtes, récupéré la graisse, la
peau. On a pendu des os autour du campement par respect pour l’esprit des
bêtes. Après tout, elles ne nous avaient attaqués que parce qu’elles étaient
affamées. Nous avons séché et fumé la viande. J’ai prélevé une griffe sur
chacune des bêtes et j’ai confectionné des colliers pour Virginie et moi. Je
lui ai dit qu’ils nous porteraient bonheur. Elle a souri. Regarde ! Ce collier,
je le porte toujours. »
Marie Nepton tend une main desséchée au fond de laquelle repose une
griffe noire reliée à une lanière de cuir foncé, qu’elle porte au cou.
Fort George
Elle met sa main sur sa joue, la caresse doucement, presse ses lèvres contre
les siennes, pose sa tête sur sa poitrine. Des gestes simples, doux comme
l’amour qu’elle éprouve pour lui jusque dans sa chair. Elle l’aime et,
l’oreille collée à sa cage thoracique, elle écoute battre son cœur, là, à un
souffle du sien.
Thomas et Virginie restent soudés l’un à l’autre dans la pénombre. Leur
amour représente un cadeau précieux qui les transporte ailleurs.
Thomas embrasse le front lisse, les pommettes saillantes. Les premiers
soupirs sont toujours tendres. Il glisse ses mains sur la poitrine moelleuse de
Virginie, puis sur ses hanches et son ventre nus. La peau de Virginie lui
semble d’une douceur incomparable.
Elle le fixe d’un regard à la fois calme et rempli de cette assurance qu’il
aime tant chez elle. Elle voit les marques laissées par les griffes du loup.
Les mêmes marques qu’on a retrouvées sur le corps de la petite Jeanne. Elle
comprend pourquoi sa mort l’a secoué. Cela aurait pu être lui au bout de
cette corde. La douleur de Jeanne, il la connaît, car elle l’habite aussi. Elle
le sait, mais n’éprouve pas le besoin d’en parler, car lui non plus.
Virginie le caresse plutôt. Avec des gestes doux et précis. Au fil de ses
cajoleries, les cicatrices s’effacent peu à peu. Elles n’existent pas sur leur
île, où ils viennent se réfugier les jours où il n’y a pas de cours.
Virginie attire Thomas vers elle. Leurs corps s’entremêlent, s’agrippent.
Ils se découvrent, et leurs enlacements les enivrent.
Virginie a su très vite que c’était lui. Elle l’a compris à sa manière, à
distance, de la couver du regard. Thomas, le solitaire, aime prendre le
temps. Elle l’a compris.
C’est elle qui a fait les premiers pas. Elle lui a souri et il a continué de la
fixer de ses grands yeux calmes. Elle lui a parlé et il a souri. Elle a ri. Et il a
ri à son tour. Elle a pris sa main et il l’a laissée faire, comme il l’a laissée
l’embrasser la première fois. Un baiser maladroit, mais plein de cette
ferveur attendrissante qu’ont les premières étreintes.
Depuis, il ne peut se passer de sa bouche, du parfum de sa peau, de sa
chaleur. Et elle, de sa présence à la fois rassurante et grisante.
« Je suis sûre que ce sont les loups qui lui ont fait ces marques !
— Tu as sans doute raison, Marie. Ils nous traitent de sauvages, mais eux,
ce sont des bêtes.
— Je les ai vus une fois, ajoute Marie en serrant les poings. Tu sais,
l’autre jour quand on est sorties et que je courais comme une folle ?
— Je m’en souviens, dit Virginie.
— Ils étaient trois autour de Jeanne. Deux qui la retenaient et l’autre, le
père Rouge, qui était entre ses jambes ouvertes. Il m’a vue ce jour-là. Et
depuis, j’ai peur d’être la prochaine. »
Un long frisson court sur l’échine de l’adolescente.
« Je ne les laisserai pas faire, Marie. Personne ne va nous toucher. Je vais
les tuer s’il le faut. Tu m’entends ? »
Virginie n’a pas élevé la voix, mais ses yeux expriment une volonté et un
courage que Marie lui envie. Ce courage la rassure. Être deux, c’est déjà ça.
« Vous deux ! Ici ! »
Virginie et Marie reconnaissent la voix aiguë de sœur Clarisse. Elles se
retournent lentement, craintives.
« Vous ne comprenez pas, hein ? On dirait que vous ne pouvez vous
empêcher de parler en sauvages ! C’est pourtant clair, non ? Vous serez
privées de dîner et de souper. Un estomac vide aide à réfléchir. »
Marie et Virginie ont beau s’être juré d’éviter de parler leur langue
maternelle, il leur arrive encore de le faire sans même s’en apercevoir.
Malgré tous leurs efforts et malgré le zèle du corps professoral, l’innu
demeure la langue dans laquelle elles s’expriment instinctivement dans les
moments de stress ou d’intimité. Elle reste la langue la plus près de leur
cœur.
« Comptez-vous chanceuses que je m’en tienne à ça ! » dit la religieuse en
tournant les talons.
Les deux filles n’osent pas lever les yeux du sol pendant que s’éloigne le
bruit des pas de sœur Clarisse dans la neige. Elles savent qu’effectivement
cela aurait pu être pire.
Clarisse est l’une des moins sévères parmi les professeurs. La jeune
religieuse a à peine quelques années de plus que Marie et Virginie. Elle
croit à la justesse de la mission du pensionnat d’éduquer les Amérindiens.
Vivre dans une tente lui paraît primitif. Il faut aider les Amérindiens à
quitter leur misère et leur faire profiter des progrès que le siècle annonce.
Mais, peut-être en raison de son jeune âge, l’enseignante tout juste sortie du
couvent déteste l’idée d’utiliser la violence.
Marie et Virginie passent le reste de la récréation dans leur coin,
silencieuses, de peur de laisser échapper un mot d’innu. Dans ce cas, il n’y
aurait pas de pardon possible. Elles le savent bien.
Marie et Virginie ont peur. Le décès de Jeanne a laissé des traces.
Désormais, la mort rôde. Elle a frappé et peut à nouveau le faire. La peur
fait partie de la vie de Fort George, comme le vent du large et le froid.
Le suicide a provoqué une onde de choc et marqué chacun des
pensionnaires. Car dans une société communautaire, comme celle des
Innus, où les individus vivent en petits groupes liés par le sang, les suicides
sont rarissimes et pratiquement inexistants chez les mineurs. La mort de
Jeanne rappelle à chacun qu’ils ont définitivement quitté leur monde pour
un autre, inconnu et terrifiant. Et ce monde, ils n’en connaissent pas les
règles. Ils savent simplement qu’ils devront y demeurer.
Le bruit d’une cloche tire Marie et Virginie de leur torpeur.
Sœur Roberta, une grosse femme au regard vitreux, secoue au bout d’un
bras trapu et vigoureux la cloche de métal, dont le tintement annonce la fin
de la récréation. Le vent fait danser l’écharpe noire de la femme, le froid lui
mord les joues. La religieuse serre les lèvres, ce qui lui donne un air plus
dur encore.
Marie et Virginie se joignent au troupeau de petites têtes résignées et
dociles qui se dirige vers l’entrée principale. Chacun enlève et range dans le
hall bottes, manteau, bonnet et mitaines, puis prend sagement la direction
de sa salle de classe.
21
JEANNE
Pakuashipi
« Au début, on n’arrêtait pas de se faire surprendre. Mais après la mort de
Jeanne, nous avons fait vraiment attention.
— Qui était Jeanne ? demande Audrey Duval, qui n’a jamais entendu
prononcer ce nom.
— C’était une pensionnaire. Elle avait un an de moins que nous.
— Et que lui est-il arrivé ?
— Elle s’est pendue, dit sèchement l’ancienne pensionnaire. Nous
n’avions jamais entendu parler de suicide à l’époque. Aujourd’hui, ils sont
fréquents chez les Amérindiens, surtout chez les jeunes. Ce sont des
ivrognes qui battent leurs femmes, pour oublier ou parce qu’ils ne font que
ça depuis qu’ils sont nés. Avant, les vieux buvaient l’été, mais, dans le bois,
il n’y avait pas d’alcool. Tu ne pouvais y survivre avec de l’alcool. De toute
façon, ç’aurait été un manque de respect envers la forêt.
« Personne ne s’enlevait la vie à cette époque. Ou si rarement. Ce qui est
sûr, c’est que nous n’avions jamais vu un enfant se pendre. Après la mort de
Jeanne, nous avons compris que rien ne serait réellement plus pareil. »
La vieille Marie ferme ses paupières froissées. Ses lèvres tremblent.
« Pourquoi a-t-elle fait ça ? » demande l’avocate.
Marie inspire longuement. Expire. Rouvre les yeux.
« Les prêtres ont dit qu’elle était folle, qu’elle n’irait pas au ciel. Que Dieu
n’accepte pas que les hommes détruisent la vie que Lui a fabriquée.
Pourtant, ces gens détruisaient la nôtre sans que Dieu fasse quoi que ce soit.
Tout le monde savait ce qui était arrivé à Jeanne, et moi aussi, je savais, car
j’avais vu les loups sur elle.
— Comment ça, des loups ? » demande Audrey.
Marie poursuit sans l’entendre.
« C’est lui qui l’a trouvée. C’est lui qui l’a détachée et l’a posée sur le sol.
Son corps était déjà refroidi. Thomas n’a rien pu faire et ça l’a vraiment
affecté. »
Thomas ! L’autre pensionnaire mystérieusement disparu, l’autre clé de
l’énigme, songe Audrey.
« C’était un garçon d’en haut du lac Ashuapmushuan, très au nord, tout
près des vastes espaces dégarnis où vivent les grands troupeaux de caribous.
Tu as déjà mangé du caribou ?
— Non, ce n’est pas fréquent à Montréal, vous savez.
— C’est sûr, dit Marie en hochant la tête. C’est bon, le caribou. C’est une
grande bête puissante et endurante. Pourtant, sa viande est tendre comme du
lièvre, mais avec un goût plus fin. Plus délicat que l’orignal. Il y avait des
caribous dans la forêt à l’époque. Ils ont disparu maintenant. Mais les
troupeaux qui vivent en haut existent encore. Enfin, c’est ce qu’on raconte.
— Parlez-moi de Thomas, madame Nepton, insiste l’avocate, curieuse.
— On le connaissait peu à Mashteuiatsh. Comme le territoire de sa famille
était très éloigné et que le voyage pour s’y rendre et en revenir prenait
plusieurs semaines, Thomas ne restait que peu de temps dans la réserve
l’été. Son ancêtre était originaire de Betsiamites. On raconte que c’est la
famine et de mauvaises saisons de chasse qui l’ont poussé à aller s’établir
en haut du lac Ashuapmushuan.
« Thomas parlait peu et il ne se mêlait pas beaucoup aux autres. Certains
de chez nous les considéraient encore, lui et sa famille, comme des
étrangers. Je le trouvais moi-même parfois un peu étrange. Rien ne semblait
pouvoir le déstabiliser. Il était trop en contrôle, je me disais que cela cachait
quelque chose. Alors au début, comme les autres, je m’en méfiais un peu.
Mais Virginie, elle, je crois qu’elle l’a aimé tout de suite. »
Marie sourit en pensant à son amie disparue.
« Elle l’a amadoué. Personne ne résistait à Virginie. »
Les yeux de la vieille femme se perdent à nouveau dans les brumes de son
passé.
« Virginie et Thomas ! Je la taquinais parfois en répétant cela tout le
temps. J’étais un peu jalouse de l’attention qu’elle lui prêtait. C’était sot de
ma part, je le sais bien, mais nous étions si jeunes à l’époque.
« Au début, ils s’observaient de loin. Je le croyais trop timide pour
l’approcher, et cette réserve me semblait de la lâcheté de la part d’un
garçon. Je le jugeais mal, car je ne savais pas ce qu’il avait vécu. J’ai
changé d’avis sur Thomas quand il a défié l’autorité des pères pour sauver
la vie de Virginie.
« La sœur Thérèse l’avait mise en pénitence encore une fois, mais, cette
fois, c’était sérieux. Elle l’avait enfermée pour la nuit dans la cave en plein
hiver, sans manteau ni rien pour se réchauffer. On gelait là-dedans, et
personne ne pouvait survivre une nuit dans ce trou sans rien pour se
protéger du froid. Thomas connaissait une entrée cachée, située dans la
cabane à bois, là où Jeanne s’est pendue, et qui donnait accès à la cave.
C’est lui qui coupait le bois pour les pères, ce qui explique qu’il connaissait
bien l’endroit.
« Thomas a apporté une couverture à Virginie et il est resté avec elle dans
ce trou glacial jusqu’au matin pour la réchauffer. Ça l’a sauvée. Je me
souviens de cette nuit comme si c’était hier. Je n’ai pas fermé l’œil. Je m’en
voulais de ne pas avoir le courage de me lever et de libérer Virginie.
Couchée dans mon lit, je pensais à mon amie enfermée dans les entrailles
du pensionnat, seule dans la nuit glacée, et j’avais aussi honte que mal.
« Nous étions tous terrorisés par ces hommes et ces femmes. C’étaient des
représentants de Dieu et cela leur donnait à nos yeux une aura
d’invulnérabilité. On ne pouvait rien contre eux. C’était dans l’ordre des
choses, comme on dirait aujourd’hui.
« Le père Rouge a été étonné le lendemain de la trouver encore éveillée.
Virginie était affaiblie et pâle comme un champ de neige. Je l’ai prise dans
mes bras. Elle tremblait comme une feuille. J’ai éclaté en sanglots et elle
m’a consolée.
— Elle devait être très courageuse, madame Nepton, dit l’avocate.
— Elle l’était. Elle l’était. Et elle était bien plus que ça. »
Marie Nepton ferme les yeux. Elle se recueille ou s’est-elle simplement
endormie ? se demande l’avocate, ébranlée par le récit de l’ancienne
pensionnaire. Qui sait réellement ce qui se passe dans ce vieux cœur encore
ému ?
22
LA CONFESSION
Fort George
Trois alcôves de bois sculpté et verni. Devant, une file qui avance
lentement, au rythme des confessions livrées, entendues et pardonnées.
Chaque matin, après la messe, les pensionnaires se confessent. Et chaque
fois, cela ressemble à une loterie. À qui le tour ?
Simone Blackburn, comme la plupart des élèves, essaie de ne pas se faire
remarquer. Elle fixe résolument le plancher, n’ose regarder devant.
Le garçon qui la précède vient d’entrer dans le confessionnal de gauche,
celui du père Lalemant. Ce sera son tour dans un instant, et deux options se
présentent. L’une d’elles lui glace le sang.
Simone ferme les yeux, serre les poings. Son cœur tambourine.
Le bruit d’une poignée tournée et le grincement d’une porte poussée la
tirent de sa transe. La jeune fille ouvre les yeux. Elle reste immobile,
paralysée. Derrière, les autres ne bougent pas plus. Ils savent qu’elle a tiré
le mauvais numéro. Le monotone défilé des confessions se suspend un
moment.
Le silence dans l’église est soudainement rompu par le grincement d’une
porte ouverte. Le père Labrie, petit, rondelet avec un visage poupin
qu’accentue son front dégarni, fixe Simone d’un air courroucé, figé comme
une statue et, d’un geste brusque de la main, lui fait signe d’avancer. C’est
son tour.
Simone obéit, pose la main sur la poignée d’étain, la tourne, pousse la
porte de bois, puis la referme derrière elle. L’adolescente se retrouve
plongée dans la pénombre. Des effluves d’encens et de bois lui piquent le
nez. Simone, respectant le rite qu’on lui a appris, s’agenouille devant le
grillage.
Le bruit d’une porte coulissante la tire de ses pensées et dévoile l’ombre
du père Labrie.
« Qu’est-ce qui te prend, espèce d’effrontée ? »
Le prêtre parle à voix basse, sur un ton graveleux.
« Tu ne mérites pas de pardon aujourd’hui. Viens ici ! »
Le prêtre ouvre la grille qui sépare les deux pièces du confessionnal.
L’ouverture est suffisamment grande pour qu’une personne puisse s’y
glisser. Il saisit le bras de Simone.
« Dépêche, je n’ai pas tout mon temps. »
La jeune fille obéit. Elle n’a pas le choix et ce n’est pas la première fois.
Les autres dehors savent ce qui se passe. Ils se consolent en se disant qu’ils
y ont échappé. Aujourd’hui du moins.
L’homme force la jeune fille à s’agenouiller devant lui. Il soulève sa
soutane noire, tire son sous-vêtement, extirpe son sexe. Il pose sa main
derrière la tête de l’adolescente comme s’il voulait la bénir.
Simone ferme les yeux et ouvre la bouche. Crier ne servirait à rien. Elle le
sait. L’odeur de la sueur de l’homme se mêle au parfum d’encens dans
lequel ils baignent tous les deux. Le prêtre va et vient en silence en tenant
fermement la tête de la fille au-dessous de lui. Sa respiration s’accélère, il
se raidit, agrippe les cheveux de l’adolescente. Il grince des dents, puis
pousse un long soupir satisfait. Le prêtre, repu, chasse l’adolescente.
« Fais dix Je vous salue Marie. Ça suffira pour aujourd’hui », dit-il de sa
voix rauque, sans même lui jeter un regard.
Simone réintègre en silence la partie du confessionnal réservée aux
pécheurs. La grille se referme dans un claquement sec. Elle se relève, ouvre
la porte machinalement et marche vers la sortie sans lever les yeux.
Personne n’ose la regarder. Certains éprouvent de la tristesse pour Simone.
D’autres, ne songeant qu’à leur propre peur, se réjouissent d’avoir échappé
au même sort. Chacun survit comme il peut.
Dans la file, une jeune fille aux cheveux d’ébène et aux yeux émeraude
fixe la porte que Simone vient de refermer derrière elle avec une rage
qu’elle n’arrive pas à contenir. Quand son tour vient, Virginie refuse
d’avancer. Elle n’ira pas s’agenouiller devant ce prêtre pour lui raconter ses
péchés. Les élèves derrière elle tirent le cou, étonnés, inquiets aussi.
La porte du confessionnal s’ouvre à nouveau. Le père Labrie s’en extirpe
et grogne à Virginie de s’avancer. Celle-ci reste de glace, lui jette un regard
empli d’une fureur mal contenue. Le prêtre sort de son antre, se dirige d’un
pas décidé vers elle. Il la saisit par l’épaule et tente de l’entraîner de force.
Virginie se dégage d’un mouvement souple.
La main de l’homme frappe la jeune fille au visage. Virginie encaisse sans
même frémir. Elle a déjà pris des coups. Elle s’est déjà battue. Cela ne
l’effraie pas. Elle relève la tête, et la haine que le prêtre voit dans son regard
coupe son élan. L’homme hésite, soudainement craintif devant le regard de
fer que lui jette l’adolescente.
Puis une voix retentit derrière Virginie. Une voix qu’elle ne connaît que
trop bien.
« Je pense que nous avons affaire à une pécheresse qui va devoir
apprendre à devenir une meilleure chrétienne. »
Virginie se retourne lentement. Au fond de l’église, un homme aux
cheveux de feu la regarde. Virginie sent son cœur se serrer.
Virginie met quinze jours à guérir de ses blessures. Chaque soir, Thomas
se rend secrètement à son chevet.
Il passe des heures à caresser les cheveux de Virginie, à tenir sa main ou à
ne rien faire d’autre qu’être là, même si la voir ainsi lui est insupportable.
Le soir, après le couvre-feu, quand le pensionnat dort, il se faufile jusqu’au
lit de métal où elle est étendue. Elle l’attend.
Parfois, quand elle ne trouve pas le sommeil, il se glisse près d’elle et ils
partagent à voix basse de petites et de grandes histoires jusqu’à ce qu’elle
s’endorme enfin.
C’est un soir, couché près d’elle, alors qu’il écoutait son cœur battre
doucement contre le sien, que Thomas a pris la résolution que plus jamais il
ne laisserait quiconque lever le doigt sur elle.
23
L’ O B S E S S I O N
Pakuashipi
Marie Nepton ronfle comme un bûcheron au milieu des effluves d’alcool.
Audrey l’a aidée à s’étendre sur son lit. Les yeux clos, son visage a perdu
toute trace d’émotion. On la dirait presque sereine.
Audrey réfléchit à l’histoire que la vieille femme lui a racontée. Le récit
de ces jeunes enfants emportés loin de chez eux de force, arrachés à des
familles qui n’osent défier l’autorité de l’Église, lui serre le cœur. Et
surtout, il change tout.
Les anciens pensionnaires qu’elle a rencontrés jusqu’à maintenant ne sont
pour la plupart que des vieillards brisés par des vies difficiles, des épaves
aux visages perdus. Presque tous consomment de la drogue ou de l’alcool,
ils ont connu des problèmes de violence. Ils vivent souvent dans la rue.
Cette fois, les pensionnaires ont le visage de jeunes adolescents auxquels
elle peut plus facilement s’attacher. Audrey n’avait jusque-là jamais
compris qu’un homme comme Jimmy puisse consacrer sa vie à aider des
gens qui de toute évidence ne s’en sortiraient jamais. Elle n’y voyait pas de
sens.
Pour l’avocate Audrey Duval, la vie est un chemin et une destination. Le
voyage doit mener quelque part. Sinon, à quoi bon marcher ?
Elle avait jusque-là admiré, avec un peu de condescendance il faut bien le
dire, le dévouement du vieux Nakota. Elle l’avait classé dans la catégorie
des généreux, de ceux qui font don de soi. Des saints en quelque sorte. Ces
gens un peu marginaux dont elle n’arrive pas à comprendre la motivation et
qui lui paraissent déconnectés de la réalité.
Mais maintenant, il y a Virginie et Thomas. Et il y a Marie. Les deux
Marie. Celle d’avant et l’épave qui ronfle en ce moment et que, désormais,
elle voit différemment.
Virginie, Thomas et Marie lui jettent au visage une autre histoire. Une
histoire où les traits de ces jeunes et de leurs camarades remplacent ceux
des vieillards.
Ce sont ces visages jeunes que Jimmy reconnaît au travers des traits
ravagés. Lui-même a sans doute fréquenté un pensionnat même s’il ne parle
jamais de son enfance ou de sa vie dans l’ouest, avant son arrivée à
Montréal.
Audrey réalise qu’elle n’a jamais abordé la question avec lui. Jimmy lui
est toujours apparu comme un être d’un autre monde, d’une autre époque. Il
a dû être bel homme autrefois. Il est grand, possède encore une belle carrure
et de beaux traits que le temps a creusés. Ses yeux très noirs inspirent
confiance par sa manière de les poser avec bienveillance sur les gens.
Jimmy porte en permanence un bandeau décoré de motifs géométriques,
comme les aiment les Amérindiens des Prairies, pour retenir ses longs
cheveux blancs, ce qui lui donne des airs de pirate démodé.
Audrey a passé de nombreuses heures en sa compagnie. Il lui a raconté le
détail de la vie de tant de personnes sans jamais évoquer la sienne. Que sait-
elle vraiment de celui qui l’a aidée si souvent ?
Audrey laisse Marie à ses rêves qu’elle espère paisibles. La jeune femme
marche d’un pas lent jusqu’à la rivière constellée d’îlots de sable clair. Elle
ferme les yeux. Une douce brise caresse son visage. Au loin, elle perçoit le
jappement d’un chien, les cris d’enfants qui jouent. La musique du
quotidien, partout pareille.
L’avocate repense aux événements étranges qui l’ont menée jusqu’aux
portes du Labrador. En Marie Nepton, elle a trouvé ici celle qu’on lui avait
décrite, une vieille femme alcoolique et solitaire. À sa grande surprise,
celle-ci a finalement accepté de lui parler. Pourquoi s’est-elle ouverte à une
étrangère comme Audrey alors qu’elle refuse de le faire même à ceux de sa
communauté qui cherchent à l’aider ?
Audrey s’étonne aussi de sa propre attitude. De son obstination qui frôle
l’obsession. Qu’est-ce qui la pousse elle-même à vouloir à tout prix élucider
cette histoire, jusqu’à traverser la moitié d’un continent ?
Audrey respire l’air à grandes bouffées. Devant elle, l’océan ; derrière, la
forêt. Qu’espère-t-elle découvrir ? En ce moment, elle ne saurait le dire.
24
NOËL
« J’ai peur.
— Cesse d’avoir peur pour rien, Marie. Ce n’est que le vent.
— Je ne l’aime pas, ce vent. On dirait qu’il nous en veut d’être là. On
dirait qu’il veut nous souffler. Il s’acharne. Ce n’est pas normal.
— C’est le vent de la mer, Marie. Tu n’as pas idée du chemin qu’il a
parcouru sans que jamais rien ne se dresse devant lui. Et puis il tombe sur
cette île pourrie avec cette construction qui lui semble une injure. Comment
réagirais-tu à sa place ?
— C’est ce que je dis. Il veut nous réduire en poussière. La bâtisse craque
de partout, Virginie. Le toit va être arraché !
— La bâtisse craque tout le temps, Marie, réplique Virginie, que son amie
exaspère parfois.
— Quelle idée ridicule aussi de construire un édifice pareil en plein vent !
» enchaîne Marie.
Virginie abandonne. Quand Marie se met dans cet état, rien ne peut l’en
tirer.
La jeune fille regarde la neige qui tombe en rafales furieuses. Le vent du
nord rugit et, depuis deux jours consécutifs, confine les élèves au
pensionnat. Il siffle dans les corniches, secoue le bâtiment qui craque tel un
navire sur le point de sombrer.
Virginie déteste devoir rester trop longtemps entre les murs de l’école.
Elle s’y sent prisonnière et y étouffe. Mais surtout, elle craint les loups…
Depuis l’épisode du confessionnal, elle se montre plus prudente. Sa
propension à défier l’autorité des religieux lui a coûté cher deux fois. Sans
Thomas, qui sait ce qui se serait passé ?
Désormais, à la confession, elle s’agenouille docilement devant le père
Labrie, même si cela lui donne la nausée. Heureusement, il n’ose pas la
toucher. Il fait comme si rien n’était arrivé. C’est un lâche qui jette son
dévolu sur les plus faibles, comme la pauvre Simone.
Par prudence, elle et Marie évitent aussi de pénétrer dans le dortoir avant
l’heure du coucher. Vivre à Fort George, c’est d’abord apprendre à survivre.
Et Virginie y arrive, malgré le temps exécrable qui alourdit l’ambiance.
Depuis Noël, la météo ne donne aucun répit aux insulaires. L’hiver, glacial,
maintient l’île dans son étau terrible. Tout y semble figé, comme si l’île
elle-même était prisonnière des glaces qui l’encerclent.
À la cuisine, les réserves de nourriture font régulièrement défaut, et les
pensionnaires doivent souvent se contenter d’un bouillon clair dans lequel
trempent un os et quelques pauvres légumes avariés. Dire que les prêtres
prétendaient que leurs parents étaient trop pauvres pour nourrir leurs
familles et que les enfants seraient mieux traités au pensionnat !
Au moins, Virginie a Thomas. Son amour l’aide à oublier la faim et calme
ses craintes. Les moments passés dans leur cachette de la colline lui
donnent l’impression de se retrouver sur une autre île. Une île à eux, sans
loups qui l’habitent.
Virginie se serre alors contre lui, enfouit sa tête dans son cou, respire le
parfum épicé de sa peau. Ils font l’amour sous les longues branches de
sapin qui leur servent d’abri. Virginie tapisse le sol de verdure comme elle
le faisait sur le sol de la tente familiale. Elle s’y sent chez elle.
Virginie aime ce corps souple et ferme d’homme qu’elle découvre un peu
plus chaque fois. Elle le parcourt du bout des doigts, en prenant son temps
et en suivant chacun des replis de sa peau cuivrée.
Thomas l’observe de ses beaux yeux sombres et pourtant pleins de
lumière. Parfois, il pose une main chaude sur son ventre et la regarde alors
si intensément qu’elle se sent touchée jusqu’au fond de l’âme. D’un seul
regard, il la fait sienne. Tout son corps en frémit.
Ce qui l’inquiète un peu, cependant, c’est l’attitude du père Johnson.
Depuis l’épisode du confessionnal, il ne lui a pas touché ni parlé, mais
Virginie a le désagréable sentiment que le prêtre la surveille.
Quelques jours auparavant, alors qu’elle faisait son devoir de français, elle
a senti des yeux posés sur elle. Virginie a regardé autour d’elle et n’a rien
remarqué de spécial. Et pourtant, l’impression d’avoir quelqu’un au-dessus
de son épaule ne la quittait pas.
C’est en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule qu’elle l’a aperçu.
Debout dans le corridor, il l’observait de loin, par la porte entrouverte,
immobile, le corps raide, les mains derrière le dos. Le père Johnson la fixait
de ce regard inexpressif qu’arborent les reptiles. Depuis combien de temps
? L’homme n’a pas souri, n’a pas bougé. Virginie, qui savait ce dont il était
capable, n’a pas osé soutenir son regard. Un long frisson l’a parcourue.
Depuis, elle a l’impression que le père Rouge garde un œil sur elle, à
distance. Étrangement, il ignore Thomas et ne le salue jamais quand il le
croise. Virginie ne sait trop comment interpréter cela. Elle est soulagée que
son amour n’ait plus à craindre un homme qui lui a fait mal. Peut-être était-
ce simplement parce que Thomas grandit et que sa carrure s’affirme de plus
en plus.
Thomas continue de s’acquitter de ses tâches sans se plaindre. Il coupe et
corde le bois, bourre le poêle trois fois par jour. Une force tranquille émane
de plus en plus de lui. Cela ne fait que renforcer l’amour qu’elle éprouve
pour lui.
Virginie passe son bras autour des épaules de Marie, perdue dans ses
pensées sombres. Celle-ci tremble comme une feuille. Virginie la serre
contre elle.
« L’hiver va bien finir par s’essouffler, et la chaleur reviendra. Le soleil va
faire fondre la neige et la glace, et il sera temps de retourner chez nous. »
Virginie appuie sa tête sur celle de son amie. Dehors, la nature se déchaîne
sans tenir compte des espoirs des hommes. Qu’a-t-elle à faire de ceux des
adolescentes ?
25
DÉJEUNER
Pakuashipi
C’est l’odeur qui réveille d’abord Marie Nepton. Un parfum de pommes de
terre rôties caresse doucement ses narines. Marie a oublié son dernier vrai
repas. Elle a même perdu souvenir de ce qu’elle y a mangé. Des croustilles
? Une pizza congelée ? Sans doute. Elle ne se soucie plus de ce qu’elle
ingurgite depuis longtemps. Elle mange par habitude. Pour remplir un trou,
pour passer le temps.
Autrefois, manger était sans doute ce qu’elle préférait au monde. L’hiver :
le lièvre, l’orignal, le caribou, le castor. Puis les oiseaux migrateurs au
printemps : l’outarde, l’oie, les canards. Le poisson, l’été ; le doré, la truite
et la ouananiche, son favori.
Marie aimait ce menu qui variait au gré des saisons. Elle aidait sa mère à
préparer les repas, faisait le pain, séchait et fumait la viande. Serait-elle
encore capable d’allumer un feu, elle qui n’utilise guère plus que le micro-
ondes maintenant ?
Marie ne dort plus. Chaque nuit, elle tombe plutôt dans un état de stupeur
où elle s’enfonce quelques heures et dont elle émerge le jour suivant.
C’est bien malgré elle qu’elle remonte à la surface. Elle préfère l’opacité
des ténèbres où aucune image d’elle ne lui est renvoyée, ni rien de son
passé. Qu’une noirceur qui devient un linceul.
Le réveil, quand elle navigue encore entre deux mers, est le pire moment
de la journée. Elle tangue longtemps entre le monde du rêve et celui du réel.
L’alcool l’aide à aplanir les choses. Les ombres se mêlent alors les unes aux
autres, sont difficiles à discerner. Le sommeil n’enlève pas la douleur, il la
rend moins lourde. C’est déjà ça de pris.
Il lui faut du temps pour réaliser qu’il y a bien quelqu’un chez elle. Et
encore davantage pour comprendre qui est celle qui s’active là.
La jeune femme à la silhouette gracieuse et aux gestes vifs ramasse des
détritus qu’elle empile dans de gros sacs verts qu’elle aligne ensuite les uns
à côté des autres près de la porte avant. Elle passe le balai-brosse,
époussette.
Marie tend le bras, prend ses lunettes sur la table de nuit, les pose sur son
nez.
La jeune femme étire le cou vers la chambre, regarde Marie et sourit. Un
instant, l’Innue croit que c’est Virginie, et son cœur se serre. Tu es vraiment
un vieux déchet, songe Marie Nepton en reconnaissant enfin l’avocate qui a
débarqué chez elle hier. Était-ce hier, d’ailleurs ?
« Vous allez mieux ? demande Audrey Duval. On peut dire que vous avez
le sommeil profond, madame Nepton. Vous n’avez pas bougé depuis hier
après-midi. Je n’ai jamais vu quelqu’un dormir aussi dur, en fait. Je vous
envie cette capacité, car, moi, j’arrive à peine à fermer l’œil quelques heures
d’affilée. »
Dormir. Replonger dans les ténèbres, se laisser happer par le gouffre.
Marie voudrait disparaître. Mais la femme au regard de lumière et d’ombre
la retient.
« Je me suis permis de faire un peu de ménage », dit Audrey.
Ses longs cheveux bruns encadrent un beau visage ovale à la peau claire
constellée de minuscules et pâles taches de rousseur qui lui donnent l’air
espiègle.
Marie n’arrive pas à ouvrir la bouche. Chacune de ses articulations la fait
souffrir. Son corps n’en peut plus. La petite fille qu’elle a été, souple et
endurante, n’est plus qu’une masse de chairs molles. Elle qui aimait
marcher des heures en faisant le tour de ses collets parvient maintenant avec
difficulté à atteindre les toilettes de son misérable logement. Dormir ! Elle
veut dormir toujours.
« Je vous ai préparé à déjeuner. On s’entend, je ne suis peut-être pas la
reine des cordons-bleus, mais je prépare des œufs brouillés et des patates
rôties potables. »
Audrey éclate de rire, un rire sonore, sincère et franc. Le rire d’une jeune
femme, songe Marie Nepton. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas
entendu quelqu’un rire ainsi ?
« Venez, je vais vous aider à vous lever. C’est plus confortable de manger
à table, non ? »
Elle prend la vieille femme par le bras et l’entraîne jusqu’à la table.
« Attends, dit Marie. Je dois d’abord aller aux toilettes. »
Audrey l’accompagne jusqu’à la salle de bain, puis retourne à la cuisine.
Quand Marie s’assied finalement à la table, une assiette avec des œufs
brouillés, des pommes de terre rôties et du pain grillé l’attend devant elle.
« Un déjeuner d’hommes entre femmes », ironise l’avocate.
Ses yeux pétillent.
« On va en avoir besoin, car on a une bonne journée devant nous, madame
Nepton. »
Marie écoute sans vraiment enregistrer ce que dit Audrey, un peu agacée
par l’enthousiasme de l’avocate. Encore engourdie de sommeil, elle n’a pas
faim, mais mange quand même.
Audrey lui sert du café chaud. Marie aurait préféré de l’alcool ou à la
rigueur du thé, mais elle boit sans écouter la jeune femme.
Le ton léger et gai de l’avocate l’apaise. Audrey porte en elle une joie de
vivre et un optimisme qui semblent étranges à la vieille Innue tant elle est
plongée dans son monde intérieur depuis… depuis près de quatre-vingts
ans.
L’avocate s’exprime avec une spontanéité et une vivacité juvéniles. Ses
mains virevoltent au fil de ses explications. Audrey sourit facilement, un
beau sourire généreux dévoilant de belles dents blanches parfaitement
alignées. Elle s’esclaffe souvent, seule et à propos de trucs en apparence
anodins. Comme la tête qu’ont faite la caissière et les clients du restaurant
quand elle a pénétré dans le commerce avec ses chaussures maculées de
poussière.
« Je devais avoir l’air d’une extraterrestre », dit-elle en plissant les yeux.
Marie essaie d’imaginer la scène. En effet, son arrivée a certainement
provoqué des sourires, et tout le monde à Pakuashipi doit se demander ce
que cette étrangère fait chez elle. Qu’est-ce que cette femme peut bien lui
vouloir à elle, Marie, la vieille folle de Mashteuiatsh ? On n’échappe jamais
complètement à son passé et, pour les Innus de Pakuashipi, même après
toutes ces années, elle demeure une Ilnuatsh.
Marie n’a jamais prêté attention aux ragots la concernant. Elle vit ici parce
qu’il faut bien vivre quelque part et parce que c’est l’endroit le plus reculé
qu’elle a trouvé.
Elle mastique longuement, perdue à nouveau dans ses souvenirs. Elle
repense aux propos de l’avocate et surtout à ce nom qu’elle n’avait pas
entendu depuis des lustres. Fort George ! L’avocate s’adresse à elle en tant
qu’ex-pensionnaire de Fort George. Pourquoi ? Que de souvenirs ce nom
ravive !
Ce lieu n’existe plus de toute façon. Il n’est plus aujourd’hui qu’une île
abandonnée, un village fantôme. Et c’est tant mieux. Le vent y aura
finalement eu raison de l’orgueil des hommes. Qui se rappelle Fort George,
à part elle et cette jeune femme étrange ?
Les murs du pensionnat ont été rasés, mais leur souvenir demeure intact,
malgré les années et tant de bouteilles avalées. Marie Nepton ferme les
yeux, dégoûtée. Le ciel ne lui permettra pas d’oublier.
Elle voudrait renvoyer la jeune femme qui parle trop et sourit sans arrêt,
mais elle n’en a pas la force. Sa propre colère l’épuise. C’est à peine si elle
respire encore. La vie en elle ne tient qu’à un fil, une flamme vacillante
qu’un souffle pourrait éteindre.
Audrey a cessé soudainement de parler. Inquiète, elle regarde la vieille
femme qui, les yeux clos, ne l’écoute plus. Un silence lourd est tombé dans
la petite maison. Comme si la vie hésitait sur le cours à suivre.
Dehors, le vent s’est levé. Le sable virevolte dans les rues désertes. Au
large, la mer s’anime. Sa surface lisse comme le visage d’un enfant se
couvre de rides.
Mais, pendant qu’une tempête se lève, une autre s’éteint. Marie Nepton a
ouvert les yeux et regarde Audrey Duval. Elle respire profondément. La
houle qui secouait son cœur et son âme est passée. La flamme de sa vie
vacille, mais brûle toujours.
« Voulez-vous une autre tasse de café, madame Nepton ? lui demande
l’avocate d’une voix douce.
— Non. Fais-moi plutôt du thé, s’il te plaît, ma fille. »
26
L A M A I N S U R L’ É PA U L E
Pakuashipi
« Je détestais tellement cette île qu’inconsciemment je refusais de croire
qu’elle existait vraiment et que cette vie était bien la nôtre. Il m’a fallu du
temps pour réaliser que nous ne nous en sortirions pas. »
Marie parle doucement. Par petites phrases soufflées entre deux gorgées
de thé fort. Les souvenirs coulent lentement, comme l’eau de la rivière
voisine, entre les bancs de sable.
« Virginie l’avait réalisé tout de suite, évidemment. L’hiver est vraiment
dur en haut. Surtout avec le vent qui ne vous accorde aucun répit.
« Après l’épisode du confessionnal, le père Rouge l’a laissée tranquille,
mais il rôdait toujours autour. Peu de temps après, nous avons été toutes les
deux affectées à la cuisine. Nous devions alors nous lever à quatre heures
pour aider à faire les repas et nous manquions parfois les cours quand il
fallait participer à la préparation des autres repas de la journée.
« Virginie et moi n’avions aucune difficulté à nous lever très tôt, car nous
en avions l’habitude dans le bois. Et cela nous permettait au moins d’éviter
les réveils. Chaque matin, un père ou une sœur venaient réveiller les
pensionnaires dans le dortoir et certains profitaient du sommeil des filles.
Ils touchaient leurs seins ou mettaient leurs pattes entre leurs cuisses. Il n’y
avait pas que les hommes qui le faisaient. Certaines sœurs ne se gênaient
pas non plus.
« Aucun élève n’osait se plaindre. Se plaindre à qui de toute façon ? À un
autre religieux ? Ceux qui le faisaient finissaient toujours par le regretter.
Moi, ça m’est arrivé quelquefois, pas souvent. Je ne faisais pas partie des
plus jolies. J’étais déjà grosse à cet âge. La première fois qu’un prêtre m’a
touchée, je dormais et j’ai cru qu’il s’agissait d’un rêve. J’ai senti une main
douce posée sur mon épaule. Puis sur ma poitrine. Comme si elle voulait
sentir les battements de mon cœur. J’ai réalisé que je ne rêvais pas quand la
main a commencé à palper mes seins. J’avais compris ce qui se passait.
« Je me suis réveillée en sursaut. J’ai ouvert les yeux et j’ai reconnu le
visage d’un homme aux yeux noirs et à la barbe grisonnante penché au-
dessus de moi. C’était le père Trottier. Ses paupières battaient fébrilement
comme les ailes d’un oiseau. Sa main me tripotait nerveusement, fouillait
mon corps avec avidité. Sa bouche se tordait en une horrible grimace et j’ai
compris qu’il se masturbait en même temps. Je n’osais ni bouger ni parler.
« Virginie dormait paisiblement au-dessus de moi et j’entendais le bruit de
sa respiration régulière. Je me sentais honteuse de ne pas posséder sa force
de caractère, car elle ne l’aurait pas laissé faire. Le père a planté ses doigts
noueux entre mes cuisses. C’était la première fois qu’un homme me
touchait ainsi. Il me griffait, me faisait mal. J’ai serré les dents. J’avais peur.
Soudain, le corps du père s’est raidi, ses yeux ont fait un drôle de
mouvement. Il est resté ainsi un moment, ses ongles enfoncés dans ma
chair, le regard hébété. Puis il a soupiré longuement. Un soupir de
contentement. J’ai senti son haleine de tabac, répandue sur moi comme de
la vomissure.
« Ensuite, il s’est levé rapidement. Comme si de rien n’était, il a sonné le
réveil. Tout le monde s’est levé. Une autre journée allait commencer. Moi,
j’étais incapable de bouger. Chaque parcelle de ma peau qu’il avait touchée
brûlait comme s’il l’avait déchirée. Je me suis finalement ressaisie et je me
suis levée comme les autres. Je me disais que je n’étais pas la seule. On se
console comme on peut dans ces moments. Encore aujourd’hui, je ressens
la brûlure de ce matin-là. Je sais encore chaque parcelle de moi qu’il a
souillée. »
Le regard de la vieille femme perdue dans des souvenirs douloureux se
trouble. Audrey Duval l’observe et essaie d’imaginer Marie Nepton
adolescente. L’avocate tente de remonter le fil de la vie brisée de la femme
venue s’échouer à Pakuashipi, comme un navire naufragé.
« Et Virginie ? Avait-elle le même genre de problème avec les pères ? »
Marie Nepton rouvre les yeux, fixe le plancher. Elle respire longuement.
Puis reprend.
« Virginie, personne n’osait la toucher, même s’il s’agissait probablement
de la plus jolie fille du pensionnat. Et elle avait beau être mince comme un
fil, aucun des pères ou des sœurs n’a jamais osé poser la main sur elle. Je
l’enviais de posséder autant de courage et de force intérieure. Mais j’étais
fière d’être son amie. Je le suis encore. »
Quand elle parle de Virginie, Marie Nepton s’illumine et des éclairs de sa
jeunesse traversent son visage buriné, le temps d’un sourire ou d’un
battement de paupières.
« Virginie disait toujours que ce serait la seule année que nous passerions
au pensionnat. Elle était certaine que, quand elle raconterait ce qu’on y
vivait, ses parents ne la laisseraient plus y retourner. Et qu’ils n’auraient
aucune difficulté à convaincre les miens.
« Chez nous, à cette époque, les curés avaient beaucoup d’emprise sur les
Innus. Mais le père de Virginie avait comme sa fille un esprit indépendant.
Il n’avait consenti qu’après beaucoup d’hésitation et à cause de l’insistance
soutenue de sa femme à l’envoyer au pensionnat. “Quand il va savoir, plus
personne ne reviendra ici, disait Virginie. Je t’en fais le serment.” Et je la
croyais. J’ai toujours cru en elle, car elle était mon amie fidèle et jamais elle
ne m’avait laissée tomber. Jamais, jusque-là. »
28
LE PRINTEMPS
La lumière joue sur sa peau, comme sur la surface d’un lac, dessine des
ombres, éclate de blancheur. Virginie le tient entre ses jambes, écarte les
bras. Puis d’un mouvement souple, elle se replie sur lui et à nouveau ils ne
forment qu’un seul corps. Thomas pose ses lèvres sur son cou, les yeux
clos, cherche sa bouche. Elle roule ses hanches, le pousse plus loin en elle,
s’en éloigne, le ramène. Leurs corps suivent le rythme langoureux du désir
qui les submerge chaque fois.
Les yeux de Virginie brillent davantage que le soleil de midi. Thomas se
laisse éblouir. Il pose ses mains sur ses hanches mouvantes. Virginie
l’embrasse langoureusement, sans cesser de le fixer comme s’il était la
dernière chose sur terre qui lui soit donnée de voir. Elle se redresse comme
pour se libérer de lui, mais, en même temps, elle l’enserre encore plus fort
entre ses jambes. D’une main, Thomas agrippe un sein qui danse au-dessus
de lui ; de l’autre, il prend la nuque de Virginie et la serre jusqu’à blanchir
la peau. Parfois, son désir devient si puissant qu’il ne sait plus s’il caresse
ou blesse.
Virginie s’abandonne enfin. Elle ferme les paupières, serre les dents, son
beau visage se crispe. Ses ongles s’enfoncent dans la chair de Thomas. Elle
crie. Un cri aigu que ni l’un ni l’autre n’entend et qui se perd dans la forêt
qui les entoure et les protège.
Ils restent un moment immobiles, surpris que ce genre de ravissement
existe.
Virginie et Thomas se laissent dorer par le soleil du printemps, bercés par
le chant de la forêt. Ils ferment les yeux, emplissent leurs poumons du
parfum de l’autre. Ils sont bien sur cette île. Leur île.
Thomas pose sa tête sur la poitrine de Virginie, sent son cœur retrouver
peu à peu son rythme normal. Elle a les joues rougies, la peau ruisselante de
sueur. Elle respire la vie. Thomas, en ce moment précis, sait son bonheur. Il
le tient entre ses bras et il se jure qu’il ne le laissera jamais tomber.
29
LES YEUX CLOS
Pakuashipi
« Je me suis toujours demandé comment les choses se seraient passées si le
père Rouge n’avait pas existé. Les autres n’étaient pas tellement mieux au
fond, mais lui, comment dire, il était plus pervers. »
Marie Nepton raconte une histoire dure, mais sa voix a le calme de ceux
qui se savent au bout du rouleau et qui n’ont plus rien à craindre, sinon de
manquer de temps.
« Virginie et Thomas éprouvaient une confiance innée l’un envers l’autre.
Ils étaient faits l’un pour l’autre, c’était évident pour tout le monde. Cet
amour les rendait plus forts. C’est, je crois, ce qui m’impressionnait le plus
et c’est peut-être ce qui attisait la curiosité malsaine du père Rouge. Ils
étaient trop sincères pour lui. Trop purs.
« Avec le recul, je pense aussi qu’ils étaient dans leurs manières surtout
trop innus pour lui. Tout en eux tenait dans les regards, dans la lenteur et
l’économie. »
Le regard de Marie se perd à nouveau dans le brouillard de souvenirs qui
refuse de se dissiper. Elle se balance doucement sur sa chaise comme un
enfant tentant de chasser sa peur des fantômes. Puis elle reprend sur le
même ton mécanique.
« Quand il est arrivé au pensionnat, Thomas était un garçon inquiet et
replié sur lui-même. Il se tenait à l’écart des autres. Virginie lui a donné
confiance en lui. Virginie pouvait faire ça aux gens. Même à moi. C’est
peut-être pour ça aussi que je ne lui ai jamais pardonné de m’avoir
abandonnée. »
Marie prend de grandes respirations profondes. Elle cherche à maîtriser
l’émotion qui la gagne.
« Virginie est partie ? Comment a-t-elle pu le faire, madame Nepton ? »
Mais la vieille Amérindienne ne semble pas entendre l’avocate. Elle
poursuit son monologue.
« De son côté, Thomas a rendu Virginie plus sereine. Il la rassurait, je
pense. Elle aimait savoir qu’elle avait eu raison de croire que, même à Fort
George, on pouvait forger son destin et défier le sort. La conviction
profonde qu’on pouvait porter en soi le bonheur, peu importe où on se
trouve, l’animait.
— Quel lien y a-t-il entre le père Rouge et la disparition de Virginie et de
Thomas ? demande Audrey.
— Je pense que cet homme percevait Virginie comme une rebelle. Parce
qu’elle n’avait pas suffisamment peur de lui ou parce qu’elle refusait de le
montrer. Et parce qu’elle refusait de plier comme les autres. La plupart des
élèves avaient, d’une manière ou d’une autre, peu à peu oublié leurs
familles. Moi-même, je l’ai fait.
« Qu’auriez-vous voulu que nous fassions d’autre ? À force de vous faire
répéter que vos parents ne sont que des illettrés et des incultes, vous finissez
par le croire. Vous vous dites qu’après tout, s’ils ne l’étaient pas, ils vous
auraient gardés auprès d’eux plutôt que de vous confier à des inconnus,
même si c’étaient des religieux, et de vous envoyer à l’autre bout du monde,
sur une île dont ils n’avaient jamais entendu parler. »
Audrey a de la difficulté à s’imaginer le monde décrit par Marie Nepton. Il
est trop éloigné dans le temps et l’espace. Elle a aussi du mal à concevoir
que la vieille femme devant elle a bien vécu tous ces événements. Toute
cette histoire lui semble à peine croyable.
Cela lui rappelle quand, à ses premiers procès criminels, elle s’est
retrouvée face à des victimes et à leurs agresseurs. Il lui avait été ardu
d’imaginer les crimes que décrivaient témoins et victimes. Son cerveau
refusait d’admettre des faits et des actes qui lui paraissaient inhumains.
Elle n’arrivait pas à concevoir que la jeune femme sage aux traits délicats
en train de témoigner avait bel et bien été violée brutalement par l’homme
posé, bien vêtu et fraîchement rasé, assis dans le box des accusés.
C’est une chose d’entendre des histoires d’horreur, cela en est une autre de
les voir incarnées dans des êtres vivants et supposément civilisés. Audrey
ressentait le même malaise devant la vieille Amérindienne et son histoire
d’un autre siècle, d’un autre monde. Mais son désir de comprendre surpasse
encore une fois ses angoisses. Comprendre pour accepter et pour obtenir
justice pour les victimes. C’est ce qui l’a décidée à devenir avocate, après
tout.
Audrey Duval repense encore à Jimmy, le Nakota. Le vieux missionnaire
amérindien des rues de Montréal doit avoir à peu près le même âge que
Marie Nepton. Quelle histoire cache-t-il ? Quel secret enfoui au fond de son
cœur le pousse ainsi à consacrer son énergie à aider des gens dont personne
ne veut ?
La voix douce de Marie Nepton tire l’avocate de sa rêverie.
« Les frères et les sœurs n’étaient pas tous méchants. Ce n’étaient pas tous
des loups. Certains religieux étaient sincères. Ils pensaient nous aider. Ils
étaient pris dans les ornières de cette époque, mais le père Rouge, lui,
c’était le mal incarné. »
Marie prend une gorgée de thé tiède. Elle laisse l’amertume du liquide
s’imprégner dans ses papilles gustatives avant de l’avaler. Boire du thé lui
rappelle sa jeunesse et les longues soirées passées près du poêle dans la
grande tente familiale.
« Ce que je n’ai jamais accepté, c’est qu’ils fermaient les yeux. Tous ! Le
directeur du pensionnat, par exemple, le père Dicaire. Il n’a jamais touché
un seul cheveu d’aucun d’entre nous. C’était un homme très pieux. Il portait
toujours son missel sur lui, peu importe où il se trouvait. Il croyait en Dieu
et en ses enseignements, mais il n’a jamais levé le petit doigt pour protéger
les enfants placés sous sa garde. Il ne pouvait pas ne pas savoir ! Tout le
monde savait ! Et pourtant, il n’a rien fait. J’espère que Dieu le lui a rappelé
quand il s’est présenté devant Lui.
« Leurs excuses aujourd’hui ne veulent pas dire grand-chose pour moi.
Trop de temps a passé. Comment remonter toutes ces années et effacer toute
cette souffrance ? Et pardonner à qui ? À des fantômes ? Il n’y a plus
personne à qui accorder le pardon. Et il y a une autre chose que je ne
parviendrai jamais à pardonner au directeur du pensionnat. C’est de ne pas
avoir cherché à faire la lumière sur ce qui est arrivé ce soir-là.
— De quel soir parlez-vous, madame Nepton ?
— Celui où Virginie et Thomas ont disparu. »
30
LE GOÛT DU SANG
Pakuashipi
Deux femmes, assises sur le balcon de bois peint ; devant elles, la rivière
Saint-Augustin déploie son magnifique delta de sable et d’eau.
Le golfe du Saint-Laurent, à l’embouchure du détroit de Belle Isle, est
bien différent de la baie James, mais on s’y trouve presque à la même
latitude.
En choisissant cet endroit pour se faire oublier, Marie a cherché à
s’éloigner de son passé et à s’en rapprocher en même temps.
Elle raconte à l’avocate, de sa voix naturellement douce, que lorsqu’elle
est arrivée dans le dortoir elle a vu la fenêtre brisée, le verre éclaté sur le
sol. Elle a reconnu les traces de bagarre. Virginie avait disparu. Elle a crié
tellement elle avait mal, et ses hurlements ont alerté les autres. Mais la nuit
étant tombée, il était impossible d’entreprendre des recherches.
Le lendemain, le capitaine du traversier a raconté qu’il avait vu un homme
s’enfuir dans la forêt. Sa description correspondait à celle de Thomas. Y
avait-il une femme avec lui ? On ne pouvait en être certain, car le marin a
avoué ne pas avoir fait vraiment attention au fuyard.
Le directeur du pensionnat conclut donc ce qui paraissait le plus logique :
Virginie et Thomas avaient fui ensemble.
Certains élèves chuchotaient que Thomas avait peut-être tué Virginie et
qu’il s’était enfui ensuite, ce qui concordait avec le témoignage du capitaine
du traversier. Après tout, le garçon avait toujours été un peu bizarre et ne se
mêlait guère aux autres. De plus, on savait peu de choses sur sa famille, qui
vivait sur un territoire éloigné, sinon qu’elle était originaire de Betsiamites
et non de Mashteuiatsh.
Marie ne croyait à aucune de ces histoires. Thomas et Virginie s’aimaient.
C’était pour elle un fait incontestable. Jamais Thomas n’aurait touché à un
cheveu de son amie. Elle le savait. Et jamais Virginie ne l’aurait
abandonnée dans la nuit sans la prévenir. Jamais ! Alors que s’était-il passé
?
Leur disparition était restée sans réponse. Et le trou béant laissé par la
fenêtre fracassée s’était à jamais imprimé dans le cœur de la jeune fille
qu’elle était alors.
Quelques jours après la disparition des deux amoureux, l’avion est venu
chercher les pensionnaires pour les ramener chez eux pour l’été. Du voyage
de retour, Marie conserve peu de souvenirs, comme elle en garde peu des
jours qui l’ont précédé. Tout se perd dans un épais brouillard.
Elle se rappelle le père de Virginie, sur le quai. Elle revoit son regard
inquiet, cherchant sa fille dans la foule d’enfants et d’adolescents, le
désespoir grandir dans ses petits yeux bridés à mesure qu’il prenait
conscience que sa fille ne reviendrait pas. Personne n’avait pensé à le
prévenir.
Un prêtre est venu lui expliquer que sa fille s’était enfuie avec un garçon.
Il n’en croyait pas un mot. Il a protesté, demandé des explications. Il a élevé
la voix. L’homme au col romain lui a dit de se calmer et qu’il n’y avait rien
d’autre à faire que d’espérer que sa fille reviendrait d’elle-même. Il a
expliqué longuement que Virginie était une mauvaise élève, qu’elle défiait
constamment l’autorité et qu’en fin de compte il ne fallait pas se surprendre
qu’elle ait fini ainsi.
Le père de Virginie l’a écouté en silence. Sans qu’aucune larme ne coule,
les traits de son visage se sont durcis à mesure que le prêtre parlait. Il a
compris qu’il n’y avait plus rien à attendre de cet homme au col romain ni
de la police. Il a tourné les talons et est reparti chez lui, avec sa peine, sans
sa fille.
« C’est la dernière fois que je l’ai vu. »
Ces images se sont imprégnées dans l’esprit de Marie Nepton à jamais.
Après cela, elle ne se rappelle pas trop. Tout devient flou. Du jour du retour,
elle ne garde aucun souvenir des parents de Thomas, qui devaient être là
aussi. Ou peut-être pas. Elle n’en a aucune idée. Elle ne retient de ses
parents que leur décision de la renvoyer au pensionnat à la fin de l’été
malgré ses supplications. Alors elle est partie, tout simplement.
Elle s’est cachée un matin avant l’aube dans un wagon du train qui
traverse Mashteuiatsh. Le train l’a emmenée de l’autre côté de la forêt. Elle
a débarqué à Québec. Seule.
À compter de ce moment, la vie de Marie Nepton ressemble à celle de
beaucoup d’Amérindiens qui, comme elle, ont quitté leur pays. Elle a vécu
dans la rue, elle a occupé de petits boulots. Il y a de grands pans de cette vie
dont elle ne conserve aujourd’hui aucun souvenir. Des années noyées dans
l’alcool.
Après quelque temps, elle est allée à Montréal. C’était plus facile d’y
vivre dans la rue. Mais de temps en temps, elle tombait sur un ancien de
Mashteuiatsh ou de Fort George. Alors elle en a eu assez. Elle est venue à
Pakuashipi, le bout du monde.
Voilà pourquoi elle n’apparaît dans aucun document officiel, à part le
Registre des Indiens. Et c’est ainsi qu’Audrey a réussi à retrouver sa trace
après de longues recherches.
Le plus dur pour Marie a été de ne pas savoir. De ne pas comprendre et de
devoir vivre avec l’image de ce trou noir dans lequel s’engouffre le vent de
la nuit. Sans Virginie, Marie se sentait désarmée et seule au monde. Elle
aurait aimé mourir il y a longtemps. Dieu voulait peut-être la punir ainsi de
ne plus croire en Lui.
Quand la vieille femme a eu fini son histoire, elle et Audrey sont restées
un moment à respirer l’air tiède.
« J’ai une dernière question, madame Nepton, demande l’avocate, encore
curieuse.
— Je t’ai tout dit, répond la vieille femme, visiblement épuisée.
— Comment êtes-vous certaine que Virginie et Thomas étaient dans le
dortoir au moment où la vitre a été fracassée ? Après tout, cela aurait pu être
n’importe qui !
— Virginie m’a dit qu’elle allait vérifier son sac, raconte la vieille femme,
rongée de remords. Je l’ai vue monter.
— Mais Thomas, comment pouvez-vous savoir qu’il était là ? demande
encore Audrey.
— Il y avait l’empreinte de ses mains tachées de sang sur le rebord de la
fenêtre.
— Encore une fois, cela aurait pu être celles de n’importe qui. Personne
n’a pris ses empreintes digitales à ce que je sache, réplique l’avocate,
intriguée.
— Pas besoin. La trace de sang était celle d’une personne qui n’avait que
quatre doigts à la main droite. Cela ne pouvait donc être que Thomas.
— Il manquait un doigt à Thomas ? Vous n’aviez pas parlé de ça, dit
l’avocate, étonnée.
— Je ne pensais pas que c’était important. Thomas avait eu un accident en
coupant du bois pour le père Rouge. Il s’était sectionné l’index de la main
droite. C’est l’empreinte de sa main tachée de sang que j’ai vue sur le
rebord de la fenêtre. Cela ne fait aucun doute. »
Dans l’esprit d’Audrey Duval, la lumière vient de se faire.
32
L’ H O M M E O U B L I É
Montréal
Une vingtaine de personnes font tranquillement la file devant la roulotte.
Ces gens sont de tous âges, et chaque visage raconte une histoire
douloureuse. Certains rient. D’autres semblent ailleurs. Mais ils sont tous
venus parce qu’ils savent qu’ici le vieux Jimmy s’occupe bien d’eux, le
temps d’un repas chaud, d’un thé ou d’un simple sourire. Jimmy s’assure
que chacun a sa part.
Audrey Duval observe à distance le vieux Nakota, comme l’appellent
beaucoup d’Amérindiens de la rue, qui le considèrent comme un grand frère
veillant sur eux. Et c’est un peu ce qu’il est.
À plus de quatre-vingt-dix ans, Jimmy demeure une force de la nature et
un exemple de résilience. Le vieil homme sourit peu. Il parle peu. Ce qu’il a
à dire, il l’exprime le plus souvent simplement avec son regard de vieux
sage au calme rassurant.
L’avocate attend que le personnel de la popote mobile ait fini de servir le
repas. Puis elle s’approche discrètement.
« Pas besoin de cogner, maître. »
Surprise, Audrey retient son geste. Elle sourit au vieil homme, qui ne s’est
même pas retourné.
« Je reconnaîtrais ce pas pressé entre mille, même quand vous tentez de
vous faire discrète, reprend Jimmy. Où étiez-vous passée, nom de Dieu ?
— C’est une longue histoire », répond l’avocate en tendant sa main
blanche au vieil homme.
L’Amérindien la serre. Il a encore une poignée de main solide malgré son
âge. Audrey regarde la main usée posée dans la sienne, la retourne et
l’observe un instant, comme si elle cherchait à en lire les lignes. C’est la
main d’un homme qui a vécu longtemps, que le soleil a tannée patiemment
et que la vie a parsemée de cicatrices. Mais surtout, il manque à cette main
un doigt. L’index.
« Heureuse de vous voir, Thomas. »