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Hermétisme Et Érudition SJP

L'hermétisme des écrits de Saint-John Perse résulte de sa vaste érudition, rendant souvent ses références obscures pour le lecteur non averti. L'analyse des noms propres et des allusions historiques, mythologiques et encyclopédiques dans son œuvre révèle une complexité qui nécessite une connaissance approfondie pour en saisir pleinement le sens. Perse semble encourager une participation active du lecteur, l'incitant à enrichir sa culture et son savoir à travers ses écrits.

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Hermétisme Et Érudition SJP

L'hermétisme des écrits de Saint-John Perse résulte de sa vaste érudition, rendant souvent ses références obscures pour le lecteur non averti. L'analyse des noms propres et des allusions historiques, mythologiques et encyclopédiques dans son œuvre révèle une complexité qui nécessite une connaissance approfondie pour en saisir pleinement le sens. Perse semble encourager une participation active du lecteur, l'incitant à enrichir sa culture et son savoir à travers ses écrits.

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Hermétisme et érudition

L’hermétisme proviendrait surtout de la diversité de l’érudition, quasi-


encyclopédique, qui caractérise les écrits de Saint-John Perse. Souvent, le
lecteur est dans l’ignorance du référent d’un nom propre de personne ou de lieu,
manque de connaissances culturelles, historiques, méconnaît mythes et légendes
que Perse effleure en passant ou à la faveur d’une comparaison, d’une image
Nous nous intéresserons d’abord aux noms propres de notre corpus, et au
rôle qu’ils pourraient jouer dans l’obscurité du recueil.

Noms propres.
Nous relevons, dans notre corpus, sept noms propres de personnes ou de
lieux. Ce sont, par ordre d’apparition dan Exil: Tauride, jules, Arsace, Baber,
Lloyds, Barbarie, Numide (syrtes, au chant II, n’ayant pas la majuscule, ne
saurait être rangé dans cette série, à laquelle par contre, pourrait appartenir des
mots comme Pérégrin, Cavalier, Etranger, Mendiante, etc. , qui eux ont la
majuscule. Avant de fermer la parenthèse, disons que cet aspect de la graphie de
certains mots mériterait une étude qui dépasse notre propos et qui ne serait pas
spécifique à notre auteur).
Si certains noms nous sont plus ou moins familiers (car déjà lus ou
entendus), tels jules (César), Lloyds, Barbarie, Numide et, dans une moindre
mesure, Tauride (le mythe d’Iphigénie), d’autres, tels Arsace et Baber, ne sont
pas sans poser quelques interrogations.
Ils contribuent, à des degrés divers, à obscurcir le discours, d’autant plus
qu’ils sont employés sans aucune précision.
Perse semble ne pas se soucier que son lecteur ait ou n’ait pas les mêmes
référents culturels que lui ; il n’écrit pas pour des gens sans culture, et là est,
peut-être, d’une part, la réputation d’hermétisme qu’on lui fait et qu’il réfute,
d’autre part, la jouissance intellectuelle de ses adeptes qui se sentent privilégiés
d’être de plain pied avec lui. Force nous a été, pour plus de précaution, de nous
adresser au dictionnaire1:
- Arsace: fondateur de la monarchie des Parthes vers 225 av. J.C.
- Baber: Babour, Babûr, (Mohammed). Fondateur de l’empire Mogol où
sa dynastie (les Babérides) a régné plus de deux siècles et demi. Il a laissé un
Divan Mubin, recueil de poèmes narratifs, et Babûrnâmé (livre de Babûr), vaste
récit biographique, l’un des chefs-d’œuvre de la littérature tachaghatai.
-Barbarie : ancien nom des états barbaresques (Afrique du nord).
-Jules : (gens) Julia : famille patriarcale romaine à laquelle appartenait
Jules César, et qui prétendait descendre de Iule, fils d’Enée, et donc de Vénus.
-Lloyds : nom adopté par des compagnies de navigation, d’assurances.
-Numide : habitant de la Numidie, qui est l’ancien nom d’une région de
l’Afrique du Nord (Algérie).
-Tauride : ancien nom de la Crimée. Ses habitants, les taurois, étaient
considérés par les grecs comme des barbares qui immolaient les étrangers (cf. le
mythe d’Iphigénie en Tauride).
Si l’identification du nom propre contribue à lever le voile pour certaines
séquences, pour d’autres, ce recours ne suffit par, et une autre approche s’avère
nécessaire.
L’ennui cherche son ombre aux royaumes d’Arsace; (V,10) :
Sachant qu’Arsace désigne le fondateur de la monarchie des Parthes, nous
pouvons alors interpréter ce verset de la manière suivante: après maintes guerres
et maintes conquêtes, après de grandes activités, plus rien ne stimule les Parthes,
qui sont alors en proie à l’ennui.
Celui, comme Baber, qui vêt la robe du poète entre deux actions viriles
pour
Révérer la face d’une belle terrasse; (VI,7)

1
Robert II (des noms propres).
Baber étant à la fois conquérant et poète, guerrier et artiste, assoifé de
sang et d’art, le sens du verset s’éclaire de lui-même : grandes actions viriles
réfèrent à la vie guerrière de Baber, et vêt la robe du poète renvoie à l’activité
poétique de ce roi mogol.
Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des
Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre… (VI, IO).
Le troisième exemple indique, par la référence à Lloyds, et par le contexte,
« ta parole n’a point cours et ton or est sans titre», la condition précaire de
l’exilé qui est sans ressources matérielles dans un pays étranger.
«Je reprendrai ma course de numide, longeant la mer inaliénable…» (VII,
IO).
Numide, dans ce quatrième exemple, renvoie à la vie nomade qui était
celle des numides, et qui est maintenant celle de l’exilé.
Ainsi, dans ces quatre exemples, la seule identification du nom propre
suffit à lever l’obscurité ponctuellement. Ce n’est pas le cas pour ce qui suit :
«Exècre, ô femme, sous ton toit un chant d’oiseau de Barbarie…» (VII, 6).
Ici, le problème est à la fois référentiel et lexical. En effet, Barbarie peut
signifier à la fois / cruauté, inhumanité/ (au sens de barbare), et peut renvoyer à
état barbaresque, à l’Afrique du Nord. Il pourrait s’agir également d’une allusion
à l’Allemagne nazie.
« Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des Princes en
Tauride. »(I, 7)
Tauride étant l’ancien nom de la Crimée, on pourrait se contenter de cette
explication, n’était l’allusion au mythe d’Iphigénie. A propos de ce dernier, le
dictionnaire nous dit2 :
-Tragédie d’Euripide (vers 4I4 av. J. C.). Devenue prêtresse de la
sanglante déesse Artémis, et sujette du roi Thaos, Iphigénie doit donner la mort
à tout étranger qui s’est échoué en Tauride. Elle s’apprête à ordonner le

2
Ibid
sacrifice de deux de ces visiteurs téméraires quand elle reconnait en l’un d’eux
son frère Oreste qu’accompagne Pylade. Trompant la surveillance de Thaos,
elle s’enfuit avec eux.
Dès lors, des recoupements entre ce mythe et le verset sont possibles :
même région, les princes seraient Oreste et Pylade, « ravissement» renverrait à
la fuite d’Iphigénie et des deux jeunes gens, « spasmes de l’clair » pourrait être
l’image poétique d’une tempête, et voudrait signaler une possible complicité des
éléments au moment de la fuite. Sans doute, Perse avait-il ce mythe en tête ou à
l’esprit lorsqu’il a écrit ce verset.
«…Moins de souffles flattaient la famille des jules ;…» (II,8) :
Il s’agit très certainement d’une allusion à la gens Julia, symbole de la
grandeur romaine (flattaient), et qui était également une famille (caste) de
prêtres.
De toute manière, nous reviendrons sur les signifiés de ces noms propres
lors de notre tentative d’interprétation linéaire du poème.

Histoires, légendes, mythes.


Saint-John Perse recourt souvent à l’histoire, aux légendes, aux mythes.
Mais, le plus souvent, ce sont des allusions subtiles, ou des références à des
épisodes «mineurs» ou ignorés de la plupart. De ce fait, le lecteur non averti
perd rapidement pied et n’arrive pas à repérer facilement ces différentes
allusions historiques ou légendaires.
Nous avons vu auparavant l’allusion à la légende de Samson et de sa
«mâchoire d’âne» (mis en évidence grâce au parallélisme syntaxique). De même
dans :
…l’esprit du dieu fumant déserte sa couche d’amiante. (I, 6),
Il pourrait s’agir d’une allusion à Apollon, le dieu soleil des grecs, ou à
l’esprit de dieu désertant son peuple.
L’exemple :
«D’autres saisissement dans les temples la corne peinte des autels:» (II,2)
est plus complexe : dans quelle religion ancienne saisissait-on la corne ? De
quels temples s’agit-il? «corne» a-t-il une signification mystique, religieuse dans
le contexte, ou indique-t-il simplement l’angle saillant d’un autel plutôt que la
corne ? S’agit-il de la corne d’abondance que veulent saisir ces « autres » ? Ou
bien « corne » est-il synecdoque de taureau?...
De même :
…un dénombrement de peuples en exode… (III, 2)
est-il une allusion à Moïse et à l’exode des Juifs ? Ou bien aux grands exodes
de 1940, au moment de l’invasion allemande ? Surtout, dans quelles
circonstances a-t-on compté des peuples en exode ?...
Faut-il voir dans :
Ceux-là qui furent se croiser aux grandes Indes atlantiques, … (VII, I2)
une allusion aux grands navigateurs ? Il y a là, certainement, une allusion
générale à Christophe Colomb et à la conquête de l’Amérique (prise longtemps
pour les Indes, d’où l’appellation «Indes atlantiques »), et une comparaison entre
les croisades et les conquistadors.
Dans ces différentes citations, le problème est relativement simple,
puisque nous pouvons plus ou moins esquisser des débuts de solution. Certains
cas sont plus complexes :
Et le matin pour nous même son doigt d’augure parmi de saintes
écritures. (II, I9)
Très certainement, il s’agit ici d’une allusion à un rite antique ou à une
légende. Si nous considérons qu’augure est une synecdoque de l’espèce pour
prophète, le verset rappellerait que l’un des moyens de prédire l’avenir est de
prendre une page, au hasard, et de lire ce qu’il y est écrit. Mais, sur quelles
écritures? A quelle époque? Les augures avaient-ils vraiment ce rôle dans
Rome? Et surtout, pourquoi attribuer ce rôle au matin?
Dans le chant III, quel est celui qui est invoqué comme suit :
…ô Saisisseur de glaives à l’aurore, O Manieur d’aigles par leurs angles,
et Nourrisseurs des filles… (III, I9, 20) ?
A quelle légende Perse fait-il allusion ? De quelle cérémonie est-il
question dans :
Et c’est l’heure, ô Mendiant, où sur la face close des grands miroirs de
pierre exposés dans les antres
L’officiant chaussé de feutre et ganté de soie grège efface, à grand renfort
de manches, l’affleurement des signes illicites de la nuit. (IV, I3, I4) ?
Quel est cet « officiant »? Quels sont ces «antres»? A quoi réfèrent ces
« signes illicites de la nuit »? Quelle est cette «Mendiante »?...
Ainsi, si les questions sont nombreuses, les réponses le sont moins. Il
faudra beaucoup de recherches, de lectures avant de pouvoir surmonter les
différents écueils. Peut-être est-ce là le vœu secret du poète : voir le lecteur
participer activement, et lui permettre donc d’accroître son champ du savoir, sa
culture, de se mesures à lui.
Il nous reste à nous interroger sur la provenance de ces mythes que Perse
réactive sans prévenir. Nous y reconnaissons volontiers la Grèce, l’Orient,
l’Extrême-Orient, Rome, les amérindiens, l’Afrique du Nord antique, voire le
Sahara, etc. tous ces mythes appartiennent au fonds commun de l’humanité et
remontent à la nuit des temps. Tel est le sentiment, que nous partageons
entièrement, de Gabriel Germain dans la Genèse de l’Odyssée 3 .

Connaissances encyclopédiques.
La culture (nous entendons par ce mot tout ce qui relève des sciences
naturelles, physiques, astrologique…) offre à Saint-John Perse beaucoup
d’éléments qui alimentent sa poésie. Le lecteur doit être sur ses gardes, et

3
Gabriel Germain, Genèse de l’Odyssée : «…en matière de mythes, de pratiques, de sentiments qui tiennent au
sacré, qui remuent l’être dans les profondeurs, les vibrations se répercutent à travers les millénaires», p.4
chercher si tel ou tel mot ne cache pas quelque allusion à un domaine de la
connaissance.
Ainsi, il faut savoir que l’euphorbe est le nom d’une plante produisant un
latex âcre et caustique, d’où l’expression «goût d’euphorbe» (V, IO) ; il faut
savoir que l’ «épacte» est l’âge de la lune ; il faut savoir que le patron au
bornage est le nom du marin possédant un brevet l’autorisant à commander un
navire faisant du cabotage, d’où «les gens de pilotage et de bornage» (VI, 3) ; il
faut savoir que le vétiver est une plante originaire de l’Inde, dont le parfum âcre
et violent éloigne les insectes des vêtements et des fourrures, d’où « un goût de
vétiver dans le parfum d’aisselle » (VI, 2)… nous ne donnons là que quelques
exemples ; nous réservons de traîter séparément chaque cas au fur et à mesure
qu’il se présentera.
De même, un énoncé comme :
…/les/ belles auges de lapis, où, friable, la princesse d’os épinglée d’or
descend le cours des siècles sous sa chevelure de sisal (VI, 5).
peut surprendre à première vue. Mais il est rigoureusement exact :
«Chacun constate, nous dit R. Caillois, que la fantaisie de l’écrivain, sinon
son art, n’a rien ajouté à ce que chacun a vu ou peut voir dans le musée
approprié : la momie désséchée d’une reine quasi réduite au squelette et près de
tomber en poussière, ses ornements retenus par des épingles précieuses et de
longues fibres de cactus simulant les cheveux, allongée dans son sarcophage, de
pierre bleue…»4
Ainsi, tout, chez Perse a au moins pour origine un fait ou une chose
exacte. De l’aveu même du poète, un seul mot est «rare ou exotique» dans Exil.
Il s’agit d’ «azalaîe», que les dictionnaires ignorent, dans :
Le ciel est un sahel où va l’azalaîe en quête de sel gemme. (V, II).
Il désigne «la grande caravane annuelle du sel aux déserts d’Afrique»5

4
R. Caillois, Poétique de Saint-John Perse, p .I26
5
Saint-John Perse, Œuvres Complètes, p.III4
Il est indiscutable que le lexique rare, pas toujours attesté, peut faire
obstacle à la compréhension. Perse est un auteur qui demande un effort, qui
enrichit, qui ne se laisse pas appréhender facilement. Lui font la réputation
d’hermétisme ceux qui capitulent devant des difficultés qui, pour être évidentes,
n’en sont pas moins stimulantes.

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