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Roman OE3

Le texte explore la grandeur et la tragédie de l'existence humaine à travers les réflexions de personnages sur la vie, la mort et le temps. Honoré de Balzac évoque la puissance de la nature et la fragilité de la condition humaine, tandis que Jean-Philippe Jaworski décrit le désir d'une mort héroïque sur le champ de bataille. Ensemble, ces œuvres soulignent la quête de sens face à l'immensité de l'univers et à la fugacité de la vie.

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Roman OE3

Le texte explore la grandeur et la tragédie de l'existence humaine à travers les réflexions de personnages sur la vie, la mort et le temps. Honoré de Balzac évoque la puissance de la nature et la fragilité de la condition humaine, tandis que Jean-Philippe Jaworski décrit le désir d'une mort héroïque sur le champ de bataille. Ensemble, ces œuvres soulignent la quête de sens face à l'immensité de l'univers et à la fugacité de la vie.

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1 Vous êtes-vous jamais lancé dans l’immensité de l’espace et du temps, en lisant les œuvres géologiques de

Cuvier ? Emporté par son génie, avez-vous plané sur l’abîme sans bornes du passé, comme soutenu par la
main d’un enchanteur ? En découvrant de tranche en tranche, de couche en couche, sous les carrières de
Montmartre ou dans les schistes de l’Oural, ces animaux dont les dépouilles fossilisées appartiennent à des
5 civilisations antédiluviennes, l’âme est effrayée d’entrevoir des milliards d’années, des millions de peuples
que la faible mémoire humaine, que l’indestructible tradition divine ont oubliés et dont la cendre, poussée à
la surface de notre globe, y forme les deux pieds de terre qui nous donnent du pain et des fleurs. Cuvier
n’est-il pas le plus grand poète de notre siècle ? Lord Byron a bien reproduit par des mots quelques agitations
morales, mais notre immortel naturaliste a reconstruit des mondes avec des os blanchis, a rebâti comme
10 Cadmus des cités avec des dents, a repeuplé mille forêts de tous les mystères de la zoologie avec quelques
fragments de houille, a retrouvé des populations de géants dans le pied d’un mammouth. Ces figures se
dressent, grandissent et meublent des régions en harmonie avec leurs statures colossales. Il est poète avec
des chiffres, il est sublime en posant un zéro près d’un sept. Il réveille le néant sans prononcer des paroles
grandement magiques ; il fouille une parcelle de gypse, y aperçoit une empreinte, et vous crie : Voyez !
15 Soudain les marbres s’animalisent, la mort se vivifie, le monde se déroule ! Après d’innombrables dynasties
de créatures gigantesques, après des races de poissons et des clans de mollusques, arrive enfin le genre
humain, produit dégénéré d’un type grandiose, brisé peut-être par le Créateur. Échauffés par son regard
rétrospectif, ces hommes chétifs, nés d’hier, peuvent franchir le chaos, entonner un hymne sans fin et se
configurer le passé de l’univers dans une sorte d’Apocalypse rétrograde. En présence de cette épouvantable
20 résurrection due à la voix d’un seul homme, la miette dont l’usufruit nous est concédé dans cet infini sans
nom, commun à toutes les sphères et que nous avons nommé LE TEMPS, cette minute de vie nous fait pitié.
Nous nous demandons, écrasés que nous sommes sous tant d’univers en ruines, à quoi bon nos gloires, nos
haines, nos amours ; et si, pour devenir un point intangible dans l’avenir, la peine de vivre doit s’accepter ?
Déracinés du présent, nous sommes morts jusqu’à ce que notre valet de chambre entre et vienne nous dire :
25 Madame la comtesse a répondu qu’elle attendait monsieur.
Honoré de Balzac, La Peau de Chagrin, 1832
1 — Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.
— Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable vivacité.
— J’avais résolu ma vie par l’étude et par la pensée ; mais elles ne m’ont même pas nourri, répliqua
l’inconnu. Je ne veux être la dupe ni d’une prédication digne de Swedenborg, ni de votre amulette orientale,
5 ni des charitables efforts que vous faites, monsieur, pour me retenir dans un monde où mon existence est
désormais impossible. Voyons ! ajouta-t-il en serrant le talisman d’une main convulsive et regardant le
vieillard. Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s’est, dit-on,
perfectionné ! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie ! Que les
vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer pour trois jours ! Que
10 la nuit soit parée de femmes ardentes ! Je veux que la Débauche en délire et rugissante nous emporte dans
son char à quatre chevaux, par-delà les bornes du monde, pour nous verser sur des plages inconnues : que les
âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles s’élèvent ou s’abaissent ;
peu m’importe ! Donc je commande à ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie. Oui, j’ai
besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte pour en mourir. Aussi
15 souhaité-je et des priapées antiques après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des
baisers sans fin dont le bruit passe sur Paris comme un craquement d’incendie, y réveille les époux et leur
inspire une ardeur cuisante qui rajeunisse même les septuagénaires !
Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un
bruissement de l’enfer, et l’interdit si despotiquement qu’il se tut.

Honoré de Balzac, La Peau de Chagrin, 1832


1 Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la Peau de chagrin, fragile et petit comme la feuille d'une
pervenche, et le lui montrant :
« Pauline, belle image de ma belle vie, disons-nous adieu, dit-il.
- Adieu ? répéta-t-elle d'un air surpris.
5 - Oui. Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie. Vois ce qu'il m'en reste. Si tu me
regardes encore, je vais mourir…
La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman, et alla chercher la lampe. Eclairée par la lueur
vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman, elle examina très attentivement et le
visage de son amant et la dernière parcelle de la Peau magique. En la voyant belle de terreur et d'amour, il ne
10 fut plus maître de sa pensée : les souvenirs des scènes caressantes et des joies délirantes de sa passion
triomphèrent dans son âme depuis longtemps endormie, et s'y réveillèrent comme un foyer mal éteint.
« Pauline, viens ! Pauline ! »
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils violemment tirés par une
douleur inouïe, s'écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux de Raphaël un de ces désirs furieux, jadis sa
15 gloire à elle ; et à mesure que grandissait ce désir, la Peau en se contractant, lui chatouillait la main. Sans
réfléchir, elle s'enfuit dans le salon voisin dont elle ferma la porte.
« Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t'aime, je t'adore, je te veux ! Je te maudis, si
tu ne m'ouvres ! Je veux mourir à toi ! »
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi nue se roulant
20 sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein, et pour se donner une prompte mort,
elle cherchait à s'étrangler avec son châle. « Si je meurs ; il vivra ! » disait-elle en tâchant vainement de serrer
le noeud. Ses cheveux étaient épars, ses épaules nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la
mort, les yeux en pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait à Raphaël,
ivre d'amour, mille beautés qui augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec la légèreté d'un oiseau de
25 proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces ; mais il ne trouva que
les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus avant, semblait partir de ses
entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout
épouvanté des cris qu'il entendait, et tenta d'arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s'était
30 accroupie dans un coin. « Que demandez-vous ? dit-elle. Il est à moi, je l'ai tué, ne l'avais-je pas prédit ? »

Honoré de Balzac, La Peau de Chagrin, 1832


1 Pas de tombe pour moi. Pas de fin paisible au milieu des miens. Pas de grandes cérémonies royales, pas de
sacrifices, pas de bûchers rouges ou de banquet funèbre. Pas de trésor abandonné dans la nuit d’une
chambre funéraire. J’irai chercher ma mort sur le champ de bataille. Je me détacherai des rangs de mes
guerriers pour la défier. Une lame longue de cavalier dans ma main droite, une lame courte de fantassin dans
5 la gauche, je lui offrirai une danse des épées. C’est une vieille ennemie, et ce fut parfois une alliée de
circonstance. Je connais bien ses ruses, ses lâchetés, ses trahisons. Je lui cracherai toutes ses bassesses, je lui
tirerai la langue, je me rirai de sa puissance, je lui affronterai le masque peint du guerrier. J’espère bien que le
chœur assourdissant des carnyx et des trompes fera trembler tous les os de son corps. Et puis je me jetterai
dans ses bras, dans la troupe la plus épaisse de l’armée adverse. Je veux, pour ma fin, un éclat et une
10 brutalité comparables aux forces qui ont gouverné ma vie. Je veux goûter la volupté jusqu’au bout, jusque
sous la morsure des lances et des haches rasennas. Puis, je veux ma dépouille exposée sur le champ de
guerre, à pourrir au soleil et à la pluie. Je veux être dévoré par les charognards, défiguré par le bec des
corbeaux ; ils me porteront, mort, là où je ne suis jamais allé, vif. Dans le ciel.
La fin que je me réserve n’est pas la mort du roi. C’est celle du héros. Ne me prends pas pour un de ces
15 barbares naïfs que vous autres Ioniens, vous méprisez si facilement. Je ne me laisse aveugler ni par ma vanité,
ni par les chants épiques de mes poètes. Je suis lucide. La mort que j’appelle de mes vœux est une fin
terrible. J’ai pris suffisamment de coups, j’ai vu suffisamment de plaies, j’ai entendu suffisamment de râles
pour deviner, physiquement, l’insupportable violence de mon corps massacré. Ce trépas, c’est une étreinte
de l’horreur. C’est une mort qui marque les mémoires comme le fer marque les chairs. Et ce sera le faîte du
20 monument que je suis en train d’édifier à ma propre gloire : en violentant ainsi les esprits des témoins, amis
et ennemis, je resterai, cicatrice héroïque, dans les traditions des deux peuples.
Car il n’est qu’une chose qui perdure. C’est le souffle, la parole.

Jean-Philippe Jaworski, Même pas mort, cycle des Rois du Monde, 2013

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