Analyse ligne par ligne de "À la musique" d'Arthur Rimbaud
Problématique :
Comment Rimbaud, dans "À la musique", oppose-t-il la médiocrité de la
bourgeoisie à la vitalité de la jeunesse, tout en exprimant son propre décalage et
sa révolte à travers une vision poétique ?
Introduction :
"À la musique" est un poème extrait des Cahiers de Douai (1870), où
Rimbaud décrit une scène de la vie bourgeoise dans un square de
Charleville.
Le poète y mêle une critique acerbe de la société bourgeoise à une
célébration sensuelle et poétique de la jeunesse et de la beauté.
Nous analyserons le poème en deux mouvements :
1. La satire de la bourgeoisie (lignes 3 à 24).
2. La jeunesse de Charleville et le décalage de Rimbaud (lignes
25 à 38).
Mouvement 1 : La satire de la bourgeoisie (lignes 3 à 24)
Ligne 3 : "Sur la place taillée en mesquines pelouses"
Procédé : personnification des pelouses.
Analyse : Rimbaud dévalorise d’emblée le cadre bourgeois, suggérant une
nature domestiquée et sans grandeur.
Ligne 4 : "Square où tout est correct, les arbres et les fleurs"
Procédé : Ironie ("tout est correct").
Analyse : Le square symbolise l’ordre et la rigidité bourgeoise, où même
la nature est contrôlée.
Ligne 5 : "Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs"
Procédé : Hyperbole ("étranglent les chaleurs").
Analyse : Les bourgeois sont ridiculisés, présentés comme suffocants et
ridicules dans leur inconfort.
Ligne 6 : "Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses"
Procédé : Ironie ("bêtises jalouses") et personnification des bêtises.
Analyse : Rimbaud critique la médiocrité et la petitesse d’esprit de la
bourgeoisie.
Ligne 7 : "L’orchestre militaire, au milieu du jardin"
Procédé : Symbole (orchestre militaire = ordre et conformité).
Analyse : La musique militaire contraste avec la légèreté de la valse,
révélant une société rigide.
Ligne 8 : "Balance ses schakos dans la Valse des fifres"
Procédé : Oxymore (rigidité militaire vs légèreté de la valse).
Analyse : La scène est à la fois grotesque et ironique, montrant une
société qui tente de se donner des airs de légèreté.
Ligne 9 : "Autour, aux premiers rangs, parade le gandin"
Procédé : Terme péjoratif ("gandin" = dandy superficiel).
Analyse : Le dandy est ridiculisé, symbole de vanité et de superficialité.
Ligne 10 : "Le notaire pend à ses breloques à chiffres"
Procédé : Ironie ("breloques à chiffres").
Analyse : Le notaire, représentant de l’autorité, est dépeint comme
vulgaire et vaniteux et obese.
Ligne 11 : "Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs"
Procédé : Caricature ("rentiers à lorgnons").
Analyse : Les rentiers, oisifs et critiques, sont montrés comme des figures
grotesques.
Ligne 12 : "Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames"
Procédé : Répétition et allitération ("gros", "bouffis", "grosses").
Analyse : Rimbaud accentue la lourdeur et la vulgarité de ces
personnages.
Ligne 13 : "Auprès desquelles vont, officieux cornacs"
Procédé : Comparaison ("cornacs" = conducteurs d’éléphants).
Analyse : Les hommes sont ridiculisés, comparés à des domestiques
serviles.
Ligne 14 : "Celles dont les volants ont des airs de réclames"
Procédé : Ironie ("airs de réclames").
Analyse : Les femmes sont décrites comme des objets d’apparat,
superficielles et artificielles.
Ligne 15 : "Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités"
Procédé : Ironie ("clubs d’épiciers retraités").
Analyse : Les épiciers, symboles de la petite bourgeoisie, sont montrés
dans leur futilité.
Ligne 16 : "Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme"
Procédé : Détail trivial ("tisonnent le sable").
Analyse : Leur activité est insignifiante, soulignant leur banalité.
Ligne 17 : "Fort sérieusement discutent les traités"
Procédé : Ironie ("fort sérieusement").
Analyse : Leur sérieux est dérisoire, car ils ne discutent que de futilités.
Ligne 18 : "Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !… »"
Procédé : Ironie ("En somme !").
Analyse : Leur conclusion est creuse, résumant leur pensée médiocre.
Ligne 19 : "Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins"
Procédé : Caricature ("rondeurs de ses reins").
Analyse : Le bourgeois bedonnant est une figure comique et vulgaire.
Ligne 20 : "Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande"
Procédé : Détail physique grotesque ("bedaine flamande").
Analyse : Le bourgeois est ridiculisé, symbole de l’hypocrisie bourgeoise.
Ligne 21 : "Savoure son onnaing d’où le tabac par brins"
Procédé : Détail trivial ("tabac par brins").
Analyse : Le tabac de contrebande souligne l’hypocrisie du personnage.
Ligne 22 : "Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –"
Procédé : Ironie ("contrebande").
Analyse : Le bourgeois, bien que soi-disant respectable, se livre à des
activités illicites.
Ligne 23 : "Le long des gazons verts ricanent les voyous"
Procédé : Terme péjoratif ("voyous").
Analyse : Les voyous, en marge de la société, ricanent, peut-être en
réaction à l’hypocrisie ambiante. Ils incarnent une forme de rébellion
contre l’ordre bourgeois.
Ligne 24 : "Et, rendus amoureux par le chant des trombones"
Analyse : Les soldats, naïfs et romantiques, sont attirés par les nourrices
et les bonnes. Leur naïveté contraste avec la rigidité bourgeoise.
Mouvement 2 : La jeunesse de Charleville et le décalage de Rimbaud
(lignes 25 à 38)
Ligne 25 : "Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious"
Analyse : Les soldats sont à la fois tendres et légèrement grotesques,
symboles d’une jeunesse à la fois innocente et maladroite.
Ligne 26 : "Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…"
Analyse : Les bonnes, naïves, se laissent séduire par les soldats. Cette
scène montre la simplicité et la crédulité des jeunes femmes, contrastant
avec la superficialité bourgeoise.
Ligne 27 : "Moi, je suis, débraillé comme un étudiant"
Procédé : Opposition ("débraillé" vs rigidité bourgeoise).
Analyse : Rimbaud se place en marge de la société, adoptant une posture
de voyeur et de rêveur. Son débraillé symbolise son rejet des conventions
sociales et son décalage avec la bourgeoisie de Charleville. Il les méprise
et se montre en opposition totale à leur monde.
Ligne 28 : "Sous les marronniers verts les alertes fillettes"
Analyse : Les jeunes filles incarnent la beauté et la vitalité, contrastant
avec la lourdeur bourgeoise. Rimbaud les observe avec fascination.
Ligne 29 : "Elles le savent bien ; et tournent en riant"
Analyse : Les jeunes filles sont conscientes de leur pouvoir de séduction,
mais leur rire est léger et innocent, loin de l’hypocrisie bourgeoise.
Ligne 30 : "Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes"
Analyse : Le regard des jeunes filles est à la fois innocent et provocant,
révélant une sensualité naturelle qui attire Rimbaud.
Ligne 31 : "Je ne dis pas un mot : je regarde toujours"
Analyse : Rimbaud observe en silence, absorbé par la beauté des jeunes
filles. Son silence souligne son rôle de voyeur et de poète.
Ligne 32 : "La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles"
Analyse : Rimbaud transcende la réalité banale pour atteindre une beauté
idéale. Les détails physiques deviennent des motifs poétiques.
Ligne 33 : "Je suis, sous le corsage et les frêles atours"
Analyse : Le poète explore la beauté cachée, révélant une vision poétique
et érotique. Il dépasse les apparences pour atteindre l’essence de la
beauté.
Ligne 34 : "Le dos divin après la courbe des épaules"
Procédé : Transfiguration poétique ("dos divin").
Analyse : Le corps féminin devient un objet de fascination et de création
poétique. Rimbaud élève la réalité à un niveau presque sacré.
Ligne 35 : "J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…"
Analyse : Rimbaud reconstruit les corps dans son imagination, révélant
son désir et son inspiration. Les détails deviennent des éléments d’un
tableau poétique.
Ligne 36 : "– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres"
Procédé : Métaphore ("belles fièvres"). Antithèse brulé et belle
Analyse : Le poète est enflammé par son imagination, recréant la réalité à
travers son regard artistique. Les "belles fièvres" évoquent à la fois le désir
et l’inspiration.
Ligne 37 : "Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…"
Analyse : Les jeunes filles moquent le poète, mais celui-ci reste dans un
état de rêverie érotique. Son décalage avec la société est à la fois source
de moquerie et de liberté.
Ligne 38 : "– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres"
Procédé : Métaphore ("baisers qui me viennent aux lèvres").
Analyse : Les baisers imaginaires symbolisent à la fois le désir et la
créativité du poète. Rimbaud transforme son observation en une
expérience poétique et sensuelle.
Conclusion :
Rimbaud critique la bourgeoisie et les conventions sociales avec ironie et
mépris, révélant son dégoût pour la société de Charleville en les tournant
en ridicule (poème satirique) .
Il célèbre la jeunesse et la beauté.
Le poète se place en marge/décalage de la société.
Son décalage avec la bourgeoisie est à la fois une source de moquerie et
de liberté, montrant son refus des conventions et son aspiration à un
monde plus authentique et poétique.