Lycée Saint Genès La Salle
ÉPREUVE ORALE ANTICIPÉE DE FRANÇAIS
SESSION 2025
RÉCAPITULATIF
Année scolaire 2024-2025
Lycée Saint Genès Lasalle – Bordeaux (33)
Nom et prénom du candidat : ………………………………………………
Voie et Classe : première générale (107)
1
PREMIERE PARTIE DE L’EPREUVE ORALE
EXPOSE SUR UN DES TEXTES DU RECAPITULATIF
Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Arthur Rimbaud, Les Cahiers de Douai (1870)
Parcours associé : Émancipations créatrices
Textes ou passages travaillés dans l’œuvre intégrale :
▪ « Ma bohême »
▪ « Roman »
▪ « Le Mal »
Texte travaillé pour le parcours associé :
« Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud ! », Fureur et mystère, René Char (1948)
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Colette, Sido suivi de Les Vrilles de la vigne (1930 et 1908)
Parcours associé : La célébration du monde
Textes ou passages travaillés dans l’œuvre intégrale :
▪ Extrait de « Les Vrilles de la vigne », Les Vrilles de la vigne
▪ Extrait de « Jour gris », Les Vrilles de la vigne
▪ Extrait de « Sido », Sido
Texte travaillé pour le parcours associé :
▪ Extrait de Du côté de chez Swann de Marcel Proust (1913)
Objet d’étude : La littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Œuvre intégrale : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791)
Parcours associé : Écrire et combattre pour l’égalité
Textes ou passages travaillés dans l’œuvre intégrale :
▪ Extrait de l’adresse à l’Homme
▪ Extrait du préambule
▪ Extrait du postambule
Texte travaillé pour le parcours associé :
▪ Extrait de la lettre LXXXI (81), Les Liaisons dangereuses, Choderlos De Laclos (1782)
Objet d’étude : Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour (1834)
Parcours associé : Jeux du cœur et de la parole
Textes ou passages travaillés dans l’œuvre intégrale :
▪ Acte I, scène 2, de « PERDICAN — Bonjour, mon père » à « voilà tout. »
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SECONDE PARTIE DE L’EPREUVE ORALE
PRESENTATION DE L’ŒUVRE CHOISIE PAR LE CANDIDAT PARMI CELLES QUI ONT ETE ETUDIEES EN CLASSE OU PROPOSEES PAR
L’ENSEIGNANT AU TITRE DES LECTURES CURSIVES OBLIGATOIRES, ET ENTRETIEN AVEC L’EXAMINATEUR
Liste des œuvres choisies pour l’entretien
Nombre de
Objets d’étude Œuvres candidats ayant
choisi l’œuvre à
l’examen
▪ Les Cahiers de Douai d’Arthur Rimbaud
La poésie du XIXe ▪ Prière aux vivants pour leur pardonner d'être vivants
siècle au XXIe de Charlotte Delbo
siècle ▪ La Première gorgée de bière et autres plaisirs
minuscules de Philippe Delerm
Le roman et le
▪ Sido suivi de Les Vrilles de la vigne de Colette
récit du Moyen
▪ Le Parfum de Patrick Süskind
Âge au XXIe ▪ Là où chantent les écrevisses de Délia Owens
siècle
La littérature ▪ La Déclaration des Droits de la Femme et de la
d’idées du XVIe Citoyenne d’Olympe de Gouges
siècle au XVIIIe ▪ Le Bal des Folles de Victoria Mas
siècle ▪ Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire
Le théâtre du ▪ On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset
XVIIe siècle au ▪ Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand
XXIe siècle ▪ Edmond d’Alexis Michalik
Œuvre choisie par le candidat :
NB. Ce cadre n’est rempli par le candidat que sur sa version
personnelle du récapitulatif qu’il apporte à l’examen.
Signature du professeur Cachet de l’établissement
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LA POÉSIE DU XIXE SIÈCLE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS ASSOCIÉ : ÉMANCIPATIONS CRÉATRICES
Ma Bohême
(Fantaisie)
1 Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
2 Mon paletot aussi devenait idéal ;
3 J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal ;
4 Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !
5 Mon unique culotte avait un large trou.
6 Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
7 Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
8 Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
9 Et je les écoutais, assis au bord des routes,
10 Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
11 De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
12 Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
13 Comme des lyres, je tirais les élastiques
14 De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai
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LA POÉSIE DU XIXE SIÈCLE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS ASSOCIÉ : ÉMANCIPATIONS CRÉATRICES
Roman
I
1 On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
2 — Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
3 Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
4 — On va sous les tilleuls verts de la promenade.
5 Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
6 L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
7 Le vent chargé de bruits — la ville n'est pas loin —
8 A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
9 — Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
10 D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
11 Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
12 Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
13 Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
14 La sève est du champagne et vous monte à la tête...
15 On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
16 Qui palpite là, comme une petite bête...
III
17 Le cœur fou robinsonne à travers les romans,
18 — Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
19 Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
20 Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...
21 Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
22 Tout en faisant trotter ses petites bottines,
23 Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
24 — Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
IV
25 Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
26 Vous êtes amoureux. — Vos sonnets La font rire.
27 Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
28 — Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...
29 — Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
30 Vous demandez des bocks ou de la limonade...
31 — On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
32 Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai
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LA POÉSIE DU XIXE SIÈCLE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS ASSOCIÉ : ÉMANCIPATIONS CRÉATRICES
Le Mal
1 Tandis que les crachats rouges de la mitraille
2 Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
3 Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
4 Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
5 Tandis qu'une folie épouvantable broie
6 Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
7 — Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
8 Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –
9 — Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
10 Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
11 Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
12 Et se réveille, quand des mères, ramassées
13 Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
14 Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai
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LA POÉSIE DU XIXE SIÈCLE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS ASSOCIÉ : ÉMANCIPATIONS CRÉATRICES
1 Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance,
2 à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un
3 peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur
4 précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-
5 lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
6 Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater,
7 oui, c'est bien là la vie d'un homme ! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler
8 son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui
9 apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
10 Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le
11 bonheur possible avec toi.
René Char, Fureur et mystère
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LE ROMAN ET LE RÉCIT DU MOYEN ÂGE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS : LA CÉLÉBRATION DU MONDE
1 Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je
2 dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors
3 qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes
4 paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix !…
5 Toute seule éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et
6 morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où
7 fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume
8 de taire, ce qui se chuchote très bas, — puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose
9 poursuivre…
10 Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce
11 qui m’enchante et me blesse et m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une
12 sage main fraîche qui se pose sur ma bouche… Et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage
13 modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…
14 Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne…
Colette, « Les Vrilles de la vigne », Les Vrilles de la vigne
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LE ROMAN ET LE RÉCIT DU MOYEN ÂGE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS : LA CÉLÉBRATION DU MONDE
1 Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de
2 verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les
3 papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu
4 t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie.
5 Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le soir, s’étire et flotte un
6 fil de brouillard, un brouillard ténu, blanc, vivant, un gracieux spectre de brume couché sur l’air
7 humide… Animé d’un lent mouvement d’onde, il se fond en lui-même et se fait tour à tour nuage,
8 femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère… Si tu restes trop tard penché vers
9 lui sur l’étroite vallée, à boire l’air glacé qui porte ce brouillard vivant comme une âme, un frisson te
10 saisira, et toute la nuit tes songes seront fous…
11 Écoute encore, donne tes mains dans les miennes : si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin
12 que je connais, jaune et bordé de digitales d’un rose brûlant, tu croirais gravir le sentier enchanté qui
13 mène hors de la vie… Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne et bat à tes
14 oreilles comme le sang même de ton cœur, jusqu’à la forêt, là-haut, où finit le monde…
15 C’est une forêt ancienne, oubliée des hommes, et toute pareille au paradis, écoute bien, car…
16 Comme te voilà pâle et les yeux grands ! Que t’ai-je dit ! Je ne sais plus… je parlais, je parlais de
17 mon pays, pour oublier la mer et le vent… Te voilà pâle, avec des yeux jaloux… Tu me rappelles à toi,
18 tu me sens si lointaine… Il faut que je refasse le chemin, il faut qu’une fois encore j’arrache, de mon
19 pays, toutes mes racines qui saignent…
Colette, « Jour gris », Les Vrilles de la vigne
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LE ROMAN ET LE RÉCIT DU MOYEN ÂGE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS : LA CÉLÉBRATION DU MONDE
1 Au vrai, cette Française vécut son enfance dans l’Yonne, son adolescence parmi des peintres, des
2 journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s’étaient fixés ses deux frères aînés, puis
3 elle revint dans l’Yonne et s’y maria deux fois. D’où, de qui lui furent remis sa rurale sensibilité, son
4 goût fin de la province ? Je ne saurais le dire. Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle,
5 qui, en elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement allumées au contact de ce
6 qu’elle nommait le « commun des mortels ». Je l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à
7 effrayer les merles, car l’Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d’éternuements en série, ne
8 manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus.
9 Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre
10 du ciel d’où elle bannissait les religions humaines…
11 –Chut !… Regarde…
12 Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair
13 rosée…
14 –Qu’il est beau !… chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte ? Et tu vois les
15 mouvements de sa tête et cette arrogance ? Et ce tour de bec pour vider le noyau ? Et remarque bien
16 qu’il n’attrape que les plus mûres…
17 –Mais maman, l’épouvantail…
18 –Chut !… l’épouvantail ne le gêne pas…
19 –Mais, maman, les cerises !...
20 Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie :
21 –Les cerises ?… Ah ! oui, les cerises…
22 Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant qui me
23 foulait avec tout le reste, allégrement…
Colette, « Sido », Sido
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LE ROMAN ET LE RÉCIT DU MOYEN ÂGE AU XXIE SIÈCLE
PARCOURS : LA CÉLÉBRATION DU MONDE
1 Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine
2 que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe),
3 quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans
4 son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je
5 n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les
6 tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus
7 récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
8 survivait, tout s'était désagrégé ; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si
9 grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient
10 perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
11 Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des
12 choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur
13 et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la
14 ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense
15 du souvenir.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann
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LA LITTÉRATURE D'IDÉES DU XVIE SIÈCLE AU XVIIIE SIÈCLE
PARCOURS : ÉCRIRE ET COMBATTRE POUR L’ÉGALITÉ
1 Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras
2 pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ?
3 Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont
4 tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique.
5 Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur
6 toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les
7 moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout
8 tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre
9 immortel.
10 L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de
11 sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut
12 commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de
13 la Révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus.
Olympe de Gouges, La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
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LA LITTÉRATURE D'IDÉES DU XVIE SIÈCLE AU XVIIIE SIÈCLE
PARCOURS : ÉCRIRE ET COMBATTRE POUR L’ÉGALITÉ
1 DÉCLARATION DES DROITS DE LA FEMME ET DE LA CITOYENNE,
2 À décréter par l’Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine
3 législature.
4 PRÉAMBULE
5 Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en
6 assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont
7 les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer
8 dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de la femme, afin que
9 cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans
10 cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir
11 des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en
12 soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes
13 simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes mœurs, et
14 au bonheur de tous. En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les
15 souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême,
16 les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
Olympe de Gouges, La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
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LA LITTÉRATURE D'IDÉES DU XVIE SIÈCLE AU XVIIIE SIÈCLE
PARCOURS : ÉCRIRE ET COMBATTRE POUR L’ÉGALITÉ
1 Femme, réveille‑toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes
2 droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de
3 superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de
4 l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser
5 ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! femmes, quand
6 cesserez‑vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution
7 ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné
8 que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit. Que vous reste‑t‑il donc ? La conviction
9 des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la
10 nature. Qu’auriez‑vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du législateur des noces
11 de Cana ? Craignez‑vous que nos législateurs français, correcteurs de cette morale longtemps
12 accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne nous répètent : « Femmes,
13 qu’y a‑t‑il de commun entre vous et nous ? » « Tout », auriez‑vous à répondre. S’ils s’obstinaient,
14 dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes, opposez
15 courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité, réunissez‑vous sous les
16 étendards de la philosophie, déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces
17 orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les
18 trésors de l’Être suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre
19 pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.
Olympe de Gouges, La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
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LA LITTÉRATURE D'IDÉES DU XVIE SIÈCLE AU XVIIIE SIÈCLE
PARCOURS : ÉCRIRE ET COMBATTRE POUR L’ÉGALITÉ
1 Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m'avez-vous vue
2 m'écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et
3 je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus
4 sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et
5 je puis dire que je suis mon ouvrage.
6 Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par état au silence et à
7 l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite,
8 écoutant peu à la vérité les discours qu'on s'empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux
9 qu'on cherchait à me cacher.
10 Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à dissimuler : forcée souvent de
11 cacher les objets de mon attention aux yeux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon
12 gré ; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent.
13 Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure.
14 Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sécurité, même celui de la joie ; j'ai
15 porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps
16 l'expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer les
17 symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre sur ma physionomie cette
18 puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.
19 J'étais bien jeune encore, et presque sans intérêt : mais je n'avais à moi que ma pensée, et je
20 m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières
21 armes, j'en essayai l'usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m'amusais à me montrer
22 sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j'observais mes discours ; je réglais les uns et les
23 autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma
24 façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu'il m'était utile de laisser voir.
Choderlos De Laclos, Les Liaisons dangereuses, Lettre LXXXI (81)
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LE THEATRE DU XVIIE SIECLE AU XXIE SIECLE
PARCOURS : LES JEUX DU CŒUR ET DE LA PAROLE
1 PERDICAN — Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée ! Quel bonheur ! que je suis heureux !
2 CAMILLE — Mon père et mon cousin, je vous salue.
3 PERDICAN — Comme te voilà grande, Camille ! et belle comme le jour !
4 LE BARON — Quand as-tu quitté Paris, Perdican ?
5 PERDICAN — Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voilà métamorphosée en femme ! Je suis donc
6 un homme, moi ? Il me semble que c’est hier que je t’ai vue pas plus haute que cela.
7 LE BARON — Vous devez être fatigués ; la route est longue, et il fait chaud.
8 PERDICAN — Oh ! mon Dieu, non. Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie !
9 LE BARON — Allons, Camille, embrasse ton cousin.
10 CAMILLE — Excusez-moi.
11 LE BARON — Un compliment vaut un baiser ; embrasse-la, Perdican.
12 PERDICAN — Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai à mon tour : Excusez-moi
13 ; l’amour peut voler un baiser, mais non pas l’amitié.
14 CAMILLE — L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce qu’ils peuvent rendre.
15 LE BARON, à maître Bridaine. — Voilà un commencement de mauvais augure, hé ?
16 MAÎTRE BRIDAINE, au baron. — Trop de pudeur est sans doute un défaut ; mais le mariage lève
17 bien des scrupules.
18 LE BARON, à maître Bridaine. — Je suis choqué, – blessé –. Cette réponse m’a déplu. – Excusez-moi
19 ! Avez-vous vu qu’elle a fait mine de se signer ? – Venez ici que je vous parle. – Cela m’est pénible
20 au dernier point. Ce moment, qui devait m’être si doux, est complètement gâté. – Je suis vexé,
21 piqué. – Diable ! voilà qui est fort mauvais.
22 MAÎTRE BRIDAINE — Dites-leur quelques mots ; les voilà qui se tournent le dos.
23 LE BARON — Eh bien ! mes enfants, à quoi pensez-vous donc ? Que fais-tu là, Camille, devant cette
24 tapisserie ?
25 CAMILLE, regardant un tableau. — Voilà un beau portrait, mon oncle ! N’est-ce pas une grand’tante
26 à nous ?
27 LE BARON — Oui, mon enfant, c’est ta bisaïeule, – ou du moins la sœur de ton bisaïeul, car la chère
28 dame n’a jamais concouru, – pour sa part, je crois, autrement qu’en prières, – à l’accroissement de
29 la famille. – C’était, ma foi, une sainte femme.
30 CAMILLE — Oh ! oui, une sainte ! c’est ma grand’tante Isabelle. Comme ce costume religieux lui va
31 bien !
32 LE BARON — Et toi, Perdican, que fais-tu là devant ce pot de fleurs ?
33 PERDICAN — Voilà une fleur charmante, mon père. C’est un héliotrope.
34 LE BARON — Te moques-tu ? elle est grosse comme une mouche.
35 PERDICAN — Cette petite fleur grosse comme une mouche a bien son prix.
36 MAÎTRE BRIDAINE — Sans doute ! le docteur a raison. Demandez-lui à quel sexe, à quelle classe elle
37 appartient ; de quels éléments elle se forme, d’où lui viennent sa sève et sa couleur ; il vous ravira
38 en extase en vous détaillant les phénomènes de ce brin d’herbe, depuis la racine jusqu’à la fleur.
39 PERDICAN — Je n’en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu’elle sent bon, voilà tout.
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