Ouidah
Ouidah
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Guerre de succession et
concurrence mémorielle à Ouidah,
ancien comptoir de la traite
Au Bénin, le festival Ouidah 92 a ouvert la voie à un marché de la mémoire au sein
duquel initiatives internationales, gouvernementales et privées entrent en concurrence.
À partir de l’analyse d’une querelle de succession pour la charge de chef des cultes
vodun à Ouidah, l’auteure montre comment ces cultes participent à la compétition
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1. Pour plus de détails sur l’organisation et le déroulement du festival Ouidah 92, voir E. K. Tall,
« De la démocratie et des cultes voduns au Bénin », Cahiers d’études africaines, n° 137, 1995, p. 195-208.
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Au décès de D. H. Xuna en mars 2004, une âpre lutte de succession s’est jouée
à la fois entre ses descendants directs et les différents clans ou segments de ligna-
ges concernés à un titre ou à un autre par la charge de chef suprême des vodun
à Ouidah. C’est ainsi que début décembre 2005, quelque temps après la clô-
ture des funérailles, un des fils de Xuna a tenté un véritable coup d’État en ten-
tant de se faire introniser sur la place de Danwi, dans son quartier de Sogbadji,
avec la complicité de la mairie de Cotonou 2 qui avait fourni tribunes, auvents
et gradins pour abriter l’événement. Il était important que cette intronisation
ait lieu au moins un mois avant les festivités du 10 janvier 3, jour déclaré férié
et dédié aux cultes vodun à la suite du festival Ouidah 92. Un mois de retraite
initiatique au couvent lui aurait permis d’assumer légitimement la conduite
des festivités. Les opposants à cette prise de pouvoir intempestive, alertés
par des curieux et des sympathisants, se mobilisèrent très rapidement et
les échauffourées qui suivirent conduisirent la police à intervenir et à prendre
2. Précisons que la mairie de Cotonou est dirigée par l’ancien président Soglo et que son épouse est
originaire de Ouidah et descendante d’Afro-brésiliens (Aguda).
3. Plusieurs dates ont été proposées aux autorités béninoises par la Communauté nationale des
cultes vodun au Bénin. Elles optèrent, comme le note malicieusement un informateur, pour le
10 janvier, jour de naissance de Monseigneur Steinmetz. Ce prélat d’esprit œcuménique a œuvré
à la destinée de l’Église catholique dans l’ex-Dahomey de 1892 à 1934. C’est à son initiative
qu’ont été construits le séminaire Saint-Gall et la cathédrale de Ouidah, laquelle a été bâtie grâce
à l’apport en main-d’œuvre des adeptes du temple vodun qui la jouxte.
Politique africaine
157 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
4. Titre honorifique des femmes chefs de culte. À Ouidah, ce titre désigne la femme qui partage
avec le D. H. le trône de chef suprême des cultes vodun. Mais, contrairement à la dyade reine-
mère/roi qui était renouvelée à chaque nouvelle investiture, la Naagbo conserve sa charge à la mort
du D. H. et assure la régence jusqu’à l’intronisation du nouveau D. H. L’actuelle Naagbo appartient
au même clan que l’ancien D. H., qui était son oncle paternel. Elle est la 7e Naagbo et porte le titre
de Naagbo Gbefa. Elle assure cette charge depuis le milieu des années 1980.
5. La célébration de ce cycle rituel, dont le cœur est la procession à la plage Ilekuta, est presque
équivalente à l’intronisation d’un nouveau chef suprême des cultes vodun à Ouidah. En effet, elle
mobilise l’ensemble des couvents vodun relevant de son autorité et exige de la part des adeptes
concernés autant de sacrifices, d’offrandes, et de prises en charge alimentaires et vestimentaires.
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qu’eût été la manière dont l’impétrant avait réussi son ascension, il était
impossible de l’en déloger autrement que par des moyens funestes. Les tenta-
tives de coup de force étaient possibles, comme en témoignent les différentes
rumeurs autour de l’accession au trône des deux précédents D. H. Le défunt
lui-même aurait été imposé par un grand frère alors conseiller du précédent
D. H., les personnes choisies par le Fa ayant décliné l’offre. Il n’appartenait
pourtant pas aux lignages éligibles, étant apparenté au clan par alliance (grâce
à son lignage maternel, la filiation étant dans cette région patrilinéaire). Si
le défunt était accusé d’imposture pour avoir hérité d’une charge qui se trans-
met en lignée patrilinéaire, ses deux prédécesseurs souffraient des mêmes
accusations. En outre, des collectivités totalement étrangères purent par le
passé bénéficier de la charge, comme en témoigne l’intronisation d’un ancien
esclave d’origine yoruba à l’époque du roi Guézo. Il s’agit de Ayisi, le 7e D. H.
si l’on en croit la généalogie inscrite sur un mur du vestibule où le D. H. reçoit
habituellement ses hôtes.
L’insurgé ayant été écarté de la succession, c’est finalement un descendant
du prédécesseur du défunt D. H. qui fut intronisé en décembre 2007 pour lui
permettre de conduire les festivités du 10 janvier 2008 8. Son nom de règne
est Daagbo Xuno Metagbo Kanji et il appartient au segment de lignage
Ahuanjigo du quartier Amajigo. Nous avons assisté le 28 octobre 2007 à une
courte cérémonie de présentation publique du nouvel initié devant ses
6. Tata désigne des segments de lignage ayant un ancêtre commun en ligne paternelle. Les tata sont
actionnés lors des funérailles pour les cotisations à verser.
7. Système divinatoire inspiré de la géomancie arabo-musulmane. Pour plus de détails sur son
origine, voir J. D. Y. Peel, « The pastor and the “babalawo”. The interaction of religions in nineteenth-
century Yorubaland », Africa, vol. 60, n° 3, 1990, p. 338-369 et C. Hamès, « Problématiques de la magie-
sorcellerie en islam et perspectives africaines », Cahiers d’études africaines, n° 189-190, 2008, p. 81-99.
8. On compte en général deux ans entre le décès d’un chef et l’intronisation de son remplaçant,
mais cette période est souvent plus longue en raison des difficultés (défections ou conflits) qui
surviennent autour de l’attribution de cette charge.
Politique africaine
159 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
parfois pour entamer les pas du vodun honoré. Cette brève sortie n’a pas duré
plus d’une heure et s’est terminée par une harangue conduite par de vieilles
initiées, dont le contenu à peine voilé défiait les absents de tenter de s’opposer
à l’intronisation du nouveau chef. Le 10 janvier 2008, le nouveau régnant
présida les festivités à la plage, entouré de peu de représentants des chefs
de culte de la région. Étaient présents, comme depuis les dernières années,
quelques groupes de Zangbeto 11, dont les masques et les danses spectaculaires
attirent toujours les badauds. Aucun média national n’a rendu compte de ce
jour férié et il semble que la célébration du 10 janvier soit désormais considérée
comme une affaire qui n’intéresse que les touristes. La seule référence faite à
Ouidah dans les journaux du lendemain était un avis destiné aux touristes leur
recommandant de bien veiller à réserver leurs hôtels à l’avance car, à la même
période, se déroule depuis 2003 le festival international cinématographique
Quintessence organisé par Jean Odoutan, cinéaste et acteur béninois.
Du patrimoine à sa muséification
9. Littéralement « tante paternelle ». Le terme tayino désigne les initiées qui n’entrent pas ou plus
en transe mais qui s’occupent des novices et les accompagnent.
10. Il serait en fait entré au couvent avec vingt-et-un initiés, mais seuls douze d’entre eux l’accom-
pagnaient dans cette brève sortie publique.
11. Littéralement « gardiens de la nuit ». Ces sociétés de masque jouent un rôle moralisateur de la vie
publique, équivalent à celui des Gelede en pays yoruba. Les Zangbeto sont à l’origine gun et de la
région de Porto-Novo.
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12. On pense notamment à Paul Hazoumé, originaire de Porto-Novo, auteur de nombreux textes
ethnographiques dont l’œuvre la plus célèbre, Doguicimi (Paris, Larose, 1938, réédité en 1987), se
veut un roman historique ayant pour scène l’ancien royaume dahoméen. On pense aussi à l’ethno-
logue Alexandre Senou Adande, qui poussa à la création en 1957 du Musée ethnographique de
Porto-Novo ; ce dernier porte d’ailleurs son nom depuis 1993.
13. À propos de l’imaginaire national au Bénin, voir E. K. Tall « Imaginaire national et mise en
patrimoine dans l’Atlantique Sud (candomblé de Bahia et cultes vodun au Sud-Bénin) » à paraître,
Lusotopie, vol. 16, n° 2, novembre 2009.
14. Le fort demeura une enclave portugaise jusqu’en 1961. C’est à l’instigation de Pierre Verger que
ce fort fut transformé en musée. Retraçant l’histoire de l’esclavage à travers des gravures d’époque
et des photos du photographe-ethnologue, le musée devait pour ce dernier permettre de renouer
les liens culturels entre Ouidah et la diaspora bahianaise.
15. P. Verger, Notes sur le culte des Orisa et Vodun à Bahia, la Baie de tous les Saints, au Brésil et à
l’ancienne Côte des Esclaves en Afrique, Dakar, IFAN, 1957.
Politique africaine
161 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
16. Littéralement « le pilori » (auquel étaient attachés les esclaves rebelles). Quartier populaire de
la ville haute de Salvador de Bahia, le Pelourinho a été en partie réhabilité grâce à des fonds inter-
nationaux et constitue une partie du centre historique de Salvador qui figure au patrimoine mondial
de l’Unesco depuis 1985.
17. Parmi les artistes, citons Carybé ; parmi les écrivains, Jorge Amado ou encore Antônio Olinto
qui fut conseiller culturel à Lagos au début des années 1960 et qui écrivit une trilogie africaine dont
le premier volume évoque la vie des retornados, les esclaves brésiliens retournés en Afrique après
leur affranchissement. A. Olinto, La Maison d’eau, Paris, Stock, 1973 [1965].
18. Cultes qui célèbrent originellement les ancêtres de certains patrilignages d’origine yoruba mais
dont l’appropriation tend à s’étendre aujourd’hui aux matrilignages. Voir J. Noret, « Mémoire de
l’esclavage et capital religieux. Les pérégrinations du culte egun dans la région d’Abomey »,
Gradhiva, n° 8, 2008, p. 48-63.
19. Le Bénin évoque un vaste empire né au XIIIe siècle et qui perdura jusqu’au XIXe. Sa période la plus
glorieuse s’étend du XVe au XVIIe siècle. Les célèbres bronzes du Bénin, régulièrement exposés
dans les musées occidentaux les plus prestigieux, en témoignent. Sa zone d’influence recouvrait une
partie des actuels Nigéria, Bénin et Togo.
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capital ». Étant donné les liens étroits entre culte religieux et culte thérapeu-
tique, le régime marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou, qui fustigeait offi-
ciellement les forces rétrogrades, parmi lesquelles comptaient les cultes vodun,
les religions dans leur ensemble et les nouveaux mouvements religieux 20,
adopta ainsi une attitude pour le moins paradoxale. En 1986, fut par exemple
créée l’Association nationale des praticiens de la médecine traditionnelle
au Bénin et des géomanciens, médiums et voyants 21. Les recommandations
révolutionnaires fonctionnaient alors comme un véritable double-bind. Pratiquant
une gouvernance alternant un pouvoir de jour et un pouvoir de nuit 22,
Kérékou révolutionnaire entretenait des relations des plus ambiguës avec les
forces religieuses 23. Parfait connaisseur de la géographie cultuelle du pays,
il utilisait certains chefs de culte pour renforcer sa politique de centralisation
du gouvernement. Il était ainsi de notoriété publique que tel était le cas pour
Daagbo Hunon à Ouidah et Yaotcha 24 à Porto-Novo.
Cependant, bien avant le recours aux savoirs endogènes, 1975 fut l’année
de l’intronisation du Daagbo Hunon qui insuffla un nouvel élan aux cultes
de la ville de Ouidah en multipliant le recours périodique au cycle cérémoniel
20. Bien que son patrimoine mobilier ait été nationalisé durant la période révolutionnaire, l’Église
catholique a toujours été épargnée, tout comme l’islam et les protestants historiques. La lutte
anti-sorcellerie visait surtout les cultes précoloniaux et, parmi les mouvements de réforme religieuse,
le Christianisme Céleste.
21. Décret n° 86-89 du 3 mars 1986.
22. Ce qu’Emmanuel Terray décrivait à propos du pouvoir politique en Côte d’Ivoire comme le
pouvoir du climatiseur et celui de la véranda. Voir E. Terray, « Le climatiseur et la véranda », in coll.,
Afrique plurielle, Afrique actuelle. Hommage à Georges Balandier, Paris, Karthala, 1986, p. 37-44.
23. Lors de la grande sécheresse de 1977, il demanda au Daagbo Hunon de Ouidah d’effectuer
un rite propitiatoire : ce dernier se rendit à la plage avec un serpent pour conjurer la sécheresse.
Dans les années 1980, Mathieu Kérékou avait pour conseiller spécial le fameux marabout Cissé,
condamné après les travaux de la Conférence nationale à une peine de dix ans de prison pour
détournement de fonds.
24. Yaotcha, prêtresse vodun, était aussi membre de l’Assemblée nationale révolutionnaire.
Politique africaine
163 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
complet des cultes vodun territoriaux, cycle qui trouve son point d’orgue
lors d’une procession à la plage, située à quelques kilomètres de la ville. Sa
réactivation contemporaine est toutefois grandement liée aux pratiques
de patrimonialisation propres au « moment » marxiste-léniniste du régime.
La procession est un événement théâtral qui évoque les rapports de pouvoir
et les rapports d’alliance entre les dieux et les êtres humains à différents
niveaux.
Un premier niveau permet une lecture historique du peuplement de
Ouidah et de la logique de préséance découlant de l’antériorité ou de l’autoch-
tonie des groupes en présence. Avant la conquête aboméenne, Ouidah et
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ses environs faisaient partie du territoire d’un petit royaume, Xweda, dont
la capitale, Savi, était située à environ onze kilomètres au nord de la ville.
Ce royaume, subordonné au royaume d’Allada, a succombé à l’attaque des
Dahoméens en 1727, en grande partie du fait des conflits internes qui le
divisaient 25. Le nom même de Ouidah, appelée selon la langue des voya-
geurs Whydah en anglais, Fida en néerlandais, Juda en français, ou Ajuda
en portugais, provient des différentes manières de prononcer des locuteurs
de la langue xweda 26. Ce territoire était peuplé de Xula et de Xweda, ces
derniers étant installés sur le plateau de Savi tandis que les premiers occupaient
la plage et la lagune. Aujourd’hui encore, les traditions orales divergent pour
déterminer qui, des Xula ou des Xweda, a occupé en premier le territoire.
Les sources historiques les plus sûres indiquent que les Xweda provenaient
de la région de Porto-Novo, à l’est de Ouidah, tandis que les Xula étaient
originaires de l’ouest, autour de Grand Popo. Robin Law 27 émet l’hypothèse
que les Xula y auraient été dominants ou en nombre supérieur aux Xweda
avant la conquête aboméenne. On peut aisément imaginer une cohabitation
de ces deux groupes en reconnaissant aux Xula la maîtrise des eaux et
aux Xweda la maîtrise de la terre. Cette spécialisation professionnelle, très
fréquente en Afrique, est en partie corroborée par la répartition des cultes
à Ouidah encore en vigueur aujourd’hui. En effet, Dangbe, le python royal
protecteur de la cité en référence à l’ancien royaume de Savi, est sous la
direction d’un Xweda, tandis que Xu ou Adantoxu, divinité de la mer, est
sous la responsabilité de Daagbo Hunon, d’origine xula. Même si les liens
25. Conflits autour de la répartition de la richesse soudainement acquise grâce au commerce des
esclaves. Voir R. Law, « The common people were divided : monarchy, aristocracy and political factio-
nalism in the kingdom of Whydah, 1671-1727 », The International Journal of African Historical Studies,
vol. 23, n° 2, 1990, p. 201-229.
26. Le xweda appartient au groupe linguistique des langues gbe, comme le fon des conquérants
aboméens.
27. R. Law, Ouidah : the Social History of a West African Slaving “Port”, 1727-1892, Athens, Ohio
University Press, 2004, p. 20.
164 RECHERCHES
majeure dans l’ensemble des panthéons xweda et xula est une divinité de
la mer. Elle s’est substituée au serpent Dangbe de l’ancien royaume de Savi,
sans doute pour marquer l’importance des échanges maritimes dans le
comptoir négrier du Danxomé. Cela pourrait expliquer la raison pour laquelle
cette divinité maritime est régie par le panthéon du ciel 28 reproduisant dans
le quartier de Sogbadji la même hiérarchie qu’à Abomey dans un quartier
homonyme. En effet, à Porto-Novo ou dans d’autres territoires indépendants
de l’ancien Danxomé, les divinités xweda obéissent à une autre géographie
cultuelle et ne sont en aucun cas soumises à la domination du panthéon du ciel.
La procession à la mer opère ainsi une double mise en mémoire des événe-
ments du passé. La première évoque les rapports complémentaires que les socié-
tés xweda et xula entretenaient avant la conquête aboméenne, à travers une
hiérarchisation du cycle rituel obéissant à une logique de préséance et l’évo-
cation du rôle protecteur des activités économiques et sociales que jouaient leurs
divinités. La seconde éclaire subtilement l’assujettissement dont ces sociétés
ont été l’objet en reproduisant la géographie cultuelle des divinités du ciel et
de la mer en vigueur à Abomey.
Cette procession, dont la périodicité n’est documentée qu’à partir de la
colonisation française 29, a vu son renouvellement s’accélérer lors du régime
dictatorial marxiste-léniniste. Alors que l’historien Casimir Agbo, notait, en
1959, trente ans d’écart entre deux processions 30. Daagbo Hunon Xuna, qui
régna de 1975 à 2002, en a, quant à lui, accompli quatre et entamé une dernière
peu avant sa mort. La place du Daagbo Hunon est centrale dans la réalisation
de cette procession à la mer qui est l’aboutissement d’un cycle rituel très com-
plexe. Ces cérémonies, qui engagent tous les couvents vodun xweda et xula
de la ville, obéissent à la dialectique du nomos (i. e. de la loi et de la coutume) :
le pouvoir politique est aux mains des conquérants étrangers, ici les Aboméens,
alors que la charge de gardien des divinités ancestrales et territoriales demeure
aux mains des populations assujetties par les premiers. Au-delà de la néces-
sité, pour réaliser cet événement, d’une personnalité charismatique capable
de convaincre deux communautés élargies d’entreprendre un effort financier,
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31. Voir C. Agbo, Histoire de Ouidah…., op. cit., dans lequel l’auteur reprend toutes les informations
recueillies par les missionnaires et administrateurs coloniaux.
32. Respectivement 4e et 9e rois d’Abomey. L’hypothèse Glélé semble tenir à son emblème, un bélier
tenant dans sa bouche la double hache, symbole de la puissance du royaume d’Oyo. Cependant,
ce dernier n’étant plus une menace pour Abomey à l’époque de Glélé, la version du roi Tegbesu paraît
plus convaincante. R. Law recense ces différentes hypothèses dans Ouidah : The Social History…,
op. cit., p. 88-98.
33. Quatre entre 1975 et 1988, d’après l’éloge funèbre prononcé le 3 avril 2004 par Émile Ologoudou,
sociologue originaire de Ouidah.
166 RECHERCHES
34. Société d’Études Régionales d’Habitat et d’Aménagement Urbain. Sur les études urbanistiques
du potentiel patrimonial du Sud-Bénin, voir A. Sinou et B. Oloudé, Porto-Novo, ville d’Afrique noire,
Marseille/Paris, Parenthèses/Orstom, 1989 et A. Sinou et al., Le Comptoir de Ouidah. Une ville africaine
singulière, Paris, Karthala, 1995.
Politique africaine
167 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
35. Ces initiatives cherchant à s’accommoder à l’habitus religieux de leur clientèle ne sont pas
nouvelles, comme en témoigne la création d’une Église du Fa au début de la colonisation. Pour
plus de détails sur la fièvre entrepreneuriale des chefs de culte vodun à partir des années 1990,
voir E. K. Tall, « Stratégies locales et relations internationales des chefs de culte au Sud-Bénin »,
in L. Fourchard, A. Mary et R. Otayek (dir.), Entreprises religieuses transnationales en Afrique de l’Ouest,
Paris/Ibadan, Karthala/Ifra, 2005, p. 267-284.
168 RECHERCHES
36. N. Bako-Arifari, « La mémoire de la traite négrière dans le débat politique au Bénin dans les
années 1990 », Journal des Africanistes, vol. 70, n° 1-2, 2000, p. 221-231.
37. À propos de l’attitude des Églises chrétiennes vis-à-vis des cultes vodun, voir C. Henry,
« Le sorcier, le visionnaire et la guerre des Églises au Sud-Bénin », Cahiers d’études africaines, n° 189-
190, 2008, p. 101-130 ; G. Ciarcia, « Rhétoriques et pratiques de l’inculturation. Une généalogie
“morale” des mémoires de l’esclavage au Bénin », Gradhiva, n° 8, 2008, p. 28-47.
Politique africaine
169 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
38. On rappellera que les représentants les plus nombreux du monde vodun, ce jour-là, apparte-
naient soit à des sociétés de masque (Zangbeto et Gelede) soit à des cultes anti-sorcellerie apparus
dans la région à l’époque coloniale. On notera par ailleurs que l’emblème du festival était un mas-
que gelede, ce qui est une incongruité à Ouidah. En effet, au Bénin, ces masques proviennent princi-
palement de la région Agonli, vers Covè, et de la vallée de l’Ouémé. Les masques zangbeto proviennent
quant à eux de la région de Porto-Novo. Or si ces deux sociétés de masque sont bien des sociétés
initiatiques, elles opèrent en marge des cultes vodun.
39. Famille de Francisco Félix de Souza, marchand d’origine luso-amérindienne qui, sous le titre de
Chacha, s’est bâti une fortune grâce au commerce des esclaves à l’époque du roi Guézo.
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40. Concernant l’influence de cette diaspora brésilienne et des échanges entre les deux côtes
atlantiques, voir J. Lorand Matory, « The English professors of Brazil : on the diaporic roots of the Yoruba
nation », Comparative Studies in Society and History, vol. 41, n° 1, 1999, p. 72-103.
41. F. Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.
42. Ibid., p. 165.
43. Pour plus de détails sur cette querelle entre cultes « traditionnels » et « néotraditionnels », voir les
articles de E. K. Tall, « De la démocratie… », art. cit. ; « Imaginaire national et mise en patrimoine… »,
art. cit.
Politique africaine
171 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
44. M. Augé, Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Aubier, 1994, p. 91.
45. Des enquêtes ponctuelles menées dans les années 2000 montraient que nos interlocuteurs avaient
bénéficié en moyenne de cinq sources de financement pour des projets complémentaires (assai-
nissement du quartier, alphabétisation en langue locale, développement durable, savoirs endogènes,
lutte contre le sida, programmes culturels pour les jeunes, etc.).
172 RECHERCHES
d’une charge reconnue au niveau mondial fut une des raisons pour les-
quelles la présidence de la Communauté nationale des cultes vodun au
Bénin échappa à Daagbo Hunon Xuna. C’est aussi l’organisation du festival
en 2008 qui marqua l’échec du coup de force de son fils.
Il est apparu que cette lutte de succession puise sa force dans la brèche
48
ouverte par le festival Ouidah 92. L’instauration, à partir de 1996, d’un jour
férié pour célébrer nationalement les cultes vodun au Bénin projette dans le
monde globalisé des cultes auparavant localement perçus comme lignagers,
personnels ou territoriaux. Lors de la préparation du festival Ouidah 92, les
luttes entre factions rivales pour la mise en avant de la mémoire de l’esclavage
et de la culture vodun trouvèrent un écho dans les luttes paroissiales entre
responsables de culte. Les identités se cristallisaient autour d’une légitimité
mesurée à l’aune de l’ancienneté. Elles se segmentaient, accompagnant les
processus de décentralisation impulsés par l’État, et se traduisaient par une
privatisation des espaces de culte. La clôture, par son responsable, d’une forêt
46. Terme employé par Michel Agier pour désigner l’accaparement familial d’un lieu ou d’un culte
collectif. Voir M. Agier, Anthropologie du carnaval. La ville, la fête et l’Afrique à Bahia, Marseille/Paris,
Parenthèses/IRD, 2000.
47. Se consacrer entièrement aux affaires du culte et respecter une série d’interdits, dont celui de
voir la mer en dehors du cadre rituel de la procession.
48. La lutte fratricide, loin d’être apaisée, a rebondi au printemps 2009 avec le meurtre d’un des fils
de l’actuel D. H. au cours d’une bagarre déclenchée par les propos virulents du maire de la ville contre
la faction politique soutenant l’actuel président de la République à qui elle aurait remis la clef de la
cité en l’absence de son premier conseiller. Comme le soulignait Roberta Cafuri à propos des que-
relles à Abomey, les ordres politiques qui se succèdent, loin d’effacer les précédents, fonctionnent par
cumul et sédimentation. Voir R. Cafuri, « Le site historique d’Abomey (Bénin, Afrique occidentale)
entre passé et présent », Université européenne d’été « Habiter le patrimoine : sens, vécu, imaginaire »,
Saumur, 13-16 octobre 2003. Dans le cas de Ouidah, les factions religieuses se reconfigurent dans les
partis politiques de la majorité présidentielle et de l’opposition.
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173 Guerre de succession et concurrence mémorielle à Ouidah, ancien comptoir de la traite
Abstract
War of succession and competition over memory in Ouidah
In Benin Republic, the Ouidah 92 festival has triggered off a process of commo-
dification of memories in which international, governmental and private initiatives
compete with one another. From the analysis of a feud over the succession of the Vodun
cult chief in the town of Ouidah, the author shows how Vodun cults participate in this
struggle over the slavery’s memory.