Animalit Et Humanit 34188
Animalit Et Humanit 34188
Animalité et humanité
Éléments pour une pensée de l’habiter
Arnaud Sabatier1
Introduction
La tradition nous a habitués à penser l’homme comme une détermination du vivant
animal : au sein du genre animal, l’espèce humaine est dotée de telle ou telle différence qui la
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caractérise en propre. Ce propre étant pensé comme une qualité dont le défaut, a contrario,
signerait incontestablement une non humanité. De fait, on peut aisément partir de ces propres
– le langage, la peur de la mort, le refus de la nudité, la barbarie, la transformation des
1 Agrégé de philosophie, Arnaud Sabatier enseigne en classes préparatoires au lycée Bellepierre à Saint-Denis de
la Réunion.
2 Il resterait à penser le rapport de détermination entre le vivant et l’animal. Le grec zôov, tout comme bios,
dérive d’un racine indo-européenne *gwiy, vivre, qui renvoie tout autant au vivant au sens large qu’à l’animal.
Élisabeth de Fontenay écrit « les animaux ne sont ni perçus ni nommés globalement par le grec », Le silence
des bêtes, la philosophie à l’épreuve de l’animalité, Fayard, 1998, p. 87. To zôon signifie le plus souvent tout
être vivant, il désigne aussi parfois plus spécifiquement l’homme et l’animal par opposition à la plante, to
phuton, mais peut concerner aussi, outre les animaux et les hommes, les astres ou les dieux. Le mot grec le
moins ambigu pour dire les animaux est peut-être ta aloga, ceux qui ne possèdent pas le logos. On doit alors
convenir qu’il y aurait bien quelque circularité à définir l’homme à partir de l’animal lui-même défini à partir
de l’absence de la faculté humaine de la parole...
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aliments, l’amour... – et déduire de leur défaut l’irréductible altérité de l’animal. Cela est
indéniable et il ne s’agit pas de sacrifier au mythe romantique de l’ineffable supériorité
animale1. Il convient plutôt de s’attarder à mieux considérer ces définitions classiques, elles
sont lourdes d’un présupposé qu’on doit mettre au jour et discuter, à savoir le présupposé
logique ou épistémologique d’une communauté générique des animaux et des hommes, le
zoon grec, vivant ou vivant animal, qui désignerait donc le genre prochain. Présupposé
logique qui est en fait un coup de force métaphysique, qui revient à affirmer que le vivant en
l’homme, sa naturalité ou son animalité, en est le substrat ontologique. C’est ce présupposé
que dénonce Heidegger, « la métaphysique pense l’homme à partir de l’animalitas, elle ne
pense pas en direction de son humanitas »2. La différence entre l’animal et l’homme est de
nature, pas de degré. Ce qui fait l’humanité de l’homme ne doit rien à son animalité, aussi,
l’humain en l’homme ne saurait être compris à partir de ce dont il ne part pas, ni en le niant,
ni en le dépassant, pas même en le sublimant.
Voilà ce que l’on essaiera de faire ici, penser l’homme, penser l’humanité de
l’homme, et s’il fallait réduire cela à une définition, l’homme ne serait appréhendé ni comme
l’animal politique, ni comme le vivant qui parle mais comme le mortel qui habite. On pourrait
parler, pour dire ensemble ces deux déterminations, d’existant faute de mieux. Quant à
l’animalité, elle ne sera pas pensée pour elle-même3 – elle le sera pour autant qu’elle éclaire
l’humanité – ni même par elle-même – elle le sera soustractivement, ce n’est pas l’homme qui
est un animal doté d’un propre, mais l’animal qui est marqué par l’absence constitutive d’une
possibilité humaine, l’exister. Pour le dire plus simplement, il s’agira finalement de
commenter la fameuse phrase de Heidegger, « l’animal est pauvre en monde, l’homme est
configurateur de monde »4. J’essaierai donc de développer une phénoménologie comparée.
Comparaison d’abord du point de vue de la modalité du rapport au « monde », entre
accaparement animal et présence humaine. Comparaison ensuite du point de vue du
« monde » lui-même entre l’environnement animal et la terre des hommes.
À l’évidence, il ne s’agit pas de comprendre l’animalité, mais bien l’humanité en
l’homme, une humanité qui n’a rien de naturelle, rien de surnaturelle non plus... Mais si le
problème est ici celui de la détermination de l’humanité, l’enjeu dépasse évidemment le strict
questionnement définitionnel ou épistémologique, il est d’ordre politique, – si l’on veut bien
voir dans ce champ de la pensée le lieu du questionnement sur l’habiter humain et si l’on
comprend que le problème philosophique de l’homme réside moins dans une définition à
découvrir que dans une vocation à assumer, vocation à la fois dérisoire et en même temps
déterminante, celle de préserver une sensibilité ontologique.
1 Ce dont la huitième Élégie à Duino de Rilke est sans doute l’expression la plus achevée, « par tous ses yeux la
créature / voit l’Ouvert [das Offene] ». Rainer Maria RILKE, Élégies de Duino, VIIIè, traduction Lefèbvre et
Regnault, Gallimard, 1994, p. 89.
2 HEIDEGGER, « Lettre sur l’humanisme », Questions III et IV, traduction Roger Munier, Gallimard, p. 79.
3 Cela dit, et même si l’on ne retient pas le point de vue d’inspiration « continuitiste » du beau livre d’Élisabeth
de Fontenay, on pourrait redemander avec elle « où et quand il a été décidé qu’il fallait que les bêtes souffrent,
de notre fait, d’âge en âge et plus que jamais aujourd’hui, au-delà de ce qui est imaginable, en raison de la
toute-puissance techno-scientifique et agro-alimentaire du calcul », op. cit., p. 23. Disons que la différence
radicale confère à l’homme moins le privilège de dominer que la responsabilité de sauvegarder.
4 La phrase complète est « la pierre est sans monde, l’animal est pauvre en monde, l’homme est configurateur de
monde », HEIDEGGER, Les Concepts fondamentaux de la métaphysique : monde, finitude, solitude, (CFM),
traduction Daniel Panis, Gallimard, 1992, § 42, p. 267. Ce cours a été professé à Fribourg en 1929-1930, [Die
Grundbegriffe der Metaphysik. Welt - Endlichkeit - Einsamkeit, G.A., 29/30]. C’est là que l’on trouve la très
longue analyse de l’animalité qu’Heidegger ne reprendra nulle part ailleurs, sinon très allusivement, par
exemple, dans la Lettre sur l’humanisme.
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1 Cette conception n’est sans doute pas universellement retenue, elle est revendiquée par ceux que François
Jacob, non sans humour, appelle les « intégristes », pour qui « le tout n’est pas seulement la somme des
parties », par opposition aux « tomistes ou réductionnistes » pour qui l’organisme est un tout explicable par les
seules propriétés de ses composants, La logique du vivant, Gallimard, p. 15.
2 Cf. Aristote, « On connaît les automates. [...] C’est de la même manière que se meuvent les animaux. Ils ont en
effet des organes [organon] du même genre, le système des tendons et celui des os, ces derniers comparables
aux morceaux de bois et au fer des machines, tandis que les tendons sont comme des cordes », Du mouvement
des animaux, 7, 701 b.
3 HEIDEGGER, CFM, § 51 a, pp. 314 et 316.
4 KANT, Critique de la faculté de juger, §§ 64-65.
5 HEIDEGGER, CFM, § 53, p. 332.
6 HEIDEGGER, Être et temps, § 15.
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1 En ce sens on a parlé de finalité interne des organes au service de l’organisme qui constitue un milieu intérieur,
selon la formule de Claude Bernard, en ce que le rapport à l’extériorité, tout nécessaire qu’il soit, laisse place à
une autonomie relative, l’exemple classique étant celui de l’homéothermie.
2 VON UEXKÜLL, Mondes animaux et monde humain, p. 21. C’est la traduction faite par Ph. Muller chez Denoël,
de Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen, (1934). Heidegger cite ici Biologie théorique,
Berlin, 1928, p. 98, chez les infusoires (protozoaires comme les amibes), les organes de la locomotion se
maintiennent mais pas ceux de la nutrition, « il se forme chaque fois “autour de chaque bouchée une poche qui
devient d’abord une bouche, puis un estomac, puis un intestin, et enfin un anus” », CFM, § 53, p. 328.
3 KANT, op. cit, § 65.
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finalité, pas non plus l’idée d’une causalité mécanique, mais l’idée d’une « ouverture », ou
plutôt du déploiement pulsionnel de l’espace organique.
Ce qui est premier, c’est l’idée d’individu au sens d’auto-appartenance, ou encore de
propri-été [Eigentum]1. L’être-animal de l’animal est la propriété. Tout vivant animal, est
avant tout, une capacité essentielle de s’appartenir en propre, de se donner des organes
exprimant ses facultés toujours rapportées à soi, se nourrir, se reproduire, se protéger, se
reposer... Ce rapport à soi, c’est la propriété. Notons qu’il ne s’agit pas de réflexion, ou
d’ipséité, le rapport à soi n’est pas retour à soi, il est sans réflexivité, il est selon le mot de
Merleau-Ponty, « comme un pur sillage qui n’est rapporté à aucun bateau »2. À la lumière de
ce trait constitutif originaire, on peut repenser la notion de pulsion. À l’occasion de la pulsion,
l’animal ne se perd pas, il se tient tout entier, se retient et se maintient dans son unité toujours
réorganisée, mais toujours propre. Aussi faudra-t-il penser la pulsion comme autre chose
qu’une tension déterminée objectivement, mais bien plutôt comme une activité endogène
comme il faudra repenser l’environnement comme autre chose qu’un milieu dit extérieur.
L’animal donc n’est ni un complexe d’outils, ni une association d’organes, ni un
faisceau de pulsions, ni un substrat organique doté, par surcroît de facultés ; il est, c'est-à-dire
son mode d’être (et pas seulement sa qualité) est, la propriété, c'est-à-dire l’appartenance à
soi-même. L’animalité réside donc, en deçà de l’organisme dans la propriété.
b) Le comportement
Qu’en est-il du comportement ? À la lumière de cette structure constitutive, on peut
maintenant reconsidérer le comportement animal. Le lion chasse la gazelle, la tique attend
l’animal à sang chaud pendant des années sans bouger, la mante religieuse dévore son
partenaire sexuel après copulation... il y a là des processus naturels, que l’on distingue
radicalement d’autres processus comme le réchauffement de la pierre au soleil, ou la chute
d’une feuille au gré du vent. Le prédateur se rapporte à sa proie, dans un rapport de
convenance, et adopte, à son encontre, un comportement [Benehmen].
« Le ver de terre s’enfuit devant la taupe. Il n'y a pas là simplement quelque chose
qui se passe. Mais ce qu’il faut dire, c’est que le ver de terre en fuite se comporte
d’une certaine manière, en tant qu’il fuit, à l’encontre de la taupe ; et celle-ci, à
l’inverse, se comporte à l’encontre du ver de terre, en ce qu’elle le pourchasse »3.
Cependant, comme l’indique l’étymologie du mot français, il s’agit de se maintenir, de
continuer à se porter soi-même en propre. Ce rapport à soi continu enveloppe d’ailleurs une
forme de fermeture à l’impropre, ou non-ouverture à l’étant comme tel – on y reviendra.
Disons pour le moment que le comportement animal n’est pas l’attitude ou la conduite
humaine4 qui se caractérise elle par une relation à... une ouverture à l’altérité. Le
comportement est un mode d’être en rapport à mais qui doit être rapporté à une unité
comportementale foncière : voir n’est pas une faculté en soi qui viendrait, le cas échéant,
rencontrer un objet visible, voir est toujours indissociablement voir-ce-qui-est-vu. Fermeture
à l’impropre, vision toujours déjà déterminée, l’animal est accaparé5.
propose em-portement, qui reste proche de comportement, comme en allemand (cf. Le Chant de la terre,
L’Herne, 1985, p. 67 et note 10, p. 78) ; on pourrait traduire par hébétude (É. de Fontenay, op. cit., p. 661) qui
a l’avantage d’appartenir, comme le mot allemand, au vocabulaire de la psychiatrie, ce que souligne
Heidegger.
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jamais vu chez un congénère, présente tout le développement de la chasse aux mouches, bien
qu’il n’y ait absolument aucune mouche dans son entourage. Perché sur une statue, il observe
le ciel et, soudain, il a l’attitude caractéristique de son espèce au moment où la proie est en
vue. Ses yeux et sa tête suivent la proie qui n’existe pas, puis il s’envole, fait le geste de
happer, frappe de son bec l’herbivore (inexistant) pour le tuer ; il a un mouvement de
déglutition, puis se secoue comme s’il était rassasié » (p. 250). Il n'y a pas de référence
objective, Merleau-Ponty parle de « référence à l’inactuel », ou plutôt d’« anticipation d’une
situation éventuelle » (p. 251). Voilà pourquoi aussi est invalidé le concept d’adaptation1. La
vie n’est que très partiellement compréhensible en termes d’adaptation progressive des
comportements aux exigences du milieu.
1 Cf., entre autres, HEIDEGGER, CFM, § 61 b, p. 382, « Le darwinisme repose sur l’idée fondamentalement
erronée que l’animal se trouverait simplement être là, qu’ensuite il s’adapterait à un monde se trouvant être là,
qu’il se conduirait en fonction de cela, et que le meilleur serait sélectionné ».
2 HEIDEGGER, CFM, § 59 b, p. 362.
3 ARISTOTE, Génération des animaux, V, 2, 781 b 21 ; 5, 785 b 8 ; cf. aussi Histoire des animaux, III, 11, 517 b
27.
4 ARISTOTE, Parties des animaux, II, 16, 660 a 11 ; III, 10, 673 a 7.
5 ARISTOTE, De l’âme, II, 9, 421 a 19-25, traduction Richard Bodéus, Flammarion ; cf. aussi Parties des
animaux, II, 16, 660 a ; Histoire des animaux, I, 15, 494 b 17.
6 ARISTOTE, Histoire des animaux, I, 15, 494 b 15.
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mais plus radicalement, et c’est Rémi Brague qui fait cette lecture, comme une
phénoménologie de l’être-au-monde1.
Le toucher est l’organe sensible fondamental, non pas au sens où naïvement on
appréhenderait la vue ou l’ouïe comme un toucher visuel ou sonore, mais parce qu’il est le
moment originaire du sentir, le moment de l’ouverture de l’espace sensible. Il est le moment
du con-tact primitif. Le lien du toucher à l’intelligence n’est pas direct, disons que le toucher
favorise la condition de possibilité de l’intelligence, à savoir l’accueil de la présence des
étants, accueil qui est lui-même une présence. Notons que c’est bien ce qu’indique le lien
entre l’entravement de ce sens et le sommeil : je peux cesser de voir, momentanément ou pas,
cesser d’entendre, sans pour autant dormir. La veille est de l’ordre du tact ou du contact avec
les choses du monde, quand le sommeil est lui le moment d’une absence de soi comme du
monde. L’accès aux choses du monde, qu’il soit auditif, gustatif ou visuel n’est possible que
parce qu’un toucher premier a ouvert la double présence d’un touchant et d’un touché. Le
toucher originaire est le moment de l’auto-présentation du monde à moi qui simultanément
me rend présent à moi-même. Voilà pourquoi le toucher est fondamental, il est la condition de
la présence au monde, « le toucher n’est pas seulement lié à l’intelligence, mais – ce
qu’Aristote ne dit pas explicitement – à la condition de l’intelligence, à savoir la présence au
monde »2. Il est l’ouverture non objectivante au tout des étants du monde. La présence est
l’éveil de l’existence humaine et simultanément l’ouverture d’un monde. On peut perdre les
autres sens, sans cesser d’être ce que l’on est. Mais perdre le toucher, c’est se retirer de la
présence. La folie est peut-être à comprendre comme une altération de ce toucher originaire,
comme une absence de contact essentiel, comme un exil hors de ce monde de l’éveil, ce
monde de la coprésence. Chez les animaux, d’ailleurs l’opposition entre sommeil et veille est
moins marquée, le sommeil profond semble leur être interdit, comme tout autant la clarté de
la présence éveillée.
La présence du monde est présence au monde, présence à la présence. « Être présent
dans le monde, c’est, pour moi, être présent à la présence, à cette présence dans laquelle
toutes les choses qui forment le contenu du monde trouvent lieu »3. Sans doute faut-il revenir
sur cet être-au ou être-dans-le monde. Il ne s’agit pas d’une inhérence spatiale, qui me
rapproche d’objets que je peux donc utiliser, percevoir ou connaître. Cette présence à la
présence est inobjective, non représentative, elle est absolue, elle ne livre pas des choses, elle
en délivre ou libère l’apparition, elle est l’apparaître de ces apparitions. La pré-sence, comme
l’indique son étymologie latine, est l’instauration d’un lieu où l’être des choses peut venir-
auprès, devenant susceptible d’un toucher. L’homme et les choses se rapprochent et con-
viennent alors dans la présence d’un monde ouvert. Voilà pourquoi la présence signifie aussi
l’inscription de l’homme dans une convenance ou concernement universel, le tout du monde
le concerne. Le toucher n’est donc pas plus fin ou précis chez l’homme, (comme on peut
mesurer les limites du perceptif visuel ou auditif...) il l’est autrement, il enveloppe une
sensibilité ontologique qui ouvre l’existence humaine à l’universalité. Ceci permet peut-être
de comprendre l’énigmatique phrase d’Aristote, « l’âme est, d’une certaine façon, l’ensemble
des réalités »4, ou encore pour suivre le grec de plus près, l’âme est, d’une certaine façon, tous
les étants.
1 Rémi Brague voit dans la question du toucher « rien moins qu’une doctrine implicite de l’être-dans-le-
monde », BRAGUE, Aristote et la question du monde, P.U.F., 1988, p. 260.
2 BRAGUE, op. cit., p. 259.
3 BRAGUE, op. cit., p. 212.
4 Ê psuchê ta onta pôs esti panta, ARISTOTE, De l’âme, III, 8, 431 b 21, traduction Richard Bodéus, Flammarion.
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L’origine de ce tout qui concerne1 l’homme n’est pas à chercher du côté des choses du
monde, ni même du côté d’une supériorité de la faculté humaine. Comment comprendre cette
universalité ? Il ne faut évidemment pas y lire une profession d’idéalisme radical, mais bien
une phénoménologie de la présence. Comme la main est l’instrument de tous les instruments,
l’âme est la forme de toutes les formes2. Elle est plus exactement le fond qui rend possible ces
formes, elle participe de l’ouverture de ce lieu où toutes les formes peuvent prendre formes,
elle est donc toujours déjà en contact avec elles. Le tout auquel donne accès l’âme, qui est
l’autre nom de ce toucher essentiel, est le monde comme monde, c'est-à-dire un fond où des
événements ont lieu, pour moi, c'est-à-dire prennent sens, c'est-à-dire interrompent le
continuum du non sens préhumain. Il y a un lien intime entre ladite finesse du toucher, la
présence au monde et l’ouverture de cet universalité qu’est le monde du sens.
À ce titre nulle chronologie n’est possible entre le sentir ontologique, la présence à la
présence et la compréhension. La compréhension ne vient pas se surajouter tardivement à la
saisie, le sens n’est pas une qualité seconde des choses ou événements du monde, il en est
l’être. L’homme comprend ou saisie parce qu’il est touché et parce qu’il touche. « Un être
dont la main n’est pas faite pour saisir ne saurait non plus saisir du regard » dit joliment
Maldiney3. Il ne s’agit pas de redonner raison à Anaxagore contre Aristote4, mais d’essayer de
remonter au toucher premier, de remonter à la forme originaire de la saisie dont la saisie
manuelle n’est qu’un mode dérivé. À l’évidence, ce n’est pas une habileté technique,
manipulatrice qui a favorisé le développement de l’intelligence chez l’homme, de fait on
comprendrait mal alors que ce développement n’ait pas eu lieu chez les autres primates dotés
de cet organe. Mais Aristote ne veut pas dire non plus simplement que l’intelligence est la
cause du développement organique. Que dit-il par ailleurs de la main ? La main est
l’instrument de tous les instruments5. Elle atteste une indétermination constitutive. C’est cette
même indétermination qui caractérise l’âme qui est la forme de toutes les formes, qui fait
qu’elle est, d’une certaine façon, tous les étants. L’indétermination humaine est comme
l’envers de son universalité. Accaparé par rien de déterminé, l’homme est présent à tout. Il
faut donc prolonger le mot de Maldiney6, « un être dont la main n’est pas faite pour saisir ne
saurait non plus saisir du regard », sans doute, mais de surcroît, un être dont la chair n’est pas
faite pour toucher ne saurait non plus toucher de la main.
Pour autant, est-ce à dire que l’homme est un « touche-à-tout » ontologique ? Si
l’homme, parce qu’il est présence à la présence, est universellement concerné, si l’existence,
parce qu’elle est exposition essentielle, est une saisie universelle, cela ne signifie pas que
l’existant humain a accès à l’infini, et encore moins qu’il est l’infini de l’espace pur. On verra
plus loin en quoi l’ouverture à la présence signifie l’inscription dans un monde c'est-à-dire la
situation à partir d’un foyer incarné dans un espace limité par des horizons. Disons
maintenant que l’homme ne peut prendre que parce qu’il est capable de déprendre ou se
1 Heidegger fait référence à ce passage dans Être et temps, p. 14. Notons d’ailleurs qu’il « oublie » panta, et
traduit, « Die Seele (des Menscen) ist in gewisser Weise das Seinde ». L’âme « con-vient » à toutes choses, les
mots allemands utilisés sont « zusammenenzukommen » et « übereinzukommen », il y a donc l’idée d’une
venue à l’encontre, d’une rencontre, (zusammen), doublée d’une convenance, d’un accord (übereinkommen),
ce que le français convenir rend bien. C’est d’ailleurs ce dernier qui apparaît dans la lecture thomiste citée par
Heidegger, « l’ens, quod natum est convenire cum omni ente, est l’âme », id.
2 ARISTOTE, De l’âme, III, 8, 432, a 1.
3 MALDINEY, « Comprendre », in Parole, regard, espace, 1973 et 1994, L’Age de l’homme, p. 40.
4 Cf. ARISTOTE, Partie des animaux IV, 10, 687 a 8-10.
5 Partie des animaux, IV, 10, 687 a 21.
6 Ce qu’il fait d’ailleurs lui-même, « prendre saisir ou appréhender constituent une possibilité humaine dont la
prise manuelle n’est qu’un mode relatif et dérivé. La “saisie” est une forme primitive originaire de l’existence
umweltlich », op. cit., p. 40.
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1 Rainer Maria RILKE, Élégies de Duino, traduction Lefèbvre et Regnault, Gallimard, 1994, p. 89.
2 HEIDEGGER, Gesamtausgabe, t. 54, Parmenides, p. 233, cité par Michel Haar, op. cit., p. 74. Cette critique ne
va pas sans rappeler, dans ces termes mêmes, la critique hégélienne de la Belle âme (peut-être vise-t-il alors le
poète romantique Novalis), cf. Phénoménologie de l’Esprit, traduction Hyppolite, Aubier, B, VI, C, c,
pp. 186-189.
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Si l’âme, donc est, d’une certaine façon, tous les étants, pour reprendre le mot
d’Aristote, on vient de voir que cette « façon », si elle s’oppose à la clôture du comportement
animal, obnubilé dans un cercle pulsionnel, n’a rien non plus d’une ouverture assimilante de
fusion ou de communion mystique avec le grand Tout. On peut pour éclairer à nouveau cet
accès à la patence de l’être partir de la critique que Rilke fait du rapport humain au monde,
régit par le mode de la figuration ou de la mise en forme (le mot allemand est Gestalt).
Rappelons la question, l’homme est-il un touche-à-tout ? que touche-t-il ? et comment ? On
pourrait répondre en disant que l’homme touche l’être des étants parce qu’il est cet étant
insigne par qui l’être des étants est porté à la parole. Disons plutôt que l’homme touche ce qui
le touche, qu’il saisit ce qui le saisit. Il saisit moins ce qu’il peut prendre que ce qui peut le
sur-prendre. Pour le dire avec Maldiney,
« ce qui fait de la perception (là où du moins l’habitude n’est pas notre unique
manière d’habiter le monde) une sur-prise, ce n’est pas la facticité de l’objet fermant
les possibilités de l’imagination, mais sa présence qui les accomplit tout autrement
dans l’imprévisible ouverture du présent. La sur-prise n’est pas dans les choses, mais
comme disent les Japonais, dans le “ah !” des choses, c'est-à-dire dans le surgissement
du sens de la présence »1.
Voilà sur quoi porte la saisie, voilà ce que touche l’homme, voilà ce que signifie être
présent au monde, c’est instaurer un régime de sens, ou plutôt pour éviter tout excès
d’idéalisme, s’inscrire dans un monde de sens. S’ouvrir à l’ouvert, là où le sens a lieu. Il y a
bien une prise universelle sur la totalité des étants, sur le fond de laquelle, sur-prennent des
formes qui font saillie, des formes appréhendées en tant que telles. Voilà bien l’irréductible
distance qui accompagne la proximité ontologique de la présence.
Or cette sur-prise est interdite aux animaux. L’animal est accaparé, et il est captif tout
autant qu’il capture, incapable de seulement saisir ; mais par ailleurs, une fois sa proie
capturée, comme le dit excellemment Hegel, il en « désespère »2 c'est-à-dire n’en attend rien
de plus que ce qu’un manque létal lui demande, et son altérité n’est qu’une négativité
projetée. Alors, continue Hegel, l’animal, désespérant de sa proie, la « consomme », et se
déprend d’une prise à laquelle fait défaut tout surcroît de sens, tout possible. En écho au
désespoir hégélien, Heidegger parle de « mise de côté »3. Il illustre ce concept de la tendance
qu’ont de nombreuses femelles insectes à dévorer les mâles après copulation, « pour la
femelle, l’animal autre qu’elle n’est jamais là comme animal simplement vivant. Il est là ou
bien comme partenaire sexuel ou bien comme proie – en tout cas, il est là sous l’une ou
l’autre forme du “à écarter !” ». La consommation, décrit le mode de résolution animal du
problème de la satisfaction du besoin, elle dit aussi le repli ou la clôture auxquels conduit la
vie, précisément dans sa lutte pour se préserver. Notons que, paradoxalement, dans la
consommation, le vivant s’éteint progressivement pour refaire le trajet inverse de l’évolution :
les fonctions supérieures sollicitées pendant la chasse, par exemple, et plus manifestement les
facultés motrices et sensorielles disparaissent derrière la fonction nutritive qui finit elle-même
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1. L’environnement animal
Revenons maintenant à l’animalité. J’ai parlé plus haut d’espace élargi du
comportement pulsionnel. Comment comprendre cela ? La pierre est insensible, elle n’a pas
de monde, pas de lieu propre ; de fait, déplacée, elle est seulement à une autre place, en place
toujours, car dépourvue de place propre, dépourvue de place impropre. Elle est sur le chemin
mais ne le touche pas, car elle, comme le chemin, sont exclus de la présence ouverte d’un
monde. La pierre n’est pas même pauvre d’un monde dont elle serait privée. « [La pierre] est
– mais de son être fait partie l’essentielle absence d’accès à l’étant parmi lequel elle est
suivant sa nature (se trouve être là) »1. Elle est seulement juxtaposée, sans relation propre à ce
qu’elle jouxte, sans le toucher. Le lézard, lui, est à sa place sur la pierre chauffée par le soleil,
déplacé il cherche à retrouver sa place. Pour être plus exact, il faudrait « raturer » le mot
pierre, ajoute HEIDEGGER, car le lézard n’est pas sur la pierre comme pierre, même s’il n’est
pas seulement juxtaposé, comme la pierre l’est elle-même à côté d’une autre pierre. Mais
peut-on en déduire que son monde est composé d’un soleil et d’une pierre ? Que faut-il
entendre par « monde » de l’animal ?
Malgré tout l’intérêt qu’il porte aux études de von Uexküll, « l’un des biologistes les
plus clairvoyants d’aujourd’hui »2, Heidegger ne retient pas son concept de monde
environnant3 [Umwelt] et parle plutôt d’environnement [Umgebung, qu’on peut traduire aussi
par milieu ou entourage]. L’animal n’a pas de monde, pas même de monde environnant, il
dispose d’un environnement. Sans doute sera-t-il nécessaire de définir plus essentiellement le
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concept de monde, disons pour le moment que l’environnement, animal donc, est très
largement déterminé par le comportement, il est constitué, non pas d’objets rencontrés au
hasard des déplacements, déjà là comme tels, mais de facteurs inhibant ou déclenchant des
pulsions. Merleau-Ponty parle d’« entourage de comportement », par opposition à un
entourage géographique1. Repensons la relation à l’étant dans ce nouveau cadre conceptuel,
c'est-à-dire interrogeons le mode d’accès à l’étant, le mode d’« ouverture » de l’animal. Il y a
sans doute ici une ambiguïté à lever entre la fermeture évoquée plus haut qui caractérise
l’animal accaparé et l’ouverture d’un environnement qui rend possible des relations à d’autres
étants.
De fait, l’animal, comme tout individu, doit pour persévérer dans son être propre
s’exposer à l’extériorité, ou l’altérité, et échanger. La clôture sur soi, si elle protège des
agressions extérieures signifie aussi à plus ou moins long terme la mort. Le vivant animal
doit, pour continuer à vivre, faire cesser, provisoirement mais incessamment, le besoin, ou
inhiber, par saturation, une pulsion. Pour ce faire, il doit restaurer un commerce sensitif,
perceptif et cognitif (à un certain degré) avec l’extériorité pour y trouver de quoi combler son
manque. Comment penser ce commerce, cette ouverture, qu’en est-il de cette extériorité ?
Dire que l’animal a un environnement c’est dire qu’il n’a pas de monde, ou plus précisément,
pour le distinguer de la pierre, qu’il est pauvre en monde. Cet environnement est la véritable
unité de l’animal. L’unité animale foncière est son environnement, l’espace pulsionnel ou le
champ comportemental et non pas l’unité organique. Disons que l’espace organique est le
degré zéro du champ pulsionnel, dans le moment de l’inhibition, et à l’inverse, le champ
pulsionnel est l’ouverture maximale de l’espace organique, dans le moment de la
désinhibition. On doit donc revenir à la définition de l’organisme, l’organisation n’est pas
dans la configuration organique d’un milieu intérieur mais dans l’aptitude à s’entourer d’un
cercle de désinhibition pulsionnelle possible.
Mais cette ouverture est aussi marquée par une clôture, fermeture à ce qui n’intervient
pas dans le jeu inhibition/désinhibition. Ou encore fermeture à ce qui n’a pas valeur de signal.
On pourrait concéder ici, une différence entre les animaux inférieurs, l’oursin par exemple,
dont Uexküll dit qu’il est une « république réflexe »2 et les animaux supérieurs, pour qui les
stimuli ne sont plus seulement des causes mécaniques mais deviennent des signaux dont le
traitement, parce qu’il n’est pas uniquement déterminé, suppose l’intervention d’une certaine
forme d’intelligence, ou plutôt, si le mot d’intelligence gêne, suppose une élaboration
nerveuse. Mais plus radicalement l’environnement animal témoigne d’une fermeture à l’étant
comme tel, à la manifesteté de l’étant. Il y a ouverture, en ce que l’unité organique se déploie
en un environnement qui intègre des éléments étrangers du strict point de vue anatomique,
même s’ils appartiennent à un cercle pulsionnel ; mais il y a aussi fermeture à l’étant comme
tel, le soleil ou la fleur, en ce que l’animal est accaparé par le sens ou plutôt la fonction que
prennent les « objets extérieurs » dans le champ pulsionnel.
L’ouverture d’un monde [Erschlossenheit] permet l’accès à l’étant comme tel, car il
est ouverture à la présence, à la manifesteté de l’étant. L’ouverture d’un environnement n’a
pas cette charge ontologique. Il serait même tout aussi juste de considérer que l’animal est
toujours déjà constitué d’un « cercle de désinhibition » (371), espace dans lequel il peut
trouver de quoi satisfaire son manque ou inhiber par saturation ses pulsions, car il n’existe pas
d’abord sans ce cercle qu’il se donne ensuite. « La vie n’est rien d’autre que la lutte de
l’animal avec son cercle, ce cercle par lequel il est pris en une unité, sans jamais être au sens
propre présent à lui-même »3. L’animal est accaparé, il met de côté les autres étants qu’il ne
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saurait donc rencontrer, il se limite à évoluer dans un cercle de désinhibition. Il n’y a pas
configuration d’un monde, il n’y a pas même de sortie dans un milieu. Les animaux sont, ou
sont toujours déjà leur milieu et n’en sortent pas. Ils sont « emprisonnés chacun dans leur
univers environnant [...] ils sont suspendus sans monde dans leur univers environnant »1.
Notons d’ailleurs que le repli dans l’unité organique n’est pas un retrait hors de
l’environnement mais plutôt comme une régression du vivant de la vie ou un changement de
rythme. Le moment de la satiété n’est pas tant celui de la plénitude du vivant que celui de la
suspension de la résistance à la mort, ou plus précisément suspension de la résistance au
retour à l’inanimé, à l’inanimation, à l’inanimalité. Voilà pourquoi l’autoconservation dit mal
le vivant en l’animal, il s’agit précisément de rien moins qu’une conservation, l’animalité est
bien plutôt une lutte permanente (ou plutôt intermittente) contre la disparition, ou encore un
combat pour retarder la dégradation et donc une évolution permanente. Le vivant manifeste
d’autant plus clairement cette vitalité qu’il est en danger de mort, notamment quand il est en
besoin et qu’il résiste. Non sans paradoxe, il joue sa vie pour la conserver. Le vivant déploie
son champ comportemental, quand il fait l’épreuve de la douleur du manque, ou plus
généralement quand ses pulsions sont désinhibées. Il développe alors une énergie tendant à
restaurer, par saturation, l’inhibition.
Disons donc, pour conclure sur ce point, que l’animal n’existe pas, si exister consiste
bien à s’exposer, c'est-à-dire ouvrir un lieu où aient lieu des rencontres qui fassent
événements, c'est-à-dire encore être présent à la présence. Il n’y a ni ouverture ni
extériorisation. Si l’on considère la sensibilité, on doit reconnaître que les organes sensibles
sont directement liés aux exigences vitales. Ils ne configurent pas de monde, ils ne permettent
pas même une observation fidèle du spectacle d’un monde objectif commun, ils sont
l’expression du drame intérieur de chaque animal et consistent seulement en une valorisation
partielle et provisoire de l’environnement. Ce n’est pas un hasard si l’animal sent mieux ce
qui est en puissance une proie. Le sensible que constitue son environnement est le
prolongement plus ou moins médiat de son propre corps-en-besoin. Et Heidegger signale qu’il
radicalise le point de vue de Buytendijk, celui-ci écrivait « il apparaît donc que, dans
l’ensemble du monde animal, le lien de l’animal avec son milieu ambiant est presque aussi
intime que l’unité du corps », il convient de dire plutôt que l’unité du corps de l’animal « se
fonde sur l’unité de l’accaparement -– ce qui à présent veut dire sur le fait de s’entourer du
cercle de désinhibition au sein duquel peut s’installer un milieu ambiant de l’animal »2. Le
lion ne désire pas manger la gazelle parce qu’il la voit, il la voit parce qu’il lui faut la manger
pour inhiber sa pulsion et cesser de souffrir. La gazelle est d’ailleurs moins un élément
objectif du monde que le positif extérieur d’un manque intérieur, manque gravé en négatif par
le besoin, en creux, au cœur même de l’être-en-besoin du lion. On ne peut parler d’exposition
opposée, car il n'y a pas d’altérité proprement dite. L’altérité, réduite à l’occurrence de la
proie, s’inscrit dans une stricte relativité utilitaire, marquée elle-même par une unité foncière,
à l’exclusion de toute autre relation. Revenons une dernière fois à l’homme, en quoi est-il
« configurateur d’un monde » ?
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1 Augustin Berque fait justement remarquer qu’il est devenu aujourd’hui délicat de parler de Boden depuis la
sinistre association théorisée par l’idéologie nazie Blut und Boden (sang et sol), Écoumène. Introduction à
l’étude des milieux humains, Belin, 2000, p. 202, « l’errement sinistre du nazisme a en effet suffi, pour
longtemps, à entacher de sang (Blut) la question du sol (Boden) de l’existence humaine ». Cela explique aussi,
selon lui, que l’histoire a depuis cessé de faire de la géographie et que la géographie délaisse l’étude des lieux
pour l’analyse de l’espace.
2 MERLEAU-PONTY, Résumé de cours (1952-1960), Gallimard, 1968, p. 168.
3 Planète vient du grec planasthai, « errer ça et là, s’écarter du chemin » et au figuré, « être incertain, flottant »,
planetes asteres sont les astres errants, en mouvement, par opposition aux étoiles apparemment fixes.
4 Cf. KOYRÉ, Du monde clos à l’univers infini, Gallimard, 1973.
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de coordonnées spatiales. Mais si la pierre n’a pas perdu un site qu’elle n’a jamais eu, sans
doute l’homme moderne en s’installant dans l’univers infini a-t-il été pour sa part désorienté
en un sens ontologique.
Le passage du monde à l’univers est perte d’un sol, il est aussi l’abandon du divers
soumis à un principe d’universalisation, et plus justement encore un principe d’universion1
qui consiste à se tourner vers l’un et simultanément se détourner du divers, de l’irréductible
multiplicité des événements et des lieux du monde. Pour le dire autrement, et selon le mot du
géographe Éric Dardel, ce que l’homme est en train de perdre, c’est sa géographicité2, c'est-à-
dire, non pas une caractéristique adjacente, acquise à telle époque, abandonnée à telle autre,
mais bien une donnée fondamentale et originaire de son être, sa mondanité (il faudrait pouvoir
dire sa terrestrité ou terrianité), « une relation concrète se noue entre l’homme et la Terre,
écrit-il, une géographicité de l’homme comme mode de son existence et de son destin ». Il ne
s’agissait pas pour Dardel de nier l’intérêt et la pertinence de la géographie scientifique, celle
qui calcule, mesure et classe, pas plus qu’il ne s’agit ici de nier en général la validité et
l’efficacité de l’analyse scientifique du monde comme espace géométrique. Ce qui est
dénoncé c’est un oubli de l’originaire, oubli de la géographicité ou mondanité première de
l’être-au-homme. Dire que la terre est le sol de l’existence humaine, c’est dire qu’elle est le
seul lieu possible de sa réalisation.
La prise en compte de la terre comme lieu de réalisation de l’humanité s’oppose à la
conception scientifique de l’univers, héritée peut-être de la pensée chrétienne. Car chez les
Grecs, chez Platon, par exemple, le monde est encore créé à l’image d’un modèle divin, il est
de ce fait excellent, et pour une part divin. Mais chez St Augustin, si le monde est encore une
création, seule la créature humaine est à l’image de dieu, le monde, comme les animaux,
toutes créatures de dieu qu’ils sont, n’ont rien de divin. Voilà pourquoi, aucune vérité,
notamment divine n’est à y chercher et le même St Augustin, conditionne la connaissance de
dieu au repli intérieur, « sans doute peut-on admirer le spectacle du monde, mais mieux vaut
infiniment ce à quoi nous ouvre notre conscience (que St Augustin appelle memoria), parce
que Dieu l’habite : manes in memoria mea, Domine (Conf., X, 27, 38)3.
La science moderne invite elle aussi, mutatis mutandis, à se détourner du paysage
vécu. La géographie scientifique apprise à l’école a pu nous faire croire que la terre est un
espace tout uniment blanc à remplir ensuite par coloriage. Mais l’espace cartographique, s’il
est à l’évidence utile, très exact aussi, n’a de sens et de réalité que par ce qu’il s’acharne à
nier et dont il est pourtant le lointain souvenir, à savoir l’espace du paysage, le divers concret
des lieux. L’universion scientifique est oublieuse de ce dont elle s’est détournée. Dans la
préface de sa Phénoménologie de la perception, Merleau-ponty, rappelle ce lien gênant
oublié,
« revenir aux choses mêmes, c’est revenir à ce monde avant la connaissance dont la
connaissance parle toujours, et à l’égard duquel toute détermination scientifique est
abstraite, signitive et dépendante, comme la géographie à l’égard du paysage où nous
avons appris ce que c’est qu’une forêt, une prairie ou une rivière »4.
L’espace géométrique est un non-lieu, pas même un lieu vide. Il faut distinguer
l’espace abstrait du géomètre de l’espace pur du géographe. Le plus pauvre des espaces
1 Cf. Augustin BERQUE, Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, p. 64.
2 Éric DARDEL, L’homme et la terre, P.U.F., 1952, p. 2 ; (réédité en 1990, Comité des Travaux Historiques et
Scientifiques). Cf. J.-M. Besse, « La terre et l’habitation humaine : la géographie phénoménologique d’après
Éric Dardel », in Logique du lieu et oeuvre humaine, Ousia, 1997 ; cf. aussi « Entre géographie et paysage, la
phénoménologie » in Voir la terre, Actes Sud, 2000.
3 BERQUE, op. cit., p. 37.
4 MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, (Phén.), Gallimard, préface, p. III.
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1 Commentant Dardel, Jean-Marc Besse écrit « le ciel dans lequel [on] vole n’est pas vide, il est structuré par des
forces, il présente à l’expérience de l’aviateur des zones d’intensités variables, par rapport auxquelles
l’aviateur devra définir un trajet qui n’aura jamais la pureté de la ligne droite des géomètres », Jean-Marc
Besse, « La terre et l’habitation humaine : la géographie phénoménologique d’après Éric Dardel ».
2 HEIDEGGER, « bâtir, habiter, penser » in Essais et conférences, Gallimard, traduction André Préau, p. 183.
3 DARDEL, Ibid., p. 2.
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est pléonastique – n’est pas n’importe quel espace, c’est un site polarisé, doté de frontières,
organisé à partir d’oppositions majeurs entre le proche et le lointain le haut et le bas, le
vertical et l’horizontal, le tout ancré sur l’opposition foncière ici/là-bas, ce que Merleau-Ponty
appelait la structure d’horizon1.
J’insisterai davantage sur le concept de limites : un lieu humain est un espace limité,
fini. Comment comprendre cela ? Les lieux sont les là de l’existence, sont les « ex- » de l’ex-
position, sont les contrées où je peux ren-contrer des obstacles, des rivaux ou des complices,
là aussi où mes limites et mes faiblesses s’exposent et donnent prise ; les lieux, enfin, sont
lieux de naissance et lieux de mort, attestant ce qui n’est finalement qu’un autre mot pour dire
la géographicité de l’homme, sa finitude.
L’exposition est l’extraposition d’un lieu, non sans danger, où des oppositions
risquées sont possibles. Dans un lieu, des limites sont pro-posées qui finissent et dé-finissent
une existence, une œuvre, une communauté, voire le genre humain, en ce qu’ils ont de propre.
On peut peut-être comprendre le lieu, ou l’espace exposé à partir de son autre, l’espace
imposé. L’espace im-posé est dénué de ces limites oppositives, privé donc de la possibilité de
ces ren-contres, de ces échanges ou de ces partages, et c’est précisément ce défaut de repères
qui fait de cet espace il-limité, un non-lieu inhabitable. Il-limité et ab-solu, c'est-à-dire sans
lien, sans relation, sans autres. C’est toute la distance qui sépare, par exemple, une force (un
pouvoir ?) qui s’impose et une puissance qui s’expose. La force s’invente un espace sans
rencontre, sans contre, car ce serait autant de bornes à son expansion ; elle est par essence
expansionniste et colonialiste et ne saurait se partager ni se limiter. La force rêve d’espace
géométrique, d’espace géo-maîtrisé, et on sait les « progrès » parallèles qu’ont fait la
colonisation et la science cartographique. La puissance, elle, se nourrit de ce contre quoi elle
se pose, non sans paradoxe, elle s’enrichit de se limiter ou de partager. Les limites, à ce titre,
apparaissent bien moins limitatives que constitutives, elles parachèvent plus qu’elles
n’achèvent. « La limite n’est pas ce où quelque chose cesse, mais bien, comme les Grecs
l’avaient observé, ce à partir de quoi quelque chose commence à être (sein Wesen beginnt) »2.
La limite ne sépare pas, elle rassemble, ce peut être une chose, dont les formes font ressortir
la figure3, ce peut-être un concept dont la définition rassemble les divers acceptions, ce peut-
être une communauté dont les frontières peuvent parfois fédérer des sentiments identitaires ou
partisans, ce peut être un lieu. L’absence de limites – que l’on cherche à éliminer quand on les
confond à des bornes – loin d’ouvrir sur l’infini dissipe dans l’indéterminé, (celui du bloc de
marbre non encore travaillé, celui de la confusion des im-pressions inexprimées, celui de
l’immonde mondialisation). C’est pour cela que la force imposée, qui ne rencontre pas
d’obstacle, laisse toujours insatisfait, car non épanoui4.
l’entourage pour mieux voir l’objet et de perdre en fond ce que l’on gagne en figure », Phén, p. 81.
4 Telle est la figure du maître de la dialectique hégélienne, il impose sa force illimitée à l’esclave (force qui va
jusqu’au droit de vie et de mort) mais dans un non-lieu, un espace symbolique inauthentique, quant à l’esclave
il exprime sa puissance limitée, limitée à la fois par les caprices du maître, mais plus encore par les résistances
de la nature qu’il travaille.
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mettre à part, se dit eximere en latin, d’où vient le français exemple1, ce qui a été extrait de la
masse de ses semblables pour servir de modèle. Toute existence est toujours exemplaire, et
non pas au sens logique où elle renverrait à une classe, pas au sens non plus éthico-politique
où elle bénéficierait de privilège, mais au sens où elle exemplifie l’exemplarité que partage
chaque existence. Voilà donc, non sans paradoxe, le commun de ces singularités, être tous
exemplaires ; voilà la curiosité de la règle de l’humanité, n’avoir que des exceptions. Le
monde des hommes est une pluralité de singuliers et il ne faudrait dire pluriel qu’au singulier
et singuliers qu’au pluriel.
C’est dans ce cadre interhumain du partage qu’il faut repenser la part de responsabilité
dans la donation de sens de l’individu. L’homme dessine le monde en lieux, le configure ; il
serait plus juste de dire qu’il le reconfigure, car le sens est redonné plutôt que donné,
(l’architecte, l’urbaniste, le paysagiste lui-même, reconfigurent ce qui est toujours déjà un
monde humain ; plus essentiellement, plus proche du sens, le poète utilise, pour créer une
nouvelle langue, « les mots de la tribu » ; plus généralement, l’homme existe en exposant un
monde qui par ailleurs le supporte comme sol). Le sens nous précède toujours-déjà, sous la
figure des significations disponibles (les œuvres, les langues, les institutions, les règles, les
paysages, les frontières...) qui elles-mêmes résultent de configurations et sont soumises à
reconfiguration : tel est le cercle du sens. Le monde est constitué de ces réseaux de sens
partagé, il est ce tissage symbolique, voilà en quel sens on peut dire que le monde est un
texte, ou mieux, un con-texte.
On voit aussi par là le lien intime entre les deux déterminations aristotéliciennes de
l’homme, rendues traditionnellement par la vie en société et la possession de la raison. En
quoi le logos se rapporte-t-il à la polis ? Il faut entendre logos non pas comme une capacité
intellectuelle, (ce que dit en un sens la traduction latine réductrice de ratio dont on connaît
l’illustre devenir) mais comme un mode de vie, comme une modalité d’être-au-monde. C’est
ce que montre explicitement un passage des Politiques,
« Les animaux autres que l’homme vivent [zen] avant tout suivant leur nature,
quelques-uns peu nombreux suivent également leurs habitudes [ethê], mais l’homme
suit aussi le logos [Pellegrin traduit par la raison]. Car seul il a le logos. Si bien qu’il
faut harmoniser ces facteurs entre eux. Car les hommes font beaucoup de choses
contre leurs habitudes et leur nature grâce à leur logos, s’ils sont persuadés qu’il vaut
mieux procéder autrement [s. e. que par nature ou par habitude] »2.
Comme les animaux vivent par nature ou par habitude, l’homme vit aussi selon le
logos. En quoi consiste ce mode de vie « logique » ? Cette exclusivité humaine est la
possibilité d’un écart par rapport à la voie naturelle, et cet écart, dit le texte, est lié à la
persuasion. L’indétermination ouvre l’homme sur le possible, qui est une suspension de
l’action et une distanciation du rapport au réel ; mais il lui faut pour vivre à nouveau, choisir
et réaliser, il lui faut se trouver un autre principe de détermination, et pour ce faire se laisser
persuader de la préférence d’une possibilité sur les autres. Aristote termine ainsi le
paragraphe, « la nature que doivent avoir ceux qui sont destinés à être pris en main pour leur
bien par le législateur, on l’a déterminée plus haut (7, §§ 1-4). Le reste est affaire d’éducation,
car on apprend, d’une part par l’habitude, d’autre part, par l’enseignement [akouontes, en
écoutant] ». La vie selon le logos déplace donc le principe de détermination, là où l’on écoute,
là où l’on se laisse persuader du meilleur. Très justement Brague note « alors que le rapport
platonicien au Bien est une vision, le rapport qui entre en jeu ici a pour paradigme l’audition.
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Le Bien platonicien est vu ; le bien aristotélicien est entendu »1. Et l’entendre ici en question
est la possibilité de se laisser persuader, voilà pourquoi le logos est un mode du s’adresser à,
son milieu est une communauté d’auditeurs, son champ d’effectivité un espace intersubjectif,
une cité. La définition de l’animal doué de logos renvoie donc à la définition de l’animal
politique.
Continuons avec Aristote, « tout logos est signifiant »2, tout parler introduit dans la
dimension du sens, est un donner sens. Qu’est-ce que donner sens ? Le texte continue, « tout
logos est signifiant non pas comme un instrument naturel [ôs organon] mais par convention
[kata sunthêkên] ». Parler n’est pas un processus naturel, le langage n’est pas une fonction
comme l’est la digestion. Que signifie par convention ? Aristote s’en est expliqué un peu plus
haut (16 a 27), « rien n’est par nature [phusei] un nom, mais seulement quand il devient un
symbole [sumbolon], car même lorsque des sons [psophoi] articulés, comme ceux des bêtes,
indiquent [dêlousi] quelque chose, aucun d’entre eux ne constitue cependant un nom ». Aucun
mot n’est selon un contexte physique ou physiologique, comme peut l’être un cri animal, il
n’y a nom que quand un symbole apparaît, c'est-à-dire quand il y a signification. Mais cela ne
veut pas dire qu’un mot est un cri doté de sens. La signification n’est pas un surcroît
sémantique qui viendrait doubler un substrat phonique. Le logos n’est pas en premier lieu
phonê, il est d’abord symbole. Il y a là un rapport analogique, le son est à la parole ce que le
naturel est au conventionnel. Qu’est-ce alors qu’un symbole ? Etymologiquement, le mot
signifie « jeter ensemble une chose avec une autre », il renvoie à l’idée d’articulation, une
forme accomplie de proximité, l’accord, l’assortiment, le concernement. Le mot désignait
ainsi un bâton ou un anneau coupé en deux, la possession d’un des deux morceaux permettait
à deux amis et à leurs enfants éventuellement de toujours se reconnaître. La reconnaissance,
l’intelligibilité renvoie à un accord originaire. « Les mots résultent de cet accord essentiel des
hommes les uns avec les autres, accord en vertu duquel, dans leur être-en-compagnie, ils sont
ouverts à l’étant qui les entoure »3. Aristote ne se contente pas de se situer dans le problème
classique, tel qu’il est posé dans le Cratyle, par exemple, sans doute affirme-t-il que le
langage est thesei et non pas phusei, mais cela ne veut pas dire qu’il consiste en l’émission de
sons auxquels aurait été attribué ensuite et par convention une signification. La possibilité
signifiante du logos s’ordonne à un être-avec constitutif qui en est la condition d’effectivité.
De cet accord foncier, les conventions sont des dérivées. Le logos est donc bien une modalité
de l’être-avec, il n’est pas une détermination seconde, mais régit l’humanité de l’homme en
pénétrant toutes ses dimensions4.
Le monde configuré par l’homme est donc la communauté humaine, là où se partage
la parole, là où s’échange du sens. Le monde est un contexte, il est la réécriture seconde d’un
écrit toujours-déjà écrit, mais qui lui-même ne peut être pensé que comme la sédimentation
seconde d’un travail d’écriture, sans que la question de l’origine puisse jamais être résolue.
Car à l’origine du sens, il y a le non-sens, et la question du sens n’a de pertinence, c'est-à-dire
de sens, que dans un monde de sens. Autre façon de dire que la question de l’origine de
l’humanité n’a pas de sens, et que la définition de l’homme à partir d’une animalité originelle
est au mieux un contre sens.
s’ajouter à une infrastructure animale qui ne différerait pas essentiellement de ce que l’on rencontre chez les
autres animaux. Le logos pénètre toutes les dimensions de l’humain, même celles en apparence les plus
“animales”. », BRAGUE, op. cit., p. 262.
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Conclusion
L’homme est donc l’étant qui existe, celui dont la modalité d’être est l’exposition.
Mais dire que l’existence suppose une exposition, ce n’est pas seulement rappeler son
étymologie, c’est dire d’abord que le site authentique, le seul site d’être de l’existence,
coïncide avec son champ d’effectuation, le là de l’être. L’existence témoigne donc une
inscription de l’homme dans le monde – il faudrait pouvoir parler, d’excription1. Exister ne
signifie pas venir au monde, mais s’écrire et s’inscrire dans le tissu du monde, dans son con-
texte, dans sa con-figuration.
Extraposer, opposer et proposer se rejoignent ici dans l’idée de la configuration d’un
monde symbolique humain, un monde de sens institué. Le sens apparaît alors comme
l’élément humain par excellence, comme on parle d’élément marin. L’homme habite le sens,
parce que le monde comme monde c’est le sens du monde, non pas parce que le monde prend
soudain sens, ni non plus parce que le sens se fait monde, mais parce qu’exister, configurer un
monde ou donner sens disent indistinctement la même structure constitutive de l’homme – sa
géographicité.
Rappelons donc, pour conclure, comment il faut entendre que l’homme est un zoon
politikon, il n’est pas un animal doté d’une qualité dont seraient privés les autres animaux, il
est celui pour qui vivre signifie habiter. La question de l’habiter est bien politique au sens le
plus haut. Dire que la terre est un con-texte ne doit pas être entendu au sens où elle serait un
espace public, mais à l’inverse au sens où le public est l’espace2, au sens où l’exposition
publique de l’existence revient à ouvrir une polis, pas un pays, pas un territoire, pas non plus
un no man’s land, mais un monde de sens partagé, une terre.
Ajoutons enfin que si la thèse continuitiste risque toujours d’être dénoncée comme une
réduction mécaniste anti-humaniste3, la thèse ici défendue de la différence radicale entre
l’homme et l’animal risque elle aussi à l’inverse d’être taxée d’anthropocentrisme
spiritualiste. Aussi doit-on tenir fermement l’unité de deux thèses, celle de la différence
radicale et celle de l’immanence.
particulièrement la métaphysique humaniste que j’entends mettre à l’épreuve de l’animalité et non la réalité
humaine », p. 25.
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