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La Base - Musset

infos On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset pour la dissertation de français

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I- Le mauvais usage de la parole dans la pièce : une parole employée par les personnages

à des fins négatives, dangereuses et parfois cruelles

 La parole grotesque des fantoches maître Bridaine et maître Blazius : une


parole lâche et déloyale pour dénoncer et nuire à l’autre – une parole qui
relève de l’accusation et de la délation

La querelle grotesque entre les deux maîtres qui jouent les jeux du corps et non les jeux
du cœur : Blazius souhaite, comme Bridaine, rester admis au château pour y profiter des
plaisirs de la table. Pour y parvenir, et garder leur place auprès du baron, chacun accuse
l'autre d'être un ivrogne. La réplique de Blazius : « le curé de la paroisse est un ivrogne »
(acte I scène 5) répond à celle que Bridaine adresse, lui aussi, au baron : « le gouverneur de
votre fils sent le vin à peine bouche » (acte I scène 2). Cette parole accusatrice devient
grotesque car lorsque ces deux fantoches en concurrence se sentent menacés de perdre ce
privilège, ils se lancent, en parallèle et chacun de leur côté, comme dans l’acte III scène 2,
dans une déploration sur un ton très soutenu. Comme il s'agit d'un sujet bas, à savoir les
plaisirs de la table, ces déplorations sont héroï-comiques. La réplique de Blazius : « Ô
disgrâce imprévue ! me voilà chassé du château, par conséquent de la salle à manger. Je ne
boirai plus le vin de l'office » fait écho à celle de Bridaine : « Je ne verrai plus fumer les
plats ; je ne chaufferai plus au feu de la noble cheminée mon ventre copieux ».

 La parole de Perdican et Camille : une parole pour jouer avec le cœur de


l’autre, le piéger et le manipuler

Une parole a priori inoffensive utilisée simplement pour séduire, badiner et


marivauder : lorsque les personnages de la pièce jouent avec la parole pour séduire, ils
marivaudent. Le terme « badinage » est d’ailleurs synonyme de « marivaudage » et renvoie
dans ce sens à une « attitude, un propos d'une galanterie délicate, recherchée, subtile dans le
domaine amoureux ». Ainsi « badiner » serait s'adonner à un jeu galant de séduction en
utilisant les jeux de la parole. Cette parole, qui relève du jeu de séduction léger et frivole, est
avant tout celle de Perdican qui est présenté par Camille comme un séducteur athée, libertin
et volage qui vagabonde en amour : « Je vous demandais tout à l’heure si vous aviez aimé ;
vous m’avez répondu comme un voyageur à qui l’on demanderait s’il a été en Italie ou en
Allemagne, et qui dirait : Oui, j’y ai été ; puis qui penserait à aller en Suisse ou dans le
premier pays venu » (acte II, scène 5). Il est vrai que dans la pièce Perdican apparaît comme
un séducteur maître dans l’art de la parole. Dès qu’il retrouve Camille dans la scène 2 de
l’acte I, il n’hésite pas à la complimenter avec enthousiasme : « Comme te voilà grande,
Camille ! et belle comme le jour ! » ou encore : « Regardez donc, mon père, comme Camille
est jolie ! ». La scène 5 de l’acte II le montre toujours aussi séducteur : « Est-ce toi, Camille,
que je vois dans cette fontaine, assise sur les marguerites comme aux jours d'autrefois ? ».
Perdican se montre tout aussi séducteur avec Rosette : « Il n’y a pas dans le village de
plus jolie fille que toi », lui dit-il dès qu’il l’aperçoit dans la scène 4 de l’acte I. Dans la scène
3 de l’acte II, Perdican réitère son badinage amoureux à l’égard de Rosette : « les arbres du
bois (se] souviennent aussi [de m'avoir aimé] ».

Une parole qui instrumentalise le registre lyrique pour transformer le badinage


amoureux et le marivaudage en manipulation cruelle et perverse : Musset dénonce dans la
pièce le fait que Perdican utilise un lyrisme stéréotypé et mécanique afin de piéger le cœur
des deux sœurs de lait. Le lyrisme caricatural de Perdican rend sa parole fausse,
inauthentique et parfois cruelle. Par exemple, dans la scène 3 de l'acte III, lorsque Perdican
s'adresse à Camille au travers de Rosette, il enchaîne les formules lyriques pour mieux la
manipuler : « Je t'aime, Rosette! toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux jours
passés; toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle;
donne-moi ton cœur, chère enfant; voilà le gage de notre amour. » ou alors plus loin: « Sais-
tu ce que c'est que l'amour, Rosette? Écoute! le vent se tait; la pluie du matin roule en perles
sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je
t'aime ». +++ Camille, imitant Perdican, a également recours au lyrisme pour faire avouer
son amour à ce dernier dans l’acte III scène 6. Le lyrisme est là encore l'outil de la
manipulation: « Vous m'avez proposé d'aller au village, allons-y, je veux bien, mettons-nous
en bateau; j'ai envie d'aller diner sur l'herbe, ou de faire une promenade dans la forêt. Fera-
t-il clair de lune, ce soir? ». Se mettant donc elle aussi à badiner, Camille affirme : « J'ai
envie de m'amuser » (acte III, scène 6).

Une parole tellement utilisée pour badiner et marivauder qu’elle en devient galvaudée :
la parole est dangereuse en amour car elle est incertaine. En effet, celui qui se sert de la
parole pour séduire utilise souvent des mots galvaudés donc rien ne garantit une parole
amoureuse fiable. Par exemple, Perdican dit « je t'aime » à Rosette (deux fois dans l’acte III,
scène 3) puis à Camille (acte III, scène 6) mais ne ressent pas le même amour pour ces deux
femmes. Son « je t’aime » perd donc de la valeur. Il faut donc se méfier de la parole en amour
car les mots expriment des généralités alors que les sentiments du cœur sont personnels.

 Une parole intermédiée qui manque de loyauté et de sincérité : une parole


« par ricochets » qui touche un personnage pour rebondir sur un autre

Une parole fausse et déloyale qui passe par un intermédiaire pour s’adresser à la
personne concernée : Être véritablement franc implique, entre autres, de s’adresser
directement à la personne concernée sans passer par un intermédiaire. Or, les
personnages de la pièce aiment parler à l’autre indirectement, en passant par un
intermédiaire. Par exemple, dans la scène 3 de l'acte III, Perdican parle « à haute voix » à
Rosette pour montrer à Camille (à qui il a donné rendez-vous par un billet) qu'il est heureux
avec la première. Ainsi, les serments de Perdican à Rosette sont en réalité adressés à Camille
comme en témoignent les nombreuses allusions au couvent, qui sont la réalité de ce que vit
Camille : « On n’a pas flétri ta jeunesse? on n'a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes
d'un sang affadi? Tu ne veux pas te faire religieuse, te voilà jeune et belle dans les bras d'un
jeune homme; Rosette, Rosette, sais-tu ce que c'est que l'amour ? » ou encore « tu m'aimeras
mieux, tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es, que ces pales statues fabriquées
par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir
répandre dans la vie l'atmosphère humide de leurs cellules » +++ Dans la scène 6 de l’acte
III, Camille va pousser Perdican à lui avouer son amour, en étant entendu par Rosette qui est
cachée derrière la tapisserie. Dans la scène 6 du troisième acte, Camille manipule Perdican
pour qu'il avoue ses sentiments : « Je n'entends rien à tout cela, et je ne mens jamais. Je
t'aime, Camille, voilà tout ce que je sais ».

Une parole hypocrite et malhonnête qui consiste à se cacher derrière la parole de


l’autre : utiliser une parole qui n’est pas la nôtre pour mieux se dissimuler : Au moins
jusqu’à l’acte III, Camille se cache derrière la parole des nonnes. Elle répète des discours
préfabriqués par les sœurs du couvent. Par exemple, Camille se cache derrière le récit de
sœur Louise, à l'acte II scène 5. Ce récit de sœur Louise dans lequel Camille se transpose est
une justification de son refus de se marier, car elle a peur de souffrir : « quand elle
ajoutait : Là j'ai pleuré, mes larmes coulaient ». Mais ce récit de sœur Louise lui permet aussi
d'avouer son amour à Perdican : « tous les récits de Louise, toutes les fictions de mes rêves
portaient votre ressemblance. [.….] En vérité, je vous ai aimé, Perdican ». Perdican n’est pas
dupe et comprend que Camille est un « perroquet mal appris » qui répète mécaniquement le
discours des nonnes : lorsqu’il lui dit : « je ne crois pas que ce soit toi qui parles ».

 Une parole qui dissimule la vérité ou l’omet délibérément : une parole


mensongère – mensonges explicites et par omission

Dans la pièce, le mensonge est généralisé : la plupart des personnages mentent. Même si
Perdican affirme « je ne mens jamais » (III, 6), Camille et ce dernier mentent en prétendant
ne pas s'aimer l'un l'autre. Perdican, après avoir lu la lettre de Camille à sœur Louise (acte
III, scène 2), prétend aimer Rosette. De même, Camille décide de se venger à son tour en
faisant semblant de l'aimer pour qu'il révèle ses sentiments (acte III, scène 6). ++ En
matière de mensonge, les fantoches ne sont pas en reste. Ces personnages font l'objet d'une
féroce satire : leur malhonnêteté est un vice traité de façon comique, comme quand Blazius
dissimule son ivrognerie au baron (acte II, scène 4) : dans cette scène, il veut raconter au
baron ce qu'il a vu par la fenêtre, mais doit mentir pour cacher son passage par l'office
pour boire du vin. Il s'interrompt lui-même. Son discours se trouve alors confus, rempli
d’épanorthoses : « Tout à l'heure, j'étais par hasard dans l'office, je veux dire dans la
galerie : qu'aurais-je été faire dans l’office ? J'étais donc dans la galerie. J'avais trouvé par
accident une bouteille, je veux dire une carafe d’eau : comment aurais-je trouvé une bouteille
dans la galerie ? ». Le baron ment quant à lui par omission car il laisse croire à son fils et
sa nièce que le mariage qu’il a prévu pour eux et qu’il a lui-même orchestré est dans leur
intérêt. Il veut même donner l’illusion d’un mariage d’amour en organisant des retrouvailles
qui semblent magiques : « J'ai disposé les choses de manière à tout prévoir. Ma nièce sera
introduite par cette porte à gauche, et mon fils par cette porte à droite ». Mais ce mariage est
un projet purement égoïste si le baron, « maître des fantoches », souhaite que Perdican et
Camille se marient, c’est pour son propre confort et ce, pour deux raisons. D’abord, parce
qu’il a été nommé receveur du roi et qu’il se sent triste. Le mariage est donc pour lui un
divertissement : « Qu'il est austère et difficile, le recueillement de l'homme d’État ! et quel
plaisir ne trouverai-je pas à tempérer, par la présence de mes deux enfants réunis, la sombre
tristesse à laquelle je dois nécessairement être en proie depuis que le roi m'a nommé receveur
! » (Scène 2 de l’acte I). Ensuite, parce qu’il a lui-même financée ce mariage et qu’il espère
donc, à travers la réalisation de celui-ci, un retour sur investissement : « six mille écus ne sont
pas une bagatelle ». ++ Même Rosette, qui semble incarner la franchise du peuple, peut
paraître en manquer, lorsqu'elle prétend vouloir vivre en paix chez sa mère : elle omet de
dire qu'elle aime Perdican, c’est d’ailleurs ce que Camille a deviné lorsqu’elle lui dit : « Tu
l'aimes, pauvre fille » (acte III, scène 6). ++ Rappelons aussi que le mensonge dans la pièce
n’est pas seulement lié aux personnages mais à la condition humaine en générale.
Comme le rappelle la tirade de Perdican dans l’acte II, scène 5, la pièce de Musset dresse
un réquisitoire sans appel contre un monde « factice » où « tous les hommes sont
menteurs » et « toutes les femmes sont perfides ».

 Une parole impossible à tenir : des personnages dans le déni qui font de
fausses promesses et qui ne tiennent pas leur engagement – le paradoxe d’une
vérité qui ment comme le reproche Camille à Dieu dans la scène 8 de l’acte
III : « Pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même ? »

Des personnages qui ont donné leur parole, qui se retrouvent obligés de la respecter
mais qui n’y parviennent pas. Par exemple, Perdican se trouve engagé dans un mariage
avec Rosette pour respecter sa propre parole. Dans la scène 6 de l'acte III, il affirme :
« Oui, je l'épouserai ». L’adverbe affirmatif et le futur de certitude correspondent à un
engagement qui se voudrait performatif. Camille et le spectateur-lecteur ont besoin de la
scène suivante pour admettre l'information, et laisser ce revirement se confirmer : « je
t'épouse », dira Perdican à Rosette. Si Perdican souhaite épouser Rosette, c’est aussi pour
tenir sa parole comme il le dit dans la scène 7 : « il me plaît d'épouser cette fille; c'est une
idée que je vous dois, et je m'y tiens ». Mais la déclaration d’amour qu’il fait à Camille dans la
scène 8 de l’acte III montre qu’il ne tient pas sa parole +++ Camille, à plusieurs reprises dans
la pièce, insiste sur le fait qu’il est fondamental de tenir sa parole. Elle souhaite en effet
comme elle le dit dans la scène 5 de l’acte II : « des serments qui ne se violent pas », c’est-à-
dire des promesses infaillibles qui se tiennent pour toujours. Mais elle aussi ne tient pas
toujours ses paroles. Par exemple, elle annonce à Perdican qu'elle va partir dans l’acte Il
scène 1 : « je retourne demain au couvent ». Elle donne un ordre à dame Pluche dans ce sens :
« disposez tout pour notre départ ». De même, la lettre de l'acte III (qui a lieu le lendemain
de l'acte II) confirme ce départ : « je pars aujourd'hui ». Mais Camille ne tient pas sa
parole. En effet, tandis que dame Pluche lui dit : « tout est prêt pour notre départ » (acte III
scène 4), Camille change d'avis : « Je ne partirai pas aujourd'hui ». Perdican souligne cette
faille : « je croyais que vous partiez ; cependant votre cheval est à l'écurie, et vous n'avez pas
l'air d'être en robe de voyage ». De même, Camille, qui est décrite par Dame Pluche comme
« la meilleure chrétienne du couvent » (scène 2 de l’acte I), promet de se consacrer à
l’amour céleste et de n’aimer que Dieu : « je veux aimer d'un amour éternel, et faire des
serments qui ne se violent pas. Voilà mon amant. Elle montre son crucifix ». Mais elle ne
tiendra pas sa promesse comme le montre l’acte III dans lequel elle prend progressivement
conscience de ses sentiments pour Perdican. Elle affirme être indifférente à Perdican mais
se vexe lorsqu’il lui propose son amitié : « Je suis bien aise que mon refus vous soit
indifférent » (acte II, scène 1) Ainsi, Camille, lors de la dernière scène, fait l'expérience
douloureuse de la fausseté d'une parole qu'elle a crue vraie : « j'avais juré de vous être
fidèle ; quand j'ai refusé de devenir l'épouse d'un autre que vous, j'ai cru parler sincèrement
devant vous et ma conscience, vous le savez, mon père ; ne voulez-vous donc plus de moi ?
Oh! pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même? ». L’oxymore « mentir la vérité »
formule clairement la difficulté de la parole de Camille: ce qu'elle croyait être sincère ne
l'était pas. Ici, la parole n'était qu'un masque qui empêchait Camille elle-même
d'accéder à la vérité de son propre cœur. Ainsi les paroles sont-elles dénoncées comme
un « bavardage » qui empêche d'accéder aux vérités du cœur, c'est le sens de la tirade de
Perdican et de sa question rhétorique : « Quelles vaines paroles, quelles misérables folies
ont passé comme un vent funeste entre nous deux ? ». Les paroles sont accusées d'avoir
séparé Perdican et Camille (« entre nous deux »).

 Une parole tout simplement impossible

Des personnages qui n’arrivent plus à parler et à communiquer : Inquiète à l’idée de ne


pas tenir sa parole, Camille en perd ses mots. En se méfiant trop du piège de sa propre
parole, elle la rend presque inintelligible. Dans la scène 5 de l'acte II, il lui faudra dix-sept
répliques pour simplement faire comprendre à Perdican sans le dire réellement qu'elle
craint que l'amour ne soit pas éternel. Elle a ensuite besoin de trois longues répliques pour
exposer la souffrance de sœur Louise, et pousser l'interlocuteur à en déduire sa peur. Son
discours manque de clarté car elle se défie de la parole. Ainsi, on ne sait pas quoi conclure
exactement de sa question : « Il y a dans la galerie un petit tableau qui représente un moine
courbé sur un missel, à travers les barreaux obscurs de sa cellule glisse un faible rayon de
soleil, et on aperçoit une locanda italienne, devant laquelle danse un chevrier. Lequel de ces
deux hommes estimez-vous davantage ? ». Nous ne sommes même pas certains de ce qu'elle
veut dire ici. Camille, à force de précautions, en vient à faire jouer la parole dans une
ombre impénétrable. Consciente qu’elle n’arrive plus à tenir ses paroles et qu’elle n’arrive
même plus à les exprimer clairement, elle affirme : « J’ai eu tort de parler » +++ Le baron a
lui une parole tellement autocentrée qu’elle ne lui permet plus de communiquer avec
l’autre : le baron n'a de cesse de tout ramener à lui. Il ne regrette jamais pour son fils ni sa
nièce l'échec de leurs entrevues, mais pour lui-même. Il s'adresse ainsi à Bridaine dans l’acte I
scène 2, abusant des pronoms de 1ère personne du singulier : « Cela m'est pénible au
dernier point. Ce moment, qui devait m’être si doux, est complètement gâté. – Je suis vexé,
piqué ». Il réitère avec Dame Pluche à la scène suivante : « ce jour devait être le plus
agréable de mes jours ». Le baron, autocentré, ne fait pas non plus l'effort de tenter de
comprendre ce que les autres personnages ont à lui dire. Ainsi, dans la scène 3 de l’acte I,
il n'essaie pas de saisir l'idée de dame Pluche selon laquelle Camille, future religieuse, ne peut
pas se promener en bateau avec Perdican. Il lui répond en suivant sa propre idée à la 1 ère
personne, et, faute de la comprendre, finit par l'insulter : « Vous êtes une pécore, Pluche! je ne
sais que penser de vous ».

 Une parole orgueilleuse employée par des personnages gouvernés par l’hubris

A travers cette pièce, Musset nous apprend qu’en amour, l’orgueil aveugle et dirige les
paroles des personnages : dans la pièce, l’orgueil est pour les personnages une source de
l'aveuglement sur soi et sur les autres. À Camille qui lui dit « je ne veux pas me marier : il
n'y a rien là dont votre orgueil doive souffrir », Perdican répond : « L'orgueil n'est pas mon
fait » (acte Il, scène 1). En réalité, toute la pièce montre le contraire. Camille fait preuve
d'orgueil quand elle prétend incarner une forme supérieure d'amour, l’amour céleste : «
Tu es une orgueilleuse », lui dit Perdican (acte II, scène 5). Sous l'effet de la jalousie, elle
montrera son mépris envers Rosette, « une fille de rien » (acte III, scène 7). L'orgueil des
deux héros constitue ainsi la principale source d'opacité des cœurs. Dans l’acte III scène 8,
Perdican se lamente et prend enfin conscience des dangers de l’orgueil en amour: «
Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi ? ».
D’ailleurs, tout au long de la pièce, Camille et Perdican se reprochent mutuellement leur
orgueil respectif. Perdican évoque l'« orgueil si insensible » (acte II, scène 5) de Camille, et
celle-ci ironise en disant qu'il a été « blessé dans [s]on noble orgueil » (acte III, scène 6).
Camille et Perdican sont comme des lecteurs de Marivaux dont les personnages, eux aussi,
jouent comme dans Le Jeu de l’amour et du hasard. Mais les personnages de Musset auraient
à la fois trop lu les pièces de Marivaux, maîtrisant le pouvoir de la parole amoureuse, de la
manipulation, et mal lu ses pièces car ils n’en auraient pas tiré de moralité. En effet,
Camille et Perdican ne semblent toujours pas avoir compris qu’il ne faut pas laisser l’orgueil
dominer les sentiments amoureux.

 Une parole irréfléchie, impulsive et improvisée : des personnages imprudents et


inconscients qui ne tiennent pas compte des conséquences des jeux de la parole -
une parole aléatoire à l’image des ricochets

Dans On ne badine pas avec l'amour, aucun personnage n'est garant des jeux du cœur et
de la parole. Si le baron semble a priori assurer la mise en scène, il s'avère incapable de
réagir et de réajuster le mauvais départ pris par Perdican et Camille : il n'est qu'un fantoche
autocentré. De même, Dame Pluche maître Blazius, les chaperons de Camille et Perdican, ne
sont pas de taille à surplomber le jeu ni à ourdir des stratagèmes qui mèneraient vers un
dénouement heureux. La seule figure tutélaire invoquée est la mère de Rosette, mais elle
n'est jamais présente sur scène et ne sert donc de repère qu'a la seule Rosette. Le chœur
pourrait être un garant car il commente l'action, semble connaître l'issue possible (comme
dans l’acte III scène 5: « Hélas! la pauvre fille ne sait pas quel danger elle court, en écoutant
les discours d'un jeune et galant seigneur »), mais il ne régule jamais le « jeu » des
personnages. Parce que personne n’est garant des jeux du cœur et de la parole, les
personnages improvisent. Camille et Perdican agissent dans l'impulsivité, ni l'un ni l'autre n'a
anticipé de stratagème clair. On pourrait dire qu'ils jouent et parlent avec leur « cœur »,
sans faire appel à la raison. Ainsi, c'est parce qu'il tombe par hasard sur la lettre de
Camille dans la scène 2 de l’acte III et qu’il lit les propos orgueilleux de cette dernière (« ce
pauvre jeune homme a le poignard dans le cœur, il ne se consolera pas de m'avoir perdue »)
que Perdican entreprend de lui prouver qu'il n'est pas malheureux et qu'il aime Rosette. Puis,
c'est parce que Camille sait que Perdican a pris la lettre (début de l'acte III scène 6) qu'elle
comprend que « la scène du bois est une vengeance » (acte III scène 6), et qu'elle décide à son
tour, en improvisant, de « faire un acte de vengeance » (acte III scène 6) en lui faisant
avouer son amour pour elle alors que Rosette les écoute. Il n’y a donc aucun regard
surplombant, aucune prévision claire dans ces « jeux » du cœur et de la parole qui ne
sont pas des stratagèmes en ce qu'ils ne relèvent d'aucune stratégie prédéterminée.
Rosette meurt car ni Camille, ni Perdican n'ont réfléchi à la suite, car ils se montrent
ignorants des conséquences de leurs actes. Parce qu’il se fait sans garants, le « jeu », terme
qui désigne les comédies au Moyen Âge, se termine de façon tragique.

 Une parole pour se battre en duel contre l’autre et toucher son cœur - une parole
utilisée comme arme pour blesser, frapper et même tuer

Une parole qui sert à frapper : Le nom commun « badine » désigne une baguette souple
qui sert à frapper. Le verbe « badiner » donne l'idée de conflit : « railler, se moquer de » et
« plaisanter, taquiner, amuser, tromper par jeu ». Dans la pièce de Musset, « badiner avec
l'amour » pourrait ainsi faire allusion au duel amoureux. Dans la pièce, Camille et Perdican
utilisent souvent la parole comme une arme pour se battre en duel au point que leurs
dialogues prennent souvent la forme de joutes verbales. Dans les scènes 6 et 7 de l'acte III,
le summum de la violence semble atteint. Camille accuse ouvertement Perdican : « Eh bien !
apprends-le de moi, tu m'aimes, entends-tu ; mais tu épouseras cette fille, ou tu n'es qu'un
lâche ! », et ne lui laisse pas la parole. Perdican demande : « Écoute-moi ». Les personnages
passent du vouvoiement au tutoiement dans leurs invectives. Perdican finit par renvoyer
Camille à ses insuffisances : « tu as voulu me prouver que j'avais menti une fois dans ma vie ;
cela est possible, mais je te trouve hardie de décider à quel instant » +++ Chaque personnage
remarque la colère de l'autre, à la fin de la scène 5 de l'acte II. Perdican d'abord : « Tu es en
colère, en vérité », puis Camille : « Vous me faites peur : la colère vous prend aussi ».
Chacun se défie de l'autre, dans une forme d'affrontement. Le « badinage » qui oppose
Camille à Perdican s'apparente donc à un jeu de combat, à un duel au fleuret dans lequel
chacun essaie de toucher l'autre pour mieux l'approcher. +++ Dans la scène 5 de l’acte
II, afin de blâmer son libertinage, Camille n’hésite pas à utiliser des mots blessants pour faire
mal à Perdican : « vous voilà courbé près de moi avec des genoux qui se sont usés sur les
tapis de vos maîtresses, et vous n’en savez plus le nom » ou encore « la plus mince pièce d’or
vaut mieux que vous, et dans quelques mains qu’elle passe, elle garde son effigie ». Ainsi,
Yves Beaunesne, metteur en scène de On ne badine pas avec l’amour à la Comédie-Française
en 2011, affirme : « des deux côtés, la méchanceté est habitée d’une réelle jubilation à se
battre à fleuret moucheté, à blesser l’autre par des mots, par action et par omission ».
Une parole qui tue : à force d’avoir utilisé la parole pour piéger, frapper, blesser, la
parole finit par tuer. D’une certaine manière, ce sont les paroles de Camille et Perdican qui
ont tué Rosette. Si cette dernière s’était déjà évanouie dans l’acte III, scène 6 après avoir
entendu Perdican déclarer son amour à Camille : « Rosette paraît dans le fond, évanouie sur
une chaise », elle finit par mourir dans la scène 8 après avoir entendu les deux amants se
déclarer leur amour dans l’oratoire : « Elle est morte ». En jouant avec la parole et le cœur, les
deux « enfants insensés » que sont Camille et Perdican ont donc bien « joué avec la vie et la
mort », comme le reconnaît Perdican à l’acte III, scène 8. Camille avait déjà accuser
Perdican d’utiliser sa parole pour se jouer de Rosette: « Je n’ai pas été chercher par dépit
cette malheureuse enfant au fond de sa chaumière pour en faire un appât, un jouet ; je n’ai
pas répété imprudemment devant elle des paroles brûlantes adressées à une autre ; je n’ai
pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir d’une amitié chérie ; je ne lui ai pas mis ma
chaine au cou ; je ne lui ai pas dit que je l’épouserais » (l’acte III scène 6). Au-delà d’avoir
tué Rosette, que Camille et Perdican ont considéré comme leur « petit hochet », la parole
dans la pièce a fini par tuer l’amour et le bonheur des personnages. En badinant avec
l’amour, Camille et Perdican ont en effet tué la possibilité d'un bonheur commun. Perdican
en a conscience lorsque, dans un retournement de situation inattendue, lui le libertin athée
déclare à Dieu dans la scène 8 de l’acte III : « le bonheur est une perle si rare dans cet océan
d’ici-bas ! Tu nous l’avais donné, pêcheur céleste, tu l’avais tiré pour nous des profondeurs
de l’abîme, cet inestimable joyau ; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous
en avons fait un jouet ».

II- Le bon usage de la parole dans la pièce : une parole employée par les personnages à
des fins positives, utiles et vertueuses

 Une parole révélatrice : une parole transparente qui révèle la vérité des cœurs,
qui lève l’opacité des cœurs - Au théâtre, les lecteurs-spectateurs accèdent au cœur
des personnages par le biais de la parole de ces derniers et les personnages eux-
mêmes accèdent à leur cœur grâce à la parole. La parole théâtrale comme un outil
de connaissance de soi et de l’autre.

La parole dans le monologue révèle les cœurs : les monologues comme espaces de vérité :
Perdican et Camille arrivent à s'avouer leurs sentiments lors des moments de solitude que
constituent leur monologue. Dans l’acte III scène 1, seul sur scène, Perdican se lance dans un
monologue délibératif qui nous ouvre les portes de son cœur et de ses tourments amoureux :
« Je voudrais bien savoir si je suis amoureux [...] Diable, je l'aime, cela est sûr. [...] il est
clair que je ne l'aime pas ». De même, dans l’acte III scène 2, Perdican profite de son
monologue pour nous donner accès à son intériorité et à l’amour qu’il éprouve pour Camille :
« suis-je donc amoureux? Quel empire a donc pris sur moi cette singulière fille, pour que les
trois mots écrits sur cette adresse me fassent trembler la main ? ». Quant à Camille, à la fin
de la scène 7 de l'acte III, lorsqu’elle se retrouve seule sur scène après que Perdican est
sortie avec Rosette, elle laisse ses paroles exprimer ses sentiments. Ses interrogations nous
révèlent l’amour qu’elle ressent pour Perdican: « Que se passe-t-il donc en moi? Il l'emmène
d'un air bien tranquille. Cela est singulier : il me semble que la tête me tourne. Est-ce qu’il
l’épouserait tout de bon ?».

La parole dans le dialogue permet de révéler les cœurs : Camille et Perdican, du fait de
leur épaisseur psychologique, sont pour eux-mêmes un mystère à déchiffrer, c’est-à-dire
qu’ils ne connaissent pas vraiment leurs propres cœurs. La preuve qu’ils ne connaissent
par leurs propres cœurs, c’est que dans la pièce, de nombreuses scènes de dialogue
redoublent la précédente, pour l'éclaircir. Prenons un exemple : dans la scène 3 de l'acte I,
Perdican demande à Camille pourquoi elle lui a refusé un baiser : « Sais-tu que cela n'a
rien de beau, Camille, de m'avoir refusé un baiser ? ». N’ayant pas encore accès à son
cœur, Camille propose un réponse à cette question seulement bien plus loin, dans la scène 5
de l'acte II : « j'ai cru m'apercevoir, à tort ou à raison, que vous me quittiez tristement ce
matin. Vous m'avez pris la main malgré moi, je viens vous demander de me donner la vôtre.
Je vous ai refusé un baiser, le voilà ». Si Camille répond à la fin de l’acte II à une question
que lui a posée Perdican au début de l’acte I, c’est parce qu’elle n’a eu accès à son cœur
que progressivement, au fur et à mesure de ses dialogues avec ce dernier. C’est donc le
dialogue qui permet aux personnages d’accéder à leur propres cœurs mais aussi a cœur
de l’autre. Dans ce sens, on peut dire que les dialogues entre Camille et Perdican relèvent
de la « maïeutique socratique », c’est-à-dire qu’ils ont la capacité de faire accoucher la
vérité des cœurs par le biais du dialogue. Le meilleur exemple est la grande scène 5 de
l'acte II qui est celle de la révélation des personnages. En effet, le nombre important
d’interrogations, presque soixante, rapproche ce dialogue d'une maïeutique mutuelle.
Chacun, interrogeant l'autre, l’oblige à se révéler, à se comprendre lui-même pour
ensuite pouvoir expliquer qui il est et partager sa vision de l’amour. Contrairement à
l’acte III, cette scène n'est pas douloureuse ni amère car elle permet de sonder les cœurs des
personnages. Il est significatif que ce soit dans cette scène que Musset reprenne quelques
phrases de sa correspondance avec George Sand +++ Le chœur contribue également à révéler
Perdican au lecteur dans le dialogue de la scène 4 de l'acte I. Perdican renoue avec le passé
et, lors du dialogue avec le chœur, ouvre son cœur et définit ce qui pourrait être sa façon de
voir la vie: « Les sciences sont une belle chose, mes enfants; ces arbres et ces prairies
enseignent à haute voix la plus belle de toutes, l'oubli de ce qu'on sait ».

La parole écrite pour révéler le cœur : La lettre est utilisée par Musset dans la pièce pour
révéler le cœur de ses personnages par le biais de la parole. En effet, dans la pièce, les billets
et les lettres se multiplient, manifestation concrète d'un jeu de plus en plus incontrôlable. Face
aux pièges de la parole, l'écrit semble en effet plus fiable. Ainsi, c’est grâce aux lettres et
aux billets que Camille adresse à Perdican que nous, lecteurs, comprenons la vérité de
ses sentiments pour son cousin. En effet, après avoir rejeté Perdican, elle lui écrit un billet
pour lui fixer un rendez-vous dans l’acte II, scène 1. De même, Perdican pense découvrir ce
que cache le cœur de Camille en lisant sa lettre à sœur Louise dans l’acte III, scène 2.
Mais l'écrit dépend de l'interprétation qu'en fait le lecteur et peut être l'objet de manipulations
comme le billet que Camille confie à Pluche (acte II, scène 1), qui donne lieu aux calomnies
de Blazius (acte II, scène 4), et celui de Perdican à Camille (acte III, scène 2).

Le langage corporel révèle le cœur des personnages : Le corps révèle parfois la vérité que
la parole veut dissimuler. Dans son ouvrage Fragments d'un discours amoureux, Roland
Barthes déclare à ce propos : « Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Mon corps est
un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé ». Ainsi, dans la scène 3 de l’acte II,
les larmes de Perdican après l’annonce du départ de Camille sont une parole muette qui
dément les paroles prononcées. « Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez ? », demande
Rosette à Perdican. Le pathétique des larmes assombrit l’univers idéalisé de la scène de
badinage avec Rosette, révélant son caractère illusoire. + La vérité n'a pas besoin de parole
mais s’exprime par le corps : les amants s'unissent dans un geste : « il l'embrasse ». Rosette
n'articule rien d'autre qu'un « grand cri », et la dernière réplique de Camille dit le minimum.
La vérité des cœurs rend toute parole vaine et inutile. ++ L’évanouissement dans l’acte
III, scène 6 : « Rosette paraît dans le fond, évanouie sur une chaise » puis la mort de Rosette
dans la scène 8 (« Elle est morte ») sont les formes les plus extrêmes du langage du corps
dans la pièce. Rosette parle peu, mais de façon absolue: sa mort est l’expression de la vérité
au milieu du mensonge.

 Une parole qui permet d’exprimer l’amour et les sentiments des


personnages : une parole en adéquation avec le cœur

La fin de la pièce marque une progression vers l'adéquation de la parole et du cœur, vers
l'accession à une parole authentique et vraie. Quand Camille accuse Perdican d'avoir
manipulé Rosette (III, 6), cela déclenche chez Perdican une réaction sincère : il envisage
réellement ce mariage. Il affirme : « quand une femme est douce et sensible, franche, bonne et
belle, je suis capable de me contenter de cela, oui, en vérité, jusqu'à ne pas se soucier de
savoir si elle parle latin » (Il,7). Ses actes sont en accord avec ses paroles lorsqu'il « sort avec
Rosette ». Perdican cesse de jouer, ce que ne comprend pas d'emblée Camille : « Combien de
temps durera cette plaisanterie ». La parole n'est plus un stratagème, ce qui conduit à la
fin du « jeu ». Après son monologue à la fin de cette même scène, Camille fait un malaise :
« Que se passe-t-il donc en moi ? Il l'emmène d'un air bien tranquille. Cela est singulier; il
me semble que la tête me tourne. Est-ce qu'il l'épouserait tout de bon ? ». Il faut attendre ce
malaise pour que Camille puisse arriver à une parole sincère qui a bien du mal à s'avouer
lorsqu'elle a rappelé Perdican, comme le soulignent ses dénégations : « Non, non », puis
« Non, non. - Oh ! seigneur Dieu ! ». Quoi qu’il en soit, c’est à ce moment précis de la
pièce, parce que la parole a cessé de jouer, que s'avoue la vérité des cœurs. Le cœur met
fin au « jeu de la parole » au « jeu ludique (la pièce cesse de ressembler à une comédie) et au
« jeu » théâtral » (c'est la fin de la pièce).

 Une parole sincère qui refuse de jouer : des personnages francs

Dame Pluche ne « joue » pas. Elle ne fait jamais volte-face et fait preuve d’une franchise
presque mécanique. Dans ce sens, elle est un fantoche sincère. Auprès de Camille, elle
joue parfois le rôle du garde-fou qui l’empêche de jouer et de mentir. Ainsi, dans l’acte I
scène 2, elle reste cohérente et s'indigne que Camille écrive à Perdican : « Seigneur mon
Dieu! est-ce possible? Vous écrivez un billet à un homme ! ». De même la dévote Dame
Pluche défend toujours Camille. Sa cohérence est la preuve de sa franchise. Pourtant,
quoique cohérente et franche, sa parole n’en est pourtant pas moins ridicule comme
lorsqu’elle explique au baron que « les convenances défendent de tenir un gouvernail, et
[qu']il est malséant de quitter la terre ferme seule avec un jeune homme » (I, 3). Le sens
sexuel de l’expression « tenir un gouvernail » lui échappe, et elle ne sous-entend aucun
sensualisme lorsqu'elle parle de « quitter la terre ferme ». Malicieusement, Musset souligne
pour le lecteur cette connotation dans la réplique du baron : « Il y a certaines expressions que
je ne veux pas... qui me répugnent… ». Le lecteur rit du décalage entre la dévotion affichée de
dame Pluche et ses paroles à double sens. Quoi qu’il en soit, Dame Pluche apparaît bien
comme un personnage monolithique, fait d'un seul bloc, qui dit toujours la vérité.
Constante, elle fait preuve d’une piété dévote excessive. Accrochée à ses principes, elle
ne joue aucun jeu et ne change pas de visage. +++
De même, c'est bien à cause de son excès de franchise, pour avoir voulu avertir le baron que
sa nièce entretient une correspondance secrète (acte II, scène 4) que maître Blazius est chassé
du château dans l’acte III, scène 1 +++ Même si Camille lui reproche de mentir par omission
car elle n’avoue jamais explicitement son amour pour Perdican, Rosette, semble toujours
sincère. La sœur de lait de Camille, sorte d’Eve dans le Jardin, nous offre en effet une
parole constamment alignée sur son cœur, même dans ses insuffisances : « Hélas !
monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai » (III, 3). Rosette ne manipule pas,
ne joue pas, ne fait pas semblant, et s'avoue telle qu'elle est. Si Rosette est franche, c’est
parce qu’elle est innocente comme quand elle vient rendre le collier à Perdican dans l’acte
III scène 7. Sincère, elle refuse de jouer aux jeux du cœur comme le prouve par exemple
l'acte Il scène 3 dans lequel toutes ses répliques ont pour objectif d'éviter les jeux de
séduction de Perdican. Elle refuse ainsi ses baisers : « Croyez-vous que cela me fasse du
bien, tous ces baisers que vous me donnez ? ». Et lorsque Perdican la complimente dans un
élan badin : « Que tu es jolie, mon enfant ! », elle esquive le jeu de séduction en le ramenant
au sujet du mariage avec Camille : « Votre mariage est donc manqué ? ». Rosette est en fait
tellement naïve qu’elle ne pense même pas à mentir : « Des mots sont des mots, et des baisers
sont des baisers » (acte Il scène 3). Elle n’émet pas non plus l’hypothèse que Perdican puisse
lui mentir : Tous les gens du village à qui j'ai parlé ce matin, m'ont dit que vous aimiez votre
cousine, et que vous ne m'avez fait la cour que pour vous divertir tous deux; on se moque de
moi quand je passe, et je ne pourrai plus trouver de mari dans le pays, après avoir servi de
risée à tout le monde ». +++ Camille et Perdican font également preuve de franchise à
différents moments de la pièce. Par exemple, Perdican tâche d'être franc dans le grand débat
de la fin de l'acte II. Dans cette scène, il dit sincèrement ce qu'il a sur le cœur, à la demande de
Camille qui l'a prié de : « répondre avec franchise à toutes [s]es questions ». Perdican semble
si franc dans les deux premiers actes qu’il ne cache pas ses sentiments. Il n’a en effet aucun
mal à avouer à Camille ce qu’il ressent pour elle : « Ton amour m’eût donné la vie, mais ton
amitié m’en consolera ». Perdican veut tellement être sincère qu’il refuse d’être formaté
par l’université. Ainsi, loin d’être un « docteur à quatre boules blanches » pédant et affecté
comme le prétend Blazius dans la scène d’exposition : « la bouche toute pleine de façons de
parler si belles et si fleuries, qu'on ne sait que lui répondre les trois quarts du temps »,
Perdican se veut naturel, allant jusqu’à prôner l'oubli : « Les sciences sont une belle chose,
mes enfants; ces arbres et ces prairies enseignent à haute voix la plus belle de toutes, l'oubli
de ce qu'on sait » (I, 4). Il met en pratique cet oubli en refusant de développer au sujet de
l'héliotrope : « Je n'en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu'elle sent bon, voilà tout. »
(I, 2). La sincérité se retrouve aussi chez Camille. Quand elle revoit Perdican pour lui
expliquer pourquoi elle refuse le mariage, il déclare : « Il y a de la franchise dans ta
démarche » (acte II, scène 1). D’ailleurs, la sincérité de Camille apparaît dès début de la
pièce. Lors des retrouvailles avec son cousin, sa parole est franche car refusant les « jeux
du cœur », elle le dit et l’assume explicitement. « Excusez-moi » répond-elle froidement
quand le baron lui demande d'embrasser son cousin dans la scène 2 de l’acte I.

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