Questions de synthèse sur Le Parti pris des choses (Francis Ponge)
Questions p 30-31 :
1) Cette première partie du recueil s’attache à décrire la vitalité des choses. Montrez les
transformations à l’œuvre dans « La bougie » (p. 19), « Le pain » (p 26) et « Le cycle des
saisons » (p. 28).
Ce sont moins les choses en soi qui fascinent le poète que les transformations qu’elles subissent
: la bougie est décrite en train de se consumer, le pain est abordé à travers les étapes de sa
cuisson et les saisons se chassent l’une l’autre, en s’interpénétrant, beaucoup plus qu’elles ne
s’opposent. L’activité incessante des choses dépeintes se traduit par l’emploi de
personnifications et de métaphores identifiant chacun des phénomènes à un élément naturel :
- La bougie est désignée dès la première ligne par une métaphore qui l’assimile à un végétal :
elle est qualifiée de « plante singulière » et le poète évoque sa « feuille d’or » ainsi que son
« pédoncule ». Il décrit également les papillons de nuit voletant autour de cette plante, et semble
s’amuser du sens polysémique de certains mots comme « miteux » ou « vannés » pour
caractériser ces animaux. Le jeu sur les sonorités renforce la musicalité du texte, comme le
montrent par exemple les allitérations en « v », « b » et « f » aux lignes 6 et 7. Dans le dernier
paragraphe, la bougie est personnifiée : pour représenter le fait qu’elle se consume et finit par
s’effondrer sur elle-même, l’auteur affirme qu’elle « encourage le lecteur, - puis s’incline sur
son assiette et se noie dans son aliment », mimant ainsi la mort d’un être humain.
- La fabrication du pain est évoquée à travers la métaphore de la création du monde.
L’évocation du « four stellaire » (l. 5) et de la « lumière » (l. 7) donne une dimension cosmique
à ce processus. Petit à petit, la masse se transforme et, sous l’effet de la chaleur, dessine un
relief terrestre : les « vallées, crêtes, ondulations, crevasses » (l. 6) rappellent indirectement les
irrégularités de la croûte du pain. Puis l’auteur décrit la mie en employant la métaphore végétale
des « éponges », des « feuilles » et des « fleurs » pour représenter la texture aérée de la mie. A
travers la comparaison avec « des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois »
Francis Ponge décrit les interstices et les creux de la mie reliés par la pâte. La fin du 3e
paragraphe évoque le processus de dégradation de la matière : les mots « rassit », « fanent »,
« se rétrécissent », « se détachent » et « masse (…) friable » évoquent non seulement le
dessèchement du pain mais aussi le principe d’entropie propre à la terre et à l’univers tout entier.
Après la création du monde, on assiste donc à sa décomposition naturelle, grâce à des termes
qui renvoient là encore au monde minéral et végétal.
- Les arbres dont la feuillaison annonce dans « Le cycle des saisons » le retour du printemps,
sont, quant à eux, personnifiés par le poète qui les identifie à des êtres de langage avides de
communiquer leur vitalité renaissante : « Ils ne peuvent plus y tenir : ils lâchent leurs paroles,
un flot, un vomissement de vert. Ils tâchent d’aboutir à une feuillaison complète de paroles. »
Ponge va jusqu’à leur prêter des pensées, sous la forme d’une prosopopée : « [...] nos troncs,
pensent-ils, sont là pour tout assumer ». Il leur prête également des caractéristiques morales :
l’impatience, le désir d’agir (qui correspondent à la saison du printemps où la végétation renaît),
ou la lassitude et l’épuisement progressif (qui renvoient à l’automne).
3) Francis Ponge évoque souvent de façon allégorique l’origine des phénomènes naturels.
Dans « La fin de l’automne » (p. 13) et « Les arbres se défont à l’intérieur d’une sphère de
brouillard » (p. 25), relevez et commentez ces procédés d’écriture qui contribuent à donner à
ces phénomènes un caractère humain.
Ces deux poèmes évoquent, chacun à leur façon, les cycles naturels et les mutations qui
accompagnent le passage d’une saison à l’autre. La nature est personnifiée de façon à mettre en
évidence ce qui la fait changer de visage. « La fin de l’automne » crée, à travers l’emploi d’une
personnification non dépourvue d’humour, une analogie entre le travail de l’écrivain faisant le
ménage dans ses écrits et les volte-face de l’automne qui tourne, avec insolence, le dos à la
vitalité de l’été : « La Nature déchire ses manuscrits, démolit sa bibliothèque, gaule rageusement
ses derniers fruits. Puis elle se lève brusquement de sa table de travail. » L’inondation de la
terre est implicitement assimilée à l’envahissement de l’encre sur la page : les « vallées
d’ombre » font penser aux lignes d’écriture qui prennent de plus en plus de place sur la feuille
et qui rendent « plus étroite » la « partie éclairée », c’est-à-dire la marge. L’image des
chaussures qui « font de la musique » peut faire penser au bruit de la plume pleine d’encre qui
court sur le papier. La comparaison avec le « vagabond », quant à elle, joue avec la polysémie
du mot, car au sens figuré, les pensées du poète « vagabondent », en quête d’inspiration. Francis
Ponge fait également allusion à sa poésie lorsqu’il écrit que l’automne « ne respecte pas les
conventions » : prendre un élément du quotidien aussi banal que la pluie, le pain, l’huître, pour
en faire un poème, est en effet peu conforme à la tradition. Les néologismes « grenouillerie »
et « amphibiguïté » sont également un pied de nez aux règles poétiques et linguistiques. Mais
l’écrivain « fait un beau nettoyage » en renouvelant le langage poétique.
Dans le deuxième poème, intitulé « Les arbres se défont à l’intérieur d’une sphère de brouillard
», le poète évoque la lente détérioration de la végétation à l’automne, telle que la fissuration de
l’écorce des arbres ou la flétrissure des feuilles succédant à l’éclosion des fleurs et au
mûrissement des fruits. Plusieurs verbes conjugués à la voix passive soulignent le
dépérissement de la nature : « [...] les feuilles leur sont dérobées », « Les fleurs sont dispersées,
les fruits sont déposés. » Là encore la nature est personnifiée par l’auteur qui s’amuse à décrire
la nonchalance fataliste avec laquelle les arbres se soumettent au déclin inexorable qui est le
leur : « [...] la résignation de leurs qualités vives et de parties de leur corps est devenue pour les
arbres un exercice familier ». Les termes à connotation morale qui donnent des arbres une vision
anthropomorphique ironisent sur le destin d’une nature qui dépérit pour mieux se renouveler :
« [...] les feuilles [...] décontenancées par une lente oxydation, et mortifiées par le retrait de la
sève » assistent, impassibles, à leur flétrissement.
4) Dans ce recueil, le poète choisit les mots aussi bien pour la richesse de leurs sonorités que
pour leur ressemblance graphique. Étudiez comment « L’huitre » (p. 23) et « Le cageot » (p.
18) exploitent ces ressources linguistiques.
Les mots importent à Francis Ponge autant que les choses qu’ils représentent. Leur graphie et
leur sonorité sont observées avec une attention aussi accrue que celle qui est prêtée aux
phénomènes de la nature. On sait que les mots du lexique renvoient à la réalité de manière
arbitraire. Or, Francis Ponge s’amuse des écarts entre les mots et les choses ainsi que des
coïncidences hasardeuses qui permettent, parfois, d’opérer des rapprochements. Ainsi en va-t-
il du « cageot » dont le mot est « à mi-chemin de la cage au cachot », cageot vraisemblablement
rencontré tous les matins par l’auteur lorsqu’il se rendait, traversant les halles parisiennes, de
son domicile étriqué, assimilé à une « cage », à son lieu de travail, les Messageries Hachette,
identifié à un « cachot » aliénant et hostile (voir le poème page 50). Francis Ponge joue sur
l’homonymie entre « cageot » et « cage au », ainsi que sur la paronymie entre « cageot » et
« cachot ». Ces rapprochements permettent également au poète de développer le champ lexical
de l’enfermement : « simple caissette à claire-voie vouée au transport [des] fruits », le cageot
« dure (…) moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme ».
De la même façon, la description de l’huître s’appuie sur le signe graphique de l’accent
circonflexe qui génère dans le texte toute une série de mots comportant aussi cet accent : ainsi,
trois adjectifs de couleur composés du même suffixe « –âtre », à connotation péjorative («
blanchâtre », « verdâtre » et « noirâtre ») sont disséminés dans le texte parce qu’ils rappellent
la graphie du mot « huître ». Le poète a d’ailleurs recours à l’oxymore (« brillamment blanchâtre
» et « une dentelle noirâtre ») pour souligner l’ambivalence d’un mollusque répugnant à la vue
mais qui peut devenir précieux lorsqu’on y trouve une perle.
Après avoir décrit l’huître dans de manière prosaïque, banale, l’auteur donne à ce mollusque
une dimension symbolique dans le deuxième paragraphe. Il affirme en effet qu’« A l’intérieur
l’on trouve tout un monde », que l’on retrouve dans l’évocation du ciel (« firmament, « cieux »),
de l’eau (« mare ») et de la terre (« sachet visqueux et verdâtre », « dentelle noirâtre »). Or, ce
monde est caché, puisqu’il se trouve à l’intérieur de l’huître, et précieux, car il peut contenir
une perle. On peut donc y voir la métaphore de la création poétique, comme le suggère la
dernière phrase : « Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve
aussitôt à s’orner. »
6) Non sans humour, Francis Ponge dévoile au lecteur, à plusieurs reprises, le processus
même d’écriture. Montrez en quoi le poème « Les mûres » (p. 17) repose sur une mise en
abyme de l’activité poétique.
Le poète se sert des mûres pour exposer au lecteur sa conception de la poésie. Les fruits sont
dès le départ assimilés aux signes de l’écriture, grâce à l’emploi d’une métaphore filée qui
parcourt le premier paragraphe : le poète évoque en effet des « buissons typographiques
constitués par le poème » dont certains sont formés « d’une agglomération de sphères qu’une
goutte d’encre remplit ». Le dernier paragraphe se termine également par une comparaison
similaire : « parfaitement elles sont mûres — comme aussi ce poème est fait ». L’humour de
l’auteur consiste ici à jouer sur l’homonymie entre le substantif « mûres » qui donne son titre
au poème et l’adjectif « mûres », qui se rapporte à la maturité d’un fruit ou d’une graine mais
peut également faire référence au développement d’une œuvre.
Portant un regard ironique sur sa production poétique, Francis Ponge s’interroge sur le caractère
hétéroclite de son recueil, peu propice au plaisir de la lecture : « Noirs, roses et kaki ensemble
sur la grappe, ils offrent plutôt le spectacle d’une famille rogue à ses âges divers, qu’une
tentation très vive à la cueillette. »
Dans le paragraphe suivant, le poète compare implicitement les lecteurs à des oiseaux affamés
et se demande ce qu’ils vont pouvoir en retirer : « Vue la disproportion des pépins à la pulpe
les oiseaux les apprécient peu, si peu de chose au fond leur reste quand du bec à l’anus ils en
sont traversés. »
Cette mise en abyme de l’activité créatrice permet surtout à Francis Ponge d’exposer sa
conception de la poésie, conçue comme un véritable labeur. À l’instar de Boileau qui, au XVIIe
siècle, conseillait de remettre « vingt fois sur le métier (…) son ouvrage », Ponge vante ici
l’importance de l’effort dans la création poétique : « Ainsi donc, se dit-il, réussissent en grand
nombre les efforts patients d’une fleur très fragile quoique par un rébarbatif enchevêtrement de
ronces défendue ». La fleur, ici, représente le poème ; mais pour arriver à un texte de qualité,
l’écrivain doit surmonter certains obstacles, faire preuve de patience et de persévérance. La
création poétique ne naît pas comme par enchantement, d’une inspiration divine. Elle exige un
travail acharné.
Questions p 57 :
1) Héritier de Jean de la Fontaine, Francis Ponge multiplie les leçons de morale. Étudiez ce
qui apparente « Escargots » (p. 35) au genre de la fable et montrez l’ambivalence de
l’enseignement transmis.
En écrivant Le Parti pris des choses, Francis Ponge souhaitait au départ inventer « une forme
rhétorique par objet ». Aussi n’est-il pas étonnant de voir l’apologue côtoyer le poème en prose.
« Escargots » ne déroge pas à la règle.
Le poète, dans un premier temps, compare l’« escargot » aux « escarbilles » pour jouer avec
des sonorités très proches, employant le procédé de la paronomase. Dans le même état d’esprit,
il introduit l’expression anglaise « Go on », dont le premier mot est phonétiquement identique
à la fin d’« escargot ». Cette expression est d’autant plus amusante qu’elle fait penser à la
lenteur légendaire des escargots.
Dans les paragraphes suivants, l’auteur personnifie l’escargot en évoquant ses caractéristiques
morales : il fait preuve de « sang-froid », de « pudeur », « d’orgueil », de « noblesse, lenteur,
sagesse ». Ces caractéristiques le distinguent du cochon, qu’il dépasse en vertu : « Plus de
résistance, et plus de stoïcisme. Plus de méthode, plus de fierté́ et sans doute moins de goinfrerie
[...]. »
La noblesse et le maintien aristocratique de l’escargot sont tels qu’il suscite une empathie
inhabituelle sous la plume devenue lyrique du poète : « Quel bonheur, quelle joie donc d’être
un escargot. [...] Rien n’est beau comme cette façon d’avancer si lente et si sûre et si discrète,
au prix de quels efforts ce glissement parfait dont ils honorent la terre ! » L’admiration du poète
le conduit à s’immiscer dans la peau même de l’escargot dont on entend les pensées : «
Comment se peut-il que je sois un être si sensible et si vulnérable, et à la fois si à l’abri des
assauts des importuns, si possédant son bonheur et sa tranquillité. » L’utilisation du monologue
intérieur modernise ici la personnification telle qu’on la trouve sous la plume de La Fontaine.
Par ailleurs, à l’image de toute fable ou de tout apologue, le souci de divertir s’allie au désir
d’instruire. Mais contrairement aux fables classiques, le poème « Escargots » donne plusieurs
moralités
Le caractère didactique du texte passe tout d’abord par une analogie entre les animaux et les
hommes sur leur façon de s’exprimer. « La bave d’orgueil » ou de colère secrétée par l’escargot
est comparée à l’impulsivité de certaines personnes qui ne réfléchissent pas assez avant de
parler : « (Leur colère) est éphémère et ne dure que jusqu’à la prochaine pluie. / Ainsi en est-il
de tous ceux qui s’expriment d’une façon entièrement subjective sans repentir, et par traces
seulement, sans souci de construire et de former leur expression comme une demeure solide, à
plusieurs dimensions ».
De plus, l’escargot est un modèle de sagesse pour les hommes : « Et voilà l’exemple qu’ils nous
donnent. Saints, ils font œuvre d’art de leur vie, — œuvre d’art de leur perfectionnement. »
Tout en restant modestes, ils apprennent à se connaître et à s’accepter tels qu’ils sont, faisant
preuve de stoïcisme : « Connais-toi donc d’abord toi-même. Et accepte-toi tel que tu es. En
accord avec tes vices. En proportion avec ta mesure. »
Ces conseils, le poète semble les adresser autant au lecteur qu’à lui-même, lorsqu’il écrit : «
Perfectionne-toi moralement et tu feras de beaux vers ». On peut d’ailleurs se demander s’il ne
fait pas son autoportrait : celui d’un artiste pudique et discret, mais laborieux et
intellectuellement noble.
2) L’anthropomorphisme des descriptions brouille délibérément le message du poète.
Montrez que les jugements de valeur portés dans « De l’eau » (p. 44) concernent aussi bien
les hommes que les éléments.
L’eau ne semble pas susciter l’admiration de Francis Ponge, qui éprouve une certaine
répugnance à décrire ce qui n’a pas de forme stable : « Elle m’échappe et cependant me marque,
sans que j’y puisse grand-chose. » Aussi porte-t-il un jugement négatif sur cet élément dont le
« vice » réside dans son obéissance aux lois de la pesanteur. L’eau est servile et se soumet aux
lois physiques, à l’inverse de l’armoire qui « joue avec la pesanteur » et vacille avant de
s’écrouler sur le sol.
Cette passivité de l’eau est d’autant plus dénigrée qu’elle use de subterfuges afin de s’écouler,
« contournant, transperçant, érodant, filtrant ». A l’aide de comparaisons et de métaphores,
l’auteur associe clairement l’eau à la soumission humaine : elle « se couche à plat ventre sur le
sol, quasi cadavre, comme les moines de certains ordres ». Elle est une « véritable esclave ».
A l’élément « LIQUIDE » que les majuscules semblent accuser de manière encore plus
insistante, Francis Ponge préfère les éléments solides, plus résistants et moins informels. Il fait
l’éloge des qualités de résistance et d’efforts. Pour Ponge, le vice suprême, c’est ce qui est
« informe », « amorphe », ce qui « échappe à toute définition ». L’armoire, contrairement à
l’eau, a « une qualité de résistance au profit de sa personnalité et de sa forme. »
Quelle morale symbolique peut-on donner à cette description ? L’eau serait-elle une métaphore
de la poésie lyrique et subjective que Francis Ponge déteste, parce qu’elle « coule » sous forme
de logorrhée, sans aucune retenue ni exigence ? Ou bien Ponge critique-t-il implicitement un
comportement humain spécifique, condamnant ceux dont l’art de s’adapter à toutes les
situations et l’opportunisme servile sont à ses yeux méprisables ?
ð Pour préparer la présentation orale du recueil, s’aider des fiches 1 à 8 dans
l’édition Belin-Gallimard.