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Ce document présente une œuvre de fiction dédiée à la famille de l'auteur, Michel Jean, et mentionne plusieurs de ses publications précédentes. Il décrit une scène intense où un homme enterre un corps dans un paysage arctique, suivi de son évasion vers la forêt, symbolisant une quête de liberté. Parallèlement, l'histoire d'Audrey Duval, une avocate à Montréal, est introduite, où elle cherche un homme nommé Ernest Picard avec l'aide de Jimmy, un ancien itinérant devenu un soutien pour les autochtones en difficulté.

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Ce document présente une œuvre de fiction dédiée à la famille de l'auteur, Michel Jean, et mentionne plusieurs de ses publications précédentes. Il décrit une scène intense où un homme enterre un corps dans un paysage arctique, suivi de son évasion vers la forêt, symbolisant une quête de liberté. Parallèlement, l'histoire d'Audrey Duval, une avocate à Montréal, est introduite, où elle cherche un homme nommé Ernest Picard avec l'aide de Jimmy, un ancien itinérant devenu un soutien pour les autochtones en difficulté.

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DU MÊME AUTEUR

Elle et nous, Éditions Libre Expression, 2012


Une vie à aimer, Éditions Libre Expression, 2010
Un monde mort comme la lune, Éditions Libre Expression, 2009
Envoyé spécial, Éditions Stanké, 2008
Édition : Johanne Guay
Révision linguistique : Sophie Sainte-Marie Correction d’épreuves : Isabelle Lalonde Couverture et
mise en pages : Clémence Beaudoin Grille graphique intérieure : Axel Pérez de León Photo en
quatrième de couverture : Photograph courtesy of the Shingwauk Residential Schools Centre Photo
de l’auteur : Sarah Scott
Cet ouvrage est une œuvre de fiction ; toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels n’est
que pure coïncidence.

Remerciements
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre
du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des Arts du Canada et la Société de développement des entreprises
culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – gestion SODEC.

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés ; toute reproduction d’un extrait quelconque de ce
livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est strictement
interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

© Michel Jean (Agence littéraire Patrick Leimgruber), 2013


© Les Éditions Libre Expression, 2013

Les Éditions Libre Expression Groupe Librex inc.


Une société de Québecor Média La Tourelle
1055, boul. René-Lévesque Est Bureau 300
Montréal (Québec) H2L 4S5
Tél. : 514 849-5259
Téléc. : 514 849-1388
www.edlibreexpression.com

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada,


2013

ISBN : 978-2-7648-0925-9
Plusieurs membres de ma famille ont fréquenté
le pensionnat de Fort George.
Ce livre leur est dédié.
« Très vite dans ma vie il a été trop tard. »
Marguerite Duras, L’Amant
1
LA FUITE

Clac ! Le bruit du métal qui s’enfonce dans la terre durcie résonne dans la
nuit froide. Clac ! Le son fait écho au ressac de la mer griffant les rochers
couverts de lichen. Clac ! L’homme creuse méthodiquement. Clac ! Un
coup à la fois. Clac ! Le vent du nord lui gifle le visage, mais ne parvient
pas à sécher les larmes qui se mêlent à sa sueur. Clac ! Il frappe le sol
comme on frappe à la hache l’arbre qu’on cherche à abattre. Avec une triste
détermination. Clac !
La terre s’ouvre devant lui et, à mesure qu’il s’y enfonce, la pelle bute
contre des pierres de plus en plus grosses, de plus en plus nombreuses, qu’il
doit déterrer et extraire de la fosse une à une. Le sol ici ne se laisse pas
travailler. On ne fait habituellement qu’y passer.
Au bout de longues heures de travail obstiné, l’homme s’extirpe du trou
qu’il a creusé. Son regard mouillé se perd au fond de la fosse glaciale. Son
visage est recouvert de gouttelettes. Il veut une dernière fois défier ce pays
hostile. Terre de roches et de sel. Il voudrait crier pour couvrir le bruit de
l’océan. Il voudrait cracher son dégoût, vomir la honte qui le ronge et la
jeter à la face de ce monde pourri.
Mais il reste là, immobile, un homme de la forêt et des montagnes devant
l’immensité sombre et mouvante de l’océan Arctique. L’air légèrement salin
lui donne la nausée.
Après un moment d’hésitation, il prend dans ses bras le corps qui gît sur le
sol. Il s’assure encore qu’il est bien emmitouflé dans l’épaisse couverture
de laine qu’il a volée. Il aurait voulu un autre linceul, une peau de caribou
ou d’ours. Une fourrure chaude pour le protéger de la glace et du froid cruel
qui règne dans ce pays, même si cela n’a plus vraiment d’importance. Cette
couverture est tout ce qu’il a trouvé.
Le corps est déjà raide. Il le serre pourtant contre lui pour lui transmettre
un peu de sa propre chaleur. Un peu de sa vie. Une dernière fois.
Il descend dans la fosse, dépose délicatement le cadavre au fond, place des
pierres autour pour former une barrière. Puis il pose d’autres pierres sur le
corps. Après l’avoir ainsi protégé comme il le pouvait, il ressort, saisit sa
pelle à nouveau et entreprend de refermer le trou. Il prend le temps de bien
taper le sol pour que personne ne puisse trouver ce qu’il vient de cacher. Il
recouvre la tombe de roches, de bouts de bois de plage, de quelques
branches d’arbres. Minutieusement, il efface toute trace de son passage pour
devenir invisible, comme son père et son grand-père le lui ont appris. Un
chasseur suit les pistes. Il n’en laisse pas derrière lui.
Il peut enfin partir. Tout a été fait, maintenant. Le temps presse.
Il marche d’un pas rapide sur la route. Le sable crisse sous ses pas. Il ne
s’inquiète pas, car personne ne vient dans cette partie de l’île la nuit.
Le chemin longe la côte et il peut apercevoir le continent dans la lumière
blafarde de la pleine lune, de l’autre côté du bras de mer. Une terre ingrate
et desséchée, plate comme l’océan. Mais plus loin se dessine la lisière de la
forêt, sombre et impénétrable. Cette vue lui donne des forces.
Il prend la route à droite et s’enfonce vers le centre de l’île pour
contourner le village. Le chemin passe au pied d’une petite colline dégarnie,
dont le sommet est balayé par le vent. Il accélère le pas.
Rapidement, il atteint l’autre rive. Les employés vont bientôt arriver, et le
traversier va partir. Il marche prudemment sur le côté de la route, les sens à
l’affût, guettant le passage éventuel d’un véhicule, prêt à sauter dans le
fossé au moindre bruit. Mais il sait se rendre invisible dans la nuit. Ça aussi,
il l’a appris.
Le soleil se pointe à l’est et rougit le ciel, immense. Le jour va bientôt se
lever. Il doit se dépêcher. L’air frais emplit ses poumons alors qu’il court
sans bruit.
Il aperçoit finalement le traversier accosté au quai. Ce n’est qu’une petite
barge rectangulaire, verte et blanche. La rampe d’accès permettant aux
véhicules d’embarquer est abaissée. Les employés l’ont sans doute laissée
ainsi la veille. Il s’approche à pas de loup, comme il sait le faire depuis qu’il
est enfant, se cachant derrière les fourrés.
Il jette un dernier coup d’œil autour de lui. Rassuré, il saute à bord et se
dissimule sous une épaisse toile grise qui recouvre les cordages près de la
cabine du pilote.
Il s’enfouit soigneusement sous la masse tressée. L’odeur de pétrole le
prend à la gorge. Il serre les dents, se cale contre le métal froid. Le vent
souffle. Le bateau tangue légèrement, craque. L’attente. Interminable.
Environ trente minutes plus tard, il perçoit au loin le bruit de pas qui
approchent. Deux hommes sautent à bord. Sûrement le pilote et son
assistant. De sa cachette, il les entend procéder méthodiquement aux
manœuvres, mille fois répétées, de mise en marche du bateau. Un véhicule
vient de monter à bord. Un autre le suit. L’homme abrité sous la toile écoute
et se tait, chasseur embusqué.
Un grincement de métal. La rampe d’accès est levée. Le moteur rugit, le
bateau tressaute et bouge finalement. Le pouls de l’homme s’emballe à
mesure que le traversier s’éloigne de l’île. Il se rapproche de la forêt. Il la
sent. La forêt. Sa forêt. L’excitation le gagne. Il tremble. Il doit se calmer,
car il ne peut se permettre la moindre faiblesse. Une autre chance de
s’échapper ne se présentera pas. Il ferme les yeux, se concentre. Sa
respiration retrouve un rythme normal. Autour de lui, des hommes parlent.
Il distingue mal leurs propos.
Le pilote a coupé le moteur. Le bateau file un moment silencieusement sur
l’eau. Puis l’engin rugit à nouveau, plus fort, pour freiner l’embarcation. La
structure de métal frémit sous l’effort. Le bateau accoste doucement.
Quelqu’un court. Le marin, sans doute, en train de l’amarrer au quai.
L’homme sous la bâche entend une fois de plus le bruit grinçant de la rampe
d’embarcation, à l’avant cette fois, qui s’abaisse. Des moteurs démarrent,
les deux véhicules quittent le traversier qui tangue. Le moment approche.
D’autres véhicules montent à bord. Le rituel monotone des traversiers qui
parcourent inlassablement le même chemin.
Il entend le bruit sourd des amarres sur le pont. Le bateau se prépare à
repartir. L’homme gonfle ses muscles endoloris, il est prêt. Au moment où
le bateau se remet en marche en tremblant sur l’eau, l’homme bondit de sa
cachette. Quelques enjambées lui suffisent pour atteindre le bastingage. Le
bateau a déjà quitté le quai. Mais il saute sur la rampe de métal, puis se
projette en avant. Une seconde, il a l’impression de voler au-dessus de
l’eau.
Le pilote et son assistant n’ont pas eu le temps de réagir. Ils regardent avec
étonnement cette ombre, sortie de nulle part, bondir vers le quai. Le pilote
hésite un moment. Doit-il retourner au quai pour attraper le fuyard ? Non.
Après tout, son travail consiste à conduire ce bateau et non à jouer au
policier. De toute façon, il n’a jamais vu cet homme, et son sort lui importe
peu.
Le fugitif a réussi à atteindre le quai d’un bond fulgurant et il court
maintenant à grandes enjambées. Quelques passants l’ont vu sauter. Qui est-
il ? Pourquoi file-t-il ainsi ?
Il fonce vers la forêt en s’éloignant de l’océan Arctique. Chaque foulée le
rapproche de la lisière des arbres. Il sent son cœur cogner dans sa poitrine,
ses tempes battre. Mais rien ne peut l’arrêter.
Au loin, le pilote le regarde. Il s’agit sûrement d’un fou, pense-t-il. Se
sauver dans le bois, quelle idée ridicule ! Suicidaire. Personne ne peut
survivre dans cette forêt. En bon marin, il se sent bien plus en sécurité au
milieu de l’immensité d’eau glacée que dans cette mer d’arbres qui vient
d’engloutir le fuyard.
Ce fou court à sa perte, se dit-il. Qui il est importe peu, maintenant, car
plus personne n’en entendra jamais parler. Le pilote se retourne, le vent du
large souffle sur son visage.
2
L ’ AV O C AT E E T L E N A K O T A

Montréal
Les escarpins résonnent sur le béton. Audrey Duval marche vite. Tout en
elle exprime l’empressement. Sa façon de bouger, de parler, de regarder
constamment sa montre, de surveiller les messages sur son téléphone
cellulaire. Le temps, c’est ce dont elle manque le plus.
Elle avance entre les épaves humaines, tentant d’y reconnaître un visage.
Sa silhouette fine et ses vêtements chics jurent avec la faune du quartier.
Elle tient dans une main sa mallette noire d’avocate et, dans l’autre, une
photo sur laquelle apparaît l’image d’un homme vieilli prématurément, au
visage rond traversé de rides, aux cheveux en bataille, à la moustache
clairsemée et au nez légèrement épaté. Il possède le regard triste et
embrouillé de ceux qui ont abusé trop longtemps d’alcool et de drogue de
mauvaise qualité.
« Avez-vous vu Ernest Picard ? »
L’homme à la barbe blanche, cernée de jaune, la regarde sans la voir
vraiment.
« As-tu de l’argent pour un café ? » réussit-il à dire pour toute réponse.
L’avocate ne se décourage pas, donne quelques pièces puis continue son
chemin. Elle cherche son homme depuis deux jours. Avant lui, il y a eu
Gertrude Jourdain, Pascale Gill, puis Linda Bacon.
Encore une fois, elle doit se résoudre à demander l’aide de Jimmy. Elle le
trouve facilement. Jimmy passe ses journées dans la roulotte où il accueille
les Amérindiens dans le besoin. Les perdus, les abandonnés. Ces hommes et
femmes qui ont quitté leur réserve pour venir s’échouer en ville, où
personne ne s’intéresse à eux, sauf lui.
Audrey entre sans frapper. Jimmy est en train de faire chauffer la soupe
qu’il va distribuer ce soir. Il pose son regard paisible sur elle.
« J’ai encore besoin de vous, Jimmy, dit l’avocate en s’asseyant sur un
banc de similicuir.
— Laissez-moi deviner. Vous cherchez quelqu’un ?
— Ne vous moquez pas de moi », lui lance-t-elle sèchement en plantant
ses yeux verts sur lui.
Sa façon de regarder les gens leur fait habituellement comprendre qu’elle
n’entend pas à rire. Mais le vieux Jimmy en a vu d’autres.
Depuis quinze ans, il patrouille dans le bas de la ville pour aider les
itinérants autochtones. Il a connu des débuts modestes alors qu’il arpentait
seul les rues et prodiguait de l’aide comme il le pouvait. Puis, peu à peu,
des personnes, touchées par son dévouement, ont commencé à l’aider. Des
gens d’affaires se sont mobilisés pour le soutenir financièrement.
Aujourd’hui, Jimmy dispose d’un centre pour accueillir les itinérants la nuit
et, le jour, il arpente les quartiers qu’ils fréquentent dans sa popote mobile
multicolore si facilement reconnaissable.
Avec le temps, Jimmy est devenu une institution. Les médias s’intéressent
à lui, lui consacrent régulièrement des reportages, surtout pendant les fêtes.
Son histoire a tout pour séduire. Celle d’un Amérindien de l’ouest du pays,
un Nakota des Prairies, né dans la région de Regina en Saskatchewan, qui,
après des années de galère dans cette ville, a pris la route pour fuir la
misère. Caché dans un train de blé, il a traversé la moitié du Canada pour
finalement échouer à Montréal.
Il a cessé de boire et, depuis, consacre sa vie à aider les autres à s’en sortir,
comme lui-même a réussi à le faire.
« Qui est-ce, cette fois, Audrey ? »
Jimmy a le regard le plus doux du monde, songe l’avocate. La présence du
vieil homme l’apaise, car émanent de lui une sagesse ancienne et une bonté
naturelle à ceux qui consacrent leur vie à aider leurs semblables.
« Il s’appelle Ernest Picard. C’est l’un des derniers sur ma liste. Je le
cherche depuis deux jours, sans succès. »
Elle tend la photo à Jimmy, qui la prend, scrute tranquillement le visage
puis lui rend le papier.
« C’est Ernie. Je le connais bien, naturellement. Ça fait un bout de temps
que je ne l’ai pas vu. Presque une semaine. »
Certains viennent occasionnellement à la roulotte ou au centre. Ernest
Picard, lui, compte parmi les habitués qui viennent tous les jours.
« C’est étrange qu’il ait disparu dans la nature. »
Jimmy fronce les sourcils.
« Ernie est un type renfermé, qui ne parle presque jamais et qui vit replié
sur lui-même. Il n’a que son chien dans la vie, Bobby, un gros bâtard jaune,
doux comme un agneau, qui le suit à la trace », dit-il en passant la main
dans ses longs cheveux blancs.
Audrey saisit d’un geste vif son téléphone qui sonne.
« Audrey Duval ! »
Jimmy observe la jeune femme, tout à sa conversation téléphonique.
Grande, mince, de magnifiques cheveux bruns tombant sur ses épaules, des
yeux vert olive qui semblent un peu éloignés l’un de l’autre, ce qui lui
donne un regard à la fois étrange et beau. Son nez est fin, sa bouche, large.
Des dents blanches et bien alignées se dévoilent quand elle sourit, ce qu’elle
fait facilement et souvent. Audrey Duval porte une robe à motif d’un tissu
léger qu’elle a dû payer très cher.
Depuis quelques mois, la jeune avocate a entrepris de retrouver les
Amérindiens de Mashteuiatsh qui ont fréquenté l’ancien pensionnat de Fort
George, à la baie James. Ces Indiens ont droit à une indemnisation. Le
montant varie de quelques milliers à 250 000 dollars selon les sévices.
Audrey fait parfois appel à lui pour les retracer.
« Merci pour tout, sergent Olivier. »
L’avocate termine sa conversation, l’air sombre.
« Mauvaise nouvelle, maître ?
— Je le crains, Jimmy. On a découvert le corps d’un homme dont le profil
ressemble à Ernest. Overdose ou un truc du genre, selon les premières
constatations.
— On dirait que le vieil Ernest a fini par craquer. Un autre », dit Jimmy de
sa voix douce.
Il a vu beaucoup des siens mourir seuls, démunis. Chaque fois, cela lui a
pincé le cœur.
« Un chien montait la garde près du corps, selon les policiers. Il
correspond à la description du chien d’Ernest. Je passe à la morgue pour
l’identifier. Vous voulez venir avec moi ?
— Non merci, laisse tomber Jimmy. Je préfère concentrer mon énergie sur
les vivants. Pour eux, je peux encore faire quelque chose. »
Il retourne à sa cuisine. Audrey prend le chemin de la morgue, où elle
reconnaîtra trop tard l’un de ceux qu’elle voulait aider.
3
C A D AV R E S

Montréal
Le bureau du coroner se trouve dans un vieil édifice d’une dizaine d’étages,
rue Parthenais. Le bâtiment de brique rouge au style victorien se dresse à
proximité du quartier général de la Sûreté du Québec, une imposante
construction moderne en béton, ceinturée de hautes grilles métalliques. Le
quartier général de la Sûreté du Québec, qui abrite aussi un centre de
détention, domine ce quartier populaire de Montréal.
Audrey Duval n’aime pas cet endroit. Elle déteste l’idée de se savoir à
proximité de voleurs, de meurtriers ou de violeurs. Cela lui donne froid
dans le dos. Elle n’aime guère plus la fréquentation des policiers et leurs
manières rustres, acquises à force de se frotter aux criminels.
Elle n’apprécie pas la partie à l’est du centre-ville de Montréal et ses
édifices à appartements décrépits, ses rues et ses trottoirs mal entretenus.
Pas surprenant qu’au sordide de l’univers du droit criminel elle ait préféré
celui, feutré, du droit des affaires. Le bureau qu’elle occupe au sommet
d’une élégante tour de verre du centre-ville lui offre une vue imprenable au
sud sur le fleuve Saint-Laurent, à l’ouest sur le mont Royal et, au nord, sur
les montagnes des Laurentides, qu’on aperçoit à l’horizon par temps clair.
Les contrats, les droits, les licences ; voilà un univers rationnel où son
esprit cartésien navigue avec aisance. Chaque élément répond à une
logique. Elle trouve stimulant de remonter le fil pour découvrir la faille ou
l’erreur qui permettra de contourner une difficulté. Et elle y excelle. Sa
capacité de travail et son intelligence vive lui ont rapidement valu une place
chez Beckam et Elkman, le plus gros cabinet de la ville. Audrey Duval
possède une mémoire infaillible. Rien ne lui échappe.
Qu’est-ce qui a bien pu amener cette femme sophistiquée entre les murs
lugubres du bureau du coroner ? Et quel intérêt présente pour elle le cadavre
d’un itinérant ?
Tout a commencé par une bonne action. Le Barreau incite chaque année
ses membres à accepter et à plaider gratuitement une cause. Une forme de
charité qui a l’avantage de donner accès à la justice à des gens qui n’en
auraient pas les moyens. Surtout au tarif horaire exigé habituellement par
Audrey Duval. Cela permet en même temps aux avocats de se donner bonne
conscience.
Audrey Duval opte généralement pour une affaire qu’elle sait gagnée
d’avance et qu’elle pourra mener rondement. Mais, cette fois, elle s’est
intéressée à une histoire qui l’a interpellée sans qu’elle comprenne trop
pourquoi.
Elle était tombée sur un article du Globe and Mail de Toronto évoquant les
victimes des pensionnats autochtones. Le journal racontait comment, au
début du XXe siècle, les jeunes Amérindiens y avaient été envoyés de force
par le gouvernement canadien, qui espérait ainsi les assimiler. Il expliquait
que plus de cent cinquante mille Amérindiens, Inuits et Métis avaient été
arrachés à leurs parents, volontairement coupés de leur culture et que
beaucoup avaient subi des sévices, des agressions sexuelles.
L’histoire de ces établissements est bien connue au Canada anglais, moins
au Québec. Audrey était au courant de l’existence des pensionnats
autochtones. Mais ce qu’elle ignorait jusque-là, c’est que sur les cent trente-
cinq établissements environ ouverts au pays, dix l’avaient été au Québec.
Comment un peuple qui lutte contre l’assimilation a-t-il pu tenter d’en
assimiler un autre ? s’est dit la jeune femme.
L’idée lui paraissait d’autant plus inacceptable que les pensionnats étaient
dirigés par le même clergé qui s’était autrefois posé en rempart contre
l’assimilation des francophones aux anglophones.
L’article du journal mentionnait, et cela avait frappé la curiosité de
l’avocate, qu’une entente était intervenue à la suite d’un recours collectif.
Elle prévoyait une indemnisation totale de 1,9 milliard de dollars pour les
anciens élèves. Mais le journal rapportait qu’un certain nombre
d’autochtones ne réclamaient pas leur dû, comme s’ils avaient tout
simplement disparu dans la nature.
Audrey a décidé de les aider. C’est une chose qui lui paraît à sa mesure.
Elle n’est pas portée aux épanchements, elle est tout sauf fleur bleue, mais
elle voit là une façon de faire sa part pour réparer une injustice. Cela lui
semble plus pertinent que le litige au sujet d’un problème de zonage
agricole qu’elle a réglé l’année précédente. Et cela ne devrait pas être trop
difficile, en plus.
L’avocate a donc choisi un pensionnat au hasard. Comme elle avait visité
l’été d’avant la région du Lac-Saint-Jean, elle a opté pour le pensionnat de
Fort George, où les Innus de Mashteuiatsh, près de la petite ville de
Roberval, ont été envoyés. Il s’agit de l’un des premiers établissements du
genre ouvert au Québec.
Dans le reste du Canada, les écoles résidentielles s’étaient multipliées
depuis la première partie du XIXe siècle. Fort George comptait deux
pensionnats du genre. L’un anglican, l’autre francophone et catholique,
dirigé par des pères oblats. C’est ce dernier que les jeunes Innus de
Mashteuiatsh ont fréquenté autrefois et ce sont eux que l’avocate a choisi
d’aider.
Dès le départ, la tâche s’est révélée plus compliquée que prévu. Beaucoup
des anciens pensionnaires avaient quitté la réserve. Ils vivaient dans la rue
ou s’étaient simplement volatilisés. Audrey Duval a tout de même réussi à
retrouver quarante-quatre personnes. Ernest était le quarante-cinquième. Le
cinquième pour qui elle arrive trop tard.
« Signez ici, maître. »
Le gardien de sécurité lui tend un registre. Audrey Duval le saisit d’un
geste mécanique, y inscrit son nom et l’heure, puis signe.
« Au fond du corridor. Troisième porte à gauche. »
L’odeur de la morgue lui donne chaque fois la nausée. Ce parfum de
produits chimiques et d’éther lui glace le sang. Le légiste qui l’accueille est
un petit homme sec avec des lunettes rondes en corne posées sur le bout de
son nez aquilin. Il ouvre un des tiroirs de métal qui forment le mur et en tire
un corps. Audrey s’approche, place la photo à côté du visage du cadavre. Il
n’y a pas de doute.
« C’est bien lui, dit-elle d’une voix lasse. Il s’appelle Ernest Picard. Né le
22 juillet 1943 à Pointe-Bleue, aujourd’hui Mashteuiatsh. Pas de famille
connue. »
Le petit homme note les renseignements et la remercie d’un signe de tête.
Une vie brisée qui se termine dans un tiroir glacial et, pour lui, une simple
information colligée dans un rapport.
« Quelle est la cause de la mort ? demande-t-elle.
— Je n’ai pas fait d’autopsie formelle, mais je dirais un mélange d’alcool,
de médicaments et de drogue. Couperose sévère au visage, traces de
manque de calcium sur les ongles. Il buvait plus qu’il ne mangeait. Un cas
classique pour ce type de clientèle. Vous le connaissiez, maître ?
— C’était mon client », répond Audrey, songeuse.
Le médecin légiste pose son regard sur la femme, ses vêtements élégants
soulignant sa silhouette svelte, ses souliers luisants, ses cheveux lustrés.
Comment un ivrogne pouvait-il se payer une avocate pareille ? se demande-
t-il. Le légiste referme le tiroir, renvoyant le corps à sa froide noirceur
réfrigérée.
4
DEUX AMIES

Mashteuiatsh, août 1936


Le corps étendu sur le sol est déjà raide. La fille le caresse doucement.
Des émotions contradictoires la traversent toujours quand elle attrape un
lièvre dans un de ses pièges. Elle ressent un mélange de tristesse et de sens
du devoir accompli.
« Pardonne-moi, petite bête. Merci de nous donner ta vie », murmure-t-
elle en relâchant de ses doigts frêles le fil de laiton serré mortellement
autour du cou.
Puis elle soulève délicatement l’animal et le dépose avec précaution au
fond du grand sac, où deux autres se trouvent déjà.
« Hé, hé ! Virginie, la chasse est bonne aujourd’hui ! »
La voix gaie de Marie la sort de sa rêverie. Elle la ramène à la réalité, au
vent qui souffle sur son visage, joue avec ses épais cheveux, fait frémir les
lourdes branches autour d’elles et porte jusqu’au milieu de la forêt l’air frais
du lac.
Virginie, toujours accroupie sur l’humus, relève la tête et pose les yeux sur
son amie, qui l’observe, l’air joyeux. Ses yeux rieurs pétillent. De longues
nattes encadrent son visage rond.
« Deux perdrix et trois lièvres ! dit Marie d’une voix haut perchée.
— Tu te prends pour Tshakapesh1 ? »
Les deux filles éclatent de rire. Leur rire franc exprime une confiance dans
la vie qu’aucune épreuve n’a encore émoussée.
« Allez, Marie, on peut rentrer au campement maintenant, dit Virginie,
satisfaite d’elle-même, car la chasse et la trappe avaient en effet été
fructueuses.
— J’ai faim, lui répond Marie, les yeux pétillants.
— Tu as toujours faim ! » réplique Virginie en éclatant de rire.
Marie ne réplique rien. Son amie a raison. La faim lui vient toujours
facilement. Surtout s’il y a du lièvre au menu.
Les deux filles suivent les sentiers étroits que leurs pas ont tracés au fil
des jours d’été. Elles marchent, l’esprit tranquille, sous le ciel immense, le
cœur d’autant plus léger qu’elles rapportent au clan leur part de gibier.
La chasse au gros gibier incombe aux hommes, qui traquent pendant des
jours et des semaines le caribou, l’orignal, le chevreuil ou l’ours puis
rapportent les peaux et la viande pour assurer la survie de la famille. Les
femmes et les enfants s’occupent du campement et du quotidien. Ils
chassent et trappent le petit gibier dans les environs.
Virginie rêve parfois d’expéditions de grande chasse au caribou dans les
lointains monts Otish. Son grand-père lui a souvent parlé de ces montagnes
à la beauté inquiétante. C’est déjà presque la toundra, là-haut. Elle rêve du
jour où elle pourra y accompagner son père et son grand-père, comme sa
mère le fait parfois. Elle rêve aussi aux rivières puissantes qui coulent au-
delà de leur territoire vers le nord.
Ces cours d’eau mènent vers le territoire des Naskapis à l’est, des Cris à
l’ouest et des Inuits au nord. Elle sait peu de choses sur eux. Son esprit,
nourri de légendes et d’histoires fabuleuses racontées par les voix des
anciens autour du feu, aime se laisser bercer vers ces contrées lointaines
porteuses de mystères.
« Je t’emmènerai plus tard, lui a promis son père. Quand tu seras assez
grande. Chaque chose en son temps, ma fille. »
Virginie sait bien que son père a raison. Même si elle se sent forte, si elle
manie la carabine mieux que ses frères et si, malgré son âge et sa taille
mince, elle arrive à traîner sa charge lors des portages sans se plaindre, elle
sait que le temps n’est pas venu. Mais « plus tard » lui paraît si loin qu’elle
doute que cela se produise vraiment.
« Tu crois que nous allons partir pour le territoire plus tôt, cette année ?
demande Marie, puisque la fin de l’été annonce l’imminence du départ.
— Je ne sais pas. Mon père a passé la journée d’hier sur la plage à
observer le lac. Il a longuement fixé l’horizon en silence. On aurait cru qu’il
cherchait à deviner Pekuakami2. Comme s’il cherchait un signe. Mais il n’a
rien dit. Alors je ne sais pas trop quand on partira, finalement. »
L’impatience s’entend dans la voix de l’adolescente. Elle aimerait avoir la
sagesse, la patience de son père et de son grand-père, que rien ne semble
jamais éprouver. Sa faiblesse la frustre.
Marie observe son amie d’un œil amusé.
« C’est sûr que ce n’est pas tellement ton genre de passer des heures à
regarder un lac, toi, hein ?
— Tu peux bien parler, madame Quand-est-ce-qu’on-mange ? » siffle
Virginie, espiègle.
Les deux filles éclatent de rire.
Ainsi sont faits les nomades, heureux de jeter le camp, davantage encore
de le lever. La joie qui a empli leurs cœurs deux mois plus tôt, quand elles
ont retrouvé le Pekuakami et ses vastes étendues tranquilles après un hiver
passé dans le bois et les montagnes, a laissé place à l’excitation que fait
naître en elles la perspective d’un long voyage : la remontée annuelle
jusqu’au territoire.
Virginie et Marie ne sont pas les seules que la fébrilité a gagnées. La
fièvre s’est emparée de toute la réserve. Et elle s’intensifie à mesure que
l’heure du départ approche. Après un été à Pointe-Bleue, sur les berges du
grand lac, les Innus se préparent à entreprendre la migration annuelle vers
leurs territoires de chasse hivernaux. Bientôt, ils se disperseront dans la
forêt pour ne revenir qu’à la fonte des glaces.
Le voyage prendra à chaque clan de quatre à six semaines en moyenne,
selon la distance à parcourir pour atteindre leurs territoires respectifs. Il
faudra remonter le courant, franchir de nombreux rapides, endurer les
portages souvent longs et ardus pendant lesquels il faut escalader des
montagnes abruptes. Chacun suivra ainsi son chemin, tracé au fil des
générations.
Le territoire des familles de Marie et Virginie se trouve sur les rives du lac
Manouane. Elles devront contourner le Pekuakami vers l’ouest. Le traverser
en canot comporte trop de risques, car le lac se montre souvent
imprévisible. Puis elles remonteront la rivière Péribonka jusqu’à
l’embouchure de la rivière Manouane, qui se faufile vers l’est, entre
d’imposantes montagnes et des falaises vertigineuses, jusqu’au lac.
Malgré les difficultés que tous connaissent d’avance, personne ne perçoit
cela comme une épreuve. Au contraire. C’est un rituel qui fait partie d’une
manière de vivre. Car, comme pour les oiseaux migrateurs, le
raccourcissement des jours et le temps plus frais annoncent l’heure du grand
départ, et chacun s’y prépare avec précaution. Il faut prévoir les vivres, les
vêtements, les canots et tant de choses. Une fois partie, chaque famille ne
pourra compter que sur elle-même.
Bientôt, Mashteuiatsh sera pratiquement déserte. Quelques personnes à
peine y resteront, ceux qui ne se sentent plus la force de partir y passeront
l’hiver.
Ce jour d’août, les deux jeunes filles, malgré l’excitation qui les anime,
marchent d’un pas lent et sûr, comme elles ont appris à le faire de leurs
parents et de leurs grands-parents.
Leur amitié existe depuis toujours, même si cela ne représente pas
beaucoup de temps. Elles sont inséparables, liées par cette affection
naturelle qui noue parfois les gens aux autres sans que l’on sache ni
comprenne pourquoi. On les surnomme « les jumelles », et pourtant on ne
pourrait imaginer deux êtres plus différents que Virginie et Marie. La
première, grande et mince, possède des traits fins et délicats, de grands yeux
d’un vert profond qui expriment parfois une certaine dureté qui surprend
chez une personne de son âge. Petite et ronde, Marie se montre
étonnamment solide. Si la première paraît trop sérieuse, la seconde semble
toujours sur le point de s’esclaffer.
Virginie et Marie forment un couple de jumelles saisissantes à tout point
de vue mais restent toutes deux des enfants de la forêt.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » dit Marie, curieuse.
Les deux amies viennent d’émerger de la forêt et, du surplomb qui leur
donne une bonne vue sur le village de tentes agglutinées autour du lac, elles
observent un étrange attroupement.
« Des camions. »

1. Personnage mythique chez les Innus.


2. Nom donné par les Innus au lac Saint-Jean.
5
TROIS NOMS

Montréal
« Jimmy ?
— Quoi ? »
De ses yeux noirs comme le charbon, le vieil homme fixe la femme qui se
tient sur le pas de la porte de sa popote mobile.
Grand et droit comme un chêne malgré son âge avancé, le Nakota a encore
de larges épaules et des bras puissants. Mille taches brunes déposées au fil
des ans constellent sa peau burinée par le temps. Ses rides profondes
comme des sillons racontent une vie difficile. Pourtant, ce visage usé
exprime la douceur d’un homme qui consacre ce qui lui reste de temps sur
terre à aider ses semblables.
« Qu’est-ce que vous me voulez encore, l’avocate ?
— Je veux vous montrer une chose qui m’embête, Jimmy. Vous pourriez
m’aider.
— On dirait que je ne fais que ça, jeune femme, par les temps qui courent
», grogne-t-il de sa voix bourrue.
Jimmy a appris à se méfier des Blancs qui prétendent aider les
Amérindiens. Les Indian lovers, comme il les appelle avec dédain. Trop
souvent, ceux-ci ne s’intéressent à leur sort que le temps de réaliser un
projet ou d’apaiser quelque remords secret.
Mais il doit bien avouer que cette femme lui paraît différente. Il s’en est
méfié, au début, comme des autres. Force lui est maintenant d’admettre
qu’Audrey Duval a aidé plusieurs des siens sans jamais demander quoi que
ce soit en retour. Depuis des mois, il la voit traquer les anciens
pensionnaires autochtones pour s’assurer qu’ils touchent l’indemnisation à
laquelle ils ont droit.
« Oh, cessez de me lancer ce regard noir, Jimmy. Vos airs de vieux pirate
bourru ne me font pas peur. »
Elle lui offre son plus beau sourire.
« Bon, bon, laisse tomber l’homme. Qu’est-ce que vous voulez encore ?
— Je suis certaine que si je vous le montre, vous arriverez à sourire,
Jimmy. C’est sans douleur, vous savez ? Vous voulez essayer ? »
Il la fixe, silencieux et impassible. Audrey Duval croit un moment voir de
la tristesse ou de la mélancolie dans ses yeux. À moins que ce ne soit de la
colère ?
« Regardez ceci, Jimmy », dit l’avocate en lui tendant une feuille où sont
inscrits une série de noms et de dates. Jimmy a déjà vu des listes
semblables, qui énumèrent les pensionnaires amérindiens. Tous les noms
qui y figurent ont été rayés, sauf trois.
« Il y a quelque chose que je ne comprends pas, enchaîne l’avocate.
Regardez ces trois noms. Ce sont ceux de deux filles et d’un garçon entrés
au pensionnat de Fort George le 15 août 1936. Mais la date de leur sortie de
l’établissement ou de l’obtention de leur diplôme n’apparaît nulle part, c’est
bizarre !
— Pourquoi donc ? Les Amérindiens sont les rois du décrochage après
tout, n’est-ce pas ? s’impatiente Jimmy.
— Non, non, non, Jimmy. Ce sont les seuls que j’ai vus comme ça sur
toute la liste. J’ai retracé tout le monde, sauf ces trois-là. »
L’avocate s’anime.
« J’ai vérifié le plumitif, comme pour les autres, et c’est là que ça se
complique.
— Le plumi quoi ? l’interrompt brusquement le Nakota.
— C’est l’historique judiciaire. Avec le nom et la date de naissance, on
obtient normalement toutes les condamnations d’une personne. De ses
contraventions aux crimes qu’elle a commis. C’est un registre officiel facile
à consulter. Alors je le fais systématiquement. »
Jimmy soupire.
« On n’a pas tous un casier judiciaire, jeune femme ! »
Mais l’avocate ne l’entend plus. Son débit s’accélère, ses mains volent.
Son esprit cartésien cherche une solution.
« Bien sûr, tous mes clients n’apparaissent pas au plumitif, même si en
vivant dans la rue on court davantage de risques de s’y retrouver un jour.
Mais je n’ai même pas trouvé une contravention impayée. C’est bizarre,
non ?
— Je n’ai pas d’auto, donc pas de contravention moi non plus, ma chère,
avance Jimmy.
— Vous avez un autobus transformé en popote roulante, insiste l’avocate.
Quel policier oserait donner une contravention à un organisme de
bienfaisance, Jimmy ? De toute façon, à la vitesse où vous avancez, je vous
assure que vous ne courez aucun risque. »
Audrey Duval sourit ; Jimmy roule des yeux.
« Là où ça se complique, poursuit-elle, c’est au Registre.
— Quel Registre ?
— Le Registre des Indiens, Jimmy. Vous savez que tous les Amérindiens
du pays y figurent. C’est ridicule, quand on y pense, que le gouvernement
canadien paye un fonctionnaire simplement pour tenir le compte des
autochtones sur son territoire. C’est complètement archaïque. Et insultant
en plus ! Vous ne trouvez pas ? »
Exaspéré, le vieux Nakota se contente de fixer le plafond. Il sait depuis
longtemps qu’il ne lui sert à rien d’argumenter avec la jeune avocate, qui
poursuit ses explications.
« Thomas Vollant, Virginie Siméon et Marie Nepton n’apparaissent pas au
plumitif. Rien ! Les deux premiers n’apparaissent pas non plus au Registre
des Indiens, alors que Marie Nepton, elle, y figure. Si je résume, nous avons
trois adolescents qui entrent en 1936 au pensionnat à son ouverture puis,
pouf, en disparaissent tous les trois à peu près en même temps. Et
aujourd’hui, on ne retrouve la trace que d’une seule de ces trois personnes,
qui vit maintenant au bout du monde.
— Où ça ? demande le Nakota.
— Pakuashipi ou un truc comme ça. C’est dans l’extrême est du Québec.
Si loin qu’il n’existe même pas de route pour s’y rendre. Si Marie Nepton
avait voulu se faire oublier, elle n’aurait pas pu mieux choisir. »
Jimmy se contente de hausser les épaules. Il a connu tant de gens qui ont
voulu disparaître.
« Je m’excuse de vous importuner avec mes histoires, Jimmy. Je me
demandais seulement si, vous qui connaissez tout le monde, le nom de
Marie Nepton vous disait quelque chose.
— Jamais entendu parler, répond-il d’une voix lasse. Vous savez, je
m’intéresse moins au nom des gens qui viennent ici qu’à leur état. Je ne fais
que les nourrir ou les sortir du pétrin, moi. Et je ne comprends rien à vos
documents.
— D’accord. Je vous laisse à vos casseroles, Jimmy. Je m’en occupe et je
vous en donne des nouvelles.
— Ce n’est pas nécessaire, maître. »
Mais l’avocate a déjà tourné les talons, laissant derrière elle l’écho
saccadé de ses escarpins sur le béton.
6
LE VOL

Mashteuiatsh, août 1936


Virginie a le cœur lourd. Des larmes coulent sur ses joues. La rage gronde
en elle, mais elle ne desserre pas les lèvres. À ses côtés, Marie pleure à gros
sanglots.
Les deux amies sont alignées avec les autres enfants devant l’église.
« Tout le monde en rang ! Je veux que tout le monde se tienne droit ! »
hurle l’homme en uniforme.
Virginie le fixe avec tout ce que son être peut contenir de haine.
« Je suis le sergent Laroux, de la Gendarmerie royale du Canada. Écoutez-
moi. Vous allez monter dans l’autobus un à la fois. Tout se passera bien
pour tout le monde. »
L’homme parle d’une voix puissante et autoritaire.
« L’autobus va vous emmener à Roberval, où un avion vous transportera
au pensionnat. Je sais que vous n’avez jamais pris l’avion. Mais vous
n’avez rien à craindre. Le voyage ne représente aucun danger et il vous
permettra en plus de voir les environs de haut. »
Virginie en veut au monde entier, mais surtout à ses parents. Jeune et
naïve, elle ne comprend pas ce qui lui arrive ni pourquoi elle doit partir,
quitter sa famille. Elle ignore que, comme les autres parents obligés
d’envoyer leurs enfants à l’autre bout du monde, ils sont en fait encore plus
désemparés qu’elle. Des représentants du gouvernement, accompagnés de
policiers, ont ordonné à tous de préparer les enfants pour un long voyage.
« Vous n’avez pas d’argent pour les éduquer et bien les nourrir, avait
expliqué le fonctionnaire. Regardez vos enfants ! Ils ne savent ni lire ni
écrire. Ils sont maigres. Ils ont l’air de vrais sauvages. Au pensionnat, ils
vont être nourris et logés convenablement. Ils vont apprendre à lire et à
écrire. Et puis ce sont des religieux qui vont se charger d’eux. C’est mieux
pour eux ainsi. »
Le père de Virginie a d’abord refusé de laisser ces inconnus emmener sa
fille dans cet endroit qu’il ne connaît pas. Il ne comprend pas pourquoi
celle-ci ne pourrait vivre la même vie que lui. Une vie qu’il estime
heureuse. Mais le fonctionnaire s’est montré intraitable.
« N’essayez pas de jouer au plus fin avec le gouvernement. Si vous
refusez, c’est l’armée qui va les prendre. Comprenez-vous ce que je vous
dis ? Vous n’avez pas le choix. Le gouvernement a décidé qu’il était temps
que les Indiens apprennent à lire comme les autres Canadiens. C’est aussi
simple que ça. Nous sommes au XXe siècle. Il est temps, même pour les
sauvages, d’apprendre à devenir modernes ! »
Gérard Siméon, un chasseur respecté et un homme réservé, a longuement
regardé l’homme qui parlait d’emmener sa fille unique. C’est un individu
court, serré dans son costume brun. De petites lunettes circulaires posées
sur son nez étroit glissent constamment et le forcent à les replacer d’un
geste nerveux. Il parle avec la froideur d’un bureaucrate attelé à sa tâche.
L’homme a expliqué que, désormais, les enfants fréquenteront le pensionnat
de Fort George et qu’ils ne reviendront qu’à l’été.
Le chasseur innu n’a jamais entendu parler de cet endroit. L’employé de
l’État lui a expliqué qu’il se trouvait au nord-ouest, très loin, à la limite du
territoire des Cris et des Inuits. Le pensionnat tout neuf vient d’être
construit sur une île de la baie James, et les enfants ne manqueront de rien.
Le gouvernement du Canada s’y engage par la voix de son représentant.
C’est l’homme en soutane qui a finalement convaincu le père de Virginie.
« Nous allons lui donner une bonne éducation, Gérard. Elle sera entourée de
religieuses qui veilleront sur elle et sur les autres, a-t-il dit d’une voix
mielleuse, mais ferme. Vous ne voulez pas vous opposer à la volonté de
Dieu et de la bonne sainte Anne, j’espère ? »
Davantage que les armes des policiers accompagnant le fonctionnaire
fédéral, c’est l’argument du prêtre qui a fait céder le chasseur innu. Comme
tous les membres de sa communauté, il a la foi, et celle-ci l’a poussé à se
plier à la volonté de Dieu.
Sa mère a parlé à Virginie. Elle lui a dit qu’elle devait aller à l’école loin
d’ici. Qu’elle devait vivre là-bas jusqu’à l’été prochain. Et surtout qu’elle
ne pourra les suivre en territoire cette année. Elle lui a raconté pour la
réconforter qu’elle n’est pas la seule dans cette situation. Il en est ainsi pour
tous les enfants de Mashteuiatsh. Sa mère lui a expliqué qu’elle devra
apprendre le français, une langue qu’elle parle à peine. Elle devra aussi
apprendre les manières des Blancs !
Virginie a écouté respectueusement ses parents, mais sans en croire ses
oreilles. Comment sa mère et son père, si fiers de leur propre héritage,
peuvent-ils lui demander d’apprendre à vivre selon d’autres valeurs ?
Elle sait déjà ce dont elle a besoin pour vivre. Elle sait tirer, piéger le
gibier, monter une tente, tanner les peaux. Elle peut même utiliser des
plantes pour soigner, comme sa grand-mère le lui a montré. Elle sait manier
un canot dans le courant et peut soulever son propre poids pendant les
portages. Ses parents n’ont jamais mis les pieds dans une école et ils n’en
demeurent pas moins parmi les plus respectés de Mashteuiatsh.
La mère de Virginie n’a pas tenu compte de ses supplications. Elle lui a
recommandé d’être brave.
« Fais ce qu’on t’a toujours enseigné. Observe et écoute. Et n’oublie pas
ton peuple », lui a-t-elle dit d’une voix qui cachait mal sa tristesse.
Virginie a senti son désarroi de femme, déchirée entre ses réflexes de mère
et son respect de l’autorité des représentants de Dieu. Et cela l’a troublée
encore davantage.
Le chauffeur ouvre la porte de l’autobus, et le policier ordonne aux
enfants de monter à bord. Les plus jeunes ont six ans. Les plus vieux, seize.
Ils grimpent les marches l’un à la suite de l’autre, dans un silence lourd que
des pleurs viennent parfois rompre.
Virginie et Marie s’installent au fond, s’agrippent l’une à l’autre comme si
cela pouvait les retenir.
Le moteur rugit. L’autobus se met à rouler en grinçant. Les parents
forment une haie silencieuse de regards humides. Le cœur serré, ils voient
s’éloigner le véhicule emportant leur progéniture vers un monde inconnu.
Le vent souffle et fait danser le sable sur les berges du lac. Mais personne
n’y prête attention.
*

Prêt à partir, l’avion de la Royal Canadian Air Force attend ses passagers
au bout de la piste de terre poussiéreuse. Le bruit des moteurs résonne.
Le chauffeur a garé l’autobus au bord de la piste, à la hauteur de l’avion.
Les policiers en font descendre les enfants, puis les font monter dans un
ordre tout militaire à bord de l’appareil. La carlingue ne comportant aucun
siège, ils doivent s’asseoir directement sur le sol de métal, et l’espace
restreint les oblige à se presser les uns contre les autres, autour des bagages
déposés au centre.
L’avion se met en branle dans un ballet assourdissant de cylindres et de
pistons. Il grince, tremble, puis vrombit furieusement quand le pilote
augmente les gaz, ce qui sème la peur chez les enfants, qui n’ont jamais
entendu un tel vacarme.
L’appareil accélère graduellement mais, trop lourdement chargé, il
rebondit sur la piste et peine pour décoller, secouant ses passagers. Le pilote
pousse les gaz à fond, et finalement le zinc se soulève d’un bond et
s’envole. Le pilote met le cap nord-ouest. Bientôt, l’avion survole la forêt.
Dans la carlingue, certains pleurent, d’autres hurlent, mais les
grondements du moteur couvrent le bruit des uns comme des autres. Marie
tient la main de Virginie. Écrasées au fond de l’avion comme du bétail, les
deux amies, comme les autres passagers, tremblent et ne voient rien du
paysage qui défile sous elles, les rivières remontées, les arbres rétrécissant à
mesure que l’avion progresse en direction du nord.
À mesure qu’il gagne en latitude, le pilote doit se battre contre des vents
contraires qui secouent son appareil. Ce n’est qu’après un long et turbulent
vol qu’il aperçoit enfin apparaître la mince ligne bleue de l’océan qui se
profile à l’horizon et lui annonce qu’il peut amorcer sa descente.
Le pensionnat de Fort George se dresse sur une île située près de la côte, à
l’embouchure de la Grande Rivière, dans la partie nord de la baie James où
Cris et Inuits vivent en voisins, les premiers tournés vers la forêt, les
seconds vers l’océan.
Virginie sent l’avion ralentir, puis perdre de l’altitude. Quand le train
d’atterrissage touche le sol, elle comprend qu’ils ont atteint leur destination.
Ils ne retrouveront les leurs que dans dix mois. Une éternité quand on n’a
que quatorze ans.
Un vertige s’empare d’elle. Mais, de sa gorge nouée, aucun son ne
parvient à sortir, même pas un soupir. L’adolescente serre très fort la main
de Marie. Ensemble, elles tremblent, en silence.
7
L A R É S E RV E

Basse-Côte-Nord du Québec
Le fuselage bleu du Beech 1900D d’Air Labrador file à plus de cinq cents
kilomètres à l’heure dans le ciel étincelant. Ses deux puissants
turbopropulseurs sifflent, et les vibrations provoquées par les hélices
tournant à plein régime bercent les passagers.
L’appareil fonce, direction nord-est, en suivant la ligne de la côte à cinq
mille mètres d’altitude, comme une route tracée sur une carte. À gauche, la
forêt à perte de vue. À droite, l’océan où au-delà de l’horizon se profile
Terre-Neuve, l’île aux rivages accidentés et aux falaises escarpées déchirées
par le vent et l’Atlantique Nord.
La côte québécoise offre en comparaison un paysage paisible, une longue
succession de plages sablonneuses, de criques et de rochers que l’océan a
patiemment aplanis. Mais cette placidité apparente affichée du haut des airs
est trompeuse. La Basse-Côte-Nord du Québec demeure un pays rugueux
où, entre les tourbières, les épinettes noires s’agrippent tant bien que mal à
des collines rocailleuses couvertes de mousse et de lichen.
Terre de Caïn, songe Audrey Duval en observant les collines arides défiler
à perte de vue. Terre de Caïn. C’est ainsi en effet que beaucoup d’habitants
appellent leur région. Située à l’extrême est du Québec, elle s’étend sur
environ six cents kilomètres de rivage.
Cinq mille personnes y vivent regroupées dans quinze villages isolés les
uns des autres. La route s’arrête à Natashquan, un peu à l’est de Havre-
Saint-Pierre. Au-delà de ce point, il faut voyager par bateau ou en avion. Ou
en motoneige en hiver. La population blanche, formée essentiellement de
pêcheurs, vit entièrement tournée vers la mer. La forêt demeure le domaine
des Innus.
L’avion entreprend sa descente. Les moteurs grondent. Des trous d’air le
secouent sèchement à mesure qu’il perd de l’altitude.
L’avocate aperçoit maintenant les villages de Saint-Augustin et de
Pakuashipi, installés de chaque côté de l’embouchure de la rivière Saint-
Augustin, dont les eaux brunes coulent paresseusement entre des rives
sablonneuses.
De gros bancs de sable clair, à fleur d’eau, dessinent d’inquiétantes formes
sous-marines qui, à marée basse, surgissent des profondeurs. Un archipel
rocailleux protège l’endroit du fleuve et de ses vents.
L’été, plusieurs des sept cents habitants de Saint-Augustin s’y installent
pour pêcher l’aiglefin, le maquereau ainsi que nombre de mollusques et
crustacés.
Pendant ce temps, les Innus de Pakuashipi prennent le chemin inverse et
remontent la rivière vers l’intérieur des terres pour chasser ou piéger les
animaux à fourrure et pour pêcher le saumon et la truite.
L’aéroport est situé du côté amérindien, mais ce n’est guère plus qu’une
piste de brousse. Le pilote manœuvre pour placer son appareil face au vent.
Le train d’atterrissage touche finalement le sol en soulevant des nuages de
poussière.
Terre de Caïn, se répète l’avocate en regardant par le hublot les épinettes
décharnées qui forment une haie impénétrable le long de la piste.
Le Beech s’immobilise près d’une camionnette attendant les passagers
pour les conduire au bateau qui leur fera traverser la rivière du côté blanc.
C’est là que se trouvent les deux seules auberges et les deux seuls
restaurants à plus de cent kilomètres à la ronde.
Malgré son éloignement, la beauté rustique de Saint-Augustin attire une
clientèle touristique suffisante pour générer un peu d’activité économique et
permettre à quelques commerces de survivre. Mais aucun touriste ne vient
pour visiter Pakuashipi, où vivent trois cents Innus. La réserve n’offre rien
d’autre que le spectacle désolant de rues de terre, d’habitations dénuées de
charme et mal entretenues.
Ceux qui n’ont jamais mis le pied dans une réserve amérindienne s’en font
souvent une idée empreinte de romantisme. Malheureusement, la plupart
n’offrent que le triste spectacle d’un village sans personnalité, sans attrait.
Et Pakuashipi exsude l’ennui.
La camionnette s’arrête à l’entrée de la réserve, et l’avocate est la seule à
en descendre.
En posant le pied sur le sable de la rue, une chose frappe immédiatement
Audrey Duval. Le silence. Ou plutôt l’absence de bruit. Comme si rien
d’important ne se passait ici. Au bout de la rue, des enfants ont interrompu
leurs jeux et l’observent à distance. Méfiants.
La jeune femme marche dans des rues vides où s’alignent placidement,
presque toutes pareilles, des maisons modulaires modernes s’élevant sur des
fondations de béton nu. L’air qui emplit ses poumons lui rappelle que,
même si elle est au bord d’une rivière, l’océan est tout près. En ce mois de
juin, l’air reste frais et, à quelques kilomètres à peine, au-delà des îles qui
bouchent l’horizon, des icebergs émergent du détroit de Belle Isle et de ses
eaux limpides, dérivant lentement vers l’ouest.
Les talons d’Audrey s’enfoncent dans le sol meuble. L’avocate serre les
lèvres et regrette amèrement de ne pas avoir choisi une tenue plus
décontractée. L’habitude.
Elle croise trois enfants qui jouent dans le sable. Ils s’immobilisent en la
voyant. Audrey leur fait un signe amical de la main. Son sourire,
généralement irrésistible, ne rencontre que des regards farouches. L’avocate
frissonne, relève le col de son imperméable Burberry et reprend sa quête.
Ça ne doit pas être si dur à trouver, se dit-elle. Elle commence à
s’impatienter et s’en veut d’avoir oublié le plan que lui avait préparé son
adjointe. Pas la peine d’essayer de l’appeler maintenant. Son portable ne
fonctionne pas, faute de réseau.
« C’est le bout du monde ici ! » grommelle-t-elle pour elle-même. Ses
paroles se perdent dans l’air frais, avalées par le silence qui règne en maître
absolu.
Au bout d’un moment qui lui paraît une éternité, la jeune femme repère
enfin la rue et, tout au bout, adossée à une dune, la maison pour laquelle
elle a parcouru près de deux mille kilomètres.
L’avocate se tient devant une petite résidence préfabriquée, déglinguée,
qui semble à l’abandon. Des sacs d’ordures au-dessus desquels virevoltent
paresseusement des nuages de mouches jonchent le sol. Une des fenêtres
brisées a été réparée sommairement avec une toile de plastique. La porte
moustiquaire sortie de ses gonds pend sur le côté et menace de tomber.
Audrey Duval hésite un instant. Elle ne détecte aucun mouvement, pas le
moindre signe de vie. Pourtant, la femme qu’elle cherche vit bien là.
L’avocate se demande ce qu’elle fait ici. Elle s’en veut soudainement de
s’être laissé entraîner au milieu de nulle part par son orgueil mal placé. Elle
perd manifestement son temps. Après tout, qui est-elle pour espérer forcer
le destin des gens ?
L’air salin lui pique les narines, lui rappelle son statut d’étrangère. Elle se
dit qu’elle est trop perfectionniste et que cette fois elle est allée trop loin.
Elle s’est laissé porter par sa volonté de prouver à Jimmy qu’elle a raison,
qu’elle peut résoudre cette énigme. Et la voilà, avec ses vêtements trop
chics et ses escarpins de cuir italien empoussiérés, perdue dans une réserve
amérindienne isolée, au milieu d’un pays désolé.
De toute évidence, la maison est vide. La femme qu’elle cherche est peut-
être dans le bois. Ou morte sans que personne s’en préoccupe. Elle a
recueilli peu d’informations sur elle, un nom sur un registre officiel du
gouvernement canadien : Marie Nepton, née en 1922, baptisée cette même
année à Mashteuiatsh. Marie Nepton vit maintenant dans la cabane en ruine
qui se dresse devant elle.
Qu’elle ait quitté le pensionnat après une seule année d’études, sans avoir
terminé sa scolarité, n’a en soi rien d’exceptionnel. Beaucoup d’élèves ne
finissaient pas l’école à cette époque. L’objectif était de leur apprendre le
français et suffisamment de connaissances pour les intégrer à la société
canadienne, pas d’en faire des médecins.
À quinze ans, Marie aurait pu quitter le pensionnat pour se marier. Ce
n’était pas inhabituel chez les Amérindiens, et Audrey avait vu de tels cas.
Mais le nom de Marie Nepton n’apparaissait sur aucun certificat de
mariage. Elle n’était pas morte non plus, car dans ce cas un certificat de
décès consignerait la date de sa mort.
L’avocate ne peut s’empêcher d’estimer suspect le peu d’informations
qu’elle est arrivée à colliger sur elle. D’autant plus que deux autres élèves
de la même promotion ont eux aussi disparu sans laisser de trace. Il y a
anguille sous roche, elle le jurerait.
Comment peut-on s’évaporer ainsi subitement ? Ont-ils été enlevés ? Tués
? Sans comprendre pourquoi, l’avocate sent qu’il est de son devoir de
trouver réponse à ces questions que personne ne se pose.
Trois adolescents disparaissent sans que quiconque s’inquiète ni signale
leur absence. Et l’une d’elles réapparaît à l’autre bout du pays dans un trou
quasiment inaccessible. Sur le coup de l’excitation, la jeune avocate a sauté
dans le premier avion en direction de Pakuashipi.
Audrey n’a pas découvert de numéro de téléphone au nom de Marie
Nepton. Au conseil des Innus, on lui a confirmé qu’elle vit toujours dans la
réserve. Elle n’a aucune famille connue, pas d’amis.
« C’est une personne très solitaire, lui a expliqué la secrétaire du conseil.
Elle ne sort à peu près jamais de chez elle. À dire vrai, elle boit beaucoup.
Nous avons tenté de la convaincre d’aller dans un centre pour personnes
âgées. Il y en a un à Blanc-Sablon. Mais elle refuse de quitter sa résidence.
Ce n’est pourtant pas un palace. Nous envoyons une personne une fois par
semaine s’assurer qu’elle va bien. C’est tout ce que nous pouvons faire. Elle
a encore sa tête, quand elle est sobre en tout cas. Vous n’aurez pas de mal à
la trouver, ajoute la femme avec un fort accent amérindien. Mais ça ne
signifie pas qu’elle va accepter de vous parler. C’est, disons… une personne
très renfermée. Pour être franche, je ne suis pas sûre que ça vaille la peine
de vous déplacer. À vous de voir », a-t-elle finalement lancé.
Audrey l’a remerciée, mais, forte de cette confiance en soi qu’arborent
ceux qui n’ont jamais connu la défaite, elle est montée à bord de l’appareil
qui l’a conduite jusqu’ici, convaincue qu’elle saurait raisonner la vieille
femme. Car personne ne résiste aux arguments d’Audrey Duval, aime-t-elle
penser. Maintenant qu’elle se tient devant une porte déglinguée, elle s’en
veut et maudit son orgueil.
« Il y a quelqu’un ? »
Sa voix ne trouve aucun écho. Elle cogne à la porte. Pas de réponse. Elle
insiste.
« Il y a quelqu’un ? Madame Nepton ? Vous êtes là ? »
Elle n’obtient aucune réponse. Audrey regarde autour d’elle. Elle se
demande si elle devrait aller chercher l’aide de voisins. Mais les portes
closes et les rideaux tirés qu’elle voit partout l’en découragent. Pendant
qu’elle réfléchit à la marche à suivre, le vent continue de souffler des
nuages de sable dans la rue déserte.
Audrey décide de contourner la maison et d’essayer d’entrer par l’arrière.
La cour ressemble à un dépotoir. De vieux appareils électroménagers
rouillent dans l’herbe haute entre des pneus et des meubles vermoulus, des
dizaines de caisses de bière vides jonchent le sol. Les fenêtres sont fermées,
les rideaux tirés là aussi. L’endroit semble au mieux désert, au pire,
abandonné depuis longtemps.
L’avocate s’approche de l’entrée mais ne perçoit aucun signe de vie ici
non plus. Elle tourne la poignée, la porte s’ouvre. Sans résistance. La
maison baigne dans la pénombre. La jeune femme glisse la tête à l’intérieur.
Une odeur putride de moisi et d’urine lui serre immédiatement la gorge.
Des larmes montent aux yeux d’Audrey Duval, qui, à contrecœur, pénètre
dans la maison. Elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien.
La jeune femme regarde autour d’elle, mais il faut un moment à ses yeux
pour s’habituer à l’obscurité. L’entrée arrière donne sur la cuisine. De la
vaisselle sale s’empile sur le comptoir. La poussière roule sur le plancher.
Au centre de la pièce trônent une table aux pattes de métal chromé
défraîchie et une seule chaise en bois.
Un bruit sourd parvient du fond de la maison, de l’autre côté d’un court
corridor qui mène au salon. Une plainte ? Un râlement ? L’avocate ne peut
le dire avec certitude. Ses mains tremblent et, malgré la peur, elle avance
dans la demi-obscurité.
Le salon est une simple pièce carrée avec une fenêtre et, à côté, la porte
d’entrée. Celle qu’elle a d’abord vue et à laquelle elle a frappé vainement.
Un vieux fauteuil déchiré installé devant une télévision et un sofa défraîchi
sur lequel une femme est étendue constituent les seuls meubles. Couchée
sur le côté, la femme est immobile. Sa tête pend dans le vide, un filet de
bave coule sur sa joue.
Audrey Duval s’approche avec inquiétude du corps inerte et réalise que ce
qu’elle prenait pour des râles ne sont en fait que des ronflements, lourds et
profonds.
La femme empeste la cigarette et l’alcool. Marie Nepton est ivre morte.
8
L’ E X I L

Fort George, baie James, août 1936


« Cinq ! Six ! Sept ! Huit ! Neuf ! Dix ! »
La voix tonitruante du prêtre tombe comme une sentence sur chaque
enfant qui sort de l’avion.
« Onze, douze, treize, quatorze. Toi, tu es quinze ! hurle-t-il à une fillette
joufflue au regard inquiet. Toi, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf. »
Le prêtre compte méthodiquement en s’assurant que chacun comprend
bien son numéro. Car c’est ce qu’ils deviennent dès qu’ils posent le pied sur
le sol. Des numéros, ce qui leur servira de nom désormais. Et il donne à
chacun un paquet contenant une chemise, une jupe ou un pantalon et des
bas.
« Allez ! gronde l’homme en soutane. Avancez un par un. On n’a pas toute
la journée, bande d’empotés. Grouille-toi, le vingt. Tu es sourde ? »
Le numéro vingt, qui s’appelait Jeanne jusque-là et que son grand-père, un
vieux chasseur respecté, surnommait affectueusement Petit Castor parce
qu’il la trouvait aussi vaillante que l’animal, reste obstinément figée sur la
dernière marche. Elle se tient parfaitement immobile et respire à peine,
observant craintivement l’individu devant elle.
Jeanne a souvent vu des Blancs, car sa réserve est située à proximité de la
petite ville de Roberval. Pourtant, elle n’ose regarder celui qui plonge sur
elle des yeux d’un vert délavé qui lui donnent un air étonnamment
inexpressif.
De grande taille et costaud, le prêtre a des épaules larges et solides, des
mains rugueuses immenses, qui contrastent étrangement avec son visage
délicat aux traits presque féminins. Mais ce qui frappe le plus la jeune fille,
ce sont les cheveux de l’homme, d’un roux vif et coupés en brosse, qui
brillent au soleil. Sa soutane noire, que le vent du nord secoue comme un
drap étendu au grand air, accentue son apparence austère.
La peau du prêtre semble aussi claire que du lait. Jeanne n’a jamais vu un
être aussi étrange. À Mashteuiatsh, Blancs comme Indiens ont
habituellement la peau tannée de ceux qui passent de longues heures au
soleil.
Rien dans les manières de l’homme ne trahit ses émotions, sinon les
gouttes de sueur qui coulent sur ses tempes d’albâtre. Il n’a pas l’intention
de laisser une jeune insolente défier son autorité devant tous les élèves et
serre les dents en s’approchant de Jeanne.
« Tu veux jouer au plus fin ? » siffle-t-il doucement.
Jeanne, qui n’a que treize ans, discerne mal la colère dans la voix de
l’homme aux cheveux de feu. Désorientée autant par le voyage que sa
destination, elle ignore ce qu’elle vient y faire. Elle parle peu le français et
ne comprend pas ce que l’homme attend d’elle. Ni pourquoi il la fixe ainsi
de ses yeux froids.
Elle se demande pourquoi elle est ici. Et où se trouvent ses parents.
Jeanne n’écoute plus l’homme. Elle repense à sa mère. Au regard inquiet
qu’elle lui a jeté pendant que le curé la sermonnait de sa voix sentencieuse
en lui expliquant que sa fille irait au pensionnat et que cela était une bonne
chose pour elle.
Ce qui la trouble dans ces souvenirs qui remontent, c’est le désarroi
qu’elle a perçu chez sa mère, qui fixait le sol en serrant la grosse croix de
métal qu’elle porte autour du cou comme beaucoup de femmes.
Jeanne s’est trouvée entraînée avec les autres enfants dans un camion qui
les a transportés dans la ville voisine. L’avion les y attendait. C’était la
première fois que Jeanne voyait un aussi gros appareil. Et surtout la
première fois qu’elle montait à bord de l’un d’eux. En temps normal, les
avions étaient réservés aux hommes de la Compagnie de la Baie d’Hudson,
aux patrons anglais et aux quelques fonctionnaires qui débarquaient parfois
de la capitale.
Avec les autres enfants, Jeanne s’est entassée dans la carlingue qui sentait
l’essence et l’huile. Le voyage a été long. Elle a souffert du froid et de
l’humidité. Mais la chaleur des autres serrés contre elle l’a aidée à se
réchauffer. Au bout d’un moment, son dos a commencé à lui faire mal, mais
elle n’a rien dit. Elle a gardé sa peine, ainsi que ses craintes, pour elle.
L’avion s’est posé en soulevant des nuages de poussière sur la piste, et
Jeanne a crié. Elle croyait qu’un accident venait de survenir. Comment
pouvait-elle savoir comment se comporte un avion lorsqu’il se pose et que
ces secousses qui la terrorisaient n’étaient en fait que le signe d’un
atterrissage réussi ?
Personne n’avait pris la peine de leur expliquer ce qui allait se passer. Les
muscles engourdis, le corps transi, elle s’est levée, tremblante et à bout de
souffle, quand la porte de l’avion s’est ouverte, qu’un vent glacial s’est
engouffré dans l’appareil. Une voix puissante d’homme leur a alors donné
l’ordre de sortir. Quand son tour est venu de franchir la porte, elle a d’abord
été éblouie par la lumière. Elle s’est retrouvée devant un petit escalier
métallique qu’elle a descendu comme un automate, avant de s’immobiliser
sur la dernière marche.
Elle hésite à poser le pied sur le sol de ce pays inconnu dont elle ne voit
que la savane et, au loin, la ligne légèrement bleutée des arbres. C’est là
qu’elle se trouve. Sur le point de mettre le pied sur un monde dont elle ne
sait rien et qu’elle craint.
Devant elle, il y a cet homme aux cheveux de feu qui la regarde de ses
yeux étranges. Jeanne a beau faire des efforts, elle ne parvient toujours pas
à comprendre ce qu’il dit de sa voix traînante.
La silhouette massive du père Johnson jette de l’ombre sur l’enfant, qui
paraît ainsi encore plus menue. Un instant, le temps semble suspendu dans
un silence solennel que seul le vent balayant les galets vient rompre.
Sans avertissement, d’un geste vif, le prêtre saisit de sa patte d’ours
l’épaule de Jeanne. Projetée dans les airs, elle vole puis s’écrase lourdement
deux mètres plus loin. On entend un « crac ». Jeanne laisse échapper un cri
perçant, qu’elle étouffe aussitôt. La peur de se faire remarquer est plus forte
que la douleur qui traverse son bras comme un éclair.
L’enfant serre les dents et se relève lentement en le tenant contre son
ventre. Elle veut pleurer, appeler sa mère. Elle songe que son père
transpercerait le cœur de l’homme ayant ainsi osé lever la main sur elle.
Que son grand-père n’en ferait qu’une bouchée même si le rouquin a deux
fois sa taille. Mais elle se rappelle aussi qu’ils l’ont laissée partir. Qu’ils
l’ont abandonnée à cet homme ! Qu’ils l’ont envoyée ici ! Et soudain son
cœur brisé lui fait plus mal encore que son bras. Bientôt, cette blessure à
l’âme engourdit l’autre. Les yeux secs et le cœur gros, elle prend son rang
en silence.
Le prêtre a déjà détourné son attention vers les autres élèves.
« Vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre… »
Quand les cinquante-trois enfants sont descendus de l’avion, chacun a
perdu son nom, son foyer et, déjà, une part de sa dignité.

Virginie regarde la céramique blanche se couvrir peu à peu de noir, une


mèche à la fois, dans un silence chirurgical que seul brise le claquement
régulier des ciseaux. Elle n’avait jamais coupé ses cheveux. Ils lui arrivaient
à la taille et elle avait l’habitude de les attacher de mille façons. Ses
cheveux ondoyants que sa mère aimait brosser longuement le soir ne sont
plus que des débris jetés sur le parquet.
Virginie n’a jamais pensé qu’un jour elle devrait couper ses cheveux. Sa
mère ne l’a jamais fait. Elle sent le regard tourmenté de Marie sur elle.
Dans un instant, ce sera son tour. Tout le monde y passe, fille comme
garçon. Virginie ferme les yeux, retient des larmes qui coulent malgré tout
et tombent au milieu de sa crinière.
« Voilà. C’est parfait ainsi. »
La femme aux ciseaux ressemble à une corneille avec un costume noir qui
la couvre de la tête aux pieds. Seule brille sur sa poitrine une large croix en
métal pendue à son cou. La corneille prend le temps d’inspecter son travail.
Elle mesure la longueur des cheveux coupés au carré qui encadrent bien le
visage de la jeune fille, s’assure que la frange, très courte, est bien droite.
Satisfaite, elle se tourne vers la suivante, Marie, qui se tient le corps raide,
les poings serrés, le cœur gros comme le lac Manouane.
« Trente-deux, c’est à ton tour. Dépêche-toi ! »
Marie s’assied à son tour sur la chaise de bois. Elle ferme les yeux.
9
LA BIÈRE ET LE GIN

Pakuashipi, Basse-Côte-Nord du Québec


La vieille femme ouvre des yeux embrouillés. Ses pupilles dilatées fouillent
la pièce.
« Réveillez-vous, madame Nepton ! Allez, réveillez-vous ! »
Les yeux hagards de Marie se fixent finalement sur la femme qui se tient
devant elle et l’appelle par son nom, mais qu’elle ne reconnaît pas. Elle
cherche à se relever, sans succès. Audrey Duval tente de l’aider, mais elle
n’arrive pas davantage à faire bouger la masse de chair qui empeste l’alcool
de mauvaise qualité.
Les vêtements de l’Amérindienne sont souillés, et la crasse se voit dans
les replis de son cou. L’avocate, habituée aux décors feutrés des tours de
bureaux et à sa faune parfumée, tirée à quatre épingles, fait des efforts pour
contenir sa nausée.
À force d’essayer, la vieille se redresse et s’assied en grognant sur le sofa
défoncé. Elle a mal à la tête, aux genoux, mais surtout elle a soif. L’Innue
saisit la bouteille verte de gros gin De Kuyper qui traîne par terre et rage
quand elle constate qu’elle est vide. Elle la laisse tomber et jette alentour un
regard furieux.
Brusquement, elle se lève. Audrey se demande comment cette épave a
bien pu réussir un pareil exploit. Mais la vieille se dirige d’un pas à la fois
rapide et incertain vers la cuisine. L’avocate la suit.
Ce serait bien le comble si cette ivrogne se blessait, se dit-elle.
La femme ouvre la porte du réfrigérateur, attrape une grosse canette d’Old
Milwaukee et en prend une longue lampée dans le vain espoir d’éteindre le
feu qui brûle sa gorge. Éberluée, Audrey Duval observe la scène. La femme
pose la bière sur la table, tire une chaise et s’assied lourdement. Elle souffle
comme un bœuf.
« T’es qui, toi ? »
Sa voix éraillée est étonnamment douce, presque délicate.
« Et qu’est-ce que tu fais chez moi ? »
Les yeux qui fixent l’avocate forment deux minces lignes fanées.
« Je me nomme Audrey Duval, avocate. Je suis ici pour vous aider,
madame Nepton. »
La grosse femme prend une autre gorgée de bière, lâche un rot on ne peut
plus grossier.
« Tu veux m’aider ? Va me chercher du gin ! La bière, ça me donne mal à
l’estomac. »
Elle éructe, prend une autre gorgée en fixant la jeune femme de son regard
perdu.
« Allez, sors de chez moi. Je ne te connais pas. Dégage !
— Attendez une minute, madame Nepton, insiste l’avocate. Laissez-moi
vous expliquer. Je travaille pour le compte des Innus qui ont fréquenté le
pensionnat de Fort George.
— Je t’ai dit de partir. Es-tu sourde ? Je vais te sortir de chez nous par le
collet, espèce d’effrontée. Je vais t’en faire, des “attends une minute”. »
Marie Nepton se relève, titube et se dirige tant bien que mal vers
l’avocate, qui recule vers la porte.
« Dégage, que je te dis. Tu ne comprends pas le français ? Tu veux que je
te sorte moi-même ? »
Audrey Duval sort précipitamment. La porte se referme derrière elle en
claquant. L’avocate se retrouve au point de départ. Jimmy l’avait prévenue
qu’une femme aussi recluse ne l’accueillerait pas à bras ouverts. Et la
secrétaire du conseil des Innus qu’elle avait appelée pour lui demander son
avis lui a dit que c’est une femme peu loquace.
« Elle n’a pas de famille ici. Elle vit dans la communauté depuis très
longtemps. Tout le monde la connaît. Mais en même temps, elle fait son
affaire. Elle n’a pas d’amis. Pas d’ennemis non plus. C’est une solitaire.
Une sorte d’ermite. Mais une ermite qui boit comme un trou.
— Il doit bien y avoir des gens qui lui parlent, qu’elle écoute, non ? a
demandé Audrey.
— On ne laisse jamais nos aînés sans aide, madame. Et ceux qui vont la
voir la trouvent immanquablement soit en train de boire, soit en train de
cuver son alcool. Je vous avoue que la vieille Marie Nepton n’est pas la
seule à avoir un problème d’alcool dans la réserve, mais elle est quand
même un cas. »
Malgré ces mises en garde, la jeune femme refuse de jeter l’éponge. Elle
peut sûrement faire entendre raison à la vieille. Après tout, elle est ici pour
lui annoncer une bonne nouvelle. Elle a droit à une indemnisation
potentielle de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Manifestement,
Marie Nepton n’a pas les moyens de cracher sur autant d’argent. Ne serait-
ce que pour s’acheter ses litres d’alcool.
Le vent balaie les cheveux d’Audrey, soulève de petits tourbillons de sable
jaune autour d’elle. Elle a l’impression de tourner en rond, comme eux. Que
doit-elle faire maintenant ? Elle est coincée ici, car le prochain vol ne part
qu’en fin de journée.
L’avocate pose ses lunettes de soleil sur son nez et commence à marcher
en direction de la rivière. Elle trouve bientôt le bateau qui sert de traversier
pour les piétons, amarré au quai. Ce n’est en réalité qu’une petite
embarcation dotée d’un puissant moteur, et son conducteur est fort étonné
de voir arriver de Pakuashipi une passagère comme Audrey Duval.
Le passage de la rivière ne prend que quelques minutes. La principale
difficulté est le bas niveau de l’eau à l’embouchure. L’eau forme des
labyrinthes de sable que le pilote connaît parfaitement. Il dirige son
embarcation sans jamais ralentir, suivant un chemin tracé sous l’eau.
Bien qu’une rivière seulement sépare les deux communautés, on ne peut
imaginer deux univers plus différents. À la grisaille de la réserve, Saint-
Augustin, l’un des plus gros villages de la Basse-Côte-Nord, oppose la
couleur. Celle des petites embarcations de bois tirées sur la grève et celle
des maisons établies sur des collines ondulées.
L’avocate marche un moment sur la plage sablonneuse. Elle songe à
abandonner l’ivrogne à son sort. Comment peut-elle aider quelqu’un qui ne
le veut pas ? De toute façon, il est visiblement trop tard pour faire quoi que
ce soit pour cette pauvre femme, qui s’est enfoncée dans sa dérive au-delà
du point de non-retour. C’est même un miracle qu’elle ait survécu aussi
longtemps. Elle doit avoir une sacrée constitution.
En même temps, Audrey se dit que ce qu’elle est devenue n’est peut-être
que le résultat de ce qu’elle a vécu. L’avocate a entendu quantité d’histoires
d’horreur depuis qu’elle s’intéresse à la cause des pensionnaires de Fort
George.
Elle a vu de nombreuses victimes de violence, d’agressions sexuelles, de
sévices de toutes sortes. Des gens qui n’ont connu qu’une vie
d’humiliations. Le choc a dû être encore plus grand pour les pensionnaires
de la génération de Marie Nepton, les premiers à être envoyés là-bas. Ils ont
été plongés dans l’inconnu total. Rien ne les y avait préparés. Qui sait ce
qu’elle a vécu ? Et ce qui l’a poussée à s’enterrer ici, loin de chez elle ? Qui
connaît l’histoire de Marie Nepton et que sait-elle des deux autres qui ont
disparu ?
Audrey Duval ressent soudain une profonde lassitude. La situation de la
vieille femme lui paraît insoluble. Elle songe à son vertige dans la maison
quand elle s’est trouvée finalement devant le fantôme qu’elle a poursuivi
jusqu’ici. Pour la première fois, l’avocate doit directement affronter la
douleur de ceux qu’elle tente d’aider. Ou plutôt, elle lui semble plus
tangible, plus réelle. Plusieurs de ceux qu’elle a retracés jusqu’à maintenant
ont aussi eu des vies de misère.
Beaucoup n’ont survécu que grâce au dévouement du vieux Jimmy. Mais
la misère des itinérants de la ville lui est familière. Elle fait partie du
paysage de Montréal, où Audrey a grandi. Au fond, les Amérindiens n’ont
toujours été que des itinérants comme d’autres, dans une ville qui en
compte beaucoup. Personne ne les remarque. Qui s’intéresse au visage d’un
mendiant lui tendant la main ?
Mais la femme qu’elle a découverte dans cette maison sordide de
Pakuashipi lui apparaît sous un tout autre jour. Elle n’est pas un visage dans
une foule anonyme. On s’habitue à la pauvreté et à la misère omniprésentes
en ville. Blanc, amérindien ou noir, peu importe, ce n’est qu’un visage de
plus dans une mer de regards perdus.
Enfermée dans sa cabane posée sur le sable devant la rivière, Marie
Nepton ne s’est pas contentée de se noyer parmi les autres malheureux. Elle
a choisi de se sortir du monde, et cela cache certainement une douleur plus
grande encore si cela est possible.
Pourquoi avoir quitté Mashteuiatsh où toute sa famille habitait pour un
endroit où personne ne la connaît ? Est-ce en réalité une autre façon de se
perdre ? Pourquoi Pakuashipi, alors ?
Si Marie Nepton s’était mariée ou, au moins, si elle s’était intégrée à la
communauté, Audrey pourrait comprendre. Mais elle vit recluse, sans aucun
ami. Vivre telle une étrangère dans un groupe tissé serré est la plus grande
des solitudes et la plus cruelle manière de s’isoler.
L’avocate veut en avoir le cœur net. Trop de questions demeurent sans
réponse. L’avion partira ce soir sans elle.
Audrey remonte d’un pas lent le chemin qui mène à l’hôtel de Saint-
Augustin qu’on lui a indiqué. Elle traverse le village et ses petites maisons
agrippées aux rochers. Le chemin s’éloigne de la rivière et grimpe
doucement jusqu’au sommet d’une colline d’où le Riverview domine la
rivière et son delta parsemé d’îles.
Du perron de l’établissement, on distingue très bien, de l’autre côté de la
rivière Saint-Augustin, la réserve amérindienne, avec ses rues étroites et ses
petites maisons grises où une vieille femme boit en attendant la mort.
10
AT T E R R I S S A G E S

Fort George, 1936


« Arrête de pleurer ! »
Marie n’y peut rien. Les sanglots se bousculent de façon incontrôlée dans
sa gorge. Les larmes coulent, abondantes.
Virginie tente de consoler son amie. Mais les mots ne peuvent rien quand
la peine est trop grosse.
« Arrête ! Il va revenir s’il t’entend. »
Marie enfouit son visage dans ses mains.
« Regarde de quoi nous avons l’air, dit-elle en sanglotant. Regarde tes
cheveux, ces vêtements hideux. Je veux retourner chez nous ! »
Marie et Virginie occupent l’un des lits superposés, alignés en rangées
parfaites, qui forment le dortoir des filles. Étendue sur le matelas du haut,
Virginie regarde le plafond, aussi gris que les murs. Marie n’est pas la seule
à pleurer ; vingt-huit filles de six à seize ans se préparent à passer leur
première nuit au pensionnat de Fort George. Vingt-cinq garçons dorment
dans l’autre dortoir.
Le matelas neuf de Virginie est inconfortable. Elle n’a jamais connu qu’un
tapis de sapinage. Le regard perdu, elle repense à cette terrible journée qui a
commencé comme tant d’autres par la tournée de ses collets dans les sous-
bois qui bordent le Pekuakami. Comment imaginer qu’elle se terminerait ici
? Elle se demande si ses parents ont aimé le lièvre que Marie et elle ont
rapporté.
Son mets favori est le caribou, mais Virginie adore le goût relevé du
lièvre. Ce qu’on leur a servi pour leur premier souper ici, une bouillie de
navets avec un peu de lard, était si infect qu’elle a à peine touché à son
assiette. Même Marie, d’ordinaire gourmande comme un ours, n’a presque
rien mangé.
Peu à peu, les pleurs s’essoufflent et les plaintes s’étouffent dans le
dortoir. Le silence de la nuit s’installe. Virginie entend la respiration
profonde de Marie. Elle va bientôt dormir, vaincue par la fatigue.
Dehors, le vent fouette le pensionnat. Ce vent qui vient de la mer et qui
transporte ses odeurs de varech pourri fait craquer la bâtisse de bois, comme
si elle menaçait de s’effondrer.
Virginie frissonne. Elle n’a jamais passé la nuit sous un toit, n’a jamais
dormi autrement que sous une tente ou à la belle étoile. Elle se sent
oppressée, prise au piège.
Elle n’aime pas l’océan non plus, et sa proximité la met mal à l’aise. Elle
craint ses grondements menaçants. On dirait qu’une bête affreuse se cache
sous la surface mouvante, prête à bondir à tout moment. La mer paraît
différente du Pekuakami. Virginie aime le bruit doux que font ses vagues
quand elles viennent mourir en chuchotant sur les berges sablonneuses.
Pekuakami l’apaise. L’océan, de son côté, grogne. Il rugit et crache des
vagues qui griffent les rochers. L’océan mène un combat perpétuel contre la
terre ferme où vivent les hommes. Il en veut à l’île qui lui résiste. Il
voudrait la rayer de la carte. Il y parviendra bien un jour.
Trente-trois. Le prêtre a bien expliqué que trente-trois était maintenant son
nom. Virginie sait compter et lire un peu. Sa mère le lui a appris pendant les
longues soirées d’hiver dans leur territoire de chasse près du lac Manouane.
Son père a l’habitude d’installer le campement familial pas très loin d’une
haute falaise verticale. L’eau y est profonde et on y prend de grosses truites.
Virginie sait comment tracer un trou dans la glace et comment tendre une
ligne au bout d’une branche. C’est un peu comme tendre des collets. Elle en
installe plusieurs et revient le lendemain voir si les poissons ont mordu.
Elle sait aussi compter jusqu’à trente-trois. Elle connaît ce nombre et il
n’est pas elle. Elle trouve ridicule de n’être appelée que par un nombre.
Comment un simple nombre peut-il la définir ? Un nombre, ça ne dit rien
d’autre que le moment où elle a mis pour la première fois le pied sur le sol
rocailleux de l’île.
L’homme aux cheveux rouges a dit aussi qu’il était interdit de parler innu
sur l’île. Que ceux qui le feraient seraient sévèrement punis. Mais plusieurs
d’entre eux parlent peu ou ne parlent pas du tout le français. Alors tout le
monde s’est tu. Les enfants ont compris, à la façon dont il a traité la fille qui
ne lui avait pas obéi en sortant de l’avion, de quoi était capable cet homme.
Marie respire maintenant régulièrement. Elle s’est endormie. Virginie
devra veiller sur son amie car, même si elle est plus robuste physiquement,
Marie est fragile.
Elle écoute aussi sa propre respiration dans la nuit blême. Son cœur
résonne jusqu’à ses tempes. L’inquiétude. L’odeur de térébenthine lui pique
le nez alors qu’elle revit la journée, mais ce ne sont pas les effluves de
peinture fraîche qui lui donnent la nausée. C’est l’odeur de la peur qui règne
dans le dortoir.
Après leur avoir coupé les cheveux, on a obligé les enfants à se laver. Puis
on a remis à chaque pensionnaire un uniforme qu’il devra désormais porter.
En les dépossédant de leur nom, de leurs cheveux, de leur odeur corporelle
et finalement de leurs vêtements, on espérait couper un à un les fils qui
reliaient encore les pensionnaires au monde qu’ils venaient de quitter.
Le père Rouge a récité la prière dans le corridor. Virginie s’est tenue
comme les autres debout près de son lit. Cinquante-trois têtes se sont
inclinées au son de la voix neutre du prêtre, en signe d’obéissance à Dieu et
à son représentant.
Et c’est de cette façon qu’une journée commencée par la tournée des
collets au bord du grand lac s’est terminée sur une île au milieu de l’océan
Arctique.

Au même moment, dans le dortoir des garçons, situé à l’autre bout du


corridor, Thomas Vollant fixe le même plafond que Virginie. Il a comme
elle quatorze ans. Ses pensées sont tournées vers son grand-père, Malek, qui
l’élève seul depuis que ses parents ont disparu dans une expédition de
chasse au nord de leur campement hivernal dans le secteur de
l’Ashuapmushuan. Le vieil homme s’ennuie certainement tout seul à
Mashteuiatsh.
Le père de Thomas avait l’habitude de monter loin au nord pour traquer le
caribou. Il connaissait les chemins qui mènent aux grands troupeaux, au
territoire des Cris traversé de grandes rivières tumultueuses et indomptées.
Même si les grandes expéditions étaient généralement réservées aux
hommes, sa femme aimait l’accompagner au moins une fois par hiver. Elle
disait que cela la changeait de la routine de la vie en territoire. Mais
Thomas a toujours pensé qu’elle aimait ces moments où elle se retrouvait
seule avec son mari. Les moments d’intimité peuvent en effet être rares
quand on vit en groupe.
Quand il partait à la chasse dans le nord, son père pouvait s’absenter
plusieurs semaines. Mais il ne partait guère plus de quinze jours quand sa
femme l’accompagnait.
Le grand-père et la tante de Thomas s’occupaient de lui pendant leur
absence. Malek était un homme encore solide malgré son âge. Il possédait
son propre canot, sa propre tente, et Thomas l’adorait, car le vieil homme
lui enseignait la science de la forêt avec la patience qui caractérise ceux qui
sentent que leur temps est compté et qui apprécient chaque moment.
Comme son propre grand-père l’avait fait pour lui dans sa jeunesse, il
s’efforçait de transmettre le savoir des hommes de sa race, respectant ainsi
la tradition millénaire des peuples voyageurs.
Cet hiver-là avait été particulièrement difficile. Les chutes de neige peu
abondantes rendaient la chasse plus difficile. Une neige épaisse ralentit le
gibier dans ses déplacements et elle permet au chasseur de suivre sa trace
plus facilement. Mais quand la neige se fait rare, il faut redoubler de ruse.
Les faibles précipitations avaient incité le père de Thomas à remonter vers
le nord une dernière fois avant le printemps et le retour à Mashteuiatsh.
Celui-ci avait besoin de plus de peaux que ce qu’il avait récolté pour payer
ses dettes au magasin de la Compagnie de la Baie d’Hudson et pour
financer la prochaine saison de chasse l’automne suivant.
L’expédition devait durer deux semaines tout au plus, car la glace allait
bientôt fondre et il faudrait redescendre vers le lac pour l’été. Mais après
trois semaines, le père et la mère de Thomas n’étant toujours pas revenus,
l’adolescent avait commencé à s’inquiéter. Son grand-père se faisait
rassurant et lui disait de ne pas se tourmenter outre mesure.
« Ils ont sans doute trop de gibier à prendre », disait-il en riant.
En réalité, le vieil homme était encore davantage préoccupé par le retard
du couple. Son fils avait beau être un chasseur aguerri, il ne savait que trop
bien combien les dangers étaient nombreux en forêt.
Une semaine plus tard, le grand-père et son petit-fils restaient sans
nouvelles de Madeleine et Henri. Le temps se réchauffait. Bientôt, le sol
deviendrait trop mou et il serait difficile d’avancer dans le bois. Il faudrait
alors redescendre vers le grand lac pour l’été.
Malek avait décidé de partir à la recherche de son fils et de sa bru. Après
tout, il connaissait le chemin qu’ils avaient emprunté pour remonter vers les
troupeaux de caribous du nord, puisque c’est lui qui le leur avait enseigné,
comme son propre père quand il était jeune.
« On va aller à leur rencontre. On va pouvoir les aider à descendre les
peaux et la viande », avait-il expliqué à l’enfant.
L’idée de partir en voyage avait rendu Thomas fébrile. Il avait tellement
entendu parler de ces chemins au-delà du lac Ashuapmushuan. Il allait
maintenant les découvrir, et cela l’emplissait de fierté.
Ils avaient pris la route dès l’aube. Ils progressaient rapidement. Malek
connaissait précisément chacun des portages, chaque endroit où camper en
toute sécurité.
Le troisième jour, ils avaient enfin repéré la trace de Madeleine et Henri.
Le vieux chasseur et son petit-fils avaient suivi leur piste. Après une
semaine et demie, ils avaient retrouvé l’endroit où ils avaient
vraisemblablement établi leur campement. Ils y étaient restés plusieurs
jours.
Malek avait inspecté longuement les lieux, cherchant un indice, une
explication. Pourquoi étaient-ils remontés plus loin au nord encore ? Ils
avaient trouvé une réserve de nourriture qu’ils avaient attachée à une haute
branche.
Le grand-père et son petit-fils avaient passé une journée sur place pour
reprendre des forces. Le soir, dans la tente, le vieil homme avait bu son thé
à petites gorgées, comme s’il espérait y lire une réponse à ses questions.
Thomas avait le cœur gros. Il lisait la tristesse dans le regard de Malek, et
l’éventualité qu’il ne revoie jamais ses parents avait commencé à s’imposer.
Elle devenait chaque heure un peu plus concrète. Mais Thomas gardait le
silence. Il agissait comme il pensait que devait le faire un chasseur, fort de
cet instinct qui déjà l’animait. Comme son grand-père, il avait pris son
courage à deux mains et ravalé ses larmes.
Ils avaient continué leur route le lendemain, marché dans la neige molle
jusqu’à atteindre un lac immense, moins large, mais plus long encore que le
Pekuakami.
À cette latitude, les paysages s’imprègnent d’une beauté aride. Les hautes
montagnes, qui dominent le pays des Innus, s’aplatissent ici et se fondent
dans l’horizon. On approche les limites de Nitassinan.
C’est sur les rives du grand lac qu’ils avaient découvert la dernière piste.
Une tente, des vivres, de la vaisselle. Un campement. Celui de Madeleine et
Henri. Mais aucune trace d’eux. Et l’endroit était visiblement abandonné
depuis plusieurs jours.
Malek scrutait l’horizon en silence.
« Ici, les rivières coulent vers le nord. Vers une surface d’eau si immense
que tu ne peux l’imaginer, Thomas. C’est une eau qui a le goût du sel. Elle
est glaciale, même en plein été. Un peu au nord de l’extrémité du lac coule
une rivière vers l’ouest qui mène à l’océan, vers le pays des Cris. Au nord,
la forêt s’arrête. Ce pays désert appartient aux Inuits. Ton père n’avait
aucune raison de se rendre dans l’un ou l’autre. Et il ne serait pas parti en
laissant sa tente derrière lui. »
Thomas avait compris ce que son grand-père cherchait à lui expliquer.
Une grande tristesse s’était alors infiltrée en lui. Il savait que cette peine
vivrait désormais toujours quelque part dans son cœur. Il avait atteint l’âge
où l’on sait que certaines choses nous accompagnent jusqu’au bout.
Les larmes avaient coulé sur ses joues fraîches. Malek l’avait serré contre
lui. Le vieil homme et l’enfant étaient restés ainsi un long moment, deux
silhouettes soudain fragiles, agrippées l’une à l’autre dans le silence de la
forêt boréale immense. Entre les arbres et le ciel clair, leurs prières s’étaient
élevées comme dans la plus naturelle des cathédrales.
Ils avaient passé la nuit dans le campement abandonné par Madeleine et
Henri. Thomas avait peu dormi ; son grand-père, pas du tout. Qu’était-il
arrivé ? La question le hantait et continuerait de le faire jusqu’à son dernier
souffle.
Le couple avait-il été attaqué par des ours ? Parfois, ceux-ci sortent
hâtivement de leur hibernation quand l’hiver est doux. Affamés par des
mois de privation, les ours souffrent de la rareté de nourriture, ce qui les
rend agressifs et dangereux. Mais le campement ne portait aucune trace
d’agression.
Une meute de loups les avait peut-être attaqués dans le bois ? Les loups ne
s’en prennent qu’à des victimes qu’ils savent vulnérables. Son père avait-il
été blessé ? Une meute les avait-elle pourchassés ?
Ou encore, des chasseurs les avaient attaqués. Des Cris ou bien des Inuits
? Les vieux racontaient autour du feu le récit des batailles entre les deux
peuples. Au nord et à l’est, ils se disputaient souvent les mêmes territoires
de chasse.
Les parents de Thomas avaient peut-être marché sur de la glace trop
fragile, et le lac les avait avalés. Des poches d’eau plus chaude se forment
parfois et rendent la surface glacée plus mince ou friable, sans qu’il y
paraisse à la surface. Ces pièges guettent, et c’est pourquoi il n’était pas
prudent de s’aventurer trop loin sur la glace d’un grand lac comme le
Mistassini. Thomas n’aimait pas l’idée de ses parents endormis dans l’eau
glaciale. Il n’aimait pas penser que leurs corps étaient à proximité sans qu’il
puisse les voir. Il préférait les imaginer comme des entités vaporeuses plutôt
que comme des cadavres gisant quelque part.
Malek et Thomas s’étaient levés à l’aube et avaient déjeuné en silence.
Malek avait offert du thé à l’enfant pour lui donner du courage. Les
journées seraient longues, car ils s’étaient aventurés loin au nord, et le vieil
homme savait qu’il n’était pas sage de se laisser surprendre par le printemps
aussi loin de leur camp.
Au-dessus d’eux, le vent d’est soufflait sur la forêt. Les arbres dansaient
lugubrement. De temps en temps, un craquement sec résonnait, signe que
bientôt la glace serait emportée par le courant. Le temps pressait.
Même en forçant le pas, il leur avait fallu bien plus de temps pour
regagner leur camp. La neige avait déjà en bonne partie fondu, et la rivière
coulait vers le lac Ashuapmushuan. Il fallait redescendre. Le vieil homme et
l’enfant avaient fait leurs bagages comme si de rien n’était. Ils avaient
caché sur place ce qui ne pouvait être emporté et qu’ils retrouveraient à
l’automne : des poêles, de la vaisselle, des vêtements d’hiver, le canot.
Pour la première fois, Thomas allait diriger son propre canot. Sa mère ne
serait plus là pour le guider. Mais il savait déjà comment le manier, même
dans les eaux tumultueuses de la crue printanière. Il n’avait qu’à imiter les
gestes qu’il l’avait vue répéter au fil du temps. Ces gestes qui s’étaient
imprégnés en lui sans qu’il s’en rende compte, il les savait maintenant tout
naturellement.
De retour à Mashteuiatsh, le travail et les tâches quotidiennes les avaient
gardés occupés et avaient engourdi leur peine. À mesure qu’ils étaient
redescendus, d’autres familles s’étaient jointes à eux, contentes d’être
réunies après des mois de solitude dans le bois. Le soir, de grands feux
étaient allumés, autour desquels on racontait des histoires, les aventures
heureuses et malheureuses qui avaient marqué l’hiver.
Thomas et son grand-père écoutaient les récits sans entendre. Et personne
ne les interrogeait, car tous comprenaient en les voyant arriver seuls qu’un
malheur était survenu.
Bientôt, le grand lac des Innus s’était étendu devant eux, paisible. Une
succession de canots longeait sa côte, en petits groupes, en direction du lieu
de rassemblement estival. Mashteuiatsh. L’été. La saison des réjouissances
commençait.
Les hommes allaient vendre à la Compagnie de la Baie d’Hudson leurs
peaux, fruits de longs mois de travail ardu. L’argent serait rapidement
dépensé, les nomades ignorant la notion d’économie.
Certains devraient emprunter pour payer les dépenses du prochain voyage
vers le territoire. Le magasin leur avancerait avec plaisir les fonds, sachant
fort bien qu’il se garantissait une prochaine récolte de fourrures.
Thomas et Malek avaient installé leur campement sur les rives
sablonneuses du lac, parmi les autres tentes. Pour la première fois, l’enfant
aurait la sienne. Il en avait rêvé dans le passé et, maintenant, il s’y trouvait
terriblement seul. Surtout la nuit. Même la douceur des mois d’été n’arrivait
pas à calmer les longs frissons qui le parcouraient régulièrement.
Thomas n’avait plus que Malek, son père étant fils unique. Et comme sa
mère venait de Betsiamites, au bord du fleuve, il n’avait à peu près pas de
contact avec cette branche de sa famille.
La vie en avait fait un enfant plus mature que la moyenne, même
physiquement. Aujourd’hui, à quatorze ans, c’est un homme à bien des
égards. Il en a le calme et le sang-froid, malgré cette inquiétude qui brille au
fond de son regard et que seul perçoit Malek, qui sait que certaines
blessures, si elles guérissent, laissent une cicatrice sous la chair.
Trois ans se sont écoulés depuis la disparition de ses parents. Le petit-fils
et le grand-père sont devenus inséparables. Sentant peut-être qu’il lui restait
peu de temps, Malek a accéléré l’apprentissage du garçon. Ils sont retournés
dès l’automne suivant sur leur territoire de chasse et y ont passé l’hiver.
Thomas apprend vite et, malgré ses airs d’adolescent indolent, il est
rapidement devenu un chasseur respectable.
Plus grand que les autres jeunes de son âge, il dépasse déjà Malek. Il peut
pagayer des heures sans se plaindre, arrive à pousser son canot avec une
perche pour remonter le courant. Il peut marcher des jours dans la neige
épaisse, sait fabriquer les raquettes, les outils, les pièges. Il sait tanner les
peaux, utiliser les tendons pour en faire des cordes solides.
Thomas sait déjà la vie d’un chasseur, même s’il n’est pas encore un
homme pour le gouvernement qui a décidé que, comme les autres de son
âge, il doit désormais fréquenter l’école des Blancs.
On ne l’y oblige certainement pas parce que les fonctionnaires se
préoccupent soudainement du bien-être des jeunes Amérindiens, mais parce
que le gouvernement espère que, en les coupant de leur milieu et en les
forçant à apprendre la langue et les manières des Blancs, ils s’intégreront
mieux à sa société. Qu’ils deviendront enfin des citoyens à part entière !
Thomas et les autres se retrouvent ici parce que les politiciens et les
fonctionnaires croient ainsi régler un vieux problème. Mais, en cette
première nuit à Fort George, l’adolescent ignore tout de ces desseins
élaborés loin d’ici dans des bureaux feutrés meublés de bois importé.
Le regard perdu dans la noirceur du dortoir des garçons, Thomas laisse ses
pensées se tourner vers Malek, qui a refusé de le voir partir. Il a entendu les
policiers expliquer au vieil homme qu’il ne pouvait s’opposer à la loi. Un
gros homme avec une moustache velue et portant un uniforme bleu serti de
boutons brillants a traité son grand-père de sauvage crasseux sachant à
peine parler. Il lui a ri au visage.
Thomas imagine l’indignation dans le regard de son grand-père. Le
moustachu a dit que le Canada a la responsabilité de veiller sur les enfants
comme Thomas parce que les Indiens ne le font pas.
« C’est fini, vos histoires d’Indiens. Fini, le temps de vivre comme des
bêtes, a-t-il vociféré sans se rendre compte que l’enfant écoutait derrière la
porte entrouverte. On va s’en occuper, nous, de vos enfants. On va en faire
du monde. »
Malek a tenté d’expliquer que Thomas ne manquait de rien, comme lui
n’avait jamais manqué de quoi que ce soit. Il a parlé de sa voix douce et
forte. Mais le moustachu ne l’a pas écouté.
« Tu es sourd ou quoi ? Tu ne comprends pas le français, c’est ça ? Alors
je vais te le répéter lentement. C’est la loi. Désormais, les Indiens vont
devoir aller à l’école comme tout le monde. C’est simple. Va le chercher, on
l’emmène avec les autres. »
Thomas sait ce qu’est l’école. Il y en a une à Roberval. Les jeunes
Canadiens y passent la journée et retournent à la maison le soir. Mais
l’officier de la Gendarmerie royale du Canada a dit que celle où on
l’amenait se trouvait dans un endroit éloigné appelé Fort George. Il a parlé
d’un pensionnat, une école où les élèves vivront pendant toute l’année
scolaire, soit de l’automne au printemps, ce qui correspond à la période de
chasse en territoire.
Malek s’est tu. Son grand-père est un homme de peu de mots, certes, mais
il a dans sa vie affronté tant de dangers qu’il ne craint personne, ni les
policiers ni leurs armes. Or, son soudain silence devant l’annonce que son
petit-fils serait emmené loin pendant plusieurs mois, le fait qu’il se résigne
aussi facilement ne lui ressemble pas, et cela a aussitôt inquiété Thomas.
Malek ne se sent-il pas la force de se battre ? Cette question le torture, car
le garçon a remarqué que, depuis leur retour à Mashteuiatsh, Malek paraît
souvent fatigué. Il passe de longs moments seul, assis sur le sable, au bord
du lac. Immobile comme une pierre, les paupières closes et le visage fermé.
Thomas a mis ce comportement sur le compte de la tristesse d’avoir perdu
son fils et sa bru. Enfin, il a essayé de s’en convaincre pour écarter l’idée
que la maladie puisse le ronger. Malek est-il malade ? A-t-il cédé parce
qu’il sent qu’il n’aura pas la force de s’occuper de lui encore longtemps ?
La pensée que la seule personne qui lui reste au monde puisse être malade
poignarde Thomas. Couché sur ce matelas inconfortable qu’un inconnu en
soutane a désigné comme étant désormais son lit, il se sent impuissant et
terriblement seul.
En son absence, qui s’occupera de son grand-père s’il en a besoin ?
Comment pourra-t-il monter jusqu’à leur territoire de chasse seul ? L’enfant
et le vieillard se trouvent aux extrémités de la vie, et ils ont besoin du
soutien de l’un et de l’autre. Qu’adviendra-t-il d’eux maintenant qu’on les a
séparés ?
Le vent du nord siffle au-dessus de sa tête, faisant craquer les poutres du
pensionnat dans la nuit d’encre. Thomas n’a jamais dormi avec autant de
gens et pourtant il ne s’est jamais senti si seul.
11
H É S I T AT I O N S

Saint-Augustin
Comme d’habitude, Audrey Duval se lève tôt et se précipite sur son
ordinateur portable. Au moins, l’hôtel possède une connexion internet. Il
faut un temps interminable, mais elle peut prendre ses messages et répondre
aux plus urgents.
Puis elle descend pour déjeuner. La propriétaire, une vieille anglophone
aux traits coupés à la hache, l’accueille avec un sourire courtois.
L’avocate aurait voulu des fruits frais pour déjeuner. Elle devra se
contenter d’œufs, de bacon et de pain grillé. Les fruits ne sont acheminés ici
par bateau qu’une fois par semaine, et le prochain arrivage n’est prévu que
dans deux jours, explique la vieille femme. Il n’y a pas de journaux. L’avion
du matin est en retard. Audrey regrette de ne pas avoir consulté les horaires
sur Internet.
Un couple de touristes français mange à la table voisine, et Audrey entend
malgré elle leur conversation. Leur excitation de se retrouver dans un
endroit aussi « merveilleusement exotique », comme le dit la femme en
faisant de grands gestes de la main, amuse l’avocate. Et la tenue des
touristes européens la fait sourire également. On les croirait prêts pour une
expédition dans la forêt amazonienne.
Si la beauté austère de la Basse-Côte-Nord paraît certainement exotique à
des Européens, elle n’inspire qu’ennui à la Montréalaise. Au milieu de ces
paysages de rochers, de rivières et d’épinettes, elle se sent perdue au milieu
de nulle part et coupée du monde. Et elle l’est un peu. Faute de réseau, son
téléphone cellulaire ne fonctionne pas. Il faut s’en remettre à un lien
internet ultra-lent pour communiquer avec le bureau à Montréal. Tout ce
silence met Audrey mal à l’aise.
En sortant, elle demande à l’aubergiste où est situé le magasin de
vêtements. Celle-ci lui répond, amusée, qu’il n’y a qu’un seul magasin dans
le village. On y vend du pain, des cannes à pêche au même titre que des
vêtements !
« Mais je doute que vous trouviez ce que vous cherchez, miss », dit-elle
dans un français laborieux teinté d’un fort accent anglais.
Pas de doute, avec ses vêtements griffés, Audrey détonne dans le paysage
du village de pêcheurs. L’avocate a décidé de rester tant qu’elle n’aura pas
réussi à parler à Marie Nepton. Au moins, elle aura le sentiment d’avoir tout
tenté. Avant de se mettre en route, elle a écrit à son adjointe pour lui
demander de réarranger son horaire des prochains jours et de reporter ses
rendez-vous.
Le magasin est au centre du village, près de la rivière. C’est un édifice
assez vieux, qui ressemble davantage à un gros dépanneur et que la jeune
femme n’a aucune difficulté à repérer. Les marchandises les plus diverses
s’empilent les unes contre les autres dans le commerce. Audrey aperçoit les
vêtements au fond du magasin.
L’aubergiste avait raison. Elle n’avait pas exagéré en disant que le choix
était mince. Audrey prend deux pantalons de toile, deux chemises légères,
des bas, des sous-vêtements de coton et une paire de baskets. Cela devrait
suffire.
L’avocate retourne à l’auberge d’un pas pressé. Elle répond d’abord à ses
courriels. Puis elle enfile ses nouveaux vêtements.
Par la fenêtre de la pièce, elle aperçoit la réserve autochtone de l’autre
côté de la rivière. Dans quel état se trouve Marie Nepton ce matin ? Est-elle
encore vivante, même ? La clé de l’énigme passe par la vieille
Amérindienne, et Audrey doit découvrir une manière de communiquer avec
elle.
12
PUNITIONS

Fort George, 15 novembre 1936


Le coup est parti sans avertissement. Pourtant, Marie savait qu’il viendrait
dès qu’elle a laissé échapper quelques mots d’innu. Elle pose la main sur sa
joue, presse sa peau déjà rouge. Des larmes lui montent aux yeux. La
brûlure vive l’élance. La sœur Élodie se tient devant elle. Ombre noire et
menaçante.
« Il est interdit de vous appeler autrement que par le numéro qui vous a été
attribué. Compris ? Et je ne supporterai aucun écart aux règles. »
Personne n’a saisi pourquoi il en était ainsi, mais tous ont obéi. Qu’y
avait-il à comprendre à avoir un numéro comme nom ?
Le supérieur a établi une série de règlements stricts auxquels tous les
pensionnaires doivent désormais se plier. Il leur a expliqué qu’ils venaient
d’entrer dans un nouveau monde. Le monde moderne. Qu’ils devaient
oublier ce qu’ils avaient appris et ouvrir leur esprit pour que les religieux
puissent leur enseigner le savoir qui leur permettrait de sortir de leur état de
sauvages pour devenir des citoyens évolués.
Marie n’aime pas se faire traiter de sauvage. Elle déteste ce mot. Sauvage
! Le monde qu’elle a connu représente un équilibre entre les besoins et les
moyens. Entre la survie et la nature. Son père et sa mère sont des gens
simples qui se sont toujours assurés qu’elle ne manque de rien.
Sa mère, quoique discrète, est pleine d’une tendresse qui a le don de
calmer la nature inquiète de Marie. Sauvage ! La jeune fille a plutôt
l’impression que ce sont les religieux qui se comportent comme tels. Ils
sont froids, sévères, n’hésitent pas à punir et à frapper les élèves qui
désobéissent.
Personne n’avait jamais frappé Marie avant son arrivée à Fort George.
Maintenant, cela lui arrive presque chaque jour. Parfois, ce n’est qu’une
gifle derrière la tête, lancée par une professeure qui ne la juge pas assez
assidue. Parfois, elle reçoit des coups de règle ou de bâton. C’est plus
douloureux et elle ne doit pas pleurer, sinon elle en reçoit d’autres. Sauvage
! Elle n’accepte pas que ces gens froids et méchants se permettent ainsi de
juger sa famille.
La sœur se tient devant elle, plongée dans un silence qui n’annonce rien de
bon. Marie tremble. La sœur est une femme grande et mince d’une
quarantaine d’années, au visage desséché et vieilli prématurément par une
vie rude. Ses yeux d’un bleu étonnant, dénués de toute douceur, fixent
Marie avec froideur.
« Espèce d’imbécile ! »
La sœur parle d’une voix dont le calme apparent cache mal la colère.
Marie sent un frisson courir sur son échine.
« Trente-deux, tu es une tête de linotte et un mauvais exemple pour tes
compagnons et compagnes. Il est temps de te rentrer un peu de jugeote dans
le cerveau. »
La sœur empoigne Marie par l’oreille. Elle la tire jusqu’au mur. La force à
se placer dans un coin de la pièce. Le cœur de l’enfant s’emballe. La honte
lui fait plus mal encore que la douleur physique.
Virginie regarde son amie humiliée, et cela lui brise le cœur. Les
professeurs s’acharnent sur elle. Marie est distraite, elle apprend plus
difficilement. Elle y arrive quand Virginie l’aide et lui parle doucement.
Mais, avec elle, la méthode dure ne fonctionne pas. Elle est trop sensible.
Virginie le sait. Les professeurs aussi sans doute. Ils voient bien que la
frapper ou l’humilier ne donne pas de résultats. Mais ils s’acharnent et cela
dégoûte la jeune fille.
La religieuse va jusqu’à son bureau, sort un objet de métal du tiroir et
revient à la hauteur de Marie. Un silence pesant règne dans la petite classe
où trente pensionnaires sont entassés.
« À genoux ! » dit-elle sèchement.
Marie obéit.
« Si tu n’arrives pas à contrôler ta langue, je vais t’apprendre à le faire,
espèce d’idiote. Ouvre la bouche et sors la langue ! »
Les élèves hébétés observent la scène. Ils sont aussi effrayés que Marie et,
à l’exception de Virginie, qui préférerait prendre la place de son amie,
soulagés que la colère de la religieuse tombe aujourd’hui sur une autre.
L’enseignante pose un morceau de métal tranchant sur la langue de Marie.
Une lame de rasoir ! Marie sent des larmes couler sur ses joues rougies. Elle
respire difficilement et il lui faut toutes ses forces pour se maîtriser. Elle
sent le fil du métal sur sa peau. Un faux mouvement et l’acier tranche la
chair. L’adolescente ferme les yeux. Elle a envie de cracher la lame à la
figure de la religieuse, mais elle ne le fait pas et pleure en silence. Elle serre
les poings encore un peu plus. Ses ongles déchirent sa peau, mais elle ne
sent rien, car la peur la rend insensible à la douleur.
« Tu restes dans le coin. Tu ne bouges pas. Compris ? Tu vas rester là tant
que je n’aurai pas jugé que tu as saisi, espèce de grosse bonne à rien ! »
L’enseignante abandonne Marie à son sort et poursuit son cours. Personne
d’autre ne répondra en innu aujourd’hui. Marie a servi d’exemple
convaincant.
Un instant de distraction, et les mots sont sortis de sa bouche dans la
langue qui est la sienne depuis son enfance, mais qu’elle doit ignorer
maintenant. Les premiers jours, les professeurs se contentaient de reprendre
ceux qui ne respectaient pas la règle. Mais plus le temps passe, moins ils se
montrent tolérants, surtout quand il s’agit d’une élève dont ils interprètent la
distraction comme une forme de résistance à l’autorité.
Marie n’ose pas bouger, de peur de faire un faux mouvement et d’avaler la
lame de rasoir. Elle essaie tant bien que mal de rester immobile malgré ses
genoux flageolants et douloureux. Quand elle doit déglutir, une angoisse
insurmontable la submerge. Elle tremble comme une feuille. Son cœur se
gonfle de peur. Qu’a-t-elle fait pour mériter cela ?
Puis, à mesure que la douleur s’engourdit, la peur de Marie se transforme
en haine. Son sentiment d’injustice grandit. Marie déteste cette femme laide
et son cœur sec comme une pierre. Elle la déteste. Elle déteste tous les
professeurs.
Le cours se poursuit dans son dos comme si de rien n’était. Comme si
Marie n’était pas au fond de cette pièce avec un morceau de métal tranchant
sur la langue.
Des élèves se moquent d’elle. Ils chuchotent et s’esclaffent en montrant du
doigt cette brebis galeuse. Marie ignore leurs moqueries. Elle sait qu’au
moins une élève ne rit pas, et cela apaise sa colère. La douleur partagée
n’est peut-être pas moins vive, mais elle devient plus facile à supporter.
Marie appuie sa tête contre le mur comme si c’étaient les mains de son
amie. En y pensant fort, elle peut presque sentir leur chaleur et leur douceur.
Virginie a les mains les plus douces du monde. Des mains élancées aux
longs doigts gracieux. Pourtant, ces mains, Marie les a souvent vues saisir
les cheveux d’autres filles quand il fallait se défendre. Elles pouvaient
griffer, gifler. Elle les a vues frapper des garçons. Virginie n’a peur de rien.
Virginie la protège.
Marie se perd lentement dans ses pensées. Ainsi, elle arrive à oublier la
réalité. Elle s’enfouit en elle-même, là où personne ne peut l’atteindre ni lui
faire mal.
Bientôt, ni la professeure ni les élèves ne se préoccupent d’elle. Sauf une,
bien sûr. Une élève aux yeux d’un vert profond, lumineux comme quand le
soleil brille à travers le sapinage.
L’enseignante poursuit son cours. Les élèves répondent aux questions,
comme si Marie n’existait plus. Quand la cloche sonne enfin, il est midi et
Marie est libérée. Elle a passé une heure dans son coin à sentir chaque
seconde le fil de la lame sur sa chair.
Virginie et elle descendent en silence jusqu’à la salle à manger. Il y a
encore au menu des pommes de terre et du navet. C’est ainsi depuis quatre
jours. Tout est trop cuit, sans saveur.
Le fonctionnaire gouvernemental et les prêtres ont accusé les parents des
enfants de mal les nourrir. Ils ont dit pour les convaincre que ceux-ci
mangeraient convenablement au pensionnat. Mais la réalité est tout autre.
La nourriture qu’on sert aux enfants est souvent de mauvaise qualité et
insuffisante. Les jeunes Innus, habitués à manger du gibier frais, de la
viande et du poisson fumé ou salé, la trouvent infecte.
Plusieurs développent des problèmes de digestion. Ils perdent du poids,
leur santé se fragilise. Les religieux gardent pour eux les plus beaux
morceaux de viande et n’offrent aux enfants que les restes. Bien sûr, aucun
jeune n’ose se plaindre. Ils redoutent leurs maîtres, dont ils connaissent déjà
la dureté. Mieux vaut un estomac vide que des coups de ceinture de cuir.
Marie et Virginie avalent le contenu de leur assiette rapidement. La
seconde donne une partie de sa portion à la première. Marie a toujours plus
faim que Virginie. Puis elles sortent avant de retourner en classe. Une
habitude qu’elles ont prise afin de se parler dans leur propre langue. Il faut
se méfier non seulement du personnel enseignant, mais aussi des autres
élèves. Le climat de peur qui règne incite à la délation.
Les deux filles marchent jusqu’à dépasser la petite clôture blanche de bois
peint qui marque la limite du terrain du pensionnat. Le vent cinglant du
nord mord leur peau, souffle la neige jusqu’aux arbres qui ceinturent le
pensionnat.
Marie et Virginie écoutent le vent qui siffle. Peu importe la langue, ce
midi, les mots leur paraissent inutiles. Elles regardent au-delà du bras d’eau
glacée qui sépare l’île de la terre ferme, la lisière de la forêt qui se dresse au
loin, comme une frontière entre deux mondes. Celui-ci et le leur.
La forêt s’étend jusqu’au lac Manouane où elles ont grandi et où, cet
hiver, leurs parents ont encore établi leur campement. En regardant ces
épinettes résister sans broncher aux coups de griffe du vent venu de la mer,
elles ont l’impression d’apercevoir un bout de chez elles. Le vent peut bien
déchirer les rochers, il ne peut rien contre les forêts immuables et cela les
réconforte.
Cette forêt leur est inaccessible, car les pensionnaires ne sont pas autorisés
à sortir de l’île. Sans doute parce qu’on craint qu’ils ne se sauvent. Quoique
personne n’imagine qu’un enfant puisse survivre seul. Et même s’il y
arrivait, comment pourrait-il retrouver son chemin jusque chez lui ? Après
tout, le pensionnat se trouve à mille kilomètres de Mashteuiatsh. À pied,
cela représente un continent à traverser.
La cloche qui annonce la fin de la récréation sonne dans l’air glacial. Les
deux amies rentrent en courant. Il ne faut surtout pas tarder. Les retards, non
plus tolérés, sont eux aussi durement sanctionnés.
Les deux filles n’ont pas vu le garçon qui les observait discrètement de
loin, caché dans un recoin du pensionnat. Ce garçon réservé, solitaire, n’a
pas d’amis parmi les autres pensionnaires. Le territoire de sa famille se
trouve très loin au nord. C’est l’un des plus éloignés, et la longueur du
voyage les force à quitter Mashteuiatsh avant tout le monde. Elle fait en
sorte également qu’ils arrivent chaque printemps parmi les derniers, si bien
qu’en fin de compte ils ne restent jamais très longtemps dans la réserve et
qu’on en sait peu sur eux.
On raconte de plus que sa mère vient de l’est et que son grand-père, qui
n’est pas non plus un Ilnuatsh, vient de plus loin encore. On raconte bien
des choses à son sujet, mais on en sait peu.
Virginie a souvent remarqué que le garçon les observe. Ou plutôt qu’il
l’observe, elle. Il est grand et a des yeux très noirs. Virginie ne l’a jamais vu
sourire. Et pourtant, il ne lui inspire aucune crainte, comme si ses silences
exprimaient la douceur.

« Thomas ! Après le souper, viens me rejoindre dans la cabane à bois. Tu


vas m’aider à débiter les cordes qu’on a livrées ce matin ! »
Thomas n’aime pas le père Johnson. Il lui fait faire toutes sortes de
travaux, sous prétexte qu’il est plus grand et plus fort que la moyenne. Il y a
chez cet homme quelque chose que Thomas n’arrive pas à saisir. Peut-être à
cause de sa peau trop claire, laiteuse, et de sa barbe rousse qui lui donne
l’air d’un animal. Thomas n’aime pas cette façon qu’a le prêtre de le suivre
de ses yeux délavés. On dirait une couleuvre fixant la proie qu’elle
s’apprête à dévorer.
Par contre, Thomas ne déteste pas couper du bois. Le travail physique lui
rappelle la vie en forêt, où il y a toujours à faire. Étudier lui paraît inutile et
dénué de sens. Couper un arbre, le débiter, le transformer en bûches prêtes à
chauffer un poêle, voilà quelque chose que Thomas comprend. Il y voit une
utilité pratique. À quoi sert de savoir compter ou lire ?
« On va scier les pitounes et ensuite les fendre, mon garçon. »
Thomas trouve qu’il y a beaucoup de bois à couper. Mais, comme
toujours, il ne se plaint pas. Il prend son bout de la scie et s’installe face à
l’homme en soutane. Les deux se mettent à l’ouvrage, sciant
méthodiquement, chacun de son côté du plateau de sciage.
La cabane à bois est à l’écart du bâtiment principal, de sorte que Thomas
et le prêtre travaillent sans que personne puisse les entendre et vienne les
interrompre. Le bois fraîchement coupé dégage une odeur d’épinette que
Thomas aime. L’odeur de la forêt.
Le père Johnson manie la scie habilement et il soulève sans difficulté les
lourdes billes de bois qu’il faut placer sur le plateau et déplacer chaque fois
qu’une bûche est coupée. C’est un travail exigeant, et Thomas est
impressionné par la force physique de l’homme. Celui-ci travaille sans
parler, attelé à sa tâche avec sérieux. La sueur coule sur ses tempes rouges
et perle sur son front trop blanc. Thomas aussi transpire à grosses gouttes.
Il leur faut deux bonnes heures pour venir à bout de la montagne de
pitounes. Il reste maintenant à fendre le bois. Thomas se demande s’ils vont
devoir le faire ce soir. Il leur faudrait encore plus de deux heures. Ses bras
et les ampoules qui se sont formées sur ses mains lui font mal, ses
vêtements sont trempés de sueur.
Soudain, le prêtre s’arrête. Il contemple le travail accompli et, pour la
première fois, sourit. Thomas se dit que s’il n’avait pas les cheveux aussi
roux et la peau aussi blanche, il pourrait être un bel homme. Le père
Johnson est grand, il a des épaules larges et il est un des rares prêtres du
pensionnat à ne pas avoir de ventre proéminent. Malgré tout, quelque chose
en lui inspire du dégoût au garçon. Dans sa manière, dans sa façon de
regarder les gens, le regard vide. Il y a chez lui quelque chose d’animal qui
provoque de la crainte.
Le prêtre accroche la scie à un clou fixé au mur. Il prend une grande
inspiration, s’approche de Thomas.
« Tu as bien travaillé, mon garçon. Le Seigneur apprécie les enfants qui
ont du cœur au ventre. La paresse est un vilain défaut. Si tu mettais autant
d’ardeur à t’appliquer dans tes devoirs que quand tu as une scie entre les
mains, tu deviendrais médecin ! »
Le prêtre sourit à Thomas. Mais ce sourire est narquois. Il pose sa main
sur les épaules du garçon comme s’il voulait le féliciter. Thomas sent la
main de l’homme glisser sur sa nuque. Une main calleuse, chaude et
humide.
« Eh bien, dis donc ! Tu as eu chaud, mon petit. Tu es tout en sueur. »
Le prêtre cligne des yeux dans la pénombre, puis fixe le garçon. Il glisse
sa main sur la poitrine de l’adolescent, dont la gorge se noue. Thomas
cherche à se dégager. Le contact de la peau de l’homme sur la sienne le
révulse. Mais ce dernier saisit sa nuque de son autre main.
« Ne bouge pas si vite. Je ne te ferai pas mal. »
Le prêtre parle d’une voix suave que Thomas n’a jamais entendue chez
lui. Une voix pleine de menaces.
L’homme caresse maintenant son sein, son ventre. La respiration du prêtre
s’accélère à mesure que l’excitation le gagne. Thomas est tétanisé. La main
du père Johnson le retient, s’enfonce dans sa chair. Mais l’adolescent est
insensible à la douleur. La peur. Une peur qu’il n’a jamais connue ni
imaginée le transperce.
S’enfuir ! Il voudrait pouvoir se soustraire aux mains brûlantes qui
fouillent son corps, mais la peur le paralyse. Il sent les lèvres humides de
l’homme, sa langue sur sa nuque, et il voudrait crier. Mais sa gorge sèche
reste silencieuse.
Crier ne servirait à rien. Personne ne peut l’entendre. Il est seul avec cet
homme qui le dépouille de ses vêtements et de sa dignité, avec une froide
détermination qui glace le sang du garçon. Thomas est insensible à la
morsure du froid, il ne sent que la brûlure qui lui cisaille la chair, s’empare
de son sexe. Il respire l’haleine fétide de l’homme derrière lui. Le prêtre
râle. Il rugit comme un fauve qui s’excite à déchirer sa proie. Mais Thomas
n’éprouve plus rien. Il se détache de lui-même, s’imagine ailleurs, devient
un autre. Ce n’est plus lui que la bête dévore. C’est un inconnu.
Seule l’horrible odeur aigrelette qui emplit ses narines l’empêche
d’oublier complètement. Cette odeur de sueur qui sature l’air de la pièce et
lui donne la nausée. Malgré tous ses efforts, il ne peut l’oublier ni la
chasser. Elle s’accroche à lui, s’imprègne dans sa chair. Thomas réalise
qu’il ne pourra plus jamais l’effacer. Alors il ferme les yeux et, au prix d’un
effort énorme, il réussit à penser au lac Ashuapmushuan.
Le lac est d’un bleu impénétrable. On dirait une pierre précieuse posée sur
un immense tapis de verdure. Il arrive presque à le toucher.
13
LE SABLE

Pakuashipi
Le sable s’infiltre dans les souliers d’Audrey. Le vent du large balaie
inlassablement les rues désertes dans lesquelles s’alignent les mêmes tristes
maisons préfabriquées. Pakuashipi, malgré ses deux cent cinquante âmes,
ressemble à un village fantôme.
Beaucoup des habitants de la réserve préfèrent encore la tente aux
résidences de tôle payées par les subventions du gouvernement fédéral, et
ils passent de longues périodes en forêt. À cette latitude, ils n’ont pas tout à
fait abandonné leur vie de nomade.
Rien n’a changé en vingt-quatre heures et, pourtant, tout paraît différent à
Audrey Duval. Pakuashipi vit à moitié dans ce monde et à moitié dans un
autre. À moitié dans ce siècle, à moitié dans le précédent.
C’est un univers oublié. Ou plutôt inconnu parce que trop excentrique. Ce
sentiment d’appartenir à autre chose et d’avoir en même temps été
dépossédé imprègne la réserve. Il s’exprime dans les portes et les rideaux
fermés des maisons, et dans les regards méfiants des enfants.
Marie Nepton n’a pas choisi l’endroit pour rien. Il n’existe sans doute pas
meilleur lieu pour disparaître de la circulation et se faire oublier.
Audrey Duval prend son temps. Rien ne presse maintenant qu’elle a
décidé de son plan. De toute façon, il ne sert à rien de se présenter trop tôt
chez la vieille. Elle cuve encore son alcool à cette heure.
Audrey marche lentement dans les rues de terre de la réserve. Elle
observe, respire, hume. Et, surtout, elle tente de comprendre. Pakuashipi
n’est constitué que de quelques rues tracées entre des collines rocailleuses
et les eaux paresseuses de la rivière Saint-Augustin. D’un côté, l’eau ; de
l’autre, la forêt. Deux frontières.
Le Resto CK, le seul de la réserve, n’est guère plus qu’une maison mobile
abritant un casse-croûte. Comme midi approche et qu’elle commence à
avoir faim, Audrey y entre, sous les regards étonnés. Visiblement, l’endroit
n’a pas coutume d’accueillir des touristes.
Audrey s’assied au comptoir. L’avocate, habituée aux menus sophistiqués
des bistros du centre-ville de Montréal, lit celui-ci avec un brin
d’inquiétude. Le Resto CK a beau se trouver en plein milieu de la forêt et
devant un village de pêche, son menu n’offre ni poissons ou fruits de mer,
ni viande de gibier.
Déçue, la jeune femme opte finalement pour ce qui, en se fiant aux
assiettes des clients, semble être la spécialité locale, un hamburger, des
frites et une boisson gazeuse. La serveuse parle à peine le français. En fait,
tout le monde parle innu.
L’avocate sent les regards posés sur elle. Son apparition a imposé le
silence. La serveuse lui apporte son assiette et reste plantée là à l’observer.
« Merci », dit Audrey, mal à l’aise.
La serveuse pouffe de rire.
Audrey commence à trouver la situation étrange.
« J’ai dit quelque chose de drôle ?
— Non. On se demande pourquoi vous êtes ici. »
La femme parle d’une voix hésitante en cherchant ses mots. Audrey
remarque ses yeux brillants et son sourire franc, dénué d’hostilité.
« Je suis venue voir une dame. Je suis ici pour affaires, en fait. »
La serveuse traduit en innu les explications de la visiteuse aux autres
clients, visiblement aussi curieux qu’elle. Ils se contentent d’approuver en
hochant la tête. La serveuse pose alors la question qui chicote tout le monde
dans le petit casse-croûte.
« Qui venez-vous voir ?
— Je suis venue voir Marie Nepton.
— Qui ? répond la serveuse en fronçant les sourcils.
— Marie Nepton. Vous savez, la vieille dame qui vit seule au bout de la
rue.
— Nepton ? Il n’y a pas de Nepton à Pakuashipi. Ce n’est pas un nom
d’ici. »
La serveuse se met à parler en innu. La discussion entre les clients s’anime
et devient rapidement cacophonique. Audrey observe la scène, perplexe. Au
bout d’un moment, tout le monde se tait, et la serveuse se retourne vers elle,
l’air interloqué.
« Vous parlez de la grosse Marie ? Vous êtes venue de la ville pour voir la
grosse Marie ?
— J’imagine que c’est elle, en effet. »
La serveuse éclate de rire et le reste de l’assemblée emboîte le pas quand
elle leur confirme ce qui a attiré l’avocate à Pakuashipi.
« Vous perdez votre temps. Elle ne parle à personne. Et de toute façon, ce
n’est pas une femme d’ici.
— Justement, enchaîne l’avocate, qu’est-ce que vous savez d’elle ? Vous
connaissez les raisons qui l’ont amenée ici ?
— Moi, je ne sais rien. Elle ne sort pas de chez elle. Elle vit là depuis
toujours. Mais elle ne se mêle pas aux autres. On ne la connaît pas. C’est
une Innue, oui. Mais pas d’ici. Il faudrait demander aux anciens. Comme
celui qui vit dans la petite maison blanche à côté. Il connaît tout le monde,
et il est assez vieux pour se souvenir de son arrivée. C’était avant que je
vienne au monde. »
La jeune femme s’esclaffe encore et se remet à parler en innu avec les
autres clients, laissant l’avocate à son repas.
Audrey mange en vitesse, finit son Coca-Cola diète, paye sa facture et sort
du restaurant. Un soleil étincelant domine le ciel et se mire dans les bancs
de sable clair de la rivière Saint-Augustin. De l’autre côté de la rue, un
chien au pelage fauve s’immobilise en la voyant. Il l’observe à distance.
Même les chiens s’étonnent de la présence de la femme blanche.
Audrey respire l’air salin qui gonfle ses poumons. Elle s’assure que tout
est en place dans son sac, puis se met en marche.
14
LES LOUPS

Fort George, automne 1936


Le vent du nord, implacable, arrive de la mer devenue banquise. En de
puissantes et incessantes rafales, il secoue les arbres agrippés aux rochers et
dressés en phalanges serrées.
Depuis une semaine, les pensionnaires n’ont pas mis le pied dehors. La
tempête rugit. Les poutres du pensionnat grincent. L’édifice craque de
partout.
Le pensionnat de Fort George est constitué d’une longue section centrale
et de deux petites ailes à l’extrémité nord. Il compte trois étages et autant de
rangées de fenêtres qui en percent les flancs. Un clocher, surmonté d’une
croix s’élevant orgueilleusement dans le ciel, orne la façade. C’est de loin
l’édifice le plus imposant à des centaines de kilomètres à la ronde.
Par l’une des fenêtres de la salle à manger, Marie et Virginie regardent la
neige tomber. Fort George s’enfonce dans les limbes de l’hiver. Les
paysages plats se perdent dans l’horizon monochrome.
Marie et Virginie ont l’impression de vivre ici depuis toujours. Il leur
arrive d’avoir de la difficulté à se remémorer leur vie d’avant. Leur vie tout
court. La tournée des collets à l’aube, la chasse à la perdrix dans les sous-
bois, le parfum odorant du tapis de sapin dans la tente. Toutes ces petites
choses qui jusqu’à présent avaient constitué leur quotidien se transforment
en souvenirs que le temps qui passe efface peu à peu. Et cela leur semble
terrible. Elles ont l’impression de s’effacer, elles aussi, de disparaître petit à
petit.
Vont-elles tout oublier ? Jusqu’à leurs véritables noms ? Qui reconnaîtra
trente-deux et trente-trois à Mashteuiatsh ? Sauront-elles même encore
parler leur langue ? Le français s’impose par la force sur l’île. Il est
maintenant la langue commune. Même pour ceux qui le maîtrisent mal,
comme Marie.
Virginie et Marie ont été parmi les dernières à continuer de parler innu
entre elles. Mais elles se sont fait prendre à plusieurs reprises. Une fois, une
sœur leur a lancé une brosse à tableau qui a atteint Marie au visage. Elle
s’est mise à pleurer. La religieuse l’a frappée avec une règle en lui
ordonnant de se taire. Virginie a voulu protester pour son amie. La sœur l’a
giflée si fort que Virginie s’est mise à saigner.
Les deux filles se sont tues. Leurs plaies les brûlaient. Mais la douleur,
elles l’ont gardée pour elles. Depuis, elles n’ont pratiquement plus prononcé
un mot d’innu. Parfois, Virginie se parle à elle-même dans sa langue. Elle
s’invente des conversations, des jeux. C’est sa manière de ne pas oublier.
Mais il lui arrive de ne plus savoir si elle se parle en innu ou en français.
Les langues se mêlent dans sa tête.
Aucune des deux n’a reçu de nouvelles de sa famille. Personne ici n’en
reçoit ni n’en donne, à moins d’une urgence, et encore. De toute façon, la
plupart des parents ne savent ni lire ni écrire. Et comment envoyer ou
recevoir du courrier au milieu de la forêt ?
Marie et Virginie se demandent parfois si leurs parents pensent souvent à
elles. Elles se demandent si la chasse est bonne au lac Manouane et
comment se portent les leurs. Elles essaient de garder vivant, dans leur
esprit au moins, le monde de leur enfance.
Les deux filles ont l’impression de survivre depuis leur arrivée sur l’île.
Elles ont dû se faire au rythme de vie du pensionnat : lever à six heures,
prière du matin suivie du déjeuner, puis des classes. Une vie réglée comme
une horloge. Il a fallu s’habituer aux règles, nombreuses et fermes. Le
moindre écart entraîne une punition.
Mais ce que les deux filles trouvent le plus dur, c’est que ce qu’elles ont
toujours tenu pour normal et respectable, la façon de vivre des leurs, est
devenu objet de dérision et de mépris. Cela leur brise le cœur.
Leurs enseignants dénigrent constamment leurs parents. Ils les traitent
d’ignorants, de sauvages. Sauvages ! Elles détestent ce mot. Il est un dard
planté dans leur chair chaque fois qu’il est prononcé.
Les prêtres et les sœurs leur répètent souvent qu’ils ont de la chance que le
gouvernement du Canada les ait pris en charge pour les sortir des ténèbres
de l’ignorance et leur offrir les lumières de l’enseignement. Au début, les
deux amies protestaient. Marie, surtout, était incapable de se retenir. Cela
lui avait valu de sévères réprimandes et de nombreuses punitions.
Certains professeurs n’hésitent pas à frapper. Le père Rouge, comme le
surnomment les enfants, est l’un de ceux-là. Un jour, il a cogné
l’adolescente si vivement que le sang a jailli de son arcade sourcilière et que
son œil a enflé et bleui, ce qui lui a valu les railleries des autres élèves
pendant deux semaines. Depuis, elle a compris la leçon. Comme Virginie,
elle garde maintenant sa colère en elle.
Marie souffle dans la vitre. Un petit nuage de buée se forme, puis se
dissipe lentement. Marie souffle à nouveau.
Virginie observe son amie, le regard perdu, la bouche entrouverte.
« Tu crois qu’ils se souviennent de nous là-bas ? dit Marie.
— Au lac Manouane ? Bien sûr, idiote. Je suis certaine qu’ils pensent
encore plus à nous que nous à eux. »
Marie fixe le bras de mer qui sépare l’île de la terre ferme et, au-delà, la
lisière des arbres qui se dessine. Plus loin se trouve la liberté. Sa liberté.
Elle souffle sur le verre, regarde les petites gouttes d’eau se condenser, puis
disparaître lentement, comme si elles n’avaient même jamais existé. Peut-
être en était-il ainsi d’elle-même ?
« Qui va leur apporter du lièvre maintenant que nous ne sommes plus là
pour faire le tour des collets ? ajoute Virginie d’une voix gaie. N’oublie pas
que nous sommes les meilleures ! »
Virginie soulève les bras. En serrant les poings, elle gonfle ses minuscules
biceps. Marie se mord les lèvres, puis éclate de rire devant les simagrées de
son amie.
« Pff ! Ce ne sont pas des bras, ça, ce sont des allumettes, réplique Marie.
Ça, ce sont des bras », dit-elle en faisant mine de gonfler ses propres biceps.
Rire fait du bien, même si elles n’y parviennent pas toujours.
« Tu n’es pas très grosse, mais tu es la meilleure pour attraper du lièvre »,
concède Marie en baissant les bras.
Un peu de lumière brille à nouveau dans ses yeux.
C’est vrai que Virginie a un don pour savoir où la bête mettra les pattes.
Elle sait d’instinct où installer le piège. On dirait qu’elle arrive à lire les
traces laissées par la bête et à prévoir ses mouvements. Elle voit l’endroit
précis où le lièvre a ralenti, celui où il s’est immobilisé et, surtout, celui où
il a accéléré. C’est là qu’il faut placer le collet.
« Virginie, plus rien ne sera jamais pareil. Même quand on va retourner
chez nous. Plus rien ne sera comme avant. »
Virginie ne dit rien. Elle sait que son amie a raison.
« J’ai peur. »
Virginie prend son amie par la main et l’entraîne.
« Viens, on va aller dehors. Ça va nous faire du bien. »
Marie grimace.
« Il fait trop froid. Et il vente encore à rendre fou.
— Viens, Marie. On va mettre nos manteaux. Ce n’est pas le vent qui va
nous dire quoi faire ! »
Virginie s’élance, et son amie la suit. Elles attrapent leurs manteaux et
leurs bonnets de laine, rangés dans le grand garde-robe de l’entrée. Marie
ne trouve pas son foulard. Elle se souvient de l’avoir emporté dans le
dortoir. Il y faisait trop froid et elle a pris l’habitude d’enrouler l’écharpe
autour de son cou pour dormir.
« Attends, dit-elle, je vais chercher mon écharpe en haut.
— Espèce de frileuse. Tu es pire qu’une sœur », siffle Virginie en lui
faisant un clin d’œil.
Marie monte l’escalier en courant, se dirige vers la grande pièce au fond.
En s’approchant, elle entend un bruit étrange. Un gémissement ou une
plainte. Ou des pleurs ? Cela ne l’étonne qu’à moitié, car il arrive quand les
enfants sont malades qu’on les laisse simplement dans leur lit. Il faut
vraiment qu’ils soient mal en point pour que les pères appellent un médecin.
Marie s’approche doucement de la porte pour ne pas déranger. Elle entend
maintenant clairement des sanglots entrecoupés de cris aigus. Marie se
glisse prudemment à l’intérieur du dortoir en prenant soin de ne pas faire de
bruit.
Les rideaux aux fenêtres sont tirés. Il fait très sombre et l’absence de
lumière l’empêche de bien voir pendant un moment. Marie entend une voix,
pas une voix d’enfant, mais la voix étouffée d’un homme parlant tout bas
pour ne pas attirer l’attention. Et cette voix, elle la connaît.
Les yeux de Marie se sont maintenant habitués à la pénombre et, au fond
de la pièce, elle distingue trois silhouettes serrées autour d’un lit. Deux des
hommes en soutane, placés de chaque côté du lit, semblent retenir la
personne qui y est étendue. L’autre se tient au pied du lit et serre dans ses
mains les cuisses ouvertes d’une jeune fille que Marie n’arrive pas à
reconnaître. Sa soutane est relevée, montrant la chair blanche de ses
hanches luisant dans la pénombre.
Les grognements du prêtre couvrent maintenant les plaintes de la fille.
Son corps cambré se balance entre les jambes écartelées. Marie voit les
doigts qui s’enfoncent dans la peau rougie et cela lui donne la nausée.
Elle voudrait fermer les yeux et ne rien avoir vu, mais n’arrive pas à
détourner le regard, pendant que ces images s’imprègnent en elle pour
toujours.
Le prêtre accélère son mouvement d’un geste brusque, son corps se crispe
un moment. Puis il relâche la fille dont les jambes tombent mollement sur le
matelas. Marie entend les deux autres ricaner. Elle recule lentement, sans
faire de bruit. Mais son pied heurte la base d’un lit. Les trois silhouettes se
retournent subitement, fouillent la pénombre.
Marie hésite un instant. Puis elle se précipite en courant vers la porte. En
sortant du dortoir, elle jette un coup d’œil rapide derrière elle et voit deux
yeux pâles fixés sur elle.
Marie traverse le corridor aussi vite que le lui permettent ses courtes
jambes. Elle dévale l’escalier, saute d’un palier à l’autre. La sueur coule sur
ses tempes. Virginie voit son amie débouler vers elle, livide.
Virginie comprend qu’une chose grave s’est produite. Elle ouvre la porte.
Les deux filles se précipitent dehors, où le vent semble s’être enfin calmé.
Ce n’est qu’une fois la clôture de bois peint franchie qu’elles s’arrêtent.
Immobiles, elles se tiennent les mains en fixant l’horizon et la ligne des
arbres. Seul le bruit de leurs respirations rompt le silence.
À l’autre extrémité de la cour de l’école, un jeune homme, le dos appuyé
au mur de bois, les mains dans les poches, les observe. Thomas sort du
pensionnat chaque fois qu’il le peut, malgré le vent, la neige et le froid. Il
étouffe entre les murs de l’école. Il a besoin de sentir le ciel au-dessus de sa
tête et les arbres autour de lui. Thomas regarde les deux filles qui tentent de
reprendre leur souffle.
Il ne leur a jamais adressé la parole. Thomas se mêle peu aux autres. Mais
il connaît leur nom, leur vrai nom, Virginie Siméon et Marie Nepton. Il sait
qu’elles viennent toutes deux d’en haut du lac Manouane, très loin de chez
lui. Son grand-père lui parlait souvent de Nitassinan, le pays des Innus qu’il
a parcouru du temps de sa jeunesse. Il lui a décrit longuement l’impétueuse
rivière qu’il faut remonter pour atteindre le lac dont elle porte le nom.
C’est sur les berges tranquilles du lac Manouane, encerclé de montagnes
abruptes, qu’est née Virginie Siméon, la jeune fille qui tient les mains de
son inséparable amie en ce moment. Virginie, au regard impénétrable
comme une rivière profonde. Pourtant, Thomas n’a jamais vu autant de
lumière que dans les yeux de Virginie.
Quand elle l’a regardé la première fois, il a senti un feu réconfortant
monter en lui. On aurait dit que des mains d’une incomparable douceur
venaient de se poser sur son cœur pour le rassurer. Les mains de Virginie.
De son grand-père, Thomas avait appris à lire dans les regards. Le vieil
homme disait que les yeux révèlent la nature des êtres vivants.
L’inquiétude chez le cerf parce qu’il se sent constamment menacé. La
confiance dans celui du mush3, car cette bête puissante ne craint aucun
animal. Le renard a un regard rusé qui vous transperce. Le loup-cervier, le
regard oblique du prédateur qui cherche chez l’autre la faiblesse.
Le regard des hommes peut exprimer tant de choses. Des émotions
surtout, la colère, la peur, l’envie, l’inquiétude, la curiosité ou l’excitation.
Parfois, mais rarement, les yeux révèlent la véritable nature d’une personne,
sa bonté, sa générosité, ou alors sa cruauté et sa malice.
Les yeux de Virginie ne sont semblables à ceux de personne. Ce sont des
puits de lumière et, quand il y plonge son propre regard inquiet, il éprouve
chaque fois un long frisson. Dans les yeux de Virginie, Thomas se sent
troublé.

*
Les mains de Marie tremblent et Virginie aimerait pouvoir prendre pour
elle sa peur.
« Que s’est-il passé, Marie ? »
Celle-ci garde les yeux clos, se presse un peu plus contre son amie. La
chaleur de son corps la rassure un peu, mais les images des hommes
penchés sur le lit comme des bêtes de proie la hantent. Elle n’arrive pas à
les chasser de son esprit. Elles tournent dans sa tête sans cesse. Marie peine
pour respirer. Elle se sent au bord du précipice, est prise de vertige.
« J’ai peur d’eux, finit-elle par murmurer comme pour s’assurer que seule
son amie l’entend bien.
— De qui as-tu peur, Marie ?
— Des loups », souffle-t-elle.
Virginie serre son amie dans ses bras. Elle sent son corps tendu.
« N’aie pas peur, je ne les laisserai pas te toucher, Marie », lui chuchote-t-
elle pour la rassurer.
Les loups ! Un long frémissement parcourt Virginie. Elle a vu leurs
victimes depuis leur arrivée à Fort George, les visages rougis, les bras et les
jambes griffés, les yeux tuméfiés, les âmes percées.
Personne n’ose parler, de peur que cela n’attire la malchance. De peur des
représailles, surtout, que cela ne manquerait pas d’entraîner.
Virginie ferme elle aussi les yeux. Elle pense à sa forêt, à son lac, respire
le parfum épicé du tapis de sapin, l’arôme de la bannique fumante sortant
des braises chaudes. Elle n’entend plus le vent qui balaie la neige autour
d’elle et elle oublie la morsure du froid.

3.Orignal.
15
LA VIEILLE

Pakuashipi
Marie Nepton ne répond pas à la porte. Audrey s’y attendait. Dans quel état
est-elle, de toute façon ? Est-elle seulement consciente ? Audrey contourne
la petite maison et ne prend pas la peine cette fois de s’annoncer. Elle
tourne la poignée, entre. L’odeur fétide qui règne à l’intérieur lui semble
plus insupportable encore que la veille. En tâtonnant, l’avocate trouve
l’interrupteur près de la porte de la cuisine.
Elle poursuit son chemin et découvre Marie Nepton écrasée sur le sofa
défoncé. Ainsi défilent les jours pour elle, des heures écoulées à s’imbiber
d’alcool pour se perdre dans ses vapeurs. Qu’est-ce qui la pousse à
s’étourdir ainsi ? Voilà ce que l’avocate veut savoir.
Audrey Duval redresse tant bien que mal la vieille sur son sofa et la
secoue énergiquement.
« Allez, madame Nepton. Réveillez-vous ! »
Celle-ci ouvre péniblement les yeux. Son regard se perd dans un
brouillard éthylique. Il lui faut un moment pour reconnaître la femme qui se
tient devant elle, un sac à la main. La vieille Innue gesticule comme si elle
voulait chasser une mouche.
« Fous-moi la paix, toi. Tu veux que j’appelle la police ?
— Il n’y a pas de police à Pakuashipi, Marie.
— Dégage de chez moi ! hurle la vieille. Veux-tu me laisser en paix une
fois pour toutes ?
— Vous n’avez d’autant plus pas besoin de la police, Marie, que je suis
votre avocate. »
Marie Nepton jette un regard furieux à Audrey, qui ne lui laisse pas le
temps de répondre. D’un geste vif, elle pose son sac sur le sol et en sort
d’une main une canette d’Old Milwaukee format géant et, de l’autre, une
bouteille verte de gros gin De Kuyper.
L’avocate aurait préféré un alcool de meilleure qualité, comme le Bombay
Sapphire que les barmans ont l’habitude d’utiliser dans les cocktails qu’elle
affectionne, mais elle a plutôt choisi une marque moins chère, pariant qu’il
y avait plus de chances que Marie Nepton la connaisse.
Le regard de Marie Nepton, hypnotisé, hésite entre la canette et la
bouteille. L’avocate a finalement réussi à obtenir l’attention de sa cliente. Et
voilà. Il suffisait de trouver le bon argument, se dit-elle en souriant.
Marie étire le bras et opte pour le gin. Elle saisit la bouteille verte et
l’ouvre d’un geste méthodique et étonnamment précis pour une femme dans
son état. Elle en avale aussitôt une grande lampée.
Ses doigts tremblent. Ses yeux arrivent difficilement à distinguer ce qui
l’entoure. Comme chaque matin, la vieille Marie émerge péniblement des
brumes où elle s’est plongée. L’alcool faisant lentement effet, elle retrouve
peu à peu sa contenance.
Audrey s’assied dans le fauteuil. Elle regarde la canette dans sa main,
l’ouvre et en boit une gorgée. La bière froide crépite dans sa gorge.
Étrangement, l’alcool la rassure.
Deux femmes, issues de deux mondes opposés et réunies dans ce salon
glauque par un passé que l’une veut oublier et que l’autre cherche à
comprendre, s’observent en silence. Un chien jappe dans la rue. Le vent,
toujours le vent du nord, siffle.
Mais dans la tiédeur de la petite maison déglinguée, le passé est sur le
point de rattraper le présent. Du fond de son abîme, Marie discerne à peine
le visage délicat de la jeune femme. Son esprit, englué dans les vapeurs de
l’alcool depuis tant d’années, a perdu l’habitude de s’intéresser à ce qui
l’entoure.
Mais quelque chose l’interpelle chez la jeune femme assise en face d’elle.
Quelque chose dans son regard lui semble familier. Quoi ? Elle ne saurait le
dire encore. Se concentrer lui demande un effort inouï, mais elle arrive
enfin à discerner les yeux qui la fixent calmement. Elle devrait être gênée
d’être ainsi observée. Elle devrait ressentir un malaise. Pourtant, une forme
de réconfort la gagne, et cela lui paraît étrange. Pourquoi ? Elle ne saurait le
dire non plus. Certaines choses s’expliquent mal. Elles se sentent. Même
quand on est ce qu’est devenue Marie Nepton.
Est-ce la lumière qui brille au fond du regard de l’avocate qui l’intrigue et
attire son attention ? Ou bien la fougue de sa jeunesse ? Marie est
désorientée. Elle a déjà vu une pareille lumière dans un regard, mais c’était
il y a si longtemps. C’était ailleurs et avant. Pourtant, malgré la distance et
le temps, l’impression de réconfort lui semble la même qu’à l’époque. Est-
ce possible ?
Marie s’étonne de pouvoir encore ressentir autre chose qu’un mal de bloc
ou la nausée, d’éprouver autre chose que de la colère ou la honte. Les yeux
de la vieille femme s’embuent. Des larmes coulent sur sa peau desséchée
par le temps et l’alcool. Sa vue s’embrouille. Cela se produit chaque fois
qu’elle s’approche du gouffre qui s’ouvre dès qu’elle repense à son passé,
avant qu’elle devienne la loque humaine qu’elle s’efforce d’être.
Marie boit le gin pour se rassurer. Le liquide réchauffe sa gorge, réchauffe
son cœur un instant. Seul l’alcool l’aide à engourdir la douleur sourde qui la
ronge.
La vieille femme vacille au bord du précipice. Elle voudrait s’y précipiter
pour en finir. La mort, elle l’a implorée tant de fois. Elle la sent là, tout près.
Sans cette femme qui la retient de ses grands yeux verts, Marie coulerait
dans le gouffre qui l’attend depuis trop longtemps. Qui est cette étrangère
qui plonge son regard apaisant en elle et qui, de sa main à la fois douce et
solide, la tire des profondeurs ?
Les larmes tombent sur sa poitrine, mouillent son vêtement. À quand
remonte la dernière fois qu’elle a pleuré ? Elle l’ignore. Non, c’est faux,
elle s’en souvient très bien. Elle qui n’a jamais eu une bonne mémoire n’a
pas oublié. Comment le pourrait-elle ?
La vieille Amérindienne ignore un moment ses angoisses et ses pensées
noires. Elle se laisse bercer par le regard apaisant, comme enfant elle le
faisait par un autre regard empreint d’une douceur similaire. Un simple
regard humain ne peut chasser à lui seul les fantômes qui vous hantent,
mais il peut les éloigner un instant.
Marie boit son gin. Elle respire mieux. Les larmes continuent de couler
sur ses joues ridées. Mais elle respire. Respirer ! Sentir l’air gonfler ses
poumons. Sentir la vie vibrer une fois encore dans sa vieille carcasse.
Quand on rêve de mourir depuis aussi longtemps que Marie Nepton, c’est
déjà beaucoup.
16
L E S R AT S D A N S L E N O I R

Fort George
Virginie frissonne. Elle a beau se rouler en boule, elle n’arrive pas à se
réchauffer. Elle se demande ce qui l’effraie le plus, le froid mordant ou
l’obscurité quasi totale dans laquelle elle est plongée.
L’immeuble craque de toute part. Elle entend les pas des élèves qui
résonnent sur le parquet. Quelquefois, elle saisit une voix ou perçoit des
mouvements autour d’elle.
Les rats. Elle les déteste. Elle n’a jamais vu un animal pareil dans la forêt.
Le rat est une bête de la ville. Au début, ils se tenaient loin d’elle, se
cachaient comme ils le font en temps normal. Maintenant, ils savent qu’elle
ne représente pas une menace. Elle pourrait être une proie. Les rats rôdent
autour d’elle. Ils s’approchent à quelques pas d’elle, la hument à distance.
Ils la jaugent. Ils attendent qu’elle dorme. Virginie voudrait se lever pour les
faire fuir. Mais le plafond trop bas ne lui permet pas de se tenir debout. Pour
marcher, elle doit être accroupie.
L’humidité est insupportable dans la cave, et le froid la transperce. Elle ne
sait plus depuis combien de temps elle est là. Ni jusqu’à quand elle y
restera. La sœur l’a enfermée en guise de punition parce qu’elle a osé la
défier. Virginie ne voulait pas. Elle essaie de passer inaperçue. Elle veut
juste survivre et sortir de Fort George au plus vite. Quitter cette île maudite
pour retrouver sa forêt.
Mais c’était plus fort qu’elle. La sœur s’est mise en colère contre Marie
encore une fois.
« Tu ne comprends rien ? » lui a-t-elle crié.
La sœur sait que Marie se fige quand on lui pose des questions devant
toute la classe. Elle fait exprès pour l’humilier. Virginie la déteste pour ça.
La main de la sœur a volé et a frappé Marie derrière la tête.
« Tu n’écoutes pas ? »
Marie n’a rien dit. Elle avait peur. La sœur l’a frappée au visage. Un coup
sec qui a laissé une empreinte rose.
« Je vais faire rentrer la matière de force, a-t-elle lancé d’une voix emplie
de colère. Je vais la pousser jusqu’au fond de ton gros crâne de sauvage ! »
Les coups ont commencé à pleuvoir. Marie regardait Virginie, et celle-ci
voyait la terreur dans ses yeux. Des larmes coulaient sur son visage. Mais la
religieuse était insensible à sa douleur. Elle a continué à frapper. Marie est
tombée par terre. La sœur s’est penchée sur elle.
« Debout, grosse paresseuse ! a-t-elle hurlé, les yeux injectés de sang.
Debout, espèce de sauvage ! »
Au moment où la femme en costume noir s’apprêtait à frapper du pied
l’enfant effondrée, elle a senti une main saisir son cou et le serrer. Puis elle
s’est sentie projetée en avant. Elle a heurté le mur et s’est s’écroulée sur le
plancher. Hébétée, la religieuse a regardé autour d’elle en se demandant qui
avait osé. Humiliée, elle trépignait de colère.
Virginie se tenait entre elle et Marie, le corps raide, les poings serrés, prête
à bondir, la rage durcissant ses traits.
« C’est vous, la sauvage », a sifflé Virginie sans desserrer les dents.
Un silence lourd régnait dans la pièce. Aucun élève n’osait bouger. Sous
l’effet de la surprise, la religieuse est d’abord restée bouche bée. Puis elle
s’est relevée péniblement devant la classe interloquée.
Elle s’est approchée à pas lents de trente-trois, qui n’a pas bronché, n’a
pas reculé. Ce n’était plus une adolescente de quatorze ans qui se tenait
devant la femme au visage rougeaud, mais une chasseuse face à un loup.
Virginie lance une pierre qui rebondit sur la terre humide et fait fuir un rat
qui s’était trop approché. Elle se serre un peu plus contre le mur. L’humidité
suinte de partout et la pénètre jusqu’aux os. Elle grelotte, seule dans
l’ombre.
Virginie entend un bruit sec, suivi du grincement d’une porte qui s’ouvre.
Cela provient du fond de la cave. La porte qui donne accès à la pièce n’a
pourtant pas bougé. Elle regarde autour d’elle, cherche, mais elle n’y voit
rien.
La jeune fille entend des bruits de pas. Elle saisit une grosse pierre, se
prépare à frapper. Sa respiration s’accélère. Elle cligne désespérément des
yeux, fouillant l’obscurité.
Une voix douce chuchote dans le noir.
« Chut ! N’aie pas peur. C’est moi.
— Qui parle ?
— C’est moi, Virginie. Thomas Vollant. »
Virginie distingue maintenant la silhouette qui s’approche doucement. Le
visage de Thomas émerge peu à peu des ténèbres avec ses grands yeux
noirs, ses pommettes très saillantes et sa bouche charnue.
« Tiens. »
Le garçon lui tend une épaisse couverture de laine.
« Je l’ai prise dans la chambre de la sœur qui t’a fait ça, dit-il en montrant
du menton l’œil tuméfié de Virginie. Elle va trouver la nuit fraîche. »
Thomas sourit timidement. Virginie ne l’avait jamais vu sourire. Il se tient
comme toujours, un peu en retrait, sur ses gardes. Virginie place la
couverture sur ses épaules. Elle chasse ses frissons. Thomas s’approche,
s’assied près d’elle et pose un sac devant eux.
« J’ai pris ce que j’ai pu », dit-il en en sortant les provisions qu’il y a
cachées.
Des pommes de terre, un gros morceau de jambon et du pain.
« Le jambon, je l’ai volé aux professeurs. Ils ne s’en rendront même pas
compte. Nous, on n’avait que des patates et du pain pour souper. »
Virginie mange la nourriture refroidie, mais peu lui importe. Elle le fait
avec appétit, elle n’a ni dîné ni soupé.
Thomas l’observe en silence, fasciné par ses mains. Il n’a jamais vu des
mains aussi fines. Il a de la difficulté à croire que ces dix doigts, filiformes
et graciles, avaient saisi et jeté par terre la sœur Thérèse.
Virginie est un mélange de force et de délicatesse, et sa fière beauté le
trouble depuis qu’il l’a vue pour la première fois de sa vie en débarquant de
l’avion. Depuis ce jour, il ne peut la chasser de son esprit.
Thomas aime sa manière de froncer très légèrement les sourcils lorsqu’elle
est en colère. À peine bougent-ils. Tout semble en retenue chez elle. Chaque
geste, chaque parole sont réfléchis. Ses yeux en amande sont perçants, ses
lèvres, finement dessinées. De petites fossettes se forment sur ses joues
quand elle sourit ou fait la moue. Elle est gracieuse et rusée à la fois.
Comme un renard, l’animal le plus difficile à prendre au piège.
Virginie partage la couverture avec lui. Ils se serrent l’un contre l’autre
pour se réchauffer. Elle se sent lasse, mais la chaleur du corps souple et
ferme de Thomas la rassure. Les deux adolescents restent ainsi longtemps
dans la nuit glacée. Seul le bruit de leurs respirations brise le silence
monotone de la cave.
Virginie se demande qui est vraiment cet étrange garçon surgi de la nuit et
bravant l’autorité des religieux pour venir à son secours. Elle l’aime déjà
pour son courage et son calme qui révèlent à ses yeux un cœur sincère.
« Thomas ? »
Virginie parle d’une voix douce, émue.
« Oui.
— Comment savais-tu qu’il y avait une autre porte pour pénétrer ici ?
— Je fais beaucoup de travaux pour le père Rouge, répond le garçon. Et
derrière le pensionnat, dans la petite cabane appuyée au mur, il y a une
trappe qui donne accès à la cave. Les pères s’en servent pour entrer et sortir
du matériel. »
Thomas ne lui dit pas ce que le prêtre lui fait régulièrement subir dans ce
petit appentis. Lui-même préfère ne pas y penser. Il a appris à fermer les
yeux et à trouver le réconfort qui lui permet de vivre dans les images des
berges rocailleuses du lac Ashuapmushuan. Grâce à elles, il arrive presque à
tout oublier.
« Ton amie Marie va bien. Elle est juste un peu sonnée. Elle s’inquiète
pour toi, dit-il, le regard perdu.
— Pauvre Marie. Je m’inquiète aussi pour elle. »
Virginie se serre un peu plus contre Thomas.
« À quoi ressemble le territoire de ta famille ? » lui chuchote-t-elle.
Le parfum délicat de la jeune fille rappelle les effluves épicés d’une
sapinière. Thomas respire profondément pour s’en imprégner et oublier
l’odeur que le père Rouge a laissée sur lui.
« Il faut voyager longtemps et parcourir plusieurs lacs avant de l’atteindre,
dit-il doucement. Il faut remonter l’Ashuapmushuan jusqu’au lac. C’est
difficile, car le courant est puissant, et il faut faire de nombreux portages et
gravir plusieurs montagnes pour contourner des rapides infranchissables.
« Mais j’ai appris tous les chemins. Une fois au lac, il faut pousser plus
haut encore, il faut monter jusqu’au-delà de la ligne de partage des eaux. Là
où les rivières se tournent vers le nord. Il faut atteindre la limite des arbres.
C’est un voyage qui prend presque deux mois.
« C’est le bout du monde, peut-être, mais c’est le mien et c’est le meilleur
endroit pour chasser le caribou. Notre territoire se trouve tout près de leurs
lieux de passage dans la grande plaine du nord. Il n’existe rien sur terre de
plus majestueux que le passage d’un grand troupeau. Imagine un océan de
bêtes, trop nombreuses pour être comptées, avançant les unes contre les
autres en marchant au même pas. »
Les yeux de Thomas s’illuminent quand il évoque l’avancée des caribous
dans la toundra. Virginie n’a jamais vu de pareils attroupements et elle se
plaît à imaginer la steppe nordique submergée de bêtes aux panaches
majestueux.
« Il y a des caribous chez nous, dit-elle. Ils se déplacent parfois en
groupes, mais jamais on ne voit de grands troupeaux dans la forêt. Cela doit
être magnifique, Thomas. J’aimerais bien en voir un jour. Pourquoi ta
famille s’est-elle établie aussi loin au nord ?
— Autrefois, mon arrière-arrière-grand-père vivait près de Betsiamites,
sur les rives du fleuve. Un hiver, la nourriture a manqué. Les Innus de la
région ont connu une famine terrible. Quand ma grand-mère est morte, mon
grand-père a décidé d’emmener son fils vers de nouveaux territoires de
chasse. C’est ainsi qu’il est arrivé un jour au pays des Ilnuatsh. Les anciens
lui ont alors accordé le territoire en haut du lac Ashuapmushuan. C’était le
seul disponible à ce moment.
« Mon grand-père et mon père auraient ensuite pu se rapprocher de
Mashteuiatsh, mais ils ne l’ont pas fait et c’est bien ainsi. J’aime ce
territoire. J’y ai grandi. L’hiver y est rude, certes, mais c’est un beau pays.
Les arbres sont comme ceux qu’on trouve ici, plus petits et aux troncs durs
comme de la pierre.
— Ça semble beau quand tu le décris, car tu en parles avec beaucoup de
tendresse, dit Virginie. Mon père m’a souvent parlé de la plaine du nord,
toujours avec un mélange de crainte et de respect. Quel étrange pays pour
nous ! Je n’arrive pas à imaginer un monde sans forêt. Chez moi, la forêt est
immense. Pour s’y rendre, il faut remonter la rivière Péribonka, puis
prendre la Manouane vers le nord-est. C’est une rivière majestueuse. Elle
s’enfonce entre des falaises ténébreuses et débouche sur le grand lac au
bord duquel se trouve notre territoire de chasse. »
Pendant que Virginie se laisse griser par les images de sa forêt natale,
qu’elle arrive presque à respirer l’humus après une journée de pluie,
Thomas, de son côté, revoit le visage rougeoyant de Malek, près du feu,
racontant ses voyages.
Épuisée, Virginie s’endort, perdue dans ses souvenirs, la tête appuyée sur
l’épaule de son compagnon. Une noirceur opaque règne dans la cave, mais
les rats se tiennent maintenant à distance. Seul le crépitement de leurs pas
rappelle leur présence.
Thomas se laisse bercer par la respiration régulière de Virginie. Malgré
l’extrême inconfort des lieux, il ne s’est pas senti aussi bien depuis qu’il a
quitté Mashteuiatsh. La douceur du corps de la jeune fille, blottie contre lui,
lui semble incomparable. Ce corps qu’il a vu dressé et tendu comme un arc
prêt à tirer se repose maintenant contre lui, en toute confiance. Et cette
confiance gonfle son cœur de fierté.
Le garçon pose délicatement sa tête contre celle de Virginie, son bras
protecteur serré autour de ses épaules délicates.
Le pensionnat est tombé dans la nuit profonde. Un silence solennel règne
sur Fort George. Au fond de la cave du grand bâtiment érigé au-dessus des
galets, deux jeunes cœurs battent l’un contre l’autre dans l’obscurité.

Le craquement du plancher réveille Virginie dans un sursaut. Elle ouvre


lentement les yeux, hébétée, et sent son corps endolori. Pendant un moment,
elle se demande où elle se trouve. Que fait-elle ici ?
Puis les images de la journée précédente lui reviennent. Thomas ! Ce
garçon étrange et farouche a bravé le danger pour elle. Comment aurait-elle
survécu à la nuit glaciale au fond de la cave du pensionnat sans couverture ?
Sans la chaleur d’un autre être vivant ?
Thomas dort près d’elle. Il faut le réveiller avant que quelqu’un descende,
ce qui ne saurait tarder. Dieu sait ce qui se passerait alors. Virginie observe
un moment le visage de Thomas endormi, long, avec des traits harmonieux,
une bouche large. Sa peau est sombre, et ses cheveux, très noirs. On dirait
un petit garçon assoupi sous les arbres par un après-midi d’été.
Virginie sent une immense bouffée de tendresse l’envahir devant ce
garçon aux belles épaules solides, aux longues mains presque féminines, et
qui a risqué sa vie pour elle.
Depuis son arrivée à Fort George, elle a toujours senti la responsabilité de
protéger son amie Marie. Elles étaient deux face au monde. Ils sont trois,
maintenant.
L’adolescente pose le bout de son index sur le front de Thomas, glisse sur
son nez, sur sa joue, qu’elle caresse doucement. Virginie le regarde un
instant dans le silence du matin. Elle remarque à la base de son cou des
cicatrices, comme si une patte y avait laissé sa marque. L’empreinte d’une
bête ou celle un homme ?
« Thomas ! Thomas, chuchote-t-elle enfin. Réveille-toi ! »
Thomas ouvre les yeux, émerge lentement des brumes du sommeil, et le
regard de Virginie l’accueille.
« Il faut que tu remontes. Ils ne vont pas tarder. »
Thomas se lève, ramasse rapidement ses affaires. Virginie lui rend la
couverture. Il vaut mieux ne pas laisser de traces. Il la quitte sans dire un
mot. Elle lui fait un signe de la main. Il sourit.
Thomas réussit à réintégrer le dortoir avant le réveil et la prière commune.
Il se glisse sous les couvertures en essayant de faire craquer le moins
possible les ressorts du lit. Étendu sur le dos, il fixe le plafond, pense à
Virginie, toujours accroupie à même le sol de terre battue de la cave, seule
avec les rats, maintenant. La rage monte en lui.
Ce matin-là, Thomas prend une résolution qu’il tiendra, quel qu’en soit le
coût. Il fait le serment de ne plus laisser le père Rouge le toucher. Depuis
que la main de Virginie s’est posée sur sa joue, il ne peut en supporter
aucune autre. Il ferme les yeux. Ça sent le sapin frais.
17
L’ É V E I L

Pakuashipi
Marie Nepton a l’impression d’émerger d’un long rêve dont elle n’arrive
pas à s’extirper tout à fait. Les souvenirs s’emmêlent à la réalité,
l’imaginaire au monde réel. Et c’est ainsi depuis si longtemps qu’elle ne
saurait dire quand elle a échoué entre les murs de cette sinistre cabane qui
lui sert de maison. Ni comment elle a survécu. Et pourquoi ? Quelle utilité a
une vie comme la sienne ? Tout ce chemin, tout ce temps, pour aboutir ici.
Cela lui semble tellement insignifiant qu’elle en pleurerait si elle avait
encore la force de pleurer sur elle-même.
Sa tête pèse une tonne. Ses articulations la font souffrir. Elle respire
difficilement et peine pour se déplacer sans l’aide de sa marchette. Son
corps a besoin d’un répit que seule la mort peut lui apporter. Elle la souhaite
depuis des années. Mais même la mort se refuse à elle. Dieu veut-il la punir
en la laissant ici pour l’éternité ?
La déchéance physique qu’elle constate, elle s’en fout. Elle l’a même
voulue, provoquée. C’est un précipice au fond duquel elle s’est jetée en
espérant disparaître pour de bon.
Et pourtant, la voici ici encore ridiculement vivante, confinée à sa cabane
miteuse, aux murs et aux planchers crasseux, où elle se sentira toujours
étrangère, peu importe le nombre d’années passées entre ses murs.
Marie ne reconnaît pas les meubles pourris qui forment son mobilier.
L’odeur de moisissure et de nourriture avariée dans laquelle elle trempe jour
et nuit la dégoûte et lui donne la nausée. Si seulement elle avait eu une
goutte de courage, elle serait morte depuis longtemps. Elle aura tout raté.
Même sa mort.
Que lui veut maintenant cette jeune femme au regard brillant, à la peau
satinée et parfumée ? Elle s’en fiche et devrait la mettre dehors. Pourquoi
ne l’a-t-elle pas encore fait, d’ailleurs ? Pourquoi ?
Audrey voit la souffrance dans le regard inquiet et papillotant de la vieille
Innue, sent le chagrin immense enfoui depuis tant d’années qui remonte à la
surface.
Sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi, des larmes coulent sur ses
propres joues. Sa grande sensibilité lui joue des tours. C’est elle qui l’a
poussée, au début de sa carrière, à renoncer au droit criminel qu’elle a
d’abord pratiqué quelques années. Elle n’arrivait pas à se détacher
complètement de la douleur des victimes, de leur peine et de leurs
angoisses. Des collègues plus expérimentés lui ont expliqué longuement
que sa grande sensibilité pouvait s’avérer une faiblesse devant un jury.
Elle avait alors bifurqué et opté pour une carrière en droit commercial, où
des juges, seuls, décidaient du verdict des causes présentées devant eux.
Elle y défendait des victimes, certes, et cela était important pour elle, mais
c’étaient des victimes sans visage. Elle se battait à coups de chiffres et
d’arguments logiques et, à ce jeu, elle était la meilleure.
Audrey réalise soudainement ce qui l’a amenée jusqu’au bout du monde.
Elle voulait voir les visages des trois pensionnaires disparus. Elle voulait
qu’ils deviennent concrets comme l’injustice dont ils avaient été victimes.
Et maintenant qu’elle se retrouve face à Marie Nepton, elle ressent la
souffrance de la vieille comme sienne. Par compassion ou par sa nature, elle
doit en porter une partie sur elle.
« Je m’appelle Audrey Duval. Je suis venue jusqu’ici pour vous aider,
madame Nepton. »
Audrey commence à parler d’une voix si douce qu’on dirait un murmure.
Elle qui a l’habitude de plaider, de convaincre, souffle plutôt des mots qui
voltigent jusqu’à Marie. Elle raconte son histoire, son voyage à
Mashteuiatsh, et comment le hasard lui a fait apprendre l’existence des
pensionnats. Elle lui parle des excuses du gouvernement canadien et du
premier ministre. Elle lui explique les indemnités auxquelles les anciens
pensionnaires comme elle ont droit. Elle lui décrit tous ces gens qu’elle a
vus, souvent brisés, le long voyage qui l’a menée jusqu’à elle. Elle lui dit
son besoin de comprendre.
« Comment c’est, là-bas, maintenant ? murmure la vieille Innue de sa voix
graveleuse.
— C’est beau. Il y a une jolie promenade au bord du lac, un musée, un
centre d’hébergement pour personnes âgées. C’est devenu un joli village
qui attire les touristes. »
Un village ? Marie fouille dans sa mémoire engluée et ne trouve de
Mashteuiatsh que des images d’un campement. Elle revoit l’église de bois
dressée sur les rives du Pekuakami et des tentes installées autour sans ordre
apparent. Tout ce qu’elle sait de Mashteuiatsh remonte au temps de sa
jeunesse. Plus rien de cela n’existe. Même l’église peinte en blanc a été
remplacée par un bâtiment plus moderne.
« Ça fait combien de temps que vous n’y êtes pas allée, madame Nepton ?
— J’y ai laissé ma tente quand je suis partie. »
Marie prend une lampée de gin, Audrey une gorgée de bière.
« C’était juste un campement. Nous y passions tout l’été. Ce n’était pas
vraiment chez nous. Le lac Manouane, ça, c’était chez moi. »
Le lac de Marie remonte à l’époque qui précède les grandes coupes de
bois. À ce temps où la forêt demeurait le territoire des chasseurs et
trappeurs innus.
C’était avant que d’impétueuses rivières comme la Péribonka et la
Manouane soient harnachées et réduites en des sources d’énergie alimentant
les barrages qui permettent à Hydro-Québec de produire l’électricité qu’elle
achemine ensuite vers le sud et les États-Unis. Le cours de certaines rivières
a été détourné. Une partie du débit de la Manouane se déverse aujourd’hui
dans la rivière Betsiamites et alimente une centrale électrique sur la Côte-
Nord.
La forêt a en bonne partie été rasée pour fournir les usines de papier. Des
chemins de gravier remplacent les rivières comme voies d’accès, que
maintenant seuls les canots à moteur ou les kayaks des touristes sillonnent.
Ce monde-là est inconnu de Marie Nepton. Le lac Manouane auquel elle
pense en ce moment est une vaste étendue indomptée nichée entre les
montagnes au nord-est du Pekuakami. Un lac riche en truites grises, en
dorés et en brochets bien gras. Le lac existe toujours, mais le paysage qui
l’entoure a bien changé. Mais ce monde, même oublié de tous, vit encore
dans le cœur de la vieille femme.
Et maintenant qu’elle a ouvert les vannes de son passé, les souvenirs
remontent sans qu’elle puisse les retenir. La digue qu’elle a mis des années
à ériger est en train de se rompre. Comme l’eau s’infiltrant dans une brèche,
les images jaillissent en flot croissant. Le filet devient un torrent, impossible
à contenir.
Soudain, Marie a le vertige. La peur lui noue la gorge et lui tord les
boyaux. Elle veut fuir, crier. Elle étouffe. Elle se noie. Elle voudrait arrêter
la marée de souvenirs qui la submerge, mais il est trop tard. Le passé la
rattrape. Elle ne pourra pas se sauver. Son cœur s’emballe. Elle va mourir et
elle ressent une sorte de soulagement. Ainsi, c’est de cette façon que ça
devait se passer, se dit-elle. Elle est prête à s’en remettre à la mort. Il était
temps.
Marie Nepton souffle de plus en plus fort. Elle cligne désespérément des
yeux. Ses mains semblent chercher à saisir quelque chose d’invisible devant
elle, qui lui échappe constamment.
Puis, soudainement, elle s’immobilise, comme une outarde frappée en
plein vol reste un moment suspendue entre ciel et terre. Sa respiration
s’arrête, ses paupières se referment, et elle s’écrase sur son fauteuil, inerte.
18
LA MALADIE

Fort George
Son ventre la répugne. L’abomination de ces rondeurs contre nature qui
vont bientôt apparaître lui donne la nausée. Elle se sent sale et honteuse.
Ses problèmes ont commencé dès son arrivée à Fort George. Le père
Johnson s’est emporté et lui a cassé le bras au moment du débarquement de
l’avion. Il ne s’est pas occupé d’elle tout le temps qu’a duré sa
convalescence. Mais dès qu’on lui a retiré son plâtre, il s’est mis à lui
tourner autour.
Jeanne le craignait. Quand elle était en groupe, il prêtait peu attention à
elle. Mais dès qu’elle se retrouvait seule face à lui, elle sentait son regard
insidieux posé sur elle.
Jeanne faisait comme si de rien n’était et l’évitait le plus possible. Elle
gardait les yeux au sol dans les corridors, de peur de croiser les siens. Mais
il est difficile d’échapper complètement à quelqu’un dans un endroit comme
Fort George. Alors, quand elle le rencontrait, elle faisait mine de ne pas
l’avoir vu et poursuivait son chemin. Parfois, il la suivait sans rien dire. Il
lui arrivait de s’approcher si près d’elle qu’elle pouvait sentir sa présence
oppressante.
Puis il y a eu la première fois. Il a choisi un moment où elle était de
corvée. Une professeure l’avait punie parce qu’elle ne parvenait pas à
épeler correctement les mots qu’elle demandait. La sœur l’a obligée à rester
après la classe et à nettoyer la pièce. Elle devait laver le plancher, le tableau,
replacer tous les bureaux, chaque chaise. Jeanne a l’habitude des punitions.
Elle n’est pas très bonne en classe, et ses mauvais résultats lui valaient
souvent d’être punie ou gardée en retenue.
Ce jour-là, elle était seule dans la classe quand le père Johnson est entré. Il
a refermé la porte derrière lui, s’est approché silencieusement et sans cesser
de la fixer de ses yeux troublants.
Jeanne avait envie de fuir, de crier. Mais elle n’avait nulle part où aller.
Le père Rouge s’est approché d’elle par-derrière, jusqu’à la frôler. Il lui a
caressé les cheveux avec des gestes lents. Jeanne a senti son corps se figer.
Elle peinait pour respirer. La main de l’homme allait et venait sur sa nuque
dénudée. La peau du père Rouge était d’une douceur qui la révulsait. Sa
main a glissé sous ses vêtements, il a caressé son épaule. Puis le prêtre l’a
retournée vers lui. Jeanne ne pouvait supporter son regard impassible. Elle
ne pouvait que fixer le sol en ressentant une honte qui lui déchirait les
tripes.
Le père Rouge l’a prise par la taille, il a relevé sa jupe, sans jamais cesser
de la regarder, sans ouvrir la bouche. Jeanne a bandé ses muscles comme si
cela pouvait la protéger. Elle aurait voulu crier : « Non ! Non ! Laissez-moi
tranquille ! » Elle aurait voulu le frapper, le mordre, le griffer, lui arracher
les yeux, mais elle en était incapable, sa peur la paralysait.
L’homme a écarté ses jambes sans cesser de la fixer. Il voulait lui faire
comprendre que toute résistance était futile. Il s’est placé entre ses cuisses
tremblantes. Elle a senti le corps massif se presser contre elle, sa chaleur
dégoûtante.
Jeanne a fermé les yeux. Elle a crié quand quelque chose s’est déchiré en
elle, mais le prêtre a couvert sa bouche de sa main immense. Elle a senti
l’excitation de l’homme, son corps puissant l’écraser. Il grondait, la serrait
de plus en plus fort contre lui, accélérait le rythme de ses coups de reins.
Elle a entendu l’homme pousser un grognement animal, qui l’a terrifiée,
puis quelque chose de tiède a coulé entre ses cuisses. Le corps de l’homme
a vibré. Elle a senti une odeur âcre qui lui a levé le cœur. Puis le prêtre a
posé sa bouche sur son oreille, lui a dit d’une voix de glace :
« Pas un mot. Si tu parles, je te casse l’autre bras. Compris ? »
Jeanne a fait signe que oui et l’homme est parti. Quand elle s’est enfin
retrouvée seule, elle s’est mise à pleurer, de gros sanglots inutiles lancés
contre les murs clairs de la classe vide. Elle ne s’est plus jamais sentie
pareille après cela. Elle se sentait brisée.
Le prêtre a recommencé. De plus en plus souvent. Le pire, c’était que son
odeur restait imprégnée, même après son départ. Elle avait beau se frotter,
aucun savon ne pouvait la libérer.
Parfois, ils se mettaient à deux ou à trois. Ils tournaient autour d’elle,
comme une meute de loups encerclant sa proie avant de l’attaquer. Le père
Johnson semblait prendre plaisir à voir d’autres hommes sur elle. Ils
l’entraînaient souvent dans le dortoir, où ils savaient que personne n’allait
pendant le jour. Les images des hommes se brouillaient dans l’esprit de
Jeanne, qui avait alors de la difficulté à distinguer leurs visages, car celui du
père Rouge dominait toujours dans son esprit pendant ces moments
d’horreur.
Quand les premiers symptômes de grossesse ont fait leur apparition, elle a
d’abord refusé d’y croire. Elle avait vu sa mère, ses tantes donner naissance.
C’était quelque chose de beau, un espoir pour toute la famille. Un enfant
était le résultat de l’amour. Une naissance était une bénédiction, car la
famille avait besoin de bras. Une naissance répondait à la logique de la
nature.
Mais qu’y avait-il de logique dans sa propre grossesse ? Cela ne répondait
à aucune cohérence. À qui ressemblerait ce bébé ? À quoi ? Aurait-il le
visage obscurci des ombres qui tournaient en grognant autour d’elle ? Ou
des cheveux roux ?
Le père Johnson l’a grondée. Il l’a frappée. Il l’a traitée de salope. Comme
si c’était sa faute. Peut-être espérait-il interrompre ainsi la grossesse.
Voilà pourquoi elle se retrouve ici. On lui a dit de préparer une valise,
qu’elle serait absente quelques jours. On ne lui a pas précisé où on
l’amènerait ni pour quoi faire. Le père Johnson lui a dit sèchement qu’on
s’occuperait d’elle.
Jeanne est assise dans le corridor sur une petite chaise droite. Son sac
contenant ses affaires repose sur le sol près d’elle. Où l’emmène-t-on ?
La porte du bureau s’ouvre, une religieuse se tient devant l’adolescente,
lui ordonne de ramasser ses affaires et de la suivre. Jeanne obéit. La femme
et l’adolescente marchent, l’une suivant docilement l’autre jusqu’au bord de
l’eau, où un avion les attend. La femme et Jeanne montent à bord, et
l’appareil décolle dans un grondement de moteurs assourdissant. Bientôt,
l’avion survole la forêt et disparaît à l’horizon.
Plus de deux heures plus tard, il se pose en tanguant sur le lac Osisko à
Rouyn, la ville du sud la plus proche. Une automobile les emmène vers une
grande maison un peu à l’écart des autres.
Dans une chambre, Jeanne est déshabillée, puis on vient la chercher pour
l’emporter sur une civière. Une femme avec un masque lui fait respirer un
ballon de gaz et, aussitôt, Jeanne s’endort.
Quand elle se réveille, quelques heures plus tard, l’adolescente est entre
quatre murs blancs. Jeanne se demande ce qu’on lui a fait. Elle a mal au
ventre, mal au cœur. Du corridor, elle entend des bruits de pas qui
résonnent. Où est-elle ? Quel est cet endroit étrange ? Elle s’y croit en
prison et elle l’est d’une certaine manière.
Deux jours plus tard, la sœur qui l’a accompagnée entre dans sa chambre.
« Tu as perdu ton bébé, lui dit-elle d’une voix mécanique. Tant mieux pour
toi. Tu devrais avoir honte, espèce de dévergondée ! On retourne à Fort
George et je te conseille de la fermer. Tu n’as pas avantage à raconter
pourquoi on t’a amenée ici. Cela coûte cher, un voyage en avion à l’hôpital.
Tu crois que le pensionnat est riche ? Dépenser cet argent à cause de tes
péchés est honteux. »
Jeanne éprouve en effet un sentiment de honte. Elle se sent coupable. Tout
cela est sa faute. Elle vient tout juste d’avoir quatorze ans et déjà se sent
vieille et usée.
Le voyage de retour est cahoteux. L’adolescente et la sœur vomissent
toutes deux dans un sac. Jeanne se sent sale. Elle a l’impression que l’odeur
du père Johnson s’est accrochée à elle, qu’elle s’insinue dans les pores de sa
peau, comme si les exhalaisons fétides de l’homme devenaient peu à peu les
siennes.
L’odeur la suit, peu importe où elle se trouve. Cela est insupportable, mais
Jeanne n’y peut rien. Elle porte cet homme en elle, maintenant. Rien ne
pourra l’en débarrasser.

Quelques jours plus tard, quand les élèves se lèvent, personne ne remarque
le lit vide. Personne ne note l’absence du numéro vingt.
C’est Thomas qui, en allant chercher du bois de chauffage, la découvre
dans la remise. Son corps se balance doucement dans la pénombre. Sa tête
est bizarrement inclinée, ses yeux exorbités semblent fixer le mur de
planches, comme si Jeanne avait tenté de voir au-delà.
Thomas soulève le corps inerte. Il lui paraît étonnamment léger. Il retire
délicatement la corde autour du cou de Jeanne. Puis pose la jeune fille sur le
sol. Thomas secoue la dépouille déjà refroidie. Il aimerait que Jeanne
s’éveille, qu’elle ouvre les yeux. Il aimerait que son cœur se remette à battre
et réchauffe sa poitrine.
Mais Jeanne est déjà ailleurs. Son visage, purgé de sang, offre une
blancheur terrifiante qui en rappelle à Thomas une autre et qui fait monter
en lui une rage sourde et irrépressible.
19
UN COLLIER

Pakuashipi
Les yeux ! Doux. Pénétrants. Les yeux plongés dans les siens comme avant.
Comme quand elles se tapissaient dans les fourrés pour surprendre le gibier.
Comme quand les nuages au-dessus de leurs têtes se miraient
paresseusement dans le bleu royal du lac Manouane. De beaux yeux
chaleureux. Amicaux.
Une bouffée de bien-être surgi du passé l’enveloppe complètement. Le
parfum épicé des sous-bois emplit à nouveau ses narines, lui fait oublier le
vieux fauteuil dans lequel elle est échouée.
Les yeux de la femme n’ont pas tout à fait la même couleur. Verts comme
des épines de pin. Mais ils brillent de la même manière. Marie se laisse
lentement flotter dans les souvenirs qui remontent jusqu’à elle et elle y
plonge sans retenue. Son pouls se calme, sa respiration s’apaise.
Cette capacité qu’elle a de se projeter ailleurs lui a permis de survivre et
vient sans doute de lui sauver la vie encore une fois. Virginie veille-t-elle
encore sur elle, après tout ?
Audrey observe la vieille femme perdue dans les méandres de ses pensées.
Elle lui tend la bouteille de gin.
« Un verre pour vous remettre ? Vous m’avez fait une sacrée frousse,
madame Nepton. »
La vieille dame tend une main fripée, saisit la bouteille, avale une gorgée,
soupire.
« Tu lui ressembles tellement ! Je pense que c’est ça qui a failli m’achever.
Pourtant, elle ne m’a jamais fait peur. Bien au contraire.
— De qui parlez-vous, madame Nepton ? demande Audrey, curieuse.
— De Virginie. »
Audrey sent son cœur se serrer. Virginie Siméon, avec Thomas Vollant,
l’autre clé de l’énigme qu’elle aimerait résoudre.
La vieille Innue reprend.
« Elle était plus petite que toi. Moins bien habillée. Et elle parlait
certainement moins. Mais quelque part, tu lui ressembles. C’est étrange.
— C’était sûrement une fille formidable. C’était votre amie ? »
Marie Nepton ne semble pas entendre l’avocate, elle continue son
monologue.
« Virginie était plus mince que la plupart des filles de chez nous. Mais il
ne fallait pas s’y tromper. Elle possédait la force d’un homme. Et puis elle
n’avait peur de rien ni de personne, contrairement à moi qui étais une vraie
poule mouillée.
« Nous sommes nées presque en même temps au bord du même lac. Nous
avons grandi ensemble. Les territoires de chasse de nos familles respectives
étaient voisins et nous y passions la majeure partie de l’année. Comme les
campements ne se trouvaient pas très loin l’un de l’autre, cela permettait de
se donner un coup de main et de se visiter. Tu sais, petite, ça peut être long,
tout seul, un hiver dans le bois. »
Audrey écoute la vieille Amérindienne lui parler d’un monde dont elle
ignore tout. Émue, elle l’écoute se raconter pour la première fois.
« On a appris tout ce qu’il y avait à apprendre ensemble. Virginie pouvait
marcher des heures en raquettes sans se plaindre. Il ne fallait vraiment pas
se fier à son apparence pour la juger. Je te le dis. Elle était forte.
— C’était votre meilleure amie, n’est-ce pas, madame Nepton ? demande
Audrey.
— Elle était plus que mon amie. C’était comme ma sœur. Nous étions
toujours ensemble. Tellement que les gens nous appelaient les jumelles.
Nous qui étions en apparence différentes en tout. C’est peut-être ce qui nous
a rapprochées, finalement.
« Je ne suis pas sûre de ce que je représentais pour Virginie. Je sais qu’elle
me faisait du bien. Peut-être parce qu’on a grandi ensemble et qu’on a été si
proches l’une de l’autre, je ne me suis jamais sentie tout à fait bien sans
elle. Je ne me suis jamais sentie bien depuis qu’elle est partie. Ou qu’elle a
disparu. Qui sait ce qui lui est vraiment arrivé ? Je ne le saurai
probablement jamais et, ça, je ne le supporte pas. »
Marie Nepton prend une autre gorgée de gin. Elle parcourt la pièce du
regard, secoue la tête.
« Une fois, au temps de notre jeunesse, elle nous a sauvé la vie. Nous
avions monté le campement pour l’hiver, les hommes étaient partis chasser
le caribou en haut, et les femmes et les enfants étaient restés derrière.
C’était comme ça. Ma mère, ma tante et moi, on a passé quelques jours au
campement de la famille de Virginie. C’était le printemps, et les ours
venaient de sortir de leur grand sommeil. Quand ils se réveillent, ils ont
l’estomac vide et ils ont épuisé leurs réserves de graisse. Ils sont affamés, et
cela les rend imprévisibles et souvent dangereux.
« Un soir, alors qu’on était tous rassemblés dans la grande tente, deux ours
ont commencé à rôder autour du camp. On avait tous très peur. Surtout moi.
J’ai toujours craint les ours.
« Les bêtes étaient affamées et elles se sont mises à fouiller, à tout
saccager. Elles cherchaient de la nourriture. Nous sommes restés dans la
tente. Virginie et moi n’avions pas plus de onze ans à l’époque. Les autres
étaient plus jeunes que nous encore. Je revois le visage terrifié de ma mère.
Elle savait que, si les ours ne trouvaient rien à manger, ils allaient s’en
prendre à nous.
« À un moment donné, un des ours a commencé à renifler notre tente. Je
pouvais sentir son énorme museau tout près de moi à travers la toile. Puis,
d’un coup de patte sec et rapide, il l’a déchirée. Le vent s’est engouffré et,
en une seconde, la toile s’est envolée. Nous étions plongés dans le noir et le
froid. Ma mère a crié, et on dirait que ça a excité l’ours. Il s’est redressé sur
ses pattes arrière.
« C’était une bête immense et terrifiante. L’ours a frappé ma mère de sa
patte sans qu’elle ait même le temps de se protéger. J’ai vu le sang jaillir.
J’avais la certitude que nous étions condamnés et que nous allions mourir.
« L’ours a essayé de saisir la tête de ma mère dans sa gueule, mais elle a
réussi à l’éviter. La mère de Virginie a pris un des poteaux de la tente qui
était resté planté dans le sol et l’a pointé vers la tête de l’animal dans
l’espoir de l’effrayer. C’était un geste courageux mais désespéré, car un
ours n’a peur de rien. La seconde bête s’est approchée en grognant d’un des
petits qui se serraient les uns contre les autres.
« J’étais pétrifiée par la peur. J’aurais dû foncer sur la bête comme la mère
de Virginie. J’aurais dû être courageuse. J’aurais dû réagir. Mais la peur me
paralysait complètement et je n’arrivais pas à bouger. Je crois que j’avais
accepté l’idée que nous étions sur le point de mourir.
« Tout se déroulait rapidement autour de moi. Le froid, le vent, les
grognements des ours et nos pleurs. C’en était trop pour moi. J’étais sur le
point de m’évanouir.
« Puis, au milieu du vacarme, un coup de tonnerre a résonné dans la nuit.
L’ours qui venait de griffer ma mère et s’apprêtait à attaquer de nouveau a
paru surpris. Il est resté immobile une seconde, le regard étonné. Il avait un
trou dans le front, et le sang en giclait. Puis il s’est écroulé dans la neige
avec un bruit sourd.
« L’autre bête a rugi. Elle s’est jetée sur Virginie, qui tenait toujours la
carabine. Contrairement à ce que pensent les gens, un ours est extrêmement
rapide. Aussi vif qu’un loup-cervier. Mais le deuxième coup de feu l’a pris
de vitesse. Il a été frappé en pleine course, en plein cœur. Un instant, il
courait ; l’autre, il était étendu par terre. Ça n’a duré qu’une poignée de
secondes.
« Un étrange silence est tombé comme une chape, que seul troublait le
vent soufflant dans les arbres. Nous sommes tous restés figés sur place,
comme la mort qui venait de passer devant nous en nous rappelant qu’elle
pouvait nous surprendre n’importe quand.
« Virginie se tenait debout au bout de ce qui avait été la tente, la carabine
toujours enfoncée dans le creux de son épaule. Elle semblait presque calme.
Ses yeux brillaient dans la nuit. Elle venait de tuer deux ours, en pleine
noirceur, de deux balles. Comment elle a réussi cela, je ne le saurai jamais.
Mais ce soir-là, elle nous a tous sauvés.
« La mère de Virginie a soigné la mienne. Les gens avaient leurs propres
médicaments dans ce temps-là. C’était différent d’aujourd’hui, bien sûr.
Mais cela fonctionnait. Ma mère a eu beaucoup de chance. Elle aurait pu
perdre un bras ou se vider de son sang, mais, en fin de compte, elle s’en est
tirée avec une cicatrice dessinée par les griffes de l’ours et qui effrayait les
petits.
« N’importe qui ayant réussi un coup pareil s’en serait vanté. Mais pas
Virginie. Le lendemain, elle et moi avons recousu la tente. Nous avons
refait le campement. Nous avons dépecé les bêtes, récupéré la graisse, la
peau. On a pendu des os autour du campement par respect pour l’esprit des
bêtes. Après tout, elles ne nous avaient attaqués que parce qu’elles étaient
affamées. Nous avons séché et fumé la viande. J’ai prélevé une griffe sur
chacune des bêtes et j’ai confectionné des colliers pour Virginie et moi. Je
lui ai dit qu’ils nous porteraient bonheur. Elle a souri. Regarde ! Ce collier,
je le porte toujours. »
Marie Nepton tend une main desséchée au fond de laquelle repose une
griffe noire reliée à une lanière de cuir foncé, qu’elle porte au cou.

Maintenant qu’elle a commencé à parler, Marie Nepton ne veut plus


s’arrêter. Les souvenirs, les histoires d’enfance coulent en un flot incessant,
comme l’eau libérée d’un barrage. Elle raconte son enfance et celle de son
amie. Elle raconte la vie avant. La vie comme les Innus la connaissaient
depuis toujours. Cette vie menée au rythme de la nature pourvoyeuse. Un
mode de vie qui n’existe plus que dans les souvenirs de gens comme elle, et
dont bientôt toute trace aura disparu.
Audrey Duval écoute la vieille femme. Parfois, elle pose une question,
s’étonne de voir Marie Nepton sourire quand elle évoque un moment
heureux. Depuis combien de temps cette femme n’a-t-elle pas souri ?
Deux femmes, issues de deux mondes et de deux époques, assises l’une
près de l’autre. Entre les deux, un secret qui a un nom : Virginie.
« Chaque matin, on faisait la petite chasse en même temps que le tour de
nos collets. Même quand on s’installait à Mashteuiatsh pour l’été. Virginie
et moi connaissions chaque fourré et chaque arbre de la forêt. C’est
d’ailleurs en revenant de notre tournée matinale que, vers la fin de l’été,
nous avons vu les camions. »
Marie Nepton fait une pause. Son regard s’obscurcit et se perd dans les
brumes du passé. Même une longue vie comme la sienne n’a pas réussi à
apaiser la colère qui brûle de son feu le cœur de l’Amérindienne quand elle
évoque le jour du départ pour Fort George.
« J’en veux encore à mon père et à ma mère de les avoir laissés nous
emmener là-bas.
— Vous emmener où, madame Nepton ? demande l’avocate.
— À Fort George, dit Marie d’une voix presque éteinte.
— Je comprends, l’interrompt Audrey, mais ils n’avaient pas le choix. Le
gouvernement en avait décidé ainsi. Si vos parents avaient résisté, la police
vous aurait emmenée de force. Et n’oubliez pas l’influence qu’exerçait le
clergé à l’époque. Le but des curés était d’évangéliser le peuple, et celui des
politiciens, de l’assimiler. Et ce ne sont pas vos parents qui auraient pu
s’opposer à cela. Des pensionnats, il y en a eu d’un océan à l’autre. Cent
cinquante mille jeunes autochtones comme vous y ont été envoyés, et de
force la plupart du temps. C’est pour cela que je suis ici. Pour vous
permettre d’obtenir justice, même si je sais bien que rien ne vous redonnera
ce que vous avez perdu et que cela ne guérit pas les blessures. »
La vieille femme n’entend pas les explications de l’avocate.
« Mon père n’aurait pas dû les laisser m’emmener, poursuit-elle. Quand
on est arrivés là-bas, on a arrêté d’être innus. On n’avait plus le droit de
l’être. Il fallait devenir autre chose. Et moi, je n’ai jamais su. »
20
LE LONG FRISSON

Fort George
Elle met sa main sur sa joue, la caresse doucement, presse ses lèvres contre
les siennes, pose sa tête sur sa poitrine. Des gestes simples, doux comme
l’amour qu’elle éprouve pour lui jusque dans sa chair. Elle l’aime et,
l’oreille collée à sa cage thoracique, elle écoute battre son cœur, là, à un
souffle du sien.
Thomas et Virginie restent soudés l’un à l’autre dans la pénombre. Leur
amour représente un cadeau précieux qui les transporte ailleurs.
Thomas embrasse le front lisse, les pommettes saillantes. Les premiers
soupirs sont toujours tendres. Il glisse ses mains sur la poitrine moelleuse de
Virginie, puis sur ses hanches et son ventre nus. La peau de Virginie lui
semble d’une douceur incomparable.
Elle le fixe d’un regard à la fois calme et rempli de cette assurance qu’il
aime tant chez elle. Elle voit les marques laissées par les griffes du loup.
Les mêmes marques qu’on a retrouvées sur le corps de la petite Jeanne. Elle
comprend pourquoi sa mort l’a secoué. Cela aurait pu être lui au bout de
cette corde. La douleur de Jeanne, il la connaît, car elle l’habite aussi. Elle
le sait, mais n’éprouve pas le besoin d’en parler, car lui non plus.
Virginie le caresse plutôt. Avec des gestes doux et précis. Au fil de ses
cajoleries, les cicatrices s’effacent peu à peu. Elles n’existent pas sur leur
île, où ils viennent se réfugier les jours où il n’y a pas de cours.
Virginie attire Thomas vers elle. Leurs corps s’entremêlent, s’agrippent.
Ils se découvrent, et leurs enlacements les enivrent.
Virginie a su très vite que c’était lui. Elle l’a compris à sa manière, à
distance, de la couver du regard. Thomas, le solitaire, aime prendre le
temps. Elle l’a compris.
C’est elle qui a fait les premiers pas. Elle lui a souri et il a continué de la
fixer de ses grands yeux calmes. Elle lui a parlé et il a souri. Elle a ri. Et il a
ri à son tour. Elle a pris sa main et il l’a laissée faire, comme il l’a laissée
l’embrasser la première fois. Un baiser maladroit, mais plein de cette
ferveur attendrissante qu’ont les premières étreintes.
Depuis, il ne peut se passer de sa bouche, du parfum de sa peau, de sa
chaleur. Et elle, de sa présence à la fois rassurante et grisante.

« Je suis sûre que ce sont les loups qui lui ont fait ces marques !
— Tu as sans doute raison, Marie. Ils nous traitent de sauvages, mais eux,
ce sont des bêtes.
— Je les ai vus une fois, ajoute Marie en serrant les poings. Tu sais,
l’autre jour quand on est sorties et que je courais comme une folle ?
— Je m’en souviens, dit Virginie.
— Ils étaient trois autour de Jeanne. Deux qui la retenaient et l’autre, le
père Rouge, qui était entre ses jambes ouvertes. Il m’a vue ce jour-là. Et
depuis, j’ai peur d’être la prochaine. »
Un long frisson court sur l’échine de l’adolescente.
« Je ne les laisserai pas faire, Marie. Personne ne va nous toucher. Je vais
les tuer s’il le faut. Tu m’entends ? »
Virginie n’a pas élevé la voix, mais ses yeux expriment une volonté et un
courage que Marie lui envie. Ce courage la rassure. Être deux, c’est déjà ça.
« Vous deux ! Ici ! »
Virginie et Marie reconnaissent la voix aiguë de sœur Clarisse. Elles se
retournent lentement, craintives.
« Vous ne comprenez pas, hein ? On dirait que vous ne pouvez vous
empêcher de parler en sauvages ! C’est pourtant clair, non ? Vous serez
privées de dîner et de souper. Un estomac vide aide à réfléchir. »
Marie et Virginie ont beau s’être juré d’éviter de parler leur langue
maternelle, il leur arrive encore de le faire sans même s’en apercevoir.
Malgré tous leurs efforts et malgré le zèle du corps professoral, l’innu
demeure la langue dans laquelle elles s’expriment instinctivement dans les
moments de stress ou d’intimité. Elle reste la langue la plus près de leur
cœur.
« Comptez-vous chanceuses que je m’en tienne à ça ! » dit la religieuse en
tournant les talons.
Les deux filles n’osent pas lever les yeux du sol pendant que s’éloigne le
bruit des pas de sœur Clarisse dans la neige. Elles savent qu’effectivement
cela aurait pu être pire.
Clarisse est l’une des moins sévères parmi les professeurs. La jeune
religieuse a à peine quelques années de plus que Marie et Virginie. Elle
croit à la justesse de la mission du pensionnat d’éduquer les Amérindiens.
Vivre dans une tente lui paraît primitif. Il faut aider les Amérindiens à
quitter leur misère et leur faire profiter des progrès que le siècle annonce.
Mais, peut-être en raison de son jeune âge, l’enseignante tout juste sortie du
couvent déteste l’idée d’utiliser la violence.
Marie et Virginie passent le reste de la récréation dans leur coin,
silencieuses, de peur de laisser échapper un mot d’innu. Dans ce cas, il n’y
aurait pas de pardon possible. Elles le savent bien.
Marie et Virginie ont peur. Le décès de Jeanne a laissé des traces.
Désormais, la mort rôde. Elle a frappé et peut à nouveau le faire. La peur
fait partie de la vie de Fort George, comme le vent du large et le froid.
Le suicide a provoqué une onde de choc et marqué chacun des
pensionnaires. Car dans une société communautaire, comme celle des
Innus, où les individus vivent en petits groupes liés par le sang, les suicides
sont rarissimes et pratiquement inexistants chez les mineurs. La mort de
Jeanne rappelle à chacun qu’ils ont définitivement quitté leur monde pour
un autre, inconnu et terrifiant. Et ce monde, ils n’en connaissent pas les
règles. Ils savent simplement qu’ils devront y demeurer.
Le bruit d’une cloche tire Marie et Virginie de leur torpeur.
Sœur Roberta, une grosse femme au regard vitreux, secoue au bout d’un
bras trapu et vigoureux la cloche de métal, dont le tintement annonce la fin
de la récréation. Le vent fait danser l’écharpe noire de la femme, le froid lui
mord les joues. La religieuse serre les lèvres, ce qui lui donne un air plus
dur encore.
Marie et Virginie se joignent au troupeau de petites têtes résignées et
dociles qui se dirige vers l’entrée principale. Chacun enlève et range dans le
hall bottes, manteau, bonnet et mitaines, puis prend sagement la direction
de sa salle de classe.
21
JEANNE

Pakuashipi
« Au début, on n’arrêtait pas de se faire surprendre. Mais après la mort de
Jeanne, nous avons fait vraiment attention.
— Qui était Jeanne ? demande Audrey Duval, qui n’a jamais entendu
prononcer ce nom.
— C’était une pensionnaire. Elle avait un an de moins que nous.
— Et que lui est-il arrivé ?
— Elle s’est pendue, dit sèchement l’ancienne pensionnaire. Nous
n’avions jamais entendu parler de suicide à l’époque. Aujourd’hui, ils sont
fréquents chez les Amérindiens, surtout chez les jeunes. Ce sont des
ivrognes qui battent leurs femmes, pour oublier ou parce qu’ils ne font que
ça depuis qu’ils sont nés. Avant, les vieux buvaient l’été, mais, dans le bois,
il n’y avait pas d’alcool. Tu ne pouvais y survivre avec de l’alcool. De toute
façon, ç’aurait été un manque de respect envers la forêt.
« Personne ne s’enlevait la vie à cette époque. Ou si rarement. Ce qui est
sûr, c’est que nous n’avions jamais vu un enfant se pendre. Après la mort de
Jeanne, nous avons compris que rien ne serait réellement plus pareil. »
La vieille Marie ferme ses paupières froissées. Ses lèvres tremblent.
« Pourquoi a-t-elle fait ça ? » demande l’avocate.
Marie inspire longuement. Expire. Rouvre les yeux.
« Les prêtres ont dit qu’elle était folle, qu’elle n’irait pas au ciel. Que Dieu
n’accepte pas que les hommes détruisent la vie que Lui a fabriquée.
Pourtant, ces gens détruisaient la nôtre sans que Dieu fasse quoi que ce soit.
Tout le monde savait ce qui était arrivé à Jeanne, et moi aussi, je savais, car
j’avais vu les loups sur elle.
— Comment ça, des loups ? » demande Audrey.
Marie poursuit sans l’entendre.
« C’est lui qui l’a trouvée. C’est lui qui l’a détachée et l’a posée sur le sol.
Son corps était déjà refroidi. Thomas n’a rien pu faire et ça l’a vraiment
affecté. »
Thomas ! L’autre pensionnaire mystérieusement disparu, l’autre clé de
l’énigme, songe Audrey.
« C’était un garçon d’en haut du lac Ashuapmushuan, très au nord, tout
près des vastes espaces dégarnis où vivent les grands troupeaux de caribous.
Tu as déjà mangé du caribou ?
— Non, ce n’est pas fréquent à Montréal, vous savez.
— C’est sûr, dit Marie en hochant la tête. C’est bon, le caribou. C’est une
grande bête puissante et endurante. Pourtant, sa viande est tendre comme du
lièvre, mais avec un goût plus fin. Plus délicat que l’orignal. Il y avait des
caribous dans la forêt à l’époque. Ils ont disparu maintenant. Mais les
troupeaux qui vivent en haut existent encore. Enfin, c’est ce qu’on raconte.
— Parlez-moi de Thomas, madame Nepton, insiste l’avocate, curieuse.
— On le connaissait peu à Mashteuiatsh. Comme le territoire de sa famille
était très éloigné et que le voyage pour s’y rendre et en revenir prenait
plusieurs semaines, Thomas ne restait que peu de temps dans la réserve
l’été. Son ancêtre était originaire de Betsiamites. On raconte que c’est la
famine et de mauvaises saisons de chasse qui l’ont poussé à aller s’établir
en haut du lac Ashuapmushuan.
« Thomas parlait peu et il ne se mêlait pas beaucoup aux autres. Certains
de chez nous les considéraient encore, lui et sa famille, comme des
étrangers. Je le trouvais moi-même parfois un peu étrange. Rien ne semblait
pouvoir le déstabiliser. Il était trop en contrôle, je me disais que cela cachait
quelque chose. Alors au début, comme les autres, je m’en méfiais un peu.
Mais Virginie, elle, je crois qu’elle l’a aimé tout de suite. »
Marie sourit en pensant à son amie disparue.
« Elle l’a amadoué. Personne ne résistait à Virginie. »
Les yeux de la vieille femme se perdent à nouveau dans les brumes de son
passé.
« Virginie et Thomas ! Je la taquinais parfois en répétant cela tout le
temps. J’étais un peu jalouse de l’attention qu’elle lui prêtait. C’était sot de
ma part, je le sais bien, mais nous étions si jeunes à l’époque.
« Au début, ils s’observaient de loin. Je le croyais trop timide pour
l’approcher, et cette réserve me semblait de la lâcheté de la part d’un
garçon. Je le jugeais mal, car je ne savais pas ce qu’il avait vécu. J’ai
changé d’avis sur Thomas quand il a défié l’autorité des pères pour sauver
la vie de Virginie.
« La sœur Thérèse l’avait mise en pénitence encore une fois, mais, cette
fois, c’était sérieux. Elle l’avait enfermée pour la nuit dans la cave en plein
hiver, sans manteau ni rien pour se réchauffer. On gelait là-dedans, et
personne ne pouvait survivre une nuit dans ce trou sans rien pour se
protéger du froid. Thomas connaissait une entrée cachée, située dans la
cabane à bois, là où Jeanne s’est pendue, et qui donnait accès à la cave.
C’est lui qui coupait le bois pour les pères, ce qui explique qu’il connaissait
bien l’endroit.
« Thomas a apporté une couverture à Virginie et il est resté avec elle dans
ce trou glacial jusqu’au matin pour la réchauffer. Ça l’a sauvée. Je me
souviens de cette nuit comme si c’était hier. Je n’ai pas fermé l’œil. Je m’en
voulais de ne pas avoir le courage de me lever et de libérer Virginie.
Couchée dans mon lit, je pensais à mon amie enfermée dans les entrailles
du pensionnat, seule dans la nuit glacée, et j’avais aussi honte que mal.
« Nous étions tous terrorisés par ces hommes et ces femmes. C’étaient des
représentants de Dieu et cela leur donnait à nos yeux une aura
d’invulnérabilité. On ne pouvait rien contre eux. C’était dans l’ordre des
choses, comme on dirait aujourd’hui.
« Le père Rouge a été étonné le lendemain de la trouver encore éveillée.
Virginie était affaiblie et pâle comme un champ de neige. Je l’ai prise dans
mes bras. Elle tremblait comme une feuille. J’ai éclaté en sanglots et elle
m’a consolée.
— Elle devait être très courageuse, madame Nepton, dit l’avocate.
— Elle l’était. Elle l’était. Et elle était bien plus que ça. »
Marie Nepton ferme les yeux. Elle se recueille ou s’est-elle simplement
endormie ? se demande l’avocate, ébranlée par le récit de l’ancienne
pensionnaire. Qui sait réellement ce qui se passe dans ce vieux cœur encore
ému ?
22
LA CONFESSION

Fort George
Trois alcôves de bois sculpté et verni. Devant, une file qui avance
lentement, au rythme des confessions livrées, entendues et pardonnées.
Chaque matin, après la messe, les pensionnaires se confessent. Et chaque
fois, cela ressemble à une loterie. À qui le tour ?
Simone Blackburn, comme la plupart des élèves, essaie de ne pas se faire
remarquer. Elle fixe résolument le plancher, n’ose regarder devant.
Le garçon qui la précède vient d’entrer dans le confessionnal de gauche,
celui du père Lalemant. Ce sera son tour dans un instant, et deux options se
présentent. L’une d’elles lui glace le sang.
Simone ferme les yeux, serre les poings. Son cœur tambourine.
Le bruit d’une poignée tournée et le grincement d’une porte poussée la
tirent de sa transe. La jeune fille ouvre les yeux. Elle reste immobile,
paralysée. Derrière, les autres ne bougent pas plus. Ils savent qu’elle a tiré
le mauvais numéro. Le monotone défilé des confessions se suspend un
moment.
Le silence dans l’église est soudainement rompu par le grincement d’une
porte ouverte. Le père Labrie, petit, rondelet avec un visage poupin
qu’accentue son front dégarni, fixe Simone d’un air courroucé, figé comme
une statue et, d’un geste brusque de la main, lui fait signe d’avancer. C’est
son tour.
Simone obéit, pose la main sur la poignée d’étain, la tourne, pousse la
porte de bois, puis la referme derrière elle. L’adolescente se retrouve
plongée dans la pénombre. Des effluves d’encens et de bois lui piquent le
nez. Simone, respectant le rite qu’on lui a appris, s’agenouille devant le
grillage.
Le bruit d’une porte coulissante la tire de ses pensées et dévoile l’ombre
du père Labrie.
« Qu’est-ce qui te prend, espèce d’effrontée ? »
Le prêtre parle à voix basse, sur un ton graveleux.
« Tu ne mérites pas de pardon aujourd’hui. Viens ici ! »
Le prêtre ouvre la grille qui sépare les deux pièces du confessionnal.
L’ouverture est suffisamment grande pour qu’une personne puisse s’y
glisser. Il saisit le bras de Simone.
« Dépêche, je n’ai pas tout mon temps. »
La jeune fille obéit. Elle n’a pas le choix et ce n’est pas la première fois.
Les autres dehors savent ce qui se passe. Ils se consolent en se disant qu’ils
y ont échappé. Aujourd’hui du moins.
L’homme force la jeune fille à s’agenouiller devant lui. Il soulève sa
soutane noire, tire son sous-vêtement, extirpe son sexe. Il pose sa main
derrière la tête de l’adolescente comme s’il voulait la bénir.
Simone ferme les yeux et ouvre la bouche. Crier ne servirait à rien. Elle le
sait. L’odeur de la sueur de l’homme se mêle au parfum d’encens dans
lequel ils baignent tous les deux. Le prêtre va et vient en silence en tenant
fermement la tête de la fille au-dessous de lui. Sa respiration s’accélère, il
se raidit, agrippe les cheveux de l’adolescente. Il grince des dents, puis
pousse un long soupir satisfait. Le prêtre, repu, chasse l’adolescente.
« Fais dix Je vous salue Marie. Ça suffira pour aujourd’hui », dit-il de sa
voix rauque, sans même lui jeter un regard.
Simone réintègre en silence la partie du confessionnal réservée aux
pécheurs. La grille se referme dans un claquement sec. Elle se relève, ouvre
la porte machinalement et marche vers la sortie sans lever les yeux.
Personne n’ose la regarder. Certains éprouvent de la tristesse pour Simone.
D’autres, ne songeant qu’à leur propre peur, se réjouissent d’avoir échappé
au même sort. Chacun survit comme il peut.
Dans la file, une jeune fille aux cheveux d’ébène et aux yeux émeraude
fixe la porte que Simone vient de refermer derrière elle avec une rage
qu’elle n’arrive pas à contenir. Quand son tour vient, Virginie refuse
d’avancer. Elle n’ira pas s’agenouiller devant ce prêtre pour lui raconter ses
péchés. Les élèves derrière elle tirent le cou, étonnés, inquiets aussi.
La porte du confessionnal s’ouvre à nouveau. Le père Labrie s’en extirpe
et grogne à Virginie de s’avancer. Celle-ci reste de glace, lui jette un regard
empli d’une fureur mal contenue. Le prêtre sort de son antre, se dirige d’un
pas décidé vers elle. Il la saisit par l’épaule et tente de l’entraîner de force.
Virginie se dégage d’un mouvement souple.
La main de l’homme frappe la jeune fille au visage. Virginie encaisse sans
même frémir. Elle a déjà pris des coups. Elle s’est déjà battue. Cela ne
l’effraie pas. Elle relève la tête, et la haine que le prêtre voit dans son regard
coupe son élan. L’homme hésite, soudainement craintif devant le regard de
fer que lui jette l’adolescente.
Puis une voix retentit derrière Virginie. Une voix qu’elle ne connaît que
trop bien.
« Je pense que nous avons affaire à une pécheresse qui va devoir
apprendre à devenir une meilleure chrétienne. »
Virginie se retourne lentement. Au fond de l’église, un homme aux
cheveux de feu la regarde. Virginie sent son cœur se serrer.

« Ne dis rien. Chut ! »


Marie place son doigt en croix sur ses lèvres.
« Ne bouge pas. Repose-toi. »
Virginie cligne des yeux à cause de la lumière trop vive du dispensaire,
réfléchie par des murs trop clairs. Marie se penche sur elle, chuchote.
« Ça va aller, tu vas voir. »
Virginie ferme les yeux. Sa tête tourne et les images défilent. Celle du
père Rouge. Puis celles où il l’entraîne dans le bureau des enseignants. Une
porte refermée derrière eux. Une pièce vide, meublée de bureaux et de
chaises de bois verni. Une pièce où l’ordre règne.
Virginie revoit le premier coup qu’elle réussit à éviter. Par instinct, elle
pousse alors le prêtre, qui trébuche sur une corbeille à papier et tombe
durement sur le sol. Elle pourrait en profiter pour fuir. Elle le devrait. Mais
elle ne peut s’empêcher de le défier du regard.
Le père Rouge se relève en frottant sa jambe endolorie. Il grimace. Un
éclair traverse ses yeux. Il s’avance vers Virginie. Le deuxième coup
l’atteint à la joue droite. Le troisième, à l’arcade sourcilière. Le sang gicle
et les images s’embrouillent. Puis les ténèbres.
Virginie ouvre les paupières. Elle voit Marie penchée sur elle. Son corps
entier l’élance. Pourtant, c’est la honte qu’elle ressent qui la fait le plus
souffrir.
« Il paraît que tu n’as rien de brisé. C’est presque un miracle, vu ton état,
ma pauvre Virginie. »
Elle voudrait parler, mais en est incapable. Ses paupières papillotent
nerveusement, ses lèvres refusent de lui obéir et tremblent. Des larmes
coulent sur ses joues pâles. Elle a peur, et de ça aussi elle a honte.
Elle voudrait voir sa mère près d’elle avec Marie pour la consoler, pour la
rassurer. Elle voudrait que son père la sorte d’ici.
Virginie voudrait crier, mais ne parvient qu’à gémir. Marie serre sa main,
pose sa joue contre le ventre de son amie. La chaleur du corps pressée
contre le sien lui rappelle les longues heures passées embusquées sous les
branches d’un gros sapin à attendre le gibier. Un instant, elle est ailleurs. Un
instant, elle est libre.
Quand Virginie rouvre enfin les yeux, elle est plongée dans l’obscurité.
Elle discerne à peine les murs qui l’entourent. Le silence de la nuit règne
dans le pensionnat endormi. Dehors, le vent souffle sur la baie James
pétrifiée.
Virginie sent une présence.
« Je suis là », chuchote la voix, douce et réconfortante, qu’elle accueille
comme un baume.
Thomas. Il a attendu la fermeture des lumières pour la retrouver à
l’infirmerie. Sa présence l’émeut. Elle lui rappelle que, malgré tout, elle
n’est pas seule. Thomas. Prêt à braver le père Rouge et tous les autres pour
elle ! Thomas, l’image du courage et de la bonté dans un monde qui en a si
peu.
Il caresse ses cheveux coupés trop court, les lisse sur ses joues trempées
de sueur. Les doigts de Thomas glissent entre les mèches. Il a la douceur
des hommes qui savent la fragilité des êtres. Virginie referme les paupières.
Elle peut dormir. Thomas veille sur elle.
Dehors, le vent du nord gronde. La neige court, vient battre les murs de
bois peints du pensionnat. La forêt d’épinettes au loin frissonne.

Virginie met quinze jours à guérir de ses blessures. Chaque soir, Thomas
se rend secrètement à son chevet.
Il passe des heures à caresser les cheveux de Virginie, à tenir sa main ou à
ne rien faire d’autre qu’être là, même si la voir ainsi lui est insupportable.
Le soir, après le couvre-feu, quand le pensionnat dort, il se faufile jusqu’au
lit de métal où elle est étendue. Elle l’attend.
Parfois, quand elle ne trouve pas le sommeil, il se glisse près d’elle et ils
partagent à voix basse de petites et de grandes histoires jusqu’à ce qu’elle
s’endorme enfin.
C’est un soir, couché près d’elle, alors qu’il écoutait son cœur battre
doucement contre le sien, que Thomas a pris la résolution que plus jamais il
ne laisserait quiconque lever le doigt sur elle.
23
L’ O B S E S S I O N

Pakuashipi
Marie Nepton ronfle comme un bûcheron au milieu des effluves d’alcool.
Audrey l’a aidée à s’étendre sur son lit. Les yeux clos, son visage a perdu
toute trace d’émotion. On la dirait presque sereine.
Audrey réfléchit à l’histoire que la vieille femme lui a racontée. Le récit
de ces jeunes enfants emportés loin de chez eux de force, arrachés à des
familles qui n’osent défier l’autorité de l’Église, lui serre le cœur. Et
surtout, il change tout.
Les anciens pensionnaires qu’elle a rencontrés jusqu’à maintenant ne sont
pour la plupart que des vieillards brisés par des vies difficiles, des épaves
aux visages perdus. Presque tous consomment de la drogue ou de l’alcool,
ils ont connu des problèmes de violence. Ils vivent souvent dans la rue.
Cette fois, les pensionnaires ont le visage de jeunes adolescents auxquels
elle peut plus facilement s’attacher. Audrey n’avait jusque-là jamais
compris qu’un homme comme Jimmy puisse consacrer sa vie à aider des
gens qui de toute évidence ne s’en sortiraient jamais. Elle n’y voyait pas de
sens.
Pour l’avocate Audrey Duval, la vie est un chemin et une destination. Le
voyage doit mener quelque part. Sinon, à quoi bon marcher ?
Elle avait jusque-là admiré, avec un peu de condescendance il faut bien le
dire, le dévouement du vieux Nakota. Elle l’avait classé dans la catégorie
des généreux, de ceux qui font don de soi. Des saints en quelque sorte. Ces
gens un peu marginaux dont elle n’arrive pas à comprendre la motivation et
qui lui paraissent déconnectés de la réalité.
Mais maintenant, il y a Virginie et Thomas. Et il y a Marie. Les deux
Marie. Celle d’avant et l’épave qui ronfle en ce moment et que, désormais,
elle voit différemment.
Virginie, Thomas et Marie lui jettent au visage une autre histoire. Une
histoire où les traits de ces jeunes et de leurs camarades remplacent ceux
des vieillards.
Ce sont ces visages jeunes que Jimmy reconnaît au travers des traits
ravagés. Lui-même a sans doute fréquenté un pensionnat même s’il ne parle
jamais de son enfance ou de sa vie dans l’ouest, avant son arrivée à
Montréal.
Audrey réalise qu’elle n’a jamais abordé la question avec lui. Jimmy lui
est toujours apparu comme un être d’un autre monde, d’une autre époque. Il
a dû être bel homme autrefois. Il est grand, possède encore une belle carrure
et de beaux traits que le temps a creusés. Ses yeux très noirs inspirent
confiance par sa manière de les poser avec bienveillance sur les gens.
Jimmy porte en permanence un bandeau décoré de motifs géométriques,
comme les aiment les Amérindiens des Prairies, pour retenir ses longs
cheveux blancs, ce qui lui donne des airs de pirate démodé.
Audrey a passé de nombreuses heures en sa compagnie. Il lui a raconté le
détail de la vie de tant de personnes sans jamais évoquer la sienne. Que sait-
elle vraiment de celui qui l’a aidée si souvent ?
Audrey laisse Marie à ses rêves qu’elle espère paisibles. La jeune femme
marche d’un pas lent jusqu’à la rivière constellée d’îlots de sable clair. Elle
ferme les yeux. Une douce brise caresse son visage. Au loin, elle perçoit le
jappement d’un chien, les cris d’enfants qui jouent. La musique du
quotidien, partout pareille.
L’avocate repense aux événements étranges qui l’ont menée jusqu’aux
portes du Labrador. En Marie Nepton, elle a trouvé ici celle qu’on lui avait
décrite, une vieille femme alcoolique et solitaire. À sa grande surprise,
celle-ci a finalement accepté de lui parler. Pourquoi s’est-elle ouverte à une
étrangère comme Audrey alors qu’elle refuse de le faire même à ceux de sa
communauté qui cherchent à l’aider ?
Audrey s’étonne aussi de sa propre attitude. De son obstination qui frôle
l’obsession. Qu’est-ce qui la pousse elle-même à vouloir à tout prix élucider
cette histoire, jusqu’à traverser la moitié d’un continent ?
Audrey respire l’air à grandes bouffées. Devant elle, l’océan ; derrière, la
forêt. Qu’espère-t-elle découvrir ? En ce moment, elle ne saurait le dire.
24
NOËL

Fort George, hiver 1937


La période de Noël représente pour les nomades une période de
retrouvailles et un répit au milieu de l’hiver en offrant aux familles
l’occasion de briser quelques jours leur isolement. Les clans en profitent
pour se visiter les uns les autres. Autour du feu et de copieux repas, on se
raconte les derniers mois, les exploits, les épreuves, la vie dans le bois.
Pour les pensionnaires de Fort George, Noël ne constitue qu’un deuil de
plus. Il n’y aura pas de retrouvailles, pas de fêtes, mis à part les célébrations
religieuses bien sûr, ni de festins. C’est à peine si les pères ajoutent un peu
de viande à l’habituel ragoût de pommes de terre et de légumes-racines
qu’ils servent aux enfants.
Noël se résume donc à quelques jours de congé d’école et à une grande
messe solennelle à l’église du village. Désœuvrés, les pensionnaires ne
disposent que de plus de temps pour s’ennuyer et souffrent encore
davantage du mal du pays qui les afflige tous.
Thomas est l’un des rares pensionnaires à se réjouir de l’approche de la
fête de Noël, car il y voit l’occasion d’être plus souvent près de Virginie.
Thomas connaît l’île presque par cœur et mieux que quiconque parmi les
élèves. Ses tâches de responsable du bois de chauffage lui donnent une
relative liberté de mouvement, et il en profite dans ses moments libres pour
explorer l’île, la plus grosse d’un petit archipel formant un delta à
l’embouchure de la Grande Rivière et de la baie James.
Plus longue que large, elle est constituée essentiellement de savanes et de
quelques zones boisées. Le village et la plupart des habitations, dont le
pensionnat, sont situés sur la rive nord, la plus rapprochée du continent.
Pas très loin de là, vers l’intérieur de l’île, se trouve une petite colline,
guère plus qu’une éminence de roc sur laquelle poussent quelques épinettes
décharnées qui forment un bosquet de verdure et de mousse. Son sommet
offre un point de vue sur les environs.
À l’ouest, l’océan ; au nord et au sud, la côte déchirée qui s’étire à l’infini
en une succession de baies rocailleuses peu profondes, mais inhospitalières.
Et à l’ouest, la Grande Rivière, qui plonge dans le continent, entre les
collines, et s’enfonce jusqu’au pays des Innus.
C’est l’endroit que Thomas préfère et il aime y emmener Virginie. Par
temps clair, on peut voir la forêt au loin, celle qui court jusque chez lui. La
rivière évoque les récits de son grand-père et le pays des grands troupeaux
de caribous.
Thomas marche devant, dans le sentier que ses propres pas ont formé au
fil des semaines et qui remonte doucement la colline entre les arbres,
jusqu’à un petit promontoire. Il avance du pas lent et assuré de ceux qui ont
l’habitude de la forêt. Les deux adolescents progressent en silence, comme
ils ont appris à le faire. En forêt, si tu fais du bruit, tu ne verras que ton
ombre, disait le grand-père du garçon.
Virginie aime la force tranquille de Thomas. Elle aime que ce garçon
ténébreux s’éclaire soudainement en sa présence, quand il la serre contre lui
et qu’elle sent dans son cœur qui s’emballe toute sa fébrilité ardente de
jeune homme amoureux. Elle aime la douceur de ses lèvres et la puissance
de ses bras. Elle aime surtout la façon qu’il a de la regarder, de ces yeux
toujours un peu étonnés, comme si elle était ce qu’il a de plus précieux.
Virginie marche dans les pas tracés par Thomas dans la neige dans ce froid
bleu du nord qui perce les vêtements et pince la peau.
Arrivés au petit sommet, Thomas et Virginie admirent la vue. Ce n’est pas
l’océan qui attire leurs regards, mais plutôt la rivière qui montre le chemin
de Nitassinan. Le vent est tombé. Seul le bruit de leur respiration rompt le
silence.
« J’ai quelque chose pour toi, Virginie. »
Celle-ci le regarde, curieuse. Elle sourit, révélant de belles dents, plus
blanches que la neige encore. Thomas fouille au fond de la poche intérieure
de son manteau. Il en sort un petit sac de peau tannée, l’ouvre et y plonge sa
main. Il en tire deux morceaux de pierre polie, aussi noire que du charbon.
« C’est la pierre de chez nous, dit-il. La rivière Ashuapmushuan s’est frayé
un chemin à travers ces gros rochers sombres pour atteindre Pekuakami et
en a rejeté les éclats sur ses rives. Mon grand-père dit que c’est la preuve
qu’il s’agit de la plus puissante et la plus belle rivière au monde. Je ne sais
pas si cela est vrai. Je n’ai pas vu toutes les rivières qui coulent jusqu’au
lac. Et je suis certain que la Manouane est magnifique, puisque tu l’aimes.
Personnellement, j’ai toujours aimé cette pierre noire. Elle exprime la force
de la rivière. J’en ai toujours une sur moi. C’est mon porte-bonheur, en
quelque sorte. Et celle-ci est pour toi, maintenant. »
Les deux pierres reposent au fond de sa paume comme dans un écrin.
« Tu les as sculptées ? demande Virginie.
— Non, la rivière les a sculptées. Je n’ai fait que les trouver. »
Thomas colle les deux pierres de granit soigneusement polies par le vent
et l’eau, et qui scintillent dans la lumière du jour. Elles s’imbriquent
parfaitement pour former un petit cœur brillant. Virginie sourit. Elle
voudrait serrer Thomas contre elle pour toujours.
Thomas prend l’une des pierres et la lui tend en souriant. Tous les mots
qu’il aurait pu prononcer sont dans le regard fervent qu’il pose sur elle.
Délicatement, Virginie la serre contre son propre cœur. Une larme coule le
long de sa joue.
« Cœur contre cœur, Thomas », chuchote-t-elle en le fixant de ses yeux
couleur d’épinette.
Elle l’embrasse tendrement et, en ce moment précis, malgré l’île, le
pensionnat et les loups, malgré tout, Virginie est parfaitement heureuse.

« J’ai peur.
— Cesse d’avoir peur pour rien, Marie. Ce n’est que le vent.
— Je ne l’aime pas, ce vent. On dirait qu’il nous en veut d’être là. On
dirait qu’il veut nous souffler. Il s’acharne. Ce n’est pas normal.
— C’est le vent de la mer, Marie. Tu n’as pas idée du chemin qu’il a
parcouru sans que jamais rien ne se dresse devant lui. Et puis il tombe sur
cette île pourrie avec cette construction qui lui semble une injure. Comment
réagirais-tu à sa place ?
— C’est ce que je dis. Il veut nous réduire en poussière. La bâtisse craque
de partout, Virginie. Le toit va être arraché !
— La bâtisse craque tout le temps, Marie, réplique Virginie, que son amie
exaspère parfois.
— Quelle idée ridicule aussi de construire un édifice pareil en plein vent !
» enchaîne Marie.
Virginie abandonne. Quand Marie se met dans cet état, rien ne peut l’en
tirer.
La jeune fille regarde la neige qui tombe en rafales furieuses. Le vent du
nord rugit et, depuis deux jours consécutifs, confine les élèves au
pensionnat. Il siffle dans les corniches, secoue le bâtiment qui craque tel un
navire sur le point de sombrer.
Virginie déteste devoir rester trop longtemps entre les murs de l’école.
Elle s’y sent prisonnière et y étouffe. Mais surtout, elle craint les loups…
Depuis l’épisode du confessionnal, elle se montre plus prudente. Sa
propension à défier l’autorité des religieux lui a coûté cher deux fois. Sans
Thomas, qui sait ce qui se serait passé ?
Désormais, à la confession, elle s’agenouille docilement devant le père
Labrie, même si cela lui donne la nausée. Heureusement, il n’ose pas la
toucher. Il fait comme si rien n’était arrivé. C’est un lâche qui jette son
dévolu sur les plus faibles, comme la pauvre Simone.
Par prudence, elle et Marie évitent aussi de pénétrer dans le dortoir avant
l’heure du coucher. Vivre à Fort George, c’est d’abord apprendre à survivre.
Et Virginie y arrive, malgré le temps exécrable qui alourdit l’ambiance.
Depuis Noël, la météo ne donne aucun répit aux insulaires. L’hiver, glacial,
maintient l’île dans son étau terrible. Tout y semble figé, comme si l’île
elle-même était prisonnière des glaces qui l’encerclent.
À la cuisine, les réserves de nourriture font régulièrement défaut, et les
pensionnaires doivent souvent se contenter d’un bouillon clair dans lequel
trempent un os et quelques pauvres légumes avariés. Dire que les prêtres
prétendaient que leurs parents étaient trop pauvres pour nourrir leurs
familles et que les enfants seraient mieux traités au pensionnat !
Au moins, Virginie a Thomas. Son amour l’aide à oublier la faim et calme
ses craintes. Les moments passés dans leur cachette de la colline lui
donnent l’impression de se retrouver sur une autre île. Une île à eux, sans
loups qui l’habitent.
Virginie se serre alors contre lui, enfouit sa tête dans son cou, respire le
parfum épicé de sa peau. Ils font l’amour sous les longues branches de
sapin qui leur servent d’abri. Virginie tapisse le sol de verdure comme elle
le faisait sur le sol de la tente familiale. Elle s’y sent chez elle.
Virginie aime ce corps souple et ferme d’homme qu’elle découvre un peu
plus chaque fois. Elle le parcourt du bout des doigts, en prenant son temps
et en suivant chacun des replis de sa peau cuivrée.
Thomas l’observe de ses beaux yeux sombres et pourtant pleins de
lumière. Parfois, il pose une main chaude sur son ventre et la regarde alors
si intensément qu’elle se sent touchée jusqu’au fond de l’âme. D’un seul
regard, il la fait sienne. Tout son corps en frémit.
Ce qui l’inquiète un peu, cependant, c’est l’attitude du père Johnson.
Depuis l’épisode du confessionnal, il ne lui a pas touché ni parlé, mais
Virginie a le désagréable sentiment que le prêtre la surveille.
Quelques jours auparavant, alors qu’elle faisait son devoir de français, elle
a senti des yeux posés sur elle. Virginie a regardé autour d’elle et n’a rien
remarqué de spécial. Et pourtant, l’impression d’avoir quelqu’un au-dessus
de son épaule ne la quittait pas.
C’est en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule qu’elle l’a aperçu.
Debout dans le corridor, il l’observait de loin, par la porte entrouverte,
immobile, le corps raide, les mains derrière le dos. Le père Johnson la fixait
de ce regard inexpressif qu’arborent les reptiles. Depuis combien de temps
? L’homme n’a pas souri, n’a pas bougé. Virginie, qui savait ce dont il était
capable, n’a pas osé soutenir son regard. Un long frisson l’a parcourue.
Depuis, elle a l’impression que le père Rouge garde un œil sur elle, à
distance. Étrangement, il ignore Thomas et ne le salue jamais quand il le
croise. Virginie ne sait trop comment interpréter cela. Elle est soulagée que
son amour n’ait plus à craindre un homme qui lui a fait mal. Peut-être était-
ce simplement parce que Thomas grandit et que sa carrure s’affirme de plus
en plus.
Thomas continue de s’acquitter de ses tâches sans se plaindre. Il coupe et
corde le bois, bourre le poêle trois fois par jour. Une force tranquille émane
de plus en plus de lui. Cela ne fait que renforcer l’amour qu’elle éprouve
pour lui.
Virginie passe son bras autour des épaules de Marie, perdue dans ses
pensées sombres. Celle-ci tremble comme une feuille. Virginie la serre
contre elle.
« L’hiver va bien finir par s’essouffler, et la chaleur reviendra. Le soleil va
faire fondre la neige et la glace, et il sera temps de retourner chez nous. »
Virginie appuie sa tête sur celle de son amie. Dehors, la nature se déchaîne
sans tenir compte des espoirs des hommes. Qu’a-t-elle à faire de ceux des
adolescentes ?
25
DÉJEUNER

Pakuashipi
C’est l’odeur qui réveille d’abord Marie Nepton. Un parfum de pommes de
terre rôties caresse doucement ses narines. Marie a oublié son dernier vrai
repas. Elle a même perdu souvenir de ce qu’elle y a mangé. Des croustilles
? Une pizza congelée ? Sans doute. Elle ne se soucie plus de ce qu’elle
ingurgite depuis longtemps. Elle mange par habitude. Pour remplir un trou,
pour passer le temps.
Autrefois, manger était sans doute ce qu’elle préférait au monde. L’hiver :
le lièvre, l’orignal, le caribou, le castor. Puis les oiseaux migrateurs au
printemps : l’outarde, l’oie, les canards. Le poisson, l’été ; le doré, la truite
et la ouananiche, son favori.
Marie aimait ce menu qui variait au gré des saisons. Elle aidait sa mère à
préparer les repas, faisait le pain, séchait et fumait la viande. Serait-elle
encore capable d’allumer un feu, elle qui n’utilise guère plus que le micro-
ondes maintenant ?
Marie ne dort plus. Chaque nuit, elle tombe plutôt dans un état de stupeur
où elle s’enfonce quelques heures et dont elle émerge le jour suivant.
C’est bien malgré elle qu’elle remonte à la surface. Elle préfère l’opacité
des ténèbres où aucune image d’elle ne lui est renvoyée, ni rien de son
passé. Qu’une noirceur qui devient un linceul.
Le réveil, quand elle navigue encore entre deux mers, est le pire moment
de la journée. Elle tangue longtemps entre le monde du rêve et celui du réel.
L’alcool l’aide à aplanir les choses. Les ombres se mêlent alors les unes aux
autres, sont difficiles à discerner. Le sommeil n’enlève pas la douleur, il la
rend moins lourde. C’est déjà ça de pris.
Il lui faut du temps pour réaliser qu’il y a bien quelqu’un chez elle. Et
encore davantage pour comprendre qui est celle qui s’active là.
La jeune femme à la silhouette gracieuse et aux gestes vifs ramasse des
détritus qu’elle empile dans de gros sacs verts qu’elle aligne ensuite les uns
à côté des autres près de la porte avant. Elle passe le balai-brosse,
époussette.
Marie tend le bras, prend ses lunettes sur la table de nuit, les pose sur son
nez.
La jeune femme étire le cou vers la chambre, regarde Marie et sourit. Un
instant, l’Innue croit que c’est Virginie, et son cœur se serre. Tu es vraiment
un vieux déchet, songe Marie Nepton en reconnaissant enfin l’avocate qui a
débarqué chez elle hier. Était-ce hier, d’ailleurs ?
« Vous allez mieux ? demande Audrey Duval. On peut dire que vous avez
le sommeil profond, madame Nepton. Vous n’avez pas bougé depuis hier
après-midi. Je n’ai jamais vu quelqu’un dormir aussi dur, en fait. Je vous
envie cette capacité, car, moi, j’arrive à peine à fermer l’œil quelques heures
d’affilée. »
Dormir. Replonger dans les ténèbres, se laisser happer par le gouffre.
Marie voudrait disparaître. Mais la femme au regard de lumière et d’ombre
la retient.
« Je me suis permis de faire un peu de ménage », dit Audrey.
Ses longs cheveux bruns encadrent un beau visage ovale à la peau claire
constellée de minuscules et pâles taches de rousseur qui lui donnent l’air
espiègle.
Marie n’arrive pas à ouvrir la bouche. Chacune de ses articulations la fait
souffrir. Son corps n’en peut plus. La petite fille qu’elle a été, souple et
endurante, n’est plus qu’une masse de chairs molles. Elle qui aimait
marcher des heures en faisant le tour de ses collets parvient maintenant avec
difficulté à atteindre les toilettes de son misérable logement. Dormir ! Elle
veut dormir toujours.
« Je vous ai préparé à déjeuner. On s’entend, je ne suis peut-être pas la
reine des cordons-bleus, mais je prépare des œufs brouillés et des patates
rôties potables. »
Audrey éclate de rire, un rire sonore, sincère et franc. Le rire d’une jeune
femme, songe Marie Nepton. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas
entendu quelqu’un rire ainsi ?
« Venez, je vais vous aider à vous lever. C’est plus confortable de manger
à table, non ? »
Elle prend la vieille femme par le bras et l’entraîne jusqu’à la table.
« Attends, dit Marie. Je dois d’abord aller aux toilettes. »
Audrey l’accompagne jusqu’à la salle de bain, puis retourne à la cuisine.
Quand Marie s’assied finalement à la table, une assiette avec des œufs
brouillés, des pommes de terre rôties et du pain grillé l’attend devant elle.
« Un déjeuner d’hommes entre femmes », ironise l’avocate.
Ses yeux pétillent.
« On va en avoir besoin, car on a une bonne journée devant nous, madame
Nepton. »
Marie écoute sans vraiment enregistrer ce que dit Audrey, un peu agacée
par l’enthousiasme de l’avocate. Encore engourdie de sommeil, elle n’a pas
faim, mais mange quand même.
Audrey lui sert du café chaud. Marie aurait préféré de l’alcool ou à la
rigueur du thé, mais elle boit sans écouter la jeune femme.
Le ton léger et gai de l’avocate l’apaise. Audrey porte en elle une joie de
vivre et un optimisme qui semblent étranges à la vieille Innue tant elle est
plongée dans son monde intérieur depuis… depuis près de quatre-vingts
ans.
L’avocate s’exprime avec une spontanéité et une vivacité juvéniles. Ses
mains virevoltent au fil de ses explications. Audrey sourit facilement, un
beau sourire généreux dévoilant de belles dents blanches parfaitement
alignées. Elle s’esclaffe souvent, seule et à propos de trucs en apparence
anodins. Comme la tête qu’ont faite la caissière et les clients du restaurant
quand elle a pénétré dans le commerce avec ses chaussures maculées de
poussière.
« Je devais avoir l’air d’une extraterrestre », dit-elle en plissant les yeux.
Marie essaie d’imaginer la scène. En effet, son arrivée a certainement
provoqué des sourires, et tout le monde à Pakuashipi doit se demander ce
que cette étrangère fait chez elle. Qu’est-ce que cette femme peut bien lui
vouloir à elle, Marie, la vieille folle de Mashteuiatsh ? On n’échappe jamais
complètement à son passé et, pour les Innus de Pakuashipi, même après
toutes ces années, elle demeure une Ilnuatsh.
Marie n’a jamais prêté attention aux ragots la concernant. Elle vit ici parce
qu’il faut bien vivre quelque part et parce que c’est l’endroit le plus reculé
qu’elle a trouvé.
Elle mastique longuement, perdue à nouveau dans ses souvenirs. Elle
repense aux propos de l’avocate et surtout à ce nom qu’elle n’avait pas
entendu depuis des lustres. Fort George ! L’avocate s’adresse à elle en tant
qu’ex-pensionnaire de Fort George. Pourquoi ? Que de souvenirs ce nom
ravive !
Ce lieu n’existe plus de toute façon. Il n’est plus aujourd’hui qu’une île
abandonnée, un village fantôme. Et c’est tant mieux. Le vent y aura
finalement eu raison de l’orgueil des hommes. Qui se rappelle Fort George,
à part elle et cette jeune femme étrange ?
Les murs du pensionnat ont été rasés, mais leur souvenir demeure intact,
malgré les années et tant de bouteilles avalées. Marie Nepton ferme les
yeux, dégoûtée. Le ciel ne lui permettra pas d’oublier.
Elle voudrait renvoyer la jeune femme qui parle trop et sourit sans arrêt,
mais elle n’en a pas la force. Sa propre colère l’épuise. C’est à peine si elle
respire encore. La vie en elle ne tient qu’à un fil, une flamme vacillante
qu’un souffle pourrait éteindre.
Audrey a cessé soudainement de parler. Inquiète, elle regarde la vieille
femme qui, les yeux clos, ne l’écoute plus. Un silence lourd est tombé dans
la petite maison. Comme si la vie hésitait sur le cours à suivre.
Dehors, le vent s’est levé. Le sable virevolte dans les rues désertes. Au
large, la mer s’anime. Sa surface lisse comme le visage d’un enfant se
couvre de rides.
Mais, pendant qu’une tempête se lève, une autre s’éteint. Marie Nepton a
ouvert les yeux et regarde Audrey Duval. Elle respire profondément. La
houle qui secouait son cœur et son âme est passée. La flamme de sa vie
vacille, mais brûle toujours.
« Voulez-vous une autre tasse de café, madame Nepton ? lui demande
l’avocate d’une voix douce.
— Non. Fais-moi plutôt du thé, s’il te plaît, ma fille. »
26
L A M A I N S U R L’ É PA U L E

Fort George, hiver 1937


Marie et Virginie sont agenouillées, l’une à côté de l’autre, comme on leur a
ordonné de le faire. La première retient ses pleurs ; la seconde, sa rage.
Devant elles, un crucifix accroché au mur, derrière, une porte close. Une
odeur d’encens règne dans la pièce vide qui sert de bureau aux professeurs.
« Ce n’est pas ta faute, Marie.
— Je n’y arrive pas, Virginie. J’en suis incapable.
— Tu vas t’habituer, il faut juste le faire. »
« Regarde-moi quand je te parle ! » a hurlé la sœur à Marie, qui est restée
interdite. Et Virginie, comme toujours, est intervenue pour aider son amie.
Résultat, les deux amies se retrouvent encore une fois en pénitence.
Marie et Virginie ont grandi dans un monde dans lequel jamais un enfant
ne fixait un adulte dans les yeux, par respect pour les plus âgés. Ainsi,
quand leurs mères leur parlaient, jamais elles n’auraient osé la dévisager. En
revanche, jamais un adulte ne criait après un enfant.
Ainsi, quand un professeur s’emporte, cela terrorise Marie. Virginie,
comme pour le reste, s’y est habituée. Elle a compris que c’est leur manière
de faire. Mais Marie perd tous ses moyens dans ces moments. Elle se fige,
et cela a le don d’attiser davantage leur colère.
« Tu es sotte ou quoi ? »
Marie ne connaît pas le mot « sotte ». Mais elle comprend qu’il s’agit
d’une insulte. La gifle qui a suivi lui a rougi la joue. Ses yeux se sont
mouillés, mais aucun son n’est parvenu à sortir de sa bouche. C’est alors
que Virginie s’est interposée.
« Laissez-la tranquille. Elle n’a rien fait de mal. »
La porte s’ouvre enfin. Les deux filles entendent le bruit de pas presque
feutrés s’approcher sans se presser. L’homme se tient debout derrière les
adolescentes accroupies, ses mains jointes dans le dos, le corps raide. Il
semble hésiter.
« Encore vous deux ? laisse-t-il tomber d’une voix neutre. Si j’ai bien
compris, toi, la grosse, tu es trop stupide pour comprendre quand on te
parle, et l’autre est incapable de se mêler de ses affaires ? »
Le père Rouge fait une pause. Le silence retombe. Marie et Virginie
entendent la respiration régulière de l’homme.
« Évidemment, nous ne pouvons tolérer ce genre d’attitude. Contre la
stupidité, on ne peut pas faire grand-chose. Toi, trente-deux, retourne en
classe, va t’agenouiller dans le coin au fond de la classe jusqu’à la fin du
cours. Et pas un mot, sinon je m’occupe de t’apprendre le silence à ma
manière et je t’assure que tu retiendras la leçon, cette fois. »
Marie jette un regard inquiet à son amie. De grosses larmes coulent sur ses
joues. Virginie lui sourit comme elle peut.
« Allez ! Déguerpis, espèce de grosse imbécile, avant que je change
d’idée. »
Marie se lève et sort en sanglotant. Le père Rouge s’approche lentement
de Virginie, se place juste derrière, si près qu’elle peut sentir la chaleur du
corps de l’homme pénétrer le sien. Son cœur se serre de façon terrible. Elle
se répète à elle-même, tel un mantra : « Tu ne peux pas me faire mal, tu ne
peux pas me faire mal. »
Soudain, elle sent une main sur son cou. Une main d’homme, froide et si
différente de celles de Thomas. Le cœur de Virginie se serre. La main glisse
sur son épaule, se pose sur sa poitrine. Sans réfléchir, Virginie se lève d’un
bond, se retourne et fait face au prêtre. L’homme, qui avait prévu sa
réaction, la saisit rudement par les cheveux et la tient fermement en la
secouant comme une poupée de chiffon.
La tête de Virginie tourne. Elle perd prise, va s’évanouir. Elle sent la
bouche de l’homme sur son cou, sa main glissée entre ses jambes et
fouillant son sexe.
Virginie ne ressent plus rien que du dégoût et de la colère. Pendant que
l’homme s’excite de l’avoir enfin sous son emprise, son désir malsain
obscurcit son esprit. Virginie cherche un objet, n’importe quoi. Sa main
tombe sur une agrafeuse posée sur le bureau du professeur. D’un geste vif,
elle la saisit et frappe l’homme de toutes ses forces à la tête.
Le père Rouge relâche sa poigne, il titube un instant. Juste assez pour que
l’adolescente se dégage et se précipite vers la porte. En quelques
enjambées, Virginie se retrouve dans le corridor. Elle s’enfuit à toutes
jambes sans prendre le temps de jeter un coup d’œil derrière, où le rire d’un
homme résonne, un rire qui lui glace le sang.
27
L’ E S P O I R

Pakuashipi
« Je détestais tellement cette île qu’inconsciemment je refusais de croire
qu’elle existait vraiment et que cette vie était bien la nôtre. Il m’a fallu du
temps pour réaliser que nous ne nous en sortirions pas. »
Marie parle doucement. Par petites phrases soufflées entre deux gorgées
de thé fort. Les souvenirs coulent lentement, comme l’eau de la rivière
voisine, entre les bancs de sable.
« Virginie l’avait réalisé tout de suite, évidemment. L’hiver est vraiment
dur en haut. Surtout avec le vent qui ne vous accorde aucun répit.
« Après l’épisode du confessionnal, le père Rouge l’a laissée tranquille,
mais il rôdait toujours autour. Peu de temps après, nous avons été toutes les
deux affectées à la cuisine. Nous devions alors nous lever à quatre heures
pour aider à faire les repas et nous manquions parfois les cours quand il
fallait participer à la préparation des autres repas de la journée.
« Virginie et moi n’avions aucune difficulté à nous lever très tôt, car nous
en avions l’habitude dans le bois. Et cela nous permettait au moins d’éviter
les réveils. Chaque matin, un père ou une sœur venaient réveiller les
pensionnaires dans le dortoir et certains profitaient du sommeil des filles.
Ils touchaient leurs seins ou mettaient leurs pattes entre leurs cuisses. Il n’y
avait pas que les hommes qui le faisaient. Certaines sœurs ne se gênaient
pas non plus.
« Aucun élève n’osait se plaindre. Se plaindre à qui de toute façon ? À un
autre religieux ? Ceux qui le faisaient finissaient toujours par le regretter.
Moi, ça m’est arrivé quelquefois, pas souvent. Je ne faisais pas partie des
plus jolies. J’étais déjà grosse à cet âge. La première fois qu’un prêtre m’a
touchée, je dormais et j’ai cru qu’il s’agissait d’un rêve. J’ai senti une main
douce posée sur mon épaule. Puis sur ma poitrine. Comme si elle voulait
sentir les battements de mon cœur. J’ai réalisé que je ne rêvais pas quand la
main a commencé à palper mes seins. J’avais compris ce qui se passait.
« Je me suis réveillée en sursaut. J’ai ouvert les yeux et j’ai reconnu le
visage d’un homme aux yeux noirs et à la barbe grisonnante penché au-
dessus de moi. C’était le père Trottier. Ses paupières battaient fébrilement
comme les ailes d’un oiseau. Sa main me tripotait nerveusement, fouillait
mon corps avec avidité. Sa bouche se tordait en une horrible grimace et j’ai
compris qu’il se masturbait en même temps. Je n’osais ni bouger ni parler.
« Virginie dormait paisiblement au-dessus de moi et j’entendais le bruit de
sa respiration régulière. Je me sentais honteuse de ne pas posséder sa force
de caractère, car elle ne l’aurait pas laissé faire. Le père a planté ses doigts
noueux entre mes cuisses. C’était la première fois qu’un homme me
touchait ainsi. Il me griffait, me faisait mal. J’ai serré les dents. J’avais peur.
Soudain, le corps du père s’est raidi, ses yeux ont fait un drôle de
mouvement. Il est resté ainsi un moment, ses ongles enfoncés dans ma
chair, le regard hébété. Puis il a soupiré longuement. Un soupir de
contentement. J’ai senti son haleine de tabac, répandue sur moi comme de
la vomissure.
« Ensuite, il s’est levé rapidement. Comme si de rien n’était, il a sonné le
réveil. Tout le monde s’est levé. Une autre journée allait commencer. Moi,
j’étais incapable de bouger. Chaque parcelle de ma peau qu’il avait touchée
brûlait comme s’il l’avait déchirée. Je me suis finalement ressaisie et je me
suis levée comme les autres. Je me disais que je n’étais pas la seule. On se
console comme on peut dans ces moments. Encore aujourd’hui, je ressens
la brûlure de ce matin-là. Je sais encore chaque parcelle de moi qu’il a
souillée. »
Le regard de la vieille femme perdue dans des souvenirs douloureux se
trouble. Audrey Duval l’observe et essaie d’imaginer Marie Nepton
adolescente. L’avocate tente de remonter le fil de la vie brisée de la femme
venue s’échouer à Pakuashipi, comme un navire naufragé.
« Et Virginie ? Avait-elle le même genre de problème avec les pères ? »
Marie Nepton rouvre les yeux, fixe le plancher. Elle respire longuement.
Puis reprend.
« Virginie, personne n’osait la toucher, même s’il s’agissait probablement
de la plus jolie fille du pensionnat. Et elle avait beau être mince comme un
fil, aucun des pères ou des sœurs n’a jamais osé poser la main sur elle. Je
l’enviais de posséder autant de courage et de force intérieure. Mais j’étais
fière d’être son amie. Je le suis encore. »
Quand elle parle de Virginie, Marie Nepton s’illumine et des éclairs de sa
jeunesse traversent son visage buriné, le temps d’un sourire ou d’un
battement de paupières.
« Virginie disait toujours que ce serait la seule année que nous passerions
au pensionnat. Elle était certaine que, quand elle raconterait ce qu’on y
vivait, ses parents ne la laisseraient plus y retourner. Et qu’ils n’auraient
aucune difficulté à convaincre les miens.
« Chez nous, à cette époque, les curés avaient beaucoup d’emprise sur les
Innus. Mais le père de Virginie avait comme sa fille un esprit indépendant.
Il n’avait consenti qu’après beaucoup d’hésitation et à cause de l’insistance
soutenue de sa femme à l’envoyer au pensionnat. “Quand il va savoir, plus
personne ne reviendra ici, disait Virginie. Je t’en fais le serment.” Et je la
croyais. J’ai toujours cru en elle, car elle était mon amie fidèle et jamais elle
ne m’avait laissée tomber. Jamais, jusque-là. »
28
LE PRINTEMPS

Fort George, printemps 1937


Le printemps dans le nord arrive sans prévenir. L’hiver s’accroche tant qu’il
peut. Puis, son heure venue, il s’éclipse soudainement. Le vent s’adoucit, la
banquise recule, se contracte, puis se fissure et redevient lentement l’océan
dans un fracas de craquements et de déchirures.
Sans neige, la nature paraît moins hostile, la vie moins dure.
« Chez nous, ils se préparent à lever le camp et à redescendre vers le
Pekuakami. »
Virginie fixe la cime des arbres qui se profile à l’horizon, au-delà du bras
de mer.
« C’est la période que je préfère. On se prépare pour le grand voyage, et la
rivière qu’on a remontée à l’automne nous portera sur son dos jusqu’au lac.
— Moi, j’ai peur du courant, maugrée Marie. Je préfère la montée en
territoire. C’est plus long et plus dur, mais au moins on ne risque pas de
tomber dans l’eau glacée.
— Marie, tu me décourages parfois. »
Virginie lève les yeux au ciel et fait la grimace à son amie.
« Si je comprends bien, tu es plus peureuse que paresseuse.
— Cesse de te moquer de moi, Virginie !
— Je ne me moque pas. Bon, arrête de pleurnicher. »
Virginie regarde son amie avec, aux lèvres, ce sourire auquel personne ne
résiste et qui creuse de petites fossettes dans ses joues.
« Allez, Marie, viens, on rentre avant de se faire disputer encore. »
Les deux jeunes filles courent jusqu’au pensionnat. Virginie laisse son
amie gagner en feignant de donner tout ce qu’elle a. Marie n’est pas dupe,
mais cela lui fait plaisir quand même.
L’année scolaire tire à sa fin, et la perspective de quitter Fort George fait
battre le cœur des deux amies un peu plus fort chaque jour, à mesure que la
date du grand départ approche.
Elles se précipitent à l’intérieur, enlèvent leurs lourds vêtements, les
rangent dans l’armoire.
« Belle foulée, Virginie. »
Virginie reconnaît la voix avant même de voir l’homme. Le père Rouge la
regarde, sans que clignent ses yeux. Virginie serre les lèvres.
En passant près de lui, croyant sentir une main frôler sa hanche, elle se
retourne aussitôt. L’homme s’éloigne d’un pas lent. L’a-t-il touchée ? Ou
bien est-ce son imagination qui lui joue des tours ?

La lumière joue sur sa peau, comme sur la surface d’un lac, dessine des
ombres, éclate de blancheur. Virginie le tient entre ses jambes, écarte les
bras. Puis d’un mouvement souple, elle se replie sur lui et à nouveau ils ne
forment qu’un seul corps. Thomas pose ses lèvres sur son cou, les yeux
clos, cherche sa bouche. Elle roule ses hanches, le pousse plus loin en elle,
s’en éloigne, le ramène. Leurs corps suivent le rythme langoureux du désir
qui les submerge chaque fois.
Les yeux de Virginie brillent davantage que le soleil de midi. Thomas se
laisse éblouir. Il pose ses mains sur ses hanches mouvantes. Virginie
l’embrasse langoureusement, sans cesser de le fixer comme s’il était la
dernière chose sur terre qui lui soit donnée de voir. Elle se redresse comme
pour se libérer de lui, mais, en même temps, elle l’enserre encore plus fort
entre ses jambes. D’une main, Thomas agrippe un sein qui danse au-dessus
de lui ; de l’autre, il prend la nuque de Virginie et la serre jusqu’à blanchir
la peau. Parfois, son désir devient si puissant qu’il ne sait plus s’il caresse
ou blesse.
Virginie s’abandonne enfin. Elle ferme les paupières, serre les dents, son
beau visage se crispe. Ses ongles s’enfoncent dans la chair de Thomas. Elle
crie. Un cri aigu que ni l’un ni l’autre n’entend et qui se perd dans la forêt
qui les entoure et les protège.
Ils restent un moment immobiles, surpris que ce genre de ravissement
existe.
Virginie et Thomas se laissent dorer par le soleil du printemps, bercés par
le chant de la forêt. Ils ferment les yeux, emplissent leurs poumons du
parfum de l’autre. Ils sont bien sur cette île. Leur île.
Thomas pose sa tête sur la poitrine de Virginie, sent son cœur retrouver
peu à peu son rythme normal. Elle a les joues rougies, la peau ruisselante de
sueur. Elle respire la vie. Thomas, en ce moment précis, sait son bonheur. Il
le tient entre ses bras et il se jure qu’il ne le laissera jamais tomber.
29
LES YEUX CLOS

Pakuashipi
« Je me suis toujours demandé comment les choses se seraient passées si le
père Rouge n’avait pas existé. Les autres n’étaient pas tellement mieux au
fond, mais lui, comment dire, il était plus pervers. »
Marie Nepton raconte une histoire dure, mais sa voix a le calme de ceux
qui se savent au bout du rouleau et qui n’ont plus rien à craindre, sinon de
manquer de temps.
« Virginie et Thomas éprouvaient une confiance innée l’un envers l’autre.
Ils étaient faits l’un pour l’autre, c’était évident pour tout le monde. Cet
amour les rendait plus forts. C’est, je crois, ce qui m’impressionnait le plus
et c’est peut-être ce qui attisait la curiosité malsaine du père Rouge. Ils
étaient trop sincères pour lui. Trop purs.
« Avec le recul, je pense aussi qu’ils étaient dans leurs manières surtout
trop innus pour lui. Tout en eux tenait dans les regards, dans la lenteur et
l’économie. »
Le regard de Marie se perd à nouveau dans le brouillard de souvenirs qui
refuse de se dissiper. Elle se balance doucement sur sa chaise comme un
enfant tentant de chasser sa peur des fantômes. Puis elle reprend sur le
même ton mécanique.
« Quand il est arrivé au pensionnat, Thomas était un garçon inquiet et
replié sur lui-même. Il se tenait à l’écart des autres. Virginie lui a donné
confiance en lui. Virginie pouvait faire ça aux gens. Même à moi. C’est
peut-être pour ça aussi que je ne lui ai jamais pardonné de m’avoir
abandonnée. »
Marie prend de grandes respirations profondes. Elle cherche à maîtriser
l’émotion qui la gagne.
« Virginie est partie ? Comment a-t-elle pu le faire, madame Nepton ? »
Mais la vieille Amérindienne ne semble pas entendre l’avocate. Elle
poursuit son monologue.
« De son côté, Thomas a rendu Virginie plus sereine. Il la rassurait, je
pense. Elle aimait savoir qu’elle avait eu raison de croire que, même à Fort
George, on pouvait forger son destin et défier le sort. La conviction
profonde qu’on pouvait porter en soi le bonheur, peu importe où on se
trouve, l’animait.
— Quel lien y a-t-il entre le père Rouge et la disparition de Virginie et de
Thomas ? demande Audrey.
— Je pense que cet homme percevait Virginie comme une rebelle. Parce
qu’elle n’avait pas suffisamment peur de lui ou parce qu’elle refusait de le
montrer. Et parce qu’elle refusait de plier comme les autres. La plupart des
élèves avaient, d’une manière ou d’une autre, peu à peu oublié leurs
familles. Moi-même, je l’ai fait.
« Qu’auriez-vous voulu que nous fassions d’autre ? À force de vous faire
répéter que vos parents ne sont que des illettrés et des incultes, vous finissez
par le croire. Vous vous dites qu’après tout, s’ils ne l’étaient pas, ils vous
auraient gardés auprès d’eux plutôt que de vous confier à des inconnus,
même si c’étaient des religieux, et de vous envoyer à l’autre bout du monde,
sur une île dont ils n’avaient jamais entendu parler. »
Audrey a de la difficulté à s’imaginer le monde décrit par Marie Nepton. Il
est trop éloigné dans le temps et l’espace. Elle a aussi du mal à concevoir
que la vieille femme devant elle a bien vécu tous ces événements. Toute
cette histoire lui semble à peine croyable.
Cela lui rappelle quand, à ses premiers procès criminels, elle s’est
retrouvée face à des victimes et à leurs agresseurs. Il lui avait été ardu
d’imaginer les crimes que décrivaient témoins et victimes. Son cerveau
refusait d’admettre des faits et des actes qui lui paraissaient inhumains.
Elle n’arrivait pas à concevoir que la jeune femme sage aux traits délicats
en train de témoigner avait bel et bien été violée brutalement par l’homme
posé, bien vêtu et fraîchement rasé, assis dans le box des accusés.
C’est une chose d’entendre des histoires d’horreur, cela en est une autre de
les voir incarnées dans des êtres vivants et supposément civilisés. Audrey
ressentait le même malaise devant la vieille Amérindienne et son histoire
d’un autre siècle, d’un autre monde. Mais son désir de comprendre surpasse
encore une fois ses angoisses. Comprendre pour accepter et pour obtenir
justice pour les victimes. C’est ce qui l’a décidée à devenir avocate, après
tout.
Audrey Duval repense encore à Jimmy, le Nakota. Le vieux missionnaire
amérindien des rues de Montréal doit avoir à peu près le même âge que
Marie Nepton. Quelle histoire cache-t-il ? Quel secret enfoui au fond de son
cœur le pousse ainsi à consacrer son énergie à aider des gens dont personne
ne veut ?
La voix douce de Marie Nepton tire l’avocate de sa rêverie.
« Les frères et les sœurs n’étaient pas tous méchants. Ce n’étaient pas tous
des loups. Certains religieux étaient sincères. Ils pensaient nous aider. Ils
étaient pris dans les ornières de cette époque, mais le père Rouge, lui,
c’était le mal incarné. »
Marie prend une gorgée de thé tiède. Elle laisse l’amertume du liquide
s’imprégner dans ses papilles gustatives avant de l’avaler. Boire du thé lui
rappelle sa jeunesse et les longues soirées passées près du poêle dans la
grande tente familiale.
« Ce que je n’ai jamais accepté, c’est qu’ils fermaient les yeux. Tous ! Le
directeur du pensionnat, par exemple, le père Dicaire. Il n’a jamais touché
un seul cheveu d’aucun d’entre nous. C’était un homme très pieux. Il portait
toujours son missel sur lui, peu importe où il se trouvait. Il croyait en Dieu
et en ses enseignements, mais il n’a jamais levé le petit doigt pour protéger
les enfants placés sous sa garde. Il ne pouvait pas ne pas savoir ! Tout le
monde savait ! Et pourtant, il n’a rien fait. J’espère que Dieu le lui a rappelé
quand il s’est présenté devant Lui.
« Leurs excuses aujourd’hui ne veulent pas dire grand-chose pour moi.
Trop de temps a passé. Comment remonter toutes ces années et effacer toute
cette souffrance ? Et pardonner à qui ? À des fantômes ? Il n’y a plus
personne à qui accorder le pardon. Et il y a une autre chose que je ne
parviendrai jamais à pardonner au directeur du pensionnat. C’est de ne pas
avoir cherché à faire la lumière sur ce qui est arrivé ce soir-là.
— De quel soir parlez-vous, madame Nepton ?
— Celui où Virginie et Thomas ont disparu. »
30
LE GOÛT DU SANG

Fort George, printemps 1937


Un soleil étincelant brille dans le ciel sans nuages et se reflète dans l’océan
tranquille. Le vent du nord s’est tu. Enfin.
Une brise douce du sud souffle maintenant sur la baie et repousse la
banquise un peu plus chaque jour. La neige a complètement disparu et le sol
encore gorgé de son eau répand des parfums terreux. Au milieu de ce
paysage, on entend le sifflement des oies qui profitent de la protection que
leur offrent les nombreuses criques que le vent et la mer ont sculptées dans
la pierre grise.
Malgré l’arrivée du temps doux et même si la date du retour des
pensionnaires vers Mashteuiatsh pour l’été approche, l’ambiance reste
lourde au pensionnat.
Plusieurs cas de tuberculose se sont déclarés. La nuit, les râlements des
malades résonnent dans l’air renfermé des dortoirs. Quatre élèves ont déjà
été emportés depuis le début du printemps. L’odeur de la mort se répand
entre les murs.
Virginie ne pense ni à la maladie ni à la mort. Elle se sent si pleine de vie,
et son amour pour Thomas la rend plus forte, plus vigoureuse. Elle aime
tant sa manière de la regarder avec un mélange de maîtrise de soi et
d’abandon, de ses beaux yeux noirs comme les falaises de la Manouane.
Elle aime le parfum légèrement épicé de sa peau, sa douceur, sa tendresse.
Elle aime sa fougue et sa tendresse infinie. Et surtout, elle aime le vertige
qui monte en elle chaque fois qu’il la prend dans ses bras.
Virginie espère que l’épidémie ne retardera pas le retour dans sa famille.
Partir ! Et au plus vite. C’est tout ce qui compte maintenant pour elle. Ne
plus revenir. Jamais. Thomas lui a demandé de la suivre à l’automne sur son
territoire. Les parents de Virginie ne s’y opposeront pas. Sa propre mère
s’est mariée avec son père au même âge, quinze ans.
Cela lui fera un pincement au cœur de remonter une autre rivière que la
Péribonka et la Manouane. Mais elle vibre à l’idée de découvrir le monde
de Thomas. Il lui a souvent parlé de l’Ashuapmushuan et du long voyage
qu’il faut faire pour atteindre le territoire de sa famille, presque à la limite
des vastes plaines du nord. Elle n’a jamais vu le territoire des grands
troupeaux de caribous, juste à côté de celui des Cris.
Découvrir le monde que Thomas lui a raconté de ses propres yeux lui
apparaît une aventure fantastique. L’année suivante, ils iront dans le
territoire de sa propre famille, au bord du lac Manouane. Virginie a si hâte
de présenter sa rivière chérie à son amour. Elle lui a maintes fois décrit les
falaises entre lesquelles il faut se faufiler, les rapides impétueux, les berges
sablonneuses sur lesquelles on peut établir un camp facilement.
Son cœur s’emballe à l’idée de retrouver sa forêt. Virginie vérifie une fois
de plus que toutes ses affaires sont bien là. Elle a placé au fond ses
amulettes, le bilboquet que son grand-père lui a fabriqué, les vêtements
qu’elle portait quand elle est arrivée ici et qu’elle compte remettre pour le
voyage de retour. Elle s’assure que tout est soigneusement rangé, puis
referme minutieusement son sac et le glisse sous son lit.
En se relevant, elle sent un mouvement d’air derrière elle. Sans qu’elle ait
le temps de réagir, elle se retrouve précipitée violemment vers l’avant et
s’écrase sur son lit.
Virginie se retourne d’un bond. Le père Rouge se tient devant elle. Il
sourit. C’est la première fois qu’elle le voit sourire. Ils sont seuls dans le
dortoir, car Virginie a profité de la période du souper pour venir vérifier ses
affaires et être certaine de ne pas être dérangée.
« Ça ne sert à rien de hurler, petite. Personne ne t’entendra ici. »
Le prêtre ne sourit plus. Il se tient droit, parfaitement immobile. Comme
une bête sur le point de fondre sur sa proie. Virginie serre les dents.
En un bond, elle est hors du lit, elle a dépassé l’homme. Au moment où
elle se croit hors de portée, il l’agrippe par les cheveux et la tire brutalement
en arrière. La tête de Virginie heurte les barreaux de métal du lit. Étourdie,
elle se relève difficilement. L’homme lui donne un coup de poing dans le
ventre. Si fort qu’elle en perd le souffle et s’effondre à nouveau sur le
plancher. Prostrée, la joue appuyée sur le parquet froid, elle n’arrive pas à
bouger, littéralement paralysée par la douleur.
Le père Rouge lui assène un coup de pied dans le ventre. Virginie voit le
plafond au-dessus d’elle tourner. Elle se sent soulevée du sol, projetée sur le
matelas.
Elle cherche à se relever, mais son corps refuse d’obéir. Elle respire à
peine, sa vue s’embrouille. Elle voit au travers des ombres les yeux clairs de
l’homme au-dessus d’elle. Elle sent ses mains sur son corps. Virginie tente
de le repousser, elle essaie de crier, mais sa voix se brise. L’homme place sa
main sur sa bouche. Elle n’arrive plus à respirer, elle va étouffer. Mourir.
Elle sent les mains du prêtre sur sa poitrine, elles fouillent son corps. Ses
caresses lui donnent la nausée. Il arrache ses vêtements, écarte ses jambes.
La brûlure dans son ventre la fait crier. Elle mord ce qu’elle peut. Le goût
du sang jaillit dans sa bouche.
L’homme hurle, la gifle et, au moment où il s’apprête à la pénétrer encore,
il s’arrête subitement. Ses yeux exorbités fixent le vide. Puis il roule par
terre.
Virginie secoue la tête, tente de reprendre ses esprits. Deux corps roulent
sur le sol devant elle. L’un d’eux est long et noueux, imposant ; l’autre,
souple et plus compact. C’est Thomas. Il frappe le prêtre de ses poings. Il
lui donne des coups au ventre et à la tête. Mais l’homme réussit à le
repousser. Il tente de se relever. Thomas bondit à nouveau sur lui, vif
comme un lynx. Il frappe de ses deux mains. Le père s’effondre une fois de
plus, entraînant Thomas dans sa chute. Thomas évite les coups désespérés
que décoche l’homme aux cheveux roux.
L’adolescent l’atteint encore une fois au ventre, et le prêtre émet un
grognement sourd. Il se tord de douleur sur le plancher, gémit longuement
et s’immobilise enfin. L’homme gît sous Thomas, inerte, vaincu.
L’adolescent, les nerfs tendus, hésite un moment, le poing serré, prêt à
frapper encore. Le prêtre Rouge ne bouge plus.
Thomas relâche son emprise, cherche Virginie des yeux. Il n’a que le
temps de voir les yeux de la jeune fille s’emplir de peur avant qu’une
douleur fulgurante le submerge. Thomas tombe à la renverse et son corps
fait un bruit sourd en heurtant le sol. Le père Rouge se tient devant lui, une
chaise dans les mains.
Étourdi, Thomas cherche vainement à s’agripper en tentant de se relever.
Le goût amer du sang emplit sa bouche. L’homme le frappe encore, et
Thomas tourne sur lui-même, titube, puis s’effondre une seconde fois.
L’adolescent se tord de douleur. Le sang qui coule lui brouille la vue. Il
n’entend que le battement de son cœur qui veut sortir de sa poitrine.
Il aperçoit une ombre fondre sur le géant qui se tient au-dessus de lui, il
voit Virginie accrochée au dos de l’homme. Virginie qui le frappe et le
mord. Le père Rouge grimace. Il rugit comme une bête blessée, mais
n’arrive pas à se défaire de l’emprise de la jeune fille. Virginie se bat pour
lui, pour eux.
L’homme trébuche, puis, soudainement, se cambre et se projette en
arrière. Les deux corps, l’un immense, l’autre menu, s’entrechoquent.
L’homme hurle comme une bête et se bat pour se libérer.
Un bruit sec de verre brisé retentit. Thomas réussit enfin à se redresser. Le
prêtre se tient à côté de la fenêtre fracassée. Le vent s’engouffre dans le
dortoir. Thomas respire l’odeur répugnante du varech. Où est Virginie ?
Son cœur se serre, il essuie de ses deux mains le sang qui lui pique les
yeux. Le père Rouge en profite pour filer, mais Thomas ne se soucie plus de
lui. Il est tétanisé et marche mécaniquement vers le trou béant qui l’aspire
inexorablement. Le jeune homme pose les mains sur le rebord de la fenêtre.
Le vent lisse ses cheveux. Au loin, le bruit des vagues qui se fracassent sur
les rochers gronde. La pluie chuchote.
Thomas sort la tête par la fenêtre brisée. En bas, sur l’herbe humide, il
croit voir un corps aux formes légères. Le jeune homme cherche les yeux de
Virginie, mais ne trouve que les ténèbres.
31
D I S PA R U E

Pakuashipi
Deux femmes, assises sur le balcon de bois peint ; devant elles, la rivière
Saint-Augustin déploie son magnifique delta de sable et d’eau.
Le golfe du Saint-Laurent, à l’embouchure du détroit de Belle Isle, est
bien différent de la baie James, mais on s’y trouve presque à la même
latitude.
En choisissant cet endroit pour se faire oublier, Marie a cherché à
s’éloigner de son passé et à s’en rapprocher en même temps.
Elle raconte à l’avocate, de sa voix naturellement douce, que lorsqu’elle
est arrivée dans le dortoir elle a vu la fenêtre brisée, le verre éclaté sur le
sol. Elle a reconnu les traces de bagarre. Virginie avait disparu. Elle a crié
tellement elle avait mal, et ses hurlements ont alerté les autres. Mais la nuit
étant tombée, il était impossible d’entreprendre des recherches.
Le lendemain, le capitaine du traversier a raconté qu’il avait vu un homme
s’enfuir dans la forêt. Sa description correspondait à celle de Thomas. Y
avait-il une femme avec lui ? On ne pouvait en être certain, car le marin a
avoué ne pas avoir fait vraiment attention au fuyard.
Le directeur du pensionnat conclut donc ce qui paraissait le plus logique :
Virginie et Thomas avaient fui ensemble.
Certains élèves chuchotaient que Thomas avait peut-être tué Virginie et
qu’il s’était enfui ensuite, ce qui concordait avec le témoignage du capitaine
du traversier. Après tout, le garçon avait toujours été un peu bizarre et ne se
mêlait guère aux autres. De plus, on savait peu de choses sur sa famille, qui
vivait sur un territoire éloigné, sinon qu’elle était originaire de Betsiamites
et non de Mashteuiatsh.
Marie ne croyait à aucune de ces histoires. Thomas et Virginie s’aimaient.
C’était pour elle un fait incontestable. Jamais Thomas n’aurait touché à un
cheveu de son amie. Elle le savait. Et jamais Virginie ne l’aurait
abandonnée dans la nuit sans la prévenir. Jamais ! Alors que s’était-il passé
?
Leur disparition était restée sans réponse. Et le trou béant laissé par la
fenêtre fracassée s’était à jamais imprimé dans le cœur de la jeune fille
qu’elle était alors.
Quelques jours après la disparition des deux amoureux, l’avion est venu
chercher les pensionnaires pour les ramener chez eux pour l’été. Du voyage
de retour, Marie conserve peu de souvenirs, comme elle en garde peu des
jours qui l’ont précédé. Tout se perd dans un épais brouillard.
Elle se rappelle le père de Virginie, sur le quai. Elle revoit son regard
inquiet, cherchant sa fille dans la foule d’enfants et d’adolescents, le
désespoir grandir dans ses petits yeux bridés à mesure qu’il prenait
conscience que sa fille ne reviendrait pas. Personne n’avait pensé à le
prévenir.
Un prêtre est venu lui expliquer que sa fille s’était enfuie avec un garçon.
Il n’en croyait pas un mot. Il a protesté, demandé des explications. Il a élevé
la voix. L’homme au col romain lui a dit de se calmer et qu’il n’y avait rien
d’autre à faire que d’espérer que sa fille reviendrait d’elle-même. Il a
expliqué longuement que Virginie était une mauvaise élève, qu’elle défiait
constamment l’autorité et qu’en fin de compte il ne fallait pas se surprendre
qu’elle ait fini ainsi.
Le père de Virginie l’a écouté en silence. Sans qu’aucune larme ne coule,
les traits de son visage se sont durcis à mesure que le prêtre parlait. Il a
compris qu’il n’y avait plus rien à attendre de cet homme au col romain ni
de la police. Il a tourné les talons et est reparti chez lui, avec sa peine, sans
sa fille.
« C’est la dernière fois que je l’ai vu. »
Ces images se sont imprégnées dans l’esprit de Marie Nepton à jamais.
Après cela, elle ne se rappelle pas trop. Tout devient flou. Du jour du retour,
elle ne garde aucun souvenir des parents de Thomas, qui devaient être là
aussi. Ou peut-être pas. Elle n’en a aucune idée. Elle ne retient de ses
parents que leur décision de la renvoyer au pensionnat à la fin de l’été
malgré ses supplications. Alors elle est partie, tout simplement.
Elle s’est cachée un matin avant l’aube dans un wagon du train qui
traverse Mashteuiatsh. Le train l’a emmenée de l’autre côté de la forêt. Elle
a débarqué à Québec. Seule.
À compter de ce moment, la vie de Marie Nepton ressemble à celle de
beaucoup d’Amérindiens qui, comme elle, ont quitté leur pays. Elle a vécu
dans la rue, elle a occupé de petits boulots. Il y a de grands pans de cette vie
dont elle ne conserve aujourd’hui aucun souvenir. Des années noyées dans
l’alcool.
Après quelque temps, elle est allée à Montréal. C’était plus facile d’y
vivre dans la rue. Mais de temps en temps, elle tombait sur un ancien de
Mashteuiatsh ou de Fort George. Alors elle en a eu assez. Elle est venue à
Pakuashipi, le bout du monde.
Voilà pourquoi elle n’apparaît dans aucun document officiel, à part le
Registre des Indiens. Et c’est ainsi qu’Audrey a réussi à retrouver sa trace
après de longues recherches.
Le plus dur pour Marie a été de ne pas savoir. De ne pas comprendre et de
devoir vivre avec l’image de ce trou noir dans lequel s’engouffre le vent de
la nuit. Sans Virginie, Marie se sentait désarmée et seule au monde. Elle
aurait aimé mourir il y a longtemps. Dieu voulait peut-être la punir ainsi de
ne plus croire en Lui.
Quand la vieille femme a eu fini son histoire, elle et Audrey sont restées
un moment à respirer l’air tiède.
« J’ai une dernière question, madame Nepton, demande l’avocate, encore
curieuse.
— Je t’ai tout dit, répond la vieille femme, visiblement épuisée.
— Comment êtes-vous certaine que Virginie et Thomas étaient dans le
dortoir au moment où la vitre a été fracassée ? Après tout, cela aurait pu être
n’importe qui !
— Virginie m’a dit qu’elle allait vérifier son sac, raconte la vieille femme,
rongée de remords. Je l’ai vue monter.
— Mais Thomas, comment pouvez-vous savoir qu’il était là ? demande
encore Audrey.
— Il y avait l’empreinte de ses mains tachées de sang sur le rebord de la
fenêtre.
— Encore une fois, cela aurait pu être celles de n’importe qui. Personne
n’a pris ses empreintes digitales à ce que je sache, réplique l’avocate,
intriguée.
— Pas besoin. La trace de sang était celle d’une personne qui n’avait que
quatre doigts à la main droite. Cela ne pouvait donc être que Thomas.
— Il manquait un doigt à Thomas ? Vous n’aviez pas parlé de ça, dit
l’avocate, étonnée.
— Je ne pensais pas que c’était important. Thomas avait eu un accident en
coupant du bois pour le père Rouge. Il s’était sectionné l’index de la main
droite. C’est l’empreinte de sa main tachée de sang que j’ai vue sur le
rebord de la fenêtre. Cela ne fait aucun doute. »
Dans l’esprit d’Audrey Duval, la lumière vient de se faire.
32
L’ H O M M E O U B L I É

Montréal
Une vingtaine de personnes font tranquillement la file devant la roulotte.
Ces gens sont de tous âges, et chaque visage raconte une histoire
douloureuse. Certains rient. D’autres semblent ailleurs. Mais ils sont tous
venus parce qu’ils savent qu’ici le vieux Jimmy s’occupe bien d’eux, le
temps d’un repas chaud, d’un thé ou d’un simple sourire. Jimmy s’assure
que chacun a sa part.
Audrey Duval observe à distance le vieux Nakota, comme l’appellent
beaucoup d’Amérindiens de la rue, qui le considèrent comme un grand frère
veillant sur eux. Et c’est un peu ce qu’il est.
À plus de quatre-vingt-dix ans, Jimmy demeure une force de la nature et
un exemple de résilience. Le vieil homme sourit peu. Il parle peu. Ce qu’il a
à dire, il l’exprime le plus souvent simplement avec son regard de vieux
sage au calme rassurant.
L’avocate attend que le personnel de la popote mobile ait fini de servir le
repas. Puis elle s’approche discrètement.
« Pas besoin de cogner, maître. »
Surprise, Audrey retient son geste. Elle sourit au vieil homme, qui ne s’est
même pas retourné.
« Je reconnaîtrais ce pas pressé entre mille, même quand vous tentez de
vous faire discrète, reprend Jimmy. Où étiez-vous passée, nom de Dieu ?
— C’est une longue histoire », répond l’avocate en tendant sa main
blanche au vieil homme.
L’Amérindien la serre. Il a encore une poignée de main solide malgré son
âge. Audrey regarde la main usée posée dans la sienne, la retourne et
l’observe un instant, comme si elle cherchait à en lire les lignes. C’est la
main d’un homme qui a vécu longtemps, que le soleil a tannée patiemment
et que la vie a parsemée de cicatrices. Mais surtout, il manque à cette main
un doigt. L’index.
« Heureuse de vous voir, Thomas. »

« Je l’ai perdu d’un coup de hache. Le père Rouge se dépêchait, il m’avait


ordonné de tenir les bûches pendant qu’il les fendait. Et puis il a mal visé. Il
a prétendu que j’avais bougé. J’ai toujours pensé qu’il l’avait fait exprès,
qu’il avait voulu laisser son empreinte sur moi. C’était une bête, pas un
homme. »
Audrey observe l’Amérindien et tente d’imaginer, à travers sa silhouette
voûtée et son visage vieilli, le jeune homme souple et plein de vigueur que
lui a décrit Marie. Sa peau s’est flétrie avec les années, mais son visage
conserve de beaux traits réguliers.
« On les appelait les loups parce qu’ils s’en prenaient aux plus faibles et le
faisaient souvent à deux, à trois ou plus. Je ne saurais dire combien de
jeunes sont passés entre leurs griffes. Le directeur fermait les yeux.
Personne ne se souciait de nous, là-bas. Nous n’étions que de petits
sauvages qu’il fallait dresser. »
Le vieil homme parle d’une voix usée par les années et le chagrin. Il
respire profondément.
« Le père Rouge était différent des autres. Cet homme n’avait besoin de
personne. On aurait dit qu’il prenait plaisir à faire mal. J’étais bien placé
pour le savoir. Virginie en avait peur. Elle le cachait bien, mais je le savais.
Il la terrifiait. Je le connaissais bien et je le gardais à l’œil. Ce soir-là, quand
je l’ai vu la suivre discrètement au dernier étage après qu’elle est allée au
dortoir pour vérifier ses affaires dans son sac, je suis monté derrière lui.
Nous nous sommes battus. Une bataille terrible. Mais je n’ai pas réussi à la
sauver. Et cela, dit-il d’une voix étranglée qui n’est plus qu’un souffle, je ne
me le suis jamais pardonné. Jamais !
— C’est vous, Thomas, qui vous êtes caché dans le traversier et qui vous
êtes enfui dans la forêt le lendemain ?
— Je savais que personne ne me poursuivrait et que tous penseraient que
je mourrais. Mais je connaissais la Grande Rivière grâce aux récits de mon
grand-père. Après deux jours de marche, j’ai aperçu un canot dissimulé
dans le bois. Les gens laissaient souvent des embarcations et des outils en
chemin. En réalité, ils laissaient derrière ce dont ils n’avaient pas besoin, en
sachant qu’ils le retrouveraient la saison suivante. J’ai aussi trouvé du fil de
laiton pour faire des collets et quelques outils.
« J’ai pris le canot, les outils, et j’ai entrepris de remonter la rivière. Il m’a
fallu moins de trois semaines pour atteindre le territoire cri, situé juste au
nord de chez nous. À partir de là, cela a été facile de retrouver le
campement de mon grand-père. J’étais chez moi.
« J’ai trouvé la tente vide. Il n’y avait aucun signe de vie, et grand-père
n’avait pas fait de feu dans le poêle depuis longtemps. J’ai compris qu’il
était mort dans le bois. Je n’avais plus personne vers qui me tourner. J’ai
planté une branche dans le sol devant sa tente. C’est ainsi qu’on marque une
mort chez nous. Puis je suis parti vers le sud.
« J’ai voyagé et j’ai traversé le pays sans jamais me retourner. J’ai vécu
longtemps dans l’Ouest canadien. J’ai appris l’anglais et d’autres langues
des peuples de cette région. J’ai mené une vie d’étranger, ce qui ne m’a pas
été très difficile puisque je l’avais toujours été de toute façon. J’ai vécu sans
me préoccuper des autres. Une vie de solitaire. Une vie dénuée de sens.
Puis, un lendemain de beuverie, dans une rue de Saskatoon, un vieil homme
m’a pris par la main et m’a emmené dans sa mission.
« Le vieux Jimmy aidait les sans-abri, sans avenir et sans passé, comme je
l’étais à l’époque. Nous étions nombreux. Chacun avait son histoire qu’il
gardait pour soi. Nous ne partagions que notre misère et un bout de trottoir,
parfois un fond de bouteille.
« J’étais déjà vieux à cette époque, mais Jimmy devait avoir plus de
quatre-vingts ans. C’était un homme bon, avec de la lumière dans les yeux,
une flamme qui m’a fait chaud au cœur. J’ai commencé à l’aider et je suis
devenu bénévole à sa mission. C’est ainsi que j’ai entrepris de travailler
avec les gens de notre peuple, ceux qui vivent dans la rue. Je travaillais à la
cuisine, je lavais la vaisselle. Je faisais tous les petits boulots et ça me
permettait un peu d’oublier.
« Un jour, j’ai vu assis à la table, mangeant son bol de ragoût, un gars de
chez nous. Enfin, un ancien de Fort George. Il ne m’a pas reconnu, mais
moi j’ai su tout de suite qui il était. C’est comme si un éclair m’avait
traversé. Je me suis revu là-bas. Malgré les années, malgré les litres
d’alcool ingurgités, malgré toute ma vie misérable, je n’avais rien oublié.
La blessure était intacte. Cela m’a donné un choc. Jimmy est mort quelques
mois plus tard. J’étais là, près de lui. Il n’a rien dit de spécial, il a
simplement serré ma main en me regardant de ses yeux bienveillants.
Jusqu’à la fin, il m’a couvé à sa manière.
« Après sa mort, j’ai senti le besoin de changer d’air. Plus rien ne me
retenait là-bas. Je suis donc revenu dans le coin et j’ai, d’une certaine
manière, repris l’œuvre du vieux qui m’avait recueilli et aidé. Pour les gens
d’ici, je suis Jimmy, le Nakota. Et ça me convient ainsi. C’est ma manière
de lui rendre hommage. À travers moi, il en aide d’autres.
« À mon arrivée ici, j’avais constamment peur de tomber sur un ancien
prêtre de Fort George. J’avais peur de ma propre réaction. Les anciens
pensionnaires, j’en voyais beaucoup, mais personne n’a jamais découvert
ma véritable identité. Mais si je m’étais retrouvé face à un ancien
professeur, je ne sais pas comment j’aurais réagi. Ma colère m’a longtemps
effrayé et elle le fait parfois encore. Heureusement, je n’ai jamais revu
aucun de ces hommes, si on peut les appeler ainsi. Ces types-là, les
religieux je veux dire, ne viennent pas dans ce secteur de la ville. La rue,
c’est plutôt pour nous autres. Aujourd’hui, ça ne me préoccupe plus. Ils sont
tous morts et enterrés depuis longtemps, de toute façon. »
Thomas prend une gorgée de thé tiédi. Son regard se trouble. Certaines
blessures ne guérissent jamais complètement.
« Vous savez, Thomas, dit Audrey, beaucoup des prêtres envoyés à Fort
George étaient de jeunes hommes à peine plus âgés que leurs élèves. J’ai
fait des recherches à partir des archives du ministère de l’Éducation et de
celles des autorités de l’Église catholique. Thomas, deux de vos anciens
professeurs vivent toujours, et l’un d’eux est le père Johnson. Il a
aujourd’hui quatre-vingt-dix-sept ans. Il est en bonne santé et garde toute sa
tête, selon les responsables du centre pour prêtres retraités où il vit
paisiblement à deux kilomètres d’ici, dans l’ouest de la ville. »
Le vieil homme fixe sa tasse de thé, le regard perdu. Il la retourne dans ses
mains, la pose sur la table de bois.
Ainsi, l’homme qu’il a cherché à fuir depuis tant d’années mène une vie
paisible de retraité, là, tout près de lui. Audrey Duval croit voir des larmes
au fond des yeux du vieil Amérindien à mesure que s’enfonce en lui l’idée
que le père Rouge existe encore. Et surtout, que ce diable vit tout près de
lui.
« Thomas, c’est mon travail d’avocate d’obtenir justice pour ceux qui y
ont droit. Et ces hommes, nous allons les faire arrêter et juger, peu importe
leur âge. Je vous en fais le serment. Mais pour cela, j’ai besoin de savoir
une dernière chose, Thomas. Qu’est-il arrivé à Virginie ? »
33
DEUX PETITES PIERRES

Les pelles s’enfoncent dans le sol en cadence. Les policiers creusent de


façon méthodique. Thomas leur a dit précisément jusqu’à quelle profondeur
aller. Il sait exactement où ils trouveront ce qu’ils cherchent.
Le vieil homme se tient un peu à l’écart, juste à côté de Marie Nepton,
assise sur une chaise pliante. Malgré son piètre état de santé, celle-ci a tenu
à venir. À revenir.
L’île a beaucoup changé. Le village a été rasé et reconstruit sur le
continent au début des années 1980 par le gouvernement du Québec au
moment de la construction du projet hydroélectrique de la baie James, à la
suite de l’érection d’une gigantesque digue sur la Grande Rivière, destinée à
alimenter une centrale électrique.
Les ingénieurs craignaient qu’en cas de rupture du barrage l’île et ses
habitants ne soient complètement submergés, étant donné que les terres
étaient à l’embouchure de la rivière et de la baie James.
Le gouvernement a donc déplacé les Cris sur le continent. Certains
édifices importants, comme l’église, ont été déménagés à Chisasibi, le
nouveau village situé à sept kilomètres en amont de la rivière. Mais la
plupart d’entre eux ont été simplement détruits. Aujourd’hui, il n’en
subsiste pratiquement rien, sinon quelques ruines qui confèrent à l’endroit
un air lugubre.
De l’ancien pensionnat, il ne reste aucune trace visible. L’herbe haute
pousse là où se dressait auparavant l’imposant édifice en bois. Le vent a
repris ses droits sur l’île abandonnée.
Thomas regarde les hommes s’enfoncer lentement dans le sol, là où, plus
de soixante-dix ans plus tôt, lui-même a creusé. Il a l’impression que c’est
aussi lui que l’on exhume peu à peu du sol glacé. Une partie de lui repose
avec elle, sous la pierre, la terre et la glace.
Après toutes ces années, il revient là où tout a commencé et tout a fini. Il
revient à elle, et son vieux cœur se gonfle d’émotion. Il la retrouve, malgré
la mort, malgré les vies torturées et brisées. Les yeux de Virginie, il les sent
encore posés sur lui. Elle arrive toujours à le toucher de sa grâce, à lui faire
ressentir l’amour.
Chaque coup de pelle le libère, dénoue un peu plus les nœuds qui serrent
son âme depuis si longtemps et qui le rattachent à ce lieu à la fois maudit et
bénit.
Car Virginie est tout près, et cette idée l’apaise. En fermant les yeux, il
revoit son regard lumineux, respire le parfum de sa peau. Des larmes
coulent sur ses joues, mais il sourit pour la première fois depuis… depuis
elle.
À ses côtés, la vieille Marie regarde, interdite, les hommes fouiller le sol.
Ce trou qu’ils creusent lui rappelle que si le décor a changé sur l’île aux
odeurs de terre mouillée et de varech, si les hommes en soutane et les
pensionnaires l’ont quittée, l’empreinte que l’endroit a laissée dans les âmes
comme la sienne demeure. Pour toujours.
Écrasée au fond de sa chaise, Marie se sent libérée de la honte d’avoir été
abandonnée par son amie. Elle avait refusé de croire ceux qui lui disaient
d’arrêter d’attendre celle qui s’était enfuie avec un étrange garçon. Elle
avait eu raison de croire en cette amitié éternelle. De croire en elles.
Audrey Duval regarde, le cœur serré, les deux vieillards aux yeux humides
qui se tiennent la main. Pour l’avocate, retrouver la dépouille de Virginie
assure que le père Rouge devra, en plus des accusations d’agressions, faire
face à des accusations de meurtre. Justice sera rendue. Enfin. Et comme
chaque fois que cela se produit, elle se sent un peu plus rassurée quant au
monde dans lequel elle vit.
Clac ! Les pelles des policiers ont heurté quelque chose de dur. Thomas
s’approche, descend dans la fosse et s’agenouille sur le sol. Il dégage
minutieusement de ses doigts tordus le lit de pierres soigneusement
déposées autrefois par ses mains de jeune homme de la fine couche de glace
qui s’est formée.
Puis il retire les pierres une à une. Il les dégage avec toute la douceur dont
il est encore capable. Thomas hésite un moment et lentement, délicatement,
il libère enfin le corps du linceul de fortune qu’il lui avait façonné dans la
nuit froide.
Virginie apparaît au jour comme autrefois, sa beauté et sa noblesse
intactes, figée dans le temps par le froid, préservée par la glace. À moins
qu’elle n’ait voulu attendre les siens.
Thomas se penche sur elle. Un instant, il a de nouveau quinze ans. Les
larmes suivent les sillons creusés par le chagrin et le temps sur son visage.
Il fouille dans la poche de la chemise grise souillée de sang séché de
Virginie et en tire une petite pierre polie qu’il dépose au fond de sa main
rugueuse. Puis il place juste à côté une autre pierre qu’il garde depuis
toujours sur lui. Côte à côte, les deux pierres polies forment un petit cœur
que le vieil homme serre de toutes ses forces au creux de sa main.
Postface

Le pensionnat catholique de Fort George a ouvert ses portes en 1936 et les a


fermées seize ans plus tard, en 1952.
On ne connaît pas avec certitude le nombre de pensionnats ayant existé au
Canada. De la fin du XIXe siècle à la fin du XXe, la Convention de
règlement relative aux pensionnats indiens en a répertorié cent trente-neuf,
dont dix au Québec. Le dernier pensionnat a fermé ses portes en 1996, en
Saskatchewan.
Cent cinquante mille enfants autochtones, de six à seize ans, ont fréquenté
ces établissements. Plus de quatre mille y sont morts.
Les conditions de vie difficiles qui prévalaient dans les pensionnats sont le
plus souvent attribuables au financement insuffisant du gouvernement
canadien. Elles ont entraîné des problèmes sanitaires, un régime alimentaire
inadéquat et un manque de vêtements et de médicaments pour les enfants
sur place.
La situation est devenue si inquiétante qu’au début du XXe siècle le
directeur de la santé du ministère des Affaires indiennes, le docteur P. H.
Bryce, a sonné l’alarme et a rédigé pour ses supérieurs de nombreux
rapports qui indiquaient que les Autochtones du Canada risquaient d’être
décimés, par la tuberculose notamment. Le gouvernement canadien
ignorera les recommandations de Bryce et le démettra de ses fonctions.
Dans un ouvrage publié en 1922, le docteur Bryce qualifiera l’attitude du
Canada de « crime national ».
Aujourd’hui, les Nations Unies considèrent comme un génocide de retirer
les enfants de leurs foyers en se basant sur leur race pour les placer dans un
environnement étranger afin de les endoctriner.
Le Canada reconnaît maintenant publiquement que l’objectif des
pensionnats était d’assimiler les Autochtones. Le 11 juin 2008, le premier
ministre Stephen Harper a présenté officiellement les excuses du
gouvernement canadien aux Autochtones. « L’héritage laissé par les
pensionnats indiens, a-t-il dit, a contribué à des problèmes sociaux qui
persistent dans de nombreuses communautés aujourd’hui. »
À l’image de plus de vingt-cinq pays dans le monde, dont l’Afrique du
Sud après l’apartheid et plusieurs États de l’Amérique du Sud, tels le Brésil
et l’Argentine, le Canada a créé en 2007 la Commission de vérité et
réconciliation, qui a pour mandat de lever le voile sur les agressions
physiques, sexuelles et mentales qu’ont subies de nombreux enfants ayant
fréquenté les pensionnats.
Quatre-vingt mille anciens pensionnaires vivent encore.

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