La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
Texte 1 : "Vénus Anadyomène"
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Texte 2 : "Le dormeur du val"
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Texte 3 : Roman
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
III
Le coeur fou robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...
- Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
Texte 4 : Victor Hugo, « Réponse à un acte d'accusation », (extraits) Les
Contemplations (1856)
Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l'Académie, aïeule et douairière
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l'encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d'azur ! [...]
Oui, de l'ancien régime ils ont fait tables rases,
Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
Quand j'ai vu, par la strophe écumante et disant
Les choses dans un style énorme et rugissant,
L'Art poétique pris au collet dans la rue,
Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue,
Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !
J'ai, contre le mot noble à la longue rapière,
Insurgé le vocable ignoble, son valet,
Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
J'ai pris et démoli la bastille des rimes.
J'ai fait plus : j'ai brisé tous les carcans de fer
Qui liaient le mot peuple, et tiré de l'enfer
Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;
J'ai de la périphrase écrasé les spirales,
Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;
Et je n'ignorais pas que la main courroucée
Qui délivre le mot, délivre la pensée.
La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Texte 5 : Dédicace à la Reine (extrait)
À LA REINE.
Madame,
Peu faite au langage que l’on tient aux Rois, je n’emploierai point l’adulation des
Courtisans pour vous faire hommage de cette singulière production. Mon but,
Madame, est de vous parler franchement ; je n’ai pas attendu, pour m’exprimer
ainsi, l’époque de la liberté : je me suis montrée avec la même énergie dans un
temps où l’aveuglement des Despotes punissait une si noble audace.
Lorsque tout l’Empire vous accusait et vous rendait responsable de ses calamités,
moi seule, dans un temps de trouble et d’orage, j’ai eu la force de prendre votre
défense. Je n’ai jamais pu me persuader qu’une Princesse, élevée au sein des
grandeurs, eût tous les vices de la bassesse.
Oui, Madame, lorsque j’ai vu le glaive levé sur vous, j’ai jeté mes observations
entre ce glaive et la victime ; mais aujourd’hui que je vois qu’on observe de près la
foule de mutins soudoyée, et qu’elle est retenue par la crainte des lois, je vous
dirai, Madame, ce que je ne vous aurais pas dit alors.
Si l’étranger porte le fer en France, vous n’êtes plus à mes yeux cette Reine
faussement inculpée, cette Reine intéressante, mais une implacable ennemie des
Français. Ah ! Madame, songez que vous êtes mère et épouse ; employez tout
votre crédit pour le retour des Princes. Ce crédit, si sagement appliqué, raffermit la
couronne du père, la conserve au fils, et vous réconcilie l’amour des Français.
Cette digne négociation est le vrai devoir d’une Reine. L’intrigue, la cabale, les
projets sanguinaires précipiteraient votre chute, si l’on pouvait vous soupçonner
capable de semblables desseins.
Qu’un plus noble emploi, Madame, vous caractérise, excite votre ambition, et fixe
vos regards. Il n’appartient qu’à celle que le hasard a élevée à une place
éminente, de donner du poids à l’essor des Droits de la Femme, et d’en accélérer
les succès. Si vous étiez moins instruite, Madame, je pourrais craindre que vos
intérêts particuliers ne l’emportassent sur ceux de votre sexe. Vous aimez la gloire
: songez, Madame, que les plus grands crimes s’immortalisent comme les plus
grandes vertus ; mais quelle différence de célébrité dans les fastes de l’histoire !
l’une est sans cesse prise pour exemple, et l’autre est éternellement l’exécration
du genre humain.
On ne vous fera jamais un crime de travailler à la restauration des mœurs, à
donner à votre sexe toute la consistance dont il est susceptible. Cet ouvrage n’est
pas le travail d’un jour, malheureusement pour le nouveau régime. Cette
Révolution ne s’opérera que quand toutes les femmes seront pénétrées de leur
déplorable sort, et des droits qu’elles ont perdus dans la société. Soutenez,
Madame, une si belle cause ; défendez ce sexe malheureux, et vous aurez bientôt
pour vous une moitié du Royaume, et le tiers au moins de l’autre.
Voilà, Madame, voilà par quels exploits vous devez vous signaler et employer
votre crédit. Croyez-moi, Madame, notre vie et bien peu de chose, surtout pour
une Reine, quand cette vie n’est pas embellie par l’amour des Peuples et par les
charmes éternels de la bienfaisance.
Texte 6 : "L'exhortation aux hommes" et le "préambule"
Homme, es-tu capable d'être juste ? C'est une femme qui t'en fait la question ;
tu ne lui ôteras pas moins ce droit. Dis-moi ? Qui t'a donné le souverain empire d'opprimer
mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la
nature dans sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l'oses,
l'exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les
végétaux, jette enfin un coup d'œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et
rends-toi à l'évidence quand je t'en offre les moyens. Cherche, fouille et distingue, si tu le
peux, les sexes dans l'administration de la nature. Partout, tu les trouveras confondus,
partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d'œuvre immortel. L'homme
seul s'est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et
dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l'ignorance la plus crasse, il veut
commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend
jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à l'égalité, pour ne rien dire de plus.
DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME ET DE LA CITOYENNE
A décréter par l'Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans
celles de la prochaine législature
PREAMBULE
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent
d'être constituées en Assemblée nationale ; considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris
des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des
gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels,
inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous
les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que
les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque
instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que
les réclamations des Citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et
incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au
bonheur de tous.
En conséquence le sexe supérieur en beauté, comme en courage dans les
souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre
suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
Texte 7 : Postambule (extrait)
Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais tes
droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de préjugés, de fanatisme, de
superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la
sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir
aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. O
femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ? Quels sont les avantages que
vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé.
Dans les siècles de corruption vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre
empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme ; la
réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature. Qu'auriez-vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du législateur des noces de Cana ?
Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale longtemps
accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne vous répètent : «
Femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? — Tout », auriez-vous à répondre. S'ils
s'obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs
principes, opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de
supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l'énergie
de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, nos serviles adorateurs rampant à
vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l'Etre suprême. Quelles que soient
les barrières que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à
le vouloir. Passons maintenant à l'effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société
; et puisqu'il est question, en ce moment, d'une éducation nationale, voyons si nos sages
Législateurs penseront sainement sur l'éducation des femmes. Les femmes ont fait plus de
mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur
avait ravi, la ruse leur a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs
charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était
soumis ; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout,
a dépendu, pendant des siècles, de l'administration nocturne des femmes ; le cabinet n'avait
point de secret pour leur indiscrétion : ambassade, commandement, ministère, présidence,
pontificat, cardinalat, enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré,
tout a été soumis à la cupidité et à l'ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et
depuis la révolution, respectable et méprisé.
Texte 8, « Discours du vieillard », Supplément au voyage de Bougainville, Diderot
1) Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : " Et toi, chef des Brigands qui t'obéissent,
écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes
heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ;
et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché
5) je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont
communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs
inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs.
Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont
revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre
10) terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc,
pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à
tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à
nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien
débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de
15) vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es le
plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles
dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même instant tu as
projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ? Tu n'es pas esclave : tu souffrirais
la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait
20) pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le
Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait
pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton
vaisseau ? T'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avons-nous associé
dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi.
25) Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous
ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout
ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris,
parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim,
nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es
30) entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce
que tu appelles les commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lors
qu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens
imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous
de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles
35) et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au
repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer :
ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques ».