I.
Les mécanismes de dialogue des
juridictions communautaires
Le dialogue des juridictions communautaires repose sur deux grands types d'interactions : le
dialogue vertical, entre juridictions nationales et juridictions communautaires(A), et le
dialogue horizontal, entre juridictions communautaires elles-mêmes(B).
Cette partie analysera ces deux formes d'échange judiciaire qui concourent, à son
interprétation harmonisée, et à son effectivité.
A. Un dialogue vertical entre juridictions
communautaires et juridictions nationales
Le dialogue vertical entre les juridictions communautaires et les juridictions nationales
constitue un levier fondamental pour assurer l’application effective du droit communautaire
ouest-africain. Plusieurs instruments permettent ce dialogue, notamment le renvoi
préjudiciel, les recours individuels devant la Cour de la CEDEAO(CJ CEDEAO) qui
permettent le contrôle de la conformité des législations nationales aux normes
communautaires.
La cohésion dans l’interprétation du droit communautaire est assurée par un
mécanisme de renvoi préjudiciel, organisant la collaboration entre le juge national et
le juge communautaire en cas de doute sur l'interprétation qu'il convient de donner à
une règle communautaire, le juge national peut demander au juge communautaire
de procéder à cette interprétation1.
Ainsi , le renvoi préjudiciel est un instrument formalisé dans l’espace UEMOA. Il est sans
doute le mécanisme le plus formel de dialogue vertical dans le cadre de UEMOA.Il permet
aux juridictions nationales de saisir la Cour de justice de l’UEMOA( CJ UEMOA) afin
d’obtenir une interprétation d’une norme de l’UEMOA2. Ce procédé, inspiré du modèle
européen3, favorise l’uniformité d’application des règles communautaires et évite les
interprétations divergentes qui pourraient fragiliser l’intégration régionale. Il en existe deux
formes: le renvoi en interprétation et le renvoi en appréciation de validité. Le renvoi en
interprétation de la norme communautaire où il est demandé à la juridiction communautaire
de préciser un point d’interprétation du droit communautaire, dans le but de pouvoir être
correctement appliqué par le juge national. Quant au renvoi en appréciation de validité de la
norme communautaire, il consiste à demander à la juridiction communautaire de contrôler la
validité d’un acte de droit communautaire.Cependant ce dernier type de recours préjudiciel
existe au sein de l'Union Européenne4 contrairement à l’UEMOA qui est limité au recours
préjudiciel en interprétation5.
1 Lesguillons, Henry. L'application d'un traité-fondation: le traité instituant la C.E.E.: thèse pour le
doctorat en droit présentée et soutenue publiquement le 28 avril 1966. France, Librairie générale de
droit et de jurisprudence, 1968.
2 Protocole additionnel n°1 relatif à la Cour de justice de l’UEMOA, article 14.
3 Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), article 267.
4 TFUE,article 267-b
Ainsi, dans son arrêt n°01/2021 du 19 mai 2021, la Cour de justice de l’UEMOA a répondu à
une question préjudicielle posée par la Cour de cassation du Burkina Faso sur
l’interprétation de l’article 27 du Règlement n°05/CM/UEMOA relatif à la profession d’avocat
qui fixait la durée du stage à 3ans contrairement à la réglementation en vigueur au sein de
l’UEMOA qui est de 2 ans La Cour a affirmé la primauté du droit communautaire sur le droit
interne, rappelant que les juridictions nationales sont tenues d’écarter toute norme nationale
contraire à un règlement communautaire »6 .
Ce mécanisme constitue un pont entre les juridictions nationales et communautaires,
renforçant la cohérence et la sécurité juridique dans l’espace UEMOA. Comme le souligne
Yao Kouamé, ce mécanisme, encore sous-utilisé, constitue « une opportunité pour les
juridictions internes de s’inscrire dans une logique d’unification normative 7».
En outre,il y a le contrôle indirect par recours individuel devant la Cour de justice de la
CEDEAO.
À la différence de l’UEMOA, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest
(CEDEAO) ne dispose pas encore d’un mécanisme formel de renvoi préjudiciel. Toutefois, la
Cour de justice de la CEDEAO joue un rôle essentiel en permettant aux particuliers d’ester
directement en justice lorsqu’ils estiment qu’un État membre viole leurs droits
communautaires8.
Ce système de recours individuels offre un moyen indirect de dialogue vertical, en ce sens
que la Cour peut sanctionner un État en raison d’un dysfonctionnement ou d’une carence
des juridictions nationales dans la protection des droits garantis par le droit communautaire.
L’affaire Hadijatou Mani Koraou c. République du Niger (2008) illustre ce dialogue vertical,
indirect mais réel, entre la Cour de justice de la CEDEAO et les juridictions nationales. Dans
cet arrêt , la Cour a condamné l’État nigérien pour avoir failli à ses obligations en ne
protégeant pas une femme victime d’esclavage, alors même que les juridictions nationales
avaient été saisies et étaient restées inactives. La Cour a affirmé que l’État engageait sa
responsabilité pour les manquements de ses organes, y compris judiciaires, à faire
respecter les droits garantis par les instruments communautaires. Ce faisant, elle a rappelé
aux juges nationaux leur devoir d’assurer la protection effective des droits fondamentaux,
selon les engagements régionaux auxquels leur État est partie9.
Si ce dialogue vertical demeure encore perfectible, notamment dans l’harmonisation de ses
mécanismes entre CEDEAO et UEMOA, il représente un levier essentiel pour renforcer
l’intégration juridique régionale. La reconnaissance progressive de l’autorité des cours
5 Protocole additionnel n°1 relatif à la Cour de justice de l’UEMOA, article 14.
6 Cour de justice de l’UEMOA, arrêt n°01/2021 du 19 mai 2021, Ouedraogo Azise et autres
c. Ordre des avocats du Burkina Faso, renvoi préjudiciel introduit par la Cour de cassation
du Burkina Faso, relatif à l’interprétation de l’article 27 du Règlement n°05/CM/UEMOA du
25 septembre 2014.
7 Yao Kouamé, Le droit communautaire ouest-africain, L’Harmattan, 2018, p. 122.
8 Protocole additionnel A/SP.1/01/05 relatif à la Cour de justice de la CEDEAO, article 9.
9 Cour de justice de la CEDEAO, Hadijatou Mani Koraou c. République du Niger, arrêt du 27
octobre 2008, ECW/CCJ/JUD/06/08.
communautaires par les juridictions nationales ouvre la voie à un enrichissement mutuel des
droits interne et communautaire, au bénéfice d’une justice plus cohérente et accessible.
B. Un dialogue horizontal entre juridictions
communautaires
Le dialogue horizontal entre juridictions communautaires ouest-africaines notamment la
Cour de justice de l’UEMOA, la Cour de justice de la CEDEAO ou encore la CCJA de
l’OHADA reste encore peu structuré, sans mécanisme formel de concertation. Toutefois,
certains éléments permettent d’observer une dynamique émergente, bien qu’incomplète10.
En effet, force est de constater une convergence jurisprudentielle partielle, souvent inspirée
de l’Europe. Cela est surtout perceptible dans la jurisprudence de La Cour de justice de
l’UEMOA s’inspire régulièrement des décisions de la Cour de justice de l’Union européenne
(CJUE).Il en est ainsi lorsque la CJ UEMOA dans l’affaire Eugène Yaï11fait référence à
l’arrêt Hansen12 pour statuer sur la recevabilité de la requête de M. Eugène YAI, de
nationalité ivoirienne et commissaire à l’UEMOA,qui s’est vu indirectement évincé de son
poste par un Acte additionnel du président de la Commission pris sur autorisation de la
Conférence des chefs d’États et de gouvernement et portant nomination d’un autre
commissaire de nationalité ivoirienne.
Le dialogue juridictionnel peut s’exprimer à travers une harmonisation implicite des
jurisprudences de différentes juridictions communautaires13, autour de principes généraux
partagés( droits fondamentaux,primautés du droit communautaire, droit au procès équitable,
ou encore liberté économique…). En Afrique de l’Ouest, malgré l’absence de mécanisme
formel de coordination entre la Cour de justice de l’UEMOA, la Cour de justice de la
CEDEAO,on observe des convergences jurisprudentielles significatives, témoignant d’une
sensibilité commune des juges communautaires à la protection des justiciables face aux
États et à la sécurisation de l’ordre juridique communautaire14.
Ainsi,dans l’affaire Hadijatou Mani Koraou c. République du Niger,la CJ CEDEAO a
condamné l’État du Niger pour violation du droit à un procès équitable et à la protection
judiciaire15. Dans la même veine, l’arrêt SODABI, la Cour De justice de l’UEMOA 16a jugé
10 Martial Zongo, Le dialogue unilatéral entre la Cour de justice de l’UE et la Cour de justice de
l’UEMOA, Centre d’étude juridique européenne,2016, P.2-3.
11 Cour de Justice de l’UEMOA, Arrêt n°03/05, Eugène YAÏ c. Conférence des Chefs d’Etat et de
Gouvernement de l’UEMOA, 27 avril 2005.
12 CJCE, arrêt Mme Meyer, épouse Hansen c. Comité économique et social du 13 décembre 1984,
aff. 14/84, Recueil de jurisprudence 1984 -0431.
13 L’expression est de Burgorgue Larsen L., «L’internationalisation du dialogue des juges », in Le
dialogue des juges. Mélanges en hommage à Bruno Genevois, 2008,Dalloz, p. 9
14Serge François Sobze, La contribution des juridictions communautaires au processus d’intégration
sous-régionale en Afrique francophone ,REVUE DU DROIT PUBLIC - N° 5-2021.
15 Cour de justice de la CEDEAO, Hadijatou Mani Koraou c. République du Niger, arrêt du
27 octobre 2008, ECW/CCJ/JUD/06/08.
16 Cour de justice de l’UEMOA, affaire Joseph Sodabi c. Union économique et monétaire
ouest-africaine (UEMOA), arrêt n°003/2007 du 27 juin 2007.
que la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), institution spécialisée de
l’UEMOA, a manifestement violé le droit des requérants à un tribunal indépendant et
impartial. Ces deux décisions illustrent une convergence jurisprudentielle entre les deux
cours communautés ouest-africaines, en faveur d’une interprétation harmonieuse des
principes du droit à la défense et du droit à un procès équitable.
En somme, le dialogue juridictionnel, qu’il soit vertical entre juridictions nationales et
communautaires, ou horizontal entre les juridictions communautaires elles-mêmes, constitue
un instrument essentiel pour garantir l’effectivité, la cohérence du droit communautaire
ouest-africain.
Ainsi ce dialogue des juridictions communautaires se relève nécessaire pour l’effectivité et la
légitimité du droit communautaire.